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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/13490-0.txt b/13490-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3b50fb0 --- /dev/null +++ b/13490-0.txt @@ -0,0 +1,9704 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13490 *** + +CORYSANDRE + +PAR + +HECTOR MALOT + +CORYSANDRE [1] + +[Note 1: L'épisode qui précède a pour titre: _la Duchesse +d'Arvernes_.] + + + +I + +La saison de Bade était dans tout son éclat; et une lutte qui s'était +établie entre deux joueurs russes, le prince Savine et le prince +Otchakoff, offrait aux curieux et à la chronique les péripéties les plus +émouvantes. + +C'était pendant l'hiver précédent que le prince Otchakoff avait fait son +apparition dans le monde parisien, et en quelques mois, par ses gains +ou ses pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le sourire +dédaigneux avec lesquels il acceptait une culotte de cinq cent mille +francs, il s'était conquis une réputation tapageuse qui avait failli +donner la jaunisse au prince Savine, habitué depuis de longues années à +se considérer orgueilleusement comme le seul Russe digne d'occuper la +badauderie parisienne. + +C'était un petit homme chétif et maladif que ce prince Otchakoff et qui, +n'ayant pas vingt-cinq ans, paraissait en avoir quarante, bien qu'il fût +blond et imberbe. Dans ce Paris où l'on rencontre tant de physionomies +ennuyées et vides, on n'avait jamais vu un homme si triste, et rien qu'à +le regarder avec ses traits fatigués, ses yeux éteints, son visage jaune +et ridé, son attitude morne, on était pris d'une irrésistible envie de +bâiller. + +Après avoir essayé de tout il avait trouvé qu'il n'y avait que le jeu +qui lui donnât des émotions, et il jouait pour se sentir vivre autant +que pour faire du bruit en ce monde, ce qui était sa grande, sa seule +ambition. + +Sa santé étant misérable, sa fortune étant inépuisable, le jeu était +le seul excès qu'il pût se permettre, et il jouait comme d'autres +s'épuisent, s'indigèrent ou s'enivrent. + +Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom en achetant des +collections de tableaux ou de potiches qui l'auraient ennuyé, en prenant +une maîtresse en vue qui l'aurait affiché, en montant une écurie de +course qui l'aurait dupé; mais en esprit pratique qu'il était, il avait +trouvé que le plus simple encore et le moins fatigant, était d'abattre +nonchalamment une carte, de pousser une liasse de billets de banque à +droite ou à gauche et de dire sans se presser: «Je tiens.» + +Et ce calcul s'était trouvé juste. En six mois ce nom d'Otchakoff était +devenu célèbre, les journaux l'avaient cité, tambouriné, trompété, et +la foule moutonnière l'avait répété. Ce jeune homme, qui n'avait jamais +fait autre chose dans la vie que de tourner une carte et de combiner un +coup, était devenu un personnage. + +Mais une réputation ne surgit pas ainsi sans susciter la jalousie et +l'envie: le prince Savine, qui de très bonne foi croyait être le seul +digne de représenter avec éclat son pays à Paris, avait été exaspéré par +ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une part, et une très +grosse part de cette célébrité mondaine qu'il voulait pour lui tout seul +avait été Anglais, Turc, Mexicain, il se serait jusqu'à un certain point +calmé en le traitant de sauvage; mais un Russe! un Russe qui se montrait +plus riche que lui, Savine! un Russe qu'on disait, et cela était vrai, +d'une noblesse plus haute et plus ancienne que la sienne à lui Savine! +Il fallait que n'importe à quel prix, même au prix de son argent, auquel +il tenait tant, il défendit sa position menacée et se maintînt au rang +qu'il avait conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs années +et qui le rendait si glorieux. + +Alors, lui toujours si rogue et si gonflé, s'était fait l'homme le +plus aimable du monde, le plus affable, le plus gracieux avec quelques +journalistes qu'il connaissait, et il les avait bombardés d'invitations +à déjeuner, ne s'adressant, bien entendu, qu'à ceux qu'il savait assez +vaniteux pour être fiers d'une invitation à l'hôtel Savine et en +situation de parler de ses déjeuners dans leurs chroniques et aussi de +tout ce qu'il voulait qu'on célébrât: son luxe, sa fortune, sa noblesse, +son goût, son esprit, son courage, sa force, sa santé, sa beauté. + +Puis, après s'être assuré le concours de cette fanfare, il avait +commencé sa manoeuvre. + +Trois jours après une perte énorme subie par Otchakoff avec son flegme +ordinaire, Raphaëlle, la maîtresse de Savine, avait vu arriver un matin +dans la cour de son hôtel deux chevaux russes superbes, deux de ces +puissants trotteurs qui battent, en se jouant, les anglais comme les +arabes, et Savine n'avait pas tardé à paraître. Comme Raphaëlle menacée +d'une angine disait qu'elle était désolée de ne pas pouvoir faire +atteler ses chevaux ce jour même et de sortir, il s'était fâché. C'était +justement l'ouverture de la réunion de printemps à Longchamp, et il +voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris à cette réunion à +l'aller et au retour; il ne les avait fait venir de son haras et ne +les avait donnés que pour cela. «Si vous ne pouvez pas vous en servir, +avait-il dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, et, une +fois qu'ils seront entrés dans mes écuries, ils n'en sortiront pas. +En vous enveloppant bien, vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas +s'exagérer son mal ou l'on se priverait de tout.» Au risque d'en mourir, +car il soufflait un vent glacial, Raphaëlle avait été aux courses, et à +l'aller comme au retour ses trotteurs à la robe grise avaient provoqué +l'admiration des hommes et l'envie des femmes. + +Il fallait continuer, car, de son côté, Otchakoff continuait de jouer, +perdant toutes les nuits ou gagnant des coups de trois ou quatre cent +mille francs, tantôt contre celui-ci, tantôt contre celui-là , sans +jamais lasser l'admiration de la galerie, qui répétait toujours son même +mot: «Cet Otchakoff, quel estomac!» ce à quoi Savine répondait toutes +les fois qu'il pouvait répondre, en haussant les épaules et en disant +que si Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, il n'en avait +pas devant une nappe blanche, le pauvre diable étant incapable de boire +seulement les quatre ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai +Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport pour prouver la +nationalité. + +Pour continuer la lutte, sinon avec économie, au moins d'une façon qui +ne fût pas nuisible à ses intérêts, Savine qui depuis longtemps se +contentait des collections qu'il avait recueillies par héritage, s'était +mis à acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, bronzes, +livres, curiosités, n'exigeant d'elles que quelques qualités spéciales: +d'être authentiques, d'être dans un parfait état de conservation, +enfin de coûter très cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait les +revendre,--ce qu'il espérait bien faire un jour, tirant ainsi d'elles +deux réclames, l'achat et la vente,--il pût le faire avec bénéfice, +sans autre perte que celle des intérêts. + +Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de ce genre, les +journaux l'avaient annoncée et célébrée: le prince Savine, quel Mécène! +Il est vrai que ce Mécène ne répandait ses bienfaits que sur des +artistes morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul Veronèse et +autres qui ne lui savaient aucun gré de ses largesses. + +Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mécène, et Otchakoff, en +une nuit heureuse ou malheureuse, s'imposait à la curiosité publique +d'une façon autrement vivante et palpitante en perdant son argent que +s'il l'avait dépensé à acheter des Rubens ou des Titien. + +Ce fut alors que Savine exaspéré et perdant la tête, se décida à lutter +contre son rival en employant les mêmes armes que celui-ci, c'est-à -dire +à coups de millions. + +Otchakoff, ne trouvant plus à jouer des grosses parties à Paris pendant +la saison d'été, était venu à Bade jouer contre la banque, et Savine +l'avait suivi, se disant qu'un homme habile et prudent qui joue contre +une banque de jeu ne doit perdre que dans une certaine mesure qui peut +se calculer mathématiquement, et même qu'il peut gagner. + +Le tout était donc d'être cet homme habile et prudent. + +Heureusement, les professeurs de systèmes tous plus infaillibles les uns +que les autres ne manquent pas pour ceux qui veulent jouer à coup sûr; +il y en a à Paris, et à cette époque il y en avait dans toutes les +villes d'eaux où l'on jouait: à Bade, à Hombourg, à à Wiesbaden, à Ems, +à Spa, où ils tenaient boutiques de renseignements et de leçons. + +Dans un de ses séjours à Bade, Savine avait rencontré un de ces +professeurs: un vieux gentilhomme français de grand nom et de belle mine +qui, après avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux jeunes +gens qui voulaient bien l'écouter «une rectitude de combinaisons +inexorables» pour faire sauter la banque; mais alors, ne pensant pas +à jouer, il s'en était débarrassé en lui faisant l'aumône de quelques +florins que le vieux professeur allait perdre avec une «rectitude +inexorable» ou qu'il employait à faire insérer dans les journaux des +annonces pour tâcher de trouver des actionnaires qui lui permissent +d'essayer en grand son système. + +Arrivé à Bade il avait cherché son homme aux «combinaisons inexorables», +ce qui n'était pas difficile, car on était sûr de le trouver à +la _Conversation_, assis sur une chaise devant la table de +trente-et-quarante, suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre part +et notant les coups sur un carton qu'il perçait d'une épingle. + +Le marquis de Mantailles était si bien absorbé dans son travail qu'il +n'avait pas vu Savine, et qu'il avait fallu que celui-ci lui frappât sur +l'épaule pour appeler son attention; mais alors il avait vivement quitté +le jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmené dans +les jardins, ne voulant pas qu'on le vît en conférence avec le vieux +professeur de jeu, ni qu'on surprit un seul mot de leur entretien. + +--Six cent mille francs seulement, prince, s'écria-t-il, mettez six cent +mille francs seulement à ma disposition, et le monde est à nous. + +Mais Savine avait tout de suite éteint ce beau feu il n'apporterait pas +ces six cent mille francs, il n'en apporterait pas cinquante mille, pas +même dix mille; mais il était disposé, dans un but moral et pour sauver +les malheureux qui se ruinaient, à essayer le système des «combinaisons +inexorables,» seulement il voulait l'essayer lui-même; bien entendu il +le payerait... s'il gagnait. + +Le lendemain matin, le marquis de Mantailles s'était présenté à la porte +du pavillon que le prince Savine occupait sur le _Graben_, et tout +de suite il avait été introduit; Savine, bien que mal éveillé, avait +remarqué qu'il était porteur d'une sorte de petite boîte plate +enveloppée dans une serviette de serge grise et d'un petit sac de toile +comme ceux dont se servent les joueurs de loto. + +--Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique qui avait introduit +le marquis. + +Pendant ce temps, le vieux joueur avait précieusement déposé sa boîte +et son sac sur une table; puis, le domestique étant sorti, il s'était +approché du lit de Savine: sa physionomie s'était transfigurée; il avait +l'air d'un pauvre vieux bonhomme usé, écrasé en entrant, maintenant il +s'était relevé, c'était un homme digne et fier, inspiré, sûr de lui. + +--Avant tout, je dois vous montrer par l'expérience la rigoureuse +exactitude de ce que je viens de vous expliquer, et c'est dans ce but +que je me suis muni de différents objets utiles à ma démonstration. + +Ces objets utiles à la démonstration des «combinaisons inexorables» +étaient une petite roulette, un tapis de drap divisé comme le sont les +tables de trente-et-quarante, six jeux de cartes, et enfin, dans le sac +en toile, des haricots blancs et rouges. + +Aussitôt que le professeur eut étalé son tapis sur une table et disposé +en deux masses ses haricots, les rouges pour Savine, les blancs pour +lui, la démonstration commença; à onze heures, Savine avait deux +cent-quarante haricots gagnés contre la banque, c'est-à -dire deux +cent-quarante mille francs. + +Le lendemain, la démonstration continua; puis le surlendemain, pendant +dix jours, et au bout de ces dix jours Savine avait gagné dix-neuf cent +cinquante haricots, c'est-à -dire près de deux millions de francs. + +L'expérience était décisive; maintenant c'étaient de vrais billets de +banque que Savine pouvait risquer; mais, chose extraordinaire, au lieu +de gagner il perdit. + +Et cela était d'autant plus exaspérant que, ce jour-là , Otchakoff fit +sauter la banque au milieu de l'enthousiasme général. + +Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisième jour, puis le +quatrième. + +--Courage, disait le marquis de Mantailles, plus vous perdez, plus vous +avez de chance de gagner; l'équilibre ne peut pas ne pas se rétablir. + +Cependant il ne se rétablit point; au bout de quinze jours, Savine avait +perdu cinq cent mille francs, et ce qui lui était plus sensible encore +que cette perte d'argent, il les avait perdus sans que cela fit +sensation et tapage. + +--Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on. + +--Et pourtant il est prudent. + +Prudent et malheureux, c'était trop; quelle honte! + +Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque le jeu ne soulevait +pas le tapage qu'il avait espéré, il chercha un autre moyen pour forcer +l'attention publique à se fixer sur lui, et il crut le trouver en +s'attachant très ostensiblement à une jeune fille, mademoiselle +Corysandre de Barizel, qui, par sa beauté éblouissante, était la reine +de Bade, comme Otchakoff en était le roi par son audace au jeu. + + + +II + +C'était aussi l'hiver précédent, presque en même temps qu'Otchakoff, +que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mère, la comtesse de +Barizel, avait fait son apparition à Paris. + +Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane, où son père, le +comte de Barizel, qui descendait des premiers colons français établis +dans ce pays, avait possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa +famille depuis près de deux cents ans; le comte avait été tué dans la +guerre de Sécession, commandant une brigade de l'armée du Sud, et sa +veuve et sa fille avaient quitté l'Amérique pour venir s'établir en +France, où elles voulaient vivre désormais. + +C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait tous les ans le +financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la première fois. + +Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un enrichi, les fêtes +qu'il donnait dans son hôtel de la rue de Berry comptaient parmi les +plus belles et les mieux réussies de Paris. Quand on avait un grand nom +ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois, +il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air dédaigneux qu'il avait +commencé la vie par être commis chez un marchand de toile, puis +fabricant de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier, puis +l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas +moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune +de ses fêtes, ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations +nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez +lui. + +Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait à +offrir à ses invités, c'était encore tout ce qui, à un titre quelconque: +gloire, talent, beauté, fortune, promettait d'arriver bientôt à la +célébrité; il ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne +fallait pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention d'être +lui-même le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours +à quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la +cachait avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais enfin on +savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme, +faisait cependant partie obligée de ce programme. + +Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus vives et pendant +huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations. + +--Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa mère? + +--Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine, c'est une française; +elle est d'origine française: il y a encore dans le Poitou des Barizel +de très vieille et très bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette +famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en Amérique, +que descend cette belle jeune fille. + +--Riches les Barizel? + +--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais +rien. Si vous avez des prétentions à la main de cette belle fille, +ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amérique +ressemblent souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine, c'est +que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées où elle va, +dit-on, faire construire un hôtel. + +--Ça c'est quelque chose. + +--C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on +en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec +un terrain et un plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient; +ont pendant de longues années fait croire à une fortune qui n'existait +pas et n'avait jamais existé. + +--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à sa fête. + +--Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille, sans doute. + +--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds. + +--Il n'y a plus de blondes. + +--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes châtain, des +blondes cendré, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons +mûries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond. + +--C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité dans les cheveux. + +--Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs: ainsi dans son +front si pur, dans ses yeux naïfs, et son regard limpide, dans sa +bouche innocente, dans son attitude modeste. Naïve, douce, modeste et +admirablement belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la majesté, +voilà une réunion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincérité +dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou +presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne +parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé, ce qui +m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns +sous un sourcil pâle, ce teint d'une blancheur veloutée, enfin c'est, +comme disaient nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment, bien +extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans. + +--En a-t-elle même dix-sept? + +--La mère dit dix-huit. + +--On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en débarrasser plus +vite. + +--La mère est encore fort bien. + +--Un peu empâtée. + +--Une créole. + +--Est-elle créole? + +--Elle en a l'air. + +--Elle a même l'air plus que créole. + +--C'est peut-être une _octoroon_. + +--Qu'est-ce que c'est que ça, une _octoroon_? + +--C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse arrivée à la +huitième génération; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en +reste plus trace, même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa +main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine. + +C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'étaient fermés +à Paris, était venue avec sa mère passer la saison à Bade. + +Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à Paris, car s'il +est des gens qui passent partout inaperçus, il en est d'autres qui ne +peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosité. + +Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des +allées de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques +étrangers qui semblent n'être venus à Bade que pour y trouver le plaisir +de dépenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un +homme et deux femmes; une calèche louée au mois; il n'y avait certes pas +là de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez +banal, une loge au théâtre, une heure de station à la musique, une +promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer +un florin à la table de la roulette, tous les matins la messe à l'église +catholique, c'était tout. + +Il était impossible de mener une vie plus simple et cependant... + +Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se +montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou +tout au moins pour Corysandre, et instantanément c'était d'elles qu'on +s'occupait. + +--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les journaux? + +--Notre temps est celui de la réclame; tout finit par se placer avec +des annonces bien faites et souvent répétées: la mère s'entoure de +journalistes. + +S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel +recherchait les journalistes, au moins était-ce vrai en partie et +particulièrement pour un correspondant de journaux français et +américains nommé Leplaquet. + +Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien directeur d'un journal +français à Bâton-Rouge, Leplaquet était bien réellement le commensal de +madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins +pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-même, qu'il +l'avait connue en Amérique, où il avait été son ami et plus encore l'ami +de M. de Barizel; à propos de cette liaison ancienne il était même plein +d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il contait volontiers, même +sans qu'on les lui demandât, et dans lesquelles la grosse fortune et la +haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur +et d'intrépidité, remplissaient toujours une place considérable; en +Amérique, où lui Leplaquet, était un personnage, il n'avait connu que +des personnages, et parmi les plus élevés, son bon ami Barizel. + +Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient généralement bien +dites et avec une verve méridionale qui s'imposait; mais on les eût +peut-être mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur +avait été plus sympathique. Malheureusement ce n'était pas le cas de +Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son +air sombre, son attitude hésitante, inspirait plutôt la défiance que la +sympathie, la répulsion que l'attraction. + +D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait à les conter à tout +propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'étonnait que +cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât +si obstinément les occasions de dire du bien de la seule madame de +Barizel. + +De même on cherchait aussi pourquoi il déployait tant de zèle à racoler +des convives pour les dîners de madame de Barizel. + +Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait, ces convives, +parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout +parmi les journalistes, ses confrères, français ou étrangers; il +suffisait, qu'on tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité +par lui chez madame de Barizel. + +Bien que des invitations de ce genre fussent assez fréquentes à Bade, où +plus d'une femme en vue employait ses amis à l'enrôlement d'une petite +cour composée de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activité +que Leplaquet apportait à ces enrôlements étaient si grandes qu'elles ne +pouvaient pas ne pas provoquer un certain étonnement. C'était à croire +qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils arrivaient et +à leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait. + +Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la droite de la +comtesse de Barizel, qui se montrait une femme supérieure dans l'art de +chatouiller la vanité littéraire de son convive, dont la veille elle +ne connaissait même pas le nom, lui répétant avec une grâce pleine de +charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain, +au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux +yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la +comtesse, il envoyait à son journal une correspondance consacrée à la +gloire des Barizel. + + + +III + +Une maison hospitalière: comme l'était celle de madame de Barizel devait +s'ouvrir facilement pour le prince Savine. + +En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine n'eut qu'à attendre +une visite de celui-ci à Bade pour se faire présenter à la comtesse, et +bientôt on le vit partout aux côtés de la belle Corysandre. + +Ce ne fut qu'un cri: + +--Le prince Savine va épouser mademoiselle de Barizel. + +C'était ce que Savine voulait. On parlait de lui, on s'occupait de lui, +lorsqu'il paraissait quelque part, il avait la satisfaction enivrante +pour sa vanité de voir qu'il faisait sensation; il était revenu à ses +beaux jours, Otchakoff serait éclipsé. + +Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la belle Corysandre, +quel inépuisable sujet de conversation! + +Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais il ne répondait pas. + +Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il ce mari +bienheureux? + +Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui avaient assisté à +ces explosions d'enthousiasme, et cependant personne ne pouvait dire que +Savine s'était nettement et formellement prononcé à ce sujet. + +Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans qu'un jour madame de +Barizel ou même tout simplement le premier venu pussent s'appuyer sur un +fait positif et précis pour soutenir qu'il avait voulu être le mari +de Corysandre, car il avait une peur effroyable des responsabilités, +quelles qu'elles fussent. + +Si ordinairement et en tout ce qui ne lui était pas personnel, il +n'avait que peu d'imagination, il se montrait au contraire fort +ingénieux et très fertile en ressources, en inventions, en combinaisons +pour tout ce qui s'appliquait immédiatement à ses intérêts ou devait les +servir. + +Ce qu'il trouva ce fut une fête de nuit en pleine forêt, avec bal et +souper, organisée en l'honneur de Corysandre. En choisissant un endroit +pittoresque qui ne fût pas trop éloigné de Bade, de façon qu'on pût y +arriver facilement, il était sûr à l'avance de voir ses invitations +recherchées avec empressement. Sans doute la dépense qu'entraînerait +cette fête serait grosse, et c'était là pour lui une considération à +peser; mais, tout compte fait, elle ne lui coûterait pas plus qu'une +séance malheureuse, comme celles qu'il avait eues en ces derniers temps +à la table de trente-et-quarante, et l'effet produit ne pouvait pas +manquer d'être considérable et retentissant. D'ailleurs il n'était pas +dans son intention de prodiguer ses invitations: plus elles seraient +rares, plus elles seraient précieuses, et les malheureux qu'il ferait +parleraient de lui autant que les heureux,--ce qu'il voulait. + +Après avoir soigneusement étudié les environs de Bade, l'emplacement +qu'il adopta fut un petit plateau boisé situé entre le vieux château +et l'entassement de roches sillonnées de crevasses qu'on appelle les +Rochers; il y avait là une clairière entourée de superbes sapins au +tronc et aux rameaux, recouverts d'une mousse blanche, qui pendait çà et +là en longs fils, et dont le sol était à peu près uni, c'est-à -dire tout +à fait à souhait pour qu'on y pût danser et pour qu'on y dressât les +tentes sous lesquelles on servirait les tables du souper. + +En moins de huit jours, tout fut organisé et Savine eut la satisfaction +de se voir poursuivi et assiégé de demandes d'invitations. + +Quel chagrin, quel désespoir pour lui de refuser; mais le nombre des +invités avait été fixé à cent par suite de l'impossibilité de dresser +sur ce terrain tourmenté des tentes assez grandes pour recevoir autant +de convives qu'il aurait désiré. Ce désespoir avait été tel qu'il +s'était décidé à porter le nombre de cent, à cent cinquante; puis, +devant les instances dont il avait été accablé, et pour ne peiner +personne, de cent cinquante à deux cents. + +Mais s'il se donna le plaisir pour lui très doux de refuser de hauts +personnages qui ne pouvaient pas le servir, par contre il n'eut garde de +ne pas s'assurer la présence des journalistes qui se trouvaient en ce +moment à Bade. + +En réalité c'était pour eux que la fête était donnée. + +Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant cette fête il se +partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetés que pour elle et pour +eux; pour tous ses autres invités, affectant une morgue hautaine. + +Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, l'entourant, +l'enveloppant, ne la quittant presque pas, de façon à bien marquer +l'admiration et l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les +journalistes, au contraire, il se tenait sur la réserve et c'était +seulement quand il croyait n'être pas vu ou entendu qu'il leur +témoignait sa bienveillance, prenant toutes les précautions pour qu'on +ne pût pas supposer qu'il était en relations suivies avec ces gens-là . + +--Comment trouvez-vous cette petite fête? + +--Admirable. + +--Vous en direz quelques mots? + +--C'est-à -dire que je lui consacrerai mon prochain article tout entier. + +--Avec discrétion, n'est-ce pas? C'est un service, que je vous demande; +si vous pouvez ne pas parler de moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de +tout ce qui ressemble à la réclame. + +--Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire de cette fête. + +--Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: je comprends +qu'un sujet d'article est chose précieuse, et je ne veux pas vous priver +de celui-là ; seulement je vous prie d'observer une certaine réserve en +tout ce qui me touche personnellement, ou mieux, vous voyez que j'agis +avec vous en toute franchise, je vous prie si vous n'envoyez pas votre +article tout de suite, de me le lire. Voulez-vous? + +--Volontiers. + +--Comme cela je serai responsable de ce que vous aurez dit et je +ne pourrai avoir pour votre obligeance et votre sympathie que des +sentiments de reconnaissance. A demain, n'est-ce pas? + +Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'échelonner pour que ceux +qui devaient trompéter son nom ne se trouvassent point nez à nez, il +entendit la lecture des différents articles qui allaient chanter sa +gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent de sa part des +éloges sans fin. + +--Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! C'est une perle, cet +article, je n'ai jamais rien lu d'aussi joli, et quelle délicatesse +de touche, quelle grâce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous +permettez, n'est-ce pas? + +--Comment donc. + +--C'est une prière que je veux dire: la réserve que je vous avais +demandée, vous ne l'avez peut-être pas observée aussi complète que +j'aurais voulu, mais passons; ce que je désire, ce n'est pas une +suppression, c'est une addition: je serais bien aise que vous glissiez +un mot sur mon titre et sur le rang que j'occupe dans la noblesse russe; +il y a tant de princes russes d'une noblesse douteuse,--ce n'est pas +positivement pour Otchakoff que je dis cela,--je ne voudrais pas que +le public français, mal instruit de ces choses, me confondît avec ces +gens-là ; voulez-vous? + +--Avec plaisir. + +--Alors je vais vous donner des renseignements... authentiques. + +Avec le second les éloges reprirent: + +--Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu! + +Il ne présenta aussi qu'une observation, «non pour demander une +suppression, mais pour indiquer une addition qui lui serait agréable». + +--Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a tant de fortunes +russes peu solides que je ne voudrais pas qu'on confondît la mienne avec +celles-là , et qu'on crût que parce que je donne des fêtes je me livre à +des prodigalités et à des folies; si vous le désirez je vais vous donner +des renseignements... authentiques. Pour ma noblesse, il est inutile +d'en rien dire, elle est, grâce à Dieu, bien connue. + +Avec le troisième, il commença aussi par des éloges et ce ne fut +qu'après avoir épuisé toute sa collection d'adjectifs qu'il demanda une +petite addition, non pour parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles +étaient, grâce à Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelât son duel +avec le comte de San-Estevan et pour qu'on glissât un mot discret sur la +fermeté et le courage qu'il avait montrés en cette circonstance. + +Avec le quatrième, l'addition ne dut porter ni sur la noblesse, ni sur +la fortune, ni sur son courage, toutes choses qui, grâce à Dieu, étaient +de notoriété publique, mais sur sa générosité; parce qu'il donnait des +fêtes qui lui coûtaient fort cher, il ne voulait pas qu'on crût qu'il ne +pensait pas aux malheureux. + +Otchakoff était battu. + + + +IV + +On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle +Corysandre sans que ce bruit arrivât aux oreilles de la personne qui +justement avait le plus grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la +maîtresse du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait dans une +pièce en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener +avec lui. + +Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage +fût possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et +ce serait pour avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait +la sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de belles +promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant à penser qu'il +était pris par l'amour et la passion, cette idée était pour elle si +drôle et si invraisemblable qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine +amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux éclats. + +Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle accueillit la première +fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer +hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste +satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en +ce monde la chance à laquelle elle avait droit, à voir enfin abaissée +une de celles qui lui ont volé sa part de bonheur. + +Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre et de lire +le même mot sans cesse répété, «le mariage du prince Savine avec +mademoiselle de Barizel», elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi +persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque +chose de sérieux. + +La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire. + +Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de maîtresse de Son +Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne, +et depuis longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages +auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait +des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels +dégoûts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son +luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son hôtel des +Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui +s'étalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des +choses, le bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle seule +connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau. + +Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle trouva que la seule +personne qu'elle pouvait charger de cette enquête délicate était son +père. + +Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées, elle avait +été obligée de se séparer de sa famille, Savine n'étant pas homme à +supporter une communauté que le duc de Naurouse et Poupardin avaient +bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse le droit +d'avoir un père et une mère, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui +d'avoir d'autres amants elle devait être à lui, entièrement à sa +disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il +permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce qu'il était flatté +dans sa vanité de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur +les colonnes du boulevard ou dans les réclames des journaux. C'était une +grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du même +genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait +osé dire qu'il n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa +fortune! + +Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient +loué un logement dans la rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué +son commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements intimes +et de surveillances discrètes.» Une circulaire qu'il avait largement +répandue expliquait ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces +surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage au profit des +jaloux: maris, femmes, maîtresses, qui voulaient savoir s'ils étaient +trompés et comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment, car +M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style +aussi bien que les belles manières. Peut-être, dans un autre quartier, +ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eût-il nui à +son industrie; mais sa clientèle se composait, pour la meilleure part, +de cuisinières qui fréquentaient le marché de la Madeleine, de femmes +de chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin d'apprendre ce que +faisaient leurs amis aux heures où elles ne pouvaient par les voir, et +tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que +bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles des tireuses de +cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand +on avait été une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir +volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la façon dont +il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avançant l'épaule +gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance. + +Maintenant que Raphaëlle était séparée de son père et de sa mère, elle +ne pouvait plus, comme au temps où elle était la maîtresse du duc de +Naurouse, entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de liberté +et s'installer en caraco au coin du poêle pour voir sauter le foie +ou mijoter le marc de café; mais toutes les fois que cela lui était +possible elle se sauvait de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir +déjeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'était avec joie +qu'elle échappait aux valets à la tenue correcte, aux sourires insolents +et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant, +et qu'elle venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait le +déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre son père et sa mère +et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-même, +reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage +d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à ceux de +l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position présente. + +Décidée à charger son père d'une surveillance intime auprès de Savine, +elle vint un matin rue de l'Arcade à l'heure du déjeuner, arrivant comme +à l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrées de provisions de +toutes sortes liquides et solides. + +Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque ses clients lui en +laissaient le temps, de faire lui-même sa cuisine, ne trouvant bon que +ce qu'il avait préparé de sa main. + +Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de chemise, occupé à couper +du lard en petits morceaux. + +--Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais +te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais +qu'est-ce que tu nous apportes de bon? + +Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaëlle +venait de poser sur sa table. + +--Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui change ma stratégie +culinaire, c'est un renfort qui arrive à un général au moment de livrer +bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette, +tu vas voir ça;--il développa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_, +fameuse idée, tu es une bonne fille, tu penses à tes parents, c'est +bien, c'est très bien: si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça +nous ouvrirait l'appétit. + +Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher la bouteille de +vermouth. + +--Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe. + +--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier. + +--Eh bien, on va aller en chercher. + +Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit à sa mère +qui essuyait la vaisselle mélancoliquement dans un coin. + +Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle +sortit pendant que Raphaëlle défaisant son chapeau et sa robe--une robe +de Worth,--les accrochait à un clou, entre deux casseroles. + +--C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud. + +Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la fiole. + +--Et l'absinthe? demanda Raphaëlle. + +--J'ai envoyé la fille de la concierge. + +--Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria Raphaëlle. + +--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux +sur cette enfant, à son âge... + +--Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant! + +Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette fut vite +cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put +se mettre à table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise +retroussées jusqu'aux coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame +Houssu, correctement habillée; à sa gauche, Raphaëlle, imitant le +débraillé paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon +blanc. + +M. Houssu commença par servir sa fille avec un air triomphant. + +--Goûte-moi ça, dit-il, est-ce moelleux, est-ce soufflé? Tu as eu une +fameuse idée de venir déjeuner avec nous. + +--J'ai à te parler. + +--Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je t'écouterai. + +--Tu as lu ce que les journaux disent du prince? + +--Qu'il allait épouser une jeune Américaine. + +--Il n'y a pas de fumée sans feu; en tout cas l'affaire mérite d'être +éclaircie et je compte sur toi pour ça. Tu vas partir pour Bade et +m'organiser une surveillance intime, comme tu dis dans tes circulaires, +autour du prince Savine et de madame de Barizel, cette Américaine. + +--Moi! ton père! + +--Eh bien? + +--C'est à ton père que tu fais une pareille proposition! + +--A qui veux-tu que je la fasse? + +Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers elle en jetant son épaule +gauche en avant par le geste qui lui était familier lorsqu'il voulait +mettre sa décoration sous les yeux d'un client qu'il fallait éblouir. + +--Tu ne parlerais pas ainsi, s'écria-t-il en frappant sa chemise de sa +large main velue, si le signe de l'honneur brillait sur cette poitrine. + +--Puisqu'il n'y brille pas, écoute-moi et ne dis pas de bêtises. On +raconte que Savine va se marier. S'il est quelqu'un que cela intéresse, +c'est moi, n'est-ce pas? + +M. Houssu toussa sans répondre. + +--Dans ces conditions, continua Raphaëlle, il faut que je sache à quoi +m'en tenir, et comme je ne peux pas aller à Bade voir par moi-même +comment les choses se passent, je te demande de me remplacer. + +--Moi, l'auteur de tes jours? + +--Encore, s'écria Raphaëlle, impatientée, tu m'agaces à la fin en nous +la faisant à la paternité. En voilà -t-il pas, en vérité, un fameux père +qui abandonne sa fille pendant vingt ans, c'est-à -dire quand elle avait +besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que quand elle commence à +sortir de la misère, c'est-à -dire quand il voit qu'il peut avoir besoin +d'elle et qu'elle est en état de l'obliger. + +M. Houssu s'arrêta de manger, et, repoussant son assiette, il se croisa +les bras avec dignité. + +--Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ça, s'écria-t-il, c'est +bas; nous aurions mangé notre omelette, ta mère et moi, tranquillement, +amicalement, comme mari et femme; nous n'avions pas besoin de tes +cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais maintenant une seule +bouchée de ton jambon, elle m'étoufferait. + +Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de jambon; puis, après +les avoir poussés sur le bord de son assiette, il se mit à manger les +oeufs stoïquement, sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas soutenir +sa fille comme elle en avait envie, de peur de fâcher ce bel homme, +qu'elle s'imaginait avoir reconquis depuis qu'il l'avait épousée. + +Pendant quelques minutes le silence ne fut troublé que par le bruit +des couteaux et des fourchettes, car cette altercation qui venait de +s'élever entre le père et la fille ne les empêchait ni l'un ni l'autre +de manger. + +La première, Raphaëlle, reprit la parole: + +--Allons, père Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, tout ça c'est des +bêtises; ne laisse pas ton jambon refroidir, il ne vaudrait plus rien; +mange-le en m'écoutant et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention +de te rien reprocher. + +--Si c'est ainsi... + +--Puisque je te le dis. + +Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia +une en deux et la porta à sa bouche. + +--Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphaëlle. En voyant que +l'on persistait à parler du mariage de Savine avec cette Américaine, +j'ai pensé que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il y +avait de vrai là -dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi. +Est-ce que ça ne rentre pas dans ton métier? Que la scène se passe à +Bade ou à Paris, c'est la même chose; seulement, tu auras peut-être plus +de mal là -bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à Paris, où tu es +chez toi. + +--Ça c'est sûr. + +--Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être ceux de Paris. Cela ne +serait pas juste. + +Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne +pas remarquer ce regard, qui était plutôt une affirmation qu'une +interrogation, et il continua de manger. + +--Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle, je n'ai pas à te +l'indiquer, c'est ton métier et il me semble qu'il est plus facile +d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en +représentation, comme si le monde était un théâtre sur lequel il doit se +faire applaudir, que de suivre à la piste une femme qui se cache de son +mari ou une maîtresse qui se défie de ses amants. + +--On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement. + +--Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si +véritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je +te le dis à l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage, +ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on +dit magnifique, précisément parce qu'elle est magnifique et parce que +d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour +le cas seulement où le prince te paraîtrait pris, c'est de savoir ce +que sont ces deux femmes; la fille et la mère; si ce sont vraiment +des honnêtes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des +aventurières qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux +points: Savine amoureux et madame de Barizel honnête ou aventurière, +il me faut des renseignements certains; n'épargne donc rien, je suis +décidée à payer le prix. + +De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernières paroles de +façon à les bien enfoncer. + +Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche +que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de +mâchoires régulier comme le tic tac d'un moulin. + +--Si tu m'avais parlé ainsi tout d'abord j'aurais compris; tandis que +j'ai été suffoqué, indigné, tu sais, moi, quand il s'agit de l'honneur; +le sang ne me fait qu'un tour et je m'emporte; quand on a été soldat, +vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me faisais ou +plutôt que je m'imaginais que tu me faisais n'était pas de celles +qu'écoute froidement un soldat, un légionnaire. + +Il se frappa la poitrine, qui résonna comme un coffre. + +--Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua M. Houssu, si le +prince Savine ne poursuit pas un mariage, je suis ton homme, car tu as +des droits à faire valoir. + +--Un peu. + +--Et quel autre qu'un père peut mieux les défendre? Puisque l'occasion +se présente, je ne suis pas fâché de m'expliquer une bonne fois pour +toutes sur ta liaison avec le prince Savine. Si j'ai toléré cette +liaison, c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine liberté à +une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours cru à la parfaite +innocence de cette liaison, ce qui est bien naturel entre une femme +comme toi et un homme comme lui. + +--Tout ce qu'il y a de plus naturel. + +--Eh bien! ton père te tend la main. + +Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un geste de théâtre. + +--Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empêcher ce mariage avec +cette Américaine; il saura aider le tien; il saura même... s'il le +faut... l'exiger. + +--Contente-toi d'empêcher celui de mademoiselle de Barizel, s'il est +vrai qu'il doive se faire. + +--Là -dessus je ne prendrai conseil que de ma conscience de père. + +--Quand peux-tu partir? + +--Tout de suite, si tu veux. + +Mais il se reprit: + +--Demain, après-demain, dans quelques jours. + +--Pourquoi pas ce soir? + +--Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais avec toi il ne faut +pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me +faut réunir les fonds nécessaires, non seulement à mon voyage, mais +encore à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me faudra peut-être +payer cher. + +--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les +indiscrétions, c'est moi qui les paye. + +--Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous. + +Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant fouillé dans la +poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit +à . M. Houssu. + +Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta. + +--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain, me mettre en +chasse. + +--Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein! + +--Jouer l'argent de mon enfant! + +--Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous fassions un bésigue. + + + +V + +M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès le lendemain; +cependant huit jours s'écoulèrent sans nouvelles. + +--Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les +indiscrétions de l'entourage de madame de Barizel. + +Elle connaissait son père et savait quel cas on devait faire de ses +nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente +ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il +subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu +l'heureuse chance d'être décoré, il s'était tout à coup imaginé qu'il +devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son +langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie qu'il avait +adoptée sur l'honneur (dont il se croyait le représentant sur la terre), +le devoir, la délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait +de nom mais sans avoir des idées bien précises sur ce qu'ils pouvaient +être; de là aussi son parti pris de paraître ignorer la situation vraie +de sa fille et de tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux +autres par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre que +sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées: n'était-elle pas artiste +et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de +plus naturel qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des bijoux: +n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de cadeaux? Chacun applaudit à +sa manière, celui-ci les mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré +cette attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était pas moins +toujours l'homme d'autrefois, c'est-à -dire parfaitement capable «de +jouer l'argent de son enfant», comme autrefois il jouait et dépensait +l'argent «de celles qu'il aimait». + +Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il n'avait eu garde de +ne pas le faire dès son arrivée, il avait néanmoins obtenu certaines +indiscrétions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au +lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait été obligé, une +fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur +et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte +que ç'avait été après toute une semaine d'attente qu'elle avait reçu la +lettre promise, une longue lettre en belle écriture moulée, épaisse et +carrée, qu'il avait apprise au régiment et qui lui avait valu la faveur +de son major pendant son service. + +«Ma chère fille, + +«Misère et compagnie. + +«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de sa fille. + +«Une pareille découverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai +eu le chagrin de t'imposer malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras +pas d'un retard causé uniquement par les difficultés de ma tâche. + +«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les +Américaines, difficile avec le prince. + +«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne puisse pas encore +répondre d'une façon précise à ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se +marier? + +«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette réponse; mais +puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder +dans son jeu pour le deviner. + +«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les +Américaines et si peu sur le prince? + +«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là -dessus, mais un père +ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du métier, c'est +de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas +accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal; +en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maîtres (ce +qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir, sans +esprit de justice (ce qui est fréquent); mais enfin en se tenant sur ses +gardes, on peut avec eux serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait +causer les domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu employer +le même système avec ceux du prince, qui me connaissent; de là cette +diversité dans mes renseignements. Il est bien évident, n'est-ce pas, +que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient +été surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient +sûrement »»qui ne me connaissant pas, n'ont point pensé à se tenir en +défiance et sont tombés dans tous les traquenards que j'ai eu l'idée de +leur tendre. + +«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'intérêt pour +toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le mérite que +j'ai eu à cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse. Ce +qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les résultats de ces causeries? Les +voici: + +«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la +belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire, +une personne très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse et +qui présentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne +parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement: +le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisième que tu as +peut-être vu ou dont tu as peut-être entendu parler, un correspondant +de journaux nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois +hommes si différents? Cela je n'en sais rien et ce serait à creuser, +mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point +de ne pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les autres; +Dayelle qui, il y a quelques années, était en guerre avec Avizard, est +maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et +leurs relations, peut-être même leur bourse au service de Leplaquet; et +il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment +la même femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils +sont, compères, associés le plus souvent, au moins quand la femme est +habile. Et justement madame de Barizel est une maîtresse femme. De ces +trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'épouser, Avizard et +Leplaquet, et ceux-là elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne +peut devenir leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il y en +a un troisième qu'elle veut elle-même épouser, Dayelle, qui, veuf, père +d'un fils en âge de prendre femme, n'est point porté au mariage, mais +qu'elle espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage qui +éblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le +reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-père +du prince... + +«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent et combien un +mariage avec notre prince les arrangerait? + +«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que +tous ceux qui l'entourent ont intérêt à ce que ce mariage se fasse: +Dayelle pour avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement le scie +à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour ma fille, c'est à cause de +ma fille.» Avizard et Leplaquet pour épouser madame de Barizel; de sorte +que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre, +poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et +d'autres encore peut-être que je ne connais pas y poussent de toutes +leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de +Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans +l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité de moyens +qui paraissent très remarquables. + +«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la +démêle au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires, +que je suis parvenu à réunir depuis que je suis ici. + +«Tu vois qu'elle est redoutable. + +«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est: + +«1° La détresse d'argent des Américaines; + +«2° La beauté de la jeune fille. + +«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient qu'à ceux qui sont +aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est là justement le +cas de madame de Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que +les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis là , mais ce +n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain +à Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hôtel +magnifique, on parle de grosses sommes déposées chez Dayelle et Avizard, +on parle d'une fortune considérable en Amérique; mais tout cela est +propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients, avec largesse +pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui +est caché, dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois le plus +pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si longue, j'entrerais à ce sujet +dans des détails caractéristiques que je réserve pour te les conter: +tu verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages qui +éblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ça nous venge, +nous autres, gens d'honneur. + +«En te disant que la beauté de mademoiselle de Barizel est merveilleuse, +ce n'est pas de l'exagération; il faut la voir pour admettre qu'une +créature humaine peut être aussi admirablement belle. Il est vrai, et +je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air très intelligent, +on prétend même qu'elle est un peu bête; mais enfin la beauté reste, +éblouissante; c'est un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat +Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses +relations, sa détresse d'argent, la beauté de sa fille font qu'un +mariage avec le prince Savine paraît avoir bien des chances pour lui? + +«Le prince veut-il ce mariage? + +«Toute la question est là , et je t'ai dit que je ne pouvais pas la +résoudre; mais ne le voulût-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il +sera amené un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de +bonne volonté: il doit être bien difficile de résister à des femmes +dangereuses comme celles-là , la mère pour son habileté, la fille pour sa +beauté. + +«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un +indice grave. + +«Pour le soustraire à cette influence qui menace de l'envelopper, il +faudrait qu'on lui fît connaître ces deux femmes. Mais comment? je n'ai +pas des faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à les lui +crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux +qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand +mariage. Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête, à +Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là où s'est écoulée la jeunesse de +madame de Barizel; c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le +peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à déterrer. + +«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un +mal de galérien et pour pas grand'chose. + +«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve serré de plus en plus. + +«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire +quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est étonnant +comme l'argent file. + +Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux et dévoué. + +«Houssu.» + +A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une dépêche télégraphique +qui ne contenait que deux mots: + +«Reviens immédiatement.» + +M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le samedi matin il +s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York. +Raphaëlle avait jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique +déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince. + + + +VI + +Le jour même où la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu, +rappelé par sa fille, elle recevait un hôte dont le _Badeblatt_ +annonçait l'arrivée en ces termes: + +«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités les plus en vue +du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long +voyage autour du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc de +Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il compte, nous dit-on, faire +un séjour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages. +Tout donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux +engagés dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter +cette année un éclat plus vif encore que les années précédentes, aussi +bien par le nombre et le mérite des concurrents, que par la réputation +des gentlemen qui doivent les monter.» + +Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement pour +le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on était loin encore, et auquel +le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres +parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de retour de son +voyage autour du monde et il était vrai aussi qu'à peine débarqué à +Trieste il était monté en wagon pour venir directement à Bade, au lieu +de rentrer en France. + +Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir ce qui s'était +passé en son absence, un peu mieux et d'une façon plus détaillée et plus +précise que les quelques lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui +apprendre. + +Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ? + +A cette question, qu'il s'était si souvent posée et avec tant d'émotion +pendant les longues heures mélancoliques de la traversée, en restant +appuyé sur le plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à +suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes, +il n''avait jamais eu d'autres réponses que celles qu'il se donnait +lui-même en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitée, +c'est-à -dire rien que le rêve. + +Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris, lui avait promis de +le tenir exactement au courant de ce qui se passerait. + +Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller à New-York, et +c'était à New-York que Harly devait lui écrire, tandis que c'était à +Rio-Janeiro qu'il avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait +employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la +hâte qu'il avait mise à expédier des dépêches de tous les côtés avait +embrouillé les choses: les lettres n'étaient point arrivées en temps +là où il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient +égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié de celles qui lui +avaient été écrites. Celles qui étaient adressées à New-York avaient +été le chercher à Rio-Janeiro; celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne +l'avaient pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama n'étaient +pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir à Singapore, +étaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passé le +détroit; et ainsi de suite jusqu'à Alexandrie. + +De tout cela il était résulté une conversation à bâtons rompus et +tellement embrouillée qu'elle était à peu près inintelligible. + +Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté leur séparation? +L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'était-elle +consolée? + +Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et, le voyage avait +achevé le désenchantement qui avait commencé avant son départ. + +Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait point été pour lui +la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était près d'elle cependant, par elle +qu'il avait eu quelques journées de bonheur. + +Et comment l'en avait-il payée? + +Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu +envisager froidement les choses? N'en était-elle pas encore au moment +où, sur la jetée du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le +_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans un +mouvement où il y avait autant de colère que de douleur? + +Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par +Bade, où il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le +faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point +des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui écrire exactement +quelle était la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait +faire: rentrer à Paris où rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt +qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son château de +Varages ou dans celui de Naurouse. + +A peine installé à l'hôtel, dans un appartement assez modeste, son +premier soin fut de demander les derniers numéro, du _Badeblatt_ et de +chercher sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses amis qui +étaient arrivés à Bade en ces derniers temps. + +Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arrêta +point, aimant mieux s'adresser à un ami avec lequel il n'aurait point à +se tenir sur ses gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant +un juge d'instruction. + +Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revînt +à Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenât à Bade quelqu'un +qu'il pourrait interroger librement. + +Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de +veiller sur son impatience. Mais Savine n'était point chez lui; il +était à la _Conversation_ occupé à essayer de faire triompher la morale +publique à la table de trente-et-quarante en opérant d'après les +combinaisons inexorables du marquis de Mantailles. + +Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation c'était l'heure où +la musique jouait sous le kiosque qui s'élève devant la maison de +Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur +des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une élégante cohue +un public nombreux qui réunissait à peu près toutes les nationalités des +deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher par +la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, les femmes à +Paris. + +Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société cosmopolite qu'on +rencontre dans toutes les villes d'eaux à la mode pour le regarder +avec curiosité et l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde +n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, quoiqu'il ne +promenât sur cette assemblée qu'un regard nonchalant et indifférent, +ses yeux furent tout à coup irrésistiblement attirés et retenus par +la beauté d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le +frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. Alors il la +regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle +était blonde, avec des yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et +soyeux; l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; elle +était de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste +cependant et qui n'avait rien d'apprêté, naturelle au contraire et +gracieuse; près d'elle était assise une femme jeune encore, sa mère sans +doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût entre elles aucune +ressemblance, la mère ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux. + +Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé devant elles en +admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas +et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il était +sorti de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout triste et +morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien +faire dans un trou comme Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie +s'était faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le +ciel, de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; cette +verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux yeux qu'à l'esprit, ce +paysage entouré de montagnes aux sommets sombres était charmant; cette +chaude journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade était le +plus gracieux de la terre; il était heureux de se retrouver au milieu +de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-à -dire de cette jeune +fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis +qu'il avait vus dans son voyage. + +C'était tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait +l'éveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade +et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le +frappa: + +--Roger! + +Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait résonné dans son +coeur, était partie. + +La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point trompé: c'était elle; +c'était madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle +avait crié lorsqu'ils s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle +prononçait après une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il +s'était éloigné emporté par le _Rosario_, elle l'avait répété. Cet appel +le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi. + +Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là , le regardant, penchée +en avant, à demi soulevée sur sa chaise. Il alla à elle, sans bien voir +quelle était l'expression vraie de ce visage ému. + +Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains: + +--Vous ici! + +--J'arrive. + +--Et moi aussi. Quel bonheur! + +Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incliné +vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler. + +Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit, tant avait été +vif l'élan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement +et déjà les oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils +allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se +passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais +souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'était pas le moment +de se donner en spectacle. + +--Votre bras? dit-elle à Roger. + +En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre sa réponse, elle +lui avait pris le bras. + +Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux désappointés. + +Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant +doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui était loin de lui +rendre le calme. + +Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle prit la parole: +se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura: + +--_Carino, Carino_, enfin je te revois! + +Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant où allait +aboutir cet entretien commencé sur ce ton. Ce qu'il avait redouté se +réalisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il était ému par cette +pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait +si souvent prononcé et qui évoquait tant de souvenirs passionnés; mais +le sentiment qu'il éprouvait ne ressemblait en rien à l'amour. + +--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que +ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien. + +--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement. + +Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda en face, +plongeant dans ses yeux. + +--Vrai, dit-elle, c'est vrai? + +Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait, +car elle baissa la tête et reprit son chemin. + +--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetée du Havre, +dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'éloigner, me +laissant là désespérée, anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce +courage féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et +au lit encore? + +Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient pour lui +terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main +gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda à +qui ce signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme qui se +trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment, avait été arrêté +par madame d'Arvernes au moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune +homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti, de tournure +élégante, à la mine fière, avec des yeux au regard velouté. + +Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle +avait très bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle +se mit à sourire et, prenant un ton enjoué: + +--Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte de Baudrimont. Je +te le présenterai, mais pas tout de suite; il nous gênerait. + +Ces quelques paroles avaient été une douche glacée qui s'était abattue +sur les épaules de Naurouse. Eh quoi, c'était quand il cherchait des +mots adoucis et des périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait +si franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux passionnés! Et +un moment il avait eu peur d'elle! + +--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes. + +Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison. + +--Charmant, dit-il en riant. + +--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garçon, tu vois +qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente +nature, mais malgré toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles +sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai +aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garçon n'avait pas été là , je +serais devenue folle. + +--Il était là . + +--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger. + +Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait +tout un monde de souvenirs et même peut-être autre chose que des +souvenirs; mais l'heure de l'émotion était passée; maintenant il était +décidé à prendre la situation gaiement. + +--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous +aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais séparée de toi. Mais tu +as voulu être chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi ce +sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce pas? + +--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après que j'avais donné ma +parole, ma douleur, mon désespoir? Que pouvais-je? + +--C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi a servi ton +sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'étais pour toi; +il n'est pas pour moi ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme +je l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien à +blâmer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M. +d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a +consolé? + +--Personne. + +Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant contre lui: + +--Ah! Carino, murmura-t-elle. + +Mais cette pression, qui naguère le secouait de la tête aux pieds, +arrêtait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le +laissa insensible et froid. + +Il y eut un moment de silence, puis elle reprit: + +--Nous allons dîner ensemble... + +--Mais... + +--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est déjà +bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grâce à te +demander: il voudra se lier avec toi... + +--... Mais... + +--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra +que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras de faire des folies, il est +si jeune, tu me le garderas. + +Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras: + +--Tu ne veux pas? + +--Au fait, cela est drôle. + +A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame +d'Arvernes l'appela d'un signe et la présentation fut vite faite. + +--M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de dîner avec nous, +dit-elle, il nous contera son voyage. + + + +VII + +Roger se réveilla le lendemain matin maussade et triste. + +Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit +sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'était passé la veille, ce qu'il +avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune +Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa tête troublée. + +Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer sa journée. +Il n'avait plus à chercher Savine; il savait; et même ce que Savine +pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de +l'adoucir; il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les amours de madame +d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait +pas de faire bien certainement. + +L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris, maintenant qu'il +n'avait plus à s'inquiéter de ce qui l'y attendait. En réalité, ce qui +l'attendait, c'était... rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne, +excepté Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette époque. +Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait +avant son départ? Il en avait tristement exploré le vide. Où cela le +conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille. +La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa cousine Christine, +était au couvent. Des amis qui méritaient à peine le titre de camarades +de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre +disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre, car il ne pouvait +pas songer à rentrer au ministère et à demander un poste quelconque dans +une ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours ministre et que, +s'adresser à lui, c'eût été en quelque sorte demander le paiement du +sacrifice qu'il avait accompli. + +N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes +d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait épuisés, d'autres +émotions que celles du jeu? + +Ne rien faire. + +Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine à Cara, de Cara à +Raphaëlle, et toujours ainsi. + +Il se sentait né pour mieux que cela cependant. + +Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce voyage, ç'avait été +son isolement: plusieurs fois il avait été en danger, et alors il avait +eu la pensée désespérante qu'à ce moment même personne ne prenait +intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât. On dirait: +«Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi +il avait eu des heures, des journées de plaisir, des élans d'admiration +et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur +personne et se dire: «Si elle était là ;» ou bien: «Je lui conterai +cela.» C'était seul qu'il avait souffert; c'était seul qu'il avait joui. + +Pourquoi ne se marierait-il pas? + +De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait. + +Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à rendre heureuse, +sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui +l'aimerait, l'honnête femme qui serait la mère de ses enfants. + +Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'était un +devoir de ne pas le laisser s'éteindre. + +Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher sinon sa fortune, au +moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient +sa famille,--ces Condrieu-Revel exécrés,--qui n'étaient que ses ennemis +après avoir été ses persécuteurs? + +C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant +machinalement le jeu de la lumière dans les branches des arbres, qu'il +réfléchissait ainsi. Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une +valse que jouait une musique militaire. + +Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille +blonde qu'il avait vue la veille et à laquelle il n'avait plus pensé +venait de se dresser devant lui, évoquée par cette musique, et il la +retrouvait aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle lui était +apparue la veille. + + + +VIII + +Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face à face avec Savine, +qui arrivait. + +--Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc. + +C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer qu'on devait +toujours aller chez lui et que lui n'avait à aller chez ses amis que +quand il avait besoin d'eux; c'était pour cela qu'ayant appris la veille +que le duc de Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé de +toute la matinée, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'était +séparé depuis près de deux ans et ne se décidant à venir chez cet ami +qu'à la dernière extrémité. + +--J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre. + +Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de +sympathie: + +--D'abord ce qui vous touche de près: Madame d'Arvernes n'a point été +malade de désespoir après votre départ; elle a reçu les consolations +d'un très joli garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais +où, le vicomte de Baudrimont. + +--J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes. + +--Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec votre flegme. + +Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était l'amant de madame +d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'était pas plus disposé à un aveu +de ce genre maintenant que tout était fini entre elle et lui. + +--Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des +histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'à un certain +point, mais qui ne me touchent pas de près comme vous pensez; il est +donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point. + +Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne; +heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la +foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà +et là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence de devenir trop +embarrassant pour l'un comme pour l'autre. + +D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait s'il +n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle était +précisément à la place même où il l'avait vue et près d'elle se trouvait +la dame dont il avait remarqué l'air dur. + +Toutes deux en même temps firent une inclinaison de tête du côté de +Savine, un sourire amical accompagné d'un geste de main qui semblait une +invitation à les aborder. + +--Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils +eurent fait quelques pas. + +--Si je connais la belle Corysandre! + +Et, se rengorgeant de son air le plus vain: + +--Vous ne lisez donc pas les journaux? + +--Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris? + +--Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête dans la forêt, un bal +suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a été +la reine. Tous les journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de +l'avis unanime, a été tout à fait réussie. + +Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel, +c'est-à -dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant +jamais eu l'intention d'épouser mademoiselle de Barizel, il ne s'était +pas donné la peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et sur +sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beauté, et cette +beauté se manifestait à tous éclatante, indiscutable. + +Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel +ne lui disait rien; c'était la première fois qu'il l'entendait et +il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en +inquiétait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait être qu'une +fille de race. + +Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer +devant elles: + +--Voulez-vous que je vous présente? demanda Savine. + +--Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel qu'il faudrait demander si +elle veut bien que je lui sois présenté? + +--Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement. + +Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on pouvait lui en faire +une, il entraîna doucement son ami, comme il disait: ce n'était pas le +duc de Naurouse qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela +devait suffire. + +Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette présentation et en +insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins +pour la galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer +l'attention. + +Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle +appuyait ses pieds à Savine et, sur un signe de sa mère, Corysandre +avait offert la sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à -vis «de +la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son esprit, libre de la +regarder, libre de lui parler, libre de l'écouter. + +A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut celle du regard; +ce fut à peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient +les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son +attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui ou du dédain. +Tout au contraire, c'était avec un sourire que Roger trouvait le plus +ravissant qu'il eût jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et +de Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire, bien qu'il +ne traduisît qu'une seule impression, il était si joli, si gracieux en +plissant les paupières, en creusant des fossettes dans les joues, en +entr'ouvrant les lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son +charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait et même s'il +exprimait quelque chose. + +Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières il passa aux +fossettes, puis aux lèvres, puis aux dents, puis au menton, descendant +ainsi aux épaules, au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter +aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de +Corysandre rencontrait le sien; encore témoignait-elle si peu d'embarras +à se surprendre ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel +que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et par respect, +qu'il détournait ses yeux un moment. + +Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans qu'il eût conscience +aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout à coup, il fut surpris +et comme éveillé par une main qui se posait sur son épaule,--celle de +Savine. + +--Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons dîner au +bord de la Murg, une partie arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous +venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend. + +Par convenance, Roger se défendit un peu; mais madame de Barizel s'étant +jointe à Savine et Corysandre l'ayant regardé en souriant, il accepta. + +Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui devait servir à +cette promenade, mais bien une calèche aux armes de Savine, avec un +cocher et deux valets de pied portant la livrée du prince; la calèche +découverte avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis parmi +les plus beaux de son haras, forçaient l'attention des curieux et +l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer près d'eux sans +les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la +voiture, beauté des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied, +richesse de la livrée, tout cela faisait partie de la mise en scène +dont Savine aimait à s'entourer dans ses représentations, bien plus +par besoin de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il +jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire +sur les curieux pour voir si l'effet produit était en proportion de +la dépense,--ce qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une +préoccupation constante. + +Son bonheur fut complet, car à ce moment même Otchakoff vint à passer +traînant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards +des curieux s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine +remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements +tout à faits significatifs, qui le comblèrent de joie. + +Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tête, +les épaules en bombant la poitrine, et autour de la calèche il marchait +de côté tout gonflé comme un paon qui se pavane. + +En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine, +eût très probablement deviné ce qui causait cette joie débordante; mais, +ne pensant qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina +que ce qui transportait ainsi Savine était le plaisir de faire une +promenade avec elle et cela l'attrista. + +La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des allées de Lichtenthal, +et madame de Barizel qui lui faisait vis-à -vis, l'interrogeait sur ses +voyages. + +--Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des États-Unis? Que +pensait-il du Mississipi? + +Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans, le +Mississipi, la Louisiane, la Floride, les États-Unis (du Sud bien +entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les bêtes, les gens. + +Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était à madame de Barizel +qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que +c'était sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attachés. + +Quant à elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la +bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fût question de +son pays natal. Quand Roger la prenait à témoin, elle se contentait +d'incliner la tête en accentuant son sourire. + +Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées d'une colline +par une route en zig zag qui de chaque côté était bordée de grands +arbres, tantôt des hêtres monstrueux qui couvraient les mousses +veloutées de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds +entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers le ciel, +éteignant la lumière sous leurs branches superposées et leurs aiguilles +noires. Les lacets du chemin faisaient que tantôt Corysandre était +exposée en plein au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait +tout à coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement que ces +jeux de la lumière sur ce visage souriant et c'était une question qu'il +se posait sans la décider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la +pleine lumière ou les caprices de l'ombre. + +Il vint un moment où il garda le silence et où dans l'air épais et +chaud de la forêt on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le +craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de +la route. + +--Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine qui ne manquait +jamais de placer une observation désagréable, vous êtes devenu bien +morne, mon cher Naurouse. + +--C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme +les cathédrales, ils me portent au recueillement et au silence; +instinctivement je parle bas si j'ai à parler. + +--Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant? + +--Il y a des jours ou plutôt des circonstances. + +S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile, +silencieux, à demi tourné vers Corysandre qui l'avait regardé. + +On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été des ducs de Bade +libéralement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne +connaissait pas encore l'intérieur du château, elle voulut le parcourir; +mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva que ces pièces +sombres, à l'ameublement gothique et aux fenêtres fermées de vitraux de +couleurs, étaient trop fraîches pour Corysandre. + +--J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc +m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui +n'aimes guère ces antiquailles. + +--Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger. + +Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec +Savine et ils gagnèrent une terrasse d'où la vue s'étend librement sur +la vallée de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours +souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre intérêt au +paysage qui s'étalait à ses pieds et que fermaient bientôt de hautes +collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se +découpaient nettement sur le ciel. + +Après quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna +vers elle: + +--Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensée +se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent! +La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable. + +--Oui, cela est beau, très beau. + +--Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu plusieurs fois, mais +que je ne connaissais pas encore, un souvenir ému. + +Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa +pas les siens, mais elle ne répondit rien, se laissant regarder sans +confusion. + +A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on +remonta en voiture pour descendre au village où l'on devait dîner, ce +qui faisait une assez longue course. + +Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque la calèche arriva +devant la porte du restaurant, on se précipita au-devant de Son +Excellence que l'on conduisit cérémonieusement à la table qui avait +été dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les eaux +tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon. + +--Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux +précautions de madame de Barizel dans les salles du château d'Eberstein. + +Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre: + +--Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la +fraîcheur du plein air. + +Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa à sa fille de +faire une promenade en bateau. + +--Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence. + +Une petite barque était amarrée à quelques pas de là . Corysandre +nonchalamment, se dirigea de son côté; mais Roger la suivit et, s'étant +embarqué avec elle, ce fut lui qui prit les avirons. + +Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table où +madame de Barizel et Savine étaient restés assis puis, ayant relevé les +avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant. + +Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là sans faire un +mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourné vers Roger et +éclairé en plein par la pâle lumière de la lune, qui se levait. + +--Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que celle-là ? dit-il. + +--Non, dit-elle, jamais. + +--Voulez-vous que nous retournions? + +--Allons encore. + +Et la barque continua de suivre le courant; mais bientôt ils touchèrent +le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'était +lui qui était éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont +les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait comme lui-même +quelques instants auparavant l'avait regardée. + + + +IX + +On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées de Lichtenthal, +madame de Barizel invita très gracieusement le duc de Naurouse à +les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la +délicieuse journée qui finissait. + +Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien d'une façon +directe et avec une certaine initiative. + +--Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger. + +--Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru. + +Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut sa mère qui, voyant +qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments à +Savine sans que celui-ci s'adoucît. + +Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées chez elles, Savine +et Roger ne se séparèrent point, car c'était sans retard que celui-ci +voulait procéder à son interrogatoire. + +--Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le désir d'une +réponse affirmative. + +--Je voudrais voir un peu où en est la rouge. + +Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de +la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'à accompagner Savine à la +Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait +de belle humeur. + +Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le +vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et après un +court moment d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant +qu'il ne jouerait pas ce soir-là . + +Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de lui attendant qu'il +voulût bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder était assez délicat, +et avec un homme du caractère de Savine assez difficile pour avoir +besoin du calme du tête-à -tête dans la solitude. + +Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le jardin, à peu +près désert, Roger commença: + +--J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne journée que vous m'avez +fait passer. + +--Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant. + +--Cette jeune fille est adorable. + +--Oui. + +Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas de Corysandre que +Savine voulait qu'on lui parlât, c'était de lui-même, de lui seul; il le +marqua bien: + +--Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mené cette +longue course dans des montées et des descentes et un chemin dur? Quand +il y aura des courses sérieuses en France, je me charge de battre tous +vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai à la mode ne sera +pas remplacé par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval. + +--Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et madame de Barizel, vous +la connaissez beaucoup? + +--Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été mis en relation avec +elle par Dayelle. + +Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur: + +--Notez que la voiture était lourde; vous me direz qu'on en trouverait +difficilement une mieux comprise et où chaque détail soit aussi soigné, +aussi parfait; c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous +étions sept personnes. + +--Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit vivement Roger, se +cramponnant à cette idée pour revenir à son sujet. + +--Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme. + +--Vous pouvez dire la plus belle des femmes. + +--Comme vous en parlez! + +--Cela vous blesse? + +--Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'étonne, +voilà tout. De la poésie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas +si démonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la +jeunesse, mais ils la déforment aussi. + +--Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour +mademoiselle de Barizel ne soit pas justifié? + +Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette question qui allait lui +apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait. + +--Parfaitement justifié, au contraire; je partage tout à fait votre +sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille. + +--Ah! + +--Comme vous dites cela. + +--Je ne dis rien. + +--Il me semblait que mon admiration vous surprenait. + +--Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce qui me surprendrait, +ce serait que la voyant souvent... + +--Je la vois tous les jours. + +--... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beauté. + +--Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent +d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la première femme que je +rencontre dont la beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le +monde la trouve belle, et elle est également belle tous les jours. + +Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait, car dans leur +franchise apparente elles restaient très vagues; que Savine jugeât +Corysandre comme tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il +essaya de rendre ses questions plus précises sans qu'elles fussent +cependant brutales. + +--Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un nom, de la fortune, elle +ne soit pas encore mariée? + +--Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle. + +--Et elle attend encore? + +--Vous voyez. + +--Et l'on ne parle pas de son mariage? + +--Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours. + +--Avec qui? + +Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette question. + +--Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas +attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce +qu'ils disent, pour parler. + +--Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces propos? + +Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas autrement. + + + +X + +Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les allées de Lichtenthal +était précédé d'un petit jardin: c'était dans ce jardin que Savine et +Roger avaient fait leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre, +avant que celles-ci fussent dans la maison. + +Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte d'entrée, personne ne +répondit; aucun bruit à l'intérieur; aucune lumière. + +--Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fâché, et Bob +aussi. + +Sans répondre madame de Barizel abandonna la porte d'entrée et, faisant +le tour du chalet, elle alla à une petite porte de derrière qui servait +aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte était fermée +aussi. Aux coups frappés personne ne répondit. + +--Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre. + +Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant à un massif +de fleurs bordé d'un cordon de lierre, elle se mit à tâter dans les +feuilles de lierre qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne +furent pas longues, bientôt sa main rencontra une clef cachée là . + +--Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties +ensemble; la première rentrée devait trouver la clef et ouvrir pour les +autres. + +Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent, +il y avait du mécontentement et aussi du mépris; il semblait que ces +paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé, +qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent ainsi. + +Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles étaient +entrées dans la cuisine où brûlait une lampe, la mèche charbonnée. La +table, noire de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six +couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de +bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu. + +--Chacun de nos trois domestiques avait son invité, dit Corysandre +regardant la table; on a fait honneur à ton vin. + +Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'était à +un melon et à un pâté dont il ne restait plus que des débris, à des +écrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un +gigot réduit au manche, à un immense fromage à la crème, à une corbeille +de fraises, à une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des +queues et des noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur la +table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles étaient aux +trois quarts vides. + +De tout cet amas se dégageait une odeur chaude qui, mêlée à celle de la +graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eût +sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine +aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre que celle-là . + +Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la +lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traîne de sa robe, tandis +que Corysandre retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser +un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule; mais là il n'y +avait point de bougies sur la table où elles auraient dû se trouver, et +il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux. + +Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine; mais nulle part aussi on +n'aurait trouvé un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre +ces deux pièces d'une même maison que chez madame de Barizel. Autant +la cuisine était ignoble, autant le salon était coquettement arrangé, +disposé pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer +de la cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des +fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches, enlevées de la serre ou coupées +le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce +fermée, s'étaient concentrés. + +Le flambeau à la main, elles montèrent au premier étage où se trouvaient +leurs chambres, celle de Corysandre tout à l'extrémité et séparée de +celle de sa mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un cabinet +de toilette. + +Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient un désordre qui +égalait celui de la cuisine. Les lits n'étaient pas faits, les cuvettes +n'étaient pas vidées; sur les chaises et les fauteuils traînaient çà +et là , entassés dans une étrange confusion, des robes, des jupons, des +vêtements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et +des malles ouvertes montraient le linge déplié pêle-mêle comme s'il +avait été mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un +choix. + +Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile observateur pour +comprendre que tout cela n'était point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il +était tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en +s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires pour y trouver +du linge en bon état et qui avaient tout bouleversé, parce que les +premières pièces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une +de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée parce que la roue +du jupon était déchirée; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient +pas de cordons; les boutons de ces cols étaient arrachés. + +Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre; mais Corysandre +haussa les épaules avec un mouvement d'ennui et de dégoût. + +--Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle. + +Madame de Barizel ne répondit rien et parut même ne pas entendre. + +--Cela est insupportable, continua Corysandre, qui, à peu près muette +tant qu'avait duré la promenade, avait retrouvé la parole en entrant +chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit? + +--Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois. + +--Si c'était la première; au reste, elles ont bien raison de ne pas se +gêner, tu leur passes tout. + +--Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler. + +--Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit? + +--Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise. + +--Justement c'est le mot; c'est précisément la vie bourgeoise que je +voudrais, un peu d'ordre, de régularité, de propreté, car je suis lasse +et écoeurée à la fin de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir +des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une +existence comme tout le monde? + +Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa robe et les avait +posés où elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les +épaules découvertes, elle avait commencé à arranger les draps de +son lit; mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait +manifestement pour la première fois. + +--Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel +en haussant les épaules sans se déranger pour venir en aide à sa fille; +dépêche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais +me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre. + +La mère n'avait pas les mêmes exigences que la fille: elle ne s'inquiéta +pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se +déshabilla, laissant tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se +baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le +moment, elle était fatiguée et voulait se mettre au lit. + +Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans +savoir qui elles étaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la +mère et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de +Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se débarrasser de toute +toilette, ils se seraient confirmés dans leur incrédulité: si cette +femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle +était parfaitement conservée: pas un crépon, pas la plus petite natte, +pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs, +fermes, se terminant par un poignet aussi délicat que celui d'un enfant; +avec cela une apparence de santé à défier la maladie, une solidité à +résister à tous les excès. Les propos dont Houssu s'était fait l'écho +auraient été explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle +pouvait très bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse +d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idée de se faire +épouser par Dayelle, elle pouvait être aimée. Il est vrai que si l'un de +ces amants avait pénétré à cette heure dans cette chambre, il aurait pu +éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce qu'il aurait remarqué, +et emporter une fâcheuse impression des habitudes de sa maîtresse; mais +madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à l'exception +du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou dégoûter. +C'était dans les appartements du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses +amis; et là , dans un milieu où tout était combiné pour parler aux yeux +et les charmer, entourée de fleurs fraîches, en grande toilette, rien +en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son +existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger, +ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient +les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure, +les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les épingles qui +rafistolaient un jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise, +les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel +d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,--et ils étaient séduisants. + +Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit +commodément: + +--Maintenant, dit-elle, causons. + +--Qu'ai-je fait encore? + +--Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te reproche, et ce +n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton intérêt. + +--Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon intérêt! Le tien aussi, +il me semble. + +--Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non? + +--Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à -dire le tien par le mien. +Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas, +c'est justement parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en ai +pour regarder. + +--Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit. + +--Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié aux oreilles assez +souvent pour qu'il soit inutile de le répéter. Il est possible que je +sois bête et quand je me compare à toi, je suis disposée à le croire: je +sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni +ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait +que tu es partout à ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de +tout comme toi, même des choses et des gens que je ne connais pas. Si au +lieu de me laisser dans l'ignorance, à ne rien faire, sans me donner des +maîtres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi +bête que tu crois. + +--Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien +appris? est-ce que j'ai jamais eu des maîtres?... + +--Oh! toi!... + +Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au +moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance +sincère d'une supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la +tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour sa mère, que la +façon dont elles se parlaient; même lorsque madame de Barizel semblait +en public témoigner de la sollicitude et de l'affection à Corysandre, +le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en +tiennent aux apparences; quant à Corysandre, qui ne se donnait pas +la peine de feindre, son ton était celui de l'indifférence et de la +sécheresse. + +--Cela te blesse que ta mère se remarie? + +--Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais si cela +devait... + +--Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout? + +--Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a des choses qui +deviennent plus pénibles quand on les dit que quand on les tait; les +taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit. + +Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au +moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les épaules +avec un sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne la +blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment +n'était pas qu'il y a des choses qui deviennent plus pénibles quand on +les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle +eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par curiosité, pour +savoir; mais en réalité elle ne trouvait pas que cela valût la peine de +les arracher. Elle avait mieux à faire pour le moment, et c'était chez +elle une règle de conduite d'aller toujours au plus pressé. + +--Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'était +une raison pour être aujourd'hui autre que tu n'as été. Combien de fois +t'ai-je recommandé d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour +faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche. + +--Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant, +s'admirant complaisamment dans la glace. + +--Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, être +séduisante, étourdissante; dire tout ce qui te passait par la tête. Dans +une bouche comme la tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents +comme les tiennes, les sottises même sont charmantes. + +--Je n'avais rien à dire. + +--Même quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'était pas +difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant. + +--Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est très bien, le duc +de Naurouse; il a tout à fait grand air, la mine fière, l'oeil doux; il +me plaît. + +--Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'écria madame +de Barizel, s'animant pour la première fois et montrant presque de la +colère; il te plaît, un homme que tu ne connais pas! + +--Il est duc. + +--Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune? + +--Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit le connaître, M. Dayelle +doit savoir quelle est sa fortune. + +--Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul +qui, présentement, doit te plaire. + +--Il ne me plaît point. + +--Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête que tu es libre de +n'épouser que l'homme qui te plaira? + +--Je le voudrais. + +--Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus +tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il +pas un mari désirable pour toi?... + +--Pour nous. + +--Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le veux, je mettrais tout +en oeuvre pour qu'il réussît. + +--Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à présent: il +paraît prendre plaisir à être avec nous, à se montrer avec nous partout +où l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois +ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa +femme; à vrai dire, je ne crois même pas qu'il en ait l'idée. + +--S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta faute; ce n'est pas +en étant ce que tu es avec lui que tu peux échauffer sa froideur. Je +t'avais dit qu'il était l'orgueil même et que c'était par là qu'il +fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les plus +exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu jamais fait? + +--Cela m'ennuie. + +--Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter pour devenir +princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y +a pas de peine à prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à +avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te montrer dans la +gloire de ta beauté; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais +jamais à un grand mariage si je n'étais pas près de toi. Tu peux le +préparer par ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire +réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as +pas et ce que j'ai, moi. + +--Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as n'ont encore décidé +Savine. + +--Il se décidera ou plutôt on le décidera. + +--Qui donc? + +--Le duc de Naurouse qui te fera princesse. + +--J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse. + +--Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu peur +que tu n'aies froid dans le château d'Eberstein, qui n'est pas glacial? + +--Je te le demande. + +--Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te faire faire une +promenade en bateau? + +--Pour rester seule avec le prince. + +Madame de Barizel se mit à rire: + +--J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager un tête-à -tête avec +le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour +continuer ce tête-à -tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux. +C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer malgré lui. Et +c'est à cela que le duc de Naurouse nous servira. + +--Pauvre duc de Naurouse! + +--Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux, au contraire; +sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service. +Mais ce qui serait tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en +situation de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine et d'être, +comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir +et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain +par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien +que Coralie ne rentrera pas. Rêve du duc de Naurouse, si tu veux, de son +grand air, de sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton +lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse! + +--Bonne nuit, financière! + + + +XI + +Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour +habitude de venir le lendemain matin déjeuner d'une tasse de thé avec +elle pour parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée qui +commençait: c'était l'heure des confidences, des renseignements, des +conseils, des projets, où tout se disait librement, comme il +convient entre associés qui n'ont qu'un même but et qui travaillent +consciencieusement à l'atteindre en unissant leurs efforts. + +Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui était interdit pour +tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui +avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à +dormir la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle était +là mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination, +toujours en travail, et échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas +à se gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en avait vu +d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes sortes. + +Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller, et, comme elle +n'avait point été dérangée, elle était de belle humeur. + +--Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et +en la tendant, à Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau. + +--Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a +accompagnées dans votre promenade à Eberstein. + +--Qu'est ce duc de Naurouse? + +--Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs années +et qui a retenti partout: sur le turf, dans le _high-life_, devant les +tribunaux, et même devant la cour d'assises. + +--Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé en cour d'assises? + +--Oui, et pour avoir tué un homme. + +--Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous, dans la même voiture, +il a été vu dans notre compagnie. + +--Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et conformément aux règles +de l'honneur. Vous comptez donc sur lui? + +--Beaucoup. + +--Alors le prince Savine est lâché? + +--Au contraire. + +--Je n'y suis plus. + +--Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez +du duc de Naurouse, tout ce que vous savez. + +--Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide, +belle fortune. Cependant cette fortune a dû être écornée par des folies +de jeunesse; ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que lui +ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutté avec acharnement +pendant plusieurs années. A la fin il en a triomphé et il est +aujourd'hui maître de ce qui lui reste de sa fortune. + +--Qu'est ce reste? + +--Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être. Bien entendu je +ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir. + +--Je demanderai à Dayelle. + +--Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec un certain +mécontentement. + +Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression désagréable, et +tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse. + +--Quelle a été sa vie? + +--Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les +derniers temps de son séjour en France, il était l'amant de la duchesse +d'Arvernes, et l'amant déclaré au vu et au su de tout le Paris; leurs +amours ont fait scandale; il s'est à moitié tué pour la duchesse... + +--Un passionné alors, c'est à merveille cela! + +A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse qui entra +portant un plateau sur lequel était servi un déjeuner au thé pour deux +personnes. + +Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau; mais les négresses, +au moins certaines négresses, affinées, ont l'adresse et la souplesses +des chattes pour se faufiler à travers les obstacles sans rien casser. +Celle-là manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une place pour +son plateau sans le lâcher. + +--Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame de Barizel +d'un ton indulgent, nous étions exposées à coucher dehors. + +La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse, au moins par la +souplesse de ses mouvements et la mobilité de sa physionomie, se mit à +sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes avec +les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui +veut adoucir son maître. + +--Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec Dinah, elle rentrer; +Dinah pas faute à elle non plus; grand machin de montre cassé, criiii, +criiii;--et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;--elle +pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fâchée; moi, +grand chagrin. + +Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à pleurer. + +--Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant. + +Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant. + +Madame de Barizel la rappela: + +--Et nos chambres? + +--Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand chagrin. + +De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement elle tira la porte et +la ferma. + +Tout en se disculpant de cette façon originale, elle avait placé un +petit guéridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une +de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux +malades. + +Leplaquet s'occupa à faire le thé. + +--Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse! + +--Son effet ordinaire, c'est-à -dire extraordinaire: le duc est resté +en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai ménagé quelques +instants de tête-à -tête, où ils auraient pu se dire toutes sortes de +choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre de parler. + +--Comment, Corysandre? + +--Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué ou plutôt elle m'a +déclaré, car elle n'est pas fille à avouer, que le duc de Naurouse lui +plaît: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle. + +--Mais c'est dangereux, cela. + +--Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit Corysandre, et élevée par +son père elle l'est très peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi +de rassurant, qu'on peut la laisser _flirter_ sans danger. Elle se +laissera faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui dire de +tendre ou de passionné; elle serrera toutes les mains qui chercheront +les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui à droite et +à gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le +tête-à -tête elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un baiser sur +son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas +aller plus loin; elle connaît la valeur de la dot qu'elle doit apporter +en mariage et elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle +qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté graine ce sera autre +chose, mais alors je n'aurai plus à en prendre souci. + +--Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un prétendant? + +--Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine qu'en étant amoureux +de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est à la glace, +incapable de passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et lui +seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimité +avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon +par la fortune, du moins par le rang, car un duc français de noblesse +ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour où il +verra que ce duc français est amoureux pour de bon et parle, il parlera +lui-même. + +--Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites. + +--Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa visite, je l'attends +aujourd'hui; je l'inviterai à dîner pour après-demain avec Savine, +Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera très aimable pour le duc +de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura +qu'à obéir à son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait +naturellement. De son côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour +Corysandre; cela, je l'espère, fondra la glace de Savine. Vous, de votre +côté, c'est-à -dire vous, mon cher Leplaquet, aidé de Dayelle, vous +agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande +pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de Dayelle, je +l'obtiendrai après-demain. + +--Voilà ce que je n'aime pas. + +--Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros niais: tu sais bien +pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre. + + + +XII + +Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant que le duc de +Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour même. + +Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout naturel qu'il vînt +prendre des nouvelles de leur santé? N'étaient-elles pas fatiguées? Et +puis il craignait que Corysandre n'eût eu froid sur la rivière. + +Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas fatiguée; Corysandre +n'avait pas gagné froid, elle avait été enchantée de cette promenade. + +Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la faisant durer plus +qu'il ne convenait peut-être, Corysandre ne parut pas, car madame de +Barizel avait décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de +Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une +si forte impression, et elle avait exigé que sa fille restât dans +sa chambre. Corysandre avait commencé par se révolter devant cette +exigence, puis elle avait fini par céder aux raisons de sa mère. + +--Veux-tu qu'il pense à toi? + +--Oui. + +--Veux-tu qu'il rêve de toi? + +--Oui. + +--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses; +on est stupide quand on écoute son coeur, on ne fait que des sottises. + +Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant à la fenêtre, +derrière un rideau, de façon à voir le duc de Naurouse quand il +arriverait et repartirait. + +Après une longue attente, Roger, perdant toute espérance de voir +Corysandre ce jour-là , s'était levé pour se retirer; alors madame +de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son +invitation à dîner pour le surlendemain. + +--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous +connaissez sans doute? Et puis un bon ami à nous; un ami d'Amérique, +maintenant fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent, M. +Leplaquet. + +Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent au nom et à la qualité +des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dînerait, ce serait avec +Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces +convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de madame de Barizel; +le journaliste et lui de chaque côté de Corysandre: ce serait charmant. + +C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir à sa table le prince +Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'était pas tout: pour que cette +réunion portât les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux +autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle qu'elle +leur destinait; elle n'était pas femme à s'en rapporter aux hasards de +l'inspiration, et à l'avance elle entendait régler chaque chose, chaque +détail, chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à ce que +tout marchât régulièrement, sûrement, pour arriver à un succès certain. + +Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un associé, un complice +sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutôt à modérer son +zèle qu'à l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et âme au +mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de rêves, que de +projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de +bohème, plus de travail, plus de copie, une position, des relations. + +Mais pour Dayelle il n'en était pas de même: Dayelle était un bourgeois, +un homme à principes, que sa situation financière et politique rendait +circonspect et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui ne devait +pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre. +Qu'attendre de bon d'un homme qui, à chaque instant, s'écriait avec la +meilleure foi du monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!» S'il +était heureux d'avoir une maîtresse dont il se croyait aimé, une femme +jeune encore, lui qui était un vieillard; une grande dame, lui qui était +un parvenu, c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait pas +trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir +à Bade deux fois par mois était quelque chose d'extraordinaire, un +témoignage de passion qu'un homme follement épris pouvait seul donner. +Cela n'était ni de son âge, ni de sa position. Il perdait de l'argent, +il compromettait ses intérêts pendant ces absences qui duraient trois +jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui +appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à Paris, il lui +fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilité, +son application ordinaires pour le travail, sa lucidité, sa sûreté de +coup d'oeil. Pendant cinquante années sa vie avait été consacrée, avait +été vouée au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs +autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs +sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le +mari le meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier tout cela. +A chaque instant, à chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait +été la vie de cet homme, qui tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin, +avait fait un commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait au +moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser à ses anciennes +habitudes, à son caractère, à ses craintes, à ses réflexions, aux +reproches qu'il s'adressait lui-même sur sa propre folie. + +Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé encore moins un complice, +à qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans +doute il désirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec +le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à faire beaucoup, même +à verser une dot qu'il était censé avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût +jamais reçu un sou, si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables +qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert, +jaune sur lequel elles étaient imprimées mais en tout cas il ne ferait +que ce qui lui paraîtrait délicat, droit, correct, en accord avec ses +idées étroites d'honnêteté bourgeoise. + +Lui demander franchement de prendre un chemin détourné, semé de pièges +et de chausse-trapes était aussi inutile que dangereux; non seulement il +refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait, +il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela l'amènerait à des +réflexions, à des appréciations, à des inquiétudes qu'il fallait +soigneusement éviter, sous peine de perdre en une minute ce +qu'elle avait si laborieusement préparé depuis son arrivée en +France,--c'est-à -dire son mariage avec Dayelle. + +Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait un grand intérêt +pour elle, mais se marier elle-même et se faire épouser par Dayelle en +avait un bien plus grand encore. + +Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures, +les jours se précipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est +arrivé au bout de sa course et tombe de haut; encore une année, encore +deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle serait une vieille +femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Où trouver +un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-là ? +avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage +dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait +jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnât: l'un resterait +ce qu'il était, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un +bohême. + +C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade, par le train parti +de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eût horreur de se lever +matin, ce jour-là elle montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos, +qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage. + +Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement, elle n'avait +jamais eu de ces attentions, mais alors les démonstrations et les +preuves étaient inutiles, tandis que maintenant elles étaient +indispensables. Dayelle était défiant; de plus, il avait des moments +lucides où, se voyant ce qu'il était réellement, un vieillard, il se +demandait s'il pouvait être vraiment aimé, si ce n'était point une +illusion de le croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour +combattre ces défiances était de lui donner de telles preuves de cet +amour, qu'elles fissent taire les soupçons du doute aussi bien que les +objections de la raison. Comment ne pas croire à la tendresse d'une +femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui quitte son +lit à huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en +chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire +une surprise! + +Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agréable, quand +pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on détachait son wagon du +train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il +vit la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaître, +souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux. + +--Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider à +monter, vous ici! + + + +XIII + +La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de +Naurouse ne fut pas prononcé. Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui +qu'elle était si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était +venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper. + +Mais, après les premiers moments d'épanchement, il était tout naturel de +parler de ce qui s'était passé depuis la dernière visite de Dayelle à +Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la force +des choses. + +--A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une grande nouvelle que +j'allais oublier, tant je suis troublée. Il faut me pardonner, quand je +vous vois, je perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez le +duc de Naurouse? + +--Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la campagne, au château +de Vauxperreux; présentement, il est en train de faire un voyage autour +du monde. + +--Présentement, il est à Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu +de penser qu'il est amoureux de Corysandre. + +Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas +à cette joie, loin de là . + +--Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement, il ne faudrait +pas s'en réjouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de +Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais à votre fille. + +--Qu'a-t-on à lui reprocher? + +Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tête en +arrière, les yeux à dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la +poche de son gilet, le bras gauche étendu noblement: + +--Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte à votre +fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle +est charmante; c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le duc +de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la +rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu'à ces derniers temps habité +l'Amérique pour que le tapage de cette existence ne soit point arrivé +jusqu'à vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a +gaspillé follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hâte de +s'en débarrasser, c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses +amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris qui, vous le savez, ne +s'étonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien +que jeune, beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable; soyez +sûre que s'il se présentait dans une famille honnête il serait éconduit +et que pas une mère, qui le connaîtrait, ne consentirait à lui donner +sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je +renoncerais à le marier. + +Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une gravité et une +lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrassée, car +ce qu'elle avait à répondre à cette condamnation ne pouvait pas être +dit, sous peine de se faire condamner elle-même. Après quelques secondes +de réflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait être utilisé. + +--J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans +l'étonnement; mais je n'ai rien à répondre aux raisons que vous +avez exposées avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de +conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en +toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond même de votre nature. + +Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas encore blasé +sur ces éloges dont elle l'accablait, et c'était pour lui un plaisir +toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles lèvres et de se voir +admirer par ces beaux yeux. + +Elle continua: + +--Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous +venez de si bien m'expliquer, ce serait à Corysandre d'abord, et puis +ensuite à une autre personne. + +--Cela est assez difficile avec Corysandre. + +--Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre +une jeune fille. Maintenant la seconde personne à laquelle je voudrais +vous voir répéter ce que vous m'avez expliqué, c'est-à -dire que le duc +de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris, +c'est... le duc de Naurouse lui-même. + +Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion, elle poursuivit en +insistant: + +--Pour tout autre ce serait là une commission délicate; mais pour vous, +avec votre tact, avec l'autorité que vous donnent votre caractère et +votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera +de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en +parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié que vous nous portez, il +me semble que vous pouvez très bien lui répondre par ce que vous m'avez +dit. + +--Mais c'est impossible, s'écria Dayelle. + +Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec une douceur +caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son +regard, prirent une énergie qui rendait la contradiction difficile: + +--Jusque-là , dit-elle, je ne vous ai parlé que de Corysandre; mais +je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous. +Voulez-vous que je sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au +plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut +pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la vérité peut se +découvrir d'un moment à l'autre, et que, du jour où elle sera connue, +du jour où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté jusqu'à +présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre sera gravement +compromis, empêché peut-être pour jamais, par le scandale de la conduite +de sa mère. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier si vous +m'aimez comme je vous aime. + +--En quoi la mission que vous voulez que je remplisse auprès du duc de +Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre? + +Elle se mit à sourire. + +--Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour les choses de +sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le +duc de Naurouse ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et +que le prince se décidera quand il saura qu'il a un rival. + +--Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer... + +--Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent, mais non par nous, +de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je +l'espère, amènera le prince Savine à réaliser enfin une résolution +arrêtée dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère, je ne +sais pourquoi. + + + +XIV + +Comme c'était le soir même, après le dîner, que Dayelle devait adresser +son étrange discours au duc de Naurouse, il voulut se préparer pendant +la journée en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à +madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son éloquence, +Corysandre ne lui facilita point sa tâche, et, malgré le tact que madame +de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois, +embarrassé pour continuer. + +Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlât du +duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'était pas du tout +l'éloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa +mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés de sa mère, +elle avait répondu d'une façon peu révérencieuse aux observations qui la +contrariaient: + +--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse? + +--Des dettes considérables. + +--Et il les a payées? + +--Mais sans doute. + +--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme +désordonné, au contraire. + +Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait traité avec toutes +sortes de ménagements, elle avait répondu sur le même ton. + +--Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse? + +Dayelle avait incliné la tête. + +--Et il les a aimées? + +Dayelle avait répété le même signe affligé. + +--Il a fait des folies pour elles? + +--Scandaleuses. + +--Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses? Voilà ce que je +voudrais bien savoir. + +--C'est là une question qui n'est pas convenable dans ta bouche, +interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait +l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par +quelques mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle. + +--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour où je +pourrai la poser à M. de Naurouse lui-même, ce qui sera bien plus drôle. + +--Corysandre! + +--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez, +pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M. +de Naurouse ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me +fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait aimées follement? cela +prouve qu'il est capable d'amour et même de passion, ce que je trouve +très beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très +vrai, et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère, n'est-ce +pas? + +Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas. + +--Pour être sincère, je dois dire que cela me fait plaisir. + +--Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement. + +--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porté sur M. de +Naurouse en le regardant. + +--Et quel jugement aviez-vous porté? demanda Dayelle. + +--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous répondre +quelque sottise. + +Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait ainsi, ce qui arrivait +assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-à -dire devant +des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude où il +y avait plus de dédain que de soumission, mais cette fois il n'en fut +point ainsi; au lieu de courber la tête, elle la releva. + +--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de répondre à une +question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me +faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable d'amour, +c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et que je suis bien aise de +voir que je ne me suis pas trompée sur lui. + +S'adressant à sa mère directement: + +--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout +naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent +qu'augmenter la sympathie que j'éprouve pour lui? + +--Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce n'est, pas de la +sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la répulsion, +de l'éloignement. + +--Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement, +mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas réussi. Je vois que M. de +Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractère à +lui: qu'il est capable d'entraînement et de passion; qu'il a inspiré des +amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a +occupé tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde, et pour tout +cela il me plaît un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait +connaître. A l'âge où les petites filles jouent encore à la poupée on +m'a dit «Plais à celui-ci, plais à celui-là .» Et depuis on me l'a répété +sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir si celui-ci ou celui-là me +plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit +plaire à l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra de +moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me révolte pas. Mais je trouve +enfin un homme qui me plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à +vous, ma mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime? + +--Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel. + +Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir: + +--Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie! + + + +XV + +A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de sa dignité de +se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent +exacts. + +Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt minutes seulement, +on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les +piaffements des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux valets qui +sautaient à terre pour ouvrir la portière et se tenir respectueux sur le +passage de leur maître. C'était Son Excellence le prince Savine, qui, +pour venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à -dire pour une +distance qu'on franchit à pied en quelques minutes, avait fait atteler, +afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entrée digne de lui. + +Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent au-devant de lui; +mais Corysandre, qui était en conversation avec le duc de Naurouse dans +l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt écoutait le duc +de Naurouse, ne se dérangea pas et elle attendit que Savine vînt à elle, +sans lever les yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante et +attentive à ce que Roger lui disait. + +Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu un moment d'émotion. +En voyant l'indifférence qu'elle témoignait et qui certainement n'était +pas jouée, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle +n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un sentiment tendre +pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade à +Eberstein se trouvèrent confirmées d'une façon frappante. + +Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle à +manger. + +A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adressé que quelques +courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la +conduire; mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle n'avait pas +quitté des yeux. + +--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement. + +Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus +aimable, resta interloqué, tandis que Corysandre impassible et Roger +tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et +Dayelle. + +Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait entré le dernier dans +la salle à manger. Il était suffoqué. Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au +moins fut-il fort étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il +vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre, +tandis que Savine, la figure empourprée et les sourcils contractés, les +suivait avec Leplaquet. Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage +devait se conduire avec le prince, son prétendant, son futur mari, celui +qu'on désirait si vivement lui voir épouser? Et, dans son mouvement +de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son +attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas à cette pression, +et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui +indiquait; car il n'y avait là rien qui pût la surprendre, puisque, +à l'avance, ce qui venait de se passer avait été arrêté entre elles. +C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre de prendre le bras +du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que +Savine en fût piqué. + +--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide; profitons de +la présence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons! + +Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions: Dayelle et Savine +se trouvèrent placés à droite et à gauche de madame de Barizel; le +journaliste et lui de chaque côté de Corysandre. + +On servit, et, comme le dîner venait du restaurant, il se trouva bon; +comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils +s'occupèrent convenablement de leur besogne; comme le linge était +loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux +appartenaient à la maison et qu'ils avaient été nettoyés et essuyés par +des domestiques étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la +malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire de cette maison; +les fleurs de la salle à manger étaient aussi fraîches que celles du +salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer +par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appétit, ne +pouvaient pas deviner ce qu'était cette cuisine. + +D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait +silencieux, aucun d'eux n'était en état de faire attention à ce qui se +passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la +conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait +pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et +d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte +magnétisé en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de +Naurouse enfin, parce qu'il était tout à Corysandre, ne prenant intérêt +qu'à ce qui venait d'elle et s'appliquait à elle. + +Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner l'acheva assez +mélancoliquement: il s'était engagé envers madame de Barizel à présenter +ses observations au duc de Naurouse ce soir-là , et, à mesure que le +dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus +désagréable et plus gênant. + +Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se +mêlait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singulière +idée madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille +commission? + +La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine +abrégèrent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans +le jardin, où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer +leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise +humeur s'était accrue, annonça qu'il était obligé de retourner au +trente-et-quarante pour suivre une série qui l'intéressait. + +Ce fut le signal du départ. + +--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque? +demanda Roger à Corysandre, espérant ainsi rester plus longtemps avec +elle; nous suivrons ses émotions sur son visage. + +--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions, dit Savine de plus en +plus maussade. + +--Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun intérêt de vous voir +jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous, +vous avez toujours une galerie si nombreuse. + +--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons +sont intéressantes. + +--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parlé, le joueur +qui m'intéresse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je +ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'à me tuer, +et qui joue cependant; voilà celui qui me touche et que j'admire. + +--Celui-là est un fou, dit Savine. + +--Ou un passionné, dit Roger. + +--J'aime les passionnés, dit Corysandre. + +Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent tous les quatre vers +la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger +venant ensuite. + +Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet montèrent le perron, +Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout +sur Corysandre, parut peu disposé à les suivre. + +--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle. + +--Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et je crois que je partirai +sans avoir risqué un louis. + +--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans +ces dispositions, car il y a quelques années vous étiez un grand joueur, +et le jeu vous a coûté cher. + +--C'est peut-être ce qui m'a guéri. + +Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour placer son discours, il +se hâta d'en profiter: + +--Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux de vous voir revenu +si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une +grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt, car +je ne doute pas que vous ne persévériez dans la bonne voie. La jeunesse +a des entraînements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se +prolongent au delà d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec +votre grande fortune, quelle eût été votre vie, je vous le demande, si +vous aviez persévéré dans la voie que vous suiviez avant votre départ. + +Roger se redressa blessé par cet étrange discours, mais, après un court +moment de réflexion, il n'interrompit pas, voulant voir où il allait +arriver. + +--Comment auriez-vous assuré la perpétuité de ce nom par un mariage +digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mère de +famille eût accepté pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi +le mot, bruyant que vous étiez alors? Il y a des réputations qui font +peur. Tandis que dans quelques années, quand la preuve sera faite, et +bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle +famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fière de votre +alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises +impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se former; et ce sera le +temps, le temps seul qui amènera ce résultat; toutes les paroles, tous +les engagements ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.» +Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer dès maintenant +à vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules, +peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain au moins, +vous donner la vie qui convient à un duc de Naurouse, et que personne ne +vous souhaite plus sincèrement que moi, croyez-le. + +Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait ce qu'il y +avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme +entortillée et leur sens obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but +ce vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel, son ami intime, +les lui adressait-il? + + + +XVI + +Malgré les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses +continuèrent de suivre leur cours sans changement, c'est-à -dire sans que +le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage. + +Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait rien à désirer; +chaque jour c'étaient des parties nouvelles, des promenades à cheval et +en voiture dans la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins +et dans les villes où il y avait quelque chose à voir, des petits +voyages çà et là le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'était tout. + +Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très éloquent en +témoignages d'admiration. + +Il était impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de +Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la +sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment où il +arrivait jusqu'au moment où il partait. + +Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée par toutes sortes de +raisons, madame de Barizel se décida enfin à faire une tentative directe +sur Savine, de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à +montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'où ils +allaient et ce qu'on pouvait en attendre. + +Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa pas +l'exécution, si sérieuse qu'elle fût. + +Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea pour être seule +au moment de son arrivée et aussi pour n'être point dérangée tant que +durerait leur entretien. + +Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer des passions, elle +était cependant dans la classe des mères, de sorte que ceux qui venaient +pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient +que la mère, se laissaient aller bien souvent à un mouvement de +déception. + +--Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après les premiers mots de +politesse. + +--Elle est dans sa chambre, où elle restera, car j'ai à vous entretenir +en particulier de choses graves. + +En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il +avait si souvent redoutée était-elle sonnée? Allait-on lui demander à +quel but tendaient ses assiduités dans cette maison? + +--Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle, +au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis. + +D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même; puisque ce n'était pas +de lui qu'il allait être question, il n'avait pas à prendre souci. Les +autres, ses amis, que lui importait? + +Il s'installa commodément dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on +allait lui imposer, se disant tout bas qu'on était vraiment bien bête de +s'exposer à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos amis. + +--Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commença madame de +Barizel. + +--Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes liés +depuis plusieurs années. C'est lui qui m'a assisté dans mon duel avec +le duc d'Arcala, ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure +générosité, de me faire donner un coup d'épée par un adversaire moins +naïf que moi, au moment même où je cherchais à le ménager. + +C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler au moins en ces +termes, dont il était satisfait. + +--Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M. +le duc de Naurouse? + +--Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami... + +--Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre de M. de Naurouse et +ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que +c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés. + +--Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus +cruellement souffrir que d'entendre l'éloge de ses amis. + +--Distingué. + +--Très distingué, et même peut-être, si cela est possible à dire, un peu +trop distingué, ce qui lui donne quelque chose d'efféminé. + +--Généreux. + +--Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie, car toute qualité +poussée à l'extrême devient un défaut. + +--Noble. + +--De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère, qui était une +Condrieu-Revel, c'est-à -dire tout bonnement une Coudrier si le procès en +ce moment pendant est fondé, il y ait une tache sur son blason. + +--Beau garçon. + +--Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas très solide à cause de +sa santé qui a été rudement éprouvée et qui même inspire des craintes +sérieuses à ses amis. + +--La mine fière. + +--Que trop, car il y a des moments où cette fierté frise l'arrogance. + +--Le caractère chevaleresque. + +--A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce +caractère chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en +seriez stupéfaite. + +--Plein de coeur. + +--Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut même dire que c'est là +son faible, le brave garçon. Combien de fois a-t-il été victime de son +coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre +pour un sceptique et un indifférent; tandis qu'en réalité c'est un naïf +et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard. + +--Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui +rendez pleine justice. + +--Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami. + +--Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas +hésité à m'adresser à vous, parce que je savais en même temps que +ce n'était pas en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre +probité. + +Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant, en pleine figure, +provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les +reçoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est trop»; les +autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: «Vous +pouvez continuer.» Savine se rengorgea. + +Madame de Barizel continua donc. + +--Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons +pu vous apprécier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec +l'expérience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas +grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc... + +Savine se redressa encore. + +--Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a +rien à cacher... + +Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses +épaules. + +--Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement +pénétrer. Ce sont les fourbes qui déroutent l'examen, les méchants; avec +eux on ne sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur. + +--Et on a bien raison. + +--N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je +n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime +que je ressens, comme elle ignore la démarche que j'entreprends en ce +moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la question de savoir si +malgré votre amitié pour M. le duc de Naurouse et les longues relations +qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une +entière sincérité de votre part. + +--J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet égard. + +--Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu, c'est par discrétion, par +réserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je +ne connais pas de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller au +fond des choses et les apprécier à leur juste valeur. D'un mot elle vous +juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je +ne puisse rien dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée +que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui vous empêche +d'entendre tout ce qui ressemble à un compliment. + +--Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse. + +--Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette modestie; +d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu +d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensée de m'adresser à +vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont à la veille de +se produire, au moins je le suppose. + +Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à croire,--on le lui +disait d'ailleurs,--qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien, +ne fut pas maître d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée, +et de retenir une question qui lui vint aux lèvres. + +--Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement. + +Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux. + +--La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse, +dit-elle lentement. + +Il n'était point habituellement démonstratif, le prince Savine; +cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour +produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa échapper une exclamation +en se levant à demi sur son fauteuil. + +--Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle Corysandre? + +Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette émotion, pour +elle pleine de promesses. + +Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait plus qu'à +poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et à achever ce qu'elle avait +si heureusement commencé. + +--Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin. Au moins dans ces +termes. Je ne vous ai pas dit que la demande était faite. Je suppose +qu'elle est sur le point de se faire. + +--Ce n'est pas la même chose. + +--Assurément. Mais, comme cette supposition repose sur des faits +certains, mon devoir de mère est de prendre des précautions. Voici ces +faits: M. de Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle, qui +est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second +père de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui +véritablement n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité +qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire +n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage. + +--Vraiment! + +--Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est +presque pas de soirée que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet à +l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en +Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout sur Corysandre. +Cela a tellement frappé Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me +racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitié, +l'accompagne le soir pendant des heures entières et ne peut pas le +quitter. Cela aussi est caractéristique, n'est-ce pas, car il n'est pas +dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une +telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait +pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis? + +Il répondit d'un signe de main. + +--Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec +ma fille, je n'ai pas à vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez +comme moi tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande serait +faite depuis quelque temps déjà , j'en suis certaine, si M. de Naurouse +n'avait été et n'était retenu par notre réserve: la mienne, qui est +celle d'une mère prudente, et celle de Corysandre... + +--Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan de joie qu'il ne +put pas contenir. + +Madame de Barizel prit une figure effarouchée et jusqu'à un certain +point scandalisée: + +--Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma fille? + +La pureté de Corysandre étant sauvegardée par l'observation qu'elle +avait faite et sa dignité de mère prudente l'étant en même temps, madame +de Barizel put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux endroits +qu'elle savait être les plus sensibles chez lui. + +--On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de Naurouse ne mérite la +sympathie. + +--Oh! certainement. + +--Sous tous les rapports. + +--Certainement. + +--Ainsi il est très beau garçon. + +--Je vous le disais moi-même tout à l'heure. + +--Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il était plein de +coeur, que son caractère était chevaleresque, enfin vous me faisiez +de lui un éloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait +souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son mari. + +--J'ai fait quelques réserves. + +--Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de +justice ou même plutôt à cause de cet esprit de justice, vous proclamez +que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer. + +Savine était au supplice; chaque mot lui était une blessure cruelle: un +autre que lui méritant la sympathie; un autre beau garçon (il s'était +regardé dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque; +un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on pût rencontrer! +Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de lui en ces termes, pour qu'on le +jugeât ainsi? + +--Malgré toutes ces qualités, continua madame de Barizel, vous devez +comprendre que Corysandre n'est pas fille à ouvrir son coeur à un +sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui +paraître... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu +importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est réellement; mais de là à +dire qu'il lui plaît, comme vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne +franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître que de +faire une pareille supposition. + +--Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui, devant la véhémence +de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'était un +cri... un cri de surprise provoqué par ce que vous m'appreniez. + +--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si +simple, si naïve, si innocente, ait éprouvé de la tendresse pour M. de +Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M. +de Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que vous m'avez dit: à +ses qualités, à sa belle figure, à sa mine fière, à ses yeux passionnés, +à son caractère chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les +mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas être seul +à voir, car ils crèvent les yeux de tous. + +Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de façon à ce que tous +les coups portassent sans se confondre. + +--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse +rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune... + +Savine se révolta. + +--La fortune? + +--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a +les idées françaises. + +--Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla Savine. + +Madame de Barizel l'examina; il était rouge à éclater. Elle jugea +qu'elle l'avait suffisamment exaspéré et qu'aller plus loin serait +s'exposer à dépasser la mesure; évidemment il était dans un état de +colère furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on +l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût éprouvé un immense +soulagement. Naurouse n'était plus son ami, c'était un ennemi qu'il +haïssait à mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce +qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites, de ses +qualités, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile; +l'envie de Savine ne pourrait pas en être plus vivement surexcitée +qu'elle ne l'était. Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine, +bien loin de là : c'était tout simplement lui prouver que Corysandre +pouvait être aimée et recherchée par quelqu'un qui n'était pas le +premier venu, par un rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat +était obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées; elle +les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique qu'elle assénait: +il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait, +les narines serrées, les joues ballonnées, les épaules rejetées en +arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et moi! criait toute sa +personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garçon!» +Pour un peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui aussi +avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque. Surtout il eût voulu +faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'était-il pas prince? + +Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage à lui montrer +qu'elles voyaient aussi des mérites en lui, et de grands qui, s'ils ne +supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les égalaient au moins et +peut-être les surpassaient. + +Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par +l'orgueil. + +--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et +quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgré tous les +mérites que je suis disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins +vrai que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas en +quelques jours qu'on peut apprécier un homme et son pays, qu'on n'a pas +vécu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est +pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut +que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus l'accueillir à la légère +que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la +vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde +même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis seule, je n'ai pas +de mari pour me guider et toute la responsabilité de la décision que je +vais avoir à prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce qu'est la +situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre +pays, où les amitiés que M. de Barizel avait su se créer me seraient +d'un si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour me guider! Si, +comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientôt, +demain peut-être, la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un +côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je +vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dédaigner. Mais je +n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à -dire que je +peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs. D'autre part, +je me dis que ce parti, qui me paraît beau parce que je le juge en +femme, n'est peut-être pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon +tourment, mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse à vous et +vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le +connaissez, est-il digne de Corysandre?» + +--C'est à moi que vous adressez une pareille question! s'écria Savine +stupéfait. + +Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée firent croire à +madame de Barizel qu'il allait ajouter «Moi qui l'aime!» c'est-à -dire le +mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement +préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là n'avait eu d'autre +but que de l'amener, que de le forcer. + +Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa surprise, se tint +prudemment sur la réserve et resta bouche close. + +Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette +exclamation: + +--Nous vous considérons donc comme notre ami, continua madame de +Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que +j'ai vu, moi, femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un des +plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est +une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un +conseil. Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent, j'ai +eu la pensée de m'adresser à vous pour vous poser cette demande qui tout +à l'heure a provoqué en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort? + +Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent endurcie, elle était +tremblante d'émotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort +de Corysandre, allait décider le sien. + +La gêne de Savine était grande: la situation en effet se présentait +sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir +s'échapper. + +Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour +sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fût pas la femme d'un +autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui, +d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait +résulter des paroles entortillées de la mère, sous lesquelles il +semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille. + +Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il allait prendre, +enfin l'intérêt l'emporta. + +--Certainement Roger mérite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous +avons dit de lui; s'il en était autrement, il ne serait pas mon ami +intime. Toutes les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui +reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas? +cependant il y a un point sur lequel j'ai des réserves à poser... je +trouve que la fortune de Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq +cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans +le monde? + +Il haussa les épaules avec un parfait mépris. + +--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des +réserves à faire: c'est la santé. Il n'est pas solide, ce pauvre diable +de Naurouse; son père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a +succombé à une maladie de poitrine et lui-même est, je le crois bien, +je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit très bien +poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon +dont il s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules; tout +poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et +beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me témoignez +me fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour cela aussi +que je ne peux point passer sous silence la manie fâcheuse que Naurouse +a eue de jeter son argent par les fenêtres pour faire du bruit, du +tapage, pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser. +C'est pour cela aussi que je rappelle le procès en usurpation de nom +intenté à son grand-père, ce qui démolira terriblement la noblesse de +Roger, si ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le +fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que Naurouse ne soit un charmant +garçon; on n'est pas parfait, même quand la faveur publique, qui souvent +est bien bête, vous fait une sorte d'auréole. + +Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Où +voulait-il en venir avec cette démolition en règle qui n'avait épargné +ni la fortune, ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était +terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses +attaques. + +--Aussi, en mon âme et conscience,--il se posa la main sur le coeur +majestueusement,--mon avis est... c'est-à -dire le conseil que je vous +donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous +l'adressera. + +Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis quelques instants déjà , +ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment anéantie. + +--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas +le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible à +la splendide beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à ses +séductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a +longtemps que je vous aurais adressé cette demande en mon nom... si je +ne m'étais juré de mourir garçon. + +Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse et il s'était +lui-même dégagé. + +Heureusement pour lui madame de Barizel s'était depuis longtemps exercée +à ne pas s'abandonner à son premier mouvement, car si elle avait cédé +à l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des choses +qui, après les éloges et les compliments auxquels elle l'avait habitué, +l'eussent étrangement et bien désagréablement surpris. Par un énergique +effort de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et refoula sa +fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du duc de Naurouse! Mais il était +l'ami du duc, et maintenant c'était du côté de celui-ci qu'elle devait +se retourner, en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle devait +échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce +moment de ce misérable Savine un ennemi qui pouvait être redoutable. + + + +XVII + +Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie +couchée ou étendue, ne quittant son canapé ou son fauteuil qu'à la +dernière extrémité et dans des circonstances tout à fait graves. +Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte du +salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve d'estime ou d'amitié +qu'elle pût donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se +mit à marcher à grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle +faisait, poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient. + +--Mourir garçon, répétait-elle machinalement, mourir garçon! + +Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un +peu calmée, elle alla s'allonger sur un divan, et là elle continua de +réfléchir. + +Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et commanda qu'on +priât Corysandre de descendre. + +Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé. + +--J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement. + +--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être question? dit-elle. + +--Oui. + +--Hélas! + +--Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après me remercieras-tu. + +--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je +te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces +combinaisons que tu te donnes tant de peine à chercher et qui +n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliée. + +Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression +mélancolique: + +--Si tu savais comme j'en suis malheureuse. + +--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas +que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu +n'as pas de meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu que +ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prête à tout pour +l'assurer. Écoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord réponds-moi en +toute sincérité, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du +prince Savine? + +--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus +encore si tu avais voulu m'écouter. + +--Le temps n'a pas modifié ton impression première? + +--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'était +apparu avant de le connaître; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux, +égoïste jusqu'à la férocité, misérablement avare, sans coeur, sans +honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui +cherche vainement une qualité, car il n'est même pas beau avec son grand +corps mal dégrossi et ses grâces d'ours blanc. + +C'était la première fois que sa mère la voyait parler avec cette +passion, elle toujours si calme, si indifférente; elle s'était dressée +sur son fauteuil et, le corps penché en avant, la tête haute, elle +semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot, +asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur Savine placé +devant elle. + +--Alors, continua madame de Barizel après quelques instants, tu voudrais +ne pas devenir sa femme? + +Corysandre ne répondit pas. + +--Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant. + +--A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu m'as dit que j'étais +folle; que ce mariage était nécessaire; qu'il fallait qu'il se fît; +qu'il était le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'était +faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de +sortir de la situation où nous nous trouvons; enfin, par la prière, par +le commandement, par la persuasion, de toutes les manières, tu me l'as +imposé. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa +femme? + +--Pour connaître ton sentiment. + +--Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le mari, l'un me déplaît +autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais. + +--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout à l'heure: +Maintenant, autre question à laquelle tu dois répondre avec la même +franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont +pas changé? + +--Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît; tous les défauts +de l'un sont des qualités opposées chez l'autre. + +--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu +l'accepterais? + +Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes qu'elle regarda sa +mère; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri. + +--Il m'a demandée? + +Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et +cet élan irrésistible fut de courte durée. + +--Pas encore, dit madame de Barizel. + +--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se +renversant dans son fauteuil. + +--C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te +dire que le duc de Naurouse t'avait demandée, mais simplement, et +cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis +disposée à te donner à lui. + +Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à sa mère, elle la prit +dans ses bras et l'embrassa. + +C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus une enfant qu'elle +avait un de ces élans d'effusion. + +Après le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir +sur le canapé, près d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes: + +--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée trop souvent. Je n'ai +jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours été +d'accord, c'est qu'avec ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde +et la vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était assurer ton +bonheur que te faire épouser le prince Savine, dont le nom, la fortune +et la situation m'avaient éblouie; et si, malgré les répugnances que tu +as manifestées, j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces +répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais mieux le prince, en qui +je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu +de diminuer, ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te +paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.--Dans ces conditions, +moi, ta mère, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose: +renonçons au prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais épouse-le. + +--Il m'épousera, je te le promets, je te le jure! + + + +XVIII + +Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté de lui-même. + +C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme +dans ce qu'il avait fait, de même dans ce qu'il n'avait pas dit et ce +qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient +de se féliciter. Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien +inspiré; il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été habile; +jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore +moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient +point tourné selon son désir ou ses intérêts, c'était la faute des +circonstances, ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en faute, +lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il réussissait et en qui il +ne croyait plus quand il échouait, Dieu pouvait se tromper et faire des +bêtises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela était impossible. + +Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore, plus fier de lui +qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allées +de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le +sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les +nuages, se disaient: Voilà un homme heureux... + +Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine. + +Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait +en profiter. + +Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hâter. + +Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez +lui l'argent qui lui était nécessaire: la banque n'avait qu'à se +bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux +combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter, +non pas une fois, mais deux, indéfiniment. + +Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un +coup décisif, il entra à la Conversation. + +Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles, qui, assis +comme à l'ordinaire à la table de trente-et-quarante piquait avec une +longue épingle des cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il +fût à cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis ne +manquait pas cependant, après chaque coup, de promener un regard +circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau +venu à qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons +inexorables ou même une association pour ruiner toutes les banques de +jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il espérait toujours. + +Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais +de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrivés dans un endroit +écarté du jardin où il n'y avait personne qu'il l'aborda. + +--Le moment est-il favorable? demanda Savine. + +--On ne peut plus favorable; ainsi... + +Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole. + +--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas. + +Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit un air de dignité +blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la réflexion sans doute lui dit +qu'il n'était pas en état de se fâcher d'une offense. + +--Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté encore dans le ton, +j'ai dit «pas de blagues» et je le répète; selon vous, quand je vous +consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à +m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgré tout +cela la vérité est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant +vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle +qui m'aurait ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au +moins m'a-t-elle enlevé... + +Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse: + +--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il +perd au jeu? + +--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas +avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amusé à jouer si +je n'avais pas poursuivi un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas +atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé à ne +plus jouer. + +Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait +bien; ces joueurs décidés à ne plus jouer, et quelle foi il avait en +leurs engagements. + +--Cependant vous venez me demander un conseil. + +--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine. + +--Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de +veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre règle toute chose en +ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la +divine Providence, qui... + +Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la +Providence; il l'interrompit: + +--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'écria-t-il; +mais si assuré que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances +de mon côté; voyons donc quelle est la situation des figures que vous +suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement: je veux une série +de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration à la +galerie. + +Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures. + +--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fût arrivé au bout +de ses explications, cela suffit maintenant; je vous répète que si, par +extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne +toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade. +Tout à l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que +vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'après les autres joueurs; +moi je n'ai pas de passions. + +--Alors, prince, je vous plains de toute mon âme. + +--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans +doute vous ne me parlez pas; mais cela me gêne que vous soyez dans la +salle; malgré moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et +puis vos regards m'empêchent de suivre mes inspirations. + +--Défiez-vous-en. + +--Je vous dis que j'ai la veine. + +Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, où, rien +que par sa manière de se présenter, il se fit faire place. + +Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient +étaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe +assurance qui disait: + +--Regardez-moi bien, vous allez voir. + +Il fit son jeu. + +Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le poursuivit. + +Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs. + +--Je cède ma chaise. + +--Je la prends, dit une voix derrière lui. + +C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu. + +Alors en étant obligé de passer au second rang tandis que son rival +s'avançait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus +cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une +abdication. + + + +XIX + +C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade, où rien ne le +retenait plus. + +A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent +d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à perdre avec la même +indifférence apparente. + +Et il ne voulait pas assister davantage à celui de Naurouse auprès de +Corysandre. + +Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait que son départ +lui rapportât au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance +de Naurouse. + +Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle en chassa le +mécontentement et la colère. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour +rentrer chez lui, il s'arrêta, et, changeant de chemin, il alla chez le +duc de Naurouse. + +--Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir. + +--Justement, mais à une condition, qui est que nous allions dîner +dans un endroit où nous pourrons causer; j'ai à vous parler de choses +sérieuses, et je voudrais n'être ni dérangé ni entendu. + +--Vous paraissez agité. + +--Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure pourquoi; +occupons-nous d'abord de dîner, le reste viendra après. + +Ils montèrent en voiture et se firent conduire à l'_Ours_, qui est un +restaurant établi dans une prairie à quelques minutes de Bade; mais en +route Savine ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de +faire. + +A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncée, et +Roger remarqua qu'il mangeait et buvait à fond en homme qui ne se laisse +pas couper l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la +bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait lui-même dans de +certaines proportions et qu'il avalait à grands coups, car lorsqu'il ne +se croyait pas malade c'était une de ses prétentions de pouvoir boire +plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait commencé à se fonder +autrefois à Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux +parmi les jeunes gens de son monde. + +Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commença l'entretien +que, tout en mangeant et en buvant, il avait préparé: + +--Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise. + +--Vous savez bien que je parle toujours franchement. + +--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez, +tandis que ce que je vous demande, c'est de répondre à toutes mes +questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous +mademoiselle de Barizel? + +--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus +délicieuse, la plus séduisante des jeunes filles. + +--Je m'en doutais. + +Il porta la main à son coeur avec le geste d'un homme qui vient de +recevoir un coup cruel. + +--Puis, après un moment de silence assez long, il poursuivit: + +--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspiré? + +--L'admiration. + +--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-même? + +Roger ne répondit pas. + +--Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez par un mot: +l'aimez-vous? + +--C'est une question que je n'ai pas examinée... par cette raison que je +ne pouvais pas l'examiner. + +--Pourquoi? + +--Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous avoir posé moi-même +certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de +taire. + +--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons abordé +cet entretien, qui, vous le sentez, doit être poussé jusqu'au bout; +posez-les donc, ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans +toutes les résistances que vous opposez aux miennes. + +--Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous étiez l'ami de la famille +de Barizel quand je suis arrivé à Bade. + +--Vos questions, vos questions? + +--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la même +que celle que vous me posez l'aimez-vous? + +Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse: + +--Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous êtes l'ami le plus loyal, +le coeur le plus honnête, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais +j'espère me montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je l'aime.» + +--Vous voyez donc... + +--Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais plutôt dire pour +être absolument dans le vrai: «Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé +à Bade et quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que vous +l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je l'aimais et je pensais à +l'épouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que +vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés l'un +vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été depuis l'un pour l'autre, +je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger, +vous êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve, +l'ami loyal et délicat dont je serrais la main tout à l'heure. Et c'est +là ce qui m'a si profondément touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas +été gâté par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve, vous +n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour +un indifférent, considérables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que +vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour +vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas été cruels, +désespérés, vous ne me croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur. +Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en même temps un +homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime +tendrement, d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait +mon examen de conscience. En même temps j'ai fait le vôtre aussi... et +celui de Corysandre. Je me suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus +heureuse?» Et ma conscience m'a répondu:--je pense que ma sincérité, +celle d'un homme qu'on accuse d'être orgueilleux, a quelque +mérite,--«Avec Roger»; et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que j'en +ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû peut-être. Mais il +faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se résigne +difficilement. Ce plan, vous l'avez deviné: il consistait à venir vous +poser les questions que je vous ai posées et qui se résumaient dans une +seule: «L'aimez-vous?» En ne me répondant pas vous m'avez répondu mieux +que vous ne l'auriez fait par la réponse la plus précise. + +Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme s'il balançait dans +son coeur troublé une résolution terrible à prendre. + +--Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est +de trop à Bade... + +--C'est-à -dire? + +--C'est-à -dire que je vous cède la place; dans quelques jours j'aurai +quitté Bade; plus tard, quand vous penserez à moi, vous verrez si j'ai +été votre ami, et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira. + +Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la parole. + +--Si je vous ai dit avec une entière franchise ce qui se rapportait +à nous et à Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre +explication soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un +entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait +me traiter avec une certaine bienveillance et peut-être même avec une +préférence marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur +vous, au moins aux yeux d'une mère, une supériorité marquée: je suis +plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout à fait accidentel +et en l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais la volonté +bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez donc vous présenter +maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez +devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe +plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir, +n'en prenez pas souci. Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de +me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Muséum, +construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de +l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais +chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que +mourir garçon, c'est tout simplement une blague, une blague héroïque qui +mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y avait encore des +poètes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour +vous dire cela que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous le +voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte du champagne et du +cognac, j'ai très soif pour avoir si longtemps parlé; et, de plus, il +est bon d'oublier. + + Car pour être un héros on n'en est pas moins homme. + +Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais rien; ça en a +l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et +entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers français. + + + +XX + +C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance à ceux qui +le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait +éprouvé un moment d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait mon +examen de conscience et ma conscience m'a répondu que c'était avec Roger +que Corysandre pouvait être heureuse»; et cette émotion était devenue +plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajouté avec +des larmes dans la voix: «Un de nous deux est de trop à Bade, je vous +cède la place auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était pas +descendue bien profondément en lui, n'avait pas étouffé la réflexion. + +Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'était +pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais écouté que la voix de +l'intérêt personnel le plus étroit? + +Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter ces questions +sans les examiner et les peser. + +Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de +sensibilité peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par +son excès même, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait +qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre. + +Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation n'étaient +nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux +confidences de Savine. + +Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une jeune fille, qui a affiché +pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est posé hautement en +prétendant et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse. + +Quelles accusations portait Savine? + +Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque sa renonciation, +comme il le disait lui-même, était un acte d'héroïsme amical; mais, ce +qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander +à d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les +obtenir soi-même. + +En réalité, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'était +ce que Leplaquet lui avait raconté; mais ces longs récits, faits par un +pareil témoin, n'étaient pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de +Barizel, quelle situation il avait réellement occupée, ce qu'avait été, +ce qu'était madame de Barizel. + +Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce qu'ils lui parlaient +de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce +qu'avaient été l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait +son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les contrôler, +n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne +fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre? + +Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle s'imposait et il +devait être poursuivi d'autant plus sévèrement que la renonciation de +Savine ressemblait à une accusation. + +Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était supérieure à +la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui +n'avait pas convenu à un Savine convenait encore moins à un Naurouse. + +C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le +compromettrait en prenant une femme qui ne fût pas digne de le porter ou +qui l'amoindrît. + +Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on disait, cela n'avait +que peu d'importance à ses yeux; mais qu'il y eût une tache sur son +nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une +considérable qui pouvait empêcher tout projet de mariage. + +Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant de s'engager avec +madame de Barizel, et même avec Corysandre, il fallait donc qu'il eût +des renseignements précis sur cette famille de Barizel. + +Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à écrire des lettres +pour obtenir ces renseignements l'une à l'un de ses amis, secrétaire +de la légation de France à Washington, l'autre à un Américain de +Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage. + + + +XXI + +Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de Savine le duc de +Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en +prétendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas être long, +lui demanderait Corysandre. + +Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne +s'était pas encore prononcé, c'était Savine, Savine seul qui l'avait +retenu; Savine éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient +plus. + +Il n'avait qu'à parler. + +Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille. + +--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui? + +--Rien de particulier. + +--Je vous ai laissés en tête-à -tête. + +--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu +es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses +à me dire, et il me les dit d'une façon charmante qui les rend intimes, +presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis, +aussitôt que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait +peur de parler et de se laisser entraîner. + +--Alors? + +--Alors il me regarde. + +--La belle affaire! + +--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres! + +--Et toi? + +--Moi, je le regarde aussi. + +--Avec les mêmes yeux? + +--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien +ému, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres +tout alangui, comme s'il se fondait. + +--Alors cela durera toujours ainsi entre vous? + +--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur. + +--Tu es stupide. + +--Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux les pauvres d'esprit, +le royaume des cieux leur appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume. + +Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquiétait, et +lorsque, après quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse +ne se prononçait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et +cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur à se regarder en +silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de +temps les choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait pas? +Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'était pas +de celui du duc de Naurouse, c'était de leur mariage, qui pouvait très +bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite. + +Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire, à Corysandre: +«Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?» et que celle-ci, comme à +l'ordinaire aussi, avait répondu: «Rien», elle se décida: + +--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle. + +--C'est toute mon espérance. + +--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance ne se réalisera pas, +sois-en certaine. + +Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement +qu'elle n'avait aucun doute à cet égard: + +--Tu ne crois pas ce que je te dis? + +--Je suis sûre de lui. + +--Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José. + +--Ce n'était pas la même chose. + +--Avec lord Start. + +--Ce n'était pas la même chose. + +--Avec Savine. + +Elle haussa les épaules en poussant des exclamations de pitié. + +--Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José, avec lord Start, avec +Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse? + +--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et +l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils +m'étaient indifférents; M. de Naurouse sait que... + +--Que?... + +--Que je l'aime. + +--Tu ne le lui as pas dit? + +--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent; +lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis +certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirmé par +les serments les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me +l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement lorsque nous +sommes séparés. + +--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc +de Naurouse; eh bien! à quoi a-t-il servi jusqu'à présent? + +--A nous rendre heureux. + +-J'entends pour ton mariage; si malgré cet amour, ce grand amour, M. de +Naurouse n'a point encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a +qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'à un moment +donné il se retire comme s'est retiré Savine, comme se sont retirés déjà +ceux qui ont voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont renoncé +à leur projet? + +--Non. + +--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce +que tu effrayes les épouseurs; ils viennent à toi, irrésistiblement +attirés par ta beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils +se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre situation. + +--A qui la faute? + +--A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche le tapage de notre +vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons +pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour +toi. Ceux qui ont une position bien établie, un grand nom, une belle +fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on +fasse du tapage autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la +force même des choses. Mais nous, qui serait venu à nous si nous étions +restées dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations? +Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre +un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme médiocre. +J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que +j'aurais choisi si j'avais été libre; je t'ai placée dans un milieu +brillant et je me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul a +réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant un rang et une fortune +que nous ne devions pas espérer. + +--Et ils se sont retirés. + +--C'est là justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui +que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait très +bien faire si nous lui laissions le temps de la réflexion: il faut donc +l'obliger à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion ait +parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix malveillantes qui nous +attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura +pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le +prendrait de lui-même ou tout au moins que tu l'amènerais à le prendre; +mais ni l'une ni l'autre de ces espérances ne s'est réalisée, et, je le +crains bien, ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous. + +--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer? + +--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible: il s'agit tout +simplement de me répéter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne +lui dire que ce que nous aurons arrêté ensemble à l'avance. + +--Alors c'est un rôle que tu m'imposes. + +--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que +pas un mot ne sera contraire à tes sentiments. + +--Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera de n'être pas moi... + +--Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, +laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et +laisse-moi rêver à la scène que tu devras jouer demain. + + + +XXII + +En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement un rôle qui sera dans +ta nature», madame de Barizel n'était pas du tout certaine du succès +de sa fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle lui +adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour elle d'une vérité +absolue. + +Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes qui ne trouvent +que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les +mères de ces enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille, il +lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de Corysandre, et encore +n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait +été imposée par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu +s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait +être intelligente. Pour elle, l'intelligence c'était l'intrigue, la +ruse, le détour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement, +l'audace dans le choix des moyens à employer pour atteindre un but et la +souplesse dans la mise en exécution de ces moyens, l'ingéniosité à se +retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succès, la +fertilité de l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que quand +elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre +de ces qualités sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaître +qu'elle était intelligente; stupide au contraire, aussi bête que belle. + +Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa +tâche délicate. Avec une fille déliée rien n'eût été plus facile que de +lui tracer le canevas d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses +pieds un homme épris et passionné comme le duc de Naurouse; mais avec +elle il n'en pouvait pas être ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu +compliqué, elle ne le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu +fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de +très simple qu'elle pût se mettre dans la tête et exécuter. Mais quelque +chose de très simple et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de +Naurouse? + +Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'était à son aise que +dans ce qui était compliqué, savamment combiné, entortillé à plaisir; +tout ce qui était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de +retenir son attention. + +Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots, +une intonation, un geste, un regard, et il était entraîné; mais ces +quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient +produire tout leur effet que s'ils étaient en situation. + +C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle était +bonne, elle porterait la mauvaise comédienne qui la jouerait. + +Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation; elle en +trouva vingt, mais bonnes pour elle-même, non pour Corysandre, se +dépitant, s'exaspérant de voir combien il était difficile d'être bête; +enfin, de guerre lasse, elle s'endormit. + +Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le calme de la nuit +avait fait ce que le trouble de la soirée avait empêché: elle tenait sa +situation, bien simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être +endormie pour en avoir l'idée. + +Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre +de sa fille. + +Corysandre était levée depuis longtemps déjà , et, assise dans un +fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre d'un store à demi baissé, +elle paraissait absorbée dans la contemplation des cimes noires de la +montagne qui se trouvait en face de leur chalet. + +--Que fais-tu là ? demanda madame de Barizel. + +--Je réfléchis. + +--A quoi? + +--A ce que tu m'as dit hier. + +--Et quel est le résultat de tes réflexions, je te prie? + +--C'est de te prier de ne pas persévérer dans ton idée et de nous +laisser être heureux tranquillement. + +--Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement trouvé le +moyen d'amener le duc de Naurouse à se prononcer aujourd'hui même. Tu +comprends que ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à +chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver à un résultat que +je vais écouter tes billevesées: c'est à toi de m'écouter et de faire +exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes +instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit +venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste +après une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me réveiller +de sitôt; mais, au lieu d'en paraître fâchée, tu t'en montreras +satisfaite. Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de rester en +tête à -tête avec le duc? + +--C'est un embarras. + +--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce +qu'il faut avant tout, c'est être naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es +dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention! +Écoute et regarde: je suis le duc. + +Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte; puis elle revint +vers Corysandre, marchant vivement, légèrement, comme le duc, les deux +mains tendues en avant, le visage souriant: + +--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds: + +--Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait la sieste. Là -dessus +le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu réponds ce que +tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois +ajouter, écoute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au +reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous +adresser une prière.--Là -dessus, tu as l'air aussi embarrassé que +tu veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir l'air ému et +attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront +doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une prière? dit le +duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que +je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc, +voulez-vous?--Tu lui montres un siège près de toi, mais pas trop près +cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous +tes yeux, ainsi. + +Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à deux pas de +Corysandre, elle s'assit comme si elle était le duc de Naurouse, et +reprit: + +--Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes de nouveau, toujours +longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire +dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges cette +pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent +plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi, +tu te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase dans lequel +vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne +montez pas ce cheval, ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches +de mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et aussi beaucoup +d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc +doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part à cette +course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas! + +--Une peur mortelle. + +--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui +sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent +trahir. Cependant, à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de suite: +tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux +pas, arrêtée par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se +passeraient dans la réalité? + +--Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout +de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui. + +--Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut mieux que la nature. +Tu es donc confuse, et ce n'est qu'après l'avoir fait attendre, après +qu'il s'est rapproché de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se +penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: «J'ai peur pour +vous.» En même temps, tu lui tends la main par un geste d'entraînement, +et, s'il ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à tes +genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une +sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras. + +--Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant le visage dans ses +deux mains, que cela est odieux, et misérable. Pourquoi veux-tu me faire +jouer une comédie indigne de lui et indigne de moi? + +--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comédie en ce monde. +Qui te révolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme à tes sentiments? + +--La comédie même. + +Madame de Barizel haussa les épaules par un geste qui disait clairement +qu'elle ne comprenait rien à cette réponse. + +--Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle à celles que +les mères donnent ordinairement à leurs filles? dit Corysandre d'une +voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas +justement ce que les autres mères défendent? + +--T'imagines-tu donc que je suis une mère comme les autres! Non, pas +plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalités de +notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser, +sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tête +en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara +n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur +vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la nôtre; et pour cela +tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant. +En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc +de Naurouse monte dans ce steeple-chase où il peut se casser le cou, +dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta +résistance n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les choses se +fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne +si nous sommes obligées d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De +l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse +de Naurouse mérite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir. +Crois-en mon expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les choses +traîner en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen +est celui que je viens de t'indiquer. Étudions-le donc avec soin et +reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive. + +Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla à la porte pour +représenter l'entrée du duc. + +Et la répétition continua exactement comme si elle avait été dirigée par +un bon metteur en scène. + +Tour à tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui +de Corysandre, mais c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute +son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et +elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant dix fois la même +intonation ou le même mouvement. + +--Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et dis comme moi. + +Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes, +sur les regards. + +--Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la façon dont tu le +dis; c'est dans tes yeux qu'est le succès, dans ton sourire, c'est dans +tes lèvres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues; +combien de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se faire cependant +applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne. + + + +XXIII + +Corysandre avait longuement répété son rôle dans la scène qu'elle devait +jouer avec Roger; elle avait travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses +silences, ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une grande heure, +madame de Barizel s'était déclarée satisfaite. + +--Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser +officiellement sa demande. Quelle joie! + +Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction, car ç'avait été +plutôt par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis +d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à +cette comédie. + +Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien cela était révoltant? +Sans doute, elle n'avait vu que le résultat à obtenir; mais qu'importait +la légitimité du résultat si les moyens étaient misérables et honteux! +Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être toujours en +désaccord avec sa mère sur de pareils sujets! Elle eût été si heureuse +de n'avoir pas à discuter et à se révolter! A qui la faute? Elle ne +voulait pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait pas ne pas +se rappeler qu'avec son père ces désaccords n'avaient jamais existé et +que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à +elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà ce qui +se passait autour d'elle, noble, généreux, juste, droit, élevé. Quelle +différence, hélas! entre autrefois et maintenant! + +Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues qui se nouaient +autour d'elle, à toutes les discussions qu'elles soutenaient entre +elle et sa mère, à tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si +pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait l'affranchir, +pouvait-elle en hâter l'heure par des moyens tels que ceux que sa mère +lui conseillait? + +Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait à cette comédie, +c'était encore son amour lui-même qui s'indignait à cette pensée de +tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de misères dans sa vie, +elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un mauvais souvenir. + +C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et elle venait de +terminer sa toilette lorsque sa mère rentra dans sa chambre. + +--Comment, s'écria madame de Barizel, après l'avoir regardée, c'est +ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci? + +--Je me suis habillée comme tous les jours. + +--C'est justement ce que je te reproche; tu dois être irrésistible. + +Corysandre glissa un regard du côté de la glace. + +--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu +l'étais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier, +que tu dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas expliqué +que c'était par ta beauté, plus encore que par tes paroles, que tu +devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout à ton +avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui +laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du tout ce qui +convient. C'est quelque chose d'abominable qu'à ton âge tu ne saches +pas encore ce qui fait perdre la tête à un homme. Défais-moi vite cette +robe-là , ce col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas +comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va +chanter des psaumes. + +En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé son admirable +chevelure de façon à changer complètement le caractère de sa +physionomie, qui, de calme et honnête qu'elle était, devint audacieuse. + +--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe. + +Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui étaient accrochées là +les unes à côté des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais +sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant: + +--Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert, +montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite +croix se détachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les +yeux, tu seras à ravir. Essayons. + +--Je ne mettrai pas cette robe-là , dit Corysandre résolument. + +--Et pourquoi donc! + +--Parce qu'elle ouvre trop. + +--Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu n'as jamais été aussi +jolie que ce soir-là . + +--Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un dîner; tu étais là , +il y avait du monde. + +--Es-tu folle! + +--Je ne la mettrai pas. + +Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y +avait pas à insister. + +--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus à +celle-là qu'à une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tête. + +Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait +atteint une robe blanche, une robe de petite fille. + +--C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de Barizel. + +Corysandre ne répondit pas. + +Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre +l'autre: + +--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idée est excellente; +ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspiré... Je n'avais pas pensé +que le duc, malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup aimé; +il sera donc plus touché par l'innocence que par la provocation, et, si +tu réussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre +cet élan passionné et la toilette virginale sera très puissant sur lui. +Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais être obligée de changer +une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une +inspiration de génie. + +De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les retroussant tout +simplement et les réunissant en un gros huit; mais ceux du front +s'échappèrent en petites boucles crêpées et frisantes qui frémissaient +au plus léger souffle et que la lumière dorait en les traversant. + +Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela malgré Corysandre, +qui aurait mieux aimé s'habiller seule. + +Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un +peintre qui veut juger son ouvrage. + +--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il est de glace; +mais il ne te résistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de +la main? + +Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition. + +--Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel. + +Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et ses +recommandations; quand la demie après deux heures sonna, elle voulut +installer elle-même Corysandre dans le salon. + +Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant +une pose gracieuse, l'essayant elle-même; puis elle disposa la chaise +sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle +calcula la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les yeux de +Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci. + +Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien éclairée, et, comme +le photographe qui manoeuvre ses écrans, elle remonta le store et drapa +les rideaux de façon à ce que non seulement la lumière fût favorable à +Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait souci des regards +curieux du dehors, se crût à l'abri de toute indiscrétion et pût en +toute sécurité s'abandonner à son élan passionné. + +--Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant; tu as un air +embarrassé qui te va à merveille et qui est tout à fait en situation. + +Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'était la honte +qui lui faisait baisser les yeux et l'empêchait de regarder sa mère. + +Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maîtresse +de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux lèvres et les +serraient avec une sensation d'amertume. + +--Il semble que je sois à vendre, dit-elle. + +--Ne dis donc pas des niaiseries. + +--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de +penser que c'en est une pour toi. + +Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les épaules +sans répondre, et une dernière fois elle passa l'inspection du salon +pour voir si tout était bien disposé pour concourir au résultat qu'elle +avait préparé et qu'elle attendait. + +Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son +visage: + +--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je +te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton +bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains. + +Et elle s'éloigna en répétant: + +--Bon courage, bon espoir! + +Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur ses pas: + +--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement par lequel tu lui +tends la main arrive bien sur ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si +ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en +vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment même, avec l'expression émue +de ces yeux mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera +décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; à +moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de +suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être +certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il diffère cette +demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse en arrière de toi, comme +s'il ne s'était rien passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et +me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je vais m'y préparer, +car je dois le réussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les mêmes +conditions que toi, je n'ai pas tes avantages. + + + +XXIV + +Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel étaient des yeux +noyés de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un +cruel effort de volonté. + +Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait; elle +devrait répondre. Comment? + +Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât. + +Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du jardin craqua: c'était +lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas. + +Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un +petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement, +avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser +qu'elle les rougissait. + +Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire dans le +salon. + +Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où elle s'était +sauvée, se trouvait une glace sans tain placée au-dessus des deux +cheminées, de sorte qu'en regardant à travers les plantes et les fleurs +groupées sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait d'une +pièce dans l'autre. + +C'était contre cette cheminée du petit salon que Corysandre s'était +appuyée. Au bout, de quelques instants elle écarta légèrement le +feuillage et regarda où était Roger. + +Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne +se doutant pas d'ailleurs qu'elle était à quelques pas de lui, derrière +cette glace et ces fleurs. + +Immobile, son chapeau à la main, il restait là , attendant et paraissant +réfléchir; de temps en temps un faible sourire à peine perceptible +passait sur son visage et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait +ses yeux. + +Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée dans cet examen +qui était devenu une contemplation: elle avait oublié ses angoisses, +elle avait oublié sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait +apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus à elle; +elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait; elle l'admirait. + +Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle +franchise dans son attitude! + +Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle mentirait! Mais +jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux levés devant ce regard +honnête! + +Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et entra dans le salon. + +Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de +l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et +le visage convulsé. + +--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement. + +Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger s'était déjà +acquitté de son rôle et que le duc croyait madame de Barizel malade. + +--Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre tout simplement, ce +n'est rien. + +--Mais vous paraissez troublée? + +--Un peu nerveuse, voilà tout. + +Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir +plus longtemps qu'il ne convenait. + +Ils s'assirent vis-à -vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil, +Roger sur la chaise, qui avaient été disposés par madame de Barizel. + +Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien à +se dire. + +Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de choses à se dire +qu'ils se taisaient, aussi embarrassés l'un que l'autre: + +Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scène qui lui avait +été apprise. + +Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire. +Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux lèvres +étaient des paroles de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec +vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les +yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas +d'aujourd'hui, mais du jour où je vous ai vue pour la première fois, et +où j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce que son coeur +lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'était là qu'un +début. Après ces paroles devaient en venir d'autres qui étaient leur +conclusion: «Je vous aime et je vous demande d'être ma femme; le +voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement cette conclusion, il ne +pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre +avant d'avoir reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites. +Jusque-là il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse +qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement, sous peine de se +mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime», +qu'ajouterait-il? que répondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il +ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas +misérable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il +parlât, se trouvant ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou +niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en étonnerait-elle +pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si honnête qu'elle fût, si +innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnêteté et cette +innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tête-à -tête que le +hasard leur ménageait leur temps se passerait à parler de la pluie, des +toilettes de madame de Lucillière, des pertes ou des gains d'Otchakoff. +Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit +formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, +par ses regards, par son empressement auprès d'elle, par son admiration, +son enthousiasme, ses élans passionnés, ses recueillements plus +passionnés encore, de toutes les manières enfin, excepté des lèvres +et en mots précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit +d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se +présentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en +profitait pas? Il n'était pas de ces collégiens timides que la violence +même de leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune +circonstance il n'était embarrassé; s'il ne parlait pas, s'il ne disait +pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'était +donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire. +Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que +n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation était cruelle pour lui, +et même jusqu'à un certain point ridicule. + +Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-même à +parler, nerveusement il est, vrai, presque fiévreusement, mais assez +promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba, +lui-même oublia son embarras et le temps s'écoula sans qu'ils en eussent +conscience. Il semblait qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils +étaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un +égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé! c'était ce +qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait par la tête. Que leur +importait! Ce qui charmait Corysandre, c'était la musique de la voix +de Roger; ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre: ils +étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'était assez +pour que leur joie fût oublieuse du reste. + +Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent. + +Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant et en frappant +le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marché. + +Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait +déjà singulièrement dépassé les limites fixées par les convenances. Il +fallait penser à madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait +se demander ce que signifiait un pareil tête-à -tête. Il se leva. + +Alors Corysandre se leva aussi: + +--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande à vous adresser. + +Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et sans toutes +les savantes préparations de madame de Barizel, sans trouble, sans +confusion, sans hésitation, sans regards de plus en plus tendres, sans +doux sourire, plein d'embarras et d'inquiétude. + +--Une demande à moi, une demande de vous, quel bonheur! + +--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte. + +--Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien qu'elle est +accordée, ce serait me peiner, et sérieusement, je vous le jure, d'en +douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie +tout de suite le plaisir de vous répondre:--C'est fait. + +Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse +contenue, il est vrai, mais sans l'émotion sur laquelle madame de +Barizel avait compté. + +--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez +pas dans le grand steeple-chase. + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister à +cette course si vous y preniez part. + +--Vraiment? + +Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et l'autre. + +Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât l'embarras de +cette situation. + +--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine? + +--Je la trouve... + +Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un élan irrésistible +et un accent passionné; mais à temps il s'arrêta. + +--Je la trouve assez...--il hésita...--assez raisonnable, et je suis +heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre désir. Je ne monterai +pas; je puis facilement me dégager. + +Elle lui tendit la main. + +Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de +spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter à ses +genoux. + +Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra. + +--Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas? + +--A demain, ou plutôt si je revenais ce soir. + +--Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle sera heureuse de +vous voir. A bientôt. + + + +XXV + +Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de Barizel se précipitait +dans le salon. + +--Eh bien? s'écria-t-elle. + +Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa mère la ramenait +brutalement dans la réalité, et elle eût voulu ne pas y revenir. + +--Parle, parle donc. + +Elle ne dit rien. + +--Tu ne lui as donc pas adressé ta demande? + +--Si. + +--Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose. Quoi? + +--Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon +votre désir, je ne monterai pas, je puis facilement me dégager.» + +--Et puis? + +--Je lui ai tendu la main. + +--Et alors? + +--Il est parti. + +Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupéfaction +désespérée; mais elle ne voulut pas s'abandonner. + +--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer, +prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont +passées en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il +assis? + +--Là , sur cette chaise. + +--Et toi? + +--J'étais dans ce fauteuil. + +--Alors? + +--Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je lui ai répondu. + +--Et puis? + +--Il s'est établi un moment de silences entre nous, et nous sommes +restés en face l'un de l'autre, un peu embarrassés. + +--Très bien. Et puis? + +--Nous nous sommes mis à parler. + +--De quoi? + +--De choses insignifiantes. + +--Mais quelles choses? + +--Ah! je ne sais pas. + +--Mais tu es donc tout à fait stupide? + +--Sans doute. + +--Comment, tu ne peux pas me répéter ce que vous avez dit? + +---Nous n'avons rien dit. + +--Vous êtes restés en tête-à -tête pendant plus de deux heures. + +--Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé. + +--Alors comment l'avez-vous employé, ce temps? + +--De la façon la plus charmante. + +--Comment? + +--Je ne sais pas. + +--Tu te moques de moi. + +--Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous nous sommes regardés, nous +avons été heureux; mais ce que nous avons dit, les mots mêmes, les +idées de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste +seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse. + +Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans +parler, réfléchissant. Évidemment elle était aussi bête que belle, +il n'y avait rien à en tirer, et la presser de questions, la secouer +fortement, n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser. +emporter par la colère et la prendre par la douceur. + +--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as +adressé ta demande? + +--Si tu y tiens, oui. + +--Comment si j'y tiens! + +--Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps avait marché et il s'est +levé pour se retirer; alors je lui ai adressé ma demande comme je te +l'ai dit. + +--Et puis? + +--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir. + +--Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel, exaspérée, il +reviendra demain et puis après-demain, et toujours, jusqu'au moment où +il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres; +mais de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc pétris? + +N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre, elle éprouva un +mouvement de soulagement à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son +mépris et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à sacrifier les +affaires d'intérêt à de vaines satisfactions. + +--Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que +la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la réparer +que de la pleurer. J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à -tête +d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su +jouer la scène que nous avons répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou +tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur le passé, +préparons l'avenir. Demain nous devons aller à Fribourg avec le duc; tu +t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise +qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une +façon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous +quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse. + +--Je l'aime! + +--Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est à +votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme +toi, qui ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours de +leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente et dévouée vaut mieux +qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais +pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la +constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc +de Naurouse. Réfléchis à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg +qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons +Bade. + +Cette promenade à Fribourg avait été arrangée depuis quelque temps déjà : +il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans +la cathédrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du +Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait à Fribourg; +on entendait la messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on +revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient déjà visité la +cathédrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du +dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la réputation d'être +admirable, et c'était pour cette musique qu'elles faisaient une seconde +fois ce petit voyage. + +La première partie du programme s'exécuta ainsi qu'elle avait été +arrêtée, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'être +ensemble et beaucoup plus sensibles à cette joie intime qu'aux +merveilles gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses vitraux et +qu'à la musique dont l'exécution se fait dans une tribune, comme dans +certaines églises italiennes. Le bonheur de Corysandre était d'autant +plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le goûter sans +arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas reparlé de Roger. + +Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la +prenant à part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le +précisa: + +--J'ai commandé une voiture pour que nous fassions une promenade dans +la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner à +l'église, et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai dans +la calèche. Vous allez donc vous retrouver en tête-à -tête. Arrange-toi +pour en profiter; quand je suis montée avec toi à cette tour, il y a +quelque temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était un endroit +tout à fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est là isolé +entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poétique. Il est vrai +qu'on peut être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas l'être +aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur +la place, où je serai dans la voiture découverte, tu seras fixée à ce +sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main, s'il +n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir +l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche à suivre. Prends celle +que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu +m'importe, pourvu que tu arrives au résultat que j'exige. Si tu n'y +arrives pas, nous aurons quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne +reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais. + +Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne le lui permit pas; la +voiture attendait; on se fit conduire au Münster, et là madame de +Barizel, déclarant qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre à +faire l'ascension de la tour. + +--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous +privez pas de jouir complètement de la belle vue qu'on a de là -haut; je +vais me reposer dans la voiture; je serai là admirablement. + +Et elle montra un endroit de la place abrité du soleil, où elle dit au +cocher de la conduire; au pied même de la tour, elle eût été en mauvaise +position pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se pencherait +du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle avait adopté, elle serait +facilement aperçue et en même temps elle pourrait surveiller la porte +d'entrée, de façon à ne pas laisser passer des visiteurs, sans les +signaler aussitôt au moyen de son mouchoir. + + + +XXVI + +En montant derrière Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait +qu'une seule pensée, qui était une espérance. + +--Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle. + +Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres de grès rouge +qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas +que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient auprès +d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour, leur arrivait +le croassement de quelque corneille qui revenait à son nid ou qui +s'envolait. + +--Il semble que nous soyons seuls dans cette église, dit Roger en se +retournant vers elle. + +Ils continuèrent de monter, allant lentement. + +Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des merveilles de +l'architecture gothique, est aussi large à sa base que la nef elle-même, +alors elle est quadrangulaire; mais en s'élevant cette forme se rétrécit +et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide +qui se termine par une flèche hardie que couronne une croix. + +C'est jusqu'au point où commence cette flèche que montent les visiteurs: +là se trouve une plate-forme que borde un balcon d'où la vue embrasse +l'ensemble du monument et un immense panorama: à ses pieds on a la +cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses arcs-boutants, ses +statues, ses gouttières, ses colonnes, ses clochers aux dentelures +byzantines, puis, par-dessus les toits et les cheminées de la ville, +d'un côté la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement, +et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleuâtre des +Vosges. + +Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement +d'un côté à l'autre, de façon à embrasser entièrement la vue qui se +déroulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus +du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère, immobile dans la +calèche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir. + +Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps +allait en s'accroissant. + +La journée était radieuse et chaude, mais à cette hauteur la brise qui +soufflait à travers les arceaux rafraîchissait l'air; cependant elle +étouffait, le coeur serré par l'émotion. + +Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à chaque instant il +étendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui +désignait jusqu'à ce qu'elle l'eût aperçu elle-même. + +--Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de +poésie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs +sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein? + +Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux pieds, elle se +sentit prise par une molle langueur. + +--Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre. + +--Déjà ! + +--Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture. + +Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna: + +--Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama, +dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est là un des +charmes de ces belles vues de faire un cadre à nos souvenirs. + +Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre +était trop émue, trop profondément troublée, pour rien voir: personne +n'était venu, et elle n'avait rien dit. + +Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très étroit et tourne +dans une assez brusque révolution. Roger descendit le premier et +Corysandre le suivit, indifférente, insensible à ce qui se passait +autour d'elle, marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée de +la séparation que sa mère allait certainement lui imposer, n'étant pas +femme à revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'était point +prononcée il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle? + +Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en +avant; justement en face d'elle une petite fenêtre longue s'ouvrait sur +le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait être précipitée par +cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa échapper un cri: + +--Roger! + +Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner la tête. Vivement +il lui tendit les bras et la reçut sur sa poitrine; comme il avait le +dos appuyé contre la muraille, il ne fut pas renversé. + +Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur l'épaule de +Roger, à demi cachée dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et, +la serrant dans ses deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres. +Alors à son baiser elle répondit par un baiser. + +Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée. + +Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles: + +--Vous m'aimez donc! + +Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de voix retentirent +an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs qui montaient et qui allaient +les rejoindre. + +Il fallut se séparer et descendre. + +Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable, leur était +devenu contraire: le déjeuner venait de finir dans les hôtels et c'était +par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient à la tour; ils +n'eurent pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers déserts, +lors de leur ascension, et dont les voûtes sonores retentissaient +maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner à leur +amour, ce furent de furtives étreintes bien vite interrompues. + +Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa +mère posés sur elle et la dévorant; mais elle tint les siens baissés, +incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur +répondre: une émotion délicieuse l'avait envahie et elle eût voulu ne +pas s'en laisser distraire; tout bas elle se répétait: «Il m'aime, il +m'aime, il m'aime;» et quand elle ne prononçait pas ces mots avec ses +lèvres, ils résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient. + +--Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et +Corysandre eurent pris place près d'elle. + +Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées de gens +endimanchés; les femmes coiffées du bonnet au fond brodé d'or et +d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs +cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacées de rubans; +les hommes, pour la plupart portant le chapeau à une corne ou même, +malgré la chaleur, le bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté +d'une houppe en clinquant. + +A entendre les observations de madame de Barizel, c'était à croire +qu'elle n'avait d'autre souci en tête que de regarder les gens de +Fribourg et de les étudier au point de vue du costume et des moeurs. + +Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils paraissaient écouter; +en réalité ils se regardaient et par de brûlants éclairs leurs yeux se +disaient leur bonheur. + +--Je t'aime. + +--Je t'aime. + +A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un +accès de pitié pour les chevaux, ce qui n'était cependant pas dans ses +habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de +peine la côte, qui était rude. + +Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour +l'aider à descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait osé le +faire jusqu'à ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle +de marcher côte à côte dans cette montée ombragée par de grands bois +sombres. + +Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à coup elle appela +Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter. + +--Eh bien? demanda madame de Barizel à voix basse lorsque sa fille fut +à portée de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mère, +s'attendait à cette question et elle avait préparé sa réponse. + +--Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle. + +--Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à nous. Tu vois si +j'avais raison dans mes prévisions et mes combinaisons; écoute-moi donc +jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie +de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon côté, +je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tête-à -tête, ceux que je vous +ai ménagés étaient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles. +Il vaut mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de le +satisfaire. + + + +XXVII + +Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir même; aussi +fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit +congé d'elles sans avoir rien dit. + +--Ce sera pour demain, pensa-t-elle. + +Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été celle du dimanche, au +moins quant à la demande attendue. + +Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire. + +Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à Corysandre un grand +mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se réalisant, +pouvait anéantir ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé. +Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé, ne se retirerait-il +pas? + +Savine l'avait-il connu? + +Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt théorique; mais, +pour le duc, elle avait un intérêt immédiat et pratique d'une telle +importance, qu'il fallait coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi +s'en tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait, si +cela était possible, l'impression que cette révélation du passé avait +produite. + +Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et lorsque son fidèle +Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour déjeuner avec elle, elle +lui en fit part. + +--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononcé? + +--Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je décidé d'agir pour +obliger le duc à parler enfin. + +--Comment cela? + +En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par vous. C'est-à -dire +en empruntant votre plume si fine et si habile pour écrire une lettre +que Corysandre recopiera et que j'enverrai. + +--Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original. + +--Me blâmez-vous? + +--Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne serait pas par vous que +je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver +originale une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car cette +lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée ou tout au moins sous +votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui +est drôle. Mais quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce qui +réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour le succès je n'ai que +des applaudissements. + +--Vous savez que le duc a déclaré son amour à Corysandre sur la +plate-forme de la cathédrale de Fribourg. + +--Ça, c'est drôle aussi. + +--En descendant, Corysandre était terriblement émue et elle n'a pas pu +me cacher son trouble. Je l'ai interrogée et elle m'a, en honnête fille +qu'elle est, avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet +interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne +trouvera pas invraisemblable que je sache la vérité; la sachant, il est +tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi, +j'en conviens, mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai +reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main +de ma fille. Il ne m'a pas adressé sa demande, je ne le reçois pas +aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera, +Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au duc pour l'avertir +de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer. + +--Et si le duc montrait cette lettre? + +--Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête homme pour cela: +d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la rédaction de +cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez +la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre +ne sache pas qu'elle est de vous et, après l'avoir fait copier par ma +fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous +au travail. + +Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas chose commode chez +madame de Barizel, qui n'écrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni +rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît pas +son écriture et surtout son orthographe. C'était même cette grave +question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait à Leplaquet de +lui écrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle +n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc +s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait rien. + +Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire +apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour +qu'il pût écrire son brouillon. + +--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel. + +--C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras. + +--Pas pour vous, mon ami. + +--Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement, sans s'arrêter; +les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets. + +--Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame de Barizel. + +--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut +des préparations, des transitions. + +--Chez une jeune fille? Enfin, allez. + +Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixième feuillet. + +--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir? + +--Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux. + +Il commença sa lecture, que madame de Barizel écouta sans interrompre, +sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se +tut qu'elle prit la parole. + +--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangées et +de beaux sentiments merveilleusement exprimés, seulement ce n'est pas +tout à fait ainsi qu'écrit une jeune fille. + +--Ah! dit Leplaquet d'un air pincé. + +--Ne soyez pas blessé de mon observation, mon ami, toutes les fois que +j'ai lu des lettres de femmes dans des romans écrits par des hommes, +je les ai trouvées fausses et maladroites; les hommes ne savent pas +attraper le tour des femmes ni leur manière de dire, qui, toute vague +qu'elle paraisse, est cependant si précise. C'est là le défaut de votre +lettre, qui dit trop nettement les choses, trop régulièrement, en +suivant un programme raisonné: les femmes n'écrivent pas ainsi. + +--Alors, comment écrivent-elles? + +--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases +d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'écrire? + +Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit ce qu'elle dictait, +assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hésitation: + +«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité devait cesser; +j'étais heureuse; je vivais de ma journée de la veille et de l'espérance +du lendemain, sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que tout +à coup on me prouve que ce que je croyais per» mis est blâmable, que ce +qui faisait ma joie est défendu. + +--Il me semble qu'après avoir confessé son amour il est bon que +Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cède à sa mère. + +--Très bon; continuez. + +«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez plus reçu chez ma +mère, et si je veux rester l'honnête fille que je dois être il me faudra +effacer de mon souvenir...» + +--Elle s'interrompit: + +--Si nous mettions «même»! + +«... Même de mon souvenir les doux moments passés ensemble; je devrai +me dire que j'ai rêvé. Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos +promenades, nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!... + +Elle s'interrompit encore: + +--Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation? + +--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop. + +--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent. + +Elle continua de dicter: + +«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous; +et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tête, +désespérée de mon impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée de +vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais au contraire vous appeler +toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle +démarche m'aura coûté de douleurs...»--Soyons tendre, n'est-ce pas? «ce +que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en +votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour +n'être pas arrêtée au premier mot de cette lettre et pour la terminer en +vous disant...» + +Elle s'arrêta: + +--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le point délicat, car +il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire. + +Après un moment de réflexion, elle poursuivit: + +«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule peut vous ouvrir notre +maison qu'elle veut vous tenir fermée.» + +--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide. +Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une +bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit. + +--Je me garderai bien de changer un seul mot à cette lettre, qui est +vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me démontrez +une chose que je croyais déjà : c'est qu'il n'y a que les femmes qui +puissent écrire des lettres. + + + +XXVIII + +Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit à copier +la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt à la dessiner, car pour son +esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture +était une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait +devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur +le modèle le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait +aussitôt, la même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que +Corysandre ne pût pas se tromper? + +Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint à bout de ce +travail, et aussitôt elle fit appeler sa fille; mais, avant que +Corysandre entrât, elle eut soin de cacher sa copie. + +--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de +Naurouse. + +Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle eût voulu qu'on ne lui +parlât pas de Roger. + +--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononçait pas +nous romprions toutes relations. + +--Il s'est prononcé. + +--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a déclaré son +amour; le soir même il devait me demander ta main ou en tous cas il +devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi +qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps. +A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermée au duc. + +Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une volonté inébranlable. + +Cependant, après quelques courts instants de silence, elle parut +s'adoucir. + +--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le +sens; mais que puis-je y faire? + +--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre. + +--Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues hésitations, que je +me suis arrêtée à cette résolution. Je l'ai balancée toute la nuit, ne +pouvant pas me résoudre à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant +bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouvé un moyen +pour n'en pas venir à cette terrible extrémité et pour amener le duc à +me demander ta main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement +examiné, j'y ai renoncé. + +--Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur cette espérance qui +lui était présentée. + +--Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est un peu aventureux; la +seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-être pas. + +--Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas. + +--Tu dis cela. + +--Cela est ainsi. + +--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus +d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au moins peut-il te montrer +combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingénie +toujours à t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc... + +--Moi? + +--Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps. + +--C'est de la surprise, rien de plus. + +--Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de +votre intimité; puis, après avoir en quelques mots exprimé combien cela +t'était cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette +rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint à moi. Cela +m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais même écrit la +lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments +sont les tiens et si je me suis mise à ta place. + +Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commença à la +lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin. + +--Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs dont je parle, si tu +avais toi-même écrit? demanda-telle. + +--Oui, je crois. + +Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit bientôt: + +--N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais navrée de parler +contre ton coeur? + +--Oh! oui. + +--Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments, mais n'est-il pas +tout naturel qu'une mère, bien que n'étant pas près de sa fille, écrive +en quelque sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de toi. + +Corysandre acheva sa lecture. + +--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au +duc. + +Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta: + +--Il y aurait des chances pour que le duc accourût tout de suite: au +moins cela m'avait paru probable en l'écrivant, car tu penses bien +que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations, +inexplicables s'il t'aime comme tu le crois. + +--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hésitant +à chaque mot. + +--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture. + +--Il m'aime. + +--Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement les chances de le voir +accourir; seulement, moi qui n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à +cet amour, j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout d'abord +et qui conciliait tout: notre dignité et ton amour; car tu sens bien, +n'est-ce pas, que cette question de dignité est considérable? Que nous +continuions à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait +bien certainement des facilités que je t'accorde, peut-être même cela +lui inspirerait-il des doutes pour le passé. + +--Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui se perdait dans ces +paroles contradictoires et qui d'ailleurs était trop profondément émue; +par la menace de sa mère pour pouvoir raisonner. + +Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait +tout concilier, ne serait-ce pas folie à elle de refuser le moyen qui +lui était offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait +contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état d'entendre +la voix de sa conscience et de son coeur, troublée, entraînée qu'elle +était par la voix de sa mère qui ne lui laissait pas le temps de se +reconnaître et de réfléchir. + +--Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette aventure, dit +madame de Barizel. + +--Je pourrais la lui remettre quand il viendra. + +--Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier +cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'après que nous ne +l'aurons pas reçu. Aussitôt qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui +la portera, et il est possible que quelques minutes après nous voyions +le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me demander une entrevue. Je dis +que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et +décide toi-même. + +Comme Corysandre restait hésitante, madame de Barizel reprit: + +-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mère est +heureusement tracé et je n'ai qu'à le suivre tout droit: Ne plus +recevoir le duc... à moins qu'il ne se présente pour me demander ta main +et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir; plus tard, +quand tu ne seras plus sous le coup immédiat de la douleur, tu me +remercieras de ma fermeté. + +Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit +pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre à ses +réflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne +pût pas réfléchir. + +--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui? + +--A une heure pour... + +--Et il est? + +--Midi passé. + +--Déjà . Alors tu n'as que juste le temps d'écrire..., si tu veux écrire. + +--Je vais écrire. + +--Alors, tu es sûre de lui? + +--Oui. + + + +XXIX + +Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit que «madame la comtesse +ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus», il fut étrangement +surpris. Cette heure matinale avait été choisie la veille avec +Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, et il était +d'autant plus étonnant qu'on ne le reçût pas, que Bob, interrogé, +répondait que ni «madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades». + +Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que cela signifiait. + +Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette question en la +raisonnant, étant agité au contraire par une impatience fiévreuse. + +Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses amis d'Amérique +peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui +étaient pas encore parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches +à ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le télégraphe +s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans +ses lettres; c'était à la dernière extrémité qu'il s'était décidé à +employer le système des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien +pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait être que mauvais par +sa concision et surtout par sa discrétion obligée; mais, après ce qui +s'était passé entre lui et Corysandre, dans la tour de l'église de +Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses +pouvaient tarder encore huit jours, peut-être plus. Se taire plus +longtemps devenait tout à fait ridicule. + +Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état pénible de confusion +et de perplexité, allant d'un extrême à l'autre, sans pouvoir +raisonnablement s'arrêter à rien. + +Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, quand on lui monta +la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportée. + +Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait +point l'écriture et il avait bien autre chose en tête que de s'occuper +des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient +indifférents. + +C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des lettres. + +Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait à travers son +appartement, il passa plusieurs fois auprès de la table sur laquelle +il avait jeté cette lettre: puis à un certain moment il la prit +machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait +le parfum de Corysandre. + +Sans aucun doute c'était là une hallucination: il pensait si fortement +à Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la +voyait partout. + +Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette lettre, et aussitôt une +commotion délicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tête aux +pieds; c'était bien le parfum de Corysandre, le même au moins que celui +qu'il avait si souvent respiré avec enivrement. + +Vivement il déchira l'enveloppe et il lut: + +«Allez à ma mère...» + +Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était la situation que +créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage. + +Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour fâchée de ses +hésitations et de son silence, il fallait qu'elle eût vraiment l'âme +indulgente, ou plutôt il fallait qu'elle l'aimât assez pour n'être +sensible qu'à son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas +blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures +en même temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que +plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume? + +Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, s'il avait de +puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore +pour n'attendre pas. + +Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait tout de +suite, envers son nom; s'il ne se prononçait pas, envers son amour. + +Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa porte s'ouvrit. + +C'était une dépêche; qu'on lui apportait. + +«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage serait d'attendre +lettre partie depuis six jours.» + +Plus sage! + +D'un bond il fut à son bureau. + +«Madame la comtesse, + +«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais +reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui même, aussitôt que possible. + +«On attendra votre réponse. + +«Daignez agréer l'expression de mon profond respect. + +NAUROUSE.» + +Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces +simples mots: «Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de +Naurouse.» + +Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le +premier la parole; mais elle le devança: + +--Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle cérémonieusement, +de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de +votre visite? Je vous dois une explication à cet égard et je vais vous +la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de +sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre très heureuses de +l'agrément que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément qui +est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus +est, une jeune fille à marier. Tant que nos relations ont gardé un +caractère de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper; +vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous rencontrer, nous en +ressentions un très vif à nous trouver avec vous, c'était parfait. Mais +en ces derniers temps on m'a fait des observations... très sérieuses, au +moins au point de vue des usages français qui désormais doivent être +les nôtres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimité avec ma +fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut +et j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et à moi, nous +devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire à Corysandre, +et qui même lui avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique +pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantôt. Sans doute +j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous +donne en ce moment, mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même le +sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication, +la voilà . + +--Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été dans l'intention de +provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de +franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre... + +--Vous, monsieur le duc! + +--En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la première fois. +Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu écouter ses +inspirations avant d'être bien certain que je n'obéissais pas à des +illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans +mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me +la donner pour femme. + +Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le +visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait +cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenée. + +Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si elle était plongée +dans un profond embarras; à la fin elle se décida, mais en hésitant. + +--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort +honorée, me prend tout à fait au dépourvu et me cause une surprise que +je n'ai pas la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner votre +amour pour elle,--la résolution que j'ai mise à exécution aujourd'hui +en est la preuve. Avant de vous répondre je dois donc tout d'abord +interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne +contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi +que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second père de +ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être +votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à -dire... + +--M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait comme un assez +mauvais mari; mais c'est là un excès de rigorisme contre lequel je me +défendrai facilement si vous voulez bien m'entendre. + +--Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui vous entendît, car je +dois avoir égard à son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez +donc le faire revenir de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne +sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu que la mesure que +j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait à ma prévoyance de mère +n'a plus de raison d'être, et que toutes les fois que vous voudrez bien +venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir. + +--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir. + +Roger se retira. + +Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais +aussitôt qu'il fut parti elle monta quatre à quatre à la chambre de sa +fille, où elle entra en dansant. + +--Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse! + + + +XXX + +Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle +Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son +mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On +avait parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât de lui +et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de +Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir à s'occuper de +lui. Savine n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique à +tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on +racontait sur son compte. + +Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens amis de Roger +étaient arrivés à Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrévault +et dix autres avec leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous +s'étaient jetés sur cette nouvelle: + +--Naurouse se marie, est-ce possible? + +On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout d'abord il avait mis +une certaine réserve dans ses réponses; mais, lorsqu'à la suite de +l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel, +dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments de sa fille +et conseillée par son ami Dayelle», avait formellement donné son +consentement, il avait très franchement montré combien il était heureux +de ce mariage, n'attendant même pas les questions pour l'annoncer à ceux +de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur. + +Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent celles du prince de +Kappel: + +--Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de +vous choisir votre femme vous-même et tout seul! Je crois que si j'avais +la liberté de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien +certain que je mourrai garçon pour ne pas me laisser marier à quelque +princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on +m'imposerait au nom de la politique et à qui je devrais faire des +enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un +futur roi qui ne se marie pas, c'est drôle, et on est original comme on +peut. + +Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le blâma et très +vivement, parlant au nom de l'amitié et de la raison, employant la +persuasion et la raillerie pour empêcher ce qu'il appelait un suicide: +ce fut Mautravers. + +Contrairement à son habitude, Mautravers n'était point arrivé à Bade +pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas +voir, avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu qu'il ne +viendrait probablement pas; cependant il était venu, et, le matin de la +deuxième journée, en débarquant de chemin de fer il était tombé chez +Roger encore au lit et endormi. + +--Enfin vous voilà de retour et pour longtemps, j'espère. + +--Pour très longtemps, pour toujours probablement. + +--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai? + +--Que raconte-t-on? + +--Que vous avez l'idée de vous marier. + +--C'est vrai. + +--Vous marier avec une Américaine, une étrangère, vous, François-Roger +de Charlus, duc de Naurouse? + +--Cette Américaine est d'origine française: elle appartient à une très +vieille et très bonne famille du Poitou, les Barizel. + +--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce +moment, et on m'a dit aussi que c'était par amour que vous vouliez +épouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru. + +--Vraiment! + +--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune +fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une +maison, je ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit +à mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour, +vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme +de coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien +vous le concéder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais à côté +des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien, +croyez-vous que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des +maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimées +passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment donné, tout en éprouvant +encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas été désagréablement +surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous étaient +devenues absolument indifférentes, ne vous disant plus rien, à ce point +que vous vous demandiez avec stupéfaction comment elles avaient pu +éveiller en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est fatal et +que ceux-là même qui sont les plus fortement maîtres de leur volonté +n'échappent pas à cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre +mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive, +et que vous resterez en présence d'une femme aigrie, d'autant plus +insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous +souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en +parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers +qu'on peut aimer une maîtresse indéfiniment, toujours, même vieille, et +cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que vous +ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutôt qui vous a +du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser, +et alors... + +Mautravers était resté dans la chambre, tandis que Roger était entré +dans son cabinet de toilette, et c'était de la chambre qu'il parlait. +Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette à la main, +s'essuyant le cou et le visage. + +--Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant, ce n'est pas +d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de +celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une +spécialité. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que +j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez. Aussi ne vous ai-je +pas interrompu, curieux de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je +ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer à +ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engagé, +et vous savez bien que je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que +vous venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que cela +ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais épouser, je l'aime +passionnément, et, dussé-je n'avoir qu'un jour de bonheur près d'elle, +pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous +voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale. Mais, +alors même que les sentiments qui s'ont inspirée n'existeraient pas, +je la réaliserais cependant quand même, car je veux me marier tout de +suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite, +vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je +veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour +aux Condrieu. + +Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'établit entre +eux un assez long silence; puis il reprit: + +--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour +mon nom je ne puis l'empêcher sûrement de tomber entre leurs mains que +par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste +vous allez voir bientôt que celle que j'épouse est digne non seulement +d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer. + +--Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle de Barizel, j'ai +parlé en général. + +--Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai à elle; quand vous +la connaîtrez, vous serez peut-être moins absolu dans vos théories. + +--Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il. + +--Non. + +--Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous voulez bien. + +Comme Roger faisait un mouvement pour refuser: + +--Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous en aller aussitôt +que vous voudrez, de façon à faire une visite du soir à mademoiselle de +Barizel, si vous le désirez. + + + +XXXI + +Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et +il avait été convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'était une fête +de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques +semaines. + +Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de +Washington,--la lettre justement qu'annonçait la dépêche. + +En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus sage d attendre +lettre», disait la dépêche. + +Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui de l'ouvrir? +Au point où en étaient les choses il ne pouvait pas revenir en arrière. +Et le pût-il, le dût-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il +la supporterait, si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait jamais +à Corysandre. + +Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété était trop poignante +pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs ce n'était point son habitude +d'hésiter en face d'un danger. + +Il lut: + +«Mon cher Roger, + +«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon simple et précise; +par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquête sur la +famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis +justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable +résidence de Washington, bien faite pour donner le spleen à l'homme +le plus gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à des +renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami, +en me lisant et surtout en prenant une résolution d'après ces +renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes +à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un gentleman et, ce qui est +mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur +et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie, ses manières, ses +habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le représentent +comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français bien +que n'ayant pas vécu en France, mais Français d'origine, Français de +sang, et Français du dix-huitième siècle avec quelque chose de brillant, +de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est +distingué pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent été +héroïques dans un pays où l'on serait moins sensible à la pratique et au +but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec +sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son +importance: il avait hérité d'une grande fortune engagée dans toutes +sortes de complications; il ne l'a point dégagée, loin de là , et +l'abolition de l'esclavage a dû lui porter un coup funeste; mais à cet +égard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de +vous répondre, suivant l'usage américain:--Vaut.... tant de mille +dollars.--Sur la mère, au lieu de l'unanimité, c'est la contradiction +que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les +autres, c'est une aventurière, et ceux-là même racontent sur elle toutes +sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car +si elles étaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous +l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner +aux sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération là dedans. +Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une dépêche vous me demandez de +faire cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je +suis entièrement à votre disposition et que ce me sera un plaisir de +vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-à -dire au moment où +vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans +l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a +la même unanimité que sur le père: la plus belle personne du monde, a +provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux +qui l'ont vue. La seule chose à noter et à interpréter contre elle est +qu'elle a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce +elle qui n'a pas voulu de ses prétendants? sont-ce les prétendants qui +n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il +semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voilà pour aujourd'hui tout ce +que je puis vous dire. Cela manque de précision, j'en conviens; mais je +vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la Nouvelle-Orléans +ou ailleurs au premier signe que vous me ferez.» + +Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie, et, en écriture +bâtarde aussi nette que si elle avait été lithographiée, cette lettre +fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez +inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle était aussi +satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui +était l'essentiel. Le père, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds +à la tête, «la fille, la plus belle personne du monde.» C'était quelque +chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai que du côté de la mère les +choses ne se présentaient plus sous le même aspect; mais ces histoires +scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute à des +amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mère fût un modèle +de vertu: ce n'est pas sa belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se +marierait jamais. + +Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il envoya une dépêche à +son ami pour le prier d'aller sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre +cette enquête, au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait, +il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger, plein de confiance, +ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait +passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle +préoccupation eût résisté à cette joie! + +En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de +madame de Barizel; avec inquiétude il interrogea Corysandre du regard, +mais celle-ci ne lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha +sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour. + +Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant des questions +qu'il n'osait pas poser: + +--J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon. + +Il la suivit. + +Elle tira une lettre de sa poche: + +--Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre +anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur la question de savoir si je +vous la montrerais; mais, tout bien considéré, je pense que vous devez +la connaître. + +Elle la lui tendit ouverte: + +«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur de votre charmante +fille, se trouve vivement ému par le bruit qu'on fait courir du prochain +mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez +votre consentement à ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le +jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère. +Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il +n'aurait été admis par une famille française honorable qui aurait eu +souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux +vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait en lui le germe de +plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune +encore, et d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et de son +père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez +ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout +regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les médecins, est un +des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son +enfance il a été constamment malade et, en ces dernières années, très +gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec +un ou deux enfants qui seront les misérables héritiers de leur père pour +la santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait +un crime.» + +--Vous voyez! dit madame de Barizel. + +Roger ne répondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui +tremblait entre ses doigts. + +--Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame +de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un +profond mépris, m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement, +je sais par expérience que les craintes qu'elle voudrait provoquer +ne sont pas fondées, et c'est pour cela que je vous la communique, +uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les +ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes. + +--D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-père, et je suis +aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la +dicter: il voudrait m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre +petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de mon nom et pour +cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a +fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empêcher +d'avoir des enfants, il écrit ces lettres infâmes. + +Violemment il la froissa dans sa main crispée. + +--Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondément +blessé et peiné; mais au moins ne vous inquiétez pas, de pareilles +dénonciations ne peuvent rien sur mes résolutions, et pour Corysandre, +il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et +n'en saura jamais rien? + +En voyant comment madame de Barizel accueillait ces révélations, il +pouvait ne pas s'inquiéter pour son mariage, mais pour lui-même il ne +pouvait pas ne pas penser à cette lettre. + +Il était vrai que son père était mort jeune; il était vrai que sa mère +était poitrinaire: il était vrai que lui-même depuis son enfance avait +été bien souvent malade. Était-il donc condamné à transmettre à ses +enfants les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de ses parents? + +Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela? Avait-il vraiment la main +hippocratique? + +Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur fut empoisonnée, et +le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres +ne parvinrent pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient son +front. + +A un certain moment il vit dans la foule un médecin parisien qu'il avait +connu autrefois et qu'on était sûr de rencontrer partout où il y avait +des cocottes; aussitôt, se levant de la chaise qu'il occupait auprès de +Corysandre, il alla à lui. + +--Docteur, j'ai un renseignement à vous demander, dit-il en l'emmenant +à l'écart. A quels signes reconnaît-on donc ce que vous appelez la main +hippocratique? + +--Au renflement en massue de la dernière phalange des doigts et à +l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale. + +--Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine. + +--Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est +exagéré: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains. + +--Je vous remercie. + +Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en alla tout à +l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là , se dégantant rapidement, il +examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardées, en se demandant +si elles étaient ou n'étaient pas hippocratiques. + +Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez léger, qu'à un +doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant à l'incurvation de l'ongle, +il ne savait pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute un +terme de médecine, il le chercherait. + + + +XXXII + +Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le +salon où celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives réunis: le +prince de Kappel, Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine, +Esther Marix et enfin Raphaëlle. + +Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de lui, pour lui tendre la +main; quand Raphaëlle lui tendit la sienne, il ne fut pas maître de +retenir un léger mouvement. + +--Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne amie, dit Mautravers, +qui l'observait, c'est elle-même qui s'est invitée tout à l'heure quand +elle a su que nous dînions ensemble. + +--Ça c'est beau, dit Poupardin. + +--Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce n'aurait pas été +pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adressé cette demande à +Mautravers. + +On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher tout haut. + +--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'à +l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voilà tous +réunis aujourd'hui pour célébrer les adieux à la vie de notre ami, comme +nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter son entrée dans la vie. + +--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas +consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le même +cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme à +l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les +mêmes, et franchement ça manque de diversité. Nous allons dire les mêmes +choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger la même sauce +brune, la même sauce rouge, la même sauce blanche; et puis demain nous +recommencerons. + +On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de Roger; ce voisinage +n'était guère pour lui plaire, mais il eût été maladroit et ridicule +d'en rien laisser paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre +observation; c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise en la +voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être que complètement +indifférente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimée, +qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompé; tout cela était si +loin! + +Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole +à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant assez longtemps il +s'entretint avec elle, sans plus faire attention à Raphaëlle que s'il ne +la connaissait pas. + +A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu, Raphaëlle se +pencha vers lui et, parlant d'une voix étouffée, de manière à n'être +entendue que de lui seul: + +--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée à ce dîner. + +Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda +de haut, puis tout à coup se baissant de façon à lui parler à l'oreille: + +--Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il, j'étais sur le balcon et +j'ai tout entendu. + +--Ç'a été justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et +parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se +disait chez mes parents que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à +rompre? + +Il eut un tressaillement. + +--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara. + +--Justement, répondit-elle. + +--Alors cela sera long! + +--Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui. + +--Continue, mais tout haut. + +--Merci. + +Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue, s'exprimant +au milieu de ces neuf personnes à peu près aussi librement que si elle +avait été seule, car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en +jetant hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que +ses voisins l'entendissent. + +--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour +moi, par générosité, par amour, et que si les choses continuaient ainsi +ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais essayé de +rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu l'avais repoussé; si tu +savais comme cela m'avait été doux! Alors, voyant qu'il fallait te +sauver malgré toi, j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas +impunément qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui m'était inspiré +par mon métier, j'ai joué une scène... atroce, en me disant pour me +soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais être, tu +souffrirais moins et te guérirais plus sûrement, plus vite. + +Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant elle une assiette à +laquelle elle ne toucha pas. + +--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne +comédienne; mais il paraît que ce jour-là j'ai eu du talent, car tu as +cru à la scène que je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu +y crois peut-être encore en ce moment même, te disant que j'ai été +la plus misérable des femmes, au lieu de voir que j'en étais la plus +tendre, la plus dévouée, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée +jusqu'au suicide. + +--Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de Naurouse? demanda +Montrevault, ça n'est pas correct, cela, ma chère. + +Assurément non, cela n'était pas correct; elle le sentait sans qu'il fût +besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout +ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se décida à +achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas: + +--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant +sur tous les convives un regard assuré, une chose bien simple, bien +élémentaire, mais qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends +à tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part +pour votre éducation. Comme je n'aurai à tromper aucun de vous, je peux +parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine, +quand il est l'amant d'une femme qui lui témoigne de l'amour, qu'il doit +être seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh +bien! ça, c'est des bêtises. + +--Bravo! cria Balbine. + +--Certainement, continua Raphaëlle, une femme peut n'aimer qu'un homme +et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien +pour elle; mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une autre +affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous +dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela, +enfin des relais. + +--Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche. + +--Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au duc, au petit duc, +comme nous disions autrefois, quand Montrévault m'a interrompue pour me +rappeler que je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de +cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais mieux le lui +dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que +je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ça blessera... + +--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles +auront mauvais caractère. + +--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien égal qu'on +se fâche ou qu'on ne se fâche pas. Donc le but de mon explication était +de lui prouver que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai aimé, +tendrement, passionnément aimé, et, qu'en réalité, je n'ai jamais aimé +que lui. + +Il y eut une explosion de cris et d'exclamations. + +--Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte. + +--Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault. + +--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'étais en train de +dire bas, continua Raphaëlle sans se laisser déconcerter, ce n'est +pas ma faute. Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi, sans +explication; après plusieurs années je le retrouve, alors je saisis +l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans +d'autres circonstances je n'aurais pas risqué cette explication, parce +qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans +un but intéressé, mais maintenant cela n'est pas à craindre, cette idée +ne peut venir à personne et je suis bien aise que le petit duc sache... + +--Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire amant, dit Sermizelles, +c'est entendu. + +--Il le sait. + +--Il en est fier. + +--Il en rêvera. + +--Ton souvenir consolera ses vieux jours. + +--Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle, cela m'est égal; +j'ai dit ce que je voulais dire. + +Elle se mit alors à manger consciencieusement, en femme qui veut +regagner le temps perdu, et, pendant le reste du dîner, elle ne +chercha point à s'adresser à Roger en particulier, ne lui parlant +que lorsqu'elle y était amenée naturellement par les hasards de la +conversation. + +Au dessert, Roger se leva et quitta la table. + +--Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine; c'est scandaleux! + +--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel. + +Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à ceux qui le blâmaient, +Roger se retira pour se rendre auprès de Corysandre, et en chemin +une question qu'il s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle +avait-elle essayé cette justification? Il était dans des dispositions où +l'on se défie de tout et de tous: les étranges paroles que Mautravers +lui avait adressées le matin, puis presque aussitôt la lettre anonyme +que madame de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur ses +gardes; il traversait bien évidemment une phase décisive, et des +dangers, des embûches dressées par M. de Condrieu-Revel, devaient +l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre +son mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le voyait, et +ses soupçons ne devaient s'arrêter devant personne; mais enfin il lui +paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaëlle +pussent se rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait ni +par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente pour croire qu'il +pouvait revenir à elle, alors même qu'il croirait qu'elle s'était +immolée, qu'elle s'était suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela +qu'elle avait cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce +qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage. + + + +XXXIII + +Le lendemain matin, au moment où Roger allait descendre pour déjeuner, +il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se +continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une +personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte. + +La personne qui voulait entrer n'était autre que Raphaëlle, et Bernard, +qui aimait à se substituer à son maître, s'imaginant que celui-ci ne +devait pas être en disposition de recevoir une ancienne maîtresse, +refusait de la recevoir: + +--Puisque j'affirme à madame que M. le duc est sorti. + +C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte. + +Sans daigner remettre le valet de chambre à sa place, Raphaëlle, passant +devant lui, se hâta d'entrer. + +Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce +ne fut pas bien franchement. Cette visite n'était pas pour lui plaire, +pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité +de la tutoyer lui-même. + +Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit. + +--Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter ma justification? +lui demanda-t-elle. + +--Pour te justifier probablement, répondit-il en employant de mauvaise +grâce le tutoiement. + +--Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai été +guidée que par un motif étroitement personnel. Depuis notre séparation +j'ai supporté ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse +à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit +que je le sache, moi.»--Et cela me suffisait réellement. Tu penses bien +que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de +dégoût? Mais quand, dans ces heures-là , je pensais à toi, j'étais tout +de suite relevée et je redressais la tête quand je me disais: «Voilà ce +que j'ai fait pour l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué +à me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai eu besoin de ton +estime, non pour moi, mais pour toi. + +Comme il la regardait avec étonnement, se demandant où tendaient ces +étranges paroles, elle continua: + +Tu ne comprends rien à ce que je te dis là , n'est-ce pas? mais tu vas +voir bientôt que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant +d'en arriver là , il faut que je te dise encore que c'est pour toi que +je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec Savine quand il +apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demandé de rester à +Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres +du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que +c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec Mautravers, qui ne voulait pas +m'inviter et qui ne s'est décidé qu'en pensant que j'avais sans doute +l'espérance de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,--ce qui, +pour sa nature bienveillante, est un plaisir très doux.--Maintenant que +tout cela est expliqué, écoute-moi. + +Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit: + +--Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine +devait épouser mademoiselle de Barizel? + +--Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous, dit Roger en étendant la +main par un geste énergique. + +--Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai +rien à en dire; jamais l'idée ne me serait venue de porter un témoignage +contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu +me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi +donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est +déjà assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais à bout. + +Elle fit une nouvelle pause: + +--Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te +le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aimé +et sans avoir jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le +regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré son égoïsme, +son avarice, sa sécheresse de coeur, sa méchanceté, sa dureté, sa +lâcheté, malgré tous les défauts et tous les vices qui font de lui un +des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à lui... +parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais +été sa maîtresse; mais, dans les dispositions où je suis, mieux vaut lui +qu'un autre; au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il y +tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec un peu d'habileté +lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai +pas assez et il me faut quelques années encore pour atteindre le chiffre +que je me suis fixé, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un +difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la générosité même. +Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage, +tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a jetée; on ne perd +pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus enviée de Paris. Tout +d'abord je me suis refusée à admettre que ce mariage fût possible, car +je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui s'est passé m'a donné +raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter +un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage si +je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle était celle que +Savine voulait épouser, et j'ai envoyé un homme dont j'étais sûr faire +une enquête ici. + +--Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où tend cet entretien, +restons-en là ; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai déjà trop +entendu. + +--Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton +honneur. + +--Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets à personne d'en +prendre souci. + +--Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas +qu'il est menacé, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que +je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc +m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle; +mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu +es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend +des renseignements sur la famille de celle qu'on épouse, pourquoi +repousserais-tu ceux que je t'apporte? + +Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde: + +--Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un témoignage. + +--Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que +ton bien et qui ne demande rien que d'être entendue quand elle élève la +voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne +veux pas me plaindre, encore moins me fâcher; je me mets à ta place, je +sens ce que ma démarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu +souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la générosité de +ton caractère; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper, +écoute-moi, c'est la seule réparation que je veuille. + +--Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment, venir m'imposer des +paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent à des +personnes dont il ne peut pas être question entre nous? + +--Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne +venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie +et d'une lâcheté. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi, +mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le +garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter une voix qui t'avertirait +que tu vas tomber dans un précipice, parce que tu n'aurais pas demandé +cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le +crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre que je ne suis +pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie. + +L'insistance même de Raphaëlle avait fini par émouvoir Roger. Son +premier mouvement avait été de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant +pas, il avait été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise +à vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le souvenir de la +lettre de son ami, le secrétaire de la légation de Washington, lui +revenait et le troublait. + +Brusquement il se décida: + +--Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien invraisemblables, +auxquelles je n'ai pas voulu répondre; aujourd'hui l'heure est venue de +me prouver que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter +les preuves palpables, évidentes, de ce que tu veux me révéler. Si tu me +donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais +encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te +traiterai comme la dernière des misérables. + +Vivement elle étendit le bras: + +--Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle, la condition que +tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les +donnerai, non pas dans un délai que je pourrais allonger, non pas +demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai là , les voici: + +Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe +et la présenta à Roger, qui, prêt à la prendre, eut un mouvement de +répulsion. + +--Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut +que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai +dit que voulant empêcher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais +envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches, qui devait +faire une enquête sur ce qu'était celle que Savine allait épouser, +disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce +mariage, qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me donna +n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as dû voir +toi-même sur l'intérieur, les relations, les habitudes de madame de +Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la +bohème. + +Roger voulut l'interrompre. + +--Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom; +d'ailleurs, madame de Barizel étant une étrangère, il n'y a rien +d'extraordinaire à ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je +n'avais à parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter +rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire +comprendre que si je voulais poursuivre mon enquête en Amérique, je +pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine de +devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un agent en Amérique et de +poursuivre là -bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands +frais. Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine, et les +risques que je courais d'un côté n'étaient nullement en rapport avec les +chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en +Amérique. + +--Ah! + +Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait son émotion, mais +en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas été +maître de ne pas la laisser échapper, car ce n'était pas, comme il +l'avait supposé tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être +question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade; ce que Raphaëlle +avait fait pour son intérêt à elle, c'était ce qu'il aurait voulu, ce +qu'il aurait dû faire lui-même pour son honneur. + +--Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat des recherches +que mon homme a faites en Amérique, avec preuves à l'appui, car il +me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne +recueillît aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage certain; +tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas été prouvés, mais +ceux qui l'ont été suffiront, et au delà , pour t'éclairer. + +Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage, qu'avait animé +l'ardeur de la discussion, prit une expression désolée: + +--Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te causer une douleur, +moi qui voudrais tant t'éviter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon +souvenir ne fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis comme +une mère qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime. + +--Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves... + +Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était lui maintenant qui +la pressait de parler. + +--Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille? + +--Non. + +--C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements +et les témoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse, +qui est la partie intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir +facilement ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté un terrain +aux Champs-Élysées, soi-disant pour construire dessus un hôtel, mais en +réalité et tout simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de +fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié ou plutôt sans +_de_, Olympe Boudousquié tout court, ainsi que le prouve, ce certificat +de baptême, revêtu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de +toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticité. + +Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle présenta à +Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua: + +--Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur de musique; la mère, +Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique guère que la fille de ces gens-là +ait droit à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie +était une personne remarquable par sa beauté, à laquelle il n'a manqué +pour faire fortune qu'un autre théâtre que Natchez, qui est une petite +ville de trois à quatre mille habitants, où une femme, même de talent +(et il paraît qu'elle était douée), ne peut pas briller, et puis il y +avait en elle un vice qui devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle +était d'origine noire, bien que parfaitement blanche... + +Comme Roger avait laissé échapper un mouvement, elle s'interrompit pour +prendre deux pièces qu'elle lui tendit: + +--Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était, tu le vois, une +esclave. + +Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de lire les papiers +qu'elle lui avait présentés; puis, sans le regarder, pour ne pas +augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner +attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle +continua: + +--M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille Olympe était encore tout +enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements +manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la +lacune qui existe entre le moment où madame Boudousquié quitte Natchez +et celui où nous la retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi +des mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille Olympe, lancée +dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle de Boudousquié pour ceux +qui ne savent pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables, +succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout le monde +s'accorde à reconnaître que c'est une femme très forte. Malheureusement, +sur cette période, les renseignements manquent aussi, c'est-à -dire les +renseignements avec preuve à l'appui, les seuls dont nous ayons à nous +occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je +dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants +qui allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les débris +de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au +compte de la jalousie par des juges complaisants. + +--Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer de moi que de me +raconter de pareilles histoires. + +--Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de +Barizel et quelle est sa réputation. N'est-ce pas chose grave qu'on +puisse parler ainsi d'une femme, même alors que cette femme serait +innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la +juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas là -dessus. Une +seule chose est certaine, c'est qu'après la mort de ce personnage, +qui s'appelait Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la +Nouvelle-Orléans pour Charlestown, où un riche commerçant se ruine et +se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frère de William +Layton, qui l'a alors connue comme la maîtresse de son frère et qui à +été témoin de cette ruine et de ce suicide, est établi à Paris, 45, +rue de l'Échiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les +renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a causé la mort de son +frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger pour qu'il +parle: c'est un témoin vivant et qui, par son honorabilité, mérite toute +confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue +de l'Échiquier? + +Il répondit par un signe de tête, car une émotion poignante le serrait à +la gorge: ce n'était plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour +avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un +témoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventurière +dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables +dont il était question dans cette lettre seraient vraies? Était-ce +possible? Il se débattait contre cette question, et son amour pour +Corysandre se révoltait, à cette pensée. + +--Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a encore une disparition. +On la retrouve à Savannah menant grande existence, maîtresse d'un +négociant qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en +France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle +volontiers d'Olympe Boudousquié, car elle n'a laissé que de mauvais +souvenirs à ses amants et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à +l'interroger aussi, celui-là . Nouvelle disparition. Elle va à la Havane, +d'où la ramène le comte de Barizel, qui la présente et la traite comme +sa femme. L'a-t-il véritablement épousée? On n'en sait rien: mon +homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible +cependant, car le comte était un homme passionné, un parfait gentilhomme +français dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt +contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laissé que de +grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le +train qui est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les +réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux qui veulent prendre +la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel +manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu +peux là -dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir +autant parce que tu n'es pas du métier, tu peux en voir assez cependant +pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe à +Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi que pour te parler de ce que +je savais sur la vie de madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou +plutôt, mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était cette femme +qui, par son habileté et surtout par son audace, est parvenue à prendre +place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par +sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me +ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que +j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez +maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, +je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose à +ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que +je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en +feras ce que ton honneur t'indiquera. + +Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti, écrasé par ces +terribles révélations. + +Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps après le départ +de Raphaëlle, fut d'étendre la main pour prendre un _Indicateur des +chemins de fer_ qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs +minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant +ses yeux troublés et les filets noirs qui séparent les trains se +brouillaient; enfin il parvint à voir que le premier train pour Paris +était à trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait. + +Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitôt il se rendit +aux allées de Lichtenthal. + +Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir. + +--Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de +sitôt; quelle bonne surprise! + +Il se raidit pour ne pas se trahir: + +--C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis obligé de +partir pour Paris par le train de trois heures. + +--Partir! + +Elle le regarda en tremblant: instantanément son beau visage s'était +décoloré. + +--Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque. + +--Pour une chose très grave... mais rassurez-vous, chère mignonne, et +dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondément, combien +passionnément je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de +m'éloigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espère. + +Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et +passionnés: + +--Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, très vite? Si +courte que soit votre absence, elle sera éternelle pour moi. + +A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon; +vivement Corysandre courut au-devant d'elle: + +--Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle. + +--Quoi donc? + +Roger voulut répondre lui-même: + +--Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures et je viens vous +faire mes adieux. + +--Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières journées de courses? + +--Cela m'est impossible. + +--Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ. + +--C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais; c'est ce matin, +il y a quelques instants, que ce départ a été décidé. + +Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais avec madame de +Barizel ce n'était pas un sentiment de lâcheté qui l'anéantissait, +c'était un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait. +Était-elle vraiment la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il +pouvait le savoir. + +Il fit quelques pas vers la porte: + +--C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant +madame de Barizel, que j'ai à traiter l'affaire... capitale qui +m'appelle à Paris, deux Américains, M. Layton, de Charlestown... + +Elle pâlit. + +--... Et M. Henry Urquhart, de Savannah. + +Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa: + +--Bon voyage! dit-elle. + + + +XXXIV + +Le trouble de madame de Barizel avait été le plus terrible des aveux. + +Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir vu M. Layton, le +frère du suicidé de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart. + +Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une fille! + +Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans sa résolution. + +Jamais il ne reverrait Corysandre. + +Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation? Il n'en +savait rien, il ne se le demandait même pas, car ce n'était pas de +l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'était du présent, du présent seul. + +Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe +Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de Naurouse. + +Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-même, il devait +pour le moment écarter cela de sa pensée et tâcher de ne voir que ce que +l'honneur de son nom lui imposait. + +Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette résolution serait +un suicide. + +Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris, il arrêta la mise à +exécution de cette résolution, s'y reprenant à vingt fois, à cent fois, +ne restant fixé qu'à un seul point, qui était qu'il ne devait pas +retourner à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il +n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur qui tiendraient contre +elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui +parler de sa mère, il faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels? +Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas. + +Il écrirait donc. + +Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une telle angoisse, un +tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrivé à +Paris: le temps, la distance, étant choses inappréciables pour lui. + +Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite il écrivit ses +lettres, dont les termes étaient arrêtés dans sa tête. + +«Madame la comtesse, + +«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous +avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de +mariage dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces deux messieurs, +je vous confirme cette impossibilité. + +«NAUROUSE.» + +Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser +la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit +affolé, le coeur défaillant: + +«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le coup de la plus +affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais éprouvée que je +vous écris. + +«Nous ne nous verrons plus. + +«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il était hier, plus profond +même, et ce que je vous disais en me séparant de vous, je vous le répète +en toute sincérité: Je vous aime, je vous adore. + +«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a pas de volonté +humaine qui puisse nous réunir. + +«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé cette lettre, celui +qui remplit ma vie: je vous aime, chère Corysandre. + +«ROGER.» + +Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer, car elle ne +disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait +dix fois, vingt fois, à quoi bon, puisque, ce qui était dans son coeur, +il ne pouvait justement pas l'exprimer. + +Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade qui porterait +ces deux lettres, et, en les envoyant à celui-ci, il lui donna ses +instructions qu'il précisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait +porter la lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même aux mains +de mademoiselle de Barizel; quand à celle de madame de Barizel, il était +mieux qu'il la remît à quelqu'un de la maison sans explication. + +Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces lettres fut fermée, +il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer à la poste: +c'était sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour. + +Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille angoisse, et si son +coeur ne défaillait pas dans les faiblesses de l'irrésolution, il se +brisait sous les efforts de la volonté. + +Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il aimait si +passionnément, et il y renonçait; mais au prix de quelles souffrances +accomplissait-il ce devoir! + +Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il ne pouvait plus +attendre; il prit la lettre et la porta lui-même au bureau de la rue +Taitbout, marchant rapidement, résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans +la boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté de presser +la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût été appuyée sur son coeur. + +Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se présenta à +son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami à cette heure +et l'humanité entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il +monta chez lui. + +En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement. + +--Quelle joie, mon cher Roger! + +Mais en remarquant combien il était pâle et comme tout son visage +portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arrêta. + +--Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il. + +--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage. + +Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui parler de ce mariage +et lui dire combien il aimait Corysandre. + +--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais épouser plus +que je ne l'ai jamais aimée; de son côté elle m'aime toujours, c'est +vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons +de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au médecin un remède +pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette +rupture, j'ai maintenant la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma +douleur. + +--Mais que voulez-vous? + +--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir. + +--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime +pas. Si je la suspends par le sommeil, au réveil vous la retrouverez +aussi intense qu'en ce moment. + +--J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à mes pensées, à mes +souvenirs. + +--Et après? + +--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui. + +Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pâle, +plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté. Ce long voyage ne lui avait +pas été salutaire. La fièvre bien certainement ne le quittait pas. + +Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il +traversait? Par les lettres qu'il avait reçues Harly savait que Roger +avait mis toutes les espérances de sa vie dans ce mariage qui, pour +lui, était le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement, +utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille, +ces joies qu'il n'avait jamais connues et après lesquelles il aspirait +si ardemment. Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait +pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que s'il reprenait ses +anciennes habitudes il y trouverait sûrement l'aggravation rapide de sa +maladie. + +Comment l'empêcher de les reprendre? + + + +XXXV + +Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger sortit de son +assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et +même plus lourde, plus accablante, car il n'était plus enfiévré par la +résolution à prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était le +sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de tout son poids. + +C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle était là devant +ses yeux plus belle, plus radieuse, plus éblouissante qu'il ne l'avait +jamais vue; ce n'était pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre +volonté. Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant +il en était à se demander s'il n'était pas plus coupable envers +Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eût été envers l'honneur de son +nom en l'épousant. Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il +avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille qui avait +empoisonné sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur. + +Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée, tournant et +retournant la même pensée, voyant et revoyant toujours la même image. + +Il envoya chercher une voiture: + +--Où faut-il aller? + +--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards extérieurs. + +En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot, le cheval de sa +victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre +et recommença sa promenade. + +A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au +rez-de-chaussée, il monta à l'entresol pour dîner seul dans un salon +particulier. + +--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maître +d'hôtel, qui le reconnut. + +--Un seul. + +--Que commande monsieur le duc? + +--Ce que vous voudrez. + +A huit heures il entra à l'Opéra. + +Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la musique +l'exaspérait. + +Il sortit et s'en alla aux Bouffes. + +Mais il n'y resta pas davantage. + +Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'où il se sauva au +bout d'un quart d'heure. + +Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens qui jouaient +sérieusement, la foule, le bruit, les lumières, tout lui faisait +horreur. + +Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la même chose, +puis le surlendemain, puis toujours ainsi. + +Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi. + +Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir où aller, le +valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait +recevoir madame la comtesse de Barizel. + +La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi. + +--Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il. + +--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir. + +Son parti fut pris. + +--Faites entrer, dit-il. + +Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce n'était que la +comtesse, il n'avait pas de ménagement à garder avec elle; il haïssait, +il méprisait cette misérable femme qui le séparait de Corysandre. + +Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger, +stupéfait, ne pensait pas à lui avancer un siège, elle prit un fauteuil +et s'assit. Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes +pas paru être plus à son aise. + +--J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt je me suis +mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie. + +--Que je renonce à la main de mademoiselle de Barizel. + +--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous à la main +de ma fille? + +Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui +ressemblait à un défi, un sentiment d'indignation l'avait soulevé. + +--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom à la fille de +mademoiselle Olympe Boudousquié. + +Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et +son sourire s'accentua: + +--Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une étrange confusion de +nom, que des malveillants, des jaloux ont inventée dans un sentiment de +haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai, +de Boudousquié du nom de mon père; mais de Boudousquié et Boudousquié +sont deux. Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer que +vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai été pour vous +avertir qu'on tendait un piège à votre crédulité, comme on avait essayé +d'en tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour m'avertir qu'il +y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car déjà +on m'avait menacée, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher à +cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien de commun; mais +je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette +invention grossière. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont +su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire, +et je viens me mettre à votre disposition pour vous fournir toutes les +explications que vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son +bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa mère, que cette seule +considération. Que vous a-t-on dit! + +--Vous le demandez? + +--Certes. + +--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié, après avoir ruiné son frère +dont elle était la maîtresse, avait amené celui-ci à se tuer. M. +Urquhart m'a dit que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé et +ruiné, était la dernière des filles. + +--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien +de commun entre la famille Boudousquié, à laquelle appartenait cette... +fille, et la famille de Boudousquié d'où je sors. + +--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquié, que M. +Urquhart a conservé et m'a montré, soit... le vôtre? + +Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversée; +une pâleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait +défaillir. Se voyant observée, elle se cacha la tête entre ses mains, +mais le tremblement de ses bras trahit son émotion. + +Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon à pouvoir +reprendre la parole: + +--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car +je veux vous avouer la vérité, toute la vérité. Que ne l'ai-je fait plus +tôt! Je vous aurais épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé +et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi. J'avoue donc que, +tout à l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre +Olympe Boudousquié et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité +cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle, née de +relations entre mon père et une jeune femme... + +--Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le certificat de baptême +d'Olympe Boudousquié et beaucoup d'autres pièces authentiques la +concernant et concernant aussi sa mère. + +Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation, cependant elle +continua: + +--Vous savez comme ces liaisons se font et se défont facilement. Mon +père eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande, +suivit les traces de sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute +les pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent les récits +qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une +certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montré et +moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle +puisque celle qui a posé pour ce portrait était... ma soeur. + +--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est +devenue? + +--Morte. + +--Il y a longtemps? + +--Une quinzaine d'années. + +--Vous avez un acte qui constate sa mort. + +--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant. + +--Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une série d'actes +s'appliquant à cette Olympe Boudousquié qui permettent de la suivre +jusqu'au moment où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane. + +--Monsieur le duc! + +Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et étendant +le bras vers la porte: + +--Je vous prie de vous retirer. + +--Mais je vous jure. + +--Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi aux serments d'Olympe +Boudousquié? + +Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgré +l'effort qu'il faisait pour se dégager: + +--Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent déchirant, je +retournerai en Amérique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai +morte pour le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je vous en +conjure à genoux, à mains jointes, en vous priant, en vous suppliant +comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas à ce mariage. +Elle est innocente, elle est la fille légitime du comte de Barizel +dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La +tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussée à cette +démarche. Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez? l'amour +ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil? + +--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais! + + + +XXXVI + +Madame de Barizel était partie depuis longtemps et Roger n'avait pas +quitté son salon, qu'il arpentait en long et en large, à grands pas, +fiévreusement, quand le domestique entra de nouveau. + +--Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force voir monsieur le +duc; elle refuse de donner son nom. + +--Ne la recevez pas. + +--Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très jolie. + +Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la bouche du +domestique, paraissait toute-puissante: + +--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne. + +Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du salon se rouvrit et +la jeune dame qui paraissait très jolie sous son voile entra. + +Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaître; +son coeur avait bondi au-devant d'elle: + +--Vous! + +--Roger! + +Le domestique sortit vivement. + +Elle se jeta dans les bras de Roger. + +--Chère Corysandre! + +Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les +yeux, perdus dans une extase passionnée; ce fut elle qui la première +prit la parole: + +--Ma présence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre +lettre, j'ai été foudroyée en la lisant, je n'ai pas été fâchée. Fâchée +contre vous, moi! + +Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son âme, toute sa +tendresse, tout son amour dans ce regard, frémissante de la tête aux +pieds, éperdue, anéantie; ce n'était plus l'admirable et froide statue +qu'il avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la passion avait +touchée et qu'elle entraînait. + +Tout à coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la +tête dans le cou de Roger. + +--Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour +vous demander les raisons qui vous empêchent de me prendre pour femme. + +--Mais... + +--Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans un élan +irrésistible, je ne veux pas les connaître... au moins je ne veux pas +que tu me les dises. + +De nouveau, elle se cacha le visage contre lui. + +Puis après quelques instants elle poursuivit sans le regarder: + +--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris... +librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent à +son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux +pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise. + +Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait +peur de voir et d'entendre. + +--Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre +cette résolution, à ma douleur, à mon désespoir; tu as pensé que je +pouvais en mourir. + +Il inclina la tête. + +--Et cependant tu l'as prise? + +--J'ai dû la prendre. + +--Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce +pas; tu m'aimes encore! + +--Si je t'aime! + +La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément; ils restèrent +sans parler, les lèvres sur les lèvres. + +Mais doucement elle se dégagea: + +--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je +l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est parce que je sentais bien que +tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue à toi, car +enfin nous ne pouvons pas être séparés,--j'en mourrais. Et toi, +supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne +peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je +viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'était que +je ne pouvais pas être ta femme? + +Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre. + +--Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi ne parles-tu +pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces +questions m'épouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter +toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais +pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir +davantage. Il y a là quelque mystère, quelque secret terrible que je ne +dois pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant +d'inquiétude à la pensée que je peux te le demander. Je ne suis qu'une +pauvre fille sans expérience, je ne sais que bien peu de chose dans la +vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder et +à voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine +cependant. Ce que j'ai deviné c'est qu'après avoir voulu me prendre pour +ta femme, tu ne le veux plus maintenant. + +--Je ne le peux plus. + +--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous séparons +plus. Me voici; prends-moi, garde-moi. + +Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les +yeux: + +--Me veux-tu? + +--Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions plus! s'écria-t-il. + +--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; à +la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de résister à +ton amour, moi j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est +grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève au-dessus de +toutes les considérations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'à ce +jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que +j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant d'admiration, +que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus des autres femmes; au +moins je l'ai cru pour la beauté, car pour tout le reste je savais bien +que je n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu m'aimes, +voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément, plus que tout au +monde, plus que ma réputation, plus que mon honneur, plus que tout, et +voilà que c'est par mon amour que je deviens supérieure aux autres, +puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire à ma place +et m'en glorifie. + +Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des flammes, sa poitrine +bondissait, elle était transfigurée par la passion. + +--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu +m'acceptes comme je me donne,--entièrement. Où tu voudras que j'aille, +j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté +que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre bonheur que le +tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne +souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être +aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par personne, tu +entends, par personne, et que mon enfance a été aussi triste, aussi +délaissée que la tienne. + +Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna la tête. + +--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt t'expliquer comment +j'ai pris cette résolution. + +Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un fauteuil et s'assit, +tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant +les mains dans les siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et +ses regards. + +--C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma mère m'a donné +celle que tu lui écrivais que je me suis décidée. Comme elle m'annonçait +qu'elle venait à Paris pour dissiper le malentendu qui s'était élevé +entre vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant bien qu'il +ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni +personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu +arrêter qu'après de terribles combats, forcé par des raisons qui ne +changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous sommes arrivées ce +matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour, +mais sans rien espérer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée, +dans un état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu +persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai +appelé un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a +fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais +qu'importe! Pouvais-je être sensible à cela en un pareil moment! Me +voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne pensons qu'à cela, au bonheur +d'être ensemble. Moi, je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque, +depuis hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de peine à +écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient pas de sens aujourd'hui; +mais toi, ne te surprend-il pas? + +Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle, et dans une +muette extase, il la contempla, la regarda des pieds à la tête, tandis +qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses +bras, sur son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait besoin +d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il n'était pas sous +l'influence d'une illusion. + +--Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes pieds, dit-elle en +souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma +mère ne s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera. Ne me +trouvant pas, la pensée lui viendra bien certainement que je suis ici, +car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me +reprendre, car elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans +un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un autre mariage pour +moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne +veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette +existence... misérable. Partons, partons aussitôt que possible. + +--Tout de suite. Où veux-tu que nous allions? + +--Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages, à Naurouse, là où tu +as vécu, où tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment; +on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous +retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons +donc où tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: être ensemble. Tous les +pays me sont indifférents; ils me deviendront charmants quand nous les +verrons ensemble. + +--L'Espagne! + +--Si tu veux. + +--Partons. + +--Le temps d'envoyer chercher une voiture. + +Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix +retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'élever +entre plusieurs personnes. + + + +XXXVII + +Roger courut à la porte pour la fermer, et en même temps, se tournant +vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la pièce voisine, qui +était sa chambre. + +Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte non avec le +doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts. + +--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée. + +Évidemment c'était madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre. + +Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa +chambre, où il trouva Corysandre. + +--Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée. + +--Oui. + +--Qu'allez-vous faire? + +--Nous allons descendre par l'escalier de service; vite. + +La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre dans le cabinet de +toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de dégagement au bout +duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte +était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure. + +Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté. Où, chercher cette +clef? Il n'en avait pas l'idée. + +Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit au bout du +couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans +le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'était se faire +prendre dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir. + +Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait +vers elle, elle l'embrassa passionnément, désespérément, comme si elle +avait conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui donnait et +qu'elle recevait de lui. + +-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons +pas. + +Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment où ils arrivaient +dans la chambre, la porte opposée à celle par laquelle ils entraient +s'ouvrait, et derrière un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils +aperçurent madame de Barizel. + +Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger aperçut le bout d'une +écharpe tricolore. + +--Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis chargé de +rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure +au-dessous de seize ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici +présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée. + +Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était restée en arrière, +mais sans chercher à se cacher, la tête haute, ne laissant paraître sa +confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage. + +Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança à son tour et vint se +poser à côté de Roger. + +--Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en s'efforçant +d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla, je suis venue +volontairement. + +Le commissaire salua de la tête sans répondre, tandis que madame de +Barizel levait au ciel ses mains indignées et frémissantes. + +--Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant à +Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite? + +Roger ne répondit rien. + +--S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'écria madame de +Barizel; cherche-t-on à se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire +une visite à un jeune homme? Cette défense est absurde. + +--Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec hauteur. + +--M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement Corysandre, il n'a +rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui. + +Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de +Barizel, étaient parties irrésistiblement, sans réflexion, sous le coup +de l'émotion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui +d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce qu'il disait. + +Cependant le temps avait permis à Roger de se reconnaître, au moins +jusqu'à un certain point, c'est-à -dire qu'il ne comprenait rien à ce qui +se passait. + +Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît, ou s'il ne se +défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait. Madame de Barizel, +habile et avisée comme elle l'était, n'avait certes pas décidé une +pareille aventure à la légère. + +--Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants +d'entretien avec vous. + +--Je suis à votre disposition, monsieur le duc, répondit le commissaire, +qui paraissait beaucoup mieux disposé en faveur des accusés que de +l'accusateur. + +--Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel. + +--Ne craignez rien, madame, la porte est gardée. + +Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon +de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris. +Alors il passa dans le salon avec le commissaire. + +--Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais +vous adresser si vous le permettez: vous avez parlé d'accusation tout à +l'heure, cette accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à +quoi expose-t-elle? + +--Vous avez un code, monsieur le duc? + +--Non. + +--C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde, +dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais +tâcher de répondre à vos questions. Vous demandez si cette accusation +est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses conséquences +possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les +354, 355, 356, 357 du code pénal, qui disent que quiconque aura enlevé +ou détourné une fille au-dessous de seize ans subira la peine des +travaux forcés à temps. + +Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement. + +--C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde, +n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand même +la fille aurait consenti à son enlèvement ou suivi volontairement son +ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il +sera condamné aux travaux forcés à temps. Mademoiselle de Barizel, en +affirmant qu'elle était venue librement chez vous, a paru vouloir vous +innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez pas cela, +monsieur le duc. De même n'oubliez pas non plus le dernier article que +je signale tout particulièrement à votre attention, et qui dit que +dans le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée, il ne +pourrait être condamné que si la nullité de son mariage était prononcée. +Dans l'espèce, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article? + +Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger par-dessus ses lunettes +un sourire qui en disait long. + +--Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre à ce mariage? dit Roger. + +--Hé! hé! hé! + +Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans +doute d'avoir été compris. + +--J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis m'installer ici, +n'est-ce pas? + +Il s'assit devant la table. + +--Ce procès-verbal doit constater la porte fermée à clef, la tentative +de fuite par l'escalier de service, le désordre de la toilette de la +jeune personne. Pourquoi donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le +duc? + +--Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper. + +--Fâcheux. + +Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre +était assise à un bout, madame de Barizel à un autre. + +--Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous êtes-vous fait +renseigner par M. le commissaire sur les conséquences de ce que la loi +française appelle un détournement de mineure? + +Comme Roger ne répondait pas, elle continua: + +--Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences sont un +procès en cour d'assises et une condamnation aux travaux forcés. + +Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger. + +--Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donné à +réfléchir et que vous pouvez me faire connaître vos intentions. Vous +aimez ma fille. De son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa +démarche le prouve. L'épousez-vous? + +Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée devant lui et, +s'adressant à sa mère: + +-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser, dit-elle. + +--Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel. + +--Je réponds pour lui. + +Puis se tournant vers Roger: + +--Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infâme, +dit-elle, tu répondais: «Oui», tu ne serais plus le duc de Naurouse que +j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux +encore moins aujourd'hui. + +Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais presque aussitôt ses +yeux lancèrent des éclairs, tandis que ses narines retroussées et ses +lèvres minces frémissaient: elle se leva et s'avançant: + +--Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'épouser? +dit-elle d'un air de défi; s'il a des raisons à donner pour justifier +son refus, j'entends des raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne +tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc. + +Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger: + +--Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle, et que je +n'ai pas à lui demander, moi, votre fille, de se taire. + +Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée; mais son trouble +ne dura qu'un court instant: + +--Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne +la reverrez jamais. + +Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger. + +--A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te le jure. + +La porte du salon s'ouvrit: + +--Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le procès-verbal? dit le +commissaire de police. + + + +XXXVIII + +Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son procès-verbal. + +Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il ne lui était pas +possible, non seulement de résoudre cette question, mais même de +l'examiner, et tout de suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant +bien en avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires. + +Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret était au travail. +Les vacances étaient pour lui son temps le plus occupé; il mettait à +jour son arriéré. + +Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient passées, +minutieusement, et il exigea un récit complet non seulement sur le fait +même du procès-verbal du commissaire de police, mais encore sur les +antécédents de madame de Barizel. + +--C'est le caractère du personnage qui nous expliquera ce dont il est +capable, dit-il pour décider Roger, qui hésitait. + +Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle et les +témoignages de MM. Layton et Urquhart. + +--Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est pas complice de sa +mère? + +--Elle! + +--Ça s'est vu. + +Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de Corysandre. + +--C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait plus beau encore +si c'était joué, car il est bien certain que par la venue chez vous de +cette jeune fille qui vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme, +puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre +maîtresse, puisque nous nous aimons», vous avez été profondément touché. + +--C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée de ma vie. + +--Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mère +et vous pour dire: «Il ne peut pas m'épouser,» elle vous a paru très +belle. + +--Admirable d'héroïsme. + +--C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez +jamais aimée. + +--Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des +lâchetés en ne l'épousant pas. + +--C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais désespéré de dire +une parole qui pût vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous +admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour +sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce +sacrifice arrive bien à point pour peser sur vos résolutions. Et notez +que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue +jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis +présentement, c'est que nous avons affaire à une mère très forte qui a +bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui +la faisait agir. + +--Je vous affirme que tout en elle a été spontané, inspiré seulement par +le coeur. + +--Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai, +et cela suffit pour vous avertir d'avoir à vous tenir sur vos gardes. +D'ailleurs les raisons qui vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle +de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois +pas que par sa démarche auprès de vous, pas plus que par la mise +en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit +réhabilitée; elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous +prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en vous la représentant +comme une aventurière dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer +de son procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante. + +--Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que +mademoiselle de Barizel a plus de seize ans. + +--C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre à +l'abri. Si la loi punit des travaux forcés le ravisseur d'une fille +au-dessous de seize ans, elle punit de la réclusion le ravisseur d'une +mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a +toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent, la plainte peut être +déposée et le procès peut être fait. Le fera-t-elle? + +--Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tiré +sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre +lorsqu'on me l'avait racontée, me paraît maintenant possible. + +--En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que je pense, c'est +aux avantages qu'elle peut avoir à le faire. A vous en menacer, les +avantages sautent aux yeux: elle espère vous faire peur; avant de se +laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un +duc de Naurouse réfléchit, et entre deux hontes il choisit la moindre. + +La moindre serait la condamnation. + +--C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous +serait de devenir son gendre. C'est là son calcul: tout a été préparé +pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un +chantage comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris que celui-là ne +soit pas plus souvent pratiqué; mais voilà , les coquins n'étudient le +code que pour échapper aux conséquences de leurs coquineries et non pour +en préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient à la +dispositions des habiles! + +--Si madame de Barizel n'a pas étudié le code, soyez sûr qu'elle se +l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent. + +--J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué part d'une main +expérimentée; mais justement parce qu'elle n'a pas agi à la légère, elle +doit savoir que vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès, +l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement est encore +mariable, devient immariable. Si belle, si séduisante que soit une jeune +fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a été enlevée ou détournée +et quand un procès retentissant a fait un scandale épouvantable autour +de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille? +Une aventurière vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu, +puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant +de déposer sa plainte, elle y regardera à deux fois. Elle a joué ses +premières cartes et elle a gagné, c'est-à -dire qu'elle a gagné son +procès-verbal sur lequel elle peut échafauder une action... si vous +avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son +procès-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse +partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez +assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à vous tâter, qu'on vous +fera même des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le +moment, tout cela ne nous regarde pas. + +--Hélas! + +--C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine très bien ce que +vous devez souffrir. + +--Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à ... elle. + +Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annoncé avec sa +sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle. + +Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement +cherché à apprendre ce que Corysandre était devenue, retenu qu'il était +par la réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de retour de +Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son entrée, grave, majestueux, +s'étant arrangé une tête et une tenue pour cette visite, plus imposant, +plus important qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa redingote +noire, son menton rasé de près relevé par son col de satin. + +Après les premières paroles de politesse, Roger attendit, s'efforçant +d'imposer silence à son émotion et de ne pas crier le mot qui lui +montait du coeur:--Où est Corysandre? + +--Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos +inventions. + +--Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui? + +--Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus +ancien... un second père. + +--J'ai fait connaître ces intentions à madame la comtesse de Barizel; +il m'est, à mon grand regret, impossible de donner suite au projet que +j'avais formé et dont je vous avais entretenu. + +--Mais depuis que vous avez fait connaître vos intentions à madame de +Barizel, il s'est passé un... incident grave qui a dû les modifier. + +--Il ne les a point modifiées. + +--Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête homme qui vous le +dit. + +Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête homme à sa place; mais +il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le +voulut pas. + +--Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait éprouver un réel +plaisir à prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre +mouvement que je me suis décidé à cette démarche auprès de vous, dans +l'intérêt de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je viens +de voir madame de Barizel bien décidée à demander aux tribunaux la +réparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai +arrêtée en la priant de me permettre de faire appel à votre honneur.... + +--C'est justement l'honneur qui m'empêche de poursuivre ce mariage, dit +Roger, incapable de retenir cette exclamation. + +--Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une +accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes +amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette +accusation tacite. + +--J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui me font rompre un +mariage que je désirais ardemment. + +--Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur le duc. + +Roger ne répondit pas. + +Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eût rompu +l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir trouver le moyen de savoir où +était Corysandre. + +--Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre +inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en +droit de demander à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur. +Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous +dites aimer. + +--Que j'aime et qui m'aime. + +--Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en +faites pas sortir en l'épousant, elle y restera enfermée jusqu'à sa +majorité, car vous sentez bien qu'après ce procès elle ne pourrait +jamais se marier. + +Roger, se raidissant contre son émotion, voulut essayer de suivre les +conseils de Nougaret: + +--Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai foi en elle comme +elle a foi en moi; par ce procès, madame de Barizel déshonorera sa +fille, voilà tout. + + + +XXXIX + +«Nous attendrons». + +Mais c'était une parole de défense, une bravade, un défi qui n'avait +d'autre but que de montrer qu'il n'était pas plus effrayé par la menace +du procès que par celle du couvent. + +En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre longtemps; +Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans +quel couvent elle était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la +tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien adroite serait +madame de Barizel si elle les rejoignait. + +Quant aux poursuites en détournement de mineure, il semblait, après la +visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquiéter; jamais madame +de Barizel ne poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la +vengeance elle préférerait son intérêt. + +Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites, mais non pour +Corysandre. + +Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui +lui apprit que Dayelle avait fait des démarches auprès du commissaire +de police et auprès de quelques autres personnes pour qu'on gardât le +silence sur le procès-verbal, qui serait enterré. + +De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le temps s'écoula; la lettre +qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver; +mais comment? + +Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer chez Dayelle, +dans un château que celui-ci possédait aux environs de Poissy, et où +il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un +cortège d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant +adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent où +Corysandre était enfermée. + +Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle d'espion, et d'ailleurs +il eût suffi que madame de Barizel pût soupçonner qu'elle était +espionnée pour dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc +quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec autant de discrétion +que d'habileté. + +L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui donner l'homme qu'elle +avait envoyé en Amérique; sans doute il éprouvait bien une certaine +répugnance à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant les +renseignements relatifs à madame de Barizel, avait donné des preuves +incontestables d'activité et d'habileté; il connaissait déjà celle-ci, +et c'étaient là des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il, +sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle seule qu'il pouvait +savoir qui était cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandât. + +Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle parut embarrassée; +mais bientôt elle prit son parti. + +--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son +métier de ces sortes d'affaires; c'est par amitié qu'elle a bien voulu +me rendre ce service; en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est +délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire +pour moi. Et puis, ce qui est délicat aussi, c'est de lui donner des +raisons pour justifier à ses propres yeux son intervention. Ces raisons, +je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant +d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme méticuleux, qui +pousse certains scrupules à l'exagération; le type du vieux soldat. +Enfin je vais tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui. + +Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait comme si délicate, +si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sanglé +dans sa redingote boutonnée comme une tunique, les épaules effacées, +la poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua +militairement et, d'une voix brève: + +--Monsieur le duc, je viens à vous de la part de ma fille... à qui je +n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services +pour rechercher une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement +dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition, d'abord pour avoir +le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour être agréable à ma +fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que +mes principes d'homme libre s'opposent à ces séquestrations dans les +couvents. + +Comme Roger se souciait peu de connaître les principes de M. Houssu, il +se hâta de parler de la question de rémunération. + +--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, à la +vacation, je vous compterai le temps passé à cette surveillance... et +mes frais, au plus juste. + +Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute autre raison, le +temps s'écoula sans qu'il apportât aucun renseignement sur Corysandre; +cependant il était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance +avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il était d'une +prolixité inépuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre +la vie comme s'il l'avait partagée. + +Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il s'inquiétait, c'était de +Corysandre. + +Que lui importait que madame de Barizel quittât, deux fois par semaine, +le château de Dayelle pour venir à Paris et qu'en arrivant elle allât +déjeuner avec Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant, tantôt +de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard elle allât passer une +heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hôtels qui avoisinent la +gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait raconté, +mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel était faite, +et il n'était d'aucun intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la +combattît. + +Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports de Houssu, de même +qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci à continuer sa surveillance, car +c'était en la suivant qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre. + +Mais les journées s'ajoutaient aux journées et Houssu ne trouvait rien. + +Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner? + +L'automne se passa et madame de Barizel revint à Paris. + +--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons. + +Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point voir sa fille et ses +domestiques, interrogés, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns +pensaient que mademoiselle était retournée en Amérique, une autre +croyait qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était qu'elle +n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui écrivait pas. Quant à +celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle. + +Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger n'accepta pas; elle était +cependant bien simple c'était de faire savoir à madame de Barizel que si +elle ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer son mariage +avec Dayelle en communiquant à celui-ci les renseignements avec pièces à +l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquié. + +Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût repoussé, qu'il voyait +combien était vive l'impatience, combien étaient douloureuses les +angoisses du duc. + +C'était non seulement pour Corysandre que Roger s'exaspérait de ces +retards, mais c'était encore pour lui-même. + +En effet, avec la mauvaise saison son état maladif s'était aggravé, et +il ne se passait guère de jour sans que Harly le pressât de partir pour +le Midi. + +--Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algérie, Varages +si vous le préférez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne +comme médecin, quittez Paris dont la vie vous dévore. + +--Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours. + +Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec +Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en +Égypte, dans l'Inde, au bout du monde. + +Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle +de Corysandre, le mal faisait des progrès, la faiblesse augmentait et +Harly revenait à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.» +Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait +Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout à +coup! Puisqu'elle était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas +une seconde? Et il attendait. + +Un matin Houssu se présenta avec une figure joyeuse. + +--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai été qu'un sot: j'ai +surveillé madame de Barizel, tandis que c'était M. Dayelle qu'il fallait +filer. + +--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger. + +--Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la +Glacière, où M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On +dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le répéter à monsieur le +duc.... + +--Allez donc. + +--On dit que le fils doit épouser la fille en même temps que le père +épousera la mère; c'est un moyen que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas +perdre l'argent qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer la dot +de sa fille. + +--C'est insensé. + +--Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir était +de le répéter à monsieur le duc. + +--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui même à mademoiselle de +Barizel la lettre que je vais vous donner. + +--Cela sera bien difficile. + +--Je payerai l'impossible. + +--On tâchera. + +Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui fut longuement +explicative et surtout ardemment passionnée, mais qui ne dit pas un mot +des projets de mariage avec Dayelle fils. + +Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-même rue de la +Glacière pour voir le couvent où elle était enfermée; mais il ne vit +rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi +bien fermée que celle d'une prison. + +Comme il restait devant cette porte, la regardant mélancoliquement, un +bruit de voiture lui fit tourner la tête: c'était un coupé attelé de +deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée +vert et argent,--celle de Dayelle. + +Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant retourné, il vit +descendre du coupé Dayelle accompagné de son fils; le valet de pied +avait sonné. La porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent. + + + +XL + +C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait devenir le mari de +Corysandre. + +Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père? + +C'était une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait +tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait +faire épouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre +par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le père, tandis +que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une +mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait +foi en elle, en sa fidélité, en son amour. + +Et cependant cette visite du père et du fils dans le couvent se +prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre +pouvait-elle les écouter? + +C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que Roger agitait +fiévreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent. + +Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture, et il put à son +tour partir et rentrer chez lui, où il attendit Houssu. Mais Houssu ne +vint pas ce jour-là . Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine +longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour se charger de la +lettre, et il craignait bien de n'être pas plus heureux. Les difficultés +étaient grandes; il voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui +disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre fût remise au +plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zèle et de +l'argent, on devait réussir. + +--Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu. + +Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances, le +surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours après qu'il en avait +de nouvelles et d'un autre côté. + +Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et Roger, exaspéré, +voulut agir lui-même. Il pensa à s'adresser à mademoiselle Renée de +Queyras, la tante de Christine, qui devait être en relation avec les +dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme elle l'était avec +toutes les congrégations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il +quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles +de mademoiselle de Barizel? + +--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez épouser?--Non, +que je veux enlever. + +C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne pouvait trouver +d'aide qu'auprès de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de +Nougaret; à plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle +Renée. + +Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le monde, autour de +lui, on commençait à parler du mariage de mademoiselle de Barizel +avec Léon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde, +s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour le repousser. Il y avait +des gens qui le regardaient d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité, +ceux-là d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naïfs ou +plus cyniques, l'interrogeaient directement: + +--Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils du père Dayelle? + +Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui répondaient pour lui, +expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame +de Barizel, la beauté de Corysandre, ses mariages manqués jusqu'à ce +jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du père Dayelle qui voulait +faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse +de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui était une opération +véritablement habile. + +Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel agent pour +l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant +qu'il avait enfin trouvé une personne sûre pour faire remettre à +mademoiselle de Barizel la lettre dont il était chargé. + +--Et la réponse à cette lettre? demanda Roger. + +--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes précautions pour +qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que +je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra. + +Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non +pour Roger, qui était bien certain qu'à sa lettre elle répondrait par +une lettre non moins tendre; non moins passionnée. Maintenant que +le moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient, ils +s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à lui; si ce n'était +pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps +n'avait plus d'importance pour eux. + +Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction quand le lendemain, +au moment où il attendait Houssu, Bernard lui annonça que madame la +comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans son +salon, l'attendant. + +Après quelques secondes de réflexion, il se dit qu'elle venait sans +doute pour obtenir de lui les pièces compromettantes qu'il avait entre +ses mains et au moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage avec +Dayelle s'il voulait s'en servir. + +Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé à se montrer bon +prince et à ne pas abuser des avantages de sa position: malgré tout elle +était la mère de Corysandre. + +Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle +aussi était souriante et que son attitude, au lieu d'être celle d'une +suppliante, était plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut +parler haut. + +C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa +visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras. + +--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle. + +--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise. + +--Une lettre de la part de ma fille. + +Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée, elle le regarda avec +un sourire ironique; ce ne fut qu'après une pause assez longue qu'elle +la sortit de sa poche. + +Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne fut pas maître de +retenir un mouvement. + +--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre, dit-elle en accentuant +son sourire; l'agent que vous employez a payé des gens pour la faire +parvenir à ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse, +n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la +rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas. + +Puis, après avoir joui pendant quelques instants de la confusion de +Roger, elle poursuivit: + +--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil était le seul que +pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivée le lendemain de la +visite de ma fille ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous +l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas réfléchi et elle +aurait été peut-être entraînée. Vous savez comme on persiste facilement +dans une folie; même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine. +Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long silence, elle +a pu réfléchir; elle a envisagé la situation, elle vous a jugé, mal +peut-être, mais enfin elle vous a jugé tel que les circonstances vous +montraient et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc qu'elle +avait été prodigieusement étonnée et même assez profondément blessée de +votre lenteur à vous déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve +et se disant que vous étiez un amant bien compassé, bien froid, ce que +vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot? + +Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues; +puis comme il ne répondait pas, elle continua: + +--Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude du couvent où je +l'avais placée, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher à +ce couvent et que vous continuiez à vous enfermer dans votre prudente +réserve, elle a trouvé que de transi vous deveniez tout à fait glacé. La +situation que vous me faisiez était vraiment trop belle pour que je n'en +profite pas, et je vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que +faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont +pas été à votre avantage. Croyez-vous qu'il a été difficile de prouver +à ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée. +Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnête, tendre comme +Corysandre, on ne l'épouse pas malgré tout? Est-ce qu'on se laisse +arrêter par je ne sais quelles considérations d'orgueil? Quand on aime, +il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand +cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre +et s'y désespérer? Si elle commence par là , elle finit par se consoler +et se laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir écouté la +voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez chargé un +agent de la découvrir, a écouté celle de la tendresse. Vous dites? + +--Rien, madame; je vous écoute, je vous admire. + +--N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne faut pas juger +Corysandre sur son coup de tête et voir en elle une fille exaltée et +passionnée, capable de tout dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu +être poussée à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la sienne, +qui croyait ainsi assurer son mariage. + +--Ah! vous le reconnaissez? + +--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire +comprendre c'est la nature de ma fille. En réalité c'est une personne +raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de +la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière et calme. +L'eût-elle trouvée auprès de vous, cette existence? En devenant votre +femme, oui, sans doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte... +elle l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance pour le +galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute +d'égarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant +homme,--la façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,--et +dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon Dayelle. + +Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la tête haute et +ferme. + +--Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là certains papiers qui +vous concernent: ce sont les pièces qui se rapportent à l'enquête faite +à Natchez, la Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah. + +--Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle avec audace. + +--Même si je vous les remets. + +Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il revint avec les papiers +qui lui avaient été remis par Raphaëlle. + +Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les prit, et violemment +elle les jeta dans la cheminée, où brûlait un grand brasier; ils se +tordirent et s'enflammèrent. + +Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court instant: + +--Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur. + +Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il +se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tête entre ses mains. + + + +XLI + +Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il n'avait pas voulu, +cependant, obéir aux prescriptions de Harly et quitter Paris. + +Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui lui eussent permis +de se soigner, il s'était lancé à corps perdu dans la vie fiévreuse qui +avait été celle des premières années de sa jeunesse. Après une longue +disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout où il y avait +un plaisir à prendre et où il était de bon ton de se montrer: au Bois, +chaque jour, quelque temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans +une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses, +si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; à toutes les +premières représentations, si tard qu'elles finissent; dans tous les +petits théâtres à la mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où +qu'on allât et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers, +Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt l'un, tantôt l'autre, car +ils étaient obligés de se relayer pour le suivre, eux solides et bien +portants, on était sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux +yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous +indifféremment, ne trahissaient que l'ennui, le dégoût ou la raillerie. + +Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa +journée de la veille. + +--A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit? + +--A trois heures. + +--C'est fou. + +--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas +dormir, pour réfléchir, pour songer; le bruit m'occupe. + +--Au moins vous êtes-vous amusé? + +--Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me fatigue. + +--Vous vous tuez. + +--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas médecine: nous ne +nous entendons pas; il me peine d'être en dissentiment avec vous que +j'aime comme ami, mais que je crains comme médecin. + +Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et comme avec une +intention. + +--Ce que vous me dites là est grave pour moi, car si vous ne voulez pas +faire ce que je vous ordonne je suis obligé de me retirer.... Oh! comme +médecin, non comme ami. + +Roger garda le silence un moment: + +--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères, celui que vous +appelleriez si vous étiez malade; je ne veux pas de cause de division +entre nous; je vous aime trop. + +S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait pas été plus +docile avec le médecin que celui-ci lui avait donné, et ce fut seulement +quand il fut abattu tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta +et se livra à son nouveau médecin. + +Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent presque tous ses +compagnons de douleur. Du jour où il fut obligé de garder la chambre, il +vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel, +Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les femmes de son monde: +Cara, Balbine, Raphaëlle. On se donnait rendez-vous chez lui pour +déjeuner, dîner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une +casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait désirer le +cordon bleu le plus exigeant. + +Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait ou l'on +dînait avec lui; quand il était souffrant ou quand il dormait, on se +faisait servir comme s'il avait été là . Bernard prenait soin seulement +de tenir fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage de la +salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la chambre à coucher; on causait, +on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit +duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommençait à +plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. Bien souvent, après +le déjeuner ou après le souper, on remplaçait la nappe blanche par un +tapis en drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on restait +là à jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes +après que le théâtre était fini, si elles n'avaient rien de mieux à +faire; c'était une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours +ouverte, avec table servie, ce qui est commode. + +Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à tour de rôle, +courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre +sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes +s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et +de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de +ceux ou celles qui étaient là , et il faisait appeler ceux ou celles +qu'il voulait voir, les renvoyant sans colère lorsqu'il les trouvait +impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la +partie commencée. + +Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le moment du sommeil +pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'était le moment des +tristes réflexions qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; mais +après lui avoir donné la journée ou la soirée, il n'était que juste de +prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'égayer, devait-on se +rendre malade? + +Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un bruit de pas sur le +tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'était la garde +de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout à coup un fracas de +verrerie lui fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de +renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la chambre, se +tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien +professeur Crozat. + +--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat? + +--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit? + +--Et vous avez renversé le guéridon. + +--Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là . + +--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien +je suis content de vous voir. + +--Vrai? + +--En doutez-vous? + +--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly +que vous étiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre +à votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous être +agréable, écrire vos lettres. + +--Merci, mon bon Crozat. + +--Seulement je débute mal dans la chambre d'un malade. + +D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient le tapis. + +--Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi plutôt comment vous +allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_. + +--Je viens de le transformer en opéra-comique pour un musicien influent +qui va le faire jouer... sûrement. Il est vrai que la musique nuira au +poème, mais que voulez-vous! + +Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela fut long et dura +jusqu'au moment où Mautravers, qui était toujours le premier arrivé, +entra; alors il se retira. + +Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger le vit entrer portant +un livre sous son bras. + +--Qu'est-ce que cela? + +--L'_Odyssée_ en grec; j'ai pensé qu'après les journaux qui sont bien +vides, vous seriez peut-être satisfait que je vous fasse une bonne +lecture; alors j'ai apporté l'_Odyssée_, que nous n'avons pas eu le +temps de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages. + +--En grec? + +--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions +imprimées sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis, +comme dans toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un siège +élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt façons d'être +élégant pour un siège; tandis que si je traduis «sur un siège sculpté», +vous voyez tout de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela. + +Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut seulement quand +Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla. + +--Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger d'un air méprisant. + +--Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui laisser croire qu'il +me fait plaisir. + +Mautravers se promit de rendre la place impossible à ce cuistre, de +façon à l'empêcher de revenir. + +En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami, qu'il eût voulu être +le seul à soigner et à visiter. + +Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'héritage, et il +espérait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au +moins la plus grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce pas +tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille, et puisque lui +Mautravers était son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si +ce n'est à lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles +était impossible, Montrévault aussi, Savine encore plus, Harly était +incapable de recevoir en sa qualité de médecin; les femmes, Balbine, +Cara et même Raphaëlle, malgré son avidité et sa rouerie, ne +recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait hériter et +s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprimé sa volonté de +soustraire sa fortune aux Condrieu. + +Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune, qu'il veillait à ce +qu'il n'y eût pas trop de gaspillage dans la maison et même à ce qu'on +ne détériorât pas le mobilier. + +En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce mobilier et il avait +apporté de Londres un meuble de chambre à coucher qui plaisait tout +particulièrement à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des +fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu de ciel, à +grands dessins brochés camaïeu du gris au blanc; le bois des meubles +était en citronnier des Iles, d'un grain serré et poli dont la teinte +claire était relevée par des filets en acajou au-dessus desquels courait +une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le +tout était parfaitement harmonieux, d'une décoration correcte, bien +ordonnée, et les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet +doux et gracieux. + +C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces nuances qui +inquiétaient Mautravers; il avait peur qu'on les défraîchit; il veillait +sur les visiteurs, les examinant de la tête aux pieds, surtout aux +pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour +qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était pas venu en voiture, +il se montrait impitoyable. + +--Notre ami est bien fatigué, disait-il. + +Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre +deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il +trouvait toujours moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait +jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait. + + + +XLII + +Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de près son +ami, de manière à voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se +disait. + +Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades: +la maladie le dégoûtait, les malades l'exaspéraient. Ce sentiment était +si vif chez lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas blesser +Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur. +Cela arrivait surtout à l'occasion des accès de toux qui, à chaque +instant, prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès, à bout +de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois +volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons. + +--Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré; vous vous faites mal. + +--Mais non, cela me fait respirer. + +--Cela vous épuise, au contraire. + +Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel elles étaient dites +était plus dur encore; alors Roger se tournait du côté opposé à celui où +se tenait son ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut +tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser à volonté. Quand +il sentait l'accès venir, il renvoyait Mautravers, tantôt sous un +prétexte, tantôt sous un autre, s'ingéniant à en chercher. + +Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui, c'était quand Harly +devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et +affectueuse qui le reposât. + +Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly n'en venait pas moins +voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remèdes +qui, au point où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir +grande efficacité, il le réconfortait au moins par des paroles +d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit. + +Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient les meilleures de la +journée pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa +maladie et la gravité de son état. + +Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille +de dix à onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles. + +--C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous apporter la +première cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier? + +--Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs souvenirs de ma +vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-là une heureuse, et c'est là un +plaisir qui m'a été donné... ou que je me suis donné trop rarement; il +est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu. + +--Certainement, dit Crozat. + +--En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire. + +Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression, il demanda à la +petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrassât, et il voulut +qu'elle mangeât quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put +manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant fait tousser. + +--Ce sera pour tantôt, dit-il. + +Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci: + +--Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez +pas d'autre? + +--Non. + +--C'est un très joli nom. + +S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait +d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne les reçût pas: celles du +comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient +ensemble se faire inscrire. + +--Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voilà des gens qui +savent que je les exècre et qui cependant viennent tous les jours à ma +porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon; +si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-même pour +leur dire leur fait; ils doivent cependant être bien convaincus qu'ils +n'auront rien de moi. + +--Cela serait trop bête, dit Mautravers. + +--Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphaëlle. + +--L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est +qu'on peut les déshériter sans remords. + +--Je voudrais plus et mieux, dit Roger. + +S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter, il pouvait au +moins leur faire peur, les tourmenter, les exaspérer de façon à ce +qu'ils ne vinssent plus. Cette idée qui avait traversé son esprit devint +bientôt chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à exécution, +ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis réunis autour de +lui: + +--Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier. + +Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait point. + +--De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui +aurait un enfant. Je légitimerais cet enfant par ce mariage et je lui +assurerais mon nom, mon titre et ma fortune. + +--Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers. + +--Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde, +il me semble. Montrévault, vous qui avez tant de relations et qui +connaissez tout le monde en France et à l'étranger, vous devriez me +chercher cette jeune fille. + +--On peut la trouver. + +--Vous lui direz que je ne serai pas un mari gênant. + +Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées à M. de Condrieu; +mais il était loin de prévoir ce qu'elles produiraient. + +Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait +un air embarrassé: + +--Ce sont deux religieuses, dit-il. + +--Qu'on leur donne une offrande. + +--Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc. + +--C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment. + +--Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu que je vienne dire à +monsieur le duc que celle qui désirait le voir était la soeur Angélique. + +Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de Christine. Christine +chez lui; Christine qui voulait le voir. Était-ce possible? + +L'émotion fit trembler sa voix: + +--Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire, +une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche à fond plissé? + +--Oui. + +--Qu'elles entrent. + +Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça de calmer les +mouvements tumultueux de son coeur: Christine à laquelle il avait si +souvent pensé! Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir avant de +mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine! + +Elle entra: elle était seule. + +--Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son lit. + +Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle ne les prit point, +répondant seulement à son élan par un sourire qui valait le plus doux, +le plus tendre des baisers. + +--Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu +vois, ma chère Christine, je ne suis plus qu'une âme, et dans le +ciel, n'est-ce pas, les âmes amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se +tutoieraient-elles pas sur la terre? + +--J'ai appris que tu étais malade. + +--Plus que malade, mourant. + +--J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mère. + +--Chère Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse +goûter, et quand je n'espérais plus rien. + +--Pourquoi parles-tu ainsi? + +--Parce que c'est fini. Serais-tu là , près de moi, s'il en était +autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant +que tu viens consoler par ta chère présence, et c'est plus que la +consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le +retour dans le passé, dans la jeunesse,--la nôtre, où je te trouve +partout près de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange. + +Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement; mais, après un +moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis +que lui-même la regardait longuement, l'admirait, fraîche jeune, belle +d'une beauté séraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte +d'auréole de sainte et de vierge. + +Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à coup, en même temps, +des larmes roulèrent dans leurs paupières et coulèrent sur leurs joues, +sans qu'ils pensassent à les retenir ou à les cacher. + +--Ah! Roger! + +--Chère Christine! + +Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce fut elle qui parla: + +--Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta +famille? dit-elle d'une voix vibrante. + +--Ma famille, c'est toi + +--Je ne suis pas seule. + +--Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton frère. + +--Je le veux cependant, je le dois: à cette heure suprême ton coeur si +bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de réconciliation? + +--Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel +coup tu viens de lui porter à ce coeur! ce mot que tu as prononcé «Je le +dois», m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton +propre mouvement que tu étais venue. + +Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les +joues rougies, les yeux étincelants: + +--Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis sûr, car les +bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-père qui +t'a prévenue en allant t'avertir que tu devais veiller à mon salut et +aussi à assurer ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais +bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne +sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce +pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en +aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la +laissez sans craindre qu'elle passe à ton frère! + +Elle l'interrompit: + +--Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à ta fortune comme tu le +dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur de ton nom. + +A son tour il lui soupa la parole: + +--Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me connais. Que ton +grand-père y ait cru; ça c'est ma vengeance et ma joie; mais toi, +Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de +Naurouse prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main +de la Mort sur ma tête, et elle y est, tu la vois bien sur ce front +décharné,--tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un +enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me coûte, +ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi, malgré cet accès de colère, sois +bien certaine que je ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à +ceux-là .... + +De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une +faiblesse. + +Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint. + +--Que faut-il faire? + +De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillère; et +vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander. + +Un peu de calme se produisit, mais en même temps l'abattement, +l'anéantissement. + +Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit, +longuement elle pria en le regardant. + +Puis, se relevant: + +--Je demanderai à notre mère de venir te voir demain, dit-elle, le temps +qu'on m'avait accordé est plus qu'écoulé. + +Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irrésistible: + +--Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu'à ma +dernière heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom +en t'adressant à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aimée. + + + + +XLIII + +Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point passer la semaine et +même qu'il pouvait mourir d'un moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on +s'en aperçût; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter. + +Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'était +installé rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en véritable maître +de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir +à sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient à venir +s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là , dînant, soupant, jouant comme +s'ils avaient été dans un cercle ou un restaurant. + +Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était tombé, Roger avait +conservé sa pleine connaissance et, contrairement à ce qui arrive +avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son état: à +l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis de sa +mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de +secouer la tête avec un triste sourire. + +--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il quelquefois, ce n'est +pas de renoncer à l'avenir, c'est de regretter le passé: bienheureux +sont ceux qui ont un passé. + +Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement à +quelques-uns: Harly, Crozat. + +Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'étant couché +tard après une soirée de déveine, arriva l'air maussade, aussi furieux +d'être réveillé de bonne heure que d'avoir perdu la veille. + +--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant. + +--Le moment approche. + +--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez déjà surmonté +plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-là . Voulez-vous quelque +chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au +lit. + +--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon +testament. + +Instantanément ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit +bienveillante et affectueuse. + +--Tout de suite, cher ami. + +Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui était fermé à clef, et +il l'apporta à Roger. + +--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas. + +Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent la chambre. + +Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son oreiller, et ayant +trouvé un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre. + +Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermés et +ayant trouvé deux larges enveloppes scellées d'un cachet rouge il en +prit une, après l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans le +pupitre qu'il referma à clef. + +Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il +s'était placé en face d'une fenêtre comme pour regarder le levant, mais +au moyen de la psyché il n'avait d'yeux que pour le lit. + +Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise, +déplier une feuille de papier timbré, la lire puis la déchirer en petits +morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien +assurément, était donc le bon. + +Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus maussade, il +n'avait plus perdu. + +--Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux. + +--Comment? + +--Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les dans les cabinets et +faites couler de l'eau. + +Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais +en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte. + +Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant rien, il appela: + +--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement. + +C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de papier Mautravers +avait voulu voir ce qui était écrit dessus, ayant lu plusieurs fois le +mot «hospices» et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il +fut convaincu que le testament conservé était bien décidément le +bon, c'est-à -dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment, +bruyamment. + +--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le +remettrez à M. Le Genest de la Crochardière; je vous le recommande: il +déshérite les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous comprenez +combien je tiens à ce qu'il soit exécuté. + +--Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec enthousiasme et je +vous jure que je ferai tout pour qu'il soit exécuté. + +--Merci; maintenant je vais être plus tranquille. + +Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis que Mautravers, qui +n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant +pas qu'un autre que lui veillât un si brave garçon. + +Il y avait une heure à peu près que Mautravers se promenait dans ses +terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis +quelque temps déjà , Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant +plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était mort, tout à coup, +comme avaient dit les médecins, sans qu'on s'en aperçût. + +Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison. + +--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardière, dit-il, +qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que +c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse. + +Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui +arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle, qu'il n'avait pas dit de +prévenir. + +--Tu sais, dit-elle après la première explosion du chagrin, que le duc +m'avait donné son argenterie et ses bijoux. + +--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir +tout à l'heure, nous verrons cela. + +--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a été donné. + +--Attendons. + +Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire arriva bientôt, +Mautravers espérait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais +il n'en fut rien. + +--Je vais le déposer au président du tribunal, dit le notaire. + +--Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria Mautravers. + +Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente +curiosité: + +--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des +prescriptions relatives aux obsèques et il est important que nous soyons +fixés là -dessus. + +--Vous le serez dans la journée, dit le notaire. + +Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle qu'ils devaient se +retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation. + +Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle tournant +à gauche et Mautravers à droite; mais il n'alla pas plus loin que la +Chaussée-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de +Roger. Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle, +qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer +l'argenterie dans des serviettes. Déjà elle avait fourré plusieurs +pièces dans ses poches. + +--Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en sautant sur les +serviettes qui étaient déjà nouées. + +--De quoi te mêles-tu? + +--J'ai juré de faire exécuter le testament de ce pauvre Roger. + +--Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger! C'était de son vivant +qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du +vieux Condrieu. + +--Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui +as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre? + +La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu +entra, pouvant à peine se tenir, appuyé sur le bras de Ludovic: + +--Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une voix brisée, plus +hésitante que jamais, mon cher petit-fils, où est-il? + +Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes. Heureusement +Ludovic, guidé par Mautravers, put le conduire à la chambre mortuaire +et le faire agenouiller auprès du lit, où il resta longtemps en prière, +écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant; + +--Mon cher petit-fils! + +Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres; +puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnée d'un jeune homme plus +jeune, plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de Baudrimont. + +Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien +pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui, +elle l'embrassa au front. + +--Pauvre Roger, dit-elle. + +Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à manger, elle prit le +bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui: + +--N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais c'était ses yeux qu'il +fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard. + +Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de Condrieu et par +Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus +comme s'il était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de +quelques minutes seulement; le notaire allait arriver. + +Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagné de +Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les +mettre à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le moment. + +--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il été +ouvert? demanda-t-il au notaire. + +--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie. + +--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu. + +--Mais, monsieur le comte... + +--Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu. + +--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a chargé de veiller à +l'exécution de son testament; je dois le connaître. + +Le notaire lut: + +«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le désir de faire après +moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui +en soit digne. + +«Je déshérite donc autant que la loi me le permet la famille de +Condrieu, qui a été mon ennemie, et je laisse ma fortune à mademoiselle +Claire Harly, fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner: + +«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais, +deux cent mille francs; + +«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs; + +«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs; + +«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet +de chambre, en prélèvera quarante mille pour sa part. + +«François-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE.» + +--Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de Condrieu; l'article +909 du code ne permet pas aux médecins de profiter des dispositions +testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné +pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare que les enfants +de ces médecins sont personnes interposées et par conséquent incapables +de recevoir. + +Nougaret s'avança: + +--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois +le docteur Harly n'était plus la médecin de M. de Naurouse. + +--N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie? + +--Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse quand ce testament a été +fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte à six semaines seulement. + +--Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit Harly. + +--Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit M. de Condrieu. + + + + +FIN + + + +NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE» + +Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles +que les médecins se servent pour écrire la plupart des livres qu'ils +publient chaque jour avec une abondance qui n'est égalée que par +celle des théologiens; si bien que pour peu que vous ayez un médecin +écrivain,--et ils le sont tous,--vous êtes exposé à vous trouver un jour +ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que +vos amis, perçant des initiales transparentes, apprendront que vos +ascendants paternels étaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que +vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas +pour longtemps. + +C'est aussi avec leurs observations que les romanciers écrivent leurs +livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours +y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils +s'éloignent forcément de la précision médicale. D'ailleurs le romancier +n'est pas lié par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont +pas payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble +en rien à celle du médecin. + +Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate, en cela +surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraîné à peindre +ceux qu'il connaît le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes. +Pour mon compte, à l'exception de quelques romans écrits sous +l'inspiration directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les +_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français_, je n'ai +point pris mes modèles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui +ont honoré ou égayé ma vie de leur amitié ont eu cette sécurité de ne +point se voir servis tout vifs à la curiosité des lecteurs. + +Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite intimité, je +reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement pour les +personnages de la _Bohême tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vécu +d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison, +puisque selon la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur +allié, et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne +l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles +sans que rien dans nos relations me fermât la bouche. + +J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque j'ai connu +celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec +ma mère j'avais été passer les vacances au bord de la mer, à +Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la +notoriété, et je m'étais si bien ingénié auprès d'amis communs que +j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin +dont rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau temps +de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné _Sous les Tilleuls, +Geneviève, le Chemin le plus court_, et depuis quelques années il +publiait les _Guêpes_ qui, à cette époque, faisaient presque autant de +bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait +être mon enthousiasme pour le premier écrivain de talent que +j'approchais, car les jeunes gens de ma génération ne commençaient point +la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés. Ce fut dans +ce fameux jardin original et bizarre dont il a tiré tant de livres +charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue à +Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mère, et comme nous +étions du même âge, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour +l'amuser, comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas +du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut, sans que +j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction d'un jeune +provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques +représentants de la noblesse polie, affinée, sceptique et légère du +dix-huitième siècle, en se trouvant brusquement en présence de cette +fille délurée qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je +l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà , si bien que +je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer, +laissant dans l'ombre certains côtés que j'aurais dû peindre, si au lieu +d'une figure de roman j'avais fait un portrait. + +Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait organisé une journée +de courses d'hommes à la montagne, et j'avais été chargé de réunir +quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le +hasard fit qu'il connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme, +il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa fenêtre +toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul, du matin au soir, +pâle, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allées et +venues dans le petit jardin de l'_Hôtel de France_. Et je n'eus garde de +refuser cette invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant +parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal, que parce que +madame d'Arvernes était venue l'y relancer. On l'avait logée dans la +chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, à travers notre mince +cloison, j'entendais les éclats de sa voix et de ses rires pendant +qu'elle dînait avec une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les +Pyrénées, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui +venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son +accent méridional: «Madame la duchesse est-elle prête?» + +Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux +personnages de la _Bohême tapageuse_. Il avait lu une scène de jeu dans +_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde, +le directeur du _Siècle_, si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie» +au moins aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est +celle qui se trouve au commencement de _Raphaëlle_, avec l'épisode +du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là , il me communiqua aussi les +papiers laissés par Naurouse, ses carnets de dépenses, ses lettres, +et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon +roman, que je l'ai écrit. + +Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly, +je pourrais le dire aussi à propos du prince de Kappel, de Savine, +de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications +d'observation pour qu'on voie comment a été étudié et exécuté ce roman. +Je n'ajoute qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie +introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Bohême +tapageuse_, j'ai manqué une fois à cette règle, et si j'en parle ici +c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de +Vapereau, copié par beaucoup d'autres, qui n'est pas très exact, et par +cela m'a plus d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit +des brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou plutôt +la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en quelque sorte +dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les mêmes conditions +que celles racontées dans mon roman, et elle était historique, +non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son +importance, pour moi au moins. + +Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner quelques +preuves, _La Bohême tapageuse_, au moment de sa publication, fut accusée +d'exagération, et particulièrement par Aurélien Scholl, qui avait bien +connu la plupart de ses personnages, et avait même été de l'intimité de +plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans +lequel il les nomme avec une liberté que prennent les chroniqueurs, +mais que se refusent les romanciers, il dit «C'est une série d'actes +d'accusation.» + +Trop dure, la _Bohême tapageuse!_ trop cruelle! trop «acte +d'accusation!» Voyons la réalité. + +Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je reçus d'un +magistrat un mot pour assister à une audience de la Cour d'Assises: +«L'affaire intéressera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_», me +disait-il. + +En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la duchesse +d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le duc veut emmener dans +sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens. + +Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un dénouement +aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant il est vrai que le roman +reste le plus souvent au-dessous de la simple vérité, au lieu d'aller +au-delà . + +H. M. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13490 *** diff --git a/13490-h/13490-h.htm b/13490-h/13490-h.htm new file mode 100644 index 0000000..93444b3 --- /dev/null +++ b/13490-h/13490-h.htm @@ -0,0 +1,11716 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Corysandre</title> + <meta name="author" content="Hector Malot"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} +.petit {font-size: 10pt} + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13490 ***</div> + +<h3>HECTOR MALOT</h3> +<br><br><br> + + + +<h1>CORYSANDRE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><span class="petit"><sup> 1</sup></span></a></h1><br><br><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> L'épisode qui précède a pour titre: +<i>la Duchesse d'Arvernes</i>.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>La saison de Bade était dans tout son éclat; et une +lutte qui s'était établie entre deux joueurs russes, le +prince Savine et le prince Otchakoff, offrait aux +curieux et à la chronique les péripéties les plus émouvantes.</p> + +<p>C'était pendant l'hiver précédent que le prince Otchakoff +avait fait son apparition dans le monde parisien, +et en quelques mois, par ses gains ou ses +pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le +sourire dédaigneux avec lesquels il acceptait une culotte +de cinq cent mille francs, il s'était conquis une +réputation tapageuse qui avait failli donner la jaunisse +au prince Savine, habitué depuis de longues années à +se considérer orgueilleusement comme le seul Russe +digne d'occuper la badauderie parisienne.</p> + +<p>C'était un petit homme chétif et maladif que ce +prince Otchakoff et qui, n'ayant pas vingt-cinq ans, +paraissait en avoir quarante, bien qu'il fût blond et +imberbe. Dans ce Paris où l'on rencontre tant de +physionomies ennuyées et vides, on n'avait jamais vu +un homme si triste, et rien qu'à le regarder avec ses +traits fatigués, ses yeux éteints, son visage jaune et +ridé, son attitude morne, on était pris d'une irrésistible +envie de bâiller.</p> + +<p>Après avoir essayé de tout il avait trouvé qu'il n'y +avait que le jeu qui lui donnât des émotions, et il +jouait pour se sentir vivre autant que pour faire du +bruit en ce monde, ce qui était sa grande, sa seule +ambition.</p> + +<p>Sa santé étant misérable, sa fortune étant inépuisable, +le jeu était le seul excès qu'il pût se permettre, +et il jouait comme d'autres s'épuisent, s'indigèrent ou +s'enivrent.</p> + +<p>Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom +en achetant des collections de tableaux ou de potiches +qui l'auraient ennuyé, en prenant une maîtresse +en vue qui l'aurait affiché, en montant une +écurie de course qui l'aurait dupé; mais en esprit +pratique qu'il était, il avait trouvé que le plus simple +encore et le moins fatigant, était d'abattre nonchalamment +une carte, de pousser une liasse de billets +de banque à droite ou à gauche et de dire sans se +presser: «Je tiens.»</p> + +<p>Et ce calcul s'était trouvé juste. En six mois ce +nom d'Otchakoff était devenu célèbre, les journaux +l'avaient cité, tambouriné, trompété, et la foule moutonnière +l'avait répété. Ce jeune homme, qui n'avait +jamais fait autre chose dans la vie que de tourner une +carte et de combiner un coup, était devenu un personnage.</p> + +<p>Mais une réputation ne surgit pas ainsi sans susciter +la jalousie et l'envie: le prince Savine, qui de +très bonne foi croyait être le seul digne de représenter +avec éclat son pays à Paris, avait été exaspéré par +ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une +part, et une très grosse part de cette célébrité mondaine +qu'il voulait pour lui tout seul avait été Anglais, +Turc, Mexicain, il se serait jusqu'à un certain point +calmé en le traitant de sauvage; mais un Russe! un +Russe qui se montrait plus riche que lui, Savine! un +Russe qu'on disait, et cela était vrai, d'une noblesse +plus haute et plus ancienne que la sienne à lui Savine! +Il fallait que n'importe à quel prix, même au +prix de son argent, auquel il tenait tant, il défendit sa +position menacée et se maintînt au rang qu'il avait +conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs +années et qui le rendait si glorieux.</p> + +<p>Alors, lui toujours si rogue et si gonflé, s'était fait +l'homme le plus aimable du monde, le plus affable, le +plus gracieux avec quelques journalistes qu'il connaissait, +et il les avait bombardés d'invitations à déjeuner, +ne s'adressant, bien entendu, qu'à ceux qu'il +savait assez vaniteux pour être fiers d'une invitation à +l'hôtel Savine et en situation de parler de ses déjeuners +dans leurs chroniques et aussi de tout ce qu'il +voulait qu'on célébrât: son luxe, sa fortune, sa noblesse, +son goût, son esprit, son courage, sa force, sa +santé, sa beauté.</p> + +<p>Puis, après s'être assuré le concours de cette fanfare, +il avait commencé sa manoeuvre.</p> + +<p>Trois jours après une perte énorme subie par Otchakoff +avec son flegme ordinaire, Raphaëlle, la +maîtresse de Savine, avait vu arriver un matin dans +la cour de son hôtel deux chevaux russes superbes, +deux de ces puissants trotteurs qui battent, en se +jouant, les anglais comme les arabes, et Savine n'avait +pas tardé à paraître. Comme Raphaëlle menacée +d'une angine disait qu'elle était désolée de ne pas +pouvoir faire atteler ses chevaux ce jour même et de +sortir, il s'était fâché. C'était justement l'ouverture +de la réunion de printemps à Longchamp, et il +voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris à +cette réunion à l'aller et au retour; il ne les avait fait +venir de son haras et ne les avait donnés que pour +cela. «Si vous ne pouvez pas vous en servir, avait-il +dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, +et, une fois qu'ils seront entrés dans mes écuries, +ils n'en sortiront pas. En vous enveloppant bien, +vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas s'exagérer +son mal ou l'on se priverait de tout.» Au risque +d'en mourir, car il soufflait un vent glacial, Raphaëlle +avait été aux courses, et à l'aller comme au +retour ses trotteurs à la robe grise avaient provoqué +l'admiration des hommes et l'envie des femmes.</p> + +<p>Il fallait continuer, car, de son côté, Otchakoff continuait +de jouer, perdant toutes les nuits ou gagnant +des coups de trois ou quatre cent mille francs, tantôt +contre celui-ci, tantôt contre celui-là , sans jamais +lasser l'admiration de la galerie, qui répétait toujours +son même mot: «Cet Otchakoff, quel estomac!» ce +à quoi Savine répondait toutes les fois qu'il pouvait +répondre, en haussant les épaules et en disant que si +Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, +il n'en avait pas devant une nappe blanche, le pauvre +diable étant incapable de boire seulement les quatre +ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai +Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport +pour prouver la nationalité.</p> + +<p>Pour continuer la lutte, sinon avec économie, au +moins d'une façon qui ne fût pas nuisible à ses intérêts, +Savine qui depuis longtemps se contentait des +collections qu'il avait recueillies par héritage, s'était +mis à acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, +bronzes, livres, curiosités, n'exigeant d'elles +que quelques qualités spéciales: d'être authentiques, +d'être dans un parfait état de conservation, enfin de +coûter très cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait +les revendre,—ce qu'il espérait bien faire un jour, +tirant ainsi d'elles deux réclames, l'achat et la vente, +—il pût le faire avec bénéfice, sans autre perte que +celle des intérêts.</p> + +<p>Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de +ce genre, les journaux l'avaient annoncée et célébrée: +le prince Savine, quel Mécène! Il est vrai que ce +Mécène ne répandait ses bienfaits que sur des artistes +morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul +Veronèse et autres qui ne lui savaient aucun gré de +ses largesses.</p> + +<p>Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mécène, +et Otchakoff, en une nuit heureuse ou malheureuse, +s'imposait à la curiosité publique d'une façon +autrement vivante et palpitante en perdant son argent +que s'il l'avait dépensé à acheter des Rubens ou des +Titien.</p> + +<p>Ce fut alors que Savine exaspéré et perdant la tête, +se décida à lutter contre son rival en employant les +mêmes armes que celui-ci, c'est-à -dire à coups de +millions.</p> + +<p>Otchakoff, ne trouvant plus à jouer des grosses parties +à Paris pendant la saison d'été, était venu à +Bade jouer contre la banque, et Savine l'avait suivi, +se disant qu'un homme habile et prudent qui joue +contre une banque de jeu ne doit perdre que dans une +certaine mesure qui peut se calculer mathématiquement, +et même qu'il peut gagner.</p> + +<p>Le tout était donc d'être cet homme habile et prudent.</p> + +<p>Heureusement, les professeurs de systèmes tous +plus infaillibles les uns que les autres ne manquent +pas pour ceux qui veulent jouer à coup sûr; il y en a à +Paris, et à cette époque il y en avait dans toutes les +villes d'eaux où l'on jouait: à Bade, à Hombourg, à +à Wiesbaden, à Ems, à Spa, où ils tenaient boutiques +de renseignements et de leçons.</p> + +<p>Dans un de ses séjours à Bade, Savine avait rencontré +un de ces professeurs: un vieux gentilhomme +français de grand nom et de belle mine qui, après +avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux +jeunes gens qui voulaient bien l'écouter «une rectitude +de combinaisons inexorables» pour faire sauter +la banque; mais alors, ne pensant pas à jouer, il s'en +était débarrassé en lui faisant l'aumône de quelques +florins que le vieux professeur allait perdre avec une +«rectitude inexorable» ou qu'il employait à faire insérer +dans les journaux des annonces pour tâcher de +trouver des actionnaires qui lui permissent d'essayer +en grand son système.</p> + +<p>Arrivé à Bade il avait cherché son homme aux +«combinaisons inexorables», ce qui n'était pas difficile, +car on était sûr de le trouver à la <i>Conversation</i>, +assis sur une chaise devant la table de trente-et-quarante, +suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre +part et notant les coups sur un carton qu'il perçait +d'une épingle.</p> + +<p>Le marquis de Mantailles était si bien absorbé dans +son travail qu'il n'avait pas vu Savine, et qu'il avait +fallu que celui-ci lui frappât sur l'épaule pour appeler +son attention; mais alors il avait vivement quitté le +jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmené +dans les jardins, ne voulant pas qu'on le vît en +conférence avec le vieux professeur de jeu, ni qu'on +surprit un seul mot de leur entretien.</p> + +<p>—Six cent mille francs seulement, prince, s'écria-t-il, +mettez six cent mille francs seulement à ma disposition, +et le monde est à nous.</p> + +<p>Mais Savine avait tout de suite éteint ce beau feu +il n'apporterait pas ces six cent mille francs, il n'en +apporterait pas cinquante mille, pas même dix mille; +mais il était disposé, dans un but moral et pour sauver +les malheureux qui se ruinaient, à essayer le système +des «combinaisons inexorables,» seulement il voulait +l'essayer lui-même; bien entendu il le payerait... s'il +gagnait.</p> + +<p>Le lendemain matin, le marquis de Mantailles +s'était présenté à la porte du pavillon que le prince +Savine occupait sur le <i>Graben</i>, et tout de suite il avait +été introduit; Savine, bien que mal éveillé, avait remarqué +qu'il était porteur d'une sorte de petite boîte +plate enveloppée dans une serviette de serge grise et +d'un petit sac de toile comme ceux dont se servent les +joueurs de loto.</p> + +<p>—Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique +qui avait introduit le marquis.</p> + +<p>Pendant ce temps, le vieux joueur avait précieusement +déposé sa boîte et son sac sur une table; puis, +le domestique étant sorti, il s'était approché du lit de +Savine: sa physionomie s'était transfigurée; il avait +l'air d'un pauvre vieux bonhomme usé, écrasé en entrant, +maintenant il s'était relevé, c'était un homme +digne et fier, inspiré, sûr de lui.</p> + +<p>—Avant tout, je dois vous montrer par l'expérience +la rigoureuse exactitude de ce que je viens de vous expliquer, +et c'est dans ce but que je me suis muni de +différents objets utiles à ma démonstration.</p> + +<p>Ces objets utiles à la démonstration des «combinaisons +inexorables» étaient une petite roulette, un tapis +de drap divisé comme le sont les tables de trente-et-quarante, +six jeux de cartes, et enfin, dans le sac en +toile, des haricots blancs et rouges.</p> + +<p>Aussitôt que le professeur eut étalé son tapis sur +une table et disposé en deux masses ses haricots, les +rouges pour Savine, les blancs pour lui, la démonstration +commença; à onze heures, Savine avait deux +cent-quarante haricots gagnés contre la banque, c'est-à -dire +deux cent-quarante mille francs.</p> + +<p>Le lendemain, la démonstration continua; puis le +surlendemain, pendant dix jours, et au bout de ces dix +jours Savine avait gagné dix-neuf cent cinquante +haricots, c'est-à -dire près de deux millions de francs.</p> + +<p>L'expérience était décisive; maintenant c'étaient de +vrais billets de banque que Savine pouvait risquer; +mais, chose extraordinaire, au lieu de gagner il perdit.</p> + +<p>Et cela était d'autant plus exaspérant que, ce jour-là , +Otchakoff fit sauter la banque au milieu de l'enthousiasme +général.</p> + +<p>Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisième +jour, puis le quatrième.</p> + +<p>—Courage, disait le marquis de Mantailles, plus +vous perdez, plus vous avez de chance de gagner; l'équilibre +ne peut pas ne pas se rétablir.</p> + +<p>Cependant il ne se rétablit point; au bout de quinze +jours, Savine avait perdu cinq cent mille francs, et ce +qui lui était plus sensible encore que cette perte d'argent, +il les avait perdus sans que cela fit sensation et +tapage.</p> + +<p>—Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.</p> + +<p>—Et pourtant il est prudent.</p> + +<p>Prudent et malheureux, c'était trop; quelle honte!</p> + +<p>Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque +le jeu ne soulevait pas le tapage qu'il avait espéré, +il chercha un autre moyen pour forcer l'attention +publique à se fixer sur lui, et il crut le trouver en +s'attachant très ostensiblement à une jeune fille, mademoiselle +Corysandre de Barizel, qui, par sa beauté +éblouissante, était la reine de Bade, comme Otchakoff +en était le roi par son audace au jeu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>C'était aussi l'hiver précédent, presque en même +temps qu'Otchakoff, que la belle Corysandre, sous la +conduite de sa mère, la comtesse de Barizel, avait fait +son apparition à Paris.</p> + +<p>Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane, +où son père, le comte de Barizel, qui descendait des +premiers colons français établis dans ce pays, avait +possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa famille +depuis près de deux cents ans; le comte avait été +tué dans la guerre de Sécession, commandant une brigade +de l'armée du Sud, et sa veuve et sa fille avaient +quitté l'Amérique pour venir s'établir en France, où +elles voulaient vivre désormais.</p> + +<p>C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait +tous les ans le financier Dayelle qu'elles avaient paru +pour la première fois.</p> + +<p>Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un +enrichi, les fêtes qu'il donnait dans son hôtel de la rue +de Berry comptaient parmi les plus belles et les mieux +réussies de Paris. Quand on avait un grand nom ou +quand on occupait une haute situation on se moquait +bien quelquefois, il est vrai, de Dayelle en rappelant +d'un air dédaigneux qu'il avait commencé la vie par +être commis chez un marchand de toile, puis fabricant +de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier, +puis l'un des grands faiseurs de son temps; mais on +n'en recherchait pas moins les invitations de ce parvenu +qui, deux fois par an, pour chacune de ses fêtes, +ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations +nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on +n'entendait que chez lui.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que +Dayelle tenait à offrir à ses invités, c'était encore tout +ce qui, à un titre quelconque: gloire, talent, beauté, +fortune, promettait d'arriver bientôt à la célébrité; il +ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne fallait +pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention +d'être lui-même le consacrant. Aussi en allant +chez lui s'attendait-on toujours à quelque surprise. +Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la cachait +avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais +enfin on savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas +figurer sur le programme, faisait cependant partie +obligée de ce programme.</p> + +<p>Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus +vives et pendant huit jours elle fournit le sujet de toutes +les conversations.</p> + +<p>—Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa +mère?</p> + +<p>—Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine, +c'est une française; elle est d'origine française: il y a +encore dans le Poitou des Barizel de très vieille et très +bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette famille +qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en +Amérique, que descend cette belle jeune fille.</p> + +<p>—Riches les Barizel?</p> + +<p>—On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; +mais je n'en sais rien. Si vous avez des prétentions à +la main de cette belle fille, ne tablez donc pas sur ce +que je vous dis; ces fortunes d'Amérique ressemblent +souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine, +c'est que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées +où elle va, dit-on, faire construire un hôtel.</p> + +<p>—Ça c'est quelque chose.</p> + +<p>—C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il +ne l'est pas, si on en voit jamais que le plan, ce n'est +rien. J'ai connu des gens qui, avec un terrain et un +plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient; +ont pendant de longues années fait croire à une fortune +qui n'existait pas et n'avait jamais existé.</p> + +<p>—C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à +sa fête.</p> + +<p>—Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille, +sans doute.</p> + +<p>—Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.</p> + +<p>—Il n'y a plus de blondes.</p> + +<p>—Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des +blondes châtain, des blondes cendré, il n'y a plus de +blondes pures, de ce blond de moissons mûries par le +soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond.</p> + +<p>—C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité +dans les cheveux.</p> + +<p>—Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs: +ainsi dans son front si pur, dans ses yeux naïfs, et son +regard limpide, dans sa bouche innocente, dans son +attitude modeste. Naïve, douce, modeste et admirablement +belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la +majesté, voilà une réunion qui est rare. Maintenant +a-t-elle cette sincérité dans le coeur et dans l'esprit? +Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou presque rien: et +sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne parle +que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé, +ce qui m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure +blonde, ces yeux bruns sous un sourcil pâle, ce teint +d'une blancheur veloutée, enfin c'est, comme disaient +nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment, +bien extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit +ans.</p> + +<p>—En a-t-elle même dix-sept?</p> + +<p>—La mère dit dix-huit.</p> + +<p>—On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en +débarrasser plus vite.</p> + +<p>—La mère est encore fort bien.</p> + +<p>—Un peu empâtée.</p> + +<p>—Une créole.</p> + +<p>—Est-elle créole?</p> + +<p>—Elle en a l'air.</p> + +<p>—Elle a même l'air plus que créole.</p> + +<p>—C'est peut-être une <i>octoroon</i>.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça, une <i>octoroon</i>?</p> + +<p>—C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse +arrivée à la huitième génération; chez elle le sang +noir a si bien disparu qu'il n'en reste plus trace, +même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa +main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.</p> + +<p>C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons +s'étaient fermés à Paris, était venue avec sa mère passer +la saison à Bade.</p> + +<p>Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à +Paris, car s'il est des gens qui passent partout inaperçus, +il en est d'autres qui ne peuvent faire un pas sans +provoquer le tapage et la curiosité.</p> + +<p>Cependant, leur installation fort modeste dans un +petit chalet des allées de Lichtenthal n'avait rien du +faste insolent de quelques étrangers qui semblent n'être +venus à Bade que pour y trouver le plaisir de dépenser +leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, +un homme et deux femmes; une calèche louée au mois; +il n'y avait certes pas là de quoi forcer l'attention; avec +cela un cercle de relations assez banal, une loge au +théâtre, une heure de station à la musique, une promenade +rapide dans les salons de la Conversation sans +jamais risquer un florin à la table de la roulette, tous +les matins la messe à l'église catholique, c'était tout.</p> + +<p>Il était impossible de mener une vie plus simple et +cependant...</p> + +<p>Cependant toutes les fois que madame de Barizel et +sa fille se montraient quelque part, il n'y avait plus +d'yeux que pour elles ou tout au moins pour Corysandre, +et instantanément c'était d'elles qu'on s'occupait.</p> + +<p>—Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les +journaux?</p> + +<p>—Notre temps est celui de la réclame; tout finit +par se placer avec des annonces bien faites et souvent +répétées: la mère s'entoure de journalistes.</p> + +<p>S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que +madame de Barizel recherchait les journalistes, au +moins était-ce vrai en partie et particulièrement pour +un correspondant de journaux français et américains +nommé Leplaquet.</p> + +<p>Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien +directeur d'un journal français à Bâton-Rouge, Leplaquet +était bien réellement le commensal de madame de +Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au +moins pour certaines affaires. On disait et il le racontait +lui-même, qu'il l'avait connue en Amérique, où il +avait été son ami et plus encore l'ami de M. de Barizel; +à propos de cette liaison ancienne il était même +plein d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il +contait volontiers, même sans qu'on les lui demandât, +et dans lesquelles la grosse fortune et la haute situation +de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur +et d'intrépidité, remplissaient toujours une place +considérable; en Amérique, où lui Leplaquet, était un +personnage, il n'avait connu que des personnages, et +parmi les plus élevés, son bon ami Barizel.</p> + +<p>Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient +généralement bien dites et avec une verve méridionale +qui s'imposait; mais on les eût peut-être mieux +accueillies et avec plus de confiance si le conteur avait +été plus sympathique. Malheureusement ce n'était +pas le cas de Leplaquet, qui, avec sa face plate, son +front bas, ses yeux fuyants, son air sombre, son attitude +hésitante, inspirait plutôt la défiance que la sympathie, +la répulsion que l'attraction.</p> + +<p>D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait +à les conter à tout propos et souvent hors de propos +leur nuisait aussi: on s'étonnait que cet homme qui, +ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât +si obstinément les occasions de dire du bien de la +seule madame de Barizel.</p> + +<p>De même on cherchait aussi pourquoi il déployait +tant de zèle à racoler des convives pour les dîners de +madame de Barizel.</p> + +<p>Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait, +ces convives, parmi les artistes, les musiciens, les +peintres, les sculpteurs, surtout parmi les journalistes, +ses confrères, français ou étrangers; il suffisait, qu'on +tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité par +lui chez madame de Barizel.</p> + +<p>Bien que des invitations de ce genre fussent assez +fréquentes à Bade, où plus d'une femme en vue employait +ses amis à l'enrôlement d'une petite cour composée +de gens qui avaient un nom, la persistance et +l'activité que Leplaquet apportait à ces enrôlements +étaient si grandes qu'elles ne pouvaient pas ne pas +provoquer un certain étonnement. C'était à croire +qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils +arrivaient et à leurs premiers pas dans Bade, il sautait +sur eux et les enveloppait.</p> + +<p>Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la +droite de la comtesse de Barizel, qui se montrait une +femme supérieure dans l'art de chatouiller la vanité +littéraire de son convive, dont la veille elle ne connaissait +même pas le nom, lui répétant avec une grâce +pleine de charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet; +et le surlendemain, au sortir du lit, de bonne +heure, encore sous l'influence des beaux yeux de +Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments +de la comtesse, il envoyait à son journal une +correspondance consacrée à la gloire des Barizel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Une maison hospitalière: comme l'était celle de +madame de Barizel devait s'ouvrir facilement pour le +prince Savine.</p> + +<p>En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine +n'eut qu'à attendre une visite de celui-ci à Bade pour +se faire présenter à la comtesse, et bientôt on le vit +partout aux côtés de la belle Corysandre.</p> + +<p>Ce ne fut qu'un cri:</p> + +<p>—Le prince Savine va épouser mademoiselle de +Barizel.</p> + +<p>C'était ce que Savine voulait. On parlait de lui, on +s'occupait de lui, lorsqu'il paraissait quelque part, il +avait la satisfaction enivrante pour sa vanité de voir +qu'il faisait sensation; il était revenu à ses beaux +jours, Otchakoff serait éclipsé.</p> + +<p>Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la +belle Corysandre, quel inépuisable sujet de conversation!</p> + +<p>Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais +il ne répondait pas.</p> + +<p>Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il +ce mari bienheureux?</p> + +<p>Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui +avaient assisté à ces explosions d'enthousiasme, et +cependant personne ne pouvait dire que Savine s'était +nettement et formellement prononcé à ce sujet.</p> + +<p>Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans +qu'un jour madame de Barizel ou même tout simplement +le premier venu pussent s'appuyer sur un fait +positif et précis pour soutenir qu'il avait voulu être le +mari de Corysandre, car il avait une peur effroyable +des responsabilités, quelles qu'elles fussent.</p> + +<p>Si ordinairement et en tout ce qui ne lui était pas +personnel, il n'avait que peu d'imagination, il se +montrait au contraire fort ingénieux et très fertile en +ressources, en inventions, en combinaisons pour tout +ce qui s'appliquait immédiatement à ses intérêts ou +devait les servir.</p> + +<p>Ce qu'il trouva ce fut une fête de nuit en pleine +forêt, avec bal et souper, organisée en l'honneur de +Corysandre. En choisissant un endroit pittoresque +qui ne fût pas trop éloigné de Bade, de façon qu'on +pût y arriver facilement, il était sûr à l'avance de voir +ses invitations recherchées avec empressement. Sans +doute la dépense qu'entraînerait cette fête serait +grosse, et c'était là pour lui une considération à peser; +mais, tout compte fait, elle ne lui coûterait pas plus +qu'une séance malheureuse, comme celles qu'il avait +eues en ces derniers temps à la table de trente-et-quarante, +et l'effet produit ne pouvait pas manquer +d'être considérable et retentissant. D'ailleurs il n'était +pas dans son intention de prodiguer ses invitations: +plus elles seraient rares, plus elles seraient précieuses, +et les malheureux qu'il ferait parleraient de lui autant +que les heureux,—ce qu'il voulait.</p> + +<p>Après avoir soigneusement étudié les environs de +Bade, l'emplacement qu'il adopta fut un petit plateau +boisé situé entre le vieux château et l'entassement de +roches sillonnées de crevasses qu'on appelle les +Rochers; il y avait là une clairière entourée de superbes +sapins au tronc et aux rameaux, recouverts +d'une mousse blanche, qui pendait çà et là en longs +fils, et dont le sol était à peu près uni, c'est-à -dire tout +à fait à souhait pour qu'on y pût danser et pour qu'on +y dressât les tentes sous lesquelles on servirait les +tables du souper.</p> + +<p>En moins de huit jours, tout fut organisé et Savine +eut la satisfaction de se voir poursuivi et assiégé de +demandes d'invitations.</p> + +<p>Quel chagrin, quel désespoir pour lui de refuser; +mais le nombre des invités avait été fixé à cent par +suite de l'impossibilité de dresser sur ce terrain tourmenté +des tentes assez grandes pour recevoir autant +de convives qu'il aurait désiré. Ce désespoir avait été +tel qu'il s'était décidé à porter le nombre de cent, à +cent cinquante; puis, devant les instances dont il avait +été accablé, et pour ne peiner personne, de cent cinquante +à deux cents.</p> + +<p>Mais s'il se donna le plaisir pour lui très doux de +refuser de hauts personnages qui ne pouvaient pas le +servir, par contre il n'eut garde de ne pas s'assurer la +présence des journalistes qui se trouvaient en ce moment +à Bade.</p> + +<p>En réalité c'était pour eux que la fête était donnée.</p> + +<p>Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant +cette fête il se partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetés +que pour elle et pour eux; pour tous ses +autres invités, affectant une morgue hautaine.</p> + +<p>Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, +l'entourant, l'enveloppant, ne la quittant +presque pas, de façon à bien marquer l'admiration et +l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les journalistes, +au contraire, il se tenait sur la réserve et c'était +seulement quand il croyait n'être pas vu ou entendu +qu'il leur témoignait sa bienveillance, prenant toutes +les précautions pour qu'on ne pût pas supposer qu'il +était en relations suivies avec ces gens-là .</p> + +<p>—Comment trouvez-vous cette petite fête?</p> + +<p>—Admirable.</p> + +<p>—Vous en direz quelques mots?</p> + +<p>—C'est-à -dire que je lui consacrerai mon prochain +article tout entier.</p> + +<p>—Avec discrétion, n'est-ce pas? C'est un service, +que je vous demande; si vous pouvez ne pas parler de +moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de tout ce qui ressemble +à la réclame.</p> + +<p>—Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire +de cette fête.</p> + +<p>—Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: +je comprends qu'un sujet d'article est chose +précieuse, et je ne veux pas vous priver de celui-là ; +seulement je vous prie d'observer une certaine réserve +en tout ce qui me touche personnellement, ou +mieux, vous voyez que j'agis avec vous en toute franchise, +je vous prie si vous n'envoyez pas votre article +tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>—Comme cela je serai responsable de ce que vous +aurez dit et je ne pourrai avoir pour votre obligeance +et votre sympathie que des sentiments de reconnaissance. +A demain, n'est-ce pas?</p> + +<p>Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'échelonner +pour que ceux qui devaient trompéter son nom +ne se trouvassent point nez à nez, il entendit la lecture +des différents articles qui allaient chanter sa +gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent +de sa part des éloges sans fin.</p> + +<p>—Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! +C'est une perle, cet article, je n'ai jamais rien lu +d'aussi joli, et quelle délicatesse de touche, quelle +grâce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous permettez, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Comment donc.</p> + +<p>—C'est une prière que je veux dire: la réserve que +je vous avais demandée, vous ne l'avez peut-être pas +observée aussi complète que j'aurais voulu, mais +passons; ce que je désire, ce n'est pas une suppression, +c'est une addition: je serais bien aise que +vous glissiez un mot sur mon titre et sur le rang que +j'occupe dans la noblesse russe; il y a tant de +princes russes d'une noblesse douteuse,—ce n'est +pas positivement pour Otchakoff que je dis cela,—je +ne voudrais pas que le public français, mal instruit +de ces choses, me confondît avec ces gens-là ; voulez-vous?</p> + +<p>—Avec plaisir.</p> + +<p>—Alors je vais vous donner des renseignements... +authentiques.</p> + +<p>Avec le second les éloges reprirent:</p> + +<p>—Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!</p> + +<p>Il ne présenta aussi qu'une observation, «non +pour demander une suppression, mais pour indiquer +une addition qui lui serait agréable».</p> + +<p>—Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a +tant de fortunes russes peu solides que je ne voudrais +pas qu'on confondît la mienne avec celles-là , et qu'on +crût que parce que je donne des fêtes je me livre à des +prodigalités et à des folies; si vous le désirez je vais +vous donner des renseignements... authentiques. Pour +ma noblesse, il est inutile d'en rien dire, elle est, +grâce à Dieu, bien connue.</p> + +<p>Avec le troisième, il commença aussi par des éloges +et ce ne fut qu'après avoir épuisé toute sa collection +d'adjectifs qu'il demanda une petite addition, non pour +parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles étaient, +grâce à Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelât +son duel avec le comte de San-Estevan et pour qu'on +glissât un mot discret sur la fermeté et le courage +qu'il avait montrés en cette circonstance.</p> + +<p>Avec le quatrième, l'addition ne dut porter ni sur la +noblesse, ni sur la fortune, ni sur son courage, toutes +choses qui, grâce à Dieu, étaient de notoriété publique, +mais sur sa générosité; parce qu'il donnait +des fêtes qui lui coûtaient fort cher, il ne voulait pas +qu'on crût qu'il ne pensait pas aux malheureux.</p> + +<p>Otchakoff était battu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine +avec la belle Corysandre sans que ce bruit arrivât +aux oreilles de la personne qui justement avait le plus +grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la maîtresse +du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait +dans une pièce en vogue, et aussi parce que son amant +n'avait pas voulu l'emmener avec lui.</p> + +<p>Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre +que ce mariage fût possible: Savine ne se marierait +que quand il serait impotent, et ce serait pour +avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait la +sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de +belles promesses, que naturellement il ne tiendrait +pas. Quant à penser qu'il était pris par l'amour et la +passion, cette idée était pour elle si drôle et si invraisemblable +qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine +amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux +éclats.</p> + +<p>Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle +accueillit la première fois cette nouvelle, quand une de +ses bonnes amies vint la lui annoncer hypocritement +avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste +satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre +femme qui n'a pas eu en ce monde la chance à laquelle +elle avait droit, à voir enfin abaissée une de celles qui +lui ont volé sa part de bonheur.</p> + +<p>Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre +et de lire le même mot sans cesse répété, «le +mariage du prince Savine avec mademoiselle de Barizel», +elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi persistant +ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur +quelque chose de sérieux.</p> + +<p>La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire.</p> + +<p>Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de +maîtresse de Son Excellence le prince Vladimir Savine; +elle le savait mieux que personne, et depuis +longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages +auxquels elle tenait assez fortement pour tout +supporter. Et il y avait des femmes qui l'enviaient! Si +elles savaient de quel prix, de quels dégoûts, de +de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son +luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son +hôtel des Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la +surface brillante de ce qui s'étalait insolemment en +public; elle seule connaissait le fond des choses, le +bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle +seule connaissait la cravache qui plus d'une fois avait +bleui sa peau.</p> + +<p>Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle +trouva que la seule personne qu'elle pouvait charger +de cette enquête délicate était son père.</p> + +<p>Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées, +elle avait été obligée de se séparer de sa famille, +Savine n'étant pas homme à supporter une communauté +que le duc de Naurouse et Poupardin avaient +bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse +le droit d'avoir un père et une mère, pas plus +qu'il ne lui reconnaissait celui d'avoir d'autres amants +elle devait être à lui, entièrement à sa disposition, +sans distraction du matin au soir et du soir au matin; +s'il permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce +qu'il était flatté dans sa vanité de l'entendre applaudir +et de lire son nom en vedette sur les colonnes du boulevard +ou dans les réclames des journaux. C'était une +grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait +une du même genre en exposant ses trotteurs dans +les concours hippiques. Qui aurait osé dire qu'il +n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa +fortune!</p> + +<p>Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et +madame Houssu avaient loué un logement dans la +rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué son +commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements +intimes et de surveillances discrètes.» +Une circulaire qu'il avait largement répandue expliquait +ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces +surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage +au profit des jaloux: maris, femmes, maîtresses, +qui voulaient savoir s'ils étaient trompés et +comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment, +car M. Houssu, qui avait des formes et de la +tenue, aimait le beau style aussi bien que les belles +manières. Peut-être, dans un autre quartier, ce beau +style qui mettait toutes choses en termes galants +eût-il nui à son industrie; mais sa clientèle se composait, +pour la meilleure part, de cuisinières qui fréquentaient +le marché de la Madeleine, de femmes de +chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin +d'apprendre ce que faisaient leurs amis aux heures +où elles ne pouvaient par les voir, et tout ce monde +trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que +bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles +des tireuses de cartes et des chiromanciens, auxquels +ils avaient foi. D'ailleurs, quand on avait été une fois +en relations avec M. Houssu, on retournait le voir +volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, +la façon dont il jetait sa croix d'honneur au +nez de ses clients en avançant l'épaule gauche, qu'il +faisait bomber, inspiraient la confiance.</p> + +<p>Maintenant que Raphaëlle était séparée de son +père et de sa mère, elle ne pouvait plus, comme au +temps où elle était la maîtresse du duc de Naurouse, +entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de +liberté et s'installer en caraco au coin du poêle pour +voir sauter le foie ou mijoter le marc de café; mais +toutes les fois que cela lui était possible elle se sauvait +de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir déjeuner +dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; +c'était avec joie qu'elle échappait aux valets à la tenue +correcte, aux sourires insolents et railleurs, que son +amant lui faisait choisir par son intendant, et qu'elle +venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait +le déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre +son père et sa mère et quelques amis de ses jours +d'enfance, elle redevenait elle-même, reprenant ses +habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage d'autrefois, +qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à +ceux de l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position +présente.</p> + +<p>Décidée à charger son père d'une surveillance intime +auprès de Savine, elle vint un matin rue de l'Arcade +à l'heure du déjeuner, arrivant comme à l'ordinaire +les bras pleins et les poches bourrées de +provisions de toutes sortes liquides et solides.</p> + +<p>Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque +ses clients lui en laissaient le temps, de faire lui-même +sa cuisine, ne trouvant bon que ce qu'il avait +préparé de sa main.</p> + +<p>Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de +chemise, occupé à couper du lard en petits morceaux.</p> + +<p>—Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh +bien, je vais te faire une omelette au lard dont tu me +diras des nouvelles; mais qu'est-ce que tu nous +apportes de bon?</p> + +<p>Abandonnant son lard, il passa l'inspection des +provisions que Raphaëlle venait de poser sur sa table.</p> + +<p>—Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui +change ma stratégie culinaire, c'est un renfort qui arrive +à un général au moment de livrer bataille; je vais +mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette, +tu vas voir ça;—il développa deux bouteilles;—<i>vermouth, +vieux rhum</i>, fameuse idée, tu es une bonne +fille, tu penses à tes parents, c'est bien, c'est très bien: +si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça nous +ouvrirait l'appétit.</p> + +<p>Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher +la bouteille de vermouth.</p> + +<p>—Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe.</p> + +<p>—Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.</p> + +<p>—Eh bien, on va aller en chercher.</p> + +<p>Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle +la tendit à sa mère qui essuyait la vaisselle mélancoliquement +dans un coin.</p> + +<p>Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en +verre blanc, elle sortit pendant que Raphaëlle défaisant +son chapeau et sa robe—une robe de Worth,—les +accrochait à un clou, entre deux casseroles.</p> + +<p>—C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit +M. Moussu, il fait chaud.</p> + +<p>Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la +fiole.</p> + +<p>—Et l'absinthe? demanda Raphaëlle.</p> + +<p>—J'ai envoyé la fille de la concierge.</p> + +<p>—Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria +Raphaëlle.</p> + +<p>—Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des +jugements aventureux sur cette enfant, à son âge...</p> + +<p>—Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant!</p> + +<p>Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette +fut vite cuite; le temps de boire les trois verres +d'absinthe, et l'on put se mettre à table: M. Houssu +au milieu, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux +coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame +Houssu, correctement habillée; à sa gauche, +Raphaëlle, imitant le débraillé paternel et ayant pour +tout costume sa chemise et un jupon blanc.</p> + +<p>M. Houssu commença par servir sa fille avec un air +triomphant.</p> + +<p>—Goûte-moi ça, dit-il, est-ce moelleux, est-ce +soufflé? Tu as eu une fameuse idée de venir déjeuner +avec nous.</p> + +<p>—J'ai à te parler.</p> + +<p>—Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je +t'écouterai.</p> + +<p>—Tu as lu ce que les journaux disent du prince?</p> + +<p>—Qu'il allait épouser une jeune Américaine.</p> + +<p>—Il n'y a pas de fumée sans feu; en tout cas l'affaire +mérite d'être éclaircie et je compte sur toi pour +ça. Tu vas partir pour Bade et m'organiser une surveillance +intime, comme tu dis dans tes circulaires, +autour du prince Savine et de madame de Barizel, +cette Américaine.</p> + +<p>—Moi! ton père!</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—C'est à ton père que tu fais une pareille proposition!</p> + +<p>—A qui veux-tu que je la fasse?</p> + +<p>Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers +elle en jetant son épaule gauche en avant par le geste +qui lui était familier lorsqu'il voulait mettre sa décoration +sous les yeux d'un client qu'il fallait éblouir.</p> + +<p>—Tu ne parlerais pas ainsi, s'écria-t-il en frappant +sa chemise de sa large main velue, si le signe de l'honneur +brillait sur cette poitrine.</p> + +<p>—Puisqu'il n'y brille pas, écoute-moi et ne dis pas +de bêtises. On raconte que Savine va se marier. S'il +est quelqu'un que cela intéresse, c'est moi, n'est-ce +pas?</p> + +<p>M. Houssu toussa sans répondre.</p> + +<p>—Dans ces conditions, continua Raphaëlle, il faut +que je sache à quoi m'en tenir, et comme je ne peux +pas aller à Bade voir par moi-même comment les +choses se passent, je te demande de me remplacer.</p> + +<p>—Moi, l'auteur de tes jours?</p> + +<p>—Encore, s'écria Raphaëlle, impatientée, tu m'agaces +à la fin en nous la faisant à la paternité. En +voilà -t-il pas, en vérité, un fameux père qui abandonne +sa fille pendant vingt ans, c'est-à -dire quand +elle avait besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que +quand elle commence à sortir de la misère, c'est-à -dire +quand il voit qu'il peut avoir besoin d'elle et +qu'elle est en état de l'obliger.</p> + +<p>M. Houssu s'arrêta de manger, et, repoussant son +assiette, il se croisa les bras avec dignité.</p> + +<p>—Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ça, +s'écria-t-il, c'est bas; nous aurions mangé notre +omelette, ta mère et moi, tranquillement, amicalement, +comme mari et femme; nous n'avions pas besoin +de tes cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais +maintenant une seule bouchée de ton jambon, elle +m'étoufferait.</p> + +<p>Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de +jambon; puis, après les avoir poussés sur le bord de +son assiette, il se mit à manger les oeufs stoïquement, +sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas +soutenir sa fille comme elle en avait envie, de peur +de fâcher ce bel homme, qu'elle s'imaginait avoir reconquis +depuis qu'il l'avait épousée.</p> + +<p>Pendant quelques minutes le silence ne fut troublé +que par le bruit des couteaux et des fourchettes, car +cette altercation qui venait de s'élever entre le père et +la fille ne les empêchait ni l'un ni l'autre de manger.</p> + +<p>La première, Raphaëlle, reprit la parole:</p> + +<p>—Allons, père Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, +tout ça c'est des bêtises; ne laisse pas ton jambon refroidir, +il ne vaudrait plus rien; mange-le en m'écoutant +et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention de +te rien reprocher.</p> + +<p>—Si c'est ainsi...</p> + +<p>—Puisque je te le dis.</p> + +<p>Ramenant vivement les tranches de jambon dans +son assiette, il en plia une en deux et la porta à sa +bouche.</p> + +<p>—Je reprends maintenant mon affaire, continua +Raphaëlle. En voyant que l'on persistait à parler du +mariage de Savine avec cette Américaine, j'ai pensé +que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il +y avait de vrai là -dedans. Personne ne peut faire cela +mieux que toi. Est-ce que ça ne rentre pas dans ton +métier? Que la scène se passe à Bade ou à Paris, c'est +la même chose; seulement, tu auras peut-être plus +de mal là -bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à +Paris, où tu es chez toi.</p> + +<p>—Ça c'est sûr.</p> + +<p>—Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être +ceux de Paris. Cela ne serait pas juste.</p> + +<p>Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. +Il parut ne pas remarquer ce regard, qui était +plutôt une affirmation qu'une interrogation, et il continua +de manger.</p> + +<p>—Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle, +je n'ai pas à te l'indiquer, c'est ton métier et il me +semble qu'il est plus facile d'observer un homme +comme Savine, qui vit au grand jour, en représentation, +comme si le monde était un théâtre sur lequel il +doit se faire applaudir, que de suivre à la piste une +femme qui se cache de son mari ou une maîtresse qui +se défie de ses amants.</p> + +<p>—On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement.</p> + +<p>—Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, +c'est de savoir si véritablement Savine est amoureux +de mademoiselle de Barizel, ce qui, je te le dis à +l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage, +ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de +cette jeune fille, qu'on dit magnifique, précisément +parce qu'elle est magnifique et parce que d'autres +s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, +mais pour le cas seulement où le prince te paraîtrait +pris, c'est de savoir ce que sont ces deux femmes; +la fille et la mère; si ce sont vraiment des honnêtes +femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des +aventurières qui visent la grosse fortune de Savine. +Sur ces deux points: Savine amoureux et madame de +Barizel honnête ou aventurière, il me faut des renseignements +certains; n'épargne donc rien, je suis +décidée à payer le prix.</p> + +<p>De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses +dernières paroles de façon à les bien enfoncer.</p> + +<p>Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, +n'ouvrant la bouche que pour manger, ce qu'il +faisait consciencieusement avec un bruit de mâchoires +régulier comme le tic tac d'un moulin.</p> + +<p>—Si tu m'avais parlé ainsi tout d'abord j'aurais +compris; tandis que j'ai été suffoqué, indigné, tu sais, +moi, quand il s'agit de l'honneur; le sang ne me fait +qu'un tour et je m'emporte; quand on a été soldat, +vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me +faisais ou plutôt que je m'imaginais que tu me faisais +n'était pas de celles qu'écoute froidement un soldat, +un légionnaire.</p> + +<p>Il se frappa la poitrine, qui résonna comme un +coffre.</p> + +<p>—Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua +M. Houssu, si le prince Savine ne poursuit pas +un mariage, je suis ton homme, car tu as des droits à +faire valoir.</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Et quel autre qu'un père peut mieux les défendre? +Puisque l'occasion se présente, je ne suis pas fâché +de m'expliquer une bonne fois pour toutes sur ta +liaison avec le prince Savine. Si j'ai toléré cette liaison, +c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine +liberté à une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours +cru à la parfaite innocence de cette liaison, ce +qui est bien naturel entre une femme comme toi et un +homme comme lui.</p> + +<p>—Tout ce qu'il y a de plus naturel.</p> + +<p>—Eh bien! ton père te tend la main.</p> + +<p>Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un +geste de théâtre.</p> + +<p>—Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empêcher +ce mariage avec cette Américaine; il saura +aider le tien; il saura même... s'il le faut... l'exiger.</p> + +<p>—Contente-toi d'empêcher celui de mademoiselle +de Barizel, s'il est vrai qu'il doive se faire.</p> + +<p>—Là -dessus je ne prendrai conseil que de ma +conscience de père.</p> + +<p>—Quand peux-tu partir?</p> + +<p>—Tout de suite, si tu veux.</p> + +<p>Mais il se reprit:</p> + +<p>—Demain, après-demain, dans quelques jours.</p> + +<p>—Pourquoi pas ce soir?</p> + +<p>—Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais +avec toi il ne faut pas de fausse honte et j'aime mieux +te dire qu'avant de partir, il me faut réunir les fonds +nécessaires, non seulement à mon voyage, mais encore +à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me +faudra peut-être payer cher.</p> + +<p>—Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: +le voyage et les indiscrétions, c'est moi qui les +paye.</p> + +<p>—Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous.</p> + +<p>Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant +fouillé dans la poche, elle en tira un petit paquet de +billets de banque qu'elle remit à . M. Houssu.</p> + +<p>Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta.</p> + +<p>—Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain, +me mettre en chasse.</p> + +<p>—Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein!</p> + +<p>—Jouer l'argent de mon enfant!</p> + +<p>—Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous +fassions un bésigue.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès +le lendemain; cependant huit jours s'écoulèrent sans +nouvelles.</p> + +<p>—Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour +acheter les indiscrétions de l'entourage de madame de +Barizel.</p> + +<p>Elle connaissait son père et savait quel cas on devait +faire de ses nobles paroles sur l'honneur et le sentiment +paternel: pendant trente ans M. Houssu n'avait +eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il +subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un +jour, ayant eu l'heureuse chance d'être décoré, il +s'était tout à coup imaginé qu'il devait mettre un certain +accord sinon entre sa vie, au moins entre son +langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie +qu'il avait adoptée sur l'honneur (dont il se +croyait le représentant sur la terre), le devoir, la +délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait +de nom mais sans avoir des idées bien précises +sur ce qu'ils pouvaient être; de là aussi son parti pris +de paraître ignorer la situation vraie de sa fille et de +tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux autres +par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre +que sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées: +n'était-elle pas artiste et ne sait-on pas que +les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de plus naturel +qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des +bijoux: n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de +cadeaux? Chacun applaudit à sa manière, celui-ci les +mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré cette +attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était +pas moins toujours l'homme d'autrefois, c'est-à -dire +parfaitement capable «de jouer l'argent de son enfant», +comme autrefois il jouait et dépensait l'argent +«de celles qu'il aimait».</p> + +<p>Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il +n'avait eu garde de ne pas le faire dès son arrivée, il +avait néanmoins obtenu certaines indiscrétions sur la +famille Barizel et le prince Savine; seulement, au lieu +de les obtenir rapidement en les payant, il avait été +obligé, une fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de +manoeuvrer avec lenteur et de remplacer par de l'adresse +l'argent qu'il n'avait plus; de sorte que ç'avait +été après toute une semaine d'attente qu'elle avait +reçu la lettre promise, une longue lettre en belle +écriture moulée, épaisse et carrée, qu'il avait apprise +au régiment et qui lui avait valu la faveur de son +major pendant son service.</p> + +<p>«Ma chère fille,</p> + +<p>«Misère et compagnie.</p> + +<p>«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de +sa fille.</p> + +<p>«Une pareille découverte vaut bien les quelques +jours d'attente que j'ai eu le chagrin de t'imposer +malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras pas +d'un retard causé uniquement par les difficultés de +ma tâche.</p> + +<p>«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole; +difficile avec les Américaines, difficile avec le prince.</p> + +<p>«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne +puisse pas encore répondre d'une façon précise à ta +question:—Est-il amoureux? Veut-il se marier?</p> + +<p>«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner +encore cette réponse; mais puisque tu connais le +personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder +dans son jeu pour le deviner.</p> + +<p>«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si +long sur les Américaines et si peu sur le prince?</p> + +<p>«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là -dessus, +mais un père ne doit pas avoir de secrets +pour son enfant: le fond du métier, c'est de savoir +faire causer les domestiques; sans doute il ne faut +pas accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, +ni en bien ni en mal; en bien, parce qu'ils peuvent +vouloir faire mousser leurs maîtres (ce qui est rare); +en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir, +sans esprit de justice (ce qui est fréquent); mais +enfin en se tenant sur ses gardes, on peut avec eux +serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait causer les +domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu +employer le même système avec ceux du prince, qui +me connaissent; de là cette diversité dans mes renseignements. +Il est bien évident, n'est-ce pas, que +je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du +prince, qui auraient été surpris de mes questions et +qui auraient pu bavarder, qui auraient sûrement +»»qui ne me connaissant pas, n'ont point +pensé à se tenir en défiance et sont tombés dans +tous les traquenards que j'ai eu l'idée de leur tendre.</p> + +<p>«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela +n'a pas d'intérêt pour toi; cependant, je dois te dire, +pour que tu comprennes le mérite que j'ai eu à +cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse. +Ce qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les +résultats de ces causeries? Les voici:</p> + +<p>«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize +ou dix-sept ans, la belle Corysandre, ce n'est point +une vieille femme: c'est au contraire, une personne +très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse +et qui présentement est encore assez bien pour +avoir trois amants (je ne parle que de ceux qui sont +en pied), deux que tu connais parfaitement: le +financier Dayelle et le banquier Avizard, et un +troisième que tu as peut-être vu ou dont tu as peut-être +entendu parler, un correspondant de journaux +nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de +ces trois hommes si différents? Cela je n'en sais +rien et ce serait à creuser, mais ce qu'il y a de certain +c'est que tous les trois l'aiment au point de ne +pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les +autres; Dayelle qui, il y a quelques années, était +en guerre avec Avizard, est maintenant au mieux +avec lui et tous les deux mettent leur influence et +leurs relations, peut-être même leur bourse au service +de Leplaquet; et il y a des braves gens qui s'imaginent +que quand plusieurs hommes aiment la même +femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au +contraire, qu'ils sont, compères, associés le plus +souvent, au moins quand la femme est habile. Et justement +madame de Barizel est une maîtresse femme. +De ces trois amants en titre, il y en a deux qui veulent +l'épouser, Avizard et Leplaquet, et ceux-là elle les +fait patienter en leur disant qu'elle ne peut devenir +leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il +y en a un troisième qu'elle veut elle-même épouser, +Dayelle, qui, veuf, père d'un fils en âge de prendre +femme, n'est point porté au mariage, mais qu'elle +espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage +qui éblouira Dayelle, orgueilleux comme +un dindon (qu'il n'est pas pour le reste) de son +grand nom, de sa grande situation dans le monde; +beau-père du prince...</p> + +<p>«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent +et combien un mariage avec notre prince les +arrangerait?</p> + +<p>«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame +de Barizel, c'est que tous ceux qui l'entourent ont +intérêt à ce que ce mariage se fasse: Dayelle pour +avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement +le scie à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour +ma fille, c'est à cause de ma fille.» Avizard et Leplaquet +pour épouser madame de Barizel; de sorte +que, non seulement madame de Barizel et sa fille, +la belle Corysandre, poursuivent ce mariage, mais +encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et d'autres +encore peut-être que je ne connais pas y poussent +de toutes leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant +dans le jeu de madame de Barizel leur influence +et leurs relations, Leplaquet en apportant dans l'association +un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité +de moyens qui paraissent très remarquables.</p> + +<p>«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa +fille telle que je la démêle au milieu de tous les +renseignements, souvent contradictoires, que je +suis parvenu à réunir depuis que je suis ici.</p> + +<p>«Tu vois qu'elle est redoutable.</p> + +<p>«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:</p> + +<p>«1° La détresse d'argent des Américaines;</p> + +<p>«2° La beauté de la jeune fille.</p> + +<p>«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient +qu'à ceux qui sont aux abois, parce qu'ils risquent +tout. Eh bien! c'est là justement le cas de madame de +Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que +les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je +te dis là , mais ce n'est pas les apparences qu'il faut +croire: on parle d'un terrain à Paris sur lequel +madame de Barizel va faire construire un hôtel +magnifique, on parle de grosses sommes déposées +chez Dayelle et Avizard, on parle d'une fortune +considérable en Amérique; mais tout cela est +propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients, +avec largesse pour ce qui doit frapper les +yeux, avec une avarice dans tout ce qui est caché, +dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois +le plus pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si +longue, j'entrerais à ce sujet dans des détails caractéristiques +que je réserve pour te les conter: tu +verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages +qui éblouissent le monde; vrai, c'est +curieux et amusant; ça nous venge, nous autres, +gens d'honneur.</p> + +<p>«En te disant que la beauté de mademoiselle de +Barizel est merveilleuse, ce n'est pas de l'exagération; +il faut la voir pour admettre qu'une créature +humaine peut être aussi admirablement belle. Il est +vrai, et je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air +très intelligent, on prétend même qu'elle est un peu +bête; mais enfin la beauté reste, éblouissante; c'est +un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat +Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de +Barizel, ses relations, sa détresse d'argent, la beauté +de sa fille font qu'un mariage avec le prince Savine +paraît avoir bien des chances pour lui?</p> + +<p>«Le prince veut-il ce mariage?</p> + +<p>«Toute la question est là , et je t'ai dit que je ne +pouvais pas la résoudre; mais ne le voulût-il pas, il +me semble qu'on peut croire qu'il sera amené un +jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de +bonne volonté: il doit être bien difficile de résister +à des femmes dangereuses comme celles-là , la +mère pour son habileté, la fille pour sa beauté.</p> + +<p>«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte +pas, ce qui est un indice grave.</p> + +<p>«Pour le soustraire à cette influence qui menace +de l'envelopper, il faudrait qu'on lui fît connaître +ces deux femmes. Mais comment? je n'ai pas des +faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à +les lui crever. Depuis qu'elles sont en France, elles +s'observent d'autant mieux qu'elles n'y sont venues +que pour faire, l'une et l'autre, un grand mariage. +Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête, +à Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là +où s'est écoulée la jeunesse de madame de Barizel; +c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le peu +que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à +déterrer.</p> + +<p>«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, +combiner, se donner un mal de galérien et pour pas +grand'chose.</p> + +<p>«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve +serré de plus en plus.</p> + +<p>«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi +les moyens de faire quelque chose, car je suis au +bout de mes ressources. C'est étonnant comme l'argent +file.</p> + +<p>Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux +et dévoué.</p> + +<p>«Houssu.»</p> + +<p>A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une +dépêche télégraphique qui ne contenait que deux +mots:</p> + +<p>«Reviens immédiatement.»</p> + +<p>M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le +samedi matin il s'embarquait au Havre sur le transatlantique +en partance pour New-York. Raphaëlle avait +jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique +déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son +prince.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Le jour même où la ville de Bade avait le malheur +de perdre M. Houssu, rappelé par sa fille, elle recevait +un hôte dont le <i>Badeblatt</i> annonçait l'arrivée en +ces termes:</p> + +<p>«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités +les plus en vue du grand monde parisien: M. le +duc de Naurouse, qui revient d'un long voyage autour +du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc +de Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il +compte, nous dit-on, faire un séjour d'un mois ou deux +et se reposer des fatigues de ses voyages. Tout +donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera +un des chevaux engagés dans notre grand steeple-chase +qui s'annonce comme devant jeter cette année +un éclat plus vif encore que les années précédentes, +aussi bien par le nombre et le mérite des concurrents, +que par la réputation des gentlemen qui doivent les +monter.»</p> + +<p>Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement +pour le grand steeple-chase d'Iffetzheim +dont on était loin encore, et auquel le duc de Naurouse +ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres +parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de +retour de son voyage autour du monde et il était vrai +aussi qu'à peine débarqué à Trieste il était monté en +wagon pour venir directement à Bade, au lieu de rentrer +en France.</p> + +<p>Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir +ce qui s'était passé en son absence, un peu mieux et +d'une façon plus détaillée et plus précise que les quelques +lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui apprendre.</p> + +<p>Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ?</p> + +<p>A cette question, qu'il s'était si souvent posée et +avec tant d'émotion pendant les longues heures mélancoliques +de la traversée, en restant appuyé sur le +plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à +suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons +sans bornes, il n''avait jamais eu d'autres réponses +que celles qu'il se donnait lui-même en arrangeant les +combinaisons de son imagination surexcitée, c'est-à -dire +rien que le rêve.</p> + +<p>Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris, +lui avait promis de le tenir exactement au courant de +ce qui se passerait.</p> + +<p>Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait +aller à New-York, et c'était à New-York que Harly +devait lui écrire, tandis que c'était à Rio-Janeiro qu'il +avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait +employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: +mais la hâte qu'il avait mise à expédier des +dépêches de tous les côtés avait embrouillé les choses: +les lettres n'étaient point arrivées en temps là où il +devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient +égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié +de celles qui lui avaient été écrites. Celles qui étaient +adressées à New-York avaient été le chercher à Rio-Janeiro; +celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne l'avaient +pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama +n'étaient pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il +avait fait venir à Singapore, étaient en retard lorsque +le vapeur qui le portait avait passé le détroit; et ainsi +de suite jusqu'à Alexandrie.</p> + +<p>De tout cela il était résulté une conversation à bâtons +rompus et tellement embrouillée qu'elle était à +peu près inintelligible.</p> + +<p>Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté +leur séparation? L'aimait-elle toujours? Avait-elle un +nouvel amant? S'était-elle consolée?</p> + +<p>Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et, +le voyage avait achevé le désenchantement qui avait +commencé avant son départ.</p> + +<p>Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait +point été pour lui la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était +près d'elle cependant, par elle qu'il avait eu quelques +journées de bonheur.</p> + +<p>Et comment l'en avait-il payée?</p> + +<p>Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans +tout, avait-elle pu envisager froidement les choses? +N'en était-elle pas encore au moment où, sur la jetée +du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le <i>Rosario</i> +elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans +un mouvement où il y avait autant de colère que de +douleur?</p> + +<p>Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait +voulu passer par Bade, où il avait chance de rencontrer +quelqu'un de son monde et de le faire parler sans +l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point +des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui +écrire exactement quelle était la situation vraie et +alors il saurait ce qu'il devait faire: rentrer à Paris où +rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt qu'un autre, +ou bien aller passer quelques mois dans son château +de Varages ou dans celui de Naurouse.</p> + +<p>A peine installé à l'hôtel, dans un appartement +assez modeste, son premier soin fut de demander +les derniers numéro, du <i>Badeblatt</i> et de chercher +sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses +amis qui étaient arrivés à Bade en ces derniers temps.</p> + +<p>Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, +mais il ne s'y arrêta point, aimant mieux s'adresser à +un ami avec lequel il n'aurait point à se tenir sur ses +gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant +un juge d'instruction.</p> + +<p>Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il +fallut bien qu'il revînt à Savine, sous peine d'attendre +que le hasard amenât à Bade quelqu'un qu'il pourrait +interroger librement.</p> + +<p>Ne voulant point attendre, il se rendit au <i>Graben</i>, +se promettant de veiller sur son impatience. +Mais Savine n'était point chez lui; il était à la <i>Conversation</i> +occupé à essayer de faire triompher la morale +publique à la table de trente-et-quarante en opérant +d'après les combinaisons inexorables du marquis de +Mantailles.</p> + +<p>Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation +c'était l'heure où la musique jouait sous le kiosque qui +s'élève devant la maison de Conversation. Autour de +ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur des +chaises ou se promenant lentement, se pressait en une +élégante cohue un public nombreux qui réunissait à +peu près toutes les nationalités des deux mondes, +mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher +par la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, +les femmes à Paris.</p> + +<p>Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société +cosmopolite qu'on rencontre dans toutes les villes +d'eaux à la mode pour le regarder avec curiosité et +l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde +n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, +quoiqu'il ne promenât sur cette assemblée qu'un +regard nonchalant et indifférent, ses yeux furent tout à +coup irrésistiblement attirés et retenus par la beauté +d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le +frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. +Alors il la regarda longuement: elle paraissait avoir +dix-sept ou dix-huit ans; elle était blonde, avec des +yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et soyeux; +l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; +elle était de grande taille et se tenait noblement, dans +une attitude modeste cependant et qui n'avait rien d'apprêté, +naturelle au contraire et gracieuse; près d'elle +était assise une femme jeune encore, sa mère sans +doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût +entre elles aucune ressemblance, la mère ayant l'air +aussi dur que la fille l'avait doux.</p> + +<p>Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé +devant elles en admiration, il continua d'avancer, se +promettant de revenir sur ses pas et de repasser devant +elles: il chercherait Savine plus tard; il était sorti +de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout +triste et morne, se demandant ce que ces gens qu'il +rencontrait pouvaient bien faire dans un trou comme +Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie s'était faite +en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le ciel, +de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; +cette verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux +yeux qu'à l'esprit, ce paysage entouré de montagnes +aux sommets sombres était charmant; cette chaude +journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade +était le plus gracieux de la terre; il était heureux de se +retrouver au milieu de ce monde; comme les yeux de +ces femmes, c'est-à -dire de cette jeune fille ressemblaient +peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis +qu'il avait vus dans son voyage.</p> + +<p>C'était tout en marchant sans rien regarder autour +de lui qu'il suivait l'éveil de ces sensations; il allait +arriver au bout de sa promenade et revenir sur ses +pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le +frappa:</p> + +<p>—Roger!</p> + +<p>Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait +résonné dans son coeur, était partie.</p> + +<p>La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point +trompé: c'était elle; c'était madame d'Arvernes, qui +l'appelait; le dernier mot qu'elle avait crié lorsqu'ils +s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle prononçait +après une si longue absence, comme si toujours, +depuis qu'il s'était éloigné emporté par le <i>Rosario</i>, elle +l'avait répété. Cet appel le remua, et durant quelques +secondes il resta abasourdi.</p> + +<p>Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là , le regardant, +penchée en avant, à demi soulevée sur sa chaise. +Il alla à elle, sans bien voir quelle était l'expression +vraie de ce visage ému.</p> + +<p>Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:</p> + +<p>—Vous ici!</p> + +<p>—J'arrive.</p> + +<p>—Et moi aussi. Quel bonheur!</p> + +<p>Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il +restait incliné vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni +parler.</p> + +<p>Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit, +tant avait été vif l'élan de leur abord; des centaines +d'yeux les examinaient avidement et déjà les +oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils +allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience +de ce qui se passait, et bien que par principe et par +habitude elle ne prit jamais souci de ceux qui l'entouraient, +elle jugea que ce n'était pas le moment de se +donner en spectacle.</p> + +<p>—Votre bras? dit-elle à Roger.</p> + +<p>En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre +sa réponse, elle lui avait pris le bras.</p> + +<p>Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux +désappointés.</p> + +<p>Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre, +elle s'appuyant doucement sur lui en le pressant contre +elle, ce qui était loin de lui rendre le calme.</p> + +<p>Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle +prit la parole: se haussant vers lui, mais sans le regarder, +elle murmura:</p> + +<p>—<i>Carino, Carino</i>, enfin je te revois!</p> + +<p>Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant +où allait aboutir cet entretien commencé sur ce +ton. Ce qu'il avait redouté se réalisait-il donc? L'aimait-elle +encore? Pour lui il était ému par cette pression +de son bras et plus encore par ce nom de <i>Carino</i> +qu'elle avait si souvent prononcé et qui évoquait tant +de souvenirs passionnés; mais le sentiment qu'il éprouvait +ne ressemblait en rien à l'amour.</p> + +<p>—Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. +Et toi que ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? +Tu ne dis rien.</p> + +<p>—Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.</p> + +<p>Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda +en face, plongeant dans ses yeux.</p> + +<p>—Vrai, dit-elle, c'est vrai?</p> + +<p>Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce +qu'elle y cherchait, car elle baissa la tête et reprit son +chemin.</p> + +<p>—Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue +sur la jetée du Havre, dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, +qui t'emportait s'éloigner, me laissant là désespérée, +anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce courage +féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;—elle baissa +la voix,—et au lit encore?</p> + +<p>Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient +pour lui terriblement embarrassantes, il fut distrait par +un signe de la main gauche que venait de faire madame +d'Arvernes. Machinalement il regarda à qui ce +signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme +qui se trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment, +avait été arrêté par madame d'Arvernes au +moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune +homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti, +de tournure élégante, à la mine fière, avec des yeux au +regard velouté.</p> + +<p>Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc +de Naurouse et elle avait très bien senti qu'il examinait +curieusement ce jeune homme; elle se mit à sourire +et, prenant un ton enjoué:</p> + +<p>—Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte +de Baudrimont. Je te le présenterai, mais pas tout de +suite; il nous gênerait.</p> + +<p>Ces quelques paroles avaient été une douche glacée +qui s'était abattue sur les épaules de Naurouse. Eh +quoi, c'était quand il cherchait des mots adoucis et des +périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait si +franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux +passionnés! Et un moment il avait eu peur d'elle!</p> + +<p>—Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.</p> + +<p>Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.</p> + +<p>—Charmant, dit-il en riant.</p> + +<p>—N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; +beau garçon, tu vois qu'il l'est; bon, tendre, confiant, +il l'est aussi; c'est une excellente nature, mais malgré +toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles sont +nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, +comme je t'ai aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si +ce garçon n'avait pas été là , je serais devenue folle.</p> + +<p>—Il était là .</p> + +<p>—Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon +Roger.</p> + +<p>Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans +lequel il y avait tout un monde de souvenirs et même +peut-être autre chose que des souvenirs; mais l'heure +de l'émotion était passée; maintenant il était décidé à +prendre la situation gaiement.</p> + +<p>—Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame +d'Arvernes, nous nous aimerions toujours. Moi, jamais +je ne me serais séparée de toi. Mais tu as voulu être +chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi +ce sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après +que j'avais donné ma parole, ma douleur, mon désespoir? +Que pouvais-je?</p> + +<p>—C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi +a servi ton sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont +ce que j'étais pour toi; il n'est pas pour moi +ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme je +l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il +n'y a rien à blâmer: les convenances sont sauves, c'est +plat, c'est bourgeois. M. d'Arvernes est heureux. Mais +toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a consolé?</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant +contre lui:</p> + +<p>—Ah! Carino, murmura-t-elle.</p> + +<p>Mais cette pression, qui naguère le secouait de la +tête aux pieds, arrêtait le sang dans ses veines et contractait +tous ses nerfs, le laissa insensible et froid.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:</p> + +<p>—Nous allons dîner ensemble...</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, +il est déjà bien assez malheureux de notre entretien. +Maintenant j'ai une grâce à te demander: il +voudra se lier avec toi...</p> + +<p>—... Mais...</p> + +<p>—... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. +Il ne verra que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras +de faire des folies, il est si jeune, tu me le garderas.</p> + +<p>Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras:</p> + +<p>—Tu ne veux pas?</p> + +<p>—Au fait, cela est drôle.</p> + +<p>A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les +croisa de nouveau, madame d'Arvernes l'appela d'un +signe et la présentation fut vite faite.</p> + +<p>—M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de +dîner avec nous, dit-elle, il nous contera son voyage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Roger se réveilla le lendemain matin maussade et +triste.</p> + +<p>Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna +sur son lit sans pouvoir fermer les yeux: ce qui +s'était passé la veille, ce qu'il avait entendu, l'insouciance +de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune +Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa +tête troublée.</p> + +<p>Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer +sa journée. Il n'avait plus à chercher Savine; +il savait; et même ce que Savine pourrait lui dire ne +ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de l'adoucir; +il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les +amours de madame d'Arvernes avec le vicomte de +Baudrimont, ce que Savine ne manquerait pas de faire +bien certainement.</p> + +<p>L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris, +maintenant qu'il n'avait plus à s'inquiéter de ce qui +l'y attendait. En réalité, ce qui l'attendait, c'était... +rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne, excepté +Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette +époque. Et puis devait-il reprendre avec ces amis +l'existence qu'il menait avant son départ? Il en avait +tristement exploré le vide. Où cela le conduirait-il? +Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille. +La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa +cousine Christine, était au couvent. Des amis qui +méritaient à peine le titre de camarades de plaisir. Un +grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la +libre disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre, +car il ne pouvait pas songer à rentrer au +ministère et à demander un poste quelconque dans une +ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours +ministre et que, s'adresser à lui, c'eût été en quelque +sorte demander le paiement du sacrifice qu'il avait +accompli.</p> + +<p>N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de +reprendre ses habitudes d'autrefois, d'autres plaisirs +que ceux qu'il avait épuisés, d'autres émotions que +celles du jeu?</p> + +<p>Ne rien faire.</p> + +<p>Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine +à Cara, de Cara à Raphaëlle, et toujours ainsi.</p> + +<p>Il se sentait né pour mieux que cela cependant.</p> + +<p>Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce +voyage, ç'avait été son isolement: plusieurs fois il +avait été en danger, et alors il avait eu la pensée désespérante +qu'à ce moment même personne ne prenait +intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât. +On dirait: «Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce +serait tout. Plusieurs fois aussi il avait eu des heures, +des journées de plaisir, des élans d'admiration et d'enthousiasme, +et alors il n'avait jamais pu reporter sa +joie sur personne et se dire: «Si elle était là ;» ou +bien: «Je lui conterai cela.» C'était seul qu'il avait +souffert; c'était seul qu'il avait joui.</p> + +<p>Pourquoi ne se marierait-il pas?</p> + +<p>De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait.</p> + +<p>Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à +rendre heureuse, sans une heure de lassitude ou d'ennui, +la femme qu'il aimerait et qui l'aimerait, l'honnête +femme qui serait la mère de ses enfants.</p> + +<p>Quand on avait l'honneur de porter un nom comme +le sien, c'était un devoir de ne pas le laisser s'éteindre.</p> + +<p>Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher +sinon sa fortune, au moins son titre et son nom de +tomber aux mains de ceux qui se disaient sa famille,—ces +Condrieu-Revel exécrés,—qui n'étaient que +ses ennemis après avoir été ses persécuteurs?</p> + +<p>C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil +et regardant machinalement le jeu de la lumière +dans les branches des arbres, qu'il réfléchissait ainsi. +Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une valse +que jouait une musique militaire.</p> + +<p>Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image +de la jeune fille blonde qu'il avait vue la veille +et à laquelle il n'avait plus pensé venait de se dresser +devant lui, évoquée par cette musique, et il la retrouvait +aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle +lui était apparue la veille.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face +à face avec Savine, qui arrivait.</p> + +<p>—Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la +main au duc.</p> + +<p>C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer +qu'on devait toujours aller chez lui et que lui n'avait à +aller chez ses amis que quand il avait besoin d'eux; +c'était pour cela qu'ayant appris la veille que le duc de +Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé +de toute la matinée, attendant une seconde visite d'un +ami dont il s'était séparé depuis près de deux ans et +ne se décidant à venir chez cet ami qu'à la dernière +extrémité.</p> + +<p>—J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre.</p> + +<p>Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme +par un mouvement de sympathie:</p> + +<p>—D'abord ce qui vous touche de près: Madame +d'Arvernes n'a point été malade de désespoir après +votre départ; elle a reçu les consolations d'un très joli +garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais +où, le vicomte de Baudrimont.</p> + +<p>—J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes.</p> + +<p>—Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec +votre flegme.</p> + +<p>Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était +l'amant de madame d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il +n'était pas plus disposé à un aveu de ce genre maintenant +que tout était fini entre elle et lui.</p> + +<p>—Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous +me racontez des histoires de madame d'Arvernes qui +sont curieuses jusqu'à un certain point, mais qui ne +me touchent pas de près comme vous pensez; il est +donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point.</p> + +<p>Savine marcha un moment en silence en fouettant +l'air de sa canne; heureusement ils arrivaient devant +la Conversation et le mouvement de la foule, le bruit +de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà et +là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence +de devenir trop embarrassant pour l'un comme pour +l'autre.</p> + +<p>D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait +s'il n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde +de la veille: elle était précisément à la place même +où il l'avait vue et près d'elle se trouvait la dame dont +il avait remarqué l'air dur.</p> + +<p>Toutes deux en même temps firent une inclinaison +de tête du côté de Savine, un sourire amical accompagné +d'un geste de main qui semblait une invitation +à les aborder.</p> + +<p>—Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda +Roger lorsqu'ils eurent fait quelques pas.</p> + +<p>—Si je connais la belle Corysandre!</p> + +<p>Et, se rengorgeant de son air le plus vain:</p> + +<p>—Vous ne lisez donc pas les journaux?</p> + +<p>—Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?</p> + +<p>—Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête +dans la forêt, un bal suivi d'un souper sous des tentes, +dont mademoiselle de Barizel a été la reine. Tous les +journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de +l'avis unanime, a été tout à fait réussie.</p> + +<p>Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame +de Barizel, c'est-à -dire les propos vagues qui couraient +le monde, car n'ayant jamais eu l'intention d'épouser +mademoiselle de Barizel, il ne s'était pas donné la +peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et +sur sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de +sa beauté, et cette beauté se manifestait à tous éclatante, +indiscutable.</p> + +<p>Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement. +Ce nom de Barizel ne lui disait rien; c'était la première +fois qu'il l'entendait et il n'avait aucune idée de +ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en inquiétait pas +autrement: cette blonde admirable ne pouvait être +qu'une fille de race.</p> + +<p>Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de +nouveau passer devant elles:</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous présente? demanda +Savine.</p> + +<p>—Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel +qu'il faudrait demander si elle veut bien que je lui sois +présenté?</p> + +<p>—Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement.</p> + +<p>Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on +pouvait lui en faire une, il entraîna doucement son +ami, comme il disait: ce n'était pas le duc de Naurouse +qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela +devait suffire.</p> + +<p>Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette +présentation et en insistant sur le titre de Roger, +sinon pour madame de Barizel, au moins pour la +galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer +l'attention.</p> + +<p>Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau +de laquelle elle appuyait ses pieds à Savine et, +sur un signe de sa mère, Corysandre avait offert la +sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à -vis +«de la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son +esprit, libre de la regarder, libre de lui parler, libre +de l'écouter.</p> + +<p>A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut +celle du regard; ce fut à peine s'il parla, ne disant +que tout juste ce qu'exigeaient les convenances; et, +pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son +attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui +ou du dédain. Tout au contraire, c'était avec un sourire +que Roger trouvait le plus ravissant qu'il eût +jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et de +Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire, +bien qu'il ne traduisît qu'une seule impression, il était +si joli, si gracieux en plissant les paupières, en creusant +des fossettes dans les joues, en entr'ouvrant les +lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son +charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait +et même s'il exprimait quelque chose.</p> + +<p>Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières +il passa aux fossettes, puis aux lèvres, puis aux +dents, puis au menton, descendant ainsi aux épaules, +au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter aux +cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le +regard de Corysandre rencontrait le sien; encore +témoignait-elle si peu d'embarras à se surprendre +ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel +que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et +par respect, qu'il détournait ses yeux un moment.</p> + +<p>Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans +qu'il eût conscience aussi de ce qui se disait autour de +lui. Tout à coup, il fut surpris et comme éveillé par +une main qui se posait sur son épaule,—celle de +Savine.</p> + +<p>—Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous +redescendrons dîner au bord de la Murg, une partie +arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous venir +avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous +attend.</p> + +<p>Par convenance, Roger se défendit un peu; mais +madame de Barizel s'étant jointe à Savine et Corysandre +l'ayant regardé en souriant, il accepta.</p> + +<p>Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui +devait servir à cette promenade, mais bien une calèche +aux armes de Savine, avec un cocher et deux valets +de pied portant la livrée du prince; la calèche découverte +avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis +parmi les plus beaux de son haras, forçaient l'attention +des curieux et l'admiration des connaisseurs; on +ne pouvait pas passer près d'eux sans les regarder et, +les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la voiture, +beauté des chevaux, prestance du cocher et des +valets de pied, richesse de la livrée, tout cela faisait +partie de la mise en scène dont Savine aimait à s'entourer +dans ses représentations, bien plus par besoin +de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il +jamais, avant de monter en voiture, de promener +un regard circulaire sur les curieux pour voir +si l'effet produit était en proportion de la dépense,—ce +qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une +préoccupation constante.</p> + +<p>Son bonheur fut complet, car à ce moment même +Otchakoff vint à passer traînant lourdement son ennui, +et ce ne fut pas sur lui que les regards des curieux +s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine +remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, +des chuchotements tout à faits significatifs, qui le comblèrent +de joie.</p> + +<p>Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: +il redressait la tête, les épaules en bombant la poitrine, +et autour de la calèche il marchait de côté tout +gonflé comme un paon qui se pavane.</p> + +<p>En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait +bien son Savine, eût très probablement deviné ce +qui causait cette joie débordante; mais, ne pensant +qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina +que ce qui transportait ainsi Savine était le +plaisir de faire une promenade avec elle et cela +l'attrista.</p> + +<p>La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des +allées de Lichtenthal, et madame de Barizel qui lui +faisait vis-à -vis, l'interrogeait sur ses voyages.</p> + +<p>—Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des +États-Unis? Que pensait-il du Mississipi?</p> + +<p>Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans, +le Mississipi, la Louisiane, la Floride, les +États-Unis (du Sud bien entendu), le ciel, la mer, le +paysage, les arbres, les bêtes, les gens.</p> + +<p>Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était +à madame de Barizel qu'il s'adressait, il lui arriva +plus d'une fois de s'apercevoir que c'était sur Corysandre +qu'il tenait ses yeux attachés.</p> + +<p>Quant à elle elle le regardait franchement, avec son +beau sourire, la bouche entr'ouverte, mais sans rien +dire, bien qu'il fût question de son pays natal. Quand +Roger la prenait à témoin, elle se contentait d'incliner +la tête en accentuant son sourire.</p> + +<p>Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées +d'une colline par une route en zig zag qui de +chaque côté était bordée de grands arbres, tantôt des +hêtres monstrueux qui couvraient les mousses veloutées +de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds +entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers +le ciel, éteignant la lumière sous leurs branches superposées +et leurs aiguilles noires. Les lacets du chemin +faisaient que tantôt Corysandre était exposée en plein +au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait tout à +coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement +que ces jeux de la lumière sur ce visage souriant +et c'était une question qu'il se posait sans la décider, +de savoir ce qui lui seyait le mieux, la pleine lumière +ou les caprices de l'ombre.</p> + +<p>Il vint un moment où il garda le silence et où dans +l'air épais et chaud de la forêt on n'entendit plus que +le roulement de la voiture, le craquement des harnais +et le sabot des chevaux frappant les cailloux de la +route.</p> + +<p>—Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine +qui ne manquait jamais de placer une observation +désagréable, vous êtes devenu bien morne, mon cher +Naurouse.</p> + +<p>—C'est que les grands bois sombres agissent un +peu sur moi comme les cathédrales, ils me portent au +recueillement et au silence; instinctivement je parle +bas si j'ai à parler.</p> + +<p>—Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant?</p> + +<p>—Il y a des jours ou plutôt des circonstances.</p> + +<p>S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et +resta immobile, silencieux, à demi tourné vers Corysandre +qui l'avait regardé.</p> + +<p>On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été +des ducs de Bade libéralement ouverte aux visiteurs, +et comme madame de Barizel ne connaissait pas encore +l'intérieur du château, elle voulut le parcourir; +mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva +que ces pièces sombres, à l'ameublement gothique et +aux fenêtres fermées de vitraux de couleurs, étaient +trop fraîches pour Corysandre.</p> + +<p>—J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, +va donc m'attendre dans le jardin; ce ne sera +pas une privation pour toi qui n'aimes guère ces antiquailles.</p> + +<p>—Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, +dit Roger.</p> + +<p>Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait +sa promenade avec Savine et ils gagnèrent une +terrasse d'où la vue s'étend librement sur la vallée de +la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours +souriante, mais toujours muette, Corysandre parut +prendre intérêt au paysage qui s'étalait à ses pieds et +que fermaient bientôt de hautes collines dont les sommets +d'un noir violent ou d'un bleu indigo se découpaient +nettement sur le ciel.</p> + +<p>Après quelques instants de contemplation silencieuse, +Roger se tourna vers elle:</p> + +<p>—Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les +yeux et la pensée se perdre dans ces profondeurs +sombres? Que de choses elles vous disent! La vue +qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.</p> + +<p>—Oui, cela est beau, très beau.</p> + +<p>—Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu +plusieurs fois, mais que je ne connaissais pas encore, +un souvenir ému.</p> + +<p>Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; +elle ne baissa pas les siens, mais elle ne +répondit rien, se laissant regarder sans confusion.</p> + +<p>A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent +les rejoindre, et l'on remonta en voiture pour descendre +au village où l'on devait dîner, ce qui faisait +une assez longue course.</p> + +<p>Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque +la calèche arriva devant la porte du restaurant, +on se précipita au-devant de Son Excellence que l'on +conduisit cérémonieusement à la table qui avait été +dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les +eaux tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient +le gazon.</p> + +<p>—Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda +Roger, qui pensait aux précautions de madame de +Barizel dans les salles du château d'Eberstein.</p> + +<p>Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre:</p> + +<p>—Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, +mais non la fraîcheur du plein air.</p> + +<p>Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa +à sa fille de faire une promenade en bateau.</p> + +<p>—Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas +d'imprudence.</p> + +<p>Une petite barque était amarrée à quelques pas de +là . Corysandre nonchalamment, se dirigea de son +côté; mais Roger la suivit et, s'étant embarqué avec +elle, ce fut lui qui prit les avirons.</p> + +<p>Pendant assez longtemps il la promena en tournant +devant la table où madame de Barizel et Savine +étaient restés assis puis, ayant relevé les avirons, +il laissa la barque descendre lentement le courant.</p> + +<p>Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là +sans faire un mouvement, sans prononcer une parole, +le visage tourné vers Roger et éclairé en plein par la +pâle lumière de la lune, qui se levait.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que +celle-là ? dit-il.</p> + +<p>—Non, dit-elle, jamais.</p> + +<p>—Voulez-vous que nous retournions?</p> + +<p>—Allons encore.</p> + +<p>Et la barque continua de suivre le courant; mais +bientôt ils touchèrent le barrage et alors Roger dut +reprendre les avirons. Cette fois c'était lui qui était +éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre, +dont les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait +comme lui-même quelques instants auparavant l'avait +regardée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées +de Lichtenthal, madame de Barizel invita très gracieusement +le duc de Naurouse à les venir voir; sa +fille et elle seraient heureuses de parler de la délicieuse +journée qui finissait.</p> + +<p>Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien +d'une façon directe et avec une certaine initiative.</p> + +<p>—Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant +vers Roger.</p> + +<p>—Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit +Savine d'un air bourru.</p> + +<p>Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut +sa mère qui, voyant qu'elle se taisait, prodigua les +remerciements et les compliments à Savine sans que +celui-ci s'adoucît.</p> + +<p>Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées +chez elles, Savine et Roger ne se séparèrent +point, car c'était sans retard que celui-ci voulait procéder +à son interrogatoire.</p> + +<p>—Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui +marquait le désir d'une réponse affirmative.</p> + +<p>—Je voudrais voir un peu où en est la rouge.</p> + +<p>Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne +prenait souci ni de la noire ni de la rouge; mais il +n'avait qu'à accompagner Savine à la Conversation en +faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait +de belle humeur.</p> + +<p>Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans +les salles de jeu, le vieux marquis de Mantailles vint +vivement au-devant de lui, et après un court moment +d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant +qu'il ne jouerait pas ce soir-là .</p> + +<p>Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de +lui attendant qu'il voulût bien sortir. Le sujet qu'il +allait aborder était assez délicat, et avec un homme +du caractère de Savine assez difficile pour avoir besoin +du calme du tête-à -tête dans la solitude.</p> + +<p>Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le +jardin, à peu près désert, Roger commença:</p> + +<p>—J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne +journée que vous m'avez fait passer.</p> + +<p>—Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant.</p> + +<p>—Cette jeune fille est adorable.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas +de Corysandre que Savine voulait qu'on lui parlât, +c'était de lui-même, de lui seul; il le marqua bien:</p> + +<p>—Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous +qu'ils ont mené cette longue course dans des montées +et des descentes et un chemin dur? Quand il y aura +des courses sérieuses en France, je me charge de +battre tous vos anglais avec mes russes: nous verrons +si le bai à la mode ne sera pas remplacé par notre +gris, qui est la vraie couleur du cheval.</p> + +<p>—Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et +madame de Barizel, vous la connaissez beaucoup?</p> + +<p>—Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été +mis en relation avec elle par Dayelle.</p> + +<p>Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:</p> + +<p>—Notez que la voiture était lourde; vous me direz +qu'on en trouverait difficilement une mieux comprise +et où chaque détail soit aussi soigné, aussi parfait; +c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous +étions sept personnes.</p> + +<p>—Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit +vivement Roger, se cramponnant à cette idée pour +revenir à son sujet.</p> + +<p>—Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille, +c'est une femme.</p> + +<p>—Vous pouvez dire la plus belle des femmes.</p> + +<p>—Comme vous en parlez!</p> + +<p>—Cela vous blesse?</p> + +<p>—Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me +blesse? Cela m'étonne, voilà tout. De la poésie, de +l'enthousiasme, je ne vous savais pas si démonstratif. +On a bien raison de dire que les voyages forment la +jeunesse, mais ils la déforment aussi.</p> + +<p>—Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon +enthousiasme pour mademoiselle de Barizel ne soit +pas justifié?</p> + +<p>Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette +question qui allait lui apprendre ce que Savine pensait +de Corysandre et comment il la jugeait.</p> + +<p>—Parfaitement justifié, au contraire; je partage +tout à fait votre sentiment sur mademoiselle de Barizel; +c'est une merveille.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Comme vous dites cela.</p> + +<p>—Je ne dis rien.</p> + +<p>—Il me semblait que mon admiration vous surprenait.</p> + +<p>—Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce +qui me surprendrait, ce serait que la voyant souvent...</p> + +<p>—Je la vois tous les jours.</p> + +<p>—... Vous ne soyez pas sous le charme de sa +beauté.</p> + +<p>—Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui +la connaissent d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. +C'est la première femme que je rencontre dont la +beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le +monde la trouve belle, et elle est également belle tous +les jours.</p> + +<p>Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait, +car dans leur franchise apparente elles restaient +très vagues; que Savine jugeât Corysandre comme +tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il +essaya de rendre ses questions plus précises sans +qu'elles fussent cependant brutales.</p> + +<p>—Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un +nom, de la fortune, elle ne soit pas encore mariée?</p> + +<p>—Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute +quelqu'un digne d'elle.</p> + +<p>—Et elle attend encore?</p> + +<p>—Vous voyez.</p> + +<p>—Et l'on ne parle pas de son mariage?</p> + +<p>—Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie +tous les jours.</p> + +<p>—Avec qui?</p> + +<p>Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette +question.</p> + +<p>—Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, +il ne faut pas attacher trop de valeur aux propos de +gens qui parlent sans savoir ce qu'ils disent, pour +parler.</p> + +<p>—Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces +propos?</p> + +<p>Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas +autrement.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les +allées de Lichtenthal était précédé d'un petit jardin: +c'était dans ce jardin que Savine et Roger avaient fait +leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre, +avant que celles-ci fussent dans la maison.</p> + +<p>Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte +d'entrée, personne ne répondit; aucun bruit à l'intérieur; +aucune lumière.</p> + +<p>—Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un +ton fâché, et Bob aussi.</p> + +<p>Sans répondre madame de Barizel abandonna la +porte d'entrée et, faisant le tour du chalet, elle alla à +une petite porte de derrière qui servait aux domestiques +et aux fournisseurs; mais cette porte était +fermée aussi. Aux coups frappés personne ne répondit.</p> + +<p>—Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.</p> + +<p>Madame de Barizel ne continua pas de frapper; +mais, allant à un massif de fleurs bordé d'un cordon +de lierre, elle se mit à tâter dans les feuilles de lierre +qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne +furent pas longues, bientôt sa main rencontra une +clef cachée là .</p> + +<p>—Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont +pas sorties ensemble; la première rentrée devait +trouver la clef et ouvrir pour les autres.</p> + +<p>Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, +dans son accent, il y avait du mécontentement et +aussi du mépris; il semblait que ces paroles s'adressaient +aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé, +qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent +ainsi.</p> + +<p>Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la +porte et elles étaient entrées dans la cuisine où brûlait +une lampe, la mèche charbonnée. La table, noire +de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six +couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable +de bouteilles vides qui disaient que les +convives avaient bien bu.</p> + +<p>—Chacun de nos trois domestiques avait son invité, +dit Corysandre regardant la table; on a fait honneur +à ton vin.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait +honneur: c'était à un melon et à un pâté dont il ne +restait plus que des débris, à des écrevisses dont les +carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un +gigot réduit au manche, à un immense fromage à la +crème, à une corbeille de fraises, à une corbeille de +cerises qui ne contenait plus que des queues et des +noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur +la table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles +étaient aux trois quarts vides.</p> + +<p>De tout cet amas se dégageait une odeur chaude +qui, mêlée à celle de la graisse et de la vaisselle, +troublait le coeur et le soulevait. On eût sans doute +parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une +cuisine aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre +que celle-là .</p> + +<p>Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de +Barizel avait pris la lampe d'une main, et de l'autre, +relevant la traîne de sa robe, tandis que Corysandre +retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser +un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule; +mais là il n'y avait point de bougies sur la +table où elles auraient dû se trouver, et il fallut aller +dans le salon chercher des flambeaux.</p> + +<p>Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine; +mais nulle part aussi on n'aurait trouvé un contraste +aussi frappant, aussi extraordinaire entre ces deux +pièces d'une même maison que chez madame de +Barizel. Autant la cuisine était ignoble, autant le +salon était coquettement arrangé, disposé pour la joie +des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer de la +cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures +des fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches, +enlevées de la serre ou coupées le matin, versaient +dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce fermée, +s'étaient concentrés.</p> + +<p>Le flambeau à la main, elles montèrent au premier +étage où se trouvaient leurs chambres, celle de Corysandre +tout à l'extrémité et séparée de celle de sa +mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un +cabinet de toilette.</p> + +<p>Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient +un désordre qui égalait celui de la cuisine. Les +lits n'étaient pas faits, les cuvettes n'étaient pas vidées; +sur les chaises et les fauteuils traînaient çà et là , entassés +dans une étrange confusion, des robes, des +jupons, des vêtements, des bas, des cols, des bottines, +tandis que les armoires et des malles ouvertes montraient +le linge déplié pêle-mêle comme s'il avait été +mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire +un choix.</p> + +<p>Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile +observateur pour comprendre que tout cela n'était +point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il était tout simplement +celui des habitants de cet appartement qui, +en s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires +pour y trouver du linge en bon état et qui +avaient tout bouleversé, parce que les premières pièces +qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une +de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée +parce que la roue du jupon était déchirée; ces bas +avaient des trous; ces jupons n'avaient pas de cordons; +les boutons de ces cols étaient arrachés.</p> + +<p>Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre; +mais Corysandre haussa les épaules avec un +mouvement d'ennui et de dégoût.</p> + +<p>—Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, +dit-elle.</p> + +<p>Madame de Barizel ne répondit rien et parut même +ne pas entendre.</p> + +<p>—Cela est insupportable, continua Corysandre, +qui, à peu près muette tant qu'avait duré la promenade, +avait retrouvé la parole en entrant chez elle et +s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?</p> + +<p>—Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une +fois.</p> + +<p>—Si c'était la première; au reste, elles ont bien +raison de ne pas se gêner, tu leur passes tout.</p> + +<p>—Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler.</p> + +<p>—Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?</p> + +<p>—Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, +bien bourgeoise.</p> + +<p>—Justement c'est le mot; c'est précisément la vie +bourgeoise que je voudrais, un peu d'ordre, de régularité, +de propreté, car je suis lasse et écoeurée à la fin +de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir +des domestiques comme tout le monde, une maison +comme tout le monde, une existence comme tout le +monde?</p> + +<p>Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa +robe et les avait posés où elle avait pu et comme elle +avait pu; puis, les bras nus, les épaules découvertes, +elle avait commencé à arranger les draps de son lit; +mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait +manifestement pour la première fois.</p> + +<p>—Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit? +dit madame de Barizel en haussant les épaules sans +se déranger pour venir en aide à sa fille; dépêche-toi +un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, +je vais me coucher, moi, et tu viendras dans ma +chambre.</p> + +<p>La mère n'avait pas les mêmes exigences que la +fille: elle ne s'inquiéta pas de son lit, et sans se +donner la peine de l'arranger, elle se déshabilla, laissant +tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se +baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; +pour le moment, elle était fatiguée et voulait se +mettre au lit.</p> + +<p>Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait +ensemble, sans savoir qui elles étaient, on ne +voulait pas croire qu'elles fussent la mère et la fille; +si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de +Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se +débarrasser de toute toilette, ils se seraient confirmés +dans leur incrédulité: si cette femme avait trente-sept +ou trente-huit ans, comme on le disait, elle était parfaitement +conservée: pas un crépon, pas la plus petite +natte, pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux +bras du monde, blancs, fermes, se terminant par un +poignet aussi délicat que celui d'un enfant; avec cela +une apparence de santé à défier la maladie, une solidité +à résister à tous les excès. Les propos dont +Houssu s'était fait l'écho auraient été explicables +pour qui l'aurait vue en ce moment: elle pouvait très +bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse +d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre +l'idée de se faire épouser par Dayelle, elle pouvait être +aimée. Il est vrai que si l'un de ces amants avait pénétré +à cette heure dans cette chambre, il aurait pu +éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce +qu'il aurait remarqué, et emporter une fâcheuse impression +des habitudes de sa maîtresse; mais madame +de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à +l'exception du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait +blesser, rebuter ou dégoûter. C'était dans les appartements +du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses amis; +et là , dans un milieu où tout était combiné pour parler +aux yeux et les charmer, entourée de fleurs fraîches, +en grande toilette, rien en elle ni autour d'elle ne permettait +de deviner les dessous de son existence vraie. +Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger, +ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; +ils voyaient les dentelles ou les guipures de la +robe, les fleurs de la coiffure, les pierreries des bijoux, +ils ne voyaient pas les épingles qui rafistolaient un +jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise, +les raies noires du linge. Pour eux, comme pour +madame de Barizel d'ailleurs, ne comptaient que les +dehors,—et ils étaient séduisants.</p> + +<p>Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger, +elle s'assit commodément:</p> + +<p>—Maintenant, dit-elle, causons.</p> + +<p>—Qu'ai-je fait encore?</p> + +<p>—Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te +reproche, et ce n'est pas pour mon plaisir, c'est dans +ton intérêt.</p> + +<p>—Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon +intérêt! Le tien aussi, il me semble.</p> + +<p>—Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?</p> + +<p>—Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à -dire le +tien par le mien. Parce que je ne parle pas, il ne faut +pas s'imaginer que je ne vois pas, c'est justement +parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en +ai pour regarder.</p> + +<p>—Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec +l'esprit.</p> + +<p>—Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié +aux oreilles assez souvent pour qu'il soit inutile de le +répéter. Il est possible que je sois bête et quand je me +compare à toi, je suis disposée à le croire: je sais +bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans +l'embarras, ni ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination, +ni rien de ce qui fait que tu es partout à ton +aise; je sais bien que je ne peux pas parler de tout +comme toi, même des choses et des gens que je ne +connais pas. Si au lieu de me laisser dans l'ignorance, +à ne rien faire, sans me donner des maîtres, on m'avait +fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi bête +que tu crois.</p> + +<p>—Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce +qu'on m'a jamais rien appris? est-ce que j'ai jamais +eu des maîtres?...</p> + +<p>—Oh! toi!...</p> + +<p>Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette +exclamation, mais au moins quelque chose, comme +de l'admiration; ce fut la reconnaissance sincère d'une +supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la +tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour +sa mère, que la façon dont elles se parlaient; même +lorsque madame de Barizel semblait en public témoigner +de la sollicitude et de l'affection à Corysandre, le +ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que +ceux qui s'en tiennent aux apparences; quant à Corysandre, +qui ne se donnait pas la peine de feindre, +son ton était celui de l'indifférence et de la sécheresse.</p> + +<p>—Cela te blesse que ta mère se remarie?</p> + +<p>—Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais +si cela devait...</p> + +<p>—Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas +jusqu'au bout?</p> + +<p>—Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a +des choses qui deviennent plus pénibles quand on les +dit que quand on les tait; les taire ne les supprime +pas, mais les dire les grossit.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence, mais non de confusion +ou d'embarras, au moins pour madame de Barizel, +qui se contenta de hausser les épaules avec un +sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne +la blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et +son sentiment n'était pas qu'il y a des choses qui +deviennent plus pénibles quand on les dit que quand +on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle +eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par +curiosité, pour savoir; mais en réalité elle ne trouvait +pas que cela valût la peine de les arracher. Elle avait +mieux à faire pour le moment, et c'était chez elle une +règle de conduite d'aller toujours au plus pressé.</p> + +<p>—Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me +semble que c'était une raison pour être aujourd'hui +autre que tu n'as été. Combien de fois t'ai-je recommandé +d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour +faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui +marche.</p> + +<p>—Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, +se souriant, s'admirant complaisamment dans +la glace.</p> + +<p>—Il fallait parler, continua madame de Barizel, +briller, être séduisante, étourdissante; dire tout ce qui +te passait par la tête. Dans une bouche comme la +tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents +comme les tiennes, les sottises même sont charmantes.</p> + +<p>—Je n'avais rien à dire.</p> + +<p>—Même quand le duc de Naurouse parlait de ton +pays; il n'était pas difficile de trouver quelques mots +sur un pareil sujet pourtant.</p> + +<p>—Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est +très bien, le duc de Naurouse; il a tout à fait grand +air, la mine fière, l'oeil doux; il me plaît.</p> + +<p>—Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois +plaire, s'écria madame de Barizel, s'animant pour la +première fois et montrant presque de la colère; il te +plaît, un homme que tu ne connais pas!</p> + +<p>—Il est duc.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement +quelle est sa fortune?</p> + +<p>—Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit +le connaître, M. Dayelle doit savoir quelle est sa fortune.</p> + +<p>—Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: +c'est de Savine, le seul qui, présentement, doit te +plaire.</p> + +<p>—Il ne me plaît point.</p> + +<p>—Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête +que tu es libre de n'épouser que l'homme qui te +plaira?</p> + +<p>—Je le voudrais.</p> + +<p>—Une fille ne doit voir dans un homme qu'un +mari, le reste vient plus tard; on a toute sa vie de mariage +pour cela. Savine est-il ou n'est-il pas un mari +désirable pour toi?...</p> + +<p>—Pour nous.</p> + +<p>—Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le +veux, je mettrais tout en oeuvre pour qu'il réussît.</p> + +<p>—Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à +présent: il paraît prendre plaisir à être avec +nous, à se montrer avec nous partout où l'on peut le +remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois +ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il +m'offre de devenir sa femme; à vrai dire, je ne crois +même pas qu'il en ait l'idée.</p> + +<p>—S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta +faute; ce n'est pas en étant ce que tu es avec lui que +tu peux échauffer sa froideur. Je t'avais dit qu'il était +l'orgueil même et que c'était par là qu'il fallait le +prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les +plus exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu +jamais fait?</p> + +<p>—Cela m'ennuie.</p> + +<p>—Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter +pour devenir princesse, quand on est... ce que +nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y a pas de peine à +prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à +avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te +montrer dans la gloire de ta beauté; eh bien! si belle +que tu sois, tu n'arriverais jamais à un grand mariage +si je n'étais pas près de toi. Tu peux le préparer par +ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire +réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce +que tu n'as pas et ce que j'ai, moi.</p> + +<p>—Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as +n'ont encore décidé Savine.</p> + +<p>—Il se décidera ou plutôt on le décidera.</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Le duc de Naurouse qui te fera princesse.</p> + +<p>—J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.</p> + +<p>—Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt +pourquoi j'ai eu peur que tu n'aies froid dans le château +d'Eberstein, qui n'est pas glacial?</p> + +<p>—Je te le demande.</p> + +<p>—Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te +faire faire une promenade en bateau?</p> + +<p>—Pour rester seule avec le prince.</p> + +<p>Madame de Barizel se mit à rire:</p> + +<p>—J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager +un tête-à -tête avec le duc de Naurouse, je t'ai fait +faire une promenade en bateau pour continuer ce +tête-à -tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux. +C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer +malgré lui. Et c'est à cela que le duc de Naurouse +nous servira.</p> + +<p>—Pauvre duc de Naurouse!</p> + +<p>—Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux, +au contraire; sans compter qu'il aura le plaisir +de nous rendre un fameux service. Mais ce qui serait +tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en situation +de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine +et d'être, comme mari possible, un rival redoutable. +C'est ce qu'il me faut savoir et ce que je saurai +demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain +par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, +car je crois bien que Coralie ne rentrera pas. Rêve +du duc de Naurouse, si tu veux, de son grand air, de +sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver +ton lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!</p> + +<p>—Bonne nuit, financière!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<p>Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel +le soir, il avait pour habitude de venir le lendemain +matin déjeuner d'une tasse de thé avec elle pour +parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée +qui commençait: c'était l'heure des confidences, +des renseignements, des conseils, des projets, où tout +se disait librement, comme il convient entre associés +qui n'ont qu'un même but et qui travaillent consciencieusement +à l'atteindre en unissant leurs efforts.</p> + +<p>Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui +était interdit pour tout autre: on l'introduisait dans la +chambre de madame de Barizel, qui avait l'habitude +de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à dormir +la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait +qu'elle était là mieux que nulle part pour suivre les +caprices de son imagination, toujours en travail, et +échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas à se +gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en +avait vu d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes +sortes.</p> + +<p>Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller, +et, comme elle n'avait point été dérangée, elle +était de belle humeur.</p> + +<p>—Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de +dessous le drap et en la tendant, à Leplaquet, qui la +baisa galamment, il y a du nouveau.</p> + +<p>—Vous avez fait hier la connaissance du duc de +Naurouse, qui vous a accompagnées dans votre promenade +à Eberstein.</p> + +<p>—Qu'est ce duc de Naurouse?</p> + +<p>—Un homme dont le nom a empli les journaux +pendant plusieurs années et qui a retenti partout: sur +le turf, dans le <i>high-life</i>, devant les tribunaux, et +même devant la cour d'assises.</p> + +<p>—Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé +en cour d'assises?</p> + +<p>—Oui, et pour avoir tué un homme.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous, +dans la même voiture, il a été vu dans notre compagnie.</p> + +<p>—Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et +conformément aux règles de l'honneur. Vous comptez +donc sur lui?</p> + +<p>—Beaucoup.</p> + +<p>—Alors le prince Savine est lâché?</p> + +<p>—Au contraire.</p> + +<p>—Je n'y suis plus.</p> + +<p>—Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez +dit ce que vous savez du duc de Naurouse, tout ce que +vous savez.</p> + +<p>—Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand +nom, noblesse solide, belle fortune. Cependant cette +fortune a dû être écornée par des folies de jeunesse; +ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que +lui ont fait nommer ses parents contre lesquels il a +lutté avec acharnement pendant plusieurs années. A +la fin il en a triomphé et il est aujourd'hui maître de +ce qui lui reste de sa fortune.</p> + +<p>—Qu'est ce reste?</p> + +<p>—Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être. +Bien entendu je ne garantis pas le chiffre; il faudrait +voir.</p> + +<p>—Je demanderai à Dayelle.</p> + +<p>—Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec +un certain mécontentement.</p> + +<p>Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression +désagréable, et tout de suite elle continua ses +questions sur le duc de Naurouse.</p> + +<p>—Quelle a été sa vie?</p> + +<p>—Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont +Paris s'amuse; pendant les derniers temps de son séjour +en France, il était l'amant de la duchesse d'Arvernes, +et l'amant déclaré au vu et au su de tout le +Paris; leurs amours ont fait scandale; il s'est à moitié +tué pour la duchesse...</p> + +<p>—Un passionné alors, c'est à merveille cela!</p> + +<p>A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse +qui entra portant un plateau sur lequel était +servi un déjeuner au thé pour deux personnes.</p> + +<p>Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau; +mais les négresses, au moins certaines négresses, affinées, +ont l'adresse et la souplesses des chattes pour se +faufiler à travers les obstacles sans rien casser. Celle-là +manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une +place pour son plateau sans le lâcher.</p> + +<p>—Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame +de Barizel d'un ton indulgent, nous étions exposées +à coucher dehors.</p> + +<p>La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse, +au moins par la souplesse de ses mouvements +et la mobilité de sa physionomie, se mit à sourire en +montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes +avec les mouvements flexueux et les ondulations caressantes +d'une chienne qui veut adoucir son maître.</p> + +<p>—Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec +Dinah, elle rentrer; Dinah pas faute à elle non plus; +grand machin de montre cassé, criiii, criiii;—et en +riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;—elle +pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien +fâchée; moi, grand chagrin.</p> + +<p>Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à +pleurer.</p> + +<p>—Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant.</p> + +<p>Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant.</p> + +<p>Madame de Barizel la rappela:</p> + +<p>—Et nos chambres?</p> + +<p>—Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand +chagrin.</p> + +<p>De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement +elle tira la porte et la ferma.</p> + +<p>Tout en se disculpant de cette façon originale, elle +avait placé un petit guéridon devant Leplaquet, et sur +le lit de madame de Barizel une de ces planchettes +avec des rebords et des pieds courts qui servent aux +malades.</p> + +<p>Leplaquet s'occupa à faire le thé.</p> + +<p>—Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur +le duc de Naurouse!</p> + +<p>—Son effet ordinaire, c'est-à -dire extraordinaire: +le duc est resté en admiration devant elle. A deux +reprises, je leur ai ménagé quelques instants de tête-à -tête, +où ils auraient pu se dire toutes sortes de +choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre +de parler.</p> + +<p>—Comment, Corysandre?</p> + +<p>—Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué +ou plutôt elle m'a déclaré, car elle n'est pas fille à +avouer, que le duc de Naurouse lui plaît: c'est le +premier homme qui ait produit cet effet sur elle.</p> + +<p>—Mais c'est dangereux, cela.</p> + +<p>—Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit +Corysandre, et élevée par son père elle l'est très peu, +elle a au moins cela de bon, et pour moi de rassurant, +qu'on peut la laisser <i>flirter</i> sans danger. Elle se laissera +faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui +dire de tendre ou de passionné; elle serrera toutes les +mains qui chercheront les siennes, elle n'aura que des +sourires pour ceux qui à droite et à gauche d'elle lui +presseront les pieds sous la table, dans le tête-à -tête +elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un +baiser sur son front, ses joues, ses cheveux ou son +cou; mais il ne faudra pas aller plus loin; elle connaît +la valeur de la dot qu'elle doit apporter en mariage et +elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle +qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté +graine ce sera autre chose, mais alors je n'aurai plus +à en prendre souci.</p> + +<p>—Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse +un prétendant?</p> + +<p>—Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine +qu'en étant amoureux de Corysandre il lui fait grand +honneur, et comme il est à la glace, incapable de +passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et +lui seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans +son intimité avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un +qui le vaut bien, sinon par la fortune, du moins +par le rang, car un duc français de noblesse ancienne +vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour +où il verra que ce duc français est amoureux pour de +bon et parle, il parlera lui-même.</p> + +<p>—Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle +comme vous dites.</p> + +<p>—Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa +visite, je l'attends aujourd'hui; je l'inviterai à dîner +pour après-demain avec Savine, Dayelle et vous. +Corysandre devant Savine sera très aimable pour le +duc de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile +qu'elle n'aura qu'à obéir à son impulsion, et elle ne +fait bien que ce qu'elle fait naturellement. De son +côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour Corysandre; +cela, je l'espère, fondra la glace de Savine. +Vous, de votre côté, c'est-à -dire vous, mon cher +Leplaquet, aidé de Dayelle, vous agirez sur le duc de +Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande pas; +je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de +Dayelle, je l'obtiendrai après-demain.</p> + +<p>—Voilà ce que je n'aime pas.</p> + +<p>—Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros +niais: tu sais bien pour qui je me donne tant de peine +et pour qui je veux devenir libre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<p>Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant +que le duc de Naurouse ne manquerait pas de lui +faire visite le jour même.</p> + +<p>Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout +naturel qu'il vînt prendre des nouvelles de leur santé? +N'étaient-elles pas fatiguées? Et puis il craignait que +Corysandre n'eût eu froid sur la rivière.</p> + +<p>Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas +fatiguée; Corysandre n'avait pas gagné froid, elle avait +été enchantée de cette promenade.</p> + +<p>Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la +faisant durer plus qu'il ne convenait peut-être, Corysandre +ne parut pas, car madame de Barizel avait +décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de +Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit +sur lui une si forte impression, et elle avait exigé que +sa fille restât dans sa chambre. Corysandre avait +commencé par se révolter devant cette exigence, puis +elle avait fini par céder aux raisons de sa mère.</p> + +<p>—Veux-tu qu'il pense à toi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Veux-tu qu'il rêve de toi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme +pour toutes choses; on est stupide quand on écoute son +coeur, on ne fait que des sottises.</p> + +<p>Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant +à la fenêtre, derrière un rideau, de façon à voir le +duc de Naurouse quand il arriverait et repartirait.</p> + +<p>Après une longue attente, Roger, perdant toute +espérance de voir Corysandre ce jour-là , s'était levé +pour se retirer; alors madame de Barizel, le trouvant +au point qu'elle voulait, lui adressa son invitation à +dîner pour le surlendemain.</p> + +<p>—Quelques intimes seulement: le prince Savine, +M. Dayelle, que vous connaissez sans doute? Et puis +un bon ami à nous; un ami d'Amérique, maintenant +fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent, +M. Leplaquet.</p> + +<p>Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent +au nom et à la qualité des convives; ce ne serais pas +avec eux qu'il dînerait, ce serait avec Corysandre, et, +tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces +convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de +madame de Barizel; le journaliste et lui de chaque +côté de Corysandre: ce serait charmant.</p> + +<p>C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir +à sa table le prince Savine et le duc de Naurouse; mais +ce n'était pas tout: pour que cette réunion portât les +fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux autres +convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle +qu'elle leur destinait; elle n'était pas femme à s'en +rapporter aux hasards de l'inspiration, et à l'avance +elle entendait régler chaque chose, chaque détail, +chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à +ce que tout marchât régulièrement, sûrement, pour +arriver à un succès certain.</p> + +<p>Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un +associé, un complice sans scrupules, un instrument +docile et il y avait plutôt à modérer son zèle qu'à +l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et +âme au mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour +lui, que de rêves, que de projets dans ce mariage qui +devait, croyait-il, faire le sien! Plus de bohème, plus +de travail, plus de copie, une position, des relations.</p> + +<p>Mais pour Dayelle il n'en était pas de même: +Dayelle était un bourgeois, un homme à principes, +que sa situation financière et politique rendait circonspect +et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui +ne devait pas se faire au grand jour une peur affreuse +de se compromettre. Qu'attendre de bon d'un homme +qui, à chaque instant, s'écriait avec la meilleure foi du +monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme +moi!» S'il était heureux d'avoir une maîtresse dont il +se croyait aimé, une femme jeune encore, lui qui était +un vieillard; une grande dame, lui qui était un parvenu, +c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait +pas trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses +affaires pour venir à Bade deux fois par mois était +quelque chose d'extraordinaire, un témoignage de +passion qu'un homme follement épris pouvait seul +donner. Cela n'était ni de son âge, ni de sa position. +Il perdait de l'argent, il compromettait ses intérêts +pendant ces absences qui duraient trois jours. Il se +fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui +appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à +Paris, il lui fallait plusieurs jours pour se remettre: il +n'avait plus sa facilité, son application ordinaires pour +le travail, sa lucidité, sa sûreté de coup d'oeil. Pendant +cinquante années sa vie avait été consacrée, avait été +vouée au travail, sans une minute de distraction, sans +plaisirs autres que ceux que lui donnait l'amas de +l'argent et des honneurs sociaux, et jusqu'au jour de +sa mort madame Dayelle avait eu en lui le mari le +meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier +tout cela. A chaque instant, à chaque parole, il fallait +se rappeler quelle avait été la vie de cet homme, qui +tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin, avait fait un +commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait +au moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser +à ses anciennes habitudes, à son caractère, à ses +craintes, à ses réflexions, aux reproches qu'il s'adressait +lui-même sur sa propre folie.</p> + +<p>Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé +encore moins un complice, à qui l'on peut tout dire en +lui montrant le but qu'on poursuit. Sans doute il désirait +le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage +avec le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à +faire beaucoup, même à verser une dot qu'il était censé +avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût jamais reçu un sou, +si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables qu'on +ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, +bleu, vert, jaune sur lequel elles étaient imprimées +mais en tout cas il ne ferait que ce qui lui paraîtrait +délicat, droit, correct, en accord avec ses idées étroites +d'honnêteté bourgeoise.</p> + +<p>Lui demander franchement de prendre un chemin +détourné, semé de pièges et de chausse-trapes était +aussi inutile que dangereux; non seulement il refuserait +de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait, +il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela +l'amènerait à des réflexions, à des appréciations, à des +inquiétudes qu'il fallait soigneusement éviter, sous +peine de perdre en une minute ce qu'elle avait si laborieusement +préparé depuis son arrivée en France,—c'est-à -dire +son mariage avec Dayelle.</p> + +<p>Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait +un grand intérêt pour elle, mais se marier elle-même +et se faire épouser par Dayelle en avait un bien plus +grand encore.</p> + +<p>Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, +les heures, les jours se précipitaient avec la +vitesse fatale de tout ce qui est arrivé au bout de sa +course et tombe de haut; encore une année, encore +deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle +serait une vieille femme. Si son mariage avec Dayelle +manquait, ce serait fini. Où trouver un autre Dayelle +aussi riche, en aussi belle situation que celui-là ? avec +cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un +personnage dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, +elle ne pourrait jamais rien faire, si grande +peine qu'elle se donnât: l'un resterait ce qu'il était, un +simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un bohême.</p> + +<p>C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade, +par le train parti de Paris le soir. Bien que madame de +Barizel eût horreur de se lever matin, ce jour-là elle +montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos, qui +est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.</p> + +<p>Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement, +elle n'avait jamais eu de ces attentions, mais +alors les démonstrations et les preuves étaient inutiles, +tandis que maintenant elles étaient indispensables. +Dayelle était défiant; de plus, il avait des +moments lucides où, se voyant ce qu'il était réellement, +un vieillard, il se demandait s'il pouvait être +vraiment aimé, si ce n'était point une illusion de le +croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour +combattre ces défiances était de lui donner de telles +preuves de cet amour, qu'elles fissent taire les soupçons +du doute aussi bien que les objections de la raison. +Comment ne pas croire à la tendresse d'une femme +qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui +quitte son lit à huit heures du matin, qui s'impose la +fatigue d'un petit voyage en chemin de fer pour venir +au-devant de celui qu'elle attend et lui faire une surprise!</p> + +<p>Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien +agréable, quand pendant la manoeuvre au moyen de +laquelle on détachait son wagon du train de la grande +ligne pour le placer en queue du train de Bade, il vit +la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel +apparaître, souriante, avec la joie et la tendresse dans +les yeux.</p> + +<p>—Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains +pour l'aider à monter, vous ici!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<p>La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce +trajet, le nom du duc de Naurouse ne fut pas prononcé. +Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui qu'elle était +si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était +venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.</p> + +<p>Mais, après les premiers moments d'épanchement, +il était tout naturel de parler de ce qui s'était passé +depuis la dernière visite de Dayelle à Bade, et alors +le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la +force des choses.</p> + +<p>—A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une +grande nouvelle que j'allais oublier, tant je suis troublée. +Il faut me pardonner, quand je vous vois, je +perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez +le duc de Naurouse?</p> + +<p>—Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la +campagne, au château de Vauxperreux; présentement, +il est en train de faire un voyage autour du +monde.</p> + +<p>—Présentement, il est à Bade, arrivant de son +voyage, et j'ai tout lieu de penser qu'il est amoureux +de Corysandre.</p> + +<p>Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais +Dayelle ne s'associa pas à cette joie, loin de là .</p> + +<p>—Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement, +il ne faudrait pas s'en réjouir; il faudrait, au +contraire, s'en affliger, M. de Naurouse ne serait nullement +le mari que je souhaiterais à votre fille.</p> + +<p>—Qu'a-t-on à lui reprocher?</p> + +<p>Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire, +la tête en arrière, les yeux à dix pas devant lui, +deux doigts de la main dans la poche de son gilet, le +bras gauche étendu noblement:</p> + +<p>—Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection +que je porte à votre fille, d'abord parce qu'elle est +votre fille et puis aussi parce qu'elle est charmante; +c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le +duc de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois +pas qu'il puisse la rendre heureuse. Il faut que vous +ayez jusqu'à ces derniers temps habité l'Amérique +pour que le tapage de cette existence ne soit point +arrivé jusqu'à vous; c'est non seulement son argent +que M. de Naurouse a gaspillé follement, le jetant aux +quatre vents comme s'il avait hâte de s'en débarrasser, +c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses +amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris +qui, vous le savez, ne s'étonne pas facilement. Bref et +en un mot, M. le duc de Naurouse, bien que jeune, +beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable; +soyez sûre que s'il se présentait dans une famille honnête +il serait éconduit et que pas une mère, qui le connaîtrait, +ne consentirait à lui donner sa fille. Pour moi, +si mon fils avait eu une pareille conduite, je renoncerais +à le marier.</p> + +<p>Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une +gravité et une lenteur emphatiques. Madame de Barizel +resta un moment embarrassée, car ce qu'elle avait à +répondre à cette condamnation ne pouvait pas être dit, +sous peine de se faire condamner elle-même. Après +quelques secondes de réflexion son parti fut pris: +Dayelle pouvait être utilisé.</p> + +<p>—J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre +me plonge dans l'étonnement; mais je n'ai +rien à répondre aux raisons que vous avez exposées +avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de +conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours +en vous et en toutes circonstances, parce qu'elles +sont le fond même de votre nature.</p> + +<p>Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas +encore blasé sur ces éloges dont elle l'accablait, et +c'était pour lui un plaisir toujours nouveau de s'entendre +louer par ces belles lèvres et de se voir admirer +par ces beaux yeux.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre +redire ce que vous venez de si bien m'expliquer, ce +serait à Corysandre d'abord, et puis ensuite à une +autre personne.</p> + +<p>—Cela est assez difficile avec Corysandre.</p> + +<p>—Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste +ce que peut entendre une jeune fille. Maintenant la +seconde personne à laquelle je voudrais vous voir répéter +ce que vous m'avez expliqué, c'est-à -dire que le +duc de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez +sans doute surpris, c'est... le duc de Naurouse +lui-même.</p> + +<p>Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion, +elle poursuivit en insistant:</p> + +<p>—Pour tout autre ce serait là une commission délicate; +mais pour vous, avec votre tact, avec l'autorité +que vous donnent votre caractère et votre position, il +me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera +de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et +il vous en parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié +que vous nous portez, il me semble que vous pouvez +très bien lui répondre par ce que vous m'avez dit.</p> + +<p>—Mais c'est impossible, s'écria Dayelle.</p> + +<p>Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec +une douceur caressante, changea brusquement de +ton, et sa parole, son geste, son regard, prirent une +énergie qui rendait la contradiction difficile:</p> + +<p>—Jusque-là , dit-elle, je ne vous ai parlé que de +Corysandre; mais je crois que je dois vous parler +aussi de moi; de vous, de nous. Voulez-vous que je +sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au +plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, +ne peut pas se prolonger plus longtemps. Vous +comprenez que la vérité peut se découvrir d'un moment +à l'autre, et que, du jour où elle sera connue, du jour +où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté +jusqu'à présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre +sera gravement compromis, empêché peut-être +pour jamais, par le scandale de la conduite de sa mère. +Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier +si vous m'aimez comme je vous aime.</p> + +<p>—En quoi la mission que vous voulez que je remplisse +auprès du duc de Naurouse aidera-t-elle au +mariage de Corysandre?</p> + +<p>Elle se mit à sourire.</p> + +<p>—Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour +les choses de sentiment, dit-elle en reprenant le ton +caressant. Comprenez donc que le duc de Naurouse +ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et +que le prince se décidera quand il saura qu'il a un +rival.</p> + +<p>—Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...</p> + +<p>—Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent, +mais non par nous, de telle sorte qu'il peut revenir; +c'est la peur de ce retour qui, je l'espère, amènera le +prince Savine à réaliser enfin une résolution arrêtée +dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère, +je ne sais pourquoi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<p>Comme c'était le soir même, après le dîner, que +Dayelle devait adresser son étrange discours au duc +de Naurouse, il voulut se préparer pendant la journée +en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à +madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement +pour son éloquence, Corysandre ne lui facilita point sa +tâche, et, malgré le tact que madame de Barizel lui +avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois, embarrassé +pour continuer.</p> + +<p>Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse +qu'on lui parlât du duc de Naurouse; mais, quand +elle avait vu que ce n'était pas du tout l'éloge qu'elle +attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa +mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés +de sa mère, elle avait répondu d'une façon peu +révérencieuse aux observations qui la contrariaient:</p> + +<p>—Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?</p> + +<p>—Des dettes considérables.</p> + +<p>—Et il les a payées?</p> + +<p>—Mais sans doute.</p> + +<p>—Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que +ce soit un jeune homme désordonné, au contraire.</p> + +<p>Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait +traité avec toutes sortes de ménagements, elle avait +répondu sur le même ton.</p> + +<p>—Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse?</p> + +<p>Dayelle avait incliné la tête.</p> + +<p>—Et il les a aimées?</p> + +<p>Dayelle avait répété le même signe affligé.</p> + +<p>—Il a fait des folies pour elles?</p> + +<p>—Scandaleuses.</p> + +<p>—Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses? +Voilà ce que je voudrais bien savoir.</p> + +<p>—C'est là une question qui n'est pas convenable +dans ta bouche, interrompit madame de Barizel, qui, +voyant la tournure que prenait l'entretien, aurait voulu +le couper court, de peur que Corysandre, par quelques +mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle.</p> + +<p>—Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, +jusqu'au jour où je pourrai la poser à M. de Naurouse +lui-même, ce qui sera bien plus drôle.</p> + +<p>—Corysandre!</p> + +<p>—Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que +vous commencez, pourquoi les commencez-vous? +qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M. de Naurouse +ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que +cela me fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait +aimées follement? cela prouve qu'il est capable d'amour +et même de passion, ce que je trouve très beau. Quand +je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très vrai, +et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas.</p> + +<p>—Pour être sincère, je dois dire que cela me fait +plaisir.</p> + +<p>—Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement.</p> + +<p>—Parce que cela confirme le jugement que j'avais +porté sur M. de Naurouse en le regardant.</p> + +<p>—Et quel jugement aviez-vous porté? demanda +Dayelle.</p> + +<p>—Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle +va vous répondre quelque sottise.</p> + +<p>Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait +ainsi, ce qui arrivait assez souvent devant Leplaquet, +Dayelle ou Avizard, c'est-à -dire devant des amis intimes, +Corysandre se taisait en prenant une attitude +où il y avait plus de dédain que de soumission, mais +cette fois il n'en fut point ainsi; au lieu de courber la +tête, elle la releva.</p> + +<p>—En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, +de répondre à une question que M. Dayelle +trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me faisait +plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable +d'amour, c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et +que je suis bien aise de voir que je ne me suis pas +trompée sur lui.</p> + +<p>S'adressant à sa mère directement:</p> + +<p>—Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il +pas tout naturel que je sois satisfaite d'apprendre des +choses qui ne peuvent qu'augmenter la sympathie que +j'éprouve pour lui?</p> + +<p>—Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce +n'est, pas de la sympathie que ces choses doivent +vous inspirer, c'est de la répulsion, de l'éloignement.</p> + +<p>—Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh +bien! franchement, mon bon monsieur Dayelle, vous +n'avez pas réussi. Je vois que M. de Naurouse ne +ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un +caractère à lui: qu'il est capable d'entraînement et de +passion; qu'il a inspiré des amours extraordinaires, +ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a occupé +tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde, +et pour tout cela il me plaît un peu plus encore qu'avant +que vous ne me l'ayez fait connaître. A l'âge où +les petites filles jouent encore à la poupée on m'a dit +«Plais à celui-ci, plais à celui-là .» Et depuis on me +l'a répété sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir +si celui-ci ou celui-là me plaisaient. Il semble que je +sois une marchandise, une esclave qui doit plaire à +l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra +de moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me +révolte pas. Mais je trouve enfin un homme qui me +plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à vous, ma +mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime?</p> + +<p>—Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel.</p> + +<p>Corysandre la regarda un moment; puis avec un +profond soupir:</p> + +<p>—Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<p>A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de +sa dignité de se faire toujours attendre, les convives +de madame de Barizel furent exacts.</p> + +<p>Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt +minutes seulement, on entendit sur le sable du jardin +le roulement d'une voiture, puis les piaffements +des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux +valets qui sautaient à terre pour ouvrir la portière +et se tenir respectueux sur le passage de leur maître. +C'était Son Excellence le prince Savine, qui, pour +venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à -dire +pour une distance qu'on franchit à pied en quelques +minutes, avait fait atteler, afin d'arriver dans +toute sa gloire et faire une entrée digne de lui.</p> + +<p>Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent +au-devant de lui; mais Corysandre, qui +était en conversation avec le duc de Naurouse dans +l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt +écoutait le duc de Naurouse, ne se dérangea pas et +elle attendit que Savine vînt à elle, sans lever les +yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante +et attentive à ce que Roger lui disait.</p> + +<p>Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu +un moment d'émotion. En voyant l'indifférence qu'elle +témoignait et qui certainement n'était pas jouée, une +joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle +n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un +sentiment tendre pour lui. Et les remarques qu'il avait +faites pendant leur promenade à Eberstein se trouvèrent +confirmées d'une façon frappante.</p> + +<p>Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut +passer dans la salle à manger.</p> + +<p>A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait +adressé que quelques courtes paroles sur un ton peu +gracieux, revint vers Corysandre pour la conduire; +mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle +n'avait pas quitté des yeux.</p> + +<p>—J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle +gaiement.</p> + +<p>Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant +d'un air un peu plus aimable, resta interloqué, tandis +que Corysandre impassible et Roger tout heureux +tournaient autour de lui pour suivre madame de +Barizel et Dayelle.</p> + +<p>Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait +entré le dernier dans la salle à manger. Il était suffoqué. +Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au moins fut-il fort +étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il +vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants +l'un et l'autre, tandis que Savine, la figure empourprée +et les sourcils contractés, les suivait avec Leplaquet. +Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage +devait se conduire avec le prince, son prétendant, +son futur mari, celui qu'on désirait si vivement lui voir +épouser? Et, dans son mouvement de surprise, il +pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son +attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas +à cette pression, et ses yeux ne suivirent pas la direction +que l'attitude de Dayelle lui indiquait; car il n'y +avait là rien qui pût la surprendre, puisque, à l'avance, +ce qui venait de se passer avait été arrêté +entre elles. C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre +de prendre le bras du duc de Naurouse, et de +se conduire avec celui-ci de telle sorte que Savine en +fût piqué.</p> + +<p>—Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide; +profitons de la présence du duc de Naurouse; +qui sait combien de temps nous l'aurons!</p> + +<p>Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions: +Dayelle et Savine se trouvèrent placés à droite et à +gauche de madame de Barizel; le journaliste et lui de +chaque côté de Corysandre.</p> + +<p>On servit, et, comme le dîner venait du restaurant, +il se trouva bon; comme les domestiques ne furent +pas ceux de madame de Barizel, ils s'occupèrent convenablement +de leur besogne; comme le linge était +loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, +les cristaux appartenaient à la maison et qu'ils +avaient été nettoyés et essuyés par des domestiques +étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la +malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire +de cette maison; les fleurs de la salle à manger +étaient aussi fraîches que celles du salon, et comme, +pour faire le service, il fallait de la cuisine passer +par le vestibule, les convives, heureusement pour +leur appétit, ne pouvaient pas deviner ce qu'était cette +cuisine.</p> + +<p>D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise +humeur rendait silencieux, aucun d'eux n'était en +état de faire attention à ce qui se passait autour de +lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la +conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant +lorsqu'il n'avait pas besoin de faire sa partie; Dayelle +parce qu'il n'avait d'yeux et d'oreilles que pour +madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte magnétisé +en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; +le duc de Naurouse enfin, parce qu'il était tout à +Corysandre, ne prenant intérêt qu'à ce qui venait +d'elle et s'appliquait à elle.</p> + +<p>Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner +l'acheva assez mélancoliquement: il s'était engagé +envers madame de Barizel à présenter ses observations +au duc de Naurouse ce soir-là , et, à mesure +que le dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement +lui devenait plus désagréable et plus gênant.</p> + +<p>Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante +lorsqu'on se mêlait de ses affaires; comment +pendrait-il la chose? Quelle singulière idée madame +de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille +commission?</p> + +<p>La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur +persistante de Savine abrégèrent les causeries du +dessert; on sortit de table pour aller dans le jardin, +où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer +leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, +dont la mauvaise humeur s'était accrue, annonça +qu'il était obligé de retourner au trente-et-quarante +pour suivre une série qui l'intéressait.</p> + +<p>Ce fut le signal du départ.</p> + +<p>—Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire +sauter la banque? demanda Roger à Corysandre, espérant +ainsi rester plus longtemps avec elle; nous +suivrons ses émotions sur son visage.</p> + +<p>—Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions, +dit Savine de plus en plus maussade.</p> + +<p>—Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun +intérêt de vous voir jouer, et je ne sais vraiment pas +pourquoi, le prince Otchakoff et vous, vous avez toujours +une galerie si nombreuse.</p> + +<p>—Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce +que mes combinaisons sont intéressantes.</p> + +<p>—Pour moi, continua Corysandre qui n'avait +jamais tant parlé, le joueur qui m'intéresse, c'est +celui qui s'approche de la table en se disant: je ruine +ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus +qu'à me tuer, et qui joue cependant; voilà celui qui +me touche et que j'admire.</p> + +<p>—Celui-là est un fou, dit Savine.</p> + +<p>—Ou un passionné, dit Roger.</p> + +<p>—J'aime les passionnés, dit Corysandre.</p> + +<p>Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent +tous les quatre vers la <i>Conversation</i>, Savine et +Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger venant +ensuite.</p> + +<p>Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet +montèrent le perron, Roger, qui voulait faire parler +Dayelle sur madame de Barizel et surtout sur Corysandre, +parut peu disposé à les suivre.</p> + +<p>—Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? +demanda Dayelle.</p> + +<p>—Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et +je crois que je partirai sans avoir risqué un louis.</p> + +<p>—Je ne saurais vous exprimer combien je suis +heureux de vous voir dans ces dispositions, car il y a +quelques années vous étiez un grand joueur, et le jeu +vous a coûté cher.</p> + +<p>—C'est peut-être ce qui m'a guéri.</p> + +<p>Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour +placer son discours, il se hâta d'en profiter:</p> + +<p>—Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux +de vous voir revenu si sage de votre voyage; c'est un +grand bonheur pour vous, ce sera une grande joie +pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt, +car je ne doute pas que vous ne persévériez dans +la bonne voie. La jeunesse a des entraînements, je +comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se prolongent +au delà d'une certaine limite. Avec votre beau +nom, avec votre grande fortune, quelle eût été votre +vie, je vous le demande, si vous aviez persévéré +dans la voie que vous suiviez avant votre départ.</p> + +<p>Roger se redressa blessé par cet étrange discours, +mais, après un court moment de réflexion, il n'interrompit +pas, voulant voir où il allait arriver.</p> + +<p>—Comment auriez-vous assuré la perpétuité de +ce nom par un mariage digne de la noblesse de votre +race, continua Dayelle. Quelle mère de famille eût +accepté pour gendre le jeune homme brillant et, +passez-moi le mot, bruyant que vous étiez alors? Il +y a des réputations qui font peur. Tandis que dans +quelques années, quand la preuve sera faite, et bien +faite que ce jeune homme effrayant est devenu un +homme sage, quelle famille, parmi les plus hautes, +ne sera pas heureuse et fière de votre alliance! Mais +il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises +impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se +former; et ce sera le temps, le temps seul qui amènera +ce résultat; toutes les paroles, tous les engagements +ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.» +Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer +dès maintenant à vos anciennes habitudes +pour en prendre de nouvelles qui, seules, peuvent, +dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain +au moins, vous donner la vie qui convient à un duc de +Naurouse, et que personne ne vous souhaite plus sincèrement +que moi, croyez-le.</p> + +<p>Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait +ce qu'il y avait dans ces paroles, et sous ces paroles. +Que cachaient leur forme entortillée et leur sens +obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but ce +vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel, +son ami intime, les lui adressait-il?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI</h3> + +<p>Malgré les savantes combinaisons de madame de +Barizel, les choses continuèrent de suivre leur cours +sans changement, c'est-à -dire sans que le prince +Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.</p> + +<p>Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait +rien à désirer; chaque jour c'étaient des parties +nouvelles, des promenades à cheval et en voiture dans +la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins +et dans les villes où il y avait quelque chose à +voir, des petits voyages çà et là le long du Rhin ou +dans les Vosges; mais c'était tout.</p> + +<p>Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très +éloquent en témoignages d'admiration.</p> + +<p>Il était impossible de voir des yeux plus tendres +que ceux que le duc de Naurouse attachait sur Corysandre, +d'entendre une voix plus douce que la sienne +lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment +où il arrivait jusqu'au moment où il partait.</p> + +<p>Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée +par toutes sortes de raisons, madame de Barizel se +décida enfin à faire une tentative directe sur Savine, +de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à +montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre, +jusqu'où ils allaient et ce qu'on pouvait en +attendre.</p> + +<p>Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa +pas l'exécution, si sérieuse qu'elle fût.</p> + +<p>Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea +pour être seule au moment de son arrivée et aussi +pour n'être point dérangée tant que durerait leur entretien.</p> + +<p>Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer +des passions, elle était cependant dans la classe des +mères, de sorte que ceux qui venaient pour voir Corysandre +et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient +que la mère, se laissaient aller bien souvent à +un mouvement de déception.</p> + +<p>—Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après +les premiers mots de politesse.</p> + +<p>—Elle est dans sa chambre, où elle restera, car +j'ai à vous entretenir en particulier de choses graves.</p> + +<p>En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. +L'heure qu'il avait si souvent redoutée était-elle +sonnée? Allait-on lui demander à quel but tendaient +ses assiduités dans cette maison?</p> + +<p>—Et notre entretien, continua madame de Barizel, +doit rouler sur elle, au moins incidemment, surtout +sur l'un de vos amis.</p> + +<p>D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même; +puisque ce n'était pas de lui qu'il allait être question, +il n'avait pas à prendre souci. Les autres, ses amis, +que lui importait?</p> + +<p>Il s'installa commodément dans son fauteuil pour +subir le supplice qu'on allait lui imposer, se disant +tout bas qu'on était vraiment bien bête de s'exposer +à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos +amis.</p> + +<p>—Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? +commença madame de Barizel.</p> + +<p>—Comment, si je le connais; c'est mon meilleur +ami; nous sommes liés depuis plusieurs années. C'est +lui qui m'a assisté dans mon duel avec le duc d'Arcala, +ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure générosité, +de me faire donner un coup d'épée par un +adversaire moins naïf que moi, au moment même +où je cherchais à le ménager.</p> + +<p>C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler +au moins en ces termes, dont il était satisfait.</p> + +<p>—Alors, il n'est personne mieux que vous qui +puisse dire ce qu'est M. le duc de Naurouse?</p> + +<p>—Personne. Cependant, par cela seul que je suis +son ami...</p> + +<p>—Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre +de M. de Naurouse et ce n'est pas une accusation que +je veux porter contre lui: je trouve que c'est un des +hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés.</p> + +<p>—Certainement, dit Savine avec une grimace, car +rien ne le faisait plus cruellement souffrir que d'entendre +l'éloge de ses amis.</p> + +<p>—Distingué.</p> + +<p>—Très distingué, et même peut-être, si cela est +possible à dire, un peu trop distingué, ce qui lui donne +quelque chose d'efféminé.</p> + +<p>—Généreux.</p> + +<p>—Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie, +car toute qualité poussée à l'extrême devient un défaut.</p> + +<p>—Noble.</p> + +<p>—De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère, +qui était une Condrieu-Revel, c'est-à -dire tout bonnement +une Coudrier si le procès en ce moment pendant +est fondé, il y ait une tache sur son blason.</p> + +<p>—Beau garçon.</p> + +<p>—Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas +très solide à cause de sa santé qui a été rudement +éprouvée et qui même inspire des craintes sérieuses à +ses amis.</p> + +<p>—La mine fière.</p> + +<p>—Que trop, car il y a des moments où cette fierté +frise l'arrogance.</p> + +<p>—Le caractère chevaleresque.</p> + +<p>—A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je +vous disais ce que ce caractère chevaleresque lui a +fait commettre d'extravagances, vous en seriez stupéfaite.</p> + +<p>—Plein de coeur.</p> + +<p>—Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut +même dire que c'est là son faible, le brave garçon. +Combien de fois a-t-il été victime de son coeur! Et ce +qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait +prendre pour un sceptique et un indifférent; tandis +qu'en réalité c'est un naïf et, pour toutes les choses de +coeur, disons le mot... un jobard.</p> + +<p>—Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme +moi et que vous lui rendez pleine justice.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.</p> + +<p>—Je le savais avant que vous ne me le disiez et +cependant je n'ai pas hésité à m'adresser à vous, +parce que je savais en même temps que ce n'était pas +en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre +probité.</p> + +<p>Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant, +en pleine figure, provoquent ordinairement deux +mouvements contraires chez ceux qui les reçoivent +les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est +trop»; les autres se redressent et se rengorgent en +disant par leur attitude: «Vous pouvez continuer.» +Savine se rengorgea.</p> + +<p>Madame de Barizel continua donc.</p> + +<p>—Bien que nous ne vous connaissions pas depuis +longtemps, nous avons pu vous apprécier, ma fille et +moi, elle avec son instinct, moi avec l'expérience +d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas +grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous, +aussi franc...</p> + +<p>Savine se redressa encore.</p> + +<p>—Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut +parce qu'elle n'a rien à cacher...</p> + +<p>Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la +pression de ses épaules.</p> + +<p>—Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se +laissent facilement pénétrer. Ce sont les fourbes qui +déroutent l'examen, les méchants; avec eux on ne +sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur.</p> + +<p>—Et on a bien raison.</p> + +<p>—N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de +vous; je veux dire je n'ai pas eu peur, car si ma fille +partage les sentiments... d'estime que je ressens, +comme elle ignore la démarche que j'entreprends en +ce moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la +question de savoir si malgré votre amitié pour M. le +duc de Naurouse et les longues relations qui vous +unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur +une entière sincérité de votre part.</p> + +<p>—J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet +égard.</p> + +<p>—Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu, +c'est par discrétion, par réserve de jeune fille, mais +elle sait regarder, elle sait voir et je ne connais pas +de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller +au fond des choses et les apprécier à leur juste valeur. +D'un mot elle vous juge, et bien, et justement. Le +malheur est qu'en ce qui vous touche je ne puisse rien +dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée +que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui +vous empêche d'entendre tout ce qui ressemble à un +compliment.</p> + +<p>—Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie +orgueilleuse.</p> + +<p>—Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette +modestie; d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, +et ce que j'ai dit n'a eu d'autre objet que d'expliquer +comment j'ai eu la pensée de m'adresser à vous dans +les circonstances graves, solennelles, qui sont à la +veille de se produire, au moins je le suppose.</p> + +<p>Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à +croire,—on le lui disait d'ailleurs,—qu'il ne s'agissait +pas de lui dans cet entretien, ne fut pas maître +d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée, +et de retenir une question qui lui vint aux lèvres.</p> + +<p>—Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.</p> + +<p>Madame de Barizel le regarda bien en face, en +plein dans les yeux.</p> + +<p>—La demande de la main de Corysandre par M. le +duc de Naurouse, dit-elle lentement.</p> + +<p>Il n'était point habituellement démonstratif, le prince +Savine; cependant madame de Barizel avait si bien +conduit l'entretien pour produire l'effet qu'elle voulait, +qu'il laissa échapper une exclamation en se levant à +demi sur son fauteuil.</p> + +<p>—Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle +Corysandre?</p> + +<p>Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette +émotion, pour elle pleine de promesses.</p> + +<p>Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait +plus qu'à poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu +et à achever ce qu'elle avait si heureusement commencé.</p> + +<p>—Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin. +Au moins dans ces termes. Je ne vous ai pas dit que +la demande était faite. Je suppose qu'elle est sur le +point de se faire.</p> + +<p>—Ce n'est pas la même chose.</p> + +<p>—Assurément. Mais, comme cette supposition repose +sur des faits certains, mon devoir de mère est +de prendre des précautions. Voici ces faits: M. de +Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle, +qui est, comme vous le savez, notre meilleur ami, +notre conseil, le second père de Corysandre, pour lui +parler mariage et lui prouver, ce qui véritablement +n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité +qui nous unit, que les folies de jeune homme +qu'il avait pu faire n'avaient aucune importance au +point de vue de son mariage.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est +pas tout: il n'est presque pas de soirée que M. de +Naurouse ne passe avec Leplaquet à l'interroger sur +nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en +Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout +sur Corysandre. Cela a tellement frappé Leplaquet, +qu'il a cru devoir m'en parler en me racontant +comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une +belle amitié, l'accompagne le soir pendant des heures +entières et ne peut pas le quitter. Cela aussi est caractéristique, +n'est-ce pas, car il n'est pas dans les habitudes +de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer +une telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si +elle ne s'expliquait pas par ma supposition. N'est-ce +pas votre avis?</p> + +<p>Il répondit d'un signe de main.</p> + +<p>—Maintenant, continua madame de Barizel, ce +qu'est M. de Naurouse avec ma fille, je n'ai pas à vous +en parler, vous l'avez vu, vous le voyez comme moi +tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande +serait faite depuis quelque temps déjà , j'en suis certaine, +si M. de Naurouse n'avait été et n'était retenu +par notre réserve: la mienne, qui est celle d'une mère +prudente, et celle de Corysandre...</p> + +<p>—Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan +de joie qu'il ne put pas contenir.</p> + +<p>Madame de Barizel prit une figure effarouchée et +jusqu'à un certain point scandalisée:</p> + +<p>—Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma +fille?</p> + +<p>La pureté de Corysandre étant sauvegardée par +l'observation qu'elle avait faite et sa dignité de mère +prudente l'étant en même temps, madame de Barizel +put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux +endroits qu'elle savait être les plus sensibles chez lui.</p> + +<p>—On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de +Naurouse ne mérite la sympathie.</p> + +<p>—Oh! certainement.</p> + +<p>—Sous tous les rapports.</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Ainsi il est très beau garçon.</p> + +<p>—Je vous le disais moi-même tout à l'heure.</p> + +<p>—Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez +aussi qu'il était plein de coeur, que son caractère était +chevaleresque, enfin vous me faisiez de lui un éloge +tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait +souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son +mari.</p> + +<p>—J'ai fait quelques réserves.</p> + +<p>—Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit +votre esprit de justice ou même plutôt à cause de cet +esprit de justice, vous proclamez que c'est un des +hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.</p> + +<p>Savine était au supplice; chaque mot lui était une +blessure cruelle: un autre que lui méritant la sympathie; +un autre beau garçon (il s'était regardé dans la +glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque; +un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on +pût rencontrer! Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de +lui en ces termes, pour qu'on le jugeât ainsi?</p> + +<p>—Malgré toutes ces qualités, continua madame de +Barizel, vous devez comprendre que Corysandre n'est +pas fille à ouvrir son coeur à un sentiment qui ne serait +pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui paraître... +Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. +Mais peu importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est +réellement; mais de là à dire qu'il lui plaît, comme +vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne franchira +jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître +que de faire une pareille supposition.</p> + +<p>—Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui, +devant la véhémence de cette indignation maternelle, +crut devoir s'excuser, c'était un cri... un cri de surprise +provoqué par ce que vous m'appreniez.</p> + +<p>—Sans qu'on puisse admettre une seule minute +que cette enfant si simple, si naïve, si innocente, ait +éprouvé de la tendresse pour M. de Naurouse, je crois +qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M. de +Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que +vous m'avez dit: à ses qualités, à sa belle figure, à sa +mine fière, à ses yeux passionnés, à son caractère +chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les +mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne +peut pas être seul à voir, car ils crèvent les yeux de +tous.</p> + +<p>Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de +façon à ce que tous les coups portassent sans se confondre.</p> + +<p>—Pensez donc que c'est un des hommes les plus +charmants qu'on puisse rencontrer, qu'il a tout pour +lui: la naissance, la fortune...</p> + +<p>Savine se révolta.</p> + +<p>—La fortune?</p> + +<p>—Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous +savez que ma fille a les idées françaises.</p> + +<p>—Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla +Savine.</p> + +<p>Madame de Barizel l'examina; il était rouge à +éclater. Elle jugea qu'elle l'avait suffisamment exaspéré +et qu'aller plus loin serait s'exposer à dépasser la +mesure; évidemment il était dans un état de colère +furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on +l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût +éprouvé un immense soulagement. Naurouse n'était +plus son ami, c'était un ennemi qu'il haïssait à mort +pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce +qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites, +de ses qualités, de son titre, de son rang, de sa +fortune, serait inutile; l'envie de Savine ne pourrait +pas en être plus vivement surexcitée qu'elle ne l'était. +Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine, bien +loin de là : c'était tout simplement lui prouver que +Corysandre pouvait être aimée et recherchée par +quelqu'un qui n'était pas le premier venu, par un +rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat était +obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées; +elle les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique +qu'elle assénait: il se contemplait dans la glace, +il se redressait, il se bouffissait, les narines serrées, +les joues ballonnées, les épaules rejetées en +arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et +moi! criait toute sa personne, regardez-moi donc, +vous qui parlez d'un homme beau garçon!» Pour un +peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui +aussi avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque. +Surtout il eût voulu faire l'addition de sa fortune. Et +sa noblesse! N'était-il pas prince?</p> + +<p>Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage +à lui montrer qu'elles voyaient aussi des mérites +en lui, et de grands qui, s'ils ne supprimaient pas ceux +du duc de Naurouse, les égalaient au moins et peut-être +les surpassaient.</p> + +<p>Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait +l'exalter par l'orgueil.</p> + +<p>—Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le +duc de Naurouse et quel cas nous faisons de lui, ma +fille et moi. Mais, malgré tous les mérites que je suis +disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins vrai +que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas +en quelques jours qu'on peut apprécier un homme et +son pays, qu'on n'a pas vécu de sa vie et dans son +le juger justement, alors surtout qu'on n'est pas de +monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, +il faut que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus +l'accueillir à la légère que la repousser. C'est chose +grave que le mariage, la plus grave de la vie, et lourde, +bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde +même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis +seule, je n'ai pas de mari pour me guider et toute la +responsabilité de la décision que je vais avoir à +prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce +qu'est la situation de deux femmes sans homme. Et +nous ne sommes pas dans notre pays, où les amitiés +que M. de Barizel avait su se créer me seraient d'un +si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour +me guider! Si, comme tout me le fait croire, M. le duc +de Naurouse me demande bientôt, demain peut-être, +la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un +côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout +par ce que je vois, que c'est un parti assez beau +pour ne pas le dédaigner. Mais je n'ai pas confiance +en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à -dire que je +peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs. +D'autre part, je me dis que ce parti, qui me +paraît beau parce que je le juge en femme, n'est peut-être +pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon tourment, +mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse +à vous et vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse? +Pour vous, qui le connaissez, est-il digne de +Corysandre?»</p> + +<p>—C'est à moi que vous adressez une pareille question! +s'écria Savine stupéfait.</p> + +<p>Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée +firent croire à madame de Barizel qu'il allait ajouter +«Moi qui l'aime!» c'est-à -dire le mot qu'elle attendait +si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement +préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là +n'avait eu d'autre but que de l'amener, que de le +forcer.</p> + +<p>Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa +surprise, se tint prudemment sur la réserve et resta +bouche close.</p> + +<p>Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre +le vrai sens de cette exclamation:</p> + +<p>—Nous vous considérons donc comme notre ami, +continua madame de Barizel, un de nos meilleurs +amis, et par ce que je sais, par ce que j'ai vu, moi, +femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un +des plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme +votre conscience est une des plus hautes, des plus +fermes auxquelles on puisse demander un conseil. +Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent, +j'ai eu la pensée de m'adresser à vous pour +vous poser cette demande qui tout à l'heure a provoqué +en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?</p> + +<p>Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent +endurcie, elle était tremblante d'émotion en cette minute +solennelle qui, en faisant le sort de Corysandre, +allait décider le sien.</p> + +<p>La gêne de Savine était grande: la situation en effet +se présentait sous un double aspect, et il fallait la +trancher d'un mot sans pouvoir s'échapper.</p> + +<p>Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas +de Corysandre pour sa femme, il aurait voulu au +moins qu'elle ne fût pas la femme d'un autre, surtout +celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui, +d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi +que cela semblait résulter des paroles entortillées de +la mère, sous lesquelles il semblait qu'on pouvait +deviner les sentiments vrais de la fille.</p> + +<p>Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il +allait prendre, enfin l'intérêt l'emporta.</p> + +<p>—Certainement Roger mérite tout ce que vous +avez dit, tout ce que nous avons dit de lui; s'il en était +autrement, il ne serait pas mon ami intime. Toutes +les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui +reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, +n'est-ce pas? cependant il y a un point sur lequel j'ai +des réserves à poser... je trouve que la fortune de +Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq cent +mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec +cela dans le monde?</p> + +<p>Il haussa les épaules avec un parfait mépris.</p> + +<p>—Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel +j'ai aussi des réserves à faire: c'est la santé. Il +n'est pas solide, ce pauvre diable de Naurouse; son +père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a +succombé à une maladie de poitrine et lui-même est, +je le crois bien, je le crains bien, poitrinaire. Mais, +vous savez, on vit très bien poitrinaire; et puis, en +plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon dont il +s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules; +tout poitrinaire est follement sentimental, cela est +connu. Cela me peine et beaucoup de vous parler +ainsi, mais la confiance que vous me témoignez me +fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour +cela aussi que je ne peux point passer sous silence la +manie fâcheuse que Naurouse a eue de jeter son +argent par les fenêtres pour faire du bruit, du tapage, +pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de +s'amuser. C'est pour cela aussi que je rappelle le +procès en usurpation de nom intenté à son grand-père, +ce qui démolira terriblement la noblesse de Roger, si +ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme +tout le fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que +Naurouse ne soit un charmant garçon; on n'est pas +parfait, même quand la faveur publique, qui souvent +est bien bête, vous fait une sorte d'auréole.</p> + +<p>Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine +parler si longuement. Où voulait-il en venir avec cette +démolition en règle qui n'avait épargné ni la fortune, +ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était +terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport +avec ses attaques.</p> + +<p>—Aussi, en mon âme et conscience,—il se posa +la main sur le coeur majestueusement,—mon avis +est... c'est-à -dire le conseil que je vous donne est que +vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand +il vous l'adressera.</p> + +<p>Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis +quelques instants déjà , ce coup la surprit si fort, qu'il +la laissa un moment anéantie.</p> + +<p>—Car il vous adressera cette demande, continua +Savine, cela ne fait pas le moindre doute pour moi. +Comment aurait-il pu rester insensible à la splendide +beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à +ses séductions, qui font d'elle une merveille incomparable! +Pour moi il y a longtemps que je vous aurais +adressé cette demande en mon nom... si je ne m'étais +juré de mourir garçon.</p> + +<p>Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse +et il s'était lui-même dégagé.</p> + +<p>Heureusement pour lui madame de Barizel s'était +depuis longtemps exercée à ne pas s'abandonner à +son premier mouvement, car si elle avait cédé à l'indignation +furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des +choses qui, après les éloges et les compliments auxquels +elle l'avait habitué, l'eussent étrangement et +bien désagréablement surpris. Par un énergique effort +de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et +refoula sa fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du +duc de Naurouse! Mais il était l'ami du duc, et maintenant +c'était du côté de celui-ci qu'elle devait se retourner, +en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle +devait échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait +donc pas se faire en ce moment de ce misérable Savine +un ennemi qui pouvait être redoutable.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII</h3> + +<p>Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, +passait sa vie couchée ou étendue, ne quittant +son canapé ou son fauteuil qu'à la dernière extrémité +et dans des circonstances tout à fait graves. Cependant, +lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte +du salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve +d'estime ou d'amitié qu'elle pût donner, fut parti, au +lieu de revenir s'asseoir, elle se mit à marcher à grands +pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle faisait, +poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient.</p> + +<p>—Mourir garçon, répétait-elle machinalement, +mourir garçon!</p> + +<p>Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le +salon; puis, un peu calmée, elle alla s'allonger sur un +divan, et là elle continua de réfléchir.</p> + +<p>Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et +commanda qu'on priât Corysandre de descendre.</p> + +<p>Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé.</p> + +<p>—J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement.</p> + +<p>—C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être +question? dit-elle.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après +me remercieras-tu.</p> + +<p>—Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de +mariage que je te remercierais, si tu savais comme je +suis lasse de toutes ces combinaisons que tu te donnes +tant de peine à chercher et qui n'aboutissent jamais, +comme j'en suis humiliée.</p> + +<p>Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une +expression mélancolique:</p> + +<p>—Si tu savais comme j'en suis malheureuse.</p> + +<p>—Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; +je ne veux pas que tu sois malheureuse, je ne +l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu n'as pas de +meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu +que ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis +prête à tout pour l'assurer. Écoute-moi et tu vas le +voir; mais d'abord réponds-moi en toute sincérité, +sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du +prince Savine?</p> + +<p>—Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais +dit bien plus encore si tu avais voulu m'écouter.</p> + +<p>—Le temps n'a pas modifié ton impression première?</p> + +<p>—Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable +qu'il ne m'était apparu avant de le connaître; suffisant, +vaniteux, arrogant, envieux, égoïste jusqu'à la férocité, +misérablement avare, sans coeur, sans honneur, sans +courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui +cherche vainement une qualité, car il n'est même pas +beau avec son grand corps mal dégrossi et ses grâces +d'ours blanc.</p> + +<p>C'était la première fois que sa mère la voyait parler +avec cette passion, elle toujours si calme, si indifférente; +elle s'était dressée sur son fauteuil et, le corps +penché en avant, la tête haute, elle semblait de son +bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot, +asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur +Savine placé devant elle.</p> + +<p>—Alors, continua madame de Barizel après quelques +instants, tu voudrais ne pas devenir sa femme?</p> + +<p>Corysandre ne répondit pas.</p> + +<p>—Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.</p> + +<p>—A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu +m'as dit que j'étais folle; que ce mariage était nécessaire; +qu'il fallait qu'il se fît; qu'il était le plus beau +que je puisse souhaiter; que le refuser c'était faire ton +malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul +moyen de sortir de la situation où nous nous trouvons; +enfin, par la prière, par le commandement, par la persuasion, +de toutes les manières, tu me l'as imposé. +Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux +devenir sa femme?</p> + +<p>—Pour connaître ton sentiment.</p> + +<p>—Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le +mari, l'un me déplaît autant que l'autre: tu voulais +savoir, tu sais.</p> + +<p>—Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras +tout à l'heure: Maintenant, autre question à laquelle tu +dois répondre avec la même franchise: que penses-tu +du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont pas +changé?</p> + +<p>—Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît; +tous les défauts de l'un sont des qualités opposées chez +l'autre.</p> + +<p>—Alors, si le duc de Naurouse te demandait en +mariage, tu l'accepterais?</p> + +<p>Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes +qu'elle regarda sa mère; voyant un sourire dans les +yeux de celle-ci, elle poussa un cri.</p> + +<p>—Il m'a demandée?</p> + +<p>Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester +par ce cri et cet élan irrésistible fut de courte +durée.</p> + +<p>—Pas encore, dit madame de Barizel.</p> + +<p>—Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura +Corysandre, se renversant dans son fauteuil.</p> + +<p>—C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je +n'ai pas voulu te dire que le duc de Naurouse t'avait +demandée, mais simplement, et cela est quelque chose, +tu vas le voir, que s'il te demandait je suis disposée à +te donner à lui.</p> + +<p>Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à +sa mère, elle la prit dans ses bras et l'embrassa.</p> + +<p>C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus +une enfant qu'elle avait un de ces élans d'effusion.</p> + +<p>Après le premier mouvement de trouble, madame de +Barizel la fit asseoir sur le canapé, près d'elle; et, lui +tenant une main dans les siennes:</p> + +<p>—Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée +trop souvent. Je n'ai jamais voulu que ton bonheur, et, +si nous n'avons pas toujours été d'accord, c'est qu'avec +ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde et la +vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était +assurer ton bonheur que te faire épouser le prince +Savine, dont le nom, la fortune et la situation m'avaient +éblouie; et si, malgré les répugnances que tu as manifestées, +j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru +que ces répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais +mieux le prince, en qui je ne voyais pas, comme toi, +un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu de diminuer, +ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te +paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.—Dans +ces conditions, moi, ta mère, qui veux ton bonheur, +je ne puis te dire qu'une chose: renonçons au +prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais +épouse-le.</p> + +<p>—Il m'épousera, je te le promets, je te le jure!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII</h3> + +<p>Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté +de lui-même.</p> + +<p>C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il +avait dit comme dans ce qu'il avait fait, de même dans +ce qu'il n'avait pas dit et ce qu'il n'avait pas fait, des +motifs de satisfaction qui lui permettaient de se féliciter. +Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien inspiré; +il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été +habile; jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis +une erreur, encore moins une maladresse ou une +sottise, et quand les choses n'avaient point tourné selon +son désir ou ses intérêts, c'était la faute des circonstances, +ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en +faute, lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il +réussissait et en qui il ne croyait plus quand il échouait, +Dieu pouvait se tromper et faire des bêtises; mais lui +Savine, non, mille fois non, cela était impossible.</p> + +<p>Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore, +plus fier de lui qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient +passer sous les arbres des allées de Lichtenthal, allant +lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le sourire +de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front +dans les nuages, se disaient: Voilà un homme heureux...</p> + +<p>Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine.</p> + +<p>Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la +veine, il devait en profiter.</p> + +<p>Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il +devait se hâter.</p> + +<p>Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben +pour prendre chez lui l'argent qui lui était nécessaire: +la banque n'avait qu'à se bien tenir; mais que pourrait-elle +contre sa chance s'unissant aux combinaisons +inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait +sauter, non pas une fois, mais deux, indéfiniment.</p> + +<p>Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il +voulait risquer un coup décisif, il entra à la Conversation.</p> + +<p>Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles, +qui, assis comme à l'ordinaire à la table de +trente-et-quarante piquait avec une longue épingle des +cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il fût à +cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis +ne manquait pas cependant, après chaque coup, +de promener un regard circulaire autour de lui pour +voir s'il n'apercevait point un nouveau venu à qui il +pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons +inexorables ou même une association pour ruiner +toutes les banques de jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il +espérait toujours.</p> + +<p>Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit +celui-ci, mais de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils +furent arrivés dans un endroit écarté du jardin où il n'y +avait personne qu'il l'aborda.</p> + +<p>—Le moment est-il favorable? demanda Savine.</p> + +<p>—On ne peut plus favorable; ainsi...</p> + +<p>Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.</p> + +<p>—Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.</p> + +<p>Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit +un air de dignité blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la +réflexion sans doute lui dit qu'il n'était pas en état de +se fâcher d'une offense.</p> + +<p>—Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté +encore dans le ton, j'ai dit «pas de blagues» et je le +répète; selon vous, quand je vous consulte, le moment +est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à +m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; +et malgré tout cela la vérité est que je perds; je devais +ruiner la banque en suivant vos conseils et, tout au contraire, +depuis que je joue, ce serait elle qui m'aurait +ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au +moins m'a-t-elle enlevé...</p> + +<p>Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse:</p> + +<p>—Un homme comme vous, prince, retient-il le +chiffre des sommes qu'il perd au jeu?</p> + +<p>—Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; +ce qui est mon cas avec la banque, contre laquelle je +ne me serais pas amusé à jouer si je n'avais pas poursuivi +un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas atteint: +je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé +à ne plus jouer.</p> + +<p>Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait +qu'il les connaissait bien; ces joueurs décidés à ne +plus jouer, et quelle foi il avait en leurs engagements.</p> + +<p>—Cependant vous venez me demander un conseil.</p> + +<p>—Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.</p> + +<p>—Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien, +qu'il n'y a pas de veine, qu'il n'y a pas de hasard, et +que l'ordre règle toute chose en ce monde, le jeu +comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la +divine Providence, qui...</p> + +<p>Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement +sur l'ordre de la Providence; il l'interrompit:</p> + +<p>—Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, +s'écria-t-il; mais si assuré que je sois de +gagner, je veux mettre toutes les chances de mon côté; +voyons donc quelle est la situation des figures que +vous suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement: +je veux une série de coups extraordinaires qui +fassent pousser des cris d'admiration à la galerie.</p> + +<p>Le marquis de Mantailles expliqua cette situation +des figures.</p> + +<p>—C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il +fût arrivé au bout de ses explications, cela suffit maintenant; +je vous répète que si, par extraordinaire, je +ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne +toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je +quitterais Bade. Tout à l'heure vous avez souri quand +je vous ai dit cela; mais c'est que vous ne me connaissez +pas bien en me jugeant d'après les autres +joueurs; moi je n'ai pas de passions.</p> + +<p>—Alors, prince, je vous plains de toute mon âme.</p> + +<p>—Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez +pas, je vous prie; sans doute vous ne me parlez pas; +mais cela me gêne que vous soyez dans la salle; malgré +moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, +et puis vos regards m'empêchent de suivre +mes inspirations.</p> + +<p>—Défiez-vous-en.</p> + +<p>—Je vous dis que j'ai la veine.</p> + +<p>Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle +de jeu, où, rien que par sa manière de se présenter, +il se fit faire place.</p> + +<p>Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, +qui le regardaient étaler autour de lui ses liasses de +billets un sourire de superbe assurance qui disait:</p> + +<p>—Regardez-moi bien, vous allez voir.</p> + +<p>Il fit son jeu.</p> + +<p>Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le +poursuivit.</p> + +<p>Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille +francs.</p> + +<p>—Je cède ma chaise.</p> + +<p>—Je la prends, dit une voix derrière lui.</p> + +<p>C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.</p> + +<p>Alors en étant obligé de passer au second rang +tandis que son rival s'avançait au premier, il sentit +en lui un mouvement de rage plus cruel que sa perte +d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une +abdication.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<p>C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade, +où rien ne le retenait plus.</p> + +<p>A la <i>Conversation</i>, il ne voulait pas voir le triomphe +insolent d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à +perdre avec la même indifférence apparente.</p> + +<p>Et il ne voulait pas assister davantage à celui de +Naurouse auprès de Corysandre.</p> + +<p>Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait +que son départ lui rapportât au moins quelque chose, +ne serait-ce que la reconnaissance de Naurouse.</p> + +<p>Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle +en chassa le mécontentement et la colère. Il se dirigeait +vers le <i>Graben</i> pour rentrer chez lui, il s'arrêta, +et, changeant de chemin, il alla chez le duc de +Naurouse.</p> + +<p>—Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui +allait sortir.</p> + +<p>—Justement, mais à une condition, qui est que +nous allions dîner dans un endroit où nous pourrons +causer; j'ai à vous parler de choses sérieuses, et je +voudrais n'être ni dérangé ni entendu.</p> + +<p>—Vous paraissez agité.</p> + +<p>—Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure +pourquoi; occupons-nous d'abord de dîner, le reste +viendra après.</p> + +<p>Ils montèrent en voiture et se firent conduire à +l'<i>Ours</i>, qui est un restaurant établi dans une prairie +à quelques minutes de Bade; mais en route Savine +ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de +faire.</p> + +<p>A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il +avait annoncée, et Roger remarqua qu'il mangeait et +buvait à fond en homme qui ne se laisse pas couper +l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la +bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait +lui-même dans de certaines proportions et qu'il avalait +à grands coups, car lorsqu'il ne se croyait pas +malade c'était une de ses prétentions de pouvoir +boire plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait +commencé à se fonder autrefois à Paris par ce talent +qui lui avait valu bien des envieux parmi les jeunes +gens de son monde.</p> + +<p>Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il +commença l'entretien que, tout en mangeant et en +buvant, il avait préparé:</p> + +<p>—Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise.</p> + +<p>—Vous savez bien que je parle toujours franchement.</p> + +<p>—Comme moi, mais comme moi aussi vous ne +dites que ce que vous voulez, tandis que ce que je vous +demande, c'est de répondre à toutes mes questions +sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous +mademoiselle de Barizel?</p> + +<p>—La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, +la plus délicieuse, la plus séduisante des +jeunes filles.</p> + +<p>—Je m'en doutais.</p> + +<p>Il porta la main à son coeur avec le geste d'un +homme qui vient de recevoir un coup cruel.</p> + +<p>—Puis, après un moment de silence assez long, il +poursuivit:</p> + +<p>—Maintenant, autre question: Quel sentiment vous +a-t-elle inspiré?</p> + +<p>—L'admiration.</p> + +<p>—Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit +lui-même?</p> + +<p>Roger ne répondit pas.</p> + +<p>—Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez +par un mot: l'aimez-vous?</p> + +<p>—C'est une question que je n'ai pas examinée... +par cette raison que je ne pouvais pas l'examiner.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous +avoir posé moi-même certaines questions que pour +toutes sortes de raisons il me convenait de taire.</p> + +<p>—Et que vous ne pouvez plus taire maintenant +que nous avons abordé cet entretien, qui, vous le +sentez, doit être poussé jusqu'au bout; posez-les donc, +ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans toutes +les résistances que vous opposez aux miennes.</p> + +<p>—Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous +étiez l'ami de la famille de Barizel quand je suis arrivé +à Bade.</p> + +<p>—Vos questions, vos questions?</p> + +<p>—Eh bien, la question que je ne voulais pas vous +adresser est la même que celle que vous me posez +l'aimez-vous?</p> + +<p>Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:</p> + +<p>—Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous +êtes l'ami le plus loyal, le coeur le plus honnête, le +plus droit, que j'aie jamais connu; mais j'espère me +montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je +l'aime.»</p> + +<p>—Vous voyez donc...</p> + +<p>—Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais +plutôt dire pour être absolument dans le vrai: +«Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé à Bade et +quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que +vous l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je +l'aimais et je pensais à l'épouser; mais j'ai vu l'effet +qu'elle a produit sur vous et celui que vous avec produit +sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés +l'un vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été +depuis l'un pour l'autre, je l'ai vu aussi. Oh! je ne +vous fais pas de reproches, mon cher Roger, vous +êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la +preuve, l'ami loyal et délicat dont je serrais la main +tout à l'heure. Et c'est là ce qui m'a si profondément +touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas été gâté +par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve, +vous n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits +faits, insignifiants pour un indifférent, considérables +pour moi, m'ont appris chaque jour ce que vous ressentiez +pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait +pour vous. Si je vous disais que les premiers moments +n'ont pas été cruels, désespérés, vous ne me +croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur. Mais +si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en +même temps un homme de raison. De plus, pardonnez-moi +cet aveu brutal: je vous aime tendrement, +d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout. +J'ai fait mon examen de conscience. En même temps +j'ai fait le vôtre aussi... et celui de Corysandre. Je me +suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus heureuse?» +Et ma conscience m'a répondu:—je pense +que ma sincérité, celle d'un homme qu'on accuse +d'être orgueilleux, a quelque mérite,—«Avec Roger»; +et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que +j'en ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû +peut-être. Mais il faut me pardonner; il y a des sacrifices +auxquels on se résigne difficilement. Ce plan, +vous l'avez deviné: il consistait à venir vous poser +les questions que je vous ai posées et qui se résumaient +dans une seule: «L'aimez-vous?» En ne me +répondant pas vous m'avez répondu mieux que vous +ne l'auriez fait par la réponse la plus précise.</p> + +<p>Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme +s'il balançait dans son coeur troublé une résolution +terrible à prendre.</p> + +<p>—Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un +de nous deux est de trop à Bade...</p> + +<p>—C'est-à -dire?</p> + +<p>—C'est-à -dire que je vous cède la place; dans +quelques jours j'aurai quitté Bade; plus tard, quand +vous penserez à moi, vous verrez si j'ai été votre ami, +et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira.</p> + +<p>Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la +parole.</p> + +<p>—Si je vous ai dit avec une entière franchise ce +qui se rapportait à nous et à Corysandre, je dois +vous dire maintenant, pour que notre explication +soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un +entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en +convenir, paraissait me traiter avec une certaine bienveillance +et peut-être même avec une préférence +marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, +j'ai sur vous, au moins aux yeux d'une mère, une +supériorité marquée: je suis plus riche que vous. Eh +bien, dans cet entretien tout à fait accidentel et en +l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais +la volonté bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez +donc vous présenter maintenant quand vous voudrez, +mon cher Naurouse, vous ne trouverez devant +vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. +Je n'existe plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. +Ce que je vais devenir, n'en prenez pas souci. +Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de me +passionner pour quelque chose. Je vais fonder une +chaire au Muséum, construire un observatoire, subventionner +une exploration du Centre de l'Afrique, +fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, +je vais chercher quelque chose qui prenne mon +temps, car vous pensez bien que mourir garçon, c'est +tout simplement une blague, une blague héroïque +qui mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y +avait encore des poètes; malheureusement il n'y en +a plus; je viens trop tard. C'est pour vous dire cela +que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous +le voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte +du champagne et du cognac, j'ai très soif pour avoir +si longtemps parlé; et, de plus, il est bon d'oublier.</p> + +<blockquote><p> +Car pour être un héros on n'en est pas moins homme. +</p></blockquote> + +<p>Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais +rien; ça en a l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis +qu'en rustre ou un Russe, et entre les deux il n'y a +pas grande distance... pour les vers français.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<p>C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance +à ceux qui le connaissaient, et Roger le connaissait +bien. Tout d'abord, il avait éprouvé un moment +d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait +mon examen de conscience et ma conscience m'a +répondu que c'était avec Roger que Corysandre pouvait +être heureuse»; et cette émotion était devenue +plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, +avait ajouté avec des larmes dans la voix: «Un de +nous deux est de trop à Bade, je vous cède la place +auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était +pas descendue bien profondément en lui, n'avait +pas étouffé la réflexion.</p> + +<p>Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, +lui qui n'était pas l'homme des sacrifices et qui n'avait +jamais écouté que la voix de l'intérêt personnel le +plus étroit?</p> + +<p>Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter +ces questions sans les examiner et les peser.</p> + +<p>Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de +cette explosion de sensibilité peu naturelle chez un +homme comme lui, et plus faite, par son excès même, +pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait +qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre.</p> + +<p>Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation +n'étaient nullement claires et encore moins satisfaisantes, +si on s'en tenait aux confidences de Savine.</p> + +<p>Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une +jeune fille, qui a affiché pour elle l'admiration et l'enthousiasme, +qui s'est posé hautement en prétendant +et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse.</p> + +<p>Quelles accusations portait Savine?</p> + +<p>Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque +sa renonciation, comme il le disait lui-même, était un +acte d'héroïsme amical; mais, ce qu'on ne pouvait +pas lui demander, on pouvait, on devait le demander à +d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on +pouvait les obtenir soi-même.</p> + +<p>En réalité, Roger ne savait rien de la famille de +Barizel, si ce n'était ce que Leplaquet lui avait raconté; +mais ces longs récits, faits par un pareil témoin, n'étaient +pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de +Barizel, quelle situation il avait réellement occupée, +ce qu'avait été, ce qu'était madame de Barizel.</p> + +<p>Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce +qu'ils lui parlaient de Corysandre et lui permettaient +de reconstituer par l'imagination ce qu'avaient été +l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait +son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les +contrôler, n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait +qu'ils fussent ou ne fussent pas des romans, +ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?</p> + +<p>Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle +s'imposait et il devait être poursuivi d'autant plus sévèrement +que la renonciation de Savine ressemblait à +une accusation.</p> + +<p>Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était +supérieure à la sienne; mais il ne mettait aucun nom +au-dessus du sien, et ce qui n'avait pas convenu +à un Savine convenait encore moins à un Naurouse.</p> + +<p>C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais +il ne le compromettrait en prenant une femme +qui ne fût pas digne de le porter ou qui l'amoindrît.</p> + +<p>Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on +disait, cela n'avait que peu d'importance à ses yeux; +mais qu'il y eût une tache sur son nom ou sur l'honneur +de sa famille, cela au contraire en avait une +considérable qui pouvait empêcher tout projet de +mariage.</p> + +<p>Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant +de s'engager avec madame de Barizel, et même avec +Corysandre, il fallait donc qu'il eût des renseignements +précis sur cette famille de Barizel.</p> + +<p>Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à +écrire des lettres pour obtenir ces renseignements +l'une à l'un de ses amis, secrétaire de la légation de +France à Washington, l'autre à un Américain de +Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI</h3> + +<p>Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de +Savine le duc de Naurouse prendrait la place de celui-ci, +se poserait franchement en prétendant, et, dans un +temps qui, selon elle, ne devait pas être long, lui demanderait +Corysandre.</p> + +<p>Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le +duc de Naurouse ne s'était pas encore prononcé, +c'était Savine, Savine seul qui l'avait retenu; Savine +éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient +plus.</p> + +<p>Il n'avait qu'à parler.</p> + +<p>Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille.</p> + +<p>—Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?</p> + +<p>—Rien de particulier.</p> + +<p>—Je vous ai laissés en tête-à -tête.</p> + +<p>—C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a +rien dit: quand tu es avec nous ou quand nous sommes +en public, il a toujours mille choses à me dire, et il me +les dit d'une façon charmante qui les rend intimes, +presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse +les entendre; puis, aussitôt que nous sommes seuls, il +ne dit plus rien; il semble qu'il ait peur de parler et de +se laisser entraîner.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Alors il me regarde.</p> + +<p>—La belle affaire!</p> + +<p>—Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Moi, je le regarde aussi.</p> + +<p>—Avec les mêmes yeux?</p> + +<p>—Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est +avec un coeur bien ému, bien heureux, tout bondissant +de joie par moments, et dans d'autres tout alangui, +comme s'il se fondait.</p> + +<p>—Alors cela durera toujours ainsi entre vous?</p> + +<p>—Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout +coeur.</p> + +<p>—Tu es stupide.</p> + +<p>—Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux +les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur +appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume.</p> + +<p>Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel +s'inquiétait, et lorsque, après quelques jours +d'attente, elle vit que le duc de Naurouse ne se prononçait +pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune +homme et cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur +bonheur à se regarder en silence, ne trouvant rien de +mieux pour se dire leur amour. Combien de temps les +choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait +pas? Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il +s'agissait, ce n'était pas de celui du duc de Naurouse, +c'était de leur mariage, qui pouvait très bien ne pas se +faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.</p> + +<p>Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire, +à Corysandre: «Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?» +et que celle-ci, comme à l'ordinaire aussi, +avait répondu: «Rien», elle se décida:</p> + +<p>—Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—C'est toute mon espérance.</p> + +<p>—Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance +ne se réalisera pas, sois-en certaine.</p> + +<p>Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement +qui disait clairement qu'elle n'avait aucun doute à cet +égard:</p> + +<p>—Tu ne crois pas ce que je te dis?</p> + +<p>—Je suis sûre de lui.</p> + +<p>—Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José.</p> + +<p>—Ce n'était pas la même chose.</p> + +<p>—Avec lord Start.</p> + +<p>—Ce n'était pas la même chose.</p> + +<p>—Avec Savine.</p> + +<p>Elle haussa les épaules en poussant des exclamations +de pitié.</p> + +<p>—Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José, +avec lord Start, avec Savine, se renouvelle avec le duc +de Naurouse?</p> + +<p>—Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe +assurance et l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont +tu parles savaient qu'ils m'étaient indifférents; M. de +Naurouse sait que...</p> + +<p>—Que?...</p> + +<p>—Que je l'aime.</p> + +<p>—Tu ne le lui as pas dit?</p> + +<p>—Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, +cela se sent; lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, +et cependant je suis certaine de son amour tout +aussi bien que s'il me l'avait affirmé par les serments +les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me +l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement +lorsque nous sommes séparés.</p> + +<p>—J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que +tu voudras chez le duc de Naurouse; eh bien! à quoi +a-t-il servi jusqu'à présent?</p> + +<p>—A nous rendre heureux.</p> + +<p>-J'entends pour ton mariage; si malgré cet +amour, ce grand amour, M. de Naurouse n'a point +encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a +qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas +qu'à un moment donné il se retire comme s'est retiré +Savine, comme se sont retirés déjà ceux qui ont +voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont +renoncé à leur projet?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire +pourquoi; c'est parce que tu effrayes les épouseurs; +ils viennent à toi, irrésistiblement attirés par ta +beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, +ils se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre +situation.</p> + +<p>—A qui la faute?</p> + +<p>—A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche +le tapage de notre vie, et je conviens qu'on n'a pas +tort; mais, cette vie, nous ne pouvons pas la changer +sous peine de renoncer au grand mariage que je veux +pour toi. Ceux qui ont une position bien établie, un +grand nom, une belle fortune, des relations solides et +brillantes, n'ont point besoin qu'on fasse du tapage +autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la +force même des choses. Mais nous, qui serait venu à +nous si nous étions restées dans notre pauvre habitation, +sans fortune, sans relations? Quand j'ai voulu un +mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre un +parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un +homme médiocre. J'ai pris celui que les circonstances +m'imposaient et non celui que j'aurais choisi si j'avais +été libre; je t'ai placée dans un milieu brillant et je +me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul +a réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant +un rang et une fortune que nous ne devions pas espérer.</p> + +<p>—Et ils se sont retirés.</p> + +<p>—C'est là justement ce qui fait que nous ne devons +pas laisser celui que nous avons, en ce moment, suivre +les autres, ce qu'il pourrait très bien faire si nous lui +laissions le temps de la réflexion: il faut donc l'obliger +à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion +ait parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix +malveillantes qui nous attaquent. Le duc de Naurouse +est un homme d'honneur: quand il aura pris un engagement +il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, +il le prendrait de lui-même ou tout au moins que tu +l'amènerais à le prendre; mais ni l'une ni l'autre de +ces espérances ne s'est réalisée, et, je le crains bien, +ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous.</p> + +<p>—Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?</p> + +<p>—Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible: +il s'agit tout simplement de me répéter tout ce +que M. de Naurouse te dira, et de ne lui dire que ce +que nous aurons arrêté ensemble à l'avance.</p> + +<p>—Alors c'est un rôle que tu m'imposes.</p> + +<p>—Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera +dans ta nature et que pas un mot ne sera contraire à +tes sentiments.</p> + +<p>—Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera +de n'être pas moi...</p> + +<p>—Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui, +n'est-ce pas? Eh bien, laisse-moi te diriger. Maintenant, +bonne nuit, va te coucher et laisse-moi rêver à +la scène que tu devras jouer demain.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII</h3> + +<p>En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement +un rôle qui sera dans ta nature», madame de +Barizel n'était pas du tout certaine du succès de sa +fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle +lui adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour +elle d'une vérité absolue.</p> + +<p>Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes +qui ne trouvent que des perfections dans leurs +enfants par cela seul qu'elles sont les mères de ces +enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille, +il lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de +Corysandre, et encore n'avait-elle pu l'admettre sans +contestation que lorsqu'elle lui avait été imposée par +l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu +s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait +si peu, pouvait être intelligente. Pour elle, l'intelligence +c'était l'intrigue, la ruse, le détour, l'art de +mentir utilement et de tromper habilement, l'audace +dans le choix des moyens à employer pour atteindre +un but et la souplesse dans la mise en exécution de +ces moyens, l'ingéniosité à se retourner, l'assurance +dans le danger, le calme dans le succès, la fertilité de +l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que +quand elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci +l'une ou l'autre de ces qualités sans les trouver, +elle ne pouvait pas reconnaître qu'elle était intelligente; +stupide au contraire, aussi bête que belle.</p> + +<p>Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa +fille lui rendait sa tâche délicate. Avec une fille déliée +rien n'eût été plus facile que de lui tracer le canevas +d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses +pieds un homme épris et passionné comme le duc de +Naurouse; mais avec elle il n'en pouvait pas être +ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu compliqué, elle ne +le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu +fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de +simple, de très simple qu'elle pût se mettre dans la +tête et exécuter. Mais quelque chose de très simple +et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de Naurouse?</p> + +<p>Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle +n'était à son aise que dans ce qui était compliqué, +savamment combiné, entortillé à plaisir; tout ce qui +était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de +retenir son attention.</p> + +<p>Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement: +quelques mots, une intonation, un geste, un +regard, et il était entraîné; mais ces quelques mots, +cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient +produire tout leur effet que s'ils étaient en situation.</p> + +<p>C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si +elle était bonne, elle porterait la mauvaise comédienne +qui la jouerait.</p> + +<p>Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation; +elle en trouva vingt, mais bonnes pour elle-même, +non pour Corysandre, se dépitant, s'exaspérant +de voir combien il était difficile d'être bête; enfin, +de guerre lasse, elle s'endormit.</p> + +<p>Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le +calme de la nuit avait fait ce que le trouble de la +soirée avait empêché: elle tenait sa situation, bien +simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être +endormie pour en avoir l'idée.</p> + +<p>Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle +entra dans la chambre de sa fille.</p> + +<p>Corysandre était levée depuis longtemps déjà , et, +assise dans un fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre +d'un store à demi baissé, elle paraissait absorbée dans +la contemplation des cimes noires de la montagne qui +se trouvait en face de leur chalet.</p> + +<p>—Que fais-tu là ? demanda madame de Barizel.</p> + +<p>—Je réfléchis.</p> + +<p>—A quoi?</p> + +<p>—A ce que tu m'as dit hier.</p> + +<p>—Et quel est le résultat de tes réflexions, je te +prie?</p> + +<p>—C'est de te prier de ne pas persévérer dans +ton idée et de nous laisser être heureux tranquillement.</p> + +<p>—Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement +trouvé le moyen d'amener le duc de Naurouse à +se prononcer aujourd'hui même. Tu comprends que +ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à +chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver +à un résultat que je vais écouter tes billevesées: c'est +à toi de m'écouter et de faire exactement ce que je vais +te dire. Comprends-moi bien; suis mes instructions et +avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit +venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je +ferai la sieste après une mauvaise nuit et tu penseras +que je ne dois pas me réveiller de sitôt; mais, au lieu +d'en paraître fâchée, tu t'en montreras satisfaite. +Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de +rester en tête à -tête avec le duc?</p> + +<p>—C'est un embarras.</p> + +<p>—Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait +rien. D'ailleurs, ce qu'il faut avant tout, c'est être naturelle. +Donc, le duc arrive. Tu es dans un fauteuil +comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention! +Écoute et regarde: je suis le duc.</p> + +<p>Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte; +puis elle revint vers Corysandre, marchant vivement, +légèrement, comme le duc, les deux mains tendues en +avant, le visage souriant:</p> + +<p>—Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds:</p> + +<p>—Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait +la sieste. Là -dessus le duc te dit quelques mots de +politesse pour moi et tu réponds ce que tu veux, cela +n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois +ajouter, écoute donc bien...—Et elle reprit la voix +de Corysandre:—Au reste, je suis bien aise de cette +absence, qui me permet de vous adresser une prière.—Là -dessus, +tu as l'air aussi embarrassé que tu +veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir +l'air ému et attendri; tu le regardes longuement avec +des yeux doux; plus ils seront doux, plus ils seront +tendres, mieux cela vaudra.—Une prière? dit le duc +surpris autant par les paroles que par ton attitude.—Oui, +et que je n'oserai jamais vous dire si vous ne +m'aidez pas. Asseyez-vous donc, voulez-vous?—Tu +lui montres un siège près de toi, mais pas trop près +cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en +face de toi, sous tes yeux, ainsi.</p> + +<p>Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à +deux pas de Corysandre, elle s'assit comme si elle +était le duc de Naurouse, et reprit:</p> + +<p>—Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes +de nouveau, toujours longuement, avec des yeux de +plus en plus tendres et un doux sourire dans lequel il +y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges +cette pause aussi longtemps que tu veux, des yeux +comme les tiens en disent plus que des paroles. Cependant, +comme vous ne pouvez pas rester ainsi, tu +te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase +dans lequel vous devez monter un cheval que je veux +vous parler; je vous en prie, ne montez pas ce cheval, +ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches de +mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et +aussi beaucoup d'angoisse. Cependant il ne faut pas +que tu en mettes trop, car le duc doit te demander pourquoi +tu ne veux pas qu'il prenne part à cette course. +Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!</p> + +<p>—Une peur mortelle.</p> + +<p>—Tu vois bien que je te demande de n'exprimer +que des sentiments qui sont en toi: c'est cette peur +que ton accent et tes regards doivent trahir. Cependant, +à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de +suite: tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux +parler et tu ne le peux pas, arrêtée par ta confusion. +Ne serait-ce pas ainsi que les choses se passeraient +dans la réalité?</p> + +<p>—Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais +pas, je lui dirais tout de suite et tout simplement que +j'ai peur pour lui.</p> + +<p>—Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut +mieux que la nature. Tu es donc confuse, et ce n'est +qu'après l'avoir fait attendre, après qu'il s'est rapproché +de toi, comme cela,—elle approcha sa chaise +en se penchant en avant,—ce n'est qu'alors que tu +lui dis: «J'ai peur pour vous.» En même temps, tu +lui tends la main par un geste d'entraînement, et, s'il +ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à +tes genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est +que tu n'es qu'une sotte. Mais tu n'en seras pas une, +n'est-ce pas? tu comprendras.</p> + +<p>—Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant +le visage dans ses deux mains, que cela est odieux, et +misérable. Pourquoi veux-tu me faire jouer une comédie +indigne de lui et indigne de moi?</p> + +<p>—Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que +comédie en ce monde. Qui te révolte dans celle-la, +puisqu'elle est conforme à tes sentiments?</p> + +<p>—La comédie même.</p> + +<p>Madame de Barizel haussa les épaules par un geste +qui disait clairement qu'elle ne comprenait rien à cette +réponse.</p> + +<p>—Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle +à celles que les mères donnent ordinairement +à leurs filles? dit Corysandre d'une voix tremblante, et +ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas +justement ce que les autres mères défendent?</p> + +<p>—T'imagines-tu donc que je suis une mère comme +les autres! Non, pas plus que tu n'es une fille comme +les autres. C'est une des fatalités de notre position de +ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser, +sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens +qui marchent la tête en bas dans les cirques ou qui +dansent sur la corde au-dessus du Niagara n'aimeraient +pas mieux marcher comme tout le monde: ils +gagnent leur vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi +gagner la nôtre; et pour cela tous les moyens sont +bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant. En +somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as +peur que le duc de Naurouse monte dans ce steeple-chase +où il peut se casser le cou, dis-le-lui; le duc t'aime, +qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta résistance +n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les +choses se fissent toutes seules; moi aussi; mais ce +n'est ni ma faute ni la tienne si nous sommes obligées +d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De +l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre +de duchesse de Naurouse mérite bien que tu te +donnes un peu d'ennui pour l'obtenir. Crois-en mon +expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les +choses traîner en longueur; presse-les donc. Pour +cela le meilleur moyen est celui que je viens de t'indiquer. +Étudions-le donc avec soin et reprenons-le, si +tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.</p> + +<p>Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla +à la porte pour représenter l'entrée du duc.</p> + +<p>Et la répétition continua exactement comme si elle +avait été dirigée par un bon metteur en scène.</p> + +<p>Tour à tour, madame de Barizel remplissait le +personnage du duc et celui de Corysandre, mais +c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute son +application: elle disait les paroles, elle mimait les +gestes et elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant +dix fois la même intonation ou le même mouvement.</p> + +<p>—Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et +dis comme moi.</p> + +<p>Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, +sur les attitudes, sur les regards.</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la +façon dont tu le dis; c'est dans tes yeux qu'est le +succès, dans ton sourire, c'est dans tes lèvres roses, +dans tes dents, dans les fossettes de tes joues; combien +de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se +faire cependant applaudir pour la musique de leur +voix ou le charme de leur personne.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII</h3> + +<p>Corysandre avait longuement répété son rôle dans +la scène qu'elle devait jouer avec Roger; elle avait +travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses silences, +ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une +grande heure, madame de Barizel s'était déclarée +satisfaite.</p> + +<p>—Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse +viendra m'adresser officiellement sa demande. +Quelle joie!</p> + +<p>Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction, +car ç'avait été plutôt par lassitude que par conviction, +pour ne pas subir les ennuis d'une discussion +sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à +cette comédie.</p> + +<p>Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien +cela était révoltant? Sans doute, elle n'avait vu que le +résultat à obtenir; mais qu'importait la légitimité du +résultat si les moyens étaient misérables et honteux! +Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être +toujours en désaccord avec sa mère sur de pareils +sujets! Elle eût été si heureuse de n'avoir pas à discuter +et à se révolter! A qui la faute? Elle ne voulait +pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait +pas ne pas se rappeler qu'avec son père ces désaccords +n'avaient jamais existé et que tout ce que celui-ci +disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à elle, enfant, +bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà +ce qui se passait autour d'elle, noble, généreux, juste, +droit, élevé. Quelle différence, hélas! entre autrefois +et maintenant!</p> + +<p>Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues +qui se nouaient autour d'elle, à toutes les discussions +qu'elles soutenaient entre elle et sa mère, à +tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si +pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait +l'affranchir, pouvait-elle en hâter l'heure par des +moyens tels que ceux que sa mère lui conseillait?</p> + +<p>Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait +à cette comédie, c'était encore son amour lui-même +qui s'indignait à cette pensée de tromperie: il n'y +avait que trop de hontes et de misères dans sa vie, +elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un +mauvais souvenir.</p> + +<p>C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et +elle venait de terminer sa toilette lorsque sa mère +rentra dans sa chambre.</p> + +<p>—Comment, s'écria madame de Barizel, après +l'avoir regardée, c'est ainsi que tu t'habilles en un +jour comme celui-ci?</p> + +<p>—Je me suis habillée comme tous les jours.</p> + +<p>—C'est justement ce que je te reproche; tu dois +être irrésistible.</p> + +<p>Corysandre glissa un regard du côté de la glace.</p> + +<p>—Tu veux dire que tu l'es, continua madame de +Barizel, tu l'es comme tu l'étais hier, avant-hier; +mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier, que tu +dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas +expliqué que c'était par ta beauté, plus encore que par +tes paroles, que tu devais enlever le duc de Naurouse: +il faut donc que tu sois tout à ton avantage, avec +quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui +laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du +tout ce qui convient. C'est quelque chose d'abominable +qu'à ton âge tu ne saches pas encore ce qui fait perdre +la tête à un homme. Défais-moi vite cette robe-là , ce +col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas +comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de +ministre qui va chanter des psaumes.</p> + +<p>En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé +son admirable chevelure de façon à changer complètement +le caractère de sa physionomie, qui, de calme et +honnête qu'elle était, devint audacieuse.</p> + +<p>—Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la +robe.</p> + +<p>Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui +étaient accrochées là les unes à côté des autres, elle +en jeta quelques-unes sur le lit, mais sans faire son +choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:</p> + +<p>—Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le +corsage entr'ouvert, montrant bien le cou et un peu la +gorge, c'est parfait; avec une petite croix se détachant +bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les +yeux, tu seras à ravir. Essayons.</p> + +<p>—Je ne mettrai pas cette robe-là , dit Corysandre +résolument.</p> + +<p>—Et pourquoi donc!</p> + +<p>—Parce qu'elle ouvre trop.</p> + +<p>—Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu +n'as jamais été aussi jolie que ce soir-là .</p> + +<p>—Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un +dîner; tu étais là , il y avait du monde.</p> + +<p>—Es-tu folle!</p> + +<p>—Je ne la mettrai pas.</p> + +<p>Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de +Barizel comprit qu'il n'y avait pas à insister.</p> + +<p>—Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; +je ne tiens pas plus à celle-là qu'à une autre; ce que +je veux, c'est que le duc perde la tête.</p> + +<p>Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre +armoire et elle avait atteint une robe blanche, une +robe de petite fille.</p> + +<p>—C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de +Barizel.</p> + +<p>Corysandre ne répondit pas.</p> + +<p>Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux +mains l'une contre l'autre:</p> + +<p>—Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton +idée est excellente; ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois +inspiré... Je n'avais pas pensé que le duc, +malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup +aimé; il sera donc plus touché par l'innocence +que par la provocation, et, si tu réussis bien ton mouvement +en lui tendant la main, le contraste entre cet +élan passionné et la toilette virginale sera très puissant +sur lui. Adoptons donc la robe blanche, seulement +je vais être obligée de changer une fois encore +ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une +inspiration de génie.</p> + +<p>De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les +retroussant tout simplement et les réunissant en un +gros huit; mais ceux du front s'échappèrent en petites +boucles crêpées et frisantes qui frémissaient au plus +léger souffle et que la lumière dorait en les traversant.</p> + +<p>Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela +malgré Corysandre, qui aurait mieux aimé s'habiller +seule.</p> + +<p>Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques +pas, comme un peintre qui veut juger son ouvrage.</p> + +<p>—Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il +est de glace; mais il ne te résistera pas. Si nous +repassions un peu le mouvement de la main?</p> + +<p>Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition.</p> + +<p>—Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de +Barizel.</p> + +<p>Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et +ses recommandations; quand la demie après deux +heures sonna, elle voulut installer elle-même Corysandre +dans le salon.</p> + +<p>Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa +fille, cherchant une pose gracieuse, l'essayant elle-même; +puis elle disposa la chaise sur laquelle Roger +devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle calcula +la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les +yeux de Corysandre et pour tomber aux genoux de +celle-ci.</p> + +<p>Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien +éclairée, et, comme le photographe qui manoeuvre ses +écrans, elle remonta le store et drapa les rideaux de +façon à ce que non seulement la lumière fût favorable +à Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait +souci des regards curieux du dehors, se crût à l'abri +de toute indiscrétion et pût en toute sécurité s'abandonner +à son élan passionné.</p> + +<p>—Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant; +tu as un air embarrassé qui te va à merveille et +qui est tout à fait en situation.</p> + +<p>Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, +c'était la honte qui lui faisait baisser les yeux +et l'empêchait de regarder sa mère.</p> + +<p>Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut +pas maîtresse de retenir les paroles qui du coeur lui +montaient aux lèvres et les serraient avec une sensation +d'amertume.</p> + +<p>—Il semble que je sois à vendre, dit-elle.</p> + +<p>—Ne dis donc pas des niaiseries.</p> + +<p>—Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je +suis presque heureuse de penser que c'en est une +pour toi.</p> + +<p>Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle +haussa les épaules sans répondre, et une dernière fois +elle passa l'inspection du salon pour voir si tout était +bien disposé pour concourir au résultat qu'elle avait +préparé et qu'elle attendait.</p> + +<p>Cet examen la contenta, car un sourire triomphant +se montra sur son visage:</p> + +<p>—Maintenant on peut frapper les trois coups et +lever le rideau, je te laisse; allons, bon courage et +bon espoir; c'est ta vie, c'est ton bonheur, c'est le +mien, que je mets entre tes mains.</p> + +<p>Et elle s'éloigna en répétant:</p> + +<p>—Bon courage, bon espoir!</p> + +<p>Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur +ses pas:</p> + +<p>—Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement +par lequel tu lui tends la main arrive bien sur +ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si ta voix +tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, +cela n'en vaudra que mieux; tiens, comme en ce +moment même, avec l'expression émue de ces yeux +mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce +sera décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand +le duc sera parti; à moins, bien entendu, qu'il ne +veuille m'adresser sa demande tout de suite. Dans ce +cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être +certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il +diffère cette demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse +en arrière de toi, comme s'il ne s'était rien +passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et +me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je +vais m'y préparer, car je dois le réussir, moi aussi; et +je ne suis pas dans les mêmes conditions que toi, je n'ai +pas tes avantages.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV</h3> + +<p>Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel +étaient des yeux noyés de vraies larmes que +Corysandre n'avait pu retenir que par un cruel effort +de volonté.</p> + +<p>Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait; +elle devrait répondre. Comment?</p> + +<p>Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât.</p> + +<p>Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du +jardin craqua: c'était lui qui arrivait; elle avait reconnu +son pas.</p> + +<p>Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, +elle se sauva dans un petit salon dont vivement elle +tira la porte sur elle et, rapidement, avec son mouchoir, +elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser +qu'elle les rougissait.</p> + +<p>Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire +dans le salon.</p> + +<p>Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où +elle s'était sauvée, se trouvait une glace sans tain placée +au-dessus des deux cheminées, de sorte qu'en +regardant à travers les plantes et les fleurs groupées +sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait +d'une pièce dans l'autre.</p> + +<p>C'était contre cette cheminée du petit salon que +Corysandre s'était appuyée. Au bout, de quelques instants +elle écarta légèrement le feuillage et regarda où +était Roger.</p> + +<p>Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne +la voyant pas, ne se doutant pas d'ailleurs qu'elle +était à quelques pas de lui, derrière cette glace et ces +fleurs.</p> + +<p>Immobile, son chapeau à la main, il restait là , attendant +et paraissant réfléchir; de temps en temps un +faible sourire à peine perceptible passait sur son visage +et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait ses +yeux.</p> + +<p>Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée +dans cet examen qui était devenu une contemplation: +elle avait oublié ses angoisses, elle avait oublié +sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait +apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait +plus à elle; elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait; +elle l'admirait.</p> + +<p>Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse +dans ses yeux! quelle franchise dans son attitude!</p> + +<p>Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle +mentirait! Mais jamais elle n'oserait plus tenir ses +yeux levés devant ce regard honnête!</p> + +<p>Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et +entra dans le salon.</p> + +<p>Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, +mais, avant de l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de +lui voir les yeux rougis et le visage convulsé.</p> + +<p>—Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.</p> + +<p>Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger +s'était déjà acquitté de son rôle et que le duc croyait +madame de Barizel malade.</p> + +<p>—Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre +tout simplement, ce n'est rien.</p> + +<p>—Mais vous paraissez troublée?</p> + +<p>—Un peu nerveuse, voilà tout.</p> + +<p>Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais +sans la retenir plus longtemps qu'il ne convenait.</p> + +<p>Ils s'assirent vis-à -vis l'un de l'autre, Corysandre +dans le fauteuil, Roger sur la chaise, qui avaient été +disposés par madame de Barizel.</p> + +<p>Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils +n'avaient eu rien à se dire.</p> + +<p>Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de +choses à se dire qu'ils se taisaient, aussi embarrassés +l'un que l'autre:</p> + +<p>Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la +scène qui lui avait été apprise.</p> + +<p>Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant +pas tout dire. Les paroles qui emplissaient son +coeur et lui venaient aux lèvres étaient des paroles +de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec +vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder +librement, les yeux dans les yeux; de pouvoir vous +dire que je vous aime, non pas d'aujourd'hui, mais du +jour où je vous ai vue pour la première fois, et où +j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce +que son coeur lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas +dire, car ce n'était là qu'un début. Après ces paroles +devaient en venir d'autres qui étaient leur conclusion: +«Je vous aime et je vous demande d'être ma femme; +le voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement +cette conclusion, il ne pouvait pas la formuler; cet +engagement, il ne pouvait pas le prendre avant d'avoir +reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites. Jusque-là +il fallait que, tout en montrant les sentiments de +tendresse qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement, +sous peine de se mettre dans une situation +fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime», qu'ajouterait-il? +que répondrait-il aux regards de Corysandre? +Qu'il ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? +Cela ne serait-il pas misérable? Il ne pouvait donc +rien dire. Et cependant il fallait qu'il parlât, se trouvant +ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou +niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en +étonnerait-elle pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si +honnête qu'elle fût, si innocente, et il avait pleinement +foi dans cette honnêteté et cette innocence, elle ne +devait pas croire que dans ce tête-à -tête que le hasard +leur ménageait leur temps se passerait à parler de la +pluie, des toilettes de madame de Lucillière, des pertes +ou des gains d'Otchakoff. Elle devait attendre autre +chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit formellement +qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, par +ses regards, par son empressement auprès d'elle, par +son admiration, son enthousiasme, ses élans passionnés, +ses recueillements plus passionnés encore, de toutes +les manières enfin, excepté des lèvres et en mots +précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit +d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; +l'occasion ne se présentait-elle pas toute naturelle? +Qu'allait-elle penser s'il n'en profitait pas? Il n'était +pas de ces collégiens timides que la violence même de +leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et +en aucune circonstance il n'était embarrassé; s'il ne +parlait pas, s'il ne disait pas tout haut cet amour qu'il +avait dit si souvent tout bas, c'était donc qu'il avait +des raisons toutes-puissantes pour le taire. Lesquelles? +N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? +Que n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation +était cruelle pour lui, et même jusqu'à un certain point +ridicule.</p> + +<p>Heureusement Corysandre lui vint en aide en se +mettant elle-même à parler, nerveusement il est, vrai, +presque fiévreusement, mais assez promptement la +conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre +tomba, lui-même oublia son embarras et le temps +s'écoula sans qu'ils en eussent conscience. Il semblait +qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils étaient seuls, +et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un +égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé! +c'était ce qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait +par la tête. Que leur importait! Ce qui charmait +Corysandre, c'était la musique de la voix de Roger; +ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre: +ils étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, +c'était assez pour que leur joie fût oublieuse +du reste.</p> + +<p>Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent.</p> + +<p>Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant +et en frappant le store de ses rayons obliques, +leur rappela que le temps avait marché.</p> + +<p>Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa +visite, qui avait déjà singulièrement dépassé les limites +fixées par les convenances. Il fallait penser à madame +de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait se +demander ce que signifiait un pareil tête-à -tête. Il se +leva.</p> + +<p>Alors Corysandre se leva aussi:</p> + +<p>—Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande +à vous adresser.</p> + +<p>Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et +sans toutes les savantes préparations de madame de +Barizel, sans trouble, sans confusion, sans hésitation, +sans regards de plus en plus tendres, sans doux sourire, +plein d'embarras et d'inquiétude.</p> + +<p>—Une demande à moi, une demande de vous, quel +bonheur!</p> + +<p>—Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.</p> + +<p>—Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien +qu'elle est accordée, ce serait me peiner, et sérieusement, +je vous le jure, d'en douter. Qu'est-ce? Dites, je +vous prie, dites tout de suite, que j'aie tout de suite le +plaisir de vous répondre:—C'est fait.</p> + +<p>Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent +de tendresse contenue, il est vrai, mais sans l'émotion +sur laquelle madame de Barizel avait compté.</p> + +<p>—Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez +que vous ne monterez pas dans le grand steeple-chase.</p> + +<p>—Et pourquoi donc?</p> + +<p>—Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne +pas pouvoir assister à cette course si vous y preniez +part.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et +l'autre.</p> + +<p>Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât +l'embarras de cette situation.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma +demande enfantine?</p> + +<p>—Je la trouve...</p> + +<p>Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un +élan irrésistible et un accent passionné; mais à temps +il s'arrêta.</p> + +<p>—Je la trouve assez...—il hésita...—assez raisonnable, +et je suis heureux de vous dire qu'il sera +fait selon votre désir. Je ne monterai pas; je puis facilement +me dégager.</p> + +<p>Elle lui tendit la main.</p> + +<p>Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement +si plein de spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait +vraiment pas se jeter à ses genoux.</p> + +<p>Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il +la lui serra.</p> + +<p>—Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas?</p> + +<p>—A demain, ou plutôt si je revenais ce soir.</p> + +<p>—Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle +sera heureuse de vous voir. A bientôt.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXV</h3> + +<p>Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de +Barizel se précipitait dans le salon.</p> + +<p>—Eh bien? s'écria-t-elle.</p> + +<p>Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa +mère la ramenait brutalement dans la réalité, et elle +eût voulu ne pas y revenir.</p> + +<p>—Parle, parle donc.</p> + +<p>Elle ne dit rien.</p> + +<p>—Tu ne lui as donc pas adressé ta demande?</p> + +<p>—Si.</p> + +<p>—Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose. +Quoi?</p> + +<p>—Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il +sera fait selon votre désir, je ne monterai pas, je puis +facilement me dégager.»</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Je lui ai tendu la main.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Il est parti.</p> + +<p>Madame de Barizel leva les bras au ciel par un +mouvement de stupéfaction désespérée; mais elle ne +voulut pas s'abandonner.</p> + +<p>—Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts +pour se calmer, prenons les choses au commencement +et dis-moi comment elles se sont passées en +suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il +assis?</p> + +<p>—Là , sur cette chaise.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—J'étais dans ce fauteuil.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je +lui ai répondu.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Il s'est établi un moment de silences entre nous, +et nous sommes restés en face l'un de l'autre, un peu +embarrassés.</p> + +<p>—Très bien. Et puis?</p> + +<p>—Nous nous sommes mis à parler.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—De choses insignifiantes.</p> + +<p>—Mais quelles choses?</p> + +<p>—Ah! je ne sais pas.</p> + +<p>—Mais tu es donc tout à fait stupide?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Comment, tu ne peux pas me répéter ce que +vous avez dit?</p> + +<p>—-Nous n'avons rien dit.</p> + +<p>—Vous êtes restés en tête-à -tête pendant plus de +deux heures.</p> + +<p>—Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé.</p> + +<p>—Alors comment l'avez-vous employé, ce temps?</p> + +<p>—De la façon la plus charmante.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Tu te moques de moi.</p> + +<p>—Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous +nous sommes regardés, nous avons été heureux; mais +ce que nous avons dit, les mots mêmes, les idées de +notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui +m'en reste seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse.</p> + +<p>Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques +instants sans parler, réfléchissant. Évidemment +elle était aussi bête que belle, il n'y avait rien à en +tirer, et la presser de questions, la secouer fortement, +n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser. +emporter par la colère et la prendre par la douceur.</p> + +<p>—Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer +comment tu lui as adressé ta demande?</p> + +<p>—Si tu y tiens, oui.</p> + +<p>—Comment si j'y tiens!</p> + +<p>—Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps +avait marché et il s'est levé pour se retirer; alors je +lui ai adressé ma demande comme je te l'ai dit.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait +ce soir.</p> + +<p>—Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel, +exaspérée, il reviendra demain et puis après-demain, +et toujours, jusqu'au moment où il ne reviendra plus +du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres; mais +de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc +pétris?</p> + +<p>N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre, +elle éprouva un mouvement de soulagement +à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son mépris +et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à +sacrifier les affaires d'intérêt à de vaines satisfactions.</p> + +<p>—Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant; +maintenant que la sottise est faite, il est plus +utile et plus pratique de la réparer que de la pleurer. +J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à -tête +d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse +si tu avais su jouer la scène que nous avons +répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou tu ne l'as +pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur +le passé, préparons l'avenir. Demain nous devons +aller à Fribourg avec le duc; tu t'arrangeras pour +qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise +qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il +s'engage d'une façon quelconque. Si cet engagement +n'a pas lieu, je t'avertis que nous quitterons Bade +et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.</p> + +<p>—Je l'aime!</p> + +<p>—Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre +malheur, puisque c'est à votre bonheur que je travaille. +Crois-tu que les filles belles comme toi, qui +ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours +de leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente +et dévouée vaut mieux qu'une grosse dot. En +tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais pas, +si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse +de te la constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle +pas un mari comme le duc de Naurouse. Réfléchis +à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg +qu'avec un engagement formel de... de ton +Roger; sinon nous quittons Bade.</p> + +<p>Cette promenade à Fribourg avait été arrangée +depuis quelque temps déjà : il s'agissait d'aller un +dimanche entendre la messe en musique dans la +cathédrale de cette capitale religieuse du pays de +Bade et du Wurtemberg. On partait le samedi soir +de Bade; on couchait à Fribourg; on entendait la +messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on +revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre +avaient déjà visité la cathédrale avec Savine; mais +elles n'avaient point entendu la messe du dimanche, +dont la musique vocale et instrumentale a la réputation +d'être admirable, et c'était pour cette +musique qu'elles faisaient une seconde fois ce petit +voyage.</p> + +<p>La première partie du programme s'exécuta ainsi +qu'elle avait été arrêtée, au grand plaisir de Roger +et de Corysandre, heureux d'être ensemble et beaucoup +plus sensibles à cette joie intime qu'aux merveilles +gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses +vitraux et qu'à la musique dont l'exécution se fait +dans une tribune, comme dans certaines églises italiennes. +Le bonheur de Corysandre était d'autant +plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le +goûter sans arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas +reparlé de Roger.</p> + +<p>Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame +de Barizel, la prenant à part, revint au projet +qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le précisa:</p> + +<p>—J'ai commandé une voiture pour que nous fassions +une promenade dans la ville et dans les environs: +tout d'abord, nous allons retourner à l'église, +et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai +dans la calèche. Vous allez donc vous retrouver +en tête-à -tête. Arrange-toi pour en profiter; quand +je suis montée avec toi à cette tour, il y a quelque +temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était +un endroit tout à fait propice pour des rendez-vous +d'amoureux; on est là isolé entre ciel et terre, c'est +charmant, commode et poétique. Il est vrai qu'on peut +être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas +l'être aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps +du haut de la tour sur la place, où je serai dans la +voiture découverte, tu seras fixée à ce sujet: s'il +entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main, +s'il n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras +tout le temps d'obtenir l'engagement du duc. Je ne +te fixe pas de marche à suivre. Prends celle que tu +voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, +peu m'importe, pourvu que tu arrives au résultat +que j'exige. Si tu n'y arrives pas, nous aurons +quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne +reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je +dis, je le fais.</p> + +<p>Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne +le lui permit pas; la voiture attendait; on se fit conduire +au Münster, et là madame de Barizel, déclarant +qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre +à faire l'ascension de la tour.</p> + +<p>—Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je +vous attends ne vous privez pas de jouir complètement +de la belle vue qu'on a de là -haut; je vais me +reposer dans la voiture; je serai là admirablement.</p> + +<p>Et elle montra un endroit de la place abrité du +soleil, où elle dit au cocher de la conduire; au pied +même de la tour, elle eût été en mauvaise position +pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se +pencherait du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle +avait adopté, elle serait facilement aperçue et en +même temps elle pourrait surveiller la porte d'entrée, +de façon à ne pas laisser passer des visiteurs, +sans les signaler aussitôt au moyen de son mouchoir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVI</h3> + +<p>En montant derrière Roger l'escalier de la tour, +Corysandre n'avait qu'une seule pensée, qui était une +espérance.</p> + +<p>—Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, +se disait-elle.</p> + +<p>Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres +de grès rouge qui forment les marches de l'escalier, +on n'entendait point d'autres pas que les leurs; de +temps en temps seulement, quand ils passaient auprès +d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour, +leur arrivait le croassement de quelque corneille qui +revenait à son nid ou qui s'envolait.</p> + +<p>—Il semble que nous soyons seuls dans cette église, +dit Roger en se retournant vers elle.</p> + +<p>Ils continuèrent de monter, allant lentement.</p> + +<p>Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des +merveilles de l'architecture gothique, est aussi large à +sa base que la nef elle-même, alors elle est quadrangulaire; +mais en s'élevant cette forme se rétrécit et change, +pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide +qui se termine par une flèche hardie que couronne +une croix.</p> + +<p>C'est jusqu'au point où commence cette flèche que +montent les visiteurs: là se trouve une plate-forme +que borde un balcon d'où la vue embrasse l'ensemble +du monument et un immense panorama: à ses pieds on +a la cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses +arcs-boutants, ses statues, ses gouttières, ses colonnes, +ses clochers aux dentelures byzantines, puis, par-dessus +les toits et les cheminées de la ville, d'un côté +la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement, +et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au +loin la ligne bleuâtre des Vosges.</p> + +<p>Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant +successivement d'un côté à l'autre, de façon à embrasser +entièrement la vue qui se déroulait devant eux; +chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus du +balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère, +immobile dans la calèche, toute petite, et n'agitant +aucun mouchoir.</p> + +<p>Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras +qui avec le temps allait en s'accroissant.</p> + +<p>La journée était radieuse et chaude, mais à cette +hauteur la brise qui soufflait à travers les arceaux rafraîchissait +l'air; cependant elle étouffait, le coeur +serré par l'émotion.</p> + +<p>Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à +chaque instant il étendait la main vers l'horizon pour +lui montrer un point qu'il lui désignait jusqu'à ce +qu'elle l'eût aperçu elle-même.</p> + +<p>—Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce +joie, pleine de poésie et de charme, de se perdre ainsi +ensemble dans ces profondeurs sans bornes, cela ne +vous rappelle-t-il pas Eberstein?</p> + +<p>Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux +pieds, elle se sentit prise par une molle langueur.</p> + +<p>—Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.</p> + +<p>—Déjà !</p> + +<p>—Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous +dans sa voiture.</p> + +<p>Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna:</p> + +<p>—Voulez-vous que nous jetions un dernier regard +sur ce panorama, dit-il, pour bien le graver en nous et +l'emporter; c'est là un des charmes de ces belles vues +de faire un cadre à nos souvenirs.</p> + +<p>Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme; +mais Corysandre était trop émue, trop profondément +troublée, pour rien voir: personne n'était venu, et elle +n'avait rien dit.</p> + +<p>Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très +étroit et tourne dans une assez brusque révolution. +Roger descendit le premier et Corysandre le suivit, indifférente, +insensible à ce qui se passait autour d'elle, +marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée +de la séparation que sa mère allait certainement lui +imposer, n'étant pas femme à revenir sur une chose +qu'elle avait dite: Roger ne s'était point prononcée +il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?</p> + +<p>Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle +se sentit tomber en avant; justement en face d'elle +une petite fenêtre longue s'ouvrait sur le vide. Instinctivement +elle crut qu'elle allait être précipitée par +cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa +échapper un cri:</p> + +<p>—Roger!</p> + +<p>Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner +la tête. Vivement il lui tendit les bras et la reçut sur +sa poitrine; comme il avait le dos appuyé contre la +muraille, il ne fut pas renversé.</p> + +<p>Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur +l'épaule de Roger, à demi cachée dans son cou; doucement +il se pencha vers elle, et, la serrant dans ses +deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres. Alors à +son baiser elle répondit par un baiser.</p> + +<p>Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée.</p> + +<p>Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:</p> + +<p>—Vous m'aimez donc!</p> + +<p>Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de +voix retentirent an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs +qui montaient et qui allaient les rejoindre.</p> + +<p>Il fallut se séparer et descendre.</p> + +<p>Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable, +leur était devenu contraire: le déjeuner venait +de finir dans les hôtels et c'était par bandes qui se suivaient +que les visiteurs montaient à la tour; ils n'eurent +pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers +déserts, lors de leur ascension, et dont les voûtes +sonores retentissaient maintenant de cris et de rires. +Tout ce qu'ils purent donner à leur amour, ce furent +de furtives étreintes bien vite interrompues.</p> + +<p>Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle +sentit les yeux de sa mère posés sur elle et la dévorant; +mais elle tint les siens baissés, incapable de soutenir +ces regards, et plus incapable encore de leur répondre: +une émotion délicieuse l'avait envahie et elle +eût voulu ne pas s'en laisser distraire; tout bas elle se +répétait: «Il m'aime, il m'aime, il m'aime;» et quand +elle ne prononçait pas ces mots avec ses lèvres, ils +résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.</p> + +<p>—Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher +lorsque Roger et Corysandre eurent pris place +près d'elle.</p> + +<p>Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées +de gens endimanchés; les femmes coiffées du +bonnet au fond brodé d'or et d'argent avec des papillons +de rubans noirs; les jeunes filles, leurs cheveux +blonds pendants en deux longues tresses entrelacées +de rubans; les hommes, pour la plupart portant le chapeau +à une corne ou même, malgré la chaleur, le +bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté +d'une houppe en clinquant.</p> + +<p>A entendre les observations de madame de Barizel, +c'était à croire qu'elle n'avait d'autre souci en tête que +de regarder les gens de Fribourg et de les étudier au +point de vue du costume et des moeurs.</p> + +<p>Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils +paraissaient écouter; en réalité ils se regardaient et +par de brûlants éclairs leurs yeux se disaient leur bonheur.</p> + +<p>—Je t'aime.</p> + +<p>—Je t'aime.</p> + +<p>A un certain moment, dans la montagne, madame +de Barizel, prise d'un accès de pitié pour les chevaux, +ce qui n'était cependant pas dans ses habitudes, voulut +descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de +peine la côte, qui était rude.</p> + +<p>Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre +dans ses bras pour l'aider à descendre et de la serrer +plus tendrement qu'il n'avait osé le faire jusqu'à ce +jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle de +marcher côte à côte dans cette montée ombragée par +de grands bois sombres.</p> + +<p>Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à +coup elle appela Corysandre, qui redescendit, tandis +que Roger continuait de monter.</p> + +<p>—Eh bien? demanda madame de Barizel à voix +basse lorsque sa fille fut à portée de l'entendre. +Corysandre, qui connaissait bien sa mère, s'attendait +à cette question et elle avait préparé sa réponse.</p> + +<p>—Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à +nous. Tu vois si j'avais raison dans mes prévisions et +mes combinaisons; écoute-moi donc jusqu'au bout. +Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie +de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. +Moi, de mon côté, je ferai en sorte que vous n'ayez pas +de tête-à -tête, ceux que je vous ai ménagés étaient indispensables, +maintenant ils seraient nuisibles. Il vaut +mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de +le satisfaire.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVII</h3> + +<p>Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour +le soir même; aussi fut-elle assez vivement surprise, +lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit congé d'elles sans +avoir rien dit.</p> + +<p>—Ce sera pour demain, pensa-t-elle.</p> + +<p>Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été +celle du dimanche, au moins quant à la demande attendue.</p> + +<p>Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à +Corysandre un grand mariage, elle vivait sous le +coup d'une menace qui, se réalisant, pouvait anéantir +ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé. +Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé, +ne se retirerait-il pas?</p> + +<p>Savine l'avait-il connu?</p> + +<p>Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt +théorique; mais, pour le duc, elle avait un intérêt +immédiat et pratique d'une telle importance, qu'il fallait +coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi s'en +tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait, +si cela était possible, l'impression que cette révélation +du passé avait produite.</p> + +<p>Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et +lorsque son fidèle Leplaquet fut introduit dans sa +chambre pour déjeuner avec elle, elle lui en fit part.</p> + +<p>—Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc +s'est-il prononcé?</p> + +<p>—Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je +décidé d'agir pour obliger le duc à parler enfin.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par +vous. C'est-à -dire en empruntant votre plume si fine +et si habile pour écrire une lettre que Corysandre recopiera +et que j'enverrai.</p> + +<p>—Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original.</p> + +<p>—Me blâmez-vous?</p> + +<p>—Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne +serait pas par vous que je commencerais. Seulement +vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver originale +une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car +cette lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée +ou tout au moins sous votre inspiration, et c'est vous +vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui est drôle. Mais +quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce +qui réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour +le succès je n'ai que des applaudissements.</p> + +<p>—Vous savez que le duc a déclaré son amour à +Corysandre sur la plate-forme de la cathédrale de +Fribourg.</p> + +<p>—Ça, c'est drôle aussi.</p> + +<p>—En descendant, Corysandre était terriblement +émue et elle n'a pas pu me cacher son trouble. Je l'ai +interrogée et elle m'a, en honnête fille qu'elle est, +avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet +interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre +nous, il ne trouvera pas invraisemblable que je sache +la vérité; la sachant, il est tout naturel que je ne veuille +plus recevoir le duc... Cela est hardi, j'en conviens, +mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai +reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait +me demander la main de ma fille. Il ne m'a pas +adressé sa demande, je ne le reçois pas aujourd'hui, +ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera, +Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au +duc pour l'avertir de ce qui se passe et pour le mettre +en demeure de se prononcer.</p> + +<p>—Et si le duc montrait cette lettre?</p> + +<p>—Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête +homme pour cela: d'ailleurs on doit apporter +beaucoup de prudence dans la rédaction de cette lettre +et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez +la situation, allez donc; je recopierai cette +lettre pour que Corysandre ne sache pas qu'elle est de +vous et, après l'avoir fait copier par ma fille, je l'enverrai. +Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous +au travail.</p> + +<p>Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas +chose commode chez madame de Barizel, qui n'écrivait +jamais ni lettres, ni comptes, ni rien, un peu par +paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît +pas son écriture et surtout son orthographe. C'était +même cette grave question de l'orthographe qui faisait +qu'elle demandait à Leplaquet de lui écrire cette +lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle +n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait +pas que le duc s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait +rien.</p> + +<p>Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, +il fallut faire apporter de la cuisine un registre crasseux +et un encrier boueux pour qu'il pût écrire son +brouillon.</p> + +<p>—Vous comprenez la situation? dit madame de +Barizel.</p> + +<p>—C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras.</p> + +<p>—Pas pour vous, mon ami.</p> + +<p>—Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement, +sans s'arrêter; les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets.</p> + +<p>—Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame +de Barizel.</p> + +<p>—Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de +faire court: il faut des préparations, des transitions.</p> + +<p>—Chez une jeune fille? Enfin, allez.</p> + +<p>Il alla encore et il arriva enfin au bout de son +sixième feuillet.</p> + +<p>—Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?</p> + +<p>—Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux.</p> + +<p>Il commença sa lecture, que madame de Barizel +écouta sans interrompre, sans un mot d'approbation +ou de critique. Ce fut seulement quand il se tut qu'elle +prit la parole.</p> + +<p>—C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases +bien arrangées et de beaux sentiments merveilleusement +exprimés, seulement ce n'est pas tout à fait +ainsi qu'écrit une jeune fille.</p> + +<p>—Ah! dit Leplaquet d'un air pincé.</p> + +<p>—Ne soyez pas blessé de mon observation, mon +ami, toutes les fois que j'ai lu des lettres de femmes +dans des romans écrits par des hommes, je les ai trouvées +fausses et maladroites; les hommes ne savent +pas attraper le tour des femmes ni leur manière de +dire, qui, toute vague qu'elle paraisse, est cependant +si précise. C'est là le défaut de votre lettre, qui dit +trop nettement les choses, trop régulièrement, en suivant +un programme raisonné: les femmes n'écrivent +pas ainsi.</p> + +<p>—Alors, comment écrivent-elles?</p> + +<p>—Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire +des phrases d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit... +Voulez-vous l'écrire?</p> + +<p>Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit +ce qu'elle dictait, assez lentement, en pesant ses mots, +mais cependant sans hésitation:</p> + +<p>«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité +devait cesser; j'étais heureuse; je vivais de ma +journée de la veille et de l'espérance du lendemain, +sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que +tout à coup on me prouve que ce que je croyais per» +mis est blâmable, que ce qui faisait ma joie est défendu.</p> + +<p>—Il me semble qu'après avoir confessé son amour +il est bon que Corysandre me fasse intervenir; elle +aime, mais elle cède à sa mère.</p> + +<p>—Très bon; continuez.</p> + +<p>«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez +plus reçu chez ma mère, et si je veux rester +l'honnête fille que je dois être il me faudra effacer +de mon souvenir...»</p> + +<p>—Elle s'interrompit:</p> + +<p>—Si nous mettions «même»!</p> + +<p>«... Même de mon souvenir les doux moments +passés ensemble; je devrai me dire que j'ai rêvé. +Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos promenades, +nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!...</p> + +<p>Elle s'interrompit encore:</p> + +<p>—Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation?</p> + +<p>—Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.</p> + +<p>—Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances +permettent.</p> + +<p>Elle continua de dicter:</p> + +<p>«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce +qu'on exige de nous; et je ne puis ni agir, ni lutter, +je ne puis que courber la tête, désespérée de mon +impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée +de vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais +au contraire vous appeler toujours; mais je le dois. +Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle démarche +m'aura coûté de douleurs...»—Soyons +tendre, n'est-ce pas? «ce que j'en peux souffrir. +Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en +votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma +croyance en vous, pour n'être pas arrêtée au premier +mot de cette lettre et pour la terminer en vous +disant...»</p> + +<p>Elle s'arrêta:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le +point délicat, car il faut qu'elle en dise assez sans en +trop dire.</p> + +<p>Après un moment de réflexion, elle poursuivit:</p> + +<p>«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule +peut vous ouvrir notre maison qu'elle veut vous +tenir fermée.»</p> + +<p>—Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est +stupide. Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez +mes phrases, donnez-leur une bonne tournure. Je +crois que l'essentiel est dit.</p> + +<p>—Je me garderai bien de changer un seul mot à +cette lettre, qui est vraiment parfaite et que, pour mon +compte, j'admire. Vous me démontrez une chose que +je croyais déjà : c'est qu'il n'y a que les femmes qui +puissent écrire des lettres.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVIII</h3> + +<p>Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel +se mit à copier la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt +à la dessiner, car pour son esprit ignorant aussi +bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture était +une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce +qu'elle avait devant les yeux; puis, quand elle avait +fini un mot, elle comptait sur le modèle le nombre de +lettres dont il se composait, et elle faisait aussitôt, la +même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que +Corysandre ne pût pas se tromper?</p> + +<p>Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint +à bout de ce travail, et aussitôt elle fit appeler sa +fille; mais, avant que Corysandre entrât, elle eut soin +de cacher sa copie.</p> + +<p>—Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour +te parler de M. de Naurouse.</p> + +<p>Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle +eût voulu qu'on ne lui parlât pas de Roger.</p> + +<p>—Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il +ne se prononçait pas nous romprions toutes relations.</p> + +<p>—Il s'est prononcé.</p> + +<p>—Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche +qu'il t'a déclaré son amour; le soir même il devait me +demander ta main ou en tous cas il devait le faire +le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, +quoi qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se +prolonger plus longtemps. A partir d'aujourd'hui notre +porte sera fermée au duc.</p> + +<p>Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une +volonté inébranlable.</p> + +<p>Cependant, après quelques courts instants de +silence, elle parut s'adoucir.</p> + +<p>—Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le +comprends, je le sens; mais que puis-je y faire?</p> + +<p>—Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.</p> + +<p>—Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues +hésitations, que je me suis arrêtée à cette résolution. Je +l'ai balancée toute la nuit, ne pouvant pas me résoudre +à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant bien +quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir +trouvé un moyen pour n'en pas venir à cette terrible +extrémité et pour amener le duc à me demander ta +main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement +examiné, j'y ai renoncé.</p> + +<p>—Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur +cette espérance qui lui était présentée.</p> + +<p>—Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est +un peu aventureux; la seconde, c'est que tu n'en voudrais +peut-être pas.</p> + +<p>—Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas.</p> + +<p>—Tu dis cela.</p> + +<p>—Cela est ainsi.</p> + +<p>—Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il +n'a plus d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au +moins peut-il te montrer combien vivement je veux +ton bonheur et aussi comment je m'ingénie toujours à +t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc...</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps.</p> + +<p>—C'est de la surprise, rien de plus.</p> + +<p>—Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais +la rupture de votre intimité; puis, après avoir en quelques +mots exprimé combien cela t'était cruel, tu +ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette +rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint +à moi. Cela m'avait tout d'abord paru excellent, si bien +que j'avais même écrit la lettre, tiens, la voici; veux-tu +la lire? Tu me diras si ces sentiments sont les tiens +et si je me suis mise à ta place.</p> + +<p>Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, +commença à la lire; mais madame de Barizel ne la +laissa pas aller loin.</p> + +<p>—Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs +dont je parle, si tu avais toi-même écrit? demanda-telle.</p> + +<p>—Oui, je crois.</p> + +<p>Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit +bientôt:</p> + +<p>—N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais +navrée de parler contre ton coeur?</p> + +<p>—Oh! oui.</p> + +<p>—Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments, +mais n'est-il pas tout naturel qu'une mère, bien +que n'étant pas près de sa fille, écrive en quelque +sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de +toi.</p> + +<p>Corysandre acheva sa lecture.</p> + +<p>—Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne +puisse pas l'envoyer au duc.</p> + +<p>Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait +rien, elle ajouta:</p> + +<p>—Il y aurait des chances pour que le duc accourût +tout de suite: au moins cela m'avait paru probable en +l'écrivant, car tu penses bien que je n'ai eu qu'un +but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations, inexplicables +s'il t'aime comme tu le crois.</p> + +<p>—Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre +lentement et en hésitant à chaque mot.</p> + +<p>—S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de +rupture.</p> + +<p>—Il m'aime.</p> + +<p>—Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement +les chances de le voir accourir; seulement, moi qui +n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à cet amour, +j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout +d'abord et qui conciliait tout: notre dignité et ton +amour; car tu sens bien, n'est-ce pas, que cette question +de dignité est considérable? Que nous continuions +à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait +bien certainement des facilités que je t'accorde, +peut-être même cela lui inspirerait-il des doutes +pour le passé.</p> + +<p>—Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui +se perdait dans ces paroles contradictoires et qui +d'ailleurs était trop profondément émue; par la menace +de sa mère pour pouvoir raisonner.</p> + +<p>Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que +cette lettre devait tout concilier, ne serait-ce pas folie +à elle de refuser le moyen qui lui était offert? En elle +il y avait bien quelque chose qui protestait contre +l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état +d'entendre la voix de sa conscience et de son coeur, +troublée, entraînée qu'elle était par la voix de sa mère +qui ne lui laissait pas le temps de se reconnaître et de +réfléchir.</p> + +<p>—Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette +aventure, dit madame de Barizel.</p> + +<p>—Je pourrais la lui remettre quand il viendra.</p> + +<p>—Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut, +si tu veux copier cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au +duc qu'après que nous ne l'aurons pas reçu. Aussitôt +qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui la portera, +et il est possible que quelques minutes après nous +voyions le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me +demander une entrevue. Je dis que cela est possible, +mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et décide +toi-même.</p> + +<p>Comme Corysandre restait hésitante, madame de +Barizel reprit:</p> + +<p>-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon +devoir de mère est heureusement tracé et je n'ai qu'à +le suivre tout droit: Ne plus recevoir le duc... à +moins qu'il ne se présente pour me demander ta main +et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir; +plus tard, quand tu ne seras plus sous le coup +immédiat de la douleur, tu me remercieras de ma fermeté.</p> + +<p>Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; +mais elle ne sortit pas, car, tout en ayant l'air de vouloir +laisser Corysandre à ses réflexions, elle tenait +essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne pût pas +réfléchir.</p> + +<p>—A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?</p> + +<p>—A une heure pour...</p> + +<p>—Et il est?</p> + +<p>—Midi passé.</p> + +<p>—Déjà . Alors tu n'as que juste le temps d'écrire..., +si tu veux écrire.</p> + +<p>—Je vais écrire.</p> + +<p>—Alors, tu es sûre de lui?</p> + +<p>—Oui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIX</h3> + +<p>Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit +que «madame la comtesse ne pouvait pas le recevoir +ni mademoiselle non plus», il fut étrangement surpris. +Cette heure matinale avait été choisie la veille +avec Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, +et il était d'autant plus étonnant qu'on ne le +reçût pas, que Bob, interrogé, répondait que ni +«madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».</p> + +<p>Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que +cela signifiait.</p> + +<p>Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette +question en la raisonnant, étant agité au contraire par +une impatience fiévreuse.</p> + +<p>Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses +amis d'Amérique peur leur demander des renseignements +sur la famille de Barizel ne lui étaient pas encore +parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches à +ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le +télégraphe s'il pouvait donner suite au projet dont il +les avait entretenus dans ses lettres; c'était à la dernière +extrémité qu'il s'était décidé à employer le système +des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien +pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait +être que mauvais par sa concision et surtout par sa +discrétion obligée; mais, après ce qui s'était passé entre +lui et Corysandre, dans la tour de l'église de Fribourg, +il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses +pouvaient tarder encore huit jours, peut-être +plus. Se taire plus longtemps devenait tout à fait ridicule.</p> + +<p>Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état +pénible de confusion et de perplexité, allant d'un extrême +à l'autre, sans pouvoir raisonnablement s'arrêter +à rien.</p> + +<p>Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, +quand on lui monta la lettre de Corysandre, sans lui +dire qui l'avait apportée.</p> + +<p>Son premier mouvement fut de la jeter sur une +table; il n'en connaissait point l'écriture et il avait +bien autre chose en tête que de s'occuper des lettres +que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient indifférents.</p> + +<p>C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des +lettres.</p> + +<p>Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait +à travers son appartement, il passa plusieurs +fois auprès de la table sur laquelle il avait jeté cette +lettre: puis à un certain moment il la prit machinalement +entre ses doigts et il lui sembla que ce papier +exhalait le parfum de Corysandre.</p> + +<p>Sans aucun doute c'était là une hallucination: il +pensait si fortement à Corysandre, elle occupait si bien +son coeur et son esprit, qu'il la voyait partout.</p> + +<p>Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette +lettre, et aussitôt une commotion délicieuse courut +dans ses nerfs et le secoua de la tête aux pieds; c'était +bien le parfum de Corysandre, le même au moins que +celui qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.</p> + +<p>Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:</p> + +<p>«Allez à ma mère...»</p> + +<p>Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était +la situation que créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas +attendre davantage.</p> + +<p>Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour +fâchée de ses hésitations et de son silence, il fallait +qu'elle eût vraiment l'âme indulgente, ou plutôt il fallait +qu'elle l'aimât assez pour n'être sensible qu'à son +amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas +blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle +des blessures en même temps que le plus injuste des +outrages? comment s'imaginer que plus tard elle +pourrait s'en souvenir sans amertume?</p> + +<p>Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, +s'il avait de puissantes raisons pour attendre, il en +avait de plus puissantes encore pour n'attendre pas.</p> + +<p>Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait +tout de suite, envers son nom; s'il ne se prononçait +pas, envers son amour.</p> + +<p>Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa +porte s'ouvrit.</p> + +<p>C'était une dépêche; qu'on lui apportait.</p> + +<p>«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage +serait d'attendre lettre partie depuis six jours.»</p> + +<p>Plus sage!</p> + +<p>D'un bond il fut à son bureau.</p> + +<p>«Madame la comtesse,</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, +je vous serais reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui +même, aussitôt que possible.</p> + +<p>«On attendra votre réponse.</p> + +<p>«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.</p> + +<p>NAUROUSE.»</p> + +<p>Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe +une carte portant ces simples mots: «Madame la comtesse +de Barizel attend monsieur le duc de Naurouse.»</p> + +<p>Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait +qu'il prendrait le premier la parole; mais elle le devança:</p> + +<p>—Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle +cérémonieusement, de ne pas nous trouver +lorsque vous avez bien voulu nous honorer de votre +visite? Je vous dois une explication à cet égard et je +vais vous la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, +nous avons beaucoup de sympathie pour vous et nous +sommes l'une et l'autre très heureuses de l'agrément +que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément +qui est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une +jeune fille, et, qui plus est, une jeune fille à marier. +Tant que nos relations ont gardé un caractère de camaraderie +mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper; +vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous +rencontrer, nous en ressentions un très vif à nous +trouver avec vous, c'était parfait. Mais en ces derniers +temps on m'a fait des observations... très sérieuses, +au moins au point de vue des usages français qui désormais +doivent être les nôtres, sur... comment dirais-je +bien... sur votre intimité avec ma fille. Mes yeux alors +se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut et +j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et +à moi, nous devions rompre des relations qui plus +tard pouvaient nuire à Corysandre, et qui même lui +avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique +pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite +tantôt. Sans doute j'aurais pu la recevoir et vous +donner alors les raisons que je vous donne en ce moment, +mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même +le sentiment qui me faisait agir. Vous avez +voulu une franche explication, la voilà .</p> + +<p>—Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été +dans l'intention de provoquer cette explication que +vous voulez bien me donner avec tant de franchise. Il +y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...</p> + +<p>—Vous, monsieur le duc!</p> + +<p>—En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la +première fois. Mais si vif, si grand que soit cet +amour, je n'ai pas voulu écouter ses inspirations avant +d'être bien certain que je n'obéissais pas à des illusions +enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est +faite dans mon esprit aussi bien que dans mon coeur +et je viens vous demander de me la donner pour +femme.</p> + +<p>Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, +ne se montra sur le visage de madame de Barizel en +entendant cette parole qu'elle avait cependant si +anxieusement attendue et si laborieusement amenée.</p> + +<p>Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si +elle était plongée dans un profond embarras; à la fin +elle se décida, mais en hésitant.</p> + +<p>—Avant tout je dois vous avouer que votre demande, +dont je suis fort honorée, me prend tout à fait +au dépourvu et me cause une surprise que je n'ai pas +la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner +votre amour pour elle,—la résolution que j'ai mise à +exécution aujourd'hui en est la preuve. Avant de vous +répondre je dois donc tout d'abord interroger ma fille, +dont je ne connais pas les sentiments et que je ne +contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une +personne aussi que je dois consulter, notre meilleur +ami en France, le second père de ma fille, M. Dayelle, +qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être votre +adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à -dire...</p> + +<p>—M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait +comme un assez mauvais mari; mais c'est là un +excès de rigorisme contre lequel je me défendrai facilement +si vous voulez bien m'entendre.</p> + +<p>—Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui +vous entendît, car je dois avoir égard à son opinion. +Justement je l'attends. Vous pourrez donc le faire revenir +de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne +sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu +que la mesure que j'avais cru devoir prendre et qui +s'imposait à ma prévoyance de mère n'a plus de raison +d'être, et que toutes les fois que vous voudrez +bien venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de +vous recevoir.</p> + +<p>—Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce +soir.</p> + +<p>Roger se retira.</p> + +<p>Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel +le reconduisit; mais aussitôt qu'il fut parti elle monta +quatre à quatre à la chambre de sa fille, où elle entra +en dansant.</p> + +<p>—Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXX</h3> + +<p>Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, +de la belle Corysandre avec le prince Savine avait +fait du tapage, celle de son mariage avec le duc de +Naurouse en fit un bien plus grand encore. On avait +parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât +de lui et employait dans ce but toute sorte de moyens. +On parlait du duc de Naurouse tout naturellement, +parce qu'on avait plaisir à s'occuper de lui. Savine +n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique +à tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient +que pour ce qu'on racontait sur son compte.</p> + +<p>Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens +amis de Roger étaient arrivés à Bade; le prince du +Kappel, Poupardin, Montrévault et dix autres avec +leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous +s'étaient jetés sur cette nouvelle:</p> + +<p>—Naurouse se marie, est-ce possible?</p> + +<p>On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout +d'abord il avait mis une certaine réserve dans ses +réponses; mais, lorsqu'à la suite de l'entrevue avec +Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de +Barizel, dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments +de sa fille et conseillée par son ami Dayelle», +avait formellement donné son consentement, il avait +très franchement montré combien il était heureux de +ce mariage, n'attendant même pas les questions pour +l'annoncer à ceux de ses amis qu'il estimait assez pour +leur parler de son bonheur.</p> + +<p>Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent +celles du prince de Kappel:</p> + +<p>—Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous +marier librement et de vous choisir votre femme vous-même +et tout seul! Je crois que si j'avais la liberté de +faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est +bien certain que je mourrai garçon pour ne pas me +laisser marier à quelque princesse de sang royal, +mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on m'imposerait +au nom de la politique et à qui je devrais faire des +enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. +D'ailleurs, un futur roi qui ne se marie pas, c'est +drôle, et on est original comme on peut.</p> + +<p>Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le +blâma et très vivement, parlant au nom de l'amitié et +de la raison, employant la persuasion et la raillerie +pour empêcher ce qu'il appelait un suicide: ce fut +Mautravers.</p> + +<p>Contrairement à son habitude, Mautravers n'était +point arrivé à Bade pour le commencement des +courses, et quand Roger, surpris de ne le pas voir, +avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu +qu'il ne viendrait probablement pas; cependant il +était venu, et, le matin de la deuxième journée, en +débarquant de chemin de fer il était tombé chez Roger +encore au lit et endormi.</p> + +<p>—Enfin vous voilà de retour et pour longtemps, +j'espère.</p> + +<p>—Pour très longtemps, pour toujours probablement.</p> + +<p>—Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?</p> + +<p>—Que raconte-t-on?</p> + +<p>—Que vous avez l'idée de vous marier.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Vous marier avec une Américaine, une étrangère, +vous, François-Roger de Charlus, duc de Naurouse?</p> + +<p>—Cette Américaine est d'origine française: elle +appartient à une très vieille et très bonne famille du +Poitou, les Barizel.</p> + +<p>—On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup +de vous en ce moment, et on m'a dit aussi que +c'était par amour que vous vouliez épouser cette jeune +fille, mais je ne l'ai pas cru.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Qu'on me dise que vous faites un mariage de +convenance avec une jeune fille de votre rang, et cela +pour continuer votre nom, pour avoir une maison, je +ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage +soit à mon sens la chose la plus folle du monde; +mais un mariage d'amour, vous, vous, Roger, jamais +je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme de +coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage, +je veux bien vous le concéder; c'est rare, cependant +c'est possible. Mais à côté des sentiments du coeur, il +y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien, croyez-vous +que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des +maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez +aimées passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment +donné, tout en éprouvant encore pour elles de la tendresse, +vous n'avez pas été désagréablement surpris +de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles +vous étaient devenues absolument indifférentes, ne +vous disant plus rien, à ce point que vous vous demandiez +avec stupéfaction comment elles avaient pu éveiller +en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est +fatal et que ceux-là même qui sont les plus fortement +maîtres de leur volonté n'échappent pas à cette loi +humaine. Quand cela arrivera dans votre mariage +d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela +arrive, et que vous resterez en présence d'une femme +aigrie, d'autant plus insupportable qu'elle aura de +justes raisons pour se plaindre, vous vous souviendrez +de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez +qu'en parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je +reconnais volontiers qu'on peut aimer une maîtresse +indéfiniment, toujours, même vieille, et cela tout simplement +parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que +vous ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on +a, ou plutôt qui vous a du matin au soir et du soir au +matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser, et alors...</p> + +<p>Mautravers était resté dans la chambre, tandis que +Roger était entré dans son cabinet de toilette, et c'était +de la chambre qu'il parlait. Sur ces derniers mots, +Roger sortit du cabinet une serviette à la main, s'essuyant +le cou et le visage.</p> + +<p>—Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant, +ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me faites entendre +des paroles du genre de celles que vous venez de +m'adresser. On dirait que c'est chez vous une spécialité. +Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui +que j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez. +Aussi ne vous ai-je pas interrompu, curieux +de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je ne le +sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire +renoncer à ce mariage, vous devez comprendre qu'il +est trop tard. Je suis engagé, et vous savez bien que +je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que vous +venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que +cela ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais +épouser, je l'aime passionnément, et, dussé-je n'avoir +qu'un jour de bonheur près d'elle, pour ce jour je donnerais +tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous +voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale. +Mais, alors même que les sentiments qui +s'ont inspirée n'existeraient pas, je la réaliserais cependant +quand même, car je veux me marier tout de suite, +et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai +dite, vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette +raison, c'est que je veux avoir des enfants afin que mon +nom ne puisse point passer un jour aux Condrieu.</p> + +<p>Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il +s'établit entre eux un assez long silence; puis il reprit:</p> + +<p>—Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon +testament; mais pour mon nom je ne puis l'empêcher +sûrement de tomber entre leurs mains que par un +mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. +Au reste vous allez voir bientôt que celle que j'épouse +est digne non seulement d'inspirer l'amour, mais +encore de le retenir et de le fixer.</p> + +<p>—Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle +de Barizel, j'ai parlé en général.</p> + +<p>—Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai +à elle; quand vous la connaîtrez, vous serez peut-être +moins absolu dans vos théories.</p> + +<p>—Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de +Barizel? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous +voulez bien.</p> + +<p>Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:</p> + +<p>—Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous +en aller aussitôt que vous voudrez, de façon à faire +une visite du soir à mademoiselle de Barizel, si vous le +désirez.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXI</h3> + +<p>Roger devait aller aux courses avec madame de +Barizel et Corysandre, et il avait été convenu qu'il +irait les chercher: pour lui c'était une fête de se montrer +en public avec celle qui serait sa femme dans +quelques semaines.</p> + +<p>Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant +le timbre de Washington,—la lettre justement +qu'annonçait la dépêche.</p> + +<p>En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus +sage d attendre lettre», disait la dépêche.</p> + +<p>Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui +de l'ouvrir? Au point où en étaient les choses il ne +pouvait pas revenir en arrière. Et le pût-il, le dût-il, +il n'en aurait pas le courage: une douleur, il la supporterait, +si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait +jamais à Corysandre.</p> + +<p>Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété +était trop poignante pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs +ce n'était point son habitude d'hésiter en face d'un +danger.</p> + +<p>Il lut:</p> + +<p>«Mon cher Roger,</p> + +<p>«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon +simple et précise; par malheur, cela n'est pas facile, +car pour faire une enquête sur la famille dont vous +me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis +justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter +de l'abominable résidence de Washington, +bien faite pour donner le spleen à l'homme le plus +gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à +des renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez +pas cela, cher ami, en me lisant et surtout en +prenant une résolution d'après ces renseignements +que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes +à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un +gentleman et, ce qui est mieux, un gentilhomme +dans toute l'acception du mot: homme d'honneur +et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie, +ses manières, ses habitudes, ses moeurs. Tous ceux +qui parlent de lui le représentent comme un type +qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français +bien que n'ayant pas vécu en France, mais Français +d'origine, Français de sang, et Français du dix-huitième +siècle avec quelque chose de brillant, de +chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus +maintenant; s'est distingué pendant la guerre et a +accompli des actions qui eussent été héroïques dans +un pays où l'on serait moins sensible à la pratique +et au but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui +parlent de lui le font avec sympathie ou admiration. +J'allais oublier un point qui cependant a son importance: +il avait hérité d'une grande fortune engagée +dans toutes sortes de complications; il ne l'a point +dégagée, loin de là , et l'abolition de l'esclavage a +dû lui porter un coup funeste; mais à cet égard je ne +puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible +de vous répondre, suivant l'usage américain:—Vaut.... +tant de mille dollars.—Sur la mère, au +lieu de l'unanimité, c'est la contradiction que je +rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; +pour les autres, c'est une aventurière, +et ceux-là même racontent sur elle toutes sortes +d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous +rapporter, car si elles étaient vraies, elles seraient, +invraisemblables, et, je vous l'ai dit, il ne m'est pas +possible en ce moment d'aller me renseigner aux +sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération +là dedans. Ce sera pour plus tard, si par un +mot ou une dépêche vous me demandez de faire +cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme +pour tout, je suis entièrement à votre disposition et +que ce me sera un plaisir de vous obliger. Parlez +donc; dans quinze jours, c'est-à -dire au moment où +vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans +le Sud, dans l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. +Enfin sur la fille il y a la même unanimité que +sur le père: la plus belle personne du monde, a +provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme +chez tous ceux qui l'ont vue. La seule +chose à noter et à interpréter contre elle est qu'elle +a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache +pourquoi. Est-ce elle qui n'a pas voulu de ses prétendants? +sont-ce les prétendants qui n'ont pas +voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce +point; il semble donc qu'il n'y ait rien de grave. +Voilà pour aujourd'hui tout ce que je puis vous dire. +Cela manque de précision, j'en conviens; mais je +vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la +Nouvelle-Orléans ou ailleurs au premier signe que +vous me ferez.»</p> + +<p>Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie, +et, en écriture bâtarde aussi nette que si elle +avait été lithographiée, cette lettre fut un soulagement +pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez +inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle +était aussi satisfaisante que possible sur M. de Barizel +et sur Corysandre, ce qui était l'essentiel. Le père, +homme d'honneur et de coeur, noble des pieds à la +tête, «la fille, la plus belle personne du monde.» +C'était quelque chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai +que du côté de la mère les choses ne se présentaient +plus sous le même aspect; mais ces histoires scandaleuses +dont on parlait vaguement se rapportaient sans +doute à des amants, et il ne pouvait pas exiger que sa +belle-mère fût un modèle de vertu: ce n'est pas sa +belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se marierait +jamais.</p> + +<p>Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il +envoya une dépêche à son ami pour le prier d'aller +sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre cette enquête, +au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait, +il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger, +plein de confiance, ne pensant plus aux mauvaises +paroles de Mautravers. Il allait passer quelques heures +avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle préoccupation +eût résisté à cette joie!</p> + +<p>En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre +sur le visage de madame de Barizel; avec inquiétude +il interrogea Corysandre du regard, mais celle-ci ne +lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha sur +lui ne parlait que de tendresse et d'amour.</p> + +<p>Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant +des questions qu'il n'osait pas poser:</p> + +<p>—J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant +dans le petit salon.</p> + +<p>Il la suivit.</p> + +<p>Elle tira une lettre de sa poche:</p> + +<p>—Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, +une lettre anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur +la question de savoir si je vous la montrerais; mais, +tout bien considéré, je pense que vous devez la connaître.</p> + +<p>Elle la lui tendit ouverte:</p> + +<p>«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur +de votre charmante fille, se trouve vivement +ému par le bruit qu'on fait courir du prochain mariage +de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour +que vous donniez votre consentement à ce mariage +il faut que vous ne connaissiez pas le jeune duc, ce +qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère. +Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire +qu'un mot: jamais il n'aurait été admis par une +famille française honorable qui aurait eu souci du +bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, +je veux vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait +en lui le germe de plusieurs maladies mortelles, +auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune encore, et +d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et +de son père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le +attentivement: voyez ses pommettes saillantes; +ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout +regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous +les médecins, est un des signes les plus certains de +la tuberculose pulmonaire. Depuis son enfance il a +été constamment malade et, en ces dernières années, +très gravement. Si vous voulez que votre fille soit +prochainement veuve avec un ou deux enfants qui +seront les misérables héritiers de leur père pour la +santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant +avertie, serait un crime.»</p> + +<p>—Vous voyez! dit madame de Barizel.</p> + +<p>Roger ne répondit pas; mais silencieusement il +regarda cette lettre qui tremblait entre ses doigts.</p> + +<p>—Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, +continua madame de Barizel, il est certain que +cette lettre au lieu de m'inspirer un profond mépris, +m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement, +je sais par expérience que les craintes qu'elle +voudrait provoquer ne sont pas fondées, et c'est pour +cela que je vous la communique, uniquement pour +cela, pour que vous vous teniez en garde contre +les ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes.</p> + +<p>—D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon +grand-père, et je suis aussi certain que cette lettre est +de lui que si je l'avais entendu la dicter: il voudrait +m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre +petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de +mon nom et pour cela il ne recule devant aucun +moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a fait nommer +autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour +m'empêcher d'avoir des enfants, il écrit ces lettres +infâmes.</p> + +<p>Violemment il la froissa dans sa main crispée.</p> + +<p>—Je comprends, dit madame de Barizel, que vous +soyez profondément blessé et peiné; mais au moins ne +vous inquiétez pas, de pareilles dénonciations ne peuvent +rien sur mes résolutions, et pour Corysandre, il +n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en +sait et n'en saura jamais rien?</p> + +<p>En voyant comment madame de Barizel accueillait +ces révélations, il pouvait ne pas s'inquiéter pour son +mariage, mais pour lui-même il ne pouvait pas ne pas +penser à cette lettre.</p> + +<p>Il était vrai que son père était mort jeune; il était +vrai que sa mère était poitrinaire: il était vrai que lui-même +depuis son enfance avait été bien souvent malade. +Était-il donc condamné à transmettre à ses enfants +les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de +ses parents?</p> + +<p>Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela? +Avait-il vraiment la main hippocratique?</p> + +<p>Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur +fut empoisonnée, et le charmant sourire de Corysandre, +sa douce parole, ses regards tendres ne parvinrent +pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient +son front.</p> + +<p>A un certain moment il vit dans la foule un médecin +parisien qu'il avait connu autrefois et qu'on était sûr +de rencontrer partout où il y avait des cocottes; aussitôt, +se levant de la chaise qu'il occupait auprès de +Corysandre, il alla à lui.</p> + +<p>—Docteur, j'ai un renseignement à vous demander, +dit-il en l'emmenant à l'écart. A quels signes reconnaît-on +donc ce que vous appelez la main hippocratique?</p> + +<p>—Au renflement en massue de la dernière phalange +des doigts et à l'incurvation de l'ongle, qui devient +convexe par sa face dorsale.</p> + +<p>—Est-ce que cette main est le signe des maladies +de poitrine.</p> + +<p>—Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; +mais cela est exagéré: elle s'observe aussi chez des +individus parfaitement sains.</p> + +<p>—Je vous remercie.</p> + +<p>Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en +alla tout à l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là , se +dégantant rapidement, il examina ses deux mains, qu'il +n'avait jamais regardées, en se demandant si elles +étaient ou n'étaient pas hippocratiques.</p> + +<p>Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore +assez léger, qu'à un doigt de ses deux mains, l'annulaire; +quant à l'incurvation de l'ongle, il ne savait +pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute +un terme de médecine, il le chercherait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXII</h3> + +<p>Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais, +quand il entra dans le salon où celui-ci l'attendait, il +trouva plusieurs convives réunis: le prince de Kappel, +Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine, +Esther Marix et enfin Raphaëlle.</p> + +<p>Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de +lui, pour lui tendre la main; quand Raphaëlle lui +tendit la sienne, il ne fut pas maître de retenir un léger +mouvement.</p> + +<p>—Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne +amie, dit Mautravers, qui l'observait, c'est elle-même +qui s'est invitée tout à l'heure quand elle a su que +nous dînions ensemble.</p> + +<p>—Ça c'est beau, dit Poupardin.</p> + +<p>—Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce +n'aurait pas été pour vous, mon cher Poupardin, que +j'aurais adressé cette demande à Mautravers.</p> + +<p>On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher +tout haut.</p> + +<p>—Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit +Mautravers, c'est qu'à l'exception de Garami mort et +de Savine en voyage, nous voilà tous réunis aujourd'hui +pour célébrer les adieux à la vie de notre ami, +comme nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter +son entrée dans la vie.</p> + +<p>—Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, +elle n'est pas consolante, car elle prouve que +nous tournons toujours dans le même cercle et sur +place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme +à l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous +sommes toujours les mêmes, et franchement ça +manque de diversité. Nous allons dire les mêmes +choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger +la même sauce brune, la même sauce rouge, la +même sauce blanche; et puis demain nous recommencerons.</p> + +<p>On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de +Roger; ce voisinage n'était guère pour lui plaire, +mais il eût été maladroit et ridicule d'en rien laisser +paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre observation; +c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise +en la voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être +que complètement indifférente et il ne devait pas plus +se rappeler qu'il l'avait aimée, qu'il ne devait se souvenir +qu'elle l'avait trompé; tout cela était si loin!</p> + +<p>Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa +la parole à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant +assez longtemps il s'entretint avec elle, sans plus +faire attention à Raphaëlle que s'il ne la connaissait +pas.</p> + +<p>A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu, +Raphaëlle se pencha vers lui et, parlant d'une +voix étouffée, de manière à n'être entendue que de lui +seul:</p> + +<p>—Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée +à ce dîner.</p> + +<p>Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, +il la regarda de haut, puis tout à coup se baissant +de façon à lui parler à l'oreille:</p> + +<p>—Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il, +j'étais sur le balcon et j'ai tout entendu.</p> + +<p>—Ç'a été justement parce que je te savais sur le +balcon du boudoir et parce que je savais aussi que de ce +balcon on entendait tout ce qui se disait chez mes parents +que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à rompre?</p> + +<p>Il eut un tressaillement.</p> + +<p>—Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.</p> + +<p>—Justement, répondit-elle.</p> + +<p>—Alors cela sera long!</p> + +<p>—Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui.</p> + +<p>—Continue, mais tout haut.</p> + +<p>—Merci.</p> + +<p>Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue, +s'exprimant au milieu de ces neuf personnes +à peu près aussi librement que si elle avait été seule, +car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en jetant +hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire, +sans que ses voisins l'entendissent.</p> + +<p>—Il y a longtemps que je sentais, que je voyais +que tu te perdrais pour moi, par générosité, par +amour, et que si les choses continuaient ainsi ta +famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais +essayé de rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu +l'avais repoussé; si tu savais comme cela m'avait été +doux! Alors, voyant qu'il fallait te sauver malgré toi, +j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas impunément +qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui +m'était inspiré par mon métier, j'ai joué une scène... +atroce, en me disant pour me soutenir que si tu pouvais +me croire ce que je paraissais être, tu souffrirais +moins et te guérirais plus sûrement, plus vite.</p> + +<p>Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant +elle une assiette à laquelle elle ne toucha pas.</p> + +<p>—Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas +une bien bonne comédienne; mais il paraît que ce +jour-là j'ai eu du talent, car tu as cru à la scène que +je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu y +crois peut-être encore en ce moment même, te disant +que j'ai été la plus misérable des femmes, au lieu de +voir que j'en étais la plus tendre, la plus dévouée, +tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée jusqu'au +suicide.</p> + +<p>—Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de +Naurouse? demanda Montrevault, ça n'est pas correct, +cela, ma chère.</p> + +<p>Assurément non, cela n'était pas correct; elle le +sentait sans qu'il fût besoin de le lui faire observer, +mais, comme, elle n'avait pas dit tout ce qu'elle voulait +dire, elle prit bravement son parti et se décida à +achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas:</p> + +<p>—Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face +et en promenant sur tous les convives un regard +assuré, une chose bien simple, bien élémentaire, mais +qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends à +tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien +vous faire part pour votre éducation. Comme je +n'aurai à tromper aucun de vous, je peux parler franchement. +Ce que je disais, le voici: Tout homme +s'imagine, quand il est l'amant d'une femme qui lui +témoigne de l'amour, qu'il doit être seul et que, s'il ne +l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh bien! ça, c'est +des bêtises.</p> + +<p>—Bravo! cria Balbine.</p> + +<p>—Certainement, continua Raphaëlle, une femme +peut n'aimer qu'un homme et l'aimer exclusivement, +si bien que tous les autres ne sont rien pour elle; +mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une +autre affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est +franche, qui vous dira que c'est possible; il en faut un +pour ceci, un autre pour cela, enfin des relais.</p> + +<p>—Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu +es franche.</p> + +<p>—Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au +duc, au petit duc, comme nous disions autrefois, quand +Montrévault m'a interrompue pour me rappeler que +je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de +cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais +mieux le lui dire tout bas, mais puisque je ne serais +pas correcte, il faut bien que je le dise tout haut, tant +pis pour ceux que ça blessera...</p> + +<p>—Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront +de tes paroles auront mauvais caractère.</p> + +<p>—Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre +il m'est bien égal qu'on se fâche ou qu'on ne se fâche +pas. Donc le but de mon explication était de lui prouver +que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai +aimé, tendrement, passionnément aimé, et, qu'en +réalité, je n'ai jamais aimé que lui.</p> + +<p>Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.</p> + +<p>—Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers +dominant le tumulte.</p> + +<p>—Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault.</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce +que j'étais en train de dire bas, continua Raphaëlle +sans se laisser déconcerter, ce n'est pas ma faute. +Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi, +sans explication; après plusieurs années je le retrouve, +alors je saisis l'occasion aux cheveux et je m'explique! +c'est bien naturel. Dans d'autres circonstances je +n'aurais pas risqué cette explication, parce qu'on +aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification +que dans un but intéressé, mais maintenant cela +n'est pas à craindre, cette idée ne peut venir à personne +et je suis bien aise que le petit duc sache...</p> + +<p>—Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire +amant, dit Sermizelles, c'est entendu.</p> + +<p>—Il le sait.</p> + +<p>—Il en est fier.</p> + +<p>—Il en rêvera.</p> + +<p>—Ton souvenir consolera ses vieux jours.</p> + +<p>—Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle, +cela m'est égal; j'ai dit ce que je voulais dire.</p> + +<p>Elle se mit alors à manger consciencieusement, en +femme qui veut regagner le temps perdu, et, pendant +le reste du dîner, elle ne chercha point à s'adresser à +Roger en particulier, ne lui parlant que lorsqu'elle y +était amenée naturellement par les hasards de la conversation.</p> + +<p>Au dessert, Roger se leva et quitta la table.</p> + +<p>—Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine; +c'est scandaleux!</p> + +<p>—Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.</p> + +<p>Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à +ceux qui le blâmaient, Roger se retira pour se rendre +auprès de Corysandre, et en chemin une question qu'il +s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle avait-elle +essayé cette justification? Il était dans des dispositions +où l'on se défie de tout et de tous: les étranges +paroles que Mautravers lui avait adressées le matin, +puis presque aussitôt la lettre anonyme que madame +de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur +ses gardes; il traversait bien évidemment une phase +décisive, et des dangers, des embûches dressées par +M. de Condrieu-Revel, devaient l'envelopper de toutes +parts. On ne reculerait devant rien pour rompre son +mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le +voyait, et ses soupçons ne devaient s'arrêter devant +personne; mais enfin il lui paraissait difficile d'admettre +que les explications de Raphaëlle pussent se +rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait +ni par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente +pour croire qu'il pouvait revenir à elle, alors même +qu'il croirait qu'elle s'était immolée, qu'elle s'était +suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela qu'elle avait +cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce +qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait +son mariage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIII</h3> + +<p>Le lendemain matin, au moment où Roger allait +descendre pour déjeuner, il entendit un bruit de voix +dans son antichambre, et ce bruit se continuant +comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une +personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.</p> + +<p>La personne qui voulait entrer n'était autre que +Raphaëlle, et Bernard, qui aimait à se substituer à son +maître, s'imaginant que celui-ci ne devait pas être en +disposition de recevoir une ancienne maîtresse, refusait +de la recevoir:</p> + +<p>—Puisque j'affirme à madame que M. le duc est +sorti.</p> + +<p>C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.</p> + +<p>Sans daigner remettre le valet de chambre à sa +place, Raphaëlle, passant devant lui, se hâta d'entrer.</p> + +<p>Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna +la sienne, mais ce ne fut pas bien franchement. Cette +visite n'était pas pour lui plaire, pas plus que ce tutoiement +auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité de la +tutoyer lui-même.</p> + +<p>Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, +elle s'assit.</p> + +<p>—Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter +ma justification? lui demanda-t-elle.</p> + +<p>—Pour te justifier probablement, répondit-il en +employant de mauvaise grâce le tutoiement.</p> + +<p>—Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines +que je n'ai été guidée que par un motif étroitement +personnel. Depuis notre séparation j'ai supporté +ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse +à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait +pour lui, mais il suffit que je le sache, moi.»—Et cela +me suffisait réellement. Tu penses bien que dans ma +vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de +dégoût? Mais quand, dans ces heures-là , je pensais à +toi, j'étais tout de suite relevée et je redressais la tête +quand je me disais: «Voilà ce que j'ai fait pour +l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué à +me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai +eu besoin de ton estime, non pour moi, mais pour +toi.</p> + +<p>Comme il la regardait avec étonnement, se demandant +où tendaient ces étranges paroles, elle continua:</p> + +<p>Tu ne comprends rien à ce que je te dis là , +n'est-ce pas? mais tu vas voir bientôt que je ne dis +pas un seul mot inutile. Cependant, avant d'en arriver +là , il faut que je te dise encore que c'est pour toi que +je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec +Savine quand il apprendra que je suis venue ici, bien +qu'il m'ait demandé de rester à Paris pendant son +absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres +du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu +saches aussi que c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec +Mautravers, qui ne voulait pas m'inviter et qui ne s'est +décidé qu'en pensant que j'avais sans doute l'espérance +de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,—ce +qui, pour sa nature bienveillante, est un plaisir +très doux.—Maintenant que tout cela est expliqué, +écoute-moi.</p> + +<p>Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:</p> + +<p>—Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a +couru que Savine devait épouser mademoiselle de +Barizel?</p> + +<p>—Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous, +dit Roger en étendant la main par un geste énergique.</p> + +<p>—Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je +veux parler; je n'ai rien à en dire; jamais l'idée ne me +serait venue de porter un témoignage contre une +jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta +femme; tu me calomnies si tu me juges capable d'une +pareille bassesse. Rassure-toi donc et laisse-moi continuer +sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est déjà +assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais +à bout.</p> + +<p>Elle fit une nouvelle pause:</p> + +<p>—Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il +soit besoin que je te le dise que je ne l'aime pas. +Savine mourra sans avoir jamais aimé et sans avoir +jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le +regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré +son égoïsme, son avarice, sa sécheresse de coeur, +sa méchanceté, sa dureté, sa lâcheté, malgré tous les +défauts et tous les vices qui font de lui un des plus +vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à +lui... parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer; +je n'aurais jamais été sa maîtresse; mais, dans les +dispositions où je suis, mieux vaut lui qu'un autre; +au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il +y tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec +un peu d'habileté lui en extraire de temps en temps +quelques bribes. De ces bribes je n'ai pas assez et il +me faut quelques années encore pour atteindre le +chiffre que je me suis fixé, car, avec lui, le travail +d'extraction est d'un difficile que tu n'imaginerais +jamais, toi qui es la générosité même. Aussi, quand +j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage, +tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a +jetée; on ne perd pas ainsi un homme qui vous fait la +femme la plus enviée de Paris. Tout d'abord je me +suis refusée à admettre que ce mariage fût possible, +car je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui +s'est passé m'a donné raison; mais devant la persistance +de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter un peu, puis +beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage +si je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle +était celle que Savine voulait épouser, et j'ai envoyé +un homme dont j'étais sûr faire une enquête ici.</p> + +<p>—Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où +tend cet entretien, restons-en là ; je ne veux pas en +entendre davantage; j'en ai déjà trop entendu.</p> + +<p>—Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au +nom de ton honneur.</p> + +<p>—Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne +permets à personne d'en prendre souci.</p> + +<p>—Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais +quand tu ne sais pas qu'il est menacé, ne permets-tu +pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que je ne voulais pas +parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc +m'entendre sans craindre que mes paroles soient un +outrage pour elle; mais il y a plus: tu dois m'entendre, +tu le dois pour ton nom, dont tu es si justement +fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on +prend des renseignements sur la famille de celle +qu'on épouse, pourquoi repousserais-tu ceux que je +t'apporte?</p> + +<p>Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde:</p> + +<p>—Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un +témoignage.</p> + +<p>—Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une +femme qui ne veut que ton bien et qui ne demande +rien que d'être entendue quand elle élève la voix non +pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. +Mais je ne veux pas me plaindre, encore moins me +fâcher; je me mets à ta place, je sens ce que ma démarche +doit te faire souffrir et je sais que, quand tu +souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la +générosité de ton caractère; si tu regrettes le coup +dont tu viens de me frapper, écoute-moi, c'est la seule +réparation que je veuille.</p> + +<p>—Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment, +venir m'imposer des paroles que je ne veux pas entendre, +car elles s'adressent à des personnes dont il ne +peut pas être question entre nous?</p> + +<p>—Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, +parce que si je ne venais pas te les dire, les sachant, +je serais coupable d'une infamie et d'une lâcheté. Ce +que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi, mais, +maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois +pas le garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter +une voix qui t'avertirait que tu vas tomber dans un +précipice, parce que tu n'aurais pas demandé cet avertissement? +N'est-ce pas un devoir de te le donner, de +te le crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre +que je ne suis pas digne de t'avertir? Mais ce +serait de la folie.</p> + +<p>L'insistance même de Raphaëlle avait fini par +émouvoir Roger. Son premier mouvement avait été de +lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant pas, il avait +été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise à +vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le +souvenir de la lettre de son ami, le secrétaire de la +légation de Washington, lui revenait et le troublait.</p> + +<p>Brusquement il se décida:</p> + +<p>—Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien +invraisemblables, auxquelles je n'ai pas voulu répondre; +aujourd'hui l'heure est venue de me prouver +que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter +les preuves palpables, évidentes, de ce que tu +veux me révéler. Si tu me donnes ces preuves, je te +croirai non seulement pour aujourd'hui, mais encore +pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je +te traiterai comme la dernière des misérables.</p> + +<p>Vivement elle étendit le bras:</p> + +<p>—Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle, +la condition que tu m'imposes, je la tiens, et les +preuves que tu exiges, je te les donnerai, non pas dans +un délai que je pourrais allonger, non pas demain, mais +tout de suite, car ces preuves, je les ai là , les voici:</p> + +<p>Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la +poche de sa robe et la présenta à Roger, qui, prêt à la +prendre, eut un mouvement de répulsion.</p> + +<p>—Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, +il faut que je t'explique comment elles sont +venues entre mes mains. Je t'ai dit que voulant empêcher +Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais +envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches, +qui devait faire une enquête sur ce qu'était +celle que Savine allait épouser, disait-on, et sur la famille +de celle-ci. Mon homme me confirma ce mariage, +qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me +donna n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent +ce que tu as dû voir toi-même sur l'intérieur, +les relations, les habitudes de madame de Barizel, qui +n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la +bohème.</p> + +<p>Roger voulut l'interrompre.</p> + +<p>—Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par +leur nom; d'ailleurs, madame de Barizel étant une +étrangère, il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'elle +ne vive pas comme tout le monde. Si je n'avais à parler +que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter +rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant +pour me faire comprendre que si je voulais poursuivre +mon enquête en Amérique, je pouvais en apprendre +assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine +de devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un +agent en Amérique et de poursuivre là -bas des recherches +de ce genre; cela exigeait de grands frais. +Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine, +et les risques que je courais d'un côté n'étaient +nullement en rapport avec les chances que je pouvais +m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en +Amérique.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait +son émotion, mais en voyant la tournure que prenaient +les choses, il n'avait pas été maître de ne pas la laisser +échapper, car ce n'était pas, comme il l'avait supposé +tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être +question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade; +ce que Raphaëlle avait fait pour son intérêt à elle, +c'était ce qu'il aurait voulu, ce qu'il aurait dû faire +lui-même pour son honneur.</p> + +<p>—Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat +des recherches que mon homme a faites en Amérique, +avec preuves à l'appui, car il me fallait ces preuves +pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne recueillît +aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage +certain; tous les renseignements qu'on a recueillis +n'ont pas été prouvés, mais ceux qui l'ont été suffiront, +et au delà , pour t'éclairer.</p> + +<p>Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage, +qu'avait animé l'ardeur de la discussion, prit une +expression désolée:</p> + +<p>—Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te +causer une douleur, moi qui voudrais tant t'éviter un +chagrin, moi qui aurais voulu que mon souvenir ne +fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis +comme une mère qui doit avoir le courage de frapper +l'enfant qu'elle aime.</p> + +<p>—Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces +preuves...</p> + +<p>Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était +lui maintenant qui la pressait de parler.</p> + +<p>—Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom +de famille?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre +les renseignements et les témoignages que je vais successivement +te donner sur sa jeunesse, qui est la partie +intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir facilement +ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté +un terrain aux Champs-Élysées, soi-disant pour +construire dessus un hôtel, mais en réalité et tout +simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de +fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié +ou plutôt sans <i>de</i>, Olympe Boudousquié tout court, +ainsi que le prouve, ce certificat de baptême, revêtu, +comme tu le vois, de toutes les signatures et de toutes +les cachets qui peuvent affirmer son authenticité.</p> + +<p>Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle +présenta à Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:</p> + +<p>—Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur +de musique; la mère, Rosalie Aitie, modiste, cela +n'indique guère que la fille de ces gens-là ait droit +à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie +Aitie était une personne remarquable par sa beauté, +à laquelle il n'a manqué pour faire fortune qu'un +autre théâtre que Natchez, qui est une petite ville +de trois à quatre mille habitants, où une femme, +même de talent (et il paraît qu'elle était douée), ne +peut pas briller, et puis il y avait en elle un vice qui +devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle était d'origine +noire, bien que parfaitement blanche...</p> + +<p>Comme Roger avait laissé échapper un mouvement, +elle s'interrompit pour prendre deux pièces qu'elle lui +tendit:</p> + +<p>—Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était, +tu le vois, une esclave.</p> + +<p>Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de +lire les papiers qu'elle lui avait présentés; puis, sans +le regarder, pour ne pas augmenter sa confusion qu'elle +n'avait pas besoin d'examiner attentivement, car elle se +trahissait par un tremblement des mains, elle continua:</p> + +<p>—M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille +Olympe était encore tout enfant. Mourut-il? se sauva-t-il +pour fuir sa femme? Les renseignements manquent; +mais cela n'a pas une grande importance, pas +plus que la lacune qui existe entre le moment où madame +Boudousquié quitte Natchez et celui où nous la +retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi des +mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille +Olympe, lancée dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle +de Boudousquié pour ceux qui ne savent +pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables, +succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout +le monde s'accorde à reconnaître que c'est une femme +très forte. Malheureusement, sur cette période, les +renseignements manquent aussi, c'est-à -dire les renseignements +avec preuve à l'appui, les seuls dont nous +ayons à nous occuper, tandis que les histoires au contraire +abondent. Cependant je dois en citer une, une +seule: on raconte qu'elle assassina un des amants qui +allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola +les débris de la fortune qu'il emportait avec lui; le +coup de revolver fut mis au compte de la jalousie par +des juges complaisants.</p> + +<p>—Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer +de moi que de me raconter de pareilles histoires.</p> + +<p>—Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on +dit de madame de Barizel et quelle est sa réputation. +N'est-ce pas chose grave qu'on puisse parler ainsi +d'une femme, même alors que cette femme serait innocente? +Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il +pas qu'on la juge capable de le commettre? Enfin je +n'insiste pas là -dessus. Une seule chose est certaine, +c'est qu'après la mort de ce personnage, qui s'appelait +Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la Nouvelle-Orléans +pour Charlestown, où un riche commerçant +se ruine et se tue pour elle: William Layton. +Justement le jeune frère de William Layton, qui l'a +alors connue comme la maîtresse de son frère et +qui à été témoin de cette ruine et de ce suicide, est +établi à Paris, 45, rue de l'Échiquier, et il peut donner, +il donne volontiers tous les renseignements qu'on lui +demande sur la femme qui a causé la mort de son +frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger +pour qu'il parle: c'est un témoin vivant et qui, par son +honorabilité, mérite toute confiance. Tu retiens l'adresse, +n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue de +l'Échiquier?</p> + +<p>Il répondit par un signe de tête, car une émotion +poignante le serrait à la gorge: ce n'était plus une histoire +absurde qu'on lui racontait. Pour avoir la preuve +de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un témoin +vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc +l'aventurière dont parlait la lettre de Washington et les +histoires invraisemblables dont il était question dans +cette lettre seraient vraies? Était-ce possible? Il se +débattait contre cette question, et son amour pour +Corysandre se révoltait, à cette pensée.</p> + +<p>—Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a +encore une disparition. On la retrouve à Savannah +menant grande existence, maîtresse d'un négociant +qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en +France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre. +Lui aussi parle volontiers d'Olympe Boudousquié, car +elle n'a laissé que de mauvais souvenirs à ses amants +et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à l'interroger +aussi, celui-là . Nouvelle disparition. Elle va à la +Havane, d'où la ramène le comte de Barizel, qui la +présente et la traite comme sa femme. L'a-t-il véritablement +épousée? On n'en sait rien: mon homme n'a +pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible +cependant, car le comte était un homme passionné, +un parfait gentilhomme français dont on dit le +plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt contre +sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il +n'a laissé que de grosses dettes, de sorte qu'on se demande +comment sa veuve peut mener le train qui +est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les +réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux +qui veulent prendre la peine d'ouvrir les yeux et de +voir comment madame de Barizel manoeuvre entre +Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. +Tu peux là -dessus en savoir autant que moi, ou si tu +ne peux pas en savoir autant parce que tu n'es pas +du métier, tu peux en voir assez cependant pour te +faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui +se passe à Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi +que pour te parler de ce que je savais sur la vie de +madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou plutôt, +mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était +cette femme qui, par son habileté et surtout par son +audace, est parvenue à prendre place dans le monde, et +une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par sa fille, se +rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je +me ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais +pas de ce que j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout +dit, tu en sais cependant assez maintenant pour ne pas +continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, je ne me +permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une +chose à ajouter, c'est que jamais personne au monde +ne saura un mot de ce que je viens de te dire. Je te laisse +ces papiers, pour moi inutiles; tu en feras ce que ton +honneur t'indiquera.</p> + +<p>Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti, +écrasé par ces terribles révélations.</p> + +<p>Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps +après le départ de Raphaëlle, fut d'étendre la +main pour prendre un <i>Indicateur des chemins de fer</i> +qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs +minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres +dansaient devant ses yeux troublés et les filets noirs +qui séparent les trains se brouillaient; enfin il parvint à +voir que le premier train pour Paris était à trois heures, +ce serait ce draina qu'il prendrait.</p> + +<p>Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et +aussitôt il se rendit aux allées de Lichtenthal.</p> + +<p>Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.</p> + +<p>—Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne +vous attendais pas de sitôt; quelle bonne surprise!</p> + +<p>Il se raidit pour ne pas se trahir:</p> + +<p>—C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte +je suis obligé de partir pour Paris par le train de trois +heures.</p> + +<p>—Partir!</p> + +<p>Elle le regarda en tremblant: instantanément son +beau visage s'était décoloré.</p> + +<p>—Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix +rauque.</p> + +<p>—Pour une chose très grave... mais rassurez-vous, +chère mignonne, et dites-vous que je n'ai jamais mieux +senti combien profondément, combien passionnément +je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de m'éloigner +de vous... pour quelques jours seulement, je +l'espère.</p> + +<p>Tendrement elle lui tendit la main et le regardant +avec des yeux doux et passionnés:</p> + +<p>—Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce +pas, très vite? Si courte que soit votre absence, elle +sera éternelle pour moi.</p> + +<p>A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et +entra dans le salon; vivement Corysandre courut au-devant +d'elle:</p> + +<p>—Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>Roger voulut répondre lui-même:</p> + +<p>—Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures +et je viens vous faire mes adieux.</p> + +<p>—Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières +journées de courses?</p> + +<p>—Cela m'est impossible.</p> + +<p>—Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ.</p> + +<p>—C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais; +c'est ce matin, il y a quelques instants, que ce +départ a été décidé.</p> + +<p>Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais +avec madame de Barizel ce n'était pas un sentiment +de lâcheté qui l'anéantissait, c'était un sentiment d'indignation +et de fureur qui le soulevait. Était-elle vraiment +la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il +pouvait le savoir.</p> + +<p>Il fit quelques pas vers la porte:</p> + +<p>—C'est justement avec deux de vos compatriotes, +dit-il en regardant madame de Barizel, que j'ai à +traiter l'affaire... capitale qui m'appelle à Paris, deux +Américains, M. Layton, de Charlestown...</p> + +<p>Elle pâlit.</p> + +<p>—... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.</p> + +<p>Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa:</p> + +<p>—Bon voyage! dit-elle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIV</h3> + +<p>Le trouble de madame de Barizel avait été le plus +terrible des aveux.</p> + +<p>Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir +vu M. Layton, le frère du suicidé de Charlestown, il +alla au Havre pour voir M. Urquhart.</p> + +<p>Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une +fille!</p> + +<p>Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans +sa résolution.</p> + +<p>Jamais il ne reverrait Corysandre.</p> + +<p>Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation? +Il n'en savait rien, il ne se le demandait +même pas, car ce n'était pas de l'avenir qu'il pouvait +s'occuper, c'était du présent, du présent seul.</p> + +<p>Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille +d'Olympe Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de +Naurouse.</p> + +<p>Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait +lui-même, il devait pour le moment écarter cela de sa +pensée et tâcher de ne voir que ce que l'honneur de +son nom lui imposait.</p> + +<p>Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette +résolution serait un suicide.</p> + +<p>Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris, +il arrêta la mise à exécution de cette résolution, s'y +reprenant à vingt fois, à cent fois, ne restant fixé qu'à +un seul point, qui était qu'il ne devait pas retourner +à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, +il n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur +qui tiendraient contre elle; et puis, que lui dirait-il, +d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui parler de sa mère, il +faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels? Elle le +verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.</p> + +<p>Il écrirait donc.</p> + +<p>Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une +telle angoisse, un tumulte si vertigineux, qu'il fut +tout surpris de se trouver arrivé à Paris: le temps, la +distance, étant choses inappréciables pour lui.</p> + +<p>Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite +il écrivit ses lettres, dont les termes étaient arrêtés +dans sa tête.</p> + +<p>«Madame la comtesse,</p> + +<p>«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton +et Urquhart vous avez compris qu'il me serait +impossible de donner suite au projet de mariage +dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces +deux messieurs, je vous confirme cette impossibilité.</p> + +<p>«NAUROUSE.»</p> + +<p>Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant +de pouvoir poser la plume sur le papier, il la laissa +tomber plus de dix fois, l'esprit affolé, le coeur défaillant:</p> + +<p>«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le +coup de la plus affreuse, de la plus grande douleur +que j'aie jamais éprouvée que je vous écris.</p> + +<p>«Nous ne nous verrons plus.</p> + +<p>«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il +était hier, plus profond même, et ce que je vous +disais en me séparant de vous, je vous le répète en +toute sincérité: Je vous aime, je vous adore.</p> + +<p>«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a +pas de volonté humaine qui puisse nous réunir.</p> + +<p>«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé +cette lettre, celui qui remplit ma vie: je vous +aime, chère Corysandre.</p> + +<p>«ROGER.»</p> + +<p>Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer, +car elle ne disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, +quand il la recommencerait dix fois, vingt fois, à quoi +bon, puisque, ce qui était dans son coeur, il ne pouvait +justement pas l'exprimer.</p> + +<p>Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade +qui porterait ces deux lettres, et, en les envoyant à +celui-ci, il lui donna ses instructions qu'il précisa minutieusement: +tout d'abord, Bernard devait porter la +lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même +aux mains de mademoiselle de Barizel; quand à celle +de madame de Barizel, il était mieux qu'il la remît à +quelqu'un de la maison sans explication.</p> + +<p>Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces +lettres fut fermée, il la garda longtemps devant lui, +ne pouvant pas l'envoyer à la poste: c'était sa vie, +son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.</p> + +<p>Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille +angoisse, et si son coeur ne défaillait pas dans les faiblesses +de l'irrésolution, il se brisait sous les efforts +de la volonté.</p> + +<p>Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il +aimait si passionnément, et il y renonçait; mais au +prix de quelles souffrances accomplissait-il ce devoir!</p> + +<p>Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il +ne pouvait plus attendre; il prit la lettre et la porta +lui-même au bureau de la rue Taitbout, marchant rapidement, +résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans la +boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté +de presser la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût +été appuyée sur son coeur.</p> + +<p>Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de +Harly se présenta à son esprit, non de Harly son ami,—il +n'avait point d'ami à cette heure et l'humanité +entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il +monta chez lui.</p> + +<p>En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement.</p> + +<p>—Quelle joie, mon cher Roger!</p> + +<p>Mais en remarquant combien il était pâle et comme +tout son visage portait les marques d'un profond bouleversement, +il s'arrêta.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Malade, non; mort: je viens de rompre mon +mariage.</p> + +<p>Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui +parler de ce mariage et lui dire combien il aimait Corysandre.</p> + +<p>—J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que +je devais épouser plus que je ne l'ai jamais aimée; de +son côté elle m'aime toujours, c'est vous dire ce que +je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons +de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au +médecin un remède pour oublier et dormir, car, si j'ai +eu le courage d'accomplir cette rupture, j'ai maintenant +la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma douleur.</p> + +<p>—Mais que voulez-vous?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, +ne pas souffrir.</p> + +<p>—Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le +temps; on ne la supprime pas. Si je la suspends par +le sommeil, au réveil vous la retrouverez aussi intense +qu'en ce moment.</p> + +<p>—J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à +mes pensées, à mes souvenirs.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, +c'est aujourd'hui.</p> + +<p>Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait +plus pâle, plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté. +Ce long voyage ne lui avait pas été salutaire. La fièvre +bien certainement ne le quittait pas.</p> + +<p>Dans ces conditions comment allait-il supporter la +crise qu'il traversait? Par les lettres qu'il avait reçues +Harly savait que Roger avait mis toutes les espérances +de sa vie dans ce mariage qui, pour lui, était +le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement, +utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour +et de la famille, ces joies qu'il n'avait jamais +connues et après lesquelles il aspirait si ardemment. +Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait +pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que +s'il reprenait ses anciennes habitudes il y trouverait +sûrement l'aggravation rapide de sa maladie.</p> + +<p>Comment l'empêcher de les reprendre?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXV</h3> + +<p>Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger +sortit de son assoupissement il trouva sa douleur aussi +intense que la veille et même plus lourde, plus accablante, +car il n'était plus enfiévré par la résolution à +prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était +le sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de +tout son poids.</p> + +<p>C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle +était là devant ses yeux plus belle, plus radieuse, plus +éblouissante qu'il ne l'avait jamais vue; ce n'était pas +la mort qui la lui enlevait, mais sa propre volonté. +Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant +il en était à se demander s'il n'était pas plus +coupable envers Corysandre en l'abandonnant qu'il +ne l'eût été envers l'honneur de son nom en l'épousant. +Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il +avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille +qui avait empoisonné sa jeunesse, et maintenant le +sacrifice de son bonheur.</p> + +<p>Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée, +tournant et retournant la même pensée, voyant et +revoyant toujours la même image.</p> + +<p>Il envoya chercher une voiture:</p> + +<p>—Où faut-il aller?</p> + +<p>—Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards +extérieurs.</p> + +<p>En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot, +le cheval de sa victoria n'en pouvait plus; il descendit +de voiture, en prit une autre et recommença sa promenade.</p> + +<p>A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais +au lieu d'entrer au rez-de-chaussée, il monta à l'entresol +pour dîner seul dans un salon particulier.</p> + +<p>—Combien monsieur le duc veut-il de couverts? +demanda le maître d'hôtel, qui le reconnut.</p> + +<p>—Un seul.</p> + +<p>—Que commande monsieur le duc?</p> + +<p>—Ce que vous voudrez.</p> + +<p>A huit heures il entra à l'Opéra.</p> + +<p>Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la +musique l'exaspérait.</p> + +<p>Il sortit et s'en alla aux Bouffes.</p> + +<p>Mais il n'y resta pas davantage.</p> + +<p>Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, +d'où il se sauva au bout d'un quart d'heure.</p> + +<p>Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens +qui jouaient sérieusement, la foule, le bruit, les lumières, +tout lui faisait horreur.</p> + +<p>Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait +la même chose, puis le surlendemain, puis toujours +ainsi.</p> + +<p>Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.</p> + +<p>Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans +savoir où aller, le valet de chambre, entrant dans son +cabinet, lui demanda s'il pouvait recevoir madame +la comtesse de Barizel.</p> + +<p>La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi.</p> + +<p>—Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il.</p> + +<p>—J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.</p> + +<p>Son parti fut pris.</p> + +<p>—Faites entrer, dit-il.</p> + +<p>Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce +n'était que la comtesse, il n'avait pas de ménagement +à garder avec elle; il haïssait, il méprisait cette misérable +femme qui le séparait de Corysandre.</p> + +<p>Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage, +et comme Roger, stupéfait, ne pensait pas à +lui avancer un siège, elle prit un fauteuil et s'assit. +Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes +pas paru être plus à son aise.</p> + +<p>—J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt +je me suis mise en route pour venir vous demander +ce qu'elle signifie.</p> + +<p>—Que je renonce à la main de mademoiselle de +Barizel.</p> + +<p>—Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi +renoncez-vous à la main de ma fille?</p> + +<p>Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant +cette assurance qui ressemblait à un défi, un sentiment +d'indignation l'avait soulevé.</p> + +<p>—Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son +nom à la fille de mademoiselle Olympe Boudousquié.</p> + +<p>Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa +au contraire et son sourire s'accentua:</p> + +<p>—Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une +étrange confusion de nom, que des malveillants, des +jaloux ont inventée dans un sentiment de haine stupide +et de basse envie pour ma fille: je me nomme, +il est vrai, de Boudousquié du nom de mon père; +mais de Boudousquié et Boudousquié sont deux. +Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer +que vous partiez pour voir MM. Layton et +Urquhart, j'ai été pour vous avertir qu'on tendait un +piège à votre crédulité, comme on avait essayé d'en +tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour +m'avertir qu'il y avait en vous le germe de je ne +sais quelle maladie mortelle, car déjà on m'avait menacée, +pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher +à cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien +de commun; mais je ne l'ai point fait, pensant que +vous ne donneriez pas dans cette invention grossière. +Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont su +troubler votre jugement, cependant si ferme et si +droit d'ordinaire, et je viens me mettre à votre disposition +pour vous fournir toutes les explications que +vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son +bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa +mère, que cette seule considération. Que vous a-t-on +dit!</p> + +<p>—Vous le demandez?</p> + +<p>—Certes.</p> + +<p>—M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié, +après avoir ruiné son frère dont elle était la maîtresse, +avait amené celui-ci à se tuer. M. Urquhart m'a dit +que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé +et ruiné, était la dernière des filles.</p> + +<p>—Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il +n'y a jamais eu rien de commun entre la famille Boudousquié, +à laquelle appartenait cette... fille, et la +famille de Boudousquié d'où je sors.</p> + +<p>—Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe +Boudousquié, que M. Urquhart a conservé et m'a +montré, soit... le vôtre?</p> + +<p>Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, +fut renversée; une pâleur mortelle envahit son visage +et Roger crut qu'elle allait défaillir. Se voyant observée, +elle se cacha la tête entre ses mains, mais le +tremblement de ses bras trahit son émotion.</p> + +<p>Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon +à pouvoir reprendre la parole:</p> + +<p>—Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma +honte, dit-elle, car je veux vous avouer la vérité, toute +la vérité. Que ne l'ai-je fait plus tôt! Je vous aurais +épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé +et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi. +J'avoue donc que, tout à l'heure, en vous disant qu'il +n'y avait rien de commun entre Olympe Boudousquié +et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité +cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle, +née de relations entre mon père et une jeune +femme...</p> + +<p>—Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le +certificat de baptême d'Olympe Boudousquié et beaucoup +d'autres pièces authentiques la concernant et +concernant aussi sa mère.</p> + +<p>Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation, +cependant elle continua:</p> + +<p>—Vous savez comme ces liaisons se font et se défont +facilement. Mon père eut le tort de ne pas s'occuper +de cette fille qui, devenue grande, suivit les traces de +sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute les +pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent +les récits qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart +et si vous trouvez qu'une certaine ressemblance existe +entre le portrait qu'on vous a montré et moi, vous devez +comprendre que cette ressemblance est assez naturelle +puisque celle qui a posé pour ce portrait était... +ma soeur.</p> + +<p>—Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander +ce qu'elle est devenue?</p> + +<p>—Morte.</p> + +<p>—Il y a longtemps?</p> + +<p>—Une quinzaine d'années.</p> + +<p>—Vous avez un acte qui constate sa mort.</p> + +<p>—Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en +le cherchant.</p> + +<p>—Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une +série d'actes s'appliquant à cette Olympe Boudousquié +qui permettent de la suivre jusqu'au moment +où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane.</p> + +<p>—Monsieur le duc!</p> + +<p>Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement +il se leva et étendant le bras vers la porte:</p> + +<p>—Je vous prie de vous retirer.</p> + +<p>—Mais je vous jure.</p> + +<p>—Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi +aux serments d'Olympe Boudousquié?</p> + +<p>Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant +une main malgré l'effort qu'il faisait pour se dégager:</p> + +<p>—Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent +déchirant, je retournerai en Amérique, vous +n'entendrez jamais parler de moi, je serai morte pour +le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je +vous en conjure à genoux, à mains jointes, en vous +priant, en vous suppliant comme le bon Dieu, ne l'abandonnez +pas, ne renoncez pas à ce mariage. Elle +est innocente, elle est la fille légitime du comte de +Barizel dont la noblesse est certaine; elle vous aime, +elle vous adore. La tuerez-vous par votre abandon? +C'est sa douleur qui m'a poussée à cette démarche. +Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez? +l'amour ne parlera-t-il pas en vous plus que +l'orgueil?</p> + +<p>—Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVI</h3> + +<p>Madame de Barizel était partie depuis longtemps et +Roger n'avait pas quitté son salon, qu'il arpentait en +long et en large, à grands pas, fiévreusement, quand +le domestique entra de nouveau.</p> + +<p>—Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force +voir monsieur le duc; elle refuse de donner son nom.</p> + +<p>—Ne la recevez pas.</p> + +<p>—Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très +jolie.</p> + +<p>Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la +bouche du domestique, paraissait toute-puissante:</p> + +<p>—Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.</p> + +<p>Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du +salon se rouvrit et la jeune dame qui paraissait très +jolie sous son voile entra.</p> + +<p>Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement +pour la reconnaître; son coeur avait bondi au-devant +d'elle:</p> + +<p>—Vous!</p> + +<p>—Roger!</p> + +<p>Le domestique sortit vivement.</p> + +<p>Elle se jeta dans les bras de Roger.</p> + +<p>—Chère Corysandre!</p> + +<p>Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant, +les yeux dans les yeux, perdus dans une extase passionnée; +ce fut elle qui la première prit la parole:</p> + +<p>—Ma présence ici vous explique que je ne vous en +veux pas de votre lettre, j'ai été foudroyée en la lisant, +je n'ai pas été fâchée. Fâchée contre vous, moi!</p> + +<p>Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son +âme, toute sa tendresse, tout son amour dans ce regard, +frémissante de la tête aux pieds, éperdue, anéantie; +ce n'était plus l'admirable et froide statue qu'il +avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la +passion avait touchée et qu'elle entraînait.</p> + +<p>Tout à coup un flot de sang empourpra son visage +et elle se cacha la tête dans le cou de Roger.</p> + +<p>—Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous, +ce n'est pas pour vous demander les raisons qui vous +empêchent de me prendre pour femme.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans +un élan irrésistible, je ne veux pas les connaître... au +moins je ne veux pas que tu me les dises.</p> + +<p>De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.</p> + +<p>Puis après quelques instants elle poursuivit sans le +regarder:</p> + +<p>—Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement +qu'il a pris... librement, c'est qu'il a pour agir +ainsi des raisons qui s'imposent à son honneur; je +sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux +pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.</p> + +<p>Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles +comme si elle avait peur de voir et d'entendre.</p> + +<p>—Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, +avant de prendre cette résolution, à ma douleur, à +mon désespoir; tu as pensé que je pouvais en mourir.</p> + +<p>Il inclina la tête.</p> + +<p>—Et cependant tu l'as prise?</p> + +<p>—J'ai dû la prendre.</p> + +<p>—Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais +tu m'aimes, n'est-ce pas; tu m'aimes encore!</p> + +<p>—Si je t'aime!</p> + +<p>La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément; +ils restèrent sans parler, les lèvres sur les +lèvres.</p> + +<p>Mais doucement elle se dégagea:</p> + +<p>—Ce que je te demande, je le savais avant que tu +me le dises, je l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est +parce que je sentais bien que tu m'aimais, que tu +m'aimes toujours que je suis venue à toi, car enfin +nous ne pouvons pas être séparés,—j'en mourrais. +Et toi, supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu +sans moi? Pour moi, je ne peux pas vivre sans toi, +sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je viens te +le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, +c'était que je ne pouvais pas être ta femme?</p> + +<p>Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre.</p> + +<p>—Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi +ne parles-tu pas franchement? Tu as peur que je +t'adresse des questions. Mais ces questions m'épouvantent +encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter +toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et +que tu ne pouvais pas faire de moi ta femme, tu m'as +tout dit. Je ne veux pas en savoir davantage. Il y a là +quelque mystère, quelque secret terrible que je ne dois +pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu +montres tant d'inquiétude à la pensée que je peux te le +demander. Je ne suis qu'une pauvre fille sans expérience, +je ne sais que bien peu de chose dans la vie et +du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder +et à voir, et ce que bien souvent je ne comprends +pas, je le devine cependant. Ce que j'ai deviné +c'est qu'après avoir voulu me prendre pour ta femme, +tu ne le veux plus maintenant.</p> + +<p>—Je ne le peux plus.</p> + +<p>—Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh +bien, ne nous séparons plus. Me voici; prends-moi, +garde-moi.</p> + +<p>Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant +sans baisser les yeux:</p> + +<p>—Me veux-tu?</p> + +<p>—Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions +plus! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi +comme toi sans doute; à la mienne tu ferais ce que je +fais; tu as eu la douleur de résister à ton amour, moi +j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est +grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève +au-dessus de toutes les considérations si sages et +si petites de ce monde? Jusqu'à ce jour je n'ai eu +qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que +j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant +d'admiration, que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus +des autres femmes; au moins je l'ai cru pour +la beauté, car pour tout le reste je savais bien que je +n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu +m'aimes, voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément, +plus que tout au monde, plus que ma réputation, +plus que mon honneur, plus que tout, et voilà +que c'est par mon amour que je deviens supérieure +aux autres, puisque je fais ce que nulle autre sans +doute n'oserait faire à ma place et m'en glorifie.</p> + +<p>Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des +flammes, sa poitrine bondissait, elle était transfigurée +par la passion.</p> + +<p>—C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je +sais que tu m'acceptes comme je me donne,—entièrement. +Où tu voudras que j'aille, j'irai; ce que tu +voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté +que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre +bonheur que le tien; heureuse que tu m'aimes, ne +demandant rien, n'imaginant rien, ne souhaitant rien +que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être +aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par +personne, tu entends, par personne, et que mon +enfance a été aussi triste, aussi délaissée que la +tienne.</p> + +<p>Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna +la tête.</p> + +<p>—Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt +t'expliquer comment j'ai pris cette résolution.</p> + +<p>Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un +fauteuil et s'assit, tandis que Roger prenait place devant +elle sur une chaise, lui tenant les mains dans les +siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et ses +regards.</p> + +<p>—C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma +mère m'a donné celle que tu lui écrivais que je me suis +décidée. Comme elle m'annonçait qu'elle venait à Paris +pour dissiper le malentendu qui s'était élevé entre +vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant +bien qu'il ne s'agissait point d'un malentendu comme +elle disait et que rien ni personne ne te ferait revenir +sur cette rupture, que tu n'avais pu arrêter qu'après +de terribles combats, forcé par des raisons qui ne +changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous +sommes arrivées ce matin, et elle m'a dit qu'elle venait +chez toi. J'ai attendu son retour, mais sans rien espérer +de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée, dans un +état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que +tu persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie; +dans la rue j'ai appelé un cocher qui passait et je lui +ai dit de m'amener ici. Il a fallu subir l'examen de ton +concierge et de ton valet de chambre. Mais qu'importe! +Pouvais-je être sensible à cela en un pareil +moment! Me voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne +pensons qu'à cela, au bonheur d'être ensemble. Moi, +je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque, depuis +hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de +peine à écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient +pas de sens aujourd'hui; mais toi, ne te surprend-il +pas?</p> + +<p>Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle, +et dans une muette extase, il la contempla, la regarda +des pieds à la tête, tandis qu'il promenait dans de +douces caresses ses mains sur elle, sur ses bras, sur +son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait +besoin d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il +n'était pas sous l'influence d'une illusion.</p> + +<p>—Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes +pieds, dit-elle en souriant; mais nous ne devons +pas nous oublier. Il est impossible que ma mère ne +s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera. +Ne me trouvant pas, la pensée lui viendra bien +certainement que je suis ici, car elle sait combien je +t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me reprendre, car +elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans +un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un +autre mariage pour moi. Ce mariage, je ne l'accepterais +pas; cela, tu le sais. Mais je ne veux pas de +luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette +existence... misérable. Partons, partons aussitôt que +possible.</p> + +<p>—Tout de suite. Où veux-tu que nous allions?</p> + +<p>—Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages, +à Naurouse, là où tu as vécu, où tu devais me conduire. +Mais ce serait folie en ce moment; on nous retrouverait +trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous +retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que +pour moi. Allons donc où tu voudras; moi je ne veux +qu'une chose: être ensemble. Tous les pays me sont +indifférents; ils me deviendront charmants quand nous +les verrons ensemble.</p> + +<p>—L'Espagne!</p> + +<p>—Si tu veux.</p> + +<p>—Partons.</p> + +<p>—Le temps d'envoyer chercher une voiture.</p> + +<p>Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un +bruit de voix retentit dans le vestibule, comme si +une altercation venait de s'élever entre plusieurs personnes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVII</h3> + +<p>Roger courut à la porte pour la fermer, et en même +temps, se tournant vers Corysandre, il lui fit signe +d'entrer dans la pièce voisine, qui était sa chambre.</p> + +<p>Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte +non avec le doigt, mais avec la main pleine, trois +coups assez forts.</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée.</p> + +<p>Évidemment c'était madame de Barizel qui venait +reprendre Corysandre.</p> + +<p>Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant +et entra dans sa chambre, où il trouva Corysandre.</p> + +<p>—Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qu'allez-vous faire?</p> + +<p>—Nous allons descendre par l'escalier de service; +vite.</p> + +<p>La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre +dans le cabinet de toilette, du cabinet de toilette +dans un couloir de dégagement au bout duquel se +trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette +porte était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas +dans la serrure.</p> + +<p>Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté. +Où, chercher cette clef? Il n'en avait pas l'idée.</p> + +<p>Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit +au bout du couloir. Alors, tenant toujours Corysandre +par la main, il rentra dans le cabinet de toilette +dont il verrouilla la porte. C'était se faire prendre +dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen +de sortir.</p> + +<p>Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et, +comme il se baissait vers elle, elle l'embrassa passionnément, +désespérément, comme si elle avait +conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui +donnait et qu'elle recevait de lui.</p> + +<p>-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la +porte; ne nous cachons pas.</p> + +<p>Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment +où ils arrivaient dans la chambre, la porte opposée à +celle par laquelle ils entraient s'ouvrait, et derrière +un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils aperçurent +madame de Barizel.</p> + +<p>Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger +aperçut le bout d'une écharpe tricolore.</p> + +<p>—Monsieur le duc, dit le commissaire de police, +je suis chargé de rechercher chez vous mademoiselle +Corysandre de Barizel, mineure au-dessous de seize +ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici +présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée.</p> + +<p>Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était +restée en arrière, mais sans chercher à se cacher, la +tête haute, ne laissant paraître sa confusion que par +le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.</p> + +<p>Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança +à son tour et vint se poser à côté de Roger.</p> + +<p>—Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en +s'efforçant d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla, +je suis venue volontairement.</p> + +<p>Le commissaire salua de la tête sans répondre, +tandis que madame de Barizel levait au ciel ses mains +indignées et frémissantes.</p> + +<p>—Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, +s'adressant à Roger, que mademoiselle est +venue chez vous simplement en visite?</p> + +<p>Roger ne répondit rien.</p> + +<p>—S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? +s'écria madame de Barizel; cherche-t-on à se +sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire une visite +à un jeune homme? Cette défense est absurde.</p> + +<p>—Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec +hauteur.</p> + +<p>—M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement +Corysandre, il n'a rien fait; s'il faut un coupable, +ce n'est pas lui.</p> + +<p>Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger +et de madame de Barizel, étaient parties irrésistiblement, +sans réflexion, sous le coup de l'émotion; seul +le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui +d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce +qu'il disait.</p> + +<p>Cependant le temps avait permis à Roger de se +reconnaître, au moins jusqu'à un certain point, c'est-à -dire +qu'il ne comprenait rien à ce qui se passait.</p> + +<p>Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît, +ou s'il ne se défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait. +Madame de Barizel, habile et avisée comme +elle l'était, n'avait certes pas décidé une pareille aventure +à la légère.</p> + +<p>—Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais +avoir quelques instants d'entretien avec vous.</p> + +<p>—Je suis à votre disposition, monsieur le duc, +répondit le commissaire, qui paraissait beaucoup +mieux disposé en faveur des accusés que de l'accusateur.</p> + +<p>—Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel.</p> + +<p>—Ne craignez rien, madame, la porte est gardée.</p> + +<p>Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme +pour lui demander pardon de la laisser seule; mais +elle lui fit signe qu'elle avait compris. Alors il passa +dans le salon avec le commissaire.</p> + +<p>—Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question +que je voudrais vous adresser si vous le permettez: +vous avez parlé d'accusation tout à l'heure, cette +accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à +quoi expose-t-elle?</p> + +<p>—Vous avez un code, monsieur le duc?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est cependant un livre qui devrait se trouver +chez tout le monde, dit-il sentencieusement; enfin, +puisque vous n'en avez pas, je vais tâcher de répondre +à vos questions. Vous demandez si cette accusation +est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins +par ses conséquences possibles. Les articles sous le +coup desquels elle vous place sont les 354, 355, 356, +357 du code pénal, qui disent que quiconque aura +enlevé ou détourné une fille au-dessous de seize ans +subira la peine des travaux forcés à temps.</p> + +<p>Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement.</p> + +<p>—C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela +dans le monde, n'est-ce pas? Cependant telle est la +loi. Elle dit aussi que, quand même la fille aurait +consenti à son enlèvement ou suivi volontairement +son ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans +ou au-dessus, il sera condamné aux travaux forcés à +temps. Mademoiselle de Barizel, en affirmant qu'elle +était venue librement chez vous, a paru vouloir vous +innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez +pas cela, monsieur le duc. De même n'oubliez +pas non plus le dernier article que je signale tout +particulièrement à votre attention, et qui dit que dans +le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée, +il ne pourrait être condamné que si la nullité +de son mariage était prononcée. Dans l'espèce, vous +sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?</p> + +<p>Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger +par-dessus ses lunettes un sourire qui en disait +long.</p> + +<p>—Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre +à ce mariage? dit Roger.</p> + +<p>—Hé! hé! hé!</p> + +<p>Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les +mains, satisfait sans doute d'avoir été compris.</p> + +<p>—J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis +m'installer ici, n'est-ce pas?</p> + +<p>Il s'assit devant la table.</p> + +<p>—Ce procès-verbal doit constater la porte fermée +à clef, la tentative de fuite par l'escalier de service, le +désordre de la toilette de la jeune personne. Pourquoi +donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le duc?</p> + +<p>—Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper.</p> + +<p>—Fâcheux.</p> + +<p>Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la +chambre; Corysandre était assise à un bout, madame +de Barizel à un autre.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous +êtes-vous fait renseigner par M. le commissaire sur +les conséquences de ce que la loi française appelle un +détournement de mineure?</p> + +<p>Comme Roger ne répondait pas, elle continua:</p> + +<p>—Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences +sont un procès en cour d'assises et une +condamnation aux travaux forcés.</p> + +<p>Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger.</p> + +<p>—Je pense, poursuivit madame de Barizel, que +cela vous a donné à réfléchir et que vous pouvez me +faire connaître vos intentions. Vous aimez ma fille. De +son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa +démarche le prouve. L'épousez-vous?</p> + +<p>Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée +devant lui et, s'adressant à sa mère:</p> + +<p>-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser, +dit-elle.</p> + +<p>—Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel.</p> + +<p>—Je réponds pour lui.</p> + +<p>Puis se tournant vers Roger:</p> + +<p>—Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de +cette pression infâme, dit-elle, tu répondais: «Oui», +tu ne serais plus le duc de Naurouse que j'aime. Tu +ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le +peux encore moins aujourd'hui.</p> + +<p>Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais +presque aussitôt ses yeux lancèrent des éclairs, tandis +que ses narines retroussées et ses lèvres minces frémissaient: +elle se leva et s'avançant:</p> + +<p>—Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il +pas t'épouser? dit-elle d'un air de défi; s'il a des +raisons à donner pour justifier son refus, j'entends des +raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne tout +haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.</p> + +<p>Une fois encore Corysandre intervint en se jetant +au-devant de Roger:</p> + +<p>—Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle, +et que je n'ai pas à lui demander, moi, votre +fille, de se taire.</p> + +<p>Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée; +mais son trouble ne dura qu'un court instant:</p> + +<p>—Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre +femme, ou vous ne la reverrez jamais.</p> + +<p>Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de +Roger.</p> + +<p>—A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te +le jure.</p> + +<p>La porte du salon s'ouvrit:</p> + +<p>—Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le +procès-verbal? dit le commissaire de police.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVIII</h3> + +<p>Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de +son procès-verbal.</p> + +<p>Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il +ne lui était pas possible, non seulement de résoudre +cette question, mais même de l'examiner, et tout de +suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant bien en +avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires.</p> + +<p>Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret +était au travail. Les vacances étaient pour lui +son temps le plus occupé; il mettait à jour son arriéré.</p> + +<p>Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient +passées, minutieusement, et il exigea un récit complet +non seulement sur le fait même du procès-verbal du +commissaire de police, mais encore sur les antécédents +de madame de Barizel.</p> + +<p>—C'est le caractère du personnage qui nous expliquera +ce dont il est capable, dit-il pour décider Roger, +qui hésitait.</p> + +<p>Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle +et les témoignages de MM. Layton et Urquhart.</p> + +<p>—Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est +pas complice de sa mère?</p> + +<p>—Elle!</p> + +<p>—Ça s'est vu.</p> + +<p>Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de +Corysandre.</p> + +<p>—C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait +plus beau encore si c'était joué, car il est bien certain +que par la venue chez vous de cette jeune fille qui +vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme, +puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi +pour votre maîtresse, puisque nous nous aimons», +vous avez été profondément touché.</p> + +<p>—C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée +de ma vie.</p> + +<p>—Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se +jetant entre sa mère et vous pour dire: «Il ne peut +pas m'épouser,» elle vous a paru très belle.</p> + +<p>—Admirable d'héroïsme.</p> + +<p>—C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus +que vous ne l'avez jamais aimée.</p> + +<p>—Au point que je me demande si je ne commets +pas la plus abominable des lâchetés en ne l'épousant +pas.</p> + +<p>—C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais +désespéré de dire une parole qui pût vous blesser +dans votre amour. Je comprends que vous admiriez +cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore +que pour sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas +vous faire observer que ce sacrifice arrive bien à point +pour peser sur vos résolutions. Et notez que je ne +veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue +jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. +Et ce que je dis présentement, c'est que nous avons +affaire à une mère très forte qui a bien pu pousser sa +fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui la +faisait agir.</p> + +<p>—Je vous affirme que tout en elle a été spontané, +inspiré seulement par le coeur.</p> + +<p>—Je veux le croire; mais il est possible que le contraire +soit vrai, et cela suffit pour vous avertir d'avoir +à vous tenir sur vos gardes. D'ailleurs les raisons qui +vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle de +Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et +je ne crois pas que par sa démarche auprès de vous, +pas plus que par la mise en mouvement du commissaire +de police, madame de Barizel se soit réhabilitée; +elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous +prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en +vous la représentant comme une aventurière dangereuse. +Maintenant quel parti va-t-elle tirer de son +procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante.</p> + +<p>—Justement. A ce sujet je voudrais vous faire +observer que je crois que mademoiselle de Barizel a +plus de seize ans.</p> + +<p>—C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez +pour vous mettre à l'abri. Si la loi punit des travaux +forcés le ravisseur d'une fille au-dessous de seize ans, +elle punit de la réclusion le ravisseur d'une mineure; +or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle +a toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent, +la plainte peut être déposée et le procès peut être fait. +Le fera-t-elle?</p> + +<p>—Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de +revolver tiré sur un amant qui se sauvait d'elle, que je +n'avais pas voulu admettre lorsqu'on me l'avait racontée, +me paraît maintenant possible.</p> + +<p>—En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que +je pense, c'est aux avantages qu'elle peut avoir à le +faire. A vous en menacer, les avantages sautent aux +yeux: elle espère vous faire peur; avant de se laisser +amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, +un duc de Naurouse réfléchit, et entre deux +hontes il choisit la moindre.</p> + +<p>La moindre serait la condamnation.</p> + +<p>—C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la +moindre pour vous serait de devenir son gendre. C'est +là son calcul: tout a été préparé pour vous effrayer et +vous amener au mariage par la peur. C'est un chantage +comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris +que celui-là ne soit pas plus souvent pratiqué; mais +voilà , les coquins n'étudient le code que pour échapper +aux conséquences de leurs coquineries et non pour en +préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la +loi tient à la dispositions des habiles!</p> + +<p>—Si madame de Barizel n'a pas étudié le code, +soyez sûr qu'elle se l'est fait expliquer par des gens +qui le connaissent.</p> + +<p>—J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué +part d'une main expérimentée; mais justement parce +qu'elle n'a pas agi à la légère, elle doit savoir que +vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès, +l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement +est encore mariable, devient immariable. Si belle, si +séduisante que soit une jeune fille, elle ne trouve pas +de mari quand elle a été enlevée ou détournée et quand +un procès retentissant a fait un scandale épouvantable +autour de son nom. Que devient madame de Barizel si +elle ne marie pas sa fille? Une aventurière vieillie qui +n'a plus un seul atout dans son jeu, puisqu'elle a +perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant +de déposer sa plainte, elle y regardera à deux +fois. Elle a joué ses premières cartes et elle a gagné, +c'est-à -dire qu'elle a gagné son procès-verbal sur +lequel elle peut échafauder une action... si vous avez +peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en +faire de son procès-verbal? Voyez-vous son embarras +avant de risquer une aussi grosse partie? Mon avis +est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez +assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à +vous tâter, qu'on vous fera même des propositions. +Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le moment, +tout cela ne nous regarde pas.</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—C'est en homme d'affaires que je parle, car je +devine très bien ce que vous devez souffrir.</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à ... elle.</p> + +<p>Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait +annoncé avec sa sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle.</p> + +<p>Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels +Roger avait vainement cherché à apprendre ce que +Corysandre était devenue, retenu qu'il était par la +réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de +retour de Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son +entrée, grave, majestueux, s'étant arrangé une tête et +une tenue pour cette visite, plus imposant, plus important +qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa +redingote noire, son menton rasé de près relevé par +son col de satin.</p> + +<p>Après les premières paroles de politesse, Roger +attendit, s'efforçant d'imposer silence à son émotion +et de ne pas crier le mot qui lui montait du coeur: +—Où est Corysandre?</p> + +<p>—Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander +quelles sont vos inventions.</p> + +<p>—Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de +qui?</p> + +<p>—Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je +suis l'ami le plus ancien... un second père.</p> + +<p>—J'ai fait connaître ces intentions à madame la +comtesse de Barizel; il m'est, à mon grand regret, +impossible de donner suite au projet que j'avais formé +et dont je vous avais entretenu.</p> + +<p>—Mais depuis que vous avez fait connaître vos +intentions à madame de Barizel, il s'est passé un... +incident grave qui a dû les modifier.</p> + +<p>—Il ne les a point modifiées.</p> + +<p>—Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête +homme qui vous le dit.</p> + +<p>Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête +homme à sa place; mais il ne pouvait le faire qu'en +accusant madame de Barizel, et il ne le voulut pas.</p> + +<p>—Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait +éprouver un réel plaisir à prononcer ce mot, monsieur +le duc, c'est de mon propre mouvement que je me suis +décidé à cette démarche auprès de vous, dans l'intérêt +de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je +viens de voir madame de Barizel bien décidée à +demander aux tribunaux la réparation de l'injure sanglante +que vous lui avez faite, je l'ai arrêtée en la +priant de me permettre de faire appel à votre honneur....</p> + +<p>—C'est justement l'honneur qui m'empêche de +poursuivre ce mariage, dit Roger, incapable de retenir +cette exclamation.</p> + +<p>—Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos +paroles une accusation terrible. Qui la justifie? Vous +ne pouvez pas laisser mes amies, madame de Barizel +aussi bien que sa fille, sous le coup de cette accusation +tacite.</p> + +<p>—J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui +me font rompre un mariage que je désirais ardemment.</p> + +<p>—Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur +le duc.</p> + +<p>Roger ne répondit pas.</p> + +<p>Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, +et il eût rompu l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir +trouver le moyen de savoir où était Corysandre.</p> + +<p>—Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez +dans votre inqualifiable refus de me donner des +explications que je me croyais en droit de demander +à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur. Vous +avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre +que vous dites aimer.</p> + +<p>—Que j'aime et qui m'aime.</p> + +<p>—Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et +si vous ne l'en faites pas sortir en l'épousant, elle y +restera enfermée jusqu'à sa majorité, car vous sentez +bien qu'après ce procès elle ne pourrait jamais se +marier.</p> + +<p>Roger, se raidissant contre son émotion, voulut +essayer de suivre les conseils de Nougaret:</p> + +<p>—Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai +foi en elle comme elle a foi en moi; par ce procès, +madame de Barizel déshonorera sa fille, voilà tout.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIX</h3> + +<p>«Nous attendrons».</p> + +<p>Mais c'était une parole de défense, une bravade, un +défi qui n'avait d'autre but que de montrer qu'il n'était +pas plus effrayé par la menace du procès que par celle +du couvent.</p> + +<p>En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre +longtemps; Corysandre trouverait certainement un +moyen pour lui faire savoir dans quel couvent elle +était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la +tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien +adroite serait madame de Barizel si elle les rejoignait.</p> + +<p>Quant aux poursuites en détournement de mineure, +il semblait, après la visite de Dayelle, qu'il ne devait +pas s'en inquiéter; jamais madame de Barizel ne +poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la +vengeance elle préférerait son intérêt.</p> + +<p>Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites, +mais non pour Corysandre.</p> + +<p>Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est +par Nougaret, qui lui apprit que Dayelle avait fait des +démarches auprès du commissaire de police et auprès +de quelques autres personnes pour qu'on gardât le +silence sur le procès-verbal, qui serait enterré.</p> + +<p>De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le +temps s'écoula; la lettre qu'il attendait n'arriva pas. Il +devait donc la chercher, la trouver; mais comment?</p> + +<p>Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer +chez Dayelle, dans un château que celui-ci possédait +aux environs de Poissy, et où il passait tous les ans la +saison d'automne avec son fils et tout un cortège +d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant +adroitement, en la suivant, elle devait vous +conduire au couvent où Corysandre était enfermée.</p> + +<p>Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle +d'espion, et d'ailleurs il eût suffi que madame de +Barizel pût soupçonner qu'elle était espionnée pour +dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc +quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec +autant de discrétion que d'habileté.</p> + +<p>L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui +donner l'homme qu'elle avait envoyé en Amérique; +sans doute il éprouvait bien une certaine répugnance +à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant +les renseignements relatifs à madame de Barizel, +avait donné des preuves incontestables d'activité et +d'habileté; il connaissait déjà celle-ci, et c'étaient là +des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il, +sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle +seule qu'il pouvait savoir qui était cet homme, il fallait +bien qu'il le lui demandât.</p> + +<p>Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle +parut embarrassée; mais bientôt elle prit son parti.</p> + +<p>—C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, +ne fait pas son métier de ces sortes d'affaires; c'est +par amitié qu'elle a bien voulu me rendre ce service; +en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est +délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a +bien voulu faire pour moi. Et puis, ce qui est délicat +aussi, c'est de lui donner des raisons pour justifier à +ses propres yeux son intervention. Ces raisons, je ne +te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, +avant d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un +homme méticuleux, qui pousse certains scrupules à +l'exagération; le type du vieux soldat. Enfin je vais +tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.</p> + +<p>Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait +comme si délicate, si difficile, et le lendemain matin +Roger vit entrer M. Houssu, sanglé dans sa redingote +boutonnée comme une tunique, les épaules effacées, la +poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le +coeur. Il salua militairement et, d'une voix brève:</p> + +<p>—Monsieur le duc, je viens à vous de la part de +ma fille... à qui je n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que +vous aviez besoin de mes services pour rechercher +une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement +dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition, +d'abord pour avoir le plaisir de vous obliger,—il +salua,—ensuite pour être agréable à ma fille,—il +mit la main sur son coeur d'un air attendri,—enfin +parce que mes principes d'homme libre s'opposent à +ces séquestrations dans les couvents.</p> + +<p>Comme Roger se souciait peu de connaître les +principes de M. Houssu, il se hâta de parler de la +question de rémunération.</p> + +<p>—A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec +bonhomie, à la vacation, je vous compterai le temps +passé à cette surveillance... et mes frais, au plus juste.</p> + +<p>Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute +autre raison, le temps s'écoula sans qu'il apportât +aucun renseignement sur Corysandre; cependant il +était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance +avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il +était d'une prolixité inépuisable sur madame de Barizel, +dont Roger pouvait suivre la vie comme s'il l'avait +partagée.</p> + +<p>Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il +s'inquiétait, c'était de Corysandre.</p> + +<p>Que lui importait que madame de Barizel quittât, +deux fois par semaine, le château de Dayelle pour +venir à Paris et qu'en arrivant elle allât déjeuner avec +Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant, +tantôt de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard +elle allât passer une heure avec Leplaquet dans une +chambre d'un des hôtels qui avoisinent la gare Saint-Lazare; +cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait +raconté, mais que lui importait! Son opinion sur +madame de Barizel était faite, et il n'était d'aucun +intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la combattît.</p> + +<p>Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports +de Houssu, de même qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci +à continuer sa surveillance, car c'était en la suivant +qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre.</p> + +<p>Mais les journées s'ajoutaient aux journées et +Houssu ne trouvait rien.</p> + +<p>Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle +point de l'abandonner?</p> + +<p>L'automne se passa et madame de Barizel revint à +Paris.</p> + +<p>—Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.</p> + +<p>Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point +voir sa fille et ses domestiques, interrogés, ne purent +rien dire de satisfaisant. Les uns pensaient que mademoiselle +était retournée en Amérique, une autre croyait +qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était +qu'elle n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui +écrivait pas. Quant à celle-ci, on parlait de son prochain +mariage avec Dayelle.</p> + +<p>Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger +n'accepta pas; elle était cependant bien simple +c'était de faire savoir à madame de Barizel que si elle +ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer +son mariage avec Dayelle en communiquant à celui-ci +les renseignements avec pièces à l'appui qui racontaient +la jeunesse d'Olympe Boudousquié.</p> + +<p>Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût +repoussé, qu'il voyait combien était vive l'impatience, +combien étaient douloureuses les angoisses du duc.</p> + +<p>C'était non seulement pour Corysandre que Roger +s'exaspérait de ces retards, mais c'était encore pour +lui-même.</p> + +<p>En effet, avec la mauvaise saison son état maladif +s'était aggravé, et il ne se passait guère de jour sans +que Harly le pressât de partir pour le Midi.</p> + +<p>—Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche, +l'Algérie, Varages si vous le préférez, mais, je vous +en prie comme ami, je vous l'ordonne comme médecin, +quittez Paris dont la vie vous dévore.</p> + +<p>—Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours.</p> + +<p>Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il +pourrait partir avec Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait +le Midi, s'en aller avec elle en Égypte, dans +l'Inde, au bout du monde.</p> + +<p>Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait +aucune nouvelle de Corysandre, le mal faisait +des progrès, la faiblesse augmentait et Harly revenait +à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.» +Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel +couvent se trouvait Corysandre, quitter Paris quand +elle pouvait arriver chez lui tout à coup! Puisqu'elle +était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas +une seconde? Et il attendait.</p> + +<p>Un matin Houssu se présenta avec une figure +joyeuse.</p> + +<p>—Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai +été qu'un sot: j'ai surveillé madame de Barizel, tandis +que c'était M. Dayelle qu'il fallait filer.</p> + +<p>—Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.</p> + +<p>—Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises, +rue de la Glacière, où M. Dayelle va tous les +jours la voir avec son fils. On dit... Mon Dieu, je ne +sais pas si je dois le répéter à monsieur le duc....</p> + +<p>—Allez donc.</p> + +<p>—On dit que le fils doit épouser la fille en même +temps que le père épousera la mère; c'est un moyen +que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas perdre l'argent +qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer +la dot de sa fille.</p> + +<p>—C'est insensé.</p> + +<p>—Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru +que mon devoir était de le répéter à monsieur le duc.</p> + +<p>—Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui +même à mademoiselle de Barizel la lettre que je vais +vous donner.</p> + +<p>—Cela sera bien difficile.</p> + +<p>—Je payerai l'impossible.</p> + +<p>—On tâchera.</p> + +<p>Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui +fut longuement explicative et surtout ardemment passionnée, +mais qui ne dit pas un mot des projets de +mariage avec Dayelle fils.</p> + +<p>Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla +lui-même rue de la Glacière pour voir le couvent où +elle était enfermée; mais il ne vit rien que des grands +murs, des grands arbres et une grande porte aussi +bien fermée que celle d'une prison.</p> + +<p>Comme il restait devant cette porte, la regardant +mélancoliquement, un bruit de voiture lui fit tourner +la tête: c'était un coupé attelé de deux chevaux qui +arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée +vert et argent,—celle de Dayelle.</p> + +<p>Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant +retourné, il vit descendre du coupé Dayelle accompagné +de son fils; le valet de pied avait sonné. La +porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XL</h3> + +<p>C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait +devenir le mari de Corysandre.</p> + +<p>Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père?</p> + +<p>C'était une terrible femme que madame de Barizel, +de qui l'on pouvait tout attendre, de qui l'on devait +tout craindre! Si elle se pouvait faire épouser par +Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre +par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage +avec le père, tandis que Corysandre ne voudrait jamais +le fils. Ce serait lui faire une mortelle injure que la +croire capable d'une pareille trahison. Il avait foi en +elle, en sa fidélité, en son amour.</p> + +<p>Et cependant cette visite du père et du fils dans le +couvent se prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils +dire? Comment Corysandre pouvait-elle les écouter?</p> + +<p>C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que +Roger agitait fiévreusement ces questions, attendant +qu'ils sortissent.</p> + +<p>Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture, +et il put à son tour partir et rentrer chez lui, où il +attendit Houssu. Mais Houssu ne vint pas ce jour-là . +Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine +longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour +se charger de la lettre, et il craignait bien de n'être +pas plus heureux. Les difficultés étaient grandes; il +voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui +disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre +fût remise au plus vite dans les mains de mademoiselle +de Barizel. Avec du zèle et de l'argent, on +devait réussir.</p> + +<p>—Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre, +dit Houssu.</p> + +<p>Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances, +le surlendemain qu'il n'en avait plus, puis +deux jours après qu'il en avait de nouvelles et d'un +autre côté.</p> + +<p>Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et +Roger, exaspéré, voulut agir lui-même. Il pensa à +s'adresser à mademoiselle Renée de Queyras, la tante +de Christine, qui devait être en relation avec les +dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme +elle l'était avec toutes les congrégations religieuses +de Paris. Mais que lui dirait-il quand elle lui demanderait +dans quel but il voulait avoir des nouvelles de +mademoiselle de Barizel?</p> + +<p>—C'est une fille que vous aimez? Oui.—Que vous +voulez épouser?—Non, que je veux enlever.</p> + +<p>C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne +pouvait trouver d'aide qu'auprès de gens comme +Houssu. Il se cachait de Harly et de Nougaret; à plus +forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle +Renée.</p> + +<p>Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le +monde, autour de lui, on commençait à parler du +mariage de mademoiselle de Barizel avec Léon +Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde, +s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour +le repousser. Il y avait des gens qui le regardaient +d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité, ceux-là +d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus +naïfs ou plus cyniques, l'interrogeaient directement:</p> + +<p>—Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils +du père Dayelle?</p> + +<p>Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui +répondaient pour lui, expliquant les raisons qui justifiaient +ce mariage: la rouerie de madame de Barizel, +la beauté de Corysandre, ses mariages manqués +jusqu'à ce jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du +père Dayelle qui voulait faire passer aux mains de +son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse de se laisser +arracher par madame de Barizel, ce qui était une +opération véritablement habile.</p> + +<p>Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel +agent pour l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci +vint l'avertir tout triomphant qu'il avait enfin trouvé +une personne sûre pour faire remettre à mademoiselle +de Barizel la lettre dont il était chargé.</p> + +<p>—Et la réponse à cette lettre? demanda Roger.</p> + +<p>—Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes +précautions pour qu'elle nous parvienne demain; +mais monsieur le duc doit comprendre que je ne peux +pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra.</p> + +<p>Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour +Houssu, mais non pour Roger, qui était bien certain +qu'à sa lettre elle répondrait par une lettre non moins +tendre; non moins passionnée. Maintenant que le +moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient, +ils s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à +lui; si ce n'était pas dans quelques jours, ce serait +dans quelques semaines; le temps n'avait plus d'importance +pour eux.</p> + +<p>Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction +quand le lendemain, au moment où il attendait Houssu, +Bernard lui annonça que madame la comtesse de +Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans +son salon, l'attendant.</p> + +<p>Après quelques secondes de réflexion, il se dit +qu'elle venait sans doute pour obtenir de lui les pièces +compromettantes qu'il avait entre ses mains et au +moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage +avec Dayelle s'il voulait s'en servir.</p> + +<p>Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé +à se montrer bon prince et à ne pas abuser des avantages +de sa position: malgré tout elle était la mère de +Corysandre.</p> + +<p>Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il +remarqua qu'elle aussi était souriante et que son +attitude, au lieu d'être celle d'une suppliante, était +plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut +parler haut.</p> + +<p>C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le +but de sa visite,—ce qu'elle fit sans aucun embarras.</p> + +<p>—C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.</p> + +<p>—Je vous remercie, madame de la peine que vous +avez prise.</p> + +<p>—Une lettre de la part de ma fille.</p> + +<p>Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée, +elle le regarda avec un sourire ironique; ce ne fut +qu'après une pause assez longue qu'elle la sortit de sa +poche.</p> + +<p>Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne +fut pas maître de retenir un mouvement.</p> + +<p>—Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre, +dit-elle en accentuant son sourire; l'agent que vous +employez a payé des gens pour la faire parvenir à ma +fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse, +n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour +que je vous la rapporte. Vous voyez que le cachet est +intact, n'est-ce pas.</p> + +<p>Puis, après avoir joui pendant quelques instants de +la confusion de Roger, elle poursuivit:</p> + +<p>—Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil +était le seul que pouvait recevoir votre lettre? +Elle serait arrivée le lendemain de la visite de ma fille +ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous +l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas +réfléchi et elle aurait été peut-être entraînée. Vous +savez comme on persiste facilement dans une folie; +même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine. +Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long +silence, elle a pu réfléchir; elle a envisagé la situation, +elle vous a jugé, mal peut-être, mais enfin elle +vous a jugé tel que les circonstances vous montraient +et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc +qu'elle avait été prodigieusement étonnée et même +assez profondément blessée de votre lenteur à vous +déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve +et se disant que vous étiez un amant bien compassé, +bien froid, ce que vous appelez, je crois, un amoureux +transi. Est-ce le mot?</p> + +<p>Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents +blanches pointues; puis comme il ne répondait pas, +elle continua:</p> + +<p>—Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude +du couvent où je l'avais placée, elle a vu que vous +ne faisiez rien pour l'arracher à ce couvent et que vous +continuiez à vous enfermer dans votre prudente réserve, +elle a trouvé que de transi vous deveniez tout +à fait glacé. La situation que vous me faisiez était +vraiment trop belle pour que je n'en profite pas, et je +vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que +faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue +encore, n'ont pas été à votre avantage. Croyez-vous +qu'il a été difficile de prouver à ma fille que vous ne +l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée. Est-ce +que quand on aime une jeune fille, belle, honnête, +tendre comme Corysandre, on ne l'épouse pas malgré +tout? Est-ce qu'on se laisse arrêter par je ne sais +quelles considérations d'orgueil? Quand on aime, +il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce +que quand cette jeune fille est mise dans un couvent, +on la laisse s'y morfondre et s'y désespérer? Si +elle commence par là , elle finit par se consoler et se +laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir +écouté la voix de la raison, Corysandre, qui ignorait +que vous aviez chargé un agent de la découvrir, a +écouté celle de la tendresse. Vous dites?</p> + +<p>—Rien, madame; je vous écoute, je vous admire.</p> + +<p>—N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne +faut pas juger Corysandre sur son coup de tête et voir +en elle une fille exaltée et passionnée, capable de tout +dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu être poussée +à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la +sienne, qui croyait ainsi assurer son mariage.</p> + +<p>—Ah! vous le reconnaissez?</p> + +<p>—J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout +vous faire comprendre c'est la nature de ma fille. +En réalité c'est une personne raisonnable, douce, +tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de +la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière +et calme. L'eût-elle trouvée auprès de vous, +cette existence? En devenant votre femme, oui, sans +doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte... elle +l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance +pour le galant homme qui voulait bien oublier +qu'elle avait eu une minute d'égarement... rien qu'une +minute. Aujourd'hui elle aime ce galant homme,—la +façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,—et +dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon +Dayelle.</p> + +<p>Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la +tête haute et ferme.</p> + +<p>—Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là +certains papiers qui vous concernent: ce sont les +pièces qui se rapportent à l'enquête faite à Natchez, la +Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah.</p> + +<p>—Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle +avec audace.</p> + +<p>—Même si je vous les remets.</p> + +<p>Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il +revint avec les papiers qui lui avaient été remis par +Raphaëlle.</p> + +<p>Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les +prit, et violemment elle les jeta dans la cheminée, où +brûlait un grand brasier; ils se tordirent et s'enflammèrent.</p> + +<p>Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court +instant:</p> + +<p>—Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur.</p> + +<p>Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en +fermant la porte, il se laissa tomber sur un fauteuil et +se cacha la tête entre ses mains.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLI</h3> + +<p>Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il +n'avait pas voulu, cependant, obéir aux prescriptions +de Harly et quitter Paris.</p> + +<p>Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui +lui eussent permis de se soigner, il s'était lancé à corps +perdu dans la vie fiévreuse qui avait été celle des premières +années de sa jeunesse. Après une longue disparition +le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout +où il y avait un plaisir à prendre et où il était de bon +ton de se montrer: au Bois, chaque jour, quelque +temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans une +voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux +courses, si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue +de Paris; à toutes les premières représentations, si +tard qu'elles finissent; dans tous les petits théâtres à la +mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où qu'on +allât et toujours au premier rang, avec quelques amis, +Mautravers, Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt +l'un, tantôt l'autre, car ils étaient obligés de se relayer +pour le suivre, eux solides et bien portants, on était +sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux +yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes +choses et sur tous indifféremment, ne trahissaient que +l'ennui, le dégoût ou la raillerie.</p> + +<p>Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il +l'interrogeait sur sa journée de la veille.</p> + +<p>—A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit?</p> + +<p>—A trois heures.</p> + +<p>—C'est fou.</p> + +<p>—Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que +je rentre? Pour ne pas dormir, pour réfléchir, pour +songer; le bruit m'occupe.</p> + +<p>—Au moins vous êtes-vous amusé?</p> + +<p>—Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me +fatigue.</p> + +<p>—Vous vous tuez.</p> + +<p>—Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas +médecine: nous ne nous entendons pas; il me peine +d'être en dissentiment avec vous que j'aime comme +ami, mais que je crains comme médecin.</p> + +<p>Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et +comme avec une intention.</p> + +<p>—Ce que vous me dites là est grave pour moi, car +si vous ne voulez pas faire ce que je vous ordonne je +suis obligé de me retirer.... Oh! comme médecin, non +comme ami.</p> + +<p>Roger garda le silence un moment:</p> + +<p>—Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères, +celui que vous appelleriez si vous étiez malade; je ne +veux pas de cause de division entre nous; je vous aime +trop.</p> + +<p>S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait +pas été plus docile avec le médecin que celui-ci lui +avait donné, et ce fut seulement quand il fut abattu +tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta et se +livra à son nouveau médecin.</p> + +<p>Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent +presque tous ses compagnons de douleur. Du jour +où il fut obligé de garder la chambre, il vit arriver +chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de +Kappel, Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les +femmes de son monde: Cara, Balbine, Raphaëlle. On +se donnait rendez-vous chez lui pour déjeuner, dîner +ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une casserole, +fut garnie de tous les ustensiles que pouvait +désirer le cordon bleu le plus exigeant.</p> + +<p>Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait +ou l'on dînait avec lui; quand il était souffrant +ou quand il dormait, on se faisait servir comme s'il +avait été là . Bernard prenait soin seulement de tenir +fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage +de la salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la +chambre à coucher; on causait, on riait, et de temps +en temps on le plaignait:—Pauvre petit duc.—Chut, +s'il nous entendait.—C'est vrai.—Et l'on recommençait +à plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. +Bien souvent, après le déjeuner ou après le souper, +on remplaçait la nappe blanche par un tapis en +drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on +restait là à jouer; les hommes arrivaient en sortant +de leur cercle, les femmes après que le théâtre était +fini, si elles n'avaient rien de mieux à faire; c'était +une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours +ouverte, avec table servie, ce qui est commode.</p> + +<p>Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à +tour de rôle, courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait +bien vite prendre sa place devant la nappe ou le +tapis vert. Quand les portes s'entrouvraient, de son lit +il entendait le cliquetis de la vaisselle et de l'argenterie, +ou le tintement des louis; il s'informait des +noms de ceux ou celles qui étaient là , et il faisait appeler +ceux ou celles qu'il voulait voir, les renvoyant +sans colère lorsqu'il les trouvait impatients d'aller finir +le morceau servi dans leur assiette ou la partie commencée.</p> + +<p>Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le +moment du sommeil pour tous et pour toutes. Il est +vrai que pour lui c'était le moment des tristes réflexions +qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; +mais après lui avoir donné la journée ou la soirée, il +n'était que juste de prendre le matin pour dormir. Pour +le soigner et l'égayer, devait-on se rendre malade?</p> + +<p>Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un +bruit de pas sur le tapis; mais il n'y prit pas attention, +croyant que c'était la garde de jour qui venait relever +la garde de nuit. Tout à coup un fracas de verrerie lui +fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de +renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la +chambre, se tenant sur la pointe des pieds sans oser +avancer ou reculer, son ancien professeur Crozat.</p> + +<p>—Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?</p> + +<p>—Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?</p> + +<p>—Et vous avez renversé le guéridon.</p> + +<p>—Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là .</p> + +<p>—Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, +que je vous dise combien je suis content de vous voir.</p> + +<p>—Vrai?</p> + +<p>—En doutez-vous?</p> + +<p>—Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai +appris par Harly que vous étiez malade, pour vous voir +d'abord et puis pour me mettre à votre disposition, +vous faire la lecture, si cela peut vous être agréable, +écrire vos lettres.</p> + +<p>—Merci, mon bon Crozat.</p> + +<p>—Seulement je débute mal dans la chambre d'un +malade.</p> + +<p>D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient +le tapis.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi +plutôt comment vous allez. Parlez-moi du <i>Comte et de +la Marquise</i>.</p> + +<p>—Je viens de le transformer en opéra-comique pour +un musicien influent qui va le faire jouer... sûrement. +Il est vrai que la musique nuira au poème, mais que +voulez-vous!</p> + +<p>Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela +fut long et dura jusqu'au moment où Mautravers, qui +était toujours le premier arrivé, entra; alors il se retira.</p> + +<p>Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger +le vit entrer portant un livre sous son bras.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—L'<i>Odyssée</i> en grec; j'ai pensé qu'après les journaux +qui sont bien vides, vous seriez peut-être satisfait +que je vous fasse une bonne lecture; alors j'ai +apporté l'<i>Odyssée</i>, que nous n'avons pas eu le temps +de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages.</p> + +<p>—En grec?</p> + +<p>—Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce +que les traductions imprimées sont ridicules.—Il +ouvrit le volume—Ainsi si je vous dis, comme dans +toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un +siège élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a +vingt façons d'être élégant pour un siège; tandis que +si je traduis «sur un siège sculpté», vous voyez tout +de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela.</p> + +<p>Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut +seulement quand Mautravers arriva qu'il ferma son +livre et s'en alla.</p> + +<p>—Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger +d'un air méprisant.</p> + +<p>—Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui +laisser croire qu'il me fait plaisir.</p> + +<p>Mautravers se promit de rendre la place impossible +à ce cuistre, de façon à l'empêcher de revenir.</p> + +<p>En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami, +qu'il eût voulu être le seul à soigner et à visiter.</p> + +<p>Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur +d'héritage, et il espérait bien, il voulait que la +fortune du duc de Naurouse ou tout au moins la plus +grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce +pas tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille, +et puisque lui Mautravers était son plus ancien +ami? A qui laisser cette fortune, si ce n'est à lui? Le +prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles +était impossible, Montrévault aussi, Savine encore +plus, Harly était incapable de recevoir en sa qualité +de médecin; les femmes, Balbine, Cara et même Raphaëlle, +malgré son avidité et sa rouerie, ne recueilleraient +certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait +hériter et s'imposait au choix de Roger, qui avait +si souvent exprimé sa volonté de soustraire sa fortune +aux Condrieu.</p> + +<p>Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune, +qu'il veillait à ce qu'il n'y eût pas trop de gaspillage +dans la maison et même à ce qu'on ne détériorât pas +le mobilier.</p> + +<p>En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce +mobilier et il avait apporté de Londres un meuble +de chambre à coucher qui plaisait tout particulièrement +à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des +fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu +de ciel, à grands dessins brochés camaïeu du gris au +blanc; le bois des meubles était en citronnier des Iles, +d'un grain serré et poli dont la teinte claire était relevée +par des filets en acajou au-dessus desquels courait +une petite peinture mignarde qui faisait l'effet +d'une marqueterie; le tout était parfaitement harmonieux, +d'une décoration correcte, bien ordonnée, et +les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet +doux et gracieux.</p> + +<p>C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces +nuances qui inquiétaient Mautravers; il avait peur +qu'on les défraîchit; il veillait sur les visiteurs, les +examinant de la tête aux pieds, surtout aux pieds, et +les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie +pour qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était +pas venu en voiture, il se montrait impitoyable.</p> + +<p>—Notre ami est bien fatigué, disait-il.</p> + +<p>Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta +dans la chambre deux chaises du cabinet de +toilette: une pour lui et l'autre qu'il trouvait toujours +moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait jamais +de placer au pied du lit quand il s'en allait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLII</h3> + +<p>Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant +veiller de près son ami, de manière à voir tous ceux +qui venaient et entendre tout ce qui se disait.</p> + +<p>Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi +bien que des malades: la maladie le dégoûtait, les +malades l'exaspéraient. Ce sentiment était si vif chez +lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas +blesser Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas +montrer sa mauvaise humeur. Cela arrivait surtout à +l'occasion des accès de toux qui, à chaque instant, +prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès, +à bout de respiration, Roger, au lieu de se retenir, +toussait quelquefois volontairement pour faire entrer +un peu d'air dans ses poumons.</p> + +<p>—Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré; +vous vous faites mal.</p> + +<p>—Mais non, cela me fait respirer.</p> + +<p>—Cela vous épuise, au contraire.</p> + +<p>Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel +elles étaient dites était plus dur encore; alors Roger +se tournait du côté opposé à celui où se tenait son +ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut +tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser +à volonté. Quand il sentait l'accès venir, il renvoyait +Mautravers, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un +autre, s'ingéniant à en chercher.</p> + +<p>Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui, +c'était quand Harly devait venir, afin d'avoir quelques +instants de causerie intime et affectueuse qui le +reposât.</p> + +<p>Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly +n'en venait pas moins voir Roger tous les matins, et +s'il ne lui prescrivait plus des remèdes qui, au point +où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir +grande efficacité, il le réconfortait au moins par des +paroles d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le +coeur que pour l'esprit.</p> + +<p>Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient +les meilleures de la journée pour le malade, celles au +moins qui lui faisaient oublier sa maladie et la gravité +de son état.</p> + +<p>Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la +main une petite fille de dix à onze ans, qui portait une +corbeille recouverte de feuilles.</p> + +<p>—C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous +apporter la première cueille de son cerisier. Vous +savez, votre cerisier?</p> + +<p>—Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs +souvenirs de ma vie. J'ai eu la joie de faire ce +jour-là une heureuse, et c'est là un plaisir qui m'a +été donné... ou que je me suis donné trop rarement; +il est vrai qu'il est encore possible de rattraper le +temps perdu.</p> + +<p>—Certainement, dit Crozat.</p> + +<p>—En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.</p> + +<p>Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression, +il demanda à la petite fille de lui donner sa +main pour qu'il l'embrassât, et il voulut qu'elle mangeât +quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en +put manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant +fait tousser.</p> + +<p>—Ce sera pour tantôt, dit-il.</p> + +<p>Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il +rappela celle-ci:</p> + +<p>—Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, +et vous n'en avez pas d'autre?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est un très joli nom.</p> + +<p>S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, +il y en avait d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne +les reçût pas: celles du comte de Condrieu et de Ludovic +de Condrieu, qui chaque jour venaient ensemble +se faire inscrire.</p> + +<p>—Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, +voilà des gens qui savent que je les exècre et qui cependant +viennent tous les jours à ma porte pour qu'on +ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon; +si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour +moi-même pour leur dire leur fait; ils doivent cependant +être bien convaincus qu'ils n'auront rien de moi.</p> + +<p>—Cela serait trop bête, dit Mautravers.</p> + +<p>—Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, +dit Raphaëlle.</p> + +<p>—L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua +Mautravers, c'est qu'on peut les déshériter sans +remords.</p> + +<p>—Je voudrais plus et mieux, dit Roger.</p> + +<p>S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter, +il pouvait au moins leur faire peur, les tourmenter, +les exaspérer de façon à ce qu'ils ne vinssent plus. +Cette idée qui avait traversé son esprit devint bientôt +chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à +exécution, ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous +ses amis réunis autour de lui:</p> + +<p>—Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est +de me marier.</p> + +<p>Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait +point.</p> + +<p>—De me marier in extremis avec une jeune fille de +bonne maison qui aurait un enfant. Je légitimerais +cet enfant par ce mariage et je lui assurerais mon +nom, mon titre et ma fortune.</p> + +<p>—Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers.</p> + +<p>—Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce +qui n'est pas absurde, il me semble. Montrévault, +vous qui avez tant de relations et qui connaissez tout +le monde en France et à l'étranger, vous devriez me +chercher cette jeune fille.</p> + +<p>—On peut la trouver.</p> + +<p>—Vous lui direz que je ne serai pas un mari +gênant.</p> + +<p>Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées +à M. de Condrieu; mais il était loin de prévoir ce +qu'elles produiraient.</p> + +<p>Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre; +Bernard, qui avait un air embarrassé:</p> + +<p>—Ce sont deux religieuses, dit-il.</p> + +<p>—Qu'on leur donne une offrande.</p> + +<p>—Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur +le duc.</p> + +<p>—C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.</p> + +<p>—Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu +que je vienne dire à monsieur le duc que celle qui désirait +le voir était la soeur Angélique.</p> + +<p>Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de +Christine. Christine chez lui; Christine qui voulait le +voir. Était-ce possible?</p> + +<p>L'émotion fit trembler sa voix:</p> + +<p>—Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. +Une robe noire, une ceinture de cuir noir, +une coiffe blanche à fond plissé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qu'elles entrent.</p> + +<p>Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça +de calmer les mouvements tumultueux de son +coeur: Christine à laquelle il avait si souvent pensé! +Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir +avant de mourir! son amie d'enfance! sa petite +Christine!</p> + +<p>Elle entra: elle était seule.</p> + +<p>—Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son +lit.</p> + +<p>Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle +ne les prit point, répondant seulement à son élan +par un sourire qui valait le plus doux, le plus tendre +des baisers.</p> + +<p>—Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te +tutoyer: mais, tu vois, ma chère Christine, je ne suis +plus qu'une âme, et dans le ciel, n'est-ce pas, les âmes +amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se tutoieraient-elles +pas sur la terre?</p> + +<p>—J'ai appris que tu étais malade.</p> + +<p>—Plus que malade, mourant.</p> + +<p>—J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission +de notre mère.</p> + +<p>—Chère Christine, tu me donnes la plus grande des +joies que je puisse goûter, et quand je n'espérais plus +rien.</p> + +<p>—Pourquoi parles-tu ainsi?</p> + +<p>—Parce que c'est fini. Serais-tu là , près de moi, +s'il en était autrement? C'est au mourant que tu viens +dire adieu; c'est le mourant que tu viens consoler par +ta chère présence, et c'est plus que la consolation que +tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le retour +dans le passé, dans la jeunesse,—la nôtre, où je te +trouve partout près de moi, avec moi, mon amie, ma +soeur, mon bon ange.</p> + +<p>Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement; +mais, après un moment de silence recueilli, +elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis que lui-même +la regardait longuement, l'admirait, fraîche +jeune, belle d'une beauté séraphique sous sa coiffe +qui lui faisait une sorte d'auréole de sainte et de +vierge.</p> + +<p>Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à +coup, en même temps, des larmes roulèrent dans leurs +paupières et coulèrent sur leurs joues, sans qu'ils +pensassent à les retenir ou à les cacher.</p> + +<p>—Ah! Roger!</p> + +<p>—Chère Christine!</p> + +<p>Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce +fut elle qui parla:</p> + +<p>—Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas +un souvenir pour ta famille? dit-elle d'une voix vibrante.</p> + +<p>—Ma famille, c'est toi</p> + +<p>—Je ne suis pas seule.</p> + +<p>—Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton +frère.</p> + +<p>—Je le veux cependant, je le dois: à cette heure +suprême ton coeur si bon, si droit, ne t'inspirera-t-il +pas une parole de réconciliation?</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant +la poitrine, quel coup tu viens de lui porter à ce coeur! +ce mot que tu as prononcé «Je le dois», m'a fait +tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton +propre mouvement que tu étais venue.</p> + +<p>Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez +vite il reprit, les joues rougies, les yeux étincelants:</p> + +<p>—Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis +sûr, car les bruits de ce monde ne passent pas vos +portes; c'est ton grand-père qui t'a prévenue en allant +t'avertir que tu devais veiller à mon salut et aussi à assurer +ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais +bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! +pour mon salut, ne sois pas en peine: envoie-moi ton +confesseur; tu seras en paix, n'est-ce pas? Mais pour +ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en +aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais +pu te la laissez sans craindre qu'elle passe à ton +frère!</p> + +<p>Elle l'interrompit:</p> + +<p>—Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à +ta fortune comme tu le dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur +de ton nom.</p> + +<p>A son tour il lui soupa la parole:</p> + +<p>—Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me +connais. Que ton grand-père y ait cru; ça c'est ma +vengeance et ma joie; mais toi, Christine, toi, ma +petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de Naurouse +prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge; +que la main de la Mort sur ma tête, et elle +y est, tu la vois bien sur ce front décharné,—tu as pu +croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un +enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas +ce qu'il me coûte, ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi, +malgré cet accès de colère, sois bien certaine que je +ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à ceux-là ....</p> + +<p>De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une +crise, suivie d'une faiblesse.</p> + +<p>Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe +il la retint.</p> + +<p>—Que faut-il faire?</p> + +<p>De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis +une cuillère; et vivement elle lui donna ce qu'il paraissait +demander.</p> + +<p>Un peu de calme se produisit, mais en même temps +l'abattement, l'anéantissement.</p> + +<p>Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes, +sur le lit, longuement elle pria en le regardant.</p> + +<p>Puis, se relevant:</p> + +<p>—Je demanderai à notre mère de venir te voir +demain, dit-elle, le temps qu'on m'avait accordé est +plus qu'écoulé.</p> + +<p>Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement +irrésistible:</p> + +<p>—Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour +moi: jusqu'à ma dernière heure, ce me sera une +joie de penser que tu prononces mon nom en t'adressant +à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai +aimée.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XLIII</h3> + +<p>Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point +passer la semaine et même qu'il pouvait mourir d'un +moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on s'en aperçût; +si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.</p> + +<p>Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, +et il s'était installé rue Auber, y mangeant, y couchant, +agissant en véritable maître de la maison, pour +tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir à +sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient +à venir s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là , +dînant, soupant, jouant comme s'ils avaient été dans +un cercle ou un restaurant.</p> + +<p>Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était +tombé, Roger avait conservé sa pleine connaissance +et, contrairement à ce qui arrive avec la plupart des +poitrinaires, il se rendait compte de son état: à l'entendre +on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis +de sa mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper, +il se contentait de secouer la tête avec un triste sourire.</p> + +<p>—Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il +quelquefois, ce n'est pas de renoncer à l'avenir, c'est +de regretter le passé: bienheureux sont ceux qui ont +un passé.</p> + +<p>Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait +ainsi, seulement à quelques-uns: Harly, Crozat.</p> + +<p>Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers +qui, s'étant couché tard après une soirée de déveine, +arriva l'air maussade, aussi furieux d'être réveillé de +bonne heure que d'avoir perdu la veille.</p> + +<p>—Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant.</p> + +<p>—Le moment approche.</p> + +<p>—Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous +avez déjà surmonté plus d'une faiblesse, vous surmonterez +celle-là . Voulez-vous quelque chose? ajouta-t-il +de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au +lit.</p> + +<p>—Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue +de s'occuper de mon testament.</p> + +<p>Instantanément ce mot changea la physionomie de +Mautravers, qui se fit bienveillante et affectueuse.</p> + +<p>—Tout de suite, cher ami.</p> + +<p>Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui +était fermé à clef, et il l'apporta à Roger.</p> + +<p>—Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on +n'y voit pas.</p> + +<p>Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent +la chambre.</p> + +<p>Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son +oreiller, et ayant trouvé un trousseau de clefs il ouvrit +le pupitre.</p> + +<p>Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y +trouvaient enfermés et ayant trouvé deux larges enveloppes +scellées d'un cachet rouge il en prit une, après +l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans +le pupitre qu'il referma à clef.</p> + +<p>Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce +qui se passait; il s'était placé en face d'une fenêtre +comme pour regarder le levant, mais au moyen de la +psyché il n'avait d'yeux que pour le lit.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il +avait prise, déplier une feuille de papier timbré, la +lire puis la déchirer en petits morceaux: un testament +qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien assurément, +était donc le bon.</p> + +<p>Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus +maussade, il n'avait plus perdu.</p> + +<p>—Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger, +montrant les morceaux.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les +dans les cabinets et faites couler de l'eau.</p> + +<p>Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux +les emporta, mais en sortant il laissa la porte +de la chambre ouverte.</p> + +<p>Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant +rien, il appela:</p> + +<p>—Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.</p> + +<p>C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de +papier Mautravers avait voulu voir ce qui était écrit +dessus, ayant lu plusieurs fois le mot «hospices» et +les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il fut +convaincu que le testament conservé était bien décidément +le bon, c'est-à -dire le sien, et alors il fit couler +l'eau abondamment, bruyamment.</p> + +<p>—Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger +lorsqu'il rentra, vous le remettrez à M. Le Genest de +la Crochardière; je vous le recommande: il déshérite +les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous +comprenez combien je tiens à ce qu'il soit exécuté.</p> + +<p>—Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec +enthousiasme et je vous jure que je ferai tout pour +qu'il soit exécuté.</p> + +<p>—Merci; maintenant je vais être plus tranquille.</p> + +<p>Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis +que Mautravers, qui n'avait plus envie de dormir +s'installait dans un fauteuil, ne voulant pas qu'un +autre que lui veillât un si brave garçon.</p> + +<p>Il y avait une heure à peu près que Mautravers se +promenait dans ses terres de Varages et de Naurouse, +lorsqu'il crut remarquer que, depuis quelque temps +déjà , Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant +plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était +mort, tout à coup, comme avaient dit les médecins, +sans qu'on s'en aperçût.</p> + +<p>Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison.</p> + +<p>—Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la +Crochardière, dit-il, qu'on le fasse lever, qu'il vienne +tout de suite; avertissez-le que c'est pour recevoir le +testament du duc de Naurouse.</p> + +<p>Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas +le notaire qui arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle, +qu'il n'avait pas dit de prévenir.</p> + +<p>—Tu sais, dit-elle après la première explosion du +chagrin, que le duc m'avait donné son argenterie et +ses bijoux.</p> + +<p>—Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament +qu'on va ouvrir tout à l'heure, nous verrons cela.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a +été donné.</p> + +<p>—Attendons.</p> + +<p>Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire +arriva bientôt, Mautravers espérait qu'on allait ouvrir +le testament tout de suite, mais il n'en fut rien.</p> + +<p>—Je vais le déposer au président du tribunal, dit le +notaire.</p> + +<p>—Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria +Mautravers.</p> + +<p>Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement +son impatiente curiosité:</p> + +<p>—Il peut y avoir dans ce testament que je ne +connais pas, dit-il, des prescriptions relatives aux +obsèques et il est important que nous soyons fixés là -dessus.</p> + +<p>—Vous le serez dans la journée, dit le notaire.</p> + +<p>Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle +qu'ils devaient se retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.</p> + +<p>Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle +tournant à gauche et Mautravers à droite; +mais il n'alla pas plus loin que la Chaussée-d'Antin et +revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de Roger. +Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle, +qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en +train d'emballer l'argenterie dans des serviettes. Déjà +elle avait fourré plusieurs pièces dans ses poches.</p> + +<p>—Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en +sautant sur les serviettes qui étaient déjà nouées.</p> + +<p>—De quoi te mêles-tu?</p> + +<p>—J'ai juré de faire exécuter le testament de ce +pauvre Roger.</p> + +<p>—Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger! +C'était de son vivant qu'il fallait le plaindre, au lieu +de se faire son espion au profit du vieux Condrieu.</p> + +<p>—Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce +pas toi, qui lui as vendu tes papiers pour faire +manquer le mariage de Corysandre?</p> + +<p>La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit +et M. de Condrieu entra, pouvant à peine se tenir, +appuyé sur le bras de Ludovic:</p> + +<p>—Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une +voix brisée, plus hésitante que jamais, mon cher +petit-fils, où est-il?</p> + +<p>Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes. +Heureusement Ludovic, guidé par Mautravers, put le +conduire à la chambre mortuaire et le faire agenouiller +auprès du lit, où il resta longtemps en prière, +écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant;</p> + +<p>—Mon cher petit-fils!</p> + +<p>Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly, +Crozat et les autres; puis, vers midi, madame d'Arvernes, +accompagnée d'un jeune homme plus jeune, +plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de +Baudrimont.</p> + +<p>Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, +ne faisant rien pour cacher les larmes qui coulaient +sur ses joues. Se penchant sur lui, elle l'embrassa au +front.</p> + +<p>—Pauvre Roger, dit-elle.</p> + +<p>Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à +manger, elle prit le bras du jeune homme qui l'accompagnait +et, se serrant contre lui:</p> + +<p>—N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais +c'était ses yeux qu'il fallait voir, ces pauvres yeux qui +n'ont plus de regard.</p> + +<p>Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de +Condrieu et par Ludovic aussi bien que par Mautravers, +qui agissait de plus en plus comme s'il +était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de +quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.</p> + +<p>Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il +arriva, accompagné de Harly et de Nougaret, que +M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les mettre +à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le +moment.</p> + +<p>—Le testament de mon petit-fils, de mon cher +petit-fils, a-t-il été ouvert? demanda-t-il au notaire.</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.</p> + +<p>—Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.</p> + +<p>—Mais, monsieur le comte...</p> + +<p>—Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu.</p> + +<p>—Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a +chargé de veiller à l'exécution de son testament; je +dois le connaître.</p> + +<p>Le notaire lut:</p> + +<p>«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le +désir de faire après moi ce que je n'ai pu faire +de mon vivant—le bonheur d'une personne qui +en soit digne.</p> + +<p>«Je déshérite donc autant que la loi me le permet +la famille de Condrieu, qui a été mon ennemie, et je +laisse ma fortune à mademoiselle Claire Harly, +fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner:</p> + +<p>«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a +appris le peu que je sais, deux cent mille francs;</p> + +<p>«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;</p> + +<p>«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs;</p> + +<p>«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels +Bernard, mon valet de chambre, en prélèvera +quarante mille pour sa part.</p> + +<p>«François-Roger de CHARLUS, +duc de NAUROUSE.»</p> + +<p>—Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de +Condrieu; l'article 909 du code ne permet pas aux +médecins de profiter des dispositions testamentaires +faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné +pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare +que les enfants de ces médecins sont personnes interposées +et par conséquent incapables de recevoir.</p> + +<p>Nougaret s'avança:</p> + +<p>—Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, +que depuis quatre mois le docteur Harly n'était plus la +médecin de M. de Naurouse.</p> + +<p>—N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie?</p> + +<p>—Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse +quand ce testament a été fait; c'est ce que prouve la +date, qui remonte à six semaines seulement.</p> + +<p>—Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit +Harly.</p> + +<p>—Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit +M. de Condrieu.</p> + + +<br><br><br> + +<p>FIN</p> + +<br><br><br> + +<p><b>NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE»</b></p> + +<p>Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations +personnelles que les médecins se servent pour écrire la +plupart des livres qu'ils publient chaque jour avec une +abondance qui n'est égalée que par celle des théologiens; +si bien que pour peu que vous ayez un médecin écrivain,—et +ils le sont tous,—vous êtes exposé à vous trouver un +jour ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, +tandis que vos amis, perçant des initiales transparentes, +apprendront que vos ascendants paternels étaient alcooliques, +les maternels tuberculeux, que vos enfants seront +l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas pour +longtemps.</p> + +<p>C'est aussi avec leurs observations que les romanciers +écrivent leurs livres, mais les romans sont les romans, et +comme on doit toujours y introduire une certaine dose +d'imagination et de fantaisie, ils s'éloignent forcément de +la précision médicale. D'ailleurs le romancier n'est pas lié +par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont pas +payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne +ressemble en rien à celle du médecin.</p> + +<p>Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate, +en cela surtout que plus il est consciencieux, plus il est +entraîné à peindre ceux qu'il connaît le mieux: les siens, +ses proches, ses amis intimes. Pour mon compte, à +l'exception de quelques romans écrits sous l'inspiration +directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les +<i>Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français</i>, +je n'ai point pris mes modèles parmi les miens ni +parmi mes intimes, et ceux qui ont honoré ou égayé ma vie +de leur amitié ont eu cette sécurité de ne point se voir +servis tout vifs à la curiosité des lecteurs.</p> + +<p>Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite +intimité, je reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement +pour les personnages de la <i>Bohême tapageuse</i> +qui tous ou presque tous ont vécu d'une vie propre que j'ai +pu observer et rendre sans aucune trahison, puisque selon +la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur allié, +et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne +l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les +oreilles sans que rien dans nos relations me fermât la +bouche.</p> + +<p>J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque +j'ai connu celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse +d'Arvernes, Avec ma mère j'avais été passer les vacances +au bord de la mer, à Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait +de faire entrer dans la notoriété, et je m'étais si bien +ingénié auprès d'amis communs que j'avais obtenu des +lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin dont +rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau +temps de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné +<i>Sous les Tilleuls, Geneviève, le Chemin le plus court</i>, et depuis +quelques années il publiait les <i>Guêpes</i> qui, à cette époque, +faisaient presque autant de bruit qu'en a fait plus tard la +<i>Lanterne</i>. On comprend quel pouvait être mon enthousiasme +pour le premier écrivain de talent que j'approchais, +car les jeunes gens de ma génération ne commençaient +point la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés. +Ce fut dans ce fameux jardin original et bizarre dont il a +tiré tant de livres charmants que je rencontrai la duchesse +d'Arvernes, venue à Sainte-Adresse pour y passer une +saison avec sa mère, et comme nous étions du même âge, +comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour l'amuser, +comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas +du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut, +sans que j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction +d'un jeune provincial, fils d'un notaire qui, parmi +ses clients, comptait quelques représentants de la noblesse +polie, affinée, sceptique et légère du dix-huitième siècle, en +se trouvant brusquement en présence de cette fille délurée +qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je +l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà , si bien +que je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore +sans appuyer, laissant dans l'ombre certains côtés que +j'aurais dû peindre, si au lieu d'une figure de roman j'avais +fait un portrait.</p> + +<p>Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait +organisé une journée de courses d'hommes à la montagne, +et j'avais été chargé de réunir quelques souscriptions, parmi +lesquelles celle du duc de Naurouse. Le hasard fit qu'il +connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme, +il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa +fenêtre toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul, +du matin au soir, pâle, triste, mourant, regardant sans le +voir le mouvement des allées et venues dans le petit jardin +de l'<i>Hôtel de France</i>. Et je n'eus garde de refuser cette +invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant +parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal, +que parce que madame d'Arvernes était venue l'y relancer. +On l'avait logée dans la chambre voisine de la mienne, et +tous les soirs, à travers notre mince cloison, j'entendais les +éclats de sa voix et de ses rires pendant qu'elle dînait avec +une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les Pyrénées, +comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, +qui venait la chercher pour une excursion dans la montagne, +crier avec son accent méridional: «Madame la +duchesse est-elle prête?»</p> + +<p>Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des +principaux personnages de la <i>Bohême tapageuse</i>. Il avait lu +une scène de jeu dans <i>Un Mariage sous le Second Empire</i>; +il me fit demander par Ph. Jourde, le directeur du <i>Siècle</i>, +si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie» au moins +aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est celle +qui se trouve au commencement de <i>Raphaëlle</i>, avec l'épisode +du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là , il me communiqua +aussi les papiers laissés par Naurouse, ses carnets de +dépenses, ses lettres, et c'est en les ayant sous les yeux, du +premier au dernier mot de mon roman, que je l'ai +écrit.</p> + +<p>Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, +de Harly, je pourrais le dire aussi à propos du +prince de Kappel, de Savine, de Mautravers; mais c'en est +assez de ces quelques indications d'observation pour qu'on +voie comment a été étudié et exécuté ce roman. Je n'ajoute +qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie +introduit des faits qui me soient personnels: dans <i>La +Bohême tapageuse</i>, j'ai manqué une fois à cette règle, et si +j'en parle ici c'est pour expliquer un passage du <i>Dictionnaire +des Contemporains</i> de Vapereau, copié par beaucoup +d'autres, qui n'est pas très exact, et par cela m'a plus +d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit des +brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou +plutôt la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en +quelque sorte dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement +dans les mêmes conditions que celles racontées dans mon +roman, et elle était historique, non politique. Sous plus d'un +point de vue la rectification a son importance, pour moi au +moins.</p> + +<p>Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner +quelques preuves, <i>La Bohême tapageuse</i>, au moment de sa +publication, fut accusée d'exagération, et particulièrement +par Aurélien Scholl, qui avait bien connu la plupart de ses +personnages, et avait même été de l'intimité de plus d'un +d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans +lequel il les nomme avec une liberté que prennent les +chroniqueurs, mais que se refusent les romanciers, il dit +«C'est une série d'actes d'accusation.»</p> + +<p>Trop dure, la <i>Bohême tapageuse!</i> trop cruelle! trop «acte +d'accusation!» Voyons la réalité.</p> + +<p>Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je +reçus d'un magistrat un mot pour assister à une audience +de la Cour d'Assises: «L'affaire intéressera l'auteur de la +<i>Duchesse d'Arvernes</i>», me disait-il.</p> + +<p>En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la +duchesse d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le +duc veut emmener dans sa promenade, avec ceux de ses +enfants qu'il croit les siens.</p> + +<p>Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un +dénouement aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant +il est vrai que le roman reste le plus souvent au-dessous de +la simple vérité, au lieu d'aller au-delà .</p> + +H. M. +<br><br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13490 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Corysandre + +Author: Hector Malot + +Release Date: September 18, 2004 [EBook #13490] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed +Proofreading Team and Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., . + + + + + +CORYSANDRE + +PAR + +HECTOR MALOT + +CORYSANDRE [1] + +[Note 1: L'épisode qui précède a pour titre: _la Duchesse +d'Arvernes_.] + + + +I + +La saison de Bade était dans tout son éclat; et une lutte qui s'était +établie entre deux joueurs russes, le prince Savine et le prince +Otchakoff, offrait aux curieux et à la chronique les péripéties les plus +émouvantes. + +C'était pendant l'hiver précédent que le prince Otchakoff avait fait son +apparition dans le monde parisien, et en quelques mois, par ses gains +ou ses pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le sourire +dédaigneux avec lesquels il acceptait une culotte de cinq cent mille +francs, il s'était conquis une réputation tapageuse qui avait failli +donner la jaunisse au prince Savine, habitué depuis de longues années à +se considérer orgueilleusement comme le seul Russe digne d'occuper la +badauderie parisienne. + +C'était un petit homme chétif et maladif que ce prince Otchakoff et qui, +n'ayant pas vingt-cinq ans, paraissait en avoir quarante, bien qu'il fût +blond et imberbe. Dans ce Paris où l'on rencontre tant de physionomies +ennuyées et vides, on n'avait jamais vu un homme si triste, et rien qu'à +le regarder avec ses traits fatigués, ses yeux éteints, son visage jaune +et ridé, son attitude morne, on était pris d'une irrésistible envie de +bâiller. + +Après avoir essayé de tout il avait trouvé qu'il n'y avait que le jeu +qui lui donnât des émotions, et il jouait pour se sentir vivre autant +que pour faire du bruit en ce monde, ce qui était sa grande, sa seule +ambition. + +Sa santé étant misérable, sa fortune étant inépuisable, le jeu était +le seul excès qu'il pût se permettre, et il jouait comme d'autres +s'épuisent, s'indigèrent ou s'enivrent. + +Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom en achetant des +collections de tableaux ou de potiches qui l'auraient ennuyé, en prenant +une maîtresse en vue qui l'aurait affiché, en montant une écurie de +course qui l'aurait dupé; mais en esprit pratique qu'il était, il avait +trouvé que le plus simple encore et le moins fatigant, était d'abattre +nonchalamment une carte, de pousser une liasse de billets de banque à +droite ou à gauche et de dire sans se presser: «Je tiens.» + +Et ce calcul s'était trouvé juste. En six mois ce nom d'Otchakoff était +devenu célèbre, les journaux l'avaient cité, tambouriné, trompété, et +la foule moutonnière l'avait répété. Ce jeune homme, qui n'avait jamais +fait autre chose dans la vie que de tourner une carte et de combiner un +coup, était devenu un personnage. + +Mais une réputation ne surgit pas ainsi sans susciter la jalousie et +l'envie: le prince Savine, qui de très bonne foi croyait être le seul +digne de représenter avec éclat son pays à Paris, avait été exaspéré par +ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une part, et une très +grosse part de cette célébrité mondaine qu'il voulait pour lui tout seul +avait été Anglais, Turc, Mexicain, il se serait jusqu'à un certain point +calmé en le traitant de sauvage; mais un Russe! un Russe qui se montrait +plus riche que lui, Savine! un Russe qu'on disait, et cela était vrai, +d'une noblesse plus haute et plus ancienne que la sienne à lui Savine! +Il fallait que n'importe à quel prix, même au prix de son argent, auquel +il tenait tant, il défendit sa position menacée et se maintînt au rang +qu'il avait conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs années +et qui le rendait si glorieux. + +Alors, lui toujours si rogue et si gonflé, s'était fait l'homme le +plus aimable du monde, le plus affable, le plus gracieux avec quelques +journalistes qu'il connaissait, et il les avait bombardés d'invitations +à déjeuner, ne s'adressant, bien entendu, qu'à ceux qu'il savait assez +vaniteux pour être fiers d'une invitation à l'hôtel Savine et en +situation de parler de ses déjeuners dans leurs chroniques et aussi de +tout ce qu'il voulait qu'on célébrât: son luxe, sa fortune, sa noblesse, +son goût, son esprit, son courage, sa force, sa santé, sa beauté. + +Puis, après s'être assuré le concours de cette fanfare, il avait +commencé sa manoeuvre. + +Trois jours après une perte énorme subie par Otchakoff avec son flegme +ordinaire, Raphaëlle, la maîtresse de Savine, avait vu arriver un matin +dans la cour de son hôtel deux chevaux russes superbes, deux de ces +puissants trotteurs qui battent, en se jouant, les anglais comme les +arabes, et Savine n'avait pas tardé à paraître. Comme Raphaëlle menacée +d'une angine disait qu'elle était désolée de ne pas pouvoir faire +atteler ses chevaux ce jour même et de sortir, il s'était fâché. C'était +justement l'ouverture de la réunion de printemps à Longchamp, et il +voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris à cette réunion à +l'aller et au retour; il ne les avait fait venir de son haras et ne +les avait donnés que pour cela. «Si vous ne pouvez pas vous en servir, +avait-il dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, et, une +fois qu'ils seront entrés dans mes écuries, ils n'en sortiront pas. +En vous enveloppant bien, vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas +s'exagérer son mal ou l'on se priverait de tout.» Au risque d'en mourir, +car il soufflait un vent glacial, Raphaëlle avait été aux courses, et à +l'aller comme au retour ses trotteurs à la robe grise avaient provoqué +l'admiration des hommes et l'envie des femmes. + +Il fallait continuer, car, de son côté, Otchakoff continuait de jouer, +perdant toutes les nuits ou gagnant des coups de trois ou quatre cent +mille francs, tantôt contre celui-ci, tantôt contre celui-là, sans +jamais lasser l'admiration de la galerie, qui répétait toujours son même +mot: «Cet Otchakoff, quel estomac!» ce à quoi Savine répondait toutes +les fois qu'il pouvait répondre, en haussant les épaules et en disant +que si Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, il n'en avait +pas devant une nappe blanche, le pauvre diable étant incapable de boire +seulement les quatre ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai +Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport pour prouver la +nationalité. + +Pour continuer la lutte, sinon avec économie, au moins d'une façon qui +ne fût pas nuisible à ses intérêts, Savine qui depuis longtemps se +contentait des collections qu'il avait recueillies par héritage, s'était +mis à acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, bronzes, +livres, curiosités, n'exigeant d'elles que quelques qualités spéciales: +d'être authentiques, d'être dans un parfait état de conservation, +enfin de coûter très cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait les +revendre,--ce qu'il espérait bien faire un jour, tirant ainsi d'elles +deux réclames, l'achat et la vente,--il pût le faire avec bénéfice, +sans autre perte que celle des intérêts. + +Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de ce genre, les +journaux l'avaient annoncée et célébrée: le prince Savine, quel Mécène! +Il est vrai que ce Mécène ne répandait ses bienfaits que sur des +artistes morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul Veronèse et +autres qui ne lui savaient aucun gré de ses largesses. + +Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mécène, et Otchakoff, en +une nuit heureuse ou malheureuse, s'imposait à la curiosité publique +d'une façon autrement vivante et palpitante en perdant son argent que +s'il l'avait dépensé à acheter des Rubens ou des Titien. + +Ce fut alors que Savine exaspéré et perdant la tête, se décida à lutter +contre son rival en employant les mêmes armes que celui-ci, c'est-à-dire +à coups de millions. + +Otchakoff, ne trouvant plus à jouer des grosses parties à Paris pendant +la saison d'été, était venu à Bade jouer contre la banque, et Savine +l'avait suivi, se disant qu'un homme habile et prudent qui joue contre +une banque de jeu ne doit perdre que dans une certaine mesure qui peut +se calculer mathématiquement, et même qu'il peut gagner. + +Le tout était donc d'être cet homme habile et prudent. + +Heureusement, les professeurs de systèmes tous plus infaillibles les uns +que les autres ne manquent pas pour ceux qui veulent jouer à coup sûr; +il y en a à Paris, et à cette époque il y en avait dans toutes les +villes d'eaux où l'on jouait: à Bade, à Hombourg, à à Wiesbaden, à Ems, +à Spa, où ils tenaient boutiques de renseignements et de leçons. + +Dans un de ses séjours à Bade, Savine avait rencontré un de ces +professeurs: un vieux gentilhomme français de grand nom et de belle mine +qui, après avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux jeunes +gens qui voulaient bien l'écouter «une rectitude de combinaisons +inexorables» pour faire sauter la banque; mais alors, ne pensant pas +à jouer, il s'en était débarrassé en lui faisant l'aumône de quelques +florins que le vieux professeur allait perdre avec une «rectitude +inexorable» ou qu'il employait à faire insérer dans les journaux des +annonces pour tâcher de trouver des actionnaires qui lui permissent +d'essayer en grand son système. + +Arrivé à Bade il avait cherché son homme aux «combinaisons inexorables», +ce qui n'était pas difficile, car on était sûr de le trouver à +la _Conversation_, assis sur une chaise devant la table de +trente-et-quarante, suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre part +et notant les coups sur un carton qu'il perçait d'une épingle. + +Le marquis de Mantailles était si bien absorbé dans son travail qu'il +n'avait pas vu Savine, et qu'il avait fallu que celui-ci lui frappât sur +l'épaule pour appeler son attention; mais alors il avait vivement quitté +le jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmené dans +les jardins, ne voulant pas qu'on le vît en conférence avec le vieux +professeur de jeu, ni qu'on surprit un seul mot de leur entretien. + +--Six cent mille francs seulement, prince, s'écria-t-il, mettez six cent +mille francs seulement à ma disposition, et le monde est à nous. + +Mais Savine avait tout de suite éteint ce beau feu il n'apporterait pas +ces six cent mille francs, il n'en apporterait pas cinquante mille, pas +même dix mille; mais il était disposé, dans un but moral et pour sauver +les malheureux qui se ruinaient, à essayer le système des «combinaisons +inexorables,» seulement il voulait l'essayer lui-même; bien entendu il +le payerait... s'il gagnait. + +Le lendemain matin, le marquis de Mantailles s'était présenté à la porte +du pavillon que le prince Savine occupait sur le _Graben_, et tout +de suite il avait été introduit; Savine, bien que mal éveillé, avait +remarqué qu'il était porteur d'une sorte de petite boîte plate +enveloppée dans une serviette de serge grise et d'un petit sac de toile +comme ceux dont se servent les joueurs de loto. + +--Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique qui avait introduit +le marquis. + +Pendant ce temps, le vieux joueur avait précieusement déposé sa boîte +et son sac sur une table; puis, le domestique étant sorti, il s'était +approché du lit de Savine: sa physionomie s'était transfigurée; il avait +l'air d'un pauvre vieux bonhomme usé, écrasé en entrant, maintenant il +s'était relevé, c'était un homme digne et fier, inspiré, sûr de lui. + +--Avant tout, je dois vous montrer par l'expérience la rigoureuse +exactitude de ce que je viens de vous expliquer, et c'est dans ce but +que je me suis muni de différents objets utiles à ma démonstration. + +Ces objets utiles à la démonstration des «combinaisons inexorables» +étaient une petite roulette, un tapis de drap divisé comme le sont les +tables de trente-et-quarante, six jeux de cartes, et enfin, dans le sac +en toile, des haricots blancs et rouges. + +Aussitôt que le professeur eut étalé son tapis sur une table et disposé +en deux masses ses haricots, les rouges pour Savine, les blancs pour +lui, la démonstration commença; à onze heures, Savine avait deux +cent-quarante haricots gagnés contre la banque, c'est-à-dire deux +cent-quarante mille francs. + +Le lendemain, la démonstration continua; puis le surlendemain, pendant +dix jours, et au bout de ces dix jours Savine avait gagné dix-neuf cent +cinquante haricots, c'est-à-dire près de deux millions de francs. + +L'expérience était décisive; maintenant c'étaient de vrais billets de +banque que Savine pouvait risquer; mais, chose extraordinaire, au lieu +de gagner il perdit. + +Et cela était d'autant plus exaspérant que, ce jour-là, Otchakoff fit +sauter la banque au milieu de l'enthousiasme général. + +Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisième jour, puis le +quatrième. + +--Courage, disait le marquis de Mantailles, plus vous perdez, plus vous +avez de chance de gagner; l'équilibre ne peut pas ne pas se rétablir. + +Cependant il ne se rétablit point; au bout de quinze jours, Savine avait +perdu cinq cent mille francs, et ce qui lui était plus sensible encore +que cette perte d'argent, il les avait perdus sans que cela fit +sensation et tapage. + +--Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on. + +--Et pourtant il est prudent. + +Prudent et malheureux, c'était trop; quelle honte! + +Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque le jeu ne soulevait +pas le tapage qu'il avait espéré, il chercha un autre moyen pour forcer +l'attention publique à se fixer sur lui, et il crut le trouver en +s'attachant très ostensiblement à une jeune fille, mademoiselle +Corysandre de Barizel, qui, par sa beauté éblouissante, était la reine +de Bade, comme Otchakoff en était le roi par son audace au jeu. + + + +II + +C'était aussi l'hiver précédent, presque en même temps qu'Otchakoff, +que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mère, la comtesse de +Barizel, avait fait son apparition à Paris. + +Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane, où son père, le +comte de Barizel, qui descendait des premiers colons français établis +dans ce pays, avait possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa +famille depuis près de deux cents ans; le comte avait été tué dans la +guerre de Sécession, commandant une brigade de l'armée du Sud, et sa +veuve et sa fille avaient quitté l'Amérique pour venir s'établir en +France, où elles voulaient vivre désormais. + +C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait tous les ans le +financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la première fois. + +Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un enrichi, les fêtes +qu'il donnait dans son hôtel de la rue de Berry comptaient parmi les +plus belles et les mieux réussies de Paris. Quand on avait un grand nom +ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois, +il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air dédaigneux qu'il avait +commencé la vie par être commis chez un marchand de toile, puis +fabricant de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier, puis +l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas +moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune +de ses fêtes, ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations +nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez +lui. + +Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait à +offrir à ses invités, c'était encore tout ce qui, à un titre quelconque: +gloire, talent, beauté, fortune, promettait d'arriver bientôt à la +célébrité; il ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne +fallait pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention d'être +lui-même le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours +à quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la +cachait avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais enfin on +savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme, +faisait cependant partie obligée de ce programme. + +Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus vives et pendant +huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations. + +--Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa mère? + +--Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine, c'est une française; +elle est d'origine française: il y a encore dans le Poitou des Barizel +de très vieille et très bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette +famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en Amérique, +que descend cette belle jeune fille. + +--Riches les Barizel? + +--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais +rien. Si vous avez des prétentions à la main de cette belle fille, +ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amérique +ressemblent souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine, c'est +que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées où elle va, +dit-on, faire construire un hôtel. + +--Ça c'est quelque chose. + +--C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on +en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec +un terrain et un plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient; +ont pendant de longues années fait croire à une fortune qui n'existait +pas et n'avait jamais existé. + +--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à sa fête. + +--Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille, sans doute. + +--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds. + +--Il n'y a plus de blondes. + +--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes châtain, des +blondes cendré, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons +mûries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond. + +--C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité dans les cheveux. + +--Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs: ainsi dans son +front si pur, dans ses yeux naïfs, et son regard limpide, dans sa +bouche innocente, dans son attitude modeste. Naïve, douce, modeste et +admirablement belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la majesté, +voilà une réunion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincérité +dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou +presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne +parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé, ce qui +m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns +sous un sourcil pâle, ce teint d'une blancheur veloutée, enfin c'est, +comme disaient nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment, bien +extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans. + +--En a-t-elle même dix-sept? + +--La mère dit dix-huit. + +--On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en débarrasser plus +vite. + +--La mère est encore fort bien. + +--Un peu empâtée. + +--Une créole. + +--Est-elle créole? + +--Elle en a l'air. + +--Elle a même l'air plus que créole. + +--C'est peut-être une _octoroon_. + +--Qu'est-ce que c'est que ça, une _octoroon_? + +--C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse arrivée à la +huitième génération; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en +reste plus trace, même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa +main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine. + +C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'étaient fermés +à Paris, était venue avec sa mère passer la saison à Bade. + +Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à Paris, car s'il +est des gens qui passent partout inaperçus, il en est d'autres qui ne +peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosité. + +Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des +allées de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques +étrangers qui semblent n'être venus à Bade que pour y trouver le plaisir +de dépenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un +homme et deux femmes; une calèche louée au mois; il n'y avait certes pas +là de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez +banal, une loge au théâtre, une heure de station à la musique, une +promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer +un florin à la table de la roulette, tous les matins la messe à l'église +catholique, c'était tout. + +Il était impossible de mener une vie plus simple et cependant... + +Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se +montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou +tout au moins pour Corysandre, et instantanément c'était d'elles qu'on +s'occupait. + +--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les journaux? + +--Notre temps est celui de la réclame; tout finit par se placer avec +des annonces bien faites et souvent répétées: la mère s'entoure de +journalistes. + +S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel +recherchait les journalistes, au moins était-ce vrai en partie et +particulièrement pour un correspondant de journaux français et +américains nommé Leplaquet. + +Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien directeur d'un journal +français à Bâton-Rouge, Leplaquet était bien réellement le commensal de +madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins +pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-même, qu'il +l'avait connue en Amérique, où il avait été son ami et plus encore l'ami +de M. de Barizel; à propos de cette liaison ancienne il était même plein +d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il contait volontiers, même +sans qu'on les lui demandât, et dans lesquelles la grosse fortune et la +haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur +et d'intrépidité, remplissaient toujours une place considérable; en +Amérique, où lui Leplaquet, était un personnage, il n'avait connu que +des personnages, et parmi les plus élevés, son bon ami Barizel. + +Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient généralement bien +dites et avec une verve méridionale qui s'imposait; mais on les eût +peut-être mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur +avait été plus sympathique. Malheureusement ce n'était pas le cas de +Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son +air sombre, son attitude hésitante, inspirait plutôt la défiance que la +sympathie, la répulsion que l'attraction. + +D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait à les conter à tout +propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'étonnait que +cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât +si obstinément les occasions de dire du bien de la seule madame de +Barizel. + +De même on cherchait aussi pourquoi il déployait tant de zèle à racoler +des convives pour les dîners de madame de Barizel. + +Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait, ces convives, +parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout +parmi les journalistes, ses confrères, français ou étrangers; il +suffisait, qu'on tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité +par lui chez madame de Barizel. + +Bien que des invitations de ce genre fussent assez fréquentes à Bade, où +plus d'une femme en vue employait ses amis à l'enrôlement d'une petite +cour composée de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activité +que Leplaquet apportait à ces enrôlements étaient si grandes qu'elles ne +pouvaient pas ne pas provoquer un certain étonnement. C'était à croire +qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils arrivaient et +à leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait. + +Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la droite de la +comtesse de Barizel, qui se montrait une femme supérieure dans l'art de +chatouiller la vanité littéraire de son convive, dont la veille elle +ne connaissait même pas le nom, lui répétant avec une grâce pleine de +charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain, +au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux +yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la +comtesse, il envoyait à son journal une correspondance consacrée à la +gloire des Barizel. + + + +III + +Une maison hospitalière: comme l'était celle de madame de Barizel devait +s'ouvrir facilement pour le prince Savine. + +En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine n'eut qu'à attendre +une visite de celui-ci à Bade pour se faire présenter à la comtesse, et +bientôt on le vit partout aux côtés de la belle Corysandre. + +Ce ne fut qu'un cri: + +--Le prince Savine va épouser mademoiselle de Barizel. + +C'était ce que Savine voulait. On parlait de lui, on s'occupait de lui, +lorsqu'il paraissait quelque part, il avait la satisfaction enivrante +pour sa vanité de voir qu'il faisait sensation; il était revenu à ses +beaux jours, Otchakoff serait éclipsé. + +Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la belle Corysandre, +quel inépuisable sujet de conversation! + +Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais il ne répondait pas. + +Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il ce mari +bienheureux? + +Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui avaient assisté à +ces explosions d'enthousiasme, et cependant personne ne pouvait dire que +Savine s'était nettement et formellement prononcé à ce sujet. + +Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans qu'un jour madame de +Barizel ou même tout simplement le premier venu pussent s'appuyer sur un +fait positif et précis pour soutenir qu'il avait voulu être le mari +de Corysandre, car il avait une peur effroyable des responsabilités, +quelles qu'elles fussent. + +Si ordinairement et en tout ce qui ne lui était pas personnel, il +n'avait que peu d'imagination, il se montrait au contraire fort +ingénieux et très fertile en ressources, en inventions, en combinaisons +pour tout ce qui s'appliquait immédiatement à ses intérêts ou devait les +servir. + +Ce qu'il trouva ce fut une fête de nuit en pleine forêt, avec bal et +souper, organisée en l'honneur de Corysandre. En choisissant un endroit +pittoresque qui ne fût pas trop éloigné de Bade, de façon qu'on pût y +arriver facilement, il était sûr à l'avance de voir ses invitations +recherchées avec empressement. Sans doute la dépense qu'entraînerait +cette fête serait grosse, et c'était là pour lui une considération à +peser; mais, tout compte fait, elle ne lui coûterait pas plus qu'une +séance malheureuse, comme celles qu'il avait eues en ces derniers temps +à la table de trente-et-quarante, et l'effet produit ne pouvait pas +manquer d'être considérable et retentissant. D'ailleurs il n'était pas +dans son intention de prodiguer ses invitations: plus elles seraient +rares, plus elles seraient précieuses, et les malheureux qu'il ferait +parleraient de lui autant que les heureux,--ce qu'il voulait. + +Après avoir soigneusement étudié les environs de Bade, l'emplacement +qu'il adopta fut un petit plateau boisé situé entre le vieux château +et l'entassement de roches sillonnées de crevasses qu'on appelle les +Rochers; il y avait là une clairière entourée de superbes sapins au +tronc et aux rameaux, recouverts d'une mousse blanche, qui pendait çà et +là en longs fils, et dont le sol était à peu près uni, c'est-à-dire tout +à fait à souhait pour qu'on y pût danser et pour qu'on y dressât les +tentes sous lesquelles on servirait les tables du souper. + +En moins de huit jours, tout fut organisé et Savine eut la satisfaction +de se voir poursuivi et assiégé de demandes d'invitations. + +Quel chagrin, quel désespoir pour lui de refuser; mais le nombre des +invités avait été fixé à cent par suite de l'impossibilité de dresser +sur ce terrain tourmenté des tentes assez grandes pour recevoir autant +de convives qu'il aurait désiré. Ce désespoir avait été tel qu'il +s'était décidé à porter le nombre de cent, à cent cinquante; puis, +devant les instances dont il avait été accablé, et pour ne peiner +personne, de cent cinquante à deux cents. + +Mais s'il se donna le plaisir pour lui très doux de refuser de hauts +personnages qui ne pouvaient pas le servir, par contre il n'eut garde de +ne pas s'assurer la présence des journalistes qui se trouvaient en ce +moment à Bade. + +En réalité c'était pour eux que la fête était donnée. + +Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant cette fête il se +partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetés que pour elle et pour +eux; pour tous ses autres invités, affectant une morgue hautaine. + +Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, l'entourant, +l'enveloppant, ne la quittant presque pas, de façon à bien marquer +l'admiration et l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les +journalistes, au contraire, il se tenait sur la réserve et c'était +seulement quand il croyait n'être pas vu ou entendu qu'il leur +témoignait sa bienveillance, prenant toutes les précautions pour qu'on +ne pût pas supposer qu'il était en relations suivies avec ces gens-là. + +--Comment trouvez-vous cette petite fête? + +--Admirable. + +--Vous en direz quelques mots? + +--C'est-à-dire que je lui consacrerai mon prochain article tout entier. + +--Avec discrétion, n'est-ce pas? C'est un service, que je vous demande; +si vous pouvez ne pas parler de moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de +tout ce qui ressemble à la réclame. + +--Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire de cette fête. + +--Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: je comprends +qu'un sujet d'article est chose précieuse, et je ne veux pas vous priver +de celui-là; seulement je vous prie d'observer une certaine réserve en +tout ce qui me touche personnellement, ou mieux, vous voyez que j'agis +avec vous en toute franchise, je vous prie si vous n'envoyez pas votre +article tout de suite, de me le lire. Voulez-vous? + +--Volontiers. + +--Comme cela je serai responsable de ce que vous aurez dit et je +ne pourrai avoir pour votre obligeance et votre sympathie que des +sentiments de reconnaissance. A demain, n'est-ce pas? + +Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'échelonner pour que ceux +qui devaient trompéter son nom ne se trouvassent point nez à nez, il +entendit la lecture des différents articles qui allaient chanter sa +gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent de sa part des +éloges sans fin. + +--Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! C'est une perle, cet +article, je n'ai jamais rien lu d'aussi joli, et quelle délicatesse +de touche, quelle grâce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous +permettez, n'est-ce pas? + +--Comment donc. + +--C'est une prière que je veux dire: la réserve que je vous avais +demandée, vous ne l'avez peut-être pas observée aussi complète que +j'aurais voulu, mais passons; ce que je désire, ce n'est pas une +suppression, c'est une addition: je serais bien aise que vous glissiez +un mot sur mon titre et sur le rang que j'occupe dans la noblesse russe; +il y a tant de princes russes d'une noblesse douteuse,--ce n'est pas +positivement pour Otchakoff que je dis cela,--je ne voudrais pas que +le public français, mal instruit de ces choses, me confondît avec ces +gens-là; voulez-vous? + +--Avec plaisir. + +--Alors je vais vous donner des renseignements... authentiques. + +Avec le second les éloges reprirent: + +--Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu! + +Il ne présenta aussi qu'une observation, «non pour demander une +suppression, mais pour indiquer une addition qui lui serait agréable». + +--Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a tant de fortunes +russes peu solides que je ne voudrais pas qu'on confondît la mienne avec +celles-là, et qu'on crût que parce que je donne des fêtes je me livre à +des prodigalités et à des folies; si vous le désirez je vais vous donner +des renseignements... authentiques. Pour ma noblesse, il est inutile +d'en rien dire, elle est, grâce à Dieu, bien connue. + +Avec le troisième, il commença aussi par des éloges et ce ne fut +qu'après avoir épuisé toute sa collection d'adjectifs qu'il demanda une +petite addition, non pour parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles +étaient, grâce à Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelât son duel +avec le comte de San-Estevan et pour qu'on glissât un mot discret sur la +fermeté et le courage qu'il avait montrés en cette circonstance. + +Avec le quatrième, l'addition ne dut porter ni sur la noblesse, ni sur +la fortune, ni sur son courage, toutes choses qui, grâce à Dieu, étaient +de notoriété publique, mais sur sa générosité; parce qu'il donnait des +fêtes qui lui coûtaient fort cher, il ne voulait pas qu'on crût qu'il ne +pensait pas aux malheureux. + +Otchakoff était battu. + + + +IV + +On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle +Corysandre sans que ce bruit arrivât aux oreilles de la personne qui +justement avait le plus grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la +maîtresse du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait dans une +pièce en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener +avec lui. + +Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage +fût possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et +ce serait pour avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait +la sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de belles +promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant à penser qu'il +était pris par l'amour et la passion, cette idée était pour elle si +drôle et si invraisemblable qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine +amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux éclats. + +Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle accueillit la première +fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer +hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste +satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en +ce monde la chance à laquelle elle avait droit, à voir enfin abaissée +une de celles qui lui ont volé sa part de bonheur. + +Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre et de lire +le même mot sans cesse répété, «le mariage du prince Savine avec +mademoiselle de Barizel», elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi +persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque +chose de sérieux. + +La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire. + +Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de maîtresse de Son +Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne, +et depuis longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages +auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait +des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels +dégoûts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son +luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son hôtel des +Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui +s'étalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des +choses, le bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle seule +connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau. + +Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle trouva que la seule +personne qu'elle pouvait charger de cette enquête délicate était son +père. + +Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées, elle avait +été obligée de se séparer de sa famille, Savine n'étant pas homme à +supporter une communauté que le duc de Naurouse et Poupardin avaient +bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse le droit +d'avoir un père et une mère, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui +d'avoir d'autres amants elle devait être à lui, entièrement à sa +disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il +permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce qu'il était flatté +dans sa vanité de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur +les colonnes du boulevard ou dans les réclames des journaux. C'était une +grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du même +genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait +osé dire qu'il n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa +fortune! + +Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient +loué un logement dans la rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué +son commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements intimes +et de surveillances discrètes.» Une circulaire qu'il avait largement +répandue expliquait ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces +surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage au profit des +jaloux: maris, femmes, maîtresses, qui voulaient savoir s'ils étaient +trompés et comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment, car +M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style +aussi bien que les belles manières. Peut-être, dans un autre quartier, +ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eût-il nui à +son industrie; mais sa clientèle se composait, pour la meilleure part, +de cuisinières qui fréquentaient le marché de la Madeleine, de femmes +de chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin d'apprendre ce que +faisaient leurs amis aux heures où elles ne pouvaient par les voir, et +tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que +bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles des tireuses de +cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand +on avait été une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir +volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la façon dont +il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avançant l'épaule +gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance. + +Maintenant que Raphaëlle était séparée de son père et de sa mère, elle +ne pouvait plus, comme au temps où elle était la maîtresse du duc de +Naurouse, entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de liberté +et s'installer en caraco au coin du poêle pour voir sauter le foie +ou mijoter le marc de café; mais toutes les fois que cela lui était +possible elle se sauvait de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir +déjeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'était avec joie +qu'elle échappait aux valets à la tenue correcte, aux sourires insolents +et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant, +et qu'elle venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait le +déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre son père et sa mère +et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-même, +reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage +d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à ceux de +l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position présente. + +Décidée à charger son père d'une surveillance intime auprès de Savine, +elle vint un matin rue de l'Arcade à l'heure du déjeuner, arrivant comme +à l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrées de provisions de +toutes sortes liquides et solides. + +Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque ses clients lui en +laissaient le temps, de faire lui-même sa cuisine, ne trouvant bon que +ce qu'il avait préparé de sa main. + +Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de chemise, occupé à couper +du lard en petits morceaux. + +--Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais +te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais +qu'est-ce que tu nous apportes de bon? + +Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaëlle +venait de poser sur sa table. + +--Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui change ma stratégie +culinaire, c'est un renfort qui arrive à un général au moment de livrer +bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette, +tu vas voir ça;--il développa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_, +fameuse idée, tu es une bonne fille, tu penses à tes parents, c'est +bien, c'est très bien: si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça +nous ouvrirait l'appétit. + +Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher la bouteille de +vermouth. + +--Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe. + +--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier. + +--Eh bien, on va aller en chercher. + +Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit à sa mère +qui essuyait la vaisselle mélancoliquement dans un coin. + +Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle +sortit pendant que Raphaëlle défaisant son chapeau et sa robe--une robe +de Worth,--les accrochait à un clou, entre deux casseroles. + +--C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud. + +Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la fiole. + +--Et l'absinthe? demanda Raphaëlle. + +--J'ai envoyé la fille de la concierge. + +--Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria Raphaëlle. + +--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux +sur cette enfant, à son âge... + +--Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant! + +Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette fut vite +cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put +se mettre à table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise +retroussées jusqu'aux coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame +Houssu, correctement habillée; à sa gauche, Raphaëlle, imitant le +débraillé paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon +blanc. + +M. Houssu commença par servir sa fille avec un air triomphant. + +--Goûte-moi ça, dit-il, est-ce moelleux, est-ce soufflé? Tu as eu une +fameuse idée de venir déjeuner avec nous. + +--J'ai à te parler. + +--Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je t'écouterai. + +--Tu as lu ce que les journaux disent du prince? + +--Qu'il allait épouser une jeune Américaine. + +--Il n'y a pas de fumée sans feu; en tout cas l'affaire mérite d'être +éclaircie et je compte sur toi pour ça. Tu vas partir pour Bade et +m'organiser une surveillance intime, comme tu dis dans tes circulaires, +autour du prince Savine et de madame de Barizel, cette Américaine. + +--Moi! ton père! + +--Eh bien? + +--C'est à ton père que tu fais une pareille proposition! + +--A qui veux-tu que je la fasse? + +Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers elle en jetant son épaule +gauche en avant par le geste qui lui était familier lorsqu'il voulait +mettre sa décoration sous les yeux d'un client qu'il fallait éblouir. + +--Tu ne parlerais pas ainsi, s'écria-t-il en frappant sa chemise de sa +large main velue, si le signe de l'honneur brillait sur cette poitrine. + +--Puisqu'il n'y brille pas, écoute-moi et ne dis pas de bêtises. On +raconte que Savine va se marier. S'il est quelqu'un que cela intéresse, +c'est moi, n'est-ce pas? + +M. Houssu toussa sans répondre. + +--Dans ces conditions, continua Raphaëlle, il faut que je sache à quoi +m'en tenir, et comme je ne peux pas aller à Bade voir par moi-même +comment les choses se passent, je te demande de me remplacer. + +--Moi, l'auteur de tes jours? + +--Encore, s'écria Raphaëlle, impatientée, tu m'agaces à la fin en nous +la faisant à la paternité. En voilà-t-il pas, en vérité, un fameux père +qui abandonne sa fille pendant vingt ans, c'est-à-dire quand elle avait +besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que quand elle commence à +sortir de la misère, c'est-à-dire quand il voit qu'il peut avoir besoin +d'elle et qu'elle est en état de l'obliger. + +M. Houssu s'arrêta de manger, et, repoussant son assiette, il se croisa +les bras avec dignité. + +--Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ça, s'écria-t-il, c'est +bas; nous aurions mangé notre omelette, ta mère et moi, tranquillement, +amicalement, comme mari et femme; nous n'avions pas besoin de tes +cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais maintenant une seule +bouchée de ton jambon, elle m'étoufferait. + +Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de jambon; puis, après +les avoir poussés sur le bord de son assiette, il se mit à manger les +oeufs stoïquement, sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas soutenir +sa fille comme elle en avait envie, de peur de fâcher ce bel homme, +qu'elle s'imaginait avoir reconquis depuis qu'il l'avait épousée. + +Pendant quelques minutes le silence ne fut troublé que par le bruit +des couteaux et des fourchettes, car cette altercation qui venait de +s'élever entre le père et la fille ne les empêchait ni l'un ni l'autre +de manger. + +La première, Raphaëlle, reprit la parole: + +--Allons, père Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, tout ça c'est des +bêtises; ne laisse pas ton jambon refroidir, il ne vaudrait plus rien; +mange-le en m'écoutant et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention +de te rien reprocher. + +--Si c'est ainsi... + +--Puisque je te le dis. + +Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia +une en deux et la porta à sa bouche. + +--Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphaëlle. En voyant que +l'on persistait à parler du mariage de Savine avec cette Américaine, +j'ai pensé que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il y +avait de vrai là-dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi. +Est-ce que ça ne rentre pas dans ton métier? Que la scène se passe à +Bade ou à Paris, c'est la même chose; seulement, tu auras peut-être plus +de mal là-bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à Paris, où tu es +chez toi. + +--Ça c'est sûr. + +--Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être ceux de Paris. Cela ne +serait pas juste. + +Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne +pas remarquer ce regard, qui était plutôt une affirmation qu'une +interrogation, et il continua de manger. + +--Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle, je n'ai pas à te +l'indiquer, c'est ton métier et il me semble qu'il est plus facile +d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en +représentation, comme si le monde était un théâtre sur lequel il doit se +faire applaudir, que de suivre à la piste une femme qui se cache de son +mari ou une maîtresse qui se défie de ses amants. + +--On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement. + +--Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si +véritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je +te le dis à l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage, +ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on +dit magnifique, précisément parce qu'elle est magnifique et parce que +d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour +le cas seulement où le prince te paraîtrait pris, c'est de savoir ce +que sont ces deux femmes; la fille et la mère; si ce sont vraiment +des honnêtes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des +aventurières qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux +points: Savine amoureux et madame de Barizel honnête ou aventurière, +il me faut des renseignements certains; n'épargne donc rien, je suis +décidée à payer le prix. + +De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernières paroles de +façon à les bien enfoncer. + +Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche +que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de +mâchoires régulier comme le tic tac d'un moulin. + +--Si tu m'avais parlé ainsi tout d'abord j'aurais compris; tandis que +j'ai été suffoqué, indigné, tu sais, moi, quand il s'agit de l'honneur; +le sang ne me fait qu'un tour et je m'emporte; quand on a été soldat, +vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me faisais ou +plutôt que je m'imaginais que tu me faisais n'était pas de celles +qu'écoute froidement un soldat, un légionnaire. + +Il se frappa la poitrine, qui résonna comme un coffre. + +--Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua M. Houssu, si le +prince Savine ne poursuit pas un mariage, je suis ton homme, car tu as +des droits à faire valoir. + +--Un peu. + +--Et quel autre qu'un père peut mieux les défendre? Puisque l'occasion +se présente, je ne suis pas fâché de m'expliquer une bonne fois pour +toutes sur ta liaison avec le prince Savine. Si j'ai toléré cette +liaison, c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine liberté à +une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours cru à la parfaite +innocence de cette liaison, ce qui est bien naturel entre une femme +comme toi et un homme comme lui. + +--Tout ce qu'il y a de plus naturel. + +--Eh bien! ton père te tend la main. + +Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un geste de théâtre. + +--Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empêcher ce mariage avec +cette Américaine; il saura aider le tien; il saura même... s'il le +faut... l'exiger. + +--Contente-toi d'empêcher celui de mademoiselle de Barizel, s'il est +vrai qu'il doive se faire. + +--Là-dessus je ne prendrai conseil que de ma conscience de père. + +--Quand peux-tu partir? + +--Tout de suite, si tu veux. + +Mais il se reprit: + +--Demain, après-demain, dans quelques jours. + +--Pourquoi pas ce soir? + +--Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais avec toi il ne faut +pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me +faut réunir les fonds nécessaires, non seulement à mon voyage, mais +encore à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me faudra peut-être +payer cher. + +--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les +indiscrétions, c'est moi qui les paye. + +--Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous. + +Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant fouillé dans la +poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit +à. M. Houssu. + +Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta. + +--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain, me mettre en +chasse. + +--Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein! + +--Jouer l'argent de mon enfant! + +--Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous fassions un bésigue. + + + +V + +M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès le lendemain; +cependant huit jours s'écoulèrent sans nouvelles. + +--Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les +indiscrétions de l'entourage de madame de Barizel. + +Elle connaissait son père et savait quel cas on devait faire de ses +nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente +ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il +subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu +l'heureuse chance d'être décoré, il s'était tout à coup imaginé qu'il +devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son +langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie qu'il avait +adoptée sur l'honneur (dont il se croyait le représentant sur la terre), +le devoir, la délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait +de nom mais sans avoir des idées bien précises sur ce qu'ils pouvaient +être; de là aussi son parti pris de paraître ignorer la situation vraie +de sa fille et de tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux +autres par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre que +sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées: n'était-elle pas artiste +et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de +plus naturel qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des bijoux: +n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de cadeaux? Chacun applaudit à +sa manière, celui-ci les mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré +cette attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était pas moins +toujours l'homme d'autrefois, c'est-à-dire parfaitement capable «de +jouer l'argent de son enfant», comme autrefois il jouait et dépensait +l'argent «de celles qu'il aimait». + +Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il n'avait eu garde de +ne pas le faire dès son arrivée, il avait néanmoins obtenu certaines +indiscrétions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au +lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait été obligé, une +fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur +et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte +que ç'avait été après toute une semaine d'attente qu'elle avait reçu la +lettre promise, une longue lettre en belle écriture moulée, épaisse et +carrée, qu'il avait apprise au régiment et qui lui avait valu la faveur +de son major pendant son service. + +«Ma chère fille, + +«Misère et compagnie. + +«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de sa fille. + +«Une pareille découverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai +eu le chagrin de t'imposer malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras +pas d'un retard causé uniquement par les difficultés de ma tâche. + +«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les +Américaines, difficile avec le prince. + +«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne puisse pas encore +répondre d'une façon précise à ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se +marier? + +«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette réponse; mais +puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder +dans son jeu pour le deviner. + +«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les +Américaines et si peu sur le prince? + +«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus, mais un père +ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du métier, c'est +de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas +accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal; +en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maîtres (ce +qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir, sans +esprit de justice (ce qui est fréquent); mais enfin en se tenant sur ses +gardes, on peut avec eux serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait +causer les domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu employer +le même système avec ceux du prince, qui me connaissent; de là cette +diversité dans mes renseignements. Il est bien évident, n'est-ce pas, +que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient +été surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient +sûrement »»qui ne me connaissant pas, n'ont point pensé à se tenir en +défiance et sont tombés dans tous les traquenards que j'ai eu l'idée de +leur tendre. + +«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'intérêt pour +toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le mérite que +j'ai eu à cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse. Ce +qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les résultats de ces causeries? Les +voici: + +«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la +belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire, +une personne très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse et +qui présentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne +parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement: +le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisième que tu as +peut-être vu ou dont tu as peut-être entendu parler, un correspondant +de journaux nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois +hommes si différents? Cela je n'en sais rien et ce serait à creuser, +mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point +de ne pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les autres; +Dayelle qui, il y a quelques années, était en guerre avec Avizard, est +maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et +leurs relations, peut-être même leur bourse au service de Leplaquet; et +il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment +la même femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils +sont, compères, associés le plus souvent, au moins quand la femme est +habile. Et justement madame de Barizel est une maîtresse femme. De ces +trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'épouser, Avizard et +Leplaquet, et ceux-là elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne +peut devenir leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il y en +a un troisième qu'elle veut elle-même épouser, Dayelle, qui, veuf, père +d'un fils en âge de prendre femme, n'est point porté au mariage, mais +qu'elle espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage qui +éblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le +reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-père +du prince... + +«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent et combien un +mariage avec notre prince les arrangerait? + +«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que +tous ceux qui l'entourent ont intérêt à ce que ce mariage se fasse: +Dayelle pour avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement le scie +à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour ma fille, c'est à cause de +ma fille.» Avizard et Leplaquet pour épouser madame de Barizel; de sorte +que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre, +poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et +d'autres encore peut-être que je ne connais pas y poussent de toutes +leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de +Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans +l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité de moyens +qui paraissent très remarquables. + +«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la +démêle au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires, +que je suis parvenu à réunir depuis que je suis ici. + +«Tu vois qu'elle est redoutable. + +«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est: + +«1° La détresse d'argent des Américaines; + +«2° La beauté de la jeune fille. + +«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient qu'à ceux qui sont +aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est là justement le +cas de madame de Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que +les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis là, mais ce +n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain +à Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hôtel +magnifique, on parle de grosses sommes déposées chez Dayelle et Avizard, +on parle d'une fortune considérable en Amérique; mais tout cela est +propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients, avec largesse +pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui +est caché, dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois le plus +pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si longue, j'entrerais à ce sujet +dans des détails caractéristiques que je réserve pour te les conter: +tu verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages qui +éblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ça nous venge, +nous autres, gens d'honneur. + +«En te disant que la beauté de mademoiselle de Barizel est merveilleuse, +ce n'est pas de l'exagération; il faut la voir pour admettre qu'une +créature humaine peut être aussi admirablement belle. Il est vrai, et +je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air très intelligent, +on prétend même qu'elle est un peu bête; mais enfin la beauté reste, +éblouissante; c'est un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat +Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses +relations, sa détresse d'argent, la beauté de sa fille font qu'un +mariage avec le prince Savine paraît avoir bien des chances pour lui? + +«Le prince veut-il ce mariage? + +«Toute la question est là, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la +résoudre; mais ne le voulût-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il +sera amené un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de +bonne volonté: il doit être bien difficile de résister à des femmes +dangereuses comme celles-là, la mère pour son habileté, la fille pour sa +beauté. + +«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un +indice grave. + +«Pour le soustraire à cette influence qui menace de l'envelopper, il +faudrait qu'on lui fît connaître ces deux femmes. Mais comment? je n'ai +pas des faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à les lui +crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux +qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand +mariage. Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête, à +Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là où s'est écoulée la jeunesse de +madame de Barizel; c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le +peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à déterrer. + +«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un +mal de galérien et pour pas grand'chose. + +«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve serré de plus en plus. + +«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire +quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est étonnant +comme l'argent file. + +Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux et dévoué. + +«Houssu.» + +A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une dépêche télégraphique +qui ne contenait que deux mots: + +«Reviens immédiatement.» + +M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le samedi matin il +s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York. +Raphaëlle avait jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique +déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince. + + + +VI + +Le jour même où la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu, +rappelé par sa fille, elle recevait un hôte dont le _Badeblatt_ +annonçait l'arrivée en ces termes: + +«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités les plus en vue +du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long +voyage autour du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc de +Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il compte, nous dit-on, faire +un séjour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages. +Tout donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux +engagés dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter +cette année un éclat plus vif encore que les années précédentes, aussi +bien par le nombre et le mérite des concurrents, que par la réputation +des gentlemen qui doivent les monter.» + +Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement pour +le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on était loin encore, et auquel +le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres +parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de retour de son +voyage autour du monde et il était vrai aussi qu'à peine débarqué à +Trieste il était monté en wagon pour venir directement à Bade, au lieu +de rentrer en France. + +Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir ce qui s'était +passé en son absence, un peu mieux et d'une façon plus détaillée et plus +précise que les quelques lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui +apprendre. + +Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ? + +A cette question, qu'il s'était si souvent posée et avec tant d'émotion +pendant les longues heures mélancoliques de la traversée, en restant +appuyé sur le plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à +suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes, +il n''avait jamais eu d'autres réponses que celles qu'il se donnait +lui-même en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitée, +c'est-à-dire rien que le rêve. + +Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris, lui avait promis de +le tenir exactement au courant de ce qui se passerait. + +Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller à New-York, et +c'était à New-York que Harly devait lui écrire, tandis que c'était à +Rio-Janeiro qu'il avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait +employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la +hâte qu'il avait mise à expédier des dépêches de tous les côtés avait +embrouillé les choses: les lettres n'étaient point arrivées en temps +là où il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient +égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié de celles qui lui +avaient été écrites. Celles qui étaient adressées à New-York avaient +été le chercher à Rio-Janeiro; celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne +l'avaient pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama n'étaient +pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir à Singapore, +étaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passé le +détroit; et ainsi de suite jusqu'à Alexandrie. + +De tout cela il était résulté une conversation à bâtons rompus et +tellement embrouillée qu'elle était à peu près inintelligible. + +Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté leur séparation? +L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'était-elle +consolée? + +Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et, le voyage avait +achevé le désenchantement qui avait commencé avant son départ. + +Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait point été pour lui +la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était près d'elle cependant, par elle +qu'il avait eu quelques journées de bonheur. + +Et comment l'en avait-il payée? + +Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu +envisager froidement les choses? N'en était-elle pas encore au moment +où, sur la jetée du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le +_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans un +mouvement où il y avait autant de colère que de douleur? + +Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par +Bade, où il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le +faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point +des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui écrire exactement +quelle était la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait +faire: rentrer à Paris où rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt +qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son château de +Varages ou dans celui de Naurouse. + +A peine installé à l'hôtel, dans un appartement assez modeste, son +premier soin fut de demander les derniers numéro, du _Badeblatt_ et de +chercher sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses amis qui +étaient arrivés à Bade en ces derniers temps. + +Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arrêta +point, aimant mieux s'adresser à un ami avec lequel il n'aurait point à +se tenir sur ses gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant +un juge d'instruction. + +Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revînt +à Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenât à Bade quelqu'un +qu'il pourrait interroger librement. + +Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de +veiller sur son impatience. Mais Savine n'était point chez lui; il +était à la _Conversation_ occupé à essayer de faire triompher la morale +publique à la table de trente-et-quarante en opérant d'après les +combinaisons inexorables du marquis de Mantailles. + +Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation c'était l'heure où +la musique jouait sous le kiosque qui s'élève devant la maison de +Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur +des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une élégante cohue +un public nombreux qui réunissait à peu près toutes les nationalités des +deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher par +la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, les femmes à +Paris. + +Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société cosmopolite qu'on +rencontre dans toutes les villes d'eaux à la mode pour le regarder +avec curiosité et l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde +n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, quoiqu'il ne +promenât sur cette assemblée qu'un regard nonchalant et indifférent, +ses yeux furent tout à coup irrésistiblement attirés et retenus par +la beauté d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le +frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. Alors il la +regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle +était blonde, avec des yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et +soyeux; l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; elle +était de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste +cependant et qui n'avait rien d'apprêté, naturelle au contraire et +gracieuse; près d'elle était assise une femme jeune encore, sa mère sans +doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût entre elles aucune +ressemblance, la mère ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux. + +Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé devant elles en +admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas +et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il était +sorti de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout triste et +morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien +faire dans un trou comme Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie +s'était faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le +ciel, de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; cette +verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux yeux qu'à l'esprit, ce +paysage entouré de montagnes aux sommets sombres était charmant; cette +chaude journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade était le +plus gracieux de la terre; il était heureux de se retrouver au milieu +de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune +fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis +qu'il avait vus dans son voyage. + +C'était tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait +l'éveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade +et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le +frappa: + +--Roger! + +Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait résonné dans son +coeur, était partie. + +La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point trompé: c'était elle; +c'était madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle +avait crié lorsqu'ils s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle +prononçait après une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il +s'était éloigné emporté par le _Rosario_, elle l'avait répété. Cet appel +le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi. + +Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant, penchée +en avant, à demi soulevée sur sa chaise. Il alla à elle, sans bien voir +quelle était l'expression vraie de ce visage ému. + +Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains: + +--Vous ici! + +--J'arrive. + +--Et moi aussi. Quel bonheur! + +Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incliné +vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler. + +Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit, tant avait été +vif l'élan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement +et déjà les oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils +allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se +passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais +souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'était pas le moment +de se donner en spectacle. + +--Votre bras? dit-elle à Roger. + +En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre sa réponse, elle +lui avait pris le bras. + +Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux désappointés. + +Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant +doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui était loin de lui +rendre le calme. + +Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle prit la parole: +se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura: + +--_Carino, Carino_, enfin je te revois! + +Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant où allait +aboutir cet entretien commencé sur ce ton. Ce qu'il avait redouté se +réalisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il était ému par cette +pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait +si souvent prononcé et qui évoquait tant de souvenirs passionnés; mais +le sentiment qu'il éprouvait ne ressemblait en rien à l'amour. + +--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que +ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien. + +--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement. + +Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda en face, +plongeant dans ses yeux. + +--Vrai, dit-elle, c'est vrai? + +Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait, +car elle baissa la tête et reprit son chemin. + +--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetée du Havre, +dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'éloigner, me +laissant là désespérée, anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce +courage féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et +au lit encore? + +Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient pour lui +terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main +gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda à +qui ce signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme qui se +trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment, avait été arrêté +par madame d'Arvernes au moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune +homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti, de tournure +élégante, à la mine fière, avec des yeux au regard velouté. + +Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle +avait très bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle +se mit à sourire et, prenant un ton enjoué: + +--Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte de Baudrimont. Je +te le présenterai, mais pas tout de suite; il nous gênerait. + +Ces quelques paroles avaient été une douche glacée qui s'était abattue +sur les épaules de Naurouse. Eh quoi, c'était quand il cherchait des +mots adoucis et des périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait +si franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux passionnés! Et +un moment il avait eu peur d'elle! + +--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes. + +Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison. + +--Charmant, dit-il en riant. + +--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garçon, tu vois +qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente +nature, mais malgré toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles +sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai +aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garçon n'avait pas été là, je +serais devenue folle. + +--Il était là. + +--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger. + +Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait +tout un monde de souvenirs et même peut-être autre chose que des +souvenirs; mais l'heure de l'émotion était passée; maintenant il était +décidé à prendre la situation gaiement. + +--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous +aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais séparée de toi. Mais tu +as voulu être chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi ce +sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce pas? + +--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après que j'avais donné ma +parole, ma douleur, mon désespoir? Que pouvais-je? + +--C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi a servi ton +sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'étais pour toi; +il n'est pas pour moi ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme +je l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien à +blâmer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M. +d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a +consolé? + +--Personne. + +Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant contre lui: + +--Ah! Carino, murmura-t-elle. + +Mais cette pression, qui naguère le secouait de la tête aux pieds, +arrêtait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le +laissa insensible et froid. + +Il y eut un moment de silence, puis elle reprit: + +--Nous allons dîner ensemble... + +--Mais... + +--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est déjà +bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grâce à te +demander: il voudra se lier avec toi... + +--... Mais... + +--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra +que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras de faire des folies, il est +si jeune, tu me le garderas. + +Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras: + +--Tu ne veux pas? + +--Au fait, cela est drôle. + +A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame +d'Arvernes l'appela d'un signe et la présentation fut vite faite. + +--M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de dîner avec nous, +dit-elle, il nous contera son voyage. + + + +VII + +Roger se réveilla le lendemain matin maussade et triste. + +Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit +sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'était passé la veille, ce qu'il +avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune +Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa tête troublée. + +Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer sa journée. +Il n'avait plus à chercher Savine; il savait; et même ce que Savine +pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de +l'adoucir; il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les amours de madame +d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait +pas de faire bien certainement. + +L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris, maintenant qu'il +n'avait plus à s'inquiéter de ce qui l'y attendait. En réalité, ce qui +l'attendait, c'était... rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne, +excepté Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette époque. +Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait +avant son départ? Il en avait tristement exploré le vide. Où cela le +conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille. +La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa cousine Christine, +était au couvent. Des amis qui méritaient à peine le titre de camarades +de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre +disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre, car il ne pouvait +pas songer à rentrer au ministère et à demander un poste quelconque dans +une ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours ministre et que, +s'adresser à lui, c'eût été en quelque sorte demander le paiement du +sacrifice qu'il avait accompli. + +N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes +d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait épuisés, d'autres +émotions que celles du jeu? + +Ne rien faire. + +Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine à Cara, de Cara à +Raphaëlle, et toujours ainsi. + +Il se sentait né pour mieux que cela cependant. + +Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce voyage, ç'avait été +son isolement: plusieurs fois il avait été en danger, et alors il avait +eu la pensée désespérante qu'à ce moment même personne ne prenait +intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât. On dirait: +«Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi +il avait eu des heures, des journées de plaisir, des élans d'admiration +et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur +personne et se dire: «Si elle était là;» ou bien: «Je lui conterai +cela.» C'était seul qu'il avait souffert; c'était seul qu'il avait joui. + +Pourquoi ne se marierait-il pas? + +De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait. + +Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à rendre heureuse, +sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui +l'aimerait, l'honnête femme qui serait la mère de ses enfants. + +Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'était un +devoir de ne pas le laisser s'éteindre. + +Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher sinon sa fortune, au +moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient +sa famille,--ces Condrieu-Revel exécrés,--qui n'étaient que ses ennemis +après avoir été ses persécuteurs? + +C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant +machinalement le jeu de la lumière dans les branches des arbres, qu'il +réfléchissait ainsi. Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une +valse que jouait une musique militaire. + +Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille +blonde qu'il avait vue la veille et à laquelle il n'avait plus pensé +venait de se dresser devant lui, évoquée par cette musique, et il la +retrouvait aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle lui était +apparue la veille. + + + +VIII + +Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face à face avec Savine, +qui arrivait. + +--Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc. + +C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer qu'on devait +toujours aller chez lui et que lui n'avait à aller chez ses amis que +quand il avait besoin d'eux; c'était pour cela qu'ayant appris la veille +que le duc de Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé de +toute la matinée, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'était +séparé depuis près de deux ans et ne se décidant à venir chez cet ami +qu'à la dernière extrémité. + +--J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre. + +Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de +sympathie: + +--D'abord ce qui vous touche de près: Madame d'Arvernes n'a point été +malade de désespoir après votre départ; elle a reçu les consolations +d'un très joli garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais +où, le vicomte de Baudrimont. + +--J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes. + +--Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec votre flegme. + +Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était l'amant de madame +d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'était pas plus disposé à un aveu +de ce genre maintenant que tout était fini entre elle et lui. + +--Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des +histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'à un certain +point, mais qui ne me touchent pas de près comme vous pensez; il est +donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point. + +Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne; +heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la +foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà +et là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence de devenir trop +embarrassant pour l'un comme pour l'autre. + +D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait s'il +n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle était +précisément à la place même où il l'avait vue et près d'elle se trouvait +la dame dont il avait remarqué l'air dur. + +Toutes deux en même temps firent une inclinaison de tête du côté de +Savine, un sourire amical accompagné d'un geste de main qui semblait une +invitation à les aborder. + +--Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils +eurent fait quelques pas. + +--Si je connais la belle Corysandre! + +Et, se rengorgeant de son air le plus vain: + +--Vous ne lisez donc pas les journaux? + +--Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris? + +--Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête dans la forêt, un bal +suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a été +la reine. Tous les journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de +l'avis unanime, a été tout à fait réussie. + +Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel, +c'est-à-dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant +jamais eu l'intention d'épouser mademoiselle de Barizel, il ne s'était +pas donné la peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et sur +sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beauté, et cette +beauté se manifestait à tous éclatante, indiscutable. + +Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel +ne lui disait rien; c'était la première fois qu'il l'entendait et +il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en +inquiétait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait être qu'une +fille de race. + +Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer +devant elles: + +--Voulez-vous que je vous présente? demanda Savine. + +--Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel qu'il faudrait demander si +elle veut bien que je lui sois présenté? + +--Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement. + +Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on pouvait lui en faire +une, il entraîna doucement son ami, comme il disait: ce n'était pas le +duc de Naurouse qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela +devait suffire. + +Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette présentation et en +insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins +pour la galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer +l'attention. + +Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle +appuyait ses pieds à Savine et, sur un signe de sa mère, Corysandre +avait offert la sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à-vis «de +la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son esprit, libre de la +regarder, libre de lui parler, libre de l'écouter. + +A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut celle du regard; +ce fut à peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient +les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son +attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui ou du dédain. +Tout au contraire, c'était avec un sourire que Roger trouvait le plus +ravissant qu'il eût jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et +de Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire, bien qu'il +ne traduisît qu'une seule impression, il était si joli, si gracieux en +plissant les paupières, en creusant des fossettes dans les joues, en +entr'ouvrant les lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son +charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait et même s'il +exprimait quelque chose. + +Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières il passa aux +fossettes, puis aux lèvres, puis aux dents, puis au menton, descendant +ainsi aux épaules, au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter +aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de +Corysandre rencontrait le sien; encore témoignait-elle si peu d'embarras +à se surprendre ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel +que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et par respect, +qu'il détournait ses yeux un moment. + +Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans qu'il eût conscience +aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout à coup, il fut surpris +et comme éveillé par une main qui se posait sur son épaule,--celle de +Savine. + +--Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons dîner au +bord de la Murg, une partie arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous +venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend. + +Par convenance, Roger se défendit un peu; mais madame de Barizel s'étant +jointe à Savine et Corysandre l'ayant regardé en souriant, il accepta. + +Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui devait servir à +cette promenade, mais bien une calèche aux armes de Savine, avec un +cocher et deux valets de pied portant la livrée du prince; la calèche +découverte avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis parmi +les plus beaux de son haras, forçaient l'attention des curieux et +l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer près d'eux sans +les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la +voiture, beauté des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied, +richesse de la livrée, tout cela faisait partie de la mise en scène +dont Savine aimait à s'entourer dans ses représentations, bien plus +par besoin de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il +jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire +sur les curieux pour voir si l'effet produit était en proportion de +la dépense,--ce qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une +préoccupation constante. + +Son bonheur fut complet, car à ce moment même Otchakoff vint à passer +traînant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards +des curieux s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine +remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements +tout à faits significatifs, qui le comblèrent de joie. + +Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tête, +les épaules en bombant la poitrine, et autour de la calèche il marchait +de côté tout gonflé comme un paon qui se pavane. + +En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine, +eût très probablement deviné ce qui causait cette joie débordante; mais, +ne pensant qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina +que ce qui transportait ainsi Savine était le plaisir de faire une +promenade avec elle et cela l'attrista. + +La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des allées de Lichtenthal, +et madame de Barizel qui lui faisait vis-à-vis, l'interrogeait sur ses +voyages. + +--Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des États-Unis? Que +pensait-il du Mississipi? + +Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans, le +Mississipi, la Louisiane, la Floride, les États-Unis (du Sud bien +entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les bêtes, les gens. + +Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était à madame de Barizel +qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que +c'était sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attachés. + +Quant à elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la +bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fût question de +son pays natal. Quand Roger la prenait à témoin, elle se contentait +d'incliner la tête en accentuant son sourire. + +Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées d'une colline +par une route en zig zag qui de chaque côté était bordée de grands +arbres, tantôt des hêtres monstrueux qui couvraient les mousses +veloutées de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds +entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers le ciel, +éteignant la lumière sous leurs branches superposées et leurs aiguilles +noires. Les lacets du chemin faisaient que tantôt Corysandre était +exposée en plein au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait +tout à coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement que ces +jeux de la lumière sur ce visage souriant et c'était une question qu'il +se posait sans la décider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la +pleine lumière ou les caprices de l'ombre. + +Il vint un moment où il garda le silence et où dans l'air épais et +chaud de la forêt on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le +craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de +la route. + +--Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine qui ne manquait +jamais de placer une observation désagréable, vous êtes devenu bien +morne, mon cher Naurouse. + +--C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme +les cathédrales, ils me portent au recueillement et au silence; +instinctivement je parle bas si j'ai à parler. + +--Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant? + +--Il y a des jours ou plutôt des circonstances. + +S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile, +silencieux, à demi tourné vers Corysandre qui l'avait regardé. + +On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été des ducs de Bade +libéralement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne +connaissait pas encore l'intérieur du château, elle voulut le parcourir; +mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva que ces pièces +sombres, à l'ameublement gothique et aux fenêtres fermées de vitraux de +couleurs, étaient trop fraîches pour Corysandre. + +--J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc +m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui +n'aimes guère ces antiquailles. + +--Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger. + +Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec +Savine et ils gagnèrent une terrasse d'où la vue s'étend librement sur +la vallée de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours +souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre intérêt au +paysage qui s'étalait à ses pieds et que fermaient bientôt de hautes +collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se +découpaient nettement sur le ciel. + +Après quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna +vers elle: + +--Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensée +se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent! +La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable. + +--Oui, cela est beau, très beau. + +--Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu plusieurs fois, mais +que je ne connaissais pas encore, un souvenir ému. + +Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa +pas les siens, mais elle ne répondit rien, se laissant regarder sans +confusion. + +A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on +remonta en voiture pour descendre au village où l'on devait dîner, ce +qui faisait une assez longue course. + +Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque la calèche arriva +devant la porte du restaurant, on se précipita au-devant de Son +Excellence que l'on conduisit cérémonieusement à la table qui avait +été dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les eaux +tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon. + +--Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux +précautions de madame de Barizel dans les salles du château d'Eberstein. + +Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre: + +--Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la +fraîcheur du plein air. + +Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa à sa fille de +faire une promenade en bateau. + +--Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence. + +Une petite barque était amarrée à quelques pas de là. Corysandre +nonchalamment, se dirigea de son côté; mais Roger la suivit et, s'étant +embarqué avec elle, ce fut lui qui prit les avirons. + +Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table où +madame de Barizel et Savine étaient restés assis puis, ayant relevé les +avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant. + +Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là sans faire un +mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourné vers Roger et +éclairé en plein par la pâle lumière de la lune, qui se levait. + +--Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que celle-là? dit-il. + +--Non, dit-elle, jamais. + +--Voulez-vous que nous retournions? + +--Allons encore. + +Et la barque continua de suivre le courant; mais bientôt ils touchèrent +le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'était +lui qui était éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont +les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait comme lui-même +quelques instants auparavant l'avait regardée. + + + +IX + +On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées de Lichtenthal, +madame de Barizel invita très gracieusement le duc de Naurouse à +les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la +délicieuse journée qui finissait. + +Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien d'une façon +directe et avec une certaine initiative. + +--Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger. + +--Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru. + +Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut sa mère qui, voyant +qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments à +Savine sans que celui-ci s'adoucît. + +Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées chez elles, Savine +et Roger ne se séparèrent point, car c'était sans retard que celui-ci +voulait procéder à son interrogatoire. + +--Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le désir d'une +réponse affirmative. + +--Je voudrais voir un peu où en est la rouge. + +Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de +la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'à accompagner Savine à la +Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait +de belle humeur. + +Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le +vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et après un +court moment d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant +qu'il ne jouerait pas ce soir-là. + +Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de lui attendant qu'il +voulût bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder était assez délicat, +et avec un homme du caractère de Savine assez difficile pour avoir +besoin du calme du tête-à-tête dans la solitude. + +Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le jardin, à peu +près désert, Roger commença: + +--J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne journée que vous m'avez +fait passer. + +--Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant. + +--Cette jeune fille est adorable. + +--Oui. + +Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas de Corysandre que +Savine voulait qu'on lui parlât, c'était de lui-même, de lui seul; il le +marqua bien: + +--Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mené cette +longue course dans des montées et des descentes et un chemin dur? Quand +il y aura des courses sérieuses en France, je me charge de battre tous +vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai à la mode ne sera +pas remplacé par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval. + +--Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et madame de Barizel, vous +la connaissez beaucoup? + +--Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été mis en relation avec +elle par Dayelle. + +Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur: + +--Notez que la voiture était lourde; vous me direz qu'on en trouverait +difficilement une mieux comprise et où chaque détail soit aussi soigné, +aussi parfait; c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous +étions sept personnes. + +--Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit vivement Roger, se +cramponnant à cette idée pour revenir à son sujet. + +--Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme. + +--Vous pouvez dire la plus belle des femmes. + +--Comme vous en parlez! + +--Cela vous blesse? + +--Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'étonne, +voilà tout. De la poésie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas +si démonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la +jeunesse, mais ils la déforment aussi. + +--Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour +mademoiselle de Barizel ne soit pas justifié? + +Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette question qui allait lui +apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait. + +--Parfaitement justifié, au contraire; je partage tout à fait votre +sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille. + +--Ah! + +--Comme vous dites cela. + +--Je ne dis rien. + +--Il me semblait que mon admiration vous surprenait. + +--Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce qui me surprendrait, +ce serait que la voyant souvent... + +--Je la vois tous les jours. + +--... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beauté. + +--Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent +d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la première femme que je +rencontre dont la beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le +monde la trouve belle, et elle est également belle tous les jours. + +Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait, car dans leur +franchise apparente elles restaient très vagues; que Savine jugeât +Corysandre comme tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il +essaya de rendre ses questions plus précises sans qu'elles fussent +cependant brutales. + +--Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un nom, de la fortune, elle +ne soit pas encore mariée? + +--Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle. + +--Et elle attend encore? + +--Vous voyez. + +--Et l'on ne parle pas de son mariage? + +--Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours. + +--Avec qui? + +Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette question. + +--Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas +attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce +qu'ils disent, pour parler. + +--Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces propos? + +Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas autrement. + + + +X + +Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les allées de Lichtenthal +était précédé d'un petit jardin: c'était dans ce jardin que Savine et +Roger avaient fait leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre, +avant que celles-ci fussent dans la maison. + +Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte d'entrée, personne ne +répondit; aucun bruit à l'intérieur; aucune lumière. + +--Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fâché, et Bob +aussi. + +Sans répondre madame de Barizel abandonna la porte d'entrée et, faisant +le tour du chalet, elle alla à une petite porte de derrière qui servait +aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte était fermée +aussi. Aux coups frappés personne ne répondit. + +--Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre. + +Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant à un massif +de fleurs bordé d'un cordon de lierre, elle se mit à tâter dans les +feuilles de lierre qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne +furent pas longues, bientôt sa main rencontra une clef cachée là. + +--Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties +ensemble; la première rentrée devait trouver la clef et ouvrir pour les +autres. + +Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent, +il y avait du mécontentement et aussi du mépris; il semblait que ces +paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé, +qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent ainsi. + +Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles étaient +entrées dans la cuisine où brûlait une lampe, la mèche charbonnée. La +table, noire de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six +couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de +bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu. + +--Chacun de nos trois domestiques avait son invité, dit Corysandre +regardant la table; on a fait honneur à ton vin. + +Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'était à +un melon et à un pâté dont il ne restait plus que des débris, à des +écrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un +gigot réduit au manche, à un immense fromage à la crème, à une corbeille +de fraises, à une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des +queues et des noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur la +table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles étaient aux +trois quarts vides. + +De tout cet amas se dégageait une odeur chaude qui, mêlée à celle de la +graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eût +sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine +aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre que celle-là. + +Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la +lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traîne de sa robe, tandis +que Corysandre retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser +un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule; mais là il n'y +avait point de bougies sur la table où elles auraient dû se trouver, et +il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux. + +Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine; mais nulle part aussi on +n'aurait trouvé un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre +ces deux pièces d'une même maison que chez madame de Barizel. Autant +la cuisine était ignoble, autant le salon était coquettement arrangé, +disposé pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer +de la cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des +fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches, enlevées de la serre ou coupées +le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce +fermée, s'étaient concentrés. + +Le flambeau à la main, elles montèrent au premier étage où se trouvaient +leurs chambres, celle de Corysandre tout à l'extrémité et séparée de +celle de sa mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un cabinet +de toilette. + +Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient un désordre qui +égalait celui de la cuisine. Les lits n'étaient pas faits, les cuvettes +n'étaient pas vidées; sur les chaises et les fauteuils traînaient çà +et là, entassés dans une étrange confusion, des robes, des jupons, des +vêtements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et +des malles ouvertes montraient le linge déplié pêle-mêle comme s'il +avait été mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un +choix. + +Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile observateur pour +comprendre que tout cela n'était point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il +était tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en +s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires pour y trouver +du linge en bon état et qui avaient tout bouleversé, parce que les +premières pièces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une +de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée parce que la roue +du jupon était déchirée; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient +pas de cordons; les boutons de ces cols étaient arrachés. + +Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre; mais Corysandre +haussa les épaules avec un mouvement d'ennui et de dégoût. + +--Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle. + +Madame de Barizel ne répondit rien et parut même ne pas entendre. + +--Cela est insupportable, continua Corysandre, qui, à peu près muette +tant qu'avait duré la promenade, avait retrouvé la parole en entrant +chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit? + +--Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois. + +--Si c'était la première; au reste, elles ont bien raison de ne pas se +gêner, tu leur passes tout. + +--Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler. + +--Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit? + +--Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise. + +--Justement c'est le mot; c'est précisément la vie bourgeoise que je +voudrais, un peu d'ordre, de régularité, de propreté, car je suis lasse +et écoeurée à la fin de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir +des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une +existence comme tout le monde? + +Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa robe et les avait +posés où elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les +épaules découvertes, elle avait commencé à arranger les draps de +son lit; mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait +manifestement pour la première fois. + +--Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel +en haussant les épaules sans se déranger pour venir en aide à sa fille; +dépêche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais +me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre. + +La mère n'avait pas les mêmes exigences que la fille: elle ne s'inquiéta +pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se +déshabilla, laissant tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se +baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le +moment, elle était fatiguée et voulait se mettre au lit. + +Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans +savoir qui elles étaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la +mère et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de +Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se débarrasser de toute +toilette, ils se seraient confirmés dans leur incrédulité: si cette +femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle +était parfaitement conservée: pas un crépon, pas la plus petite natte, +pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs, +fermes, se terminant par un poignet aussi délicat que celui d'un enfant; +avec cela une apparence de santé à défier la maladie, une solidité à +résister à tous les excès. Les propos dont Houssu s'était fait l'écho +auraient été explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle +pouvait très bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse +d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idée de se faire +épouser par Dayelle, elle pouvait être aimée. Il est vrai que si l'un de +ces amants avait pénétré à cette heure dans cette chambre, il aurait pu +éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce qu'il aurait remarqué, +et emporter une fâcheuse impression des habitudes de sa maîtresse; mais +madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à l'exception +du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou dégoûter. +C'était dans les appartements du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses +amis; et là, dans un milieu où tout était combiné pour parler aux yeux +et les charmer, entourée de fleurs fraîches, en grande toilette, rien +en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son +existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger, +ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient +les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure, +les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les épingles qui +rafistolaient un jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise, +les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel +d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,--et ils étaient séduisants. + +Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit +commodément: + +--Maintenant, dit-elle, causons. + +--Qu'ai-je fait encore? + +--Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te reproche, et ce +n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton intérêt. + +--Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon intérêt! Le tien aussi, +il me semble. + +--Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non? + +--Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à-dire le tien par le mien. +Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas, +c'est justement parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en ai +pour regarder. + +--Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit. + +--Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié aux oreilles assez +souvent pour qu'il soit inutile de le répéter. Il est possible que je +sois bête et quand je me compare à toi, je suis disposée à le croire: je +sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni +ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait +que tu es partout à ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de +tout comme toi, même des choses et des gens que je ne connais pas. Si au +lieu de me laisser dans l'ignorance, à ne rien faire, sans me donner des +maîtres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi +bête que tu crois. + +--Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien +appris? est-ce que j'ai jamais eu des maîtres?... + +--Oh! toi!... + +Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au +moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance +sincère d'une supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la +tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour sa mère, que la +façon dont elles se parlaient; même lorsque madame de Barizel semblait +en public témoigner de la sollicitude et de l'affection à Corysandre, +le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en +tiennent aux apparences; quant à Corysandre, qui ne se donnait pas +la peine de feindre, son ton était celui de l'indifférence et de la +sécheresse. + +--Cela te blesse que ta mère se remarie? + +--Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais si cela +devait... + +--Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout? + +--Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a des choses qui +deviennent plus pénibles quand on les dit que quand on les tait; les +taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit. + +Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au +moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les épaules +avec un sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne la +blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment +n'était pas qu'il y a des choses qui deviennent plus pénibles quand on +les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle +eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par curiosité, pour +savoir; mais en réalité elle ne trouvait pas que cela valût la peine de +les arracher. Elle avait mieux à faire pour le moment, et c'était chez +elle une règle de conduite d'aller toujours au plus pressé. + +--Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'était +une raison pour être aujourd'hui autre que tu n'as été. Combien de fois +t'ai-je recommandé d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour +faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche. + +--Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant, +s'admirant complaisamment dans la glace. + +--Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, être +séduisante, étourdissante; dire tout ce qui te passait par la tête. Dans +une bouche comme la tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents +comme les tiennes, les sottises même sont charmantes. + +--Je n'avais rien à dire. + +--Même quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'était pas +difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant. + +--Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est très bien, le duc +de Naurouse; il a tout à fait grand air, la mine fière, l'oeil doux; il +me plaît. + +--Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'écria madame +de Barizel, s'animant pour la première fois et montrant presque de la +colère; il te plaît, un homme que tu ne connais pas! + +--Il est duc. + +--Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune? + +--Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit le connaître, M. Dayelle +doit savoir quelle est sa fortune. + +--Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul +qui, présentement, doit te plaire. + +--Il ne me plaît point. + +--Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête que tu es libre de +n'épouser que l'homme qui te plaira? + +--Je le voudrais. + +--Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus +tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il +pas un mari désirable pour toi?... + +--Pour nous. + +--Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le veux, je mettrais tout +en oeuvre pour qu'il réussît. + +--Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à présent: il +paraît prendre plaisir à être avec nous, à se montrer avec nous partout +où l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois +ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa +femme; à vrai dire, je ne crois même pas qu'il en ait l'idée. + +--S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta faute; ce n'est pas +en étant ce que tu es avec lui que tu peux échauffer sa froideur. Je +t'avais dit qu'il était l'orgueil même et que c'était par là qu'il +fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les plus +exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu jamais fait? + +--Cela m'ennuie. + +--Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter pour devenir +princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y +a pas de peine à prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à +avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te montrer dans la +gloire de ta beauté; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais +jamais à un grand mariage si je n'étais pas près de toi. Tu peux le +préparer par ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire +réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as +pas et ce que j'ai, moi. + +--Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as n'ont encore décidé +Savine. + +--Il se décidera ou plutôt on le décidera. + +--Qui donc? + +--Le duc de Naurouse qui te fera princesse. + +--J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse. + +--Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu peur +que tu n'aies froid dans le château d'Eberstein, qui n'est pas glacial? + +--Je te le demande. + +--Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te faire faire une +promenade en bateau? + +--Pour rester seule avec le prince. + +Madame de Barizel se mit à rire: + +--J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager un tête-à-tête avec +le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour +continuer ce tête-à-tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux. +C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer malgré lui. Et +c'est à cela que le duc de Naurouse nous servira. + +--Pauvre duc de Naurouse! + +--Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux, au contraire; +sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service. +Mais ce qui serait tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en +situation de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine et d'être, +comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir +et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain +par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien +que Coralie ne rentrera pas. Rêve du duc de Naurouse, si tu veux, de son +grand air, de sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton +lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse! + +--Bonne nuit, financière! + + + +XI + +Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour +habitude de venir le lendemain matin déjeuner d'une tasse de thé avec +elle pour parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée qui +commençait: c'était l'heure des confidences, des renseignements, des +conseils, des projets, où tout se disait librement, comme il +convient entre associés qui n'ont qu'un même but et qui travaillent +consciencieusement à l'atteindre en unissant leurs efforts. + +Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui était interdit pour +tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui +avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à +dormir la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle était +là mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination, +toujours en travail, et échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas +à se gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en avait vu +d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes sortes. + +Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller, et, comme elle +n'avait point été dérangée, elle était de belle humeur. + +--Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et +en la tendant, à Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau. + +--Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a +accompagnées dans votre promenade à Eberstein. + +--Qu'est ce duc de Naurouse? + +--Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs années +et qui a retenti partout: sur le turf, dans le _high-life_, devant les +tribunaux, et même devant la cour d'assises. + +--Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé en cour d'assises? + +--Oui, et pour avoir tué un homme. + +--Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous, dans la même voiture, +il a été vu dans notre compagnie. + +--Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et conformément aux règles +de l'honneur. Vous comptez donc sur lui? + +--Beaucoup. + +--Alors le prince Savine est lâché? + +--Au contraire. + +--Je n'y suis plus. + +--Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez +du duc de Naurouse, tout ce que vous savez. + +--Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide, +belle fortune. Cependant cette fortune a dû être écornée par des folies +de jeunesse; ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que lui +ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutté avec acharnement +pendant plusieurs années. A la fin il en a triomphé et il est +aujourd'hui maître de ce qui lui reste de sa fortune. + +--Qu'est ce reste? + +--Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être. Bien entendu je +ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir. + +--Je demanderai à Dayelle. + +--Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec un certain +mécontentement. + +Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression désagréable, et +tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse. + +--Quelle a été sa vie? + +--Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les +derniers temps de son séjour en France, il était l'amant de la duchesse +d'Arvernes, et l'amant déclaré au vu et au su de tout le Paris; leurs +amours ont fait scandale; il s'est à moitié tué pour la duchesse... + +--Un passionné alors, c'est à merveille cela! + +A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse qui entra +portant un plateau sur lequel était servi un déjeuner au thé pour deux +personnes. + +Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau; mais les négresses, +au moins certaines négresses, affinées, ont l'adresse et la souplesses +des chattes pour se faufiler à travers les obstacles sans rien casser. +Celle-là manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une place pour +son plateau sans le lâcher. + +--Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame de Barizel +d'un ton indulgent, nous étions exposées à coucher dehors. + +La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse, au moins par la +souplesse de ses mouvements et la mobilité de sa physionomie, se mit à +sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes avec +les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui +veut adoucir son maître. + +--Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec Dinah, elle rentrer; +Dinah pas faute à elle non plus; grand machin de montre cassé, criiii, +criiii;--et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;--elle +pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fâchée; moi, +grand chagrin. + +Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à pleurer. + +--Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant. + +Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant. + +Madame de Barizel la rappela: + +--Et nos chambres? + +--Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand chagrin. + +De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement elle tira la porte et +la ferma. + +Tout en se disculpant de cette façon originale, elle avait placé un +petit guéridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une +de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux +malades. + +Leplaquet s'occupa à faire le thé. + +--Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse! + +--Son effet ordinaire, c'est-à-dire extraordinaire: le duc est resté +en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai ménagé quelques +instants de tête-à-tête, où ils auraient pu se dire toutes sortes de +choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre de parler. + +--Comment, Corysandre? + +--Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué ou plutôt elle m'a +déclaré, car elle n'est pas fille à avouer, que le duc de Naurouse lui +plaît: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle. + +--Mais c'est dangereux, cela. + +--Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit Corysandre, et élevée par +son père elle l'est très peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi +de rassurant, qu'on peut la laisser _flirter_ sans danger. Elle se +laissera faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui dire de +tendre ou de passionné; elle serrera toutes les mains qui chercheront +les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui à droite et +à gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le +tête-à-tête elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un baiser sur +son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas +aller plus loin; elle connaît la valeur de la dot qu'elle doit apporter +en mariage et elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle +qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté graine ce sera autre +chose, mais alors je n'aurai plus à en prendre souci. + +--Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un prétendant? + +--Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine qu'en étant amoureux +de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est à la glace, +incapable de passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et lui +seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimité +avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon +par la fortune, du moins par le rang, car un duc français de noblesse +ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour où il +verra que ce duc français est amoureux pour de bon et parle, il parlera +lui-même. + +--Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites. + +--Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa visite, je l'attends +aujourd'hui; je l'inviterai à dîner pour après-demain avec Savine, +Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera très aimable pour le duc +de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura +qu'à obéir à son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait +naturellement. De son côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour +Corysandre; cela, je l'espère, fondra la glace de Savine. Vous, de votre +côté, c'est-à-dire vous, mon cher Leplaquet, aidé de Dayelle, vous +agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande +pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de Dayelle, je +l'obtiendrai après-demain. + +--Voilà ce que je n'aime pas. + +--Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros niais: tu sais bien +pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre. + + + +XII + +Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant que le duc de +Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour même. + +Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout naturel qu'il vînt +prendre des nouvelles de leur santé? N'étaient-elles pas fatiguées? Et +puis il craignait que Corysandre n'eût eu froid sur la rivière. + +Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas fatiguée; Corysandre +n'avait pas gagné froid, elle avait été enchantée de cette promenade. + +Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la faisant durer plus +qu'il ne convenait peut-être, Corysandre ne parut pas, car madame de +Barizel avait décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de +Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une +si forte impression, et elle avait exigé que sa fille restât dans +sa chambre. Corysandre avait commencé par se révolter devant cette +exigence, puis elle avait fini par céder aux raisons de sa mère. + +--Veux-tu qu'il pense à toi? + +--Oui. + +--Veux-tu qu'il rêve de toi? + +--Oui. + +--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses; +on est stupide quand on écoute son coeur, on ne fait que des sottises. + +Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant à la fenêtre, +derrière un rideau, de façon à voir le duc de Naurouse quand il +arriverait et repartirait. + +Après une longue attente, Roger, perdant toute espérance de voir +Corysandre ce jour-là, s'était levé pour se retirer; alors madame +de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son +invitation à dîner pour le surlendemain. + +--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous +connaissez sans doute? Et puis un bon ami à nous; un ami d'Amérique, +maintenant fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent, M. +Leplaquet. + +Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent au nom et à la qualité +des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dînerait, ce serait avec +Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces +convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de madame de Barizel; +le journaliste et lui de chaque côté de Corysandre: ce serait charmant. + +C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir à sa table le prince +Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'était pas tout: pour que cette +réunion portât les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux +autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle qu'elle +leur destinait; elle n'était pas femme à s'en rapporter aux hasards de +l'inspiration, et à l'avance elle entendait régler chaque chose, chaque +détail, chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à ce que +tout marchât régulièrement, sûrement, pour arriver à un succès certain. + +Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un associé, un complice +sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutôt à modérer son +zèle qu'à l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et âme au +mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de rêves, que de +projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de +bohème, plus de travail, plus de copie, une position, des relations. + +Mais pour Dayelle il n'en était pas de même: Dayelle était un bourgeois, +un homme à principes, que sa situation financière et politique rendait +circonspect et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui ne devait +pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre. +Qu'attendre de bon d'un homme qui, à chaque instant, s'écriait avec la +meilleure foi du monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!» S'il +était heureux d'avoir une maîtresse dont il se croyait aimé, une femme +jeune encore, lui qui était un vieillard; une grande dame, lui qui était +un parvenu, c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait pas +trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir +à Bade deux fois par mois était quelque chose d'extraordinaire, un +témoignage de passion qu'un homme follement épris pouvait seul donner. +Cela n'était ni de son âge, ni de sa position. Il perdait de l'argent, +il compromettait ses intérêts pendant ces absences qui duraient trois +jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui +appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à Paris, il lui +fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilité, +son application ordinaires pour le travail, sa lucidité, sa sûreté de +coup d'oeil. Pendant cinquante années sa vie avait été consacrée, avait +été vouée au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs +autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs +sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le +mari le meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier tout cela. +A chaque instant, à chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait +été la vie de cet homme, qui tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin, +avait fait un commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait au +moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser à ses anciennes +habitudes, à son caractère, à ses craintes, à ses réflexions, aux +reproches qu'il s'adressait lui-même sur sa propre folie. + +Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé encore moins un complice, +à qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans +doute il désirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec +le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à faire beaucoup, même +à verser une dot qu'il était censé avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût +jamais reçu un sou, si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables +qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert, +jaune sur lequel elles étaient imprimées mais en tout cas il ne ferait +que ce qui lui paraîtrait délicat, droit, correct, en accord avec ses +idées étroites d'honnêteté bourgeoise. + +Lui demander franchement de prendre un chemin détourné, semé de pièges +et de chausse-trapes était aussi inutile que dangereux; non seulement il +refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait, +il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela l'amènerait à des +réflexions, à des appréciations, à des inquiétudes qu'il fallait +soigneusement éviter, sous peine de perdre en une minute ce +qu'elle avait si laborieusement préparé depuis son arrivée en +France,--c'est-à-dire son mariage avec Dayelle. + +Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait un grand intérêt +pour elle, mais se marier elle-même et se faire épouser par Dayelle en +avait un bien plus grand encore. + +Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures, +les jours se précipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est +arrivé au bout de sa course et tombe de haut; encore une année, encore +deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle serait une vieille +femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Où trouver +un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-là? +avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage +dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait +jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnât: l'un resterait +ce qu'il était, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un +bohême. + +C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade, par le train parti +de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eût horreur de se lever +matin, ce jour-là elle montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos, +qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage. + +Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement, elle n'avait +jamais eu de ces attentions, mais alors les démonstrations et les +preuves étaient inutiles, tandis que maintenant elles étaient +indispensables. Dayelle était défiant; de plus, il avait des moments +lucides où, se voyant ce qu'il était réellement, un vieillard, il se +demandait s'il pouvait être vraiment aimé, si ce n'était point une +illusion de le croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour +combattre ces défiances était de lui donner de telles preuves de cet +amour, qu'elles fissent taire les soupçons du doute aussi bien que les +objections de la raison. Comment ne pas croire à la tendresse d'une +femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui quitte son +lit à huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en +chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire +une surprise! + +Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agréable, quand +pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on détachait son wagon du +train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il +vit la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaître, +souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux. + +--Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider à +monter, vous ici! + + + +XIII + +La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de +Naurouse ne fut pas prononcé. Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui +qu'elle était si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était +venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper. + +Mais, après les premiers moments d'épanchement, il était tout naturel de +parler de ce qui s'était passé depuis la dernière visite de Dayelle à +Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la force +des choses. + +--A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une grande nouvelle que +j'allais oublier, tant je suis troublée. Il faut me pardonner, quand je +vous vois, je perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez le +duc de Naurouse? + +--Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la campagne, au château +de Vauxperreux; présentement, il est en train de faire un voyage autour +du monde. + +--Présentement, il est à Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu +de penser qu'il est amoureux de Corysandre. + +Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas +à cette joie, loin de là. + +--Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement, il ne faudrait +pas s'en réjouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de +Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais à votre fille. + +--Qu'a-t-on à lui reprocher? + +Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tête en +arrière, les yeux à dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la +poche de son gilet, le bras gauche étendu noblement: + +--Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte à votre +fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle +est charmante; c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le duc +de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la +rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu'à ces derniers temps habité +l'Amérique pour que le tapage de cette existence ne soit point arrivé +jusqu'à vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a +gaspillé follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hâte de +s'en débarrasser, c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses +amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris qui, vous le savez, ne +s'étonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien +que jeune, beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable; soyez +sûre que s'il se présentait dans une famille honnête il serait éconduit +et que pas une mère, qui le connaîtrait, ne consentirait à lui donner +sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je +renoncerais à le marier. + +Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une gravité et une +lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrassée, car +ce qu'elle avait à répondre à cette condamnation ne pouvait pas être +dit, sous peine de se faire condamner elle-même. Après quelques secondes +de réflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait être utilisé. + +--J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans +l'étonnement; mais je n'ai rien à répondre aux raisons que vous +avez exposées avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de +conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en +toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond même de votre nature. + +Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas encore blasé +sur ces éloges dont elle l'accablait, et c'était pour lui un plaisir +toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles lèvres et de se voir +admirer par ces beaux yeux. + +Elle continua: + +--Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous +venez de si bien m'expliquer, ce serait à Corysandre d'abord, et puis +ensuite à une autre personne. + +--Cela est assez difficile avec Corysandre. + +--Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre +une jeune fille. Maintenant la seconde personne à laquelle je voudrais +vous voir répéter ce que vous m'avez expliqué, c'est-à-dire que le duc +de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris, +c'est... le duc de Naurouse lui-même. + +Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion, elle poursuivit en +insistant: + +--Pour tout autre ce serait là une commission délicate; mais pour vous, +avec votre tact, avec l'autorité que vous donnent votre caractère et +votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera +de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en +parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié que vous nous portez, il +me semble que vous pouvez très bien lui répondre par ce que vous m'avez +dit. + +--Mais c'est impossible, s'écria Dayelle. + +Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec une douceur +caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son +regard, prirent une énergie qui rendait la contradiction difficile: + +--Jusque-là, dit-elle, je ne vous ai parlé que de Corysandre; mais +je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous. +Voulez-vous que je sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au +plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut +pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la vérité peut se +découvrir d'un moment à l'autre, et que, du jour où elle sera connue, +du jour où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté jusqu'à +présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre sera gravement +compromis, empêché peut-être pour jamais, par le scandale de la conduite +de sa mère. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier si vous +m'aimez comme je vous aime. + +--En quoi la mission que vous voulez que je remplisse auprès du duc de +Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre? + +Elle se mit à sourire. + +--Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour les choses de +sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le +duc de Naurouse ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et +que le prince se décidera quand il saura qu'il a un rival. + +--Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer... + +--Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent, mais non par nous, +de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je +l'espère, amènera le prince Savine à réaliser enfin une résolution +arrêtée dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère, je ne +sais pourquoi. + + + +XIV + +Comme c'était le soir même, après le dîner, que Dayelle devait adresser +son étrange discours au duc de Naurouse, il voulut se préparer pendant +la journée en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à +madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son éloquence, +Corysandre ne lui facilita point sa tâche, et, malgré le tact que madame +de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois, +embarrassé pour continuer. + +Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlât du +duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'était pas du tout +l'éloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa +mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés de sa mère, +elle avait répondu d'une façon peu révérencieuse aux observations qui la +contrariaient: + +--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse? + +--Des dettes considérables. + +--Et il les a payées? + +--Mais sans doute. + +--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme +désordonné, au contraire. + +Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait traité avec toutes +sortes de ménagements, elle avait répondu sur le même ton. + +--Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse? + +Dayelle avait incliné la tête. + +--Et il les a aimées? + +Dayelle avait répété le même signe affligé. + +--Il a fait des folies pour elles? + +--Scandaleuses. + +--Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses? Voilà ce que je +voudrais bien savoir. + +--C'est là une question qui n'est pas convenable dans ta bouche, +interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait +l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par +quelques mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle. + +--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour où je +pourrai la poser à M. de Naurouse lui-même, ce qui sera bien plus drôle. + +--Corysandre! + +--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez, +pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M. +de Naurouse ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me +fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait aimées follement? cela +prouve qu'il est capable d'amour et même de passion, ce que je trouve +très beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très +vrai, et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère, n'est-ce +pas? + +Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas. + +--Pour être sincère, je dois dire que cela me fait plaisir. + +--Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement. + +--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porté sur M. de +Naurouse en le regardant. + +--Et quel jugement aviez-vous porté? demanda Dayelle. + +--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous répondre +quelque sottise. + +Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait ainsi, ce qui arrivait +assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant +des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude où il +y avait plus de dédain que de soumission, mais cette fois il n'en fut +point ainsi; au lieu de courber la tête, elle la releva. + +--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de répondre à une +question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me +faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable d'amour, +c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et que je suis bien aise de +voir que je ne me suis pas trompée sur lui. + +S'adressant à sa mère directement: + +--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout +naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent +qu'augmenter la sympathie que j'éprouve pour lui? + +--Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce n'est, pas de la +sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la répulsion, +de l'éloignement. + +--Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement, +mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas réussi. Je vois que M. de +Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractère à +lui: qu'il est capable d'entraînement et de passion; qu'il a inspiré des +amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a +occupé tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde, et pour tout +cela il me plaît un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait +connaître. A l'âge où les petites filles jouent encore à la poupée on +m'a dit «Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me l'a répété +sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir si celui-ci ou celui-là me +plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit +plaire à l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra de +moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me révolte pas. Mais je trouve +enfin un homme qui me plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à +vous, ma mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime? + +--Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel. + +Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir: + +--Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie! + + + +XV + +A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de sa dignité de +se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent +exacts. + +Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt minutes seulement, +on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les +piaffements des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux valets qui +sautaient à terre pour ouvrir la portière et se tenir respectueux sur le +passage de leur maître. C'était Son Excellence le prince Savine, qui, +pour venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire pour une +distance qu'on franchit à pied en quelques minutes, avait fait atteler, +afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entrée digne de lui. + +Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent au-devant de lui; +mais Corysandre, qui était en conversation avec le duc de Naurouse dans +l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt écoutait le duc +de Naurouse, ne se dérangea pas et elle attendit que Savine vînt à elle, +sans lever les yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante et +attentive à ce que Roger lui disait. + +Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu un moment d'émotion. +En voyant l'indifférence qu'elle témoignait et qui certainement n'était +pas jouée, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle +n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un sentiment tendre +pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade à +Eberstein se trouvèrent confirmées d'une façon frappante. + +Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle à +manger. + +A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adressé que quelques +courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la +conduire; mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle n'avait pas +quitté des yeux. + +--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement. + +Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus +aimable, resta interloqué, tandis que Corysandre impassible et Roger +tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et +Dayelle. + +Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait entré le dernier dans +la salle à manger. Il était suffoqué. Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au +moins fut-il fort étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il +vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre, +tandis que Savine, la figure empourprée et les sourcils contractés, les +suivait avec Leplaquet. Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage +devait se conduire avec le prince, son prétendant, son futur mari, celui +qu'on désirait si vivement lui voir épouser? Et, dans son mouvement +de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son +attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas à cette pression, +et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui +indiquait; car il n'y avait là rien qui pût la surprendre, puisque, +à l'avance, ce qui venait de se passer avait été arrêté entre elles. +C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre de prendre le bras +du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que +Savine en fût piqué. + +--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide; profitons de +la présence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons! + +Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions: Dayelle et Savine +se trouvèrent placés à droite et à gauche de madame de Barizel; le +journaliste et lui de chaque côté de Corysandre. + +On servit, et, comme le dîner venait du restaurant, il se trouva bon; +comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils +s'occupèrent convenablement de leur besogne; comme le linge était +loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux +appartenaient à la maison et qu'ils avaient été nettoyés et essuyés par +des domestiques étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la +malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire de cette maison; +les fleurs de la salle à manger étaient aussi fraîches que celles du +salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer +par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appétit, ne +pouvaient pas deviner ce qu'était cette cuisine. + +D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait +silencieux, aucun d'eux n'était en état de faire attention à ce qui se +passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la +conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait +pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et +d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte +magnétisé en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de +Naurouse enfin, parce qu'il était tout à Corysandre, ne prenant intérêt +qu'à ce qui venait d'elle et s'appliquait à elle. + +Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner l'acheva assez +mélancoliquement: il s'était engagé envers madame de Barizel à présenter +ses observations au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure que le +dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus +désagréable et plus gênant. + +Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se +mêlait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singulière +idée madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille +commission? + +La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine +abrégèrent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans +le jardin, où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer +leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise +humeur s'était accrue, annonça qu'il était obligé de retourner au +trente-et-quarante pour suivre une série qui l'intéressait. + +Ce fut le signal du départ. + +--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque? +demanda Roger à Corysandre, espérant ainsi rester plus longtemps avec +elle; nous suivrons ses émotions sur son visage. + +--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions, dit Savine de plus en +plus maussade. + +--Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun intérêt de vous voir +jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous, +vous avez toujours une galerie si nombreuse. + +--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons +sont intéressantes. + +--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parlé, le joueur +qui m'intéresse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je +ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'à me tuer, +et qui joue cependant; voilà celui qui me touche et que j'admire. + +--Celui-là est un fou, dit Savine. + +--Ou un passionné, dit Roger. + +--J'aime les passionnés, dit Corysandre. + +Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent tous les quatre vers +la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger +venant ensuite. + +Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet montèrent le perron, +Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout +sur Corysandre, parut peu disposé à les suivre. + +--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle. + +--Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et je crois que je partirai +sans avoir risqué un louis. + +--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans +ces dispositions, car il y a quelques années vous étiez un grand joueur, +et le jeu vous a coûté cher. + +--C'est peut-être ce qui m'a guéri. + +Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour placer son discours, il +se hâta d'en profiter: + +--Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux de vous voir revenu +si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une +grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt, car +je ne doute pas que vous ne persévériez dans la bonne voie. La jeunesse +a des entraînements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se +prolongent au delà d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec +votre grande fortune, quelle eût été votre vie, je vous le demande, si +vous aviez persévéré dans la voie que vous suiviez avant votre départ. + +Roger se redressa blessé par cet étrange discours, mais, après un court +moment de réflexion, il n'interrompit pas, voulant voir où il allait +arriver. + +--Comment auriez-vous assuré la perpétuité de ce nom par un mariage +digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mère de +famille eût accepté pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi +le mot, bruyant que vous étiez alors? Il y a des réputations qui font +peur. Tandis que dans quelques années, quand la preuve sera faite, et +bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle +famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fière de votre +alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises +impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se former; et ce sera le +temps, le temps seul qui amènera ce résultat; toutes les paroles, tous +les engagements ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.» +Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer dès maintenant +à vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules, +peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain au moins, +vous donner la vie qui convient à un duc de Naurouse, et que personne ne +vous souhaite plus sincèrement que moi, croyez-le. + +Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait ce qu'il y +avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme +entortillée et leur sens obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but +ce vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel, son ami intime, +les lui adressait-il? + + + +XVI + +Malgré les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses +continuèrent de suivre leur cours sans changement, c'est-à-dire sans que +le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage. + +Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait rien à désirer; +chaque jour c'étaient des parties nouvelles, des promenades à cheval et +en voiture dans la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins +et dans les villes où il y avait quelque chose à voir, des petits +voyages çà et là le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'était tout. + +Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très éloquent en +témoignages d'admiration. + +Il était impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de +Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la +sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment où il +arrivait jusqu'au moment où il partait. + +Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée par toutes sortes de +raisons, madame de Barizel se décida enfin à faire une tentative directe +sur Savine, de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à +montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'où ils +allaient et ce qu'on pouvait en attendre. + +Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa pas +l'exécution, si sérieuse qu'elle fût. + +Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea pour être seule +au moment de son arrivée et aussi pour n'être point dérangée tant que +durerait leur entretien. + +Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer des passions, elle +était cependant dans la classe des mères, de sorte que ceux qui venaient +pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient +que la mère, se laissaient aller bien souvent à un mouvement de +déception. + +--Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après les premiers mots de +politesse. + +--Elle est dans sa chambre, où elle restera, car j'ai à vous entretenir +en particulier de choses graves. + +En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il +avait si souvent redoutée était-elle sonnée? Allait-on lui demander à +quel but tendaient ses assiduités dans cette maison? + +--Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle, +au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis. + +D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même; puisque ce n'était pas +de lui qu'il allait être question, il n'avait pas à prendre souci. Les +autres, ses amis, que lui importait? + +Il s'installa commodément dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on +allait lui imposer, se disant tout bas qu'on était vraiment bien bête de +s'exposer à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos amis. + +--Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commença madame de +Barizel. + +--Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes liés +depuis plusieurs années. C'est lui qui m'a assisté dans mon duel avec +le duc d'Arcala, ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure +générosité, de me faire donner un coup d'épée par un adversaire moins +naïf que moi, au moment même où je cherchais à le ménager. + +C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler au moins en ces +termes, dont il était satisfait. + +--Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M. +le duc de Naurouse? + +--Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami... + +--Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre de M. de Naurouse et +ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que +c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés. + +--Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus +cruellement souffrir que d'entendre l'éloge de ses amis. + +--Distingué. + +--Très distingué, et même peut-être, si cela est possible à dire, un peu +trop distingué, ce qui lui donne quelque chose d'efféminé. + +--Généreux. + +--Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie, car toute qualité +poussée à l'extrême devient un défaut. + +--Noble. + +--De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère, qui était une +Condrieu-Revel, c'est-à-dire tout bonnement une Coudrier si le procès en +ce moment pendant est fondé, il y ait une tache sur son blason. + +--Beau garçon. + +--Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas très solide à cause de +sa santé qui a été rudement éprouvée et qui même inspire des craintes +sérieuses à ses amis. + +--La mine fière. + +--Que trop, car il y a des moments où cette fierté frise l'arrogance. + +--Le caractère chevaleresque. + +--A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce +caractère chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en +seriez stupéfaite. + +--Plein de coeur. + +--Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut même dire que c'est là +son faible, le brave garçon. Combien de fois a-t-il été victime de son +coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre +pour un sceptique et un indifférent; tandis qu'en réalité c'est un naïf +et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard. + +--Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui +rendez pleine justice. + +--Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami. + +--Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas +hésité à m'adresser à vous, parce que je savais en même temps que +ce n'était pas en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre +probité. + +Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant, en pleine figure, +provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les +reçoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est trop»; les +autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: «Vous +pouvez continuer.» Savine se rengorgea. + +Madame de Barizel continua donc. + +--Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons +pu vous apprécier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec +l'expérience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas +grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc... + +Savine se redressa encore. + +--Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a +rien à cacher... + +Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses +épaules. + +--Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement +pénétrer. Ce sont les fourbes qui déroutent l'examen, les méchants; avec +eux on ne sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur. + +--Et on a bien raison. + +--N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je +n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime +que je ressens, comme elle ignore la démarche que j'entreprends en ce +moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la question de savoir si +malgré votre amitié pour M. le duc de Naurouse et les longues relations +qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une +entière sincérité de votre part. + +--J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet égard. + +--Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu, c'est par discrétion, par +réserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je +ne connais pas de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller au +fond des choses et les apprécier à leur juste valeur. D'un mot elle vous +juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je +ne puisse rien dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée +que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui vous empêche +d'entendre tout ce qui ressemble à un compliment. + +--Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse. + +--Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette modestie; +d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu +d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensée de m'adresser à +vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont à la veille de +se produire, au moins je le suppose. + +Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à croire,--on le lui +disait d'ailleurs,--qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien, +ne fut pas maître d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée, +et de retenir une question qui lui vint aux lèvres. + +--Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement. + +Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux. + +--La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse, +dit-elle lentement. + +Il n'était point habituellement démonstratif, le prince Savine; +cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour +produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa échapper une exclamation +en se levant à demi sur son fauteuil. + +--Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle Corysandre? + +Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette émotion, pour +elle pleine de promesses. + +Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait plus qu'à +poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et à achever ce qu'elle avait +si heureusement commencé. + +--Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin. Au moins dans ces +termes. Je ne vous ai pas dit que la demande était faite. Je suppose +qu'elle est sur le point de se faire. + +--Ce n'est pas la même chose. + +--Assurément. Mais, comme cette supposition repose sur des faits +certains, mon devoir de mère est de prendre des précautions. Voici ces +faits: M. de Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle, qui +est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second +père de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui +véritablement n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité +qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire +n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage. + +--Vraiment! + +--Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est +presque pas de soirée que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet à +l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en +Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout sur Corysandre. +Cela a tellement frappé Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me +racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitié, +l'accompagne le soir pendant des heures entières et ne peut pas le +quitter. Cela aussi est caractéristique, n'est-ce pas, car il n'est pas +dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une +telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait +pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis? + +Il répondit d'un signe de main. + +--Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec +ma fille, je n'ai pas à vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez +comme moi tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande serait +faite depuis quelque temps déjà, j'en suis certaine, si M. de Naurouse +n'avait été et n'était retenu par notre réserve: la mienne, qui est +celle d'une mère prudente, et celle de Corysandre... + +--Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan de joie qu'il ne +put pas contenir. + +Madame de Barizel prit une figure effarouchée et jusqu'à un certain +point scandalisée: + +--Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma fille? + +La pureté de Corysandre étant sauvegardée par l'observation qu'elle +avait faite et sa dignité de mère prudente l'étant en même temps, madame +de Barizel put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux endroits +qu'elle savait être les plus sensibles chez lui. + +--On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de Naurouse ne mérite la +sympathie. + +--Oh! certainement. + +--Sous tous les rapports. + +--Certainement. + +--Ainsi il est très beau garçon. + +--Je vous le disais moi-même tout à l'heure. + +--Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il était plein de +coeur, que son caractère était chevaleresque, enfin vous me faisiez +de lui un éloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait +souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son mari. + +--J'ai fait quelques réserves. + +--Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de +justice ou même plutôt à cause de cet esprit de justice, vous proclamez +que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer. + +Savine était au supplice; chaque mot lui était une blessure cruelle: un +autre que lui méritant la sympathie; un autre beau garçon (il s'était +regardé dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque; +un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on pût rencontrer! +Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de lui en ces termes, pour qu'on le +jugeât ainsi? + +--Malgré toutes ces qualités, continua madame de Barizel, vous devez +comprendre que Corysandre n'est pas fille à ouvrir son coeur à un +sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui +paraître... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu +importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est réellement; mais de là à +dire qu'il lui plaît, comme vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne +franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître que de +faire une pareille supposition. + +--Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui, devant la véhémence +de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'était un +cri... un cri de surprise provoqué par ce que vous m'appreniez. + +--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si +simple, si naïve, si innocente, ait éprouvé de la tendresse pour M. de +Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M. +de Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que vous m'avez dit: à +ses qualités, à sa belle figure, à sa mine fière, à ses yeux passionnés, +à son caractère chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les +mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas être seul +à voir, car ils crèvent les yeux de tous. + +Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de façon à ce que tous +les coups portassent sans se confondre. + +--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse +rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune... + +Savine se révolta. + +--La fortune? + +--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a +les idées françaises. + +--Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla Savine. + +Madame de Barizel l'examina; il était rouge à éclater. Elle jugea +qu'elle l'avait suffisamment exaspéré et qu'aller plus loin serait +s'exposer à dépasser la mesure; évidemment il était dans un état de +colère furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on +l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût éprouvé un immense +soulagement. Naurouse n'était plus son ami, c'était un ennemi qu'il +haïssait à mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce +qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites, de ses +qualités, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile; +l'envie de Savine ne pourrait pas en être plus vivement surexcitée +qu'elle ne l'était. Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine, +bien loin de là: c'était tout simplement lui prouver que Corysandre +pouvait être aimée et recherchée par quelqu'un qui n'était pas le +premier venu, par un rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat +était obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées; elle +les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique qu'elle assénait: +il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait, +les narines serrées, les joues ballonnées, les épaules rejetées en +arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et moi! criait toute sa +personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garçon!» +Pour un peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui aussi +avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque. Surtout il eût voulu +faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'était-il pas prince? + +Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage à lui montrer +qu'elles voyaient aussi des mérites en lui, et de grands qui, s'ils ne +supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les égalaient au moins et +peut-être les surpassaient. + +Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par +l'orgueil. + +--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et +quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgré tous les +mérites que je suis disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins +vrai que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas en +quelques jours qu'on peut apprécier un homme et son pays, qu'on n'a pas +vécu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est +pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut +que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus l'accueillir à la légère +que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la +vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde +même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis seule, je n'ai pas +de mari pour me guider et toute la responsabilité de la décision que je +vais avoir à prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce qu'est la +situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre +pays, où les amitiés que M. de Barizel avait su se créer me seraient +d'un si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour me guider! Si, +comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientôt, +demain peut-être, la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un +côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je +vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dédaigner. Mais je +n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je +peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs. D'autre part, +je me dis que ce parti, qui me paraît beau parce que je le juge en +femme, n'est peut-être pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon +tourment, mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse à vous et +vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le +connaissez, est-il digne de Corysandre?» + +--C'est à moi que vous adressez une pareille question! s'écria Savine +stupéfait. + +Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée firent croire à +madame de Barizel qu'il allait ajouter «Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le +mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement +préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là n'avait eu d'autre +but que de l'amener, que de le forcer. + +Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa surprise, se tint +prudemment sur la réserve et resta bouche close. + +Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette +exclamation: + +--Nous vous considérons donc comme notre ami, continua madame de +Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que +j'ai vu, moi, femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un des +plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est +une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un +conseil. Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent, j'ai +eu la pensée de m'adresser à vous pour vous poser cette demande qui tout +à l'heure a provoqué en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort? + +Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent endurcie, elle était +tremblante d'émotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort +de Corysandre, allait décider le sien. + +La gêne de Savine était grande: la situation en effet se présentait +sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir +s'échapper. + +Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour +sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fût pas la femme d'un +autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui, +d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait +résulter des paroles entortillées de la mère, sous lesquelles il +semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille. + +Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il allait prendre, +enfin l'intérêt l'emporta. + +--Certainement Roger mérite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous +avons dit de lui; s'il en était autrement, il ne serait pas mon ami +intime. Toutes les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui +reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas? +cependant il y a un point sur lequel j'ai des réserves à poser... je +trouve que la fortune de Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq +cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans +le monde? + +Il haussa les épaules avec un parfait mépris. + +--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des +réserves à faire: c'est la santé. Il n'est pas solide, ce pauvre diable +de Naurouse; son père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a +succombé à une maladie de poitrine et lui-même est, je le crois bien, +je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit très bien +poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon +dont il s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules; tout +poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et +beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me témoignez +me fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour cela aussi +que je ne peux point passer sous silence la manie fâcheuse que Naurouse +a eue de jeter son argent par les fenêtres pour faire du bruit, du +tapage, pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser. +C'est pour cela aussi que je rappelle le procès en usurpation de nom +intenté à son grand-père, ce qui démolira terriblement la noblesse de +Roger, si ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le +fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que Naurouse ne soit un charmant +garçon; on n'est pas parfait, même quand la faveur publique, qui souvent +est bien bête, vous fait une sorte d'auréole. + +Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Où +voulait-il en venir avec cette démolition en règle qui n'avait épargné +ni la fortune, ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était +terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses +attaques. + +--Aussi, en mon âme et conscience,--il se posa la main sur le coeur +majestueusement,--mon avis est... c'est-à-dire le conseil que je vous +donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous +l'adressera. + +Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis quelques instants déjà, +ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment anéantie. + +--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas +le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible à +la splendide beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à ses +séductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a +longtemps que je vous aurais adressé cette demande en mon nom... si je +ne m'étais juré de mourir garçon. + +Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse et il s'était +lui-même dégagé. + +Heureusement pour lui madame de Barizel s'était depuis longtemps exercée +à ne pas s'abandonner à son premier mouvement, car si elle avait cédé +à l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des choses +qui, après les éloges et les compliments auxquels elle l'avait habitué, +l'eussent étrangement et bien désagréablement surpris. Par un énergique +effort de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et refoula sa +fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du duc de Naurouse! Mais il était +l'ami du duc, et maintenant c'était du côté de celui-ci qu'elle devait +se retourner, en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle devait +échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce +moment de ce misérable Savine un ennemi qui pouvait être redoutable. + + + +XVII + +Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie +couchée ou étendue, ne quittant son canapé ou son fauteuil qu'à la +dernière extrémité et dans des circonstances tout à fait graves. +Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte du +salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve d'estime ou d'amitié +qu'elle pût donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se +mit à marcher à grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle +faisait, poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient. + +--Mourir garçon, répétait-elle machinalement, mourir garçon! + +Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un +peu calmée, elle alla s'allonger sur un divan, et là elle continua de +réfléchir. + +Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et commanda qu'on +priât Corysandre de descendre. + +Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé. + +--J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement. + +--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être question? dit-elle. + +--Oui. + +--Hélas! + +--Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après me remercieras-tu. + +--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je +te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces +combinaisons que tu te donnes tant de peine à chercher et qui +n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliée. + +Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression +mélancolique: + +--Si tu savais comme j'en suis malheureuse. + +--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas +que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu +n'as pas de meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu que +ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prête à tout pour +l'assurer. Écoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord réponds-moi en +toute sincérité, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du +prince Savine? + +--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus +encore si tu avais voulu m'écouter. + +--Le temps n'a pas modifié ton impression première? + +--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'était +apparu avant de le connaître; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux, +égoïste jusqu'à la férocité, misérablement avare, sans coeur, sans +honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui +cherche vainement une qualité, car il n'est même pas beau avec son grand +corps mal dégrossi et ses grâces d'ours blanc. + +C'était la première fois que sa mère la voyait parler avec cette +passion, elle toujours si calme, si indifférente; elle s'était dressée +sur son fauteuil et, le corps penché en avant, la tête haute, elle +semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot, +asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur Savine placé +devant elle. + +--Alors, continua madame de Barizel après quelques instants, tu voudrais +ne pas devenir sa femme? + +Corysandre ne répondit pas. + +--Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant. + +--A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu m'as dit que j'étais +folle; que ce mariage était nécessaire; qu'il fallait qu'il se fît; +qu'il était le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'était +faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de +sortir de la situation où nous nous trouvons; enfin, par la prière, par +le commandement, par la persuasion, de toutes les manières, tu me l'as +imposé. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa +femme? + +--Pour connaître ton sentiment. + +--Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le mari, l'un me déplaît +autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais. + +--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout à l'heure: +Maintenant, autre question à laquelle tu dois répondre avec la même +franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont +pas changé? + +--Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît; tous les défauts +de l'un sont des qualités opposées chez l'autre. + +--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu +l'accepterais? + +Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes qu'elle regarda sa +mère; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri. + +--Il m'a demandée? + +Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et +cet élan irrésistible fut de courte durée. + +--Pas encore, dit madame de Barizel. + +--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se +renversant dans son fauteuil. + +--C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te +dire que le duc de Naurouse t'avait demandée, mais simplement, et +cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis +disposée à te donner à lui. + +Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à sa mère, elle la prit +dans ses bras et l'embrassa. + +C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus une enfant qu'elle +avait un de ces élans d'effusion. + +Après le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir +sur le canapé, près d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes: + +--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée trop souvent. Je n'ai +jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours été +d'accord, c'est qu'avec ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde +et la vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était assurer ton +bonheur que te faire épouser le prince Savine, dont le nom, la fortune +et la situation m'avaient éblouie; et si, malgré les répugnances que tu +as manifestées, j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces +répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais mieux le prince, en qui +je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu +de diminuer, ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te +paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.--Dans ces conditions, +moi, ta mère, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose: +renonçons au prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais épouse-le. + +--Il m'épousera, je te le promets, je te le jure! + + + +XVIII + +Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté de lui-même. + +C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme +dans ce qu'il avait fait, de même dans ce qu'il n'avait pas dit et ce +qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient +de se féliciter. Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien +inspiré; il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été habile; +jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore +moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient +point tourné selon son désir ou ses intérêts, c'était la faute des +circonstances, ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en faute, +lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il réussissait et en qui il +ne croyait plus quand il échouait, Dieu pouvait se tromper et faire des +bêtises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela était impossible. + +Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore, plus fier de lui +qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allées +de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le +sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les +nuages, se disaient: Voilà un homme heureux... + +Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine. + +Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait +en profiter. + +Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hâter. + +Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez +lui l'argent qui lui était nécessaire: la banque n'avait qu'à se +bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux +combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter, +non pas une fois, mais deux, indéfiniment. + +Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un +coup décisif, il entra à la Conversation. + +Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles, qui, assis +comme à l'ordinaire à la table de trente-et-quarante piquait avec une +longue épingle des cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il +fût à cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis ne +manquait pas cependant, après chaque coup, de promener un regard +circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau +venu à qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons +inexorables ou même une association pour ruiner toutes les banques de +jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il espérait toujours. + +Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais +de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrivés dans un endroit +écarté du jardin où il n'y avait personne qu'il l'aborda. + +--Le moment est-il favorable? demanda Savine. + +--On ne peut plus favorable; ainsi... + +Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole. + +--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas. + +Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit un air de dignité +blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la réflexion sans doute lui dit +qu'il n'était pas en état de se fâcher d'une offense. + +--Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté encore dans le ton, +j'ai dit «pas de blagues» et je le répète; selon vous, quand je vous +consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à +m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgré tout +cela la vérité est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant +vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle +qui m'aurait ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au +moins m'a-t-elle enlevé... + +Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse: + +--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il +perd au jeu? + +--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas +avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amusé à jouer si +je n'avais pas poursuivi un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas +atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé à ne +plus jouer. + +Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait +bien; ces joueurs décidés à ne plus jouer, et quelle foi il avait en +leurs engagements. + +--Cependant vous venez me demander un conseil. + +--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine. + +--Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de +veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre règle toute chose en +ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la +divine Providence, qui... + +Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la +Providence; il l'interrompit: + +--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'écria-t-il; +mais si assuré que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances +de mon côté; voyons donc quelle est la situation des figures que vous +suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement: je veux une série +de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration à la +galerie. + +Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures. + +--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fût arrivé au bout +de ses explications, cela suffit maintenant; je vous répète que si, par +extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne +toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade. +Tout à l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que +vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'après les autres joueurs; +moi je n'ai pas de passions. + +--Alors, prince, je vous plains de toute mon âme. + +--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans +doute vous ne me parlez pas; mais cela me gêne que vous soyez dans la +salle; malgré moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et +puis vos regards m'empêchent de suivre mes inspirations. + +--Défiez-vous-en. + +--Je vous dis que j'ai la veine. + +Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, où, rien +que par sa manière de se présenter, il se fit faire place. + +Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient +étaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe +assurance qui disait: + +--Regardez-moi bien, vous allez voir. + +Il fit son jeu. + +Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le poursuivit. + +Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs. + +--Je cède ma chaise. + +--Je la prends, dit une voix derrière lui. + +C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu. + +Alors en étant obligé de passer au second rang tandis que son rival +s'avançait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus +cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une +abdication. + + + +XIX + +C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade, où rien ne le +retenait plus. + +A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent +d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à perdre avec la même +indifférence apparente. + +Et il ne voulait pas assister davantage à celui de Naurouse auprès de +Corysandre. + +Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait que son départ +lui rapportât au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance +de Naurouse. + +Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle en chassa le +mécontentement et la colère. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour +rentrer chez lui, il s'arrêta, et, changeant de chemin, il alla chez le +duc de Naurouse. + +--Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir. + +--Justement, mais à une condition, qui est que nous allions dîner +dans un endroit où nous pourrons causer; j'ai à vous parler de choses +sérieuses, et je voudrais n'être ni dérangé ni entendu. + +--Vous paraissez agité. + +--Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure pourquoi; +occupons-nous d'abord de dîner, le reste viendra après. + +Ils montèrent en voiture et se firent conduire à l'_Ours_, qui est un +restaurant établi dans une prairie à quelques minutes de Bade; mais en +route Savine ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de +faire. + +A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncée, et +Roger remarqua qu'il mangeait et buvait à fond en homme qui ne se laisse +pas couper l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la +bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait lui-même dans de +certaines proportions et qu'il avalait à grands coups, car lorsqu'il ne +se croyait pas malade c'était une de ses prétentions de pouvoir boire +plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait commencé à se fonder +autrefois à Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux +parmi les jeunes gens de son monde. + +Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commença l'entretien +que, tout en mangeant et en buvant, il avait préparé: + +--Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise. + +--Vous savez bien que je parle toujours franchement. + +--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez, +tandis que ce que je vous demande, c'est de répondre à toutes mes +questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous +mademoiselle de Barizel? + +--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus +délicieuse, la plus séduisante des jeunes filles. + +--Je m'en doutais. + +Il porta la main à son coeur avec le geste d'un homme qui vient de +recevoir un coup cruel. + +--Puis, après un moment de silence assez long, il poursuivit: + +--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspiré? + +--L'admiration. + +--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-même? + +Roger ne répondit pas. + +--Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez par un mot: +l'aimez-vous? + +--C'est une question que je n'ai pas examinée... par cette raison que je +ne pouvais pas l'examiner. + +--Pourquoi? + +--Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous avoir posé moi-même +certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de +taire. + +--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons abordé +cet entretien, qui, vous le sentez, doit être poussé jusqu'au bout; +posez-les donc, ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans +toutes les résistances que vous opposez aux miennes. + +--Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous étiez l'ami de la famille +de Barizel quand je suis arrivé à Bade. + +--Vos questions, vos questions? + +--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la même +que celle que vous me posez l'aimez-vous? + +Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse: + +--Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous êtes l'ami le plus loyal, +le coeur le plus honnête, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais +j'espère me montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je l'aime.» + +--Vous voyez donc... + +--Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais plutôt dire pour +être absolument dans le vrai: «Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé +à Bade et quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que vous +l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je l'aimais et je pensais à +l'épouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que +vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés l'un +vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été depuis l'un pour l'autre, +je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger, +vous êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve, +l'ami loyal et délicat dont je serrais la main tout à l'heure. Et c'est +là ce qui m'a si profondément touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas +été gâté par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve, vous +n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour +un indifférent, considérables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que +vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour +vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas été cruels, +désespérés, vous ne me croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur. +Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en même temps un +homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime +tendrement, d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait +mon examen de conscience. En même temps j'ai fait le vôtre aussi... et +celui de Corysandre. Je me suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus +heureuse?» Et ma conscience m'a répondu:--je pense que ma sincérité, +celle d'un homme qu'on accuse d'être orgueilleux, a quelque +mérite,--«Avec Roger»; et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que j'en +ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû peut-être. Mais il +faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se résigne +difficilement. Ce plan, vous l'avez deviné: il consistait à venir vous +poser les questions que je vous ai posées et qui se résumaient dans une +seule: «L'aimez-vous?» En ne me répondant pas vous m'avez répondu mieux +que vous ne l'auriez fait par la réponse la plus précise. + +Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme s'il balançait dans +son coeur troublé une résolution terrible à prendre. + +--Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est +de trop à Bade... + +--C'est-à-dire? + +--C'est-à-dire que je vous cède la place; dans quelques jours j'aurai +quitté Bade; plus tard, quand vous penserez à moi, vous verrez si j'ai +été votre ami, et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira. + +Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la parole. + +--Si je vous ai dit avec une entière franchise ce qui se rapportait +à nous et à Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre +explication soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un +entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait +me traiter avec une certaine bienveillance et peut-être même avec une +préférence marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur +vous, au moins aux yeux d'une mère, une supériorité marquée: je suis +plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout à fait accidentel +et en l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais la volonté +bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez donc vous présenter +maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez +devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe +plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir, +n'en prenez pas souci. Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de +me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Muséum, +construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de +l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais +chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que +mourir garçon, c'est tout simplement une blague, une blague héroïque qui +mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y avait encore des +poètes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour +vous dire cela que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous le +voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte du champagne et du +cognac, j'ai très soif pour avoir si longtemps parlé; et, de plus, il +est bon d'oublier. + + Car pour être un héros on n'en est pas moins homme. + +Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais rien; ça en a +l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et +entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers français. + + + +XX + +C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance à ceux qui +le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait +éprouvé un moment d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait mon +examen de conscience et ma conscience m'a répondu que c'était avec Roger +que Corysandre pouvait être heureuse»; et cette émotion était devenue +plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajouté avec +des larmes dans la voix: «Un de nous deux est de trop à Bade, je vous +cède la place auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était pas +descendue bien profondément en lui, n'avait pas étouffé la réflexion. + +Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'était +pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais écouté que la voix de +l'intérêt personnel le plus étroit? + +Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter ces questions +sans les examiner et les peser. + +Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de +sensibilité peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par +son excès même, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait +qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre. + +Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation n'étaient +nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux +confidences de Savine. + +Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une jeune fille, qui a affiché +pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est posé hautement en +prétendant et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse. + +Quelles accusations portait Savine? + +Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque sa renonciation, +comme il le disait lui-même, était un acte d'héroïsme amical; mais, ce +qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander +à d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les +obtenir soi-même. + +En réalité, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'était +ce que Leplaquet lui avait raconté; mais ces longs récits, faits par un +pareil témoin, n'étaient pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de +Barizel, quelle situation il avait réellement occupée, ce qu'avait été, +ce qu'était madame de Barizel. + +Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce qu'ils lui parlaient +de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce +qu'avaient été l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait +son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les contrôler, +n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne +fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre? + +Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle s'imposait et il +devait être poursuivi d'autant plus sévèrement que la renonciation de +Savine ressemblait à une accusation. + +Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était supérieure à +la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui +n'avait pas convenu à un Savine convenait encore moins à un Naurouse. + +C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le +compromettrait en prenant une femme qui ne fût pas digne de le porter ou +qui l'amoindrît. + +Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on disait, cela n'avait +que peu d'importance à ses yeux; mais qu'il y eût une tache sur son +nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une +considérable qui pouvait empêcher tout projet de mariage. + +Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant de s'engager avec +madame de Barizel, et même avec Corysandre, il fallait donc qu'il eût +des renseignements précis sur cette famille de Barizel. + +Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à écrire des lettres +pour obtenir ces renseignements l'une à l'un de ses amis, secrétaire +de la légation de France à Washington, l'autre à un Américain de +Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage. + + + +XXI + +Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de Savine le duc de +Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en +prétendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas être long, +lui demanderait Corysandre. + +Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne +s'était pas encore prononcé, c'était Savine, Savine seul qui l'avait +retenu; Savine éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient +plus. + +Il n'avait qu'à parler. + +Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille. + +--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui? + +--Rien de particulier. + +--Je vous ai laissés en tête-à-tête. + +--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu +es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses +à me dire, et il me les dit d'une façon charmante qui les rend intimes, +presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis, +aussitôt que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait +peur de parler et de se laisser entraîner. + +--Alors? + +--Alors il me regarde. + +--La belle affaire! + +--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres! + +--Et toi? + +--Moi, je le regarde aussi. + +--Avec les mêmes yeux? + +--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien +ému, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres +tout alangui, comme s'il se fondait. + +--Alors cela durera toujours ainsi entre vous? + +--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur. + +--Tu es stupide. + +--Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux les pauvres d'esprit, +le royaume des cieux leur appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume. + +Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquiétait, et +lorsque, après quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse +ne se prononçait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et +cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur à se regarder en +silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de +temps les choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait pas? +Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'était pas +de celui du duc de Naurouse, c'était de leur mariage, qui pouvait très +bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite. + +Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire, à Corysandre: +«Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?» et que celle-ci, comme à +l'ordinaire aussi, avait répondu: «Rien», elle se décida: + +--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle. + +--C'est toute mon espérance. + +--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance ne se réalisera pas, +sois-en certaine. + +Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement +qu'elle n'avait aucun doute à cet égard: + +--Tu ne crois pas ce que je te dis? + +--Je suis sûre de lui. + +--Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José. + +--Ce n'était pas la même chose. + +--Avec lord Start. + +--Ce n'était pas la même chose. + +--Avec Savine. + +Elle haussa les épaules en poussant des exclamations de pitié. + +--Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José, avec lord Start, avec +Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse? + +--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et +l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils +m'étaient indifférents; M. de Naurouse sait que... + +--Que?... + +--Que je l'aime. + +--Tu ne le lui as pas dit? + +--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent; +lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis +certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirmé par +les serments les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me +l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement lorsque nous +sommes séparés. + +--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc +de Naurouse; eh bien! à quoi a-t-il servi jusqu'à présent? + +--A nous rendre heureux. + +-J'entends pour ton mariage; si malgré cet amour, ce grand amour, M. de +Naurouse n'a point encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a +qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'à un moment +donné il se retire comme s'est retiré Savine, comme se sont retirés déjà +ceux qui ont voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont renoncé +à leur projet? + +--Non. + +--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce +que tu effrayes les épouseurs; ils viennent à toi, irrésistiblement +attirés par ta beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils +se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre situation. + +--A qui la faute? + +--A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche le tapage de notre +vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons +pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour +toi. Ceux qui ont une position bien établie, un grand nom, une belle +fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on +fasse du tapage autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la +force même des choses. Mais nous, qui serait venu à nous si nous étions +restées dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations? +Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre +un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme médiocre. +J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que +j'aurais choisi si j'avais été libre; je t'ai placée dans un milieu +brillant et je me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul a +réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant un rang et une fortune +que nous ne devions pas espérer. + +--Et ils se sont retirés. + +--C'est là justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui +que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait très +bien faire si nous lui laissions le temps de la réflexion: il faut donc +l'obliger à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion ait +parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix malveillantes qui nous +attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura +pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le +prendrait de lui-même ou tout au moins que tu l'amènerais à le prendre; +mais ni l'une ni l'autre de ces espérances ne s'est réalisée, et, je le +crains bien, ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous. + +--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer? + +--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible: il s'agit tout +simplement de me répéter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne +lui dire que ce que nous aurons arrêté ensemble à l'avance. + +--Alors c'est un rôle que tu m'imposes. + +--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que +pas un mot ne sera contraire à tes sentiments. + +--Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera de n'être pas moi... + +--Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, +laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et +laisse-moi rêver à la scène que tu devras jouer demain. + + + +XXII + +En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement un rôle qui sera dans +ta nature», madame de Barizel n'était pas du tout certaine du succès +de sa fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle lui +adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour elle d'une vérité +absolue. + +Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes qui ne trouvent +que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les +mères de ces enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille, il +lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de Corysandre, et encore +n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait +été imposée par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu +s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait +être intelligente. Pour elle, l'intelligence c'était l'intrigue, la +ruse, le détour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement, +l'audace dans le choix des moyens à employer pour atteindre un but et la +souplesse dans la mise en exécution de ces moyens, l'ingéniosité à se +retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succès, la +fertilité de l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que quand +elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre +de ces qualités sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaître +qu'elle était intelligente; stupide au contraire, aussi bête que belle. + +Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa +tâche délicate. Avec une fille déliée rien n'eût été plus facile que de +lui tracer le canevas d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses +pieds un homme épris et passionné comme le duc de Naurouse; mais avec +elle il n'en pouvait pas être ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu +compliqué, elle ne le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu +fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de +très simple qu'elle pût se mettre dans la tête et exécuter. Mais quelque +chose de très simple et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de +Naurouse? + +Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'était à son aise que +dans ce qui était compliqué, savamment combiné, entortillé à plaisir; +tout ce qui était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de +retenir son attention. + +Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots, +une intonation, un geste, un regard, et il était entraîné; mais ces +quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient +produire tout leur effet que s'ils étaient en situation. + +C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle était +bonne, elle porterait la mauvaise comédienne qui la jouerait. + +Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation; elle en +trouva vingt, mais bonnes pour elle-même, non pour Corysandre, se +dépitant, s'exaspérant de voir combien il était difficile d'être bête; +enfin, de guerre lasse, elle s'endormit. + +Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le calme de la nuit +avait fait ce que le trouble de la soirée avait empêché: elle tenait sa +situation, bien simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être +endormie pour en avoir l'idée. + +Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre +de sa fille. + +Corysandre était levée depuis longtemps déjà, et, assise dans un +fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre d'un store à demi baissé, +elle paraissait absorbée dans la contemplation des cimes noires de la +montagne qui se trouvait en face de leur chalet. + +--Que fais-tu là? demanda madame de Barizel. + +--Je réfléchis. + +--A quoi? + +--A ce que tu m'as dit hier. + +--Et quel est le résultat de tes réflexions, je te prie? + +--C'est de te prier de ne pas persévérer dans ton idée et de nous +laisser être heureux tranquillement. + +--Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement trouvé le +moyen d'amener le duc de Naurouse à se prononcer aujourd'hui même. Tu +comprends que ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à +chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver à un résultat que +je vais écouter tes billevesées: c'est à toi de m'écouter et de faire +exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes +instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit +venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste +après une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me réveiller +de sitôt; mais, au lieu d'en paraître fâchée, tu t'en montreras +satisfaite. Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de rester en +tête à-tête avec le duc? + +--C'est un embarras. + +--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce +qu'il faut avant tout, c'est être naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es +dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention! +Écoute et regarde: je suis le duc. + +Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte; puis elle revint +vers Corysandre, marchant vivement, légèrement, comme le duc, les deux +mains tendues en avant, le visage souriant: + +--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds: + +--Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait la sieste. Là-dessus +le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu réponds ce que +tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois +ajouter, écoute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au +reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous +adresser une prière.--Là-dessus, tu as l'air aussi embarrassé que +tu veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir l'air ému et +attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront +doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une prière? dit le +duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que +je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc, +voulez-vous?--Tu lui montres un siège près de toi, mais pas trop près +cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous +tes yeux, ainsi. + +Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à deux pas de +Corysandre, elle s'assit comme si elle était le duc de Naurouse, et +reprit: + +--Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes de nouveau, toujours +longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire +dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges cette +pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent +plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi, +tu te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase dans lequel +vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne +montez pas ce cheval, ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches +de mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et aussi beaucoup +d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc +doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part à cette +course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas! + +--Une peur mortelle. + +--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui +sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent +trahir. Cependant, à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de suite: +tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux +pas, arrêtée par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se +passeraient dans la réalité? + +--Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout +de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui. + +--Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut mieux que la nature. +Tu es donc confuse, et ce n'est qu'après l'avoir fait attendre, après +qu'il s'est rapproché de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se +penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: «J'ai peur pour +vous.» En même temps, tu lui tends la main par un geste d'entraînement, +et, s'il ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à tes +genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une +sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras. + +--Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant le visage dans ses +deux mains, que cela est odieux, et misérable. Pourquoi veux-tu me faire +jouer une comédie indigne de lui et indigne de moi? + +--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comédie en ce monde. +Qui te révolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme à tes sentiments? + +--La comédie même. + +Madame de Barizel haussa les épaules par un geste qui disait clairement +qu'elle ne comprenait rien à cette réponse. + +--Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle à celles que +les mères donnent ordinairement à leurs filles? dit Corysandre d'une +voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas +justement ce que les autres mères défendent? + +--T'imagines-tu donc que je suis une mère comme les autres! Non, pas +plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalités de +notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser, +sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tête +en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara +n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur +vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la nôtre; et pour cela +tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant. +En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc +de Naurouse monte dans ce steeple-chase où il peut se casser le cou, +dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta +résistance n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les choses se +fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne +si nous sommes obligées d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De +l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse +de Naurouse mérite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir. +Crois-en mon expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les choses +traîner en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen +est celui que je viens de t'indiquer. Étudions-le donc avec soin et +reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive. + +Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla à la porte pour +représenter l'entrée du duc. + +Et la répétition continua exactement comme si elle avait été dirigée par +un bon metteur en scène. + +Tour à tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui +de Corysandre, mais c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute +son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et +elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant dix fois la même +intonation ou le même mouvement. + +--Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et dis comme moi. + +Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes, +sur les regards. + +--Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la façon dont tu le +dis; c'est dans tes yeux qu'est le succès, dans ton sourire, c'est dans +tes lèvres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues; +combien de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se faire cependant +applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne. + + + +XXIII + +Corysandre avait longuement répété son rôle dans la scène qu'elle devait +jouer avec Roger; elle avait travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses +silences, ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une grande heure, +madame de Barizel s'était déclarée satisfaite. + +--Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser +officiellement sa demande. Quelle joie! + +Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction, car ç'avait été +plutôt par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis +d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à +cette comédie. + +Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien cela était révoltant? +Sans doute, elle n'avait vu que le résultat à obtenir; mais qu'importait +la légitimité du résultat si les moyens étaient misérables et honteux! +Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être toujours en +désaccord avec sa mère sur de pareils sujets! Elle eût été si heureuse +de n'avoir pas à discuter et à se révolter! A qui la faute? Elle ne +voulait pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait pas ne pas +se rappeler qu'avec son père ces désaccords n'avaient jamais existé et +que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à +elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà ce qui +se passait autour d'elle, noble, généreux, juste, droit, élevé. Quelle +différence, hélas! entre autrefois et maintenant! + +Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues qui se nouaient +autour d'elle, à toutes les discussions qu'elles soutenaient entre +elle et sa mère, à tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si +pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait l'affranchir, +pouvait-elle en hâter l'heure par des moyens tels que ceux que sa mère +lui conseillait? + +Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait à cette comédie, +c'était encore son amour lui-même qui s'indignait à cette pensée de +tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de misères dans sa vie, +elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un mauvais souvenir. + +C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et elle venait de +terminer sa toilette lorsque sa mère rentra dans sa chambre. + +--Comment, s'écria madame de Barizel, après l'avoir regardée, c'est +ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci? + +--Je me suis habillée comme tous les jours. + +--C'est justement ce que je te reproche; tu dois être irrésistible. + +Corysandre glissa un regard du côté de la glace. + +--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu +l'étais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier, +que tu dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas expliqué +que c'était par ta beauté, plus encore que par tes paroles, que tu +devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout à ton +avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui +laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du tout ce qui +convient. C'est quelque chose d'abominable qu'à ton âge tu ne saches +pas encore ce qui fait perdre la tête à un homme. Défais-moi vite cette +robe-là, ce col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas +comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va +chanter des psaumes. + +En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé son admirable +chevelure de façon à changer complètement le caractère de sa +physionomie, qui, de calme et honnête qu'elle était, devint audacieuse. + +--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe. + +Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui étaient accrochées là +les unes à côté des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais +sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant: + +--Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert, +montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite +croix se détachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les +yeux, tu seras à ravir. Essayons. + +--Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre résolument. + +--Et pourquoi donc! + +--Parce qu'elle ouvre trop. + +--Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu n'as jamais été aussi +jolie que ce soir-là. + +--Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un dîner; tu étais là, +il y avait du monde. + +--Es-tu folle! + +--Je ne la mettrai pas. + +Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y +avait pas à insister. + +--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus à +celle-là qu'à une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tête. + +Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait +atteint une robe blanche, une robe de petite fille. + +--C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de Barizel. + +Corysandre ne répondit pas. + +Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre +l'autre: + +--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idée est excellente; +ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspiré... Je n'avais pas pensé +que le duc, malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup aimé; +il sera donc plus touché par l'innocence que par la provocation, et, si +tu réussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre +cet élan passionné et la toilette virginale sera très puissant sur lui. +Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais être obligée de changer +une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une +inspiration de génie. + +De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les retroussant tout +simplement et les réunissant en un gros huit; mais ceux du front +s'échappèrent en petites boucles crêpées et frisantes qui frémissaient +au plus léger souffle et que la lumière dorait en les traversant. + +Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela malgré Corysandre, +qui aurait mieux aimé s'habiller seule. + +Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un +peintre qui veut juger son ouvrage. + +--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il est de glace; +mais il ne te résistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de +la main? + +Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition. + +--Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel. + +Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et ses +recommandations; quand la demie après deux heures sonna, elle voulut +installer elle-même Corysandre dans le salon. + +Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant +une pose gracieuse, l'essayant elle-même; puis elle disposa la chaise +sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle +calcula la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les yeux de +Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci. + +Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien éclairée, et, comme +le photographe qui manoeuvre ses écrans, elle remonta le store et drapa +les rideaux de façon à ce que non seulement la lumière fût favorable à +Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait souci des regards +curieux du dehors, se crût à l'abri de toute indiscrétion et pût en +toute sécurité s'abandonner à son élan passionné. + +--Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant; tu as un air +embarrassé qui te va à merveille et qui est tout à fait en situation. + +Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'était la honte +qui lui faisait baisser les yeux et l'empêchait de regarder sa mère. + +Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maîtresse +de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux lèvres et les +serraient avec une sensation d'amertume. + +--Il semble que je sois à vendre, dit-elle. + +--Ne dis donc pas des niaiseries. + +--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de +penser que c'en est une pour toi. + +Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les épaules +sans répondre, et une dernière fois elle passa l'inspection du salon +pour voir si tout était bien disposé pour concourir au résultat qu'elle +avait préparé et qu'elle attendait. + +Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son +visage: + +--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je +te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton +bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains. + +Et elle s'éloigna en répétant: + +--Bon courage, bon espoir! + +Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur ses pas: + +--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement par lequel tu lui +tends la main arrive bien sur ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si +ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en +vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment même, avec l'expression émue +de ces yeux mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera +décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; à +moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de +suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être +certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il diffère cette +demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse en arrière de toi, comme +s'il ne s'était rien passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et +me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je vais m'y préparer, +car je dois le réussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les mêmes +conditions que toi, je n'ai pas tes avantages. + + + +XXIV + +Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel étaient des yeux +noyés de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un +cruel effort de volonté. + +Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait; elle +devrait répondre. Comment? + +Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât. + +Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du jardin craqua: c'était +lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas. + +Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un +petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement, +avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser +qu'elle les rougissait. + +Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire dans le +salon. + +Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où elle s'était +sauvée, se trouvait une glace sans tain placée au-dessus des deux +cheminées, de sorte qu'en regardant à travers les plantes et les fleurs +groupées sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait d'une +pièce dans l'autre. + +C'était contre cette cheminée du petit salon que Corysandre s'était +appuyée. Au bout, de quelques instants elle écarta légèrement le +feuillage et regarda où était Roger. + +Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne +se doutant pas d'ailleurs qu'elle était à quelques pas de lui, derrière +cette glace et ces fleurs. + +Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant et paraissant +réfléchir; de temps en temps un faible sourire à peine perceptible +passait sur son visage et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait +ses yeux. + +Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée dans cet examen +qui était devenu une contemplation: elle avait oublié ses angoisses, +elle avait oublié sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait +apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus à elle; +elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait; elle l'admirait. + +Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle +franchise dans son attitude! + +Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle mentirait! Mais +jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux levés devant ce regard +honnête! + +Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et entra dans le salon. + +Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de +l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et +le visage convulsé. + +--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement. + +Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger s'était déjà +acquitté de son rôle et que le duc croyait madame de Barizel malade. + +--Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre tout simplement, ce +n'est rien. + +--Mais vous paraissez troublée? + +--Un peu nerveuse, voilà tout. + +Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir +plus longtemps qu'il ne convenait. + +Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil, +Roger sur la chaise, qui avaient été disposés par madame de Barizel. + +Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien à +se dire. + +Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de choses à se dire +qu'ils se taisaient, aussi embarrassés l'un que l'autre: + +Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scène qui lui avait +été apprise. + +Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire. +Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux lèvres +étaient des paroles de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec +vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les +yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas +d'aujourd'hui, mais du jour où je vous ai vue pour la première fois, et +où j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce que son coeur +lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'était là qu'un +début. Après ces paroles devaient en venir d'autres qui étaient leur +conclusion: «Je vous aime et je vous demande d'être ma femme; le +voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement cette conclusion, il ne +pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre +avant d'avoir reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites. +Jusque-là il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse +qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement, sous peine de se +mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime», +qu'ajouterait-il? que répondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il +ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas +misérable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il +parlât, se trouvant ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou +niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en étonnerait-elle +pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si honnête qu'elle fût, si +innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnêteté et cette +innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le +hasard leur ménageait leur temps se passerait à parler de la pluie, des +toilettes de madame de Lucillière, des pertes ou des gains d'Otchakoff. +Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit +formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, +par ses regards, par son empressement auprès d'elle, par son admiration, +son enthousiasme, ses élans passionnés, ses recueillements plus +passionnés encore, de toutes les manières enfin, excepté des lèvres +et en mots précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit +d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se +présentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en +profitait pas? Il n'était pas de ces collégiens timides que la violence +même de leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune +circonstance il n'était embarrassé; s'il ne parlait pas, s'il ne disait +pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'était +donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire. +Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que +n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation était cruelle pour lui, +et même jusqu'à un certain point ridicule. + +Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-même à +parler, nerveusement il est, vrai, presque fiévreusement, mais assez +promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba, +lui-même oublia son embarras et le temps s'écoula sans qu'ils en eussent +conscience. Il semblait qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils +étaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un +égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé! c'était ce +qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait par la tête. Que leur +importait! Ce qui charmait Corysandre, c'était la musique de la voix +de Roger; ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre: ils +étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'était assez +pour que leur joie fût oublieuse du reste. + +Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent. + +Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant et en frappant +le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marché. + +Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait +déjà singulièrement dépassé les limites fixées par les convenances. Il +fallait penser à madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait +se demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se leva. + +Alors Corysandre se leva aussi: + +--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande à vous adresser. + +Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et sans toutes +les savantes préparations de madame de Barizel, sans trouble, sans +confusion, sans hésitation, sans regards de plus en plus tendres, sans +doux sourire, plein d'embarras et d'inquiétude. + +--Une demande à moi, une demande de vous, quel bonheur! + +--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte. + +--Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien qu'elle est +accordée, ce serait me peiner, et sérieusement, je vous le jure, d'en +douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie +tout de suite le plaisir de vous répondre:--C'est fait. + +Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse +contenue, il est vrai, mais sans l'émotion sur laquelle madame de +Barizel avait compté. + +--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez +pas dans le grand steeple-chase. + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister à +cette course si vous y preniez part. + +--Vraiment? + +Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et l'autre. + +Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât l'embarras de +cette situation. + +--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine? + +--Je la trouve... + +Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un élan irrésistible +et un accent passionné; mais à temps il s'arrêta. + +--Je la trouve assez...--il hésita...--assez raisonnable, et je suis +heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre désir. Je ne monterai +pas; je puis facilement me dégager. + +Elle lui tendit la main. + +Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de +spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter à ses +genoux. + +Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra. + +--Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas? + +--A demain, ou plutôt si je revenais ce soir. + +--Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle sera heureuse de +vous voir. A bientôt. + + + +XXV + +Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de Barizel se précipitait +dans le salon. + +--Eh bien? s'écria-t-elle. + +Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa mère la ramenait +brutalement dans la réalité, et elle eût voulu ne pas y revenir. + +--Parle, parle donc. + +Elle ne dit rien. + +--Tu ne lui as donc pas adressé ta demande? + +--Si. + +--Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose. Quoi? + +--Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon +votre désir, je ne monterai pas, je puis facilement me dégager.» + +--Et puis? + +--Je lui ai tendu la main. + +--Et alors? + +--Il est parti. + +Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupéfaction +désespérée; mais elle ne voulut pas s'abandonner. + +--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer, +prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont +passées en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il +assis? + +--Là, sur cette chaise. + +--Et toi? + +--J'étais dans ce fauteuil. + +--Alors? + +--Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je lui ai répondu. + +--Et puis? + +--Il s'est établi un moment de silences entre nous, et nous sommes +restés en face l'un de l'autre, un peu embarrassés. + +--Très bien. Et puis? + +--Nous nous sommes mis à parler. + +--De quoi? + +--De choses insignifiantes. + +--Mais quelles choses? + +--Ah! je ne sais pas. + +--Mais tu es donc tout à fait stupide? + +--Sans doute. + +--Comment, tu ne peux pas me répéter ce que vous avez dit? + +---Nous n'avons rien dit. + +--Vous êtes restés en tête-à-tête pendant plus de deux heures. + +--Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé. + +--Alors comment l'avez-vous employé, ce temps? + +--De la façon la plus charmante. + +--Comment? + +--Je ne sais pas. + +--Tu te moques de moi. + +--Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous nous sommes regardés, nous +avons été heureux; mais ce que nous avons dit, les mots mêmes, les +idées de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste +seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse. + +Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans +parler, réfléchissant. Évidemment elle était aussi bête que belle, +il n'y avait rien à en tirer, et la presser de questions, la secouer +fortement, n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser. +emporter par la colère et la prendre par la douceur. + +--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as +adressé ta demande? + +--Si tu y tiens, oui. + +--Comment si j'y tiens! + +--Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps avait marché et il s'est +levé pour se retirer; alors je lui ai adressé ma demande comme je te +l'ai dit. + +--Et puis? + +--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir. + +--Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel, exaspérée, il +reviendra demain et puis après-demain, et toujours, jusqu'au moment où +il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres; +mais de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc pétris? + +N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre, elle éprouva un +mouvement de soulagement à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son +mépris et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à sacrifier les +affaires d'intérêt à de vaines satisfactions. + +--Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que +la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la réparer +que de la pleurer. J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à-tête +d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su +jouer la scène que nous avons répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou +tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur le passé, +préparons l'avenir. Demain nous devons aller à Fribourg avec le duc; tu +t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise +qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une +façon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous +quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse. + +--Je l'aime! + +--Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est à +votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme +toi, qui ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours de +leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente et dévouée vaut mieux +qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais +pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la +constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc +de Naurouse. Réfléchis à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg +qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons +Bade. + +Cette promenade à Fribourg avait été arrangée depuis quelque temps déjà: +il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans +la cathédrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du +Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait à Fribourg; +on entendait la messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on +revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient déjà visité la +cathédrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du +dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la réputation d'être +admirable, et c'était pour cette musique qu'elles faisaient une seconde +fois ce petit voyage. + +La première partie du programme s'exécuta ainsi qu'elle avait été +arrêtée, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'être +ensemble et beaucoup plus sensibles à cette joie intime qu'aux +merveilles gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses vitraux et +qu'à la musique dont l'exécution se fait dans une tribune, comme dans +certaines églises italiennes. Le bonheur de Corysandre était d'autant +plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le goûter sans +arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas reparlé de Roger. + +Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la +prenant à part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le +précisa: + +--J'ai commandé une voiture pour que nous fassions une promenade dans +la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner à +l'église, et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai dans +la calèche. Vous allez donc vous retrouver en tête-à-tête. Arrange-toi +pour en profiter; quand je suis montée avec toi à cette tour, il y a +quelque temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était un endroit +tout à fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est là isolé +entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poétique. Il est vrai +qu'on peut être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas l'être +aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur +la place, où je serai dans la voiture découverte, tu seras fixée à ce +sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main, s'il +n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir +l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche à suivre. Prends celle +que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu +m'importe, pourvu que tu arrives au résultat que j'exige. Si tu n'y +arrives pas, nous aurons quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne +reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais. + +Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne le lui permit pas; la +voiture attendait; on se fit conduire au Münster, et là madame de +Barizel, déclarant qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre à +faire l'ascension de la tour. + +--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous +privez pas de jouir complètement de la belle vue qu'on a de là-haut; je +vais me reposer dans la voiture; je serai là admirablement. + +Et elle montra un endroit de la place abrité du soleil, où elle dit au +cocher de la conduire; au pied même de la tour, elle eût été en mauvaise +position pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se pencherait +du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle avait adopté, elle serait +facilement aperçue et en même temps elle pourrait surveiller la porte +d'entrée, de façon à ne pas laisser passer des visiteurs, sans les +signaler aussitôt au moyen de son mouchoir. + + + +XXVI + +En montant derrière Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait +qu'une seule pensée, qui était une espérance. + +--Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle. + +Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres de grès rouge +qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas +que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient auprès +d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour, leur arrivait +le croassement de quelque corneille qui revenait à son nid ou qui +s'envolait. + +--Il semble que nous soyons seuls dans cette église, dit Roger en se +retournant vers elle. + +Ils continuèrent de monter, allant lentement. + +Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des merveilles de +l'architecture gothique, est aussi large à sa base que la nef elle-même, +alors elle est quadrangulaire; mais en s'élevant cette forme se rétrécit +et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide +qui se termine par une flèche hardie que couronne une croix. + +C'est jusqu'au point où commence cette flèche que montent les visiteurs: +là se trouve une plate-forme que borde un balcon d'où la vue embrasse +l'ensemble du monument et un immense panorama: à ses pieds on a la +cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses arcs-boutants, ses +statues, ses gouttières, ses colonnes, ses clochers aux dentelures +byzantines, puis, par-dessus les toits et les cheminées de la ville, +d'un côté la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement, +et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleuâtre des +Vosges. + +Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement +d'un côté à l'autre, de façon à embrasser entièrement la vue qui se +déroulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus +du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère, immobile dans la +calèche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir. + +Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps +allait en s'accroissant. + +La journée était radieuse et chaude, mais à cette hauteur la brise qui +soufflait à travers les arceaux rafraîchissait l'air; cependant elle +étouffait, le coeur serré par l'émotion. + +Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à chaque instant il +étendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui +désignait jusqu'à ce qu'elle l'eût aperçu elle-même. + +--Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de +poésie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs +sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein? + +Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux pieds, elle se +sentit prise par une molle langueur. + +--Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre. + +--Déjà! + +--Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture. + +Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna: + +--Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama, +dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est là un des +charmes de ces belles vues de faire un cadre à nos souvenirs. + +Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre +était trop émue, trop profondément troublée, pour rien voir: personne +n'était venu, et elle n'avait rien dit. + +Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très étroit et tourne +dans une assez brusque révolution. Roger descendit le premier et +Corysandre le suivit, indifférente, insensible à ce qui se passait +autour d'elle, marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée de +la séparation que sa mère allait certainement lui imposer, n'étant pas +femme à revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'était point +prononcée il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle? + +Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en +avant; justement en face d'elle une petite fenêtre longue s'ouvrait sur +le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait être précipitée par +cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa échapper un cri: + +--Roger! + +Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner la tête. Vivement +il lui tendit les bras et la reçut sur sa poitrine; comme il avait le +dos appuyé contre la muraille, il ne fut pas renversé. + +Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur l'épaule de +Roger, à demi cachée dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et, +la serrant dans ses deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres. +Alors à son baiser elle répondit par un baiser. + +Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée. + +Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles: + +--Vous m'aimez donc! + +Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de voix retentirent +an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs qui montaient et qui allaient +les rejoindre. + +Il fallut se séparer et descendre. + +Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable, leur était +devenu contraire: le déjeuner venait de finir dans les hôtels et c'était +par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient à la tour; ils +n'eurent pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers déserts, +lors de leur ascension, et dont les voûtes sonores retentissaient +maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner à leur +amour, ce furent de furtives étreintes bien vite interrompues. + +Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa +mère posés sur elle et la dévorant; mais elle tint les siens baissés, +incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur +répondre: une émotion délicieuse l'avait envahie et elle eût voulu ne +pas s'en laisser distraire; tout bas elle se répétait: «Il m'aime, il +m'aime, il m'aime;» et quand elle ne prononçait pas ces mots avec ses +lèvres, ils résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient. + +--Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et +Corysandre eurent pris place près d'elle. + +Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées de gens +endimanchés; les femmes coiffées du bonnet au fond brodé d'or et +d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs +cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacées de rubans; +les hommes, pour la plupart portant le chapeau à une corne ou même, +malgré la chaleur, le bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté +d'une houppe en clinquant. + +A entendre les observations de madame de Barizel, c'était à croire +qu'elle n'avait d'autre souci en tête que de regarder les gens de +Fribourg et de les étudier au point de vue du costume et des moeurs. + +Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils paraissaient écouter; +en réalité ils se regardaient et par de brûlants éclairs leurs yeux se +disaient leur bonheur. + +--Je t'aime. + +--Je t'aime. + +A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un +accès de pitié pour les chevaux, ce qui n'était cependant pas dans ses +habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de +peine la côte, qui était rude. + +Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour +l'aider à descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait osé le +faire jusqu'à ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle +de marcher côte à côte dans cette montée ombragée par de grands bois +sombres. + +Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à coup elle appela +Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter. + +--Eh bien? demanda madame de Barizel à voix basse lorsque sa fille fut +à portée de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mère, +s'attendait à cette question et elle avait préparé sa réponse. + +--Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle. + +--Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à nous. Tu vois si +j'avais raison dans mes prévisions et mes combinaisons; écoute-moi donc +jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie +de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon côté, +je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tête-à-tête, ceux que je vous +ai ménagés étaient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles. +Il vaut mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de le +satisfaire. + + + +XXVII + +Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir même; aussi +fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit +congé d'elles sans avoir rien dit. + +--Ce sera pour demain, pensa-t-elle. + +Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été celle du dimanche, au +moins quant à la demande attendue. + +Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire. + +Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à Corysandre un grand +mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se réalisant, +pouvait anéantir ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé. +Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé, ne se retirerait-il +pas? + +Savine l'avait-il connu? + +Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt théorique; mais, +pour le duc, elle avait un intérêt immédiat et pratique d'une telle +importance, qu'il fallait coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi +s'en tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait, si +cela était possible, l'impression que cette révélation du passé avait +produite. + +Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et lorsque son fidèle +Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour déjeuner avec elle, elle +lui en fit part. + +--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononcé? + +--Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je décidé d'agir pour +obliger le duc à parler enfin. + +--Comment cela? + +En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par vous. C'est-à-dire +en empruntant votre plume si fine et si habile pour écrire une lettre +que Corysandre recopiera et que j'enverrai. + +--Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original. + +--Me blâmez-vous? + +--Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne serait pas par vous que +je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver +originale une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car cette +lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée ou tout au moins sous +votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui +est drôle. Mais quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce qui +réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour le succès je n'ai que +des applaudissements. + +--Vous savez que le duc a déclaré son amour à Corysandre sur la +plate-forme de la cathédrale de Fribourg. + +--Ça, c'est drôle aussi. + +--En descendant, Corysandre était terriblement émue et elle n'a pas pu +me cacher son trouble. Je l'ai interrogée et elle m'a, en honnête fille +qu'elle est, avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet +interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne +trouvera pas invraisemblable que je sache la vérité; la sachant, il est +tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi, +j'en conviens, mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai +reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main +de ma fille. Il ne m'a pas adressé sa demande, je ne le reçois pas +aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera, +Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au duc pour l'avertir +de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer. + +--Et si le duc montrait cette lettre? + +--Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête homme pour cela: +d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la rédaction de +cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez +la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre +ne sache pas qu'elle est de vous et, après l'avoir fait copier par ma +fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous +au travail. + +Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas chose commode chez +madame de Barizel, qui n'écrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni +rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît pas +son écriture et surtout son orthographe. C'était même cette grave +question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait à Leplaquet de +lui écrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle +n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc +s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait rien. + +Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire +apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour +qu'il pût écrire son brouillon. + +--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel. + +--C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras. + +--Pas pour vous, mon ami. + +--Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement, sans s'arrêter; +les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets. + +--Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame de Barizel. + +--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut +des préparations, des transitions. + +--Chez une jeune fille? Enfin, allez. + +Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixième feuillet. + +--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir? + +--Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux. + +Il commença sa lecture, que madame de Barizel écouta sans interrompre, +sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se +tut qu'elle prit la parole. + +--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangées et +de beaux sentiments merveilleusement exprimés, seulement ce n'est pas +tout à fait ainsi qu'écrit une jeune fille. + +--Ah! dit Leplaquet d'un air pincé. + +--Ne soyez pas blessé de mon observation, mon ami, toutes les fois que +j'ai lu des lettres de femmes dans des romans écrits par des hommes, +je les ai trouvées fausses et maladroites; les hommes ne savent pas +attraper le tour des femmes ni leur manière de dire, qui, toute vague +qu'elle paraisse, est cependant si précise. C'est là le défaut de votre +lettre, qui dit trop nettement les choses, trop régulièrement, en +suivant un programme raisonné: les femmes n'écrivent pas ainsi. + +--Alors, comment écrivent-elles? + +--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases +d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'écrire? + +Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit ce qu'elle dictait, +assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hésitation: + +«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité devait cesser; +j'étais heureuse; je vivais de ma journée de la veille et de l'espérance +du lendemain, sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que tout +à coup on me prouve que ce que je croyais per» mis est blâmable, que ce +qui faisait ma joie est défendu. + +--Il me semble qu'après avoir confessé son amour il est bon que +Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cède à sa mère. + +--Très bon; continuez. + +«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez plus reçu chez ma +mère, et si je veux rester l'honnête fille que je dois être il me faudra +effacer de mon souvenir...» + +--Elle s'interrompit: + +--Si nous mettions «même»! + +«... Même de mon souvenir les doux moments passés ensemble; je devrai +me dire que j'ai rêvé. Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos +promenades, nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!... + +Elle s'interrompit encore: + +--Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation? + +--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop. + +--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent. + +Elle continua de dicter: + +«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous; +et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tête, +désespérée de mon impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée de +vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais au contraire vous appeler +toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle +démarche m'aura coûté de douleurs...»--Soyons tendre, n'est-ce pas? «ce +que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en +votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour +n'être pas arrêtée au premier mot de cette lettre et pour la terminer en +vous disant...» + +Elle s'arrêta: + +--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le point délicat, car +il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire. + +Après un moment de réflexion, elle poursuivit: + +«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule peut vous ouvrir notre +maison qu'elle veut vous tenir fermée.» + +--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide. +Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une +bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit. + +--Je me garderai bien de changer un seul mot à cette lettre, qui est +vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me démontrez +une chose que je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui +puissent écrire des lettres. + + + +XXVIII + +Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit à copier +la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt à la dessiner, car pour son +esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture +était une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait +devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur +le modèle le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait +aussitôt, la même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que +Corysandre ne pût pas se tromper? + +Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint à bout de ce +travail, et aussitôt elle fit appeler sa fille; mais, avant que +Corysandre entrât, elle eut soin de cacher sa copie. + +--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de +Naurouse. + +Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle eût voulu qu'on ne lui +parlât pas de Roger. + +--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononçait pas +nous romprions toutes relations. + +--Il s'est prononcé. + +--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a déclaré son +amour; le soir même il devait me demander ta main ou en tous cas il +devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi +qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps. +A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermée au duc. + +Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une volonté inébranlable. + +Cependant, après quelques courts instants de silence, elle parut +s'adoucir. + +--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le +sens; mais que puis-je y faire? + +--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre. + +--Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues hésitations, que je +me suis arrêtée à cette résolution. Je l'ai balancée toute la nuit, ne +pouvant pas me résoudre à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant +bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouvé un moyen +pour n'en pas venir à cette terrible extrémité et pour amener le duc à +me demander ta main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement +examiné, j'y ai renoncé. + +--Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur cette espérance qui +lui était présentée. + +--Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est un peu aventureux; la +seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-être pas. + +--Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas. + +--Tu dis cela. + +--Cela est ainsi. + +--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus +d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au moins peut-il te montrer +combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingénie +toujours à t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc... + +--Moi? + +--Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps. + +--C'est de la surprise, rien de plus. + +--Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de +votre intimité; puis, après avoir en quelques mots exprimé combien cela +t'était cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette +rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint à moi. Cela +m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais même écrit la +lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments +sont les tiens et si je me suis mise à ta place. + +Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commença à la +lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin. + +--Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs dont je parle, si tu +avais toi-même écrit? demanda-telle. + +--Oui, je crois. + +Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit bientôt: + +--N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais navrée de parler +contre ton coeur? + +--Oh! oui. + +--Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments, mais n'est-il pas +tout naturel qu'une mère, bien que n'étant pas près de sa fille, écrive +en quelque sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de toi. + +Corysandre acheva sa lecture. + +--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au +duc. + +Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta: + +--Il y aurait des chances pour que le duc accourût tout de suite: au +moins cela m'avait paru probable en l'écrivant, car tu penses bien +que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations, +inexplicables s'il t'aime comme tu le crois. + +--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hésitant +à chaque mot. + +--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture. + +--Il m'aime. + +--Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement les chances de le voir +accourir; seulement, moi qui n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à +cet amour, j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout d'abord +et qui conciliait tout: notre dignité et ton amour; car tu sens bien, +n'est-ce pas, que cette question de dignité est considérable? Que nous +continuions à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait +bien certainement des facilités que je t'accorde, peut-être même cela +lui inspirerait-il des doutes pour le passé. + +--Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui se perdait dans ces +paroles contradictoires et qui d'ailleurs était trop profondément émue; +par la menace de sa mère pour pouvoir raisonner. + +Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait +tout concilier, ne serait-ce pas folie à elle de refuser le moyen qui +lui était offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait +contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état d'entendre +la voix de sa conscience et de son coeur, troublée, entraînée qu'elle +était par la voix de sa mère qui ne lui laissait pas le temps de se +reconnaître et de réfléchir. + +--Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette aventure, dit +madame de Barizel. + +--Je pourrais la lui remettre quand il viendra. + +--Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier +cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'après que nous ne +l'aurons pas reçu. Aussitôt qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui +la portera, et il est possible que quelques minutes après nous voyions +le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me demander une entrevue. Je dis +que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et +décide toi-même. + +Comme Corysandre restait hésitante, madame de Barizel reprit: + +-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mère est +heureusement tracé et je n'ai qu'à le suivre tout droit: Ne plus +recevoir le duc... à moins qu'il ne se présente pour me demander ta main +et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir; plus tard, +quand tu ne seras plus sous le coup immédiat de la douleur, tu me +remercieras de ma fermeté. + +Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit +pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre à ses +réflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne +pût pas réfléchir. + +--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui? + +--A une heure pour... + +--Et il est? + +--Midi passé. + +--Déjà. Alors tu n'as que juste le temps d'écrire..., si tu veux écrire. + +--Je vais écrire. + +--Alors, tu es sûre de lui? + +--Oui. + + + +XXIX + +Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit que «madame la comtesse +ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus», il fut étrangement +surpris. Cette heure matinale avait été choisie la veille avec +Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, et il était +d'autant plus étonnant qu'on ne le reçût pas, que Bob, interrogé, +répondait que ni «madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades». + +Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que cela signifiait. + +Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette question en la +raisonnant, étant agité au contraire par une impatience fiévreuse. + +Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses amis d'Amérique +peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui +étaient pas encore parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches +à ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le télégraphe +s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans +ses lettres; c'était à la dernière extrémité qu'il s'était décidé à +employer le système des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien +pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait être que mauvais par +sa concision et surtout par sa discrétion obligée; mais, après ce qui +s'était passé entre lui et Corysandre, dans la tour de l'église de +Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses +pouvaient tarder encore huit jours, peut-être plus. Se taire plus +longtemps devenait tout à fait ridicule. + +Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état pénible de confusion +et de perplexité, allant d'un extrême à l'autre, sans pouvoir +raisonnablement s'arrêter à rien. + +Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, quand on lui monta +la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportée. + +Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait +point l'écriture et il avait bien autre chose en tête que de s'occuper +des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient +indifférents. + +C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des lettres. + +Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait à travers son +appartement, il passa plusieurs fois auprès de la table sur laquelle +il avait jeté cette lettre: puis à un certain moment il la prit +machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait +le parfum de Corysandre. + +Sans aucun doute c'était là une hallucination: il pensait si fortement +à Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la +voyait partout. + +Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette lettre, et aussitôt une +commotion délicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tête aux +pieds; c'était bien le parfum de Corysandre, le même au moins que celui +qu'il avait si souvent respiré avec enivrement. + +Vivement il déchira l'enveloppe et il lut: + +«Allez à ma mère...» + +Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était la situation que +créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage. + +Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour fâchée de ses +hésitations et de son silence, il fallait qu'elle eût vraiment l'âme +indulgente, ou plutôt il fallait qu'elle l'aimât assez pour n'être +sensible qu'à son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas +blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures +en même temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que +plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume? + +Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, s'il avait de +puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore +pour n'attendre pas. + +Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait tout de +suite, envers son nom; s'il ne se prononçait pas, envers son amour. + +Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa porte s'ouvrit. + +C'était une dépêche; qu'on lui apportait. + +«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage serait d'attendre +lettre partie depuis six jours.» + +Plus sage! + +D'un bond il fut à son bureau. + +«Madame la comtesse, + +«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais +reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui même, aussitôt que possible. + +«On attendra votre réponse. + +«Daignez agréer l'expression de mon profond respect. + +NAUROUSE.» + +Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces +simples mots: «Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de +Naurouse.» + +Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le +premier la parole; mais elle le devança: + +--Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle cérémonieusement, +de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de +votre visite? Je vous dois une explication à cet égard et je vais vous +la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de +sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre très heureuses de +l'agrément que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément qui +est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus +est, une jeune fille à marier. Tant que nos relations ont gardé un +caractère de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper; +vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous rencontrer, nous en +ressentions un très vif à nous trouver avec vous, c'était parfait. Mais +en ces derniers temps on m'a fait des observations... très sérieuses, au +moins au point de vue des usages français qui désormais doivent être +les nôtres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimité avec ma +fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut +et j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et à moi, nous +devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire à Corysandre, +et qui même lui avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique +pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantôt. Sans doute +j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous +donne en ce moment, mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même le +sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication, +la voilà. + +--Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été dans l'intention de +provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de +franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre... + +--Vous, monsieur le duc! + +--En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la première fois. +Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu écouter ses +inspirations avant d'être bien certain que je n'obéissais pas à des +illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans +mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me +la donner pour femme. + +Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le +visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait +cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenée. + +Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si elle était plongée +dans un profond embarras; à la fin elle se décida, mais en hésitant. + +--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort +honorée, me prend tout à fait au dépourvu et me cause une surprise que +je n'ai pas la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner votre +amour pour elle,--la résolution que j'ai mise à exécution aujourd'hui +en est la preuve. Avant de vous répondre je dois donc tout d'abord +interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne +contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi +que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second père de +ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être +votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire... + +--M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait comme un assez +mauvais mari; mais c'est là un excès de rigorisme contre lequel je me +défendrai facilement si vous voulez bien m'entendre. + +--Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui vous entendît, car je +dois avoir égard à son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez +donc le faire revenir de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne +sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu que la mesure que +j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait à ma prévoyance de mère +n'a plus de raison d'être, et que toutes les fois que vous voudrez bien +venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir. + +--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir. + +Roger se retira. + +Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais +aussitôt qu'il fut parti elle monta quatre à quatre à la chambre de sa +fille, où elle entra en dansant. + +--Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse! + + + +XXX + +Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle +Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son +mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On +avait parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât de lui +et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de +Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir à s'occuper de +lui. Savine n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique à +tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on +racontait sur son compte. + +Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens amis de Roger +étaient arrivés à Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrévault +et dix autres avec leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous +s'étaient jetés sur cette nouvelle: + +--Naurouse se marie, est-ce possible? + +On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout d'abord il avait mis +une certaine réserve dans ses réponses; mais, lorsqu'à la suite de +l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel, +dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments de sa fille +et conseillée par son ami Dayelle», avait formellement donné son +consentement, il avait très franchement montré combien il était heureux +de ce mariage, n'attendant même pas les questions pour l'annoncer à ceux +de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur. + +Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent celles du prince de +Kappel: + +--Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de +vous choisir votre femme vous-même et tout seul! Je crois que si j'avais +la liberté de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien +certain que je mourrai garçon pour ne pas me laisser marier à quelque +princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on +m'imposerait au nom de la politique et à qui je devrais faire des +enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un +futur roi qui ne se marie pas, c'est drôle, et on est original comme on +peut. + +Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le blâma et très +vivement, parlant au nom de l'amitié et de la raison, employant la +persuasion et la raillerie pour empêcher ce qu'il appelait un suicide: +ce fut Mautravers. + +Contrairement à son habitude, Mautravers n'était point arrivé à Bade +pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas +voir, avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu qu'il ne +viendrait probablement pas; cependant il était venu, et, le matin de la +deuxième journée, en débarquant de chemin de fer il était tombé chez +Roger encore au lit et endormi. + +--Enfin vous voilà de retour et pour longtemps, j'espère. + +--Pour très longtemps, pour toujours probablement. + +--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai? + +--Que raconte-t-on? + +--Que vous avez l'idée de vous marier. + +--C'est vrai. + +--Vous marier avec une Américaine, une étrangère, vous, François-Roger +de Charlus, duc de Naurouse? + +--Cette Américaine est d'origine française: elle appartient à une très +vieille et très bonne famille du Poitou, les Barizel. + +--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce +moment, et on m'a dit aussi que c'était par amour que vous vouliez +épouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru. + +--Vraiment! + +--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune +fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une +maison, je ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit +à mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour, +vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme +de coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien +vous le concéder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais à côté +des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien, +croyez-vous que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des +maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimées +passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment donné, tout en éprouvant +encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas été désagréablement +surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous étaient +devenues absolument indifférentes, ne vous disant plus rien, à ce point +que vous vous demandiez avec stupéfaction comment elles avaient pu +éveiller en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est fatal et +que ceux-là même qui sont les plus fortement maîtres de leur volonté +n'échappent pas à cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre +mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive, +et que vous resterez en présence d'une femme aigrie, d'autant plus +insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous +souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en +parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers +qu'on peut aimer une maîtresse indéfiniment, toujours, même vieille, et +cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que vous +ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutôt qui vous a +du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser, +et alors... + +Mautravers était resté dans la chambre, tandis que Roger était entré +dans son cabinet de toilette, et c'était de la chambre qu'il parlait. +Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette à la main, +s'essuyant le cou et le visage. + +--Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant, ce n'est pas +d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de +celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une +spécialité. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que +j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez. Aussi ne vous ai-je +pas interrompu, curieux de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je +ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer à +ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engagé, +et vous savez bien que je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que +vous venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que cela +ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais épouser, je l'aime +passionnément, et, dussé-je n'avoir qu'un jour de bonheur près d'elle, +pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous +voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale. Mais, +alors même que les sentiments qui s'ont inspirée n'existeraient pas, +je la réaliserais cependant quand même, car je veux me marier tout de +suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite, +vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je +veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour +aux Condrieu. + +Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'établit entre +eux un assez long silence; puis il reprit: + +--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour +mon nom je ne puis l'empêcher sûrement de tomber entre leurs mains que +par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste +vous allez voir bientôt que celle que j'épouse est digne non seulement +d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer. + +--Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle de Barizel, j'ai +parlé en général. + +--Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai à elle; quand vous +la connaîtrez, vous serez peut-être moins absolu dans vos théories. + +--Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il. + +--Non. + +--Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous voulez bien. + +Comme Roger faisait un mouvement pour refuser: + +--Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous en aller aussitôt +que vous voudrez, de façon à faire une visite du soir à mademoiselle de +Barizel, si vous le désirez. + + + +XXXI + +Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et +il avait été convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'était une fête +de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques +semaines. + +Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de +Washington,--la lettre justement qu'annonçait la dépêche. + +En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus sage d attendre +lettre», disait la dépêche. + +Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui de l'ouvrir? +Au point où en étaient les choses il ne pouvait pas revenir en arrière. +Et le pût-il, le dût-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il +la supporterait, si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait jamais +à Corysandre. + +Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété était trop poignante +pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs ce n'était point son habitude +d'hésiter en face d'un danger. + +Il lut: + +«Mon cher Roger, + +«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon simple et précise; +par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquête sur la +famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis +justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable +résidence de Washington, bien faite pour donner le spleen à l'homme +le plus gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à des +renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami, +en me lisant et surtout en prenant une résolution d'après ces +renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes +à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un gentleman et, ce qui est +mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur +et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie, ses manières, ses +habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le représentent +comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français bien +que n'ayant pas vécu en France, mais Français d'origine, Français de +sang, et Français du dix-huitième siècle avec quelque chose de brillant, +de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est +distingué pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent été +héroïques dans un pays où l'on serait moins sensible à la pratique et au +but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec +sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son +importance: il avait hérité d'une grande fortune engagée dans toutes +sortes de complications; il ne l'a point dégagée, loin de là, et +l'abolition de l'esclavage a dû lui porter un coup funeste; mais à cet +égard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de +vous répondre, suivant l'usage américain:--Vaut.... tant de mille +dollars.--Sur la mère, au lieu de l'unanimité, c'est la contradiction +que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les +autres, c'est une aventurière, et ceux-là même racontent sur elle toutes +sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car +si elles étaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous +l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner +aux sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération là dedans. +Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une dépêche vous me demandez de +faire cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je +suis entièrement à votre disposition et que ce me sera un plaisir de +vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-à-dire au moment où +vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans +l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a +la même unanimité que sur le père: la plus belle personne du monde, a +provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux +qui l'ont vue. La seule chose à noter et à interpréter contre elle est +qu'elle a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce +elle qui n'a pas voulu de ses prétendants? sont-ce les prétendants qui +n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il +semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voilà pour aujourd'hui tout ce +que je puis vous dire. Cela manque de précision, j'en conviens; mais je +vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la Nouvelle-Orléans +ou ailleurs au premier signe que vous me ferez.» + +Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie, et, en écriture +bâtarde aussi nette que si elle avait été lithographiée, cette lettre +fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez +inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle était aussi +satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui +était l'essentiel. Le père, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds +à la tête, «la fille, la plus belle personne du monde.» C'était quelque +chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai que du côté de la mère les +choses ne se présentaient plus sous le même aspect; mais ces histoires +scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute à des +amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mère fût un modèle +de vertu: ce n'est pas sa belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se +marierait jamais. + +Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il envoya une dépêche à +son ami pour le prier d'aller sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre +cette enquête, au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait, +il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger, plein de confiance, +ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait +passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle +préoccupation eût résisté à cette joie! + +En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de +madame de Barizel; avec inquiétude il interrogea Corysandre du regard, +mais celle-ci ne lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha +sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour. + +Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant des questions +qu'il n'osait pas poser: + +--J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon. + +Il la suivit. + +Elle tira une lettre de sa poche: + +--Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre +anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur la question de savoir si je +vous la montrerais; mais, tout bien considéré, je pense que vous devez +la connaître. + +Elle la lui tendit ouverte: + +«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur de votre charmante +fille, se trouve vivement ému par le bruit qu'on fait courir du prochain +mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez +votre consentement à ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le +jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère. +Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il +n'aurait été admis par une famille française honorable qui aurait eu +souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux +vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait en lui le germe de +plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune +encore, et d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et de son +père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez +ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout +regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les médecins, est un +des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son +enfance il a été constamment malade et, en ces dernières années, très +gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec +un ou deux enfants qui seront les misérables héritiers de leur père pour +la santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait +un crime.» + +--Vous voyez! dit madame de Barizel. + +Roger ne répondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui +tremblait entre ses doigts. + +--Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame +de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un +profond mépris, m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement, +je sais par expérience que les craintes qu'elle voudrait provoquer +ne sont pas fondées, et c'est pour cela que je vous la communique, +uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les +ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes. + +--D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-père, et je suis +aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la +dicter: il voudrait m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre +petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de mon nom et pour +cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a +fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empêcher +d'avoir des enfants, il écrit ces lettres infâmes. + +Violemment il la froissa dans sa main crispée. + +--Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondément +blessé et peiné; mais au moins ne vous inquiétez pas, de pareilles +dénonciations ne peuvent rien sur mes résolutions, et pour Corysandre, +il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et +n'en saura jamais rien? + +En voyant comment madame de Barizel accueillait ces révélations, il +pouvait ne pas s'inquiéter pour son mariage, mais pour lui-même il ne +pouvait pas ne pas penser à cette lettre. + +Il était vrai que son père était mort jeune; il était vrai que sa mère +était poitrinaire: il était vrai que lui-même depuis son enfance avait +été bien souvent malade. Était-il donc condamné à transmettre à ses +enfants les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de ses parents? + +Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela? Avait-il vraiment la main +hippocratique? + +Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur fut empoisonnée, et +le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres +ne parvinrent pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient son +front. + +A un certain moment il vit dans la foule un médecin parisien qu'il avait +connu autrefois et qu'on était sûr de rencontrer partout où il y avait +des cocottes; aussitôt, se levant de la chaise qu'il occupait auprès de +Corysandre, il alla à lui. + +--Docteur, j'ai un renseignement à vous demander, dit-il en l'emmenant +à l'écart. A quels signes reconnaît-on donc ce que vous appelez la main +hippocratique? + +--Au renflement en massue de la dernière phalange des doigts et à +l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale. + +--Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine. + +--Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est +exagéré: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains. + +--Je vous remercie. + +Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en alla tout à +l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là, se dégantant rapidement, il +examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardées, en se demandant +si elles étaient ou n'étaient pas hippocratiques. + +Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez léger, qu'à un +doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant à l'incurvation de l'ongle, +il ne savait pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute un +terme de médecine, il le chercherait. + + + +XXXII + +Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le +salon où celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives réunis: le +prince de Kappel, Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine, +Esther Marix et enfin Raphaëlle. + +Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de lui, pour lui tendre la +main; quand Raphaëlle lui tendit la sienne, il ne fut pas maître de +retenir un léger mouvement. + +--Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne amie, dit Mautravers, +qui l'observait, c'est elle-même qui s'est invitée tout à l'heure quand +elle a su que nous dînions ensemble. + +--Ça c'est beau, dit Poupardin. + +--Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce n'aurait pas été +pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adressé cette demande à +Mautravers. + +On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher tout haut. + +--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'à +l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voilà tous +réunis aujourd'hui pour célébrer les adieux à la vie de notre ami, comme +nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter son entrée dans la vie. + +--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas +consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le même +cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme à +l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les +mêmes, et franchement ça manque de diversité. Nous allons dire les mêmes +choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger la même sauce +brune, la même sauce rouge, la même sauce blanche; et puis demain nous +recommencerons. + +On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de Roger; ce voisinage +n'était guère pour lui plaire, mais il eût été maladroit et ridicule +d'en rien laisser paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre +observation; c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise en la +voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être que complètement +indifférente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimée, +qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompé; tout cela était si +loin! + +Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole +à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant assez longtemps il +s'entretint avec elle, sans plus faire attention à Raphaëlle que s'il ne +la connaissait pas. + +A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu, Raphaëlle se +pencha vers lui et, parlant d'une voix étouffée, de manière à n'être +entendue que de lui seul: + +--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée à ce dîner. + +Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda +de haut, puis tout à coup se baissant de façon à lui parler à l'oreille: + +--Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il, j'étais sur le balcon et +j'ai tout entendu. + +--Ç'a été justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et +parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se +disait chez mes parents que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à +rompre? + +Il eut un tressaillement. + +--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara. + +--Justement, répondit-elle. + +--Alors cela sera long! + +--Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui. + +--Continue, mais tout haut. + +--Merci. + +Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue, s'exprimant +au milieu de ces neuf personnes à peu près aussi librement que si elle +avait été seule, car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en +jetant hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que +ses voisins l'entendissent. + +--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour +moi, par générosité, par amour, et que si les choses continuaient ainsi +ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais essayé de +rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu l'avais repoussé; si tu +savais comme cela m'avait été doux! Alors, voyant qu'il fallait te +sauver malgré toi, j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas +impunément qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui m'était inspiré +par mon métier, j'ai joué une scène... atroce, en me disant pour me +soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais être, tu +souffrirais moins et te guérirais plus sûrement, plus vite. + +Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant elle une assiette à +laquelle elle ne toucha pas. + +--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne +comédienne; mais il paraît que ce jour-là j'ai eu du talent, car tu as +cru à la scène que je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu +y crois peut-être encore en ce moment même, te disant que j'ai été +la plus misérable des femmes, au lieu de voir que j'en étais la plus +tendre, la plus dévouée, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée +jusqu'au suicide. + +--Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de Naurouse? demanda +Montrevault, ça n'est pas correct, cela, ma chère. + +Assurément non, cela n'était pas correct; elle le sentait sans qu'il fût +besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout +ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se décida à +achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas: + +--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant +sur tous les convives un regard assuré, une chose bien simple, bien +élémentaire, mais qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends +à tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part +pour votre éducation. Comme je n'aurai à tromper aucun de vous, je peux +parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine, +quand il est l'amant d'une femme qui lui témoigne de l'amour, qu'il doit +être seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh +bien! ça, c'est des bêtises. + +--Bravo! cria Balbine. + +--Certainement, continua Raphaëlle, une femme peut n'aimer qu'un homme +et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien +pour elle; mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une autre +affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous +dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela, +enfin des relais. + +--Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche. + +--Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au duc, au petit duc, +comme nous disions autrefois, quand Montrévault m'a interrompue pour me +rappeler que je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de +cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais mieux le lui +dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que +je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ça blessera... + +--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles +auront mauvais caractère. + +--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien égal qu'on +se fâche ou qu'on ne se fâche pas. Donc le but de mon explication était +de lui prouver que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai aimé, +tendrement, passionnément aimé, et, qu'en réalité, je n'ai jamais aimé +que lui. + +Il y eut une explosion de cris et d'exclamations. + +--Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte. + +--Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault. + +--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'étais en train de +dire bas, continua Raphaëlle sans se laisser déconcerter, ce n'est +pas ma faute. Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi, sans +explication; après plusieurs années je le retrouve, alors je saisis +l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans +d'autres circonstances je n'aurais pas risqué cette explication, parce +qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans +un but intéressé, mais maintenant cela n'est pas à craindre, cette idée +ne peut venir à personne et je suis bien aise que le petit duc sache... + +--Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire amant, dit Sermizelles, +c'est entendu. + +--Il le sait. + +--Il en est fier. + +--Il en rêvera. + +--Ton souvenir consolera ses vieux jours. + +--Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle, cela m'est égal; +j'ai dit ce que je voulais dire. + +Elle se mit alors à manger consciencieusement, en femme qui veut +regagner le temps perdu, et, pendant le reste du dîner, elle ne +chercha point à s'adresser à Roger en particulier, ne lui parlant +que lorsqu'elle y était amenée naturellement par les hasards de la +conversation. + +Au dessert, Roger se leva et quitta la table. + +--Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine; c'est scandaleux! + +--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel. + +Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à ceux qui le blâmaient, +Roger se retira pour se rendre auprès de Corysandre, et en chemin +une question qu'il s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle +avait-elle essayé cette justification? Il était dans des dispositions où +l'on se défie de tout et de tous: les étranges paroles que Mautravers +lui avait adressées le matin, puis presque aussitôt la lettre anonyme +que madame de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur ses +gardes; il traversait bien évidemment une phase décisive, et des +dangers, des embûches dressées par M. de Condrieu-Revel, devaient +l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre +son mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le voyait, et +ses soupçons ne devaient s'arrêter devant personne; mais enfin il lui +paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaëlle +pussent se rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait ni +par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente pour croire qu'il +pouvait revenir à elle, alors même qu'il croirait qu'elle s'était +immolée, qu'elle s'était suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela +qu'elle avait cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce +qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage. + + + +XXXIII + +Le lendemain matin, au moment où Roger allait descendre pour déjeuner, +il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se +continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une +personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte. + +La personne qui voulait entrer n'était autre que Raphaëlle, et Bernard, +qui aimait à se substituer à son maître, s'imaginant que celui-ci ne +devait pas être en disposition de recevoir une ancienne maîtresse, +refusait de la recevoir: + +--Puisque j'affirme à madame que M. le duc est sorti. + +C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte. + +Sans daigner remettre le valet de chambre à sa place, Raphaëlle, passant +devant lui, se hâta d'entrer. + +Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce +ne fut pas bien franchement. Cette visite n'était pas pour lui plaire, +pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité +de la tutoyer lui-même. + +Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit. + +--Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter ma justification? +lui demanda-t-elle. + +--Pour te justifier probablement, répondit-il en employant de mauvaise +grâce le tutoiement. + +--Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai été +guidée que par un motif étroitement personnel. Depuis notre séparation +j'ai supporté ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse +à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit +que je le sache, moi.»--Et cela me suffisait réellement. Tu penses bien +que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de +dégoût? Mais quand, dans ces heures-là, je pensais à toi, j'étais tout +de suite relevée et je redressais la tête quand je me disais: «Voilà ce +que j'ai fait pour l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué +à me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai eu besoin de ton +estime, non pour moi, mais pour toi. + +Comme il la regardait avec étonnement, se demandant où tendaient ces +étranges paroles, elle continua: + +Tu ne comprends rien à ce que je te dis là, n'est-ce pas? mais tu vas +voir bientôt que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant +d'en arriver là, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que +je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec Savine quand il +apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demandé de rester à +Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres +du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que +c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec Mautravers, qui ne voulait pas +m'inviter et qui ne s'est décidé qu'en pensant que j'avais sans doute +l'espérance de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,--ce qui, +pour sa nature bienveillante, est un plaisir très doux.--Maintenant que +tout cela est expliqué, écoute-moi. + +Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit: + +--Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine +devait épouser mademoiselle de Barizel? + +--Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous, dit Roger en étendant la +main par un geste énergique. + +--Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai +rien à en dire; jamais l'idée ne me serait venue de porter un témoignage +contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu +me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi +donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est +déjà assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais à bout. + +Elle fit une nouvelle pause: + +--Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te +le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aimé +et sans avoir jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le +regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré son égoïsme, +son avarice, sa sécheresse de coeur, sa méchanceté, sa dureté, sa +lâcheté, malgré tous les défauts et tous les vices qui font de lui un +des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à lui... +parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais +été sa maîtresse; mais, dans les dispositions où je suis, mieux vaut lui +qu'un autre; au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il y +tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec un peu d'habileté +lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai +pas assez et il me faut quelques années encore pour atteindre le chiffre +que je me suis fixé, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un +difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la générosité même. +Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage, +tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a jetée; on ne perd +pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus enviée de Paris. Tout +d'abord je me suis refusée à admettre que ce mariage fût possible, car +je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui s'est passé m'a donné +raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter +un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage si +je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle était celle que +Savine voulait épouser, et j'ai envoyé un homme dont j'étais sûr faire +une enquête ici. + +--Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où tend cet entretien, +restons-en là; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai déjà trop +entendu. + +--Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton +honneur. + +--Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets à personne d'en +prendre souci. + +--Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas +qu'il est menacé, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que +je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc +m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle; +mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu +es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend +des renseignements sur la famille de celle qu'on épouse, pourquoi +repousserais-tu ceux que je t'apporte? + +Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde: + +--Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un témoignage. + +--Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que +ton bien et qui ne demande rien que d'être entendue quand elle élève la +voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne +veux pas me plaindre, encore moins me fâcher; je me mets à ta place, je +sens ce que ma démarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu +souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la générosité de +ton caractère; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper, +écoute-moi, c'est la seule réparation que je veuille. + +--Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment, venir m'imposer des +paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent à des +personnes dont il ne peut pas être question entre nous? + +--Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne +venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie +et d'une lâcheté. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi, +mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le +garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter une voix qui t'avertirait +que tu vas tomber dans un précipice, parce que tu n'aurais pas demandé +cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le +crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre que je ne suis +pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie. + +L'insistance même de Raphaëlle avait fini par émouvoir Roger. Son +premier mouvement avait été de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant +pas, il avait été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise +à vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le souvenir de la +lettre de son ami, le secrétaire de la légation de Washington, lui +revenait et le troublait. + +Brusquement il se décida: + +--Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien invraisemblables, +auxquelles je n'ai pas voulu répondre; aujourd'hui l'heure est venue de +me prouver que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter +les preuves palpables, évidentes, de ce que tu veux me révéler. Si tu me +donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais +encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te +traiterai comme la dernière des misérables. + +Vivement elle étendit le bras: + +--Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle, la condition que +tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les +donnerai, non pas dans un délai que je pourrais allonger, non pas +demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai là, les voici: + +Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe +et la présenta à Roger, qui, prêt à la prendre, eut un mouvement de +répulsion. + +--Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut +que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai +dit que voulant empêcher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais +envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches, qui devait +faire une enquête sur ce qu'était celle que Savine allait épouser, +disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce +mariage, qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me donna +n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as dû voir +toi-même sur l'intérieur, les relations, les habitudes de madame de +Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la +bohème. + +Roger voulut l'interrompre. + +--Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom; +d'ailleurs, madame de Barizel étant une étrangère, il n'y a rien +d'extraordinaire à ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je +n'avais à parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter +rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire +comprendre que si je voulais poursuivre mon enquête en Amérique, je +pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine de +devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un agent en Amérique et de +poursuivre là-bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands +frais. Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine, et les +risques que je courais d'un côté n'étaient nullement en rapport avec les +chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en +Amérique. + +--Ah! + +Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait son émotion, mais +en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas été +maître de ne pas la laisser échapper, car ce n'était pas, comme il +l'avait supposé tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être +question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade; ce que Raphaëlle +avait fait pour son intérêt à elle, c'était ce qu'il aurait voulu, ce +qu'il aurait dû faire lui-même pour son honneur. + +--Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat des recherches +que mon homme a faites en Amérique, avec preuves à l'appui, car il +me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne +recueillît aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage certain; +tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas été prouvés, mais +ceux qui l'ont été suffiront, et au delà, pour t'éclairer. + +Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage, qu'avait animé +l'ardeur de la discussion, prit une expression désolée: + +--Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te causer une douleur, +moi qui voudrais tant t'éviter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon +souvenir ne fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis comme +une mère qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime. + +--Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves... + +Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était lui maintenant qui +la pressait de parler. + +--Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille? + +--Non. + +--C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements +et les témoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse, +qui est la partie intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir +facilement ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté un terrain +aux Champs-Élysées, soi-disant pour construire dessus un hôtel, mais en +réalité et tout simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de +fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié ou plutôt sans +_de_, Olympe Boudousquié tout court, ainsi que le prouve, ce certificat +de baptême, revêtu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de +toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticité. + +Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle présenta à +Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua: + +--Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur de musique; la mère, +Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique guère que la fille de ces gens-là +ait droit à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie +était une personne remarquable par sa beauté, à laquelle il n'a manqué +pour faire fortune qu'un autre théâtre que Natchez, qui est une petite +ville de trois à quatre mille habitants, où une femme, même de talent +(et il paraît qu'elle était douée), ne peut pas briller, et puis il y +avait en elle un vice qui devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle +était d'origine noire, bien que parfaitement blanche... + +Comme Roger avait laissé échapper un mouvement, elle s'interrompit pour +prendre deux pièces qu'elle lui tendit: + +--Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était, tu le vois, une +esclave. + +Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de lire les papiers +qu'elle lui avait présentés; puis, sans le regarder, pour ne pas +augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner +attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle +continua: + +--M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille Olympe était encore tout +enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements +manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la +lacune qui existe entre le moment où madame Boudousquié quitte Natchez +et celui où nous la retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi +des mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille Olympe, lancée +dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle de Boudousquié pour ceux +qui ne savent pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables, +succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout le monde +s'accorde à reconnaître que c'est une femme très forte. Malheureusement, +sur cette période, les renseignements manquent aussi, c'est-à-dire les +renseignements avec preuve à l'appui, les seuls dont nous ayons à nous +occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je +dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants +qui allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les débris +de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au +compte de la jalousie par des juges complaisants. + +--Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer de moi que de me +raconter de pareilles histoires. + +--Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de +Barizel et quelle est sa réputation. N'est-ce pas chose grave qu'on +puisse parler ainsi d'une femme, même alors que cette femme serait +innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la +juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas là-dessus. Une +seule chose est certaine, c'est qu'après la mort de ce personnage, +qui s'appelait Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la +Nouvelle-Orléans pour Charlestown, où un riche commerçant se ruine et +se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frère de William +Layton, qui l'a alors connue comme la maîtresse de son frère et qui à +été témoin de cette ruine et de ce suicide, est établi à Paris, 45, +rue de l'Échiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les +renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a causé la mort de son +frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger pour qu'il +parle: c'est un témoin vivant et qui, par son honorabilité, mérite toute +confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue +de l'Échiquier? + +Il répondit par un signe de tête, car une émotion poignante le serrait à +la gorge: ce n'était plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour +avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un +témoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventurière +dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables +dont il était question dans cette lettre seraient vraies? Était-ce +possible? Il se débattait contre cette question, et son amour pour +Corysandre se révoltait, à cette pensée. + +--Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a encore une disparition. +On la retrouve à Savannah menant grande existence, maîtresse d'un +négociant qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en +France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle +volontiers d'Olympe Boudousquié, car elle n'a laissé que de mauvais +souvenirs à ses amants et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à +l'interroger aussi, celui-là. Nouvelle disparition. Elle va à la Havane, +d'où la ramène le comte de Barizel, qui la présente et la traite comme +sa femme. L'a-t-il véritablement épousée? On n'en sait rien: mon +homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible +cependant, car le comte était un homme passionné, un parfait gentilhomme +français dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt +contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laissé que de +grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le +train qui est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les +réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux qui veulent prendre +la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel +manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu +peux là-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir +autant parce que tu n'es pas du métier, tu peux en voir assez cependant +pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe à +Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi que pour te parler de ce que +je savais sur la vie de madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou +plutôt, mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était cette femme +qui, par son habileté et surtout par son audace, est parvenue à prendre +place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par +sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me +ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que +j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez +maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, +je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose à +ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que +je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en +feras ce que ton honneur t'indiquera. + +Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti, écrasé par ces +terribles révélations. + +Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps après le départ +de Raphaëlle, fut d'étendre la main pour prendre un _Indicateur des +chemins de fer_ qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs +minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant +ses yeux troublés et les filets noirs qui séparent les trains se +brouillaient; enfin il parvint à voir que le premier train pour Paris +était à trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait. + +Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitôt il se rendit +aux allées de Lichtenthal. + +Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir. + +--Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de +sitôt; quelle bonne surprise! + +Il se raidit pour ne pas se trahir: + +--C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis obligé de +partir pour Paris par le train de trois heures. + +--Partir! + +Elle le regarda en tremblant: instantanément son beau visage s'était +décoloré. + +--Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque. + +--Pour une chose très grave... mais rassurez-vous, chère mignonne, et +dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondément, combien +passionnément je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de +m'éloigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espère. + +Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et +passionnés: + +--Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, très vite? Si +courte que soit votre absence, elle sera éternelle pour moi. + +A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon; +vivement Corysandre courut au-devant d'elle: + +--Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle. + +--Quoi donc? + +Roger voulut répondre lui-même: + +--Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures et je viens vous +faire mes adieux. + +--Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières journées de courses? + +--Cela m'est impossible. + +--Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ. + +--C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais; c'est ce matin, +il y a quelques instants, que ce départ a été décidé. + +Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais avec madame de +Barizel ce n'était pas un sentiment de lâcheté qui l'anéantissait, +c'était un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait. +Était-elle vraiment la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il +pouvait le savoir. + +Il fit quelques pas vers la porte: + +--C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant +madame de Barizel, que j'ai à traiter l'affaire... capitale qui +m'appelle à Paris, deux Américains, M. Layton, de Charlestown... + +Elle pâlit. + +--... Et M. Henry Urquhart, de Savannah. + +Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa: + +--Bon voyage! dit-elle. + + + +XXXIV + +Le trouble de madame de Barizel avait été le plus terrible des aveux. + +Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir vu M. Layton, le +frère du suicidé de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart. + +Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une fille! + +Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans sa résolution. + +Jamais il ne reverrait Corysandre. + +Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation? Il n'en +savait rien, il ne se le demandait même pas, car ce n'était pas de +l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'était du présent, du présent seul. + +Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe +Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de Naurouse. + +Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-même, il devait +pour le moment écarter cela de sa pensée et tâcher de ne voir que ce que +l'honneur de son nom lui imposait. + +Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette résolution serait +un suicide. + +Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris, il arrêta la mise à +exécution de cette résolution, s'y reprenant à vingt fois, à cent fois, +ne restant fixé qu'à un seul point, qui était qu'il ne devait pas +retourner à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il +n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur qui tiendraient contre +elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui +parler de sa mère, il faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels? +Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas. + +Il écrirait donc. + +Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une telle angoisse, un +tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrivé à +Paris: le temps, la distance, étant choses inappréciables pour lui. + +Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite il écrivit ses +lettres, dont les termes étaient arrêtés dans sa tête. + +«Madame la comtesse, + +«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous +avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de +mariage dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces deux messieurs, +je vous confirme cette impossibilité. + +«NAUROUSE.» + +Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser +la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit +affolé, le coeur défaillant: + +«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le coup de la plus +affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais éprouvée que je +vous écris. + +«Nous ne nous verrons plus. + +«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il était hier, plus profond +même, et ce que je vous disais en me séparant de vous, je vous le répète +en toute sincérité: Je vous aime, je vous adore. + +«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a pas de volonté +humaine qui puisse nous réunir. + +«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé cette lettre, celui +qui remplit ma vie: je vous aime, chère Corysandre. + +«ROGER.» + +Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer, car elle ne +disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait +dix fois, vingt fois, à quoi bon, puisque, ce qui était dans son coeur, +il ne pouvait justement pas l'exprimer. + +Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade qui porterait +ces deux lettres, et, en les envoyant à celui-ci, il lui donna ses +instructions qu'il précisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait +porter la lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même aux mains +de mademoiselle de Barizel; quand à celle de madame de Barizel, il était +mieux qu'il la remît à quelqu'un de la maison sans explication. + +Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces lettres fut fermée, +il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer à la poste: +c'était sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour. + +Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille angoisse, et si son +coeur ne défaillait pas dans les faiblesses de l'irrésolution, il se +brisait sous les efforts de la volonté. + +Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il aimait si +passionnément, et il y renonçait; mais au prix de quelles souffrances +accomplissait-il ce devoir! + +Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il ne pouvait plus +attendre; il prit la lettre et la porta lui-même au bureau de la rue +Taitbout, marchant rapidement, résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans +la boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté de presser +la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût été appuyée sur son coeur. + +Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se présenta à +son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami à cette heure +et l'humanité entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il +monta chez lui. + +En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement. + +--Quelle joie, mon cher Roger! + +Mais en remarquant combien il était pâle et comme tout son visage +portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arrêta. + +--Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il. + +--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage. + +Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui parler de ce mariage +et lui dire combien il aimait Corysandre. + +--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais épouser plus +que je ne l'ai jamais aimée; de son côté elle m'aime toujours, c'est +vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons +de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au médecin un remède +pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette +rupture, j'ai maintenant la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma +douleur. + +--Mais que voulez-vous? + +--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir. + +--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime +pas. Si je la suspends par le sommeil, au réveil vous la retrouverez +aussi intense qu'en ce moment. + +--J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à mes pensées, à mes +souvenirs. + +--Et après? + +--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui. + +Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pâle, +plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté. Ce long voyage ne lui avait +pas été salutaire. La fièvre bien certainement ne le quittait pas. + +Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il +traversait? Par les lettres qu'il avait reçues Harly savait que Roger +avait mis toutes les espérances de sa vie dans ce mariage qui, pour +lui, était le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement, +utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille, +ces joies qu'il n'avait jamais connues et après lesquelles il aspirait +si ardemment. Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait +pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que s'il reprenait ses +anciennes habitudes il y trouverait sûrement l'aggravation rapide de sa +maladie. + +Comment l'empêcher de les reprendre? + + + +XXXV + +Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger sortit de son +assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et +même plus lourde, plus accablante, car il n'était plus enfiévré par la +résolution à prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était le +sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de tout son poids. + +C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle était là devant +ses yeux plus belle, plus radieuse, plus éblouissante qu'il ne l'avait +jamais vue; ce n'était pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre +volonté. Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant +il en était à se demander s'il n'était pas plus coupable envers +Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eût été envers l'honneur de son +nom en l'épousant. Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il +avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille qui avait +empoisonné sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur. + +Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée, tournant et +retournant la même pensée, voyant et revoyant toujours la même image. + +Il envoya chercher une voiture: + +--Où faut-il aller? + +--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards extérieurs. + +En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot, le cheval de sa +victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre +et recommença sa promenade. + +A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au +rez-de-chaussée, il monta à l'entresol pour dîner seul dans un salon +particulier. + +--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maître +d'hôtel, qui le reconnut. + +--Un seul. + +--Que commande monsieur le duc? + +--Ce que vous voudrez. + +A huit heures il entra à l'Opéra. + +Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la musique +l'exaspérait. + +Il sortit et s'en alla aux Bouffes. + +Mais il n'y resta pas davantage. + +Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'où il se sauva au +bout d'un quart d'heure. + +Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens qui jouaient +sérieusement, la foule, le bruit, les lumières, tout lui faisait +horreur. + +Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la même chose, +puis le surlendemain, puis toujours ainsi. + +Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi. + +Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir où aller, le +valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait +recevoir madame la comtesse de Barizel. + +La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi. + +--Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il. + +--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir. + +Son parti fut pris. + +--Faites entrer, dit-il. + +Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce n'était que la +comtesse, il n'avait pas de ménagement à garder avec elle; il haïssait, +il méprisait cette misérable femme qui le séparait de Corysandre. + +Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger, +stupéfait, ne pensait pas à lui avancer un siège, elle prit un fauteuil +et s'assit. Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes +pas paru être plus à son aise. + +--J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt je me suis +mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie. + +--Que je renonce à la main de mademoiselle de Barizel. + +--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous à la main +de ma fille? + +Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui +ressemblait à un défi, un sentiment d'indignation l'avait soulevé. + +--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom à la fille de +mademoiselle Olympe Boudousquié. + +Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et +son sourire s'accentua: + +--Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une étrange confusion de +nom, que des malveillants, des jaloux ont inventée dans un sentiment de +haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai, +de Boudousquié du nom de mon père; mais de Boudousquié et Boudousquié +sont deux. Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer que +vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai été pour vous +avertir qu'on tendait un piège à votre crédulité, comme on avait essayé +d'en tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour m'avertir qu'il +y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car déjà +on m'avait menacée, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher à +cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien de commun; mais +je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette +invention grossière. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont +su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire, +et je viens me mettre à votre disposition pour vous fournir toutes les +explications que vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son +bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa mère, que cette seule +considération. Que vous a-t-on dit! + +--Vous le demandez? + +--Certes. + +--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié, après avoir ruiné son frère +dont elle était la maîtresse, avait amené celui-ci à se tuer. M. +Urquhart m'a dit que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé et +ruiné, était la dernière des filles. + +--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien +de commun entre la famille Boudousquié, à laquelle appartenait cette... +fille, et la famille de Boudousquié d'où je sors. + +--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquié, que M. +Urquhart a conservé et m'a montré, soit... le vôtre? + +Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversée; +une pâleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait +défaillir. Se voyant observée, elle se cacha la tête entre ses mains, +mais le tremblement de ses bras trahit son émotion. + +Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon à pouvoir +reprendre la parole: + +--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car +je veux vous avouer la vérité, toute la vérité. Que ne l'ai-je fait plus +tôt! Je vous aurais épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé +et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi. J'avoue donc que, +tout à l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre +Olympe Boudousquié et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité +cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle, née de +relations entre mon père et une jeune femme... + +--Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le certificat de baptême +d'Olympe Boudousquié et beaucoup d'autres pièces authentiques la +concernant et concernant aussi sa mère. + +Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation, cependant elle +continua: + +--Vous savez comme ces liaisons se font et se défont facilement. Mon +père eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande, +suivit les traces de sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute +les pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent les récits +qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une +certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montré et +moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle +puisque celle qui a posé pour ce portrait était... ma soeur. + +--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est +devenue? + +--Morte. + +--Il y a longtemps? + +--Une quinzaine d'années. + +--Vous avez un acte qui constate sa mort. + +--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant. + +--Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une série d'actes +s'appliquant à cette Olympe Boudousquié qui permettent de la suivre +jusqu'au moment où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane. + +--Monsieur le duc! + +Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et étendant +le bras vers la porte: + +--Je vous prie de vous retirer. + +--Mais je vous jure. + +--Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi aux serments d'Olympe +Boudousquié? + +Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgré +l'effort qu'il faisait pour se dégager: + +--Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent déchirant, je +retournerai en Amérique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai +morte pour le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je vous en +conjure à genoux, à mains jointes, en vous priant, en vous suppliant +comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas à ce mariage. +Elle est innocente, elle est la fille légitime du comte de Barizel +dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La +tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussée à cette +démarche. Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez? l'amour +ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil? + +--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais! + + + +XXXVI + +Madame de Barizel était partie depuis longtemps et Roger n'avait pas +quitté son salon, qu'il arpentait en long et en large, à grands pas, +fiévreusement, quand le domestique entra de nouveau. + +--Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force voir monsieur le +duc; elle refuse de donner son nom. + +--Ne la recevez pas. + +--Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très jolie. + +Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la bouche du +domestique, paraissait toute-puissante: + +--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne. + +Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du salon se rouvrit et +la jeune dame qui paraissait très jolie sous son voile entra. + +Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaître; +son coeur avait bondi au-devant d'elle: + +--Vous! + +--Roger! + +Le domestique sortit vivement. + +Elle se jeta dans les bras de Roger. + +--Chère Corysandre! + +Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les +yeux, perdus dans une extase passionnée; ce fut elle qui la première +prit la parole: + +--Ma présence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre +lettre, j'ai été foudroyée en la lisant, je n'ai pas été fâchée. Fâchée +contre vous, moi! + +Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son âme, toute sa +tendresse, tout son amour dans ce regard, frémissante de la tête aux +pieds, éperdue, anéantie; ce n'était plus l'admirable et froide statue +qu'il avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la passion avait +touchée et qu'elle entraînait. + +Tout à coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la +tête dans le cou de Roger. + +--Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour +vous demander les raisons qui vous empêchent de me prendre pour femme. + +--Mais... + +--Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans un élan +irrésistible, je ne veux pas les connaître... au moins je ne veux pas +que tu me les dises. + +De nouveau, elle se cacha le visage contre lui. + +Puis après quelques instants elle poursuivit sans le regarder: + +--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris... +librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent à +son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux +pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise. + +Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait +peur de voir et d'entendre. + +--Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre +cette résolution, à ma douleur, à mon désespoir; tu as pensé que je +pouvais en mourir. + +Il inclina la tête. + +--Et cependant tu l'as prise? + +--J'ai dû la prendre. + +--Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce +pas; tu m'aimes encore! + +--Si je t'aime! + +La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément; ils restèrent +sans parler, les lèvres sur les lèvres. + +Mais doucement elle se dégagea: + +--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je +l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est parce que je sentais bien que +tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue à toi, car +enfin nous ne pouvons pas être séparés,--j'en mourrais. Et toi, +supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne +peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je +viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'était que +je ne pouvais pas être ta femme? + +Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre. + +--Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi ne parles-tu +pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces +questions m'épouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter +toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais +pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir +davantage. Il y a là quelque mystère, quelque secret terrible que je ne +dois pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant +d'inquiétude à la pensée que je peux te le demander. Je ne suis qu'une +pauvre fille sans expérience, je ne sais que bien peu de chose dans la +vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder et +à voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine +cependant. Ce que j'ai deviné c'est qu'après avoir voulu me prendre pour +ta femme, tu ne le veux plus maintenant. + +--Je ne le peux plus. + +--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous séparons +plus. Me voici; prends-moi, garde-moi. + +Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les +yeux: + +--Me veux-tu? + +--Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions plus! s'écria-t-il. + +--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; à +la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de résister à +ton amour, moi j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est +grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève au-dessus de +toutes les considérations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'à ce +jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que +j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant d'admiration, +que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus des autres femmes; au +moins je l'ai cru pour la beauté, car pour tout le reste je savais bien +que je n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu m'aimes, +voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément, plus que tout au +monde, plus que ma réputation, plus que mon honneur, plus que tout, et +voilà que c'est par mon amour que je deviens supérieure aux autres, +puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire à ma place +et m'en glorifie. + +Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des flammes, sa poitrine +bondissait, elle était transfigurée par la passion. + +--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu +m'acceptes comme je me donne,--entièrement. Où tu voudras que j'aille, +j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté +que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre bonheur que le +tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne +souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être +aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par personne, tu +entends, par personne, et que mon enfance a été aussi triste, aussi +délaissée que la tienne. + +Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna la tête. + +--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt t'expliquer comment +j'ai pris cette résolution. + +Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un fauteuil et s'assit, +tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant +les mains dans les siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et +ses regards. + +--C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma mère m'a donné +celle que tu lui écrivais que je me suis décidée. Comme elle m'annonçait +qu'elle venait à Paris pour dissiper le malentendu qui s'était élevé +entre vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant bien qu'il +ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni +personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu +arrêter qu'après de terribles combats, forcé par des raisons qui ne +changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous sommes arrivées ce +matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour, +mais sans rien espérer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée, +dans un état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu +persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai +appelé un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a +fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais +qu'importe! Pouvais-je être sensible à cela en un pareil moment! Me +voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne pensons qu'à cela, au bonheur +d'être ensemble. Moi, je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque, +depuis hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de peine à +écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient pas de sens aujourd'hui; +mais toi, ne te surprend-il pas? + +Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle, et dans une +muette extase, il la contempla, la regarda des pieds à la tête, tandis +qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses +bras, sur son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait besoin +d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il n'était pas sous +l'influence d'une illusion. + +--Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes pieds, dit-elle en +souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma +mère ne s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera. Ne me +trouvant pas, la pensée lui viendra bien certainement que je suis ici, +car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me +reprendre, car elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans +un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un autre mariage pour +moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne +veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette +existence... misérable. Partons, partons aussitôt que possible. + +--Tout de suite. Où veux-tu que nous allions? + +--Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages, à Naurouse, là où tu +as vécu, où tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment; +on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous +retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons +donc où tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: être ensemble. Tous les +pays me sont indifférents; ils me deviendront charmants quand nous les +verrons ensemble. + +--L'Espagne! + +--Si tu veux. + +--Partons. + +--Le temps d'envoyer chercher une voiture. + +Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix +retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'élever +entre plusieurs personnes. + + + +XXXVII + +Roger courut à la porte pour la fermer, et en même temps, se tournant +vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la pièce voisine, qui +était sa chambre. + +Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte non avec le +doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts. + +--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée. + +Évidemment c'était madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre. + +Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa +chambre, où il trouva Corysandre. + +--Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée. + +--Oui. + +--Qu'allez-vous faire? + +--Nous allons descendre par l'escalier de service; vite. + +La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre dans le cabinet de +toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de dégagement au bout +duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte +était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure. + +Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté. Où, chercher cette +clef? Il n'en avait pas l'idée. + +Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit au bout du +couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans +le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'était se faire +prendre dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir. + +Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait +vers elle, elle l'embrassa passionnément, désespérément, comme si elle +avait conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui donnait et +qu'elle recevait de lui. + +-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons +pas. + +Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment où ils arrivaient +dans la chambre, la porte opposée à celle par laquelle ils entraient +s'ouvrait, et derrière un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils +aperçurent madame de Barizel. + +Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger aperçut le bout d'une +écharpe tricolore. + +--Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis chargé de +rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure +au-dessous de seize ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici +présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée. + +Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était restée en arrière, +mais sans chercher à se cacher, la tête haute, ne laissant paraître sa +confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage. + +Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança à son tour et vint se +poser à côté de Roger. + +--Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en s'efforçant +d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla, je suis venue +volontairement. + +Le commissaire salua de la tête sans répondre, tandis que madame de +Barizel levait au ciel ses mains indignées et frémissantes. + +--Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant à +Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite? + +Roger ne répondit rien. + +--S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'écria madame de +Barizel; cherche-t-on à se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire +une visite à un jeune homme? Cette défense est absurde. + +--Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec hauteur. + +--M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement Corysandre, il n'a +rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui. + +Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de +Barizel, étaient parties irrésistiblement, sans réflexion, sous le coup +de l'émotion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui +d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce qu'il disait. + +Cependant le temps avait permis à Roger de se reconnaître, au moins +jusqu'à un certain point, c'est-à-dire qu'il ne comprenait rien à ce qui +se passait. + +Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît, ou s'il ne se +défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait. Madame de Barizel, +habile et avisée comme elle l'était, n'avait certes pas décidé une +pareille aventure à la légère. + +--Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants +d'entretien avec vous. + +--Je suis à votre disposition, monsieur le duc, répondit le commissaire, +qui paraissait beaucoup mieux disposé en faveur des accusés que de +l'accusateur. + +--Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel. + +--Ne craignez rien, madame, la porte est gardée. + +Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon +de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris. +Alors il passa dans le salon avec le commissaire. + +--Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais +vous adresser si vous le permettez: vous avez parlé d'accusation tout à +l'heure, cette accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à +quoi expose-t-elle? + +--Vous avez un code, monsieur le duc? + +--Non. + +--C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde, +dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais +tâcher de répondre à vos questions. Vous demandez si cette accusation +est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses conséquences +possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les +354, 355, 356, 357 du code pénal, qui disent que quiconque aura enlevé +ou détourné une fille au-dessous de seize ans subira la peine des +travaux forcés à temps. + +Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement. + +--C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde, +n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand même +la fille aurait consenti à son enlèvement ou suivi volontairement son +ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il +sera condamné aux travaux forcés à temps. Mademoiselle de Barizel, en +affirmant qu'elle était venue librement chez vous, a paru vouloir vous +innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez pas cela, +monsieur le duc. De même n'oubliez pas non plus le dernier article que +je signale tout particulièrement à votre attention, et qui dit que +dans le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée, il ne +pourrait être condamné que si la nullité de son mariage était prononcée. +Dans l'espèce, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article? + +Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger par-dessus ses lunettes +un sourire qui en disait long. + +--Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre à ce mariage? dit Roger. + +--Hé! hé! hé! + +Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans +doute d'avoir été compris. + +--J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis m'installer ici, +n'est-ce pas? + +Il s'assit devant la table. + +--Ce procès-verbal doit constater la porte fermée à clef, la tentative +de fuite par l'escalier de service, le désordre de la toilette de la +jeune personne. Pourquoi donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le +duc? + +--Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper. + +--Fâcheux. + +Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre +était assise à un bout, madame de Barizel à un autre. + +--Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous êtes-vous fait +renseigner par M. le commissaire sur les conséquences de ce que la loi +française appelle un détournement de mineure? + +Comme Roger ne répondait pas, elle continua: + +--Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences sont un +procès en cour d'assises et une condamnation aux travaux forcés. + +Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger. + +--Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donné à +réfléchir et que vous pouvez me faire connaître vos intentions. Vous +aimez ma fille. De son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa +démarche le prouve. L'épousez-vous? + +Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée devant lui et, +s'adressant à sa mère: + +-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser, dit-elle. + +--Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel. + +--Je réponds pour lui. + +Puis se tournant vers Roger: + +--Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infâme, +dit-elle, tu répondais: «Oui», tu ne serais plus le duc de Naurouse que +j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux +encore moins aujourd'hui. + +Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais presque aussitôt ses +yeux lancèrent des éclairs, tandis que ses narines retroussées et ses +lèvres minces frémissaient: elle se leva et s'avançant: + +--Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'épouser? +dit-elle d'un air de défi; s'il a des raisons à donner pour justifier +son refus, j'entends des raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne +tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc. + +Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger: + +--Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle, et que je +n'ai pas à lui demander, moi, votre fille, de se taire. + +Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée; mais son trouble +ne dura qu'un court instant: + +--Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne +la reverrez jamais. + +Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger. + +--A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te le jure. + +La porte du salon s'ouvrit: + +--Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le procès-verbal? dit le +commissaire de police. + + + +XXXVIII + +Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son procès-verbal. + +Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il ne lui était pas +possible, non seulement de résoudre cette question, mais même de +l'examiner, et tout de suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant +bien en avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires. + +Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret était au travail. +Les vacances étaient pour lui son temps le plus occupé; il mettait à +jour son arriéré. + +Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient passées, +minutieusement, et il exigea un récit complet non seulement sur le fait +même du procès-verbal du commissaire de police, mais encore sur les +antécédents de madame de Barizel. + +--C'est le caractère du personnage qui nous expliquera ce dont il est +capable, dit-il pour décider Roger, qui hésitait. + +Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle et les +témoignages de MM. Layton et Urquhart. + +--Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est pas complice de sa +mère? + +--Elle! + +--Ça s'est vu. + +Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de Corysandre. + +--C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait plus beau encore +si c'était joué, car il est bien certain que par la venue chez vous de +cette jeune fille qui vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme, +puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre +maîtresse, puisque nous nous aimons», vous avez été profondément touché. + +--C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée de ma vie. + +--Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mère +et vous pour dire: «Il ne peut pas m'épouser,» elle vous a paru très +belle. + +--Admirable d'héroïsme. + +--C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez +jamais aimée. + +--Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des +lâchetés en ne l'épousant pas. + +--C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais désespéré de dire +une parole qui pût vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous +admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour +sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce +sacrifice arrive bien à point pour peser sur vos résolutions. Et notez +que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue +jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis +présentement, c'est que nous avons affaire à une mère très forte qui a +bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui +la faisait agir. + +--Je vous affirme que tout en elle a été spontané, inspiré seulement par +le coeur. + +--Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai, +et cela suffit pour vous avertir d'avoir à vous tenir sur vos gardes. +D'ailleurs les raisons qui vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle +de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois +pas que par sa démarche auprès de vous, pas plus que par la mise +en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit +réhabilitée; elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous +prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en vous la représentant +comme une aventurière dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer +de son procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante. + +--Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que +mademoiselle de Barizel a plus de seize ans. + +--C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre à +l'abri. Si la loi punit des travaux forcés le ravisseur d'une fille +au-dessous de seize ans, elle punit de la réclusion le ravisseur d'une +mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a +toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent, la plainte peut être +déposée et le procès peut être fait. Le fera-t-elle? + +--Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tiré +sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre +lorsqu'on me l'avait racontée, me paraît maintenant possible. + +--En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que je pense, c'est +aux avantages qu'elle peut avoir à le faire. A vous en menacer, les +avantages sautent aux yeux: elle espère vous faire peur; avant de se +laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un +duc de Naurouse réfléchit, et entre deux hontes il choisit la moindre. + +La moindre serait la condamnation. + +--C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous +serait de devenir son gendre. C'est là son calcul: tout a été préparé +pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un +chantage comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris que celui-là ne +soit pas plus souvent pratiqué; mais voilà, les coquins n'étudient le +code que pour échapper aux conséquences de leurs coquineries et non pour +en préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient à la +dispositions des habiles! + +--Si madame de Barizel n'a pas étudié le code, soyez sûr qu'elle se +l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent. + +--J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué part d'une main +expérimentée; mais justement parce qu'elle n'a pas agi à la légère, elle +doit savoir que vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès, +l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement est encore +mariable, devient immariable. Si belle, si séduisante que soit une jeune +fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a été enlevée ou détournée +et quand un procès retentissant a fait un scandale épouvantable autour +de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille? +Une aventurière vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu, +puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant +de déposer sa plainte, elle y regardera à deux fois. Elle a joué ses +premières cartes et elle a gagné, c'est-à-dire qu'elle a gagné son +procès-verbal sur lequel elle peut échafauder une action... si vous +avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son +procès-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse +partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez +assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à vous tâter, qu'on vous +fera même des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le +moment, tout cela ne nous regarde pas. + +--Hélas! + +--C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine très bien ce que +vous devez souffrir. + +--Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à... elle. + +Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annoncé avec sa +sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle. + +Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement +cherché à apprendre ce que Corysandre était devenue, retenu qu'il était +par la réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de retour de +Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son entrée, grave, majestueux, +s'étant arrangé une tête et une tenue pour cette visite, plus imposant, +plus important qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa redingote +noire, son menton rasé de près relevé par son col de satin. + +Après les premières paroles de politesse, Roger attendit, s'efforçant +d'imposer silence à son émotion et de ne pas crier le mot qui lui +montait du coeur:--Où est Corysandre? + +--Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos +inventions. + +--Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui? + +--Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus +ancien... un second père. + +--J'ai fait connaître ces intentions à madame la comtesse de Barizel; +il m'est, à mon grand regret, impossible de donner suite au projet que +j'avais formé et dont je vous avais entretenu. + +--Mais depuis que vous avez fait connaître vos intentions à madame de +Barizel, il s'est passé un... incident grave qui a dû les modifier. + +--Il ne les a point modifiées. + +--Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête homme qui vous le +dit. + +Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête homme à sa place; mais +il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le +voulut pas. + +--Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait éprouver un réel +plaisir à prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre +mouvement que je me suis décidé à cette démarche auprès de vous, dans +l'intérêt de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je viens +de voir madame de Barizel bien décidée à demander aux tribunaux la +réparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai +arrêtée en la priant de me permettre de faire appel à votre honneur.... + +--C'est justement l'honneur qui m'empêche de poursuivre ce mariage, dit +Roger, incapable de retenir cette exclamation. + +--Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une +accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes +amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette +accusation tacite. + +--J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui me font rompre un +mariage que je désirais ardemment. + +--Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur le duc. + +Roger ne répondit pas. + +Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eût rompu +l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir trouver le moyen de savoir où +était Corysandre. + +--Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre +inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en +droit de demander à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur. +Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous +dites aimer. + +--Que j'aime et qui m'aime. + +--Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en +faites pas sortir en l'épousant, elle y restera enfermée jusqu'à sa +majorité, car vous sentez bien qu'après ce procès elle ne pourrait +jamais se marier. + +Roger, se raidissant contre son émotion, voulut essayer de suivre les +conseils de Nougaret: + +--Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai foi en elle comme +elle a foi en moi; par ce procès, madame de Barizel déshonorera sa +fille, voilà tout. + + + +XXXIX + +«Nous attendrons». + +Mais c'était une parole de défense, une bravade, un défi qui n'avait +d'autre but que de montrer qu'il n'était pas plus effrayé par la menace +du procès que par celle du couvent. + +En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre longtemps; +Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans +quel couvent elle était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la +tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien adroite serait +madame de Barizel si elle les rejoignait. + +Quant aux poursuites en détournement de mineure, il semblait, après la +visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquiéter; jamais madame +de Barizel ne poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la +vengeance elle préférerait son intérêt. + +Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites, mais non pour +Corysandre. + +Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui +lui apprit que Dayelle avait fait des démarches auprès du commissaire +de police et auprès de quelques autres personnes pour qu'on gardât le +silence sur le procès-verbal, qui serait enterré. + +De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le temps s'écoula; la lettre +qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver; +mais comment? + +Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer chez Dayelle, +dans un château que celui-ci possédait aux environs de Poissy, et où +il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un +cortège d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant +adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent où +Corysandre était enfermée. + +Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle d'espion, et d'ailleurs +il eût suffi que madame de Barizel pût soupçonner qu'elle était +espionnée pour dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc +quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec autant de discrétion +que d'habileté. + +L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui donner l'homme qu'elle +avait envoyé en Amérique; sans doute il éprouvait bien une certaine +répugnance à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant les +renseignements relatifs à madame de Barizel, avait donné des preuves +incontestables d'activité et d'habileté; il connaissait déjà celle-ci, +et c'étaient là des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il, +sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle seule qu'il pouvait +savoir qui était cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandât. + +Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle parut embarrassée; +mais bientôt elle prit son parti. + +--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son +métier de ces sortes d'affaires; c'est par amitié qu'elle a bien voulu +me rendre ce service; en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est +délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire +pour moi. Et puis, ce qui est délicat aussi, c'est de lui donner des +raisons pour justifier à ses propres yeux son intervention. Ces raisons, +je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant +d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme méticuleux, qui +pousse certains scrupules à l'exagération; le type du vieux soldat. +Enfin je vais tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui. + +Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait comme si délicate, +si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sanglé +dans sa redingote boutonnée comme une tunique, les épaules effacées, +la poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua +militairement et, d'une voix brève: + +--Monsieur le duc, je viens à vous de la part de ma fille... à qui je +n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services +pour rechercher une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement +dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition, d'abord pour avoir +le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour être agréable à ma +fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que +mes principes d'homme libre s'opposent à ces séquestrations dans les +couvents. + +Comme Roger se souciait peu de connaître les principes de M. Houssu, il +se hâta de parler de la question de rémunération. + +--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, à la +vacation, je vous compterai le temps passé à cette surveillance... et +mes frais, au plus juste. + +Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute autre raison, le +temps s'écoula sans qu'il apportât aucun renseignement sur Corysandre; +cependant il était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance +avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il était d'une +prolixité inépuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre +la vie comme s'il l'avait partagée. + +Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il s'inquiétait, c'était de +Corysandre. + +Que lui importait que madame de Barizel quittât, deux fois par semaine, +le château de Dayelle pour venir à Paris et qu'en arrivant elle allât +déjeuner avec Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant, tantôt +de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard elle allât passer une +heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hôtels qui avoisinent la +gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait raconté, +mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel était faite, +et il n'était d'aucun intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la +combattît. + +Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports de Houssu, de même +qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci à continuer sa surveillance, car +c'était en la suivant qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre. + +Mais les journées s'ajoutaient aux journées et Houssu ne trouvait rien. + +Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner? + +L'automne se passa et madame de Barizel revint à Paris. + +--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons. + +Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point voir sa fille et ses +domestiques, interrogés, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns +pensaient que mademoiselle était retournée en Amérique, une autre +croyait qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était qu'elle +n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui écrivait pas. Quant à +celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle. + +Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger n'accepta pas; elle était +cependant bien simple c'était de faire savoir à madame de Barizel que si +elle ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer son mariage +avec Dayelle en communiquant à celui-ci les renseignements avec pièces à +l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquié. + +Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût repoussé, qu'il voyait +combien était vive l'impatience, combien étaient douloureuses les +angoisses du duc. + +C'était non seulement pour Corysandre que Roger s'exaspérait de ces +retards, mais c'était encore pour lui-même. + +En effet, avec la mauvaise saison son état maladif s'était aggravé, et +il ne se passait guère de jour sans que Harly le pressât de partir pour +le Midi. + +--Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algérie, Varages +si vous le préférez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne +comme médecin, quittez Paris dont la vie vous dévore. + +--Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours. + +Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec +Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en +Égypte, dans l'Inde, au bout du monde. + +Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle +de Corysandre, le mal faisait des progrès, la faiblesse augmentait et +Harly revenait à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.» +Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait +Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout à +coup! Puisqu'elle était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas +une seconde? Et il attendait. + +Un matin Houssu se présenta avec une figure joyeuse. + +--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai été qu'un sot: j'ai +surveillé madame de Barizel, tandis que c'était M. Dayelle qu'il fallait +filer. + +--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger. + +--Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la +Glacière, où M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On +dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le répéter à monsieur le +duc.... + +--Allez donc. + +--On dit que le fils doit épouser la fille en même temps que le père +épousera la mère; c'est un moyen que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas +perdre l'argent qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer la dot +de sa fille. + +--C'est insensé. + +--Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir était +de le répéter à monsieur le duc. + +--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui même à mademoiselle de +Barizel la lettre que je vais vous donner. + +--Cela sera bien difficile. + +--Je payerai l'impossible. + +--On tâchera. + +Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui fut longuement +explicative et surtout ardemment passionnée, mais qui ne dit pas un mot +des projets de mariage avec Dayelle fils. + +Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-même rue de la +Glacière pour voir le couvent où elle était enfermée; mais il ne vit +rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi +bien fermée que celle d'une prison. + +Comme il restait devant cette porte, la regardant mélancoliquement, un +bruit de voiture lui fit tourner la tête: c'était un coupé attelé de +deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée +vert et argent,--celle de Dayelle. + +Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant retourné, il vit +descendre du coupé Dayelle accompagné de son fils; le valet de pied +avait sonné. La porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent. + + + +XL + +C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait devenir le mari de +Corysandre. + +Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père? + +C'était une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait +tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait +faire épouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre +par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le père, tandis +que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une +mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait +foi en elle, en sa fidélité, en son amour. + +Et cependant cette visite du père et du fils dans le couvent se +prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre +pouvait-elle les écouter? + +C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que Roger agitait +fiévreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent. + +Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture, et il put à son +tour partir et rentrer chez lui, où il attendit Houssu. Mais Houssu ne +vint pas ce jour-là. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine +longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour se charger de la +lettre, et il craignait bien de n'être pas plus heureux. Les difficultés +étaient grandes; il voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui +disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre fût remise au +plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zèle et de +l'argent, on devait réussir. + +--Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu. + +Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances, le +surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours après qu'il en avait +de nouvelles et d'un autre côté. + +Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et Roger, exaspéré, +voulut agir lui-même. Il pensa à s'adresser à mademoiselle Renée de +Queyras, la tante de Christine, qui devait être en relation avec les +dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme elle l'était avec +toutes les congrégations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il +quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles +de mademoiselle de Barizel? + +--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez épouser?--Non, +que je veux enlever. + +C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne pouvait trouver +d'aide qu'auprès de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de +Nougaret; à plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle +Renée. + +Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le monde, autour de +lui, on commençait à parler du mariage de mademoiselle de Barizel +avec Léon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde, +s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour le repousser. Il y avait +des gens qui le regardaient d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité, +ceux-là d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naïfs ou +plus cyniques, l'interrogeaient directement: + +--Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils du père Dayelle? + +Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui répondaient pour lui, +expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame +de Barizel, la beauté de Corysandre, ses mariages manqués jusqu'à ce +jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du père Dayelle qui voulait +faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse +de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui était une opération +véritablement habile. + +Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel agent pour +l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant +qu'il avait enfin trouvé une personne sûre pour faire remettre à +mademoiselle de Barizel la lettre dont il était chargé. + +--Et la réponse à cette lettre? demanda Roger. + +--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes précautions pour +qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que +je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra. + +Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non +pour Roger, qui était bien certain qu'à sa lettre elle répondrait par +une lettre non moins tendre; non moins passionnée. Maintenant que +le moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient, ils +s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à lui; si ce n'était +pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps +n'avait plus d'importance pour eux. + +Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction quand le lendemain, +au moment où il attendait Houssu, Bernard lui annonça que madame la +comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans son +salon, l'attendant. + +Après quelques secondes de réflexion, il se dit qu'elle venait sans +doute pour obtenir de lui les pièces compromettantes qu'il avait entre +ses mains et au moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage avec +Dayelle s'il voulait s'en servir. + +Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé à se montrer bon +prince et à ne pas abuser des avantages de sa position: malgré tout elle +était la mère de Corysandre. + +Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle +aussi était souriante et que son attitude, au lieu d'être celle d'une +suppliante, était plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut +parler haut. + +C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa +visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras. + +--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle. + +--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise. + +--Une lettre de la part de ma fille. + +Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée, elle le regarda avec +un sourire ironique; ce ne fut qu'après une pause assez longue qu'elle +la sortit de sa poche. + +Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne fut pas maître de +retenir un mouvement. + +--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre, dit-elle en accentuant +son sourire; l'agent que vous employez a payé des gens pour la faire +parvenir à ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse, +n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la +rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas. + +Puis, après avoir joui pendant quelques instants de la confusion de +Roger, elle poursuivit: + +--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil était le seul que +pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivée le lendemain de la +visite de ma fille ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous +l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas réfléchi et elle +aurait été peut-être entraînée. Vous savez comme on persiste facilement +dans une folie; même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine. +Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long silence, elle +a pu réfléchir; elle a envisagé la situation, elle vous a jugé, mal +peut-être, mais enfin elle vous a jugé tel que les circonstances vous +montraient et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc qu'elle +avait été prodigieusement étonnée et même assez profondément blessée de +votre lenteur à vous déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve +et se disant que vous étiez un amant bien compassé, bien froid, ce que +vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot? + +Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues; +puis comme il ne répondait pas, elle continua: + +--Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude du couvent où je +l'avais placée, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher à +ce couvent et que vous continuiez à vous enfermer dans votre prudente +réserve, elle a trouvé que de transi vous deveniez tout à fait glacé. La +situation que vous me faisiez était vraiment trop belle pour que je n'en +profite pas, et je vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que +faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont +pas été à votre avantage. Croyez-vous qu'il a été difficile de prouver +à ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée. +Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnête, tendre comme +Corysandre, on ne l'épouse pas malgré tout? Est-ce qu'on se laisse +arrêter par je ne sais quelles considérations d'orgueil? Quand on aime, +il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand +cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre +et s'y désespérer? Si elle commence par là, elle finit par se consoler +et se laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir écouté la +voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez chargé un +agent de la découvrir, a écouté celle de la tendresse. Vous dites? + +--Rien, madame; je vous écoute, je vous admire. + +--N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne faut pas juger +Corysandre sur son coup de tête et voir en elle une fille exaltée et +passionnée, capable de tout dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu +être poussée à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la sienne, +qui croyait ainsi assurer son mariage. + +--Ah! vous le reconnaissez? + +--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire +comprendre c'est la nature de ma fille. En réalité c'est une personne +raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de +la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière et calme. +L'eût-elle trouvée auprès de vous, cette existence? En devenant votre +femme, oui, sans doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte... +elle l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance pour le +galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute +d'égarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant +homme,--la façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,--et +dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon Dayelle. + +Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la tête haute et +ferme. + +--Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là certains papiers qui +vous concernent: ce sont les pièces qui se rapportent à l'enquête faite +à Natchez, la Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah. + +--Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle avec audace. + +--Même si je vous les remets. + +Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il revint avec les papiers +qui lui avaient été remis par Raphaëlle. + +Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les prit, et violemment +elle les jeta dans la cheminée, où brûlait un grand brasier; ils se +tordirent et s'enflammèrent. + +Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court instant: + +--Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur. + +Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il +se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tête entre ses mains. + + + +XLI + +Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il n'avait pas voulu, +cependant, obéir aux prescriptions de Harly et quitter Paris. + +Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui lui eussent permis +de se soigner, il s'était lancé à corps perdu dans la vie fiévreuse qui +avait été celle des premières années de sa jeunesse. Après une longue +disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout où il y avait +un plaisir à prendre et où il était de bon ton de se montrer: au Bois, +chaque jour, quelque temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans +une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses, +si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; à toutes les +premières représentations, si tard qu'elles finissent; dans tous les +petits théâtres à la mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où +qu'on allât et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers, +Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt l'un, tantôt l'autre, car +ils étaient obligés de se relayer pour le suivre, eux solides et bien +portants, on était sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux +yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous +indifféremment, ne trahissaient que l'ennui, le dégoût ou la raillerie. + +Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa +journée de la veille. + +--A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit? + +--A trois heures. + +--C'est fou. + +--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas +dormir, pour réfléchir, pour songer; le bruit m'occupe. + +--Au moins vous êtes-vous amusé? + +--Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me fatigue. + +--Vous vous tuez. + +--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas médecine: nous ne +nous entendons pas; il me peine d'être en dissentiment avec vous que +j'aime comme ami, mais que je crains comme médecin. + +Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et comme avec une +intention. + +--Ce que vous me dites là est grave pour moi, car si vous ne voulez pas +faire ce que je vous ordonne je suis obligé de me retirer.... Oh! comme +médecin, non comme ami. + +Roger garda le silence un moment: + +--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères, celui que vous +appelleriez si vous étiez malade; je ne veux pas de cause de division +entre nous; je vous aime trop. + +S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait pas été plus +docile avec le médecin que celui-ci lui avait donné, et ce fut seulement +quand il fut abattu tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta +et se livra à son nouveau médecin. + +Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent presque tous ses +compagnons de douleur. Du jour où il fut obligé de garder la chambre, il +vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel, +Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les femmes de son monde: +Cara, Balbine, Raphaëlle. On se donnait rendez-vous chez lui pour +déjeuner, dîner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une +casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait désirer le +cordon bleu le plus exigeant. + +Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait ou l'on +dînait avec lui; quand il était souffrant ou quand il dormait, on se +faisait servir comme s'il avait été là. Bernard prenait soin seulement +de tenir fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage de la +salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la chambre à coucher; on causait, +on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit +duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommençait à +plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. Bien souvent, après +le déjeuner ou après le souper, on remplaçait la nappe blanche par un +tapis en drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on restait +là à jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes +après que le théâtre était fini, si elles n'avaient rien de mieux à +faire; c'était une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours +ouverte, avec table servie, ce qui est commode. + +Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à tour de rôle, +courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre +sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes +s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et +de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de +ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler ceux ou celles +qu'il voulait voir, les renvoyant sans colère lorsqu'il les trouvait +impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la +partie commencée. + +Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le moment du sommeil +pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'était le moment des +tristes réflexions qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; mais +après lui avoir donné la journée ou la soirée, il n'était que juste de +prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'égayer, devait-on se +rendre malade? + +Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un bruit de pas sur le +tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'était la garde +de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout à coup un fracas de +verrerie lui fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de +renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la chambre, se +tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien +professeur Crozat. + +--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat? + +--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit? + +--Et vous avez renversé le guéridon. + +--Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là. + +--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien +je suis content de vous voir. + +--Vrai? + +--En doutez-vous? + +--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly +que vous étiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre +à votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous être +agréable, écrire vos lettres. + +--Merci, mon bon Crozat. + +--Seulement je débute mal dans la chambre d'un malade. + +D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient le tapis. + +--Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi plutôt comment vous +allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_. + +--Je viens de le transformer en opéra-comique pour un musicien influent +qui va le faire jouer... sûrement. Il est vrai que la musique nuira au +poème, mais que voulez-vous! + +Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela fut long et dura +jusqu'au moment où Mautravers, qui était toujours le premier arrivé, +entra; alors il se retira. + +Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger le vit entrer portant +un livre sous son bras. + +--Qu'est-ce que cela? + +--L'_Odyssée_ en grec; j'ai pensé qu'après les journaux qui sont bien +vides, vous seriez peut-être satisfait que je vous fasse une bonne +lecture; alors j'ai apporté l'_Odyssée_, que nous n'avons pas eu le +temps de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages. + +--En grec? + +--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions +imprimées sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis, +comme dans toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un siège +élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt façons d'être +élégant pour un siège; tandis que si je traduis «sur un siège sculpté», +vous voyez tout de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela. + +Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut seulement quand +Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla. + +--Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger d'un air méprisant. + +--Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui laisser croire qu'il +me fait plaisir. + +Mautravers se promit de rendre la place impossible à ce cuistre, de +façon à l'empêcher de revenir. + +En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami, qu'il eût voulu être +le seul à soigner et à visiter. + +Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'héritage, et il +espérait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au +moins la plus grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce pas +tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille, et puisque lui +Mautravers était son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si +ce n'est à lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles +était impossible, Montrévault aussi, Savine encore plus, Harly était +incapable de recevoir en sa qualité de médecin; les femmes, Balbine, +Cara et même Raphaëlle, malgré son avidité et sa rouerie, ne +recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait hériter et +s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprimé sa volonté de +soustraire sa fortune aux Condrieu. + +Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune, qu'il veillait à ce +qu'il n'y eût pas trop de gaspillage dans la maison et même à ce qu'on +ne détériorât pas le mobilier. + +En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce mobilier et il avait +apporté de Londres un meuble de chambre à coucher qui plaisait tout +particulièrement à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des +fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu de ciel, à +grands dessins brochés camaïeu du gris au blanc; le bois des meubles +était en citronnier des Iles, d'un grain serré et poli dont la teinte +claire était relevée par des filets en acajou au-dessus desquels courait +une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le +tout était parfaitement harmonieux, d'une décoration correcte, bien +ordonnée, et les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet +doux et gracieux. + +C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces nuances qui +inquiétaient Mautravers; il avait peur qu'on les défraîchit; il veillait +sur les visiteurs, les examinant de la tête aux pieds, surtout aux +pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour +qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était pas venu en voiture, +il se montrait impitoyable. + +--Notre ami est bien fatigué, disait-il. + +Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre +deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il +trouvait toujours moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait +jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait. + + + +XLII + +Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de près son +ami, de manière à voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se +disait. + +Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades: +la maladie le dégoûtait, les malades l'exaspéraient. Ce sentiment était +si vif chez lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas blesser +Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur. +Cela arrivait surtout à l'occasion des accès de toux qui, à chaque +instant, prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès, à bout +de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois +volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons. + +--Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré; vous vous faites mal. + +--Mais non, cela me fait respirer. + +--Cela vous épuise, au contraire. + +Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel elles étaient dites +était plus dur encore; alors Roger se tournait du côté opposé à celui où +se tenait son ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut +tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser à volonté. Quand +il sentait l'accès venir, il renvoyait Mautravers, tantôt sous un +prétexte, tantôt sous un autre, s'ingéniant à en chercher. + +Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui, c'était quand Harly +devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et +affectueuse qui le reposât. + +Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly n'en venait pas moins +voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remèdes +qui, au point où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir +grande efficacité, il le réconfortait au moins par des paroles +d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit. + +Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient les meilleures de la +journée pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa +maladie et la gravité de son état. + +Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille +de dix à onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles. + +--C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous apporter la +première cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier? + +--Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs souvenirs de ma +vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-là une heureuse, et c'est là un +plaisir qui m'a été donné... ou que je me suis donné trop rarement; il +est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu. + +--Certainement, dit Crozat. + +--En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire. + +Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression, il demanda à la +petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrassât, et il voulut +qu'elle mangeât quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put +manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant fait tousser. + +--Ce sera pour tantôt, dit-il. + +Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci: + +--Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez +pas d'autre? + +--Non. + +--C'est un très joli nom. + +S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait +d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne les reçût pas: celles du +comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient +ensemble se faire inscrire. + +--Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voilà des gens qui +savent que je les exècre et qui cependant viennent tous les jours à ma +porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon; +si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-même pour +leur dire leur fait; ils doivent cependant être bien convaincus qu'ils +n'auront rien de moi. + +--Cela serait trop bête, dit Mautravers. + +--Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphaëlle. + +--L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est +qu'on peut les déshériter sans remords. + +--Je voudrais plus et mieux, dit Roger. + +S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter, il pouvait au +moins leur faire peur, les tourmenter, les exaspérer de façon à ce +qu'ils ne vinssent plus. Cette idée qui avait traversé son esprit devint +bientôt chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à exécution, +ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis réunis autour de +lui: + +--Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier. + +Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait point. + +--De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui +aurait un enfant. Je légitimerais cet enfant par ce mariage et je lui +assurerais mon nom, mon titre et ma fortune. + +--Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers. + +--Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde, +il me semble. Montrévault, vous qui avez tant de relations et qui +connaissez tout le monde en France et à l'étranger, vous devriez me +chercher cette jeune fille. + +--On peut la trouver. + +--Vous lui direz que je ne serai pas un mari gênant. + +Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées à M. de Condrieu; +mais il était loin de prévoir ce qu'elles produiraient. + +Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait +un air embarrassé: + +--Ce sont deux religieuses, dit-il. + +--Qu'on leur donne une offrande. + +--Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc. + +--C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment. + +--Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu que je vienne dire à +monsieur le duc que celle qui désirait le voir était la soeur Angélique. + +Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de Christine. Christine +chez lui; Christine qui voulait le voir. Était-ce possible? + +L'émotion fit trembler sa voix: + +--Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire, +une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche à fond plissé? + +--Oui. + +--Qu'elles entrent. + +Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça de calmer les +mouvements tumultueux de son coeur: Christine à laquelle il avait si +souvent pensé! Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir avant de +mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine! + +Elle entra: elle était seule. + +--Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son lit. + +Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle ne les prit point, +répondant seulement à son élan par un sourire qui valait le plus doux, +le plus tendre des baisers. + +--Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu +vois, ma chère Christine, je ne suis plus qu'une âme, et dans le +ciel, n'est-ce pas, les âmes amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se +tutoieraient-elles pas sur la terre? + +--J'ai appris que tu étais malade. + +--Plus que malade, mourant. + +--J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mère. + +--Chère Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse +goûter, et quand je n'espérais plus rien. + +--Pourquoi parles-tu ainsi? + +--Parce que c'est fini. Serais-tu là, près de moi, s'il en était +autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant +que tu viens consoler par ta chère présence, et c'est plus que la +consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le +retour dans le passé, dans la jeunesse,--la nôtre, où je te trouve +partout près de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange. + +Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement; mais, après un +moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis +que lui-même la regardait longuement, l'admirait, fraîche jeune, belle +d'une beauté séraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte +d'auréole de sainte et de vierge. + +Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à coup, en même temps, +des larmes roulèrent dans leurs paupières et coulèrent sur leurs joues, +sans qu'ils pensassent à les retenir ou à les cacher. + +--Ah! Roger! + +--Chère Christine! + +Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce fut elle qui parla: + +--Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta +famille? dit-elle d'une voix vibrante. + +--Ma famille, c'est toi + +--Je ne suis pas seule. + +--Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton frère. + +--Je le veux cependant, je le dois: à cette heure suprême ton coeur si +bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de réconciliation? + +--Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel +coup tu viens de lui porter à ce coeur! ce mot que tu as prononcé «Je le +dois», m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton +propre mouvement que tu étais venue. + +Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les +joues rougies, les yeux étincelants: + +--Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis sûr, car les +bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-père qui +t'a prévenue en allant t'avertir que tu devais veiller à mon salut et +aussi à assurer ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais +bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne +sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce +pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en +aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la +laissez sans craindre qu'elle passe à ton frère! + +Elle l'interrompit: + +--Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à ta fortune comme tu le +dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur de ton nom. + +A son tour il lui soupa la parole: + +--Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me connais. Que ton +grand-père y ait cru; ça c'est ma vengeance et ma joie; mais toi, +Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de +Naurouse prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main +de la Mort sur ma tête, et elle y est, tu la vois bien sur ce front +décharné,--tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un +enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me coûte, +ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi, malgré cet accès de colère, sois +bien certaine que je ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à +ceux-là.... + +De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une +faiblesse. + +Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint. + +--Que faut-il faire? + +De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillère; et +vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander. + +Un peu de calme se produisit, mais en même temps l'abattement, +l'anéantissement. + +Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit, +longuement elle pria en le regardant. + +Puis, se relevant: + +--Je demanderai à notre mère de venir te voir demain, dit-elle, le temps +qu'on m'avait accordé est plus qu'écoulé. + +Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irrésistible: + +--Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu'à ma +dernière heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom +en t'adressant à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aimée. + + + + +XLIII + +Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point passer la semaine et +même qu'il pouvait mourir d'un moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on +s'en aperçût; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter. + +Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'était +installé rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en véritable maître +de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir +à sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient à venir +s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là, dînant, soupant, jouant comme +s'ils avaient été dans un cercle ou un restaurant. + +Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était tombé, Roger avait +conservé sa pleine connaissance et, contrairement à ce qui arrive +avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son état: à +l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis de sa +mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de +secouer la tête avec un triste sourire. + +--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il quelquefois, ce n'est +pas de renoncer à l'avenir, c'est de regretter le passé: bienheureux +sont ceux qui ont un passé. + +Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement à +quelques-uns: Harly, Crozat. + +Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'étant couché +tard après une soirée de déveine, arriva l'air maussade, aussi furieux +d'être réveillé de bonne heure que d'avoir perdu la veille. + +--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant. + +--Le moment approche. + +--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez déjà surmonté +plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-là. Voulez-vous quelque +chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au +lit. + +--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon +testament. + +Instantanément ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit +bienveillante et affectueuse. + +--Tout de suite, cher ami. + +Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui était fermé à clef, et +il l'apporta à Roger. + +--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas. + +Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent la chambre. + +Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son oreiller, et ayant +trouvé un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre. + +Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermés et +ayant trouvé deux larges enveloppes scellées d'un cachet rouge il en +prit une, après l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans le +pupitre qu'il referma à clef. + +Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il +s'était placé en face d'une fenêtre comme pour regarder le levant, mais +au moyen de la psyché il n'avait d'yeux que pour le lit. + +Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise, +déplier une feuille de papier timbré, la lire puis la déchirer en petits +morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien +assurément, était donc le bon. + +Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus maussade, il +n'avait plus perdu. + +--Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux. + +--Comment? + +--Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les dans les cabinets et +faites couler de l'eau. + +Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais +en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte. + +Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant rien, il appela: + +--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement. + +C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de papier Mautravers +avait voulu voir ce qui était écrit dessus, ayant lu plusieurs fois le +mot «hospices» et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il +fut convaincu que le testament conservé était bien décidément le +bon, c'est-à-dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment, +bruyamment. + +--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le +remettrez à M. Le Genest de la Crochardière; je vous le recommande: il +déshérite les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous comprenez +combien je tiens à ce qu'il soit exécuté. + +--Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec enthousiasme et je +vous jure que je ferai tout pour qu'il soit exécuté. + +--Merci; maintenant je vais être plus tranquille. + +Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis que Mautravers, qui +n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant +pas qu'un autre que lui veillât un si brave garçon. + +Il y avait une heure à peu près que Mautravers se promenait dans ses +terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis +quelque temps déjà, Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant +plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était mort, tout à coup, +comme avaient dit les médecins, sans qu'on s'en aperçût. + +Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison. + +--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardière, dit-il, +qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que +c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse. + +Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui +arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle, qu'il n'avait pas dit de +prévenir. + +--Tu sais, dit-elle après la première explosion du chagrin, que le duc +m'avait donné son argenterie et ses bijoux. + +--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir +tout à l'heure, nous verrons cela. + +--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a été donné. + +--Attendons. + +Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire arriva bientôt, +Mautravers espérait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais +il n'en fut rien. + +--Je vais le déposer au président du tribunal, dit le notaire. + +--Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria Mautravers. + +Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente +curiosité: + +--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des +prescriptions relatives aux obsèques et il est important que nous soyons +fixés là-dessus. + +--Vous le serez dans la journée, dit le notaire. + +Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle qu'ils devaient se +retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation. + +Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle tournant +à gauche et Mautravers à droite; mais il n'alla pas plus loin que la +Chaussée-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de +Roger. Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle, +qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer +l'argenterie dans des serviettes. Déjà elle avait fourré plusieurs +pièces dans ses poches. + +--Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en sautant sur les +serviettes qui étaient déjà nouées. + +--De quoi te mêles-tu? + +--J'ai juré de faire exécuter le testament de ce pauvre Roger. + +--Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger! C'était de son vivant +qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du +vieux Condrieu. + +--Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui +as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre? + +La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu +entra, pouvant à peine se tenir, appuyé sur le bras de Ludovic: + +--Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une voix brisée, plus +hésitante que jamais, mon cher petit-fils, où est-il? + +Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes. Heureusement +Ludovic, guidé par Mautravers, put le conduire à la chambre mortuaire +et le faire agenouiller auprès du lit, où il resta longtemps en prière, +écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant; + +--Mon cher petit-fils! + +Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres; +puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnée d'un jeune homme plus +jeune, plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de Baudrimont. + +Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien +pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui, +elle l'embrassa au front. + +--Pauvre Roger, dit-elle. + +Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à manger, elle prit le +bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui: + +--N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais c'était ses yeux qu'il +fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard. + +Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de Condrieu et par +Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus +comme s'il était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de +quelques minutes seulement; le notaire allait arriver. + +Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagné de +Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les +mettre à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le moment. + +--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il été +ouvert? demanda-t-il au notaire. + +--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie. + +--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu. + +--Mais, monsieur le comte... + +--Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu. + +--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a chargé de veiller à +l'exécution de son testament; je dois le connaître. + +Le notaire lut: + +«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le désir de faire après +moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui +en soit digne. + +«Je déshérite donc autant que la loi me le permet la famille de +Condrieu, qui a été mon ennemie, et je laisse ma fortune à mademoiselle +Claire Harly, fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner: + +«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais, +deux cent mille francs; + +«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs; + +«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs; + +«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet +de chambre, en prélèvera quarante mille pour sa part. + +«François-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE.» + +--Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de Condrieu; l'article +909 du code ne permet pas aux médecins de profiter des dispositions +testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné +pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare que les enfants +de ces médecins sont personnes interposées et par conséquent incapables +de recevoir. + +Nougaret s'avança: + +--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois +le docteur Harly n'était plus la médecin de M. de Naurouse. + +--N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie? + +--Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse quand ce testament a été +fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte à six semaines seulement. + +--Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit Harly. + +--Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit M. de Condrieu. + + + + +FIN + + + +NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE» + +Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles +que les médecins se servent pour écrire la plupart des livres qu'ils +publient chaque jour avec une abondance qui n'est égalée que par +celle des théologiens; si bien que pour peu que vous ayez un médecin +écrivain,--et ils le sont tous,--vous êtes exposé à vous trouver un jour +ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que +vos amis, perçant des initiales transparentes, apprendront que vos +ascendants paternels étaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que +vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas +pour longtemps. + +C'est aussi avec leurs observations que les romanciers écrivent leurs +livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours +y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils +s'éloignent forcément de la précision médicale. D'ailleurs le romancier +n'est pas lié par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont +pas payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble +en rien à celle du médecin. + +Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate, en cela +surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraîné à peindre +ceux qu'il connaît le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes. +Pour mon compte, à l'exception de quelques romans écrits sous +l'inspiration directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les +_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français_, je n'ai +point pris mes modèles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui +ont honoré ou égayé ma vie de leur amitié ont eu cette sécurité de ne +point se voir servis tout vifs à la curiosité des lecteurs. + +Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite intimité, je +reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement pour les +personnages de la _Bohême tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vécu +d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison, +puisque selon la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur +allié, et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne +l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles +sans que rien dans nos relations me fermât la bouche. + +J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque j'ai connu +celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec +ma mère j'avais été passer les vacances au bord de la mer, à +Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la +notoriété, et je m'étais si bien ingénié auprès d'amis communs que +j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin +dont rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau temps +de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné _Sous les Tilleuls, +Geneviève, le Chemin le plus court_, et depuis quelques années il +publiait les _Guêpes_ qui, à cette époque, faisaient presque autant de +bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait +être mon enthousiasme pour le premier écrivain de talent que +j'approchais, car les jeunes gens de ma génération ne commençaient point +la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés. Ce fut dans +ce fameux jardin original et bizarre dont il a tiré tant de livres +charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue à +Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mère, et comme nous +étions du même âge, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour +l'amuser, comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas +du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut, sans que +j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction d'un jeune +provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques +représentants de la noblesse polie, affinée, sceptique et légère du +dix-huitième siècle, en se trouvant brusquement en présence de cette +fille délurée qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je +l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien que +je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer, +laissant dans l'ombre certains côtés que j'aurais dû peindre, si au lieu +d'une figure de roman j'avais fait un portrait. + +Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait organisé une journée +de courses d'hommes à la montagne, et j'avais été chargé de réunir +quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le +hasard fit qu'il connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme, +il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa fenêtre +toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul, du matin au soir, +pâle, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allées et +venues dans le petit jardin de l'_Hôtel de France_. Et je n'eus garde de +refuser cette invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant +parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal, que parce que +madame d'Arvernes était venue l'y relancer. On l'avait logée dans la +chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, à travers notre mince +cloison, j'entendais les éclats de sa voix et de ses rires pendant +qu'elle dînait avec une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les +Pyrénées, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui +venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son +accent méridional: «Madame la duchesse est-elle prête?» + +Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux +personnages de la _Bohême tapageuse_. Il avait lu une scène de jeu dans +_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde, +le directeur du _Siècle_, si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie» +au moins aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est +celle qui se trouve au commencement de _Raphaëlle_, avec l'épisode +du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua aussi les +papiers laissés par Naurouse, ses carnets de dépenses, ses lettres, +et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon +roman, que je l'ai écrit. + +Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly, +je pourrais le dire aussi à propos du prince de Kappel, de Savine, +de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications +d'observation pour qu'on voie comment a été étudié et exécuté ce roman. +Je n'ajoute qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie +introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Bohême +tapageuse_, j'ai manqué une fois à cette règle, et si j'en parle ici +c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de +Vapereau, copié par beaucoup d'autres, qui n'est pas très exact, et par +cela m'a plus d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit +des brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou plutôt +la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en quelque sorte +dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les mêmes conditions +que celles racontées dans mon roman, et elle était historique, +non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son +importance, pour moi au moins. + +Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner quelques +preuves, _La Bohême tapageuse_, au moment de sa publication, fut accusée +d'exagération, et particulièrement par Aurélien Scholl, qui avait bien +connu la plupart de ses personnages, et avait même été de l'intimité de +plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans +lequel il les nomme avec une liberté que prennent les chroniqueurs, +mais que se refusent les romanciers, il dit «C'est une série d'actes +d'accusation.» + +Trop dure, la _Bohême tapageuse!_ trop cruelle! trop «acte +d'accusation!» Voyons la réalité. + +Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je reçus d'un +magistrat un mot pour assister à une audience de la Cour d'Assises: +«L'affaire intéressera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_», me +disait-il. + +En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la duchesse +d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le duc veut emmener dans +sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens. + +Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un dénouement +aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant il est vrai que le roman +reste le plus souvent au-dessous de la simple vérité, au lieu d'aller +au-delà. + +H. M. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE *** + +***** This file should be named 13490-8.txt or 13490-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/9/13490/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed +Proofreading Team and Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., . + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Corysandre + +Author: Hector Malot + +Release Date: September 18, 2004 [EBook #13490] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed +Proofreading Team and Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., . + + + + + + +</pre> + + + + + + + +<h3>HECTOR MALOT</h3> +<br><br><br> + + + +<h1>CORYSANDRE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><span class="petit"><sup> 1</sup></span></a></h1><br><br><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> L'épisode qui précède a pour titre: +<i>la Duchesse d'Arvernes</i>.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>La saison de Bade était dans tout son éclat; et une +lutte qui s'était établie entre deux joueurs russes, le +prince Savine et le prince Otchakoff, offrait aux +curieux et à la chronique les péripéties les plus émouvantes.</p> + +<p>C'était pendant l'hiver précédent que le prince Otchakoff +avait fait son apparition dans le monde parisien, +et en quelques mois, par ses gains ou ses +pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le +sourire dédaigneux avec lesquels il acceptait une culotte +de cinq cent mille francs, il s'était conquis une +réputation tapageuse qui avait failli donner la jaunisse +au prince Savine, habitué depuis de longues années à +se considérer orgueilleusement comme le seul Russe +digne d'occuper la badauderie parisienne.</p> + +<p>C'était un petit homme chétif et maladif que ce +prince Otchakoff et qui, n'ayant pas vingt-cinq ans, +paraissait en avoir quarante, bien qu'il fût blond et +imberbe. Dans ce Paris où l'on rencontre tant de +physionomies ennuyées et vides, on n'avait jamais vu +un homme si triste, et rien qu'à le regarder avec ses +traits fatigués, ses yeux éteints, son visage jaune et +ridé, son attitude morne, on était pris d'une irrésistible +envie de bâiller.</p> + +<p>Après avoir essayé de tout il avait trouvé qu'il n'y +avait que le jeu qui lui donnât des émotions, et il +jouait pour se sentir vivre autant que pour faire du +bruit en ce monde, ce qui était sa grande, sa seule +ambition.</p> + +<p>Sa santé étant misérable, sa fortune étant inépuisable, +le jeu était le seul excès qu'il pût se permettre, +et il jouait comme d'autres s'épuisent, s'indigèrent ou +s'enivrent.</p> + +<p>Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom +en achetant des collections de tableaux ou de potiches +qui l'auraient ennuyé, en prenant une maîtresse +en vue qui l'aurait affiché, en montant une +écurie de course qui l'aurait dupé; mais en esprit +pratique qu'il était, il avait trouvé que le plus simple +encore et le moins fatigant, était d'abattre nonchalamment +une carte, de pousser une liasse de billets +de banque à droite ou à gauche et de dire sans se +presser: «Je tiens.»</p> + +<p>Et ce calcul s'était trouvé juste. En six mois ce +nom d'Otchakoff était devenu célèbre, les journaux +l'avaient cité, tambouriné, trompété, et la foule moutonnière +l'avait répété. Ce jeune homme, qui n'avait +jamais fait autre chose dans la vie que de tourner une +carte et de combiner un coup, était devenu un personnage.</p> + +<p>Mais une réputation ne surgit pas ainsi sans susciter +la jalousie et l'envie: le prince Savine, qui de +très bonne foi croyait être le seul digne de représenter +avec éclat son pays à Paris, avait été exaspéré par +ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une +part, et une très grosse part de cette célébrité mondaine +qu'il voulait pour lui tout seul avait été Anglais, +Turc, Mexicain, il se serait jusqu'à un certain point +calmé en le traitant de sauvage; mais un Russe! un +Russe qui se montrait plus riche que lui, Savine! un +Russe qu'on disait, et cela était vrai, d'une noblesse +plus haute et plus ancienne que la sienne à lui Savine! +Il fallait que n'importe à quel prix, même au +prix de son argent, auquel il tenait tant, il défendit sa +position menacée et se maintînt au rang qu'il avait +conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs +années et qui le rendait si glorieux.</p> + +<p>Alors, lui toujours si rogue et si gonflé, s'était fait +l'homme le plus aimable du monde, le plus affable, le +plus gracieux avec quelques journalistes qu'il connaissait, +et il les avait bombardés d'invitations à déjeuner, +ne s'adressant, bien entendu, qu'à ceux qu'il +savait assez vaniteux pour être fiers d'une invitation à +l'hôtel Savine et en situation de parler de ses déjeuners +dans leurs chroniques et aussi de tout ce qu'il +voulait qu'on célébrât: son luxe, sa fortune, sa noblesse, +son goût, son esprit, son courage, sa force, sa +santé, sa beauté.</p> + +<p>Puis, après s'être assuré le concours de cette fanfare, +il avait commencé sa manoeuvre.</p> + +<p>Trois jours après une perte énorme subie par Otchakoff +avec son flegme ordinaire, Raphaëlle, la +maîtresse de Savine, avait vu arriver un matin dans +la cour de son hôtel deux chevaux russes superbes, +deux de ces puissants trotteurs qui battent, en se +jouant, les anglais comme les arabes, et Savine n'avait +pas tardé à paraître. Comme Raphaëlle menacée +d'une angine disait qu'elle était désolée de ne pas +pouvoir faire atteler ses chevaux ce jour même et de +sortir, il s'était fâché. C'était justement l'ouverture +de la réunion de printemps à Longchamp, et il +voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris à +cette réunion à l'aller et au retour; il ne les avait fait +venir de son haras et ne les avait donnés que pour +cela. «Si vous ne pouvez pas vous en servir, avait-il +dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, +et, une fois qu'ils seront entrés dans mes écuries, +ils n'en sortiront pas. En vous enveloppant bien, +vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas s'exagérer +son mal ou l'on se priverait de tout.» Au risque +d'en mourir, car il soufflait un vent glacial, Raphaëlle +avait été aux courses, et à l'aller comme au +retour ses trotteurs à la robe grise avaient provoqué +l'admiration des hommes et l'envie des femmes.</p> + +<p>Il fallait continuer, car, de son côté, Otchakoff continuait +de jouer, perdant toutes les nuits ou gagnant +des coups de trois ou quatre cent mille francs, tantôt +contre celui-ci, tantôt contre celui-là, sans jamais +lasser l'admiration de la galerie, qui répétait toujours +son même mot: «Cet Otchakoff, quel estomac!» ce +à quoi Savine répondait toutes les fois qu'il pouvait +répondre, en haussant les épaules et en disant que si +Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, +il n'en avait pas devant une nappe blanche, le pauvre +diable étant incapable de boire seulement les quatre +ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai +Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport +pour prouver la nationalité.</p> + +<p>Pour continuer la lutte, sinon avec économie, au +moins d'une façon qui ne fût pas nuisible à ses intérêts, +Savine qui depuis longtemps se contentait des +collections qu'il avait recueillies par héritage, s'était +mis à acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, +bronzes, livres, curiosités, n'exigeant d'elles +que quelques qualités spéciales: d'être authentiques, +d'être dans un parfait état de conservation, enfin de +coûter très cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait +les revendre,—ce qu'il espérait bien faire un jour, +tirant ainsi d'elles deux réclames, l'achat et la vente, +—il pût le faire avec bénéfice, sans autre perte que +celle des intérêts.</p> + +<p>Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de +ce genre, les journaux l'avaient annoncée et célébrée: +le prince Savine, quel Mécène! Il est vrai que ce +Mécène ne répandait ses bienfaits que sur des artistes +morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul +Veronèse et autres qui ne lui savaient aucun gré de +ses largesses.</p> + +<p>Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mécène, +et Otchakoff, en une nuit heureuse ou malheureuse, +s'imposait à la curiosité publique d'une façon +autrement vivante et palpitante en perdant son argent +que s'il l'avait dépensé à acheter des Rubens ou des +Titien.</p> + +<p>Ce fut alors que Savine exaspéré et perdant la tête, +se décida à lutter contre son rival en employant les +mêmes armes que celui-ci, c'est-à-dire à coups de +millions.</p> + +<p>Otchakoff, ne trouvant plus à jouer des grosses parties +à Paris pendant la saison d'été, était venu à +Bade jouer contre la banque, et Savine l'avait suivi, +se disant qu'un homme habile et prudent qui joue +contre une banque de jeu ne doit perdre que dans une +certaine mesure qui peut se calculer mathématiquement, +et même qu'il peut gagner.</p> + +<p>Le tout était donc d'être cet homme habile et prudent.</p> + +<p>Heureusement, les professeurs de systèmes tous +plus infaillibles les uns que les autres ne manquent +pas pour ceux qui veulent jouer à coup sûr; il y en a à +Paris, et à cette époque il y en avait dans toutes les +villes d'eaux où l'on jouait: à Bade, à Hombourg, à +à Wiesbaden, à Ems, à Spa, où ils tenaient boutiques +de renseignements et de leçons.</p> + +<p>Dans un de ses séjours à Bade, Savine avait rencontré +un de ces professeurs: un vieux gentilhomme +français de grand nom et de belle mine qui, après +avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux +jeunes gens qui voulaient bien l'écouter «une rectitude +de combinaisons inexorables» pour faire sauter +la banque; mais alors, ne pensant pas à jouer, il s'en +était débarrassé en lui faisant l'aumône de quelques +florins que le vieux professeur allait perdre avec une +«rectitude inexorable» ou qu'il employait à faire insérer +dans les journaux des annonces pour tâcher de +trouver des actionnaires qui lui permissent d'essayer +en grand son système.</p> + +<p>Arrivé à Bade il avait cherché son homme aux +«combinaisons inexorables», ce qui n'était pas difficile, +car on était sûr de le trouver à la <i>Conversation</i>, +assis sur une chaise devant la table de trente-et-quarante, +suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre +part et notant les coups sur un carton qu'il perçait +d'une épingle.</p> + +<p>Le marquis de Mantailles était si bien absorbé dans +son travail qu'il n'avait pas vu Savine, et qu'il avait +fallu que celui-ci lui frappât sur l'épaule pour appeler +son attention; mais alors il avait vivement quitté le +jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmené +dans les jardins, ne voulant pas qu'on le vît en +conférence avec le vieux professeur de jeu, ni qu'on +surprit un seul mot de leur entretien.</p> + +<p>—Six cent mille francs seulement, prince, s'écria-t-il, +mettez six cent mille francs seulement à ma disposition, +et le monde est à nous.</p> + +<p>Mais Savine avait tout de suite éteint ce beau feu +il n'apporterait pas ces six cent mille francs, il n'en +apporterait pas cinquante mille, pas même dix mille; +mais il était disposé, dans un but moral et pour sauver +les malheureux qui se ruinaient, à essayer le système +des «combinaisons inexorables,» seulement il voulait +l'essayer lui-même; bien entendu il le payerait... s'il +gagnait.</p> + +<p>Le lendemain matin, le marquis de Mantailles +s'était présenté à la porte du pavillon que le prince +Savine occupait sur le <i>Graben</i>, et tout de suite il avait +été introduit; Savine, bien que mal éveillé, avait remarqué +qu'il était porteur d'une sorte de petite boîte +plate enveloppée dans une serviette de serge grise et +d'un petit sac de toile comme ceux dont se servent les +joueurs de loto.</p> + +<p>—Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique +qui avait introduit le marquis.</p> + +<p>Pendant ce temps, le vieux joueur avait précieusement +déposé sa boîte et son sac sur une table; puis, +le domestique étant sorti, il s'était approché du lit de +Savine: sa physionomie s'était transfigurée; il avait +l'air d'un pauvre vieux bonhomme usé, écrasé en entrant, +maintenant il s'était relevé, c'était un homme +digne et fier, inspiré, sûr de lui.</p> + +<p>—Avant tout, je dois vous montrer par l'expérience +la rigoureuse exactitude de ce que je viens de vous expliquer, +et c'est dans ce but que je me suis muni de +différents objets utiles à ma démonstration.</p> + +<p>Ces objets utiles à la démonstration des «combinaisons +inexorables» étaient une petite roulette, un tapis +de drap divisé comme le sont les tables de trente-et-quarante, +six jeux de cartes, et enfin, dans le sac en +toile, des haricots blancs et rouges.</p> + +<p>Aussitôt que le professeur eut étalé son tapis sur +une table et disposé en deux masses ses haricots, les +rouges pour Savine, les blancs pour lui, la démonstration +commença; à onze heures, Savine avait deux +cent-quarante haricots gagnés contre la banque, c'est-à-dire +deux cent-quarante mille francs.</p> + +<p>Le lendemain, la démonstration continua; puis le +surlendemain, pendant dix jours, et au bout de ces dix +jours Savine avait gagné dix-neuf cent cinquante +haricots, c'est-à-dire près de deux millions de francs.</p> + +<p>L'expérience était décisive; maintenant c'étaient de +vrais billets de banque que Savine pouvait risquer; +mais, chose extraordinaire, au lieu de gagner il perdit.</p> + +<p>Et cela était d'autant plus exaspérant que, ce jour-là, +Otchakoff fit sauter la banque au milieu de l'enthousiasme +général.</p> + +<p>Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisième +jour, puis le quatrième.</p> + +<p>—Courage, disait le marquis de Mantailles, plus +vous perdez, plus vous avez de chance de gagner; l'équilibre +ne peut pas ne pas se rétablir.</p> + +<p>Cependant il ne se rétablit point; au bout de quinze +jours, Savine avait perdu cinq cent mille francs, et ce +qui lui était plus sensible encore que cette perte d'argent, +il les avait perdus sans que cela fit sensation et +tapage.</p> + +<p>—Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.</p> + +<p>—Et pourtant il est prudent.</p> + +<p>Prudent et malheureux, c'était trop; quelle honte!</p> + +<p>Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque +le jeu ne soulevait pas le tapage qu'il avait espéré, +il chercha un autre moyen pour forcer l'attention +publique à se fixer sur lui, et il crut le trouver en +s'attachant très ostensiblement à une jeune fille, mademoiselle +Corysandre de Barizel, qui, par sa beauté +éblouissante, était la reine de Bade, comme Otchakoff +en était le roi par son audace au jeu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>C'était aussi l'hiver précédent, presque en même +temps qu'Otchakoff, que la belle Corysandre, sous la +conduite de sa mère, la comtesse de Barizel, avait fait +son apparition à Paris.</p> + +<p>Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane, +où son père, le comte de Barizel, qui descendait des +premiers colons français établis dans ce pays, avait +possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa famille +depuis près de deux cents ans; le comte avait été +tué dans la guerre de Sécession, commandant une brigade +de l'armée du Sud, et sa veuve et sa fille avaient +quitté l'Amérique pour venir s'établir en France, où +elles voulaient vivre désormais.</p> + +<p>C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait +tous les ans le financier Dayelle qu'elles avaient paru +pour la première fois.</p> + +<p>Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un +enrichi, les fêtes qu'il donnait dans son hôtel de la rue +de Berry comptaient parmi les plus belles et les mieux +réussies de Paris. Quand on avait un grand nom ou +quand on occupait une haute situation on se moquait +bien quelquefois, il est vrai, de Dayelle en rappelant +d'un air dédaigneux qu'il avait commencé la vie par +être commis chez un marchand de toile, puis fabricant +de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier, +puis l'un des grands faiseurs de son temps; mais on +n'en recherchait pas moins les invitations de ce parvenu +qui, deux fois par an, pour chacune de ses fêtes, +ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations +nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on +n'entendait que chez lui.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que +Dayelle tenait à offrir à ses invités, c'était encore tout +ce qui, à un titre quelconque: gloire, talent, beauté, +fortune, promettait d'arriver bientôt à la célébrité; il +ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne fallait +pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention +d'être lui-même le consacrant. Aussi en allant +chez lui s'attendait-on toujours à quelque surprise. +Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la cachait +avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais +enfin on savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas +figurer sur le programme, faisait cependant partie +obligée de ce programme.</p> + +<p>Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus +vives et pendant huit jours elle fournit le sujet de toutes +les conversations.</p> + +<p>—Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa +mère?</p> + +<p>—Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine, +c'est une française; elle est d'origine française: il y a +encore dans le Poitou des Barizel de très vieille et très +bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette famille +qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en +Amérique, que descend cette belle jeune fille.</p> + +<p>—Riches les Barizel?</p> + +<p>—On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; +mais je n'en sais rien. Si vous avez des prétentions à +la main de cette belle fille, ne tablez donc pas sur ce +que je vous dis; ces fortunes d'Amérique ressemblent +souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine, +c'est que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées +où elle va, dit-on, faire construire un hôtel.</p> + +<p>—Ça c'est quelque chose.</p> + +<p>—C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il +ne l'est pas, si on en voit jamais que le plan, ce n'est +rien. J'ai connu des gens qui, avec un terrain et un +plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient; +ont pendant de longues années fait croire à une fortune +qui n'existait pas et n'avait jamais existé.</p> + +<p>—C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à +sa fête.</p> + +<p>—Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille, +sans doute.</p> + +<p>—Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.</p> + +<p>—Il n'y a plus de blondes.</p> + +<p>—Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des +blondes châtain, des blondes cendré, il n'y a plus de +blondes pures, de ce blond de moissons mûries par le +soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond.</p> + +<p>—C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité +dans les cheveux.</p> + +<p>—Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs: +ainsi dans son front si pur, dans ses yeux naïfs, et son +regard limpide, dans sa bouche innocente, dans son +attitude modeste. Naïve, douce, modeste et admirablement +belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la +majesté, voilà une réunion qui est rare. Maintenant +a-t-elle cette sincérité dans le coeur et dans l'esprit? +Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou presque rien: et +sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne parle +que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé, +ce qui m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure +blonde, ces yeux bruns sous un sourcil pâle, ce teint +d'une blancheur veloutée, enfin c'est, comme disaient +nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment, +bien extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit +ans.</p> + +<p>—En a-t-elle même dix-sept?</p> + +<p>—La mère dit dix-huit.</p> + +<p>—On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en +débarrasser plus vite.</p> + +<p>—La mère est encore fort bien.</p> + +<p>—Un peu empâtée.</p> + +<p>—Une créole.</p> + +<p>—Est-elle créole?</p> + +<p>—Elle en a l'air.</p> + +<p>—Elle a même l'air plus que créole.</p> + +<p>—C'est peut-être une <i>octoroon</i>.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça, une <i>octoroon</i>?</p> + +<p>—C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse +arrivée à la huitième génération; chez elle le sang +noir a si bien disparu qu'il n'en reste plus trace, +même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa +main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.</p> + +<p>C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons +s'étaient fermés à Paris, était venue avec sa mère passer +la saison à Bade.</p> + +<p>Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à +Paris, car s'il est des gens qui passent partout inaperçus, +il en est d'autres qui ne peuvent faire un pas sans +provoquer le tapage et la curiosité.</p> + +<p>Cependant, leur installation fort modeste dans un +petit chalet des allées de Lichtenthal n'avait rien du +faste insolent de quelques étrangers qui semblent n'être +venus à Bade que pour y trouver le plaisir de dépenser +leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, +un homme et deux femmes; une calèche louée au mois; +il n'y avait certes pas là de quoi forcer l'attention; avec +cela un cercle de relations assez banal, une loge au +théâtre, une heure de station à la musique, une promenade +rapide dans les salons de la Conversation sans +jamais risquer un florin à la table de la roulette, tous +les matins la messe à l'église catholique, c'était tout.</p> + +<p>Il était impossible de mener une vie plus simple et +cependant...</p> + +<p>Cependant toutes les fois que madame de Barizel et +sa fille se montraient quelque part, il n'y avait plus +d'yeux que pour elles ou tout au moins pour Corysandre, +et instantanément c'était d'elles qu'on s'occupait.</p> + +<p>—Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les +journaux?</p> + +<p>—Notre temps est celui de la réclame; tout finit +par se placer avec des annonces bien faites et souvent +répétées: la mère s'entoure de journalistes.</p> + +<p>S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que +madame de Barizel recherchait les journalistes, au +moins était-ce vrai en partie et particulièrement pour +un correspondant de journaux français et américains +nommé Leplaquet.</p> + +<p>Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien +directeur d'un journal français à Bâton-Rouge, Leplaquet +était bien réellement le commensal de madame de +Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au +moins pour certaines affaires. On disait et il le racontait +lui-même, qu'il l'avait connue en Amérique, où il +avait été son ami et plus encore l'ami de M. de Barizel; +à propos de cette liaison ancienne il était même +plein d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il +contait volontiers, même sans qu'on les lui demandât, +et dans lesquelles la grosse fortune et la haute situation +de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur +et d'intrépidité, remplissaient toujours une place +considérable; en Amérique, où lui Leplaquet, était un +personnage, il n'avait connu que des personnages, et +parmi les plus élevés, son bon ami Barizel.</p> + +<p>Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient +généralement bien dites et avec une verve méridionale +qui s'imposait; mais on les eût peut-être mieux +accueillies et avec plus de confiance si le conteur avait +été plus sympathique. Malheureusement ce n'était +pas le cas de Leplaquet, qui, avec sa face plate, son +front bas, ses yeux fuyants, son air sombre, son attitude +hésitante, inspirait plutôt la défiance que la sympathie, +la répulsion que l'attraction.</p> + +<p>D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait +à les conter à tout propos et souvent hors de propos +leur nuisait aussi: on s'étonnait que cet homme qui, +ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât +si obstinément les occasions de dire du bien de la +seule madame de Barizel.</p> + +<p>De même on cherchait aussi pourquoi il déployait +tant de zèle à racoler des convives pour les dîners de +madame de Barizel.</p> + +<p>Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait, +ces convives, parmi les artistes, les musiciens, les +peintres, les sculpteurs, surtout parmi les journalistes, +ses confrères, français ou étrangers; il suffisait, qu'on +tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité par +lui chez madame de Barizel.</p> + +<p>Bien que des invitations de ce genre fussent assez +fréquentes à Bade, où plus d'une femme en vue employait +ses amis à l'enrôlement d'une petite cour composée +de gens qui avaient un nom, la persistance et +l'activité que Leplaquet apportait à ces enrôlements +étaient si grandes qu'elles ne pouvaient pas ne pas +provoquer un certain étonnement. C'était à croire +qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils +arrivaient et à leurs premiers pas dans Bade, il sautait +sur eux et les enveloppait.</p> + +<p>Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la +droite de la comtesse de Barizel, qui se montrait une +femme supérieure dans l'art de chatouiller la vanité +littéraire de son convive, dont la veille elle ne connaissait +même pas le nom, lui répétant avec une grâce +pleine de charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet; +et le surlendemain, au sortir du lit, de bonne +heure, encore sous l'influence des beaux yeux de +Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments +de la comtesse, il envoyait à son journal une +correspondance consacrée à la gloire des Barizel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Une maison hospitalière: comme l'était celle de +madame de Barizel devait s'ouvrir facilement pour le +prince Savine.</p> + +<p>En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine +n'eut qu'à attendre une visite de celui-ci à Bade pour +se faire présenter à la comtesse, et bientôt on le vit +partout aux côtés de la belle Corysandre.</p> + +<p>Ce ne fut qu'un cri:</p> + +<p>—Le prince Savine va épouser mademoiselle de +Barizel.</p> + +<p>C'était ce que Savine voulait. On parlait de lui, on +s'occupait de lui, lorsqu'il paraissait quelque part, il +avait la satisfaction enivrante pour sa vanité de voir +qu'il faisait sensation; il était revenu à ses beaux +jours, Otchakoff serait éclipsé.</p> + +<p>Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la +belle Corysandre, quel inépuisable sujet de conversation!</p> + +<p>Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais +il ne répondait pas.</p> + +<p>Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il +ce mari bienheureux?</p> + +<p>Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui +avaient assisté à ces explosions d'enthousiasme, et +cependant personne ne pouvait dire que Savine s'était +nettement et formellement prononcé à ce sujet.</p> + +<p>Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans +qu'un jour madame de Barizel ou même tout simplement +le premier venu pussent s'appuyer sur un fait +positif et précis pour soutenir qu'il avait voulu être le +mari de Corysandre, car il avait une peur effroyable +des responsabilités, quelles qu'elles fussent.</p> + +<p>Si ordinairement et en tout ce qui ne lui était pas +personnel, il n'avait que peu d'imagination, il se +montrait au contraire fort ingénieux et très fertile en +ressources, en inventions, en combinaisons pour tout +ce qui s'appliquait immédiatement à ses intérêts ou +devait les servir.</p> + +<p>Ce qu'il trouva ce fut une fête de nuit en pleine +forêt, avec bal et souper, organisée en l'honneur de +Corysandre. En choisissant un endroit pittoresque +qui ne fût pas trop éloigné de Bade, de façon qu'on +pût y arriver facilement, il était sûr à l'avance de voir +ses invitations recherchées avec empressement. Sans +doute la dépense qu'entraînerait cette fête serait +grosse, et c'était là pour lui une considération à peser; +mais, tout compte fait, elle ne lui coûterait pas plus +qu'une séance malheureuse, comme celles qu'il avait +eues en ces derniers temps à la table de trente-et-quarante, +et l'effet produit ne pouvait pas manquer +d'être considérable et retentissant. D'ailleurs il n'était +pas dans son intention de prodiguer ses invitations: +plus elles seraient rares, plus elles seraient précieuses, +et les malheureux qu'il ferait parleraient de lui autant +que les heureux,—ce qu'il voulait.</p> + +<p>Après avoir soigneusement étudié les environs de +Bade, l'emplacement qu'il adopta fut un petit plateau +boisé situé entre le vieux château et l'entassement de +roches sillonnées de crevasses qu'on appelle les +Rochers; il y avait là une clairière entourée de superbes +sapins au tronc et aux rameaux, recouverts +d'une mousse blanche, qui pendait çà et là en longs +fils, et dont le sol était à peu près uni, c'est-à-dire tout +à fait à souhait pour qu'on y pût danser et pour qu'on +y dressât les tentes sous lesquelles on servirait les +tables du souper.</p> + +<p>En moins de huit jours, tout fut organisé et Savine +eut la satisfaction de se voir poursuivi et assiégé de +demandes d'invitations.</p> + +<p>Quel chagrin, quel désespoir pour lui de refuser; +mais le nombre des invités avait été fixé à cent par +suite de l'impossibilité de dresser sur ce terrain tourmenté +des tentes assez grandes pour recevoir autant +de convives qu'il aurait désiré. Ce désespoir avait été +tel qu'il s'était décidé à porter le nombre de cent, à +cent cinquante; puis, devant les instances dont il avait +été accablé, et pour ne peiner personne, de cent cinquante +à deux cents.</p> + +<p>Mais s'il se donna le plaisir pour lui très doux de +refuser de hauts personnages qui ne pouvaient pas le +servir, par contre il n'eut garde de ne pas s'assurer la +présence des journalistes qui se trouvaient en ce moment +à Bade.</p> + +<p>En réalité c'était pour eux que la fête était donnée.</p> + +<p>Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant +cette fête il se partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetés +que pour elle et pour eux; pour tous ses +autres invités, affectant une morgue hautaine.</p> + +<p>Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, +l'entourant, l'enveloppant, ne la quittant +presque pas, de façon à bien marquer l'admiration et +l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les journalistes, +au contraire, il se tenait sur la réserve et c'était +seulement quand il croyait n'être pas vu ou entendu +qu'il leur témoignait sa bienveillance, prenant toutes +les précautions pour qu'on ne pût pas supposer qu'il +était en relations suivies avec ces gens-là.</p> + +<p>—Comment trouvez-vous cette petite fête?</p> + +<p>—Admirable.</p> + +<p>—Vous en direz quelques mots?</p> + +<p>—C'est-à-dire que je lui consacrerai mon prochain +article tout entier.</p> + +<p>—Avec discrétion, n'est-ce pas? C'est un service, +que je vous demande; si vous pouvez ne pas parler de +moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de tout ce qui ressemble +à la réclame.</p> + +<p>—Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire +de cette fête.</p> + +<p>—Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: +je comprends qu'un sujet d'article est chose +précieuse, et je ne veux pas vous priver de celui-là; +seulement je vous prie d'observer une certaine réserve +en tout ce qui me touche personnellement, ou +mieux, vous voyez que j'agis avec vous en toute franchise, +je vous prie si vous n'envoyez pas votre article +tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>—Comme cela je serai responsable de ce que vous +aurez dit et je ne pourrai avoir pour votre obligeance +et votre sympathie que des sentiments de reconnaissance. +A demain, n'est-ce pas?</p> + +<p>Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'échelonner +pour que ceux qui devaient trompéter son nom +ne se trouvassent point nez à nez, il entendit la lecture +des différents articles qui allaient chanter sa +gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent +de sa part des éloges sans fin.</p> + +<p>—Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! +C'est une perle, cet article, je n'ai jamais rien lu +d'aussi joli, et quelle délicatesse de touche, quelle +grâce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous permettez, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Comment donc.</p> + +<p>—C'est une prière que je veux dire: la réserve que +je vous avais demandée, vous ne l'avez peut-être pas +observée aussi complète que j'aurais voulu, mais +passons; ce que je désire, ce n'est pas une suppression, +c'est une addition: je serais bien aise que +vous glissiez un mot sur mon titre et sur le rang que +j'occupe dans la noblesse russe; il y a tant de +princes russes d'une noblesse douteuse,—ce n'est +pas positivement pour Otchakoff que je dis cela,—je +ne voudrais pas que le public français, mal instruit +de ces choses, me confondît avec ces gens-là; voulez-vous?</p> + +<p>—Avec plaisir.</p> + +<p>—Alors je vais vous donner des renseignements... +authentiques.</p> + +<p>Avec le second les éloges reprirent:</p> + +<p>—Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!</p> + +<p>Il ne présenta aussi qu'une observation, «non +pour demander une suppression, mais pour indiquer +une addition qui lui serait agréable».</p> + +<p>—Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a +tant de fortunes russes peu solides que je ne voudrais +pas qu'on confondît la mienne avec celles-là, et qu'on +crût que parce que je donne des fêtes je me livre à des +prodigalités et à des folies; si vous le désirez je vais +vous donner des renseignements... authentiques. Pour +ma noblesse, il est inutile d'en rien dire, elle est, +grâce à Dieu, bien connue.</p> + +<p>Avec le troisième, il commença aussi par des éloges +et ce ne fut qu'après avoir épuisé toute sa collection +d'adjectifs qu'il demanda une petite addition, non pour +parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles étaient, +grâce à Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelât +son duel avec le comte de San-Estevan et pour qu'on +glissât un mot discret sur la fermeté et le courage +qu'il avait montrés en cette circonstance.</p> + +<p>Avec le quatrième, l'addition ne dut porter ni sur la +noblesse, ni sur la fortune, ni sur son courage, toutes +choses qui, grâce à Dieu, étaient de notoriété publique, +mais sur sa générosité; parce qu'il donnait +des fêtes qui lui coûtaient fort cher, il ne voulait pas +qu'on crût qu'il ne pensait pas aux malheureux.</p> + +<p>Otchakoff était battu.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine +avec la belle Corysandre sans que ce bruit arrivât +aux oreilles de la personne qui justement avait le plus +grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la maîtresse +du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait +dans une pièce en vogue, et aussi parce que son amant +n'avait pas voulu l'emmener avec lui.</p> + +<p>Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre +que ce mariage fût possible: Savine ne se marierait +que quand il serait impotent, et ce serait pour +avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait la +sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de +belles promesses, que naturellement il ne tiendrait +pas. Quant à penser qu'il était pris par l'amour et la +passion, cette idée était pour elle si drôle et si invraisemblable +qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine +amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux +éclats.</p> + +<p>Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle +accueillit la première fois cette nouvelle, quand une de +ses bonnes amies vint la lui annoncer hypocritement +avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste +satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre +femme qui n'a pas eu en ce monde la chance à laquelle +elle avait droit, à voir enfin abaissée une de celles qui +lui ont volé sa part de bonheur.</p> + +<p>Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre +et de lire le même mot sans cesse répété, «le +mariage du prince Savine avec mademoiselle de Barizel», +elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi persistant +ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur +quelque chose de sérieux.</p> + +<p>La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire.</p> + +<p>Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de +maîtresse de Son Excellence le prince Vladimir Savine; +elle le savait mieux que personne, et depuis +longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages +auxquels elle tenait assez fortement pour tout +supporter. Et il y avait des femmes qui l'enviaient! Si +elles savaient de quel prix, de quels dégoûts, de +de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son +luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son +hôtel des Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la +surface brillante de ce qui s'étalait insolemment en +public; elle seule connaissait le fond des choses, le +bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle +seule connaissait la cravache qui plus d'une fois avait +bleui sa peau.</p> + +<p>Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle +trouva que la seule personne qu'elle pouvait charger +de cette enquête délicate était son père.</p> + +<p>Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées, +elle avait été obligée de se séparer de sa famille, +Savine n'étant pas homme à supporter une communauté +que le duc de Naurouse et Poupardin avaient +bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse +le droit d'avoir un père et une mère, pas plus +qu'il ne lui reconnaissait celui d'avoir d'autres amants +elle devait être à lui, entièrement à sa disposition, +sans distraction du matin au soir et du soir au matin; +s'il permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce +qu'il était flatté dans sa vanité de l'entendre applaudir +et de lire son nom en vedette sur les colonnes du boulevard +ou dans les réclames des journaux. C'était une +grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait +une du même genre en exposant ses trotteurs dans +les concours hippiques. Qui aurait osé dire qu'il +n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa +fortune!</p> + +<p>Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et +madame Houssu avaient loué un logement dans la +rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué son +commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements +intimes et de surveillances discrètes.» +Une circulaire qu'il avait largement répandue expliquait +ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces +surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage +au profit des jaloux: maris, femmes, maîtresses, +qui voulaient savoir s'ils étaient trompés et +comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment, +car M. Houssu, qui avait des formes et de la +tenue, aimait le beau style aussi bien que les belles +manières. Peut-être, dans un autre quartier, ce beau +style qui mettait toutes choses en termes galants +eût-il nui à son industrie; mais sa clientèle se composait, +pour la meilleure part, de cuisinières qui fréquentaient +le marché de la Madeleine, de femmes de +chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin +d'apprendre ce que faisaient leurs amis aux heures +où elles ne pouvaient par les voir, et tout ce monde +trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que +bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles +des tireuses de cartes et des chiromanciens, auxquels +ils avaient foi. D'ailleurs, quand on avait été une fois +en relations avec M. Houssu, on retournait le voir +volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, +la façon dont il jetait sa croix d'honneur au +nez de ses clients en avançant l'épaule gauche, qu'il +faisait bomber, inspiraient la confiance.</p> + +<p>Maintenant que Raphaëlle était séparée de son +père et de sa mère, elle ne pouvait plus, comme au +temps où elle était la maîtresse du duc de Naurouse, +entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de +liberté et s'installer en caraco au coin du poêle pour +voir sauter le foie ou mijoter le marc de café; mais +toutes les fois que cela lui était possible elle se sauvait +de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir déjeuner +dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; +c'était avec joie qu'elle échappait aux valets à la tenue +correcte, aux sourires insolents et railleurs, que son +amant lui faisait choisir par son intendant, et qu'elle +venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait +le déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre +son père et sa mère et quelques amis de ses jours +d'enfance, elle redevenait elle-même, reprenant ses +habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage d'autrefois, +qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à +ceux de l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position +présente.</p> + +<p>Décidée à charger son père d'une surveillance intime +auprès de Savine, elle vint un matin rue de l'Arcade +à l'heure du déjeuner, arrivant comme à l'ordinaire +les bras pleins et les poches bourrées de +provisions de toutes sortes liquides et solides.</p> + +<p>Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque +ses clients lui en laissaient le temps, de faire lui-même +sa cuisine, ne trouvant bon que ce qu'il avait +préparé de sa main.</p> + +<p>Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de +chemise, occupé à couper du lard en petits morceaux.</p> + +<p>—Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh +bien, je vais te faire une omelette au lard dont tu me +diras des nouvelles; mais qu'est-ce que tu nous +apportes de bon?</p> + +<p>Abandonnant son lard, il passa l'inspection des +provisions que Raphaëlle venait de poser sur sa table.</p> + +<p>—Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui +change ma stratégie culinaire, c'est un renfort qui arrive +à un général au moment de livrer bataille; je vais +mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette, +tu vas voir ça;—il développa deux bouteilles;—<i>vermouth, +vieux rhum</i>, fameuse idée, tu es une bonne +fille, tu penses à tes parents, c'est bien, c'est très bien: +si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça nous +ouvrirait l'appétit.</p> + +<p>Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher +la bouteille de vermouth.</p> + +<p>—Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe.</p> + +<p>—Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.</p> + +<p>—Eh bien, on va aller en chercher.</p> + +<p>Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle +la tendit à sa mère qui essuyait la vaisselle mélancoliquement +dans un coin.</p> + +<p>Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en +verre blanc, elle sortit pendant que Raphaëlle défaisant +son chapeau et sa robe—une robe de Worth,—les +accrochait à un clou, entre deux casseroles.</p> + +<p>—C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit +M. Moussu, il fait chaud.</p> + +<p>Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la +fiole.</p> + +<p>—Et l'absinthe? demanda Raphaëlle.</p> + +<p>—J'ai envoyé la fille de la concierge.</p> + +<p>—Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria +Raphaëlle.</p> + +<p>—Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des +jugements aventureux sur cette enfant, à son âge...</p> + +<p>—Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant!</p> + +<p>Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette +fut vite cuite; le temps de boire les trois verres +d'absinthe, et l'on put se mettre à table: M. Houssu +au milieu, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux +coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame +Houssu, correctement habillée; à sa gauche, +Raphaëlle, imitant le débraillé paternel et ayant pour +tout costume sa chemise et un jupon blanc.</p> + +<p>M. Houssu commença par servir sa fille avec un air +triomphant.</p> + +<p>—Goûte-moi ça, dit-il, est-ce moelleux, est-ce +soufflé? Tu as eu une fameuse idée de venir déjeuner +avec nous.</p> + +<p>—J'ai à te parler.</p> + +<p>—Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je +t'écouterai.</p> + +<p>—Tu as lu ce que les journaux disent du prince?</p> + +<p>—Qu'il allait épouser une jeune Américaine.</p> + +<p>—Il n'y a pas de fumée sans feu; en tout cas l'affaire +mérite d'être éclaircie et je compte sur toi pour +ça. Tu vas partir pour Bade et m'organiser une surveillance +intime, comme tu dis dans tes circulaires, +autour du prince Savine et de madame de Barizel, +cette Américaine.</p> + +<p>—Moi! ton père!</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—C'est à ton père que tu fais une pareille proposition!</p> + +<p>—A qui veux-tu que je la fasse?</p> + +<p>Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers +elle en jetant son épaule gauche en avant par le geste +qui lui était familier lorsqu'il voulait mettre sa décoration +sous les yeux d'un client qu'il fallait éblouir.</p> + +<p>—Tu ne parlerais pas ainsi, s'écria-t-il en frappant +sa chemise de sa large main velue, si le signe de l'honneur +brillait sur cette poitrine.</p> + +<p>—Puisqu'il n'y brille pas, écoute-moi et ne dis pas +de bêtises. On raconte que Savine va se marier. S'il +est quelqu'un que cela intéresse, c'est moi, n'est-ce +pas?</p> + +<p>M. Houssu toussa sans répondre.</p> + +<p>—Dans ces conditions, continua Raphaëlle, il faut +que je sache à quoi m'en tenir, et comme je ne peux +pas aller à Bade voir par moi-même comment les +choses se passent, je te demande de me remplacer.</p> + +<p>—Moi, l'auteur de tes jours?</p> + +<p>—Encore, s'écria Raphaëlle, impatientée, tu m'agaces +à la fin en nous la faisant à la paternité. En +voilà-t-il pas, en vérité, un fameux père qui abandonne +sa fille pendant vingt ans, c'est-à-dire quand +elle avait besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que +quand elle commence à sortir de la misère, c'est-à-dire +quand il voit qu'il peut avoir besoin d'elle et +qu'elle est en état de l'obliger.</p> + +<p>M. Houssu s'arrêta de manger, et, repoussant son +assiette, il se croisa les bras avec dignité.</p> + +<p>—Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ça, +s'écria-t-il, c'est bas; nous aurions mangé notre +omelette, ta mère et moi, tranquillement, amicalement, +comme mari et femme; nous n'avions pas besoin +de tes cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais +maintenant une seule bouchée de ton jambon, elle +m'étoufferait.</p> + +<p>Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de +jambon; puis, après les avoir poussés sur le bord de +son assiette, il se mit à manger les oeufs stoïquement, +sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas +soutenir sa fille comme elle en avait envie, de peur +de fâcher ce bel homme, qu'elle s'imaginait avoir reconquis +depuis qu'il l'avait épousée.</p> + +<p>Pendant quelques minutes le silence ne fut troublé +que par le bruit des couteaux et des fourchettes, car +cette altercation qui venait de s'élever entre le père et +la fille ne les empêchait ni l'un ni l'autre de manger.</p> + +<p>La première, Raphaëlle, reprit la parole:</p> + +<p>—Allons, père Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, +tout ça c'est des bêtises; ne laisse pas ton jambon refroidir, +il ne vaudrait plus rien; mange-le en m'écoutant +et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention de +te rien reprocher.</p> + +<p>—Si c'est ainsi...</p> + +<p>—Puisque je te le dis.</p> + +<p>Ramenant vivement les tranches de jambon dans +son assiette, il en plia une en deux et la porta à sa +bouche.</p> + +<p>—Je reprends maintenant mon affaire, continua +Raphaëlle. En voyant que l'on persistait à parler du +mariage de Savine avec cette Américaine, j'ai pensé +que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il +y avait de vrai là-dedans. Personne ne peut faire cela +mieux que toi. Est-ce que ça ne rentre pas dans ton +métier? Que la scène se passe à Bade ou à Paris, c'est +la même chose; seulement, tu auras peut-être plus +de mal là-bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à +Paris, où tu es chez toi.</p> + +<p>—Ça c'est sûr.</p> + +<p>—Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être +ceux de Paris. Cela ne serait pas juste.</p> + +<p>Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. +Il parut ne pas remarquer ce regard, qui était +plutôt une affirmation qu'une interrogation, et il continua +de manger.</p> + +<p>—Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle, +je n'ai pas à te l'indiquer, c'est ton métier et il me +semble qu'il est plus facile d'observer un homme +comme Savine, qui vit au grand jour, en représentation, +comme si le monde était un théâtre sur lequel il +doit se faire applaudir, que de suivre à la piste une +femme qui se cache de son mari ou une maîtresse qui +se défie de ses amants.</p> + +<p>—On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement.</p> + +<p>—Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, +c'est de savoir si véritablement Savine est amoureux +de mademoiselle de Barizel, ce qui, je te le dis à +l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage, +ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de +cette jeune fille, qu'on dit magnifique, précisément +parce qu'elle est magnifique et parce que d'autres +s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, +mais pour le cas seulement où le prince te paraîtrait +pris, c'est de savoir ce que sont ces deux femmes; +la fille et la mère; si ce sont vraiment des honnêtes +femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des +aventurières qui visent la grosse fortune de Savine. +Sur ces deux points: Savine amoureux et madame de +Barizel honnête ou aventurière, il me faut des renseignements +certains; n'épargne donc rien, je suis +décidée à payer le prix.</p> + +<p>De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses +dernières paroles de façon à les bien enfoncer.</p> + +<p>Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, +n'ouvrant la bouche que pour manger, ce qu'il +faisait consciencieusement avec un bruit de mâchoires +régulier comme le tic tac d'un moulin.</p> + +<p>—Si tu m'avais parlé ainsi tout d'abord j'aurais +compris; tandis que j'ai été suffoqué, indigné, tu sais, +moi, quand il s'agit de l'honneur; le sang ne me fait +qu'un tour et je m'emporte; quand on a été soldat, +vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me +faisais ou plutôt que je m'imaginais que tu me faisais +n'était pas de celles qu'écoute froidement un soldat, +un légionnaire.</p> + +<p>Il se frappa la poitrine, qui résonna comme un +coffre.</p> + +<p>—Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua +M. Houssu, si le prince Savine ne poursuit pas +un mariage, je suis ton homme, car tu as des droits à +faire valoir.</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Et quel autre qu'un père peut mieux les défendre? +Puisque l'occasion se présente, je ne suis pas fâché +de m'expliquer une bonne fois pour toutes sur ta +liaison avec le prince Savine. Si j'ai toléré cette liaison, +c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine +liberté à une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours +cru à la parfaite innocence de cette liaison, ce +qui est bien naturel entre une femme comme toi et un +homme comme lui.</p> + +<p>—Tout ce qu'il y a de plus naturel.</p> + +<p>—Eh bien! ton père te tend la main.</p> + +<p>Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un +geste de théâtre.</p> + +<p>—Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empêcher +ce mariage avec cette Américaine; il saura +aider le tien; il saura même... s'il le faut... l'exiger.</p> + +<p>—Contente-toi d'empêcher celui de mademoiselle +de Barizel, s'il est vrai qu'il doive se faire.</p> + +<p>—Là-dessus je ne prendrai conseil que de ma +conscience de père.</p> + +<p>—Quand peux-tu partir?</p> + +<p>—Tout de suite, si tu veux.</p> + +<p>Mais il se reprit:</p> + +<p>—Demain, après-demain, dans quelques jours.</p> + +<p>—Pourquoi pas ce soir?</p> + +<p>—Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais +avec toi il ne faut pas de fausse honte et j'aime mieux +te dire qu'avant de partir, il me faut réunir les fonds +nécessaires, non seulement à mon voyage, mais encore +à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me +faudra peut-être payer cher.</p> + +<p>—Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: +le voyage et les indiscrétions, c'est moi qui les +paye.</p> + +<p>—Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous.</p> + +<p>Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant +fouillé dans la poche, elle en tira un petit paquet de +billets de banque qu'elle remit à. M. Houssu.</p> + +<p>Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta.</p> + +<p>—Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain, +me mettre en chasse.</p> + +<p>—Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein!</p> + +<p>—Jouer l'argent de mon enfant!</p> + +<p>—Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous +fassions un bésigue.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès +le lendemain; cependant huit jours s'écoulèrent sans +nouvelles.</p> + +<p>—Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour +acheter les indiscrétions de l'entourage de madame de +Barizel.</p> + +<p>Elle connaissait son père et savait quel cas on devait +faire de ses nobles paroles sur l'honneur et le sentiment +paternel: pendant trente ans M. Houssu n'avait +eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il +subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un +jour, ayant eu l'heureuse chance d'être décoré, il +s'était tout à coup imaginé qu'il devait mettre un certain +accord sinon entre sa vie, au moins entre son +langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie +qu'il avait adoptée sur l'honneur (dont il se +croyait le représentant sur la terre), le devoir, la +délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait +de nom mais sans avoir des idées bien précises +sur ce qu'ils pouvaient être; de là aussi son parti pris +de paraître ignorer la situation vraie de sa fille et de +tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux autres +par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre +que sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées: +n'était-elle pas artiste et ne sait-on pas que +les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de plus naturel +qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des +bijoux: n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de +cadeaux? Chacun applaudit à sa manière, celui-ci les +mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré cette +attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était +pas moins toujours l'homme d'autrefois, c'est-à-dire +parfaitement capable «de jouer l'argent de son enfant», +comme autrefois il jouait et dépensait l'argent +«de celles qu'il aimait».</p> + +<p>Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il +n'avait eu garde de ne pas le faire dès son arrivée, il +avait néanmoins obtenu certaines indiscrétions sur la +famille Barizel et le prince Savine; seulement, au lieu +de les obtenir rapidement en les payant, il avait été +obligé, une fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de +manoeuvrer avec lenteur et de remplacer par de l'adresse +l'argent qu'il n'avait plus; de sorte que ç'avait +été après toute une semaine d'attente qu'elle avait +reçu la lettre promise, une longue lettre en belle +écriture moulée, épaisse et carrée, qu'il avait apprise +au régiment et qui lui avait valu la faveur de son +major pendant son service.</p> + +<p>«Ma chère fille,</p> + +<p>«Misère et compagnie.</p> + +<p>«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de +sa fille.</p> + +<p>«Une pareille découverte vaut bien les quelques +jours d'attente que j'ai eu le chagrin de t'imposer +malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras pas +d'un retard causé uniquement par les difficultés de +ma tâche.</p> + +<p>«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole; +difficile avec les Américaines, difficile avec le prince.</p> + +<p>«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne +puisse pas encore répondre d'une façon précise à ta +question:—Est-il amoureux? Veut-il se marier?</p> + +<p>«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner +encore cette réponse; mais puisque tu connais le +personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder +dans son jeu pour le deviner.</p> + +<p>«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si +long sur les Américaines et si peu sur le prince?</p> + +<p>«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus, +mais un père ne doit pas avoir de secrets +pour son enfant: le fond du métier, c'est de savoir +faire causer les domestiques; sans doute il ne faut +pas accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, +ni en bien ni en mal; en bien, parce qu'ils peuvent +vouloir faire mousser leurs maîtres (ce qui est rare); +en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir, +sans esprit de justice (ce qui est fréquent); mais +enfin en se tenant sur ses gardes, on peut avec eux +serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait causer les +domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu +employer le même système avec ceux du prince, qui +me connaissent; de là cette diversité dans mes renseignements. +Il est bien évident, n'est-ce pas, que +je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du +prince, qui auraient été surpris de mes questions et +qui auraient pu bavarder, qui auraient sûrement +»»qui ne me connaissant pas, n'ont point +pensé à se tenir en défiance et sont tombés dans +tous les traquenards que j'ai eu l'idée de leur tendre.</p> + +<p>«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela +n'a pas d'intérêt pour toi; cependant, je dois te dire, +pour que tu comprennes le mérite que j'ai eu à +cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse. +Ce qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les +résultats de ces causeries? Les voici:</p> + +<p>«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize +ou dix-sept ans, la belle Corysandre, ce n'est point +une vieille femme: c'est au contraire, une personne +très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse +et qui présentement est encore assez bien pour +avoir trois amants (je ne parle que de ceux qui sont +en pied), deux que tu connais parfaitement: le +financier Dayelle et le banquier Avizard, et un +troisième que tu as peut-être vu ou dont tu as peut-être +entendu parler, un correspondant de journaux +nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de +ces trois hommes si différents? Cela je n'en sais +rien et ce serait à creuser, mais ce qu'il y a de certain +c'est que tous les trois l'aiment au point de ne +pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les +autres; Dayelle qui, il y a quelques années, était +en guerre avec Avizard, est maintenant au mieux +avec lui et tous les deux mettent leur influence et +leurs relations, peut-être même leur bourse au service +de Leplaquet; et il y a des braves gens qui s'imaginent +que quand plusieurs hommes aiment la même +femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au +contraire, qu'ils sont, compères, associés le plus +souvent, au moins quand la femme est habile. Et justement +madame de Barizel est une maîtresse femme. +De ces trois amants en titre, il y en a deux qui veulent +l'épouser, Avizard et Leplaquet, et ceux-là elle les +fait patienter en leur disant qu'elle ne peut devenir +leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il +y en a un troisième qu'elle veut elle-même épouser, +Dayelle, qui, veuf, père d'un fils en âge de prendre +femme, n'est point porté au mariage, mais qu'elle +espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage +qui éblouira Dayelle, orgueilleux comme +un dindon (qu'il n'est pas pour le reste) de son +grand nom, de sa grande situation dans le monde; +beau-père du prince...</p> + +<p>«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent +et combien un mariage avec notre prince les +arrangerait?</p> + +<p>«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame +de Barizel, c'est que tous ceux qui l'entourent ont +intérêt à ce que ce mariage se fasse: Dayelle pour +avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement +le scie à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour +ma fille, c'est à cause de ma fille.» Avizard et Leplaquet +pour épouser madame de Barizel; de sorte +que, non seulement madame de Barizel et sa fille, +la belle Corysandre, poursuivent ce mariage, mais +encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et d'autres +encore peut-être que je ne connais pas y poussent +de toutes leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant +dans le jeu de madame de Barizel leur influence +et leurs relations, Leplaquet en apportant dans l'association +un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité +de moyens qui paraissent très remarquables.</p> + +<p>«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa +fille telle que je la démêle au milieu de tous les +renseignements, souvent contradictoires, que je +suis parvenu à réunir depuis que je suis ici.</p> + +<p>«Tu vois qu'elle est redoutable.</p> + +<p>«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:</p> + +<p>«1° La détresse d'argent des Américaines;</p> + +<p>«2° La beauté de la jeune fille.</p> + +<p>«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient +qu'à ceux qui sont aux abois, parce qu'ils risquent +tout. Eh bien! c'est là justement le cas de madame de +Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que +les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je +te dis là, mais ce n'est pas les apparences qu'il faut +croire: on parle d'un terrain à Paris sur lequel +madame de Barizel va faire construire un hôtel +magnifique, on parle de grosses sommes déposées +chez Dayelle et Avizard, on parle d'une fortune +considérable en Amérique; mais tout cela est +propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients, +avec largesse pour ce qui doit frapper les +yeux, avec une avarice dans tout ce qui est caché, +dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois +le plus pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si +longue, j'entrerais à ce sujet dans des détails caractéristiques +que je réserve pour te les conter: tu +verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages +qui éblouissent le monde; vrai, c'est +curieux et amusant; ça nous venge, nous autres, +gens d'honneur.</p> + +<p>«En te disant que la beauté de mademoiselle de +Barizel est merveilleuse, ce n'est pas de l'exagération; +il faut la voir pour admettre qu'une créature +humaine peut être aussi admirablement belle. Il est +vrai, et je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air +très intelligent, on prétend même qu'elle est un peu +bête; mais enfin la beauté reste, éblouissante; c'est +un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat +Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de +Barizel, ses relations, sa détresse d'argent, la beauté +de sa fille font qu'un mariage avec le prince Savine +paraît avoir bien des chances pour lui?</p> + +<p>«Le prince veut-il ce mariage?</p> + +<p>«Toute la question est là, et je t'ai dit que je ne +pouvais pas la résoudre; mais ne le voulût-il pas, il +me semble qu'on peut croire qu'il sera amené un +jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de +bonne volonté: il doit être bien difficile de résister +à des femmes dangereuses comme celles-là, la +mère pour son habileté, la fille pour sa beauté.</p> + +<p>«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte +pas, ce qui est un indice grave.</p> + +<p>«Pour le soustraire à cette influence qui menace +de l'envelopper, il faudrait qu'on lui fît connaître +ces deux femmes. Mais comment? je n'ai pas des +faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à +les lui crever. Depuis qu'elles sont en France, elles +s'observent d'autant mieux qu'elles n'y sont venues +que pour faire, l'une et l'autre, un grand mariage. +Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête, +à Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là +où s'est écoulée la jeunesse de madame de Barizel; +c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le peu +que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à +déterrer.</p> + +<p>«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, +combiner, se donner un mal de galérien et pour pas +grand'chose.</p> + +<p>«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve +serré de plus en plus.</p> + +<p>«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi +les moyens de faire quelque chose, car je suis au +bout de mes ressources. C'est étonnant comme l'argent +file.</p> + +<p>Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux +et dévoué.</p> + +<p>«Houssu.»</p> + +<p>A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une +dépêche télégraphique qui ne contenait que deux +mots:</p> + +<p>«Reviens immédiatement.»</p> + +<p>M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le +samedi matin il s'embarquait au Havre sur le transatlantique +en partance pour New-York. Raphaëlle avait +jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique +déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son +prince.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Le jour même où la ville de Bade avait le malheur +de perdre M. Houssu, rappelé par sa fille, elle recevait +un hôte dont le <i>Badeblatt</i> annonçait l'arrivée en +ces termes:</p> + +<p>«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités +les plus en vue du grand monde parisien: M. le +duc de Naurouse, qui revient d'un long voyage autour +du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc +de Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il +compte, nous dit-on, faire un séjour d'un mois ou deux +et se reposer des fatigues de ses voyages. Tout +donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera +un des chevaux engagés dans notre grand steeple-chase +qui s'annonce comme devant jeter cette année +un éclat plus vif encore que les années précédentes, +aussi bien par le nombre et le mérite des concurrents, +que par la réputation des gentlemen qui doivent les +monter.»</p> + +<p>Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement +pour le grand steeple-chase d'Iffetzheim +dont on était loin encore, et auquel le duc de Naurouse +ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres +parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de +retour de son voyage autour du monde et il était vrai +aussi qu'à peine débarqué à Trieste il était monté en +wagon pour venir directement à Bade, au lieu de rentrer +en France.</p> + +<p>Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir +ce qui s'était passé en son absence, un peu mieux et +d'une façon plus détaillée et plus précise que les quelques +lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui apprendre.</p> + +<p>Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ?</p> + +<p>A cette question, qu'il s'était si souvent posée et +avec tant d'émotion pendant les longues heures mélancoliques +de la traversée, en restant appuyé sur le +plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à +suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons +sans bornes, il n''avait jamais eu d'autres réponses +que celles qu'il se donnait lui-même en arrangeant les +combinaisons de son imagination surexcitée, c'est-à-dire +rien que le rêve.</p> + +<p>Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris, +lui avait promis de le tenir exactement au courant de +ce qui se passerait.</p> + +<p>Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait +aller à New-York, et c'était à New-York que Harly +devait lui écrire, tandis que c'était à Rio-Janeiro qu'il +avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait +employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: +mais la hâte qu'il avait mise à expédier des +dépêches de tous les côtés avait embrouillé les choses: +les lettres n'étaient point arrivées en temps là où il +devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient +égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié +de celles qui lui avaient été écrites. Celles qui étaient +adressées à New-York avaient été le chercher à Rio-Janeiro; +celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne l'avaient +pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama +n'étaient pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il +avait fait venir à Singapore, étaient en retard lorsque +le vapeur qui le portait avait passé le détroit; et ainsi +de suite jusqu'à Alexandrie.</p> + +<p>De tout cela il était résulté une conversation à bâtons +rompus et tellement embrouillée qu'elle était à +peu près inintelligible.</p> + +<p>Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté +leur séparation? L'aimait-elle toujours? Avait-elle un +nouvel amant? S'était-elle consolée?</p> + +<p>Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et, +le voyage avait achevé le désenchantement qui avait +commencé avant son départ.</p> + +<p>Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait +point été pour lui la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était +près d'elle cependant, par elle qu'il avait eu quelques +journées de bonheur.</p> + +<p>Et comment l'en avait-il payée?</p> + +<p>Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans +tout, avait-elle pu envisager froidement les choses? +N'en était-elle pas encore au moment où, sur la jetée +du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le <i>Rosario</i> +elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans +un mouvement où il y avait autant de colère que de +douleur?</p> + +<p>Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait +voulu passer par Bade, où il avait chance de rencontrer +quelqu'un de son monde et de le faire parler sans +l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point +des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui +écrire exactement quelle était la situation vraie et +alors il saurait ce qu'il devait faire: rentrer à Paris où +rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt qu'un autre, +ou bien aller passer quelques mois dans son château +de Varages ou dans celui de Naurouse.</p> + +<p>A peine installé à l'hôtel, dans un appartement +assez modeste, son premier soin fut de demander +les derniers numéro, du <i>Badeblatt</i> et de chercher +sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses +amis qui étaient arrivés à Bade en ces derniers temps.</p> + +<p>Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, +mais il ne s'y arrêta point, aimant mieux s'adresser à +un ami avec lequel il n'aurait point à se tenir sur ses +gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant +un juge d'instruction.</p> + +<p>Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il +fallut bien qu'il revînt à Savine, sous peine d'attendre +que le hasard amenât à Bade quelqu'un qu'il pourrait +interroger librement.</p> + +<p>Ne voulant point attendre, il se rendit au <i>Graben</i>, +se promettant de veiller sur son impatience. +Mais Savine n'était point chez lui; il était à la <i>Conversation</i> +occupé à essayer de faire triompher la morale +publique à la table de trente-et-quarante en opérant +d'après les combinaisons inexorables du marquis de +Mantailles.</p> + +<p>Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation +c'était l'heure où la musique jouait sous le kiosque qui +s'élève devant la maison de Conversation. Autour de +ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur des +chaises ou se promenant lentement, se pressait en une +élégante cohue un public nombreux qui réunissait à +peu près toutes les nationalités des deux mondes, +mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher +par la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, +les femmes à Paris.</p> + +<p>Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société +cosmopolite qu'on rencontre dans toutes les villes +d'eaux à la mode pour le regarder avec curiosité et +l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde +n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, +quoiqu'il ne promenât sur cette assemblée qu'un +regard nonchalant et indifférent, ses yeux furent tout à +coup irrésistiblement attirés et retenus par la beauté +d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le +frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. +Alors il la regarda longuement: elle paraissait avoir +dix-sept ou dix-huit ans; elle était blonde, avec des +yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et soyeux; +l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; +elle était de grande taille et se tenait noblement, dans +une attitude modeste cependant et qui n'avait rien d'apprêté, +naturelle au contraire et gracieuse; près d'elle +était assise une femme jeune encore, sa mère sans +doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût +entre elles aucune ressemblance, la mère ayant l'air +aussi dur que la fille l'avait doux.</p> + +<p>Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé +devant elles en admiration, il continua d'avancer, se +promettant de revenir sur ses pas et de repasser devant +elles: il chercherait Savine plus tard; il était sorti +de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout +triste et morne, se demandant ce que ces gens qu'il +rencontrait pouvaient bien faire dans un trou comme +Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie s'était faite +en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le ciel, +de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; +cette verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux +yeux qu'à l'esprit, ce paysage entouré de montagnes +aux sommets sombres était charmant; cette chaude +journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade +était le plus gracieux de la terre; il était heureux de se +retrouver au milieu de ce monde; comme les yeux de +ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune fille ressemblaient +peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis +qu'il avait vus dans son voyage.</p> + +<p>C'était tout en marchant sans rien regarder autour +de lui qu'il suivait l'éveil de ces sensations; il allait +arriver au bout de sa promenade et revenir sur ses +pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le +frappa:</p> + +<p>—Roger!</p> + +<p>Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait +résonné dans son coeur, était partie.</p> + +<p>La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point +trompé: c'était elle; c'était madame d'Arvernes, qui +l'appelait; le dernier mot qu'elle avait crié lorsqu'ils +s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle prononçait +après une si longue absence, comme si toujours, +depuis qu'il s'était éloigné emporté par le <i>Rosario</i>, elle +l'avait répété. Cet appel le remua, et durant quelques +secondes il resta abasourdi.</p> + +<p>Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant, +penchée en avant, à demi soulevée sur sa chaise. +Il alla à elle, sans bien voir quelle était l'expression +vraie de ce visage ému.</p> + +<p>Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:</p> + +<p>—Vous ici!</p> + +<p>—J'arrive.</p> + +<p>—Et moi aussi. Quel bonheur!</p> + +<p>Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il +restait incliné vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni +parler.</p> + +<p>Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit, +tant avait été vif l'élan de leur abord; des centaines +d'yeux les examinaient avidement et déjà les +oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils +allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience +de ce qui se passait, et bien que par principe et par +habitude elle ne prit jamais souci de ceux qui l'entouraient, +elle jugea que ce n'était pas le moment de se +donner en spectacle.</p> + +<p>—Votre bras? dit-elle à Roger.</p> + +<p>En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre +sa réponse, elle lui avait pris le bras.</p> + +<p>Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux +désappointés.</p> + +<p>Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre, +elle s'appuyant doucement sur lui en le pressant contre +elle, ce qui était loin de lui rendre le calme.</p> + +<p>Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle +prit la parole: se haussant vers lui, mais sans le regarder, +elle murmura:</p> + +<p>—<i>Carino, Carino</i>, enfin je te revois!</p> + +<p>Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant +où allait aboutir cet entretien commencé sur ce +ton. Ce qu'il avait redouté se réalisait-il donc? L'aimait-elle +encore? Pour lui il était ému par cette pression +de son bras et plus encore par ce nom de <i>Carino</i> +qu'elle avait si souvent prononcé et qui évoquait tant +de souvenirs passionnés; mais le sentiment qu'il éprouvait +ne ressemblait en rien à l'amour.</p> + +<p>—Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. +Et toi que ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? +Tu ne dis rien.</p> + +<p>—Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.</p> + +<p>Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda +en face, plongeant dans ses yeux.</p> + +<p>—Vrai, dit-elle, c'est vrai?</p> + +<p>Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce +qu'elle y cherchait, car elle baissa la tête et reprit son +chemin.</p> + +<p>—Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue +sur la jetée du Havre, dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, +qui t'emportait s'éloigner, me laissant là désespérée, +anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce courage +féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;—elle baissa +la voix,—et au lit encore?</p> + +<p>Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient +pour lui terriblement embarrassantes, il fut distrait par +un signe de la main gauche que venait de faire madame +d'Arvernes. Machinalement il regarda à qui ce +signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme +qui se trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment, +avait été arrêté par madame d'Arvernes au +moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune +homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti, +de tournure élégante, à la mine fière, avec des yeux au +regard velouté.</p> + +<p>Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc +de Naurouse et elle avait très bien senti qu'il examinait +curieusement ce jeune homme; elle se mit à sourire +et, prenant un ton enjoué:</p> + +<p>—Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte +de Baudrimont. Je te le présenterai, mais pas tout de +suite; il nous gênerait.</p> + +<p>Ces quelques paroles avaient été une douche glacée +qui s'était abattue sur les épaules de Naurouse. Eh +quoi, c'était quand il cherchait des mots adoucis et des +périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait si +franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux +passionnés! Et un moment il avait eu peur d'elle!</p> + +<p>—Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.</p> + +<p>Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.</p> + +<p>—Charmant, dit-il en riant.</p> + +<p>—N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; +beau garçon, tu vois qu'il l'est; bon, tendre, confiant, +il l'est aussi; c'est une excellente nature, mais malgré +toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles sont +nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, +comme je t'ai aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si +ce garçon n'avait pas été là, je serais devenue folle.</p> + +<p>—Il était là.</p> + +<p>—Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon +Roger.</p> + +<p>Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans +lequel il y avait tout un monde de souvenirs et même +peut-être autre chose que des souvenirs; mais l'heure +de l'émotion était passée; maintenant il était décidé à +prendre la situation gaiement.</p> + +<p>—Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame +d'Arvernes, nous nous aimerions toujours. Moi, jamais +je ne me serais séparée de toi. Mais tu as voulu être +chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi +ce sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après +que j'avais donné ma parole, ma douleur, mon désespoir? +Que pouvais-je?</p> + +<p>—C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi +a servi ton sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont +ce que j'étais pour toi; il n'est pas pour moi +ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme je +l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il +n'y a rien à blâmer: les convenances sont sauves, c'est +plat, c'est bourgeois. M. d'Arvernes est heureux. Mais +toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a consolé?</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant +contre lui:</p> + +<p>—Ah! Carino, murmura-t-elle.</p> + +<p>Mais cette pression, qui naguère le secouait de la +tête aux pieds, arrêtait le sang dans ses veines et contractait +tous ses nerfs, le laissa insensible et froid.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:</p> + +<p>—Nous allons dîner ensemble...</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, +il est déjà bien assez malheureux de notre entretien. +Maintenant j'ai une grâce à te demander: il +voudra se lier avec toi...</p> + +<p>—... Mais...</p> + +<p>—... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. +Il ne verra que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras +de faire des folies, il est si jeune, tu me le garderas.</p> + +<p>Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras:</p> + +<p>—Tu ne veux pas?</p> + +<p>—Au fait, cela est drôle.</p> + +<p>A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les +croisa de nouveau, madame d'Arvernes l'appela d'un +signe et la présentation fut vite faite.</p> + +<p>—M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de +dîner avec nous, dit-elle, il nous contera son voyage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Roger se réveilla le lendemain matin maussade et +triste.</p> + +<p>Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna +sur son lit sans pouvoir fermer les yeux: ce qui +s'était passé la veille, ce qu'il avait entendu, l'insouciance +de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune +Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa +tête troublée.</p> + +<p>Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer +sa journée. Il n'avait plus à chercher Savine; +il savait; et même ce que Savine pourrait lui dire ne +ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de l'adoucir; +il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les +amours de madame d'Arvernes avec le vicomte de +Baudrimont, ce que Savine ne manquerait pas de faire +bien certainement.</p> + +<p>L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris, +maintenant qu'il n'avait plus à s'inquiéter de ce qui +l'y attendait. En réalité, ce qui l'attendait, c'était... +rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne, excepté +Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette +époque. Et puis devait-il reprendre avec ces amis +l'existence qu'il menait avant son départ? Il en avait +tristement exploré le vide. Où cela le conduirait-il? +Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille. +La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa +cousine Christine, était au couvent. Des amis qui +méritaient à peine le titre de camarades de plaisir. Un +grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la +libre disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre, +car il ne pouvait pas songer à rentrer au +ministère et à demander un poste quelconque dans une +ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours +ministre et que, s'adresser à lui, c'eût été en quelque +sorte demander le paiement du sacrifice qu'il avait +accompli.</p> + +<p>N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de +reprendre ses habitudes d'autrefois, d'autres plaisirs +que ceux qu'il avait épuisés, d'autres émotions que +celles du jeu?</p> + +<p>Ne rien faire.</p> + +<p>Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine +à Cara, de Cara à Raphaëlle, et toujours ainsi.</p> + +<p>Il se sentait né pour mieux que cela cependant.</p> + +<p>Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce +voyage, ç'avait été son isolement: plusieurs fois il +avait été en danger, et alors il avait eu la pensée désespérante +qu'à ce moment même personne ne prenait +intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât. +On dirait: «Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce +serait tout. Plusieurs fois aussi il avait eu des heures, +des journées de plaisir, des élans d'admiration et d'enthousiasme, +et alors il n'avait jamais pu reporter sa +joie sur personne et se dire: «Si elle était là;» ou +bien: «Je lui conterai cela.» C'était seul qu'il avait +souffert; c'était seul qu'il avait joui.</p> + +<p>Pourquoi ne se marierait-il pas?</p> + +<p>De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait.</p> + +<p>Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à +rendre heureuse, sans une heure de lassitude ou d'ennui, +la femme qu'il aimerait et qui l'aimerait, l'honnête +femme qui serait la mère de ses enfants.</p> + +<p>Quand on avait l'honneur de porter un nom comme +le sien, c'était un devoir de ne pas le laisser s'éteindre.</p> + +<p>Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher +sinon sa fortune, au moins son titre et son nom de +tomber aux mains de ceux qui se disaient sa famille,—ces +Condrieu-Revel exécrés,—qui n'étaient que +ses ennemis après avoir été ses persécuteurs?</p> + +<p>C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil +et regardant machinalement le jeu de la lumière +dans les branches des arbres, qu'il réfléchissait ainsi. +Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une valse +que jouait une musique militaire.</p> + +<p>Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image +de la jeune fille blonde qu'il avait vue la veille +et à laquelle il n'avait plus pensé venait de se dresser +devant lui, évoquée par cette musique, et il la retrouvait +aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle +lui était apparue la veille.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face +à face avec Savine, qui arrivait.</p> + +<p>—Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la +main au duc.</p> + +<p>C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer +qu'on devait toujours aller chez lui et que lui n'avait à +aller chez ses amis que quand il avait besoin d'eux; +c'était pour cela qu'ayant appris la veille que le duc de +Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé +de toute la matinée, attendant une seconde visite d'un +ami dont il s'était séparé depuis près de deux ans et +ne se décidant à venir chez cet ami qu'à la dernière +extrémité.</p> + +<p>—J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre.</p> + +<p>Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme +par un mouvement de sympathie:</p> + +<p>—D'abord ce qui vous touche de près: Madame +d'Arvernes n'a point été malade de désespoir après +votre départ; elle a reçu les consolations d'un très joli +garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais +où, le vicomte de Baudrimont.</p> + +<p>—J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes.</p> + +<p>—Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec +votre flegme.</p> + +<p>Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était +l'amant de madame d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il +n'était pas plus disposé à un aveu de ce genre maintenant +que tout était fini entre elle et lui.</p> + +<p>—Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous +me racontez des histoires de madame d'Arvernes qui +sont curieuses jusqu'à un certain point, mais qui ne +me touchent pas de près comme vous pensez; il est +donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point.</p> + +<p>Savine marcha un moment en silence en fouettant +l'air de sa canne; heureusement ils arrivaient devant +la Conversation et le mouvement de la foule, le bruit +de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà et +là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence +de devenir trop embarrassant pour l'un comme pour +l'autre.</p> + +<p>D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait +s'il n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde +de la veille: elle était précisément à la place même +où il l'avait vue et près d'elle se trouvait la dame dont +il avait remarqué l'air dur.</p> + +<p>Toutes deux en même temps firent une inclinaison +de tête du côté de Savine, un sourire amical accompagné +d'un geste de main qui semblait une invitation +à les aborder.</p> + +<p>—Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda +Roger lorsqu'ils eurent fait quelques pas.</p> + +<p>—Si je connais la belle Corysandre!</p> + +<p>Et, se rengorgeant de son air le plus vain:</p> + +<p>—Vous ne lisez donc pas les journaux?</p> + +<p>—Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?</p> + +<p>—Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête +dans la forêt, un bal suivi d'un souper sous des tentes, +dont mademoiselle de Barizel a été la reine. Tous les +journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de +l'avis unanime, a été tout à fait réussie.</p> + +<p>Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame +de Barizel, c'est-à-dire les propos vagues qui couraient +le monde, car n'ayant jamais eu l'intention d'épouser +mademoiselle de Barizel, il ne s'était pas donné la +peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et +sur sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de +sa beauté, et cette beauté se manifestait à tous éclatante, +indiscutable.</p> + +<p>Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement. +Ce nom de Barizel ne lui disait rien; c'était la première +fois qu'il l'entendait et il n'avait aucune idée de +ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en inquiétait pas +autrement: cette blonde admirable ne pouvait être +qu'une fille de race.</p> + +<p>Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de +nouveau passer devant elles:</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous présente? demanda +Savine.</p> + +<p>—Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel +qu'il faudrait demander si elle veut bien que je lui sois +présenté?</p> + +<p>—Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement.</p> + +<p>Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on +pouvait lui en faire une, il entraîna doucement son +ami, comme il disait: ce n'était pas le duc de Naurouse +qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela +devait suffire.</p> + +<p>Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette +présentation et en insistant sur le titre de Roger, +sinon pour madame de Barizel, au moins pour la +galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer +l'attention.</p> + +<p>Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau +de laquelle elle appuyait ses pieds à Savine et, +sur un signe de sa mère, Corysandre avait offert la +sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à-vis +«de la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son +esprit, libre de la regarder, libre de lui parler, libre +de l'écouter.</p> + +<p>A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut +celle du regard; ce fut à peine s'il parla, ne disant +que tout juste ce qu'exigeaient les convenances; et, +pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son +attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui +ou du dédain. Tout au contraire, c'était avec un sourire +que Roger trouvait le plus ravissant qu'il eût +jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et de +Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire, +bien qu'il ne traduisît qu'une seule impression, il était +si joli, si gracieux en plissant les paupières, en creusant +des fossettes dans les joues, en entr'ouvrant les +lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son +charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait +et même s'il exprimait quelque chose.</p> + +<p>Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières +il passa aux fossettes, puis aux lèvres, puis aux +dents, puis au menton, descendant ainsi aux épaules, +au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter aux +cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le +regard de Corysandre rencontrait le sien; encore +témoignait-elle si peu d'embarras à se surprendre +ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel +que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et +par respect, qu'il détournait ses yeux un moment.</p> + +<p>Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans +qu'il eût conscience aussi de ce qui se disait autour de +lui. Tout à coup, il fut surpris et comme éveillé par +une main qui se posait sur son épaule,—celle de +Savine.</p> + +<p>—Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous +redescendrons dîner au bord de la Murg, une partie +arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous venir +avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous +attend.</p> + +<p>Par convenance, Roger se défendit un peu; mais +madame de Barizel s'étant jointe à Savine et Corysandre +l'ayant regardé en souriant, il accepta.</p> + +<p>Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui +devait servir à cette promenade, mais bien une calèche +aux armes de Savine, avec un cocher et deux valets +de pied portant la livrée du prince; la calèche découverte +avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis +parmi les plus beaux de son haras, forçaient l'attention +des curieux et l'admiration des connaisseurs; on +ne pouvait pas passer près d'eux sans les regarder et, +les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la voiture, +beauté des chevaux, prestance du cocher et des +valets de pied, richesse de la livrée, tout cela faisait +partie de la mise en scène dont Savine aimait à s'entourer +dans ses représentations, bien plus par besoin +de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il +jamais, avant de monter en voiture, de promener +un regard circulaire sur les curieux pour voir +si l'effet produit était en proportion de la dépense,—ce +qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une +préoccupation constante.</p> + +<p>Son bonheur fut complet, car à ce moment même +Otchakoff vint à passer traînant lourdement son ennui, +et ce ne fut pas sur lui que les regards des curieux +s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine +remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, +des chuchotements tout à faits significatifs, qui le comblèrent +de joie.</p> + +<p>Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: +il redressait la tête, les épaules en bombant la poitrine, +et autour de la calèche il marchait de côté tout +gonflé comme un paon qui se pavane.</p> + +<p>En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait +bien son Savine, eût très probablement deviné ce +qui causait cette joie débordante; mais, ne pensant +qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina +que ce qui transportait ainsi Savine était le +plaisir de faire une promenade avec elle et cela +l'attrista.</p> + +<p>La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des +allées de Lichtenthal, et madame de Barizel qui lui +faisait vis-à-vis, l'interrogeait sur ses voyages.</p> + +<p>—Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des +États-Unis? Que pensait-il du Mississipi?</p> + +<p>Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans, +le Mississipi, la Louisiane, la Floride, les +États-Unis (du Sud bien entendu), le ciel, la mer, le +paysage, les arbres, les bêtes, les gens.</p> + +<p>Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était +à madame de Barizel qu'il s'adressait, il lui arriva +plus d'une fois de s'apercevoir que c'était sur Corysandre +qu'il tenait ses yeux attachés.</p> + +<p>Quant à elle elle le regardait franchement, avec son +beau sourire, la bouche entr'ouverte, mais sans rien +dire, bien qu'il fût question de son pays natal. Quand +Roger la prenait à témoin, elle se contentait d'incliner +la tête en accentuant son sourire.</p> + +<p>Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées +d'une colline par une route en zig zag qui de +chaque côté était bordée de grands arbres, tantôt des +hêtres monstrueux qui couvraient les mousses veloutées +de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds +entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers +le ciel, éteignant la lumière sous leurs branches superposées +et leurs aiguilles noires. Les lacets du chemin +faisaient que tantôt Corysandre était exposée en plein +au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait tout à +coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement +que ces jeux de la lumière sur ce visage souriant +et c'était une question qu'il se posait sans la décider, +de savoir ce qui lui seyait le mieux, la pleine lumière +ou les caprices de l'ombre.</p> + +<p>Il vint un moment où il garda le silence et où dans +l'air épais et chaud de la forêt on n'entendit plus que +le roulement de la voiture, le craquement des harnais +et le sabot des chevaux frappant les cailloux de la +route.</p> + +<p>—Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine +qui ne manquait jamais de placer une observation +désagréable, vous êtes devenu bien morne, mon cher +Naurouse.</p> + +<p>—C'est que les grands bois sombres agissent un +peu sur moi comme les cathédrales, ils me portent au +recueillement et au silence; instinctivement je parle +bas si j'ai à parler.</p> + +<p>—Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant?</p> + +<p>—Il y a des jours ou plutôt des circonstances.</p> + +<p>S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et +resta immobile, silencieux, à demi tourné vers Corysandre +qui l'avait regardé.</p> + +<p>On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été +des ducs de Bade libéralement ouverte aux visiteurs, +et comme madame de Barizel ne connaissait pas encore +l'intérieur du château, elle voulut le parcourir; +mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva +que ces pièces sombres, à l'ameublement gothique et +aux fenêtres fermées de vitraux de couleurs, étaient +trop fraîches pour Corysandre.</p> + +<p>—J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, +va donc m'attendre dans le jardin; ce ne sera +pas une privation pour toi qui n'aimes guère ces antiquailles.</p> + +<p>—Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, +dit Roger.</p> + +<p>Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait +sa promenade avec Savine et ils gagnèrent une +terrasse d'où la vue s'étend librement sur la vallée de +la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours +souriante, mais toujours muette, Corysandre parut +prendre intérêt au paysage qui s'étalait à ses pieds et +que fermaient bientôt de hautes collines dont les sommets +d'un noir violent ou d'un bleu indigo se découpaient +nettement sur le ciel.</p> + +<p>Après quelques instants de contemplation silencieuse, +Roger se tourna vers elle:</p> + +<p>—Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les +yeux et la pensée se perdre dans ces profondeurs +sombres? Que de choses elles vous disent! La vue +qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.</p> + +<p>—Oui, cela est beau, très beau.</p> + +<p>—Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu +plusieurs fois, mais que je ne connaissais pas encore, +un souvenir ému.</p> + +<p>Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; +elle ne baissa pas les siens, mais elle ne +répondit rien, se laissant regarder sans confusion.</p> + +<p>A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent +les rejoindre, et l'on remonta en voiture pour descendre +au village où l'on devait dîner, ce qui faisait +une assez longue course.</p> + +<p>Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque +la calèche arriva devant la porte du restaurant, +on se précipita au-devant de Son Excellence que l'on +conduisit cérémonieusement à la table qui avait été +dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les +eaux tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient +le gazon.</p> + +<p>—Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda +Roger, qui pensait aux précautions de madame de +Barizel dans les salles du château d'Eberstein.</p> + +<p>Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre:</p> + +<p>—Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, +mais non la fraîcheur du plein air.</p> + +<p>Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa +à sa fille de faire une promenade en bateau.</p> + +<p>—Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas +d'imprudence.</p> + +<p>Une petite barque était amarrée à quelques pas de +là. Corysandre nonchalamment, se dirigea de son +côté; mais Roger la suivit et, s'étant embarqué avec +elle, ce fut lui qui prit les avirons.</p> + +<p>Pendant assez longtemps il la promena en tournant +devant la table où madame de Barizel et Savine +étaient restés assis puis, ayant relevé les avirons, +il laissa la barque descendre lentement le courant.</p> + +<p>Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là +sans faire un mouvement, sans prononcer une parole, +le visage tourné vers Roger et éclairé en plein par la +pâle lumière de la lune, qui se levait.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que +celle-là? dit-il.</p> + +<p>—Non, dit-elle, jamais.</p> + +<p>—Voulez-vous que nous retournions?</p> + +<p>—Allons encore.</p> + +<p>Et la barque continua de suivre le courant; mais +bientôt ils touchèrent le barrage et alors Roger dut +reprendre les avirons. Cette fois c'était lui qui était +éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre, +dont les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait +comme lui-même quelques instants auparavant l'avait +regardée.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées +de Lichtenthal, madame de Barizel invita très gracieusement +le duc de Naurouse à les venir voir; sa +fille et elle seraient heureuses de parler de la délicieuse +journée qui finissait.</p> + +<p>Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien +d'une façon directe et avec une certaine initiative.</p> + +<p>—Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant +vers Roger.</p> + +<p>—Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit +Savine d'un air bourru.</p> + +<p>Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut +sa mère qui, voyant qu'elle se taisait, prodigua les +remerciements et les compliments à Savine sans que +celui-ci s'adoucît.</p> + +<p>Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées +chez elles, Savine et Roger ne se séparèrent +point, car c'était sans retard que celui-ci voulait procéder +à son interrogatoire.</p> + +<p>—Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui +marquait le désir d'une réponse affirmative.</p> + +<p>—Je voudrais voir un peu où en est la rouge.</p> + +<p>Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne +prenait souci ni de la noire ni de la rouge; mais il +n'avait qu'à accompagner Savine à la Conversation en +faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait +de belle humeur.</p> + +<p>Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans +les salles de jeu, le vieux marquis de Mantailles vint +vivement au-devant de lui, et après un court moment +d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant +qu'il ne jouerait pas ce soir-là.</p> + +<p>Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de +lui attendant qu'il voulût bien sortir. Le sujet qu'il +allait aborder était assez délicat, et avec un homme +du caractère de Savine assez difficile pour avoir besoin +du calme du tête-à-tête dans la solitude.</p> + +<p>Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le +jardin, à peu près désert, Roger commença:</p> + +<p>—J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne +journée que vous m'avez fait passer.</p> + +<p>—Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant.</p> + +<p>—Cette jeune fille est adorable.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas +de Corysandre que Savine voulait qu'on lui parlât, +c'était de lui-même, de lui seul; il le marqua bien:</p> + +<p>—Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous +qu'ils ont mené cette longue course dans des montées +et des descentes et un chemin dur? Quand il y aura +des courses sérieuses en France, je me charge de +battre tous vos anglais avec mes russes: nous verrons +si le bai à la mode ne sera pas remplacé par notre +gris, qui est la vraie couleur du cheval.</p> + +<p>—Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et +madame de Barizel, vous la connaissez beaucoup?</p> + +<p>—Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été +mis en relation avec elle par Dayelle.</p> + +<p>Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:</p> + +<p>—Notez que la voiture était lourde; vous me direz +qu'on en trouverait difficilement une mieux comprise +et où chaque détail soit aussi soigné, aussi parfait; +c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous +étions sept personnes.</p> + +<p>—Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit +vivement Roger, se cramponnant à cette idée pour +revenir à son sujet.</p> + +<p>—Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille, +c'est une femme.</p> + +<p>—Vous pouvez dire la plus belle des femmes.</p> + +<p>—Comme vous en parlez!</p> + +<p>—Cela vous blesse?</p> + +<p>—Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me +blesse? Cela m'étonne, voilà tout. De la poésie, de +l'enthousiasme, je ne vous savais pas si démonstratif. +On a bien raison de dire que les voyages forment la +jeunesse, mais ils la déforment aussi.</p> + +<p>—Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon +enthousiasme pour mademoiselle de Barizel ne soit +pas justifié?</p> + +<p>Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette +question qui allait lui apprendre ce que Savine pensait +de Corysandre et comment il la jugeait.</p> + +<p>—Parfaitement justifié, au contraire; je partage +tout à fait votre sentiment sur mademoiselle de Barizel; +c'est une merveille.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Comme vous dites cela.</p> + +<p>—Je ne dis rien.</p> + +<p>—Il me semblait que mon admiration vous surprenait.</p> + +<p>—Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce +qui me surprendrait, ce serait que la voyant souvent...</p> + +<p>—Je la vois tous les jours.</p> + +<p>—... Vous ne soyez pas sous le charme de sa +beauté.</p> + +<p>—Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui +la connaissent d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. +C'est la première femme que je rencontre dont la +beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le +monde la trouve belle, et elle est également belle tous +les jours.</p> + +<p>Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait, +car dans leur franchise apparente elles restaient +très vagues; que Savine jugeât Corysandre comme +tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il +essaya de rendre ses questions plus précises sans +qu'elles fussent cependant brutales.</p> + +<p>—Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un +nom, de la fortune, elle ne soit pas encore mariée?</p> + +<p>—Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute +quelqu'un digne d'elle.</p> + +<p>—Et elle attend encore?</p> + +<p>—Vous voyez.</p> + +<p>—Et l'on ne parle pas de son mariage?</p> + +<p>—Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie +tous les jours.</p> + +<p>—Avec qui?</p> + +<p>Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette +question.</p> + +<p>—Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, +il ne faut pas attacher trop de valeur aux propos de +gens qui parlent sans savoir ce qu'ils disent, pour +parler.</p> + +<p>—Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces +propos?</p> + +<p>Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas +autrement.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les +allées de Lichtenthal était précédé d'un petit jardin: +c'était dans ce jardin que Savine et Roger avaient fait +leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre, +avant que celles-ci fussent dans la maison.</p> + +<p>Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte +d'entrée, personne ne répondit; aucun bruit à l'intérieur; +aucune lumière.</p> + +<p>—Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un +ton fâché, et Bob aussi.</p> + +<p>Sans répondre madame de Barizel abandonna la +porte d'entrée et, faisant le tour du chalet, elle alla à +une petite porte de derrière qui servait aux domestiques +et aux fournisseurs; mais cette porte était +fermée aussi. Aux coups frappés personne ne répondit.</p> + +<p>—Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.</p> + +<p>Madame de Barizel ne continua pas de frapper; +mais, allant à un massif de fleurs bordé d'un cordon +de lierre, elle se mit à tâter dans les feuilles de lierre +qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne +furent pas longues, bientôt sa main rencontra une +clef cachée là.</p> + +<p>—Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont +pas sorties ensemble; la première rentrée devait +trouver la clef et ouvrir pour les autres.</p> + +<p>Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, +dans son accent, il y avait du mécontentement et +aussi du mépris; il semblait que ces paroles s'adressaient +aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé, +qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent +ainsi.</p> + +<p>Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la +porte et elles étaient entrées dans la cuisine où brûlait +une lampe, la mèche charbonnée. La table, noire +de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six +couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable +de bouteilles vides qui disaient que les +convives avaient bien bu.</p> + +<p>—Chacun de nos trois domestiques avait son invité, +dit Corysandre regardant la table; on a fait honneur +à ton vin.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait +honneur: c'était à un melon et à un pâté dont il ne +restait plus que des débris, à des écrevisses dont les +carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un +gigot réduit au manche, à un immense fromage à la +crème, à une corbeille de fraises, à une corbeille de +cerises qui ne contenait plus que des queues et des +noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur +la table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles +étaient aux trois quarts vides.</p> + +<p>De tout cet amas se dégageait une odeur chaude +qui, mêlée à celle de la graisse et de la vaisselle, +troublait le coeur et le soulevait. On eût sans doute +parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une +cuisine aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre +que celle-là.</p> + +<p>Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de +Barizel avait pris la lampe d'une main, et de l'autre, +relevant la traîne de sa robe, tandis que Corysandre +retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser +un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule; +mais là il n'y avait point de bougies sur la +table où elles auraient dû se trouver, et il fallut aller +dans le salon chercher des flambeaux.</p> + +<p>Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine; +mais nulle part aussi on n'aurait trouvé un contraste +aussi frappant, aussi extraordinaire entre ces deux +pièces d'une même maison que chez madame de +Barizel. Autant la cuisine était ignoble, autant le +salon était coquettement arrangé, disposé pour la joie +des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer de la +cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures +des fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches, +enlevées de la serre ou coupées le matin, versaient +dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce fermée, +s'étaient concentrés.</p> + +<p>Le flambeau à la main, elles montèrent au premier +étage où se trouvaient leurs chambres, celle de Corysandre +tout à l'extrémité et séparée de celle de sa +mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un +cabinet de toilette.</p> + +<p>Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient +un désordre qui égalait celui de la cuisine. Les +lits n'étaient pas faits, les cuvettes n'étaient pas vidées; +sur les chaises et les fauteuils traînaient çà et là, entassés +dans une étrange confusion, des robes, des +jupons, des vêtements, des bas, des cols, des bottines, +tandis que les armoires et des malles ouvertes montraient +le linge déplié pêle-mêle comme s'il avait été +mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire +un choix.</p> + +<p>Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile +observateur pour comprendre que tout cela n'était +point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il était tout simplement +celui des habitants de cet appartement qui, +en s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires +pour y trouver du linge en bon état et qui +avaient tout bouleversé, parce que les premières pièces +qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une +de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée +parce que la roue du jupon était déchirée; ces bas +avaient des trous; ces jupons n'avaient pas de cordons; +les boutons de ces cols étaient arrachés.</p> + +<p>Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre; +mais Corysandre haussa les épaules avec un +mouvement d'ennui et de dégoût.</p> + +<p>—Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, +dit-elle.</p> + +<p>Madame de Barizel ne répondit rien et parut même +ne pas entendre.</p> + +<p>—Cela est insupportable, continua Corysandre, +qui, à peu près muette tant qu'avait duré la promenade, +avait retrouvé la parole en entrant chez elle et +s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?</p> + +<p>—Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une +fois.</p> + +<p>—Si c'était la première; au reste, elles ont bien +raison de ne pas se gêner, tu leur passes tout.</p> + +<p>—Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler.</p> + +<p>—Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?</p> + +<p>—Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, +bien bourgeoise.</p> + +<p>—Justement c'est le mot; c'est précisément la vie +bourgeoise que je voudrais, un peu d'ordre, de régularité, +de propreté, car je suis lasse et écoeurée à la fin +de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir +des domestiques comme tout le monde, une maison +comme tout le monde, une existence comme tout le +monde?</p> + +<p>Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa +robe et les avait posés où elle avait pu et comme elle +avait pu; puis, les bras nus, les épaules découvertes, +elle avait commencé à arranger les draps de son lit; +mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait +manifestement pour la première fois.</p> + +<p>—Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit? +dit madame de Barizel en haussant les épaules sans +se déranger pour venir en aide à sa fille; dépêche-toi +un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, +je vais me coucher, moi, et tu viendras dans ma +chambre.</p> + +<p>La mère n'avait pas les mêmes exigences que la +fille: elle ne s'inquiéta pas de son lit, et sans se +donner la peine de l'arranger, elle se déshabilla, laissant +tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se +baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; +pour le moment, elle était fatiguée et voulait se +mettre au lit.</p> + +<p>Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait +ensemble, sans savoir qui elles étaient, on ne +voulait pas croire qu'elles fussent la mère et la fille; +si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de +Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se +débarrasser de toute toilette, ils se seraient confirmés +dans leur incrédulité: si cette femme avait trente-sept +ou trente-huit ans, comme on le disait, elle était parfaitement +conservée: pas un crépon, pas la plus petite +natte, pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux +bras du monde, blancs, fermes, se terminant par un +poignet aussi délicat que celui d'un enfant; avec cela +une apparence de santé à défier la maladie, une solidité +à résister à tous les excès. Les propos dont +Houssu s'était fait l'écho auraient été explicables +pour qui l'aurait vue en ce moment: elle pouvait très +bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse +d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre +l'idée de se faire épouser par Dayelle, elle pouvait être +aimée. Il est vrai que si l'un de ces amants avait pénétré +à cette heure dans cette chambre, il aurait pu +éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce +qu'il aurait remarqué, et emporter une fâcheuse impression +des habitudes de sa maîtresse; mais madame +de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à +l'exception du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait +blesser, rebuter ou dégoûter. C'était dans les appartements +du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses amis; +et là, dans un milieu où tout était combiné pour parler +aux yeux et les charmer, entourée de fleurs fraîches, +en grande toilette, rien en elle ni autour d'elle ne permettait +de deviner les dessous de son existence vraie. +Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger, +ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; +ils voyaient les dentelles ou les guipures de la +robe, les fleurs de la coiffure, les pierreries des bijoux, +ils ne voyaient pas les épingles qui rafistolaient un +jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise, +les raies noires du linge. Pour eux, comme pour +madame de Barizel d'ailleurs, ne comptaient que les +dehors,—et ils étaient séduisants.</p> + +<p>Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger, +elle s'assit commodément:</p> + +<p>—Maintenant, dit-elle, causons.</p> + +<p>—Qu'ai-je fait encore?</p> + +<p>—Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te +reproche, et ce n'est pas pour mon plaisir, c'est dans +ton intérêt.</p> + +<p>—Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon +intérêt! Le tien aussi, il me semble.</p> + +<p>—Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?</p> + +<p>—Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à-dire le +tien par le mien. Parce que je ne parle pas, il ne faut +pas s'imaginer que je ne vois pas, c'est justement +parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en +ai pour regarder.</p> + +<p>—Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec +l'esprit.</p> + +<p>—Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié +aux oreilles assez souvent pour qu'il soit inutile de le +répéter. Il est possible que je sois bête et quand je me +compare à toi, je suis disposée à le croire: je sais +bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans +l'embarras, ni ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination, +ni rien de ce qui fait que tu es partout à ton +aise; je sais bien que je ne peux pas parler de tout +comme toi, même des choses et des gens que je ne +connais pas. Si au lieu de me laisser dans l'ignorance, +à ne rien faire, sans me donner des maîtres, on m'avait +fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi bête +que tu crois.</p> + +<p>—Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce +qu'on m'a jamais rien appris? est-ce que j'ai jamais +eu des maîtres?...</p> + +<p>—Oh! toi!...</p> + +<p>Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette +exclamation, mais au moins quelque chose, comme +de l'admiration; ce fut la reconnaissance sincère d'une +supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la +tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour +sa mère, que la façon dont elles se parlaient; même +lorsque madame de Barizel semblait en public témoigner +de la sollicitude et de l'affection à Corysandre, le +ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que +ceux qui s'en tiennent aux apparences; quant à Corysandre, +qui ne se donnait pas la peine de feindre, +son ton était celui de l'indifférence et de la sécheresse.</p> + +<p>—Cela te blesse que ta mère se remarie?</p> + +<p>—Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais +si cela devait...</p> + +<p>—Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas +jusqu'au bout?</p> + +<p>—Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a +des choses qui deviennent plus pénibles quand on les +dit que quand on les tait; les taire ne les supprime +pas, mais les dire les grossit.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence, mais non de confusion +ou d'embarras, au moins pour madame de Barizel, +qui se contenta de hausser les épaules avec un +sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne +la blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et +son sentiment n'était pas qu'il y a des choses qui +deviennent plus pénibles quand on les dit que quand +on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle +eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par +curiosité, pour savoir; mais en réalité elle ne trouvait +pas que cela valût la peine de les arracher. Elle avait +mieux à faire pour le moment, et c'était chez elle une +règle de conduite d'aller toujours au plus pressé.</p> + +<p>—Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me +semble que c'était une raison pour être aujourd'hui +autre que tu n'as été. Combien de fois t'ai-je recommandé +d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour +faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui +marche.</p> + +<p>—Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, +se souriant, s'admirant complaisamment dans +la glace.</p> + +<p>—Il fallait parler, continua madame de Barizel, +briller, être séduisante, étourdissante; dire tout ce qui +te passait par la tête. Dans une bouche comme la +tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents +comme les tiennes, les sottises même sont charmantes.</p> + +<p>—Je n'avais rien à dire.</p> + +<p>—Même quand le duc de Naurouse parlait de ton +pays; il n'était pas difficile de trouver quelques mots +sur un pareil sujet pourtant.</p> + +<p>—Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est +très bien, le duc de Naurouse; il a tout à fait grand +air, la mine fière, l'oeil doux; il me plaît.</p> + +<p>—Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois +plaire, s'écria madame de Barizel, s'animant pour la +première fois et montrant presque de la colère; il te +plaît, un homme que tu ne connais pas!</p> + +<p>—Il est duc.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement +quelle est sa fortune?</p> + +<p>—Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit +le connaître, M. Dayelle doit savoir quelle est sa fortune.</p> + +<p>—Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: +c'est de Savine, le seul qui, présentement, doit te +plaire.</p> + +<p>—Il ne me plaît point.</p> + +<p>—Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête +que tu es libre de n'épouser que l'homme qui te +plaira?</p> + +<p>—Je le voudrais.</p> + +<p>—Une fille ne doit voir dans un homme qu'un +mari, le reste vient plus tard; on a toute sa vie de mariage +pour cela. Savine est-il ou n'est-il pas un mari +désirable pour toi?...</p> + +<p>—Pour nous.</p> + +<p>—Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le +veux, je mettrais tout en oeuvre pour qu'il réussît.</p> + +<p>—Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à +présent: il paraît prendre plaisir à être avec +nous, à se montrer avec nous partout où l'on peut le +remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois +ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il +m'offre de devenir sa femme; à vrai dire, je ne crois +même pas qu'il en ait l'idée.</p> + +<p>—S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta +faute; ce n'est pas en étant ce que tu es avec lui que +tu peux échauffer sa froideur. Je t'avais dit qu'il était +l'orgueil même et que c'était par là qu'il fallait le +prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les +plus exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu +jamais fait?</p> + +<p>—Cela m'ennuie.</p> + +<p>—Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter +pour devenir princesse, quand on est... ce que +nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y a pas de peine à +prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à +avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te +montrer dans la gloire de ta beauté; eh bien! si belle +que tu sois, tu n'arriverais jamais à un grand mariage +si je n'étais pas près de toi. Tu peux le préparer par +ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire +réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce +que tu n'as pas et ce que j'ai, moi.</p> + +<p>—Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as +n'ont encore décidé Savine.</p> + +<p>—Il se décidera ou plutôt on le décidera.</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Le duc de Naurouse qui te fera princesse.</p> + +<p>—J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.</p> + +<p>—Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt +pourquoi j'ai eu peur que tu n'aies froid dans le château +d'Eberstein, qui n'est pas glacial?</p> + +<p>—Je te le demande.</p> + +<p>—Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te +faire faire une promenade en bateau?</p> + +<p>—Pour rester seule avec le prince.</p> + +<p>Madame de Barizel se mit à rire:</p> + +<p>—J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager +un tête-à-tête avec le duc de Naurouse, je t'ai fait +faire une promenade en bateau pour continuer ce +tête-à-tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux. +C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer +malgré lui. Et c'est à cela que le duc de Naurouse +nous servira.</p> + +<p>—Pauvre duc de Naurouse!</p> + +<p>—Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux, +au contraire; sans compter qu'il aura le plaisir +de nous rendre un fameux service. Mais ce qui serait +tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en situation +de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine +et d'être, comme mari possible, un rival redoutable. +C'est ce qu'il me faut savoir et ce que je saurai +demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain +par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, +car je crois bien que Coralie ne rentrera pas. Rêve +du duc de Naurouse, si tu veux, de son grand air, de +sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver +ton lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!</p> + +<p>—Bonne nuit, financière!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<p>Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel +le soir, il avait pour habitude de venir le lendemain +matin déjeuner d'une tasse de thé avec elle pour +parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée +qui commençait: c'était l'heure des confidences, +des renseignements, des conseils, des projets, où tout +se disait librement, comme il convient entre associés +qui n'ont qu'un même but et qui travaillent consciencieusement +à l'atteindre en unissant leurs efforts.</p> + +<p>Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui +était interdit pour tout autre: on l'introduisait dans la +chambre de madame de Barizel, qui avait l'habitude +de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à dormir +la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait +qu'elle était là mieux que nulle part pour suivre les +caprices de son imagination, toujours en travail, et +échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas à se +gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en +avait vu d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes +sortes.</p> + +<p>Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller, +et, comme elle n'avait point été dérangée, elle +était de belle humeur.</p> + +<p>—Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de +dessous le drap et en la tendant, à Leplaquet, qui la +baisa galamment, il y a du nouveau.</p> + +<p>—Vous avez fait hier la connaissance du duc de +Naurouse, qui vous a accompagnées dans votre promenade +à Eberstein.</p> + +<p>—Qu'est ce duc de Naurouse?</p> + +<p>—Un homme dont le nom a empli les journaux +pendant plusieurs années et qui a retenti partout: sur +le turf, dans le <i>high-life</i>, devant les tribunaux, et +même devant la cour d'assises.</p> + +<p>—Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé +en cour d'assises?</p> + +<p>—Oui, et pour avoir tué un homme.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous, +dans la même voiture, il a été vu dans notre compagnie.</p> + +<p>—Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et +conformément aux règles de l'honneur. Vous comptez +donc sur lui?</p> + +<p>—Beaucoup.</p> + +<p>—Alors le prince Savine est lâché?</p> + +<p>—Au contraire.</p> + +<p>—Je n'y suis plus.</p> + +<p>—Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez +dit ce que vous savez du duc de Naurouse, tout ce que +vous savez.</p> + +<p>—Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand +nom, noblesse solide, belle fortune. Cependant cette +fortune a dû être écornée par des folies de jeunesse; +ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que +lui ont fait nommer ses parents contre lesquels il a +lutté avec acharnement pendant plusieurs années. A +la fin il en a triomphé et il est aujourd'hui maître de +ce qui lui reste de sa fortune.</p> + +<p>—Qu'est ce reste?</p> + +<p>—Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être. +Bien entendu je ne garantis pas le chiffre; il faudrait +voir.</p> + +<p>—Je demanderai à Dayelle.</p> + +<p>—Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec +un certain mécontentement.</p> + +<p>Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression +désagréable, et tout de suite elle continua ses +questions sur le duc de Naurouse.</p> + +<p>—Quelle a été sa vie?</p> + +<p>—Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont +Paris s'amuse; pendant les derniers temps de son séjour +en France, il était l'amant de la duchesse d'Arvernes, +et l'amant déclaré au vu et au su de tout le +Paris; leurs amours ont fait scandale; il s'est à moitié +tué pour la duchesse...</p> + +<p>—Un passionné alors, c'est à merveille cela!</p> + +<p>A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse +qui entra portant un plateau sur lequel était +servi un déjeuner au thé pour deux personnes.</p> + +<p>Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau; +mais les négresses, au moins certaines négresses, affinées, +ont l'adresse et la souplesses des chattes pour se +faufiler à travers les obstacles sans rien casser. Celle-là +manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une +place pour son plateau sans le lâcher.</p> + +<p>—Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame +de Barizel d'un ton indulgent, nous étions exposées +à coucher dehors.</p> + +<p>La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse, +au moins par la souplesse de ses mouvements +et la mobilité de sa physionomie, se mit à sourire en +montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes +avec les mouvements flexueux et les ondulations caressantes +d'une chienne qui veut adoucir son maître.</p> + +<p>—Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec +Dinah, elle rentrer; Dinah pas faute à elle non plus; +grand machin de montre cassé, criiii, criiii;—et en +riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;—elle +pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien +fâchée; moi, grand chagrin.</p> + +<p>Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à +pleurer.</p> + +<p>—Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant.</p> + +<p>Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant.</p> + +<p>Madame de Barizel la rappela:</p> + +<p>—Et nos chambres?</p> + +<p>—Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand +chagrin.</p> + +<p>De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement +elle tira la porte et la ferma.</p> + +<p>Tout en se disculpant de cette façon originale, elle +avait placé un petit guéridon devant Leplaquet, et sur +le lit de madame de Barizel une de ces planchettes +avec des rebords et des pieds courts qui servent aux +malades.</p> + +<p>Leplaquet s'occupa à faire le thé.</p> + +<p>—Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur +le duc de Naurouse!</p> + +<p>—Son effet ordinaire, c'est-à-dire extraordinaire: +le duc est resté en admiration devant elle. A deux +reprises, je leur ai ménagé quelques instants de tête-à-tête, +où ils auraient pu se dire toutes sortes de +choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre +de parler.</p> + +<p>—Comment, Corysandre?</p> + +<p>—Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué +ou plutôt elle m'a déclaré, car elle n'est pas fille à +avouer, que le duc de Naurouse lui plaît: c'est le +premier homme qui ait produit cet effet sur elle.</p> + +<p>—Mais c'est dangereux, cela.</p> + +<p>—Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit +Corysandre, et élevée par son père elle l'est très peu, +elle a au moins cela de bon, et pour moi de rassurant, +qu'on peut la laisser <i>flirter</i> sans danger. Elle se laissera +faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui +dire de tendre ou de passionné; elle serrera toutes les +mains qui chercheront les siennes, elle n'aura que des +sourires pour ceux qui à droite et à gauche d'elle lui +presseront les pieds sous la table, dans le tête-à-tête +elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un +baiser sur son front, ses joues, ses cheveux ou son +cou; mais il ne faudra pas aller plus loin; elle connaît +la valeur de la dot qu'elle doit apporter en mariage et +elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle +qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté +graine ce sera autre chose, mais alors je n'aurai plus +à en prendre souci.</p> + +<p>—Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse +un prétendant?</p> + +<p>—Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine +qu'en étant amoureux de Corysandre il lui fait grand +honneur, et comme il est à la glace, incapable de +passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et +lui seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans +son intimité avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un +qui le vaut bien, sinon par la fortune, du moins +par le rang, car un duc français de noblesse ancienne +vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour +où il verra que ce duc français est amoureux pour de +bon et parle, il parlera lui-même.</p> + +<p>—Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle +comme vous dites.</p> + +<p>—Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa +visite, je l'attends aujourd'hui; je l'inviterai à dîner +pour après-demain avec Savine, Dayelle et vous. +Corysandre devant Savine sera très aimable pour le +duc de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile +qu'elle n'aura qu'à obéir à son impulsion, et elle ne +fait bien que ce qu'elle fait naturellement. De son +côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour Corysandre; +cela, je l'espère, fondra la glace de Savine. +Vous, de votre côté, c'est-à-dire vous, mon cher +Leplaquet, aidé de Dayelle, vous agirez sur le duc de +Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande pas; +je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de +Dayelle, je l'obtiendrai après-demain.</p> + +<p>—Voilà ce que je n'aime pas.</p> + +<p>—Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros +niais: tu sais bien pour qui je me donne tant de peine +et pour qui je veux devenir libre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<p>Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant +que le duc de Naurouse ne manquerait pas de lui +faire visite le jour même.</p> + +<p>Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout +naturel qu'il vînt prendre des nouvelles de leur santé? +N'étaient-elles pas fatiguées? Et puis il craignait que +Corysandre n'eût eu froid sur la rivière.</p> + +<p>Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas +fatiguée; Corysandre n'avait pas gagné froid, elle avait +été enchantée de cette promenade.</p> + +<p>Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la +faisant durer plus qu'il ne convenait peut-être, Corysandre +ne parut pas, car madame de Barizel avait +décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de +Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit +sur lui une si forte impression, et elle avait exigé que +sa fille restât dans sa chambre. Corysandre avait +commencé par se révolter devant cette exigence, puis +elle avait fini par céder aux raisons de sa mère.</p> + +<p>—Veux-tu qu'il pense à toi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Veux-tu qu'il rêve de toi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme +pour toutes choses; on est stupide quand on écoute son +coeur, on ne fait que des sottises.</p> + +<p>Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant +à la fenêtre, derrière un rideau, de façon à voir le +duc de Naurouse quand il arriverait et repartirait.</p> + +<p>Après une longue attente, Roger, perdant toute +espérance de voir Corysandre ce jour-là, s'était levé +pour se retirer; alors madame de Barizel, le trouvant +au point qu'elle voulait, lui adressa son invitation à +dîner pour le surlendemain.</p> + +<p>—Quelques intimes seulement: le prince Savine, +M. Dayelle, que vous connaissez sans doute? Et puis +un bon ami à nous; un ami d'Amérique, maintenant +fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent, +M. Leplaquet.</p> + +<p>Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent +au nom et à la qualité des convives; ce ne serais pas +avec eux qu'il dînerait, ce serait avec Corysandre, et, +tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces +convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de +madame de Barizel; le journaliste et lui de chaque +côté de Corysandre: ce serait charmant.</p> + +<p>C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir +à sa table le prince Savine et le duc de Naurouse; mais +ce n'était pas tout: pour que cette réunion portât les +fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux autres +convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle +qu'elle leur destinait; elle n'était pas femme à s'en +rapporter aux hasards de l'inspiration, et à l'avance +elle entendait régler chaque chose, chaque détail, +chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à +ce que tout marchât régulièrement, sûrement, pour +arriver à un succès certain.</p> + +<p>Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un +associé, un complice sans scrupules, un instrument +docile et il y avait plutôt à modérer son zèle qu'à +l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et +âme au mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour +lui, que de rêves, que de projets dans ce mariage qui +devait, croyait-il, faire le sien! Plus de bohème, plus +de travail, plus de copie, une position, des relations.</p> + +<p>Mais pour Dayelle il n'en était pas de même: +Dayelle était un bourgeois, un homme à principes, +que sa situation financière et politique rendait circonspect +et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui +ne devait pas se faire au grand jour une peur affreuse +de se compromettre. Qu'attendre de bon d'un homme +qui, à chaque instant, s'écriait avec la meilleure foi du +monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme +moi!» S'il était heureux d'avoir une maîtresse dont il +se croyait aimé, une femme jeune encore, lui qui était +un vieillard; une grande dame, lui qui était un parvenu, +c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait +pas trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses +affaires pour venir à Bade deux fois par mois était +quelque chose d'extraordinaire, un témoignage de +passion qu'un homme follement épris pouvait seul +donner. Cela n'était ni de son âge, ni de sa position. +Il perdait de l'argent, il compromettait ses intérêts +pendant ces absences qui duraient trois jours. Il se +fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui +appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à +Paris, il lui fallait plusieurs jours pour se remettre: il +n'avait plus sa facilité, son application ordinaires pour +le travail, sa lucidité, sa sûreté de coup d'oeil. Pendant +cinquante années sa vie avait été consacrée, avait été +vouée au travail, sans une minute de distraction, sans +plaisirs autres que ceux que lui donnait l'amas de +l'argent et des honneurs sociaux, et jusqu'au jour de +sa mort madame Dayelle avait eu en lui le mari le +meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier +tout cela. A chaque instant, à chaque parole, il fallait +se rappeler quelle avait été la vie de cet homme, qui +tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin, avait fait un +commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait +au moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser +à ses anciennes habitudes, à son caractère, à ses +craintes, à ses réflexions, aux reproches qu'il s'adressait +lui-même sur sa propre folie.</p> + +<p>Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé +encore moins un complice, à qui l'on peut tout dire en +lui montrant le but qu'on poursuit. Sans doute il désirait +le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage +avec le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à +faire beaucoup, même à verser une dot qu'il était censé +avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût jamais reçu un sou, +si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables qu'on +ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, +bleu, vert, jaune sur lequel elles étaient imprimées +mais en tout cas il ne ferait que ce qui lui paraîtrait +délicat, droit, correct, en accord avec ses idées étroites +d'honnêteté bourgeoise.</p> + +<p>Lui demander franchement de prendre un chemin +détourné, semé de pièges et de chausse-trapes était +aussi inutile que dangereux; non seulement il refuserait +de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait, +il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela +l'amènerait à des réflexions, à des appréciations, à des +inquiétudes qu'il fallait soigneusement éviter, sous +peine de perdre en une minute ce qu'elle avait si laborieusement +préparé depuis son arrivée en France,—c'est-à-dire +son mariage avec Dayelle.</p> + +<p>Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait +un grand intérêt pour elle, mais se marier elle-même +et se faire épouser par Dayelle en avait un bien plus +grand encore.</p> + +<p>Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, +les heures, les jours se précipitaient avec la +vitesse fatale de tout ce qui est arrivé au bout de sa +course et tombe de haut; encore une année, encore +deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle +serait une vieille femme. Si son mariage avec Dayelle +manquait, ce serait fini. Où trouver un autre Dayelle +aussi riche, en aussi belle situation que celui-là? avec +cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un +personnage dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, +elle ne pourrait jamais rien faire, si grande +peine qu'elle se donnât: l'un resterait ce qu'il était, un +simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un bohême.</p> + +<p>C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade, +par le train parti de Paris le soir. Bien que madame de +Barizel eût horreur de se lever matin, ce jour-là elle +montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos, qui +est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.</p> + +<p>Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement, +elle n'avait jamais eu de ces attentions, mais +alors les démonstrations et les preuves étaient inutiles, +tandis que maintenant elles étaient indispensables. +Dayelle était défiant; de plus, il avait des +moments lucides où, se voyant ce qu'il était réellement, +un vieillard, il se demandait s'il pouvait être +vraiment aimé, si ce n'était point une illusion de le +croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour +combattre ces défiances était de lui donner de telles +preuves de cet amour, qu'elles fissent taire les soupçons +du doute aussi bien que les objections de la raison. +Comment ne pas croire à la tendresse d'une femme +qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui +quitte son lit à huit heures du matin, qui s'impose la +fatigue d'un petit voyage en chemin de fer pour venir +au-devant de celui qu'elle attend et lui faire une surprise!</p> + +<p>Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien +agréable, quand pendant la manoeuvre au moyen de +laquelle on détachait son wagon du train de la grande +ligne pour le placer en queue du train de Bade, il vit +la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel +apparaître, souriante, avec la joie et la tendresse dans +les yeux.</p> + +<p>—Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains +pour l'aider à monter, vous ici!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<p>La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce +trajet, le nom du duc de Naurouse ne fut pas prononcé. +Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui qu'elle était +si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était +venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.</p> + +<p>Mais, après les premiers moments d'épanchement, +il était tout naturel de parler de ce qui s'était passé +depuis la dernière visite de Dayelle à Bade, et alors +le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la +force des choses.</p> + +<p>—A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une +grande nouvelle que j'allais oublier, tant je suis troublée. +Il faut me pardonner, quand je vous vois, je +perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez +le duc de Naurouse?</p> + +<p>—Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la +campagne, au château de Vauxperreux; présentement, +il est en train de faire un voyage autour du +monde.</p> + +<p>—Présentement, il est à Bade, arrivant de son +voyage, et j'ai tout lieu de penser qu'il est amoureux +de Corysandre.</p> + +<p>Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais +Dayelle ne s'associa pas à cette joie, loin de là.</p> + +<p>—Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement, +il ne faudrait pas s'en réjouir; il faudrait, au +contraire, s'en affliger, M. de Naurouse ne serait nullement +le mari que je souhaiterais à votre fille.</p> + +<p>—Qu'a-t-on à lui reprocher?</p> + +<p>Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire, +la tête en arrière, les yeux à dix pas devant lui, +deux doigts de la main dans la poche de son gilet, le +bras gauche étendu noblement:</p> + +<p>—Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection +que je porte à votre fille, d'abord parce qu'elle est +votre fille et puis aussi parce qu'elle est charmante; +c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le +duc de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois +pas qu'il puisse la rendre heureuse. Il faut que vous +ayez jusqu'à ces derniers temps habité l'Amérique +pour que le tapage de cette existence ne soit point +arrivé jusqu'à vous; c'est non seulement son argent +que M. de Naurouse a gaspillé follement, le jetant aux +quatre vents comme s'il avait hâte de s'en débarrasser, +c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses +amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris +qui, vous le savez, ne s'étonne pas facilement. Bref et +en un mot, M. le duc de Naurouse, bien que jeune, +beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable; +soyez sûre que s'il se présentait dans une famille honnête +il serait éconduit et que pas une mère, qui le connaîtrait, +ne consentirait à lui donner sa fille. Pour moi, +si mon fils avait eu une pareille conduite, je renoncerais +à le marier.</p> + +<p>Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une +gravité et une lenteur emphatiques. Madame de Barizel +resta un moment embarrassée, car ce qu'elle avait à +répondre à cette condamnation ne pouvait pas être dit, +sous peine de se faire condamner elle-même. Après +quelques secondes de réflexion son parti fut pris: +Dayelle pouvait être utilisé.</p> + +<p>—J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre +me plonge dans l'étonnement; mais je n'ai +rien à répondre aux raisons que vous avez exposées +avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de +conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours +en vous et en toutes circonstances, parce qu'elles +sont le fond même de votre nature.</p> + +<p>Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas +encore blasé sur ces éloges dont elle l'accablait, et +c'était pour lui un plaisir toujours nouveau de s'entendre +louer par ces belles lèvres et de se voir admirer +par ces beaux yeux.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre +redire ce que vous venez de si bien m'expliquer, ce +serait à Corysandre d'abord, et puis ensuite à une +autre personne.</p> + +<p>—Cela est assez difficile avec Corysandre.</p> + +<p>—Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste +ce que peut entendre une jeune fille. Maintenant la +seconde personne à laquelle je voudrais vous voir répéter +ce que vous m'avez expliqué, c'est-à-dire que le +duc de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez +sans doute surpris, c'est... le duc de Naurouse +lui-même.</p> + +<p>Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion, +elle poursuivit en insistant:</p> + +<p>—Pour tout autre ce serait là une commission délicate; +mais pour vous, avec votre tact, avec l'autorité +que vous donnent votre caractère et votre position, il +me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera +de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et +il vous en parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié +que vous nous portez, il me semble que vous pouvez +très bien lui répondre par ce que vous m'avez dit.</p> + +<p>—Mais c'est impossible, s'écria Dayelle.</p> + +<p>Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec +une douceur caressante, changea brusquement de +ton, et sa parole, son geste, son regard, prirent une +énergie qui rendait la contradiction difficile:</p> + +<p>—Jusque-là, dit-elle, je ne vous ai parlé que de +Corysandre; mais je crois que je dois vous parler +aussi de moi; de vous, de nous. Voulez-vous que je +sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au +plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, +ne peut pas se prolonger plus longtemps. Vous +comprenez que la vérité peut se découvrir d'un moment +à l'autre, et que, du jour où elle sera connue, du jour +où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté +jusqu'à présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre +sera gravement compromis, empêché peut-être +pour jamais, par le scandale de la conduite de sa mère. +Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier +si vous m'aimez comme je vous aime.</p> + +<p>—En quoi la mission que vous voulez que je remplisse +auprès du duc de Naurouse aidera-t-elle au +mariage de Corysandre?</p> + +<p>Elle se mit à sourire.</p> + +<p>—Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour +les choses de sentiment, dit-elle en reprenant le ton +caressant. Comprenez donc que le duc de Naurouse +ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et +que le prince se décidera quand il saura qu'il a un +rival.</p> + +<p>—Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...</p> + +<p>—Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent, +mais non par nous, de telle sorte qu'il peut revenir; +c'est la peur de ce retour qui, je l'espère, amènera le +prince Savine à réaliser enfin une résolution arrêtée +dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère, +je ne sais pourquoi.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<p>Comme c'était le soir même, après le dîner, que +Dayelle devait adresser son étrange discours au duc +de Naurouse, il voulut se préparer pendant la journée +en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à +madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement +pour son éloquence, Corysandre ne lui facilita point sa +tâche, et, malgré le tact que madame de Barizel lui +avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois, embarrassé +pour continuer.</p> + +<p>Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse +qu'on lui parlât du duc de Naurouse; mais, quand +elle avait vu que ce n'était pas du tout l'éloge qu'elle +attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa +mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés +de sa mère, elle avait répondu d'une façon peu +révérencieuse aux observations qui la contrariaient:</p> + +<p>—Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?</p> + +<p>—Des dettes considérables.</p> + +<p>—Et il les a payées?</p> + +<p>—Mais sans doute.</p> + +<p>—Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que +ce soit un jeune homme désordonné, au contraire.</p> + +<p>Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait +traité avec toutes sortes de ménagements, elle avait +répondu sur le même ton.</p> + +<p>—Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse?</p> + +<p>Dayelle avait incliné la tête.</p> + +<p>—Et il les a aimées?</p> + +<p>Dayelle avait répété le même signe affligé.</p> + +<p>—Il a fait des folies pour elles?</p> + +<p>—Scandaleuses.</p> + +<p>—Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses? +Voilà ce que je voudrais bien savoir.</p> + +<p>—C'est là une question qui n'est pas convenable +dans ta bouche, interrompit madame de Barizel, qui, +voyant la tournure que prenait l'entretien, aurait voulu +le couper court, de peur que Corysandre, par quelques +mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle.</p> + +<p>—Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, +jusqu'au jour où je pourrai la poser à M. de Naurouse +lui-même, ce qui sera bien plus drôle.</p> + +<p>—Corysandre!</p> + +<p>—Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que +vous commencez, pourquoi les commencez-vous? +qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M. de Naurouse +ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que +cela me fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait +aimées follement? cela prouve qu'il est capable d'amour +et même de passion, ce que je trouve très beau. Quand +je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très vrai, +et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas.</p> + +<p>—Pour être sincère, je dois dire que cela me fait +plaisir.</p> + +<p>—Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement.</p> + +<p>—Parce que cela confirme le jugement que j'avais +porté sur M. de Naurouse en le regardant.</p> + +<p>—Et quel jugement aviez-vous porté? demanda +Dayelle.</p> + +<p>—Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle +va vous répondre quelque sottise.</p> + +<p>Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait +ainsi, ce qui arrivait assez souvent devant Leplaquet, +Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant des amis intimes, +Corysandre se taisait en prenant une attitude +où il y avait plus de dédain que de soumission, mais +cette fois il n'en fut point ainsi; au lieu de courber la +tête, elle la releva.</p> + +<p>—En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, +de répondre à une question que M. Dayelle +trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me faisait +plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable +d'amour, c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et +que je suis bien aise de voir que je ne me suis pas +trompée sur lui.</p> + +<p>S'adressant à sa mère directement:</p> + +<p>—Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il +pas tout naturel que je sois satisfaite d'apprendre des +choses qui ne peuvent qu'augmenter la sympathie que +j'éprouve pour lui?</p> + +<p>—Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce +n'est, pas de la sympathie que ces choses doivent +vous inspirer, c'est de la répulsion, de l'éloignement.</p> + +<p>—Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh +bien! franchement, mon bon monsieur Dayelle, vous +n'avez pas réussi. Je vois que M. de Naurouse ne +ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un +caractère à lui: qu'il est capable d'entraînement et de +passion; qu'il a inspiré des amours extraordinaires, +ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a occupé +tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde, +et pour tout cela il me plaît un peu plus encore qu'avant +que vous ne me l'ayez fait connaître. A l'âge où +les petites filles jouent encore à la poupée on m'a dit +«Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me +l'a répété sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir +si celui-ci ou celui-là me plaisaient. Il semble que je +sois une marchandise, une esclave qui doit plaire à +l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra +de moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me +révolte pas. Mais je trouve enfin un homme qui me +plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à vous, ma +mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime?</p> + +<p>—Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel.</p> + +<p>Corysandre la regarda un moment; puis avec un +profond soupir:</p> + +<p>—Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<p>A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de +sa dignité de se faire toujours attendre, les convives +de madame de Barizel furent exacts.</p> + +<p>Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt +minutes seulement, on entendit sur le sable du jardin +le roulement d'une voiture, puis les piaffements +des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux +valets qui sautaient à terre pour ouvrir la portière +et se tenir respectueux sur le passage de leur maître. +C'était Son Excellence le prince Savine, qui, pour +venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire +pour une distance qu'on franchit à pied en quelques +minutes, avait fait atteler, afin d'arriver dans +toute sa gloire et faire une entrée digne de lui.</p> + +<p>Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent +au-devant de lui; mais Corysandre, qui +était en conversation avec le duc de Naurouse dans +l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt +écoutait le duc de Naurouse, ne se dérangea pas et +elle attendit que Savine vînt à elle, sans lever les +yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante +et attentive à ce que Roger lui disait.</p> + +<p>Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu +un moment d'émotion. En voyant l'indifférence qu'elle +témoignait et qui certainement n'était pas jouée, une +joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle +n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un +sentiment tendre pour lui. Et les remarques qu'il avait +faites pendant leur promenade à Eberstein se trouvèrent +confirmées d'une façon frappante.</p> + +<p>Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut +passer dans la salle à manger.</p> + +<p>A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait +adressé que quelques courtes paroles sur un ton peu +gracieux, revint vers Corysandre pour la conduire; +mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle +n'avait pas quitté des yeux.</p> + +<p>—J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle +gaiement.</p> + +<p>Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant +d'un air un peu plus aimable, resta interloqué, tandis +que Corysandre impassible et Roger tout heureux +tournaient autour de lui pour suivre madame de +Barizel et Dayelle.</p> + +<p>Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait +entré le dernier dans la salle à manger. Il était suffoqué. +Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au moins fut-il fort +étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il +vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants +l'un et l'autre, tandis que Savine, la figure empourprée +et les sourcils contractés, les suivait avec Leplaquet. +Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage +devait se conduire avec le prince, son prétendant, +son futur mari, celui qu'on désirait si vivement lui voir +épouser? Et, dans son mouvement de surprise, il +pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son +attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas +à cette pression, et ses yeux ne suivirent pas la direction +que l'attitude de Dayelle lui indiquait; car il n'y +avait là rien qui pût la surprendre, puisque, à l'avance, +ce qui venait de se passer avait été arrêté +entre elles. C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre +de prendre le bras du duc de Naurouse, et de +se conduire avec celui-ci de telle sorte que Savine en +fût piqué.</p> + +<p>—Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide; +profitons de la présence du duc de Naurouse; +qui sait combien de temps nous l'aurons!</p> + +<p>Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions: +Dayelle et Savine se trouvèrent placés à droite et à +gauche de madame de Barizel; le journaliste et lui de +chaque côté de Corysandre.</p> + +<p>On servit, et, comme le dîner venait du restaurant, +il se trouva bon; comme les domestiques ne furent +pas ceux de madame de Barizel, ils s'occupèrent convenablement +de leur besogne; comme le linge était +loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, +les cristaux appartenaient à la maison et qu'ils +avaient été nettoyés et essuyés par des domestiques +étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la +malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire +de cette maison; les fleurs de la salle à manger +étaient aussi fraîches que celles du salon, et comme, +pour faire le service, il fallait de la cuisine passer +par le vestibule, les convives, heureusement pour +leur appétit, ne pouvaient pas deviner ce qu'était cette +cuisine.</p> + +<p>D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise +humeur rendait silencieux, aucun d'eux n'était en +état de faire attention à ce qui se passait autour de +lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la +conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant +lorsqu'il n'avait pas besoin de faire sa partie; Dayelle +parce qu'il n'avait d'yeux et d'oreilles que pour +madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte magnétisé +en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; +le duc de Naurouse enfin, parce qu'il était tout à +Corysandre, ne prenant intérêt qu'à ce qui venait +d'elle et s'appliquait à elle.</p> + +<p>Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner +l'acheva assez mélancoliquement: il s'était engagé +envers madame de Barizel à présenter ses observations +au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure +que le dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement +lui devenait plus désagréable et plus gênant.</p> + +<p>Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante +lorsqu'on se mêlait de ses affaires; comment +pendrait-il la chose? Quelle singulière idée madame +de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille +commission?</p> + +<p>La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur +persistante de Savine abrégèrent les causeries du +dessert; on sortit de table pour aller dans le jardin, +où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer +leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, +dont la mauvaise humeur s'était accrue, annonça +qu'il était obligé de retourner au trente-et-quarante +pour suivre une série qui l'intéressait.</p> + +<p>Ce fut le signal du départ.</p> + +<p>—Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire +sauter la banque? demanda Roger à Corysandre, espérant +ainsi rester plus longtemps avec elle; nous +suivrons ses émotions sur son visage.</p> + +<p>—Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions, +dit Savine de plus en plus maussade.</p> + +<p>—Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun +intérêt de vous voir jouer, et je ne sais vraiment pas +pourquoi, le prince Otchakoff et vous, vous avez toujours +une galerie si nombreuse.</p> + +<p>—Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce +que mes combinaisons sont intéressantes.</p> + +<p>—Pour moi, continua Corysandre qui n'avait +jamais tant parlé, le joueur qui m'intéresse, c'est +celui qui s'approche de la table en se disant: je ruine +ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus +qu'à me tuer, et qui joue cependant; voilà celui qui +me touche et que j'admire.</p> + +<p>—Celui-là est un fou, dit Savine.</p> + +<p>—Ou un passionné, dit Roger.</p> + +<p>—J'aime les passionnés, dit Corysandre.</p> + +<p>Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent +tous les quatre vers la <i>Conversation</i>, Savine et +Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger venant +ensuite.</p> + +<p>Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet +montèrent le perron, Roger, qui voulait faire parler +Dayelle sur madame de Barizel et surtout sur Corysandre, +parut peu disposé à les suivre.</p> + +<p>—Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? +demanda Dayelle.</p> + +<p>—Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et +je crois que je partirai sans avoir risqué un louis.</p> + +<p>—Je ne saurais vous exprimer combien je suis +heureux de vous voir dans ces dispositions, car il y a +quelques années vous étiez un grand joueur, et le jeu +vous a coûté cher.</p> + +<p>—C'est peut-être ce qui m'a guéri.</p> + +<p>Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour +placer son discours, il se hâta d'en profiter:</p> + +<p>—Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux +de vous voir revenu si sage de votre voyage; c'est un +grand bonheur pour vous, ce sera une grande joie +pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt, +car je ne doute pas que vous ne persévériez dans +la bonne voie. La jeunesse a des entraînements, je +comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se prolongent +au delà d'une certaine limite. Avec votre beau +nom, avec votre grande fortune, quelle eût été votre +vie, je vous le demande, si vous aviez persévéré +dans la voie que vous suiviez avant votre départ.</p> + +<p>Roger se redressa blessé par cet étrange discours, +mais, après un court moment de réflexion, il n'interrompit +pas, voulant voir où il allait arriver.</p> + +<p>—Comment auriez-vous assuré la perpétuité de +ce nom par un mariage digne de la noblesse de votre +race, continua Dayelle. Quelle mère de famille eût +accepté pour gendre le jeune homme brillant et, +passez-moi le mot, bruyant que vous étiez alors? Il +y a des réputations qui font peur. Tandis que dans +quelques années, quand la preuve sera faite, et bien +faite que ce jeune homme effrayant est devenu un +homme sage, quelle famille, parmi les plus hautes, +ne sera pas heureuse et fière de votre alliance! Mais +il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises +impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se +former; et ce sera le temps, le temps seul qui amènera +ce résultat; toutes les paroles, tous les engagements +ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.» +Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer +dès maintenant à vos anciennes habitudes +pour en prendre de nouvelles qui, seules, peuvent, +dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain +au moins, vous donner la vie qui convient à un duc de +Naurouse, et que personne ne vous souhaite plus sincèrement +que moi, croyez-le.</p> + +<p>Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait +ce qu'il y avait dans ces paroles, et sous ces paroles. +Que cachaient leur forme entortillée et leur sens +obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but ce +vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel, +son ami intime, les lui adressait-il?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI</h3> + +<p>Malgré les savantes combinaisons de madame de +Barizel, les choses continuèrent de suivre leur cours +sans changement, c'est-à-dire sans que le prince +Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.</p> + +<p>Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait +rien à désirer; chaque jour c'étaient des parties +nouvelles, des promenades à cheval et en voiture dans +la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins +et dans les villes où il y avait quelque chose à +voir, des petits voyages çà et là le long du Rhin ou +dans les Vosges; mais c'était tout.</p> + +<p>Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très +éloquent en témoignages d'admiration.</p> + +<p>Il était impossible de voir des yeux plus tendres +que ceux que le duc de Naurouse attachait sur Corysandre, +d'entendre une voix plus douce que la sienne +lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment +où il arrivait jusqu'au moment où il partait.</p> + +<p>Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée +par toutes sortes de raisons, madame de Barizel se +décida enfin à faire une tentative directe sur Savine, +de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à +montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre, +jusqu'où ils allaient et ce qu'on pouvait en +attendre.</p> + +<p>Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa +pas l'exécution, si sérieuse qu'elle fût.</p> + +<p>Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea +pour être seule au moment de son arrivée et aussi +pour n'être point dérangée tant que durerait leur entretien.</p> + +<p>Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer +des passions, elle était cependant dans la classe des +mères, de sorte que ceux qui venaient pour voir Corysandre +et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient +que la mère, se laissaient aller bien souvent à +un mouvement de déception.</p> + +<p>—Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après +les premiers mots de politesse.</p> + +<p>—Elle est dans sa chambre, où elle restera, car +j'ai à vous entretenir en particulier de choses graves.</p> + +<p>En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. +L'heure qu'il avait si souvent redoutée était-elle +sonnée? Allait-on lui demander à quel but tendaient +ses assiduités dans cette maison?</p> + +<p>—Et notre entretien, continua madame de Barizel, +doit rouler sur elle, au moins incidemment, surtout +sur l'un de vos amis.</p> + +<p>D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même; +puisque ce n'était pas de lui qu'il allait être question, +il n'avait pas à prendre souci. Les autres, ses amis, +que lui importait?</p> + +<p>Il s'installa commodément dans son fauteuil pour +subir le supplice qu'on allait lui imposer, se disant +tout bas qu'on était vraiment bien bête de s'exposer +à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos +amis.</p> + +<p>—Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? +commença madame de Barizel.</p> + +<p>—Comment, si je le connais; c'est mon meilleur +ami; nous sommes liés depuis plusieurs années. C'est +lui qui m'a assisté dans mon duel avec le duc d'Arcala, +ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure générosité, +de me faire donner un coup d'épée par un +adversaire moins naïf que moi, au moment même +où je cherchais à le ménager.</p> + +<p>C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler +au moins en ces termes, dont il était satisfait.</p> + +<p>—Alors, il n'est personne mieux que vous qui +puisse dire ce qu'est M. le duc de Naurouse?</p> + +<p>—Personne. Cependant, par cela seul que je suis +son ami...</p> + +<p>—Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre +de M. de Naurouse et ce n'est pas une accusation que +je veux porter contre lui: je trouve que c'est un des +hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés.</p> + +<p>—Certainement, dit Savine avec une grimace, car +rien ne le faisait plus cruellement souffrir que d'entendre +l'éloge de ses amis.</p> + +<p>—Distingué.</p> + +<p>—Très distingué, et même peut-être, si cela est +possible à dire, un peu trop distingué, ce qui lui donne +quelque chose d'efféminé.</p> + +<p>—Généreux.</p> + +<p>—Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie, +car toute qualité poussée à l'extrême devient un défaut.</p> + +<p>—Noble.</p> + +<p>—De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère, +qui était une Condrieu-Revel, c'est-à-dire tout bonnement +une Coudrier si le procès en ce moment pendant +est fondé, il y ait une tache sur son blason.</p> + +<p>—Beau garçon.</p> + +<p>—Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas +très solide à cause de sa santé qui a été rudement +éprouvée et qui même inspire des craintes sérieuses à +ses amis.</p> + +<p>—La mine fière.</p> + +<p>—Que trop, car il y a des moments où cette fierté +frise l'arrogance.</p> + +<p>—Le caractère chevaleresque.</p> + +<p>—A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je +vous disais ce que ce caractère chevaleresque lui a +fait commettre d'extravagances, vous en seriez stupéfaite.</p> + +<p>—Plein de coeur.</p> + +<p>—Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut +même dire que c'est là son faible, le brave garçon. +Combien de fois a-t-il été victime de son coeur! Et ce +qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait +prendre pour un sceptique et un indifférent; tandis +qu'en réalité c'est un naïf et, pour toutes les choses de +coeur, disons le mot... un jobard.</p> + +<p>—Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme +moi et que vous lui rendez pleine justice.</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.</p> + +<p>—Je le savais avant que vous ne me le disiez et +cependant je n'ai pas hésité à m'adresser à vous, +parce que je savais en même temps que ce n'était pas +en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre +probité.</p> + +<p>Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant, +en pleine figure, provoquent ordinairement deux +mouvements contraires chez ceux qui les reçoivent +les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est +trop»; les autres se redressent et se rengorgent en +disant par leur attitude: «Vous pouvez continuer.» +Savine se rengorgea.</p> + +<p>Madame de Barizel continua donc.</p> + +<p>—Bien que nous ne vous connaissions pas depuis +longtemps, nous avons pu vous apprécier, ma fille et +moi, elle avec son instinct, moi avec l'expérience +d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas +grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous, +aussi franc...</p> + +<p>Savine se redressa encore.</p> + +<p>—Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut +parce qu'elle n'a rien à cacher...</p> + +<p>Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la +pression de ses épaules.</p> + +<p>—Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se +laissent facilement pénétrer. Ce sont les fourbes qui +déroutent l'examen, les méchants; avec eux on ne +sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur.</p> + +<p>—Et on a bien raison.</p> + +<p>—N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de +vous; je veux dire je n'ai pas eu peur, car si ma fille +partage les sentiments... d'estime que je ressens, +comme elle ignore la démarche que j'entreprends en +ce moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la +question de savoir si malgré votre amitié pour M. le +duc de Naurouse et les longues relations qui vous +unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur +une entière sincérité de votre part.</p> + +<p>—J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet +égard.</p> + +<p>—Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu, +c'est par discrétion, par réserve de jeune fille, mais +elle sait regarder, elle sait voir et je ne connais pas +de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller +au fond des choses et les apprécier à leur juste valeur. +D'un mot elle vous juge, et bien, et justement. Le +malheur est qu'en ce qui vous touche je ne puisse rien +dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée +que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui +vous empêche d'entendre tout ce qui ressemble à un +compliment.</p> + +<p>—Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie +orgueilleuse.</p> + +<p>—Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette +modestie; d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, +et ce que j'ai dit n'a eu d'autre objet que d'expliquer +comment j'ai eu la pensée de m'adresser à vous dans +les circonstances graves, solennelles, qui sont à la +veille de se produire, au moins je le suppose.</p> + +<p>Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à +croire,—on le lui disait d'ailleurs,—qu'il ne s'agissait +pas de lui dans cet entretien, ne fut pas maître +d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée, +et de retenir une question qui lui vint aux lèvres.</p> + +<p>—Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.</p> + +<p>Madame de Barizel le regarda bien en face, en +plein dans les yeux.</p> + +<p>—La demande de la main de Corysandre par M. le +duc de Naurouse, dit-elle lentement.</p> + +<p>Il n'était point habituellement démonstratif, le prince +Savine; cependant madame de Barizel avait si bien +conduit l'entretien pour produire l'effet qu'elle voulait, +qu'il laissa échapper une exclamation en se levant à +demi sur son fauteuil.</p> + +<p>—Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle +Corysandre?</p> + +<p>Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette +émotion, pour elle pleine de promesses.</p> + +<p>Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait +plus qu'à poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu +et à achever ce qu'elle avait si heureusement commencé.</p> + +<p>—Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin. +Au moins dans ces termes. Je ne vous ai pas dit que +la demande était faite. Je suppose qu'elle est sur le +point de se faire.</p> + +<p>—Ce n'est pas la même chose.</p> + +<p>—Assurément. Mais, comme cette supposition repose +sur des faits certains, mon devoir de mère est +de prendre des précautions. Voici ces faits: M. de +Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle, +qui est, comme vous le savez, notre meilleur ami, +notre conseil, le second père de Corysandre, pour lui +parler mariage et lui prouver, ce qui véritablement +n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité +qui nous unit, que les folies de jeune homme +qu'il avait pu faire n'avaient aucune importance au +point de vue de son mariage.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est +pas tout: il n'est presque pas de soirée que M. de +Naurouse ne passe avec Leplaquet à l'interroger sur +nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en +Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout +sur Corysandre. Cela a tellement frappé Leplaquet, +qu'il a cru devoir m'en parler en me racontant +comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une +belle amitié, l'accompagne le soir pendant des heures +entières et ne peut pas le quitter. Cela aussi est caractéristique, +n'est-ce pas, car il n'est pas dans les habitudes +de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer +une telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si +elle ne s'expliquait pas par ma supposition. N'est-ce +pas votre avis?</p> + +<p>Il répondit d'un signe de main.</p> + +<p>—Maintenant, continua madame de Barizel, ce +qu'est M. de Naurouse avec ma fille, je n'ai pas à vous +en parler, vous l'avez vu, vous le voyez comme moi +tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande +serait faite depuis quelque temps déjà, j'en suis certaine, +si M. de Naurouse n'avait été et n'était retenu +par notre réserve: la mienne, qui est celle d'une mère +prudente, et celle de Corysandre...</p> + +<p>—Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan +de joie qu'il ne put pas contenir.</p> + +<p>Madame de Barizel prit une figure effarouchée et +jusqu'à un certain point scandalisée:</p> + +<p>—Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma +fille?</p> + +<p>La pureté de Corysandre étant sauvegardée par +l'observation qu'elle avait faite et sa dignité de mère +prudente l'étant en même temps, madame de Barizel +put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux +endroits qu'elle savait être les plus sensibles chez lui.</p> + +<p>—On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de +Naurouse ne mérite la sympathie.</p> + +<p>—Oh! certainement.</p> + +<p>—Sous tous les rapports.</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Ainsi il est très beau garçon.</p> + +<p>—Je vous le disais moi-même tout à l'heure.</p> + +<p>—Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez +aussi qu'il était plein de coeur, que son caractère était +chevaleresque, enfin vous me faisiez de lui un éloge +tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait +souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son +mari.</p> + +<p>—J'ai fait quelques réserves.</p> + +<p>—Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit +votre esprit de justice ou même plutôt à cause de cet +esprit de justice, vous proclamez que c'est un des +hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.</p> + +<p>Savine était au supplice; chaque mot lui était une +blessure cruelle: un autre que lui méritant la sympathie; +un autre beau garçon (il s'était regardé dans la +glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque; +un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on +pût rencontrer! Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de +lui en ces termes, pour qu'on le jugeât ainsi?</p> + +<p>—Malgré toutes ces qualités, continua madame de +Barizel, vous devez comprendre que Corysandre n'est +pas fille à ouvrir son coeur à un sentiment qui ne serait +pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui paraître... +Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. +Mais peu importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est +réellement; mais de là à dire qu'il lui plaît, comme +vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne franchira +jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître +que de faire une pareille supposition.</p> + +<p>—Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui, +devant la véhémence de cette indignation maternelle, +crut devoir s'excuser, c'était un cri... un cri de surprise +provoqué par ce que vous m'appreniez.</p> + +<p>—Sans qu'on puisse admettre une seule minute +que cette enfant si simple, si naïve, si innocente, ait +éprouvé de la tendresse pour M. de Naurouse, je crois +qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M. de +Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que +vous m'avez dit: à ses qualités, à sa belle figure, à sa +mine fière, à ses yeux passionnés, à son caractère +chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les +mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne +peut pas être seul à voir, car ils crèvent les yeux de +tous.</p> + +<p>Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de +façon à ce que tous les coups portassent sans se confondre.</p> + +<p>—Pensez donc que c'est un des hommes les plus +charmants qu'on puisse rencontrer, qu'il a tout pour +lui: la naissance, la fortune...</p> + +<p>Savine se révolta.</p> + +<p>—La fortune?</p> + +<p>—Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous +savez que ma fille a les idées françaises.</p> + +<p>—Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla +Savine.</p> + +<p>Madame de Barizel l'examina; il était rouge à +éclater. Elle jugea qu'elle l'avait suffisamment exaspéré +et qu'aller plus loin serait s'exposer à dépasser la +mesure; évidemment il était dans un état de colère +furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on +l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût +éprouvé un immense soulagement. Naurouse n'était +plus son ami, c'était un ennemi qu'il haïssait à mort +pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce +qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites, +de ses qualités, de son titre, de son rang, de sa +fortune, serait inutile; l'envie de Savine ne pourrait +pas en être plus vivement surexcitée qu'elle ne l'était. +Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine, bien +loin de là: c'était tout simplement lui prouver que +Corysandre pouvait être aimée et recherchée par +quelqu'un qui n'était pas le premier venu, par un +rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat était +obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées; +elle les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique +qu'elle assénait: il se contemplait dans la glace, +il se redressait, il se bouffissait, les narines serrées, +les joues ballonnées, les épaules rejetées en +arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et +moi! criait toute sa personne, regardez-moi donc, +vous qui parlez d'un homme beau garçon!» Pour un +peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui +aussi avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque. +Surtout il eût voulu faire l'addition de sa fortune. Et +sa noblesse! N'était-il pas prince?</p> + +<p>Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage +à lui montrer qu'elles voyaient aussi des mérites +en lui, et de grands qui, s'ils ne supprimaient pas ceux +du duc de Naurouse, les égalaient au moins et peut-être +les surpassaient.</p> + +<p>Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait +l'exalter par l'orgueil.</p> + +<p>—Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le +duc de Naurouse et quel cas nous faisons de lui, ma +fille et moi. Mais, malgré tous les mérites que je suis +disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins vrai +que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas +en quelques jours qu'on peut apprécier un homme et +son pays, qu'on n'a pas vécu de sa vie et dans son +le juger justement, alors surtout qu'on n'est pas de +monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, +il faut que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus +l'accueillir à la légère que la repousser. C'est chose +grave que le mariage, la plus grave de la vie, et lourde, +bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde +même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis +seule, je n'ai pas de mari pour me guider et toute la +responsabilité de la décision que je vais avoir à +prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce +qu'est la situation de deux femmes sans homme. Et +nous ne sommes pas dans notre pays, où les amitiés +que M. de Barizel avait su se créer me seraient d'un +si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour +me guider! Si, comme tout me le fait croire, M. le duc +de Naurouse me demande bientôt, demain peut-être, +la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un +côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout +par ce que je vois, que c'est un parti assez beau +pour ne pas le dédaigner. Mais je n'ai pas confiance +en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je +peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs. +D'autre part, je me dis que ce parti, qui me +paraît beau parce que je le juge en femme, n'est peut-être +pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon tourment, +mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse +à vous et vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse? +Pour vous, qui le connaissez, est-il digne de +Corysandre?»</p> + +<p>—C'est à moi que vous adressez une pareille question! +s'écria Savine stupéfait.</p> + +<p>Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée +firent croire à madame de Barizel qu'il allait ajouter +«Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le mot qu'elle attendait +si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement +préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là +n'avait eu d'autre but que de l'amener, que de le +forcer.</p> + +<p>Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa +surprise, se tint prudemment sur la réserve et resta +bouche close.</p> + +<p>Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre +le vrai sens de cette exclamation:</p> + +<p>—Nous vous considérons donc comme notre ami, +continua madame de Barizel, un de nos meilleurs +amis, et par ce que je sais, par ce que j'ai vu, moi, +femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un +des plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme +votre conscience est une des plus hautes, des plus +fermes auxquelles on puisse demander un conseil. +Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent, +j'ai eu la pensée de m'adresser à vous pour +vous poser cette demande qui tout à l'heure a provoqué +en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?</p> + +<p>Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent +endurcie, elle était tremblante d'émotion en cette minute +solennelle qui, en faisant le sort de Corysandre, +allait décider le sien.</p> + +<p>La gêne de Savine était grande: la situation en effet +se présentait sous un double aspect, et il fallait la +trancher d'un mot sans pouvoir s'échapper.</p> + +<p>Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas +de Corysandre pour sa femme, il aurait voulu au +moins qu'elle ne fût pas la femme d'un autre, surtout +celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui, +d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi +que cela semblait résulter des paroles entortillées de +la mère, sous lesquelles il semblait qu'on pouvait +deviner les sentiments vrais de la fille.</p> + +<p>Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il +allait prendre, enfin l'intérêt l'emporta.</p> + +<p>—Certainement Roger mérite tout ce que vous +avez dit, tout ce que nous avons dit de lui; s'il en était +autrement, il ne serait pas mon ami intime. Toutes +les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui +reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, +n'est-ce pas? cependant il y a un point sur lequel j'ai +des réserves à poser... je trouve que la fortune de +Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq cent +mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec +cela dans le monde?</p> + +<p>Il haussa les épaules avec un parfait mépris.</p> + +<p>—Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel +j'ai aussi des réserves à faire: c'est la santé. Il +n'est pas solide, ce pauvre diable de Naurouse; son +père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a +succombé à une maladie de poitrine et lui-même est, +je le crois bien, je le crains bien, poitrinaire. Mais, +vous savez, on vit très bien poitrinaire; et puis, en +plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon dont il +s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules; +tout poitrinaire est follement sentimental, cela est +connu. Cela me peine et beaucoup de vous parler +ainsi, mais la confiance que vous me témoignez me +fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour +cela aussi que je ne peux point passer sous silence la +manie fâcheuse que Naurouse a eue de jeter son +argent par les fenêtres pour faire du bruit, du tapage, +pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de +s'amuser. C'est pour cela aussi que je rappelle le +procès en usurpation de nom intenté à son grand-père, +ce qui démolira terriblement la noblesse de Roger, si +ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme +tout le fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que +Naurouse ne soit un charmant garçon; on n'est pas +parfait, même quand la faveur publique, qui souvent +est bien bête, vous fait une sorte d'auréole.</p> + +<p>Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine +parler si longuement. Où voulait-il en venir avec cette +démolition en règle qui n'avait épargné ni la fortune, +ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était +terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport +avec ses attaques.</p> + +<p>—Aussi, en mon âme et conscience,—il se posa +la main sur le coeur majestueusement,—mon avis +est... c'est-à-dire le conseil que je vous donne est que +vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand +il vous l'adressera.</p> + +<p>Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis +quelques instants déjà, ce coup la surprit si fort, qu'il +la laissa un moment anéantie.</p> + +<p>—Car il vous adressera cette demande, continua +Savine, cela ne fait pas le moindre doute pour moi. +Comment aurait-il pu rester insensible à la splendide +beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à +ses séductions, qui font d'elle une merveille incomparable! +Pour moi il y a longtemps que je vous aurais +adressé cette demande en mon nom... si je ne m'étais +juré de mourir garçon.</p> + +<p>Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse +et il s'était lui-même dégagé.</p> + +<p>Heureusement pour lui madame de Barizel s'était +depuis longtemps exercée à ne pas s'abandonner à +son premier mouvement, car si elle avait cédé à l'indignation +furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des +choses qui, après les éloges et les compliments auxquels +elle l'avait habitué, l'eussent étrangement et +bien désagréablement surpris. Par un énergique effort +de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et +refoula sa fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du +duc de Naurouse! Mais il était l'ami du duc, et maintenant +c'était du côté de celui-ci qu'elle devait se retourner, +en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle +devait échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait +donc pas se faire en ce moment de ce misérable Savine +un ennemi qui pouvait être redoutable.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII</h3> + +<p>Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, +passait sa vie couchée ou étendue, ne quittant +son canapé ou son fauteuil qu'à la dernière extrémité +et dans des circonstances tout à fait graves. Cependant, +lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte +du salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve +d'estime ou d'amitié qu'elle pût donner, fut parti, au +lieu de revenir s'asseoir, elle se mit à marcher à grands +pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle faisait, +poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient.</p> + +<p>—Mourir garçon, répétait-elle machinalement, +mourir garçon!</p> + +<p>Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le +salon; puis, un peu calmée, elle alla s'allonger sur un +divan, et là elle continua de réfléchir.</p> + +<p>Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et +commanda qu'on priât Corysandre de descendre.</p> + +<p>Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé.</p> + +<p>—J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement.</p> + +<p>—C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être +question? dit-elle.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après +me remercieras-tu.</p> + +<p>—Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de +mariage que je te remercierais, si tu savais comme je +suis lasse de toutes ces combinaisons que tu te donnes +tant de peine à chercher et qui n'aboutissent jamais, +comme j'en suis humiliée.</p> + +<p>Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une +expression mélancolique:</p> + +<p>—Si tu savais comme j'en suis malheureuse.</p> + +<p>—Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; +je ne veux pas que tu sois malheureuse, je ne +l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu n'as pas de +meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu +que ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis +prête à tout pour l'assurer. Écoute-moi et tu vas le +voir; mais d'abord réponds-moi en toute sincérité, +sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du +prince Savine?</p> + +<p>—Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais +dit bien plus encore si tu avais voulu m'écouter.</p> + +<p>—Le temps n'a pas modifié ton impression première?</p> + +<p>—Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable +qu'il ne m'était apparu avant de le connaître; suffisant, +vaniteux, arrogant, envieux, égoïste jusqu'à la férocité, +misérablement avare, sans coeur, sans honneur, sans +courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui +cherche vainement une qualité, car il n'est même pas +beau avec son grand corps mal dégrossi et ses grâces +d'ours blanc.</p> + +<p>C'était la première fois que sa mère la voyait parler +avec cette passion, elle toujours si calme, si indifférente; +elle s'était dressée sur son fauteuil et, le corps +penché en avant, la tête haute, elle semblait de son +bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot, +asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur +Savine placé devant elle.</p> + +<p>—Alors, continua madame de Barizel après quelques +instants, tu voudrais ne pas devenir sa femme?</p> + +<p>Corysandre ne répondit pas.</p> + +<p>—Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.</p> + +<p>—A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu +m'as dit que j'étais folle; que ce mariage était nécessaire; +qu'il fallait qu'il se fît; qu'il était le plus beau +que je puisse souhaiter; que le refuser c'était faire ton +malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul +moyen de sortir de la situation où nous nous trouvons; +enfin, par la prière, par le commandement, par la persuasion, +de toutes les manières, tu me l'as imposé. +Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux +devenir sa femme?</p> + +<p>—Pour connaître ton sentiment.</p> + +<p>—Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le +mari, l'un me déplaît autant que l'autre: tu voulais +savoir, tu sais.</p> + +<p>—Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras +tout à l'heure: Maintenant, autre question à laquelle tu +dois répondre avec la même franchise: que penses-tu +du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont pas +changé?</p> + +<p>—Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît; +tous les défauts de l'un sont des qualités opposées chez +l'autre.</p> + +<p>—Alors, si le duc de Naurouse te demandait en +mariage, tu l'accepterais?</p> + +<p>Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes +qu'elle regarda sa mère; voyant un sourire dans les +yeux de celle-ci, elle poussa un cri.</p> + +<p>—Il m'a demandée?</p> + +<p>Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester +par ce cri et cet élan irrésistible fut de courte +durée.</p> + +<p>—Pas encore, dit madame de Barizel.</p> + +<p>—Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura +Corysandre, se renversant dans son fauteuil.</p> + +<p>—C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je +n'ai pas voulu te dire que le duc de Naurouse t'avait +demandée, mais simplement, et cela est quelque chose, +tu vas le voir, que s'il te demandait je suis disposée à +te donner à lui.</p> + +<p>Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à +sa mère, elle la prit dans ses bras et l'embrassa.</p> + +<p>C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus +une enfant qu'elle avait un de ces élans d'effusion.</p> + +<p>Après le premier mouvement de trouble, madame de +Barizel la fit asseoir sur le canapé, près d'elle; et, lui +tenant une main dans les siennes:</p> + +<p>—Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée +trop souvent. Je n'ai jamais voulu que ton bonheur, et, +si nous n'avons pas toujours été d'accord, c'est qu'avec +ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde et la +vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était +assurer ton bonheur que te faire épouser le prince +Savine, dont le nom, la fortune et la situation m'avaient +éblouie; et si, malgré les répugnances que tu as manifestées, +j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru +que ces répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais +mieux le prince, en qui je ne voyais pas, comme toi, +un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu de diminuer, +ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te +paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.—Dans +ces conditions, moi, ta mère, qui veux ton bonheur, +je ne puis te dire qu'une chose: renonçons au +prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais +épouse-le.</p> + +<p>—Il m'épousera, je te le promets, je te le jure!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII</h3> + +<p>Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté +de lui-même.</p> + +<p>C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il +avait dit comme dans ce qu'il avait fait, de même dans +ce qu'il n'avait pas dit et ce qu'il n'avait pas fait, des +motifs de satisfaction qui lui permettaient de se féliciter. +Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien inspiré; +il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été +habile; jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis +une erreur, encore moins une maladresse ou une +sottise, et quand les choses n'avaient point tourné selon +son désir ou ses intérêts, c'était la faute des circonstances, +ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en +faute, lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il +réussissait et en qui il ne croyait plus quand il échouait, +Dieu pouvait se tromper et faire des bêtises; mais lui +Savine, non, mille fois non, cela était impossible.</p> + +<p>Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore, +plus fier de lui qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient +passer sous les arbres des allées de Lichtenthal, allant +lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le sourire +de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front +dans les nuages, se disaient: Voilà un homme heureux...</p> + +<p>Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine.</p> + +<p>Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la +veine, il devait en profiter.</p> + +<p>Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il +devait se hâter.</p> + +<p>Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben +pour prendre chez lui l'argent qui lui était nécessaire: +la banque n'avait qu'à se bien tenir; mais que pourrait-elle +contre sa chance s'unissant aux combinaisons +inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait +sauter, non pas une fois, mais deux, indéfiniment.</p> + +<p>Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il +voulait risquer un coup décisif, il entra à la Conversation.</p> + +<p>Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles, +qui, assis comme à l'ordinaire à la table de +trente-et-quarante piquait avec une longue épingle des +cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il fût à +cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis +ne manquait pas cependant, après chaque coup, +de promener un regard circulaire autour de lui pour +voir s'il n'apercevait point un nouveau venu à qui il +pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons +inexorables ou même une association pour ruiner +toutes les banques de jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il +espérait toujours.</p> + +<p>Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit +celui-ci, mais de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils +furent arrivés dans un endroit écarté du jardin où il n'y +avait personne qu'il l'aborda.</p> + +<p>—Le moment est-il favorable? demanda Savine.</p> + +<p>—On ne peut plus favorable; ainsi...</p> + +<p>Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.</p> + +<p>—Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.</p> + +<p>Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit +un air de dignité blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la +réflexion sans doute lui dit qu'il n'était pas en état de +se fâcher d'une offense.</p> + +<p>—Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté +encore dans le ton, j'ai dit «pas de blagues» et je le +répète; selon vous, quand je vous consulte, le moment +est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à +m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; +et malgré tout cela la vérité est que je perds; je devais +ruiner la banque en suivant vos conseils et, tout au contraire, +depuis que je joue, ce serait elle qui m'aurait +ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au +moins m'a-t-elle enlevé...</p> + +<p>Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse:</p> + +<p>—Un homme comme vous, prince, retient-il le +chiffre des sommes qu'il perd au jeu?</p> + +<p>—Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; +ce qui est mon cas avec la banque, contre laquelle je +ne me serais pas amusé à jouer si je n'avais pas poursuivi +un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas atteint: +je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé +à ne plus jouer.</p> + +<p>Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait +qu'il les connaissait bien; ces joueurs décidés à ne +plus jouer, et quelle foi il avait en leurs engagements.</p> + +<p>—Cependant vous venez me demander un conseil.</p> + +<p>—Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.</p> + +<p>—Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien, +qu'il n'y a pas de veine, qu'il n'y a pas de hasard, et +que l'ordre règle toute chose en ce monde, le jeu +comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la +divine Providence, qui...</p> + +<p>Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement +sur l'ordre de la Providence; il l'interrompit:</p> + +<p>—Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, +s'écria-t-il; mais si assuré que je sois de +gagner, je veux mettre toutes les chances de mon côté; +voyons donc quelle est la situation des figures que +vous suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement: +je veux une série de coups extraordinaires qui +fassent pousser des cris d'admiration à la galerie.</p> + +<p>Le marquis de Mantailles expliqua cette situation +des figures.</p> + +<p>—C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il +fût arrivé au bout de ses explications, cela suffit maintenant; +je vous répète que si, par extraordinaire, je +ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne +toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je +quitterais Bade. Tout à l'heure vous avez souri quand +je vous ai dit cela; mais c'est que vous ne me connaissez +pas bien en me jugeant d'après les autres +joueurs; moi je n'ai pas de passions.</p> + +<p>—Alors, prince, je vous plains de toute mon âme.</p> + +<p>—Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez +pas, je vous prie; sans doute vous ne me parlez pas; +mais cela me gêne que vous soyez dans la salle; malgré +moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, +et puis vos regards m'empêchent de suivre +mes inspirations.</p> + +<p>—Défiez-vous-en.</p> + +<p>—Je vous dis que j'ai la veine.</p> + +<p>Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle +de jeu, où, rien que par sa manière de se présenter, +il se fit faire place.</p> + +<p>Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, +qui le regardaient étaler autour de lui ses liasses de +billets un sourire de superbe assurance qui disait:</p> + +<p>—Regardez-moi bien, vous allez voir.</p> + +<p>Il fit son jeu.</p> + +<p>Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le +poursuivit.</p> + +<p>Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille +francs.</p> + +<p>—Je cède ma chaise.</p> + +<p>—Je la prends, dit une voix derrière lui.</p> + +<p>C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.</p> + +<p>Alors en étant obligé de passer au second rang +tandis que son rival s'avançait au premier, il sentit +en lui un mouvement de rage plus cruel que sa perte +d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une +abdication.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<p>C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade, +où rien ne le retenait plus.</p> + +<p>A la <i>Conversation</i>, il ne voulait pas voir le triomphe +insolent d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à +perdre avec la même indifférence apparente.</p> + +<p>Et il ne voulait pas assister davantage à celui de +Naurouse auprès de Corysandre.</p> + +<p>Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait +que son départ lui rapportât au moins quelque chose, +ne serait-ce que la reconnaissance de Naurouse.</p> + +<p>Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle +en chassa le mécontentement et la colère. Il se dirigeait +vers le <i>Graben</i> pour rentrer chez lui, il s'arrêta, +et, changeant de chemin, il alla chez le duc de +Naurouse.</p> + +<p>—Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui +allait sortir.</p> + +<p>—Justement, mais à une condition, qui est que +nous allions dîner dans un endroit où nous pourrons +causer; j'ai à vous parler de choses sérieuses, et je +voudrais n'être ni dérangé ni entendu.</p> + +<p>—Vous paraissez agité.</p> + +<p>—Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure +pourquoi; occupons-nous d'abord de dîner, le reste +viendra après.</p> + +<p>Ils montèrent en voiture et se firent conduire à +l'<i>Ours</i>, qui est un restaurant établi dans une prairie +à quelques minutes de Bade; mais en route Savine +ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de +faire.</p> + +<p>A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il +avait annoncée, et Roger remarqua qu'il mangeait et +buvait à fond en homme qui ne se laisse pas couper +l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la +bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait +lui-même dans de certaines proportions et qu'il avalait +à grands coups, car lorsqu'il ne se croyait pas +malade c'était une de ses prétentions de pouvoir +boire plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait +commencé à se fonder autrefois à Paris par ce talent +qui lui avait valu bien des envieux parmi les jeunes +gens de son monde.</p> + +<p>Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il +commença l'entretien que, tout en mangeant et en +buvant, il avait préparé:</p> + +<p>—Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise.</p> + +<p>—Vous savez bien que je parle toujours franchement.</p> + +<p>—Comme moi, mais comme moi aussi vous ne +dites que ce que vous voulez, tandis que ce que je vous +demande, c'est de répondre à toutes mes questions +sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous +mademoiselle de Barizel?</p> + +<p>—La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, +la plus délicieuse, la plus séduisante des +jeunes filles.</p> + +<p>—Je m'en doutais.</p> + +<p>Il porta la main à son coeur avec le geste d'un +homme qui vient de recevoir un coup cruel.</p> + +<p>—Puis, après un moment de silence assez long, il +poursuivit:</p> + +<p>—Maintenant, autre question: Quel sentiment vous +a-t-elle inspiré?</p> + +<p>—L'admiration.</p> + +<p>—Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit +lui-même?</p> + +<p>Roger ne répondit pas.</p> + +<p>—Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez +par un mot: l'aimez-vous?</p> + +<p>—C'est une question que je n'ai pas examinée... +par cette raison que je ne pouvais pas l'examiner.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous +avoir posé moi-même certaines questions que pour +toutes sortes de raisons il me convenait de taire.</p> + +<p>—Et que vous ne pouvez plus taire maintenant +que nous avons abordé cet entretien, qui, vous le +sentez, doit être poussé jusqu'au bout; posez-les donc, +ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans toutes +les résistances que vous opposez aux miennes.</p> + +<p>—Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous +étiez l'ami de la famille de Barizel quand je suis arrivé +à Bade.</p> + +<p>—Vos questions, vos questions?</p> + +<p>—Eh bien, la question que je ne voulais pas vous +adresser est la même que celle que vous me posez +l'aimez-vous?</p> + +<p>Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:</p> + +<p>—Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous +êtes l'ami le plus loyal, le coeur le plus honnête, le +plus droit, que j'aie jamais connu; mais j'espère me +montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je +l'aime.»</p> + +<p>—Vous voyez donc...</p> + +<p>—Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais +plutôt dire pour être absolument dans le vrai: +«Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé à Bade et +quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que +vous l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je +l'aimais et je pensais à l'épouser; mais j'ai vu l'effet +qu'elle a produit sur vous et celui que vous avec produit +sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés +l'un vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été +depuis l'un pour l'autre, je l'ai vu aussi. Oh! je ne +vous fais pas de reproches, mon cher Roger, vous +êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la +preuve, l'ami loyal et délicat dont je serrais la main +tout à l'heure. Et c'est là ce qui m'a si profondément +touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas été gâté +par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve, +vous n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits +faits, insignifiants pour un indifférent, considérables +pour moi, m'ont appris chaque jour ce que vous ressentiez +pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait +pour vous. Si je vous disais que les premiers moments +n'ont pas été cruels, désespérés, vous ne me +croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur. Mais +si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en +même temps un homme de raison. De plus, pardonnez-moi +cet aveu brutal: je vous aime tendrement, +d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout. +J'ai fait mon examen de conscience. En même temps +j'ai fait le vôtre aussi... et celui de Corysandre. Je me +suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus heureuse?» +Et ma conscience m'a répondu:—je pense +que ma sincérité, celle d'un homme qu'on accuse +d'être orgueilleux, a quelque mérite,—«Avec Roger»; +et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que +j'en ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû +peut-être. Mais il faut me pardonner; il y a des sacrifices +auxquels on se résigne difficilement. Ce plan, +vous l'avez deviné: il consistait à venir vous poser +les questions que je vous ai posées et qui se résumaient +dans une seule: «L'aimez-vous?» En ne me +répondant pas vous m'avez répondu mieux que vous +ne l'auriez fait par la réponse la plus précise.</p> + +<p>Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme +s'il balançait dans son coeur troublé une résolution +terrible à prendre.</p> + +<p>—Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un +de nous deux est de trop à Bade...</p> + +<p>—C'est-à-dire?</p> + +<p>—C'est-à-dire que je vous cède la place; dans +quelques jours j'aurai quitté Bade; plus tard, quand +vous penserez à moi, vous verrez si j'ai été votre ami, +et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira.</p> + +<p>Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la +parole.</p> + +<p>—Si je vous ai dit avec une entière franchise ce +qui se rapportait à nous et à Corysandre, je dois +vous dire maintenant, pour que notre explication +soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un +entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en +convenir, paraissait me traiter avec une certaine bienveillance +et peut-être même avec une préférence +marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, +j'ai sur vous, au moins aux yeux d'une mère, une +supériorité marquée: je suis plus riche que vous. Eh +bien, dans cet entretien tout à fait accidentel et en +l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais +la volonté bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez +donc vous présenter maintenant quand vous voudrez, +mon cher Naurouse, vous ne trouverez devant +vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. +Je n'existe plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. +Ce que je vais devenir, n'en prenez pas souci. +Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de me +passionner pour quelque chose. Je vais fonder une +chaire au Muséum, construire un observatoire, subventionner +une exploration du Centre de l'Afrique, +fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, +je vais chercher quelque chose qui prenne mon +temps, car vous pensez bien que mourir garçon, c'est +tout simplement une blague, une blague héroïque +qui mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y +avait encore des poètes; malheureusement il n'y en +a plus; je viens trop tard. C'est pour vous dire cela +que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous +le voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte +du champagne et du cognac, j'ai très soif pour avoir +si longtemps parlé; et, de plus, il est bon d'oublier.</p> + +<blockquote><p> +Car pour être un héros on n'en est pas moins homme. +</p></blockquote> + +<p>Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais +rien; ça en a l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis +qu'en rustre ou un Russe, et entre les deux il n'y a +pas grande distance... pour les vers français.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<p>C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance +à ceux qui le connaissaient, et Roger le connaissait +bien. Tout d'abord, il avait éprouvé un moment +d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait +mon examen de conscience et ma conscience m'a +répondu que c'était avec Roger que Corysandre pouvait +être heureuse»; et cette émotion était devenue +plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, +avait ajouté avec des larmes dans la voix: «Un de +nous deux est de trop à Bade, je vous cède la place +auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était +pas descendue bien profondément en lui, n'avait +pas étouffé la réflexion.</p> + +<p>Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, +lui qui n'était pas l'homme des sacrifices et qui n'avait +jamais écouté que la voix de l'intérêt personnel le +plus étroit?</p> + +<p>Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter +ces questions sans les examiner et les peser.</p> + +<p>Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de +cette explosion de sensibilité peu naturelle chez un +homme comme lui, et plus faite, par son excès même, +pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait +qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre.</p> + +<p>Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation +n'étaient nullement claires et encore moins satisfaisantes, +si on s'en tenait aux confidences de Savine.</p> + +<p>Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une +jeune fille, qui a affiché pour elle l'admiration et l'enthousiasme, +qui s'est posé hautement en prétendant +et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse.</p> + +<p>Quelles accusations portait Savine?</p> + +<p>Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque +sa renonciation, comme il le disait lui-même, était un +acte d'héroïsme amical; mais, ce qu'on ne pouvait +pas lui demander, on pouvait, on devait le demander à +d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on +pouvait les obtenir soi-même.</p> + +<p>En réalité, Roger ne savait rien de la famille de +Barizel, si ce n'était ce que Leplaquet lui avait raconté; +mais ces longs récits, faits par un pareil témoin, n'étaient +pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de +Barizel, quelle situation il avait réellement occupée, +ce qu'avait été, ce qu'était madame de Barizel.</p> + +<p>Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce +qu'ils lui parlaient de Corysandre et lui permettaient +de reconstituer par l'imagination ce qu'avaient été +l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait +son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les +contrôler, n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait +qu'ils fussent ou ne fussent pas des romans, +ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?</p> + +<p>Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle +s'imposait et il devait être poursuivi d'autant plus sévèrement +que la renonciation de Savine ressemblait à +une accusation.</p> + +<p>Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était +supérieure à la sienne; mais il ne mettait aucun nom +au-dessus du sien, et ce qui n'avait pas convenu +à un Savine convenait encore moins à un Naurouse.</p> + +<p>C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais +il ne le compromettrait en prenant une femme +qui ne fût pas digne de le porter ou qui l'amoindrît.</p> + +<p>Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on +disait, cela n'avait que peu d'importance à ses yeux; +mais qu'il y eût une tache sur son nom ou sur l'honneur +de sa famille, cela au contraire en avait une +considérable qui pouvait empêcher tout projet de +mariage.</p> + +<p>Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant +de s'engager avec madame de Barizel, et même avec +Corysandre, il fallait donc qu'il eût des renseignements +précis sur cette famille de Barizel.</p> + +<p>Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à +écrire des lettres pour obtenir ces renseignements +l'une à l'un de ses amis, secrétaire de la légation de +France à Washington, l'autre à un Américain de +Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI</h3> + +<p>Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de +Savine le duc de Naurouse prendrait la place de celui-ci, +se poserait franchement en prétendant, et, dans un +temps qui, selon elle, ne devait pas être long, lui demanderait +Corysandre.</p> + +<p>Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le +duc de Naurouse ne s'était pas encore prononcé, +c'était Savine, Savine seul qui l'avait retenu; Savine +éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient +plus.</p> + +<p>Il n'avait qu'à parler.</p> + +<p>Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille.</p> + +<p>—Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?</p> + +<p>—Rien de particulier.</p> + +<p>—Je vous ai laissés en tête-à-tête.</p> + +<p>—C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a +rien dit: quand tu es avec nous ou quand nous sommes +en public, il a toujours mille choses à me dire, et il me +les dit d'une façon charmante qui les rend intimes, +presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse +les entendre; puis, aussitôt que nous sommes seuls, il +ne dit plus rien; il semble qu'il ait peur de parler et de +se laisser entraîner.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Alors il me regarde.</p> + +<p>—La belle affaire!</p> + +<p>—Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Moi, je le regarde aussi.</p> + +<p>—Avec les mêmes yeux?</p> + +<p>—Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est +avec un coeur bien ému, bien heureux, tout bondissant +de joie par moments, et dans d'autres tout alangui, +comme s'il se fondait.</p> + +<p>—Alors cela durera toujours ainsi entre vous?</p> + +<p>—Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout +coeur.</p> + +<p>—Tu es stupide.</p> + +<p>—Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux +les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur +appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume.</p> + +<p>Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel +s'inquiétait, et lorsque, après quelques jours +d'attente, elle vit que le duc de Naurouse ne se prononçait +pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune +homme et cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur +bonheur à se regarder en silence, ne trouvant rien de +mieux pour se dire leur amour. Combien de temps les +choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait +pas? Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il +s'agissait, ce n'était pas de celui du duc de Naurouse, +c'était de leur mariage, qui pouvait très bien ne pas se +faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.</p> + +<p>Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire, +à Corysandre: «Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?» +et que celle-ci, comme à l'ordinaire aussi, +avait répondu: «Rien», elle se décida:</p> + +<p>—Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—C'est toute mon espérance.</p> + +<p>—Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance +ne se réalisera pas, sois-en certaine.</p> + +<p>Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement +qui disait clairement qu'elle n'avait aucun doute à cet +égard:</p> + +<p>—Tu ne crois pas ce que je te dis?</p> + +<p>—Je suis sûre de lui.</p> + +<p>—Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José.</p> + +<p>—Ce n'était pas la même chose.</p> + +<p>—Avec lord Start.</p> + +<p>—Ce n'était pas la même chose.</p> + +<p>—Avec Savine.</p> + +<p>Elle haussa les épaules en poussant des exclamations +de pitié.</p> + +<p>—Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José, +avec lord Start, avec Savine, se renouvelle avec le duc +de Naurouse?</p> + +<p>—Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe +assurance et l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont +tu parles savaient qu'ils m'étaient indifférents; M. de +Naurouse sait que...</p> + +<p>—Que?...</p> + +<p>—Que je l'aime.</p> + +<p>—Tu ne le lui as pas dit?</p> + +<p>—Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, +cela se sent; lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, +et cependant je suis certaine de son amour tout +aussi bien que s'il me l'avait affirmé par les serments +les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me +l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement +lorsque nous sommes séparés.</p> + +<p>—J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que +tu voudras chez le duc de Naurouse; eh bien! à quoi +a-t-il servi jusqu'à présent?</p> + +<p>—A nous rendre heureux.</p> + +<p>-J'entends pour ton mariage; si malgré cet +amour, ce grand amour, M. de Naurouse n'a point +encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a +qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas +qu'à un moment donné il se retire comme s'est retiré +Savine, comme se sont retirés déjà ceux qui ont +voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont +renoncé à leur projet?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire +pourquoi; c'est parce que tu effrayes les épouseurs; +ils viennent à toi, irrésistiblement attirés par ta +beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, +ils se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre +situation.</p> + +<p>—A qui la faute?</p> + +<p>—A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche +le tapage de notre vie, et je conviens qu'on n'a pas +tort; mais, cette vie, nous ne pouvons pas la changer +sous peine de renoncer au grand mariage que je veux +pour toi. Ceux qui ont une position bien établie, un +grand nom, une belle fortune, des relations solides et +brillantes, n'ont point besoin qu'on fasse du tapage +autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la +force même des choses. Mais nous, qui serait venu à +nous si nous étions restées dans notre pauvre habitation, +sans fortune, sans relations? Quand j'ai voulu un +mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre un +parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un +homme médiocre. J'ai pris celui que les circonstances +m'imposaient et non celui que j'aurais choisi si j'avais +été libre; je t'ai placée dans un milieu brillant et je +me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul +a réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant +un rang et une fortune que nous ne devions pas espérer.</p> + +<p>—Et ils se sont retirés.</p> + +<p>—C'est là justement ce qui fait que nous ne devons +pas laisser celui que nous avons, en ce moment, suivre +les autres, ce qu'il pourrait très bien faire si nous lui +laissions le temps de la réflexion: il faut donc l'obliger +à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion +ait parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix +malveillantes qui nous attaquent. Le duc de Naurouse +est un homme d'honneur: quand il aura pris un engagement +il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, +il le prendrait de lui-même ou tout au moins que tu +l'amènerais à le prendre; mais ni l'une ni l'autre de +ces espérances ne s'est réalisée, et, je le crains bien, +ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous.</p> + +<p>—Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?</p> + +<p>—Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible: +il s'agit tout simplement de me répéter tout ce +que M. de Naurouse te dira, et de ne lui dire que ce +que nous aurons arrêté ensemble à l'avance.</p> + +<p>—Alors c'est un rôle que tu m'imposes.</p> + +<p>—Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera +dans ta nature et que pas un mot ne sera contraire à +tes sentiments.</p> + +<p>—Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera +de n'être pas moi...</p> + +<p>—Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui, +n'est-ce pas? Eh bien, laisse-moi te diriger. Maintenant, +bonne nuit, va te coucher et laisse-moi rêver à +la scène que tu devras jouer demain.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII</h3> + +<p>En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement +un rôle qui sera dans ta nature», madame de +Barizel n'était pas du tout certaine du succès de sa +fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle +lui adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour +elle d'une vérité absolue.</p> + +<p>Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes +qui ne trouvent que des perfections dans leurs +enfants par cela seul qu'elles sont les mères de ces +enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille, +il lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de +Corysandre, et encore n'avait-elle pu l'admettre sans +contestation que lorsqu'elle lui avait été imposée par +l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu +s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait +si peu, pouvait être intelligente. Pour elle, l'intelligence +c'était l'intrigue, la ruse, le détour, l'art de +mentir utilement et de tromper habilement, l'audace +dans le choix des moyens à employer pour atteindre +un but et la souplesse dans la mise en exécution de +ces moyens, l'ingéniosité à se retourner, l'assurance +dans le danger, le calme dans le succès, la fertilité de +l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que +quand elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci +l'une ou l'autre de ces qualités sans les trouver, +elle ne pouvait pas reconnaître qu'elle était intelligente; +stupide au contraire, aussi bête que belle.</p> + +<p>Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa +fille lui rendait sa tâche délicate. Avec une fille déliée +rien n'eût été plus facile que de lui tracer le canevas +d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses +pieds un homme épris et passionné comme le duc de +Naurouse; mais avec elle il n'en pouvait pas être +ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu compliqué, elle ne +le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu +fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de +simple, de très simple qu'elle pût se mettre dans la +tête et exécuter. Mais quelque chose de très simple +et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de Naurouse?</p> + +<p>Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle +n'était à son aise que dans ce qui était compliqué, +savamment combiné, entortillé à plaisir; tout ce qui +était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de +retenir son attention.</p> + +<p>Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement: +quelques mots, une intonation, un geste, un +regard, et il était entraîné; mais ces quelques mots, +cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient +produire tout leur effet que s'ils étaient en situation.</p> + +<p>C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si +elle était bonne, elle porterait la mauvaise comédienne +qui la jouerait.</p> + +<p>Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation; +elle en trouva vingt, mais bonnes pour elle-même, +non pour Corysandre, se dépitant, s'exaspérant +de voir combien il était difficile d'être bête; enfin, +de guerre lasse, elle s'endormit.</p> + +<p>Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le +calme de la nuit avait fait ce que le trouble de la +soirée avait empêché: elle tenait sa situation, bien +simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être +endormie pour en avoir l'idée.</p> + +<p>Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle +entra dans la chambre de sa fille.</p> + +<p>Corysandre était levée depuis longtemps déjà, et, +assise dans un fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre +d'un store à demi baissé, elle paraissait absorbée dans +la contemplation des cimes noires de la montagne qui +se trouvait en face de leur chalet.</p> + +<p>—Que fais-tu là? demanda madame de Barizel.</p> + +<p>—Je réfléchis.</p> + +<p>—A quoi?</p> + +<p>—A ce que tu m'as dit hier.</p> + +<p>—Et quel est le résultat de tes réflexions, je te +prie?</p> + +<p>—C'est de te prier de ne pas persévérer dans +ton idée et de nous laisser être heureux tranquillement.</p> + +<p>—Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement +trouvé le moyen d'amener le duc de Naurouse à +se prononcer aujourd'hui même. Tu comprends que +ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à +chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver +à un résultat que je vais écouter tes billevesées: c'est +à toi de m'écouter et de faire exactement ce que je vais +te dire. Comprends-moi bien; suis mes instructions et +avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit +venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je +ferai la sieste après une mauvaise nuit et tu penseras +que je ne dois pas me réveiller de sitôt; mais, au lieu +d'en paraître fâchée, tu t'en montreras satisfaite. +Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de +rester en tête à-tête avec le duc?</p> + +<p>—C'est un embarras.</p> + +<p>—Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait +rien. D'ailleurs, ce qu'il faut avant tout, c'est être naturelle. +Donc, le duc arrive. Tu es dans un fauteuil +comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention! +Écoute et regarde: je suis le duc.</p> + +<p>Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte; +puis elle revint vers Corysandre, marchant vivement, +légèrement, comme le duc, les deux mains tendues en +avant, le visage souriant:</p> + +<p>—Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds:</p> + +<p>—Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait +la sieste. Là-dessus le duc te dit quelques mots de +politesse pour moi et tu réponds ce que tu veux, cela +n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois +ajouter, écoute donc bien...—Et elle reprit la voix +de Corysandre:—Au reste, je suis bien aise de cette +absence, qui me permet de vous adresser une prière.—Là-dessus, +tu as l'air aussi embarrassé que tu +veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir +l'air ému et attendri; tu le regardes longuement avec +des yeux doux; plus ils seront doux, plus ils seront +tendres, mieux cela vaudra.—Une prière? dit le duc +surpris autant par les paroles que par ton attitude.—Oui, +et que je n'oserai jamais vous dire si vous ne +m'aidez pas. Asseyez-vous donc, voulez-vous?—Tu +lui montres un siège près de toi, mais pas trop près +cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en +face de toi, sous tes yeux, ainsi.</p> + +<p>Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à +deux pas de Corysandre, elle s'assit comme si elle +était le duc de Naurouse, et reprit:</p> + +<p>—Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes +de nouveau, toujours longuement, avec des yeux de +plus en plus tendres et un doux sourire dans lequel il +y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges +cette pause aussi longtemps que tu veux, des yeux +comme les tiens en disent plus que des paroles. Cependant, +comme vous ne pouvez pas rester ainsi, tu +te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase +dans lequel vous devez monter un cheval que je veux +vous parler; je vous en prie, ne montez pas ce cheval, +ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches de +mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et +aussi beaucoup d'angoisse. Cependant il ne faut pas +que tu en mettes trop, car le duc doit te demander pourquoi +tu ne veux pas qu'il prenne part à cette course. +Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!</p> + +<p>—Une peur mortelle.</p> + +<p>—Tu vois bien que je te demande de n'exprimer +que des sentiments qui sont en toi: c'est cette peur +que ton accent et tes regards doivent trahir. Cependant, +à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de +suite: tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux +parler et tu ne le peux pas, arrêtée par ta confusion. +Ne serait-ce pas ainsi que les choses se passeraient +dans la réalité?</p> + +<p>—Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais +pas, je lui dirais tout de suite et tout simplement que +j'ai peur pour lui.</p> + +<p>—Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut +mieux que la nature. Tu es donc confuse, et ce n'est +qu'après l'avoir fait attendre, après qu'il s'est rapproché +de toi, comme cela,—elle approcha sa chaise +en se penchant en avant,—ce n'est qu'alors que tu +lui dis: «J'ai peur pour vous.» En même temps, tu +lui tends la main par un geste d'entraînement, et, s'il +ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à +tes genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est +que tu n'es qu'une sotte. Mais tu n'en seras pas une, +n'est-ce pas? tu comprendras.</p> + +<p>—Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant +le visage dans ses deux mains, que cela est odieux, et +misérable. Pourquoi veux-tu me faire jouer une comédie +indigne de lui et indigne de moi?</p> + +<p>—Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que +comédie en ce monde. Qui te révolte dans celle-la, +puisqu'elle est conforme à tes sentiments?</p> + +<p>—La comédie même.</p> + +<p>Madame de Barizel haussa les épaules par un geste +qui disait clairement qu'elle ne comprenait rien à cette +réponse.</p> + +<p>—Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle +à celles que les mères donnent ordinairement +à leurs filles? dit Corysandre d'une voix tremblante, et +ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas +justement ce que les autres mères défendent?</p> + +<p>—T'imagines-tu donc que je suis une mère comme +les autres! Non, pas plus que tu n'es une fille comme +les autres. C'est une des fatalités de notre position de +ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser, +sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens +qui marchent la tête en bas dans les cirques ou qui +dansent sur la corde au-dessus du Niagara n'aimeraient +pas mieux marcher comme tout le monde: ils +gagnent leur vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi +gagner la nôtre; et pour cela tous les moyens sont +bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant. En +somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as +peur que le duc de Naurouse monte dans ce steeple-chase +où il peut se casser le cou, dis-le-lui; le duc t'aime, +qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta résistance +n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les +choses se fissent toutes seules; moi aussi; mais ce +n'est ni ma faute ni la tienne si nous sommes obligées +d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De +l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre +de duchesse de Naurouse mérite bien que tu te +donnes un peu d'ennui pour l'obtenir. Crois-en mon +expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les +choses traîner en longueur; presse-les donc. Pour +cela le meilleur moyen est celui que je viens de t'indiquer. +Étudions-le donc avec soin et reprenons-le, si +tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.</p> + +<p>Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla +à la porte pour représenter l'entrée du duc.</p> + +<p>Et la répétition continua exactement comme si elle +avait été dirigée par un bon metteur en scène.</p> + +<p>Tour à tour, madame de Barizel remplissait le +personnage du duc et celui de Corysandre, mais +c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute son +application: elle disait les paroles, elle mimait les +gestes et elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant +dix fois la même intonation ou le même mouvement.</p> + +<p>—Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et +dis comme moi.</p> + +<p>Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, +sur les attitudes, sur les regards.</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la +façon dont tu le dis; c'est dans tes yeux qu'est le +succès, dans ton sourire, c'est dans tes lèvres roses, +dans tes dents, dans les fossettes de tes joues; combien +de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se +faire cependant applaudir pour la musique de leur +voix ou le charme de leur personne.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII</h3> + +<p>Corysandre avait longuement répété son rôle dans +la scène qu'elle devait jouer avec Roger; elle avait +travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses silences, +ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une +grande heure, madame de Barizel s'était déclarée +satisfaite.</p> + +<p>—Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse +viendra m'adresser officiellement sa demande. +Quelle joie!</p> + +<p>Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction, +car ç'avait été plutôt par lassitude que par conviction, +pour ne pas subir les ennuis d'une discussion +sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à +cette comédie.</p> + +<p>Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien +cela était révoltant? Sans doute, elle n'avait vu que le +résultat à obtenir; mais qu'importait la légitimité du +résultat si les moyens étaient misérables et honteux! +Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être +toujours en désaccord avec sa mère sur de pareils +sujets! Elle eût été si heureuse de n'avoir pas à discuter +et à se révolter! A qui la faute? Elle ne voulait +pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait +pas ne pas se rappeler qu'avec son père ces désaccords +n'avaient jamais existé et que tout ce que celui-ci +disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à elle, enfant, +bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà +ce qui se passait autour d'elle, noble, généreux, juste, +droit, élevé. Quelle différence, hélas! entre autrefois +et maintenant!</p> + +<p>Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues +qui se nouaient autour d'elle, à toutes les discussions +qu'elles soutenaient entre elle et sa mère, à +tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si +pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait +l'affranchir, pouvait-elle en hâter l'heure par des +moyens tels que ceux que sa mère lui conseillait?</p> + +<p>Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait +à cette comédie, c'était encore son amour lui-même +qui s'indignait à cette pensée de tromperie: il n'y +avait que trop de hontes et de misères dans sa vie, +elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un +mauvais souvenir.</p> + +<p>C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et +elle venait de terminer sa toilette lorsque sa mère +rentra dans sa chambre.</p> + +<p>—Comment, s'écria madame de Barizel, après +l'avoir regardée, c'est ainsi que tu t'habilles en un +jour comme celui-ci?</p> + +<p>—Je me suis habillée comme tous les jours.</p> + +<p>—C'est justement ce que je te reproche; tu dois +être irrésistible.</p> + +<p>Corysandre glissa un regard du côté de la glace.</p> + +<p>—Tu veux dire que tu l'es, continua madame de +Barizel, tu l'es comme tu l'étais hier, avant-hier; +mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier, que tu +dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas +expliqué que c'était par ta beauté, plus encore que par +tes paroles, que tu devais enlever le duc de Naurouse: +il faut donc que tu sois tout à ton avantage, avec +quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui +laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du +tout ce qui convient. C'est quelque chose d'abominable +qu'à ton âge tu ne saches pas encore ce qui fait perdre +la tête à un homme. Défais-moi vite cette robe-là, ce +col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas +comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de +ministre qui va chanter des psaumes.</p> + +<p>En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé +son admirable chevelure de façon à changer complètement +le caractère de sa physionomie, qui, de calme et +honnête qu'elle était, devint audacieuse.</p> + +<p>—Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la +robe.</p> + +<p>Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui +étaient accrochées là les unes à côté des autres, elle +en jeta quelques-unes sur le lit, mais sans faire son +choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:</p> + +<p>—Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le +corsage entr'ouvert, montrant bien le cou et un peu la +gorge, c'est parfait; avec une petite croix se détachant +bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les +yeux, tu seras à ravir. Essayons.</p> + +<p>—Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre +résolument.</p> + +<p>—Et pourquoi donc!</p> + +<p>—Parce qu'elle ouvre trop.</p> + +<p>—Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu +n'as jamais été aussi jolie que ce soir-là.</p> + +<p>—Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un +dîner; tu étais là, il y avait du monde.</p> + +<p>—Es-tu folle!</p> + +<p>—Je ne la mettrai pas.</p> + +<p>Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de +Barizel comprit qu'il n'y avait pas à insister.</p> + +<p>—Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; +je ne tiens pas plus à celle-là qu'à une autre; ce que +je veux, c'est que le duc perde la tête.</p> + +<p>Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre +armoire et elle avait atteint une robe blanche, une +robe de petite fille.</p> + +<p>—C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de +Barizel.</p> + +<p>Corysandre ne répondit pas.</p> + +<p>Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux +mains l'une contre l'autre:</p> + +<p>—Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton +idée est excellente; ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois +inspiré... Je n'avais pas pensé que le duc, +malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup +aimé; il sera donc plus touché par l'innocence +que par la provocation, et, si tu réussis bien ton mouvement +en lui tendant la main, le contraste entre cet +élan passionné et la toilette virginale sera très puissant +sur lui. Adoptons donc la robe blanche, seulement +je vais être obligée de changer une fois encore +ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une +inspiration de génie.</p> + +<p>De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les +retroussant tout simplement et les réunissant en un +gros huit; mais ceux du front s'échappèrent en petites +boucles crêpées et frisantes qui frémissaient au plus +léger souffle et que la lumière dorait en les traversant.</p> + +<p>Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela +malgré Corysandre, qui aurait mieux aimé s'habiller +seule.</p> + +<p>Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques +pas, comme un peintre qui veut juger son ouvrage.</p> + +<p>—Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il +est de glace; mais il ne te résistera pas. Si nous +repassions un peu le mouvement de la main?</p> + +<p>Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition.</p> + +<p>—Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de +Barizel.</p> + +<p>Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et +ses recommandations; quand la demie après deux +heures sonna, elle voulut installer elle-même Corysandre +dans le salon.</p> + +<p>Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa +fille, cherchant une pose gracieuse, l'essayant elle-même; +puis elle disposa la chaise sur laquelle Roger +devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle calcula +la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les +yeux de Corysandre et pour tomber aux genoux de +celle-ci.</p> + +<p>Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien +éclairée, et, comme le photographe qui manoeuvre ses +écrans, elle remonta le store et drapa les rideaux de +façon à ce que non seulement la lumière fût favorable +à Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait +souci des regards curieux du dehors, se crût à l'abri +de toute indiscrétion et pût en toute sécurité s'abandonner +à son élan passionné.</p> + +<p>—Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant; +tu as un air embarrassé qui te va à merveille et +qui est tout à fait en situation.</p> + +<p>Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, +c'était la honte qui lui faisait baisser les yeux +et l'empêchait de regarder sa mère.</p> + +<p>Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut +pas maîtresse de retenir les paroles qui du coeur lui +montaient aux lèvres et les serraient avec une sensation +d'amertume.</p> + +<p>—Il semble que je sois à vendre, dit-elle.</p> + +<p>—Ne dis donc pas des niaiseries.</p> + +<p>—Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je +suis presque heureuse de penser que c'en est une +pour toi.</p> + +<p>Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle +haussa les épaules sans répondre, et une dernière fois +elle passa l'inspection du salon pour voir si tout était +bien disposé pour concourir au résultat qu'elle avait +préparé et qu'elle attendait.</p> + +<p>Cet examen la contenta, car un sourire triomphant +se montra sur son visage:</p> + +<p>—Maintenant on peut frapper les trois coups et +lever le rideau, je te laisse; allons, bon courage et +bon espoir; c'est ta vie, c'est ton bonheur, c'est le +mien, que je mets entre tes mains.</p> + +<p>Et elle s'éloigna en répétant:</p> + +<p>—Bon courage, bon espoir!</p> + +<p>Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur +ses pas:</p> + +<p>—Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement +par lequel tu lui tends la main arrive bien sur +ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si ta voix +tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, +cela n'en vaudra que mieux; tiens, comme en ce +moment même, avec l'expression émue de ces yeux +mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce +sera décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand +le duc sera parti; à moins, bien entendu, qu'il ne +veuille m'adresser sa demande tout de suite. Dans ce +cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être +certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il +diffère cette demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse +en arrière de toi, comme s'il ne s'était rien +passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et +me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je +vais m'y préparer, car je dois le réussir, moi aussi; et +je ne suis pas dans les mêmes conditions que toi, je n'ai +pas tes avantages.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV</h3> + +<p>Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel +étaient des yeux noyés de vraies larmes que +Corysandre n'avait pu retenir que par un cruel effort +de volonté.</p> + +<p>Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait; +elle devrait répondre. Comment?</p> + +<p>Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât.</p> + +<p>Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du +jardin craqua: c'était lui qui arrivait; elle avait reconnu +son pas.</p> + +<p>Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, +elle se sauva dans un petit salon dont vivement elle +tira la porte sur elle et, rapidement, avec son mouchoir, +elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser +qu'elle les rougissait.</p> + +<p>Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire +dans le salon.</p> + +<p>Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où +elle s'était sauvée, se trouvait une glace sans tain placée +au-dessus des deux cheminées, de sorte qu'en +regardant à travers les plantes et les fleurs groupées +sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait +d'une pièce dans l'autre.</p> + +<p>C'était contre cette cheminée du petit salon que +Corysandre s'était appuyée. Au bout, de quelques instants +elle écarta légèrement le feuillage et regarda où +était Roger.</p> + +<p>Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne +la voyant pas, ne se doutant pas d'ailleurs qu'elle +était à quelques pas de lui, derrière cette glace et ces +fleurs.</p> + +<p>Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant +et paraissant réfléchir; de temps en temps un +faible sourire à peine perceptible passait sur son visage +et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait ses +yeux.</p> + +<p>Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée +dans cet examen qui était devenu une contemplation: +elle avait oublié ses angoisses, elle avait oublié +sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait +apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait +plus à elle; elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait; +elle l'admirait.</p> + +<p>Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse +dans ses yeux! quelle franchise dans son attitude!</p> + +<p>Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle +mentirait! Mais jamais elle n'oserait plus tenir ses +yeux levés devant ce regard honnête!</p> + +<p>Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et +entra dans le salon.</p> + +<p>Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, +mais, avant de l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de +lui voir les yeux rougis et le visage convulsé.</p> + +<p>—Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.</p> + +<p>Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger +s'était déjà acquitté de son rôle et que le duc croyait +madame de Barizel malade.</p> + +<p>—Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre +tout simplement, ce n'est rien.</p> + +<p>—Mais vous paraissez troublée?</p> + +<p>—Un peu nerveuse, voilà tout.</p> + +<p>Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais +sans la retenir plus longtemps qu'il ne convenait.</p> + +<p>Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre +dans le fauteuil, Roger sur la chaise, qui avaient été +disposés par madame de Barizel.</p> + +<p>Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils +n'avaient eu rien à se dire.</p> + +<p>Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de +choses à se dire qu'ils se taisaient, aussi embarrassés +l'un que l'autre:</p> + +<p>Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la +scène qui lui avait été apprise.</p> + +<p>Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant +pas tout dire. Les paroles qui emplissaient son +coeur et lui venaient aux lèvres étaient des paroles +de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec +vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder +librement, les yeux dans les yeux; de pouvoir vous +dire que je vous aime, non pas d'aujourd'hui, mais du +jour où je vous ai vue pour la première fois, et où +j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce +que son coeur lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas +dire, car ce n'était là qu'un début. Après ces paroles +devaient en venir d'autres qui étaient leur conclusion: +«Je vous aime et je vous demande d'être ma femme; +le voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement +cette conclusion, il ne pouvait pas la formuler; cet +engagement, il ne pouvait pas le prendre avant d'avoir +reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites. Jusque-là +il fallait que, tout en montrant les sentiments de +tendresse qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement, +sous peine de se mettre dans une situation +fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime», qu'ajouterait-il? +que répondrait-il aux regards de Corysandre? +Qu'il ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? +Cela ne serait-il pas misérable? Il ne pouvait donc +rien dire. Et cependant il fallait qu'il parlât, se trouvant +ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou +niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en +étonnerait-elle pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si +honnête qu'elle fût, si innocente, et il avait pleinement +foi dans cette honnêteté et cette innocence, elle ne +devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le hasard +leur ménageait leur temps se passerait à parler de la +pluie, des toilettes de madame de Lucillière, des pertes +ou des gains d'Otchakoff. Elle devait attendre autre +chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit formellement +qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, par +ses regards, par son empressement auprès d'elle, par +son admiration, son enthousiasme, ses élans passionnés, +ses recueillements plus passionnés encore, de toutes +les manières enfin, excepté des lèvres et en mots +précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit +d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; +l'occasion ne se présentait-elle pas toute naturelle? +Qu'allait-elle penser s'il n'en profitait pas? Il n'était +pas de ces collégiens timides que la violence même de +leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et +en aucune circonstance il n'était embarrassé; s'il ne +parlait pas, s'il ne disait pas tout haut cet amour qu'il +avait dit si souvent tout bas, c'était donc qu'il avait +des raisons toutes-puissantes pour le taire. Lesquelles? +N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? +Que n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation +était cruelle pour lui, et même jusqu'à un certain point +ridicule.</p> + +<p>Heureusement Corysandre lui vint en aide en se +mettant elle-même à parler, nerveusement il est, vrai, +presque fiévreusement, mais assez promptement la +conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre +tomba, lui-même oublia son embarras et le temps +s'écoula sans qu'ils en eussent conscience. Il semblait +qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils étaient seuls, +et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un +égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé! +c'était ce qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait +par la tête. Que leur importait! Ce qui charmait +Corysandre, c'était la musique de la voix de Roger; +ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre: +ils étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, +c'était assez pour que leur joie fût oublieuse +du reste.</p> + +<p>Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent.</p> + +<p>Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant +et en frappant le store de ses rayons obliques, +leur rappela que le temps avait marché.</p> + +<p>Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa +visite, qui avait déjà singulièrement dépassé les limites +fixées par les convenances. Il fallait penser à madame +de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait se +demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se +leva.</p> + +<p>Alors Corysandre se leva aussi:</p> + +<p>—Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande +à vous adresser.</p> + +<p>Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et +sans toutes les savantes préparations de madame de +Barizel, sans trouble, sans confusion, sans hésitation, +sans regards de plus en plus tendres, sans doux sourire, +plein d'embarras et d'inquiétude.</p> + +<p>—Une demande à moi, une demande de vous, quel +bonheur!</p> + +<p>—Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.</p> + +<p>—Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien +qu'elle est accordée, ce serait me peiner, et sérieusement, +je vous le jure, d'en douter. Qu'est-ce? Dites, je +vous prie, dites tout de suite, que j'aie tout de suite le +plaisir de vous répondre:—C'est fait.</p> + +<p>Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent +de tendresse contenue, il est vrai, mais sans l'émotion +sur laquelle madame de Barizel avait compté.</p> + +<p>—Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez +que vous ne monterez pas dans le grand steeple-chase.</p> + +<p>—Et pourquoi donc?</p> + +<p>—Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne +pas pouvoir assister à cette course si vous y preniez +part.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et +l'autre.</p> + +<p>Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât +l'embarras de cette situation.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma +demande enfantine?</p> + +<p>—Je la trouve...</p> + +<p>Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un +élan irrésistible et un accent passionné; mais à temps +il s'arrêta.</p> + +<p>—Je la trouve assez...—il hésita...—assez raisonnable, +et je suis heureux de vous dire qu'il sera +fait selon votre désir. Je ne monterai pas; je puis facilement +me dégager.</p> + +<p>Elle lui tendit la main.</p> + +<p>Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement +si plein de spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait +vraiment pas se jeter à ses genoux.</p> + +<p>Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il +la lui serra.</p> + +<p>—Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas?</p> + +<p>—A demain, ou plutôt si je revenais ce soir.</p> + +<p>—Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle +sera heureuse de vous voir. A bientôt.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXV</h3> + +<p>Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de +Barizel se précipitait dans le salon.</p> + +<p>—Eh bien? s'écria-t-elle.</p> + +<p>Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa +mère la ramenait brutalement dans la réalité, et elle +eût voulu ne pas y revenir.</p> + +<p>—Parle, parle donc.</p> + +<p>Elle ne dit rien.</p> + +<p>—Tu ne lui as donc pas adressé ta demande?</p> + +<p>—Si.</p> + +<p>—Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose. +Quoi?</p> + +<p>—Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il +sera fait selon votre désir, je ne monterai pas, je puis +facilement me dégager.»</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Je lui ai tendu la main.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Il est parti.</p> + +<p>Madame de Barizel leva les bras au ciel par un +mouvement de stupéfaction désespérée; mais elle ne +voulut pas s'abandonner.</p> + +<p>—Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts +pour se calmer, prenons les choses au commencement +et dis-moi comment elles se sont passées en +suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il +assis?</p> + +<p>—Là, sur cette chaise.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—J'étais dans ce fauteuil.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je +lui ai répondu.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Il s'est établi un moment de silences entre nous, +et nous sommes restés en face l'un de l'autre, un peu +embarrassés.</p> + +<p>—Très bien. Et puis?</p> + +<p>—Nous nous sommes mis à parler.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—De choses insignifiantes.</p> + +<p>—Mais quelles choses?</p> + +<p>—Ah! je ne sais pas.</p> + +<p>—Mais tu es donc tout à fait stupide?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Comment, tu ne peux pas me répéter ce que +vous avez dit?</p> + +<p>—-Nous n'avons rien dit.</p> + +<p>—Vous êtes restés en tête-à-tête pendant plus de +deux heures.</p> + +<p>—Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé.</p> + +<p>—Alors comment l'avez-vous employé, ce temps?</p> + +<p>—De la façon la plus charmante.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Tu te moques de moi.</p> + +<p>—Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous +nous sommes regardés, nous avons été heureux; mais +ce que nous avons dit, les mots mêmes, les idées de +notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui +m'en reste seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse.</p> + +<p>Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques +instants sans parler, réfléchissant. Évidemment +elle était aussi bête que belle, il n'y avait rien à en +tirer, et la presser de questions, la secouer fortement, +n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser. +emporter par la colère et la prendre par la douceur.</p> + +<p>—Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer +comment tu lui as adressé ta demande?</p> + +<p>—Si tu y tiens, oui.</p> + +<p>—Comment si j'y tiens!</p> + +<p>—Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps +avait marché et il s'est levé pour se retirer; alors je +lui ai adressé ma demande comme je te l'ai dit.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait +ce soir.</p> + +<p>—Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel, +exaspérée, il reviendra demain et puis après-demain, +et toujours, jusqu'au moment où il ne reviendra plus +du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres; mais +de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc +pétris?</p> + +<p>N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre, +elle éprouva un mouvement de soulagement +à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son mépris +et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à +sacrifier les affaires d'intérêt à de vaines satisfactions.</p> + +<p>—Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant; +maintenant que la sottise est faite, il est plus +utile et plus pratique de la réparer que de la pleurer. +J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à-tête +d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse +si tu avais su jouer la scène que nous avons +répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou tu ne l'as +pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur +le passé, préparons l'avenir. Demain nous devons +aller à Fribourg avec le duc; tu t'arrangeras pour +qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise +qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il +s'engage d'une façon quelconque. Si cet engagement +n'a pas lieu, je t'avertis que nous quitterons Bade +et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.</p> + +<p>—Je l'aime!</p> + +<p>—Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre +malheur, puisque c'est à votre bonheur que je travaille. +Crois-tu que les filles belles comme toi, qui +ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours +de leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente +et dévouée vaut mieux qu'une grosse dot. En +tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais pas, +si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse +de te la constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle +pas un mari comme le duc de Naurouse. Réfléchis +à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg +qu'avec un engagement formel de... de ton +Roger; sinon nous quittons Bade.</p> + +<p>Cette promenade à Fribourg avait été arrangée +depuis quelque temps déjà: il s'agissait d'aller un +dimanche entendre la messe en musique dans la +cathédrale de cette capitale religieuse du pays de +Bade et du Wurtemberg. On partait le samedi soir +de Bade; on couchait à Fribourg; on entendait la +messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on +revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre +avaient déjà visité la cathédrale avec Savine; mais +elles n'avaient point entendu la messe du dimanche, +dont la musique vocale et instrumentale a la réputation +d'être admirable, et c'était pour cette +musique qu'elles faisaient une seconde fois ce petit +voyage.</p> + +<p>La première partie du programme s'exécuta ainsi +qu'elle avait été arrêtée, au grand plaisir de Roger +et de Corysandre, heureux d'être ensemble et beaucoup +plus sensibles à cette joie intime qu'aux merveilles +gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses +vitraux et qu'à la musique dont l'exécution se fait +dans une tribune, comme dans certaines églises italiennes. +Le bonheur de Corysandre était d'autant +plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le +goûter sans arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas +reparlé de Roger.</p> + +<p>Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame +de Barizel, la prenant à part, revint au projet +qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le précisa:</p> + +<p>—J'ai commandé une voiture pour que nous fassions +une promenade dans la ville et dans les environs: +tout d'abord, nous allons retourner à l'église, +et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai +dans la calèche. Vous allez donc vous retrouver +en tête-à-tête. Arrange-toi pour en profiter; quand +je suis montée avec toi à cette tour, il y a quelque +temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était +un endroit tout à fait propice pour des rendez-vous +d'amoureux; on est là isolé entre ciel et terre, c'est +charmant, commode et poétique. Il est vrai qu'on peut +être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas +l'être aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps +du haut de la tour sur la place, où je serai dans la +voiture découverte, tu seras fixée à ce sujet: s'il +entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main, +s'il n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras +tout le temps d'obtenir l'engagement du duc. Je ne +te fixe pas de marche à suivre. Prends celle que tu +voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, +peu m'importe, pourvu que tu arrives au résultat +que j'exige. Si tu n'y arrives pas, nous aurons +quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne +reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je +dis, je le fais.</p> + +<p>Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne +le lui permit pas; la voiture attendait; on se fit conduire +au Münster, et là madame de Barizel, déclarant +qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre +à faire l'ascension de la tour.</p> + +<p>—Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je +vous attends ne vous privez pas de jouir complètement +de la belle vue qu'on a de là-haut; je vais me +reposer dans la voiture; je serai là admirablement.</p> + +<p>Et elle montra un endroit de la place abrité du +soleil, où elle dit au cocher de la conduire; au pied +même de la tour, elle eût été en mauvaise position +pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se +pencherait du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle +avait adopté, elle serait facilement aperçue et en +même temps elle pourrait surveiller la porte d'entrée, +de façon à ne pas laisser passer des visiteurs, +sans les signaler aussitôt au moyen de son mouchoir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVI</h3> + +<p>En montant derrière Roger l'escalier de la tour, +Corysandre n'avait qu'une seule pensée, qui était une +espérance.</p> + +<p>—Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, +se disait-elle.</p> + +<p>Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres +de grès rouge qui forment les marches de l'escalier, +on n'entendait point d'autres pas que les leurs; de +temps en temps seulement, quand ils passaient auprès +d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour, +leur arrivait le croassement de quelque corneille qui +revenait à son nid ou qui s'envolait.</p> + +<p>—Il semble que nous soyons seuls dans cette église, +dit Roger en se retournant vers elle.</p> + +<p>Ils continuèrent de monter, allant lentement.</p> + +<p>Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des +merveilles de l'architecture gothique, est aussi large à +sa base que la nef elle-même, alors elle est quadrangulaire; +mais en s'élevant cette forme se rétrécit et change, +pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide +qui se termine par une flèche hardie que couronne +une croix.</p> + +<p>C'est jusqu'au point où commence cette flèche que +montent les visiteurs: là se trouve une plate-forme +que borde un balcon d'où la vue embrasse l'ensemble +du monument et un immense panorama: à ses pieds on +a la cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses +arcs-boutants, ses statues, ses gouttières, ses colonnes, +ses clochers aux dentelures byzantines, puis, par-dessus +les toits et les cheminées de la ville, d'un côté +la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement, +et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au +loin la ligne bleuâtre des Vosges.</p> + +<p>Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant +successivement d'un côté à l'autre, de façon à embrasser +entièrement la vue qui se déroulait devant eux; +chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus du +balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère, +immobile dans la calèche, toute petite, et n'agitant +aucun mouchoir.</p> + +<p>Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras +qui avec le temps allait en s'accroissant.</p> + +<p>La journée était radieuse et chaude, mais à cette +hauteur la brise qui soufflait à travers les arceaux rafraîchissait +l'air; cependant elle étouffait, le coeur +serré par l'émotion.</p> + +<p>Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à +chaque instant il étendait la main vers l'horizon pour +lui montrer un point qu'il lui désignait jusqu'à ce +qu'elle l'eût aperçu elle-même.</p> + +<p>—Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce +joie, pleine de poésie et de charme, de se perdre ainsi +ensemble dans ces profondeurs sans bornes, cela ne +vous rappelle-t-il pas Eberstein?</p> + +<p>Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux +pieds, elle se sentit prise par une molle langueur.</p> + +<p>—Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.</p> + +<p>—Déjà!</p> + +<p>—Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous +dans sa voiture.</p> + +<p>Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna:</p> + +<p>—Voulez-vous que nous jetions un dernier regard +sur ce panorama, dit-il, pour bien le graver en nous et +l'emporter; c'est là un des charmes de ces belles vues +de faire un cadre à nos souvenirs.</p> + +<p>Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme; +mais Corysandre était trop émue, trop profondément +troublée, pour rien voir: personne n'était venu, et elle +n'avait rien dit.</p> + +<p>Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très +étroit et tourne dans une assez brusque révolution. +Roger descendit le premier et Corysandre le suivit, indifférente, +insensible à ce qui se passait autour d'elle, +marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée +de la séparation que sa mère allait certainement lui +imposer, n'étant pas femme à revenir sur une chose +qu'elle avait dite: Roger ne s'était point prononcée +il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?</p> + +<p>Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle +se sentit tomber en avant; justement en face d'elle +une petite fenêtre longue s'ouvrait sur le vide. Instinctivement +elle crut qu'elle allait être précipitée par +cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa +échapper un cri:</p> + +<p>—Roger!</p> + +<p>Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner +la tête. Vivement il lui tendit les bras et la reçut sur +sa poitrine; comme il avait le dos appuyé contre la +muraille, il ne fut pas renversé.</p> + +<p>Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur +l'épaule de Roger, à demi cachée dans son cou; doucement +il se pencha vers elle, et, la serrant dans ses +deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres. Alors à +son baiser elle répondit par un baiser.</p> + +<p>Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée.</p> + +<p>Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:</p> + +<p>—Vous m'aimez donc!</p> + +<p>Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de +voix retentirent an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs +qui montaient et qui allaient les rejoindre.</p> + +<p>Il fallut se séparer et descendre.</p> + +<p>Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable, +leur était devenu contraire: le déjeuner venait +de finir dans les hôtels et c'était par bandes qui se suivaient +que les visiteurs montaient à la tour; ils n'eurent +pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers +déserts, lors de leur ascension, et dont les voûtes +sonores retentissaient maintenant de cris et de rires. +Tout ce qu'ils purent donner à leur amour, ce furent +de furtives étreintes bien vite interrompues.</p> + +<p>Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle +sentit les yeux de sa mère posés sur elle et la dévorant; +mais elle tint les siens baissés, incapable de soutenir +ces regards, et plus incapable encore de leur répondre: +une émotion délicieuse l'avait envahie et elle +eût voulu ne pas s'en laisser distraire; tout bas elle se +répétait: «Il m'aime, il m'aime, il m'aime;» et quand +elle ne prononçait pas ces mots avec ses lèvres, ils +résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.</p> + +<p>—Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher +lorsque Roger et Corysandre eurent pris place +près d'elle.</p> + +<p>Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées +de gens endimanchés; les femmes coiffées du +bonnet au fond brodé d'or et d'argent avec des papillons +de rubans noirs; les jeunes filles, leurs cheveux +blonds pendants en deux longues tresses entrelacées +de rubans; les hommes, pour la plupart portant le chapeau +à une corne ou même, malgré la chaleur, le +bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté +d'une houppe en clinquant.</p> + +<p>A entendre les observations de madame de Barizel, +c'était à croire qu'elle n'avait d'autre souci en tête que +de regarder les gens de Fribourg et de les étudier au +point de vue du costume et des moeurs.</p> + +<p>Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils +paraissaient écouter; en réalité ils se regardaient et +par de brûlants éclairs leurs yeux se disaient leur bonheur.</p> + +<p>—Je t'aime.</p> + +<p>—Je t'aime.</p> + +<p>A un certain moment, dans la montagne, madame +de Barizel, prise d'un accès de pitié pour les chevaux, +ce qui n'était cependant pas dans ses habitudes, voulut +descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de +peine la côte, qui était rude.</p> + +<p>Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre +dans ses bras pour l'aider à descendre et de la serrer +plus tendrement qu'il n'avait osé le faire jusqu'à ce +jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle de +marcher côte à côte dans cette montée ombragée par +de grands bois sombres.</p> + +<p>Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à +coup elle appela Corysandre, qui redescendit, tandis +que Roger continuait de monter.</p> + +<p>—Eh bien? demanda madame de Barizel à voix +basse lorsque sa fille fut à portée de l'entendre. +Corysandre, qui connaissait bien sa mère, s'attendait +à cette question et elle avait préparé sa réponse.</p> + +<p>—Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à +nous. Tu vois si j'avais raison dans mes prévisions et +mes combinaisons; écoute-moi donc jusqu'au bout. +Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie +de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. +Moi, de mon côté, je ferai en sorte que vous n'ayez pas +de tête-à-tête, ceux que je vous ai ménagés étaient indispensables, +maintenant ils seraient nuisibles. Il vaut +mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de +le satisfaire.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVII</h3> + +<p>Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour +le soir même; aussi fut-elle assez vivement surprise, +lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit congé d'elles sans +avoir rien dit.</p> + +<p>—Ce sera pour demain, pensa-t-elle.</p> + +<p>Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été +celle du dimanche, au moins quant à la demande attendue.</p> + +<p>Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à +Corysandre un grand mariage, elle vivait sous le +coup d'une menace qui, se réalisant, pouvait anéantir +ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé. +Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé, +ne se retirerait-il pas?</p> + +<p>Savine l'avait-il connu?</p> + +<p>Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt +théorique; mais, pour le duc, elle avait un intérêt +immédiat et pratique d'une telle importance, qu'il fallait +coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi s'en +tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait, +si cela était possible, l'impression que cette révélation +du passé avait produite.</p> + +<p>Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et +lorsque son fidèle Leplaquet fut introduit dans sa +chambre pour déjeuner avec elle, elle lui en fit part.</p> + +<p>—Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc +s'est-il prononcé?</p> + +<p>—Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je +décidé d'agir pour obliger le duc à parler enfin.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par +vous. C'est-à-dire en empruntant votre plume si fine +et si habile pour écrire une lettre que Corysandre recopiera +et que j'enverrai.</p> + +<p>—Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original.</p> + +<p>—Me blâmez-vous?</p> + +<p>—Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne +serait pas par vous que je commencerais. Seulement +vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver originale +une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car +cette lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée +ou tout au moins sous votre inspiration, et c'est vous +vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui est drôle. Mais +quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce +qui réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour +le succès je n'ai que des applaudissements.</p> + +<p>—Vous savez que le duc a déclaré son amour à +Corysandre sur la plate-forme de la cathédrale de +Fribourg.</p> + +<p>—Ça, c'est drôle aussi.</p> + +<p>—En descendant, Corysandre était terriblement +émue et elle n'a pas pu me cacher son trouble. Je l'ai +interrogée et elle m'a, en honnête fille qu'elle est, +avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet +interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre +nous, il ne trouvera pas invraisemblable que je sache +la vérité; la sachant, il est tout naturel que je ne veuille +plus recevoir le duc... Cela est hardi, j'en conviens, +mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai +reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait +me demander la main de ma fille. Il ne m'a pas +adressé sa demande, je ne le reçois pas aujourd'hui, +ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera, +Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au +duc pour l'avertir de ce qui se passe et pour le mettre +en demeure de se prononcer.</p> + +<p>—Et si le duc montrait cette lettre?</p> + +<p>—Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête +homme pour cela: d'ailleurs on doit apporter +beaucoup de prudence dans la rédaction de cette lettre +et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez +la situation, allez donc; je recopierai cette +lettre pour que Corysandre ne sache pas qu'elle est de +vous et, après l'avoir fait copier par ma fille, je l'enverrai. +Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous +au travail.</p> + +<p>Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas +chose commode chez madame de Barizel, qui n'écrivait +jamais ni lettres, ni comptes, ni rien, un peu par +paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît +pas son écriture et surtout son orthographe. C'était +même cette grave question de l'orthographe qui faisait +qu'elle demandait à Leplaquet de lui écrire cette +lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle +n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait +pas que le duc s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait +rien.</p> + +<p>Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, +il fallut faire apporter de la cuisine un registre crasseux +et un encrier boueux pour qu'il pût écrire son +brouillon.</p> + +<p>—Vous comprenez la situation? dit madame de +Barizel.</p> + +<p>—C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras.</p> + +<p>—Pas pour vous, mon ami.</p> + +<p>—Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement, +sans s'arrêter; les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets.</p> + +<p>—Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame +de Barizel.</p> + +<p>—Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de +faire court: il faut des préparations, des transitions.</p> + +<p>—Chez une jeune fille? Enfin, allez.</p> + +<p>Il alla encore et il arriva enfin au bout de son +sixième feuillet.</p> + +<p>—Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?</p> + +<p>—Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux.</p> + +<p>Il commença sa lecture, que madame de Barizel +écouta sans interrompre, sans un mot d'approbation +ou de critique. Ce fut seulement quand il se tut qu'elle +prit la parole.</p> + +<p>—C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases +bien arrangées et de beaux sentiments merveilleusement +exprimés, seulement ce n'est pas tout à fait +ainsi qu'écrit une jeune fille.</p> + +<p>—Ah! dit Leplaquet d'un air pincé.</p> + +<p>—Ne soyez pas blessé de mon observation, mon +ami, toutes les fois que j'ai lu des lettres de femmes +dans des romans écrits par des hommes, je les ai trouvées +fausses et maladroites; les hommes ne savent +pas attraper le tour des femmes ni leur manière de +dire, qui, toute vague qu'elle paraisse, est cependant +si précise. C'est là le défaut de votre lettre, qui dit +trop nettement les choses, trop régulièrement, en suivant +un programme raisonné: les femmes n'écrivent +pas ainsi.</p> + +<p>—Alors, comment écrivent-elles?</p> + +<p>—Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire +des phrases d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit... +Voulez-vous l'écrire?</p> + +<p>Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit +ce qu'elle dictait, assez lentement, en pesant ses mots, +mais cependant sans hésitation:</p> + +<p>«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité +devait cesser; j'étais heureuse; je vivais de ma +journée de la veille et de l'espérance du lendemain, +sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que +tout à coup on me prouve que ce que je croyais per» +mis est blâmable, que ce qui faisait ma joie est défendu.</p> + +<p>—Il me semble qu'après avoir confessé son amour +il est bon que Corysandre me fasse intervenir; elle +aime, mais elle cède à sa mère.</p> + +<p>—Très bon; continuez.</p> + +<p>«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez +plus reçu chez ma mère, et si je veux rester +l'honnête fille que je dois être il me faudra effacer +de mon souvenir...»</p> + +<p>—Elle s'interrompit:</p> + +<p>—Si nous mettions «même»!</p> + +<p>«... Même de mon souvenir les doux moments +passés ensemble; je devrai me dire que j'ai rêvé. +Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos promenades, +nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!...</p> + +<p>Elle s'interrompit encore:</p> + +<p>—Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation?</p> + +<p>—Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.</p> + +<p>—Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances +permettent.</p> + +<p>Elle continua de dicter:</p> + +<p>«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce +qu'on exige de nous; et je ne puis ni agir, ni lutter, +je ne puis que courber la tête, désespérée de mon +impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée +de vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais +au contraire vous appeler toujours; mais je le dois. +Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle démarche +m'aura coûté de douleurs...»—Soyons +tendre, n'est-ce pas? «ce que j'en peux souffrir. +Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en +votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma +croyance en vous, pour n'être pas arrêtée au premier +mot de cette lettre et pour la terminer en vous +disant...»</p> + +<p>Elle s'arrêta:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le +point délicat, car il faut qu'elle en dise assez sans en +trop dire.</p> + +<p>Après un moment de réflexion, elle poursuivit:</p> + +<p>«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule +peut vous ouvrir notre maison qu'elle veut vous +tenir fermée.»</p> + +<p>—Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est +stupide. Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez +mes phrases, donnez-leur une bonne tournure. Je +crois que l'essentiel est dit.</p> + +<p>—Je me garderai bien de changer un seul mot à +cette lettre, qui est vraiment parfaite et que, pour mon +compte, j'admire. Vous me démontrez une chose que +je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui +puissent écrire des lettres.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXVIII</h3> + +<p>Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel +se mit à copier la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt +à la dessiner, car pour son esprit ignorant aussi +bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture était +une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce +qu'elle avait devant les yeux; puis, quand elle avait +fini un mot, elle comptait sur le modèle le nombre de +lettres dont il se composait, et elle faisait aussitôt, la +même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que +Corysandre ne pût pas se tromper?</p> + +<p>Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint +à bout de ce travail, et aussitôt elle fit appeler sa +fille; mais, avant que Corysandre entrât, elle eut soin +de cacher sa copie.</p> + +<p>—Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour +te parler de M. de Naurouse.</p> + +<p>Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle +eût voulu qu'on ne lui parlât pas de Roger.</p> + +<p>—Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il +ne se prononçait pas nous romprions toutes relations.</p> + +<p>—Il s'est prononcé.</p> + +<p>—Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche +qu'il t'a déclaré son amour; le soir même il devait me +demander ta main ou en tous cas il devait le faire +le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, +quoi qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se +prolonger plus longtemps. A partir d'aujourd'hui notre +porte sera fermée au duc.</p> + +<p>Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une +volonté inébranlable.</p> + +<p>Cependant, après quelques courts instants de +silence, elle parut s'adoucir.</p> + +<p>—Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le +comprends, je le sens; mais que puis-je y faire?</p> + +<p>—Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.</p> + +<p>—Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues +hésitations, que je me suis arrêtée à cette résolution. Je +l'ai balancée toute la nuit, ne pouvant pas me résoudre +à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant bien +quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir +trouvé un moyen pour n'en pas venir à cette terrible +extrémité et pour amener le duc à me demander ta +main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement +examiné, j'y ai renoncé.</p> + +<p>—Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur +cette espérance qui lui était présentée.</p> + +<p>—Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est +un peu aventureux; la seconde, c'est que tu n'en voudrais +peut-être pas.</p> + +<p>—Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas.</p> + +<p>—Tu dis cela.</p> + +<p>—Cela est ainsi.</p> + +<p>—Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il +n'a plus d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au +moins peut-il te montrer combien vivement je veux +ton bonheur et aussi comment je m'ingénie toujours à +t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc...</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps.</p> + +<p>—C'est de la surprise, rien de plus.</p> + +<p>—Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais +la rupture de votre intimité; puis, après avoir en quelques +mots exprimé combien cela t'était cruel, tu +ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette +rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint +à moi. Cela m'avait tout d'abord paru excellent, si bien +que j'avais même écrit la lettre, tiens, la voici; veux-tu +la lire? Tu me diras si ces sentiments sont les tiens +et si je me suis mise à ta place.</p> + +<p>Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, +commença à la lire; mais madame de Barizel ne la +laissa pas aller loin.</p> + +<p>—Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs +dont je parle, si tu avais toi-même écrit? demanda-telle.</p> + +<p>—Oui, je crois.</p> + +<p>Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit +bientôt:</p> + +<p>—N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais +navrée de parler contre ton coeur?</p> + +<p>—Oh! oui.</p> + +<p>—Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments, +mais n'est-il pas tout naturel qu'une mère, bien +que n'étant pas près de sa fille, écrive en quelque +sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de +toi.</p> + +<p>Corysandre acheva sa lecture.</p> + +<p>—Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne +puisse pas l'envoyer au duc.</p> + +<p>Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait +rien, elle ajouta:</p> + +<p>—Il y aurait des chances pour que le duc accourût +tout de suite: au moins cela m'avait paru probable en +l'écrivant, car tu penses bien que je n'ai eu qu'un +but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations, inexplicables +s'il t'aime comme tu le crois.</p> + +<p>—Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre +lentement et en hésitant à chaque mot.</p> + +<p>—S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de +rupture.</p> + +<p>—Il m'aime.</p> + +<p>—Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement +les chances de le voir accourir; seulement, moi qui +n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à cet amour, +j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout +d'abord et qui conciliait tout: notre dignité et ton +amour; car tu sens bien, n'est-ce pas, que cette question +de dignité est considérable? Que nous continuions +à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait +bien certainement des facilités que je t'accorde, +peut-être même cela lui inspirerait-il des doutes +pour le passé.</p> + +<p>—Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui +se perdait dans ces paroles contradictoires et qui +d'ailleurs était trop profondément émue; par la menace +de sa mère pour pouvoir raisonner.</p> + +<p>Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que +cette lettre devait tout concilier, ne serait-ce pas folie +à elle de refuser le moyen qui lui était offert? En elle +il y avait bien quelque chose qui protestait contre +l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état +d'entendre la voix de sa conscience et de son coeur, +troublée, entraînée qu'elle était par la voix de sa mère +qui ne lui laissait pas le temps de se reconnaître et de +réfléchir.</p> + +<p>—Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette +aventure, dit madame de Barizel.</p> + +<p>—Je pourrais la lui remettre quand il viendra.</p> + +<p>—Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut, +si tu veux copier cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au +duc qu'après que nous ne l'aurons pas reçu. Aussitôt +qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui la portera, +et il est possible que quelques minutes après nous +voyions le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me +demander une entrevue. Je dis que cela est possible, +mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et décide +toi-même.</p> + +<p>Comme Corysandre restait hésitante, madame de +Barizel reprit:</p> + +<p>-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon +devoir de mère est heureusement tracé et je n'ai qu'à +le suivre tout droit: Ne plus recevoir le duc... à +moins qu'il ne se présente pour me demander ta main +et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir; +plus tard, quand tu ne seras plus sous le coup +immédiat de la douleur, tu me remercieras de ma fermeté.</p> + +<p>Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; +mais elle ne sortit pas, car, tout en ayant l'air de vouloir +laisser Corysandre à ses réflexions, elle tenait +essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne pût pas +réfléchir.</p> + +<p>—A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?</p> + +<p>—A une heure pour...</p> + +<p>—Et il est?</p> + +<p>—Midi passé.</p> + +<p>—Déjà. Alors tu n'as que juste le temps d'écrire..., +si tu veux écrire.</p> + +<p>—Je vais écrire.</p> + +<p>—Alors, tu es sûre de lui?</p> + +<p>—Oui.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIX</h3> + +<p>Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit +que «madame la comtesse ne pouvait pas le recevoir +ni mademoiselle non plus», il fut étrangement surpris. +Cette heure matinale avait été choisie la veille +avec Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, +et il était d'autant plus étonnant qu'on ne le +reçût pas, que Bob, interrogé, répondait que ni +«madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».</p> + +<p>Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que +cela signifiait.</p> + +<p>Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette +question en la raisonnant, étant agité au contraire par +une impatience fiévreuse.</p> + +<p>Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses +amis d'Amérique peur leur demander des renseignements +sur la famille de Barizel ne lui étaient pas encore +parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches à +ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le +télégraphe s'il pouvait donner suite au projet dont il +les avait entretenus dans ses lettres; c'était à la dernière +extrémité qu'il s'était décidé à employer le système +des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien +pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait +être que mauvais par sa concision et surtout par sa +discrétion obligée; mais, après ce qui s'était passé entre +lui et Corysandre, dans la tour de l'église de Fribourg, +il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses +pouvaient tarder encore huit jours, peut-être +plus. Se taire plus longtemps devenait tout à fait ridicule.</p> + +<p>Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état +pénible de confusion et de perplexité, allant d'un extrême +à l'autre, sans pouvoir raisonnablement s'arrêter +à rien.</p> + +<p>Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, +quand on lui monta la lettre de Corysandre, sans lui +dire qui l'avait apportée.</p> + +<p>Son premier mouvement fut de la jeter sur une +table; il n'en connaissait point l'écriture et il avait +bien autre chose en tête que de s'occuper des lettres +que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient indifférents.</p> + +<p>C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des +lettres.</p> + +<p>Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait +à travers son appartement, il passa plusieurs +fois auprès de la table sur laquelle il avait jeté cette +lettre: puis à un certain moment il la prit machinalement +entre ses doigts et il lui sembla que ce papier +exhalait le parfum de Corysandre.</p> + +<p>Sans aucun doute c'était là une hallucination: il +pensait si fortement à Corysandre, elle occupait si bien +son coeur et son esprit, qu'il la voyait partout.</p> + +<p>Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette +lettre, et aussitôt une commotion délicieuse courut +dans ses nerfs et le secoua de la tête aux pieds; c'était +bien le parfum de Corysandre, le même au moins que +celui qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.</p> + +<p>Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:</p> + +<p>«Allez à ma mère...»</p> + +<p>Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était +la situation que créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas +attendre davantage.</p> + +<p>Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour +fâchée de ses hésitations et de son silence, il fallait +qu'elle eût vraiment l'âme indulgente, ou plutôt il fallait +qu'elle l'aimât assez pour n'être sensible qu'à son +amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas +blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle +des blessures en même temps que le plus injuste des +outrages? comment s'imaginer que plus tard elle +pourrait s'en souvenir sans amertume?</p> + +<p>Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, +s'il avait de puissantes raisons pour attendre, il en +avait de plus puissantes encore pour n'attendre pas.</p> + +<p>Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait +tout de suite, envers son nom; s'il ne se prononçait +pas, envers son amour.</p> + +<p>Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa +porte s'ouvrit.</p> + +<p>C'était une dépêche; qu'on lui apportait.</p> + +<p>«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage +serait d'attendre lettre partie depuis six jours.»</p> + +<p>Plus sage!</p> + +<p>D'un bond il fut à son bureau.</p> + +<p>«Madame la comtesse,</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, +je vous serais reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui +même, aussitôt que possible.</p> + +<p>«On attendra votre réponse.</p> + +<p>«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.</p> + +<p>NAUROUSE.»</p> + +<p>Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe +une carte portant ces simples mots: «Madame la comtesse +de Barizel attend monsieur le duc de Naurouse.»</p> + +<p>Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait +qu'il prendrait le premier la parole; mais elle le devança:</p> + +<p>—Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle +cérémonieusement, de ne pas nous trouver +lorsque vous avez bien voulu nous honorer de votre +visite? Je vous dois une explication à cet égard et je +vais vous la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, +nous avons beaucoup de sympathie pour vous et nous +sommes l'une et l'autre très heureuses de l'agrément +que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément +qui est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une +jeune fille, et, qui plus est, une jeune fille à marier. +Tant que nos relations ont gardé un caractère de camaraderie +mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper; +vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous +rencontrer, nous en ressentions un très vif à nous +trouver avec vous, c'était parfait. Mais en ces derniers +temps on m'a fait des observations... très sérieuses, +au moins au point de vue des usages français qui désormais +doivent être les nôtres, sur... comment dirais-je +bien... sur votre intimité avec ma fille. Mes yeux alors +se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut et +j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et +à moi, nous devions rompre des relations qui plus +tard pouvaient nuire à Corysandre, et qui même lui +avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique +pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite +tantôt. Sans doute j'aurais pu la recevoir et vous +donner alors les raisons que je vous donne en ce moment, +mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même +le sentiment qui me faisait agir. Vous avez +voulu une franche explication, la voilà.</p> + +<p>—Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été +dans l'intention de provoquer cette explication que +vous voulez bien me donner avec tant de franchise. Il +y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...</p> + +<p>—Vous, monsieur le duc!</p> + +<p>—En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la +première fois. Mais si vif, si grand que soit cet +amour, je n'ai pas voulu écouter ses inspirations avant +d'être bien certain que je n'obéissais pas à des illusions +enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est +faite dans mon esprit aussi bien que dans mon coeur +et je viens vous demander de me la donner pour +femme.</p> + +<p>Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, +ne se montra sur le visage de madame de Barizel en +entendant cette parole qu'elle avait cependant si +anxieusement attendue et si laborieusement amenée.</p> + +<p>Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si +elle était plongée dans un profond embarras; à la fin +elle se décida, mais en hésitant.</p> + +<p>—Avant tout je dois vous avouer que votre demande, +dont je suis fort honorée, me prend tout à fait +au dépourvu et me cause une surprise que je n'ai pas +la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner +votre amour pour elle,—la résolution que j'ai mise à +exécution aujourd'hui en est la preuve. Avant de vous +répondre je dois donc tout d'abord interroger ma fille, +dont je ne connais pas les sentiments et que je ne +contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une +personne aussi que je dois consulter, notre meilleur +ami en France, le second père de ma fille, M. Dayelle, +qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être votre +adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire...</p> + +<p>—M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait +comme un assez mauvais mari; mais c'est là un +excès de rigorisme contre lequel je me défendrai facilement +si vous voulez bien m'entendre.</p> + +<p>—Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui +vous entendît, car je dois avoir égard à son opinion. +Justement je l'attends. Vous pourrez donc le faire revenir +de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne +sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu +que la mesure que j'avais cru devoir prendre et qui +s'imposait à ma prévoyance de mère n'a plus de raison +d'être, et que toutes les fois que vous voudrez +bien venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de +vous recevoir.</p> + +<p>—Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce +soir.</p> + +<p>Roger se retira.</p> + +<p>Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel +le reconduisit; mais aussitôt qu'il fut parti elle monta +quatre à quatre à la chambre de sa fille, où elle entra +en dansant.</p> + +<p>—Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXX</h3> + +<p>Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, +de la belle Corysandre avec le prince Savine avait +fait du tapage, celle de son mariage avec le duc de +Naurouse en fit un bien plus grand encore. On avait +parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât +de lui et employait dans ce but toute sorte de moyens. +On parlait du duc de Naurouse tout naturellement, +parce qu'on avait plaisir à s'occuper de lui. Savine +n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique +à tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient +que pour ce qu'on racontait sur son compte.</p> + +<p>Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens +amis de Roger étaient arrivés à Bade; le prince du +Kappel, Poupardin, Montrévault et dix autres avec +leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous +s'étaient jetés sur cette nouvelle:</p> + +<p>—Naurouse se marie, est-ce possible?</p> + +<p>On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout +d'abord il avait mis une certaine réserve dans ses +réponses; mais, lorsqu'à la suite de l'entrevue avec +Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de +Barizel, dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments +de sa fille et conseillée par son ami Dayelle», +avait formellement donné son consentement, il avait +très franchement montré combien il était heureux de +ce mariage, n'attendant même pas les questions pour +l'annoncer à ceux de ses amis qu'il estimait assez pour +leur parler de son bonheur.</p> + +<p>Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent +celles du prince de Kappel:</p> + +<p>—Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous +marier librement et de vous choisir votre femme vous-même +et tout seul! Je crois que si j'avais la liberté de +faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est +bien certain que je mourrai garçon pour ne pas me +laisser marier à quelque princesse de sang royal, +mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on m'imposerait +au nom de la politique et à qui je devrais faire des +enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. +D'ailleurs, un futur roi qui ne se marie pas, c'est +drôle, et on est original comme on peut.</p> + +<p>Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le +blâma et très vivement, parlant au nom de l'amitié et +de la raison, employant la persuasion et la raillerie +pour empêcher ce qu'il appelait un suicide: ce fut +Mautravers.</p> + +<p>Contrairement à son habitude, Mautravers n'était +point arrivé à Bade pour le commencement des +courses, et quand Roger, surpris de ne le pas voir, +avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu +qu'il ne viendrait probablement pas; cependant il +était venu, et, le matin de la deuxième journée, en +débarquant de chemin de fer il était tombé chez Roger +encore au lit et endormi.</p> + +<p>—Enfin vous voilà de retour et pour longtemps, +j'espère.</p> + +<p>—Pour très longtemps, pour toujours probablement.</p> + +<p>—Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?</p> + +<p>—Que raconte-t-on?</p> + +<p>—Que vous avez l'idée de vous marier.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Vous marier avec une Américaine, une étrangère, +vous, François-Roger de Charlus, duc de Naurouse?</p> + +<p>—Cette Américaine est d'origine française: elle +appartient à une très vieille et très bonne famille du +Poitou, les Barizel.</p> + +<p>—On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup +de vous en ce moment, et on m'a dit aussi que +c'était par amour que vous vouliez épouser cette jeune +fille, mais je ne l'ai pas cru.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Qu'on me dise que vous faites un mariage de +convenance avec une jeune fille de votre rang, et cela +pour continuer votre nom, pour avoir une maison, je +ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage +soit à mon sens la chose la plus folle du monde; +mais un mariage d'amour, vous, vous, Roger, jamais +je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme de +coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage, +je veux bien vous le concéder; c'est rare, cependant +c'est possible. Mais à côté des sentiments du coeur, il +y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien, croyez-vous +que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des +maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez +aimées passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment +donné, tout en éprouvant encore pour elles de la tendresse, +vous n'avez pas été désagréablement surpris +de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles +vous étaient devenues absolument indifférentes, ne +vous disant plus rien, à ce point que vous vous demandiez +avec stupéfaction comment elles avaient pu éveiller +en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est +fatal et que ceux-là même qui sont les plus fortement +maîtres de leur volonté n'échappent pas à cette loi +humaine. Quand cela arrivera dans votre mariage +d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela +arrive, et que vous resterez en présence d'une femme +aigrie, d'autant plus insupportable qu'elle aura de +justes raisons pour se plaindre, vous vous souviendrez +de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez +qu'en parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je +reconnais volontiers qu'on peut aimer une maîtresse +indéfiniment, toujours, même vieille, et cela tout simplement +parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que +vous ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on +a, ou plutôt qui vous a du matin au soir et du soir au +matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser, et alors...</p> + +<p>Mautravers était resté dans la chambre, tandis que +Roger était entré dans son cabinet de toilette, et c'était +de la chambre qu'il parlait. Sur ces derniers mots, +Roger sortit du cabinet une serviette à la main, s'essuyant +le cou et le visage.</p> + +<p>—Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant, +ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me faites entendre +des paroles du genre de celles que vous venez de +m'adresser. On dirait que c'est chez vous une spécialité. +Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui +que j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez. +Aussi ne vous ai-je pas interrompu, curieux +de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je ne le +sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire +renoncer à ce mariage, vous devez comprendre qu'il +est trop tard. Je suis engagé, et vous savez bien que +je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que vous +venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que +cela ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais +épouser, je l'aime passionnément, et, dussé-je n'avoir +qu'un jour de bonheur près d'elle, pour ce jour je donnerais +tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous +voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale. +Mais, alors même que les sentiments qui +s'ont inspirée n'existeraient pas, je la réaliserais cependant +quand même, car je veux me marier tout de suite, +et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai +dite, vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette +raison, c'est que je veux avoir des enfants afin que mon +nom ne puisse point passer un jour aux Condrieu.</p> + +<p>Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il +s'établit entre eux un assez long silence; puis il reprit:</p> + +<p>—Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon +testament; mais pour mon nom je ne puis l'empêcher +sûrement de tomber entre leurs mains que par un +mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. +Au reste vous allez voir bientôt que celle que j'épouse +est digne non seulement d'inspirer l'amour, mais +encore de le retenir et de le fixer.</p> + +<p>—Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle +de Barizel, j'ai parlé en général.</p> + +<p>—Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai +à elle; quand vous la connaîtrez, vous serez peut-être +moins absolu dans vos théories.</p> + +<p>—Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de +Barizel? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous +voulez bien.</p> + +<p>Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:</p> + +<p>—Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous +en aller aussitôt que vous voudrez, de façon à faire +une visite du soir à mademoiselle de Barizel, si vous le +désirez.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXI</h3> + +<p>Roger devait aller aux courses avec madame de +Barizel et Corysandre, et il avait été convenu qu'il +irait les chercher: pour lui c'était une fête de se montrer +en public avec celle qui serait sa femme dans +quelques semaines.</p> + +<p>Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant +le timbre de Washington,—la lettre justement +qu'annonçait la dépêche.</p> + +<p>En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus +sage d attendre lettre», disait la dépêche.</p> + +<p>Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui +de l'ouvrir? Au point où en étaient les choses il ne +pouvait pas revenir en arrière. Et le pût-il, le dût-il, +il n'en aurait pas le courage: une douleur, il la supporterait, +si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait +jamais à Corysandre.</p> + +<p>Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété +était trop poignante pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs +ce n'était point son habitude d'hésiter en face d'un +danger.</p> + +<p>Il lut:</p> + +<p>«Mon cher Roger,</p> + +<p>«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon +simple et précise; par malheur, cela n'est pas facile, +car pour faire une enquête sur la famille dont vous +me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis +justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter +de l'abominable résidence de Washington, +bien faite pour donner le spleen à l'homme le plus +gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à +des renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez +pas cela, cher ami, en me lisant et surtout en +prenant une résolution d'après ces renseignements +que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes +à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un +gentleman et, ce qui est mieux, un gentilhomme +dans toute l'acception du mot: homme d'honneur +et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie, +ses manières, ses habitudes, ses moeurs. Tous ceux +qui parlent de lui le représentent comme un type +qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français +bien que n'ayant pas vécu en France, mais Français +d'origine, Français de sang, et Français du dix-huitième +siècle avec quelque chose de brillant, de +chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus +maintenant; s'est distingué pendant la guerre et a +accompli des actions qui eussent été héroïques dans +un pays où l'on serait moins sensible à la pratique +et au but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui +parlent de lui le font avec sympathie ou admiration. +J'allais oublier un point qui cependant a son importance: +il avait hérité d'une grande fortune engagée +dans toutes sortes de complications; il ne l'a point +dégagée, loin de là, et l'abolition de l'esclavage a +dû lui porter un coup funeste; mais à cet égard je ne +puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible +de vous répondre, suivant l'usage américain:—Vaut.... +tant de mille dollars.—Sur la mère, au +lieu de l'unanimité, c'est la contradiction que je +rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; +pour les autres, c'est une aventurière, +et ceux-là même racontent sur elle toutes sortes +d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous +rapporter, car si elles étaient vraies, elles seraient, +invraisemblables, et, je vous l'ai dit, il ne m'est pas +possible en ce moment d'aller me renseigner aux +sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération +là dedans. Ce sera pour plus tard, si par un +mot ou une dépêche vous me demandez de faire +cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme +pour tout, je suis entièrement à votre disposition et +que ce me sera un plaisir de vous obliger. Parlez +donc; dans quinze jours, c'est-à-dire au moment où +vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans +le Sud, dans l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. +Enfin sur la fille il y a la même unanimité que +sur le père: la plus belle personne du monde, a +provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme +chez tous ceux qui l'ont vue. La seule +chose à noter et à interpréter contre elle est qu'elle +a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache +pourquoi. Est-ce elle qui n'a pas voulu de ses prétendants? +sont-ce les prétendants qui n'ont pas +voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce +point; il semble donc qu'il n'y ait rien de grave. +Voilà pour aujourd'hui tout ce que je puis vous dire. +Cela manque de précision, j'en conviens; mais je +vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la +Nouvelle-Orléans ou ailleurs au premier signe que +vous me ferez.»</p> + +<p>Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie, +et, en écriture bâtarde aussi nette que si elle +avait été lithographiée, cette lettre fut un soulagement +pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez +inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle +était aussi satisfaisante que possible sur M. de Barizel +et sur Corysandre, ce qui était l'essentiel. Le père, +homme d'honneur et de coeur, noble des pieds à la +tête, «la fille, la plus belle personne du monde.» +C'était quelque chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai +que du côté de la mère les choses ne se présentaient +plus sous le même aspect; mais ces histoires scandaleuses +dont on parlait vaguement se rapportaient sans +doute à des amants, et il ne pouvait pas exiger que sa +belle-mère fût un modèle de vertu: ce n'est pas sa +belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se marierait +jamais.</p> + +<p>Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il +envoya une dépêche à son ami pour le prier d'aller +sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre cette enquête, +au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait, +il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger, +plein de confiance, ne pensant plus aux mauvaises +paroles de Mautravers. Il allait passer quelques heures +avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle préoccupation +eût résisté à cette joie!</p> + +<p>En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre +sur le visage de madame de Barizel; avec inquiétude +il interrogea Corysandre du regard, mais celle-ci ne +lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha sur +lui ne parlait que de tendresse et d'amour.</p> + +<p>Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant +des questions qu'il n'osait pas poser:</p> + +<p>—J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant +dans le petit salon.</p> + +<p>Il la suivit.</p> + +<p>Elle tira une lettre de sa poche:</p> + +<p>—Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, +une lettre anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur +la question de savoir si je vous la montrerais; mais, +tout bien considéré, je pense que vous devez la connaître.</p> + +<p>Elle la lui tendit ouverte:</p> + +<p>«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur +de votre charmante fille, se trouve vivement +ému par le bruit qu'on fait courir du prochain mariage +de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour +que vous donniez votre consentement à ce mariage +il faut que vous ne connaissiez pas le jeune duc, ce +qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère. +Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire +qu'un mot: jamais il n'aurait été admis par une +famille française honorable qui aurait eu souci du +bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, +je veux vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait +en lui le germe de plusieurs maladies mortelles, +auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune encore, et +d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et +de son père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le +attentivement: voyez ses pommettes saillantes; +ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout +regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous +les médecins, est un des signes les plus certains de +la tuberculose pulmonaire. Depuis son enfance il a +été constamment malade et, en ces dernières années, +très gravement. Si vous voulez que votre fille soit +prochainement veuve avec un ou deux enfants qui +seront les misérables héritiers de leur père pour la +santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant +avertie, serait un crime.»</p> + +<p>—Vous voyez! dit madame de Barizel.</p> + +<p>Roger ne répondit pas; mais silencieusement il +regarda cette lettre qui tremblait entre ses doigts.</p> + +<p>—Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, +continua madame de Barizel, il est certain que +cette lettre au lieu de m'inspirer un profond mépris, +m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement, +je sais par expérience que les craintes qu'elle +voudrait provoquer ne sont pas fondées, et c'est pour +cela que je vous la communique, uniquement pour +cela, pour que vous vous teniez en garde contre +les ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes.</p> + +<p>—D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon +grand-père, et je suis aussi certain que cette lettre est +de lui que si je l'avais entendu la dicter: il voudrait +m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre +petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de +mon nom et pour cela il ne recule devant aucun +moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a fait nommer +autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour +m'empêcher d'avoir des enfants, il écrit ces lettres +infâmes.</p> + +<p>Violemment il la froissa dans sa main crispée.</p> + +<p>—Je comprends, dit madame de Barizel, que vous +soyez profondément blessé et peiné; mais au moins ne +vous inquiétez pas, de pareilles dénonciations ne peuvent +rien sur mes résolutions, et pour Corysandre, il +n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en +sait et n'en saura jamais rien?</p> + +<p>En voyant comment madame de Barizel accueillait +ces révélations, il pouvait ne pas s'inquiéter pour son +mariage, mais pour lui-même il ne pouvait pas ne pas +penser à cette lettre.</p> + +<p>Il était vrai que son père était mort jeune; il était +vrai que sa mère était poitrinaire: il était vrai que lui-même +depuis son enfance avait été bien souvent malade. +Était-il donc condamné à transmettre à ses enfants +les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de +ses parents?</p> + +<p>Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela? +Avait-il vraiment la main hippocratique?</p> + +<p>Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur +fut empoisonnée, et le charmant sourire de Corysandre, +sa douce parole, ses regards tendres ne parvinrent +pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient +son front.</p> + +<p>A un certain moment il vit dans la foule un médecin +parisien qu'il avait connu autrefois et qu'on était sûr +de rencontrer partout où il y avait des cocottes; aussitôt, +se levant de la chaise qu'il occupait auprès de +Corysandre, il alla à lui.</p> + +<p>—Docteur, j'ai un renseignement à vous demander, +dit-il en l'emmenant à l'écart. A quels signes reconnaît-on +donc ce que vous appelez la main hippocratique?</p> + +<p>—Au renflement en massue de la dernière phalange +des doigts et à l'incurvation de l'ongle, qui devient +convexe par sa face dorsale.</p> + +<p>—Est-ce que cette main est le signe des maladies +de poitrine.</p> + +<p>—Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; +mais cela est exagéré: elle s'observe aussi chez des +individus parfaitement sains.</p> + +<p>—Je vous remercie.</p> + +<p>Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en +alla tout à l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là, se +dégantant rapidement, il examina ses deux mains, qu'il +n'avait jamais regardées, en se demandant si elles +étaient ou n'étaient pas hippocratiques.</p> + +<p>Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore +assez léger, qu'à un doigt de ses deux mains, l'annulaire; +quant à l'incurvation de l'ongle, il ne savait +pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute +un terme de médecine, il le chercherait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXII</h3> + +<p>Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais, +quand il entra dans le salon où celui-ci l'attendait, il +trouva plusieurs convives réunis: le prince de Kappel, +Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine, +Esther Marix et enfin Raphaëlle.</p> + +<p>Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de +lui, pour lui tendre la main; quand Raphaëlle lui +tendit la sienne, il ne fut pas maître de retenir un léger +mouvement.</p> + +<p>—Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne +amie, dit Mautravers, qui l'observait, c'est elle-même +qui s'est invitée tout à l'heure quand elle a su que +nous dînions ensemble.</p> + +<p>—Ça c'est beau, dit Poupardin.</p> + +<p>—Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce +n'aurait pas été pour vous, mon cher Poupardin, que +j'aurais adressé cette demande à Mautravers.</p> + +<p>On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher +tout haut.</p> + +<p>—Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit +Mautravers, c'est qu'à l'exception de Garami mort et +de Savine en voyage, nous voilà tous réunis aujourd'hui +pour célébrer les adieux à la vie de notre ami, +comme nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter +son entrée dans la vie.</p> + +<p>—Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, +elle n'est pas consolante, car elle prouve que +nous tournons toujours dans le même cercle et sur +place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme +à l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous +sommes toujours les mêmes, et franchement ça +manque de diversité. Nous allons dire les mêmes +choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger +la même sauce brune, la même sauce rouge, la +même sauce blanche; et puis demain nous recommencerons.</p> + +<p>On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de +Roger; ce voisinage n'était guère pour lui plaire, +mais il eût été maladroit et ridicule d'en rien laisser +paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre observation; +c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise +en la voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être +que complètement indifférente et il ne devait pas plus +se rappeler qu'il l'avait aimée, qu'il ne devait se souvenir +qu'elle l'avait trompé; tout cela était si loin!</p> + +<p>Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa +la parole à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant +assez longtemps il s'entretint avec elle, sans plus +faire attention à Raphaëlle que s'il ne la connaissait +pas.</p> + +<p>A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu, +Raphaëlle se pencha vers lui et, parlant d'une +voix étouffée, de manière à n'être entendue que de lui +seul:</p> + +<p>—Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée +à ce dîner.</p> + +<p>Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, +il la regarda de haut, puis tout à coup se baissant +de façon à lui parler à l'oreille:</p> + +<p>—Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il, +j'étais sur le balcon et j'ai tout entendu.</p> + +<p>—Ç'a été justement parce que je te savais sur le +balcon du boudoir et parce que je savais aussi que de ce +balcon on entendait tout ce qui se disait chez mes parents +que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à rompre?</p> + +<p>Il eut un tressaillement.</p> + +<p>—Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.</p> + +<p>—Justement, répondit-elle.</p> + +<p>—Alors cela sera long!</p> + +<p>—Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui.</p> + +<p>—Continue, mais tout haut.</p> + +<p>—Merci.</p> + +<p>Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue, +s'exprimant au milieu de ces neuf personnes +à peu près aussi librement que si elle avait été seule, +car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en jetant +hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire, +sans que ses voisins l'entendissent.</p> + +<p>—Il y a longtemps que je sentais, que je voyais +que tu te perdrais pour moi, par générosité, par +amour, et que si les choses continuaient ainsi ta +famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais +essayé de rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu +l'avais repoussé; si tu savais comme cela m'avait été +doux! Alors, voyant qu'il fallait te sauver malgré toi, +j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas impunément +qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui +m'était inspiré par mon métier, j'ai joué une scène... +atroce, en me disant pour me soutenir que si tu pouvais +me croire ce que je paraissais être, tu souffrirais +moins et te guérirais plus sûrement, plus vite.</p> + +<p>Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant +elle une assiette à laquelle elle ne toucha pas.</p> + +<p>—Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas +une bien bonne comédienne; mais il paraît que ce +jour-là j'ai eu du talent, car tu as cru à la scène que +je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu y +crois peut-être encore en ce moment même, te disant +que j'ai été la plus misérable des femmes, au lieu de +voir que j'en étais la plus tendre, la plus dévouée, +tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée jusqu'au +suicide.</p> + +<p>—Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de +Naurouse? demanda Montrevault, ça n'est pas correct, +cela, ma chère.</p> + +<p>Assurément non, cela n'était pas correct; elle le +sentait sans qu'il fût besoin de le lui faire observer, +mais, comme, elle n'avait pas dit tout ce qu'elle voulait +dire, elle prit bravement son parti et se décida à +achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas:</p> + +<p>—Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face +et en promenant sur tous les convives un regard +assuré, une chose bien simple, bien élémentaire, mais +qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends à +tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien +vous faire part pour votre éducation. Comme je +n'aurai à tromper aucun de vous, je peux parler franchement. +Ce que je disais, le voici: Tout homme +s'imagine, quand il est l'amant d'une femme qui lui +témoigne de l'amour, qu'il doit être seul et que, s'il ne +l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh bien! ça, c'est +des bêtises.</p> + +<p>—Bravo! cria Balbine.</p> + +<p>—Certainement, continua Raphaëlle, une femme +peut n'aimer qu'un homme et l'aimer exclusivement, +si bien que tous les autres ne sont rien pour elle; +mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une +autre affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est +franche, qui vous dira que c'est possible; il en faut un +pour ceci, un autre pour cela, enfin des relais.</p> + +<p>—Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu +es franche.</p> + +<p>—Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au +duc, au petit duc, comme nous disions autrefois, quand +Montrévault m'a interrompue pour me rappeler que +je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de +cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais +mieux le lui dire tout bas, mais puisque je ne serais +pas correcte, il faut bien que je le dise tout haut, tant +pis pour ceux que ça blessera...</p> + +<p>—Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront +de tes paroles auront mauvais caractère.</p> + +<p>—Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre +il m'est bien égal qu'on se fâche ou qu'on ne se fâche +pas. Donc le but de mon explication était de lui prouver +que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai +aimé, tendrement, passionnément aimé, et, qu'en +réalité, je n'ai jamais aimé que lui.</p> + +<p>Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.</p> + +<p>—Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers +dominant le tumulte.</p> + +<p>—Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault.</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce +que j'étais en train de dire bas, continua Raphaëlle +sans se laisser déconcerter, ce n'est pas ma faute. +Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi, +sans explication; après plusieurs années je le retrouve, +alors je saisis l'occasion aux cheveux et je m'explique! +c'est bien naturel. Dans d'autres circonstances je +n'aurais pas risqué cette explication, parce qu'on +aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification +que dans un but intéressé, mais maintenant cela +n'est pas à craindre, cette idée ne peut venir à personne +et je suis bien aise que le petit duc sache...</p> + +<p>—Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire +amant, dit Sermizelles, c'est entendu.</p> + +<p>—Il le sait.</p> + +<p>—Il en est fier.</p> + +<p>—Il en rêvera.</p> + +<p>—Ton souvenir consolera ses vieux jours.</p> + +<p>—Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle, +cela m'est égal; j'ai dit ce que je voulais dire.</p> + +<p>Elle se mit alors à manger consciencieusement, en +femme qui veut regagner le temps perdu, et, pendant +le reste du dîner, elle ne chercha point à s'adresser à +Roger en particulier, ne lui parlant que lorsqu'elle y +était amenée naturellement par les hasards de la conversation.</p> + +<p>Au dessert, Roger se leva et quitta la table.</p> + +<p>—Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine; +c'est scandaleux!</p> + +<p>—Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.</p> + +<p>Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à +ceux qui le blâmaient, Roger se retira pour se rendre +auprès de Corysandre, et en chemin une question qu'il +s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle avait-elle +essayé cette justification? Il était dans des dispositions +où l'on se défie de tout et de tous: les étranges +paroles que Mautravers lui avait adressées le matin, +puis presque aussitôt la lettre anonyme que madame +de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur +ses gardes; il traversait bien évidemment une phase +décisive, et des dangers, des embûches dressées par +M. de Condrieu-Revel, devaient l'envelopper de toutes +parts. On ne reculerait devant rien pour rompre son +mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le +voyait, et ses soupçons ne devaient s'arrêter devant +personne; mais enfin il lui paraissait difficile d'admettre +que les explications de Raphaëlle pussent se +rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait +ni par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente +pour croire qu'il pouvait revenir à elle, alors même +qu'il croirait qu'elle s'était immolée, qu'elle s'était +suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela qu'elle avait +cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce +qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait +son mariage.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIII</h3> + +<p>Le lendemain matin, au moment où Roger allait +descendre pour déjeuner, il entendit un bruit de voix +dans son antichambre, et ce bruit se continuant +comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une +personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.</p> + +<p>La personne qui voulait entrer n'était autre que +Raphaëlle, et Bernard, qui aimait à se substituer à son +maître, s'imaginant que celui-ci ne devait pas être en +disposition de recevoir une ancienne maîtresse, refusait +de la recevoir:</p> + +<p>—Puisque j'affirme à madame que M. le duc est +sorti.</p> + +<p>C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.</p> + +<p>Sans daigner remettre le valet de chambre à sa +place, Raphaëlle, passant devant lui, se hâta d'entrer.</p> + +<p>Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna +la sienne, mais ce ne fut pas bien franchement. Cette +visite n'était pas pour lui plaire, pas plus que ce tutoiement +auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité de la +tutoyer lui-même.</p> + +<p>Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, +elle s'assit.</p> + +<p>—Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter +ma justification? lui demanda-t-elle.</p> + +<p>—Pour te justifier probablement, répondit-il en +employant de mauvaise grâce le tutoiement.</p> + +<p>—Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines +que je n'ai été guidée que par un motif étroitement +personnel. Depuis notre séparation j'ai supporté +ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse +à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait +pour lui, mais il suffit que je le sache, moi.»—Et cela +me suffisait réellement. Tu penses bien que dans ma +vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de +dégoût? Mais quand, dans ces heures-là, je pensais à +toi, j'étais tout de suite relevée et je redressais la tête +quand je me disais: «Voilà ce que j'ai fait pour +l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué à +me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai +eu besoin de ton estime, non pour moi, mais pour +toi.</p> + +<p>Comme il la regardait avec étonnement, se demandant +où tendaient ces étranges paroles, elle continua:</p> + +<p>Tu ne comprends rien à ce que je te dis là, +n'est-ce pas? mais tu vas voir bientôt que je ne dis +pas un seul mot inutile. Cependant, avant d'en arriver +là, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que +je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec +Savine quand il apprendra que je suis venue ici, bien +qu'il m'ait demandé de rester à Paris pendant son +absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres +du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu +saches aussi que c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec +Mautravers, qui ne voulait pas m'inviter et qui ne s'est +décidé qu'en pensant que j'avais sans doute l'espérance +de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,—ce +qui, pour sa nature bienveillante, est un plaisir +très doux.—Maintenant que tout cela est expliqué, +écoute-moi.</p> + +<p>Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:</p> + +<p>—Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a +couru que Savine devait épouser mademoiselle de +Barizel?</p> + +<p>—Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous, +dit Roger en étendant la main par un geste énergique.</p> + +<p>—Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je +veux parler; je n'ai rien à en dire; jamais l'idée ne me +serait venue de porter un témoignage contre une +jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta +femme; tu me calomnies si tu me juges capable d'une +pareille bassesse. Rassure-toi donc et laisse-moi continuer +sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est déjà +assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais +à bout.</p> + +<p>Elle fit une nouvelle pause:</p> + +<p>—Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il +soit besoin que je te le dise que je ne l'aime pas. +Savine mourra sans avoir jamais aimé et sans avoir +jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le +regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré +son égoïsme, son avarice, sa sécheresse de coeur, +sa méchanceté, sa dureté, sa lâcheté, malgré tous les +défauts et tous les vices qui font de lui un des plus +vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à +lui... parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer; +je n'aurais jamais été sa maîtresse; mais, dans les +dispositions où je suis, mieux vaut lui qu'un autre; +au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il +y tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec +un peu d'habileté lui en extraire de temps en temps +quelques bribes. De ces bribes je n'ai pas assez et il +me faut quelques années encore pour atteindre le +chiffre que je me suis fixé, car, avec lui, le travail +d'extraction est d'un difficile que tu n'imaginerais +jamais, toi qui es la générosité même. Aussi, quand +j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage, +tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a +jetée; on ne perd pas ainsi un homme qui vous fait la +femme la plus enviée de Paris. Tout d'abord je me +suis refusée à admettre que ce mariage fût possible, +car je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui +s'est passé m'a donné raison; mais devant la persistance +de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter un peu, puis +beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage +si je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle +était celle que Savine voulait épouser, et j'ai envoyé +un homme dont j'étais sûr faire une enquête ici.</p> + +<p>—Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où +tend cet entretien, restons-en là; je ne veux pas en +entendre davantage; j'en ai déjà trop entendu.</p> + +<p>—Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au +nom de ton honneur.</p> + +<p>—Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne +permets à personne d'en prendre souci.</p> + +<p>—Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais +quand tu ne sais pas qu'il est menacé, ne permets-tu +pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que je ne voulais pas +parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc +m'entendre sans craindre que mes paroles soient un +outrage pour elle; mais il y a plus: tu dois m'entendre, +tu le dois pour ton nom, dont tu es si justement +fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on +prend des renseignements sur la famille de celle +qu'on épouse, pourquoi repousserais-tu ceux que je +t'apporte?</p> + +<p>Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde:</p> + +<p>—Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un +témoignage.</p> + +<p>—Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une +femme qui ne veut que ton bien et qui ne demande +rien que d'être entendue quand elle élève la voix non +pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. +Mais je ne veux pas me plaindre, encore moins me +fâcher; je me mets à ta place, je sens ce que ma démarche +doit te faire souffrir et je sais que, quand tu +souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la +générosité de ton caractère; si tu regrettes le coup +dont tu viens de me frapper, écoute-moi, c'est la seule +réparation que je veuille.</p> + +<p>—Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment, +venir m'imposer des paroles que je ne veux pas entendre, +car elles s'adressent à des personnes dont il ne +peut pas être question entre nous?</p> + +<p>—Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, +parce que si je ne venais pas te les dire, les sachant, +je serais coupable d'une infamie et d'une lâcheté. Ce +que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi, mais, +maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois +pas le garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter +une voix qui t'avertirait que tu vas tomber dans un +précipice, parce que tu n'aurais pas demandé cet avertissement? +N'est-ce pas un devoir de te le donner, de +te le crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre +que je ne suis pas digne de t'avertir? Mais ce +serait de la folie.</p> + +<p>L'insistance même de Raphaëlle avait fini par +émouvoir Roger. Son premier mouvement avait été de +lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant pas, il avait +été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise à +vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le +souvenir de la lettre de son ami, le secrétaire de la +légation de Washington, lui revenait et le troublait.</p> + +<p>Brusquement il se décida:</p> + +<p>—Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien +invraisemblables, auxquelles je n'ai pas voulu répondre; +aujourd'hui l'heure est venue de me prouver +que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter +les preuves palpables, évidentes, de ce que tu +veux me révéler. Si tu me donnes ces preuves, je te +croirai non seulement pour aujourd'hui, mais encore +pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je +te traiterai comme la dernière des misérables.</p> + +<p>Vivement elle étendit le bras:</p> + +<p>—Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle, +la condition que tu m'imposes, je la tiens, et les +preuves que tu exiges, je te les donnerai, non pas dans +un délai que je pourrais allonger, non pas demain, mais +tout de suite, car ces preuves, je les ai là, les voici:</p> + +<p>Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la +poche de sa robe et la présenta à Roger, qui, prêt à la +prendre, eut un mouvement de répulsion.</p> + +<p>—Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, +il faut que je t'explique comment elles sont +venues entre mes mains. Je t'ai dit que voulant empêcher +Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais +envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches, +qui devait faire une enquête sur ce qu'était +celle que Savine allait épouser, disait-on, et sur la famille +de celle-ci. Mon homme me confirma ce mariage, +qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me +donna n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent +ce que tu as dû voir toi-même sur l'intérieur, +les relations, les habitudes de madame de Barizel, qui +n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la +bohème.</p> + +<p>Roger voulut l'interrompre.</p> + +<p>—Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par +leur nom; d'ailleurs, madame de Barizel étant une +étrangère, il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'elle +ne vive pas comme tout le monde. Si je n'avais à parler +que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter +rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant +pour me faire comprendre que si je voulais poursuivre +mon enquête en Amérique, je pouvais en apprendre +assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine +de devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un +agent en Amérique et de poursuivre là-bas des recherches +de ce genre; cela exigeait de grands frais. +Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine, +et les risques que je courais d'un côté n'étaient +nullement en rapport avec les chances que je pouvais +m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en +Amérique.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait +son émotion, mais en voyant la tournure que prenaient +les choses, il n'avait pas été maître de ne pas la laisser +échapper, car ce n'était pas, comme il l'avait supposé +tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être +question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade; +ce que Raphaëlle avait fait pour son intérêt à elle, +c'était ce qu'il aurait voulu, ce qu'il aurait dû faire +lui-même pour son honneur.</p> + +<p>—Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat +des recherches que mon homme a faites en Amérique, +avec preuves à l'appui, car il me fallait ces preuves +pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne recueillît +aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage +certain; tous les renseignements qu'on a recueillis +n'ont pas été prouvés, mais ceux qui l'ont été suffiront, +et au delà, pour t'éclairer.</p> + +<p>Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage, +qu'avait animé l'ardeur de la discussion, prit une +expression désolée:</p> + +<p>—Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te +causer une douleur, moi qui voudrais tant t'éviter un +chagrin, moi qui aurais voulu que mon souvenir ne +fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis +comme une mère qui doit avoir le courage de frapper +l'enfant qu'elle aime.</p> + +<p>—Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces +preuves...</p> + +<p>Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était +lui maintenant qui la pressait de parler.</p> + +<p>—Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom +de famille?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre +les renseignements et les témoignages que je vais successivement +te donner sur sa jeunesse, qui est la partie +intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir facilement +ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté +un terrain aux Champs-Élysées, soi-disant pour +construire dessus un hôtel, mais en réalité et tout +simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de +fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié +ou plutôt sans <i>de</i>, Olympe Boudousquié tout court, +ainsi que le prouve, ce certificat de baptême, revêtu, +comme tu le vois, de toutes les signatures et de toutes +les cachets qui peuvent affirmer son authenticité.</p> + +<p>Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle +présenta à Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:</p> + +<p>—Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur +de musique; la mère, Rosalie Aitie, modiste, cela +n'indique guère que la fille de ces gens-là ait droit +à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie +Aitie était une personne remarquable par sa beauté, +à laquelle il n'a manqué pour faire fortune qu'un +autre théâtre que Natchez, qui est une petite ville +de trois à quatre mille habitants, où une femme, +même de talent (et il paraît qu'elle était douée), ne +peut pas briller, et puis il y avait en elle un vice qui +devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle était d'origine +noire, bien que parfaitement blanche...</p> + +<p>Comme Roger avait laissé échapper un mouvement, +elle s'interrompit pour prendre deux pièces qu'elle lui +tendit:</p> + +<p>—Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était, +tu le vois, une esclave.</p> + +<p>Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de +lire les papiers qu'elle lui avait présentés; puis, sans +le regarder, pour ne pas augmenter sa confusion qu'elle +n'avait pas besoin d'examiner attentivement, car elle se +trahissait par un tremblement des mains, elle continua:</p> + +<p>—M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille +Olympe était encore tout enfant. Mourut-il? se sauva-t-il +pour fuir sa femme? Les renseignements manquent; +mais cela n'a pas une grande importance, pas +plus que la lacune qui existe entre le moment où madame +Boudousquié quitte Natchez et celui où nous la +retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi des +mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille +Olympe, lancée dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle +de Boudousquié pour ceux qui ne savent +pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables, +succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout +le monde s'accorde à reconnaître que c'est une femme +très forte. Malheureusement, sur cette période, les +renseignements manquent aussi, c'est-à-dire les renseignements +avec preuve à l'appui, les seuls dont nous +ayons à nous occuper, tandis que les histoires au contraire +abondent. Cependant je dois en citer une, une +seule: on raconte qu'elle assassina un des amants qui +allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola +les débris de la fortune qu'il emportait avec lui; le +coup de revolver fut mis au compte de la jalousie par +des juges complaisants.</p> + +<p>—Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer +de moi que de me raconter de pareilles histoires.</p> + +<p>—Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on +dit de madame de Barizel et quelle est sa réputation. +N'est-ce pas chose grave qu'on puisse parler ainsi +d'une femme, même alors que cette femme serait innocente? +Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il +pas qu'on la juge capable de le commettre? Enfin je +n'insiste pas là-dessus. Une seule chose est certaine, +c'est qu'après la mort de ce personnage, qui s'appelait +Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la Nouvelle-Orléans +pour Charlestown, où un riche commerçant +se ruine et se tue pour elle: William Layton. +Justement le jeune frère de William Layton, qui l'a +alors connue comme la maîtresse de son frère et +qui à été témoin de cette ruine et de ce suicide, est +établi à Paris, 45, rue de l'Échiquier, et il peut donner, +il donne volontiers tous les renseignements qu'on lui +demande sur la femme qui a causé la mort de son +frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger +pour qu'il parle: c'est un témoin vivant et qui, par son +honorabilité, mérite toute confiance. Tu retiens l'adresse, +n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue de +l'Échiquier?</p> + +<p>Il répondit par un signe de tête, car une émotion +poignante le serrait à la gorge: ce n'était plus une histoire +absurde qu'on lui racontait. Pour avoir la preuve +de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un témoin +vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc +l'aventurière dont parlait la lettre de Washington et les +histoires invraisemblables dont il était question dans +cette lettre seraient vraies? Était-ce possible? Il se +débattait contre cette question, et son amour pour +Corysandre se révoltait, à cette pensée.</p> + +<p>—Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a +encore une disparition. On la retrouve à Savannah +menant grande existence, maîtresse d'un négociant +qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en +France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre. +Lui aussi parle volontiers d'Olympe Boudousquié, car +elle n'a laissé que de mauvais souvenirs à ses amants +et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à l'interroger +aussi, celui-là. Nouvelle disparition. Elle va à la +Havane, d'où la ramène le comte de Barizel, qui la +présente et la traite comme sa femme. L'a-t-il véritablement +épousée? On n'en sait rien: mon homme n'a +pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible +cependant, car le comte était un homme passionné, +un parfait gentilhomme français dont on dit le +plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt contre +sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il +n'a laissé que de grosses dettes, de sorte qu'on se demande +comment sa veuve peut mener le train qui +est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les +réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux +qui veulent prendre la peine d'ouvrir les yeux et de +voir comment madame de Barizel manoeuvre entre +Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. +Tu peux là-dessus en savoir autant que moi, ou si tu +ne peux pas en savoir autant parce que tu n'es pas +du métier, tu peux en voir assez cependant pour te +faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui +se passe à Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi +que pour te parler de ce que je savais sur la vie de +madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou plutôt, +mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était +cette femme qui, par son habileté et surtout par son +audace, est parvenue à prendre place dans le monde, et +une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par sa fille, se +rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je +me ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais +pas de ce que j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout +dit, tu en sais cependant assez maintenant pour ne pas +continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, je ne me +permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une +chose à ajouter, c'est que jamais personne au monde +ne saura un mot de ce que je viens de te dire. Je te laisse +ces papiers, pour moi inutiles; tu en feras ce que ton +honneur t'indiquera.</p> + +<p>Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti, +écrasé par ces terribles révélations.</p> + +<p>Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps +après le départ de Raphaëlle, fut d'étendre la +main pour prendre un <i>Indicateur des chemins de fer</i> +qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs +minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres +dansaient devant ses yeux troublés et les filets noirs +qui séparent les trains se brouillaient; enfin il parvint à +voir que le premier train pour Paris était à trois heures, +ce serait ce draina qu'il prendrait.</p> + +<p>Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et +aussitôt il se rendit aux allées de Lichtenthal.</p> + +<p>Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.</p> + +<p>—Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne +vous attendais pas de sitôt; quelle bonne surprise!</p> + +<p>Il se raidit pour ne pas se trahir:</p> + +<p>—C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte +je suis obligé de partir pour Paris par le train de trois +heures.</p> + +<p>—Partir!</p> + +<p>Elle le regarda en tremblant: instantanément son +beau visage s'était décoloré.</p> + +<p>—Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix +rauque.</p> + +<p>—Pour une chose très grave... mais rassurez-vous, +chère mignonne, et dites-vous que je n'ai jamais mieux +senti combien profondément, combien passionnément +je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de m'éloigner +de vous... pour quelques jours seulement, je +l'espère.</p> + +<p>Tendrement elle lui tendit la main et le regardant +avec des yeux doux et passionnés:</p> + +<p>—Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce +pas, très vite? Si courte que soit votre absence, elle +sera éternelle pour moi.</p> + +<p>A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et +entra dans le salon; vivement Corysandre courut au-devant +d'elle:</p> + +<p>—Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>Roger voulut répondre lui-même:</p> + +<p>—Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures +et je viens vous faire mes adieux.</p> + +<p>—Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières +journées de courses?</p> + +<p>—Cela m'est impossible.</p> + +<p>—Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ.</p> + +<p>—C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais; +c'est ce matin, il y a quelques instants, que ce +départ a été décidé.</p> + +<p>Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais +avec madame de Barizel ce n'était pas un sentiment +de lâcheté qui l'anéantissait, c'était un sentiment d'indignation +et de fureur qui le soulevait. Était-elle vraiment +la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il +pouvait le savoir.</p> + +<p>Il fit quelques pas vers la porte:</p> + +<p>—C'est justement avec deux de vos compatriotes, +dit-il en regardant madame de Barizel, que j'ai à +traiter l'affaire... capitale qui m'appelle à Paris, deux +Américains, M. Layton, de Charlestown...</p> + +<p>Elle pâlit.</p> + +<p>—... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.</p> + +<p>Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa:</p> + +<p>—Bon voyage! dit-elle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIV</h3> + +<p>Le trouble de madame de Barizel avait été le plus +terrible des aveux.</p> + +<p>Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir +vu M. Layton, le frère du suicidé de Charlestown, il +alla au Havre pour voir M. Urquhart.</p> + +<p>Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une +fille!</p> + +<p>Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans +sa résolution.</p> + +<p>Jamais il ne reverrait Corysandre.</p> + +<p>Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation? +Il n'en savait rien, il ne se le demandait +même pas, car ce n'était pas de l'avenir qu'il pouvait +s'occuper, c'était du présent, du présent seul.</p> + +<p>Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille +d'Olympe Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de +Naurouse.</p> + +<p>Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait +lui-même, il devait pour le moment écarter cela de sa +pensée et tâcher de ne voir que ce que l'honneur de +son nom lui imposait.</p> + +<p>Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette +résolution serait un suicide.</p> + +<p>Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris, +il arrêta la mise à exécution de cette résolution, s'y +reprenant à vingt fois, à cent fois, ne restant fixé qu'à +un seul point, qui était qu'il ne devait pas retourner +à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, +il n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur +qui tiendraient contre elle; et puis, que lui dirait-il, +d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui parler de sa mère, il +faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels? Elle le +verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.</p> + +<p>Il écrirait donc.</p> + +<p>Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une +telle angoisse, un tumulte si vertigineux, qu'il fut +tout surpris de se trouver arrivé à Paris: le temps, la +distance, étant choses inappréciables pour lui.</p> + +<p>Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite +il écrivit ses lettres, dont les termes étaient arrêtés +dans sa tête.</p> + +<p>«Madame la comtesse,</p> + +<p>«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton +et Urquhart vous avez compris qu'il me serait +impossible de donner suite au projet de mariage +dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces +deux messieurs, je vous confirme cette impossibilité.</p> + +<p>«NAUROUSE.»</p> + +<p>Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant +de pouvoir poser la plume sur le papier, il la laissa +tomber plus de dix fois, l'esprit affolé, le coeur défaillant:</p> + +<p>«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le +coup de la plus affreuse, de la plus grande douleur +que j'aie jamais éprouvée que je vous écris.</p> + +<p>«Nous ne nous verrons plus.</p> + +<p>«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il +était hier, plus profond même, et ce que je vous +disais en me séparant de vous, je vous le répète en +toute sincérité: Je vous aime, je vous adore.</p> + +<p>«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a +pas de volonté humaine qui puisse nous réunir.</p> + +<p>«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé +cette lettre, celui qui remplit ma vie: je vous +aime, chère Corysandre.</p> + +<p>«ROGER.»</p> + +<p>Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer, +car elle ne disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, +quand il la recommencerait dix fois, vingt fois, à quoi +bon, puisque, ce qui était dans son coeur, il ne pouvait +justement pas l'exprimer.</p> + +<p>Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade +qui porterait ces deux lettres, et, en les envoyant à +celui-ci, il lui donna ses instructions qu'il précisa minutieusement: +tout d'abord, Bernard devait porter la +lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même +aux mains de mademoiselle de Barizel; quand à celle +de madame de Barizel, il était mieux qu'il la remît à +quelqu'un de la maison sans explication.</p> + +<p>Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces +lettres fut fermée, il la garda longtemps devant lui, +ne pouvant pas l'envoyer à la poste: c'était sa vie, +son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.</p> + +<p>Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille +angoisse, et si son coeur ne défaillait pas dans les faiblesses +de l'irrésolution, il se brisait sous les efforts +de la volonté.</p> + +<p>Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il +aimait si passionnément, et il y renonçait; mais au +prix de quelles souffrances accomplissait-il ce devoir!</p> + +<p>Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il +ne pouvait plus attendre; il prit la lettre et la porta +lui-même au bureau de la rue Taitbout, marchant rapidement, +résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans la +boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté +de presser la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût +été appuyée sur son coeur.</p> + +<p>Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de +Harly se présenta à son esprit, non de Harly son ami,—il +n'avait point d'ami à cette heure et l'humanité +entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il +monta chez lui.</p> + +<p>En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement.</p> + +<p>—Quelle joie, mon cher Roger!</p> + +<p>Mais en remarquant combien il était pâle et comme +tout son visage portait les marques d'un profond bouleversement, +il s'arrêta.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il.</p> + +<p>—Malade, non; mort: je viens de rompre mon +mariage.</p> + +<p>Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui +parler de ce mariage et lui dire combien il aimait Corysandre.</p> + +<p>—J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que +je devais épouser plus que je ne l'ai jamais aimée; de +son côté elle m'aime toujours, c'est vous dire ce que +je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons +de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au +médecin un remède pour oublier et dormir, car, si j'ai +eu le courage d'accomplir cette rupture, j'ai maintenant +la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma douleur.</p> + +<p>—Mais que voulez-vous?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, +ne pas souffrir.</p> + +<p>—Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le +temps; on ne la supprime pas. Si je la suspends par +le sommeil, au réveil vous la retrouverez aussi intense +qu'en ce moment.</p> + +<p>—J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à +mes pensées, à mes souvenirs.</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, +c'est aujourd'hui.</p> + +<p>Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait +plus pâle, plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté. +Ce long voyage ne lui avait pas été salutaire. La fièvre +bien certainement ne le quittait pas.</p> + +<p>Dans ces conditions comment allait-il supporter la +crise qu'il traversait? Par les lettres qu'il avait reçues +Harly savait que Roger avait mis toutes les espérances +de sa vie dans ce mariage qui, pour lui, était +le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement, +utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour +et de la famille, ces joies qu'il n'avait jamais +connues et après lesquelles il aspirait si ardemment. +Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait +pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que +s'il reprenait ses anciennes habitudes il y trouverait +sûrement l'aggravation rapide de sa maladie.</p> + +<p>Comment l'empêcher de les reprendre?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXV</h3> + +<p>Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger +sortit de son assoupissement il trouva sa douleur aussi +intense que la veille et même plus lourde, plus accablante, +car il n'était plus enfiévré par la résolution à +prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était +le sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de +tout son poids.</p> + +<p>C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle +était là devant ses yeux plus belle, plus radieuse, plus +éblouissante qu'il ne l'avait jamais vue; ce n'était pas +la mort qui la lui enlevait, mais sa propre volonté. +Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant +il en était à se demander s'il n'était pas plus +coupable envers Corysandre en l'abandonnant qu'il +ne l'eût été envers l'honneur de son nom en l'épousant. +Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il +avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille +qui avait empoisonné sa jeunesse, et maintenant le +sacrifice de son bonheur.</p> + +<p>Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée, +tournant et retournant la même pensée, voyant et +revoyant toujours la même image.</p> + +<p>Il envoya chercher une voiture:</p> + +<p>—Où faut-il aller?</p> + +<p>—Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards +extérieurs.</p> + +<p>En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot, +le cheval de sa victoria n'en pouvait plus; il descendit +de voiture, en prit une autre et recommença sa promenade.</p> + +<p>A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais +au lieu d'entrer au rez-de-chaussée, il monta à l'entresol +pour dîner seul dans un salon particulier.</p> + +<p>—Combien monsieur le duc veut-il de couverts? +demanda le maître d'hôtel, qui le reconnut.</p> + +<p>—Un seul.</p> + +<p>—Que commande monsieur le duc?</p> + +<p>—Ce que vous voudrez.</p> + +<p>A huit heures il entra à l'Opéra.</p> + +<p>Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la +musique l'exaspérait.</p> + +<p>Il sortit et s'en alla aux Bouffes.</p> + +<p>Mais il n'y resta pas davantage.</p> + +<p>Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, +d'où il se sauva au bout d'un quart d'heure.</p> + +<p>Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens +qui jouaient sérieusement, la foule, le bruit, les lumières, +tout lui faisait horreur.</p> + +<p>Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait +la même chose, puis le surlendemain, puis toujours +ainsi.</p> + +<p>Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.</p> + +<p>Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans +savoir où aller, le valet de chambre, entrant dans son +cabinet, lui demanda s'il pouvait recevoir madame +la comtesse de Barizel.</p> + +<p>La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi.</p> + +<p>—Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il.</p> + +<p>—J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.</p> + +<p>Son parti fut pris.</p> + +<p>—Faites entrer, dit-il.</p> + +<p>Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce +n'était que la comtesse, il n'avait pas de ménagement +à garder avec elle; il haïssait, il méprisait cette misérable +femme qui le séparait de Corysandre.</p> + +<p>Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage, +et comme Roger, stupéfait, ne pensait pas à +lui avancer un siège, elle prit un fauteuil et s'assit. +Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes +pas paru être plus à son aise.</p> + +<p>—J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt +je me suis mise en route pour venir vous demander +ce qu'elle signifie.</p> + +<p>—Que je renonce à la main de mademoiselle de +Barizel.</p> + +<p>—Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi +renoncez-vous à la main de ma fille?</p> + +<p>Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant +cette assurance qui ressemblait à un défi, un sentiment +d'indignation l'avait soulevé.</p> + +<p>—Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son +nom à la fille de mademoiselle Olympe Boudousquié.</p> + +<p>Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa +au contraire et son sourire s'accentua:</p> + +<p>—Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une +étrange confusion de nom, que des malveillants, des +jaloux ont inventée dans un sentiment de haine stupide +et de basse envie pour ma fille: je me nomme, +il est vrai, de Boudousquié du nom de mon père; +mais de Boudousquié et Boudousquié sont deux. +Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer +que vous partiez pour voir MM. Layton et +Urquhart, j'ai été pour vous avertir qu'on tendait un +piège à votre crédulité, comme on avait essayé d'en +tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour +m'avertir qu'il y avait en vous le germe de je ne +sais quelle maladie mortelle, car déjà on m'avait menacée, +pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher +à cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien +de commun; mais je ne l'ai point fait, pensant que +vous ne donneriez pas dans cette invention grossière. +Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont su +troubler votre jugement, cependant si ferme et si +droit d'ordinaire, et je viens me mettre à votre disposition +pour vous fournir toutes les explications que +vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son +bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa +mère, que cette seule considération. Que vous a-t-on +dit!</p> + +<p>—Vous le demandez?</p> + +<p>—Certes.</p> + +<p>—M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié, +après avoir ruiné son frère dont elle était la maîtresse, +avait amené celui-ci à se tuer. M. Urquhart m'a dit +que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé +et ruiné, était la dernière des filles.</p> + +<p>—Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il +n'y a jamais eu rien de commun entre la famille Boudousquié, +à laquelle appartenait cette... fille, et la +famille de Boudousquié d'où je sors.</p> + +<p>—Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe +Boudousquié, que M. Urquhart a conservé et m'a +montré, soit... le vôtre?</p> + +<p>Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, +fut renversée; une pâleur mortelle envahit son visage +et Roger crut qu'elle allait défaillir. Se voyant observée, +elle se cacha la tête entre ses mains, mais le +tremblement de ses bras trahit son émotion.</p> + +<p>Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon +à pouvoir reprendre la parole:</p> + +<p>—Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma +honte, dit-elle, car je veux vous avouer la vérité, toute +la vérité. Que ne l'ai-je fait plus tôt! Je vous aurais +épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé +et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi. +J'avoue donc que, tout à l'heure, en vous disant qu'il +n'y avait rien de commun entre Olympe Boudousquié +et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité +cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle, +née de relations entre mon père et une jeune +femme...</p> + +<p>—Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le +certificat de baptême d'Olympe Boudousquié et beaucoup +d'autres pièces authentiques la concernant et +concernant aussi sa mère.</p> + +<p>Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation, +cependant elle continua:</p> + +<p>—Vous savez comme ces liaisons se font et se défont +facilement. Mon père eut le tort de ne pas s'occuper +de cette fille qui, devenue grande, suivit les traces de +sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute les +pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent +les récits qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart +et si vous trouvez qu'une certaine ressemblance existe +entre le portrait qu'on vous a montré et moi, vous devez +comprendre que cette ressemblance est assez naturelle +puisque celle qui a posé pour ce portrait était... +ma soeur.</p> + +<p>—Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander +ce qu'elle est devenue?</p> + +<p>—Morte.</p> + +<p>—Il y a longtemps?</p> + +<p>—Une quinzaine d'années.</p> + +<p>—Vous avez un acte qui constate sa mort.</p> + +<p>—Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en +le cherchant.</p> + +<p>—Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une +série d'actes s'appliquant à cette Olympe Boudousquié +qui permettent de la suivre jusqu'au moment +où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane.</p> + +<p>—Monsieur le duc!</p> + +<p>Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement +il se leva et étendant le bras vers la porte:</p> + +<p>—Je vous prie de vous retirer.</p> + +<p>—Mais je vous jure.</p> + +<p>—Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi +aux serments d'Olympe Boudousquié?</p> + +<p>Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant +une main malgré l'effort qu'il faisait pour se dégager:</p> + +<p>—Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent +déchirant, je retournerai en Amérique, vous +n'entendrez jamais parler de moi, je serai morte pour +le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je +vous en conjure à genoux, à mains jointes, en vous +priant, en vous suppliant comme le bon Dieu, ne l'abandonnez +pas, ne renoncez pas à ce mariage. Elle +est innocente, elle est la fille légitime du comte de +Barizel dont la noblesse est certaine; elle vous aime, +elle vous adore. La tuerez-vous par votre abandon? +C'est sa douleur qui m'a poussée à cette démarche. +Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez? +l'amour ne parlera-t-il pas en vous plus que +l'orgueil?</p> + +<p>—Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVI</h3> + +<p>Madame de Barizel était partie depuis longtemps et +Roger n'avait pas quitté son salon, qu'il arpentait en +long et en large, à grands pas, fiévreusement, quand +le domestique entra de nouveau.</p> + +<p>—Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force +voir monsieur le duc; elle refuse de donner son nom.</p> + +<p>—Ne la recevez pas.</p> + +<p>—Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très +jolie.</p> + +<p>Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la +bouche du domestique, paraissait toute-puissante:</p> + +<p>—Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.</p> + +<p>Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du +salon se rouvrit et la jeune dame qui paraissait très +jolie sous son voile entra.</p> + +<p>Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement +pour la reconnaître; son coeur avait bondi au-devant +d'elle:</p> + +<p>—Vous!</p> + +<p>—Roger!</p> + +<p>Le domestique sortit vivement.</p> + +<p>Elle se jeta dans les bras de Roger.</p> + +<p>—Chère Corysandre!</p> + +<p>Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant, +les yeux dans les yeux, perdus dans une extase passionnée; +ce fut elle qui la première prit la parole:</p> + +<p>—Ma présence ici vous explique que je ne vous en +veux pas de votre lettre, j'ai été foudroyée en la lisant, +je n'ai pas été fâchée. Fâchée contre vous, moi!</p> + +<p>Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son +âme, toute sa tendresse, tout son amour dans ce regard, +frémissante de la tête aux pieds, éperdue, anéantie; +ce n'était plus l'admirable et froide statue qu'il +avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la +passion avait touchée et qu'elle entraînait.</p> + +<p>Tout à coup un flot de sang empourpra son visage +et elle se cacha la tête dans le cou de Roger.</p> + +<p>—Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous, +ce n'est pas pour vous demander les raisons qui vous +empêchent de me prendre pour femme.</p> + +<p>—Mais...</p> + +<p>—Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans +un élan irrésistible, je ne veux pas les connaître... au +moins je ne veux pas que tu me les dises.</p> + +<p>De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.</p> + +<p>Puis après quelques instants elle poursuivit sans le +regarder:</p> + +<p>—Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement +qu'il a pris... librement, c'est qu'il a pour agir +ainsi des raisons qui s'imposent à son honneur; je +sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux +pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.</p> + +<p>Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles +comme si elle avait peur de voir et d'entendre.</p> + +<p>—Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, +avant de prendre cette résolution, à ma douleur, à +mon désespoir; tu as pensé que je pouvais en mourir.</p> + +<p>Il inclina la tête.</p> + +<p>—Et cependant tu l'as prise?</p> + +<p>—J'ai dû la prendre.</p> + +<p>—Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais +tu m'aimes, n'est-ce pas; tu m'aimes encore!</p> + +<p>—Si je t'aime!</p> + +<p>La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément; +ils restèrent sans parler, les lèvres sur les +lèvres.</p> + +<p>Mais doucement elle se dégagea:</p> + +<p>—Ce que je te demande, je le savais avant que tu +me le dises, je l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est +parce que je sentais bien que tu m'aimais, que tu +m'aimes toujours que je suis venue à toi, car enfin +nous ne pouvons pas être séparés,—j'en mourrais. +Et toi, supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu +sans moi? Pour moi, je ne peux pas vivre sans toi, +sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je viens te +le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, +c'était que je ne pouvais pas être ta femme?</p> + +<p>Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre.</p> + +<p>—Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi +ne parles-tu pas franchement? Tu as peur que je +t'adresse des questions. Mais ces questions m'épouvantent +encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter +toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et +que tu ne pouvais pas faire de moi ta femme, tu m'as +tout dit. Je ne veux pas en savoir davantage. Il y a là +quelque mystère, quelque secret terrible que je ne dois +pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu +montres tant d'inquiétude à la pensée que je peux te le +demander. Je ne suis qu'une pauvre fille sans expérience, +je ne sais que bien peu de chose dans la vie et +du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder +et à voir, et ce que bien souvent je ne comprends +pas, je le devine cependant. Ce que j'ai deviné +c'est qu'après avoir voulu me prendre pour ta femme, +tu ne le veux plus maintenant.</p> + +<p>—Je ne le peux plus.</p> + +<p>—Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh +bien, ne nous séparons plus. Me voici; prends-moi, +garde-moi.</p> + +<p>Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant +sans baisser les yeux:</p> + +<p>—Me veux-tu?</p> + +<p>—Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions +plus! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi +comme toi sans doute; à la mienne tu ferais ce que je +fais; tu as eu la douleur de résister à ton amour, moi +j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est +grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève +au-dessus de toutes les considérations si sages et +si petites de ce monde? Jusqu'à ce jour je n'ai eu +qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que +j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant +d'admiration, que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus +des autres femmes; au moins je l'ai cru pour +la beauté, car pour tout le reste je savais bien que je +n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu +m'aimes, voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément, +plus que tout au monde, plus que ma réputation, +plus que mon honneur, plus que tout, et voilà +que c'est par mon amour que je deviens supérieure +aux autres, puisque je fais ce que nulle autre sans +doute n'oserait faire à ma place et m'en glorifie.</p> + +<p>Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des +flammes, sa poitrine bondissait, elle était transfigurée +par la passion.</p> + +<p>—C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je +sais que tu m'acceptes comme je me donne,—entièrement. +Où tu voudras que j'aille, j'irai; ce que tu +voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté +que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre +bonheur que le tien; heureuse que tu m'aimes, ne +demandant rien, n'imaginant rien, ne souhaitant rien +que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être +aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par +personne, tu entends, par personne, et que mon +enfance a été aussi triste, aussi délaissée que la +tienne.</p> + +<p>Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna +la tête.</p> + +<p>—Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt +t'expliquer comment j'ai pris cette résolution.</p> + +<p>Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un +fauteuil et s'assit, tandis que Roger prenait place devant +elle sur une chaise, lui tenant les mains dans les +siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et ses +regards.</p> + +<p>—C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma +mère m'a donné celle que tu lui écrivais que je me suis +décidée. Comme elle m'annonçait qu'elle venait à Paris +pour dissiper le malentendu qui s'était élevé entre +vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant +bien qu'il ne s'agissait point d'un malentendu comme +elle disait et que rien ni personne ne te ferait revenir +sur cette rupture, que tu n'avais pu arrêter qu'après +de terribles combats, forcé par des raisons qui ne +changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous +sommes arrivées ce matin, et elle m'a dit qu'elle venait +chez toi. J'ai attendu son retour, mais sans rien espérer +de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée, dans un +état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que +tu persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie; +dans la rue j'ai appelé un cocher qui passait et je lui +ai dit de m'amener ici. Il a fallu subir l'examen de ton +concierge et de ton valet de chambre. Mais qu'importe! +Pouvais-je être sensible à cela en un pareil +moment! Me voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne +pensons qu'à cela, au bonheur d'être ensemble. Moi, +je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque, depuis +hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de +peine à écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient +pas de sens aujourd'hui; mais toi, ne te surprend-il +pas?</p> + +<p>Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle, +et dans une muette extase, il la contempla, la regarda +des pieds à la tête, tandis qu'il promenait dans de +douces caresses ses mains sur elle, sur ses bras, sur +son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait +besoin d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il +n'était pas sous l'influence d'une illusion.</p> + +<p>—Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes +pieds, dit-elle en souriant; mais nous ne devons +pas nous oublier. Il est impossible que ma mère ne +s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera. +Ne me trouvant pas, la pensée lui viendra bien +certainement que je suis ici, car elle sait combien je +t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me reprendre, car +elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans +un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un +autre mariage pour moi. Ce mariage, je ne l'accepterais +pas; cela, tu le sais. Mais je ne veux pas de +luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette +existence... misérable. Partons, partons aussitôt que +possible.</p> + +<p>—Tout de suite. Où veux-tu que nous allions?</p> + +<p>—Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages, +à Naurouse, là où tu as vécu, où tu devais me conduire. +Mais ce serait folie en ce moment; on nous retrouverait +trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous +retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que +pour moi. Allons donc où tu voudras; moi je ne veux +qu'une chose: être ensemble. Tous les pays me sont +indifférents; ils me deviendront charmants quand nous +les verrons ensemble.</p> + +<p>—L'Espagne!</p> + +<p>—Si tu veux.</p> + +<p>—Partons.</p> + +<p>—Le temps d'envoyer chercher une voiture.</p> + +<p>Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un +bruit de voix retentit dans le vestibule, comme si +une altercation venait de s'élever entre plusieurs personnes.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVII</h3> + +<p>Roger courut à la porte pour la fermer, et en même +temps, se tournant vers Corysandre, il lui fit signe +d'entrer dans la pièce voisine, qui était sa chambre.</p> + +<p>Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte +non avec le doigt, mais avec la main pleine, trois +coups assez forts.</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée.</p> + +<p>Évidemment c'était madame de Barizel qui venait +reprendre Corysandre.</p> + +<p>Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant +et entra dans sa chambre, où il trouva Corysandre.</p> + +<p>—Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qu'allez-vous faire?</p> + +<p>—Nous allons descendre par l'escalier de service; +vite.</p> + +<p>La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre +dans le cabinet de toilette, du cabinet de toilette +dans un couloir de dégagement au bout duquel se +trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette +porte était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas +dans la serrure.</p> + +<p>Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté. +Où, chercher cette clef? Il n'en avait pas l'idée.</p> + +<p>Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit +au bout du couloir. Alors, tenant toujours Corysandre +par la main, il rentra dans le cabinet de toilette +dont il verrouilla la porte. C'était se faire prendre +dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen +de sortir.</p> + +<p>Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et, +comme il se baissait vers elle, elle l'embrassa passionnément, +désespérément, comme si elle avait +conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui +donnait et qu'elle recevait de lui.</p> + +<p>-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la +porte; ne nous cachons pas.</p> + +<p>Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment +où ils arrivaient dans la chambre, la porte opposée à +celle par laquelle ils entraient s'ouvrait, et derrière +un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils aperçurent +madame de Barizel.</p> + +<p>Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger +aperçut le bout d'une écharpe tricolore.</p> + +<p>—Monsieur le duc, dit le commissaire de police, +je suis chargé de rechercher chez vous mademoiselle +Corysandre de Barizel, mineure au-dessous de seize +ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici +présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée.</p> + +<p>Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était +restée en arrière, mais sans chercher à se cacher, la +tête haute, ne laissant paraître sa confusion que par +le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.</p> + +<p>Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança +à son tour et vint se poser à côté de Roger.</p> + +<p>—Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en +s'efforçant d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla, +je suis venue volontairement.</p> + +<p>Le commissaire salua de la tête sans répondre, +tandis que madame de Barizel levait au ciel ses mains +indignées et frémissantes.</p> + +<p>—Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, +s'adressant à Roger, que mademoiselle est +venue chez vous simplement en visite?</p> + +<p>Roger ne répondit rien.</p> + +<p>—S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? +s'écria madame de Barizel; cherche-t-on à se +sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire une visite +à un jeune homme? Cette défense est absurde.</p> + +<p>—Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec +hauteur.</p> + +<p>—M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement +Corysandre, il n'a rien fait; s'il faut un coupable, +ce n'est pas lui.</p> + +<p>Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger +et de madame de Barizel, étaient parties irrésistiblement, +sans réflexion, sous le coup de l'émotion; seul +le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui +d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce +qu'il disait.</p> + +<p>Cependant le temps avait permis à Roger de se +reconnaître, au moins jusqu'à un certain point, c'est-à-dire +qu'il ne comprenait rien à ce qui se passait.</p> + +<p>Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît, +ou s'il ne se défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait. +Madame de Barizel, habile et avisée comme +elle l'était, n'avait certes pas décidé une pareille aventure +à la légère.</p> + +<p>—Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais +avoir quelques instants d'entretien avec vous.</p> + +<p>—Je suis à votre disposition, monsieur le duc, +répondit le commissaire, qui paraissait beaucoup +mieux disposé en faveur des accusés que de l'accusateur.</p> + +<p>—Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel.</p> + +<p>—Ne craignez rien, madame, la porte est gardée.</p> + +<p>Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme +pour lui demander pardon de la laisser seule; mais +elle lui fit signe qu'elle avait compris. Alors il passa +dans le salon avec le commissaire.</p> + +<p>—Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question +que je voudrais vous adresser si vous le permettez: +vous avez parlé d'accusation tout à l'heure, cette +accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à +quoi expose-t-elle?</p> + +<p>—Vous avez un code, monsieur le duc?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est cependant un livre qui devrait se trouver +chez tout le monde, dit-il sentencieusement; enfin, +puisque vous n'en avez pas, je vais tâcher de répondre +à vos questions. Vous demandez si cette accusation +est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins +par ses conséquences possibles. Les articles sous le +coup desquels elle vous place sont les 354, 355, 356, +357 du code pénal, qui disent que quiconque aura +enlevé ou détourné une fille au-dessous de seize ans +subira la peine des travaux forcés à temps.</p> + +<p>Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement.</p> + +<p>—C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela +dans le monde, n'est-ce pas? Cependant telle est la +loi. Elle dit aussi que, quand même la fille aurait +consenti à son enlèvement ou suivi volontairement +son ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans +ou au-dessus, il sera condamné aux travaux forcés à +temps. Mademoiselle de Barizel, en affirmant qu'elle +était venue librement chez vous, a paru vouloir vous +innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez +pas cela, monsieur le duc. De même n'oubliez +pas non plus le dernier article que je signale tout +particulièrement à votre attention, et qui dit que dans +le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée, +il ne pourrait être condamné que si la nullité +de son mariage était prononcée. Dans l'espèce, vous +sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?</p> + +<p>Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger +par-dessus ses lunettes un sourire qui en disait +long.</p> + +<p>—Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre +à ce mariage? dit Roger.</p> + +<p>—Hé! hé! hé!</p> + +<p>Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les +mains, satisfait sans doute d'avoir été compris.</p> + +<p>—J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis +m'installer ici, n'est-ce pas?</p> + +<p>Il s'assit devant la table.</p> + +<p>—Ce procès-verbal doit constater la porte fermée +à clef, la tentative de fuite par l'escalier de service, le +désordre de la toilette de la jeune personne. Pourquoi +donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le duc?</p> + +<p>—Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper.</p> + +<p>—Fâcheux.</p> + +<p>Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la +chambre; Corysandre était assise à un bout, madame +de Barizel à un autre.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous +êtes-vous fait renseigner par M. le commissaire sur +les conséquences de ce que la loi française appelle un +détournement de mineure?</p> + +<p>Comme Roger ne répondait pas, elle continua:</p> + +<p>—Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences +sont un procès en cour d'assises et une +condamnation aux travaux forcés.</p> + +<p>Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger.</p> + +<p>—Je pense, poursuivit madame de Barizel, que +cela vous a donné à réfléchir et que vous pouvez me +faire connaître vos intentions. Vous aimez ma fille. De +son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa +démarche le prouve. L'épousez-vous?</p> + +<p>Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée +devant lui et, s'adressant à sa mère:</p> + +<p>-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser, +dit-elle.</p> + +<p>—Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel.</p> + +<p>—Je réponds pour lui.</p> + +<p>Puis se tournant vers Roger:</p> + +<p>—Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de +cette pression infâme, dit-elle, tu répondais: «Oui», +tu ne serais plus le duc de Naurouse que j'aime. Tu +ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le +peux encore moins aujourd'hui.</p> + +<p>Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais +presque aussitôt ses yeux lancèrent des éclairs, tandis +que ses narines retroussées et ses lèvres minces frémissaient: +elle se leva et s'avançant:</p> + +<p>—Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il +pas t'épouser? dit-elle d'un air de défi; s'il a des +raisons à donner pour justifier son refus, j'entends des +raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne tout +haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.</p> + +<p>Une fois encore Corysandre intervint en se jetant +au-devant de Roger:</p> + +<p>—Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle, +et que je n'ai pas à lui demander, moi, votre +fille, de se taire.</p> + +<p>Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée; +mais son trouble ne dura qu'un court instant:</p> + +<p>—Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre +femme, ou vous ne la reverrez jamais.</p> + +<p>Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de +Roger.</p> + +<p>—A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te +le jure.</p> + +<p>La porte du salon s'ouvrit:</p> + +<p>—Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le +procès-verbal? dit le commissaire de police.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXVIII</h3> + +<p>Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de +son procès-verbal.</p> + +<p>Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il +ne lui était pas possible, non seulement de résoudre +cette question, mais même de l'examiner, et tout de +suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant bien en +avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires.</p> + +<p>Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret +était au travail. Les vacances étaient pour lui +son temps le plus occupé; il mettait à jour son arriéré.</p> + +<p>Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient +passées, minutieusement, et il exigea un récit complet +non seulement sur le fait même du procès-verbal du +commissaire de police, mais encore sur les antécédents +de madame de Barizel.</p> + +<p>—C'est le caractère du personnage qui nous expliquera +ce dont il est capable, dit-il pour décider Roger, +qui hésitait.</p> + +<p>Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle +et les témoignages de MM. Layton et Urquhart.</p> + +<p>—Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est +pas complice de sa mère?</p> + +<p>—Elle!</p> + +<p>—Ça s'est vu.</p> + +<p>Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de +Corysandre.</p> + +<p>—C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait +plus beau encore si c'était joué, car il est bien certain +que par la venue chez vous de cette jeune fille qui +vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme, +puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi +pour votre maîtresse, puisque nous nous aimons», +vous avez été profondément touché.</p> + +<p>—C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée +de ma vie.</p> + +<p>—Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se +jetant entre sa mère et vous pour dire: «Il ne peut +pas m'épouser,» elle vous a paru très belle.</p> + +<p>—Admirable d'héroïsme.</p> + +<p>—C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus +que vous ne l'avez jamais aimée.</p> + +<p>—Au point que je me demande si je ne commets +pas la plus abominable des lâchetés en ne l'épousant +pas.</p> + +<p>—C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais +désespéré de dire une parole qui pût vous blesser +dans votre amour. Je comprends que vous admiriez +cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore +que pour sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas +vous faire observer que ce sacrifice arrive bien à point +pour peser sur vos résolutions. Et notez que je ne +veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue +jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. +Et ce que je dis présentement, c'est que nous avons +affaire à une mère très forte qui a bien pu pousser sa +fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui la +faisait agir.</p> + +<p>—Je vous affirme que tout en elle a été spontané, +inspiré seulement par le coeur.</p> + +<p>—Je veux le croire; mais il est possible que le contraire +soit vrai, et cela suffit pour vous avertir d'avoir +à vous tenir sur vos gardes. D'ailleurs les raisons qui +vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle de +Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et +je ne crois pas que par sa démarche auprès de vous, +pas plus que par la mise en mouvement du commissaire +de police, madame de Barizel se soit réhabilitée; +elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous +prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en +vous la représentant comme une aventurière dangereuse. +Maintenant quel parti va-t-elle tirer de son +procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante.</p> + +<p>—Justement. A ce sujet je voudrais vous faire +observer que je crois que mademoiselle de Barizel a +plus de seize ans.</p> + +<p>—C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez +pour vous mettre à l'abri. Si la loi punit des travaux +forcés le ravisseur d'une fille au-dessous de seize ans, +elle punit de la réclusion le ravisseur d'une mineure; +or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle +a toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent, +la plainte peut être déposée et le procès peut être fait. +Le fera-t-elle?</p> + +<p>—Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de +revolver tiré sur un amant qui se sauvait d'elle, que je +n'avais pas voulu admettre lorsqu'on me l'avait racontée, +me paraît maintenant possible.</p> + +<p>—En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que +je pense, c'est aux avantages qu'elle peut avoir à le +faire. A vous en menacer, les avantages sautent aux +yeux: elle espère vous faire peur; avant de se laisser +amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, +un duc de Naurouse réfléchit, et entre deux +hontes il choisit la moindre.</p> + +<p>La moindre serait la condamnation.</p> + +<p>—C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la +moindre pour vous serait de devenir son gendre. C'est +là son calcul: tout a été préparé pour vous effrayer et +vous amener au mariage par la peur. C'est un chantage +comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris +que celui-là ne soit pas plus souvent pratiqué; mais +voilà, les coquins n'étudient le code que pour échapper +aux conséquences de leurs coquineries et non pour en +préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la +loi tient à la dispositions des habiles!</p> + +<p>—Si madame de Barizel n'a pas étudié le code, +soyez sûr qu'elle se l'est fait expliquer par des gens +qui le connaissent.</p> + +<p>—J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué +part d'une main expérimentée; mais justement parce +qu'elle n'a pas agi à la légère, elle doit savoir que +vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès, +l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement +est encore mariable, devient immariable. Si belle, si +séduisante que soit une jeune fille, elle ne trouve pas +de mari quand elle a été enlevée ou détournée et quand +un procès retentissant a fait un scandale épouvantable +autour de son nom. Que devient madame de Barizel si +elle ne marie pas sa fille? Une aventurière vieillie qui +n'a plus un seul atout dans son jeu, puisqu'elle a +perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant +de déposer sa plainte, elle y regardera à deux +fois. Elle a joué ses premières cartes et elle a gagné, +c'est-à-dire qu'elle a gagné son procès-verbal sur +lequel elle peut échafauder une action... si vous avez +peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en +faire de son procès-verbal? Voyez-vous son embarras +avant de risquer une aussi grosse partie? Mon avis +est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez +assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à +vous tâter, qu'on vous fera même des propositions. +Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le moment, +tout cela ne nous regarde pas.</p> + +<p>—Hélas!</p> + +<p>—C'est en homme d'affaires que je parle, car je +devine très bien ce que vous devez souffrir.</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à... elle.</p> + +<p>Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait +annoncé avec sa sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle.</p> + +<p>Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels +Roger avait vainement cherché à apprendre ce que +Corysandre était devenue, retenu qu'il était par la +réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de +retour de Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son +entrée, grave, majestueux, s'étant arrangé une tête et +une tenue pour cette visite, plus imposant, plus important +qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa +redingote noire, son menton rasé de près relevé par +son col de satin.</p> + +<p>Après les premières paroles de politesse, Roger +attendit, s'efforçant d'imposer silence à son émotion +et de ne pas crier le mot qui lui montait du coeur: +—Où est Corysandre?</p> + +<p>—Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander +quelles sont vos inventions.</p> + +<p>—Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de +qui?</p> + +<p>—Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je +suis l'ami le plus ancien... un second père.</p> + +<p>—J'ai fait connaître ces intentions à madame la +comtesse de Barizel; il m'est, à mon grand regret, +impossible de donner suite au projet que j'avais formé +et dont je vous avais entretenu.</p> + +<p>—Mais depuis que vous avez fait connaître vos +intentions à madame de Barizel, il s'est passé un... +incident grave qui a dû les modifier.</p> + +<p>—Il ne les a point modifiées.</p> + +<p>—Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête +homme qui vous le dit.</p> + +<p>Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête +homme à sa place; mais il ne pouvait le faire qu'en +accusant madame de Barizel, et il ne le voulut pas.</p> + +<p>—Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait +éprouver un réel plaisir à prononcer ce mot, monsieur +le duc, c'est de mon propre mouvement que je me suis +décidé à cette démarche auprès de vous, dans l'intérêt +de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je +viens de voir madame de Barizel bien décidée à +demander aux tribunaux la réparation de l'injure sanglante +que vous lui avez faite, je l'ai arrêtée en la +priant de me permettre de faire appel à votre honneur....</p> + +<p>—C'est justement l'honneur qui m'empêche de +poursuivre ce mariage, dit Roger, incapable de retenir +cette exclamation.</p> + +<p>—Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos +paroles une accusation terrible. Qui la justifie? Vous +ne pouvez pas laisser mes amies, madame de Barizel +aussi bien que sa fille, sous le coup de cette accusation +tacite.</p> + +<p>—J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui +me font rompre un mariage que je désirais ardemment.</p> + +<p>—Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur +le duc.</p> + +<p>Roger ne répondit pas.</p> + +<p>Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, +et il eût rompu l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir +trouver le moyen de savoir où était Corysandre.</p> + +<p>—Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez +dans votre inqualifiable refus de me donner des +explications que je me croyais en droit de demander +à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur. Vous +avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre +que vous dites aimer.</p> + +<p>—Que j'aime et qui m'aime.</p> + +<p>—Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et +si vous ne l'en faites pas sortir en l'épousant, elle y +restera enfermée jusqu'à sa majorité, car vous sentez +bien qu'après ce procès elle ne pourrait jamais se +marier.</p> + +<p>Roger, se raidissant contre son émotion, voulut +essayer de suivre les conseils de Nougaret:</p> + +<p>—Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai +foi en elle comme elle a foi en moi; par ce procès, +madame de Barizel déshonorera sa fille, voilà tout.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXXIX</h3> + +<p>«Nous attendrons».</p> + +<p>Mais c'était une parole de défense, une bravade, un +défi qui n'avait d'autre but que de montrer qu'il n'était +pas plus effrayé par la menace du procès que par celle +du couvent.</p> + +<p>En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre +longtemps; Corysandre trouverait certainement un +moyen pour lui faire savoir dans quel couvent elle +était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la +tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien +adroite serait madame de Barizel si elle les rejoignait.</p> + +<p>Quant aux poursuites en détournement de mineure, +il semblait, après la visite de Dayelle, qu'il ne devait +pas s'en inquiéter; jamais madame de Barizel ne +poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la +vengeance elle préférerait son intérêt.</p> + +<p>Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites, +mais non pour Corysandre.</p> + +<p>Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est +par Nougaret, qui lui apprit que Dayelle avait fait des +démarches auprès du commissaire de police et auprès +de quelques autres personnes pour qu'on gardât le +silence sur le procès-verbal, qui serait enterré.</p> + +<p>De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le +temps s'écoula; la lettre qu'il attendait n'arriva pas. Il +devait donc la chercher, la trouver; mais comment?</p> + +<p>Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer +chez Dayelle, dans un château que celui-ci possédait +aux environs de Poissy, et où il passait tous les ans la +saison d'automne avec son fils et tout un cortège +d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant +adroitement, en la suivant, elle devait vous +conduire au couvent où Corysandre était enfermée.</p> + +<p>Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle +d'espion, et d'ailleurs il eût suffi que madame de +Barizel pût soupçonner qu'elle était espionnée pour +dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc +quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec +autant de discrétion que d'habileté.</p> + +<p>L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui +donner l'homme qu'elle avait envoyé en Amérique; +sans doute il éprouvait bien une certaine répugnance +à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant +les renseignements relatifs à madame de Barizel, +avait donné des preuves incontestables d'activité et +d'habileté; il connaissait déjà celle-ci, et c'étaient là +des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il, +sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle +seule qu'il pouvait savoir qui était cet homme, il fallait +bien qu'il le lui demandât.</p> + +<p>Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle +parut embarrassée; mais bientôt elle prit son parti.</p> + +<p>—C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, +ne fait pas son métier de ces sortes d'affaires; c'est +par amitié qu'elle a bien voulu me rendre ce service; +en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est +délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a +bien voulu faire pour moi. Et puis, ce qui est délicat +aussi, c'est de lui donner des raisons pour justifier à +ses propres yeux son intervention. Ces raisons, je ne +te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, +avant d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un +homme méticuleux, qui pousse certains scrupules à +l'exagération; le type du vieux soldat. Enfin je vais +tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.</p> + +<p>Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait +comme si délicate, si difficile, et le lendemain matin +Roger vit entrer M. Houssu, sanglé dans sa redingote +boutonnée comme une tunique, les épaules effacées, la +poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le +coeur. Il salua militairement et, d'une voix brève:</p> + +<p>—Monsieur le duc, je viens à vous de la part de +ma fille... à qui je n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que +vous aviez besoin de mes services pour rechercher +une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement +dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition, +d'abord pour avoir le plaisir de vous obliger,—il +salua,—ensuite pour être agréable à ma fille,—il +mit la main sur son coeur d'un air attendri,—enfin +parce que mes principes d'homme libre s'opposent à +ces séquestrations dans les couvents.</p> + +<p>Comme Roger se souciait peu de connaître les +principes de M. Houssu, il se hâta de parler de la +question de rémunération.</p> + +<p>—A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec +bonhomie, à la vacation, je vous compterai le temps +passé à cette surveillance... et mes frais, au plus juste.</p> + +<p>Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute +autre raison, le temps s'écoula sans qu'il apportât +aucun renseignement sur Corysandre; cependant il +était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance +avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il +était d'une prolixité inépuisable sur madame de Barizel, +dont Roger pouvait suivre la vie comme s'il l'avait +partagée.</p> + +<p>Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il +s'inquiétait, c'était de Corysandre.</p> + +<p>Que lui importait que madame de Barizel quittât, +deux fois par semaine, le château de Dayelle pour +venir à Paris et qu'en arrivant elle allât déjeuner avec +Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant, +tantôt de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard +elle allât passer une heure avec Leplaquet dans une +chambre d'un des hôtels qui avoisinent la gare Saint-Lazare; +cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait +raconté, mais que lui importait! Son opinion sur +madame de Barizel était faite, et il n'était d'aucun +intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la combattît.</p> + +<p>Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports +de Houssu, de même qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci +à continuer sa surveillance, car c'était en la suivant +qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre.</p> + +<p>Mais les journées s'ajoutaient aux journées et +Houssu ne trouvait rien.</p> + +<p>Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle +point de l'abandonner?</p> + +<p>L'automne se passa et madame de Barizel revint à +Paris.</p> + +<p>—Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.</p> + +<p>Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point +voir sa fille et ses domestiques, interrogés, ne purent +rien dire de satisfaisant. Les uns pensaient que mademoiselle +était retournée en Amérique, une autre croyait +qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était +qu'elle n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui +écrivait pas. Quant à celle-ci, on parlait de son prochain +mariage avec Dayelle.</p> + +<p>Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger +n'accepta pas; elle était cependant bien simple +c'était de faire savoir à madame de Barizel que si elle +ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer +son mariage avec Dayelle en communiquant à celui-ci +les renseignements avec pièces à l'appui qui racontaient +la jeunesse d'Olympe Boudousquié.</p> + +<p>Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût +repoussé, qu'il voyait combien était vive l'impatience, +combien étaient douloureuses les angoisses du duc.</p> + +<p>C'était non seulement pour Corysandre que Roger +s'exaspérait de ces retards, mais c'était encore pour +lui-même.</p> + +<p>En effet, avec la mauvaise saison son état maladif +s'était aggravé, et il ne se passait guère de jour sans +que Harly le pressât de partir pour le Midi.</p> + +<p>—Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche, +l'Algérie, Varages si vous le préférez, mais, je vous +en prie comme ami, je vous l'ordonne comme médecin, +quittez Paris dont la vie vous dévore.</p> + +<p>—Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours.</p> + +<p>Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il +pourrait partir avec Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait +le Midi, s'en aller avec elle en Égypte, dans +l'Inde, au bout du monde.</p> + +<p>Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait +aucune nouvelle de Corysandre, le mal faisait +des progrès, la faiblesse augmentait et Harly revenait +à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.» +Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel +couvent se trouvait Corysandre, quitter Paris quand +elle pouvait arriver chez lui tout à coup! Puisqu'elle +était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas +une seconde? Et il attendait.</p> + +<p>Un matin Houssu se présenta avec une figure +joyeuse.</p> + +<p>—Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai +été qu'un sot: j'ai surveillé madame de Barizel, tandis +que c'était M. Dayelle qu'il fallait filer.</p> + +<p>—Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.</p> + +<p>—Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises, +rue de la Glacière, où M. Dayelle va tous les +jours la voir avec son fils. On dit... Mon Dieu, je ne +sais pas si je dois le répéter à monsieur le duc....</p> + +<p>—Allez donc.</p> + +<p>—On dit que le fils doit épouser la fille en même +temps que le père épousera la mère; c'est un moyen +que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas perdre l'argent +qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer +la dot de sa fille.</p> + +<p>—C'est insensé.</p> + +<p>—Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru +que mon devoir était de le répéter à monsieur le duc.</p> + +<p>—Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui +même à mademoiselle de Barizel la lettre que je vais +vous donner.</p> + +<p>—Cela sera bien difficile.</p> + +<p>—Je payerai l'impossible.</p> + +<p>—On tâchera.</p> + +<p>Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui +fut longuement explicative et surtout ardemment passionnée, +mais qui ne dit pas un mot des projets de +mariage avec Dayelle fils.</p> + +<p>Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla +lui-même rue de la Glacière pour voir le couvent où +elle était enfermée; mais il ne vit rien que des grands +murs, des grands arbres et une grande porte aussi +bien fermée que celle d'une prison.</p> + +<p>Comme il restait devant cette porte, la regardant +mélancoliquement, un bruit de voiture lui fit tourner +la tête: c'était un coupé attelé de deux chevaux qui +arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée +vert et argent,—celle de Dayelle.</p> + +<p>Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant +retourné, il vit descendre du coupé Dayelle accompagné +de son fils; le valet de pied avait sonné. La +porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XL</h3> + +<p>C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait +devenir le mari de Corysandre.</p> + +<p>Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père?</p> + +<p>C'était une terrible femme que madame de Barizel, +de qui l'on pouvait tout attendre, de qui l'on devait +tout craindre! Si elle se pouvait faire épouser par +Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre +par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage +avec le père, tandis que Corysandre ne voudrait jamais +le fils. Ce serait lui faire une mortelle injure que la +croire capable d'une pareille trahison. Il avait foi en +elle, en sa fidélité, en son amour.</p> + +<p>Et cependant cette visite du père et du fils dans le +couvent se prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils +dire? Comment Corysandre pouvait-elle les écouter?</p> + +<p>C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que +Roger agitait fiévreusement ces questions, attendant +qu'ils sortissent.</p> + +<p>Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture, +et il put à son tour partir et rentrer chez lui, où il +attendit Houssu. Mais Houssu ne vint pas ce jour-là. +Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine +longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour +se charger de la lettre, et il craignait bien de n'être +pas plus heureux. Les difficultés étaient grandes; il +voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui +disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre +fût remise au plus vite dans les mains de mademoiselle +de Barizel. Avec du zèle et de l'argent, on +devait réussir.</p> + +<p>—Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre, +dit Houssu.</p> + +<p>Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances, +le surlendemain qu'il n'en avait plus, puis +deux jours après qu'il en avait de nouvelles et d'un +autre côté.</p> + +<p>Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et +Roger, exaspéré, voulut agir lui-même. Il pensa à +s'adresser à mademoiselle Renée de Queyras, la tante +de Christine, qui devait être en relation avec les +dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme +elle l'était avec toutes les congrégations religieuses +de Paris. Mais que lui dirait-il quand elle lui demanderait +dans quel but il voulait avoir des nouvelles de +mademoiselle de Barizel?</p> + +<p>—C'est une fille que vous aimez? Oui.—Que vous +voulez épouser?—Non, que je veux enlever.</p> + +<p>C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne +pouvait trouver d'aide qu'auprès de gens comme +Houssu. Il se cachait de Harly et de Nougaret; à plus +forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle +Renée.</p> + +<p>Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le +monde, autour de lui, on commençait à parler du +mariage de mademoiselle de Barizel avec Léon +Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde, +s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour +le repousser. Il y avait des gens qui le regardaient +d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité, ceux-là +d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus +naïfs ou plus cyniques, l'interrogeaient directement:</p> + +<p>—Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils +du père Dayelle?</p> + +<p>Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui +répondaient pour lui, expliquant les raisons qui justifiaient +ce mariage: la rouerie de madame de Barizel, +la beauté de Corysandre, ses mariages manqués +jusqu'à ce jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du +père Dayelle qui voulait faire passer aux mains de +son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse de se laisser +arracher par madame de Barizel, ce qui était une +opération véritablement habile.</p> + +<p>Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel +agent pour l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci +vint l'avertir tout triomphant qu'il avait enfin trouvé +une personne sûre pour faire remettre à mademoiselle +de Barizel la lettre dont il était chargé.</p> + +<p>—Et la réponse à cette lettre? demanda Roger.</p> + +<p>—Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes +précautions pour qu'elle nous parvienne demain; +mais monsieur le duc doit comprendre que je ne peux +pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra.</p> + +<p>Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour +Houssu, mais non pour Roger, qui était bien certain +qu'à sa lettre elle répondrait par une lettre non moins +tendre; non moins passionnée. Maintenant que le +moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient, +ils s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à +lui; si ce n'était pas dans quelques jours, ce serait +dans quelques semaines; le temps n'avait plus d'importance +pour eux.</p> + +<p>Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction +quand le lendemain, au moment où il attendait Houssu, +Bernard lui annonça que madame la comtesse de +Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans +son salon, l'attendant.</p> + +<p>Après quelques secondes de réflexion, il se dit +qu'elle venait sans doute pour obtenir de lui les pièces +compromettantes qu'il avait entre ses mains et au +moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage +avec Dayelle s'il voulait s'en servir.</p> + +<p>Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé +à se montrer bon prince et à ne pas abuser des avantages +de sa position: malgré tout elle était la mère de +Corysandre.</p> + +<p>Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il +remarqua qu'elle aussi était souriante et que son +attitude, au lieu d'être celle d'une suppliante, était +plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut +parler haut.</p> + +<p>C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le +but de sa visite,—ce qu'elle fit sans aucun embarras.</p> + +<p>—C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.</p> + +<p>—Je vous remercie, madame de la peine que vous +avez prise.</p> + +<p>—Une lettre de la part de ma fille.</p> + +<p>Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée, +elle le regarda avec un sourire ironique; ce ne fut +qu'après une pause assez longue qu'elle la sortit de sa +poche.</p> + +<p>Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne +fut pas maître de retenir un mouvement.</p> + +<p>—Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre, +dit-elle en accentuant son sourire; l'agent que vous +employez a payé des gens pour la faire parvenir à ma +fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse, +n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour +que je vous la rapporte. Vous voyez que le cachet est +intact, n'est-ce pas.</p> + +<p>Puis, après avoir joui pendant quelques instants de +la confusion de Roger, elle poursuivit:</p> + +<p>—Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil +était le seul que pouvait recevoir votre lettre? +Elle serait arrivée le lendemain de la visite de ma fille +ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous +l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas +réfléchi et elle aurait été peut-être entraînée. Vous +savez comme on persiste facilement dans une folie; +même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine. +Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long +silence, elle a pu réfléchir; elle a envisagé la situation, +elle vous a jugé, mal peut-être, mais enfin elle +vous a jugé tel que les circonstances vous montraient +et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc +qu'elle avait été prodigieusement étonnée et même +assez profondément blessée de votre lenteur à vous +déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve +et se disant que vous étiez un amant bien compassé, +bien froid, ce que vous appelez, je crois, un amoureux +transi. Est-ce le mot?</p> + +<p>Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents +blanches pointues; puis comme il ne répondait pas, +elle continua:</p> + +<p>—Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude +du couvent où je l'avais placée, elle a vu que vous +ne faisiez rien pour l'arracher à ce couvent et que vous +continuiez à vous enfermer dans votre prudente réserve, +elle a trouvé que de transi vous deveniez tout +à fait glacé. La situation que vous me faisiez était +vraiment trop belle pour que je n'en profite pas, et je +vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que +faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue +encore, n'ont pas été à votre avantage. Croyez-vous +qu'il a été difficile de prouver à ma fille que vous ne +l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée. Est-ce +que quand on aime une jeune fille, belle, honnête, +tendre comme Corysandre, on ne l'épouse pas malgré +tout? Est-ce qu'on se laisse arrêter par je ne sais +quelles considérations d'orgueil? Quand on aime, +il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce +que quand cette jeune fille est mise dans un couvent, +on la laisse s'y morfondre et s'y désespérer? Si +elle commence par là, elle finit par se consoler et se +laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir +écouté la voix de la raison, Corysandre, qui ignorait +que vous aviez chargé un agent de la découvrir, a +écouté celle de la tendresse. Vous dites?</p> + +<p>—Rien, madame; je vous écoute, je vous admire.</p> + +<p>—N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne +faut pas juger Corysandre sur son coup de tête et voir +en elle une fille exaltée et passionnée, capable de tout +dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu être poussée +à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la +sienne, qui croyait ainsi assurer son mariage.</p> + +<p>—Ah! vous le reconnaissez?</p> + +<p>—J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout +vous faire comprendre c'est la nature de ma fille. +En réalité c'est une personne raisonnable, douce, +tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de +la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière +et calme. L'eût-elle trouvée auprès de vous, +cette existence? En devenant votre femme, oui, sans +doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte... elle +l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance +pour le galant homme qui voulait bien oublier +qu'elle avait eu une minute d'égarement... rien qu'une +minute. Aujourd'hui elle aime ce galant homme,—la +façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,—et +dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon +Dayelle.</p> + +<p>Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la +tête haute et ferme.</p> + +<p>—Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là +certains papiers qui vous concernent: ce sont les +pièces qui se rapportent à l'enquête faite à Natchez, la +Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah.</p> + +<p>—Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle +avec audace.</p> + +<p>—Même si je vous les remets.</p> + +<p>Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il +revint avec les papiers qui lui avaient été remis par +Raphaëlle.</p> + +<p>Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les +prit, et violemment elle les jeta dans la cheminée, où +brûlait un grand brasier; ils se tordirent et s'enflammèrent.</p> + +<p>Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court +instant:</p> + +<p>—Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur.</p> + +<p>Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en +fermant la porte, il se laissa tomber sur un fauteuil et +se cacha la tête entre ses mains.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLI</h3> + +<p>Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il +n'avait pas voulu, cependant, obéir aux prescriptions +de Harly et quitter Paris.</p> + +<p>Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui +lui eussent permis de se soigner, il s'était lancé à corps +perdu dans la vie fiévreuse qui avait été celle des premières +années de sa jeunesse. Après une longue disparition +le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout +où il y avait un plaisir à prendre et où il était de bon +ton de se montrer: au Bois, chaque jour, quelque +temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans une +voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux +courses, si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue +de Paris; à toutes les premières représentations, si +tard qu'elles finissent; dans tous les petits théâtres à la +mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où qu'on +allât et toujours au premier rang, avec quelques amis, +Mautravers, Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt +l'un, tantôt l'autre, car ils étaient obligés de se relayer +pour le suivre, eux solides et bien portants, on était +sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux +yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes +choses et sur tous indifféremment, ne trahissaient que +l'ennui, le dégoût ou la raillerie.</p> + +<p>Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il +l'interrogeait sur sa journée de la veille.</p> + +<p>—A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit?</p> + +<p>—A trois heures.</p> + +<p>—C'est fou.</p> + +<p>—Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que +je rentre? Pour ne pas dormir, pour réfléchir, pour +songer; le bruit m'occupe.</p> + +<p>—Au moins vous êtes-vous amusé?</p> + +<p>—Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me +fatigue.</p> + +<p>—Vous vous tuez.</p> + +<p>—Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas +médecine: nous ne nous entendons pas; il me peine +d'être en dissentiment avec vous que j'aime comme +ami, mais que je crains comme médecin.</p> + +<p>Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et +comme avec une intention.</p> + +<p>—Ce que vous me dites là est grave pour moi, car +si vous ne voulez pas faire ce que je vous ordonne je +suis obligé de me retirer.... Oh! comme médecin, non +comme ami.</p> + +<p>Roger garda le silence un moment:</p> + +<p>—Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères, +celui que vous appelleriez si vous étiez malade; je ne +veux pas de cause de division entre nous; je vous aime +trop.</p> + +<p>S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait +pas été plus docile avec le médecin que celui-ci lui +avait donné, et ce fut seulement quand il fut abattu +tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta et se +livra à son nouveau médecin.</p> + +<p>Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent +presque tous ses compagnons de douleur. Du jour +où il fut obligé de garder la chambre, il vit arriver +chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de +Kappel, Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les +femmes de son monde: Cara, Balbine, Raphaëlle. On +se donnait rendez-vous chez lui pour déjeuner, dîner +ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une casserole, +fut garnie de tous les ustensiles que pouvait +désirer le cordon bleu le plus exigeant.</p> + +<p>Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait +ou l'on dînait avec lui; quand il était souffrant +ou quand il dormait, on se faisait servir comme s'il +avait été là. Bernard prenait soin seulement de tenir +fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage +de la salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la +chambre à coucher; on causait, on riait, et de temps +en temps on le plaignait:—Pauvre petit duc.—Chut, +s'il nous entendait.—C'est vrai.—Et l'on recommençait +à plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. +Bien souvent, après le déjeuner ou après le souper, +on remplaçait la nappe blanche par un tapis en +drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on +restait là à jouer; les hommes arrivaient en sortant +de leur cercle, les femmes après que le théâtre était +fini, si elles n'avaient rien de mieux à faire; c'était +une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours +ouverte, avec table servie, ce qui est commode.</p> + +<p>Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à +tour de rôle, courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait +bien vite prendre sa place devant la nappe ou le +tapis vert. Quand les portes s'entrouvraient, de son lit +il entendait le cliquetis de la vaisselle et de l'argenterie, +ou le tintement des louis; il s'informait des +noms de ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler +ceux ou celles qu'il voulait voir, les renvoyant +sans colère lorsqu'il les trouvait impatients d'aller finir +le morceau servi dans leur assiette ou la partie commencée.</p> + +<p>Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le +moment du sommeil pour tous et pour toutes. Il est +vrai que pour lui c'était le moment des tristes réflexions +qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; +mais après lui avoir donné la journée ou la soirée, il +n'était que juste de prendre le matin pour dormir. Pour +le soigner et l'égayer, devait-on se rendre malade?</p> + +<p>Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un +bruit de pas sur le tapis; mais il n'y prit pas attention, +croyant que c'était la garde de jour qui venait relever +la garde de nuit. Tout à coup un fracas de verrerie lui +fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de +renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la +chambre, se tenant sur la pointe des pieds sans oser +avancer ou reculer, son ancien professeur Crozat.</p> + +<p>—Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?</p> + +<p>—Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?</p> + +<p>—Et vous avez renversé le guéridon.</p> + +<p>—Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là.</p> + +<p>—Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, +que je vous dise combien je suis content de vous voir.</p> + +<p>—Vrai?</p> + +<p>—En doutez-vous?</p> + +<p>—Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai +appris par Harly que vous étiez malade, pour vous voir +d'abord et puis pour me mettre à votre disposition, +vous faire la lecture, si cela peut vous être agréable, +écrire vos lettres.</p> + +<p>—Merci, mon bon Crozat.</p> + +<p>—Seulement je débute mal dans la chambre d'un +malade.</p> + +<p>D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient +le tapis.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi +plutôt comment vous allez. Parlez-moi du <i>Comte et de +la Marquise</i>.</p> + +<p>—Je viens de le transformer en opéra-comique pour +un musicien influent qui va le faire jouer... sûrement. +Il est vrai que la musique nuira au poème, mais que +voulez-vous!</p> + +<p>Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela +fut long et dura jusqu'au moment où Mautravers, qui +était toujours le premier arrivé, entra; alors il se retira.</p> + +<p>Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger +le vit entrer portant un livre sous son bras.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—L'<i>Odyssée</i> en grec; j'ai pensé qu'après les journaux +qui sont bien vides, vous seriez peut-être satisfait +que je vous fasse une bonne lecture; alors j'ai +apporté l'<i>Odyssée</i>, que nous n'avons pas eu le temps +de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages.</p> + +<p>—En grec?</p> + +<p>—Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce +que les traductions imprimées sont ridicules.—Il +ouvrit le volume—Ainsi si je vous dis, comme dans +toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un +siège élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a +vingt façons d'être élégant pour un siège; tandis que +si je traduis «sur un siège sculpté», vous voyez tout +de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela.</p> + +<p>Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut +seulement quand Mautravers arriva qu'il ferma son +livre et s'en alla.</p> + +<p>—Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger +d'un air méprisant.</p> + +<p>—Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui +laisser croire qu'il me fait plaisir.</p> + +<p>Mautravers se promit de rendre la place impossible +à ce cuistre, de façon à l'empêcher de revenir.</p> + +<p>En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami, +qu'il eût voulu être le seul à soigner et à visiter.</p> + +<p>Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur +d'héritage, et il espérait bien, il voulait que la +fortune du duc de Naurouse ou tout au moins la plus +grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce +pas tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille, +et puisque lui Mautravers était son plus ancien +ami? A qui laisser cette fortune, si ce n'est à lui? Le +prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles +était impossible, Montrévault aussi, Savine encore +plus, Harly était incapable de recevoir en sa qualité +de médecin; les femmes, Balbine, Cara et même Raphaëlle, +malgré son avidité et sa rouerie, ne recueilleraient +certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait +hériter et s'imposait au choix de Roger, qui avait +si souvent exprimé sa volonté de soustraire sa fortune +aux Condrieu.</p> + +<p>Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune, +qu'il veillait à ce qu'il n'y eût pas trop de gaspillage +dans la maison et même à ce qu'on ne détériorât pas +le mobilier.</p> + +<p>En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce +mobilier et il avait apporté de Londres un meuble +de chambre à coucher qui plaisait tout particulièrement +à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des +fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu +de ciel, à grands dessins brochés camaïeu du gris au +blanc; le bois des meubles était en citronnier des Iles, +d'un grain serré et poli dont la teinte claire était relevée +par des filets en acajou au-dessus desquels courait +une petite peinture mignarde qui faisait l'effet +d'une marqueterie; le tout était parfaitement harmonieux, +d'une décoration correcte, bien ordonnée, et +les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet +doux et gracieux.</p> + +<p>C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces +nuances qui inquiétaient Mautravers; il avait peur +qu'on les défraîchit; il veillait sur les visiteurs, les +examinant de la tête aux pieds, surtout aux pieds, et +les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie +pour qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était +pas venu en voiture, il se montrait impitoyable.</p> + +<p>—Notre ami est bien fatigué, disait-il.</p> + +<p>Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta +dans la chambre deux chaises du cabinet de +toilette: une pour lui et l'autre qu'il trouvait toujours +moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait jamais +de placer au pied du lit quand il s'en allait.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XLII</h3> + +<p>Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant +veiller de près son ami, de manière à voir tous ceux +qui venaient et entendre tout ce qui se disait.</p> + +<p>Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi +bien que des malades: la maladie le dégoûtait, les +malades l'exaspéraient. Ce sentiment était si vif chez +lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas +blesser Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas +montrer sa mauvaise humeur. Cela arrivait surtout à +l'occasion des accès de toux qui, à chaque instant, +prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès, +à bout de respiration, Roger, au lieu de se retenir, +toussait quelquefois volontairement pour faire entrer +un peu d'air dans ses poumons.</p> + +<p>—Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré; +vous vous faites mal.</p> + +<p>—Mais non, cela me fait respirer.</p> + +<p>—Cela vous épuise, au contraire.</p> + +<p>Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel +elles étaient dites était plus dur encore; alors Roger +se tournait du côté opposé à celui où se tenait son +ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut +tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser +à volonté. Quand il sentait l'accès venir, il renvoyait +Mautravers, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un +autre, s'ingéniant à en chercher.</p> + +<p>Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui, +c'était quand Harly devait venir, afin d'avoir quelques +instants de causerie intime et affectueuse qui le +reposât.</p> + +<p>Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly +n'en venait pas moins voir Roger tous les matins, et +s'il ne lui prescrivait plus des remèdes qui, au point +où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir +grande efficacité, il le réconfortait au moins par des +paroles d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le +coeur que pour l'esprit.</p> + +<p>Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient +les meilleures de la journée pour le malade, celles au +moins qui lui faisaient oublier sa maladie et la gravité +de son état.</p> + +<p>Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la +main une petite fille de dix à onze ans, qui portait une +corbeille recouverte de feuilles.</p> + +<p>—C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous +apporter la première cueille de son cerisier. Vous +savez, votre cerisier?</p> + +<p>—Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs +souvenirs de ma vie. J'ai eu la joie de faire ce +jour-là une heureuse, et c'est là un plaisir qui m'a +été donné... ou que je me suis donné trop rarement; +il est vrai qu'il est encore possible de rattraper le +temps perdu.</p> + +<p>—Certainement, dit Crozat.</p> + +<p>—En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.</p> + +<p>Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression, +il demanda à la petite fille de lui donner sa +main pour qu'il l'embrassât, et il voulut qu'elle mangeât +quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en +put manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant +fait tousser.</p> + +<p>—Ce sera pour tantôt, dit-il.</p> + +<p>Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il +rappela celle-ci:</p> + +<p>—Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, +et vous n'en avez pas d'autre?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—C'est un très joli nom.</p> + +<p>S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, +il y en avait d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne +les reçût pas: celles du comte de Condrieu et de Ludovic +de Condrieu, qui chaque jour venaient ensemble +se faire inscrire.</p> + +<p>—Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, +voilà des gens qui savent que je les exècre et qui cependant +viennent tous les jours à ma porte pour qu'on +ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon; +si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour +moi-même pour leur dire leur fait; ils doivent cependant +être bien convaincus qu'ils n'auront rien de moi.</p> + +<p>—Cela serait trop bête, dit Mautravers.</p> + +<p>—Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, +dit Raphaëlle.</p> + +<p>—L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua +Mautravers, c'est qu'on peut les déshériter sans +remords.</p> + +<p>—Je voudrais plus et mieux, dit Roger.</p> + +<p>S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter, +il pouvait au moins leur faire peur, les tourmenter, +les exaspérer de façon à ce qu'ils ne vinssent plus. +Cette idée qui avait traversé son esprit devint bientôt +chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à +exécution, ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous +ses amis réunis autour de lui:</p> + +<p>—Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est +de me marier.</p> + +<p>Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait +point.</p> + +<p>—De me marier in extremis avec une jeune fille de +bonne maison qui aurait un enfant. Je légitimerais +cet enfant par ce mariage et je lui assurerais mon +nom, mon titre et ma fortune.</p> + +<p>—Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers.</p> + +<p>—Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce +qui n'est pas absurde, il me semble. Montrévault, +vous qui avez tant de relations et qui connaissez tout +le monde en France et à l'étranger, vous devriez me +chercher cette jeune fille.</p> + +<p>—On peut la trouver.</p> + +<p>—Vous lui direz que je ne serai pas un mari +gênant.</p> + +<p>Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées +à M. de Condrieu; mais il était loin de prévoir ce +qu'elles produiraient.</p> + +<p>Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre; +Bernard, qui avait un air embarrassé:</p> + +<p>—Ce sont deux religieuses, dit-il.</p> + +<p>—Qu'on leur donne une offrande.</p> + +<p>—Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur +le duc.</p> + +<p>—C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.</p> + +<p>—Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu +que je vienne dire à monsieur le duc que celle qui désirait +le voir était la soeur Angélique.</p> + +<p>Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de +Christine. Christine chez lui; Christine qui voulait le +voir. Était-ce possible?</p> + +<p>L'émotion fit trembler sa voix:</p> + +<p>—Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. +Une robe noire, une ceinture de cuir noir, +une coiffe blanche à fond plissé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Qu'elles entrent.</p> + +<p>Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça +de calmer les mouvements tumultueux de son +coeur: Christine à laquelle il avait si souvent pensé! +Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir +avant de mourir! son amie d'enfance! sa petite +Christine!</p> + +<p>Elle entra: elle était seule.</p> + +<p>—Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son +lit.</p> + +<p>Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle +ne les prit point, répondant seulement à son élan +par un sourire qui valait le plus doux, le plus tendre +des baisers.</p> + +<p>—Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te +tutoyer: mais, tu vois, ma chère Christine, je ne suis +plus qu'une âme, et dans le ciel, n'est-ce pas, les âmes +amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se tutoieraient-elles +pas sur la terre?</p> + +<p>—J'ai appris que tu étais malade.</p> + +<p>—Plus que malade, mourant.</p> + +<p>—J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission +de notre mère.</p> + +<p>—Chère Christine, tu me donnes la plus grande des +joies que je puisse goûter, et quand je n'espérais plus +rien.</p> + +<p>—Pourquoi parles-tu ainsi?</p> + +<p>—Parce que c'est fini. Serais-tu là, près de moi, +s'il en était autrement? C'est au mourant que tu viens +dire adieu; c'est le mourant que tu viens consoler par +ta chère présence, et c'est plus que la consolation que +tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le retour +dans le passé, dans la jeunesse,—la nôtre, où je te +trouve partout près de moi, avec moi, mon amie, ma +soeur, mon bon ange.</p> + +<p>Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement; +mais, après un moment de silence recueilli, +elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis que lui-même +la regardait longuement, l'admirait, fraîche +jeune, belle d'une beauté séraphique sous sa coiffe +qui lui faisait une sorte d'auréole de sainte et de +vierge.</p> + +<p>Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à +coup, en même temps, des larmes roulèrent dans leurs +paupières et coulèrent sur leurs joues, sans qu'ils +pensassent à les retenir ou à les cacher.</p> + +<p>—Ah! Roger!</p> + +<p>—Chère Christine!</p> + +<p>Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce +fut elle qui parla:</p> + +<p>—Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas +un souvenir pour ta famille? dit-elle d'une voix vibrante.</p> + +<p>—Ma famille, c'est toi</p> + +<p>—Je ne suis pas seule.</p> + +<p>—Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton +frère.</p> + +<p>—Je le veux cependant, je le dois: à cette heure +suprême ton coeur si bon, si droit, ne t'inspirera-t-il +pas une parole de réconciliation?</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant +la poitrine, quel coup tu viens de lui porter à ce coeur! +ce mot que tu as prononcé «Je le dois», m'a fait +tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton +propre mouvement que tu étais venue.</p> + +<p>Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez +vite il reprit, les joues rougies, les yeux étincelants:</p> + +<p>—Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis +sûr, car les bruits de ce monde ne passent pas vos +portes; c'est ton grand-père qui t'a prévenue en allant +t'avertir que tu devais veiller à mon salut et aussi à assurer +ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais +bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! +pour mon salut, ne sois pas en peine: envoie-moi ton +confesseur; tu seras en paix, n'est-ce pas? Mais pour +ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en +aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais +pu te la laissez sans craindre qu'elle passe à ton +frère!</p> + +<p>Elle l'interrompit:</p> + +<p>—Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à +ta fortune comme tu le dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur +de ton nom.</p> + +<p>A son tour il lui soupa la parole:</p> + +<p>—Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me +connais. Que ton grand-père y ait cru; ça c'est ma +vengeance et ma joie; mais toi, Christine, toi, ma +petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de Naurouse +prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge; +que la main de la Mort sur ma tête, et elle +y est, tu la vois bien sur ce front décharné,—tu as pu +croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un +enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas +ce qu'il me coûte, ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi, +malgré cet accès de colère, sois bien certaine que je +ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à ceux-là....</p> + +<p>De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une +crise, suivie d'une faiblesse.</p> + +<p>Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe +il la retint.</p> + +<p>—Que faut-il faire?</p> + +<p>De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis +une cuillère; et vivement elle lui donna ce qu'il paraissait +demander.</p> + +<p>Un peu de calme se produisit, mais en même temps +l'abattement, l'anéantissement.</p> + +<p>Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes, +sur le lit, longuement elle pria en le regardant.</p> + +<p>Puis, se relevant:</p> + +<p>—Je demanderai à notre mère de venir te voir +demain, dit-elle, le temps qu'on m'avait accordé est +plus qu'écoulé.</p> + +<p>Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement +irrésistible:</p> + +<p>—Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour +moi: jusqu'à ma dernière heure, ce me sera une +joie de penser que tu prononces mon nom en t'adressant +à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai +aimée.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XLIII</h3> + +<p>Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point +passer la semaine et même qu'il pouvait mourir d'un +moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on s'en aperçût; +si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.</p> + +<p>Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, +et il s'était installé rue Auber, y mangeant, y couchant, +agissant en véritable maître de la maison, pour +tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir à +sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient +à venir s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là, +dînant, soupant, jouant comme s'ils avaient été dans +un cercle ou un restaurant.</p> + +<p>Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était +tombé, Roger avait conservé sa pleine connaissance +et, contrairement à ce qui arrive avec la plupart des +poitrinaires, il se rendait compte de son état: à l'entendre +on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis +de sa mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper, +il se contentait de secouer la tête avec un triste sourire.</p> + +<p>—Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il +quelquefois, ce n'est pas de renoncer à l'avenir, c'est +de regretter le passé: bienheureux sont ceux qui ont +un passé.</p> + +<p>Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait +ainsi, seulement à quelques-uns: Harly, Crozat.</p> + +<p>Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers +qui, s'étant couché tard après une soirée de déveine, +arriva l'air maussade, aussi furieux d'être réveillé de +bonne heure que d'avoir perdu la veille.</p> + +<p>—Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant.</p> + +<p>—Le moment approche.</p> + +<p>—Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous +avez déjà surmonté plus d'une faiblesse, vous surmonterez +celle-là. Voulez-vous quelque chose? ajouta-t-il +de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au +lit.</p> + +<p>—Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue +de s'occuper de mon testament.</p> + +<p>Instantanément ce mot changea la physionomie de +Mautravers, qui se fit bienveillante et affectueuse.</p> + +<p>—Tout de suite, cher ami.</p> + +<p>Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui +était fermé à clef, et il l'apporta à Roger.</p> + +<p>—Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on +n'y voit pas.</p> + +<p>Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent +la chambre.</p> + +<p>Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son +oreiller, et ayant trouvé un trousseau de clefs il ouvrit +le pupitre.</p> + +<p>Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y +trouvaient enfermés et ayant trouvé deux larges enveloppes +scellées d'un cachet rouge il en prit une, après +l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans +le pupitre qu'il referma à clef.</p> + +<p>Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce +qui se passait; il s'était placé en face d'une fenêtre +comme pour regarder le levant, mais au moyen de la +psyché il n'avait d'yeux que pour le lit.</p> + +<p>Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il +avait prise, déplier une feuille de papier timbré, la +lire puis la déchirer en petits morceaux: un testament +qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien assurément, +était donc le bon.</p> + +<p>Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus +maussade, il n'avait plus perdu.</p> + +<p>—Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger, +montrant les morceaux.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les +dans les cabinets et faites couler de l'eau.</p> + +<p>Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux +les emporta, mais en sortant il laissa la porte +de la chambre ouverte.</p> + +<p>Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant +rien, il appela:</p> + +<p>—Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.</p> + +<p>C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de +papier Mautravers avait voulu voir ce qui était écrit +dessus, ayant lu plusieurs fois le mot «hospices» et +les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il fut +convaincu que le testament conservé était bien décidément +le bon, c'est-à-dire le sien, et alors il fit couler +l'eau abondamment, bruyamment.</p> + +<p>—Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger +lorsqu'il rentra, vous le remettrez à M. Le Genest de +la Crochardière; je vous le recommande: il déshérite +les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous +comprenez combien je tiens à ce qu'il soit exécuté.</p> + +<p>—Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec +enthousiasme et je vous jure que je ferai tout pour +qu'il soit exécuté.</p> + +<p>—Merci; maintenant je vais être plus tranquille.</p> + +<p>Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis +que Mautravers, qui n'avait plus envie de dormir +s'installait dans un fauteuil, ne voulant pas qu'un +autre que lui veillât un si brave garçon.</p> + +<p>Il y avait une heure à peu près que Mautravers se +promenait dans ses terres de Varages et de Naurouse, +lorsqu'il crut remarquer que, depuis quelque temps +déjà, Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant +plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était +mort, tout à coup, comme avaient dit les médecins, +sans qu'on s'en aperçût.</p> + +<p>Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison.</p> + +<p>—Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la +Crochardière, dit-il, qu'on le fasse lever, qu'il vienne +tout de suite; avertissez-le que c'est pour recevoir le +testament du duc de Naurouse.</p> + +<p>Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas +le notaire qui arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle, +qu'il n'avait pas dit de prévenir.</p> + +<p>—Tu sais, dit-elle après la première explosion du +chagrin, que le duc m'avait donné son argenterie et +ses bijoux.</p> + +<p>—Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament +qu'on va ouvrir tout à l'heure, nous verrons cela.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a +été donné.</p> + +<p>—Attendons.</p> + +<p>Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire +arriva bientôt, Mautravers espérait qu'on allait ouvrir +le testament tout de suite, mais il n'en fut rien.</p> + +<p>—Je vais le déposer au président du tribunal, dit le +notaire.</p> + +<p>—Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria +Mautravers.</p> + +<p>Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement +son impatiente curiosité:</p> + +<p>—Il peut y avoir dans ce testament que je ne +connais pas, dit-il, des prescriptions relatives aux +obsèques et il est important que nous soyons fixés là-dessus.</p> + +<p>—Vous le serez dans la journée, dit le notaire.</p> + +<p>Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle +qu'ils devaient se retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.</p> + +<p>Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle +tournant à gauche et Mautravers à droite; +mais il n'alla pas plus loin que la Chaussée-d'Antin et +revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de Roger. +Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle, +qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en +train d'emballer l'argenterie dans des serviettes. Déjà +elle avait fourré plusieurs pièces dans ses poches.</p> + +<p>—Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en +sautant sur les serviettes qui étaient déjà nouées.</p> + +<p>—De quoi te mêles-tu?</p> + +<p>—J'ai juré de faire exécuter le testament de ce +pauvre Roger.</p> + +<p>—Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger! +C'était de son vivant qu'il fallait le plaindre, au lieu +de se faire son espion au profit du vieux Condrieu.</p> + +<p>—Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce +pas toi, qui lui as vendu tes papiers pour faire +manquer le mariage de Corysandre?</p> + +<p>La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit +et M. de Condrieu entra, pouvant à peine se tenir, +appuyé sur le bras de Ludovic:</p> + +<p>—Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une +voix brisée, plus hésitante que jamais, mon cher +petit-fils, où est-il?</p> + +<p>Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes. +Heureusement Ludovic, guidé par Mautravers, put le +conduire à la chambre mortuaire et le faire agenouiller +auprès du lit, où il resta longtemps en prière, +écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant;</p> + +<p>—Mon cher petit-fils!</p> + +<p>Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly, +Crozat et les autres; puis, vers midi, madame d'Arvernes, +accompagnée d'un jeune homme plus jeune, +plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de +Baudrimont.</p> + +<p>Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, +ne faisant rien pour cacher les larmes qui coulaient +sur ses joues. Se penchant sur lui, elle l'embrassa au +front.</p> + +<p>—Pauvre Roger, dit-elle.</p> + +<p>Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à +manger, elle prit le bras du jeune homme qui l'accompagnait +et, se serrant contre lui:</p> + +<p>—N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais +c'était ses yeux qu'il fallait voir, ces pauvres yeux qui +n'ont plus de regard.</p> + +<p>Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de +Condrieu et par Ludovic aussi bien que par Mautravers, +qui agissait de plus en plus comme s'il +était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de +quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.</p> + +<p>Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il +arriva, accompagné de Harly et de Nougaret, que +M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les mettre +à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le +moment.</p> + +<p>—Le testament de mon petit-fils, de mon cher +petit-fils, a-t-il été ouvert? demanda-t-il au notaire.</p> + +<p>—Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.</p> + +<p>—Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.</p> + +<p>—Mais, monsieur le comte...</p> + +<p>—Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu.</p> + +<p>—Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a +chargé de veiller à l'exécution de son testament; je +dois le connaître.</p> + +<p>Le notaire lut:</p> + +<p>«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le +désir de faire après moi ce que je n'ai pu faire +de mon vivant—le bonheur d'une personne qui +en soit digne.</p> + +<p>«Je déshérite donc autant que la loi me le permet +la famille de Condrieu, qui a été mon ennemie, et je +laisse ma fortune à mademoiselle Claire Harly, +fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner:</p> + +<p>«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a +appris le peu que je sais, deux cent mille francs;</p> + +<p>«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;</p> + +<p>«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs;</p> + +<p>«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels +Bernard, mon valet de chambre, en prélèvera +quarante mille pour sa part.</p> + +<p>«François-Roger de CHARLUS, +duc de NAUROUSE.»</p> + +<p>—Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de +Condrieu; l'article 909 du code ne permet pas aux +médecins de profiter des dispositions testamentaires +faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné +pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare +que les enfants de ces médecins sont personnes interposées +et par conséquent incapables de recevoir.</p> + +<p>Nougaret s'avança:</p> + +<p>—Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, +que depuis quatre mois le docteur Harly n'était plus la +médecin de M. de Naurouse.</p> + +<p>—N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie?</p> + +<p>—Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse +quand ce testament a été fait; c'est ce que prouve la +date, qui remonte à six semaines seulement.</p> + +<p>—Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit +Harly.</p> + +<p>—Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit +M. de Condrieu.</p> + + +<br><br><br> + +<p>FIN</p> + +<br><br><br> + +<p><b>NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE»</b></p> + +<p>Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations +personnelles que les médecins se servent pour écrire la +plupart des livres qu'ils publient chaque jour avec une +abondance qui n'est égalée que par celle des théologiens; +si bien que pour peu que vous ayez un médecin écrivain,—et +ils le sont tous,—vous êtes exposé à vous trouver un +jour ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, +tandis que vos amis, perçant des initiales transparentes, +apprendront que vos ascendants paternels étaient alcooliques, +les maternels tuberculeux, que vos enfants seront +l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas pour +longtemps.</p> + +<p>C'est aussi avec leurs observations que les romanciers +écrivent leurs livres, mais les romans sont les romans, et +comme on doit toujours y introduire une certaine dose +d'imagination et de fantaisie, ils s'éloignent forcément de +la précision médicale. D'ailleurs le romancier n'est pas lié +par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont pas +payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne +ressemble en rien à celle du médecin.</p> + +<p>Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate, +en cela surtout que plus il est consciencieux, plus il est +entraîné à peindre ceux qu'il connaît le mieux: les siens, +ses proches, ses amis intimes. Pour mon compte, à +l'exception de quelques romans écrits sous l'inspiration +directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les +<i>Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français</i>, +je n'ai point pris mes modèles parmi les miens ni +parmi mes intimes, et ceux qui ont honoré ou égayé ma vie +de leur amitié ont eu cette sécurité de ne point se voir +servis tout vifs à la curiosité des lecteurs.</p> + +<p>Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite +intimité, je reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement +pour les personnages de la <i>Bohême tapageuse</i> +qui tous ou presque tous ont vécu d'une vie propre que j'ai +pu observer et rendre sans aucune trahison, puisque selon +la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur allié, +et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne +l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les +oreilles sans que rien dans nos relations me fermât la +bouche.</p> + +<p>J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque +j'ai connu celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse +d'Arvernes, Avec ma mère j'avais été passer les vacances +au bord de la mer, à Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait +de faire entrer dans la notoriété, et je m'étais si bien +ingénié auprès d'amis communs que j'avais obtenu des +lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin dont +rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau +temps de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné +<i>Sous les Tilleuls, Geneviève, le Chemin le plus court</i>, et depuis +quelques années il publiait les <i>Guêpes</i> qui, à cette époque, +faisaient presque autant de bruit qu'en a fait plus tard la +<i>Lanterne</i>. On comprend quel pouvait être mon enthousiasme +pour le premier écrivain de talent que j'approchais, +car les jeunes gens de ma génération ne commençaient +point la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés. +Ce fut dans ce fameux jardin original et bizarre dont il a +tiré tant de livres charmants que je rencontrai la duchesse +d'Arvernes, venue à Sainte-Adresse pour y passer une +saison avec sa mère, et comme nous étions du même âge, +comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour l'amuser, +comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas +du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut, +sans que j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction +d'un jeune provincial, fils d'un notaire qui, parmi +ses clients, comptait quelques représentants de la noblesse +polie, affinée, sceptique et légère du dix-huitième siècle, en +se trouvant brusquement en présence de cette fille délurée +qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je +l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien +que je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore +sans appuyer, laissant dans l'ombre certains côtés que +j'aurais dû peindre, si au lieu d'une figure de roman j'avais +fait un portrait.</p> + +<p>Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait +organisé une journée de courses d'hommes à la montagne, +et j'avais été chargé de réunir quelques souscriptions, parmi +lesquelles celle du duc de Naurouse. Le hasard fit qu'il +connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme, +il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa +fenêtre toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul, +du matin au soir, pâle, triste, mourant, regardant sans le +voir le mouvement des allées et venues dans le petit jardin +de l'<i>Hôtel de France</i>. Et je n'eus garde de refuser cette +invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant +parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal, +que parce que madame d'Arvernes était venue l'y relancer. +On l'avait logée dans la chambre voisine de la mienne, et +tous les soirs, à travers notre mince cloison, j'entendais les +éclats de sa voix et de ses rires pendant qu'elle dînait avec +une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les Pyrénées, +comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, +qui venait la chercher pour une excursion dans la montagne, +crier avec son accent méridional: «Madame la +duchesse est-elle prête?»</p> + +<p>Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des +principaux personnages de la <i>Bohême tapageuse</i>. Il avait lu +une scène de jeu dans <i>Un Mariage sous le Second Empire</i>; +il me fit demander par Ph. Jourde, le directeur du <i>Siècle</i>, +si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie» au moins +aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est celle +qui se trouve au commencement de <i>Raphaëlle</i>, avec l'épisode +du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua +aussi les papiers laissés par Naurouse, ses carnets de +dépenses, ses lettres, et c'est en les ayant sous les yeux, du +premier au dernier mot de mon roman, que je l'ai +écrit.</p> + +<p>Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, +de Harly, je pourrais le dire aussi à propos du +prince de Kappel, de Savine, de Mautravers; mais c'en est +assez de ces quelques indications d'observation pour qu'on +voie comment a été étudié et exécuté ce roman. Je n'ajoute +qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie +introduit des faits qui me soient personnels: dans <i>La +Bohême tapageuse</i>, j'ai manqué une fois à cette règle, et si +j'en parle ici c'est pour expliquer un passage du <i>Dictionnaire +des Contemporains</i> de Vapereau, copié par beaucoup +d'autres, qui n'est pas très exact, et par cela m'a plus +d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit des +brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou +plutôt la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en +quelque sorte dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement +dans les mêmes conditions que celles racontées dans mon +roman, et elle était historique, non politique. Sous plus d'un +point de vue la rectification a son importance, pour moi au +moins.</p> + +<p>Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner +quelques preuves, <i>La Bohême tapageuse</i>, au moment de sa +publication, fut accusée d'exagération, et particulièrement +par Aurélien Scholl, qui avait bien connu la plupart de ses +personnages, et avait même été de l'intimité de plus d'un +d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans +lequel il les nomme avec une liberté que prennent les +chroniqueurs, mais que se refusent les romanciers, il dit +«C'est une série d'actes d'accusation.»</p> + +<p>Trop dure, la <i>Bohême tapageuse!</i> trop cruelle! trop «acte +d'accusation!» Voyons la réalité.</p> + +<p>Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je +reçus d'un magistrat un mot pour assister à une audience +de la Cour d'Assises: «L'affaire intéressera l'auteur de la +<i>Duchesse d'Arvernes</i>», me disait-il.</p> + +<p>En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la +duchesse d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le +duc veut emmener dans sa promenade, avec ceux de ses +enfants qu'il croit les siens.</p> + +<p>Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un +dénouement aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant +il est vrai que le roman reste le plus souvent au-dessous de +la simple vérité, au lieu d'aller au-delà.</p> + +H. M. +<br><br><br> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE *** + +***** This file should be named 13490-h.htm or 13490-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/9/13490/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed +Proofreading Team and Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., . + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/13490.txt b/old/13490.txt new file mode 100644 index 0000000..0de2ccf --- /dev/null +++ b/old/13490.txt @@ -0,0 +1,10094 @@ +The Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Corysandre + +Author: Hector Malot + +Release Date: September 18, 2004 [EBook #13490] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed +Proofreading Team and Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., . + + + + + +CORYSANDRE + +PAR + +HECTOR MALOT + +CORYSANDRE [1] + +[Note 1: L'episode qui precede a pour titre: _la Duchesse +d'Arvernes_.] + + + +I + +La saison de Bade etait dans tout son eclat; et une lutte qui s'etait +etablie entre deux joueurs russes, le prince Savine et le prince +Otchakoff, offrait aux curieux et a la chronique les peripeties les plus +emouvantes. + +C'etait pendant l'hiver precedent que le prince Otchakoff avait fait son +apparition dans le monde parisien, et en quelques mois, par ses gains +ou ses pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le sourire +dedaigneux avec lesquels il acceptait une culotte de cinq cent mille +francs, il s'etait conquis une reputation tapageuse qui avait failli +donner la jaunisse au prince Savine, habitue depuis de longues annees a +se considerer orgueilleusement comme le seul Russe digne d'occuper la +badauderie parisienne. + +C'etait un petit homme chetif et maladif que ce prince Otchakoff et qui, +n'ayant pas vingt-cinq ans, paraissait en avoir quarante, bien qu'il fut +blond et imberbe. Dans ce Paris ou l'on rencontre tant de physionomies +ennuyees et vides, on n'avait jamais vu un homme si triste, et rien qu'a +le regarder avec ses traits fatigues, ses yeux eteints, son visage jaune +et ride, son attitude morne, on etait pris d'une irresistible envie de +bailler. + +Apres avoir essaye de tout il avait trouve qu'il n'y avait que le jeu +qui lui donnat des emotions, et il jouait pour se sentir vivre autant +que pour faire du bruit en ce monde, ce qui etait sa grande, sa seule +ambition. + +Sa sante etant miserable, sa fortune etant inepuisable, le jeu etait +le seul exces qu'il put se permettre, et il jouait comme d'autres +s'epuisent, s'indigerent ou s'enivrent. + +Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom en achetant des +collections de tableaux ou de potiches qui l'auraient ennuye, en prenant +une maitresse en vue qui l'aurait affiche, en montant une ecurie de +course qui l'aurait dupe; mais en esprit pratique qu'il etait, il avait +trouve que le plus simple encore et le moins fatigant, etait d'abattre +nonchalamment une carte, de pousser une liasse de billets de banque a +droite ou a gauche et de dire sans se presser: "Je tiens." + +Et ce calcul s'etait trouve juste. En six mois ce nom d'Otchakoff etait +devenu celebre, les journaux l'avaient cite, tambourine, trompete, et +la foule moutonniere l'avait repete. Ce jeune homme, qui n'avait jamais +fait autre chose dans la vie que de tourner une carte et de combiner un +coup, etait devenu un personnage. + +Mais une reputation ne surgit pas ainsi sans susciter la jalousie et +l'envie: le prince Savine, qui de tres bonne foi croyait etre le seul +digne de representer avec eclat son pays a Paris, avait ete exaspere par +ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une part, et une tres +grosse part de cette celebrite mondaine qu'il voulait pour lui tout seul +avait ete Anglais, Turc, Mexicain, il se serait jusqu'a un certain point +calme en le traitant de sauvage; mais un Russe! un Russe qui se montrait +plus riche que lui, Savine! un Russe qu'on disait, et cela etait vrai, +d'une noblesse plus haute et plus ancienne que la sienne a lui Savine! +Il fallait que n'importe a quel prix, meme au prix de son argent, auquel +il tenait tant, il defendit sa position menacee et se maintint au rang +qu'il avait conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs annees +et qui le rendait si glorieux. + +Alors, lui toujours si rogue et si gonfle, s'etait fait l'homme le +plus aimable du monde, le plus affable, le plus gracieux avec quelques +journalistes qu'il connaissait, et il les avait bombardes d'invitations +a dejeuner, ne s'adressant, bien entendu, qu'a ceux qu'il savait assez +vaniteux pour etre fiers d'une invitation a l'hotel Savine et en +situation de parler de ses dejeuners dans leurs chroniques et aussi de +tout ce qu'il voulait qu'on celebrat: son luxe, sa fortune, sa noblesse, +son gout, son esprit, son courage, sa force, sa sante, sa beaute. + +Puis, apres s'etre assure le concours de cette fanfare, il avait +commence sa manoeuvre. + +Trois jours apres une perte enorme subie par Otchakoff avec son flegme +ordinaire, Raphaelle, la maitresse de Savine, avait vu arriver un matin +dans la cour de son hotel deux chevaux russes superbes, deux de ces +puissants trotteurs qui battent, en se jouant, les anglais comme les +arabes, et Savine n'avait pas tarde a paraitre. Comme Raphaelle menacee +d'une angine disait qu'elle etait desolee de ne pas pouvoir faire +atteler ses chevaux ce jour meme et de sortir, il s'etait fache. C'etait +justement l'ouverture de la reunion de printemps a Longchamp, et il +voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris a cette reunion a +l'aller et au retour; il ne les avait fait venir de son haras et ne +les avait donnes que pour cela. "Si vous ne pouvez pas vous en servir, +avait-il dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, et, une +fois qu'ils seront entres dans mes ecuries, ils n'en sortiront pas. +En vous enveloppant bien, vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas +s'exagerer son mal ou l'on se priverait de tout." Au risque d'en mourir, +car il soufflait un vent glacial, Raphaelle avait ete aux courses, et a +l'aller comme au retour ses trotteurs a la robe grise avaient provoque +l'admiration des hommes et l'envie des femmes. + +Il fallait continuer, car, de son cote, Otchakoff continuait de jouer, +perdant toutes les nuits ou gagnant des coups de trois ou quatre cent +mille francs, tantot contre celui-ci, tantot contre celui-la, sans +jamais lasser l'admiration de la galerie, qui repetait toujours son meme +mot: "Cet Otchakoff, quel estomac!" ce a quoi Savine repondait toutes +les fois qu'il pouvait repondre, en haussant les epaules et en disant +que si Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, il n'en avait +pas devant une nappe blanche, le pauvre diable etant incapable de boire +seulement les quatre ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai +Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport pour prouver la +nationalite. + +Pour continuer la lutte, sinon avec economie, au moins d'une facon qui +ne fut pas nuisible a ses interets, Savine qui depuis longtemps se +contentait des collections qu'il avait recueillies par heritage, s'etait +mis a acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, bronzes, +livres, curiosites, n'exigeant d'elles que quelques qualites speciales: +d'etre authentiques, d'etre dans un parfait etat de conservation, +enfin de couter tres cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait les +revendre,--ce qu'il esperait bien faire un jour, tirant ainsi d'elles +deux reclames, l'achat et la vente,--il put le faire avec benefice, +sans autre perte que celle des interets. + +Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de ce genre, les +journaux l'avaient annoncee et celebree: le prince Savine, quel Mecene! +Il est vrai que ce Mecene ne repandait ses bienfaits que sur des +artistes morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul Veronese et +autres qui ne lui savaient aucun gre de ses largesses. + +Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mecene, et Otchakoff, en +une nuit heureuse ou malheureuse, s'imposait a la curiosite publique +d'une facon autrement vivante et palpitante en perdant son argent que +s'il l'avait depense a acheter des Rubens ou des Titien. + +Ce fut alors que Savine exaspere et perdant la tete, se decida a lutter +contre son rival en employant les memes armes que celui-ci, c'est-a-dire +a coups de millions. + +Otchakoff, ne trouvant plus a jouer des grosses parties a Paris pendant +la saison d'ete, etait venu a Bade jouer contre la banque, et Savine +l'avait suivi, se disant qu'un homme habile et prudent qui joue contre +une banque de jeu ne doit perdre que dans une certaine mesure qui peut +se calculer mathematiquement, et meme qu'il peut gagner. + +Le tout etait donc d'etre cet homme habile et prudent. + +Heureusement, les professeurs de systemes tous plus infaillibles les uns +que les autres ne manquent pas pour ceux qui veulent jouer a coup sur; +il y en a a Paris, et a cette epoque il y en avait dans toutes les +villes d'eaux ou l'on jouait: a Bade, a Hombourg, a a Wiesbaden, a Ems, +a Spa, ou ils tenaient boutiques de renseignements et de lecons. + +Dans un de ses sejours a Bade, Savine avait rencontre un de ces +professeurs: un vieux gentilhomme francais de grand nom et de belle mine +qui, apres avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux jeunes +gens qui voulaient bien l'ecouter "une rectitude de combinaisons +inexorables" pour faire sauter la banque; mais alors, ne pensant pas +a jouer, il s'en etait debarrasse en lui faisant l'aumone de quelques +florins que le vieux professeur allait perdre avec une "rectitude +inexorable" ou qu'il employait a faire inserer dans les journaux des +annonces pour tacher de trouver des actionnaires qui lui permissent +d'essayer en grand son systeme. + +Arrive a Bade il avait cherche son homme aux "combinaisons inexorables", +ce qui n'etait pas difficile, car on etait sur de le trouver a +la _Conversation_, assis sur une chaise devant la table de +trente-et-quarante, suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre part +et notant les coups sur un carton qu'il percait d'une epingle. + +Le marquis de Mantailles etait si bien absorbe dans son travail qu'il +n'avait pas vu Savine, et qu'il avait fallu que celui-ci lui frappat sur +l'epaule pour appeler son attention; mais alors il avait vivement quitte +le jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmene dans +les jardins, ne voulant pas qu'on le vit en conference avec le vieux +professeur de jeu, ni qu'on surprit un seul mot de leur entretien. + +--Six cent mille francs seulement, prince, s'ecria-t-il, mettez six cent +mille francs seulement a ma disposition, et le monde est a nous. + +Mais Savine avait tout de suite eteint ce beau feu il n'apporterait pas +ces six cent mille francs, il n'en apporterait pas cinquante mille, pas +meme dix mille; mais il etait dispose, dans un but moral et pour sauver +les malheureux qui se ruinaient, a essayer le systeme des "combinaisons +inexorables," seulement il voulait l'essayer lui-meme; bien entendu il +le payerait... s'il gagnait. + +Le lendemain matin, le marquis de Mantailles s'etait presente a la porte +du pavillon que le prince Savine occupait sur le _Graben_, et tout +de suite il avait ete introduit; Savine, bien que mal eveille, avait +remarque qu'il etait porteur d'une sorte de petite boite plate +enveloppee dans une serviette de serge grise et d'un petit sac de toile +comme ceux dont se servent les joueurs de loto. + +--Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique qui avait introduit +le marquis. + +Pendant ce temps, le vieux joueur avait precieusement depose sa boite +et son sac sur une table; puis, le domestique etant sorti, il s'etait +approche du lit de Savine: sa physionomie s'etait transfiguree; il avait +l'air d'un pauvre vieux bonhomme use, ecrase en entrant, maintenant il +s'etait releve, c'etait un homme digne et fier, inspire, sur de lui. + +--Avant tout, je dois vous montrer par l'experience la rigoureuse +exactitude de ce que je viens de vous expliquer, et c'est dans ce but +que je me suis muni de differents objets utiles a ma demonstration. + +Ces objets utiles a la demonstration des "combinaisons inexorables" +etaient une petite roulette, un tapis de drap divise comme le sont les +tables de trente-et-quarante, six jeux de cartes, et enfin, dans le sac +en toile, des haricots blancs et rouges. + +Aussitot que le professeur eut etale son tapis sur une table et dispose +en deux masses ses haricots, les rouges pour Savine, les blancs pour +lui, la demonstration commenca; a onze heures, Savine avait deux +cent-quarante haricots gagnes contre la banque, c'est-a-dire deux +cent-quarante mille francs. + +Le lendemain, la demonstration continua; puis le surlendemain, pendant +dix jours, et au bout de ces dix jours Savine avait gagne dix-neuf cent +cinquante haricots, c'est-a-dire pres de deux millions de francs. + +L'experience etait decisive; maintenant c'etaient de vrais billets de +banque que Savine pouvait risquer; mais, chose extraordinaire, au lieu +de gagner il perdit. + +Et cela etait d'autant plus exasperant que, ce jour-la, Otchakoff fit +sauter la banque au milieu de l'enthousiasme general. + +Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisieme jour, puis le +quatrieme. + +--Courage, disait le marquis de Mantailles, plus vous perdez, plus vous +avez de chance de gagner; l'equilibre ne peut pas ne pas se retablir. + +Cependant il ne se retablit point; au bout de quinze jours, Savine avait +perdu cinq cent mille francs, et ce qui lui etait plus sensible encore +que cette perte d'argent, il les avait perdus sans que cela fit +sensation et tapage. + +--Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on. + +--Et pourtant il est prudent. + +Prudent et malheureux, c'etait trop; quelle honte! + +Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque le jeu ne soulevait +pas le tapage qu'il avait espere, il chercha un autre moyen pour forcer +l'attention publique a se fixer sur lui, et il crut le trouver en +s'attachant tres ostensiblement a une jeune fille, mademoiselle +Corysandre de Barizel, qui, par sa beaute eblouissante, etait la reine +de Bade, comme Otchakoff en etait le roi par son audace au jeu. + + + +II + +C'etait aussi l'hiver precedent, presque en meme temps qu'Otchakoff, +que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mere, la comtesse de +Barizel, avait fait son apparition a Paris. + +Elle venait, disait-on, d'Amerique, de la Louisiane, ou son pere, le +comte de Barizel, qui descendait des premiers colons francais etablis +dans ce pays, avait possede d'immenses proprietes, aux mains de sa +famille depuis pres de deux cents ans; le comte avait ete tue dans la +guerre de Secession, commandant une brigade de l'armee du Sud, et sa +veuve et sa fille avaient quitte l'Amerique pour venir s'etablir en +France, ou elles voulaient vivre desormais. + +C'etait dans une des deux grandes fetes que donnait tous les ans le +financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la premiere fois. + +Bien que Dayelle ne fut qu'un homme d'argent, un enrichi, les fetes +qu'il donnait dans son hotel de la rue de Berry comptaient parmi les +plus belles et les mieux reussies de Paris. Quand on avait un grand nom +ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois, +il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air dedaigneux qu'il avait +commence la vie par etre commis chez un marchand de toile, puis +fabricant de toile lui-meme, puis filateur de lin, puis banquier, puis +l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas +moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune +de ses fetes, ne depensait pas moins de cent mille francs en decorations +nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez +lui. + +Ce n'etait pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait a +offrir a ses invites, c'etait encore tout ce qui, a un titre quelconque: +gloire, talent, beaute, fortune, promettait d'arriver bientot a la +celebrite; il ne fallait pas etre conteste, mais d'autre part il ne +fallait pas non plus etre consacre, puisqu'il avait la pretention d'etre +lui-meme le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours +a quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la +cachait avec soin pour que l'effet produit fut plus grand; mais enfin on +savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme, +faisait cependant partie obligee de ce programme. + +Celle que causa la beaute de Corysandre fut des plus vives et pendant +huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations. + +--Vous avez vu cette jeune Americaine avec sa mere? + +--Parbleu, seulement ce n'est pas une Americaine, c'est une francaise; +elle est d'origine francaise: il y a encore dans le Poitou des Barizel +de tres vieille et tres bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette +famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'etablir en Amerique, +que descend cette belle jeune fille. + +--Riches les Barizel? + +--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais +rien. Si vous avez des pretentions a la main de cette belle fille, +ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amerique +ressemblent souvent aux batons flottants. La seule chose certaine, c'est +que la mere a achete un terrain dans les Champs-Elysees ou elle va, +dit-on, faire construire un hotel. + +--Ca c'est quelque chose. + +--C'est beaucoup si l'hotel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on +en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec +un terrain et un plan qu'ils montraient a propos et dont ils parlaient; +ont pendant de longues annees fait croire a une fortune qui n'existait +pas et n'avait jamais existe. + +--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitee a sa fete. + +--Il l'aurait bien invitee pour la beaute de la fille, sans doute. + +--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds. + +--Il n'y a plus de blondes. + +--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes chatain, des +blondes cendre, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons +muries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincerite du blond. + +--C'est deja quelque chose d'avoir de la sincerite dans les cheveux. + +--Ce serait peu, mais elle parait en avoir ailleurs: ainsi dans son +front si pur, dans ses yeux naifs, et son regard limpide, dans sa +bouche innocente, dans son attitude modeste. Naive, douce, modeste et +admirablement belle d'une beaute qui s'impose par l'eclat et la majeste, +voila une reunion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincerite +dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou +presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne +parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappe, ce qui +m'a ebloui c'est sa beaute, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns +sous un sourcil pale, ce teint d'une blancheur veloutee, enfin c'est, +comme disaient nos peres, ce port de reine bien curieux vraiment, bien +extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans. + +--En a-t-elle meme dix-sept? + +--La mere dit dix-huit. + +--On a vu des meres vieillir leurs filles pour s'en debarrasser plus +vite. + +--La mere est encore fort bien. + +--Un peu empatee. + +--Une creole. + +--Est-elle creole? + +--Elle en a l'air. + +--Elle a meme l'air plus que creole. + +--C'est peut-etre une _octoroon_. + +--Qu'est-ce que c'est que ca, une _octoroon_? + +--C'est la descendante d'un blanc et d'une negresse arrivee a la +huitieme generation; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en +reste plus trace, meme pour l'oeil exerce d'un creole; ni la paume de sa +main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine. + +C'etait cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'etaient fermes +a Paris, etait venue avec sa mere passer la saison a Bade. + +Et la on avait parle d'elle comme on en avait parle a Paris, car s'il +est des gens qui passent partout inapercus, il en est d'autres qui ne +peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosite. + +Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des +allees de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques +etrangers qui semblent n'etre venus a Bade que pour y trouver le plaisir +de depenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un +homme et deux femmes; une caleche louee au mois; il n'y avait certes pas +la de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez +banal, une loge au theatre, une heure de station a la musique, une +promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer +un florin a la table de la roulette, tous les matins la messe a l'eglise +catholique, c'etait tout. + +Il etait impossible de mener une vie plus simple et cependant... + +Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se +montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou +tout au moins pour Corysandre, et instantanement c'etait d'elles qu'on +s'occupait. + +--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, meme dans les journaux? + +--Notre temps est celui de la reclame; tout finit par se placer avec +des annonces bien faites et souvent repetees: la mere s'entoure de +journalistes. + +S'il n'etait pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel +recherchait les journalistes, au moins etait-ce vrai en partie et +particulierement pour un correspondant de journaux francais et +americains nomme Leplaquet. + +Ancien medecin dans la marine de l'Etat, ancien directeur d'un journal +francais a Baton-Rouge, Leplaquet etait bien reellement le commensal de +madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins +pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-meme, qu'il +l'avait connue en Amerique, ou il avait ete son ami et plus encore l'ami +de M. de Barizel; a propos de cette liaison ancienne il etait meme plein +d'histoires plus ou moins interessantes qu'il contait volontiers, meme +sans qu'on les lui demandat, et dans lesquelles la grosse fortune et la +haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur +et d'intrepidite, remplissaient toujours une place considerable; en +Amerique, ou lui Leplaquet, etait un personnage, il n'avait connu que +des personnages, et parmi les plus eleves, son bon ami Barizel. + +Ces histoires, on les ecoutait parce qu'elles etaient generalement bien +dites et avec une verve meridionale qui s'imposait; mais on les eut +peut-etre mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur +avait ete plus sympathique. Malheureusement ce n'etait pas le cas de +Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son +air sombre, son attitude hesitante, inspirait plutot la defiance que la +sympathie, la repulsion que l'attraction. + +D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait a les conter a tout +propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'etonnait que +cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchat +si obstinement les occasions de dire du bien de la seule madame de +Barizel. + +De meme on cherchait aussi pourquoi il deployait tant de zele a racoler +des convives pour les diners de madame de Barizel. + +Bien entendu, c'etait dans son monde qu'il les prenait, ces convives, +parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout +parmi les journalistes, ses confreres, francais ou etrangers; il +suffisait, qu'on tint une plume, quelle qu'elle fut, pour etre invite +par lui chez madame de Barizel. + +Bien que des invitations de ce genre fussent assez frequentes a Bade, ou +plus d'une femme en vue employait ses amis a l'enrolement d'une petite +cour composee de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activite +que Leplaquet apportait a ces enrolements etaient si grandes qu'elles ne +pouvaient pas ne pas provoquer un certain etonnement. C'etait a croire +qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car des qu'ils arrivaient et +a leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait. + +Le lendemain, l'invite de Leplaquet s'asseyait a la droite de la +comtesse de Barizel, qui se montrait une femme superieure dans l'art de +chatouiller la vanite litteraire de son convive, dont la veille elle +ne connaissait meme pas le nom, lui repetant avec une grace pleine de +charme la lecon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain, +au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux +yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la +comtesse, il envoyait a son journal une correspondance consacree a la +gloire des Barizel. + + + +III + +Une maison hospitaliere: comme l'etait celle de madame de Barizel devait +s'ouvrir facilement pour le prince Savine. + +En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine n'eut qu'a attendre +une visite de celui-ci a Bade pour se faire presenter a la comtesse, et +bientot on le vit partout aux cotes de la belle Corysandre. + +Ce ne fut qu'un cri: + +--Le prince Savine va epouser mademoiselle de Barizel. + +C'etait ce que Savine voulait. On parlait de lui, on s'occupait de lui, +lorsqu'il paraissait quelque part, il avait la satisfaction enivrante +pour sa vanite de voir qu'il faisait sensation; il etait revenu a ses +beaux jours, Otchakoff serait eclipse. + +Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la belle Corysandre, +quel inepuisable sujet de conversation! + +Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais il ne repondait pas. + +Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il ce mari +bienheureux? + +Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui avaient assiste a +ces explosions d'enthousiasme, et cependant personne ne pouvait dire que +Savine s'etait nettement et formellement prononce a ce sujet. + +Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans qu'un jour madame de +Barizel ou meme tout simplement le premier venu pussent s'appuyer sur un +fait positif et precis pour soutenir qu'il avait voulu etre le mari +de Corysandre, car il avait une peur effroyable des responsabilites, +quelles qu'elles fussent. + +Si ordinairement et en tout ce qui ne lui etait pas personnel, il +n'avait que peu d'imagination, il se montrait au contraire fort +ingenieux et tres fertile en ressources, en inventions, en combinaisons +pour tout ce qui s'appliquait immediatement a ses interets ou devait les +servir. + +Ce qu'il trouva ce fut une fete de nuit en pleine foret, avec bal et +souper, organisee en l'honneur de Corysandre. En choisissant un endroit +pittoresque qui ne fut pas trop eloigne de Bade, de facon qu'on put y +arriver facilement, il etait sur a l'avance de voir ses invitations +recherchees avec empressement. Sans doute la depense qu'entrainerait +cette fete serait grosse, et c'etait la pour lui une consideration a +peser; mais, tout compte fait, elle ne lui couterait pas plus qu'une +seance malheureuse, comme celles qu'il avait eues en ces derniers temps +a la table de trente-et-quarante, et l'effet produit ne pouvait pas +manquer d'etre considerable et retentissant. D'ailleurs il n'etait pas +dans son intention de prodiguer ses invitations: plus elles seraient +rares, plus elles seraient precieuses, et les malheureux qu'il ferait +parleraient de lui autant que les heureux,--ce qu'il voulait. + +Apres avoir soigneusement etudie les environs de Bade, l'emplacement +qu'il adopta fut un petit plateau boise situe entre le vieux chateau +et l'entassement de roches sillonnees de crevasses qu'on appelle les +Rochers; il y avait la une clairiere entouree de superbes sapins au +tronc et aux rameaux, recouverts d'une mousse blanche, qui pendait ca et +la en longs fils, et dont le sol etait a peu pres uni, c'est-a-dire tout +a fait a souhait pour qu'on y put danser et pour qu'on y dressat les +tentes sous lesquelles on servirait les tables du souper. + +En moins de huit jours, tout fut organise et Savine eut la satisfaction +de se voir poursuivi et assiege de demandes d'invitations. + +Quel chagrin, quel desespoir pour lui de refuser; mais le nombre des +invites avait ete fixe a cent par suite de l'impossibilite de dresser +sur ce terrain tourmente des tentes assez grandes pour recevoir autant +de convives qu'il aurait desire. Ce desespoir avait ete tel qu'il +s'etait decide a porter le nombre de cent, a cent cinquante; puis, +devant les instances dont il avait ete accable, et pour ne peiner +personne, de cent cinquante a deux cents. + +Mais s'il se donna le plaisir pour lui tres doux de refuser de hauts +personnages qui ne pouvaient pas le servir, par contre il n'eut garde de +ne pas s'assurer la presence des journalistes qui se trouvaient en ce +moment a Bade. + +En realite c'etait pour eux que la fete etait donnee. + +Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant cette fete il se +partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetes que pour elle et pour +eux; pour tous ses autres invites, affectant une morgue hautaine. + +Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, l'entourant, +l'enveloppant, ne la quittant presque pas, de facon a bien marquer +l'admiration et l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les +journalistes, au contraire, il se tenait sur la reserve et c'etait +seulement quand il croyait n'etre pas vu ou entendu qu'il leur +temoignait sa bienveillance, prenant toutes les precautions pour qu'on +ne put pas supposer qu'il etait en relations suivies avec ces gens-la. + +--Comment trouvez-vous cette petite fete? + +--Admirable. + +--Vous en direz quelques mots? + +--C'est-a-dire que je lui consacrerai mon prochain article tout entier. + +--Avec discretion, n'est-ce pas? C'est un service, que je vous demande; +si vous pouvez ne pas parler de moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de +tout ce qui ressemble a la reclame. + +--Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire de cette fete. + +--Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: je comprends +qu'un sujet d'article est chose precieuse, et je ne veux pas vous priver +de celui-la; seulement je vous prie d'observer une certaine reserve en +tout ce qui me touche personnellement, ou mieux, vous voyez que j'agis +avec vous en toute franchise, je vous prie si vous n'envoyez pas votre +article tout de suite, de me le lire. Voulez-vous? + +--Volontiers. + +--Comme cela je serai responsable de ce que vous aurez dit et je +ne pourrai avoir pour votre obligeance et votre sympathie que des +sentiments de reconnaissance. A demain, n'est-ce pas? + +Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'echelonner pour que ceux +qui devaient trompeter son nom ne se trouvassent point nez a nez, il +entendit la lecture des differents articles qui allaient chanter sa +gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent de sa part des +eloges sans fin. + +--Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! C'est une perle, cet +article, je n'ai jamais rien lu d'aussi joli, et quelle delicatesse +de touche, quelle grace! Je ne risquerai qu'une observation. Vous +permettez, n'est-ce pas? + +--Comment donc. + +--C'est une priere que je veux dire: la reserve que je vous avais +demandee, vous ne l'avez peut-etre pas observee aussi complete que +j'aurais voulu, mais passons; ce que je desire, ce n'est pas une +suppression, c'est une addition: je serais bien aise que vous glissiez +un mot sur mon titre et sur le rang que j'occupe dans la noblesse russe; +il y a tant de princes russes d'une noblesse douteuse,--ce n'est pas +positivement pour Otchakoff que je dis cela,--je ne voudrais pas que +le public francais, mal instruit de ces choses, me confondit avec ces +gens-la; voulez-vous? + +--Avec plaisir. + +--Alors je vais vous donner des renseignements... authentiques. + +Avec le second les eloges reprirent: + +--Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu! + +Il ne presenta aussi qu'une observation, "non pour demander une +suppression, mais pour indiquer une addition qui lui serait agreable". + +--Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a tant de fortunes +russes peu solides que je ne voudrais pas qu'on confondit la mienne avec +celles-la, et qu'on crut que parce que je donne des fetes je me livre a +des prodigalites et a des folies; si vous le desirez je vais vous donner +des renseignements... authentiques. Pour ma noblesse, il est inutile +d'en rien dire, elle est, grace a Dieu, bien connue. + +Avec le troisieme, il commenca aussi par des eloges et ce ne fut +qu'apres avoir epuise toute sa collection d'adjectifs qu'il demanda une +petite addition, non pour parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles +etaient, grace a Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelat son duel +avec le comte de San-Estevan et pour qu'on glissat un mot discret sur la +fermete et le courage qu'il avait montres en cette circonstance. + +Avec le quatrieme, l'addition ne dut porter ni sur la noblesse, ni sur +la fortune, ni sur son courage, toutes choses qui, grace a Dieu, etaient +de notoriete publique, mais sur sa generosite; parce qu'il donnait des +fetes qui lui coutaient fort cher, il ne voulait pas qu'on crut qu'il ne +pensait pas aux malheureux. + +Otchakoff etait battu. + + + +IV + +On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle +Corysandre sans que ce bruit arrivat aux oreilles de la personne qui +justement avait le plus grand interet a l'apprendre: Raphaelle, la +maitresse du prince, retenue a Paris par le role qu'elle jouait dans une +piece en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener +avec lui. + +Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage +fut possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et +ce serait pour avoir une garde-malade sure, dont il provoquerait +la sollicitude, l'interet et les soins par toutes sortes de belles +promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant a penser qu'il +etait pris par l'amour et la passion, cette idee etait pour elle si +drole et si invraisemblable qu'elle ne s'y arretait meme pas: Savine +amoureux, Savine passionne; cela la faisait rire aux eclats. + +Ce fut meme par un de ces eclats de rire qu'elle accueillit la premiere +fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer +hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste +satisfaction dans le coeur qu'eprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en +ce monde la chance a laquelle elle avait droit, a voir enfin abaissee +une de celles qui lui ont vole sa part de bonheur. + +Cependant, a la longue et peu a peu, a force d'entendre et de lire +le meme mot sans cesse repete, "le mariage du prince Savine avec +mademoiselle de Barizel", elle finit par s'inquieter. Un bruit aussi +persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque +chose de serieux. + +La prudence exigeait qu'elle vit clair en cette affaire. + +Ce n'etait point un role facile a remplir que celui de maitresse de Son +Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne, +et depuis longtemps elle l'eut abandonne sans certains avantages +auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait +des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels +degouts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son +luxe, ses diamants, ses equipages, ses toilettes, son hotel des +Champs-Elysees! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui +s'etalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des +choses, le bourbier dans lequel elle se debattait, comme elle seule +connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau. + +Apres avoir bien reflechi a la situation, Raphaelle trouva que la seule +personne qu'elle pouvait charger de cette enquete delicate etait son +pere. + +Depuis qu'elle habitait son hotel des Champs-Elysees, elle avait +ete obligee de se separer de sa famille, Savine n'etant pas homme a +supporter une communaute que le duc de Naurouse et Poupardin avaient +bien voulu tolerer: il ne reconnaissait pas a sa maitresse le droit +d'avoir un pere et une mere, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui +d'avoir d'autres amants elle devait etre a lui, entierement a sa +disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il +permettait qu'elle restat au theatre, c'etait parce qu'il etait flatte +dans sa vanite de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur +les colonnes du boulevard ou dans les reclames des journaux. C'etait une +grace qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du meme +genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait +ose dire qu'il n'etait pas liberal et qu'il n'usait pas noblement de sa +fortune! + +Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient +loue un logement dans la rue de l'Arcade, ou M. Houssu avait continue +son commerce de prets en y joignant un bureau de "renseignements intimes +et de surveillances discretes." Une circulaire qu'il avait largement +repandue expliquait ce qu'etaient ces renseignements intimes et ces +surveillances discretes, rien autre chose que l'espionnage au profit des +jaloux: maris, femmes, maitresses, qui voulaient savoir s'ils etaient +trompes et comme ils l'etaient. Mais cela n'etait point dit crument, car +M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style +aussi bien que les belles manieres. Peut-etre, dans un autre quartier, +ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eut-il nui a +son industrie; mais sa clientele se composait, pour la meilleure part, +de cuisinieres qui frequentaient le marche de la Madeleine, de femmes +de chambre, de quelques cocottes devorees du besoin d'apprendre ce que +faisaient leurs amis aux heures ou elles ne pouvaient par les voir, et +tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que +bien ecrites; c'etait encore plus precis que les oracles des tireuses de +cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand +on avait ete une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir +volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la facon dont +il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avancant l'epaule +gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance. + +Maintenant que Raphaelle etait separee de son pere et de sa mere, elle +ne pouvait plus, comme au temps ou elle etait la maitresse du duc de +Naurouse, entrer chez eux aussitot qu'elle avait un instant de liberte +et s'installer en caraco au coin du poele pour voir sauter le foie +ou mijoter le marc de cafe; mais toutes les fois que cela lui etait +possible elle se sauvait de son hotel des Champs-Elysees pour accourir +dejeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'etait avec joie +qu'elle echappait aux valets a la tenue correcte, aux sourires insolents +et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant, +et qu'elle venait tenir elle-meme la queue de la poele ou cuisait le +dejeuner paternel; c'etait la seulement, qu'entre son pere et sa mere +et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-meme, +reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage +d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, a ceux de +l'hotel des Champs-Elysees et de sa position presente. + +Decidee a charger son pere d'une surveillance intime aupres de Savine, +elle vint un matin rue de l'Arcade a l'heure du dejeuner, arrivant comme +a l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrees de provisions de +toutes sortes liquides et solides. + +Un des grands plaisirs de M. Houssu etait, lorsque ses clients lui en +laissaient le temps, de faire lui-meme sa cuisine, ne trouvant bon que +ce qu'il avait prepare de sa main. + +Lorsque Raphaelle entra, il etait en manches de chemise, occupe a couper +du lard en petits morceaux. + +--Tu viens dejeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais +te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais +qu'est-ce que tu nous apportes de bon? + +Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaelle +venait de poser sur sa table. + +--Un jambon de Reims, bonne affaire, voila qui change ma strategie +culinaire, c'est un renfort qui arrive a un general au moment de livrer +bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette, +tu vas voir ca;--il developpa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_, +fameuse idee, tu es une bonne fille, tu penses a tes parents, c'est +bien, c'est tres bien: si nous prenions un vermouth avant dejeuner, ca +nous ouvrirait l'appetit. + +Sans attendre une reponse, il se mit a deboucher la bouteille de +vermouth. + +--Non, dit Raphaelle, j'aime mieux une absinthe. + +--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier. + +--Eh bien, on va aller en chercher. + +Tirant une piece d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit a sa mere +qui essuyait la vaisselle melancoliquement dans un coin. + +Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle +sortit pendant que Raphaelle defaisant son chapeau et sa robe--une robe +de Worth,--les accrochait a un clou, entre deux casseroles. + +--C'est ca, ma fille, mets-toi a ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud. + +Mais a ce moment madame Houssu rentra sans la fiole. + +--Et l'absinthe? demanda Raphaelle. + +--J'ai envoye la fille de la concierge. + +--Quelle betise! elle va licher la bouteille, s'ecria Raphaelle. + +--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux +sur cette enfant, a son age... + +--Avec ca qu'a son age je n'en faisais pas autant! + +Le feu etait allume, les oeufs etaient battus: l'omelette fut vite +cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put +se mettre a table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise +retroussees jusqu'aux coudes, le col deboutonne; a sa droite, madame +Houssu, correctement habillee; a sa gauche, Raphaelle, imitant le +debraille paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon +blanc. + +M. Houssu commenca par servir sa fille avec un air triomphant. + +--Goute-moi ca, dit-il, est-ce moelleux, est-ce souffle? Tu as eu une +fameuse idee de venir dejeuner avec nous. + +--J'ai a te parler. + +--Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je t'ecouterai. + +--Tu as lu ce que les journaux disent du prince? + +--Qu'il allait epouser une jeune Americaine. + +--Il n'y a pas de fumee sans feu; en tout cas l'affaire merite d'etre +eclaircie et je compte sur toi pour ca. Tu vas partir pour Bade et +m'organiser une surveillance intime, comme tu dis dans tes circulaires, +autour du prince Savine et de madame de Barizel, cette Americaine. + +--Moi! ton pere! + +--Eh bien? + +--C'est a ton pere que tu fais une pareille proposition! + +--A qui veux-tu que je la fasse? + +Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers elle en jetant son epaule +gauche en avant par le geste qui lui etait familier lorsqu'il voulait +mettre sa decoration sous les yeux d'un client qu'il fallait eblouir. + +--Tu ne parlerais pas ainsi, s'ecria-t-il en frappant sa chemise de sa +large main velue, si le signe de l'honneur brillait sur cette poitrine. + +--Puisqu'il n'y brille pas, ecoute-moi et ne dis pas de betises. On +raconte que Savine va se marier. S'il est quelqu'un que cela interesse, +c'est moi, n'est-ce pas? + +M. Houssu toussa sans repondre. + +--Dans ces conditions, continua Raphaelle, il faut que je sache a quoi +m'en tenir, et comme je ne peux pas aller a Bade voir par moi-meme +comment les choses se passent, je te demande de me remplacer. + +--Moi, l'auteur de tes jours? + +--Encore, s'ecria Raphaelle, impatientee, tu m'agaces a la fin en nous +la faisant a la paternite. En voila-t-il pas, en verite, un fameux pere +qui abandonne sa fille pendant vingt ans, c'est-a-dire quand elle avait +besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que quand elle commence a +sortir de la misere, c'est-a-dire quand il voit qu'il peut avoir besoin +d'elle et qu'elle est en etat de l'obliger. + +M. Houssu s'arreta de manger, et, repoussant son assiette, il se croisa +les bras avec dignite. + +--Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ca, s'ecria-t-il, c'est +bas; nous aurions mange notre omelette, ta mere et moi, tranquillement, +amicalement, comme mari et femme; nous n'avions pas besoin de tes +cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais maintenant une seule +bouchee de ton jambon, elle m'etoufferait. + +Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de jambon; puis, apres +les avoir pousses sur le bord de son assiette, il se mit a manger les +oeufs stoiquement, sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas soutenir +sa fille comme elle en avait envie, de peur de facher ce bel homme, +qu'elle s'imaginait avoir reconquis depuis qu'il l'avait epousee. + +Pendant quelques minutes le silence ne fut trouble que par le bruit +des couteaux et des fourchettes, car cette altercation qui venait de +s'elever entre le pere et la fille ne les empechait ni l'un ni l'autre +de manger. + +La premiere, Raphaelle, reprit la parole: + +--Allons, pere Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, tout ca c'est des +betises; ne laisse pas ton jambon refroidir, il ne vaudrait plus rien; +mange-le en m'ecoutant et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention +de te rien reprocher. + +--Si c'est ainsi... + +--Puisque je te le dis. + +Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia +une en deux et la porta a sa bouche. + +--Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphaelle. En voyant que +l'on persistait a parler du mariage de Savine avec cette Americaine, +j'ai pense que tu pourrais aller a Bade et que tu verrais ce qu'il y +avait de vrai la-dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi. +Est-ce que ca ne rentre pas dans ton metier? Que la scene se passe a +Bade ou a Paris, c'est la meme chose; seulement, tu auras peut-etre plus +de mal la-bas, en pays etranger, que tu n'en aurais a Paris, ou tu es +chez toi. + +--Ca c'est sur. + +--Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas etre ceux de Paris. Cela ne +serait pas juste. + +Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne +pas remarquer ce regard, qui etait plutot une affirmation qu'une +interrogation, et il continua de manger. + +--Ce que tu auras a faire, poursuivit Raphaelle, je n'ai pas a te +l'indiquer, c'est ton metier et il me semble qu'il est plus facile +d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en +representation, comme si le monde etait un theatre sur lequel il doit se +faire applaudir, que de suivre a la piste une femme qui se cache de son +mari ou une maitresse qui se defie de ses amants. + +--On a des moyens a soi, dit M. Houssu sentencieusement. + +--Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si +veritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je +te le dis a l'avance, m'etonnerait joliment, etant donne le personnage, +ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on +dit magnifique, precisement parce qu'elle est magnifique et parce que +d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour +le cas seulement ou le prince te paraitrait pris, c'est de savoir ce +que sont ces deux femmes; la fille et la mere; si ce sont vraiment +des honnetes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des +aventurieres qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux +points: Savine amoureux et madame de Barizel honnete ou aventuriere, +il me faut des renseignements certains; n'epargne donc rien, je suis +decidee a payer le prix. + +De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernieres paroles de +facon a les bien enfoncer. + +Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche +que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de +machoires regulier comme le tic tac d'un moulin. + +--Si tu m'avais parle ainsi tout d'abord j'aurais compris; tandis que +j'ai ete suffoque, indigne, tu sais, moi, quand il s'agit de l'honneur; +le sang ne me fait qu'un tour et je m'emporte; quand on a ete soldat, +vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me faisais ou +plutot que je m'imaginais que tu me faisais n'etait pas de celles +qu'ecoute froidement un soldat, un legionnaire. + +Il se frappa la poitrine, qui resonna comme un coffre. + +--Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua M. Houssu, si le +prince Savine ne poursuit pas un mariage, je suis ton homme, car tu as +des droits a faire valoir. + +--Un peu. + +--Et quel autre qu'un pere peut mieux les defendre? Puisque l'occasion +se presente, je ne suis pas fache de m'expliquer une bonne fois pour +toutes sur ta liaison avec le prince Savine. Si j'ai tolere cette +liaison, c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine liberte a +une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours cru a la parfaite +innocence de cette liaison, ce qui est bien naturel entre une femme +comme toi et un homme comme lui. + +--Tout ce qu'il y a de plus naturel. + +--Eh bien! ton pere te tend la main. + +Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un geste de theatre. + +--Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empecher ce mariage avec +cette Americaine; il saura aider le tien; il saura meme... s'il le +faut... l'exiger. + +--Contente-toi d'empecher celui de mademoiselle de Barizel, s'il est +vrai qu'il doive se faire. + +--La-dessus je ne prendrai conseil que de ma conscience de pere. + +--Quand peux-tu partir? + +--Tout de suite, si tu veux. + +Mais il se reprit: + +--Demain, apres-demain, dans quelques jours. + +--Pourquoi pas ce soir? + +--Tu n'aurais pas du me faire cette question, mais avec toi il ne faut +pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me +faut reunir les fonds necessaires, non seulement a mon voyage, mais +encore a l'achat de certaines indiscretions qu'il me faudra peut-etre +payer cher. + +--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les +indiscretions, c'est moi qui les paye. + +--Oh! non, pas de ca; pas d'argent entre nous. + +Mais sans lui repondre, elle alla a sa robe et, ayant fouille dans la +poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit +a. M. Houssu. + +Celui-ci fit mine de le refuser, mais a la fin il l'accepta. + +--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et des demain, me mettre en +chasse. + +--Tu sais, dit Raphaelle, pas de roulette, hein! + +--Jouer l'argent de mon enfant! + +--Ne te fache pas, et finis de dejeuner, que nous fassions un besigue. + + + +V + +M. Houssu avait promis a sa fille de lui ecrire des le lendemain; +cependant huit jours s'ecoulerent sans nouvelles. + +--Il a joue, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les +indiscretions de l'entourage de madame de Barizel. + +Elle connaissait son pere et savait quel cas on devait faire de ses +nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente +ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux depens des femmes qu'il +subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu +l'heureuse chance d'etre decore, il s'etait tout a coup imagine qu'il +devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son +langage et sa nouvelle position; de la cette phraseologie qu'il avait +adoptee sur l'honneur (dont il se croyait le representant sur la terre), +le devoir, la delicatesse, la fierte, tous sentiments qu'ils connaissait +de nom mais sans avoir des idees bien precises sur ce qu'ils pouvaient +etre; de la aussi son parti pris de paraitre ignorer la situation vraie +de sa fille et de tout s'expliquer ou plutot de tout expliquer aux +autres par "la liberte d'artiste". Quoi de plus facile a comprendre que +sa fille possedat un hotel aux Champs-Elysees: n'etait-elle pas artiste +et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de +plus naturel qu'on lui donnat des diamants, des chevaux, des bijoux: +n'a-t-on pas toujours comble les artistes de cadeaux? Chacun applaudit a +sa maniere, celui-ci les mains vides, celui-la les mains pleines. Malgre +cette attitude et le langage qu'il avait adopte, il n'en etait pas moins +toujours l'homme d'autrefois, c'est-a-dire parfaitement capable "de +jouer l'argent de son enfant", comme autrefois il jouait et depensait +l'argent "de celles qu'il aimait". + +Cependant elle se trompait: s'il avait joue et il n'avait eu garde de +ne pas le faire des son arrivee, il avait neanmoins obtenu certaines +indiscretions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au +lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait ete oblige, une +fois qu'il avait ete ruine par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur +et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte +que c'avait ete apres toute une semaine d'attente qu'elle avait recu la +lettre promise, une longue lettre en belle ecriture moulee, epaisse et +carree, qu'il avait apprise au regiment et qui lui avait valu la faveur +de son major pendant son service. + +"Ma chere fille, + +"Misere et compagnie. + +"Voila ce que j'ai a te dire de l'Americaine et de sa fille. + +"Une pareille decouverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai +eu le chagrin de t'imposer malgre moi, je pense, et tu ne m'en voudras +pas d'un retard cause uniquement par les difficultes de ma tache. + +"Car elle etait difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les +Americaines, difficile avec le prince. + +"Et de ce cote meme assez difficile pour que je ne puisse pas encore +repondre d'une facon precise a ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se +marier? + +"Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette reponse; mais +puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'a regarder +dans son jeu pour le deviner. + +"Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les +Americaines et si peu sur le prince? + +"Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien la-dessus, mais un pere +ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du metier, c'est +de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas +accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal; +en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maitres (ce +qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les denigrer a plaisir, sans +esprit de justice (ce qui est frequent); mais enfin en se tenant sur ses +gardes, on peut avec eux serrer la verite de bien pres. J'ai donc fait +causer les domestiques de l'Americaine, mais je n'ai pas pu employer +le meme systeme avec ceux du prince, qui me connaissent; de la cette +diversite dans mes renseignements. Il est bien evident, n'est-ce pas, +que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient +ete surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient +surement ""qui ne me connaissant pas, n'ont point pense a se tenir en +defiance et sont tombes dans tous les traquenards que j'ai eu l'idee de +leur tendre. + +"Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'interet pour +toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le merite que +j'ai eu a cela, que ce sont des noirs tres devoues a leur maitresse. Ce +qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les resultats de ces causeries? Les +voici: + +"Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la +belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire, +une personne tres agreable, qui a du etre fort jolie en sa jeunesse et +qui presentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne +parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement: +le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisieme que tu as +peut-etre vu ou dont tu as peut-etre entendu parler, un correspondant +de journaux nomme Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois +hommes si differents? Cela je n'en sais rien et ce serait a creuser, +mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point +de ne pas se gener: au contraire, ils s'aident les uns les autres; +Dayelle qui, il y a quelques annees, etait en guerre avec Avizard, est +maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et +leurs relations, peut-etre meme leur bourse au service de Leplaquet; et +il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment +la meme femme ils doivent etre ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils +sont, comperes, associes le plus souvent, au moins quand la femme est +habile. Et justement madame de Barizel est une maitresse femme. De ces +trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'epouser, Avizard et +Leplaquet, et ceux-la elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne +peut devenir leur femme que quand elle aura marie sa fille; et il y en +a un troisieme qu'elle veut elle-meme epouser, Dayelle, qui, veuf, pere +d'un fils en age de prendre femme, n'est point porte au mariage, mais +qu'elle espere enlever en mariant sa fille a un grand personnage qui +eblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le +reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-pere +du prince... + +"Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se presentent et combien un +mariage avec notre prince les arrangerait? + +"Ce qu'il y a d'ingenieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que +tous ceux qui l'entourent ont interet a ce que ce mariage se fasse: +Dayelle pour avoir tout a lui madame de Barizel qui presentement le scie +a chaque instant avec: "Ma fille, c'est pour ma fille, c'est a cause de +ma fille." Avizard et Leplaquet pour epouser madame de Barizel; de sorte +que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre, +poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et +d'autres encore peut-etre que je ne connais pas y poussent de toutes +leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de +Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans +l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingeniosite de moyens +qui paraissent tres remarquables. + +"Voila la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la +demele au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires, +que je suis parvenu a reunir depuis que je suis ici. + +"Tu vois qu'elle est redoutable. + +"Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est: + +"1 deg. La detresse d'argent des Americaines; + +"2 deg. La beaute de la jeune fille. + +"C'est une vieille verite que le succes n'appartient qu'a ceux qui sont +aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est la justement le +cas de madame de Barizel d'etre aux abois pour l'argent: il est vrai que +les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis la, mais ce +n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain +a Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hotel +magnifique, on parle de grosses sommes deposees chez Dayelle et Avizard, +on parle d'une fortune considerable en Amerique; mais tout cela est +propos en l'air. La realite, c'est qu'on vit d'expedients, avec largesse +pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui +est cache, dont on n'aurait pas idee dans le menage bourgeois le plus +pauvre. Si ma lettre n'etait pas deja si longue, j'entrerais a ce sujet +dans des details caracteristiques que je reserve pour te les conter: +tu verras ce qu'est la misere cachee de certains personnages qui +eblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ca nous venge, +nous autres, gens d'honneur. + +"En te disant que la beaute de mademoiselle de Barizel est merveilleuse, +ce n'est pas de l'exageration; il faut la voir pour admettre qu'une +creature humaine peut etre aussi admirablement belle. Il est vrai, et +je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air tres intelligent, +on pretend meme qu'elle est un peu bete; mais enfin la beaute reste, +eblouissante; c'est un homme qui s'y connait qui lui donne ce certificat +Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses +relations, sa detresse d'argent, la beaute de sa fille font qu'un +mariage avec le prince Savine parait avoir bien des chances pour lui? + +"Le prince veut-il ce mariage? + +"Toute la question est la, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la +resoudre; mais ne le voulut-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il +sera amene un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de +bonne volonte: il doit etre bien difficile de resister a des femmes +dangereuses comme celles-la, la mere pour son habilete, la fille pour sa +beaute. + +"La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un +indice grave. + +"Pour le soustraire a cette influence qui menace de l'envelopper, il +faudrait qu'on lui fit connaitre ces deux femmes. Mais comment? je n'ai +pas des faits precis a lui mettre sous les yeux de facon a les lui +crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux +qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand +mariage. Ce serait en Amerique qu'il faudrait faire une enquete, a +Baton-Rouge, a la Nouvelle-Orleans, la ou s'est ecoulee la jeunesse de +madame de Barizel; c'est la que sont les cadavres, et si j'en crois le +peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles a deterrer. + +"Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un +mal de galerien et pour pas grand'chose. + +"Et pendant ce temps-la notre prince se trouve serre de plus en plus. + +"Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire +quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est etonnant +comme l'argent file. + +Je t'embrasse avec les sentiments d'un pere affectueux et devoue. + +"Houssu." + +A cette longue lettre, Raphaelle repondit par une depeche telegraphique +qui ne contenait que deux mots: + +"Reviens immediatement." + +M. Houssu arriva a Paris le vendredi soir, et le samedi matin il +s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York. +Raphaelle avait juge la situation assez menacante pour aller en Amerique +deterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince. + + + +VI + +Le jour meme ou la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu, +rappele par sa fille, elle recevait un hote dont le _Badeblatt_ +annoncait l'arrivee en ces termes: + +"Le train d'hier soir nous a amene une des personnalites les plus en vue +du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long +voyage autour du monde. A peine debarque a Trieste, M. le duc de +Naurouse s'est mis en route pour Bade, ou il compte, nous dit-on, faire +un sejour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages. +Tout donne a esperer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux +engages dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter +cette annee un eclat plus vif encore que les annees precedentes, aussi +bien par le nombre et le merite des concurrents, que par la reputation +des gentlemen qui doivent les monter." + +Si la nouvelle n'etait pas entierement vraie, et particulierement pour +le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on etait loin encore, et auquel +le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'etait-elle dans ses autres +parties: il etait vrai que le duc de Naurouse etait de retour de son +voyage autour du monde et il etait vrai aussi qu'a peine debarque a +Trieste il etait monte en wagon pour venir directement a Bade, au lieu +de rentrer en France. + +Avant de rentrer a Paris, il etait bien aise de savoir ce qui s'etait +passe en son absence, un peu mieux et d'une facon plus detaillee et plus +precise que les quelques lettres qu'il avait recues n'avaient pu le lui +apprendre. + +Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes apres son depart? + +A cette question, qu'il s'etait si souvent posee et avec tant d'emotion +pendant les longues heures melancoliques de la traversee, en restant +appuye sur le plat-bord a voir la mer immense fuir derriere lui ou a +suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes, +il n''avait jamais eu d'autres reponses que celles qu'il se donnait +lui-meme en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitee, +c'est-a-dire rien que le reve. + +Cependant son ami Harly, avant qu'il quittat Paris, lui avait promis de +le tenir exactement au courant de ce qui se passerait. + +Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller a New-York, et +c'etait a New-York que Harly devait lui ecrire, tandis que c'etait a +Rio-Janeiro qu'il avait ete. Aussitot debarque a Rio-Janeiro, il avait +employe tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la +hate qu'il avait mise a expedier des depeches de tous les cotes avait +embrouille les choses: les lettres n'etaient point arrivees en temps +la ou il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'etaient +egarees; si bien qu'il n'avait pas recu la moitie de celles qui lui +avaient ete ecrites. Celles qui etaient adressees a New-York avaient +ete le chercher a Rio-Janeiro; celles qui avaient ete a Rio-Janeiro ne +l'avaient pas rejoint a San-Francisco; celles de Yokohama n'etaient +pas arrivees; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir a Singapore, +etaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passe le +detroit; et ainsi de suite jusqu'a Alexandrie. + +De tout cela il etait resulte une conversation a batons rompus et +tellement embrouillee qu'elle etait a peu pres inintelligible. + +Comment madame d'Arvernes avait-elle supporte leur separation? +L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'etait-elle +consolee? + +Pour lui il etait bien gueri, radicalement gueri et, le voyage avait +acheve le desenchantement qui avait commence avant son depart. + +Mais apres tout il l'avait aimee, et si elle n'avait point ete pour lui +la maitresse qu'il avait revee, c'etait pres d'elle cependant, par elle +qu'il avait eu quelques journees de bonheur. + +Et comment l'en avait-il payee? + +Avec la violence passionnee qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu +envisager froidement les choses? N'en etait-elle pas encore au moment +ou, sur la jetee du Havre, quand elle l'avait vu emporte par le +_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains desesperees dans un +mouvement ou il y avait autant de colere que de douleur? + +Voila pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par +Bade, ou il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le +faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point +des reponses predises, il demanderait a Harly de lui ecrire exactement +quelle etait la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait +faire: rentrer a Paris ou rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutot +qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son chateau de +Varages ou dans celui de Naurouse. + +A peine installe a l'hotel, dans un appartement assez modeste, son +premier soin fut de demander les derniers numero, du _Badeblatt_ et de +chercher sur la liste des etrangers quels etaient ceux de ses amis qui +etaient arrives a Bade en ces derniers temps. + +Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arreta +point, aimant mieux s'adresser a un ami avec lequel il n'aurait point a +se tenir sur ses gardes et a peser ses paroles comme s'il etait devant +un juge d'instruction. + +Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revint +a Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenat a Bade quelqu'un +qu'il pourrait interroger librement. + +Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de +veiller sur son impatience. Mais Savine n'etait point chez lui; il +etait a la _Conversation_ occupe a essayer de faire triompher la morale +publique a la table de trente-et-quarante en operant d'apres les +combinaisons inexorables du marquis de Mantailles. + +Le duc de Naurouse se rendit a la Conversation c'etait l'heure ou +la musique jouait sous le kiosque qui s'eleve devant la maison de +Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du cafe, assis sur +des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une elegante cohue +un public nombreux qui reunissait a peu pres toutes les nationalites des +deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement a se rattacher par +la toilette a deux seuls pays: les hommes a l'Angleterre, les femmes a +Paris. + +Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette societe cosmopolite qu'on +rencontre dans toutes les villes d'eaux a la mode pour le regarder +avec curiosite et l'etudier avec interet; pendant son absence ce monde +n'avait pas change, il etait toujours le meme. Cependant, quoiqu'il ne +promenat sur cette assemblee qu'un regard nonchalant et indifferent, +ses yeux furent tout a coup irresistiblement attires et retenus par +la beaute d'une jeune fille, si eclatante, si eblouissante qu'elle le +frappa d'une sorte de commotion et l'arreta sur place. Alors il la +regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle +etait blonde, avec des yeux bruns ombrages par des sourcils pales et +soyeux; l'expression de ces yeux etait la tendresse et la bonte; elle +etait de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste +cependant et qui n'avait rien d'apprete, naturelle au contraire et +gracieuse; pres d'elle etait assise une femme jeune encore, sa mere sans +doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eut entre elles aucune +ressemblance, la mere ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux. + +Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campe devant elles en +admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas +et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il etait +sorti de son hotel assez melancoliquement, trouvant tout triste et +morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien +faire dans un trou comme Bade, et voila que tout a coup une eclaircie +s'etait faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le +ciel, de gris qu'il etait, avait instantanement passe au bleu; cette +verdure qui l'entourait etait aussi fraiche aux yeux qu'a l'esprit, ce +paysage entoure de montagnes aux sommets sombres etait charmant; cette +chaude journee d'ete le penetrait de bien-etre; ce pays de Bade etait le +plus gracieux de la terre; il etait heureux de se retrouver au milieu +de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-a-dire de cette jeune +fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivres, allonges, arrondis +qu'il avait vus dans son voyage. + +C'etait tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait +l'eveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade +et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononce a mi-voix le +frappa: + +--Roger! + +Il tourna les yeux du cote d'ou cette voix, qui avait resonne dans son +coeur, etait partie. + +La secousse qui l'avait frappe ne l'avait point trompe: c'etait elle; +c'etait madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle +avait crie lorsqu'ils s'etaient separes, son nom, etait celui qu'elle +prononcait apres une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il +s'etait eloigne emporte par le _Rosario_, elle l'avait repete. Cet appel +le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi. + +Mais il n'y avait pas a hesiter; elle etait la, le regardant, penchee +en avant, a demi soulevee sur sa chaise. Il alla a elle, sans bien voir +quelle etait l'expression vraie de ce visage emu. + +Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains: + +--Vous ici! + +--J'arrive. + +--Et moi aussi. Quel bonheur! + +Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incline +vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler. + +Autour d'eux un mouvement de curiosite s'etait produit, tant avait ete +vif l'elan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement +et deja les oreilles s'ouvraient pour ecouter les paroles qu'ils +allaient echanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se +passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais +souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'etait pas le moment +de se donner en spectacle. + +--Votre bras? dit-elle a Roger. + +En meme temps qu'elle s'etait levee et, sans attendre sa reponse, elle +lui avait pris le bras. + +Ils s'eloignerent, au grand ebahissement des curieux desappointes. + +Tout d'abord ils marcherent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant +doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui etait loin de lui +rendre le calme. + +Ce fut seulement apres etre sortis de la foule qu'elle prit la parole: +se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura: + +--_Carino, Carino_, enfin je te revois! + +Il ne repondit pas, ne sachant que dire et se demandant ou allait +aboutir cet entretien commence sur ce ton. Ce qu'il avait redoute se +realisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il etait emu par cette +pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait +si souvent prononce et qui evoquait tant de souvenirs passionnes; mais +le sentiment qu'il eprouvait ne ressemblait en rien a l'amour. + +--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que +ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien. + +--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement. + +Elle s'arreta et, tournant a demi la tete, elle le regarda en face, +plongeant dans ses yeux. + +--Vrai, dit-elle, c'est vrai? + +Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait, +car elle baissa la tete et reprit son chemin. + +--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetee du Havre, +dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'eloigner, me +laissant la desesperee, aneantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce +courage feroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et +au lit encore? + +Avant qu'il eut repondu a ces questions qui etaient pour lui +terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main +gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda a +qui ce signe etait adresse, il vit que c'etait a un jeune homme qui se +trouvait a une courte distance et qui, bien evidemment, avait ete arrete +par madame d'Arvernes au moment meme ou il s'approchait d'eux: ce jeune +homme etait un grand beau garcon, solide et bien bati, de tournure +elegante, a la mine fiere, avec des yeux au regard veloute. + +Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle +avait tres bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle +se mit a sourire et, prenant un ton enjoue: + +--Sans lui, je ne me serais pas consolee. Le vicomte de Baudrimont. Je +te le presenterai, mais pas tout de suite; il nous generait. + +Ces quelques paroles avaient ete une douche glacee qui s'etait abattue +sur les epaules de Naurouse. Eh quoi, c'etait quand il cherchait des +mots adoucis et des periphrases pour lui repondre, qu'elle lui montrait +si franchement son consolateur, ce beau garcon aux yeux passionnes! Et +un moment il avait eu peur d'elle! + +--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes. + +Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison. + +--Charmant, dit-il en riant. + +--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garcon, tu vois +qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente +nature, mais malgre toutes ses qualites, et elles sont reelles, elles +sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai +aime et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garcon n'avait pas ete la, je +serais devenue folle. + +--Il etait la. + +--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger. + +Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait +tout un monde de souvenirs et meme peut-etre autre chose que des +souvenirs; mais l'heure de l'emotion etait passee; maintenant il etait +decide a prendre la situation gaiement. + +--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous +aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais separee de toi. Mais tu +as voulu etre chevaleresque. Quelle folie! Tu vois a quoi a servi ce +sacrifice; car cela a ete un sacrifice pour toi, n'est-ce pas? + +--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hesitations apres que j'avais donne ma +parole, ma douleur, mon desespoir? Que pouvais-je? + +--C'est vrai et je suis injuste en demandant a quoi a servi ton +sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'etais pour toi; +il n'est pas pour moi ce que tu etais; je ne suis pas fiere de lui comme +je l'etais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien a +blamer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M. +d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu console? Qui t'a +console? + +--Personne. + +Elle le regarda avec un sourire equivoque en se serrant contre lui: + +--Ah! Carino, murmura-t-elle. + +Mais cette pression, qui naguere le secouait de la tete aux pieds, +arretait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le +laissa insensible et froid. + +Il y eut un moment de silence, puis elle reprit: + +--Nous allons diner ensemble... + +--Mais... + +--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est deja +bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grace a te +demander: il voudra se lier avec toi... + +--... Mais... + +--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra +que par toi; tu le guideras, tu l'empecheras de faire des folies, il est +si jeune, tu me le garderas. + +Comme il ne repondait pas, elle lui secoua le bras: + +--Tu ne veux pas? + +--Au fait, cela est drole. + +A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame +d'Arvernes l'appela d'un signe et la presentation fut vite faite. + +--M. de Naurouse veut bien me faire l'amitie de diner avec nous, +dit-elle, il nous contera son voyage. + + + +VII + +Roger se reveilla le lendemain matin maussade et triste. + +Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit +sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'etait passe la veille, ce qu'il +avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquietude du jeune +Baudrimont, tout cela s'agitait confusement dans sa tete troublee. + +Enfin il se leva, se demandant a quoi il allait employer sa journee. +Il n'avait plus a chercher Savine; il savait; et meme ce que Savine +pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa mechante humeur au lieu de +l'adoucir; il ne tenait pas a ce qu'on lui racontat les amours de madame +d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait +pas de faire bien certainement. + +L'idee lui vint de s'en aller tout de suite a Paris, maintenant qu'il +n'avait plus a s'inquieter de ce qui l'y attendait. En realite, ce qui +l'attendait, c'etait... rien. Qui trouverait-il a Paris? Personne, +excepte Harly. Ses anciens amis n'etaient plus a Paris a cette epoque. +Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait +avant son depart? Il en avait tristement explore le vide. Ou cela le +conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille. +La seule femme qu'il eut eu du bonheur a revoir, sa cousine Christine, +etait au couvent. Des amis qui meritaient a peine le titre de camarades +de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre +disposition et rien a desirer, aucun but a poursuivre, car il ne pouvait +pas songer a rentrer au ministere et a demander un poste quelconque dans +une ambassade, puisque M. d'Arvernes etait toujours ministre et que, +s'adresser a lui, c'eut ete en quelque sorte demander le paiement du +sacrifice qu'il avait accompli. + +N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes +d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait epuises, d'autres +emotions que celles du jeu? + +Ne rien faire. + +Avoir pour maitresses des filles; passer de Balbine a Cara, de Cara a +Raphaelle, et toujours ainsi. + +Il se sentait ne pour mieux que cela cependant. + +Ce qui l'avait le plus lourdement accable dans ce voyage, c'avait ete +son isolement: plusieurs fois il avait ete en danger, et alors il avait +eu la pensee desesperante qu'a ce moment meme personne ne prenait +interet a lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurat. On dirait: +"Si jeune, le pauvre garcon!" et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi +il avait eu des heures, des journees de plaisir, des elans d'admiration +et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur +personne et se dire: "Si elle etait la;" ou bien: "Je lui conterai +cela." C'etait seul qu'il avait souffert; c'etait seul qu'il avait joui. + +Pourquoi ne se marierait-il pas? + +De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se creerait. + +Il se sentait dans le coeur des tresors de tendresse a rendre heureuse, +sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui +l'aimerait, l'honnete femme qui serait la mere de ses enfants. + +Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'etait un +devoir de ne pas le laisser s'eteindre. + +Et puis n'etait-ce pas le seul moyen d'empecher sinon sa fortune, au +moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient +sa famille,--ces Condrieu-Revel execres,--qui n'etaient que ses ennemis +apres avoir ete ses persecuteurs? + +C'etait devant sa fenetre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant +machinalement le jeu de la lumiere dans les branches des arbres, qu'il +reflechissait ainsi. Tout a coup la brise lui apporta le prelude d'une +valse que jouait une musique militaire. + +Il ecouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille +blonde qu'il avait vue la veille et a laquelle il n'avait plus pense +venait de se dresser devant lui, evoquee par cette musique, et il la +retrouvait aussi eblouissante de beaute et de charme qu'elle lui etait +apparue la veille. + + + +VIII + +Dans le vestibule de l'hotel, Roger se trouva face a face avec Savine, +qui arrivait. + +--Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc. + +C'etait en effet une de ses pretentions de s'imaginer qu'on devait +toujours aller chez lui et que lui n'avait a aller chez ses amis que +quand il avait besoin d'eux; c'etait pour cela qu'ayant appris la veille +que le duc de Naurouse etait venu pour le voir, il n'avait pas bouge de +toute la matinee, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'etait +separe depuis pres de deux ans et ne se decidant a venir chez cet ami +qu'a la derniere extremite. + +--J'ai toutes sortes de choses a vous apprendre. + +Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de +sympathie: + +--D'abord ce qui vous touche de pres: Madame d'Arvernes n'a point ete +malade de desespoir apres votre depart; elle a recu les consolations +d'un tres joli garcon qu'elle a ete decouvrir en province, je ne sais +ou, le vicomte de Baudrimont. + +--J'ai dine hier avec lui et avec madame d'Arvernes. + +--Vous savez, Naurouse, vous etes admirable avec votre flegme. + +Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il etait l'amant de madame +d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'etait pas plus dispose a un aveu +de ce genre maintenant que tout etait fini entre elle et lui. + +--Ou voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des +histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'a un certain +point, mais qui ne me touchent pas de pres comme vous pensez; il est +donc tout naturel qu'elles ne m'emeuvent point. + +Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne; +heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la +foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient ca +et la empresses ou nonchalants empecherent ce silence de devenir trop +embarrassant pour l'un comme pour l'autre. + +D'ailleurs Roger ne pensait plus a Savine, il cherchait s'il +n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle etait +precisement a la place meme ou il l'avait vue et pres d'elle se trouvait +la dame dont il avait remarque l'air dur. + +Toutes deux en meme temps firent une inclinaison de tete du cote de +Savine, un sourire amical accompagne d'un geste de main qui semblait une +invitation a les aborder. + +--Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils +eurent fait quelques pas. + +--Si je connais la belle Corysandre! + +Et, se rengorgeant de son air le plus vain: + +--Vous ne lisez donc pas les journaux? + +--Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris? + +--Que j'ai, il y a quelque temps, donne une fete dans la foret, un bal +suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a ete +la reine. Tous les journaux du monde ont parle de cette fete, qui, de +l'avis unanime, a ete tout a fait reussie. + +Savine se mit a raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel, +c'est-a-dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant +jamais eu l'intention d'epouser mademoiselle de Barizel, il ne s'etait +pas donne la peine de faire faire une enquete serieuse sur elle et sur +sa mere. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beaute, et cette +beaute se manifestait a tous eclatante, indiscutable. + +Naurouse ecoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel +ne lui disait rien; c'etait la premiere fois qu'il l'entendait et +il n'avait aucune idee de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en +inquietait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait etre qu'une +fille de race. + +Ils etaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer +devant elles: + +--Voulez-vous que je vous presente? demanda Savine. + +--Ne serait-ce pas plutot a madame de Barizel qu'il faudrait demander si +elle veut bien que je lui sois presente? + +--Puisque vous etes mon ami! dit Savine superbement. + +Sans attendre une reponse, sans meme penser qu'on pouvait lui en faire +une, il entraina doucement son ami, comme il disait: ce n'etait pas le +duc de Naurouse qu'il presentait, c'etait son ami, et selon lui cela +devait suffire. + +Cependant ce fut ceremonieusement qu'il fit cette presentation et en +insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins +pour la galerie, dont il etait, comme toujours, bien aise d'attirer +l'attention. + +Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle +appuyait ses pieds a Savine et, sur un signe de sa mere, Corysandre +avait offert la sienne a Roger, qui se trouva ainsi place vis-a-vis "de +la belle fille blonde" qui avait si fort occupe son esprit, libre de la +regarder, libre de lui parler, libre de l'ecouter. + +A vrai dire, la seule de ces libertes dont il usa fut celle du regard; +ce fut a peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient +les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son +attitude ne fut pas celle de l'indifference, de l'ennui ou du dedain. +Tout au contraire, c'etait avec un sourire que Roger trouvait le plus +ravissant qu'il eut jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mere et +de Savine, et bien qu'il fut toujours le meme, ce sourire, bien qu'il +ne traduisit qu'une seule impression, il etait si joli, si gracieux en +plissant les paupieres, en creusant des fossettes dans les joues, en +entr'ouvrant les levres, qu'on pouvait rester indefiniment sous son +charme sans penser a se demander ce qu'il exprimait et meme s'il +exprimait quelque chose. + +Ce fut ce qu'eprouva Roger: du front et des paupieres il passa aux +fossettes, puis aux levres, puis aux dents, puis au menton, descendant +ainsi aux epaules, au corsage, a la taille, aux pieds, pour remonter +aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de +Corysandre rencontrait le sien; encore temoignait-elle si peu d'embarras +a se surprendre ainsi admiree et paraissait-elle trouver cela si naturel +que c'etait plutot pour lui que pour elle, par pudeur et par respect, +qu'il detournait ses yeux un moment. + +Le temps passa sans qu'il en eut conscience et sans qu'il eut conscience +aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout a coup, il fut surpris +et comme eveille par une main qui se posait sur son epaule,--celle de +Savine. + +--Nous allons a Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons diner au +bord de la Murg, une partie arrangee depuis quelques jours. Voulez-vous +venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend. + +Par convenance, Roger se defendit un peu; mais madame de Barizel s'etant +jointe a Savine et Corysandre l'ayant regarde en souriant, il accepta. + +Ce n'etait point une vulgaire voiture de louage qui devait servir a +cette promenade, mais bien une caleche aux armes de Savine, avec un +cocher et deux valets de pied portant la livree du prince; la caleche +decouverte avait tout l'eclat du neuf et les chevaux, choisis parmi +les plus beaux de son haras, forcaient l'attention des curieux et +l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer pres d'eux sans +les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la +voiture, beaute des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied, +richesse de la livree, tout cela faisait partie de la mise en scene +dont Savine aimait a s'entourer dans ses representations, bien plus +par besoin de briller que par gout reel du beau. Aussi, ne manquait-il +jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire +sur les curieux pour voir si l'effet produit etait en proportion de +la depense,--ce qui, avec son esprit d'economie, etait pour lui une +preoccupation constante. + +Son bonheur fut complet, car a ce moment meme Otchakoff vint a passer +trainant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards +des curieux s'arreterent; ils ne quitterent pas la caleche et Savine +remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements +tout a faits significatifs, qui le comblerent de joie. + +Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tete, +les epaules en bombant la poitrine, et autour de la caleche il marchait +de cote tout gonfle comme un paon qui se pavane. + +En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine, +eut tres probablement devine ce qui causait cette joie debordante; mais, +ne pensant qu'a la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina +que ce qui transportait ainsi Savine etait le plaisir de faire une +promenade avec elle et cela l'attrista. + +La caleche roulait sous l'ombrage des chenes des allees de Lichtenthal, +et madame de Barizel qui lui faisait vis-a-vis, l'interrogeait sur ses +voyages. + +--Avait-il visite la Nouvelle-Orleans et le sud des Etats-Unis? Que +pensait-il du Mississipi? + +Ce fut avec enthousiasme qu'il celebra la Nouvelle-Orleans, le +Mississipi, la Louisiane, la Floride, les Etats-Unis (du Sud bien +entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les betes, les gens. + +Mais malgre sa volonte de ne pas oublier que c'etait a madame de Barizel +qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que +c'etait sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attaches. + +Quant a elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la +bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fut question de +son pays natal. Quand Roger la prenait a temoin, elle se contentait +d'incliner la tete en accentuant son sourire. + +Ils etaient en pleine foret, gravissant les pentes boisees d'une colline +par une route en zig zag qui de chaque cote etait bordee de grands +arbres, tantot des hetres monstrueux qui couvraient les mousses +veloutees de leurs enormes racines toutes bosselees de noeuds +entrelaces, tantot des pins qui s'elancaient droit vers le ciel, +eteignant la lumiere sous leurs branches superposees et leurs aiguilles +noires. Les lacets du chemin faisaient que tantot Corysandre etait +exposee en plein au soleil et que tantot, au contraire, elle passait +tout a coup dans l'ombre. C'etait pour Roger un emerveillement que ces +jeux de la lumiere sur ce visage souriant et c'etait une question qu'il +se posait sans la decider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la +pleine lumiere ou les caprices de l'ombre. + +Il vint un moment ou il garda le silence et ou dans l'air epais et +chaud de la foret on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le +craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de +la route. + +--Apres avoir ete si bruyant au depart, dit Savine qui ne manquait +jamais de placer une observation desagreable, vous etes devenu bien +morne, mon cher Naurouse. + +--C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme +les cathedrales, ils me portent au recueillement et au silence; +instinctivement je parle bas si j'ai a parler. + +--Tiens, vous faites donc de la poesie, maintenant? + +--Il y a des jours ou plutot des circonstances. + +S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile, +silencieux, a demi tourne vers Corysandre qui l'avait regarde. + +On arriva a Eberstein, qui est une habitation d'ete des ducs de Bade +liberalement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne +connaissait pas encore l'interieur du chateau, elle voulut le parcourir; +mais apres avoir visite deux ou trois salles, elle trouva que ces pieces +sombres, a l'ameublement gothique et aux fenetres fermees de vitraux de +couleurs, etaient trop fraiches pour Corysandre. + +--J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc +m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui +n'aimes guere ces antiquailles. + +--Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger. + +Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec +Savine et ils gagnerent une terrasse d'ou la vue s'etend librement sur +la vallee de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours +souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre interet au +paysage qui s'etalait a ses pieds et que fermaient bientot de hautes +collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se +decoupaient nettement sur le ciel. + +Apres quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna +vers elle: + +--Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensee +se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent! +La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable. + +--Oui, cela est beau, tres beau. + +--Je garderai de ce paysage, que j'avais deja vu plusieurs fois, mais +que je ne connaissais pas encore, un souvenir emu. + +Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa +pas les siens, mais elle ne repondit rien, se laissant regarder sans +confusion. + +A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on +remonta en voiture pour descendre au village ou l'on devait diner, ce +qui faisait une assez longue course. + +Savine avait commande d'avance son diner. Lorsque la caleche arriva +devant la porte du restaurant, on se precipita au-devant de Son +Excellence que l'on conduisit ceremonieusement a la table qui avait +ete dressee dans un jardin, au bord de la riviere, dont les eaux +tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon. + +--Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux +precautions de madame de Barizel dans les salles du chateau d'Eberstein. + +Ce fut madame de Barizel qui se chargea de repondre: + +--Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la +fraicheur du plein air. + +Elle la craignait si peu qu'apres le diner elle proposa a sa fille de +faire une promenade en bateau. + +--Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence. + +Une petite barque etait amarree a quelques pas de la. Corysandre +nonchalamment, se dirigea de son cote; mais Roger la suivit et, s'etant +embarque avec elle, ce fut lui qui prit les avirons. + +Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table ou +madame de Barizel et Savine etaient restes assis puis, ayant releve les +avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant. + +Corysandre etait assise a l'arriere et elle restait la sans faire un +mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourne vers Roger et +eclaire en plein par la pale lumiere de la lune, qui se levait. + +--Est-ce que vous avez vu plus belle soiree que celle-la? dit-il. + +--Non, dit-elle, jamais. + +--Voulez-vous que nous retournions? + +--Allons encore. + +Et la barque continua de suivre le courant; mais bientot ils toucherent +le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'etait +lui qui etait eclaire par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont +les yeux etaient noyes dans l'ombre, le regardait comme lui-meme +quelques instants auparavant l'avait regardee. + + + +IX + +On arriva a Bade, et avant d'entrer dans les allees de Lichtenthal, +madame de Barizel invita tres gracieusement le duc de Naurouse a +les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la +delicieuse journee qui finissait. + +Pour la premiere fois Corysandre se mela a l'entretien d'une facon +directe et avec une certaine initiative. + +--Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger. + +--Alors le diner ne merite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru. + +Mais Corysandre ne daigna pas repondre; ce fut sa mere qui, voyant +qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments a +Savine sans que celui-ci s'adoucit. + +Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrees chez elles, Savine +et Roger ne se separerent point, car c'etait sans retard que celui-ci +voulait proceder a son interrogatoire. + +--Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le desir d'une +reponse affirmative. + +--Je voudrais voir un peu ou en est la rouge. + +Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de +la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'a accompagner Savine a la +Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnat, ce qui le mettrait +de belle humeur. + +Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le +vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et apres un +court moment d'entretien a voix basse, Savine revint a Roger, declarant +qu'il ne jouerait pas ce soir-la. + +Mais il regarda jouer et Roger dut rester pres de lui attendant qu'il +voulut bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder etait assez delicat, +et avec un homme du caractere de Savine assez difficile pour avoir +besoin du calme du tete-a-tete dans la solitude. + +Enfin ils sortirent, et aussitot qu'ils furent dans le jardin, a peu +pres desert, Roger commenca: + +--J'ai a vous remercier, cher ami, de la bonne journee que vous m'avez +fait passer. + +--Assez agreable en effet, dit Savine, se rengorgeant. + +--Cette jeune fille est adorable. + +--Oui. + +Ce "oui" fut dit d'un ton grognon: ce n'etait pas de Corysandre que +Savine voulait qu'on lui parlat, c'etait de lui-meme, de lui seul; il le +marqua bien: + +--Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mene cette +longue course dans des montees et des descentes et un chemin dur? Quand +il y aura des courses serieuses en France, je me charge de battre tous +vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai a la mode ne sera +pas remplace par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval. + +--Oh! tres bien, dit Roger avec indifference. Et madame de Barizel, vous +la connaissez beaucoup? + +--Je la connais depuis que je suis a Bade, j'ai ete mis en relation avec +elle par Dayelle. + +Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur: + +--Notez que la voiture etait lourde; vous me direz qu'on en trouverait +difficilement une mieux comprise et ou chaque detail soit aussi soigne, +aussi parfait; c'est tres vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous +etions sept personnes. + +--Oh! mademoiselle de Barizel est si legere, dit vivement Roger, se +cramponnant a cette idee pour revenir a son sujet. + +--Ou voyez-vous ca? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme. + +--Vous pouvez dire la plus belle des femmes. + +--Comme vous en parlez! + +--Cela vous blesse? + +--Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'etonne, +voila tout. De la poesie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas +si demonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la +jeunesse, mais ils la deforment aussi. + +--Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour +mademoiselle de Barizel ne soit pas justifie? + +Ce fut avec un elan d'esperance qu'il posa cette question qui allait lui +apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait. + +--Parfaitement justifie, au contraire; je partage tout a fait votre +sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille. + +--Ah! + +--Comme vous dites cela. + +--Je ne dis rien. + +--Il me semblait que mon admiration vous surprenait. + +--Pas du tout, elle me parait toute naturelle; ce qui me surprendrait, +ce serait que la voyant souvent... + +--Je la vois tous les jours. + +--... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beaute. + +--Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent +d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la premiere femme que je +rencontre dont la beaute ne soit ni contestee ni journaliere; tout le +monde la trouve belle, et elle est egalement belle tous les jours. + +Ces reponses n'etaient pas celles que Roger voulait, car dans leur +franchise apparente elles restaient tres vagues; que Savine jugeat +Corysandre comme tout le monde, ce n'etait pas cela qui le fixait; il +essaya de rendre ses questions plus precises sans qu'elles fussent +cependant brutales. + +--Comment se fait-il qu'avec cette beaute, un nom, de la fortune, elle +ne soit pas encore mariee? + +--Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle. + +--Et elle attend encore? + +--Vous voyez. + +--Et l'on ne parle pas de son mariage? + +--Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours. + +--Avec qui? + +Ce fut presque malgre lui que Roger lacha cette question. + +--Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas +attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce +qu'ils disent, pour parler. + +--Alors, il n'y aurait donc rien de fonde dans ces propos? + +Savine haussa les epaules, mais il ne repondit pas autrement. + + + +X + +Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les allees de Lichtenthal +etait precede d'un petit jardin: c'etait dans ce jardin que Savine et +Roger avaient fait leurs adieux a madame de Barizel et a Corysandre, +avant que celles-ci fussent dans la maison. + +Ce fut vainement qu'elles frapperent a la porte d'entree, personne ne +repondit; aucun bruit a l'interieur; aucune lumiere. + +--Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fache, et Bob +aussi. + +Sans repondre madame de Barizel abandonna la porte d'entree et, faisant +le tour du chalet, elle alla a une petite porte de derriere qui servait +aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte etait fermee +aussi. Aux coups frappes personne ne repondit. + +--Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre. + +Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant a un massif +de fleurs borde d'un cordon de lierre, elle se mit a tater dans les +feuilles de lierre qu'eclairait la lumiere de la lune; ses recherches ne +furent pas longues, bientot sa main rencontra une clef cachee la. + +--Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties +ensemble; la premiere rentree devait trouver la clef et ouvrir pour les +autres. + +Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent, +il y avait du mecontentement et aussi du mepris; il semblait que ces +paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient decampe, +qu'a sa mere qui permettait qu'ils sortissent ainsi. + +Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles etaient +entrees dans la cuisine ou brulait une lampe, la meche charbonnee. La +table, noire de graisse, etait encore servie et il s'y trouvait six +couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de +bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu. + +--Chacun de nos trois domestiques avait son invite, dit Corysandre +regardant la table; on a fait honneur a ton vin. + +Ce n'etait pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'etait a +un melon et a un pate dont il ne restait plus que des debris, a des +ecrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, a un +gigot reduit au manche, a un immense fromage a la creme, a une corbeille +de fraises, a une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des +queues et des noyaux, au cafe qui avait laisse des ronds noirs sur la +table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles etaient aux +trois quarts vides. + +De tout cet amas se degageait une odeur chaude qui, melee a celle de la +graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eut +sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine +aussi sale, aussi pleine de gachis et de desordre que celle-la. + +Elles n'y resterent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la +lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traine de sa robe, tandis +que Corysandre retroussait la sienne a deux mains comme pour traverser +un ruisseau, elles etaient passees dans le vestibule; mais la il n'y +avait point de bougies sur la table ou elles auraient du se trouver, et +il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux. + +Nulle part un salon ne ressemble a une cuisine; mais nulle part aussi on +n'aurait trouve un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre +ces deux pieces d'une meme maison que chez madame de Barizel. Autant +la cuisine etait ignoble, autant le salon etait coquettement arrange, +dispose pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer +de la cheminee, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des +fenetres, et ces fleurs toutes fraiches, enlevees de la serre ou coupees +le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette piece +fermee, s'etaient concentres. + +Le flambeau a la main, elles monterent au premier etage ou se trouvaient +leurs chambres, celle de Corysandre tout a l'extremite et separee de +celle de sa mere, qu'il fallait traverser pour y acceder, par un cabinet +de toilette. + +Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, presentaient un desordre qui +egalait celui de la cuisine. Les lits n'etaient pas faits, les cuvettes +n'etaient pas videes; sur les chaises et les fauteuils trainaient ca +et la, entasses dans une etrange confusion, des robes, des jupons, des +vetements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et +des malles ouvertes montraient le linge deplie pele-mele comme s'il +avait ete mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un +choix. + +Cependant il n'y avait pas besoin d'etre un habile observateur pour +comprendre que tout cela n'etait point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il +etait tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en +s'habillant le matin, avaient fouille dans ces armoires pour y trouver +du linge en bon etat et qui avaient tout bouleverse, parce que les +premieres pieces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une +de ceci, l'autre de cela; cette robe avait ete rejetee parce que la roue +du jupon etait dechiree; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient +pas de cordons; les boutons de ces cols etaient arraches. + +Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce desordre; mais Corysandre +haussa les epaules avec un mouvement d'ennui et de degout. + +--Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle. + +Madame de Barizel ne repondit rien et parut meme ne pas entendre. + +--Cela est insupportable, continua Corysandre, qui, a peu pres muette +tant qu'avait dure la promenade, avait retrouve la parole en entrant +chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit? + +--Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois. + +--Si c'etait la premiere; au reste, elles ont bien raison de ne pas se +gener, tu leur passes tout. + +--Couche-toi, dit-elle a sa fille, j'ai a te parler. + +--Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit? + +--Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise. + +--Justement c'est le mot; c'est precisement la vie bourgeoise que je +voudrais, un peu d'ordre, de regularite, de proprete, car je suis lasse +et ecoeuree a la fin de tout ce gachis. Ne pourrions-nous donc pas avoir +des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une +existence comme tout le monde? + +Tout en parlant elle avait defait son chapeau et sa robe et les avait +poses ou elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les +epaules decouvertes, elle avait commence a arranger les draps de +son lit; mais elle etait malhabile dans ce travail qu'elle essayait +manifestement pour la premiere fois. + +--Faut-il tant de ceremonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel +en haussant les epaules sans se deranger pour venir en aide a sa fille; +depeche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais +me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre. + +La mere n'avait pas les memes exigences que la fille: elle ne s'inquieta +pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se +deshabilla, laissant tomber ca et la ses vetements, sans daigner se +baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le +moment, elle etait fatiguee et voulait se mettre au lit. + +Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans +savoir qui elles etaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la +mere et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de +Barizel proceder a sa toilette de nuit ou plutot se debarrasser de toute +toilette, ils se seraient confirmes dans leur incredulite: si cette +femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle +etait parfaitement conservee: pas un crepon, pas la plus petite natte, +pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs, +fermes, se terminant par un poignet aussi delicat que celui d'un enfant; +avec cela une apparence de sante a defier la maladie, une solidite a +resister a tous les exces. Les propos dont Houssu s'etait fait l'echo +auraient ete explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle +pouvait tres bien avoir des amants; elle pouvait etre la maitresse +d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idee de se faire +epouser par Dayelle, elle pouvait etre aimee. Il est vrai que si l'un de +ces amants avait penetre a cette heure dans cette chambre, il aurait pu +eprouver un mouvement de repulsion, cause par ce qu'il aurait remarque, +et emporter une facheuse impression des habitudes de sa maitresse; mais +madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, a l'exception +du fidele Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou degouter. +C'etait dans les appartements du rez-de-chaussee qu'elle recevait ses +amis; et la, dans un milieu ou tout etait combine pour parler aux yeux +et les charmer, entouree de fleurs fraiches, en grande toilette, rien +en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son +existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle a manger, +ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient +les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure, +les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les epingles qui +rafistolaient un jupon, les trous des bas, les dechirures de la chemise, +les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel +d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,--et ils etaient seduisants. + +Elle fut bientot au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit +commodement: + +--Maintenant, dit-elle, causons. + +--Qu'ai-je fait encore? + +--Tu n'as rien fait, et c'est la justement ce que je te reproche, et ce +n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton interet. + +--Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon interet! Le tien aussi, +il me semble. + +--Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non? + +--Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-a-dire le tien par le mien. +Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas, +c'est justement parce que je ne perds pas mon temps a parler que j'en ai +pour regarder. + +--Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit. + +--Ne me dis pas que je suis bete, tu me l'as crie aux oreilles assez +souvent pour qu'il soit inutile de le repeter. Il est possible que je +sois bete et quand je me compare a toi, je suis disposee a le croire: je +sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni +ton assurance, ni tes idees, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait +que tu es partout a ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de +tout comme toi, meme des choses et des gens que je ne connais pas. Si au +lieu de me laisser dans l'ignorance, a ne rien faire, sans me donner des +maitres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-etre pas aussi +bete que tu crois. + +--Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien +appris? est-ce que j'ai jamais eu des maitres?... + +--Oh! toi!... + +Assurement il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au +moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance +sincere d'une superiorite. Au reste rien ne ressemblait moins a la +tendresse d'une mere pour sa fille, ou d'une fille pour sa mere, que la +facon dont elles se parlaient; meme lorsque madame de Barizel semblait +en public temoigner de la sollicitude et de l'affection a Corysandre, +le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en +tiennent aux apparences; quant a Corysandre, qui ne se donnait pas +la peine de feindre, son ton etait celui de l'indifference et de la +secheresse. + +--Cela te blesse que ta mere se remarie? + +--Oh! pas du tout, et meme, a dire vrai, je le voudrais si cela +devait... + +--Puisque tu as commence, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout? + +--Parce que, si bete que je sois, je sens qu'il y a des choses qui +deviennent plus penibles quand on les dit que quand on les tait; les +taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit. + +Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au +moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les epaules +avec un sourire de pitie. Evidemment les paroles de sa fille ne la +blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment +n'etait pas qu'il y a des choses qui deviennent plus penibles quand on +les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle +eut jusqu'a un certain point voulu les connaitre, par curiosite, pour +savoir; mais en realite elle ne trouvait pas que cela valut la peine de +les arracher. Elle avait mieux a faire pour le moment, et c'etait chez +elle une regle de conduite d'aller toujours au plus presse. + +--Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'etait +une raison pour etre aujourd'hui autre que tu n'as ete. Combien de fois +t'ai-je recommande d'etre brillante; tu t'en remets a ta beaute pour +faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche. + +--Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant, +s'admirant complaisamment dans la glace. + +--Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, etre +seduisante, etourdissante; dire tout ce qui te passait par la tete. Dans +une bouche comme la tienne, avec des levres comme les tiennes, des dents +comme les tiennes, les sottises meme sont charmantes. + +--Je n'avais rien a dire. + +--Meme quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'etait pas +difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant. + +--Je ne pensais pas a parler, je le regardais; il est tres bien, le duc +de Naurouse; il a tout a fait grand air, la mine fiere, l'oeil doux; il +me plait. + +--Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'ecria madame +de Barizel, s'animant pour la premiere fois et montrant presque de la +colere; il te plait, un homme que tu ne connais pas! + +--Il est duc. + +--Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune? + +--Tu demanderas cela a tes amis; Leplaquet doit le connaitre, M. Dayelle +doit savoir quelle est sa fortune. + +--Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul +qui, presentement, doit te plaire. + +--Il ne me plait point. + +--Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tete que tu es libre de +n'epouser que l'homme qui te plaira? + +--Je le voudrais. + +--Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus +tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il +pas un mari desirable pour toi?... + +--Pour nous. + +--Ne m'agace pas; ton mariage est assure si tu le veux, je mettrais tout +en oeuvre pour qu'il reussit. + +--Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'a present: il +parait prendre plaisir a etre avec nous, a se montrer avec nous partout +ou l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois +ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa +femme; a vrai dire, je ne crois meme pas qu'il en ait l'idee. + +--S'il ne l'a pas encore eue, cette idee, c'est ta faute; ce n'est pas +en etant ce que tu es avec lui que tu peux echauffer sa froideur. Je +t'avais dit qu'il etait l'orgueil meme et que c'etait par la qu'il +fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les eloges les plus +exageres, il les boit avec beatitude: lui en as-tu jamais fait? + +--Cela m'ennuie. + +--Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis a supporter pour devenir +princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y +a pas de peine a prendre, pas de fatigues a s'imposer, pas de degouts a +avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'a te montrer dans la +gloire de ta beaute; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais +jamais a un grand mariage si je n'etais pas pres de toi. Tu peux le +preparer par ta beaute, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire +reussir, pour cela ta beaute ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as +pas et ce que j'ai, moi. + +--Et cependant ni la beaute, ni... ce que tu as n'ont encore decide +Savine. + +--Il se decidera ou plutot on le decidera. + +--Qui donc? + +--Le duc de Naurouse qui te fera princesse. + +--J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse. + +--Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutot pourquoi j'ai eu peur +que tu n'aies froid dans le chateau d'Eberstein, qui n'est pas glacial? + +--Je te le demande. + +--Explique-moi plutot pourquoi j'ai eu l'idee de te faire faire une +promenade en bateau? + +--Pour rester seule avec le prince. + +Madame de Barizel se mit a rire: + +--J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te menager un tete-a-tete avec +le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour +continuer ce tete-a-tete, ce qui deux fois a rendu le prince furieux. +C'est en l'eperonnant ainsi que nous le ferons avancer malgre lui. Et +c'est a cela que le duc de Naurouse nous servira. + +--Pauvre duc de Naurouse! + +--Vas-tu pas le plaindre plutot; il sera bien heureux, au contraire; +sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service. +Mais ce qui serait tout a fait aimable de sa part, ce serait d'etre en +situation de fortune d'inspirer des craintes reelles a Savine et d'etre, +comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir +et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, apres-demain +par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien +que Coralie ne rentrera pas. Reve du duc de Naurouse, si tu veux, de son +grand air, de sa mine fiere, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton +lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse! + +--Bonne nuit, financiere! + + + +XI + +Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour +habitude de venir le lendemain matin dejeuner d'une tasse de the avec +elle pour parler de la journee ecoulee et s'entendre sur la journee qui +commencait: c'etait l'heure des confidences, des renseignements, des +conseils, des projets, ou tout se disait librement, comme il +convient entre associes qui n'ont qu'un meme but et qui travaillent +consciencieusement a l'atteindre en unissant leurs efforts. + +Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui etait interdit pour +tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui +avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait a +dormir la grasse matinee, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle etait +la mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination, +toujours en travail, et echafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas +a se gener avec Leplaquet, qui, dans sa vie de boheme, en avait vu +d'autres et qui n'avait de degouts d'aucunes sortes. + +Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'eveiller, et, comme elle +n'avait point ete derangee, elle etait de belle humeur. + +--Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et +en la tendant, a Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau. + +--Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a +accompagnees dans votre promenade a Eberstein. + +--Qu'est ce duc de Naurouse? + +--Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs annees +et qui a retenti partout: sur le turf, dans le _high-life_, devant les +tribunaux, et meme devant la cour d'assises. + +--Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passe en cour d'assises? + +--Oui, et pour avoir tue un homme. + +--Ah! mon Dieu! et il s'est assis a cote de nous, dans la meme voiture, +il a ete vu dans notre compagnie. + +--Rassurez-vous, il a tue cet homme en duel et conformement aux regles +de l'honneur. Vous comptez donc sur lui? + +--Beaucoup. + +--Alors le prince Savine est lache? + +--Au contraire. + +--Je n'y suis plus. + +--Vous y serez tout a l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez +du duc de Naurouse, tout ce que vous savez. + +--Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide, +belle fortune. Cependant cette fortune a du etre ecornee par des folies +de jeunesse; ces folies lui ont meme valu un conseil judiciaire que lui +ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutte avec acharnement +pendant plusieurs annees. A la fin il en a triomphe et il est +aujourd'hui maitre de ce qui lui reste de sa fortune. + +--Qu'est ce reste? + +--Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-etre. Bien entendu je +ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir. + +--Je demanderai a Dayelle. + +--Il doit bientot venir? demanda Leplaquet avec un certain +mecontentement. + +Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression desagreable, et +tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse. + +--Quelle a ete sa vie? + +--Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les +derniers temps de son sejour en France, il etait l'amant de la duchesse +d'Arvernes, et l'amant declare au vu et au su de tout le Paris; leurs +amours ont fait scandale; il s'est a moitie tue pour la duchesse... + +--Un passionne alors, c'est a merveille cela! + +A ce moment l'entretien fut interrompu par une negresse qui entra +portant un plateau sur lequel etait servi un dejeuner au the pour deux +personnes. + +Ce fut une affaire, de trouver a poser ce plateau; mais les negresses, +au moins certaines negresses, affinees, ont l'adresse et la souplesses +des chattes pour se faufiler a travers les obstacles sans rien casser. +Celle-la manoeuvra si bien, qu'elle parvint a decouvrir une place pour +son plateau sans le lacher. + +--Si je n'avais trouve la clef dans le lierre, dit madame de Barizel +d'un ton indulgent, nous etions exposees a coucher dehors. + +La negresse, qui etait jeune encore et toute gracieuse, au moins par la +souplesse de ses mouvements et la mobilite de sa physionomie, se mit a +sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents etincelantes avec +les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui +veut adoucir son maitre. + +--Pas faute a moi, bonne maitresse, convenu avec Dinah, elle rentrer; +Dinah pas faute a elle non plus; grand machin de montre casse, criiii, +criiii;--et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brise;--elle +pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fachee; moi, +grand chagrin. + +Et, apres avoir ri, instantanement elle se mit a pleurer. + +--Est-elle drole, dit Leplaquet en riant. + +Ce fut tout: elle, pas grondee, sortit en riant. + +Madame de Barizel la rappela: + +--Et nos chambres? + +--Pas faute a moi; moi oublie. Oh! moi grand chagrin. + +De nouveau elle se remit a pleurer; puis doucement elle tira la porte et +la ferma. + +Tout en se disculpant de cette facon originale, elle avait place un +petit gueridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une +de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux +malades. + +Leplaquet s'occupa a faire le the. + +--Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse! + +--Son effet ordinaire, c'est-a-dire extraordinaire: le duc est reste +en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai menage quelques +instants de tete-a-tete, ou ils auraient pu se dire toutes sortes de +choses tendres, s'ils avaient ete en etat l'un et l'autre de parler. + +--Comment, Corysandre? + +--Je l'ai confessee hier en rentrant; elle m'a avoue ou plutot elle m'a +declare, car elle n'est pas fille a avouer, que le duc de Naurouse lui +plait: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle. + +--Mais c'est dangereux, cela. + +--Oh! pas du tout; si peu Americaine que soit Corysandre, et elevee par +son pere elle l'est tres peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi +de rassurant, qu'on peut la laisser _flirter_ sans danger. Elle se +laissera faire la cour, elle ecoutera tout ce qu'on voudra lui dire de +tendre ou de passionne; elle serrera toutes les mains qui chercheront +les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui a droite et +a gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le +tete-a-tete elle permettra meme avec plaisir qu'on depose un baiser sur +son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas +aller plus loin; elle connait la valeur de la dot qu'elle doit apporter +en mariage et elle ne consentira jamais a la diminuer. Ce n'est pas elle +qui mangera son bien en herbe; quand il aura porte graine ce sera autre +chose, mais alors je n'aurai plus a en prendre souci. + +--Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un pretendant? + +--Savine, avec son caractere orgueilleux, s'imagine qu'en etant amoureux +de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est a la glace, +incapable de passion et d'entrainement pour ce qui n'est pas lui et lui +seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimite +avec nous. Du jour ou il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon +par la fortune, du moins par le rang, car un duc francais de noblesse +ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour ou il +verra que ce duc francais est amoureux pour de bon et parle, il parlera +lui-meme. + +--Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites. + +--Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annonce sa visite, je l'attends +aujourd'hui; je l'inviterai a diner pour apres-demain avec Savine, +Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera tres aimable pour le duc +de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura +qu'a obeir a son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait +naturellement. De son cote, le duc de Naurouse sera tres tendre pour +Corysandre; cela, je l'espere, fondra la glace de Savine. Vous, de votre +cote, c'est-a-dire vous, mon cher Leplaquet, aide de Dayelle, vous +agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande +pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et devoue. Celui de Dayelle, je +l'obtiendrai apres-demain. + +--Voila ce que je n'aime pas. + +--Ne dis donc pas de ces naivetes d'enfant, gros niais: tu sais bien +pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre. + + + +XII + +Madame de Barizel ne s'etait pas trompee en pensant que le duc de +Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour meme. + +Apres la promenade de la veille, n'etait-il pas tout naturel qu'il vint +prendre des nouvelles de leur sante? N'etaient-elles pas fatiguees? Et +puis il craignait que Corysandre n'eut eu froid sur la riviere. + +Madame de Barizel le rassura: elle n'etait pas fatiguee; Corysandre +n'avait pas gagne froid, elle avait ete enchantee de cette promenade. + +Cependant, bien que Roger prolongeat sa visite, la faisant durer plus +qu'il ne convenait peut-etre, Corysandre ne parut pas, car madame de +Barizel avait decide qu'il fallait exasperer l'envie que le duc de +Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une +si forte impression, et elle avait exige que sa fille restat dans +sa chambre. Corysandre avait commence par se revolter devant cette +exigence, puis elle avait fini par ceder aux raisons de sa mere. + +--Veux-tu qu'il pense a toi? + +--Oui. + +--Veux-tu qu'il reve de toi? + +--Oui. + +--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses; +on est stupide quand on ecoute son coeur, on ne fait que des sottises. + +Elle etait restee dans sa chambre, mais en s'installant a la fenetre, +derriere un rideau, de facon a voir le duc de Naurouse quand il +arriverait et repartirait. + +Apres une longue attente, Roger, perdant toute esperance de voir +Corysandre ce jour-la, s'etait leve pour se retirer; alors madame +de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son +invitation a diner pour le surlendemain. + +--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous +connaissez sans doute? Et puis un bon ami a nous; un ami d'Amerique, +maintenant fixe en Europe, un journaliste du plus grand talent, M. +Leplaquet. + +Le duc de Naurouse etait parfaitement indifferent au nom et a la qualite +des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dinerait, ce serait avec +Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il placa ces +convives: Dayelle et Savine a droite et a gauche de madame de Barizel; +le journaliste et lui de chaque cote de Corysandre: ce serait charmant. + +C'etait beaucoup pour madame de Barizel de reunir a sa table le prince +Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'etait pas tout: pour que cette +reunion portat les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux +autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le role qu'elle +leur destinait; elle n'etait pas femme a s'en rapporter aux hasards de +l'inspiration, et a l'avance elle entendait regler chaque chose, chaque +detail, chaque mot, sans rien laisser a l'imprevu, de facon a ce que +tout marchat regulierement, surement, pour arriver a un succes certain. + +Pour Leplaquet, elle etait sure de lui: c'etait un associe, un complice +sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutot a moderer son +zele qu'a l'exciter. Comment ne se fut-il pas employe corps et ame au +mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de reves, que de +projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de +boheme, plus de travail, plus de copie, une position, des relations. + +Mais pour Dayelle il n'en etait pas de meme: Dayelle etait un bourgeois, +un homme a principes, que sa situation financiere et politique rendait +circonspect et timore, lui inspirant a propos de tout ce qui ne devait +pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre. +Qu'attendre de bon d'un homme qui, a chaque instant, s'ecriait avec la +meilleure foi du monde: "Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!" S'il +etait heureux d'avoir une maitresse dont il se croyait aime, une femme +jeune encore, lui qui etait un vieillard; une grande dame, lui qui etait +un parvenu, c'etait a condition que cette liaison ne l'entrainerait pas +trop loin. Deja il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir +a Bade deux fois par mois etait quelque chose d'extraordinaire, un +temoignage de passion qu'un homme follement epris pouvait seul donner. +Cela n'etait ni de son age, ni de sa position. Il perdait de l'argent, +il compromettait ses interets pendant ces absences qui duraient trois +jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fit le voyage dans un wagon lui +appartenant, il n'en etait pas moins vrai que, rentre a Paris, il lui +fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilite, +son application ordinaires pour le travail, sa lucidite, sa surete de +coup d'oeil. Pendant cinquante annees sa vie avait ete consacree, avait +ete vouee au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs +autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs +sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le +mari le meilleur et le plus fidele. Il ne fallait pas oublier tout cela. +A chaque instant, a chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait +ete la vie de cet homme, qui tout a coup, a l'age ou l'on fait une fin, +avait fait un commencement, entraine dans une passion qui l'etonnait au +moins autant qu'elle l'inquietait. Il fallait penser a ses anciennes +habitudes, a son caractere, a ses craintes, a ses reflexions, aux +reproches qu'il s'adressait lui-meme sur sa propre folie. + +Ce n'etait point, comme Leplaquet, un associe encore moins un complice, +a qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans +doute il desirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec +le prince de Savine s'accomplit, il etait dispose a faire beaucoup, meme +a verser une dot qu'il etait cense avoir en depot, bien qu'il n'en eut +jamais recu un sou, si ce n'est en valeurs depreciees et irrealisables +qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert, +jaune sur lequel elles etaient imprimees mais en tout cas il ne ferait +que ce qui lui paraitrait delicat, droit, correct, en accord avec ses +idees etroites d'honnetete bourgeoise. + +Lui demander franchement de prendre un chemin detourne, seme de pieges +et de chausse-trapes etait aussi inutile que dangereux; non seulement il +refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait, +il se facherait qu'on le lui indiquat, et cela l'amenerait a des +reflexions, a des appreciations, a des inquietudes qu'il fallait +soigneusement eviter, sous peine de perdre en une minute ce +qu'elle avait si laborieusement prepare depuis son arrivee en +France,--c'est-a-dire son mariage avec Dayelle. + +Marier Corysandre et lui faire epouser Savine avait un grand interet +pour elle, mais se marier elle-meme et se faire epouser par Dayelle en +avait un bien plus grand encore. + +Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures, +les jours se precipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est +arrive au bout de sa course et tombe de haut; encore une annee, encore +deux peut-etre et l'irreparable serait accompli, elle serait une vieille +femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Ou trouver +un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-la? +avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage +dans l'Etat, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait +jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnat: l'un resterait +ce qu'il etait, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il etait aussi, un +boheme. + +C'etait le samedi que Dayelle devait arriver a Bade, par le train parti +de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eut horreur de se lever +matin, ce jour-la elle montait en wagon a neuf heures pour aller a Oos, +qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage. + +Au temps ou elle etait jeune et ou elle aimait reellement, elle n'avait +jamais eu de ces attentions, mais alors les demonstrations et les +preuves etaient inutiles, tandis que maintenant elles etaient +indispensables. Dayelle etait defiant; de plus, il avait des moments +lucides ou, se voyant ce qu'il etait reellement, un vieillard, il se +demandait s'il pouvait etre vraiment aime, si ce n'etait point une +illusion de le croire, un ridicule de l'esperer; et le seul moyen pour +combattre ces defiances etait de lui donner de telles preuves de cet +amour, qu'elles fissent taire les soupcons du doute aussi bien que les +objections de la raison. Comment ne pas croire a la tendresse d'une +femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec delices, et qui quitte son +lit a huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en +chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire +une surprise! + +Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agreable, quand +pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on detachait son wagon du +train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il +vit la portiere de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaitre, +souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux. + +--Eh quoi, s'ecria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider a +monter, vous ici! + + + +XIII + +La distance est courte d'Oos a Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de +Naurouse ne fut pas prononce. Pouvait-elle penser a un autre qu'a celui +qu'elle etait si heureuse de revoir? C'etait pour lui qu'elle etait +venue, c'etait de lui seul qu'elle pouvait s'occuper. + +Mais, apres les premiers moments d'epanchement, il etait tout naturel de +parler de ce qui s'etait passe depuis la derniere visite de Dayelle a +Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se presenta, amene par la force +des choses. + +--A propos, j'ai une nouvelle a vous annoncer, une grande nouvelle que +j'allais oublier, tant je suis troublee. Il faut me pardonner, quand je +vous vois, je perds la tete et ne pense plus a rien. Vous connaissez le +duc de Naurouse? + +--Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, a la campagne, au chateau +de Vauxperreux; presentement, il est en train de faire un voyage autour +du monde. + +--Presentement, il est a Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu +de penser qu'il est amoureux de Corysandre. + +Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas +a cette joie, loin de la. + +--Si ce que vous supposez etait vrai, dit-il gravement, il ne faudrait +pas s'en rejouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de +Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais a votre fille. + +--Qu'a-t-on a lui reprocher? + +Avant de repondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tete en +arriere, les yeux a dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la +poche de son gilet, le bras gauche etendu noblement: + +--Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte a votre +fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle +est charmante; c'est sincerement que je souhaite son bonheur. M. le duc +de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la +rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu'a ces derniers temps habite +l'Amerique pour que le tapage de cette existence ne soit point arrive +jusqu'a vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a +gaspille follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hate de +s'en debarrasser, c'est aussi son coeur, sa sante. Le scandale de ses +amours avec la duchesse d'Arvernes a etonne Paris qui, vous le savez, ne +s'etonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien +que jeune, beau, distingue, riche et noble, n'est pas mariable; soyez +sure que s'il se presentait dans une famille honnete il serait econduit +et que pas une mere, qui le connaitrait, ne consentirait a lui donner +sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je +renoncerais a le marier. + +Tout Dayelle etait dans ce discours debite avec une gravite et une +lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrassee, car +ce qu'elle avait a repondre a cette condamnation ne pouvait pas etre +dit, sous peine de se faire condamner elle-meme. Apres quelques secondes +de reflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait etre utilise. + +--J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans +l'etonnement; mais je n'ai rien a repondre aux raisons que vous +avez exposees avec cette noblesse, cette droiture, cette surete de +conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en +toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond meme de votre nature. + +Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'etait pas encore blase +sur ces eloges dont elle l'accablait, et c'etait pour lui un plaisir +toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles levres et de se voir +admirer par ces beaux yeux. + +Elle continua: + +--Ce n'est pas a moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous +venez de si bien m'expliquer, ce serait a Corysandre d'abord, et puis +ensuite a une autre personne. + +--Cela est assez difficile avec Corysandre. + +--Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre +une jeune fille. Maintenant la seconde personne a laquelle je voudrais +vous voir repeter ce que vous m'avez explique, c'est-a-dire que le duc +de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris, +c'est... le duc de Naurouse lui-meme. + +Comme Dayelle faisait un mouvement de repulsion, elle poursuivit en +insistant: + +--Pour tout autre ce serait la une commission delicate; mais pour vous, +avec votre tact, avec l'autorite que vous donnent votre caractere et +votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera +de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en +parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitie que vous nous portez, il +me semble que vous pouvez tres bien lui repondre par ce que vous m'avez +dit. + +--Mais c'est impossible, s'ecria Dayelle. + +Madame de Barizel, qui avait jusque-la parle avec une douceur +caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son +regard, prirent une energie qui rendait la contradiction difficile: + +--Jusque-la, dit-elle, je ne vous ai parle que de Corysandre; mais +je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous. +Voulez-vous que je sois toute a vous? Aidez-moi a marier Corysandre au +plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut +pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la verite peut se +decouvrir d'un moment a l'autre, et que, du jour ou elle sera connue, +du jour ou le monde donnera son vrai nom a ce qu'il a accepte jusqu'a +present pour de l'amitie, le mariage de Corysandre sera gravement +compromis, empeche peut-etre pour jamais, par le scandale de la conduite +de sa mere. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc a la marier si vous +m'aimez comme je vous aime. + +--En quoi la mission que vous voulez que je remplisse aupres du duc de +Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre? + +Elle se mit a sourire. + +--Comme les hommes les plus fins sont naifs pour les choses de +sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le +duc de Naurouse ne doit nous servir qu'a decider le prince Savine, et +que le prince se decidera quand il saura qu'il a un rival. + +--Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer... + +--Il se retirera ecarte par vous, notre ami prudent, mais non par nous, +de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je +l'espere, amenera le prince Savine a realiser enfin une resolution +arretee dans son esprit comme dans son coeur et qu'il differe, je ne +sais pourquoi. + + + +XIV + +Comme c'etait le soir meme, apres le diner, que Dayelle devait adresser +son etrange discours au duc de Naurouse, il voulut se preparer pendant +la journee en repetant a Corysandre ce qu'il avait dit le matin a +madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son eloquence, +Corysandre ne lui facilita point sa tache, et, malgre le tact que madame +de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arreta plusieurs fois, +embarrasse pour continuer. + +Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlat du +duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'etait pas du tout +l'eloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa +mine la plus dedaigneuse, et, malgre les signes desesperes de sa mere, +elle avait repondu d'une facon peu reverencieuse aux observations qui la +contrariaient: + +--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse? + +--Des dettes considerables. + +--Et il les a payees? + +--Mais sans doute. + +--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme +desordonne, au contraire. + +Sur un autre sujet plus delicat que Dayelle avait traite avec toutes +sortes de menagements, elle avait repondu sur le meme ton. + +--Alors il a eu des maitresses, M. de Naurouse? + +Dayelle avait incline la tete. + +--Et il les a aimees? + +Dayelle avait repete le meme signe afflige. + +--Il a fait des folies pour elles? + +--Scandaleuses. + +--Vraiment! Et en quoi etaient-elles scandaleuses? Voila ce que je +voudrais bien savoir. + +--C'est la une question qui n'est pas convenable dans ta bouche, +interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait +l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par +quelques mots d'enfant terrible, ne fachat Dayelle. + +--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour ou je +pourrai la poser a M. de Naurouse lui-meme, ce qui sera bien plus drole. + +--Corysandre! + +--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez, +pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, a moi, que M. +de Naurouse ait gaspille une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me +fait qu'il ait eu des maitresses et qu'il les ait aimees follement? cela +prouve qu'il est capable d'amour et meme de passion, ce que je trouve +tres beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas tres +vrai, et, pour etre sincere, car il faut toujours etre sincere, n'est-ce +pas? + +Dayelle, a qui elle s'adressait, ne repondit pas. + +--Pour etre sincere, je dois dire que cela me fait plaisir. + +--Et pourquoi? demanda Dayelle serieusement. + +--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porte sur M. de +Naurouse en le regardant. + +--Et quel jugement aviez-vous porte? demanda Dayelle. + +--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous repondre +quelque sottise. + +Habituellement, lorsque sa mere l'interrompait ainsi, ce qui arrivait +assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-a-dire devant +des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude ou il +y avait plus de dedain que de soumission, mais cette fois il n'en fut +point ainsi; au lieu de courber la tete, elle la releva. + +--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de repondre a une +question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me +faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse etait capable d'amour, +c'est qu'en le voyant je l'avais juge ainsi et que je suis bien aise de +voir que je ne me suis pas trompee sur lui. + +S'adressant a sa mere directement: + +--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout +naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent +qu'augmenter la sympathie que j'eprouve pour lui? + +--Mais, malheureuse enfant, s'ecria Dayelle, ce n'est, pas de la +sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la repulsion, +de l'eloignement. + +--Alors c'etait pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement, +mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas reussi. Je vois que M. de +Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractere a +lui: qu'il est capable d'entrainement et de passion; qu'il a inspire des +amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a +occupe tout Paris, ce qui n'est pas donne a tout le monde, et pour tout +cela il me plait un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait +connaitre. A l'age ou les petites filles jouent encore a la poupee on +m'a dit "Plais a celui-ci, plais a celui-la." Et depuis on me l'a repete +sans cesse, sans s'inquieter jamais de savoir si celui-ci ou celui-la me +plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit +plaire a l'acheteur et passer entre ses mains le jour ou il voudra de +moi. Je ne me suis jamais revoltee; je ne me revolte pas. Mais je trouve +enfin un homme qui me plait, et je le dis tout haut, non a lui, mais a +vous, ma mere, a l'ami de ma mere, est-ce donc un crime? + +--Quelle sauvage! s'ecria madame de Barizel. + +Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir: + +--Ah! si je pouvais en etre une, dit-elle, une vraie! + + + +XV + +A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il etait de sa dignite de +se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent +exacts. + +Le diner etait pour sept heures; a sept heures vingt minutes seulement, +on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les +piaffements des chevaux qu'on arretait, le saut lourd de deux valets qui +sautaient a terre pour ouvrir la portiere et se tenir respectueux sur le +passage de leur maitre. C'etait Son Excellence le prince Savine, qui, +pour venir du Graben aux allees de Lichtenthal, c'est-a-dire pour une +distance qu'on franchit a pied en quelques minutes, avait fait atteler, +afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entree digne de lui. + +Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empresserent au-devant de lui; +mais Corysandre, qui etait en conversation avec le duc de Naurouse dans +l'embrasure d'une fenetre en tete-a tete, ou qui plutot ecoutait le duc +de Naurouse, ne se derangea pas et elle attendit que Savine vint a elle, +sans lever les yeux, sans les tourner de son cote, toujours souriante et +attentive a ce que Roger lui disait. + +Quand on avait annonce le prince, Roger, avait eu un moment d'emotion. +En voyant l'indifference qu'elle temoignait et qui certainement n'etait +pas jouee, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurement, elle +n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait eprouve un sentiment tendre +pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade a +Eberstein se trouverent confirmees d'une facon frappante. + +Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle a +manger. + +A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adresse que quelques +courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la +conduire; mais vivement elle tendit la main a Roger qu'elle n'avait pas +quitte des yeux. + +--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement. + +Savine, qui deja arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus +aimable, resta interloque, tandis que Corysandre impassible et Roger +tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et +Dayelle. + +Si Leplaquet n'avait pas ete invite, Savine serait entre le dernier dans +la salle a manger. Il etait suffoque. Si Dayelle ne fut pas suffoque, au +moins fut-il fort etonne lorsque, arrive a sa place et se retournant, il +vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre, +tandis que Savine, la figure empourpree et les sourcils contractes, les +suivait avec Leplaquet. Eh quoi! etait-ce ainsi que cette petite sauvage +devait se conduire avec le prince, son pretendant, son futur mari, celui +qu'on desirait si vivement lui voir epouser? Et, dans son mouvement +de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son +attention sur ce scandale. Mais elle ne repondit pas a cette pression, +et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui +indiquait; car il n'y avait la rien qui put la surprendre, puisque, +a l'avance, ce qui venait de se passer avait ete arrete entre elles. +C'etait elle, en effet, qui avait dit a Corysandre de prendre le bras +du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que +Savine en fut pique. + +--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se decide; profitons de +la presence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons! + +Roger ne s'etait pas trompe dans ses previsions: Dayelle et Savine +se trouverent places a droite et a gauche de madame de Barizel; le +journaliste et lui de chaque cote de Corysandre. + +On servit, et, comme le diner venait du restaurant, il se trouva bon; +comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils +s'occuperent convenablement de leur besogne; comme le linge etait +loue, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux +appartenaient a la maison et qu'ils avaient ete nettoyes et essuyes par +des domestiques etrangers, ils ne trahirent en rien le desordre et la +malproprete qui etaient cependant la regle ordinaire de cette maison; +les fleurs de la salle a manger etaient aussi fraiches que celles du +salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer +par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appetit, ne +pouvaient pas deviner ce qu'etait cette cuisine. + +D'ailleurs, a l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait +silencieux, aucun d'eux n'etait en etat de faire attention a ce qui se +passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait a entretenir la +conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait +pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et +d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte +magnetise en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de +Naurouse enfin, parce qu'il etait tout a Corysandre, ne prenant interet +qu'a ce qui venait d'elle et s'appliquait a elle. + +Dayelle qui avait commence joyeusement le diner l'acheva assez +melancoliquement: il s'etait engage envers madame de Barizel a presenter +ses observations au duc de Naurouse ce soir-la, et, a mesure que le +diner s'avancait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus +desagreable et plus genant. + +Il etait fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se +melait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singuliere +idee madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille +commission? + +La preoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine +abregerent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans +le jardin, ou Corysandre et Roger s'installerent, de facon a continuer +leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise +humeur s'etait accrue, annonca qu'il etait oblige de retourner au +trente-et-quarante pour suivre une serie qui l'interessait. + +Ce fut le signal du depart. + +--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque? +demanda Roger a Corysandre, esperant ainsi rester plus longtemps avec +elle; nous suivrons ses emotions sur son visage. + +--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'emotions, dit Savine de plus en +plus maussade. + +--Alors, repondit Corysandre, cela n'offre aucun interet de vous voir +jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous, +vous avez toujours une galerie si nombreuse. + +--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons +sont interessantes. + +--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parle, le joueur +qui m'interesse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je +ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'a me tuer, +et qui joue cependant; voila celui qui me touche et que j'admire. + +--Celui-la est un fou, dit Savine. + +--Ou un passionne, dit Roger. + +--J'aime les passionnes, dit Corysandre. + +Sur ce mot on se separa et les hommes se dirigerent tous les quatre vers +la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tete, Dayelle et Roger +venant ensuite. + +Arrives a la maison de jeu, Savine et Leplaquet monterent le perron, +Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout +sur Corysandre, parut peu dispose a les suivre. + +--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle. + +--Je n'ai pas joue depuis que je suis a Bade et je crois que je partirai +sans avoir risque un louis. + +--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans +ces dispositions, car il y a quelques annees vous etiez un grand joueur, +et le jeu vous a coute cher. + +--C'est peut-etre ce qui m'a gueri. + +Dayelle croyait avoir trouve une ouverture pour placer son discours, il +se hata d'en profiter: + +--Enfin, je suis, je vous le repete, bien heureux de vous voir revenu +si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une +grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif interet, car +je ne doute pas que vous ne perseveriez dans la bonne voie. La jeunesse +a des entrainements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se +prolongent au dela d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec +votre grande fortune, quelle eut ete votre vie, je vous le demande, si +vous aviez persevere dans la voie que vous suiviez avant votre depart. + +Roger se redressa blesse par cet etrange discours, mais, apres un court +moment de reflexion, il n'interrompit pas, voulant voir ou il allait +arriver. + +--Comment auriez-vous assure la perpetuite de ce nom par un mariage +digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mere de +famille eut accepte pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi +le mot, bruyant que vous etiez alors? Il y a des reputations qui font +peur. Tandis que dans quelques annees, quand la preuve sera faite, et +bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle +famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fiere de votre +alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sur, car les mauvaises +impressions sont plus longues a s'effacer qu'a se former; et ce sera le +temps, le temps seul qui amenera ce resultat; toutes les paroles, tous +les engagements ne pourraient rien; on vous repondrait: "Attendons." +Voila pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer des maintenant +a vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules, +peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immediat, mais prochain au moins, +vous donner la vie qui convient a un duc de Naurouse, et que personne ne +vous souhaite plus sincerement que moi, croyez-le. + +Dayelle avait cesse de parler, que Roger se demandait ce qu'il y +avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme +entortillee et leur sens obscur? Qui les avait inspirees? Dans quel but +ce vieux bonhomme, qui etait l'ami de madame de Barizel, son ami intime, +les lui adressait-il? + + + +XVI + +Malgre les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses +continuerent de suivre leur cours sans changement, c'est-a-dire sans que +le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage. + +Leur empressement aupres de Corysandre ne laissait rien a desirer; +chaque jour c'etaient des parties nouvelles, des promenades a cheval et +en voiture dans la Foret-Noire, des excursions dans les villages voisins +et dans les villes ou il y avait quelque chose a voir, des petits +voyages ca et la le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'etait tout. + +Savine se montrait ce qu'il avait toujours ete: tres eloquent en +temoignages d'admiration. + +Il etait impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de +Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la +sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment ou il +arrivait jusqu'au moment ou il partait. + +Fatiguee d'attendre, impatiente, inquiete, pressee par toutes sortes de +raisons, madame de Barizel se decida enfin a faire une tentative directe +sur Savine, de facon a l'obliger a se prononcer ou tout au moins a +montrer quels etaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'ou ils +allaient et ce qu'on pouvait en attendre. + +Lorsqu'elle se fut arretee a cette idee, elle n'en differa pas +l'execution, si serieuse qu'elle fut. + +Savine devait venir dans la journee; elle s'arrangea pour etre seule +au moment de son arrivee et aussi pour n'etre point derangee tant que +durerait leur entretien. + +Bien qu'elle fut encore assez jeune pour inspirer des passions, elle +etait cependant dans la classe des meres, de sorte que ceux qui venaient +pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient +que la mere, se laissaient aller bien souvent a un mouvement de +deception. + +--Mademoiselle Corysandre? demanda Savine apres les premiers mots de +politesse. + +--Elle est dans sa chambre, ou elle restera, car j'ai a vous entretenir +en particulier de choses graves. + +En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il +avait si souvent redoutee etait-elle sonnee? Allait-on lui demander a +quel but tendaient ses assiduites dans cette maison? + +--Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle, +au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis. + +D'amis, il n'en avait reellement qu'un: lui-meme; puisque ce n'etait pas +de lui qu'il allait etre question, il n'avait pas a prendre souci. Les +autres, ses amis, que lui importait? + +Il s'installa commodement dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on +allait lui imposer, se disant tout bas qu'on etait vraiment bien bete de +s'exposer a ce que des gens pussent pretendre qu'ils etaient vos amis. + +--Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commenca madame de +Barizel. + +--Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes lies +depuis plusieurs annees. C'est lui qui m'a assiste dans mon duel avec +le duc d'Arcala, ce duel stupide ou j'ai eu la sottise, par pure +generosite, de me faire donner un coup d'epee par un adversaire moins +naif que moi, au moment meme ou je cherchais a le menager. + +C'etait la un souvenir que Savine aimait a rappeler au moins en ces +termes, dont il etait satisfait. + +--Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M. +le duc de Naurouse? + +--Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami... + +--Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas a me plaindre de M. de Naurouse et +ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que +c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontres. + +--Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus +cruellement souffrir que d'entendre l'eloge de ses amis. + +--Distingue. + +--Tres distingue, et meme peut-etre, si cela est possible a dire, un peu +trop distingue, ce qui lui donne quelque chose d'effemine. + +--Genereux. + +--Genereux jusqu'a la prodigalite, jusqu'a la folie, car toute qualite +poussee a l'extreme devient un defaut. + +--Noble. + +--De la meilleure noblesse; bien que, par sa mere, qui etait une +Condrieu-Revel, c'est-a-dire tout bonnement une Coudrier si le proces en +ce moment pendant est fonde, il y ait une tache sur son blason. + +--Beau garcon. + +--Tres beau garcon, quoique sa beaute ne soit pas tres solide a cause de +sa sante qui a ete rudement eprouvee et qui meme inspire des craintes +serieuses a ses amis. + +--La mine fiere. + +--Que trop, car il y a des moments ou cette fierte frise l'arrogance. + +--Le caractere chevaleresque. + +--A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce +caractere chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en +seriez stupefaite. + +--Plein de coeur. + +--Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut meme dire que c'est la +son faible, le brave garcon. Combien de fois a-t-il ete victime de son +coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre +pour un sceptique et un indifferent; tandis qu'en realite c'est un naif +et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard. + +--Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui +rendez pleine justice. + +--Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami. + +--Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas +hesite a m'adresser a vous, parce que je savais en meme temps que +ce n'etait pas en vain qu'on faisait appel a votre honneur, a votre +probite. + +Les compliments debites ainsi, laches a bout portant, en pleine figure, +provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les +recoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: "C'est trop"; les +autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: "Vous +pouvez continuer." Savine se rengorgea. + +Madame de Barizel continua donc. + +--Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons +pu vous apprecier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec +l'experience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas +grand merite a cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc... + +Savine se redressa encore. + +--Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a +rien a cacher... + +Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses +epaules. + +--Un caractere aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement +penetrer. Ce sont les fourbes qui deroutent l'examen, les mechants; avec +eux on ne sait jamais a quoi s'en tenir, on a peur. + +--Et on a bien raison. + +--N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je +n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime +que je ressens, comme elle ignore la demarche que j'entreprends en ce +moment, elle n'a pas eu a se prononcer sur la question de savoir si +malgre votre amitie pour M. le duc de Naurouse et les longues relations +qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une +entiere sincerite de votre part. + +--J'espere qu'elle n'eut pas eu de doute a cet egard. + +--Oh! soyez-en sur: si Corysandre parle peu, c'est par discretion, par +reserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je +ne connais pas de jeune fille de son age qui sache comme elle, aller au +fond des choses et les apprecier a leur juste valeur. D'un mot elle vous +juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je +ne puisse rien dire de cette appreciation et de ce jugement, arretee +que je suis par ce sentiment de modestie exageree qui vous empeche +d'entendre tout ce qui ressemble a un compliment. + +--Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse. + +--Ne craignez rien, je ne ferai pas violence a cette modestie; +d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu +d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensee de m'adresser a +vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont a la veille de +se produire, au moins je le suppose. + +Savine, bien qu'il commencat a se rassurer et a croire,--on le lui +disait d'ailleurs,--qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien, +ne fut pas maitre d'imposer silence a sa curiosite, vivement surexcitee, +et de retenir une question qui lui vint aux levres. + +--Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement. + +Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux. + +--La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse, +dit-elle lentement. + +Il n'etait point habituellement demonstratif, le prince Savine; +cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour +produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa echapper une exclamation +en se levant a demi sur son fauteuil. + +--Naurouse vous a demande la main de mademoiselle Corysandre? + +Elle ne repondit pas tout de suite, jouissant de cette emotion, pour +elle pleine de promesses. + +Elle avait donc reussi; maintenant il ne lui restait plus qu'a +poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et a achever ce qu'elle avait +si heureusement commence. + +--Je ne vous ai pas dit cela, repondit-elle enfin. Au moins dans ces +termes. Je ne vous ai pas dit que la demande etait faite. Je suppose +qu'elle est sur le point de se faire. + +--Ce n'est pas la meme chose. + +--Assurement. Mais, comme cette supposition repose sur des faits +certains, mon devoir de mere est de prendre des precautions. Voici ces +faits: M. de Naurouse a profite de la presence ici de M. Dayelle, qui +est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second +pere de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui +veritablement n'aurait eu aucun interet pour M. Dayelle sans l'intimite +qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire +n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage. + +--Vraiment! + +--Cela est caracteristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est +presque pas de soiree que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet a +l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en +Amerique, sur nos proprietes, sur Corysandre, surtout sur Corysandre. +Cela a tellement frappe Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me +racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitie, +l'accompagne le soir pendant des heures entieres et ne peut pas le +quitter. Cela aussi est caracteristique, n'est-ce pas, car il n'est pas +dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une +telle curiosite, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait +pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis? + +Il repondit d'un signe de main. + +--Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec +ma fille, je n'ai pas a vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez +comme moi tous les jours. Les choses etant ainsi, cette demande serait +faite depuis quelque temps deja, j'en suis certaine, si M. de Naurouse +n'avait ete et n'etait retenu par notre reserve: la mienne, qui est +celle d'une mere prudente, et celle de Corysandre... + +--Il ne lui plait point? s'ecria Savine avec un elan de joie qu'il ne +put pas contenir. + +Madame de Barizel prit une figure effarouchee et jusqu'a un certain +point scandalisee: + +--Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi a ma fille? + +La purete de Corysandre etant sauvegardee par l'observation qu'elle +avait faite et sa dignite de mere prudente l'etant en meme temps, madame +de Barizel put continuer a pousser Savine en l'attaquant aux endroits +qu'elle savait etre les plus sensibles chez lui. + +--On ne peut pas ne pas reconnaitre que M. de Naurouse ne merite la +sympathie. + +--Oh! certainement. + +--Sous tous les rapports. + +--Certainement. + +--Ainsi il est tres beau garcon. + +--Je vous le disais moi-meme tout a l'heure. + +--Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il etait plein de +coeur, que son caractere etait chevaleresque, enfin vous me faisiez +de lui un eloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait +souhaite que celui dont on parlait ainsi devint son mari. + +--J'ai fait quelques reserves. + +--Parce que vous etes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de +justice ou meme plutot a cause de cet esprit de justice, vous proclamez +que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer. + +Savine etait au supplice; chaque mot lui etait une blessure cruelle: un +autre que lui meritant la sympathie; un autre beau garcon (il s'etait +regarde dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque; +un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on put rencontrer! +Qu'avait-il donc pour qu'on parlat de lui en ces termes, pour qu'on le +jugeat ainsi? + +--Malgre toutes ces qualites, continua madame de Barizel, vous devez +comprendre que Corysandre n'est pas fille a ouvrir son coeur a un +sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui +paraitre... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu +importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est reellement; mais de la a +dire qu'il lui plait, comme vous l'avez dit, il y a un abime qu'elle ne +franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaitre que de +faire une pareille supposition. + +--Ce n'etait pas une supposition, dit Savine, qui, devant la vehemence +de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'etait un +cri... un cri de surprise provoque par ce que vous m'appreniez. + +--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si +simple, si naive, si innocente, ait eprouve de la tendresse pour M. de +Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible a sa recherche si M. +de Naurouse demandait sa main. Pensez donc a ce que vous m'avez dit: a +ses qualites, a sa belle figure, a sa mine fiere, a ses yeux passionnes, +a son caractere chevaleresque, a sa jeunesse, a son esprit, a tous les +merites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas etre seul +a voir, car ils crevent les yeux de tous. + +Chaque mot etait souligne et suivi d'un silence, de facon a ce que tous +les coups portassent sans se confondre. + +--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse +rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune... + +Savine se revolta. + +--La fortune? + +--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a +les idees francaises. + +--Les Francais sont des creve-la-faim, bredouilla Savine. + +Madame de Barizel l'examina; il etait rouge a eclater. Elle jugea +qu'elle l'avait suffisamment exaspere et qu'aller plus loin serait +s'exposer a depasser la mesure; evidemment il etait dans un etat de +colere furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on +l'obligeait a ecouter et meme a faire l'eloge, il eut eprouve un immense +soulagement. Naurouse n'etait plus son ami, c'etait un ennemi qu'il +haissait a mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce +qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses merites, de ses +qualites, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile; +l'envie de Savine ne pourrait pas en etre plus vivement surexcitee +qu'elle ne l'etait. Ce qu'elle voulait, ce n'etait pas facher Savine, +bien loin de la: c'etait tout simplement lui prouver que Corysandre +pouvait etre aimee et recherchee par quelqu'un qui n'etait pas le +premier venu, par un rival dont il devait etre jaloux. Et ce resultat +etait obtenu: la jalousie, l'envie de Savine etaient exasperees; elle +les voyait le gonfler a chaque parole caracteristique qu'elle assenait: +il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait, +les narines serrees, les joues ballonnees, les epaules rejetees en +arriere, la poitrine bombee en avant: "Et moi, et moi! criait toute sa +personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garcon!" +Pour un peu, il eut raconte des histoires pour prouver que lui aussi +avait du coeur, que lui aussi etait chevaleresque. Surtout il eut voulu +faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'etait-il pas prince? + +Maintenant qu'il etait dans cet etat, il y avait avantage a lui montrer +qu'elles voyaient aussi des merites en lui, et de grands qui, s'ils ne +supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les egalaient au moins et +peut-etre les surpassaient. + +Apres l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par +l'orgueil. + +--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et +quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgre tous les +merites que je suis disposee a lui reconnaitre, il n'en est pas moins +vrai que je ne sais pas ce qu'il est reellement. Ce n'est pas en +quelques jours qu'on peut apprecier un homme et son pays, qu'on n'a pas +vecu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est +pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut +que je puisse y repondre. Je ne peux pas plus l'accueillir a la legere +que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la +vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilite de mere, plus lourde +meme que ne le serait celle d'une autre mere. Je suis seule, je n'ai pas +de mari pour me guider et toute la responsabilite de la decision que je +vais avoir a prendre pese sur moi, elle m'ecrase. Songez a ce qu'est la +situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre +pays, ou les amities que M. de Barizel avait su se creer me seraient +d'un si grand secours pour m'aider, pour m'eclairer, pour me guider! Si, +comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientot, +demain peut-etre, la main de ma fille, que dois-je lui repondre? D'un +cote, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je +vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dedaigner. Mais je +n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-a-dire que je +peux tres bien me laisser prendre a des dehors trompeurs. D'autre part, +je me dis que ce parti, qui me parait beau parce que je le juge en +femme, n'est peut-etre pas aussi beau qu'il en a l'air. De la mon +tourment, mes angoisses. Et voila pourquoi je m'adresse a vous et +vous dis: "Qu'est reellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le +connaissez, est-il digne de Corysandre?" + +--C'est a moi que vous adressez une pareille question! s'ecria Savine +stupefait. + +Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcee firent croire a +madame de Barizel qu'il allait ajouter "Moi qui l'aime!" c'est-a-dire le +mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement +prepare, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-la n'avait eu d'autre +but que de l'amener, que de le forcer. + +Mais il n'en fut rien: Savine, s'etant remis de sa surprise, se tint +prudemment sur la reserve et resta bouche close. + +Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette +exclamation: + +--Nous vous considerons donc comme notre ami, continua madame de +Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que +j'ai vu, moi, femme d'experience, j'estime que votre esprit est un des +plus surs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est +une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un +conseil. Voila pourquoi, dans les circonstances qui se presentent, j'ai +eu la pensee de m'adresser a vous pour vous poser cette demande qui tout +a l'heure a provoque en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort? + +Bien que les hasards d'une vie tourmentee l'eussent endurcie, elle etait +tremblante d'emotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort +de Corysandre, allait decider le sien. + +La gene de Savine etait grande: la situation en effet se presentait +sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir +s'echapper. + +Vraiment elle etait cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour +sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fut pas la femme d'un +autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la meme ligne que lui, +d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait +resulter des paroles entortillees de la mere, sous lesquelles il +semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille. + +Durant quelques secondes: il balanca le parti qu'il allait prendre, +enfin l'interet l'emporta. + +--Certainement Roger merite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous +avons dit de lui; s'il en etait autrement, il ne serait pas mon ami +intime. Toutes les qualites que vous lui avez reconnues, je les lui +reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas? +cependant il y a un point sur lequel j'ai des reserves a poser... je +trouve que la fortune de Naurouse est assez mediocre: quatre ou cinq +cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans +le monde? + +Il haussa les epaules avec un parfait mepris. + +--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des +reserves a faire: c'est la sante. Il n'est pas solide, ce pauvre diable +de Naurouse; son pere est mort d'une maladie du cerveau; sa mere a +succombe a une maladie de poitrine et lui-meme est, je le crois bien, +je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit tres bien +poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la facon +dont il s'est jete a corps perdu dans des amours... ridicules; tout +poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et +beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me temoignez +me fait un devoir d'etre franc et de tout dire. C'est pour cela aussi +que je ne peux point passer sous silence la manie facheuse que Naurouse +a eue de jeter son argent par les fenetres pour faire du bruit, du +tapage, pour paraitre, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser. +C'est pour cela aussi que je rappelle le proces en usurpation de nom +intente a son grand-pere, ce qui demolira terriblement la noblesse de +Roger, si ce proces est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le +fait supposer. Mais cela n'empeche, pas que Naurouse ne soit un charmant +garcon; on n'est pas parfait, meme quand la faveur publique, qui souvent +est bien bete, vous fait une sorte d'aureole. + +Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Ou +voulait-il en venir avec cette demolition en regle qui n'avait epargne +ni la fortune, ni la sante, ni le nom, ni le caractere, et qui s'etait +terminee par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses +attaques. + +--Aussi, en mon ame et conscience,--il se posa la main sur le coeur +majestueusement,--mon avis est... c'est-a-dire le conseil que je vous +donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous +l'adressera. + +Bien que madame de Barizel fut inquiete depuis quelques instants deja, +ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment aneantie. + +--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas +le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible a +la splendide beaute de mademoiselle Corysandre, a son charme, a ses +seductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a +longtemps que je vous aurais adresse cette demande en mon nom... si je +ne m'etais jure de mourir garcon. + +Il se tut, tres satisfait de lui; il avait demoli Naurouse et il s'etait +lui-meme degage. + +Heureusement pour lui madame de Barizel s'etait depuis longtemps exercee +a ne pas s'abandonner a son premier mouvement, car si elle avait cede +a l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eut entendu des choses +qui, apres les eloges et les compliments auxquels elle l'avait habitue, +l'eussent etrangement et bien desagreablement surpris. Par un energique +effort de volonte, elle se rendit maitresse d'elle-meme et refoula sa +fureur. Ah! s'il n'avait pas ete l'ami du duc de Naurouse! Mais il etait +l'ami du duc, et maintenant c'etait du cote de celui-ci qu'elle devait +se retourner, en lui qu'elle devait esperer, sur lui qu'elle devait +echafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce +moment de ce miserable Savine un ennemi qui pouvait etre redoutable. + + + +XVII + +Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie +couchee ou etendue, ne quittant son canape ou son fauteuil qu'a la +derniere extremite et dans des circonstances tout a fait graves. +Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'a la porte du +salon, ce qui chez elle etait la plus grave preuve d'estime ou d'amitie +qu'elle put donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se +mit a marcher a grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle +faisait, poussee par les mouvements desordonnes qui l'agitaient. + +--Mourir garcon, repetait-elle machinalement, mourir garcon! + +Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un +peu calmee, elle alla s'allonger sur un divan, et la elle continua de +reflechir. + +Enfin, s'etant arretee a une resolution, elle sonna et commanda qu'on +priat Corysandre de descendre. + +Celle-ci ne tarda pas a arriver, l'air ennuye. + +--J'ai a te parler, dit madame de Barizel, serieusement. + +--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va etre question? dit-elle. + +--Oui. + +--Helas! + +--Ecoute-moi avant de te plaindre et peut-etre apres me remercieras-tu. + +--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je +te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces +combinaisons que tu te donnes tant de peine a chercher et qui +n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliee. + +Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression +melancolique: + +--Si tu savais comme j'en suis malheureuse. + +--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas +que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu +n'as pas de meilleure amie que ta mere; que je n'ai jamais voulu que +ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prete a tout pour +l'assurer. Ecoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord reponds-moi en +toute sincerite, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du +prince Savine? + +--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus +encore si tu avais voulu m'ecouter. + +--Le temps n'a pas modifie ton impression premiere? + +--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'etait +apparu avant de le connaitre; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux, +egoiste jusqu'a la ferocite, miserablement avare, sans coeur, sans +honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hableur, je lui +cherche vainement une qualite, car il n'est meme pas beau avec son grand +corps mal degrossi et ses graces d'ours blanc. + +C'etait la premiere fois que sa mere la voyait parler avec cette +passion, elle toujours si calme, si indifferente; elle s'etait dressee +sur son fauteuil et, le corps penche en avant, la tete haute, elle +semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait a chaque mot, +assener ces epithetes qui lui montaient aux levres sur Savine place +devant elle. + +--Alors, continua madame de Barizel apres quelques instants, tu voudrais +ne pas devenir sa femme? + +Corysandre ne repondit pas. + +--Reponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant. + +--A quoi bon? Je t'ai deja repondu a ce sujet. Tu m'as dit que j'etais +folle; que ce mariage etait necessaire; qu'il fallait qu'il se fit; +qu'il etait le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'etait +faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de +sortir de la situation ou nous nous trouvons; enfin, par la priere, par +le commandement, par la persuasion, de toutes les manieres, tu me l'as +impose. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa +femme? + +--Pour connaitre ton sentiment. + +--Il n'a pas plus change sur le mariage que sur le mari, l'un me deplait +autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais. + +--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout a l'heure: +Maintenant, autre question a laquelle tu dois repondre avec la meme +franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idees a son egard n'ont +pas change? + +--Il me plait autant que le prince Savine me deplait; tous les defauts +de l'un sont des qualites opposees chez l'autre. + +--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu +l'accepterais? + +Corysandre palit et ce fut les levres tremblantes qu'elle regarda sa +mere; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri. + +--Il m'a demandee? + +Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et +cet elan irresistible fut de courte duree. + +--Pas encore, dit madame de Barizel. + +--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se +renversant dans son fauteuil. + +--C'est toi qui t'es trompee; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te +dire que le duc de Naurouse t'avait demandee, mais simplement, et +cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis +disposee a te donner a lui. + +Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant a sa mere, elle la prit +dans ses bras et l'embrassa. + +C'etait la premiere fois depuis qu'elle n'etait plus une enfant qu'elle +avait un de ces elans d'effusion. + +Apres le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir +sur le canape, pres d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes: + +--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugee trop souvent. Je n'ai +jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours ete +d'accord, c'est qu'avec ton inexperience tu ne peux pas juger le monde +et la vie, comme je les juge moi-meme. J'ai cru que c'etait assurer ton +bonheur que te faire epouser le prince Savine, dont le nom, la fortune +et la situation m'avaient eblouie; et si, malgre les repugnances que tu +as manifestees, j'ai persiste dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces +repugnances s'effaceraient quand tu connaitrais mieux le prince, en qui +je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal degrossi. Mais, au lieu +de diminuer, ces repugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te +parait le monstre que tu viens de me depeindre.--Dans ces conditions, +moi, ta mere, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose: +renoncons au prince Savine et epouse le duc de Naurouse, mais epouse-le. + +--Il m'epousera, je te le promets, je te le jure! + + + +XVIII + +Savine etait sorti de chez madame de Barizel enchante de lui-meme. + +C'etait son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme +dans ce qu'il avait fait, de meme dans ce qu'il n'avait pas dit et ce +qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient +de se feliciter. Il avait parle, il avait agi, il avait ete bien +inspire; il s'etait abstenu de paroles et d'actes, il avait ete habile; +jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore +moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient +point tourne selon son desir ou ses interets, c'etait la faute des +circonstances, ce n'etait pas la sienne. Comment eut-il ete en faute, +lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il reussissait et en qui il +ne croyait plus quand il echouait, Dieu pouvait se tromper et faire des +betises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela etait impossible. + +Cependant ce jour-la il etait plus satisfait encore, plus fier de lui +qu'a l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allees +de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombee, la tete haute, le +sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les +nuages, se disaient: Voila un homme heureux... + +Et de fait il l'etait pleinement, il avait la veine. + +Cette idee fut un eclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait +en profiter. + +Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hater. + +Aussitot, hatant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez +lui l'argent qui lui etait necessaire: la banque n'avait qu'a se +bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux +combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter, +non pas une fois, mais deux, indefiniment. + +Apres avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un +coup decisif, il entra a la Conversation. + +Il n'eut pas de peine a trouver le marquis de Mantailles, qui, assis +comme a l'ordinaire a la table de trente-et-quarante piquait avec une +longue epingle des cartons places devant lui. Mais, si attentif qu'il +fut a cette besogne, pour lui pleine d'interet, le vieux marquis ne +manquait pas cependant, apres chaque coup, de promener un regard +circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau +venu a qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons +inexorables ou meme une association pour ruiner toutes les banques de +jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il esperait toujours. + +Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais +de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrives dans un endroit +ecarte du jardin ou il n'y avait personne qu'il l'aborda. + +--Le moment est-il favorable? demanda Savine. + +--On ne peut plus favorable; ainsi... + +Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole. + +--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas. + +Le marquis redressa sa grande taille voutee et prit un air de dignite +blessee; mais ce ne fut qu'un eclair; la reflexion sans doute lui dit +qu'il n'etait pas en etat de se facher d'une offense. + +--Parfaitement, continua Savine avec plus de durete encore dans le ton, +j'ai dit "pas de blagues" et je le repete; selon vous, quand je vous +consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez a +m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgre tout +cela la verite est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant +vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle +qui m'aurait ruine... si j'etais ruinable. Si elle ne m'a pas ruine, au +moins m'a-t-elle enleve... + +Le marquis l'arreta d'un geste plein de noblesse: + +--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il +perd au jeu? + +--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas +avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amuse a jouer si +je n'avais pas poursuivi un but eleve. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas +atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'etais decide a ne +plus jouer. + +Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait +bien; ces joueurs decides a ne plus jouer, et quelle foi il avait en +leurs engagements. + +--Cependant vous venez me demander un conseil. + +--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine. + +--Alors vous etes sur de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de +veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre regle toute chose en +ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la +divine Providence, qui... + +Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la +Providence; il l'interrompit: + +--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'ecria-t-il; +mais si assure que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances +de mon cote; voyons donc quelle est la situation des figures que vous +suivez, de facon a ce que je puisse operer largement: je veux une serie +de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration a la +galerie. + +Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures. + +--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fut arrive au bout +de ses explications, cela suffit maintenant; je vous repete que si, par +extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne +toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade. +Tout a l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que +vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'apres les autres joueurs; +moi je n'ai pas de passions. + +--Alors, prince, je vous plains de toute mon ame. + +--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans +doute vous ne me parlez pas; mais cela me gene que vous soyez dans la +salle; malgre moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et +puis vos regards m'empechent de suivre mes inspirations. + +--Defiez-vous-en. + +--Je vous dis que j'ai la veine. + +Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, ou, rien +que par sa maniere de se presenter, il se fit faire place. + +Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient +etaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe +assurance qui disait: + +--Regardez-moi bien, vous allez voir. + +Il fit son jeu. + +Ce qu'on vit, ce fut une deveine constante qui le poursuivit. + +Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs. + +--Je cede ma chaise. + +--Je la prends, dit une voix derriere lui. + +C'etait son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu. + +Alors en etant oblige de passer au second rang tandis que son rival +s'avancait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus +cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait eprouver: c'etait une +abdication. + + + +XIX + +C'etait fini, Savine etait bien decide a quitter Bade, ou rien ne le +retenait plus. + +A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent +d'Otchakoff, qui continuait a gagner ou a perdre avec la meme +indifference apparente. + +Et il ne voulait pas assister davantage a celui de Naurouse aupres de +Corysandre. + +Cependant, s'il se decidait a partir ainsi, il fallait que son depart +lui rapportat au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance +de Naurouse. + +Lorsque cette idee se fut presentee a son esprit, elle en chassa le +mecontentement et la colere. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour +rentrer chez lui, il s'arreta, et, changeant de chemin, il alla chez le +duc de Naurouse. + +--Vous venez diner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir. + +--Justement, mais a une condition, qui est que nous allions diner +dans un endroit ou nous pourrons causer; j'ai a vous parler de choses +serieuses, et je voudrais n'etre ni derange ni entendu. + +--Vous paraissez agite. + +--Je le suis, en effet; vous saurez tout a l'heure pourquoi; +occupons-nous d'abord de diner, le reste viendra apres. + +Ils monterent en voiture et se firent conduire a l'_Ours_, qui est un +restaurant etabli dans une prairie a quelques minutes de Bade; mais en +route Savine ne parla de rien, pas meme de la perte qu'il venait de +faire. + +A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncee, et +Roger remarqua qu'il mangeait et buvait a fond en homme qui ne se laisse +pas couper l'appetit par les emotions: il s'etait fait servir de la +biere, du champagne et du cognac qu'il melangeait lui-meme dans de +certaines proportions et qu'il avalait a grands coups, car lorsqu'il ne +se croyait pas malade c'etait une de ses pretentions de pouvoir boire +plus qu'aucun Russe; et sa reputation avait commence a se fonder +autrefois a Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux +parmi les jeunes gens de son monde. + +Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commenca l'entretien +que, tout en mangeant et en buvant, il avait prepare: + +--Mon cher Roger, il faut me repondre avec franchise. + +--Vous savez bien que je parle toujours franchement. + +--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez, +tandis que ce que je vous demande, c'est de repondre a toutes mes +questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous +mademoiselle de Barizel? + +--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus +delicieuse, la plus seduisante des jeunes filles. + +--Je m'en doutais. + +Il porta la main a son coeur avec le geste d'un homme qui vient de +recevoir un coup cruel. + +--Puis, apres un moment de silence assez long, il poursuivit: + +--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspire? + +--L'admiration. + +--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-meme? + +Roger ne repondit pas. + +--Je vous en prie; dit Savine en insistant, repondez par un mot: +l'aimez-vous? + +--C'est une question que je n'ai pas examinee... par cette raison que je +ne pouvais pas l'examiner. + +--Pourquoi? + +--Parce que je n'aurais pu le faire qu'apres vous avoir pose moi-meme +certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de +taire. + +--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons aborde +cet entretien, qui, vous le sentez, doit etre pousse jusqu'au bout; +posez-les donc, ces questions, et soyez sur que j'y repondrai sans +toutes les resistances que vous opposez aux miennes. + +--Nos conditions ne sont pas les memes; vous etiez l'ami de la famille +de Barizel quand je suis arrive a Bade. + +--Vos questions, vos questions? + +--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la meme +que celle que vous me posez l'aimez-vous? + +Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse: + +--Mon cher Roger; dit-il d'une voie emue, vous etes l'ami le plus loyal, +le coeur le plus honnete, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais +j'espere me montrer digne de vous: je reponds donc: "Oui, je l'aime." + +--Vous voyez donc... + +--Ecoutez-moi: quand je dis "Je l'aime", je devrais plutot dire pour +etre absolument dans le vrai: "Je l'ai aimee." Quand vous etes arrive +a Bade et quand je vous ai amene pres d'elle, un peu pour que vous +l'admiriez comme je l'admirais moi-meme, je l'aimais et je pensais a +l'epouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que +vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez ete attires l'un +vers l'autre a Eberstein; ce que vous avez ete depuis l'un pour l'autre, +je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger, +vous etes reste, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve, +l'ami loyal et delicat dont je serrais la main tout a l'heure. Et c'est +la ce qui m'a si profondement touche, si doucement emu, moi qui n'ai pas +ete gate par l'amitie. Mais enfin, quelle qu'ait ete votre reserve, vous +n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour +un indifferent, considerables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que +vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour +vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas ete cruels, +desesperes, vous ne me croiriez pas, vous qui etes un homme de coeur. +Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en meme temps un +homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime +tendrement, d'une amitie solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait +mon examen de conscience. En meme temps j'ai fait le votre aussi... et +celui de Corysandre. Je me suis demande: "Avec qui serait-elle le plus +heureuse?" Et ma conscience m'a repondu:--je pense que ma sincerite, +celle d'un homme qu'on accuse d'etre orgueilleux, a quelque +merite,--"Avec Roger"; et alors mon plan a ete arrete. J'avoue que j'en +ai differe l'execution plus que je n'aurais du peut-etre. Mais il +faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se resigne +difficilement. Ce plan, vous l'avez devine: il consistait a venir vous +poser les questions que je vous ai posees et qui se resumaient dans une +seule: "L'aimez-vous?" En ne me repondant pas vous m'avez repondu mieux +que vous ne l'auriez fait par la reponse la plus precise. + +Il se tut et parut reflechir douloureusement comme s'il balancait dans +son coeur trouble une resolution terrible a prendre. + +--Il est evident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est +de trop a Bade... + +--C'est-a-dire? + +--C'est-a-dire que je vous cede la place; dans quelques jours j'aurai +quitte Bade; plus tard, quand vous penserez a moi, vous verrez si j'ai +ete votre ami, et alors, je l'espere, votre souvenir s'attendrira. + +Lui-meme eut un acces d'emotion qui lui coupa la parole. + +--Si je vous ai dit avec une entiere franchise ce qui se rapportait +a nous et a Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre +explication soit complete, que j'ai eu il y a quelques instants un +entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait +me traiter avec une certaine bienveillance et peut-etre meme avec une +preference marquee: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur +vous, au moins aux yeux d'une mere, une superiorite marquee: je suis +plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout a fait accidentel +et en l'air, j'ai annonce a madame de Barizel que j'avais la volonte +bien arretee de mourir garcon. Vous pouvez donc vous presenter +maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez +devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe +plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir, +n'en prenez pas souci. Je vais tacher de m'occuper de quelque chose, de +me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Museum, +construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de +l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais +chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que +mourir garcon, c'est tout simplement une blague, une blague heroique qui +meriterait de faire le sujet d'une tragedie; s'il y avait encore des +poetes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour +vous dire cela que je vous ai demande a diner. Maintenant, si vous le +voulez bien, sonnez le garcon, qu'il nous apporte du champagne et du +cognac, j'ai tres soif pour avoir si longtemps parle; et, de plus, il +est bon d'oublier. + + Car pour etre un heros on n'en est pas moins homme. + +Est-ce que ca fait un vers francais, ca? Je n'en sais rien; ca en a +l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et +entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers francais. + + + +XX + +C'etait le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance a ceux qui +le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait +eprouve un moment d'emotion quand Savine lui avait dit: "J'ai fait mon +examen de conscience et ma conscience m'a repondu que c'etait avec Roger +que Corysandre pouvait etre heureuse"; et cette emotion etait devenue +plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajoute avec +des larmes dans la voix: "Un de nous deux est de trop a Bade, je vous +cede la place aupres de Corysandre." Mais cette emotion, qui n'etait pas +descendue bien profondement en lui, n'avait pas etouffe la reflexion. + +Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'etait +pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais ecoute que la voix de +l'interet personnel le plus etroit? + +Il eut fallu etre d'une naivete enfantine pour rejeter ces questions +sans les examiner et les peser. + +Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de +sensibilite peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par +son exces meme, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait +qu'une chose certaine: sa renonciation a Corysandre. + +Mais les raisons qui avaient amene cette renonciation n'etaient +nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux +confidences de Savine. + +Un homme qui s'est montre assidu aupres d'une jeune fille, qui a affiche +pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est pose hautement en +pretendant et qui, tout a coup, se retire et renonce a elle, l'accuse. + +Quelles accusations portait Savine? + +Il eut ete pueril de l'interroger a ce sujet, puisque sa renonciation, +comme il le disait lui-meme, etait un acte d'heroisme amical; mais, ce +qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander +a d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les +obtenir soi-meme. + +En realite, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'etait +ce que Leplaquet lui avait raconte; mais ces longs recits, faits par un +pareil temoin, n'etaient pas suffisants pour dire ce qu'avait ete M. de +Barizel, quelle situation il avait reellement occupee, ce qu'avait ete, +ce qu'etait madame de Barizel. + +Ces recits, Roger les avait acceptes surtout parce qu'ils lui parlaient +de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce +qu'avaient ete l'enfance et la premiere jeunesse de celle qui occupait +son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensee de les controler, +n'ayant pas d'interet a le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne +fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre? + +Mais maintenant que cet interet etait ne, ce controle s'imposait et il +devait etre poursuivi d'autant plus severement que la renonciation de +Savine ressemblait a une accusation. + +Il pouvait reconnaitre que la fortune de Savine etait superieure a +la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui +n'avait pas convenu a un Savine convenait encore moins a un Naurouse. + +C'etait ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le +compromettrait en prenant une femme qui ne fut pas digne de le porter ou +qui l'amoindrit. + +Que la fortune de Corysandre ne fut pas ce qu'on disait, cela n'avait +que peu d'importance a ses yeux; mais qu'il y eut une tache sur son +nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une +considerable qui pouvait empecher tout projet de mariage. + +Avant de poursuivre l'execution de ce projet, avant de s'engager avec +madame de Barizel, et meme avec Corysandre, il fallait donc qu'il eut +des renseignements precis sur cette famille de Barizel. + +Le lendemain, en se levant, il employa sa matinee a ecrire des lettres +pour obtenir ces renseignements l'une a l'un de ses amis, secretaire +de la legation de France a Washington, l'autre a un Americain de +Saint-Louis avec qui il s'etait lie dans son voyage. + + + +XXI + +Madame de Barizel avait cru qu'apres le depart de Savine le duc de +Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en +pretendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas etre long, +lui demanderait Corysandre. + +Cela semblait indique, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne +s'etait pas encore prononce, c'etait Savine, Savine seul qui l'avait +retenu; Savine eloigne, les scrupules qui l'avaient arrete n'existaient +plus. + +Il n'avait qu'a parler. + +Chaque soir elle avait donc interroge sa fille. + +--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui? + +--Rien de particulier. + +--Je vous ai laisses en tete-a-tete. + +--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu +es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses +a me dire, et il me les dit d'une facon charmante qui les rend intimes, +presque mysterieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis, +aussitot que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait +peur de parler et de se laisser entrainer. + +--Alors? + +--Alors il me regarde. + +--La belle affaire! + +--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres! + +--Et toi? + +--Moi, je le regarde aussi. + +--Avec les memes yeux? + +--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien +emu, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres +tout alangui, comme s'il se fondait. + +--Alors cela durera toujours ainsi entre vous? + +--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur. + +--Tu es stupide. + +--Alors on a joliment raison de dire: "Bienheureux les pauvres d'esprit, +le royaume des cieux leur appartient." Je l'ai sur la terre, ce royaume. + +Ce n'etait pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquietait, et +lorsque, apres quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse +ne se prononcait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et +cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur a se regarder en +silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de +temps les choses traineraient-elles, encore si elle ne s'en melait pas? +Ce n'etait pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'etait pas +de celui du duc de Naurouse, c'etait de leur mariage, qui pouvait tres +bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite. + +Un soir qu'elle avait demande, comme a l'ordinaire, a Corysandre: +"Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?" et que celle-ci, comme a +l'ordinaire aussi, avait repondu: "Rien", elle se decida: + +--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'ecria-t-elle. + +--C'est toute mon esperance. + +--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette esperance ne se realisera pas, +sois-en certaine. + +Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement +qu'elle n'avait aucun doute a cet egard: + +--Tu ne crois pas ce que je te dis? + +--Je suis sure de lui. + +--Rappelle-toi ce qui est arrive avec don Jose. + +--Ce n'etait pas la meme chose. + +--Avec lord Start. + +--Ce n'etait pas la meme chose. + +--Avec Savine. + +Elle haussa les epaules en poussant des exclamations de pitie. + +--Veux-tu que ce qui est arrive avec don Jose, avec lord Start, avec +Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse? + +--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et +l'eclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils +m'etaient indifferents; M. de Naurouse sait que... + +--Que?... + +--Que je l'aime. + +--Tu ne le lui as pas dit? + +--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent; +lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis +certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirme par +les serments les plus solennels; c'est l'elan de mon coeur qui me +l'affirme lorsque je le vois, c'est son aneantissement lorsque nous +sommes separes. + +--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc +de Naurouse; eh bien! a quoi a-t-il servi jusqu'a present? + +--A nous rendre heureux. + +-J'entends pour ton mariage; si malgre cet amour, ce grand amour, M. de +Naurouse n'a point encore demande ta main, bien qu'il sache qu'il n'a +qu'un mot a prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'a un moment +donne il se retire comme s'est retire Savine, comme se sont retires deja +ceux qui ont voulu t'epouser et qui, apres un certain temps, ont renonce +a leur projet? + +--Non. + +--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce +que tu effrayes les epouseurs; ils viennent a toi, irresistiblement +attires par ta beaute; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils +se retirent lorsqu'ils ont appris a connaitre notre situation. + +--A qui la faute? + +--A personne, ni a toi, ni a moi; on nous reproche le tapage de notre +vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons +pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour +toi. Ceux qui ont une position bien etablie, un grand nom, une belle +fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on +fasse du tapage autour d'eux; on vient a eux tout naturellement, par la +force meme des choses. Mais nous, qui serait venu a nous si nous etions +restees dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations? +Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beaute, il a bien fallu prendre +un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme mediocre. +J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que +j'aurais choisi si j'avais ete libre; je t'ai placee dans un milieu +brillant et je me suis arrangee pour qu'on parlat de toi. Mon calcul a +reussi et les epouseurs se sont presentes, ayant un rang et une fortune +que nous ne devions pas esperer. + +--Et ils se sont retires. + +--C'est la justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui +que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait tres +bien faire si nous lui laissions le temps de la reflexion: il faut donc +l'obliger a se prononcer et a s'engager avant que la desillusion ait +parle en lui ou qu'il ait ecoute les voix malveillantes qui nous +attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura +pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le +prendrait de lui-meme ou tout au moins que tu l'amenerais a le prendre; +mais ni l'une ni l'autre de ces esperances ne s'est realisee, et, je le +crains bien, ne se realisera si je n'interviens pas entre vous. + +--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer? + +--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni penible: il s'agit tout +simplement de me repeter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne +lui dire que ce que nous aurons arrete ensemble a l'avance. + +--Alors c'est un role que tu m'imposes. + +--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que +pas un mot ne sera contraire a tes sentiments. + +--Ce qui sera contraire a mes sentiments, ce sera de n'etre pas moi... + +--Veux-tu que M. de Naurouse t'epouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, +laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et +laisse-moi rever a la scene que tu devras jouer demain. + + + +XXII + +En disant a Corysandre. "Tu joueras admirablement un role qui sera dans +ta nature", madame de Barizel n'etait pas du tout certaine du succes +de sa fille, et meme elle en etait inquiete, car le mot qu'elle lui +adressait si souvent: "Tu es stupide", etait pour elle d'une verite +absolue. + +Elle n'etait point, en effet, de ces meres enthousiastes qui ne trouvent +que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les +meres de ces enfants; belle elle-meme, mais autrement que sa fille, il +lui avait fallu longtemps pour voir la beaute de Corysandre, et encore +n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait +ete imposee par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu +s'habituer a l'idee que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait +etre intelligente. Pour elle, l'intelligence c'etait l'intrigue, la +ruse, le detour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement, +l'audace dans le choix des moyens a employer pour atteindre un but et la +souplesse dans la mise en execution de ces moyens, l'ingeniosite a se +retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succes, la +fertilite de l'imagination, la fermete du caractere, de sorte que quand +elle se comparait a sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre +de ces qualites sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaitre +qu'elle etait intelligente; stupide au contraire, aussi bete que belle. + +Ce defaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa +tache delicate. Avec une fille deliee rien n'eut ete plus facile que de +lui tracer le canevas d'une scene qui aurait infailliblement amene a ses +pieds un homme epris et passionne comme le duc de Naurouse; mais avec +elle il n'en pouvait pas etre ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu +complique, elle ne le repeterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu +fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de +tres simple qu'elle put se mettre dans la tete et executer. Mais quelque +chose de tres simple et de tout a fait primitif agirait-il sur le duc de +Naurouse? + +Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'etait a son aise que +dans ce qui etait complique, savamment combine, entortille a plaisir; +tout ce qui etait simple lui paraissait fade ou niais, indigne de +retenir son attention. + +Et cependant, c'etait cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots, +une intonation, un geste, un regard, et il etait entraine; mais ces +quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient +produire tout leur effet que s'ils etaient en situation. + +C'etait donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle etait +bonne, elle porterait la mauvaise comedienne qui la jouerait. + +Une partie de la nuit se passa a chercher cette situation; elle en +trouva vingt, mais bonnes pour elle-meme, non pour Corysandre, se +depitant, s'exasperant de voir combien il etait difficile d'etre bete; +enfin, de guerre lasse, elle s'endormit. + +Le lendemain, en s'eveillant, il se trouva que le calme de la nuit +avait fait ce que le trouble de la soiree avait empeche: elle tenait sa +situation, bien simple, bien bete, et telle qu'il fallait vraiment etre +endormie pour en avoir l'idee. + +Aussitot elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre +de sa fille. + +Corysandre etait levee depuis longtemps deja, et, assise dans un +fauteuil devant sa fenetre, sous l'ombre d'un store a demi baisse, +elle paraissait absorbee dans la contemplation des cimes noires de la +montagne qui se trouvait en face de leur chalet. + +--Que fais-tu la? demanda madame de Barizel. + +--Je reflechis. + +--A quoi? + +--A ce que tu m'as dit hier. + +--Et quel est le resultat de tes reflexions, je te prie? + +--C'est de te prier de ne pas perseverer dans ton idee et de nous +laisser etre heureux tranquillement. + +--Tu es folle. Moi aussi, j'ai reflechi, et j'ai justement trouve le +moyen d'amener le duc de Naurouse a se prononcer aujourd'hui meme. Tu +comprends que ce n'est pas quand j'ai passe une partie de la nuit a +chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver a un resultat que +je vais ecouter tes billevesees: c'est a toi de m'ecouter et de faire +exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes +instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit +venir tantot, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste +apres une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me reveiller +de sitot; mais, au lieu d'en paraitre fachee, tu t'en montreras +satisfaite. Voyons, ce ne peut pas etre un chagrin pour toi de rester en +tete a-tete avec le duc? + +--C'est un embarras. + +--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce +qu'il faut avant tout, c'est etre naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es +dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention! +Ecoute et regarde: je suis le duc. + +Faisant quelques pas en arriere, elle alla a la porte; puis elle revint +vers Corysandre, marchant vivement, legerement, comme le duc, les deux +mains tendues en avant, le visage souriant: + +--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu reponds: + +--Oui, ma mere a passe une mauvaise nuit, elle fait la sieste. La-dessus +le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu reponds ce que +tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois +ajouter, ecoute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au +reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous +adresser une priere.--La-dessus, tu as l'air aussi embarrasse que +tu veux; seulement, en meme temps, tu dois aussi avoir l'air emu et +attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront +doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une priere? dit le +duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que +je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc, +voulez-vous?--Tu lui montres un siege pres de toi, mais pas trop pres +cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous +tes yeux, ainsi. + +Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placee a deux pas de +Corysandre, elle s'assit comme si elle etait le duc de Naurouse, et +reprit: + +--Avant d'adresser ta priere au duc, tu le regardes de nouveau, toujours +longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire +dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquietude; tu prolonges cette +pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent +plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi, +tu te decides enfin et tu lui dis: "C'est du steeple-chase dans lequel +vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne +montez pas ce cheval, ne prenez pas part a cette course." Tu taches +de mettre beaucoup de tendresse dans cette priere et aussi beaucoup +d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc +doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part a cette +course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas! + +--Une peur mortelle. + +--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui +sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent +trahir. Cependant, a la demande du duc, tu ne reponds pas tout de suite: +tu hesites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux +pas, arretee par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se +passeraient dans la realite? + +--Non: je n'hesiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout +de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui. + +--Cela serait trop simple et trop bete; l'art vaut mieux que la nature. +Tu es donc confuse, et ce n'est qu'apres l'avoir fait attendre, apres +qu'il s'est rapproche de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se +penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: "J'ai peur pour +vous." En meme temps, tu lui tends la main par un geste d'entrainement, +et, s'il ne la saisit point passionnement, s'il ne tombe point a tes +genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une +sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras. + +--Je comprends, s'ecria, Corysandre en se cachant le visage dans ses +deux mains, que cela est odieux, et miserable. Pourquoi veux-tu me faire +jouer une comedie indigne de lui et indigne de moi? + +--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comedie en ce monde. +Qui te revolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme a tes sentiments? + +--La comedie meme. + +Madame de Barizel haussa les epaules par un geste qui disait clairement +qu'elle ne comprenait rien a cette reponse. + +--Cette lecon que tu viens de me donner ressemble-t-elle a celles que +les meres donnent ordinairement a leurs filles? dit Corysandre d'une +voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas +justement ce que les autres meres defendent? + +--T'imagines-tu donc que je suis une mere comme les autres! Non, pas +plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalites de +notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser, +sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tete +en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara +n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur +vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la notre; et pour cela +tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces repugnances d'enfant. +En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc +de Naurouse monte dans ce steeple-chase ou il peut se casser le cou, +dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta +resistance n'a pas de raison d'etre. Tu prefererais que les choses se +fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne +si nous sommes obligees d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il a cela? De +l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse +de Naurouse merite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir. +Crois-en mon experience, le duc peut t'echapper si tu laisses les choses +trainer en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen +est celui que je viens de t'indiquer. Etudions-le donc avec soin et +reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive. + +Comme elle l'avait fait une premiere fois, elle alla a la porte pour +representer l'entree du duc. + +Et la repetition continua exactement comme si elle avait ete dirigee par +un bon metteur en scene. + +Tour a tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui +de Corysandre, mais c'etait a ce dernier seulement qu'elle donnait toute +son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et +elle les faisait repeter a Corysandre, recommencant dix fois la meme +intonation ou le meme mouvement. + +--Tu dis faux, s'ecriait-elle, allons, reprenons et dis comme moi. + +Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes, +sur les regards. + +--Ne t'inquiete pas trop de ce que tu dis, ni de la facon dont tu le +dis; c'est dans tes yeux qu'est le succes, dans ton sourire, c'est dans +tes levres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues; +combien de fois ai-je vu des comediennes dire faux et se faire cependant +applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne. + + + +XXIII + +Corysandre avait longuement repete son role dans la scene qu'elle devait +jouer avec Roger; elle avait travaille "ses yeux tendres", etudie "ses +silences, ses intonations, ses gestes", et, au bout d'une grande heure, +madame de Barizel s'etait declaree satisfaite. + +--Je crois que ca marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser +officiellement sa demande. Quelle joie! + +Mais Corysandre n'avait pas partage cette satisfaction, car c'avait ete +plutot par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis +d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'etait pretee a +cette comedie. + +Comment sa mere n'avait-elle pas senti combien cela etait revoltant? +Sans doute, elle n'avait vu que le resultat a obtenir; mais qu'importait +la legitimite du resultat si les moyens etaient miserables et honteux! +Quelle tristesse! Quelle inquietude pour elle d'etre toujours en +desaccord avec sa mere sur de pareils sujets! Elle eut ete si heureuse +de n'avoir pas a discuter et a se revolter! A qui la faute? Elle ne +voulait pas condamner sa mere, et cependant elle ne pouvait pas ne pas +se rappeler qu'avec son pere ces desaccords n'avaient jamais existe et +que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, a +elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant deja ce qui +se passait autour d'elle, noble, genereux, juste, droit, eleve. Quelle +difference, helas! entre autrefois et maintenant! + +Par son mariage elle echapperait a toutes les intrigues qui se nouaient +autour d'elle, a toutes les discussions qu'elles soutenaient entre +elle et sa mere, a tous les degouts qu'elles lui inspiraient; mais, si +pressee qu'elle fut d'arriver a ce mariage qui devait l'affranchir, +pouvait-elle en hater l'heure par des moyens tels que ceux que sa mere +lui conseillait? + +Ce n'etait pas seulement son honneur qui se refusait a cette comedie, +c'etait encore son amour lui-meme qui s'indignait a cette pensee de +tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de miseres dans sa vie, +elle ne voulait pas que dans son amour il y eut un mauvais souvenir. + +C'etait en s'habillant qu'elle reflechissait ainsi, et elle venait de +terminer sa toilette lorsque sa mere rentra dans sa chambre. + +--Comment, s'ecria madame de Barizel, apres l'avoir regardee, c'est +ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci? + +--Je me suis habillee comme tous les jours. + +--C'est justement ce que je te reproche; tu dois etre irresistible. + +Corysandre glissa un regard du cote de la glace. + +--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu +l'etais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier, +que tu dois l'etre aujourd'hui, et differemment. Ne t'ai je pas explique +que c'etait par ta beaute, plus encore que par tes paroles, que tu +devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout a ton +avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui +laisse pas sa raison; et cette toilette-la n'est pas du tout ce qui +convient. C'est quelque chose d'abominable qu'a ton age tu ne saches +pas encore ce qui fait perdre la tete a un homme. Defais-moi vite cette +robe-la, ce col, et puis viens la que je t'arrange les cheveux; bas +comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va +chanter des psaumes. + +En un tour de main elle lui eut retrousse et releve son admirable +chevelure de facon a changer completement le caractere de sa +physionomie, qui, de calme et honnete qu'elle etait, devint audacieuse. + +--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe. + +Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui etaient accrochees la +les unes a cote des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais +sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant: + +--Je crois que celle-la est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert, +montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite +croix se detachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les +yeux, tu seras a ravir. Essayons. + +--Je ne mettrai pas cette robe-la, dit Corysandre resolument. + +--Et pourquoi donc! + +--Parce qu'elle ouvre trop. + +--Tu l'as bien mise pour diner avec Savine et tu n'as jamais ete aussi +jolie que ce soir-la. + +--Savine n'etait pas Roger, et puis c'etait pour un diner; tu etais la, +il y avait du monde. + +--Es-tu folle! + +--Je ne la mettrai pas. + +Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y +avait pas a insister. + +--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus a +celle-la qu'a une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tete. + +Sans repondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait +atteint une robe blanche, une robe de petite fille. + +--C'est toi qui perds la tete! s'ecria madame de Barizel. + +Corysandre ne repondit pas. + +Tout a coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre +l'autre: + +--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idee est excellente; +ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspire... Je n'avais pas pense +que le duc, malgre sa jeunesse, avait deja beaucoup vecu, beaucoup aime; +il sera donc plus touche par l'innocence que par la provocation, et, si +tu reussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre +cet elan passionne et la toilette virginale sera tres puissant sur lui. +Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais etre obligee de changer +une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une +inspiration de genie. + +De nouveau elle defit les cheveux de sa fille, les retroussant tout +simplement et les reunissant en un gros huit; mais ceux du front +s'echapperent en petites boucles crepees et frisantes qui fremissaient +au plus leger souffle et que la lumiere dorait en les traversant. + +Elle voulut aussi mettre la main a la robe, et cela malgre Corysandre, +qui aurait mieux aime s'habiller seule. + +Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un +peintre qui veut juger son ouvrage. + +--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te resiste c'est qu'il est de glace; +mais il ne te resistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de +la main? + +Mais Corysandre se refusa a cette nouvelle repetition. + +--Si tu es sure de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel. + +Cependant elle n'avait pas encore fini ses lecons et ses +recommandations; quand la demie apres deux heures sonna, elle voulut +installer elle-meme Corysandre dans le salon. + +Elle placa le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant +une pose gracieuse, l'essayant elle-meme; puis elle disposa la chaise +sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle +calcula la distance qu'il lui faudrait pour etre bien sous les yeux de +Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci. + +Alors elle s'apercut que sa fille n'etait pas bien eclairee, et, comme +le photographe qui manoeuvre ses ecrans, elle remonta le store et drapa +les rideaux de facon a ce que non seulement la lumiere fut favorable a +Corysandre, mais encore a ce que le duc, s'il prenait souci des regards +curieux du dehors, se crut a l'abri de toute indiscretion et put en +toute securite s'abandonner a son elan passionne. + +--Que tu es donc jolie! repetait-elle a chaque instant; tu as un air +embarrasse qui te va a merveille et qui est tout a fait en situation. + +Ce n'etait pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'etait la honte +qui lui faisait baisser les yeux et l'empechait de regarder sa mere. + +Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maitresse +de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux levres et les +serraient avec une sensation d'amertume. + +--Il semble que je sois a vendre, dit-elle. + +--Ne dis donc pas des niaiseries. + +--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de +penser que c'en est une pour toi. + +Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les epaules +sans repondre, et une derniere fois elle passa l'inspection du salon +pour voir si tout etait bien dispose pour concourir au resultat qu'elle +avait prepare et qu'elle attendait. + +Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son +visage: + +--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je +te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton +bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains. + +Et elle s'eloigna en repetant: + +--Bon courage, bon espoir! + +Mais, comme elle arrivait a la porte, elle revint sur ses pas: + +--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entrainement par lequel tu lui +tends la main arrive bien sur ton dernier mot: "J'ai peur pour vous". Si +ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en +vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment meme, avec l'expression emue +de ces yeux mouilles. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera +decisif. A bientot; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; a +moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de +suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue a arriver, tu peux en etre +certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il differe cette +demande jusqu'a demain et qu'il me l'adresse en arriere de toi, comme +s'il ne s'etait rien passe entre vous. Cela sera plus digne pour moi et +me permettra de mieux jouer mon role de mere; je vais m'y preparer, +car je dois le reussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les memes +conditions que toi, je n'ai pas tes avantages. + + + +XXIV + +Ces yeux mouilles dont avait parle madame de Barizel etaient des yeux +noyes de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un +cruel effort de volonte. + +Que penserait-il en la voyant dans cet etat? Il l'interrogerait; elle +devrait repondre. Comment? + +Il fallait qu'elle retint ses larmes, qu'elle se calmat. + +Mais, avant qu'elle y fut parvenue, le gravier du jardin craqua: c'etait +lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas. + +Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un +petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement, +avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser +qu'elle les rougissait. + +Une porte se ferma: c'etait Roger qu'on venait d'introduire dans le +salon. + +Dans le mur qui separait ce grand salon du petit, ou elle s'etait +sauvee, se trouvait une glace sans tain placee au-dessus des deux +cheminees, de sorte qu'en regardant a travers les plantes et les fleurs +groupees sur les tablettes de marbre de ces cheminees, on voyait d'une +piece dans l'autre. + +C'etait contre cette cheminee du petit salon que Corysandre s'etait +appuyee. Au bout, de quelques instants elle ecarta legerement le +feuillage et regarda ou etait Roger. + +Il etait debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne +se doutant pas d'ailleurs qu'elle etait a quelques pas de lui, derriere +cette glace et ces fleurs. + +Immobile, son chapeau a la main, il restait la, attendant et paraissant +reflechir; de temps en temps un faible sourire a peine perceptible +passait sur son visage et l'eclairait; alors un rayonnement agrandissait +ses yeux. + +Sans en avoir conscience, Corysandre s'etait absorbee dans cet examen +qui etait devenu une contemplation: elle avait oublie ses angoisses, +elle avait oublie sa mere; elle avait oublie la lecon qu'on lui avait +apprise, la scene qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus a elle; +elle ne pensait qu'a lui; elle le regardait; elle l'admirait. + +Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle +franchise dans son attitude! + +Et elle le tromperait, elle jouerait la comedie, elle mentirait! Mais +jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux leves devant ce regard +honnete! + +Abandonnant la cheminee, elle poussa la porte et entra dans le salon. + +Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de +l'aborder, il s'arreta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et +le visage convulse. + +--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement. + +Elle comprit que le domestique qui avait recu Roger s'etait deja +acquitte de son role et que le duc croyait madame de Barizel malade. + +--Non, dit-elle, aucune; ma mere garde la chambre tout simplement, ce +n'est rien. + +--Mais vous paraissez troublee? + +--Un peu nerveuse, voila tout. + +Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir +plus longtemps qu'il ne convenait. + +Ils s'assirent vis-a-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil, +Roger sur la chaise, qui avaient ete disposes par madame de Barizel. + +Alors il s'etablit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien a +se dire. + +Mais c'etait justement parce qu'ils avaient trop de choses a se dire +qu'ils se taisaient, aussi embarrasses l'un que l'autre: + +Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scene qui lui avait +ete apprise. + +Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire. +Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux levres +etaient des paroles de tendresse: "Que je suis heureux d'etre seul avec +vous, chere Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les +yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas +d'aujourd'hui, mais du jour ou je vous ai vue pour la premiere fois, et +ou j'ai ete a vous entierement, corps et ame." Voila ce que son coeur +lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'etait la qu'un +debut. Apres ces paroles devaient en venir d'autres qui etaient leur +conclusion: "Je vous aime et je vous demande d'etre ma femme; le +voulez-vous, chere Corysandre?" Et justement cette conclusion, il ne +pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre +avant d'avoir recu les reponses aux lettres qu'il avait ecrites. +Jusque-la il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse +qu'il eprouvait, il ne les avouat pas hautement, sous peine de se +mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: "Je vous aime", +qu'ajouterait-il? que repondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il +ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas +miserable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il +parlat, se trouvant ainsi condamne a ne dire que des choses fades ou +niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en etonnerait-elle +pas, ne s'en inquieterait-elle pas? Si honnete qu'elle fut, si +innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnetete et cette +innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tete-a-tete que le +hasard leur menageait leur temps se passerait a parler de la pluie, des +toilettes de madame de Lucilliere, des pertes ou des gains d'Otchakoff. +Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit +formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, +par ses regards, par son empressement aupres d'elle, par son admiration, +son enthousiasme, ses elans passionnes, ses recueillements plus +passionnes encore, de toutes les manieres enfin, excepte des levres +et en mots precis. C'etaient ces mots memes qu'elle etait en droit +d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se +presentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en +profitait pas? Il n'etait pas de ces collegiens timides que la violence +meme de leur emotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune +circonstance il n'etait embarrasse; s'il ne parlait pas, s'il ne disait +pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'etait +donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire. +Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que +n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation etait cruelle pour lui, +et meme jusqu'a un certain point ridicule. + +Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-meme a +parler, nerveusement il est, vrai, presque fievreusement, mais assez +promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba, +lui-meme oublia son embarras et le temps s'ecoula sans qu'ils en eussent +conscience. Il semblait qu'ils avaient oublie l'un et l'autre qu'ils +etaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une egale liberte, un +egal plaisir. Ce qu'ils disaient n'etait point prepare! c'etait ce +qui leur venait a l'esprit, ce qui leur passait par la tete. Que leur +importait! Ce qui charmait Corysandre, c'etait la musique de la voix +de Roger; ce qui enivrait Roger, c'etait le sourire de Corysandre: ils +etaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'etait assez +pour que leur joie fut oublieuse du reste. + +Les heures sonnerent sans qu'ils les entendissent. + +Cependant il vint un moment ou le soleil, en s'abaissant et en frappant +le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marche. + +Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait +deja singulierement depasse les limites fixees par les convenances. Il +fallait penser a madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait +se demander ce que signifiait un pareil tete-a-tete. Il se leva. + +Alors Corysandre se leva aussi: + +--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande a vous adresser. + +Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoue et sans toutes +les savantes preparations de madame de Barizel, sans trouble, sans +confusion, sans hesitation, sans regards de plus en plus tendres, sans +doux sourire, plein d'embarras et d'inquietude. + +--Une demande a moi, une demande de vous, quel bonheur! + +--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte. + +--Mais, sur quoi que ce puisse etre, vous savez bien qu'elle est +accordee, ce serait me peiner, et serieusement, je vous le jure, d'en +douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie +tout de suite le plaisir de vous repondre:--C'est fait. + +Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse +contenue, il est vrai, mais sans l'emotion sur laquelle madame de +Barizel avait compte. + +--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez +pas dans le grand steeple-chase. + +--Et pourquoi donc? + +--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister a +cette course si vous y preniez part. + +--Vraiment? + +Ils se regarderent un moment, tres emus l'un et l'autre. + +Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuat l'embarras de +cette situation. + +--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine? + +--Je la trouve... + +Ces trois mots, il les avait jetes malgre lui avec un elan irresistible +et un accent passionne; mais a temps il s'arreta. + +--Je la trouve assez...--il hesita...--assez raisonnable, et je suis +heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre desir. Je ne monterai +pas; je puis facilement me degager. + +Elle lui tendit la main. + +Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de +spontaneite et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter a ses +genoux. + +Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra. + +--Merci, dit-elle, et a demain, n'est-ce pas? + +--A demain, ou plutot si je revenais ce soir. + +--Oui, c'est cela, revenez, ma mere sera levee; elle sera heureuse de +vous voir. A bientot. + + + +XXV + +Roger n'etait pas sorti du jardin, que madame de Barizel se precipitait +dans le salon. + +--Eh bien? s'ecria-t-elle. + +Corysandre ne repondit pas, car l'arrivee de sa mere la ramenait +brutalement dans la realite, et elle eut voulu ne pas y revenir. + +--Parle, parle donc. + +Elle ne dit rien. + +--Tu ne lui as donc pas adresse ta demande? + +--Si. + +--Eh bien alors? Il t'a repondu quelque chose. Quoi? + +--Il a repondu: "Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon +votre desir, je ne monterai pas, je puis facilement me degager." + +--Et puis? + +--Je lui ai tendu la main. + +--Et alors? + +--Il est parti. + +Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupefaction +desesperee; mais elle ne voulut pas s'abandonner. + +--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer, +prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont +passees en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrive, ou s'est-il +assis? + +--La, sur cette chaise. + +--Et toi? + +--J'etais dans ce fauteuil. + +--Alors? + +--Il m'a demande des nouvelles de ma sante, et je lui ai repondu. + +--Et puis? + +--Il s'est etabli un moment de silences entre nous, et nous sommes +restes en face l'un de l'autre, un peu embarrasses. + +--Tres bien. Et puis? + +--Nous nous sommes mis a parler. + +--De quoi? + +--De choses insignifiantes. + +--Mais quelles choses? + +--Ah! je ne sais pas. + +--Mais tu es donc tout a fait stupide? + +--Sans doute. + +--Comment, tu ne peux pas me repeter ce que vous avez dit? + +---Nous n'avons rien dit. + +--Vous etes restes en tete-a-tete pendant plus de deux heures. + +--Nous n'avons pas eu conscience du temps ecoule. + +--Alors comment l'avez-vous employe, ce temps? + +--De la facon la plus charmante. + +--Comment? + +--Je ne sais pas. + +--Tu te moques de moi. + +--Je t'assure que non. Nous avons parle, nous nous sommes regardes, nous +avons ete heureux; mais ce que nous avons dit, les mots memes, les +idees de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste +seulement, c'est l'impression, qui est delicieuse. + +Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans +parler, reflechissant. Evidemment elle etait aussi bete que belle, +il n'y avait rien a en tirer, et la presser de questions, la secouer +fortement, n'aurait aucun resultat; mieux valait ne pas se laisser. +emporter par la colere et la prendre par la douceur. + +--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as +adresse ta demande? + +--Si tu y tiens, oui. + +--Comment si j'y tiens! + +--Tout a coup Roger s'est apercu que le temps avait marche et il s'est +leve pour se retirer; alors je lui ai adresse ma demande comme je te +l'ai dit. + +--Et puis? + +--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir. + +--Et puis apres ce soir, s'ecria madame de Barizel, exasperee, il +reviendra demain et puis apres-demain, et toujours, jusqu'au moment ou +il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres; +mais de quelle pate les hommes de maintenant sont-ils donc petris? + +N'osant pas trop faire tomber sa colere sur Corysandre, elle eprouva un +mouvement de soulagement a la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son +mepris et de ses railleries; mais elle n'etait pas femme a sacrifier les +affaires d'interet a de vaines satisfactions. + +--Tout cela ne sert a rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que +la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la reparer +que de la pleurer. J'avais fonde de justes esperances sur ce tete-a-tete +d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su +jouer la scene que nous avons repetee ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou +tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gemir sur le passe, +preparons l'avenir. Demain nous devons aller a Fribourg avec le duc; tu +t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'epouser ou simplement qu'il te dise +qu'il t'aime, cela m'est egal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une +facon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous +quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse. + +--Je l'aime! + +--Eh bien, epouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est a +votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme +toi, qui ont fait de grands mariages, ont reussi sans le secours de +leurs meres? Sois sure qu'une mere intelligente et devouee vaut mieux +qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mere, et la dot, tu ne l'aurais +pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la +constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc +de Naurouse. Reflechis a cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg +qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons +Bade. + +Cette promenade a Fribourg avait ete arrangee depuis quelque temps deja: +il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans +la cathedrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du +Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait a Fribourg; +on entendait la messe le dimanche, dans la matinee, et le soir on +revenait a Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient deja visite la +cathedrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du +dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la reputation d'etre +admirable, et c'etait pour cette musique qu'elles faisaient une seconde +fois ce petit voyage. + +La premiere partie du programme s'executa ainsi qu'elle avait ete +arretee, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'etre +ensemble et beaucoup plus sensibles a cette joie intime qu'aux +merveilles gothiques de la vieille cathedrale, qu'a ses vitraux et +qu'a la musique dont l'execution se fait dans une tribune, comme dans +certaines eglises italiennes. Le bonheur de Corysandre etait d'autant +plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le gouter sans +arriere-pensee, sa mere ne lui ayant pas reparle de Roger. + +Mais apres le dejeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la +prenant a part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le +precisa: + +--J'ai commande une voiture pour que nous fassions une promenade dans +la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner a +l'eglise, et la tu monteras a la tour avec le duc; moi je resterai dans +la caleche. Vous allez donc vous retrouver en tete-a-tete. Arrange-toi +pour en profiter; quand je suis montee avec toi a cette tour, il y a +quelque temps, l'idee m'est venue que la plate-forme etait un endroit +tout a fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est la isole +entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poetique. Il est vrai +qu'on peut etre derange par des visiteurs, mais on peut ne pas l'etre +aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur +la place, ou je serai dans la voiture decouverte, tu seras fixee a ce +sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir a la main, s'il +n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir +l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche a suivre. Prends celle +que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu +m'importe, pourvu que tu arrives au resultat que j'exige. Si tu n'y +arrives pas, nous aurons quitte Bade avant la fin de la semaine et tu ne +reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais. + +Corysandre voulut se defendre, mais sa mere ne le lui permit pas; la +voiture attendait; on se fit conduire au Muenster, et la madame de +Barizel, declarant qu'elle etait fatiguee, engagea Roger et Corysandre a +faire l'ascension de la tour. + +--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous +privez pas de jouir completement de la belle vue qu'on a de la-haut; je +vais me reposer dans la voiture; je serai la admirablement. + +Et elle montra un endroit de la place abrite du soleil, ou elle dit au +cocher de la conduire; au pied meme de la tour, elle eut ete en mauvaise +position pour etre apercue par Corysandre quand celle-ci se pencherait +du balcon; tandis qu'a l'endroit qu'elle avait adopte, elle serait +facilement apercue et en meme temps elle pourrait surveiller la porte +d'entree, de facon a ne pas laisser passer des visiteurs, sans les +signaler aussitot au moyen de son mouchoir. + + + +XXVI + +En montant derriere Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait +qu'une seule pensee, qui etait une esperance. + +--Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle. + +Et tout en montant elle ecoutait; mais, sur les pierres de gres rouge +qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas +que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient aupres +d'un jour ouvert dans l'epaisse muraille de la tour, leur arrivait +le croassement de quelque corneille qui revenait a son nid ou qui +s'envolait. + +--Il semble que nous soyons seuls dans cette eglise, dit Roger en se +retournant vers elle. + +Ils continuerent de monter, allant lentement. + +Cette tour du Muenster de Fribourg, qui est une des merveilles de +l'architecture gothique, est aussi large a sa base que la nef elle-meme, +alors elle est quadrangulaire; mais en s'elevant cette forme se retrecit +et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide +qui se termine par une fleche hardie que couronne une croix. + +C'est jusqu'au point ou commence cette fleche que montent les visiteurs: +la se trouve une plate-forme que borde un balcon d'ou la vue embrasse +l'ensemble du monument et un immense panorama: a ses pieds on a la +cathedrale avec sa toiture a la pente rapide, ses arcs-boutants, ses +statues, ses gouttieres, ses colonnes, ses clochers aux dentelures +byzantines, puis, par-dessus les toits et les cheminees de la ville, +d'un cote la Foret-Noire, dont les pentes sombres s'elevent rapidement, +et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleuatre des +Vosges. + +Ils resterent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement +d'un cote a l'autre, de facon a embrasser entierement la vue qui se +deroulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus +du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mere, immobile dans la +caleche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir. + +Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps +allait en s'accroissant. + +La journee etait radieuse et chaude, mais a cette hauteur la brise qui +soufflait a travers les arceaux rafraichissait l'air; cependant elle +etouffait, le coeur serre par l'emotion. + +Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et a chaque instant il +etendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui +designait jusqu'a ce qu'elle l'eut apercu elle-meme. + +--Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de +poesie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs +sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein? + +Ce souvenir ainsi evoque la fit fremir de la tete aux pieds, elle se +sentit prise par une molle langueur. + +--Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre. + +--Deja! + +--Ma mere n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture. + +Comme ils arrivaient a l'escalier, il se retourna: + +--Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama, +dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est la un des +charmes de ces belles vues de faire un cadre a nos souvenirs. + +Une derniere fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre +etait trop emue, trop profondement troublee, pour rien voir: personne +n'etait venu, et elle n'avait rien dit. + +Ils revinrent a l'escalier, qui a cet endroit est tres etroit et tourne +dans une assez brusque revolution. Roger descendit le premier et +Corysandre le suivit, indifferente, insensible a ce qui se passait +autour d'elle, marchant sans regarder a ses pieds, toute a la pensee de +la separation que sa mere allait certainement lui imposer, n'etant pas +femme a revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'etait point +prononcee il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle? + +Tout a coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en +avant; justement en face d'elle une petite fenetre longue s'ouvrait sur +le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait etre precipitee par +cette fenetre, et, etendant les deux mains, elle laissa echapper un cri: + +--Roger! + +Le bruit de la glissade lui avait deja fait retourner la tete. Vivement +il lui tendit les bras et la recut sur sa poitrine; comme il avait le +dos appuye contre la muraille, il ne fut pas renverse. + +Elle etait tombee la tete en avant et elle restait sur l'epaule de +Roger, a demi cachee dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et, +la serrant dans ses deux bras, il lui posa les levres sur les levres. +Alors a son baiser elle repondit par un baiser. + +Longtemps ils resterent unis dans cette etreinte passionnee. + +Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles: + +--Vous m'aimez donc! + +Mais a ce montent un bruit de pas et des eclats de voix retentirent +an-dessous d'eux: c'etaient des visiteurs qui montaient et qui allaient +les rejoindre. + +Il fallut se separer et descendre. + +Mais le hasard, qui leur avait ete jusque-la favorable, leur etait +devenu contraire: le dejeuner venait de finir dans les hotels et c'etait +par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient a la tour; ils +n'eurent pas une minute de solitude assuree dans ces escaliers deserts, +lors de leur ascension, et dont les voutes sonores retentissaient +maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner a leur +amour, ce furent de furtives etreintes bien vite interrompues. + +Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa +mere poses sur elle et la devorant; mais elle tint les siens baisses, +incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur +repondre: une emotion delicieuse l'avait envahie et elle eut voulu ne +pas s'en laisser distraire; tout bas elle se repetait: "Il m'aime, il +m'aime, il m'aime;" et quand elle ne prononcait pas ces mots avec ses +levres, ils resonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient. + +--Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et +Corysandre eurent pris place pres d'elle. + +Et la voiture roula par les rues de la ville encombrees de gens +endimanches; les femmes coiffees du bonnet au fond brode d'or et +d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs +cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacees de rubans; +les hommes, pour la plupart portant le chapeau a une corne ou meme, +malgre la chaleur, le bonnet a poil de martre a fond de velours surmonte +d'une houppe en clinquant. + +A entendre les observations de madame de Barizel, c'etait a croire +qu'elle n'avait d'autre souci en tete que de regarder les gens de +Fribourg et de les etudier au point de vue du costume et des moeurs. + +Corysandre et Roger ne repondaient rien, mais ils paraissaient ecouter; +en realite ils se regardaient et par de brulants eclairs leurs yeux se +disaient leur bonheur. + +--Je t'aime. + +--Je t'aime. + +A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un +acces de pitie pour les chevaux, ce qui n'etait cependant pas dans ses +habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de +peine la cote, qui etait rude. + +Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour +l'aider a descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait ose le +faire jusqu'a ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle +de marcher cote a cote dans cette montee ombragee par de grands bois +sombres. + +Madame de Barizel etait restee en arriere. Tout a coup elle appela +Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter. + +--Eh bien? demanda madame de Barizel a voix basse lorsque sa fille fut +a portee de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mere, +s'attendait a cette question et elle avait prepare sa reponse. + +--Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle. + +--Enfin, peu importe; maintenant la victoire est a nous. Tu vois si +j'avais raison dans mes previsions et mes combinaisons; ecoute-moi donc +jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adresse sa demande, je te prie +de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon cote, +je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tete-a-tete, ceux que je vous +ai menages etaient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles. +Il vaut mieux exasperer le desir du duc et l'entretenir que de le +satisfaire. + + + +XXVII + +Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir meme; aussi +fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant a Bade le duc prit +conge d'elles sans avoir rien dit. + +--Ce sera pour demain, pensa-t-elle. + +Mais la journee du lendemain fut ce qu'avait ete celle du dimanche, au +moins quant a la demande attendue. + +Evidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire. + +Depuis qu'elle s'etait mis en tete de faire faire a Corysandre un grand +mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se realisant, +pouvait aneantir ses esperances et toutes ses combinaisons: le passe. +Qu'un de ces pretendants vint a connaitre ce passe, ne se retirerait-il +pas? + +Savine l'avait-il connu? + +Pour Savine, la question n'avait plus qu'un interet theorique; mais, +pour le duc, elle avait un interet immediat et pratique d'une telle +importance, qu'il fallait coute que coute agir de facon a savoir a quoi +s'en tenir, et surtout a voir par quels moyens on combattrait, si +cela etait possible, l'impression que cette revelation du passe avait +produite. + +Le lendemain, au reveil, son plan etait arrete, et lorsque son fidele +Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour dejeuner avec elle, elle +lui en fit part. + +--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononce? + +--Non, et cela m'inquiete beaucoup; aussi ai-je decide d'agir pour +obliger le duc a parler enfin. + +--Comment cela? + +En lui ecrivant ou plutot en lui faisant ecrire par vous. C'est-a-dire +en empruntant votre plume si fine et si habile pour ecrire une lettre +que Corysandre recopiera et que j'enverrai. + +--Ah! par exemple, voila qui est tout a fait original. + +--Me blamez-vous? + +--Moi! Je n'ai jamais blame personne et ce ne serait pas par vous que +je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver +originale une mere qui ecrit les lettres d'amour de sa fille, car cette +lettre, je ne peux l'ecrire que sous votre dictee ou tout au moins sous +votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'ecrivez. Voila ce qui +est drole. Mais quant a le blamer, non. Je ne condamne jamais ce qui +reussit, et je sais bien que vous reussirez; pour le succes je n'ai que +des applaudissements. + +--Vous savez que le duc a declare son amour a Corysandre sur la +plate-forme de la cathedrale de Fribourg. + +--Ca, c'est drole aussi. + +--En descendant, Corysandre etait terriblement emue et elle n'a pas pu +me cacher son trouble. Je l'ai interrogee et elle m'a, en honnete fille +qu'elle est, avoue ce qui s'est passe. Le duc a assiste de loin a cet +interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne +trouvera pas invraisemblable que je sache la verite; la sachant, il est +tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi, +j'en conviens, mais le succes n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai +recu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main +de ma fille. Il ne m'a pas adresse sa demande, je ne le recois pas +aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantot quand il se presentera, +Corysandre, avec qui je me suis expliquee, ecrit au duc pour l'avertir +de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer. + +--Et si le duc montrait cette lettre? + +--Cela n'est pas a craindre: le duc est trop honnete homme pour cela: +d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la redaction de +cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez +la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre +ne sache pas qu'elle est de vous et, apres l'avoir fait copier par ma +fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour ecrire et mettez-vous +au travail. + +Mais trouver ce qu'il fallait pour ecrire n'etait pas chose commode chez +madame de Barizel, qui n'ecrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni +rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vit pas +son ecriture et surtout son orthographe. C'etait meme cette grave +question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait a Leplaquet de +lui ecrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle +n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc +s'apercut que celle qu'il aimait ne savait rien. + +Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire +apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour +qu'il put ecrire son brouillon. + +--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel. + +--C'est que c'est vraiment delicat, dit-il avec embarras. + +--Pas pour vous, mon ami. + +--Cela le decida; il se mit a ecrire assez rapidement, sans s'arreter; +les feuillets s'ajouterent aux feuillets. + +--Il ne faudrait pas que cela fut trop long, dit madame de Barizel. + +--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut +des preparations, des transitions. + +--Chez une jeune fille? Enfin, allez. + +Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixieme feuillet. + +--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir? + +--Si vous voulez lire vous-meme, je suivrai mieux. + +Il commenca sa lecture, que madame de Barizel ecouta sans interrompre, +sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se +tut qu'elle prit la parole. + +--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangees et +de beaux sentiments merveilleusement exprimes, seulement ce n'est pas +tout a fait ainsi qu'ecrit une jeune fille. + +--Ah! dit Leplaquet d'un air pince. + +--Ne soyez pas blesse de mon observation, mon ami, toutes les fois que +j'ai lu des lettres de femmes dans des romans ecrits par des hommes, +je les ai trouvees fausses et maladroites; les hommes ne savent pas +attraper le tour des femmes ni leur maniere de dire, qui, toute vague +qu'elle paraisse, est cependant si precise. C'est la le defaut de votre +lettre, qui dit trop nettement les choses, trop regulierement, en +suivant un programme raisonne: les femmes n'ecrivent pas ainsi. + +--Alors, comment ecrivent-elles? + +--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases +d'auteur; mais voila ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'ecrire? + +Il reprit la plume avec mauvaise humeur et ecrivit ce qu'elle dictait, +assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hesitation: + +"Je n'aurais jamais eu la pensee que notre intimite devait cesser; +j'etais heureuse; je vivais de ma journee de la veille et de l'esperance +du lendemain, sans rien prevoir, sans rien attendre, et voila que tout +a coup on me prouve que ce que je croyais per" mis est blamable, que ce +qui faisait ma joie est defendu. + +--Il me semble qu'apres avoir confesse son amour il est bon que +Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cede a sa mere. + +--Tres bon; continuez. + +"Il va nous etre interdit de nous voir; vous ne serez plus recu chez ma +mere, et si je veux rester l'honnete fille que je dois etre il me faudra +effacer de mon souvenir..." + +--Elle s'interrompit: + +--Si nous mettions "meme"! + +"... Meme de mon souvenir les doux moments passes ensemble; je devrai +me dire que j'ai reve. Reve! reve notre premiere entrevue, reve nos +promenades, nos heures de liberte, vos paroles, vos regards!... + +Elle s'interrompit encore: + +--Est-ce distingue, de mettre des points d'exclamation? + +--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop. + +--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent. + +Elle continua de dicter: + +"... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous; +et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tete, +desesperee de mon impuissance. Quelle navrante chose d'etre obligee de +vous dire: "Ne venez plus", quand je voudrais au contraire vous appeler +toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle +demarche m'aura coute de douleurs..."--Soyons tendre, n'est-ce pas? "ce +que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en +votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour +n'etre pas arretee au premier mot de cette lettre et pour la terminer en +vous disant..." + +Elle s'arreta: + +--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est la le point delicat, car +il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire. + +Apres un moment de reflexion, elle poursuivit: + +"... En vous disant: Allez a ma mere, elle seule peut vous ouvrir notre +maison qu'elle veut vous tenir fermee." + +--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide. +Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une +bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit. + +--Je me garderai bien de changer un seul mot a cette lettre, qui est +vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me demontrez +une chose que je croyais deja: c'est qu'il n'y a que les femmes qui +puissent ecrire des lettres. + + + +XXVIII + +Aussitot que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit a copier +la lettre qu'elle avait dictee, ou plutot a la dessiner, car pour son +esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexperimentee l'ecriture +etait une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait +devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur +le modele le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait +aussitot, la meme operation sur sa copie. Ne fallait-il pas que +Corysandre ne put pas se tromper? + +Enfin, apres beaucoup de mal et de temps, elle vint a bout de ce +travail, et aussitot elle fit appeler sa fille; mais, avant que +Corysandre entrat, elle eut soin de cacher sa copie. + +--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de +Naurouse. + +Corysandre regarda sa mere avec inquietude; elle eut voulu qu'on ne lui +parlat pas de Roger. + +--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononcait pas +nous romprions toutes relations. + +--Il s'est prononce. + +--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a declare son +amour; le soir meme il devait me demander ta main ou en tous cas il +devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi +qu'il m'en coute, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps. +A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermee au duc. + +Cela fut dit d'une voix ferme qui annoncait une volonte inebranlable. + +Cependant, apres quelques courts instants de silence, elle parut +s'adoucir. + +--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le +sens; mais que puis-je y faire? + +--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre. + +--Sois certaine que ca n'a pas ete sans de longues hesitations, que je +me suis arretee a cette resolution. Je l'ai balancee toute la nuit, ne +pouvant pas me resoudre a te briser le coeur, prevoyant bien, sentant +bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouve un moyen +pour n'en pas venir a cette terrible extremite et pour amener le duc a +me demander ta main aujourd'hui meme; mais, apres l'avoir longuement +examine, j'y ai renonce. + +--Et pourquoi? s'ecria Corysandre en se jetant sur cette esperance qui +lui etait presentee. + +--Pour deux raisons: la premiere, c'est qu'il est un peu aventureux; la +seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-etre pas. + +--Je voudrai tout ce qui ne nous separera pas. + +--Tu dis cela. + +--Cela est ainsi. + +--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus +d'importance maintenant que je l'ai rejete, au moins peut-il te montrer +combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingenie +toujours a t'eviter des chagrins. Tu ecrivais au duc... + +--Moi? + +--Ah! tu vois; sans savoir, voila que tu m'interromps. + +--C'est de la surprise, rien de plus. + +--Tu ecrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de +votre intimite; puis, apres avoir en quelques mots exprime combien cela +t'etait cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette +rupture n'eut pas lieu; et ce moyen, c'etait qu'il vint a moi. Cela +m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais meme ecrit la +lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments +sont les tiens et si je me suis mise a ta place. + +Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commenca a la +lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin. + +--Est-ce que tu n'aurais pas evoque ces souvenirs dont je parle, si tu +avais toi-meme ecrit? demanda-telle. + +--Oui, je crois. + +Corysandre continua sa lecture, que sa mere interrompit bientot: + +--N'aurais-tu pas encore dit toi-meme que tu etais navree de parler +contre ton coeur? + +--Oh! oui. + +--Allons, je vois que j'ai bien devine tes sentiments, mais n'est-il pas +tout naturel qu'une mere, bien que n'etant pas pres de sa fille, ecrive +en quelque sorte sous sa dictee! En realite cette lettre est de toi. + +Corysandre acheva sa lecture. + +--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au +duc. + +Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta: + +--Il y aurait des chances pour que le duc accourut tout de suite: au +moins cela m'avait paru probable en l'ecrivant, car tu penses bien +que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse a ses hesitations, +inexplicables s'il t'aime comme tu le crois. + +--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hesitant +a chaque mot. + +--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture. + +--Il m'aime. + +--Si tu en es sure, cela augmente singulierement les chances de le voir +accourir; seulement, moi qui n'ai pas les memes raisons pour me fier a +cet amour, j'ai du renoncer a ce moyen que j'avais trouve tout d'abord +et qui conciliait tout: notre dignite et ton amour; car tu sens bien, +n'est-ce pas, que cette question de dignite est considerable? Que nous +continuions a recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'etonnerait +bien certainement des facilites que je t'accorde, peut-etre meme cela +lui inspirerait-il des doutes pour le passe. + +--Si je copiais cette lettre? repeta Corysandre, qui se perdait dans ces +paroles contradictoires et qui d'ailleurs etait trop profondement emue; +par la menace de sa mere pour pouvoir raisonner. + +Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait +tout concilier, ne serait-ce pas folie a elle de refuser le moyen qui +lui etait offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait +contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'etait guere en etat d'entendre +la voix de sa conscience et de son coeur, troublee, entrainee qu'elle +etait par la voix de sa mere qui ne lui laissait pas le temps de se +reconnaitre et de reflechir. + +--Je n'ai pas le droit de t'empecher de risquer cette aventure, dit +madame de Barizel. + +--Je pourrais la lui remettre quand il viendra. + +--Oh! non, cela serait tres mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier +cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'apres que nous ne +l'aurons pas recu. Aussitot qu'il sera parti, tu la remettras a Bob, qui +la portera, et il est possible que quelques minutes apres nous voyions +le duc accourir ou qu'il m'ecrive pour me demander une entrevue. Je dis +que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et +decide toi-meme. + +Comme Corysandre restait hesitante, madame de Barizel reprit: + +-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mere est +heureusement trace et je n'ai qu'a le suivre tout droit: Ne plus +recevoir le duc... a moins qu'il ne se presente pour me demander ta main +et, quoi qu'il m'en coute, je ne faillirai pas a ce devoir; plus tard, +quand tu ne seras plus sous le coup immediat de la douleur, tu me +remercieras de ma fermete. + +Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit +pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre a ses +reflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, a ce qu'elle ne +put pas reflechir. + +--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui? + +--A une heure pour... + +--Et il est? + +--Midi passe. + +--Deja. Alors tu n'as que juste le temps d'ecrire..., si tu veux ecrire. + +--Je vais ecrire. + +--Alors, tu es sure de lui? + +--Oui. + + + +XXIX + +Quand Roger se presenta et que Bob lui repondit que "madame la comtesse +ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus", il fut etrangement +surpris. Cette heure matinale avait ete choisie la veille avec +Corysandre pour s'entendre a propos d'une promenade, et il etait +d'autant plus etonnant qu'on ne le recut pas, que Bob, interroge, +repondait que ni "madame la comtesse ni mademoiselle n'etaient malades". + +Il dut se retirer, deconcerte, se demandant ce que cela signifiait. + +Mais il ne pouvait guere examiner froidement cette question en la +raisonnant, etant agite au contraire par une impatience fievreuse. + +Les reponses aux lettres qu'il avait ecrites a ses amis d'Amerique +peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui +etaient pas encore parvenues, et la veille il avait expedie des depeches +a ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le telegraphe +s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans +ses lettres; c'etait a la derniere extremite qu'il s'etait decide a +employer le systeme des depeches qui, en un pareil sujet et aussi bien +pour les demandes que pour les reponses, ne pouvait etre que mauvais par +sa concision et surtout par sa discretion obligee; mais, apres ce qui +s'etait passe entre lui et Corysandre, dans la tour de l'eglise de +Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les reponses +pouvaient tarder encore huit jours, peut-etre plus. Se taire plus +longtemps devenait tout a fait ridicule. + +Revenant chez lui, il se trouva alors dans un etat penible de confusion +et de perplexite, allant d'un extreme a l'autre, sans pouvoir +raisonnablement s'arreter a rien. + +Il n'y avait pas une demi-heure qu'il etait rentre, quand on lui monta +la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportee. + +Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait +point l'ecriture et il avait bien autre chose en tete que de s'occuper +des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui etaient +indifferents. + +C'etaient des depeches qu'il attendait, non des lettres. + +Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait a travers son +appartement, il passa plusieurs fois aupres de la table sur laquelle +il avait jete cette lettre: puis a un certain moment il la prit +machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait +le parfum de Corysandre. + +Sans aucun doute c'etait la une hallucination: il pensait si fortement +a Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la +voyait partout. + +Cependant il ne put s'empecher de flairer cette lettre, et aussitot une +commotion delicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tete aux +pieds; c'etait bien le parfum de Corysandre, le meme au moins que celui +qu'il avait si souvent respire avec enivrement. + +Vivement il dechira l'enveloppe et il lut: + +"Allez a ma mere..." + +Evidemment il n'avait que cela a faire, et telle etait la situation que +creait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage. + +Pour que Corysandre ne se fut pas jusqu'a ce jour fachee de ses +hesitations et de son silence, il fallait qu'elle eut vraiment l'ame +indulgente, ou plutot il fallait qu'elle l'aimat assez pour n'etre +sensible qu'a son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas +blessee d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures +en meme temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que +plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume? + +Jamais il n'avait eprouve pareille anxiete, car, s'il avait de +puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore +pour n'attendre pas. + +Quoi qu'il decidat, il serait en faute: s'il se prononcait tout de +suite, envers son nom; s'il ne se prononcait pas, envers son amour. + +Comme il agitait anxieusement ces pensees, sa porte s'ouvrit. + +C'etait une depeche; qu'on lui apportait. + +"Pouvez donner suite a votre projet, mais plus sage serait d'attendre +lettre partie depuis six jours." + +Plus sage! + +D'un bond il fut a son bureau. + +"Madame la comtesse, + +"J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais +reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui meme, aussitot que possible. + +"On attendra votre reponse. + +"Daignez agreer l'expression de mon profond respect. + +NAUROUSE." + +Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces +simples mots: "Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de +Naurouse." + +Lorsqu'il se presenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le +premier la parole; mais elle le devanca: + +--Vous avez du etre surpris, monsieur le duc, dit-elle ceremonieusement, +de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de +votre visite? Je vous dois une explication a cet egard et je vais vous +la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de +sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre tres heureuses de +l'agrement que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrement qui +est partage d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus +est, une jeune fille a marier. Tant que nos relations ont garde un +caractere de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu a m'en preoccuper; +vous paraissiez eprouver un certain plaisir a nous rencontrer, nous en +ressentions un tres vif a nous trouver avec vous, c'etait parfait. Mais +en ces derniers temps on m'a fait des observations... tres serieuses, au +moins au point de vue des usages francais qui desormais doivent etre +les notres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimite avec ma +fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mere a parle haut +et j'ai decide que, quoi qu'il nous en coutat, a ma fille et a moi, nous +devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire a Corysandre, +et qui meme lui avaient peut-etre deja nui. C'est ce qui vous explique +pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantot. Sans doute +j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous +donne en ce moment, mais j'ai pense que vous comprendriez vous-meme le +sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication, +la voila. + +--Si j'ai insiste pour etre recu, ce n'a point ete dans l'intention de +provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de +franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre... + +--Vous, monsieur le duc! + +--En realite je l'aime du jour ou je l'ai vue pour la premiere fois. +Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu ecouter ses +inspirations avant d'etre bien certain que je n'obeissais pas a des +illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans +mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me +la donner pour femme. + +Aucune emotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le +visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait +cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenee. + +Elle resta assez longtemps sans repondre, comme si elle etait plongee +dans un profond embarras; a la fin elle se decida, mais en hesitant. + +--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort +honoree, me prend tout a fait au depourvu et me cause une surprise que +je n'ai pas la force de cacher, car j'etais loin de soupconner votre +amour pour elle,--la resolution que j'ai mise a execution aujourd'hui +en est la preuve. Avant de vous repondre je dois donc tout d'abord +interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne +contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi +que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second pere de +ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-etre +votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-a-dire... + +--M. Dayelle m'a explique pourquoi il me considerait comme un assez +mauvais mari; mais c'est la un exces de rigorisme contre lequel je me +defendrai facilement si vous voulez bien m'entendre. + +--Je voudrais que ce fut notre ami Dayelle qui vous entendit, car je +dois avoir egard a son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez +donc le faire revenir de ses preventions, qui, j'en suis convaincue, ne +sont pas fondees; mais, jusque-la il est bien entendu que la mesure que +j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait a ma prevoyance de mere +n'a plus de raison d'etre, et que toutes les fois que vous voudrez bien +venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir. + +--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir. + +Roger se retira. + +Ce fut ceremonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais +aussitot qu'il fut parti elle monta quatre a quatre a la chambre de sa +fille, ou elle entra en dansant. + +--Enfin ca y est, s'ecria-t-elle, embrasse-moi, duchesse! + + + +XXX + +Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle +Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son +mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On +avait parle de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlat de lui +et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de +Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir a s'occuper de +lui. Savine n'etait aime de personne; Naurouse etait sympathique a +tout le monde, meme a ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on +racontait sur son compte. + +Et puis c'etait la semaine des courses, et les anciens amis de Roger +etaient arrives a Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrevault +et dix autres avec leurs maitresses presentes ou anciennes, et tous +s'etaient jetes sur cette nouvelle: + +--Naurouse se marie, est-ce possible? + +On l'avait entoure, questionne, felicite, et tout d'abord il avait mis +une certaine reserve dans ses reponses; mais, lorsqu'a la suite de +l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel, +dans lequel celle-ci, "eclairee sur les sentiments de sa fille +et conseillee par son ami Dayelle", avait formellement donne son +consentement, il avait tres franchement montre combien il etait heureux +de ce mariage, n'attendant meme pas les questions pour l'annoncer a ceux +de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur. + +Les felicitations les plus vives qu'il recut furent celles du prince de +Kappel: + +--Etes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de +vous choisir votre femme vous-meme et tout seul! Je crois que si j'avais +la liberte de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien +certain que je mourrai garcon pour ne pas me laisser marier a quelque +princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on +m'imposerait au nom de la politique et a qui je devrais faire des +enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un +futur roi qui ne se marie pas, c'est drole, et on est original comme on +peut. + +Parmi ses amis, un seul, au lieu de le feliciter, le blama et tres +vivement, parlant au nom de l'amitie et de la raison, employant la +persuasion et la raillerie pour empecher ce qu'il appelait un suicide: +ce fut Mautravers. + +Contrairement a son habitude, Mautravers n'etait point arrive a Bade +pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas +voir, avait demande de ses nouvelles, on lui avait repondu qu'il ne +viendrait probablement pas; cependant il etait venu, et, le matin de la +deuxieme journee, en debarquant de chemin de fer il etait tombe chez +Roger encore au lit et endormi. + +--Enfin vous voila de retour et pour longtemps, j'espere. + +--Pour tres longtemps, pour toujours probablement. + +--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai? + +--Que raconte-t-on? + +--Que vous avez l'idee de vous marier. + +--C'est vrai. + +--Vous marier avec une Americaine, une etrangere, vous, Francois-Roger +de Charlus, duc de Naurouse? + +--Cette Americaine est d'origine francaise: elle appartient a une tres +vieille et tres bonne famille du Poitou, les Barizel. + +--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce +moment, et on m'a dit aussi que c'etait par amour que vous vouliez +epouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru. + +--Vraiment! + +--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune +fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une +maison, je ne repondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit +a mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour, +vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme +de coeur eternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien +vous le conceder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais a cote +des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien, +croyez-vous que ceux-la puissent etre eternels? Vous avez eu des +maitresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimees +passionnement, eh bien! est-ce qu'a un moment donne, tout en eprouvant +encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas ete desagreablement +surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous etaient +devenues absolument indifferentes, ne vous disant plus rien, a ce point +que vous vous demandiez avec stupefaction comment elles avaient pu +eveiller en vous un desir? Vous savez comme moi que cela est fatal et +que ceux-la meme qui sont les plus fortement maitres de leur volonte +n'echappent pas a cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre +mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive, +et que vous resterez en presence d'une femme aigrie, d'autant plus +insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous +souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en +parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers +qu'on peut aimer une maitresse indefiniment, toujours, meme vieille, et +cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liee a vous, parce que vous +ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutot qui vous a +du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser, +et alors... + +Mautravers etait reste dans la chambre, tandis que Roger etait entre +dans son cabinet de toilette, et c'etait de la chambre qu'il parlait. +Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette a la main, +s'essuyant le cou et le visage. + +--Mon cher ami, dit-il posement, tout en se frottant, ce n'est pas +d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de +celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une +specialite. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que +j'ai un peu plus d'experience, vous m'interessez. Aussi ne vous ai-je +pas interrompu, curieux de voir ou vous vouliez en venir. J'avoue que je +ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer a +ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engage, +et vous savez bien que je ne me degage jamais. D'ailleurs, tout ce que +vous venez de me dire, fut-il vrai et dut-il se realiser, que cela +ne m'arreterait pas. J'aime celle que je vais epouser, je l'aime +passionnement, et, dusse-je n'avoir qu'un jour de bonheur pres d'elle, +pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps a vivre. Vous +voyez donc que rien ne changera ma resolution... sentimentale. Mais, +alors meme que les sentiments qui s'ont inspiree n'existeraient pas, +je la realiserais cependant quand meme, car je veux me marier tout de +suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite, +vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je +veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour +aux Condrieu. + +Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'etablit entre +eux un assez long silence; puis il reprit: + +--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour +mon nom je ne puis l'empecher surement de tomber entre leurs mains que +par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste +vous allez voir bientot que celle que j'epouse est digne non seulement +d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer. + +--Je n'ai rien dit qui fut personnel a mademoiselle de Barizel, j'ai +parle en general. + +--Elle sera tantot aux courses; je vous presenterai a elle; quand vous +la connaitrez, vous serez peut-etre moins absolu dans vos theories. + +--Est-ce que vous dinez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il. + +--Non. + +--Eh bien, alors nous dinerons ensemble si vous voulez bien. + +Comme Roger faisait un mouvement pour refuser: + +--Bien entendu, vous aurez toute liberte pour vous en aller aussitot +que vous voudrez, de facon a faire une visite du soir a mademoiselle de +Barizel, si vous le desirez. + + + +XXXI + +Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et +il avait ete convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'etait une fete +de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques +semaines. + +Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de +Washington,--la lettre justement qu'annoncait la depeche. + +En la prenant il eprouva une vive emotion: "Plus sage d attendre +lettre", disait la depeche. + +Maintenant que cette lettre arrivait, etait-il sage a lui de l'ouvrir? +Au point ou en etaient les choses il ne pouvait pas revenir en arriere. +Et le put-il, le dut-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il +la supporterait, si cruelle qu'elle fut; mais il ne l'imposerait jamais +a Corysandre. + +Son mouvement d'hesitation fut court: l'anxiete etait trop poignante +pour qu'il l'endurat, et d'ailleurs ce n'etait point son habitude +d'hesiter en face d'un danger. + +Il lut: + +"Mon cher Roger, + +"Je voudrais repondre a votre lettre d'une facon simple et precise; +par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquete sur la +famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis +justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable +residence de Washington, bien faite pour donner le spleen a l'homme +le plus gai de la terre. Je suis donc oblige de m'en tenir a des +renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami, +en me lisant et surtout en prenant une resolution d'apres ces +renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes +a la verite. Sur le mari il y a unanimite: un gentleman et, ce qui est +mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur +et de coeur, noble des pieds a la tete, dans sa vie, ses manieres, ses +habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le representent +comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Reste Francais bien +que n'ayant pas vecu en France, mais Francais d'origine, Francais de +sang, et Francais du dix-huitieme siecle avec quelque chose de brillant, +de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est +distingue pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent ete +heroiques dans un pays ou l'on serait moins sensible a la pratique et au +but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec +sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son +importance: il avait herite d'une grande fortune engagee dans toutes +sortes de complications; il ne l'a point degagee, loin de la, et +l'abolition de l'esclavage a du lui porter un coup funeste; mais a cet +egard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de +vous repondre, suivant l'usage americain:--Vaut.... tant de mille +dollars.--Sur la mere, au lieu de l'unanimite, c'est la contradiction +que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les +autres, c'est une aventuriere, et ceux-la meme racontent sur elle toutes +sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car +si elles etaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous +l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner +aux sources, de facon a vous dire ce qu'il y a d'exageration la dedans. +Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une depeche vous me demandez de +faire cette enquete. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je +suis entierement a votre disposition et que ce me sera un plaisir de +vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-a-dire au moment ou +vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans +l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a +la meme unanimite que sur le pere: la plus belle personne du monde, a +provoque l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux +qui l'ont vue. La seule chose a noter et a interpreter contre elle est +qu'elle a manque plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce +elle qui n'a pas voulu de ses pretendants? sont-ce les pretendants qui +n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il +semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voila pour aujourd'hui tout ce +que je puis vous dire. Cela manque de precision, j'en conviens; mais je +vous repete que je suis tout a vous, pret a aller a la Nouvelle-Orleans +ou ailleurs au premier signe que vous me ferez." + +Ecrite sans alinea, comme il est d'usage en diplomatie, et, en ecriture +batarde aussi nette que si elle avait ete lithographiee, cette lettre +fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle etait sur un point assez +inquietante, mais il avait craint pire. En somme, elle etait aussi +satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui +etait l'essentiel. Le pere, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds +a la tete, "la fille, la plus belle personne du monde." C'etait quelque +chose cela, c'etait beaucoup. Il est vrai que du cote de la mere les +choses ne se presentaient plus sous le meme aspect; mais ces histoires +scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute a des +amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mere fut un modele +de vertu: ce n'est pas sa belle-mere qu'on epouse, sans quoi on ne se +marierait jamais. + +Cependant, comme il ne fallait rien negliger, il envoya une depeche a +son ami pour le prier d'aller sinon a la Nouvelle-Orleans pour suivre +cette enquete, au moins de la confier a quelqu'un de sur et, cela fait, +il se rendit chez madame de Barizel le coeur leger, plein de confiance, +ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait +passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle +preoccupation eut resiste a cette joie! + +En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de +madame de Barizel; avec inquietude il interrogea Corysandre du regard, +mais celle-ci ne lui repondit rien ou plutot le regard qu'elle attacha +sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour. + +Ce fut madame de Barizel elle-meme qui vint au-devant des questions +qu'il n'osait pas poser: + +--J'aurais un mot a vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon. + +Il la suivit. + +Elle tira une lettre de sa poche: + +--Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre +anonyme qui vous concerne: j'ai hesite sur la question de savoir si je +vous la montrerais; mais, tout bien considere, je pense que vous devez +la connaitre. + +Elle la lui tendit ouverte: + +"Un de vos amis, qui est en meme temps l'admirateur de votre charmante +fille, se trouve vivement emu par le bruit qu'on fait courir du prochain +mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez +votre consentement a ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le +jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous etes etrangere. +Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il +n'aurait ete admis par une famille francaise honorable qui aurait eu +souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux +vous l'expliquer: il est ne d'un pere qui portait en lui le germe de +plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombe jeune +encore, et d'une mere qui est morte poitrinaire. Il a herite et de son +pere et de sa mere. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez +ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pale; surtout +regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les medecins, est un +des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son +enfance il a ete constamment malade et, en ces dernieres annees, tres +gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec +un ou deux enfants qui seront les miserables heritiers de leur pere pour +la sante, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait +un crime." + +--Vous voyez! dit madame de Barizel. + +Roger ne repondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui +tremblait entre ses doigts. + +--Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame +de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un +profond mepris, m'aurait jetee dans une angoisse terrible: heureusement, +je sais par experience que les craintes qu'elle voudrait provoquer +ne sont pas fondees, et c'est pour cela que je vous la communique, +uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les +ennemis odieux qui recourent a de pareilles armes. + +--D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-pere, et je suis +aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la +dicter: il voudrait m'empecher de me marier afin qu'un jour son autre +petit-fils, celui qu'il aime, herite de mon titre et de mon nom et pour +cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a +fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empecher +d'avoir des enfants, il ecrit ces lettres infames. + +Violemment il la froissa dans sa main crispee. + +--Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondement +blesse et peine; mais au moins ne vous inquietez pas, de pareilles +denonciations ne peuvent rien sur mes resolutions, et pour Corysandre, +il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et +n'en saura jamais rien? + +En voyant comment madame de Barizel accueillait ces revelations, il +pouvait ne pas s'inquieter pour son mariage, mais pour lui-meme il ne +pouvait pas ne pas penser a cette lettre. + +Il etait vrai que son pere etait mort jeune; il etait vrai que sa mere +etait poitrinaire: il etait vrai que lui-meme depuis son enfance avait +ete bien souvent malade. Etait-il donc condamne a transmettre a ses +enfants les maladies hereditaires qu'il aurait recues de ses parents? + +Une main hippocratique? Qu'etait-ce que cela? Avait-il vraiment la main +hippocratique? + +Sa journee, dont il s'etait promis tant de bonheur fut empoisonnee, et +le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres +ne parvinrent pas toujours a chasser les nuages qui assombrissaient son +front. + +A un certain moment il vit dans la foule un medecin parisien qu'il avait +connu autrefois et qu'on etait sur de rencontrer partout ou il y avait +des cocottes; aussitot, se levant de la chaise qu'il occupait aupres de +Corysandre, il alla a lui. + +--Docteur, j'ai un renseignement a vous demander, dit-il en l'emmenant +a l'ecart. A quels signes reconnait-on donc ce que vous appelez la main +hippocratique? + +--Au renflement en massue de la derniere phalange des doigts et a +l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale. + +--Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine. + +--Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est +exagere: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains. + +--Je vous remercie. + +Avant de revenir aupres de Corysandre, Roger s'en alla tout a +l'extremite de l'enceinte du pesage, et la, se degantant rapidement, il +examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardees, en se demandant +si elles etaient ou n'etaient pas hippocratiques. + +Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez leger, qu'a un +doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant a l'incurvation de l'ongle, +il ne savait pas trop ce que cela pouvait etre; c'etait sans doute un +terme de medecine, il le chercherait. + + + +XXXII + +Roger croyait diner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le +salon ou celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives reunis: le +prince de Kappel, Poupardin, Montrevault, Sermizelles, Cara, Balbine, +Esther Marix et enfin Raphaelle. + +Hommes et femmes s'empresserent au-devant de lui, pour lui tendre la +main; quand Raphaelle lui tendit la sienne, il ne fut pas maitre de +retenir un leger mouvement. + +--Ne me remerciez pas d'avoir invite une ancienne amie, dit Mautravers, +qui l'observait, c'est elle-meme qui s'est invitee tout a l'heure quand +elle a su que nous dinions ensemble. + +--Ca c'est beau, dit Poupardin. + +--Au moins c'est unique, repondit Raphaelle, ce n'aurait pas ete +pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adresse cette demande a +Mautravers. + +On se mit a rire et Poupardin n'osa pas se facher tout haut. + +--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'a +l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voila tous +reunis aujourd'hui pour celebrer les adieux a la vie de notre ami, comme +nous etions reunis il y a cinq ans pour feter son entree dans la vie. + +--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas +consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le meme +cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; a Paris, comme a +l'etranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les +memes, et franchement ca manque de diversite. Nous allons dire les memes +choses qu'a Paris, rire des memes plaisanteries, manger la meme sauce +brune, la meme sauce rouge, la meme sauce blanche; et puis demain nous +recommencerons. + +On se mit a table et Raphaelle se placa a cote de Roger; ce voisinage +n'etait guere pour lui plaire, mais il eut ete maladroit et ridicule +d'en rien laisser paraitre. Aussi s'assit-il sans faire la moindre +observation; c'etait deja trop qu'il eut montre de la surprise en la +voyant: elle ne lui etait, elle ne pouvait lui etre que completement +indifferente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimee, +qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompe; tout cela etait si +loin! + +Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole +a Balbine, qu'il avait a sa gauche, et pendant assez longtemps il +s'entretint avec elle, sans plus faire attention a Raphaelle que s'il ne +la connaissait pas. + +A un certain moment, cet entretien s'etant interrompu, Raphaelle se +pencha vers lui et, parlant d'une voix etouffee, de maniere a n'etre +entendue que de lui seul: + +--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitee a ce diner. + +Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda +de haut, puis tout a coup se baissant de facon a lui parler a l'oreille: + +--Le jour ou nous nous sommes separes, dit-il, j'etais sur le balcon et +j'ai tout entendu. + +--C'a ete justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et +parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se +disait chez mes parents que j'ai parle. Ne fallait-il pas t'amener a +rompre? + +Il eut un tressaillement. + +--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara. + +--Justement, repondit-elle. + +--Alors cela sera long! + +--Si je disais tout, ca ne finirait pas aujourd'hui. + +--Continue, mais tout haut. + +--Merci. + +Elle continua comme si elle n'avait pas ete interrompue, s'exprimant +au milieu de ces neuf personnes a peu pres aussi librement que si elle +avait ete seule, car c'etait un de ses talents, de pouvoir parler en +jetant hardiment a la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que +ses voisins l'entendissent. + +--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour +moi, par generosite, par amour, et que si les choses continuaient ainsi +ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois deja j'avais essaye de +rompre et, tout ce que je t'avais propose, tu l'avais repousse; si tu +savais comme cela m'avait ete doux! Alors, voyant qu'il fallait te +sauver malgre toi, j'ai invente cette comedie. Tu sais: ce n'est pas +impunement qu'on fait du theatre; j'ai pris un moyen qui m'etait inspire +par mon metier, j'ai joue une scene... atroce, en me disant pour me +soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais etre, tu +souffrirais moins et te guerirais plus surement, plus vite. + +Le maitre d'hotel l'interrompit pour placer devant elle une assiette a +laquelle elle ne toucha pas. + +--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne +comedienne; mais il parait que ce jour-la j'ai eu du talent, car tu as +cru a la scene que je jouais, tu y as cru pendant de longues annees, tu +y crois peut-etre encore en ce moment meme, te disant que j'ai ete +la plus miserable des femmes, au lieu de voir que j'en etais la plus +tendre, la plus devouee, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, devouee +jusqu'au suicide. + +--Que diable chuchotez-vous donc a l'oreille de Naurouse? demanda +Montrevault, ca n'est pas correct, cela, ma chere. + +Assurement non, cela n'etait pas correct; elle le sentait sans qu'il fut +besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout +ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se decida a +achever tout haut ce qu'elle avait commence tout bas: + +--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant +sur tous les convives un regard assure, une chose bien simple, bien +elementaire, mais qui, cependant, peut vous etre utile a tous, j'entends +a tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part +pour votre education. Comme je n'aurai a tromper aucun de vous, je peux +parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine, +quand il est l'amant d'une femme qui lui temoigne de l'amour, qu'il doit +etre seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aime; eh +bien! ca, c'est des betises. + +--Bravo! cria Balbine. + +--Certainement, continua Raphaelle, une femme peut n'aimer qu'un homme +et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien +pour elle; mais, quant a n'avoir qu'un seul amant, ca c'est une autre +affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous +dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela, +enfin des relais. + +--Tres bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche. + +--Je m'en flatte; c'etait la ce que j'expliquais au duc, au petit duc, +comme nous disions autrefois, quand Montrevault m'a interrompue pour me +rappeler que je n'etais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de +cette explication etait de lui prouver... ca, j'aimerais mieux le lui +dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que +je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ca blessera... + +--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles +auront mauvais caractere. + +--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien egal qu'on +se fache ou qu'on ne se fache pas. Donc le but de mon explication etait +de lui prouver que bien que nous nous soyons faches, je l'ai aime, +tendrement, passionnement aime, et, qu'en realite, je n'ai jamais aime +que lui. + +Il y eut une explosion de cris et d'exclamations. + +--Ca, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte. + +--Poupardin cheval de renfort, dit Montrevault. + +--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'etais en train de +dire bas, continua Raphaelle sans se laisser deconcerter, ce n'est +pas ma faute. Nous nous sommes faches, mon petit duc et moi, sans +explication; apres plusieurs annees je le retrouve, alors je saisis +l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans +d'autres circonstances je n'aurais pas risque cette explication, parce +qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans +un but interesse, mais maintenant cela n'est pas a craindre, cette idee +ne peut venir a personne et je suis bien aise que le petit duc sache... + +--Qu'il a ete l'homme aime et non un vulgaire amant, dit Sermizelles, +c'est entendu. + +--Il le sait. + +--Il en est fier. + +--Il en revera. + +--Ton souvenir consolera ses vieux jours. + +--Blaguez tant que vous voudrez, repliqua Raphaelle, cela m'est egal; +j'ai dit ce que je voulais dire. + +Elle se mit alors a manger consciencieusement, en femme qui veut +regagner le temps perdu, et, pendant le reste du diner, elle ne +chercha point a s'adresser a Roger en particulier, ne lui parlant +que lorsqu'elle y etait amenee naturellement par les hasards de la +conversation. + +Au dessert, Roger se leva et quitta la table. + +--Comment, vous nous abandonnez? s'ecria Balbine; c'est scandaleux! + +--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel. + +Sans plus repondre a ceux qui l'approuvaient qu'a ceux qui le blamaient, +Roger se retira pour se rendre aupres de Corysandre, et en chemin +une question qu'il s'etait deja posee lui revint: Pourquoi Raphaelle +avait-elle essaye cette justification? Il etait dans des dispositions ou +l'on se defie de tout et de tous: les etranges paroles que Mautravers +lui avait adressees le matin, puis presque aussitot la lettre anonyme +que madame de Barizel lui avait communiquee, l'avaient mis sur ses +gardes; il traversait bien evidemment une phase decisive, et des +dangers, des embuches dressees par M. de Condrieu-Revel, devaient +l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre +son mariage. Cela etait bien certain, il le savait, il le voyait, et +ses soupcons ne devaient s'arreter devant personne; mais enfin il lui +paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaelle +pussent se rattacher a ces dangers, ou, si cela etait, il ne voyait ni +par ou ni comment. Raphaelle etait trop intelligente pour croire qu'il +pouvait revenir a elle, alors meme qu'il croirait qu'elle s'etait +immolee, qu'elle s'etait suicidee pour lui. Et si ce n'etait pas cela +qu'elle avait cherche, ce qui eut ete absurde, il ne trouvait pas ce +qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage. + + + +XXXIII + +Le lendemain matin, au moment ou Roger allait descendre pour dejeuner, +il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se +continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une +personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte. + +La personne qui voulait entrer n'etait autre que Raphaelle, et Bernard, +qui aimait a se substituer a son maitre, s'imaginant que celui-ci ne +devait pas etre en disposition de recevoir une ancienne maitresse, +refusait de la recevoir: + +--Puisque j'affirme a madame que M. le duc est sorti. + +C'etait sur ce mot que Roger avait ouvert la porte. + +Sans daigner remettre le valet de chambre a sa place, Raphaelle, passant +devant lui, se hata d'entrer. + +Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce +ne fut pas bien franchement. Cette visite n'etait pas pour lui plaire, +pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il eut evite +de la tutoyer lui-meme. + +Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit. + +--Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort a te presenter ma justification? +lui demanda-t-elle. + +--Pour te justifier probablement, repondit-il en employant de mauvaise +grace le tutoiement. + +--Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai ete +guidee que par un motif etroitement personnel. Depuis notre separation +j'ai supporte ton mepris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse +a me dire: "Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit +que je le sache, moi."--Et cela me suffisait reellement. Tu penses bien +que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de +degout? Mais quand, dans ces heures-la, je pensais a toi, j'etais tout +de suite relevee et je redressais la tete quand je me disais: "Voila ce +que j'ai fait pour l'homme que j'aimais." Eh bien! j'aurais continue +a me taire s'il n'etait pas venu un moment ou j'ai eu besoin de ton +estime, non pour moi, mais pour toi. + +Comme il la regardait avec etonnement, se demandant ou tendaient ces +etranges paroles, elle continua: + +Tu ne comprends rien a ce que je te dis la, n'est-ce pas? mais tu vas +voir bientot que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant +d'en arriver la, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que +je suis a Bade, au risque d'une scene terrible avec Savine quand il +apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demande de rester a +Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres +du plus feroce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que +c'est moi qui ai arrange ce diner avec Mautravers, qui ne voulait pas +m'inviter et qui ne s'est decide qu'en pensant que j'avais sans doute +l'esperance de t'entrainer a faire une infidelite a ta fiancee,--ce qui, +pour sa nature bienveillante, est un plaisir tres doux.--Maintenant que +tout cela est explique, ecoute-moi. + +Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit: + +--Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine +devait epouser mademoiselle de Barizel? + +--Que ce nom ne soit pas prononce entre nous, dit Roger en etendant la +main par un geste energique. + +--Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai +rien a en dire; jamais l'idee ne me serait venue de porter un temoignage +contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu +me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi +donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai a dire est +deja assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais a bout. + +Elle fit une nouvelle pause: + +--Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te +le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aime +et sans avoir jamais ete aime; peut-etre, quand il sera vieux, le +regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgre son egoisme, +son avarice, sa secheresse de coeur, sa mechancete, sa durete, sa +lachete, malgre tous les defauts et tous les vices qui font de lui un +des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens a lui... +parce qu'il m'est necessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais +ete sa maitresse; mais, dans les dispositions ou je suis, mieux vaut lui +qu'un autre; au moins il a une qualite: la richesse, et, bien qu'il y +tienne terriblement, a cette richesse, on peut avec un peu d'habilete +lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai +pas assez et il me faut quelques annees encore pour atteindre le chiffre +que je me suis fixe, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un +difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la generosite meme. +Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage, +tu peux te representer l'etat dans lequel cela m'a jetee; on ne perd +pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus enviee de Paris. Tout +d'abord je me suis refusee a admettre que ce mariage fut possible, car +je croyais bien connaitre mon Savine, et ce qui s'est passe m'a donne +raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquieter +un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'idee d'empecher ce mariage si +je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle etait celle que +Savine voulait epouser, et j'ai envoye un homme dont j'etais sur faire +une enquete ici. + +--Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant ou tend cet entretien, +restons-en la; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai deja trop +entendu. + +--Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton +honneur. + +--Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets a personne d'en +prendre souci. + +--Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas +qu'il est menace, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que +je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc +m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle; +mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu +es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend +des renseignements sur la famille de celle qu'on epouse, pourquoi +repousserais-tu ceux que je t'apporte? + +Il eut un geste de colere; puis, d'une voix sourde: + +--Parce qu'on choisit ceux a qui on demande un temoignage. + +--Ah! Roger! s'ecria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que +ton bien et qui ne demande rien que d'etre entendue quand elle eleve la +voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne +veux pas me plaindre, encore moins me facher; je me mets a ta place, je +sens ce que ma demarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu +souffres, la colere l'emporte en toi sur la bonte et la generosite de +ton caractere; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper, +ecoute-moi, c'est la seule reparation que je veuille. + +--Mais pourquoi donc, s'ecria-t-il violemment, venir m'imposer des +paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent a des +personnes dont il ne peut pas etre question entre nous? + +--Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne +venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie +et d'une lachete. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherche pour toi, +mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le +garder pour moi. Refuserais-tu donc d'ecouter une voix qui t'avertirait +que tu vas tomber dans un precipice, parce que tu n'aurais pas demande +cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le +crier, pour qui voit ce precipice, et vas-tu me repondre que je ne suis +pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie. + +L'insistance meme de Raphaelle avait fini par emouvoir Roger. Son +premier mouvement avait ete de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant +pas, il avait ete peu a peu ebranle par l'ardeur qu'elle avait mise +a vouloir parler quand meme et malgre lui; et puis le souvenir de la +lettre de son ami, le secretaire de la legation de Washington, lui +revenait et le troublait. + +Brusquement il se decida: + +--Hier tu m'as dit des choses bien etranges et bien invraisemblables, +auxquelles je n'ai pas voulu repondre; aujourd'hui l'heure est venue de +me prouver que tu etais sincere hier, et pour cela c'est de m'apporter +les preuves palpables, evidentes, de ce que tu veux me reveler. Si tu me +donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais +encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te +traiterai comme la derniere des miserables. + +Vivement elle etendit le bras: + +--Alors mets ta main dans la mienne, s'ecria-telle, la condition que +tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les +donnerai, non pas dans un delai que je pourrais allonger, non pas +demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai la, les voici: + +Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe +et la presenta a Roger, qui, pret a la prendre, eut un mouvement de +repulsion. + +--Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut +que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai +dit que voulant empecher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais +envoye ici un homme sur, habitue a ce genre de recherches, qui devait +faire une enquete sur ce qu'etait celle que Savine allait epouser, +disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce +mariage, qui lui parut decide; mais les renseignements qu'il me donna +n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as du voir +toi-meme sur l'interieur, les relations, les habitudes de madame de +Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la +boheme. + +Roger voulut l'interrompre. + +--Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom; +d'ailleurs, madame de Barizel etant une etrangere, il n'y a rien +d'extraordinaire a ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je +n'avais a parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter +rien de precis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire +comprendre que si je voulais poursuivre mon enquete en Amerique, je +pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empecher Savine de +devenir son gendre. C'etait grave d'envoyer un agent en Amerique et de +poursuivre la-bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands +frais. Mais, d'autre part, c'etait grave aussi de perdre Savine, et les +risques que je courais d'un cote n'etaient nullement en rapport avec les +chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en +Amerique. + +--Ah! + +Il eut voulu retenir cette exclamation qui trahissait son emotion, mais +en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas ete +maitre de ne pas la laisser echapper, car ce n'etait pas, comme il +l'avait suppose tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait etre +question, de racontages ramasses a Paris ou a Bade; ce que Raphaelle +avait fait pour son interet a elle, c'etait ce qu'il aurait voulu, ce +qu'il aurait du faire lui-meme pour son honneur. + +--Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le resultat des recherches +que mon homme a faites en Amerique, avec preuves a l'appui, car il +me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommande qu'on ne +recueillit aucun bruit sans le faire appuyer par un temoignage certain; +tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas ete prouves, mais +ceux qui l'ont ete suffiront, et au dela, pour t'eclairer. + +Au lieu de continuer, elle s'arreta, et son visage, qu'avait anime +l'ardeur de la discussion, prit une expression desolee: + +--Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinee de te causer une douleur, +moi qui voudrais tant t'eviter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon +souvenir ne fut pas associe a de mauvais souvenirs! Mais je suis comme +une mere qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime. + +--Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves... + +Apres avoir resiste pour ne pas l'entendre, c'etait lui maintenant qui +la pressait de parler. + +--Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille? + +--Non. + +--C'est facheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements +et les temoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse, +qui est la partie interessante de sa vie; mais tu pourras savoir +facilement ce nom meme sans le lui demander. Elle a achete un terrain +aux Champs-Elysees, soi-disant pour construire dessus un hotel, mais en +realite et tout simplement pour eblouir les epouseurs, et son nom de +fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquie ou plutot sans +_de_, Olympe Boudousquie tout court, ainsi que le prouve, ce certificat +de bapteme, revetu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de +toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticite. + +Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle presenta a +Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua: + +--Tu vois: le pere, Jerome Boudousquie, professeur de musique; la mere, +Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique guere que la fille de ces gens-la +ait droit a la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie +etait une personne remarquable par sa beaute, a laquelle il n'a manque +pour faire fortune qu'un autre theatre que Natchez, qui est une petite +ville de trois a quatre mille habitants, ou une femme, meme de talent +(et il parait qu'elle etait douee), ne peut pas briller, et puis il y +avait en elle un vice qui devait l'empecher de s'elever: son sang; elle +etait d'origine noire, bien que parfaitement blanche... + +Comme Roger avait laisse echapper un mouvement, elle s'interrompit pour +prendre deux pieces qu'elle lui tendit: + +--Ceci est prouve; la mere de Rosalie Aitie etait, tu le vois, une +esclave. + +Elle fit une pause pour que Roger eut le temps de lire les papiers +qu'elle lui avait presentes; puis, sans le regarder, pour ne pas +augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner +attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle +continua: + +--M. Jerome Boudousquie disparut quand sa fille Olympe etait encore tout +enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements +manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la +lacune qui existe entre le moment ou madame Boudousquie quitte Natchez +et celui ou nous la retrouvons a la Nouvelle-Orleans, tenant l'emploi +des meres nobles ou pas du tout nobles aupres de sa fille Olympe, lancee +dans la haute cocotterie, et deja mademoiselle de Boudousquie pour ceux +qui ne savent pas d'ou elle vient. Elle a un succes de tous les diables, +succes du autant a sa beaute qu'a son habilete, car tout le monde +s'accorde a reconnaitre que c'est une femme tres forte. Malheureusement, +sur cette periode, les renseignements manquent aussi, c'est-a-dire les +renseignements avec preuve a l'appui, les seuls dont nous ayons a nous +occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je +dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants +qui allait lui echapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les debris +de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au +compte de la jalousie par des juges complaisants. + +--Ceci est absurde, s'ecria Roger, et c'est se moquer de moi que de me +raconter de pareilles histoires. + +--Je ne l'ai racontee que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de +Barizel et quelle est sa reputation. N'est-ce pas chose grave qu'on +puisse parler ainsi d'une femme, meme alors que cette femme serait +innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la +juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas la-dessus. Une +seule chose est certaine, c'est qu'apres la mort de ce personnage, +qui s'appelait Jose Granda et qui etait Espagnol, elle quitte la +Nouvelle-Orleans pour Charlestown, ou un riche commercant se ruine et +se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frere de William +Layton, qui l'a alors connue comme la maitresse de son frere et qui a +ete temoin de cette ruine et de ce suicide, est etabli a Paris, 45, +rue de l'Echiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les +renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a cause la mort de son +frere et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'a l'interroger pour qu'il +parle: c'est un temoin vivant et qui, par son honorabilite, merite toute +confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue +de l'Echiquier? + +Il repondit par un signe de tete, car une emotion poignante le serrait a +la gorge: ce n'etait plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour +avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'a interroger un temoin, un +temoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventuriere +dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables +dont il etait question dans cette lettre seraient vraies? Etait-ce +possible? Il se debattait contre cette question, et son amour pour +Corysandre se revoltait, a cette pensee. + +--Apres Charlestown, continua Raphaelle, il y a encore une disparition. +On la retrouve a Savannah menant grande existence, maitresse d'un +negociant qui, ruine par elle, est venu se refaire une fortune en +France, ou il a reussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle +volontiers d'Olympe Boudousquie, car elle n'a laisse que de mauvais +souvenirs a ses amants et ils la traitent sans menagement; il n'y a qu'a +l'interroger aussi, celui-la. Nouvelle disparition. Elle va a la Havane, +d'ou la ramene le comte de Barizel, qui la presente et la traite comme +sa femme. L'a-t-il veritablement epousee? On n'en sait rien: mon +homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible +cependant, car le comte etait un homme passionne, un parfait gentilhomme +francais dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutot +contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laisse que de +grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le +train qui est le sien depuis qu'elle est a Paris. Il est vrai que les +reponses ne manquent pas a ces questions pour ceux qui veulent prendre +la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel +manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu +peux la-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir +autant parce que tu n'es pas du metier, tu peux en voir assez cependant +pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe a +Paris ou a Bade, et je ne suis venue a toi que pour te parler de ce que +je savais sur la vie de madame de Barizel en Amerique. Le hasard ou +plutot, mon interet m'ayant amenee a rechercher ce qu'etait cette femme +qui, par son habilete et surtout par son audace, est parvenue a prendre +place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par +sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me +ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que +j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez +maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, +je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose a +ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que +je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en +feras ce que ton honneur t'indiquera. + +Elle se leva, tandis que Roger restait assis, aneanti, ecrase par ces +terribles revelations. + +Le premier mouvement qu'il fit longtemps, tres longtemps apres le depart +de Raphaelle, fut d'etendre la main pour prendre un _Indicateur des +chemins de fer_ qui etait la sur une table; mais il lui fallut plusieurs +minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant +ses yeux troubles et les filets noirs qui separent les trains se +brouillaient; enfin il parvint a voir que le premier train pour Paris +etait a trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait. + +Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitot il se rendit +aux allees de Lichtenthal. + +Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir. + +--Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de +sitot; quelle bonne surprise! + +Il se raidit pour ne pas se trahir: + +--C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis oblige de +partir pour Paris par le train de trois heures. + +--Partir! + +Elle le regarda en tremblant: instantanement son beau visage s'etait +decolore. + +--Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque. + +--Pour une chose tres grave... mais rassurez-vous, chere mignonne, et +dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondement, combien +passionnement je vous aime qu'en ce moment ou je suis oblige de +m'eloigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espere. + +Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et +passionnes: + +--Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, tres vite? Si +courte que soit votre absence, elle sera eternelle pour moi. + +A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon; +vivement Corysandre courut au-devant d'elle: + +--Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle. + +--Quoi donc? + +Roger voulut repondre lui-meme: + +--Je suis oblige de partir pour Paris a trois heures et je viens vous +faire mes adieux. + +--Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernieres journees de courses? + +--Cela m'est impossible. + +--Mais vous ne nous aviez pas parle de ce depart. + +--C'est que je ne savais pas moi-meme que je partirais; c'est ce matin, +il y a quelques instants, que ce depart a ete decide. + +Avec Corysandre il s'etait senti le coeur brise; mais avec madame de +Barizel ce n'etait pas un sentiment de lachete qui l'aneantissait, +c'etait un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait. +Etait-elle vraiment la femme que Raphaelle venait de lui montrer? Il +pouvait le savoir. + +Il fit quelques pas vers la porte: + +--C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant +madame de Barizel, que j'ai a traiter l'affaire... capitale qui +m'appelle a Paris, deux Americains, M. Layton, de Charlestown... + +Elle palit. + +--... Et M. Henry Urquhart, de Savannah. + +Il crut qu'elle allait defaillir; mais elle se redressa: + +--Bon voyage! dit-elle. + + + +XXXIV + +Le trouble de madame de Barizel avait ete le plus terrible des aveux. + +Cependant Roger partit pour Paris, et, apres avoir vu M. Layton, le +frere du suicide de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart. + +Une fille! La mere de celle qu'il aimait avait ete une fille! + +Il revint a Paris, ecrase, mais cependant ferme dans sa resolution. + +Jamais il ne reverrait Corysandre. + +Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette separation? Il n'en +savait rien, il ne se le demandait meme pas, car ce n'etait pas de +l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'etait du present, du present seul. + +Et dans ce present il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe +Boudousquie ne pouvait pas etre duchesse de Naurouse. + +Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-meme, il devait +pour le moment ecarter cela de sa pensee et tacher de ne voir que ce que +l'honneur de son nom lui imposait. + +Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette resolution serait +un suicide. + +Et dans le wagon qui le ramenait du Havre a Paris, il arreta la mise a +execution de cette resolution, s'y reprenant a vingt fois, a cent fois, +ne restant fixe qu'a un seul point, qui etait qu'il ne devait pas +retourner a Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il +n'y aurait ni volonte, ni dignite, ni honneur qui tiendraient contre +elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui +parler de sa mere, il faudrait qu'il inventat des pretextes; lesquels? +Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas. + +Il ecrirait donc. + +Il fut emporte dans un tel trouble, un tel emoi, une telle angoisse, un +tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrive a +Paris: le temps, la distance, etant choses inappreciables pour lui. + +Immediatement il se rendit chez lui et tout de suite il ecrivit ses +lettres, dont les termes etaient arretes dans sa tete. + +"Madame la comtesse, + +"En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous +avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de +mariage dont je vous avais entretenu. Apres avoir vu ces deux messieurs, +je vous confirme cette impossibilite. + +"NAUROUSE." + +Puis il passa a la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser +la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit +affole, le coeur defaillant: + +"Je vous aime, chere Corysandre, et c'est sous le coup de la plus +affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais eprouvee que je +vous ecris. + +"Nous ne nous verrons plus. + +"Cependant mon amour pour vous est ce qu'il etait hier, plus profond +meme, et ce que je vous disais en me separant de vous, je vous le repete +en toute sincerite: Je vous aime, je vous adore. + +"Mais l'implacable fatalite nous separe et il n'y a pas de volonte +humaine qui puisse nous reunir. + +"Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commence cette lettre, celui +qui remplit ma vie: je vous aime, chere Corysandre. + +"ROGER." + +Cette lettre ecrite, il la relut, et il voulut la dechirer, car elle ne +disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait +dix fois, vingt fois, a quoi bon, puisque, ce qui etait dans son coeur, +il ne pouvait justement pas l'exprimer. + +Il avait decide que ce serait Bernard reste a Bade qui porterait +ces deux lettres, et, en les envoyant a celui-ci, il lui donna ses +instructions qu'il precisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait +porter la lettre adressee a Corysandre et la remettre lui-meme aux mains +de mademoiselle de Barizel; quand a celle de madame de Barizel, il etait +mieux qu'il la remit a quelqu'un de la maison sans explication. + +Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait place ces lettres fut fermee, +il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer a la poste: +c'etait sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour. + +Jamais il n'avait eprouve pareille douleur, pareille angoisse, et si son +coeur ne defaillait pas dans les faiblesses de l'irresolution, il se +brisait sous les efforts de la volonte. + +Il fallait qu'il renoncat a celle qu'il avait aimee, qu'il aimait si +passionnement, et il y renoncait; mais au prix de quelles souffrances +accomplissait-il ce devoir! + +Enfin l'heure du depart des courriers approcha! il ne pouvait plus +attendre; il prit la lettre et la porta lui-meme au bureau de la rue +Taitbout, marchant rapidement, resolument; mais, lorsqu'il la jeta dans +la boite, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coute de presser +la gachette d'un pistolet dont la gueule eut ete appuyee sur son coeur. + +Il etait pres de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se presenta a +son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami a cette heure +et l'humanite entiere lui etait odieuse, mais de Harly, medecin; il +monta chez lui. + +En le voyant entrer, Harly vint a lui vivement. + +--Quelle joie, mon cher Roger! + +Mais en remarquant combien il etait pale et comme tout son visage +portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arreta. + +--Qu'avez-vous donc? Etes-vous malade? s'ecria-t-il. + +--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage. + +Plusieurs fois Roger avait ecrit a Harly pour lui parler de ce mariage +et lui dire combien il aimait Corysandre. + +--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais epouser plus +que je ne l'ai jamais aimee; de son cote elle m'aime toujours, c'est +vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons +de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au medecin un remede +pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette +rupture, j'ai maintenant la lachete de ne pas pouvoir supporter ma +douleur. + +--Mais que voulez-vous? + +--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir. + +--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime +pas. Si je la suspends par le sommeil, au reveil vous la retrouverez +aussi intense qu'en ce moment. + +--J'aurai dormi, j'aurai echappe a moi-meme, a mes pensees, a mes +souvenirs. + +--Et apres? + +--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui. + +Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pale, +plus maigre que lorsqu'il l'avait quitte. Ce long voyage ne lui avait +pas ete salutaire. La fievre bien certainement ne le quittait pas. + +Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il +traversait? Par les lettres qu'il avait recues Harly savait que Roger +avait mis toutes les esperances de sa vie dans ce mariage qui, pour +lui, etait le point de depart d'une existence nouvelle, serieusement, +utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille, +ces joies qu'il n'avait jamais connues et apres lesquelles il aspirait +si ardemment. Dans cette existence tranquille et reguliere, il aurait +pu trouver le retablissement de sa sante, tandis que s'il reprenait ses +anciennes habitudes il y trouverait surement l'aggravation rapide de sa +maladie. + +Comment l'empecher de les reprendre? + + + +XXXV + +Ce que Harly avait predit se realisa: quand Roger sortit de son +assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et +meme plus lourde, plus accablante, car il n'etait plus enfievre par la +resolution a prendre puisque l'irreparable etait accompli, et c'etait le +sentiment de cet irreparable qui pesait sur lui de tout son poids. + +C'etait fini, il ne la verrait plus, et cependant elle etait la devant +ses yeux plus belle, plus radieuse, plus eblouissante qu'il ne l'avait +jamais vue; ce n'etait pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre +volonte. Cette separation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant +il en etait a se demander s'il n'etait pas plus coupable envers +Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eut ete envers l'honneur de son +nom en l'epousant. Que lui avait-il valu jusqu'a ce jour, ce nom dont il +avait ete, dont il etait si fier? La guerre avec sa famille qui avait +empoisonne sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur. + +Il ne pouvait pas rester enferme toute la journee, tournant et +retournant la meme pensee, voyant et revoyant toujours la meme image. + +Il envoya chercher une voiture: + +--Ou faut-il aller? + +--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards exterieurs. + +En arrivant pour la seconde fois a la Porte-Maillot, le cheval de sa +victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre +et recommenca sa promenade. + +A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au +rez-de-chaussee, il monta a l'entresol pour diner seul dans un salon +particulier. + +--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maitre +d'hotel, qui le reconnut. + +--Un seul. + +--Que commande monsieur le duc? + +--Ce que vous voudrez. + +A huit heures il entra a l'Opera. + +Il ne tarda pas a ne pas pouvoir rester en place; la musique +l'exasperait. + +Il sortit et s'en alla aux Bouffes. + +Mais il n'y resta pas davantage. + +Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'ou il se sauva au +bout d'un quart d'heure. + +Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comediens qui jouaient +serieusement, la foule, le bruit, les lumieres, tout lui faisait +horreur. + +Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la meme chose, +puis le surlendemain, puis toujours ainsi. + +Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi. + +Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir ou aller, le +valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait +recevoir madame la comtesse de Barizel. + +La comtesse a Paris! Il resta un moment abasourdi. + +--Avez-vous dit que j'etais chez moi? demanda-il. + +--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir. + +Son parti fut pris. + +--Faites entrer, dit-il. + +Il passa dans le salon, s'efforcant de se calmer. Ce n'etait que la +comtesse, il n'avait pas de menagement a garder avec elle; il haissait, +il meprisait cette miserable femme qui le separait de Corysandre. + +Elle entra la tete haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger, +stupefait, ne pensait pas a lui avancer un siege, elle prit un fauteuil +et s'assit. Elle eut fait une visite insignifiante, qu'elle n'eut certes +pas paru etre plus a son aise. + +--J'ai recu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitot je me suis +mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie. + +--Que je renonce a la main de mademoiselle de Barizel. + +--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous a la main +de ma fille? + +Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui +ressemblait a un defi, un sentiment d'indignation l'avait souleve. + +--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom a la fille de +mademoiselle Olympe Boudousquie. + +Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et +son sourire s'accentua: + +--Je crois, dit-elle, que vous etes victime d'une etrange confusion de +nom, que des malveillants, des jaloux ont inventee dans un sentiment de +haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai, +de Boudousquie du nom de mon pere; mais de Boudousquie et Boudousquie +sont deux. Lorsque avec des yeux egares vous etes venu m'annoncer que +vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai ete pour vous +avertir qu'on tendait un piege a votre credulite, comme on avait essaye +d'en tendre un a la mienne lorsqu'on m'avait ecrit pour m'avertir qu'il +y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car deja +on m'avait menacee, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher a +cette famille Boudousquie avec laquelle je n'ai rien de commun; mais +je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette +invention grossiere. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont +su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire, +et je viens me mettre a votre disposition pour vous fournir toutes les +explications que vous pouvez desirer. Il s'agit de ma fille, de son +bonheur, de son honneur, et je n'ecoute, moi, sa mere, que cette seule +consideration. Que vous a-t-on dit! + +--Vous le demandez? + +--Certes. + +--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquie, apres avoir ruine son frere +dont elle etait la maitresse, avait amene celui-ci a se tuer. M. +Urquhart m'a dit que la meme Olympe Boudousquie, qui l'avait trompe et +ruine, etait la derniere des filles. + +--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien +de commun entre la famille Boudousquie, a laquelle appartenait cette... +fille, et la famille de Boudousquie d'ou je sors. + +--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquie, que M. +Urquhart a conserve et m'a montre, soit... le votre? + +Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversee; +une paleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait +defaillir. Se voyant observee, elle se cacha la tete entre ses mains, +mais le tremblement de ses bras trahit son emotion. + +Cependant elle se remit assez vite, au moins de facon a pouvoir +reprendre la parole: + +--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car +je veux vous avouer la verite, toute la verite. Que ne l'ai-je fait plus +tot! Je vous aurais epargne les douleurs par lesquelles vous avez passe +et que vous nous avez imposees, a ma fille et a moi. J'avoue donc que, +tout a l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre +Olympe Boudousquie et ma famille, j'ai manque a la verite: en realite +cette Olympe etait la fille de mon pere, fille naturelle, nee de +relations entre mon pere et une jeune femme... + +--Mademoiselle Aitie, modiste a Natchez; j'ai le certificat de bapteme +d'Olympe Boudousquie et beaucoup d'autres pieces authentiques la +concernant et concernant aussi sa mere. + +Madame de Barizel eut un mouvement d'hesitation, cependant elle +continua: + +--Vous savez comme ces liaisons se font et se defont facilement. Mon +pere eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande, +suivit les traces de sa mere; c'est a elle que se rapportent sans doute +les pieces dont vous parlez, a elle aussi que se rapportent les recits +qui ont ete faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une +certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montre et +moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle +puisque celle qui a pose pour ce portrait etait... ma soeur. + +--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est +devenue? + +--Morte. + +--Il y a longtemps? + +--Une quinzaine d'annees. + +--Vous avez un acte qui constate sa mort. + +--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant. + +--Eh bien, je puis eviter cette peine, car j'ai une serie d'actes +s'appliquant a cette Olympe Boudousquie qui permettent de la suivre +jusqu'au moment ou M. le comte de Barizel l'a ramenee de la Havane. + +--Monsieur le duc! + +Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et etendant +le bras vers la porte: + +--Je vous prie de vous retirer. + +--Mais je vous jure. + +--Me croyez-vous donc assez naif pour avoir foi aux serments d'Olympe +Boudousquie? + +Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgre +l'effort qu'il faisait pour se degager: + +--Eh bien! je partirai, s'ecria-t-elle avec un accent dechirant, je +retournerai en Amerique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai +morte pour le monde, pour vous, meme pour ma fille; mais, je vous en +conjure a genoux, a mains jointes, en vous priant, en vous suppliant +comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas a ce mariage. +Elle est innocente, elle est la fille legitime du comte de Barizel +dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La +tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussee a cette +demarche. Ne vous laisserez-vous pas emouvoir, vous qui l'aimez? l'amour +ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil? + +--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais! + + + +XXXVI + +Madame de Barizel etait partie depuis longtemps et Roger n'avait pas +quitte son salon, qu'il arpentait en long et en large, a grands pas, +fievreusement, quand le domestique entra de nouveau. + +--Il y a la une dame, dit-il, qui veut a toute force voir monsieur le +duc; elle refuse de donner son nom. + +--Ne la recevez pas. + +--Elle est jeune, et sous son voile elle parait tres jolie. + +Roger ne fut pas sensible a cette raison qui, dans la bouche du +domestique, paraissait toute-puissante: + +--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne. + +Mais, avant que le domestique fut sorti, la porte du salon se rouvrit et +la jeune dame qui paraissait tres jolie sous son voile entra. + +Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaitre; +son coeur avait bondi au-devant d'elle: + +--Vous! + +--Roger! + +Le domestique sortit vivement. + +Elle se jeta dans les bras de Roger. + +--Chere Corysandre! + +Ils resterent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les +yeux, perdus dans une extase passionnee; ce fut elle qui la premiere +prit la parole: + +--Ma presence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre +lettre, j'ai ete foudroyee en la lisant, je n'ai pas ete fachee. Fachee +contre vous, moi! + +Et elle s'arreta pour le regarder, mettant toute son ame, toute sa +tendresse, tout son amour dans ce regard, fremissante de la tete aux +pieds, eperdue, aneantie; ce n'etait plus l'admirable et froide statue +qu'il avait vue en arrivant a Bade, mais une femme que la passion avait +touchee et qu'elle entrainait. + +Tout a coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la +tete dans le cou de Roger. + +--Si je viens a vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour +vous demander les raisons qui vous empechent de me prendre pour femme. + +--Mais... + +--Ces raisons, ne me les dis pas, s'ecria-t-elle dans un elan +irresistible, je ne veux pas les connaitre... au moins je ne veux pas +que tu me les dises. + +De nouveau, elle se cacha le visage contre lui. + +Puis apres quelques instants elle poursuivit sans le regarder: + +--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris... +librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent a +son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux +pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise. + +Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait +peur de voir et d'entendre. + +--Tu as pense a moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre +cette resolution, a ma douleur, a mon desespoir; tu as pense que je +pouvais en mourir. + +Il inclina la tete. + +--Et cependant tu l'as prise? + +--J'ai du la prendre. + +--Tu as du! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce +pas; tu m'aimes encore! + +--Si je t'aime! + +La prenant dans ses bras, il l'etreignit passionnement; ils resterent +sans parler, les levres sur les levres. + +Mais doucement elle se degagea: + +--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je +l'avais senti, je l'avais devine, et c'est parce que je sentais bien que +tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue a toi, car +enfin nous ne pouvons pas etre separes,--j'en mourrais. Et toi, +supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne +peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je +viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'etait que +je ne pouvais pas etre ta femme? + +Il baissa la tete, ne pouvant pas repondre. + +--Pourquoi ne reponds-tu pas? s'ecria-t-elle, pourquoi ne parles-tu +pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces +questions m'epouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'epouvanter +toi-meme. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais +pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir +davantage. Il y a la quelque mystere, quelque secret terrible que je ne +dois pas connaitre puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant +d'inquietude a la pensee que je peux te le demander. Je ne suis qu'une +pauvre fille sans experience, je ne sais que bien peu de chose dans la +vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris a regarder et +a voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine +cependant. Ce que j'ai devine c'est qu'apres avoir voulu me prendre pour +ta femme, tu ne le veux plus maintenant. + +--Je ne le peux plus. + +--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous separons +plus. Me voici; prends-moi, garde-moi. + +Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les +yeux: + +--Me veux-tu? + +--Et j'ai pu t'ecrire que nous ne nous verrions plus! s'ecria-t-il. + +--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; a +la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de resister a +ton amour, moi j'ai la joie d'obeir au mien. Et sens-tu comme elle est +grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'eleve au-dessus de +toutes les considerations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'a ce +jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beaute; on m'a tant dit que +j'etais belle, on m'a montre tant d'enthousiasme, tant d'admiration, +que j'ai cru... quelquefois que j'etais au-dessus des autres femmes; au +moins je l'ai cru pour la beaute, car pour tout le reste je savais bien +que je n'etais qu'une fille tres ordinaire. Mais voila que tu m'aimes, +voila que je t'aime, que je t'aime passionnement, plus que tout au +monde, plus que ma reputation, plus que mon honneur, plus que tout, et +voila que c'est par mon amour que je deviens superieure aux autres, +puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire a ma place +et m'en glorifie. + +Elle le regarda un moment; ses yeux lancaient des flammes, sa poitrine +bondissait, elle etait transfiguree par la passion. + +--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu +m'acceptes comme je me donne,--entierement. Ou tu voudras que j'aille, +j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonte +que la tienne, d'autres desirs que les tiens, d'autre bonheur que le +tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne +souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'etre +aimee; si tu savais que je ne l'ai jamais ete... par personne, tu +entends, par personne, et que mon enfance a ete aussi triste, aussi +delaissee que la tienne. + +Comme il la regardait dans les yeux, elle detourna la tete. + +--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutot t'expliquer comment +j'ai pris cette resolution. + +Elle avait jusqu'alors parle debout; elle attira un fauteuil et s'assit, +tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant +les mains dans les siennes, penche vers elle, aspirant ses paroles et +ses regards. + +--C'est aussitot apres avoir lu ta lettre et quand ma mere m'a donne +celle que tu lui ecrivais que je me suis decidee. Comme elle m'annoncait +qu'elle venait a Paris pour dissiper le malentendu qui s'etait eleve +entre vous, je lui ai demande a l'accompagner, devinant bien qu'il +ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni +personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu +arreter qu'apres de terribles combats, force par des raisons qui ne +changeraient pas. Elle a consenti a mon voyage. Nous sommes arrivees ce +matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour, +mais sans rien esperer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentree, +dans un etat pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu +persistais dans ta resolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai +appele un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a +fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais +qu'importe! Pouvais-je etre sensible a cela en un pareil moment! Me +voici, pres de toi, a toi, cher Roger; ne pensons qu'a cela, au bonheur +d'etre ensemble. Moi, je me suis faite a l'idee de ce bonheur puisque, +depuis hier, je savais que ces mots que tu as du avoir tant de peine a +ecrire: "Nous ne nous verrons plus", n'auraient pas de sens aujourd'hui; +mais toi, ne te surprend-il pas? + +Glissant de son siege, il se mit a genoux devant elle, et dans une +muette extase, il la contempla, la regarda des pieds a la tete, tandis +qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses +bras, sur son corsage, la serrant, l'etreignant comme s'il avait besoin +d'une preuve materielle pour se persuader qu'il n'etait pas sous +l'influence d'une illusion. + +--Que ne puis-je te garder toujours ainsi, a mes pieds, dit-elle en +souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma +mere ne s'apercoive pas bientot de mon depart. Elle me cherchera. Ne me +trouvant pas, la pensee lui viendra bien certainement que je suis ici, +car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me +reprendre, car elle saurait bien nous separer, dut-elle me mettre dans +un couvent jusqu'au jour ou elle aurait arrange un autre mariage pour +moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne +veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi a cette +existence... miserable. Partons, partons aussitot que possible. + +--Tout de suite. Ou veux-tu que nous allions? + +--Et que m'importe! J'aurais voulu aller a Varages, a Naurouse, la ou tu +as vecu, ou tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment; +on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous +retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons +donc ou tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: etre ensemble. Tous les +pays me sont indifferents; ils me deviendront charmants quand nous les +verrons ensemble. + +--L'Espagne! + +--Si tu veux. + +--Partons. + +--Le temps d'envoyer chercher une voiture. + +Mais au moment ou il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix +retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'elever +entre plusieurs personnes. + + + +XXXVII + +Roger courut a la porte pour la fermer, et en meme temps, se tournant +vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la piece voisine, qui +etait sa chambre. + +Il n'avait pas tourne le pene, qu'on frappa a la porte non avec le +doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts. + +--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assuree. + +Evidemment c'etait madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre. + +Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa +chambre, ou il trouva Corysandre. + +--Ma mere! murmura-t-elle d'une voix epouvantee. + +--Oui. + +--Qu'allez-vous faire? + +--Nous allons descendre par l'escalier de service; vite. + +La prenant par la main, il l'entraina de la chambre dans le cabinet de +toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de degagement au bout +duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte +etait fermee a clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure. + +Roger n'avait pas pense a cela, il fut deconcerte. Ou, chercher cette +clef? Il n'en avait pas l'idee. + +Avant qu'il eut pu reflechir, un bruit de pas retentit au bout du +couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans +le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'etait se faire +prendre dans une souriciere; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir. + +Corysandre etreignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait +vers elle, elle l'embrassa passionnement, desesperement, comme si elle +avait conscience que c'etait le dernier baiser qu'elle lui donnait et +qu'elle recevait de lui. + +-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons +pas. + +Mais il n'eut pas a aller tirer le verrou: au moment ou ils arrivaient +dans la chambre, la porte opposee a celle par laquelle ils entraient +s'ouvrait, et derriere un petit homme a lunettes, vetu de noir, ils +apercurent madame de Barizel. + +Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger apercut le bout d'une +echarpe tricolore. + +--Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis charge de +rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure +au-dessous de seize ans, que sa mere, madame la comtesse de Barizel, ici +presente, vous accuse d'avoir enlevee et detournee. + +Roger s'etait avance, tandis que Corysandre etait restee en arriere, +mais sans chercher a se cacher, la tete haute, ne laissant paraitre sa +confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage. + +Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avanca a son tour et vint se +poser a cote de Roger. + +--Je n'ai ete ni enlevee, ni detournee, dit-elle en s'efforcant +d'affermir sa voix, qui malgre elle trembla, je suis venue +volontairement. + +Le commissaire salua de la tete sans repondre, tandis que madame de +Barizel levait au ciel ses mains indignees et fremissantes. + +--Pretendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant a +Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite? + +Roger ne repondit rien. + +--S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'ecria madame de +Barizel; cherche-t-on a se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire +une visite a un jeune homme? Cette defense est absurde. + +--Me suis-je donc defendu? demanda Roger avec hauteur. + +--M. de Naurouse n'a pas a se defendre, dit vivement Corysandre, il n'a +rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui. + +Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de +Barizel, etaient parties irresistiblement, sans reflexion, sous le coup +de l'emotion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui +d'ailleurs n'etait point partie interessee, avait su ce qu'il disait. + +Cependant le temps avait permis a Roger de se reconnaitre, au moins +jusqu'a un certain point, c'est-a-dire qu'il ne comprenait rien a ce qui +se passait. + +Cependant il fallait qu'il parlat, qu'il se defendit, ou s'il ne se +defendait pas, qu'il sut a quoi cela l'entrainait. Madame de Barizel, +habile et avisee comme elle l'etait, n'avait certes pas decide une +pareille aventure a la legere. + +--Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants +d'entretien avec vous. + +--Je suis a votre disposition, monsieur le duc, repondit le commissaire, +qui paraissait beaucoup mieux dispose en faveur des accuses que de +l'accusateur. + +--Mais, monsieur... s'ecria madame de Barizel. + +--Ne craignez rien, madame, la porte est gardee. + +Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon +de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris. +Alors il passa dans le salon avec le commissaire. + +--Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais +vous adresser si vous le permettez: vous avez parle d'accusation tout a +l'heure, cette accusation est-elle serieuse? sur quoi porte-t-elle? a +quoi expose-t-elle? + +--Vous avez un code, monsieur le duc? + +--Non. + +--C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde, +dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais +tacher de repondre a vos questions. Vous demandez si cette accusation +est serieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses consequences +possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les +354, 355, 356, 357 du code penal, qui disent que quiconque aura enleve +ou detourne une fille au-dessous de seize ans subira la peine des +travaux forces a temps. + +Roger ne fut pas maitre de retenir un mouvement. + +--C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde, +n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand meme +la fille aurait consenti a son enlevement ou suivi volontairement son +ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il +sera condamne aux travaux forces a temps. Mademoiselle de Barizel, en +affirmant qu'elle etait venue librement chez vous, a paru vouloir vous +innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompee. N'oubliez pas cela, +monsieur le duc. De meme n'oubliez pas non plus le dernier article que +je signale tout particulierement a votre attention, et qui dit que +dans le cas ou le ravisseur epouserait la fille qu'il a enlevee, il ne +pourrait etre condamne que si la nullite de son mariage etait prononcee. +Dans l'espece, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article? + +Baissant la tete, le commissaire adressa a Roger par-dessus ses lunettes +un sourire qui en disait long. + +--Vous avez devine qu'on voulait me contraindre a ce mariage? dit Roger. + +--He! he! he! + +Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans +doute d'avoir ete compris. + +--J'ai un proces-verbal a dresser, dit-il, je puis m'installer ici, +n'est-ce pas? + +Il s'assit devant la table. + +--Ce proces-verbal doit constater la porte fermee a clef, la tentative +de fuite par l'escalier de service, le desordre de la toilette de la +jeune personne. Pourquoi donc avez-vous ferme cette porte, monsieur le +duc? + +--Je n'ai pense qu'a la mere et j'ai voulu lui echapper. + +--Facheux. + +Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre +etait assise a un bout, madame de Barizel a un autre. + +--Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous etes-vous fait +renseigner par M. le commissaire sur les consequences de ce que la loi +francaise appelle un detournement de mineure? + +Comme Roger ne repondait pas, elle continua: + +--Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces consequences sont un +proces en cour d'assises et une condamnation aux travaux forces. + +Corysandre se leva et d'un bond vint a Roger. + +--Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donne a +reflechir et que vous pouvez me faire connaitre vos intentions. Vous +aimez ma fille. De son cote, elle vous aime passionnement, follement; sa +demarche le prouve. L'epousez-vous? + +Avant qu'il eut pu repondre. Corysandre s'etait jetee devant lui et, +s'adressant a sa mere: + +-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'epouser, dit-elle. + +--Je ne te parle pas, s'ecria madame de Barizel. + +--Je reponds pour lui. + +Puis se tournant vers Roger: + +--Si a la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infame, +dit-elle, tu repondais: "Oui", tu ne serais plus le duc de Naurouse que +j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux +encore moins aujourd'hui. + +Madame de Barizel parut hesiter un moment; mais presque aussitot ses +yeux lancerent des eclairs, tandis que ses narines retroussees et ses +levres minces fremissaient: elle se leva et s'avancant: + +--Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'epouser? +dit-elle d'un air de defi; s'il a des raisons a donner pour justifier +son refus, j'entends des raisons honnetes et avouables, qu'il les donne +tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc. + +Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger: + +--Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'ecria-t-elle, et que je +n'ai pas a lui demander, moi, votre fille, de se taire. + +Malgre sa fermete, madame de Barizel fut deconcertee; mais son trouble +ne dura qu'un court instant: + +--Vous reflechirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne +la reverrez jamais. + +Sans repondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger. + +--A toi pour la vie, s'ecria-t-elle, pour la vie, je te le jure. + +La porte du salon s'ouvrit: + +--Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le proces-verbal? dit le +commissaire de police. + + + +XXXVIII + +Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son proces-verbal. + +Il ne fallut pas longtemps a Roger pour voir qu'il ne lui etait pas +possible, non seulement de resoudre cette question, mais meme de +l'examiner, et tout de suite il pensa a Nougaret. Il croyait cependant +bien en avoir fini avec les avoues, les avocats et les gens d'affaires. + +Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret etait au travail. +Les vacances etaient pour lui son temps le plus occupe; il mettait a +jour son arriere. + +Il fit raconter a Roger comment les choses s'etaient passees, +minutieusement, et il exigea un recit complet non seulement sur le fait +meme du proces-verbal du commissaire de police, mais encore sur les +antecedents de madame de Barizel. + +--C'est le caractere du personnage qui nous expliquera ce dont il est +capable, dit-il pour decider Roger, qui hesitait. + +Il fallut donc que Roger repetat le recit de Raphaelle et les +temoignages de MM. Layton et Urquhart. + +--Et la jeune personne, demanda l'avoue, elle n'est pas complice de sa +mere? + +--Elle! + +--Ca s'est vu. + +Ce fut un nouveau recit, celui de l'intervention de Corysandre. + +--C'est tres beau, dit l'avoue; seulement cela serait plus beau encore +si c'etait joue, car il est bien certain que par la venue chez vous de +cette jeune fille qui vous dit: "Ne me prenez pas pour votre femme, +puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre +maitresse, puisque nous nous aimons", vous avez ete profondement touche. + +--C'est l'emotion la plus forte que j'aie eprouvee de ma vie. + +--Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mere +et vous pour dire: "Il ne peut pas m'epouser," elle vous a paru tres +belle. + +--Admirable d'heroisme. + +--C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez +jamais aimee. + +--Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des +lachetes en ne l'epousant pas. + +--C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais desespere de dire +une parole qui put vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous +admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour +sa beaute; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce +sacrifice arrive bien a point pour peser sur vos resolutions. Et notez +que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas ete sincere; je n'insinue +jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis +presentement, c'est que nous avons affaire a une mere tres forte qui a +bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui +la faisait agir. + +--Je vous affirme que tout en elle a ete spontane, inspire seulement par +le coeur. + +--Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai, +et cela suffit pour vous avertir d'avoir a vous tenir sur vos gardes. +D'ailleurs les raisons qui vous empechaient hier d'epouser mademoiselle +de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois +pas que par sa demarche aupres de vous, pas plus que par la mise +en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit +rehabilitee; elle est ce qu'elle etait, et elle a pris soin de vous +prouver elle-meme qu'on ne l'avait pas calomniee en vous la representant +comme une aventuriere dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer +de son proces-verbal? C'est la qu'est la question pressante. + +--Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que +mademoiselle de Barizel a plus de seize ans. + +--C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre a +l'abri. Si la loi punit des travaux forces le ravisseur d'une fille +au-dessous de seize ans, elle punit de la reclusion le ravisseur d'une +mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a +toujours moins de vingt-un ans et, par consequent, la plainte peut etre +deposee et le proces peut etre fait. Le fera-t-elle? + +--Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tire +sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre +lorsqu'on me l'avait racontee, me parait maintenant possible. + +--En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas a elle que je pense, c'est +aux avantages qu'elle peut avoir a le faire. A vous en menacer, les +avantages sautent aux yeux: elle espere vous faire peur; avant de se +laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un +duc de Naurouse reflechit, et entre deux hontes il choisit la moindre. + +La moindre serait la condamnation. + +--C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous +serait de devenir son gendre. C'est la son calcul: tout a ete prepare +pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un +chantage comme un autre et, a vrai dire, je suis surpris que celui-la ne +soit pas plus souvent pratique; mais voila, les coquins n'etudient le +code que pour echapper aux consequences de leurs coquineries et non pour +en preparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient a la +dispositions des habiles! + +--Si madame de Barizel n'a pas etudie le code, soyez sur qu'elle se +l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent. + +--J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risque part d'une main +experimentee; mais justement parce qu'elle n'a pas agi a la legere, elle +doit savoir que vous pouvez tres bien, au lieu d'avoir peur du proces, +l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui presentement est encore +mariable, devient immariable. Si belle, si seduisante que soit une jeune +fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a ete enlevee ou detournee +et quand un proces retentissant a fait un scandale epouvantable autour +de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille? +Une aventuriere vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu, +puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc etre certain qu'avant +de deposer sa plainte, elle y regardera a deux fois. Elle a joue ses +premieres cartes et elle a gagne, c'est-a-dire qu'elle a gagne son +proces-verbal sur lequel elle peut echafauder une action... si vous +avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son +proces-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse +partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez +assure qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera a vous tater, qu'on vous +fera meme des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le +moment, tout cela ne nous regarde pas. + +--Helas! + +--C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine tres bien ce que +vous devez souffrir. + +--Ce n'est pas a moi que je pense, c'est a... elle. + +Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annonce avec sa +surete de diagnostic, ce fut Dayelle. + +Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement +cherche a apprendre ce que Corysandre etait devenue, retenu qu'il etait +par la reserve que Nougaret lui avait imposee, Bernard, de retour de +Bade, annonca M. Dayelle, et celui-ci fit son entree, grave, majestueux, +s'etant arrange une tete et une tenue pour cette visite, plus imposant, +plus important qu'il ne l'avait jamais ete, serre dans sa redingote +noire, son menton rase de pres releve par son col de satin. + +Apres les premieres paroles de politesse, Roger attendit, s'efforcant +d'imposer silence a son emotion et de ne pas crier le mot qui lui +montait du coeur:--Ou est Corysandre? + +--Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos +inventions. + +--Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui? + +--Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus +ancien... un second pere. + +--J'ai fait connaitre ces intentions a madame la comtesse de Barizel; +il m'est, a mon grand regret, impossible de donner suite au projet que +j'avais forme et dont je vous avais entretenu. + +--Mais depuis que vous avez fait connaitre vos intentions a madame de +Barizel, il s'est passe un... incident grave qui a du les modifier. + +--Il ne les a point modifiees. + +--Vous m'etonnez, monsieur le duc; c'est un honnete homme qui vous le +dit. + +Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnete homme a sa place; mais +il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le +voulut pas. + +--Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait eprouver un reel +plaisir a prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre +mouvement que je me suis decide a cette demarche aupres de vous, dans +l'interet de Corysandre que j'aime d'une affection tres vive; je viens +de voir madame de Barizel bien decidee a demander aux tribunaux la +reparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai +arretee en la priant de me permettre de faire appel a votre honneur.... + +--C'est justement l'honneur qui m'empeche de poursuivre ce mariage, dit +Roger, incapable de retenir cette exclamation. + +--Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une +accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes +amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette +accusation tacite. + +--J'ai donne a madame de Barizel les raisons qui me font rompre un +mariage que je desirais ardemment. + +--Vous avez ecoute de basses calomnies, monsieur le duc. + +Roger ne repondit pas. + +Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eut rompu +l'entretien s'il n'avait espere pouvoir trouver le moyen de savoir ou +etait Corysandre. + +--Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre +inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en +droit de demander a votre loyaute. Je venais a vous en conciliateur. +Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous +dites aimer. + +--Que j'aime et qui m'aime. + +--Sa mere a du la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en +faites pas sortir en l'epousant, elle y restera enfermee jusqu'a sa +majorite, car vous sentez bien qu'apres ce proces elle ne pourrait +jamais se marier. + +Roger, se raidissant contre son emotion, voulut essayer de suivre les +conseils de Nougaret: + +--Alors nous attendrons cette majorite, dit-il, j'ai foi en elle comme +elle a foi en moi; par ce proces, madame de Barizel deshonorera sa +fille, voila tout. + + + +XXXIX + +"Nous attendrons". + +Mais c'etait une parole de defense, une bravade, un defi qui n'avait +d'autre but que de montrer qu'il n'etait pas plus effraye par la menace +du proces que par celle du couvent. + +En realite, il esperait bien n'avoir pas a attendre longtemps; +Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans +quel couvent elle etait; et lui, de son cote, en trouverait un pour la +tirer de ce couvent. Reunis, ils partiraient, et bien adroite serait +madame de Barizel si elle les rejoignait. + +Quant aux poursuites en detournement de mineure, il semblait, apres la +visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquieter; jamais madame +de Barizel ne poursuivrait ce proces qui perdrait sa fille, et a la +vengeance elle prefererait son interet. + +Il se trouva avoir raisonne juste pour les poursuites, mais non pour +Corysandre. + +Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui +lui apprit que Dayelle avait fait des demarches aupres du commissaire +de police et aupres de quelques autres personnes pour qu'on gardat le +silence sur le proces-verbal, qui serait enterre. + +De Corysandre il ne recut aucune nouvelle; le temps s'ecoula; la lettre +qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver; +mais comment? + +Madame de Barizel avait quitte Paris pour s'installer chez Dayelle, +dans un chateau que celui-ci possedait aux environs de Poissy, et ou +il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un +cortege d'invites qui se renouvelaient par series; en la surveillant +adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent ou +Corysandre etait enfermee. + +Mais il ne lui convenait pas de remplir ce role d'espion, et d'ailleurs +il eut suffi que madame de Barizel put soupconner qu'elle etait +espionnee pour derouter toutes les recherches; il lui fallait donc +quelqu'un qui put exercer cette surveillance avec autant de discretion +que d'habilete. + +L'idee lui vint de demander a Raphaelle de lui donner l'homme qu'elle +avait envoye en Amerique; sans doute il eprouvait bien une certaine +repugnance a s'adresser a Raphaelle; mais cet homme, en obtenant les +renseignements relatifs a madame de Barizel, avait donne des preuves +incontestables d'activite et d'habilete; il connaissait deja celle-ci, +et c'etaient la des considerations qui devaient l'emporter, semblait-il, +sur sa repugnance; puisque c'etait par Raphaelle seule qu'il pouvait +savoir qui etait cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandat. + +Aux premiers mots qu'il lui adressa a ce sujet, elle parut embarrassee; +mais bientot elle prit son parti. + +--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son +metier de ces sortes d'affaires; c'est par amitie qu'elle a bien voulu +me rendre ce service; en un mot, c'est mon pere. Tu vois combien il est +delicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire +pour moi. Et puis, ce qui est delicat aussi, c'est de lui donner des +raisons pour justifier a ses propres yeux son intervention. Ces raisons, +je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant +d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme meticuleux, qui +pousse certains scrupules a l'exageration; le type du vieux soldat. +Enfin je vais tacher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui. + +Raphaelle reussit dans sa mission qu'elle presentait comme si delicate, +si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sangle +dans sa redingote boutonnee comme une tunique, les epaules effacees, +la poitrine bombee, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua +militairement et, d'une voix breve: + +--Monsieur le duc, je viens a vous de la part de ma fille... a qui je +n'ai rien a refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services +pour rechercher une jeune fille que sa mere ferait retenir injustement +dans un couvent. Je me mets donc a votre disposition, d'abord pour avoir +le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour etre agreable a ma +fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que +mes principes d'homme libre s'opposent a ces sequestrations dans les +couvents. + +Comme Roger se souciait peu de connaitre les principes de M. Houssu, il +se hata de parler de la question de remuneration. + +--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, a la +vacation, je vous compterai le temps passe a cette surveillance... et +mes frais, au plus juste. + +Soit que Houssu voulut tirer a la vacation, soit toute autre raison, le +temps s'ecoula sans qu'il apportat aucun renseignement sur Corysandre; +cependant il etait bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance +avec activite, car, s'il etait muet sur Corysandre, il etait d'une +prolixite inepuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre +la vie comme s'il l'avait partagee. + +Mais ce n'etait pas de madame de Barizel qu'il s'inquietait, c'etait de +Corysandre. + +Que lui importait que madame de Barizel quittat, deux fois par semaine, +le chateau de Dayelle pour venir a Paris et qu'en arrivant elle allat +dejeuner avec Avizard dans un cabinet, tantot de tel restaurant, tantot +de tel autre; puis qu'apres avoir quitte Avizard elle allat passer une +heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hotels qui avoisinent la +gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaelle lui avait raconte, +mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel etait faite, +et il n'etait d'aucun interet pour lui qu'on la confirmat ou qu'on la +combattit. + +Cependant il fallait qu'il ecoutat tous ces rapports de Houssu, de meme +qu'il fallait qu'il autorisat celui-ci a continuer sa surveillance, car +c'etait en la suivant qu'on pouvait esperer arriver a Corysandre. + +Mais les journees s'ajoutaient aux journees et Houssu ne trouvait rien. + +Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner? + +L'automne se passa et madame de Barizel revint a Paris. + +--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons. + +Mais ce fut une fausse esperance; elle n'alla point voir sa fille et ses +domestiques, interroges, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns +pensaient que mademoiselle etait retournee en Amerique, une autre +croyait qu'elle etait a Paris; la seule chose certaine etait qu'elle +n'ecrivait pas a sa mere et que sa mere ne lui ecrivait pas. Quant a +celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle. + +Ce mariage inspira a Houssu une idee que Roger n'accepta pas; elle etait +cependant bien simple c'etait de faire savoir a madame de Barizel que si +elle ne rendait pas la liberte a sa fille, on ferait manquer son mariage +avec Dayelle en communiquant a celui-ci les renseignements avec pieces a +l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquie. + +Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fut repousse, qu'il voyait +combien etait vive l'impatience, combien etaient douloureuses les +angoisses du duc. + +C'etait non seulement pour Corysandre que Roger s'exasperait de ces +retards, mais c'etait encore pour lui-meme. + +En effet, avec la mauvaise saison son etat maladif s'etait aggrave, et +il ne se passait guere de jour sans que Harly le pressat de partir pour +le Midi. + +--Allez ou vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algerie, Varages +si vous le preferez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne +comme medecin, quittez Paris dont la vie vous devore. + +--Bientot, repondait Roger, dans quelques jours. + +Car il esperait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec +Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en +Egypte, dans l'Inde, au bout du monde. + +Mais les quelques jours s'ecoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle +de Corysandre, le mal faisait des progres, la faiblesse augmentait et +Harly revenait a la charge et repetait son eternel refrain: "Partez." +Partir au moment ou il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait +Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout a +coup! Puisqu'elle etait venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas +une seconde? Et il attendait. + +Un matin Houssu se presenta avec une figure joyeuse. + +--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai ete qu'un sot: j'ai +surveille madame de Barizel, tandis que c'etait M. Dayelle qu'il fallait +filer. + +--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger. + +--Elle est a Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la +Glaciere, ou M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On +dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le repeter a monsieur le +duc.... + +--Allez donc. + +--On dit que le fils doit epouser la fille en meme temps que le pere +epousera la mere; c'est un moyen que M. Dayelle a trouve afin de ne pas +perdre l'argent qu'il a donne a madame de Barizel pour constituer la dot +de sa fille. + +--C'est insense. + +--Evidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir etait +de le repeter a monsieur le duc. + +--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui meme a mademoiselle de +Barizel la lettre que je vais vous donner. + +--Cela sera bien difficile. + +--Je payerai l'impossible. + +--On tachera. + +Tout de suite Roger se mit a ecrire cette lettre, qui fut longuement +explicative et surtout ardemment passionnee, mais qui ne dit pas un mot +des projets de mariage avec Dayelle fils. + +Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-meme rue de la +Glaciere pour voir le couvent ou elle etait enfermee; mais il ne vit +rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi +bien fermee que celle d'une prison. + +Comme il restait devant cette porte, la regardant melancoliquement, un +bruit de voiture lui fit tourner la tete: c'etait un coupe attele de +deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher a livree +vert et argent,--celle de Dayelle. + +Il s'eloigna pour n'etre pas reconnu et, s'etant retourne, il vit +descendre du coupe Dayelle accompagne de son fils; le valet de pied +avait sonne. La porte si bien fermee s'ouvrit; ils entrerent. + + + +XL + +C'etait folie d'admettre que Leon Dayelle pouvait devenir le mari de +Corysandre. + +Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son pere? + +C'etait une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait +tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait +faire epouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire epouser Corysandre +par Leon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le pere, tandis +que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une +mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait +foi en elle, en sa fidelite, en son amour. + +Et cependant cette visite du pere et du fils dans le couvent se +prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre +pouvait-elle les ecouter? + +C'etait embusque sous la porte d'un megissier que Roger agitait +fievreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent. + +Enfin il les vit paraitre; ils monterent en voiture, et il put a son +tour partir et rentrer chez lui, ou il attendit Houssu. Mais Houssu ne +vint pas ce jour-la. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine +longue: il n'avait pas reussi a trouver quelqu'un pour se charger de la +lettre, et il craignait bien de n'etre pas plus heureux. Les difficultes +etaient grandes; il voulut les enumerer, mais Roger l'interrompit en lui +disant qu'il fallait, coute que coute, que cette lettre fut remise au +plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zele et de +l'argent, on devait reussir. + +--Soyez sur que je n'economiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu. + +Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des esperances, le +surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours apres qu'il en avait +de nouvelles et d'un autre cote. + +Le temps recommenca a s'ecouler sans resultat, et Roger, exaspere, +voulut agir lui-meme. Il pensa a s'adresser a mademoiselle Renee de +Queyras, la tante de Christine, qui devait etre en relation avec les +dames irlandaises de la rue de la Glaciere, comme elle l'etait avec +toutes les congregations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il +quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles +de mademoiselle de Barizel? + +--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez epouser?--Non, +que je veux enlever. + +C'etait la une des fatalites de sa position qu'il ne pouvait trouver +d'aide qu'aupres de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de +Nougaret; a plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir a mademoiselle +Renee. + +Cependant il fallait qu'il se hatat d'agir, car dans le monde, autour de +lui, on commencait a parler du mariage de mademoiselle de Barizel +avec Leon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde, +s'imposait maintenant a lui quoi qu'il fit pour le repousser. Il y avait +des gens qui le regardaient d'une facon etrange, ceux-ci avec curiosite, +ceux-la d'un air enigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naifs ou +plus cyniques, l'interrogeaient directement: + +--Est-ce vrai que la belle Corysandre epouse le fils du pere Dayelle? + +Quand il ne repondait pas il y avait des gens qui repondaient pour lui, +expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame +de Barizel, la beaute de Corysandre, ses mariages manques jusqu'a ce +jour, la nullite de Leon Dayelle, l'avarice du pere Dayelle qui voulait +faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse +de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui etait une operation +veritablement habile. + +Ainsi presse, il allait se decider a chercher un nouvel agent pour +l'adjoindre a Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant +qu'il avait enfin trouve une personne sure pour faire remettre a +mademoiselle de Barizel la lettre dont il etait charge. + +--Et la reponse a cette lettre? demanda Roger. + +--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes precautions pour +qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que +je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel repondra. + +Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non +pour Roger, qui etait bien certain qu'a sa lettre elle repondrait par +une lettre non moins tendre; non moins passionnee. Maintenant que +le moyen de correspondre etait trouve, ils s'ecriraient, ils +s'entendraient, et dans quelques jours elle serait a lui; si ce n'etait +pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps +n'avait plus d'importance pour eux. + +Grande fut sa surprise ou plutot sa stupefaction quand le lendemain, +au moment ou il attendait Houssu, Bernard lui annonca que madame la +comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle etait dans son +salon, l'attendant. + +Apres quelques secondes de reflexion, il se dit qu'elle venait sans +doute pour obtenir de lui les pieces compromettantes qu'il avait entre +ses mains et au moyen desquelles il pouvait empecher son mariage avec +Dayelle s'il voulait s'en servir. + +Il entra dans son salon le sourire aux levres, decide a se montrer bon +prince et a ne pas abuser des avantages de sa position: malgre tout elle +etait la mere de Corysandre. + +Mais, ayant jete sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle +aussi etait souriante et que son attitude, au lieu d'etre celle d'une +suppliante, etait plutot celle d'une femme sure d'elle-meme, qui peut +parler haut. + +C'etait a elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa +visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras. + +--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle. + +--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise. + +--Une lettre de la part de ma fille. + +Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachee, elle le regarda avec +un sourire ironique; ce ne fut qu'apres une pause assez longue qu'elle +la sortit de sa poche. + +Il reconnut celle qu'il avait remise a Houssu et ne fut pas maitre de +retenir un mouvement. + +--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la votre, dit-elle en accentuant +son sourire; l'agent que vous employez a paye des gens pour la faire +parvenir a ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'ecriture de l'adresse, +n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la +rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas. + +Puis, apres avoir joui pendant quelques instants de la confusion de +Roger, elle poursuivit: + +--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil etait le seul que +pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivee le lendemain de la +visite de ma fille ici, il en eut ete sans doute autrement. Encore sous +l'influence de son coup de tete, Corysandre n'eut pas reflechi et elle +aurait ete peut-etre entrainee. Vous savez comme on persiste facilement +dans une folie; meme quand on sait que c'est une folie on s'y obstine. +Mais apres le temps qui s'est ecoule, apres votre long silence, elle +a pu reflechir; elle a envisage la situation, elle vous a juge, mal +peut-etre, mais enfin elle vous a juge tel que les circonstances vous +montraient et, a vrai dire, non a votre avantage. Songez donc qu'elle +avait ete prodigieusement etonnee et meme assez profondement blessee de +votre lenteur a vous declarer a Bade, ne comprenant rien a votre reserve +et se disant que vous etiez un amant bien compasse, bien froid, ce que +vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot? + +Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues; +puis comme il ne repondait pas, elle continua: + +--Lorsque apres son depart d'ici et dans la solitude du couvent ou je +l'avais placee, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher a +ce couvent et que vous continuiez a vous enfermer dans votre prudente +reserve, elle a trouve que de transi vous deveniez tout a fait glace. La +situation que vous me faisiez etait vraiment trop belle pour que je n'en +profite pas, et je vous avoue que j'en ai tire parti. Aux reflexions que +faisait ma fille j'ai ajoute les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont +pas ete a votre avantage. Croyez-vous qu'il a ete difficile de prouver +a ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimee. +Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnete, tendre comme +Corysandre, on ne l'epouse pas malgre tout? Est-ce qu'on se laisse +arreter par je ne sais quelles considerations d'orgueil? Quand on aime, +il n'y a pas de considerations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand +cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre +et s'y desesperer? Si elle commence par la, elle finit par se consoler +et se laisser consoler. C'est ce qui est arrive. Apres avoir ecoute la +voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez charge un +agent de la decouvrir, a ecoute celle de la tendresse. Vous dites? + +--Rien, madame; je vous ecoute, je vous admire. + +--N'allez pas croire au moins que j'exagere. Il ne faut pas juger +Corysandre sur son coup de tete et voir en elle une fille exaltee et +passionnee, capable de tout dans un elan d'amour. Songez qu'elle a pu +etre poussee a ce coup de tete par une volonte au-dessus de la sienne, +qui croyait ainsi assurer son mariage. + +--Ah! vous le reconnaissez? + +--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire +comprendre c'est la nature de ma fille. En realite c'est une personne +raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du desordre, de +la lutte et qui desire par-dessus tout une existence reguliere et calme. +L'eut-elle trouvee aupres de vous, cette existence? En devenant votre +femme, oui, sans doute; mais votre maitresse... On la lui a offerte... +elle l'a acceptee avec un coeur emu, plein de reconnaissance pour le +galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute +d'egarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant +homme,--la facon dont elle repond a votre lettre vous le prouve,--et +dans quelques jours elle devient la femme de M. Leon Dayelle. + +Roger, qui tout d'abord avait ete foudroye, se tint la tete haute et +ferme. + +--Votre visite a devance la mienne, dit-il, j'ai la certains papiers qui +vous concernent: ce sont les pieces qui se rapportent a l'enquete faite +a Natchez, la Nouvelle-Orleans, Charlestown, Savannah. + +--Ces pieces n'ont aucun interet pour moi, dit-elle avec audace. + +--Meme si je vous les remets. + +Il passa dans son cabinet et presque aussitot il revint avec les papiers +qui lui avaient ete remis par Raphaelle. + +Madame de Barizel sauta dessus plutot qu'elle ne les prit, et violemment +elle les jeta dans la cheminee, ou brulait un grand brasier; ils se +tordirent et s'enflammerent. + +Alors elle passa devant Roger s'arretant un court instant: + +--Monsieur le duc, vous etes un homme d'honneur. + +Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il +se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tete entre ses mains. + + + +XLI + +Bien que Roger n'eut plus a attendre Corysandre, il n'avait pas voulu, +cependant, obeir aux prescriptions de Harly et quitter Paris. + +Au lieu de chercher le calme et la tranquillite qui lui eussent permis +de se soigner, il s'etait lance a corps perdu dans la vie fievreuse qui +avait ete celle des premieres annees de sa jeunesse. Apres une longue +disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouve partout ou il y avait +un plaisir a prendre et ou il etait de bon ton de se montrer: au Bois, +chaque jour, quelque temps qu'il fit, montant un cheval brillant ou dans +une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses, +si eloignees qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; a toutes les +premieres representations, si tard qu'elles finissent; dans tous les +petits theatres a la mode, si enfumes, si etouffants qu'ils fussent. Ou +qu'on allat et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers, +Sermizelles, le prince de Kappel, tantot l'un, tantot l'autre, car +ils etaient obliges de se relayer pour le suivre, eux solides et bien +portants, on etait sur d'apercevoir sa tete pale aux joues creuses, aux +yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous +indifferemment, ne trahissaient que l'ennui, le degout ou la raillerie. + +Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa +journee de la veille. + +--A quelle heure etes-vous rentre cette nuit? + +--A trois heures. + +--C'est fou. + +--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas +dormir, pour reflechir, pour songer; le bruit m'occupe. + +--Au moins vous etes-vous amuse? + +--Je ne m'amuse pas; je m'etourdis, je m'use, je me fatigue. + +--Vous vous tuez. + +--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas medecine: nous ne +nous entendons pas; il me peine d'etre en dissentiment avec vous que +j'aime comme ami, mais que je crains comme medecin. + +Il dit ces derniers mots avec une energie voulue et comme avec une +intention. + +--Ce que vous me dites la est grave pour moi, car si vous ne voulez pas +faire ce que je vous ordonne je suis oblige de me retirer.... Oh! comme +medecin, non comme ami. + +Roger garda le silence un moment: + +--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confreres, celui que vous +appelleriez si vous etiez malade; je ne veux pas de cause de division +entre nous; je vous aime trop. + +S'il ne s'etait pas laisse soigner par Harly, il n'avait pas ete plus +docile avec le medecin que celui-ci lui avait donne, et ce fut seulement +quand il fut abattu tout a fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arreta +et se livra a son nouveau medecin. + +Ceux qui avaient ete ses compagnons de plaisir furent presque tous ses +compagnons de douleur. Du jour ou il fut oblige de garder la chambre, il +vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel, +Sermizelles, Montrevault, Savine, et aussi les femmes de son monde: +Cara, Balbine, Raphaelle. On se donnait rendez-vous chez lui pour +dejeuner, diner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une +casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait desirer le +cordon bleu le plus exigeant. + +Quand il etait en etat de se mettre a table, l'on dejeunait ou l'on +dinait avec lui; quand il etait souffrant ou quand il dormait, on se +faisait servir comme s'il avait ete la. Bernard prenait soin seulement +de tenir fermees les portes du salon, de facon a ce que le tapage de la +salle a manger n'arrivat pas jusqu'a la chambre a coucher; on causait, +on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit +duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommencait a +plaisanter et a s'amuser, pour ne pas l'inquieter. Bien souvent, apres +le dejeuner ou apres le souper, on remplacait la nappe blanche par un +tapis en drap vert et une partie de la journee ou de la nuit on restait +la a jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes +apres que le theatre etait fini, si elles n'avaient rien de mieux a +faire; c'etait une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours +ouverte, avec table servie, ce qui est commode. + +Si Roger se reveillait, on allait lui faire une visite a tour de role, +courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre +sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes +s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et +de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de +ceux ou celles qui etaient la, et il faisait appeler ceux ou celles +qu'il voulait voir, les renvoyant sans colere lorsqu'il les trouvait +impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la +partie commencee. + +Seules ses matinees etaient solitaires, car c'etait le moment du sommeil +pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'etait le moment des +tristes reflexions qui suivent ordinairement une nuit de fievre; mais +apres lui avoir donne la journee ou la soiree, il n'etait que juste de +prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'egayer, devait-on se +rendre malade? + +Un matin qu'il sommeillait a moitie, il entendit un bruit de pas sur le +tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'etait la garde +de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout a coup un fracas de +verrerie lui fit brusquement tourner la tete pour voir qui venait de +renverser cette verrerie, et il apercut au milieu de la chambre, se +tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien +professeur Crozat. + +--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat? + +--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit? + +--Et vous avez renverse le gueridon. + +--Mon Dieu! oui, ca n'arrive qu'a moi, ces maladresses-la. + +--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien +je suis content de vous voir. + +--Vrai? + +--En doutez-vous? + +--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly +que vous etiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre +a votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous etre +agreable, ecrire vos lettres. + +--Merci, mon bon Crozat. + +--Seulement je debute mal dans la chambre d'un malade. + +D'un air piteux, il regarda les debris qui jonchaient le tapis. + +--Ne vous inquietez donc pas de cela. Dites-moi plutot comment vous +allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_. + +--Je viens de le transformer en opera-comique pour un musicien influent +qui va le faire jouer... surement. Il est vrai que la musique nuira au +poeme, mais que voulez-vous! + +Crozat raconta les mesaventures de sa piece. Cela fut long et dura +jusqu'au moment ou Mautravers, qui etait toujours le premier arrive, +entra; alors il se retira. + +Le lendemain, il revint a la meme heure, et Roger le vit entrer portant +un livre sous son bras. + +--Qu'est-ce que cela? + +--L'_Odyssee_ en grec; j'ai pense qu'apres les journaux qui sont bien +vides, vous seriez peut-etre satisfait que je vous fasse une bonne +lecture; alors j'ai apporte l'_Odyssee_, que nous n'avons pas eu le +temps de bien lire quand nous travaillions ensemble a Varages. + +--En grec? + +--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions +imprimees sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis, +comme dans toutes les traductions, que Telemaque "s'asseoit sur un siege +elegant", cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt facons d'etre +elegant pour un siege; tandis que si je traduis "sur un siege sculpte", +vous voyez tout de suite ce siege. Le mot propre, il n'y a que cela. + +Tout de suite il commenca sa traduction; et ce fut seulement quand +Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla. + +--Ca vous amuse? demanda Mautravers a Roger d'un air meprisant. + +--Lui, ca l'amuse, et moi ca me fait plaisir de lui laisser croire qu'il +me fait plaisir. + +Mautravers se promit de rendre la place impossible a ce cuistre, de +facon a l'empecher de revenir. + +En effet il lui deplaisait qu'on entourat son ami, qu'il eut voulu etre +le seul a soigner et a visiter. + +Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'heritage, et il +esperait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au +moins la plus grosse part de cette fortune fut pour lui. N'etait-ce pas +tout naturel. Puisque Roger desheriterait sa famille, et puisque lui +Mautravers etait son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si +ce n'est a lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles +etait impossible, Montrevault aussi, Savine encore plus, Harly etait +incapable de recevoir en sa qualite de medecin; les femmes, Balbine, +Cara et meme Raphaelle, malgre son avidite et sa rouerie, ne +recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait heriter et +s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprime sa volonte de +soustraire sa fortune aux Condrieu. + +Il se croyait deja si bien maitre de cette fortune, qu'il veillait a ce +qu'il n'y eut pas trop de gaspillage dans la maison et meme a ce qu'on +ne deteriorat pas le mobilier. + +En ces derniers temps, Roger avait renouvele ce mobilier et il avait +apporte de Londres un meuble de chambre a coucher qui plaisait tout +particulierement a Mautravers: l'etoffe des rideaux du lit et des +fenetres, du canape et des fauteuils etait en satin bleu de ciel, a +grands dessins broches camaieu du gris au blanc; le bois des meubles +etait en citronnier des Iles, d'un grain serre et poli dont la teinte +claire etait relevee par des filets en acajou au-dessus desquels courait +une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le +tout etait parfaitement harmonieux, d'une decoration correcte, bien +ordonnee, et les nuances du bois et de l'etoffe produisaient un effet +doux et gracieux. + +C'etait justement la fraicheur et la douceur de ces nuances qui +inquietaient Mautravers; il avait peur qu'on les defraichit; il veillait +sur les visiteurs, les examinant de la tete aux pieds, surtout aux +pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour +qu'on ne s'assit pas sur ce satin. Si l'on n'etait pas venu en voiture, +il se montrait impitoyable. + +--Notre ami est bien fatigue, disait-il. + +Son inquietude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre +deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il +trouvait toujours moyen d'offrir quand il etait la et qu'il n'oubliait +jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait. + + + +XLII + +Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de pres son +ami, de maniere a voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se +disait. + +Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades: +la maladie le degoutait, les malades l'exasperaient. Ce sentiment etait +si vif chez lui que, malgre tout le desir qu'il avait de ne pas blesser +Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur. +Cela arrivait surtout a l'occasion des acces de toux qui, a chaque +instant, prenaient le malade; suffoque, etouffe par ces acces, a bout +de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois +volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons. + +--Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspere; vous vous faites mal. + +--Mais non, cela me fait respirer. + +--Cela vous epuise, au contraire. + +Si les paroles etaient brutales, le ton sur lequel elles etaient dites +etait plus dur encore; alors Roger se tournait du cote oppose a celui ou +se tenait son ami et il s'efforcait de ne pas tousser; mais si l'on peut +tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser a volonte. Quand +il sentait l'acces venir, il renvoyait Mautravers, tantot sous un +pretexte, tantot sous un autre, s'ingeniant a en chercher. + +Mais ou il desirait surtout se debarrasser de lui, c'etait quand Harly +devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et +affectueuse qui le reposat. + +Bien qu'il ne fit plus fonction de medecin, Harly n'en venait pas moins +voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remedes +qui, au point ou en etait arrivee la maladie, ne pouvaient pas avoir +grande efficacite, il le reconfortait au moins par des paroles +d'esperance et d'amitie aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit. + +Ces heures du matin entre Harly et Crozat etaient les meilleures de la +journee pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa +maladie et la gravite de son etat. + +Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille +de dix a onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles. + +--C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgre moi vous apporter la +premiere cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier? + +--Comment si je sais; mais c'est la un des meilleurs souvenirs de ma +vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-la une heureuse, et c'est la un +plaisir qui m'a ete donne... ou que je me suis donne trop rarement; il +est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu. + +--Certainement, dit Crozat. + +--En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire. + +Puis, pour ne pas rester sous cette derniere impression, il demanda a la +petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrassat, et il voulut +qu'elle mangeat quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put +manger que trois ou quatre, leur acidite l'ayant fait tousser. + +--Ce sera pour tantot, dit-il. + +Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci: + +--Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez +pas d'autre? + +--Non. + +--C'est un tres joli nom. + +S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait +d'autres qui l'exasperaient, bien qu'il ne les recut pas: celles du +comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient +ensemble se faire inscrire. + +--Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voila des gens qui +savent que je les execre et qui cependant viennent tous les jours a ma +porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon; +si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-meme pour +leur dire leur fait; ils doivent cependant etre bien convaincus qu'ils +n'auront rien de moi. + +--Cela serait trop bete, dit Mautravers. + +--Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphaelle. + +--L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est +qu'on peut les desheriter sans remords. + +--Je voudrais plus et mieux, dit Roger. + +S'il ne pouvait pas plus et mieux que les desheriter, il pouvait au +moins leur faire peur, les tourmenter, les exasperer de facon a ce +qu'ils ne vinssent plus. Cette idee qui avait traverse son esprit devint +bientot chez lui une manie de malade et il voulut la mettre a execution, +ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis reunis autour de +lui: + +--Savez-vous une idee qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier. + +Et comme on le regardait pour voir s'il ne delirait point. + +--De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui +aurait un enfant. Je legitimerais cet enfant par ce mariage et je lui +assurerais mon nom, mon titre et ma fortune. + +--Elle est absurde votre idee, s'ecria Mautravers. + +--Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde, +il me semble. Montrevault, vous qui avez tant de relations et qui +connaissez tout le monde en France et a l'etranger, vous devriez me +chercher cette jeune fille. + +--On peut la trouver. + +--Vous lui direz que je ne serai pas un mari genant. + +Il esperait bien que ces paroles seraient rapportees a M. de Condrieu; +mais il etait loin de prevoir ce qu'elles produiraient. + +Quelques jours apres il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait +un air embarrasse: + +--Ce sont deux religieuses, dit-il. + +--Qu'on leur donne une offrande. + +--Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc. + +--C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment. + +--Je l'ai fait; mais elle a insiste et elle a voulu que je vienne dire a +monsieur le duc que celle qui desirait le voir etait la soeur Angelique. + +Soeur Angelique! Mais c'etait le nom en religion de Christine. Christine +chez lui; Christine qui voulait le voir. Etait-ce possible? + +L'emotion fit trembler sa voix: + +--Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire, +une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche a fond plisse? + +--Oui. + +--Qu'elles entrent. + +Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforca de calmer les +mouvements tumultueux de son coeur: Christine a laquelle il avait si +souvent pense! Christine qu'il avait si ardemment desire revoir avant de +mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine! + +Elle entra: elle etait seule. + +--Toi! s'ecria-t-il, tandis qu'elle s'avancait vers son lit. + +Il lui tendit ses deux mains decharnees; mais elle ne les prit point, +repondant seulement a son elan par un sourire qui valait le plus doux, +le plus tendre des baisers. + +--Voila que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu +vois, ma chere Christine, je ne suis plus qu'une ame, et dans le +ciel, n'est-ce pas, les ames amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se +tutoieraient-elles pas sur la terre? + +--J'ai appris que tu etais malade. + +--Plus que malade, mourant. + +--J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mere. + +--Chere Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse +gouter, et quand je n'esperais plus rien. + +--Pourquoi parles-tu ainsi? + +--Parce que c'est fini. Serais-tu la, pres de moi, s'il en etait +autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant +que tu viens consoler par ta chere presence, et c'est plus que la +consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du present, c'est le +retour dans le passe, dans la jeunesse,--la notre, ou je te trouve +partout pres de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange. + +Elle detourna la tete pour cacher son attendrissement; mais, apres un +moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux emus, tandis +que lui-meme la regardait longuement, l'admirait, fraiche jeune, belle +d'une beaute seraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte +d'aureole de sainte et de vierge. + +Ils resterent assez longtemps ainsi; puis tout a coup, en meme temps, +des larmes roulerent dans leurs paupieres et coulerent sur leurs joues, +sans qu'ils pensassent a les retenir ou a les cacher. + +--Ah! Roger! + +--Chere Christine! + +Ce fut elle qui se remit la premiere, au moins ce fut elle qui parla: + +--Ce retour dans le passe ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta +famille? dit-elle d'une voix vibrante. + +--Ma famille, c'est toi + +--Je ne suis pas seule. + +--Ah! ne me parle ni de ton grand-pere, ni de ton frere. + +--Je le veux cependant, je le dois: a cette heure supreme ton coeur si +bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de reconciliation? + +--Ah! s'ecria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel +coup tu viens de lui porter a ce coeur! ce mot que tu as prononce "Je le +dois", m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'etait de ton +propre mouvement que tu etais venue. + +Un acces de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les +joues rougies, les yeux etincelants: + +--Tu ne savais pas hier que j'etais malade, j'en suis sur, car les +bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-pere qui +t'a prevenue en allant t'avertir que tu devais veiller a mon salut et +aussi a assurer ma fortune a ton frere. Oh! tu sais que je le connais +bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne +sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce +pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en +aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la +laissez sans craindre qu'elle passe a ton frere! + +Elle l'interrompit: + +--Tu juges mal notre grand-pere, ce n'est point a ta fortune comme tu le +dis qu'il a pense, c'est a l'honneur de ton nom. + +A son tour il lui soupa la parole: + +--Et tu as pu croire a cette histoire, toi qui me connais. Que ton +grand-pere y ait cru; ca c'est ma vengeance et ma joie; mais toi, +Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de +Naurouse pret a paraitre devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main +de la Mort sur ma tete, et elle y est, tu la vois bien sur ce front +decharne,--tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnaitrais un +enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me coute, +ce nom: et c'est la ton excuse. Aussi, malgre cet acces de colere, sois +bien certaine que je ne t'en veux pas, mais a ceux qui t'envoient, a +ceux-la.... + +De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une +faiblesse. + +Christine eperdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint. + +--Que faut-il faire? + +De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillere; et +vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander. + +Un peu de calme se produisit, mais en meme temps l'abattement, +l'aneantissement. + +Elle se mit a genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit, +longuement elle pria en le regardant. + +Puis, se relevant: + +--Je demanderai a notre mere de venir te voir demain, dit-elle, le temps +qu'on m'avait accorde est plus qu'ecoule. + +Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irresistible: + +--Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu'a ma +derniere heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom +en t'adressant a Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aimee. + + + + +XLIII + +Les medecins avaient declare qu'il ne devait point passer la semaine et +meme qu'il pouvait mourir d'un moment a l'autre, tout a coup, sans qu'on +s'en apercut; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter. + +Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'etait +installe rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en veritable maitre +de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir +a sa table ceux qui, malgre l'imminence du danger, continuaient a venir +s'y asseoir, chaque jour, dejeunant la, dinant, soupant, jouant comme +s'ils avaient ete dans un cercle ou un restaurant. + +Malgre l'extreme faiblesse dans laquelle il etait tombe, Roger avait +conserve sa pleine connaissance et, contrairement a ce qui arrive +avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son etat: a +l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant precis de sa +mort, et a tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de +secouer la tete avec un triste sourire. + +--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, repetait-il quelquefois, ce n'est +pas de renoncer a l'avenir, c'est de regretter le passe: bienheureux +sont ceux qui ont un passe. + +Mais ce n'etait pas a tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement a +quelques-uns: Harly, Crozat. + +Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'etant couche +tard apres une soiree de deveine, arriva l'air maussade, aussi furieux +d'etre reveille de bonne heure que d'avoir perdu la veille. + +--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en baillant. + +--Le moment approche. + +--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez deja surmonte +plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-la. Voulez-vous quelque +chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme presse d'aller se remettre au +lit. + +--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon +testament. + +Instantanement ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit +bienveillante et affectueuse. + +--Tout de suite, cher ami. + +Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui etait ferme a clef, et +il l'apporta a Roger. + +--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas. + +Aussitot les rayons rouges du soleil levant eclairerent la chambre. + +Alors Roger de sa main vacillante tatonna sous son oreiller, et ayant +trouve un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre. + +Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermes et +ayant trouve deux larges enveloppes scellees d'un cachet rouge il en +prit une, apres l'avoir attentivement examinee; il remit l'autre dans le +pupitre qu'il referma a clef. + +Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il +s'etait place en face d'une fenetre comme pour regarder le levant, mais +au moyen de la psyche il n'avait d'yeux que pour le lit. + +Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise, +deplier une feuille de papier timbre, la lire puis la dechirer en petits +morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien +assurement, etait donc le bon. + +Roger l'appela; vivement il alla a lui, il n'etait plus maussade, il +n'avait plus perdu. + +--Voulez-vous aneantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux. + +--Comment? + +--Puisque nous n'avons pas de feu allume: jetez-les dans les cabinets et +faites couler de l'eau. + +Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais +en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte. + +Debout, sur son seant, Roger ecoutait; n'entendant rien, il appela: + +--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement. + +C'est qu'avant de faire disparaitre ces morceaux de papier Mautravers +avait voulu voir ce qui etait ecrit dessus, ayant lu plusieurs fois le +mot "hospices" et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il +fut convaincu que le testament conserve etait bien decidement le +bon, c'est-a-dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment, +bruyamment. + +--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le +remettrez a M. Le Genest de la Crochardiere; je vous le recommande: il +desherite les Condrieu qui ont ete indignes pour moi. Vous comprenez +combien je tiens a ce qu'il soit execute. + +--Il sera sacre pour moi, s'ecria Mautravers avec enthousiasme et je +vous jure que je ferai tout pour qu'il soit execute. + +--Merci; maintenant je vais etre plus tranquille. + +Il tourna le dos a la lumiere crue du matin, tandis que Mautravers, qui +n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant +pas qu'un autre que lui veillat un si brave garcon. + +Il y avait une heure a peu pres que Mautravers se promenait dans ses +terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis +quelque temps deja, Roger n'avait pas remue; il ecouta et, n'entendant +plus sa respiration, il s'approcha du lit: il etait mort, tout a coup, +comme avaient dit les medecins, sans qu'on s'en apercut. + +Aussitot Mautravers reveilla toute la maison. + +--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardiere, dit-il, +qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que +c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse. + +Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui +arriva tout d'abord, ce fut Raphaelle, qu'il n'avait pas dit de +prevenir. + +--Tu sais, dit-elle apres la premiere explosion du chagrin, que le duc +m'avait donne son argenterie et ses bijoux. + +--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir +tout a l'heure, nous verrons cela. + +--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a ete donne. + +--Attendons. + +Il n'y eut pas longtemps a attendre: le notaire arriva bientot, +Mautravers esperait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais +il n'en fut rien. + +--Je vais le deposer au president du tribunal, dit le notaire. + +--Quand en connaitra-t-on le contenu! s'ecria Mautravers. + +Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente +curiosite: + +--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des +prescriptions relatives aux obseques et il est important que nous soyons +fixes la-dessus. + +--Vous le serez dans la journee, dit le notaire. + +Le notaire parti, Mautravers declara a Raphaelle qu'ils devaient se +retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation. + +Ils sortirent ensemble et se quitterent a la porte, Raphaelle tournant +a gauche et Mautravers a droite; mais il n'alla pas plus loin que la +Chaussee-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de +Roger. Quand il entra dans la salle a manger, il trouva Raphaelle, +qui etait revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer +l'argenterie dans des serviettes. Deja elle avait fourre plusieurs +pieces dans ses poches. + +--Je ne permettrai pas cela, s'ecria Mautravers en sautant sur les +serviettes qui etaient deja nouees. + +--De quoi te meles-tu? + +--J'ai jure de faire executer le testament de ce pauvre Roger. + +--Tu esperes donc bien heriter! Ce pauvre Roger! C'etait de son vivant +qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du +vieux Condrieu. + +--Si quelqu'un a tire parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui +as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre? + +La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu +entra, pouvant a peine se tenir, appuye sur le bras de Ludovic: + +--Oh! mon pauvre petit-fils, s'ecria-t-il d'une voix brisee, plus +hesitante que jamais, mon cher petit-fils, ou est-il? + +Il se heurtait aux meubles, aveugle par les larmes. Heureusement +Ludovic, guide par Mautravers, put le conduire a la chambre mortuaire +et le faire agenouiller aupres du lit, ou il resta longtemps en priere, +ecrase par la douleur, poussant des sanglots et criant; + +--Mon cher petit-fils! + +Peu a peu arriverent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres; +puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnee d'un jeune homme plus +jeune, plus frais, plus beau garcon encore que le vicomte de Baudrimont. + +Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien +pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui, +elle l'embrassa au front. + +--Pauvre Roger, dit-elle. + +Elle sortit, eclatant en sanglots. Dans la salle a manger, elle prit le +bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui: + +--N'est-ce pas qu'il etait beau, dit-elle, mais c'etait ses yeux qu'il +fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard. + +Les visites se continuerent ainsi, recues par M. de Condrieu et par +Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus +comme s'il etait chez lui. N'etait-ce pas maintenant une affaire de +quelques minutes seulement; le notaire allait arriver. + +Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagne de +Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les +mettre a la porte; mais il avait autre chose a faire pour le moment. + +--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il ete +ouvert? demanda-t-il au notaire. + +--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie. + +--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu. + +--Mais, monsieur le comte... + +--Veuillez la lire, repeta M. de Condrieu. + +--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a charge de veiller a +l'execution de son testament; je dois le connaitre. + +Le notaire lut: + +"Ceci est mon testament; il m'a ete inspire par le desir de faire apres +moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui +en soit digne. + +"Je desherite donc autant que la loi me le permet la famille de +Condrieu, qui a ete mon ennemie, et je laisse ma fortune a mademoiselle +Claire Harly, fille de mon ami Harly, a charge par elle de donner: + +"1 deg. A mon ancien maitre, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais, +deux cent mille francs; + +"2 deg. Aux pauvres de Naurouse cent mille francs; + +"3 deg. Aux pauvres de Varages cent mille francs; + +"4 deg. A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet +de chambre, en prelevera quarante mille pour sa part. + +"Francois-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE." + +--Voila un testament qui est nul, s'ecria M. de Condrieu; l'article +909 du code ne permet pas aux medecins de profiter des dispositions +testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigne +pendant la maladie dont il meurt, et l'article declare que les enfants +de ces medecins sont personnes interposees et par consequent incapables +de recevoir. + +Nougaret s'avanca: + +--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois +le docteur Harly n'etait plus la medecin de M. de Naurouse. + +--N'a-t-il pas ete le medecin de la derniere maladie? + +--Il n'etait plus le medecin de M. de Naurouse quand ce testament a ete +fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte a six semaines seulement. + +--Ce n'est pas le lieu de decider cette question, dit Harly. + +--Ce seront les tribunaux qui la decideront, dit M. de Condrieu. + + + + +FIN + + + +NOTICE SUR LA "BOHEME TAPAGEUSE" + +Malgre le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles +que les medecins se servent pour ecrire la plupart des livres qu'ils +publient chaque jour avec une abondance qui n'est egalee que par +celle des theologiens; si bien que pour peu que vous ayez un medecin +ecrivain,--et ils le sont tous,--vous etes expose a vous trouver un jour +ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que +vos amis, percant des initiales transparentes, apprendront que vos +ascendants paternels etaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que +vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-meme vous n'en avez pas +pour longtemps. + +C'est aussi avec leurs observations que les romanciers ecrivent leurs +livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours +y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils +s'eloignent forcement de la precision medicale. D'ailleurs le romancier +n'est pas lie par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont +pas paye pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble +en rien a celle du medecin. + +Ce n'est pas a dire qu'elle ne soit pas quelquefois delicate, en cela +surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraine a peindre +ceux qu'il connait le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes. +Pour mon compte, a l'exception de quelques romans ecrits sous +l'inspiration directe et demandee de ceux qui les avaient vecus: les +_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices francais_, je n'ai +point pris mes modeles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui +ont honore ou egaye ma vie de leur amitie ont eu cette securite de ne +point se voir servis tout vifs a la curiosite des lecteurs. + +Mais pour ceux avec qui ne me liait point une etroite intimite, je +reconnais qu'il en a ete autrement, et particulierement pour les +personnages de la _Boheme tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vecu +d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison, +puisque selon la formule de la loi je n'ai ete ni leur parent, ni leur +allie, et que je n'ai pas plus ete attache a leur service qu'ils ne +l'ont ete au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles +sans que rien dans nos relations me fermat la bouche. + +J'etais encore collegien et tout jeune collegien lorsque j'ai connu +celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec +ma mere j'avais ete passer les vacances au bord de la mer, a +Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la +notoriete, et je m'etais si bien ingenie aupres d'amis communs que +j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin +dont revait mon admiration juvenile. C'etait justement le beau temps +de la reputation d'Alphonse Karr; il avait donne _Sous les Tilleuls, +Genevieve, le Chemin le plus court_, et depuis quelques annees il +publiait les _Guepes_ qui, a cette epoque, faisaient presque autant de +bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait +etre mon enthousiasme pour le premier ecrivain de talent que +j'approchais, car les jeunes gens de ma generation ne commencaient point +la vie par l'indifference ou le mepris pour leurs aines. Ce fut dans +ce fameux jardin original et bizarre dont il a tire tant de livres +charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue a +Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mere, et comme nous +etions du meme age, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour +l'amuser, comme elle n'etait ni timide, ni reservee, oh! mais pas +du tout du tout, nous fumes bien vite camarades. On peut, sans que +j'insiste, se faire une idee de ce que fut la stupefaction d'un jeune +provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques +representants de la noblesse polie, affinee, sceptique et legere du +dix-huitieme siecle, en se trouvant brusquement en presence de cette +fille deluree qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je +l'ai representee, dans ce roman, telle elle etait deja, si bien que +je n'ai eu qu'a me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer, +laissant dans l'ombre certains cotes que j'aurais du peindre, si au lieu +d'une figure de roman j'avais fait un portrait. + +Ce fut a Cauterets que je connus Naurouse: on avait organise une journee +de courses d'hommes a la montagne, et j'avais ete charge de reunir +quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le +hasard fit qu'il connut quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme, +il m'invita a entrer chez lui quand je passerais devant sa fenetre +toujours fermee, derriere laquelle il se tenait, seul, du matin au soir, +pale, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allees et +venues dans le petit jardin de l'_Hotel de France_. Et je n'eus garde de +refuser cette invitation, jusqu'au moment ou il quitta Cauterets, autant +parce qu'il n'y trouvait point de soulagement a son mal, que parce que +madame d'Arvernes etait venue l'y relancer. On l'avait logee dans la +chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, a travers notre mince +cloison, j'entendais les eclats de sa voix et de ses rires pendant +qu'elle dinait avec une jeune amie a laquelle elle faisait visiter les +Pyrenees, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui +venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son +accent meridional: "Madame la duchesse est-elle prete?" + +Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux +personnages de la _Boheme tapageuse_. Il avait lu une scene de jeu dans +_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde, +le directeur du _Siecle_, si je voulais qu'il m'en racontat une "vraie" +au moins aussi interessante que celle que j'avais inventee. C'est +celle qui se trouve au commencement de _Raphaelle_, avec l'episode +du cerisier. Mais il ne s'en tint pas la, il me communiqua aussi les +papiers laisses par Naurouse, ses carnets de depenses, ses lettres, +et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon +roman, que je l'ai ecrit. + +Ce que je dis a propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly, +je pourrais le dire aussi a propos du prince de Kappel, de Savine, +de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications +d'observation pour qu'on voie comment a ete etudie et execute ce roman. +Je n'ajoute qu'un mot. Il est tres rare que dans mes romans j'aie +introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Boheme +tapageuse_, j'ai manque une fois a cette regle, et si j'en parle ici +c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de +Vapereau, copie par beaucoup d'autres, qui n'est pas tres exact, et par +cela m'a plus d'une fois ennuye. Vapereau dit: "Il (c'est moi) ecrivit +des brochures politiques pour un senateur." Les brochures, ou plutot +la brochure que j'ai ecrite, c'est celle qui m'a ete en quelque sorte +dictee par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les memes conditions +que celles racontees dans mon roman, et elle etait historique, +non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son +importance, pour moi au moins. + +Bien qu'ecrite avec la sincerite dont je viens de donner quelques +preuves, _La Boheme tapageuse_, au moment de sa publication, fut accusee +d'exageration, et particulierement par Aurelien Scholl, qui avait bien +connu la plupart de ses personnages, et avait meme ete de l'intimite de +plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia a ce sujet, et dans +lequel il les nomme avec une liberte que prennent les chroniqueurs, +mais que se refusent les romanciers, il dit "C'est une serie d'actes +d'accusation." + +Trop dure, la _Boheme tapageuse!_ trop cruelle! trop "acte +d'accusation!" Voyons la realite. + +Peu de temps apres la mise en vente de mon roman, je recus d'un +magistrat un mot pour assister a une audience de la Cour d'Assises: +"L'affaire interessera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_", me +disait-il. + +En effet, cette affaire etait celle d'une des filles de la duchesse +d'Arvernes, accusee de faux, une de celles que le duc veut emmener dans +sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens. + +Elle fut acquittee; mais aurais-je jamais ose inventer un denouement +aussi cruel, aussi "acte d'accusation"? Tant il est vrai que le roman +reste le plus souvent au-dessous de la simple verite, au lieu d'aller +au-dela. + +H. M. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE *** + +***** This file should be named 13490.txt or 13490.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/4/9/13490/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed +Proofreading Team and Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr., . + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13490.zip b/old/13490.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0a4f7f9 --- /dev/null +++ b/old/13490.zip |
