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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13490 ***
+
+CORYSANDRE
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+CORYSANDRE [1]
+
+[Note 1: L'épisode qui précède a pour titre: _la Duchesse
+d'Arvernes_.]
+
+
+
+I
+
+La saison de Bade était dans tout son éclat; et une lutte qui s'était
+établie entre deux joueurs russes, le prince Savine et le prince
+Otchakoff, offrait aux curieux et à la chronique les péripéties les plus
+émouvantes.
+
+C'était pendant l'hiver précédent que le prince Otchakoff avait fait son
+apparition dans le monde parisien, et en quelques mois, par ses gains
+ou ses pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le sourire
+dédaigneux avec lesquels il acceptait une culotte de cinq cent mille
+francs, il s'était conquis une réputation tapageuse qui avait failli
+donner la jaunisse au prince Savine, habitué depuis de longues années à
+se considérer orgueilleusement comme le seul Russe digne d'occuper la
+badauderie parisienne.
+
+C'était un petit homme chétif et maladif que ce prince Otchakoff et qui,
+n'ayant pas vingt-cinq ans, paraissait en avoir quarante, bien qu'il fût
+blond et imberbe. Dans ce Paris où l'on rencontre tant de physionomies
+ennuyées et vides, on n'avait jamais vu un homme si triste, et rien qu'à
+le regarder avec ses traits fatigués, ses yeux éteints, son visage jaune
+et ridé, son attitude morne, on était pris d'une irrésistible envie de
+bâiller.
+
+Après avoir essayé de tout il avait trouvé qu'il n'y avait que le jeu
+qui lui donnât des émotions, et il jouait pour se sentir vivre autant
+que pour faire du bruit en ce monde, ce qui était sa grande, sa seule
+ambition.
+
+Sa santé étant misérable, sa fortune étant inépuisable, le jeu était
+le seul excès qu'il pût se permettre, et il jouait comme d'autres
+s'épuisent, s'indigèrent ou s'enivrent.
+
+Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom en achetant des
+collections de tableaux ou de potiches qui l'auraient ennuyé, en prenant
+une maîtresse en vue qui l'aurait affiché, en montant une écurie de
+course qui l'aurait dupé; mais en esprit pratique qu'il était, il avait
+trouvé que le plus simple encore et le moins fatigant, était d'abattre
+nonchalamment une carte, de pousser une liasse de billets de banque à
+droite ou à gauche et de dire sans se presser: «Je tiens.»
+
+Et ce calcul s'était trouvé juste. En six mois ce nom d'Otchakoff était
+devenu célèbre, les journaux l'avaient cité, tambouriné, trompété, et
+la foule moutonnière l'avait répété. Ce jeune homme, qui n'avait jamais
+fait autre chose dans la vie que de tourner une carte et de combiner un
+coup, était devenu un personnage.
+
+Mais une réputation ne surgit pas ainsi sans susciter la jalousie et
+l'envie: le prince Savine, qui de très bonne foi croyait être le seul
+digne de représenter avec éclat son pays à Paris, avait été exaspéré par
+ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une part, et une très
+grosse part de cette célébrité mondaine qu'il voulait pour lui tout seul
+avait été Anglais, Turc, Mexicain, il se serait jusqu'à un certain point
+calmé en le traitant de sauvage; mais un Russe! un Russe qui se montrait
+plus riche que lui, Savine! un Russe qu'on disait, et cela était vrai,
+d'une noblesse plus haute et plus ancienne que la sienne à lui Savine!
+Il fallait que n'importe à quel prix, même au prix de son argent, auquel
+il tenait tant, il défendit sa position menacée et se maintînt au rang
+qu'il avait conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs années
+et qui le rendait si glorieux.
+
+Alors, lui toujours si rogue et si gonflé, s'était fait l'homme le
+plus aimable du monde, le plus affable, le plus gracieux avec quelques
+journalistes qu'il connaissait, et il les avait bombardés d'invitations
+à déjeuner, ne s'adressant, bien entendu, qu'à ceux qu'il savait assez
+vaniteux pour être fiers d'une invitation à l'hôtel Savine et en
+situation de parler de ses déjeuners dans leurs chroniques et aussi de
+tout ce qu'il voulait qu'on célébrât: son luxe, sa fortune, sa noblesse,
+son goût, son esprit, son courage, sa force, sa santé, sa beauté.
+
+Puis, après s'être assuré le concours de cette fanfare, il avait
+commencé sa manoeuvre.
+
+Trois jours après une perte énorme subie par Otchakoff avec son flegme
+ordinaire, Raphaëlle, la maîtresse de Savine, avait vu arriver un matin
+dans la cour de son hôtel deux chevaux russes superbes, deux de ces
+puissants trotteurs qui battent, en se jouant, les anglais comme les
+arabes, et Savine n'avait pas tardé à paraître. Comme Raphaëlle menacée
+d'une angine disait qu'elle était désolée de ne pas pouvoir faire
+atteler ses chevaux ce jour même et de sortir, il s'était fâché. C'était
+justement l'ouverture de la réunion de printemps à Longchamp, et il
+voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris à cette réunion à
+l'aller et au retour; il ne les avait fait venir de son haras et ne
+les avait donnés que pour cela. «Si vous ne pouvez pas vous en servir,
+avait-il dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, et, une
+fois qu'ils seront entrés dans mes écuries, ils n'en sortiront pas.
+En vous enveloppant bien, vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas
+s'exagérer son mal ou l'on se priverait de tout.» Au risque d'en mourir,
+car il soufflait un vent glacial, Raphaëlle avait été aux courses, et à
+l'aller comme au retour ses trotteurs à la robe grise avaient provoqué
+l'admiration des hommes et l'envie des femmes.
+
+Il fallait continuer, car, de son côté, Otchakoff continuait de jouer,
+perdant toutes les nuits ou gagnant des coups de trois ou quatre cent
+mille francs, tantôt contre celui-ci, tantôt contre celui-là, sans
+jamais lasser l'admiration de la galerie, qui répétait toujours son même
+mot: «Cet Otchakoff, quel estomac!» ce à quoi Savine répondait toutes
+les fois qu'il pouvait répondre, en haussant les épaules et en disant
+que si Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, il n'en avait
+pas devant une nappe blanche, le pauvre diable étant incapable de boire
+seulement les quatre ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai
+Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport pour prouver la
+nationalité.
+
+Pour continuer la lutte, sinon avec économie, au moins d'une façon qui
+ne fût pas nuisible à ses intérêts, Savine qui depuis longtemps se
+contentait des collections qu'il avait recueillies par héritage, s'était
+mis à acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, bronzes,
+livres, curiosités, n'exigeant d'elles que quelques qualités spéciales:
+d'être authentiques, d'être dans un parfait état de conservation,
+enfin de coûter très cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait les
+revendre,--ce qu'il espérait bien faire un jour, tirant ainsi d'elles
+deux réclames, l'achat et la vente,--il pût le faire avec bénéfice,
+sans autre perte que celle des intérêts.
+
+Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de ce genre, les
+journaux l'avaient annoncée et célébrée: le prince Savine, quel Mécène!
+Il est vrai que ce Mécène ne répandait ses bienfaits que sur des
+artistes morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul Veronèse et
+autres qui ne lui savaient aucun gré de ses largesses.
+
+Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mécène, et Otchakoff, en
+une nuit heureuse ou malheureuse, s'imposait à la curiosité publique
+d'une façon autrement vivante et palpitante en perdant son argent que
+s'il l'avait dépensé à acheter des Rubens ou des Titien.
+
+Ce fut alors que Savine exaspéré et perdant la tête, se décida à lutter
+contre son rival en employant les mêmes armes que celui-ci, c'est-à-dire
+à coups de millions.
+
+Otchakoff, ne trouvant plus à jouer des grosses parties à Paris pendant
+la saison d'été, était venu à Bade jouer contre la banque, et Savine
+l'avait suivi, se disant qu'un homme habile et prudent qui joue contre
+une banque de jeu ne doit perdre que dans une certaine mesure qui peut
+se calculer mathématiquement, et même qu'il peut gagner.
+
+Le tout était donc d'être cet homme habile et prudent.
+
+Heureusement, les professeurs de systèmes tous plus infaillibles les uns
+que les autres ne manquent pas pour ceux qui veulent jouer à coup sûr;
+il y en a à Paris, et à cette époque il y en avait dans toutes les
+villes d'eaux où l'on jouait: à Bade, à Hombourg, à à Wiesbaden, à Ems,
+à Spa, où ils tenaient boutiques de renseignements et de leçons.
+
+Dans un de ses séjours à Bade, Savine avait rencontré un de ces
+professeurs: un vieux gentilhomme français de grand nom et de belle mine
+qui, après avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux jeunes
+gens qui voulaient bien l'écouter «une rectitude de combinaisons
+inexorables» pour faire sauter la banque; mais alors, ne pensant pas
+à jouer, il s'en était débarrassé en lui faisant l'aumône de quelques
+florins que le vieux professeur allait perdre avec une «rectitude
+inexorable» ou qu'il employait à faire insérer dans les journaux des
+annonces pour tâcher de trouver des actionnaires qui lui permissent
+d'essayer en grand son système.
+
+Arrivé à Bade il avait cherché son homme aux «combinaisons inexorables»,
+ce qui n'était pas difficile, car on était sûr de le trouver à
+la _Conversation_, assis sur une chaise devant la table de
+trente-et-quarante, suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre part
+et notant les coups sur un carton qu'il perçait d'une épingle.
+
+Le marquis de Mantailles était si bien absorbé dans son travail qu'il
+n'avait pas vu Savine, et qu'il avait fallu que celui-ci lui frappât sur
+l'épaule pour appeler son attention; mais alors il avait vivement quitté
+le jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmené dans
+les jardins, ne voulant pas qu'on le vît en conférence avec le vieux
+professeur de jeu, ni qu'on surprit un seul mot de leur entretien.
+
+--Six cent mille francs seulement, prince, s'écria-t-il, mettez six cent
+mille francs seulement à ma disposition, et le monde est à nous.
+
+Mais Savine avait tout de suite éteint ce beau feu il n'apporterait pas
+ces six cent mille francs, il n'en apporterait pas cinquante mille, pas
+même dix mille; mais il était disposé, dans un but moral et pour sauver
+les malheureux qui se ruinaient, à essayer le système des «combinaisons
+inexorables,» seulement il voulait l'essayer lui-même; bien entendu il
+le payerait... s'il gagnait.
+
+Le lendemain matin, le marquis de Mantailles s'était présenté à la porte
+du pavillon que le prince Savine occupait sur le _Graben_, et tout
+de suite il avait été introduit; Savine, bien que mal éveillé, avait
+remarqué qu'il était porteur d'une sorte de petite boîte plate
+enveloppée dans une serviette de serge grise et d'un petit sac de toile
+comme ceux dont se servent les joueurs de loto.
+
+--Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique qui avait introduit
+le marquis.
+
+Pendant ce temps, le vieux joueur avait précieusement déposé sa boîte
+et son sac sur une table; puis, le domestique étant sorti, il s'était
+approché du lit de Savine: sa physionomie s'était transfigurée; il avait
+l'air d'un pauvre vieux bonhomme usé, écrasé en entrant, maintenant il
+s'était relevé, c'était un homme digne et fier, inspiré, sûr de lui.
+
+--Avant tout, je dois vous montrer par l'expérience la rigoureuse
+exactitude de ce que je viens de vous expliquer, et c'est dans ce but
+que je me suis muni de différents objets utiles à ma démonstration.
+
+Ces objets utiles à la démonstration des «combinaisons inexorables»
+étaient une petite roulette, un tapis de drap divisé comme le sont les
+tables de trente-et-quarante, six jeux de cartes, et enfin, dans le sac
+en toile, des haricots blancs et rouges.
+
+Aussitôt que le professeur eut étalé son tapis sur une table et disposé
+en deux masses ses haricots, les rouges pour Savine, les blancs pour
+lui, la démonstration commença; à onze heures, Savine avait deux
+cent-quarante haricots gagnés contre la banque, c'est-à-dire deux
+cent-quarante mille francs.
+
+Le lendemain, la démonstration continua; puis le surlendemain, pendant
+dix jours, et au bout de ces dix jours Savine avait gagné dix-neuf cent
+cinquante haricots, c'est-à-dire près de deux millions de francs.
+
+L'expérience était décisive; maintenant c'étaient de vrais billets de
+banque que Savine pouvait risquer; mais, chose extraordinaire, au lieu
+de gagner il perdit.
+
+Et cela était d'autant plus exaspérant que, ce jour-là, Otchakoff fit
+sauter la banque au milieu de l'enthousiasme général.
+
+Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisième jour, puis le
+quatrième.
+
+--Courage, disait le marquis de Mantailles, plus vous perdez, plus vous
+avez de chance de gagner; l'équilibre ne peut pas ne pas se rétablir.
+
+Cependant il ne se rétablit point; au bout de quinze jours, Savine avait
+perdu cinq cent mille francs, et ce qui lui était plus sensible encore
+que cette perte d'argent, il les avait perdus sans que cela fit
+sensation et tapage.
+
+--Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.
+
+--Et pourtant il est prudent.
+
+Prudent et malheureux, c'était trop; quelle honte!
+
+Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque le jeu ne soulevait
+pas le tapage qu'il avait espéré, il chercha un autre moyen pour forcer
+l'attention publique à se fixer sur lui, et il crut le trouver en
+s'attachant très ostensiblement à une jeune fille, mademoiselle
+Corysandre de Barizel, qui, par sa beauté éblouissante, était la reine
+de Bade, comme Otchakoff en était le roi par son audace au jeu.
+
+
+
+II
+
+C'était aussi l'hiver précédent, presque en même temps qu'Otchakoff,
+que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mère, la comtesse de
+Barizel, avait fait son apparition à Paris.
+
+Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane, où son père, le
+comte de Barizel, qui descendait des premiers colons français établis
+dans ce pays, avait possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa
+famille depuis près de deux cents ans; le comte avait été tué dans la
+guerre de Sécession, commandant une brigade de l'armée du Sud, et sa
+veuve et sa fille avaient quitté l'Amérique pour venir s'établir en
+France, où elles voulaient vivre désormais.
+
+C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait tous les ans le
+financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la première fois.
+
+Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un enrichi, les fêtes
+qu'il donnait dans son hôtel de la rue de Berry comptaient parmi les
+plus belles et les mieux réussies de Paris. Quand on avait un grand nom
+ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois,
+il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air dédaigneux qu'il avait
+commencé la vie par être commis chez un marchand de toile, puis
+fabricant de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier, puis
+l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas
+moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune
+de ses fêtes, ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations
+nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez
+lui.
+
+Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait à
+offrir à ses invités, c'était encore tout ce qui, à un titre quelconque:
+gloire, talent, beauté, fortune, promettait d'arriver bientôt à la
+célébrité; il ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne
+fallait pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention d'être
+lui-même le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours
+à quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la
+cachait avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais enfin on
+savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme,
+faisait cependant partie obligée de ce programme.
+
+Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus vives et pendant
+huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations.
+
+--Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa mère?
+
+--Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine, c'est une française;
+elle est d'origine française: il y a encore dans le Poitou des Barizel
+de très vieille et très bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette
+famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en Amérique,
+que descend cette belle jeune fille.
+
+--Riches les Barizel?
+
+--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais
+rien. Si vous avez des prétentions à la main de cette belle fille,
+ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amérique
+ressemblent souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine, c'est
+que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées où elle va,
+dit-on, faire construire un hôtel.
+
+--Ça c'est quelque chose.
+
+--C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on
+en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec
+un terrain et un plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient;
+ont pendant de longues années fait croire à une fortune qui n'existait
+pas et n'avait jamais existé.
+
+--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à sa fête.
+
+--Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille, sans doute.
+
+--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.
+
+--Il n'y a plus de blondes.
+
+--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes châtain, des
+blondes cendré, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons
+mûries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond.
+
+--C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité dans les cheveux.
+
+--Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs: ainsi dans son
+front si pur, dans ses yeux naïfs, et son regard limpide, dans sa
+bouche innocente, dans son attitude modeste. Naïve, douce, modeste et
+admirablement belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la majesté,
+voilà une réunion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincérité
+dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou
+presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne
+parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé, ce qui
+m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns
+sous un sourcil pâle, ce teint d'une blancheur veloutée, enfin c'est,
+comme disaient nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment, bien
+extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans.
+
+--En a-t-elle même dix-sept?
+
+--La mère dit dix-huit.
+
+--On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en débarrasser plus
+vite.
+
+--La mère est encore fort bien.
+
+--Un peu empâtée.
+
+--Une créole.
+
+--Est-elle créole?
+
+--Elle en a l'air.
+
+--Elle a même l'air plus que créole.
+
+--C'est peut-être une _octoroon_.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, une _octoroon_?
+
+--C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse arrivée à la
+huitième génération; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en
+reste plus trace, même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa
+main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.
+
+C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'étaient fermés
+à Paris, était venue avec sa mère passer la saison à Bade.
+
+Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à Paris, car s'il
+est des gens qui passent partout inaperçus, il en est d'autres qui ne
+peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosité.
+
+Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des
+allées de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques
+étrangers qui semblent n'être venus à Bade que pour y trouver le plaisir
+de dépenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un
+homme et deux femmes; une calèche louée au mois; il n'y avait certes pas
+là de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez
+banal, une loge au théâtre, une heure de station à la musique, une
+promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer
+un florin à la table de la roulette, tous les matins la messe à l'église
+catholique, c'était tout.
+
+Il était impossible de mener une vie plus simple et cependant...
+
+Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se
+montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou
+tout au moins pour Corysandre, et instantanément c'était d'elles qu'on
+s'occupait.
+
+--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les journaux?
+
+--Notre temps est celui de la réclame; tout finit par se placer avec
+des annonces bien faites et souvent répétées: la mère s'entoure de
+journalistes.
+
+S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel
+recherchait les journalistes, au moins était-ce vrai en partie et
+particulièrement pour un correspondant de journaux français et
+américains nommé Leplaquet.
+
+Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien directeur d'un journal
+français à Bâton-Rouge, Leplaquet était bien réellement le commensal de
+madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins
+pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-même, qu'il
+l'avait connue en Amérique, où il avait été son ami et plus encore l'ami
+de M. de Barizel; à propos de cette liaison ancienne il était même plein
+d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il contait volontiers, même
+sans qu'on les lui demandât, et dans lesquelles la grosse fortune et la
+haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur
+et d'intrépidité, remplissaient toujours une place considérable; en
+Amérique, où lui Leplaquet, était un personnage, il n'avait connu que
+des personnages, et parmi les plus élevés, son bon ami Barizel.
+
+Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient généralement bien
+dites et avec une verve méridionale qui s'imposait; mais on les eût
+peut-être mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur
+avait été plus sympathique. Malheureusement ce n'était pas le cas de
+Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son
+air sombre, son attitude hésitante, inspirait plutôt la défiance que la
+sympathie, la répulsion que l'attraction.
+
+D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait à les conter à tout
+propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'étonnait que
+cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât
+si obstinément les occasions de dire du bien de la seule madame de
+Barizel.
+
+De même on cherchait aussi pourquoi il déployait tant de zèle à racoler
+des convives pour les dîners de madame de Barizel.
+
+Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait, ces convives,
+parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout
+parmi les journalistes, ses confrères, français ou étrangers; il
+suffisait, qu'on tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité
+par lui chez madame de Barizel.
+
+Bien que des invitations de ce genre fussent assez fréquentes à Bade, où
+plus d'une femme en vue employait ses amis à l'enrôlement d'une petite
+cour composée de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activité
+que Leplaquet apportait à ces enrôlements étaient si grandes qu'elles ne
+pouvaient pas ne pas provoquer un certain étonnement. C'était à croire
+qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils arrivaient et
+à leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait.
+
+Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la droite de la
+comtesse de Barizel, qui se montrait une femme supérieure dans l'art de
+chatouiller la vanité littéraire de son convive, dont la veille elle
+ne connaissait même pas le nom, lui répétant avec une grâce pleine de
+charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain,
+au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux
+yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la
+comtesse, il envoyait à son journal une correspondance consacrée à la
+gloire des Barizel.
+
+
+
+III
+
+Une maison hospitalière: comme l'était celle de madame de Barizel devait
+s'ouvrir facilement pour le prince Savine.
+
+En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine n'eut qu'à attendre
+une visite de celui-ci à Bade pour se faire présenter à la comtesse, et
+bientôt on le vit partout aux côtés de la belle Corysandre.
+
+Ce ne fut qu'un cri:
+
+--Le prince Savine va épouser mademoiselle de Barizel.
+
+C'était ce que Savine voulait. On parlait de lui, on s'occupait de lui,
+lorsqu'il paraissait quelque part, il avait la satisfaction enivrante
+pour sa vanité de voir qu'il faisait sensation; il était revenu à ses
+beaux jours, Otchakoff serait éclipsé.
+
+Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la belle Corysandre,
+quel inépuisable sujet de conversation!
+
+Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais il ne répondait pas.
+
+Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il ce mari
+bienheureux?
+
+Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui avaient assisté à
+ces explosions d'enthousiasme, et cependant personne ne pouvait dire que
+Savine s'était nettement et formellement prononcé à ce sujet.
+
+Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans qu'un jour madame de
+Barizel ou même tout simplement le premier venu pussent s'appuyer sur un
+fait positif et précis pour soutenir qu'il avait voulu être le mari
+de Corysandre, car il avait une peur effroyable des responsabilités,
+quelles qu'elles fussent.
+
+Si ordinairement et en tout ce qui ne lui était pas personnel, il
+n'avait que peu d'imagination, il se montrait au contraire fort
+ingénieux et très fertile en ressources, en inventions, en combinaisons
+pour tout ce qui s'appliquait immédiatement à ses intérêts ou devait les
+servir.
+
+Ce qu'il trouva ce fut une fête de nuit en pleine forêt, avec bal et
+souper, organisée en l'honneur de Corysandre. En choisissant un endroit
+pittoresque qui ne fût pas trop éloigné de Bade, de façon qu'on pût y
+arriver facilement, il était sûr à l'avance de voir ses invitations
+recherchées avec empressement. Sans doute la dépense qu'entraînerait
+cette fête serait grosse, et c'était là pour lui une considération à
+peser; mais, tout compte fait, elle ne lui coûterait pas plus qu'une
+séance malheureuse, comme celles qu'il avait eues en ces derniers temps
+à la table de trente-et-quarante, et l'effet produit ne pouvait pas
+manquer d'être considérable et retentissant. D'ailleurs il n'était pas
+dans son intention de prodiguer ses invitations: plus elles seraient
+rares, plus elles seraient précieuses, et les malheureux qu'il ferait
+parleraient de lui autant que les heureux,--ce qu'il voulait.
+
+Après avoir soigneusement étudié les environs de Bade, l'emplacement
+qu'il adopta fut un petit plateau boisé situé entre le vieux château
+et l'entassement de roches sillonnées de crevasses qu'on appelle les
+Rochers; il y avait là une clairière entourée de superbes sapins au
+tronc et aux rameaux, recouverts d'une mousse blanche, qui pendait çà et
+là en longs fils, et dont le sol était à peu près uni, c'est-à-dire tout
+à fait à souhait pour qu'on y pût danser et pour qu'on y dressât les
+tentes sous lesquelles on servirait les tables du souper.
+
+En moins de huit jours, tout fut organisé et Savine eut la satisfaction
+de se voir poursuivi et assiégé de demandes d'invitations.
+
+Quel chagrin, quel désespoir pour lui de refuser; mais le nombre des
+invités avait été fixé à cent par suite de l'impossibilité de dresser
+sur ce terrain tourmenté des tentes assez grandes pour recevoir autant
+de convives qu'il aurait désiré. Ce désespoir avait été tel qu'il
+s'était décidé à porter le nombre de cent, à cent cinquante; puis,
+devant les instances dont il avait été accablé, et pour ne peiner
+personne, de cent cinquante à deux cents.
+
+Mais s'il se donna le plaisir pour lui très doux de refuser de hauts
+personnages qui ne pouvaient pas le servir, par contre il n'eut garde de
+ne pas s'assurer la présence des journalistes qui se trouvaient en ce
+moment à Bade.
+
+En réalité c'était pour eux que la fête était donnée.
+
+Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant cette fête il se
+partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetés que pour elle et pour
+eux; pour tous ses autres invités, affectant une morgue hautaine.
+
+Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, l'entourant,
+l'enveloppant, ne la quittant presque pas, de façon à bien marquer
+l'admiration et l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les
+journalistes, au contraire, il se tenait sur la réserve et c'était
+seulement quand il croyait n'être pas vu ou entendu qu'il leur
+témoignait sa bienveillance, prenant toutes les précautions pour qu'on
+ne pût pas supposer qu'il était en relations suivies avec ces gens-là.
+
+--Comment trouvez-vous cette petite fête?
+
+--Admirable.
+
+--Vous en direz quelques mots?
+
+--C'est-à-dire que je lui consacrerai mon prochain article tout entier.
+
+--Avec discrétion, n'est-ce pas? C'est un service, que je vous demande;
+si vous pouvez ne pas parler de moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de
+tout ce qui ressemble à la réclame.
+
+--Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire de cette fête.
+
+--Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: je comprends
+qu'un sujet d'article est chose précieuse, et je ne veux pas vous priver
+de celui-là; seulement je vous prie d'observer une certaine réserve en
+tout ce qui me touche personnellement, ou mieux, vous voyez que j'agis
+avec vous en toute franchise, je vous prie si vous n'envoyez pas votre
+article tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?
+
+--Volontiers.
+
+--Comme cela je serai responsable de ce que vous aurez dit et je
+ne pourrai avoir pour votre obligeance et votre sympathie que des
+sentiments de reconnaissance. A demain, n'est-ce pas?
+
+Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'échelonner pour que ceux
+qui devaient trompéter son nom ne se trouvassent point nez à nez, il
+entendit la lecture des différents articles qui allaient chanter sa
+gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent de sa part des
+éloges sans fin.
+
+--Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! C'est une perle, cet
+article, je n'ai jamais rien lu d'aussi joli, et quelle délicatesse
+de touche, quelle grâce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous
+permettez, n'est-ce pas?
+
+--Comment donc.
+
+--C'est une prière que je veux dire: la réserve que je vous avais
+demandée, vous ne l'avez peut-être pas observée aussi complète que
+j'aurais voulu, mais passons; ce que je désire, ce n'est pas une
+suppression, c'est une addition: je serais bien aise que vous glissiez
+un mot sur mon titre et sur le rang que j'occupe dans la noblesse russe;
+il y a tant de princes russes d'une noblesse douteuse,--ce n'est pas
+positivement pour Otchakoff que je dis cela,--je ne voudrais pas que
+le public français, mal instruit de ces choses, me confondît avec ces
+gens-là; voulez-vous?
+
+--Avec plaisir.
+
+--Alors je vais vous donner des renseignements... authentiques.
+
+Avec le second les éloges reprirent:
+
+--Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!
+
+Il ne présenta aussi qu'une observation, «non pour demander une
+suppression, mais pour indiquer une addition qui lui serait agréable».
+
+--Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a tant de fortunes
+russes peu solides que je ne voudrais pas qu'on confondît la mienne avec
+celles-là, et qu'on crût que parce que je donne des fêtes je me livre à
+des prodigalités et à des folies; si vous le désirez je vais vous donner
+des renseignements... authentiques. Pour ma noblesse, il est inutile
+d'en rien dire, elle est, grâce à Dieu, bien connue.
+
+Avec le troisième, il commença aussi par des éloges et ce ne fut
+qu'après avoir épuisé toute sa collection d'adjectifs qu'il demanda une
+petite addition, non pour parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles
+étaient, grâce à Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelât son duel
+avec le comte de San-Estevan et pour qu'on glissât un mot discret sur la
+fermeté et le courage qu'il avait montrés en cette circonstance.
+
+Avec le quatrième, l'addition ne dut porter ni sur la noblesse, ni sur
+la fortune, ni sur son courage, toutes choses qui, grâce à Dieu, étaient
+de notoriété publique, mais sur sa générosité; parce qu'il donnait des
+fêtes qui lui coûtaient fort cher, il ne voulait pas qu'on crût qu'il ne
+pensait pas aux malheureux.
+
+Otchakoff était battu.
+
+
+
+IV
+
+On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle
+Corysandre sans que ce bruit arrivât aux oreilles de la personne qui
+justement avait le plus grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la
+maîtresse du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait dans une
+pièce en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener
+avec lui.
+
+Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage
+fût possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et
+ce serait pour avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait
+la sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de belles
+promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant à penser qu'il
+était pris par l'amour et la passion, cette idée était pour elle si
+drôle et si invraisemblable qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine
+amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux éclats.
+
+Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle accueillit la première
+fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer
+hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste
+satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en
+ce monde la chance à laquelle elle avait droit, à voir enfin abaissée
+une de celles qui lui ont volé sa part de bonheur.
+
+Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre et de lire
+le même mot sans cesse répété, «le mariage du prince Savine avec
+mademoiselle de Barizel», elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi
+persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque
+chose de sérieux.
+
+La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire.
+
+Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de maîtresse de Son
+Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne,
+et depuis longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages
+auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait
+des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels
+dégoûts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son
+luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son hôtel des
+Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui
+s'étalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des
+choses, le bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle seule
+connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau.
+
+Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle trouva que la seule
+personne qu'elle pouvait charger de cette enquête délicate était son
+père.
+
+Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées, elle avait
+été obligée de se séparer de sa famille, Savine n'étant pas homme à
+supporter une communauté que le duc de Naurouse et Poupardin avaient
+bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse le droit
+d'avoir un père et une mère, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui
+d'avoir d'autres amants elle devait être à lui, entièrement à sa
+disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il
+permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce qu'il était flatté
+dans sa vanité de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur
+les colonnes du boulevard ou dans les réclames des journaux. C'était une
+grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du même
+genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait
+osé dire qu'il n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa
+fortune!
+
+Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient
+loué un logement dans la rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué
+son commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements intimes
+et de surveillances discrètes.» Une circulaire qu'il avait largement
+répandue expliquait ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces
+surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage au profit des
+jaloux: maris, femmes, maîtresses, qui voulaient savoir s'ils étaient
+trompés et comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment, car
+M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style
+aussi bien que les belles manières. Peut-être, dans un autre quartier,
+ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eût-il nui à
+son industrie; mais sa clientèle se composait, pour la meilleure part,
+de cuisinières qui fréquentaient le marché de la Madeleine, de femmes
+de chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin d'apprendre ce que
+faisaient leurs amis aux heures où elles ne pouvaient par les voir, et
+tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que
+bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles des tireuses de
+cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand
+on avait été une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir
+volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la façon dont
+il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avançant l'épaule
+gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance.
+
+Maintenant que Raphaëlle était séparée de son père et de sa mère, elle
+ne pouvait plus, comme au temps où elle était la maîtresse du duc de
+Naurouse, entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de liberté
+et s'installer en caraco au coin du poêle pour voir sauter le foie
+ou mijoter le marc de café; mais toutes les fois que cela lui était
+possible elle se sauvait de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir
+déjeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'était avec joie
+qu'elle échappait aux valets à la tenue correcte, aux sourires insolents
+et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant,
+et qu'elle venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait le
+déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre son père et sa mère
+et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-même,
+reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage
+d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à ceux de
+l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position présente.
+
+Décidée à charger son père d'une surveillance intime auprès de Savine,
+elle vint un matin rue de l'Arcade à l'heure du déjeuner, arrivant comme
+à l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrées de provisions de
+toutes sortes liquides et solides.
+
+Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque ses clients lui en
+laissaient le temps, de faire lui-même sa cuisine, ne trouvant bon que
+ce qu'il avait préparé de sa main.
+
+Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de chemise, occupé à couper
+du lard en petits morceaux.
+
+--Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais
+te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais
+qu'est-ce que tu nous apportes de bon?
+
+Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaëlle
+venait de poser sur sa table.
+
+--Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui change ma stratégie
+culinaire, c'est un renfort qui arrive à un général au moment de livrer
+bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette,
+tu vas voir ça;--il développa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_,
+fameuse idée, tu es une bonne fille, tu penses à tes parents, c'est
+bien, c'est très bien: si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça
+nous ouvrirait l'appétit.
+
+Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher la bouteille de
+vermouth.
+
+--Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe.
+
+--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.
+
+--Eh bien, on va aller en chercher.
+
+Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit à sa mère
+qui essuyait la vaisselle mélancoliquement dans un coin.
+
+Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle
+sortit pendant que Raphaëlle défaisant son chapeau et sa robe--une robe
+de Worth,--les accrochait à un clou, entre deux casseroles.
+
+--C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud.
+
+Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la fiole.
+
+--Et l'absinthe? demanda Raphaëlle.
+
+--J'ai envoyé la fille de la concierge.
+
+--Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria Raphaëlle.
+
+--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux
+sur cette enfant, à son âge...
+
+--Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant!
+
+Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette fut vite
+cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put
+se mettre à table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise
+retroussées jusqu'aux coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame
+Houssu, correctement habillée; à sa gauche, Raphaëlle, imitant le
+débraillé paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon
+blanc.
+
+M. Houssu commença par servir sa fille avec un air triomphant.
+
+--Goûte-moi ça, dit-il, est-ce moelleux, est-ce soufflé? Tu as eu une
+fameuse idée de venir déjeuner avec nous.
+
+--J'ai à te parler.
+
+--Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je t'écouterai.
+
+--Tu as lu ce que les journaux disent du prince?
+
+--Qu'il allait épouser une jeune Américaine.
+
+--Il n'y a pas de fumée sans feu; en tout cas l'affaire mérite d'être
+éclaircie et je compte sur toi pour ça. Tu vas partir pour Bade et
+m'organiser une surveillance intime, comme tu dis dans tes circulaires,
+autour du prince Savine et de madame de Barizel, cette Américaine.
+
+--Moi! ton père!
+
+--Eh bien?
+
+--C'est à ton père que tu fais une pareille proposition!
+
+--A qui veux-tu que je la fasse?
+
+Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers elle en jetant son épaule
+gauche en avant par le geste qui lui était familier lorsqu'il voulait
+mettre sa décoration sous les yeux d'un client qu'il fallait éblouir.
+
+--Tu ne parlerais pas ainsi, s'écria-t-il en frappant sa chemise de sa
+large main velue, si le signe de l'honneur brillait sur cette poitrine.
+
+--Puisqu'il n'y brille pas, écoute-moi et ne dis pas de bêtises. On
+raconte que Savine va se marier. S'il est quelqu'un que cela intéresse,
+c'est moi, n'est-ce pas?
+
+M. Houssu toussa sans répondre.
+
+--Dans ces conditions, continua Raphaëlle, il faut que je sache à quoi
+m'en tenir, et comme je ne peux pas aller à Bade voir par moi-même
+comment les choses se passent, je te demande de me remplacer.
+
+--Moi, l'auteur de tes jours?
+
+--Encore, s'écria Raphaëlle, impatientée, tu m'agaces à la fin en nous
+la faisant à la paternité. En voilà-t-il pas, en vérité, un fameux père
+qui abandonne sa fille pendant vingt ans, c'est-à-dire quand elle avait
+besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que quand elle commence à
+sortir de la misère, c'est-à-dire quand il voit qu'il peut avoir besoin
+d'elle et qu'elle est en état de l'obliger.
+
+M. Houssu s'arrêta de manger, et, repoussant son assiette, il se croisa
+les bras avec dignité.
+
+--Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ça, s'écria-t-il, c'est
+bas; nous aurions mangé notre omelette, ta mère et moi, tranquillement,
+amicalement, comme mari et femme; nous n'avions pas besoin de tes
+cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais maintenant une seule
+bouchée de ton jambon, elle m'étoufferait.
+
+Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de jambon; puis, après
+les avoir poussés sur le bord de son assiette, il se mit à manger les
+oeufs stoïquement, sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas soutenir
+sa fille comme elle en avait envie, de peur de fâcher ce bel homme,
+qu'elle s'imaginait avoir reconquis depuis qu'il l'avait épousée.
+
+Pendant quelques minutes le silence ne fut troublé que par le bruit
+des couteaux et des fourchettes, car cette altercation qui venait de
+s'élever entre le père et la fille ne les empêchait ni l'un ni l'autre
+de manger.
+
+La première, Raphaëlle, reprit la parole:
+
+--Allons, père Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, tout ça c'est des
+bêtises; ne laisse pas ton jambon refroidir, il ne vaudrait plus rien;
+mange-le en m'écoutant et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention
+de te rien reprocher.
+
+--Si c'est ainsi...
+
+--Puisque je te le dis.
+
+Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia
+une en deux et la porta à sa bouche.
+
+--Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphaëlle. En voyant que
+l'on persistait à parler du mariage de Savine avec cette Américaine,
+j'ai pensé que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il y
+avait de vrai là-dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi.
+Est-ce que ça ne rentre pas dans ton métier? Que la scène se passe à
+Bade ou à Paris, c'est la même chose; seulement, tu auras peut-être plus
+de mal là-bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à Paris, où tu es
+chez toi.
+
+--Ça c'est sûr.
+
+--Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être ceux de Paris. Cela ne
+serait pas juste.
+
+Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne
+pas remarquer ce regard, qui était plutôt une affirmation qu'une
+interrogation, et il continua de manger.
+
+--Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle, je n'ai pas à te
+l'indiquer, c'est ton métier et il me semble qu'il est plus facile
+d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en
+représentation, comme si le monde était un théâtre sur lequel il doit se
+faire applaudir, que de suivre à la piste une femme qui se cache de son
+mari ou une maîtresse qui se défie de ses amants.
+
+--On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement.
+
+--Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si
+véritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je
+te le dis à l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage,
+ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on
+dit magnifique, précisément parce qu'elle est magnifique et parce que
+d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour
+le cas seulement où le prince te paraîtrait pris, c'est de savoir ce
+que sont ces deux femmes; la fille et la mère; si ce sont vraiment
+des honnêtes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des
+aventurières qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux
+points: Savine amoureux et madame de Barizel honnête ou aventurière,
+il me faut des renseignements certains; n'épargne donc rien, je suis
+décidée à payer le prix.
+
+De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernières paroles de
+façon à les bien enfoncer.
+
+Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche
+que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de
+mâchoires régulier comme le tic tac d'un moulin.
+
+--Si tu m'avais parlé ainsi tout d'abord j'aurais compris; tandis que
+j'ai été suffoqué, indigné, tu sais, moi, quand il s'agit de l'honneur;
+le sang ne me fait qu'un tour et je m'emporte; quand on a été soldat,
+vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me faisais ou
+plutôt que je m'imaginais que tu me faisais n'était pas de celles
+qu'écoute froidement un soldat, un légionnaire.
+
+Il se frappa la poitrine, qui résonna comme un coffre.
+
+--Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua M. Houssu, si le
+prince Savine ne poursuit pas un mariage, je suis ton homme, car tu as
+des droits à faire valoir.
+
+--Un peu.
+
+--Et quel autre qu'un père peut mieux les défendre? Puisque l'occasion
+se présente, je ne suis pas fâché de m'expliquer une bonne fois pour
+toutes sur ta liaison avec le prince Savine. Si j'ai toléré cette
+liaison, c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine liberté à
+une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours cru à la parfaite
+innocence de cette liaison, ce qui est bien naturel entre une femme
+comme toi et un homme comme lui.
+
+--Tout ce qu'il y a de plus naturel.
+
+--Eh bien! ton père te tend la main.
+
+Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un geste de théâtre.
+
+--Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empêcher ce mariage avec
+cette Américaine; il saura aider le tien; il saura même... s'il le
+faut... l'exiger.
+
+--Contente-toi d'empêcher celui de mademoiselle de Barizel, s'il est
+vrai qu'il doive se faire.
+
+--Là-dessus je ne prendrai conseil que de ma conscience de père.
+
+--Quand peux-tu partir?
+
+--Tout de suite, si tu veux.
+
+Mais il se reprit:
+
+--Demain, après-demain, dans quelques jours.
+
+--Pourquoi pas ce soir?
+
+--Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais avec toi il ne faut
+pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me
+faut réunir les fonds nécessaires, non seulement à mon voyage, mais
+encore à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me faudra peut-être
+payer cher.
+
+--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les
+indiscrétions, c'est moi qui les paye.
+
+--Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous.
+
+Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant fouillé dans la
+poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit
+à. M. Houssu.
+
+Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta.
+
+--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain, me mettre en
+chasse.
+
+--Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein!
+
+--Jouer l'argent de mon enfant!
+
+--Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous fassions un bésigue.
+
+
+
+V
+
+M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès le lendemain;
+cependant huit jours s'écoulèrent sans nouvelles.
+
+--Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les
+indiscrétions de l'entourage de madame de Barizel.
+
+Elle connaissait son père et savait quel cas on devait faire de ses
+nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente
+ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il
+subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu
+l'heureuse chance d'être décoré, il s'était tout à coup imaginé qu'il
+devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son
+langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie qu'il avait
+adoptée sur l'honneur (dont il se croyait le représentant sur la terre),
+le devoir, la délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait
+de nom mais sans avoir des idées bien précises sur ce qu'ils pouvaient
+être; de là aussi son parti pris de paraître ignorer la situation vraie
+de sa fille et de tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux
+autres par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre que
+sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées: n'était-elle pas artiste
+et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de
+plus naturel qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des bijoux:
+n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de cadeaux? Chacun applaudit à
+sa manière, celui-ci les mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré
+cette attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était pas moins
+toujours l'homme d'autrefois, c'est-à-dire parfaitement capable «de
+jouer l'argent de son enfant», comme autrefois il jouait et dépensait
+l'argent «de celles qu'il aimait».
+
+Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il n'avait eu garde de
+ne pas le faire dès son arrivée, il avait néanmoins obtenu certaines
+indiscrétions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au
+lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait été obligé, une
+fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur
+et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte
+que ç'avait été après toute une semaine d'attente qu'elle avait reçu la
+lettre promise, une longue lettre en belle écriture moulée, épaisse et
+carrée, qu'il avait apprise au régiment et qui lui avait valu la faveur
+de son major pendant son service.
+
+«Ma chère fille,
+
+«Misère et compagnie.
+
+«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de sa fille.
+
+«Une pareille découverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai
+eu le chagrin de t'imposer malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras
+pas d'un retard causé uniquement par les difficultés de ma tâche.
+
+«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les
+Américaines, difficile avec le prince.
+
+«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne puisse pas encore
+répondre d'une façon précise à ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se
+marier?
+
+«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette réponse; mais
+puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder
+dans son jeu pour le deviner.
+
+«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les
+Américaines et si peu sur le prince?
+
+«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus, mais un père
+ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du métier, c'est
+de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas
+accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal;
+en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maîtres (ce
+qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir, sans
+esprit de justice (ce qui est fréquent); mais enfin en se tenant sur ses
+gardes, on peut avec eux serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait
+causer les domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu employer
+le même système avec ceux du prince, qui me connaissent; de là cette
+diversité dans mes renseignements. Il est bien évident, n'est-ce pas,
+que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient
+été surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient
+sûrement »»qui ne me connaissant pas, n'ont point pensé à se tenir en
+défiance et sont tombés dans tous les traquenards que j'ai eu l'idée de
+leur tendre.
+
+«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'intérêt pour
+toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le mérite que
+j'ai eu à cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse. Ce
+qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les résultats de ces causeries? Les
+voici:
+
+«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la
+belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire,
+une personne très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse et
+qui présentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne
+parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement:
+le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisième que tu as
+peut-être vu ou dont tu as peut-être entendu parler, un correspondant
+de journaux nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois
+hommes si différents? Cela je n'en sais rien et ce serait à creuser,
+mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point
+de ne pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les autres;
+Dayelle qui, il y a quelques années, était en guerre avec Avizard, est
+maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et
+leurs relations, peut-être même leur bourse au service de Leplaquet; et
+il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment
+la même femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils
+sont, compères, associés le plus souvent, au moins quand la femme est
+habile. Et justement madame de Barizel est une maîtresse femme. De ces
+trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'épouser, Avizard et
+Leplaquet, et ceux-là elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne
+peut devenir leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il y en
+a un troisième qu'elle veut elle-même épouser, Dayelle, qui, veuf, père
+d'un fils en âge de prendre femme, n'est point porté au mariage, mais
+qu'elle espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage qui
+éblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le
+reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-père
+du prince...
+
+«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent et combien un
+mariage avec notre prince les arrangerait?
+
+«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que
+tous ceux qui l'entourent ont intérêt à ce que ce mariage se fasse:
+Dayelle pour avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement le scie
+à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour ma fille, c'est à cause de
+ma fille.» Avizard et Leplaquet pour épouser madame de Barizel; de sorte
+que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre,
+poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et
+d'autres encore peut-être que je ne connais pas y poussent de toutes
+leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de
+Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans
+l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité de moyens
+qui paraissent très remarquables.
+
+«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la
+démêle au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires,
+que je suis parvenu à réunir depuis que je suis ici.
+
+«Tu vois qu'elle est redoutable.
+
+«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:
+
+«1° La détresse d'argent des Américaines;
+
+«2° La beauté de la jeune fille.
+
+«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient qu'à ceux qui sont
+aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est là justement le
+cas de madame de Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que
+les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis là, mais ce
+n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain
+à Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hôtel
+magnifique, on parle de grosses sommes déposées chez Dayelle et Avizard,
+on parle d'une fortune considérable en Amérique; mais tout cela est
+propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients, avec largesse
+pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui
+est caché, dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois le plus
+pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si longue, j'entrerais à ce sujet
+dans des détails caractéristiques que je réserve pour te les conter:
+tu verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages qui
+éblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ça nous venge,
+nous autres, gens d'honneur.
+
+«En te disant que la beauté de mademoiselle de Barizel est merveilleuse,
+ce n'est pas de l'exagération; il faut la voir pour admettre qu'une
+créature humaine peut être aussi admirablement belle. Il est vrai, et
+je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air très intelligent,
+on prétend même qu'elle est un peu bête; mais enfin la beauté reste,
+éblouissante; c'est un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat
+Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses
+relations, sa détresse d'argent, la beauté de sa fille font qu'un
+mariage avec le prince Savine paraît avoir bien des chances pour lui?
+
+«Le prince veut-il ce mariage?
+
+«Toute la question est là, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la
+résoudre; mais ne le voulût-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il
+sera amené un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de
+bonne volonté: il doit être bien difficile de résister à des femmes
+dangereuses comme celles-là, la mère pour son habileté, la fille pour sa
+beauté.
+
+«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un
+indice grave.
+
+«Pour le soustraire à cette influence qui menace de l'envelopper, il
+faudrait qu'on lui fît connaître ces deux femmes. Mais comment? je n'ai
+pas des faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à les lui
+crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux
+qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand
+mariage. Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête, à
+Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là où s'est écoulée la jeunesse de
+madame de Barizel; c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le
+peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à déterrer.
+
+«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un
+mal de galérien et pour pas grand'chose.
+
+«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve serré de plus en plus.
+
+«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire
+quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est étonnant
+comme l'argent file.
+
+Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux et dévoué.
+
+«Houssu.»
+
+A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une dépêche télégraphique
+qui ne contenait que deux mots:
+
+«Reviens immédiatement.»
+
+M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le samedi matin il
+s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York.
+Raphaëlle avait jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique
+déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince.
+
+
+
+VI
+
+Le jour même où la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu,
+rappelé par sa fille, elle recevait un hôte dont le _Badeblatt_
+annonçait l'arrivée en ces termes:
+
+«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités les plus en vue
+du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long
+voyage autour du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc de
+Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il compte, nous dit-on, faire
+un séjour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages.
+Tout donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux
+engagés dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter
+cette année un éclat plus vif encore que les années précédentes, aussi
+bien par le nombre et le mérite des concurrents, que par la réputation
+des gentlemen qui doivent les monter.»
+
+Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement pour
+le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on était loin encore, et auquel
+le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres
+parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de retour de son
+voyage autour du monde et il était vrai aussi qu'à peine débarqué à
+Trieste il était monté en wagon pour venir directement à Bade, au lieu
+de rentrer en France.
+
+Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir ce qui s'était
+passé en son absence, un peu mieux et d'une façon plus détaillée et plus
+précise que les quelques lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui
+apprendre.
+
+Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ?
+
+A cette question, qu'il s'était si souvent posée et avec tant d'émotion
+pendant les longues heures mélancoliques de la traversée, en restant
+appuyé sur le plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à
+suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes,
+il n''avait jamais eu d'autres réponses que celles qu'il se donnait
+lui-même en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitée,
+c'est-à-dire rien que le rêve.
+
+Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris, lui avait promis de
+le tenir exactement au courant de ce qui se passerait.
+
+Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller à New-York, et
+c'était à New-York que Harly devait lui écrire, tandis que c'était à
+Rio-Janeiro qu'il avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait
+employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la
+hâte qu'il avait mise à expédier des dépêches de tous les côtés avait
+embrouillé les choses: les lettres n'étaient point arrivées en temps
+là où il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient
+égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié de celles qui lui
+avaient été écrites. Celles qui étaient adressées à New-York avaient
+été le chercher à Rio-Janeiro; celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne
+l'avaient pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama n'étaient
+pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir à Singapore,
+étaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passé le
+détroit; et ainsi de suite jusqu'à Alexandrie.
+
+De tout cela il était résulté une conversation à bâtons rompus et
+tellement embrouillée qu'elle était à peu près inintelligible.
+
+Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté leur séparation?
+L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'était-elle
+consolée?
+
+Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et, le voyage avait
+achevé le désenchantement qui avait commencé avant son départ.
+
+Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait point été pour lui
+la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était près d'elle cependant, par elle
+qu'il avait eu quelques journées de bonheur.
+
+Et comment l'en avait-il payée?
+
+Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu
+envisager froidement les choses? N'en était-elle pas encore au moment
+où, sur la jetée du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le
+_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans un
+mouvement où il y avait autant de colère que de douleur?
+
+Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par
+Bade, où il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le
+faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point
+des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui écrire exactement
+quelle était la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait
+faire: rentrer à Paris où rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt
+qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son château de
+Varages ou dans celui de Naurouse.
+
+A peine installé à l'hôtel, dans un appartement assez modeste, son
+premier soin fut de demander les derniers numéro, du _Badeblatt_ et de
+chercher sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses amis qui
+étaient arrivés à Bade en ces derniers temps.
+
+Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arrêta
+point, aimant mieux s'adresser à un ami avec lequel il n'aurait point à
+se tenir sur ses gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant
+un juge d'instruction.
+
+Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revînt
+à Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenât à Bade quelqu'un
+qu'il pourrait interroger librement.
+
+Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de
+veiller sur son impatience. Mais Savine n'était point chez lui; il
+était à la _Conversation_ occupé à essayer de faire triompher la morale
+publique à la table de trente-et-quarante en opérant d'après les
+combinaisons inexorables du marquis de Mantailles.
+
+Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation c'était l'heure où
+la musique jouait sous le kiosque qui s'élève devant la maison de
+Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur
+des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une élégante cohue
+un public nombreux qui réunissait à peu près toutes les nationalités des
+deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher par
+la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, les femmes à
+Paris.
+
+Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société cosmopolite qu'on
+rencontre dans toutes les villes d'eaux à la mode pour le regarder
+avec curiosité et l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde
+n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, quoiqu'il ne
+promenât sur cette assemblée qu'un regard nonchalant et indifférent,
+ses yeux furent tout à coup irrésistiblement attirés et retenus par
+la beauté d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le
+frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. Alors il la
+regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle
+était blonde, avec des yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et
+soyeux; l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; elle
+était de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste
+cependant et qui n'avait rien d'apprêté, naturelle au contraire et
+gracieuse; près d'elle était assise une femme jeune encore, sa mère sans
+doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût entre elles aucune
+ressemblance, la mère ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux.
+
+Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé devant elles en
+admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas
+et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il était
+sorti de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout triste et
+morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien
+faire dans un trou comme Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie
+s'était faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le
+ciel, de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; cette
+verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux yeux qu'à l'esprit, ce
+paysage entouré de montagnes aux sommets sombres était charmant; cette
+chaude journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade était le
+plus gracieux de la terre; il était heureux de se retrouver au milieu
+de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune
+fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis
+qu'il avait vus dans son voyage.
+
+C'était tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait
+l'éveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade
+et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le
+frappa:
+
+--Roger!
+
+Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait résonné dans son
+coeur, était partie.
+
+La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point trompé: c'était elle;
+c'était madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle
+avait crié lorsqu'ils s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle
+prononçait après une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il
+s'était éloigné emporté par le _Rosario_, elle l'avait répété. Cet appel
+le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi.
+
+Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant, penchée
+en avant, à demi soulevée sur sa chaise. Il alla à elle, sans bien voir
+quelle était l'expression vraie de ce visage ému.
+
+Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:
+
+--Vous ici!
+
+--J'arrive.
+
+--Et moi aussi. Quel bonheur!
+
+Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incliné
+vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler.
+
+Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit, tant avait été
+vif l'élan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement
+et déjà les oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils
+allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se
+passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais
+souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'était pas le moment
+de se donner en spectacle.
+
+--Votre bras? dit-elle à Roger.
+
+En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre sa réponse, elle
+lui avait pris le bras.
+
+Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux désappointés.
+
+Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant
+doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui était loin de lui
+rendre le calme.
+
+Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle prit la parole:
+se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura:
+
+--_Carino, Carino_, enfin je te revois!
+
+Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant où allait
+aboutir cet entretien commencé sur ce ton. Ce qu'il avait redouté se
+réalisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il était ému par cette
+pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait
+si souvent prononcé et qui évoquait tant de souvenirs passionnés; mais
+le sentiment qu'il éprouvait ne ressemblait en rien à l'amour.
+
+--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que
+ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien.
+
+--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.
+
+Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda en face,
+plongeant dans ses yeux.
+
+--Vrai, dit-elle, c'est vrai?
+
+Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait,
+car elle baissa la tête et reprit son chemin.
+
+--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetée du Havre,
+dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'éloigner, me
+laissant là désespérée, anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce
+courage féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et
+au lit encore?
+
+Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient pour lui
+terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main
+gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda à
+qui ce signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme qui se
+trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment, avait été arrêté
+par madame d'Arvernes au moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune
+homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti, de tournure
+élégante, à la mine fière, avec des yeux au regard velouté.
+
+Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle
+avait très bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle
+se mit à sourire et, prenant un ton enjoué:
+
+--Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte de Baudrimont. Je
+te le présenterai, mais pas tout de suite; il nous gênerait.
+
+Ces quelques paroles avaient été une douche glacée qui s'était abattue
+sur les épaules de Naurouse. Eh quoi, c'était quand il cherchait des
+mots adoucis et des périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait
+si franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux passionnés! Et
+un moment il avait eu peur d'elle!
+
+--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.
+
+Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.
+
+--Charmant, dit-il en riant.
+
+--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garçon, tu vois
+qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente
+nature, mais malgré toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles
+sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai
+aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garçon n'avait pas été là, je
+serais devenue folle.
+
+--Il était là.
+
+--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger.
+
+Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait
+tout un monde de souvenirs et même peut-être autre chose que des
+souvenirs; mais l'heure de l'émotion était passée; maintenant il était
+décidé à prendre la situation gaiement.
+
+--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous
+aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais séparée de toi. Mais tu
+as voulu être chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi ce
+sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce pas?
+
+--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après que j'avais donné ma
+parole, ma douleur, mon désespoir? Que pouvais-je?
+
+--C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi a servi ton
+sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'étais pour toi;
+il n'est pas pour moi ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme
+je l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien à
+blâmer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M.
+d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a
+consolé?
+
+--Personne.
+
+Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant contre lui:
+
+--Ah! Carino, murmura-t-elle.
+
+Mais cette pression, qui naguère le secouait de la tête aux pieds,
+arrêtait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le
+laissa insensible et froid.
+
+Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:
+
+--Nous allons dîner ensemble...
+
+--Mais...
+
+--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est déjà
+bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grâce à te
+demander: il voudra se lier avec toi...
+
+--... Mais...
+
+--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra
+que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras de faire des folies, il est
+si jeune, tu me le garderas.
+
+Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras:
+
+--Tu ne veux pas?
+
+--Au fait, cela est drôle.
+
+A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame
+d'Arvernes l'appela d'un signe et la présentation fut vite faite.
+
+--M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de dîner avec nous,
+dit-elle, il nous contera son voyage.
+
+
+
+VII
+
+Roger se réveilla le lendemain matin maussade et triste.
+
+Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit
+sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'était passé la veille, ce qu'il
+avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune
+Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa tête troublée.
+
+Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer sa journée.
+Il n'avait plus à chercher Savine; il savait; et même ce que Savine
+pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de
+l'adoucir; il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les amours de madame
+d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait
+pas de faire bien certainement.
+
+L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris, maintenant qu'il
+n'avait plus à s'inquiéter de ce qui l'y attendait. En réalité, ce qui
+l'attendait, c'était... rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne,
+excepté Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette époque.
+Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait
+avant son départ? Il en avait tristement exploré le vide. Où cela le
+conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille.
+La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa cousine Christine,
+était au couvent. Des amis qui méritaient à peine le titre de camarades
+de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre
+disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre, car il ne pouvait
+pas songer à rentrer au ministère et à demander un poste quelconque dans
+une ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours ministre et que,
+s'adresser à lui, c'eût été en quelque sorte demander le paiement du
+sacrifice qu'il avait accompli.
+
+N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes
+d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait épuisés, d'autres
+émotions que celles du jeu?
+
+Ne rien faire.
+
+Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine à Cara, de Cara à
+Raphaëlle, et toujours ainsi.
+
+Il se sentait né pour mieux que cela cependant.
+
+Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce voyage, ç'avait été
+son isolement: plusieurs fois il avait été en danger, et alors il avait
+eu la pensée désespérante qu'à ce moment même personne ne prenait
+intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât. On dirait:
+«Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi
+il avait eu des heures, des journées de plaisir, des élans d'admiration
+et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur
+personne et se dire: «Si elle était là;» ou bien: «Je lui conterai
+cela.» C'était seul qu'il avait souffert; c'était seul qu'il avait joui.
+
+Pourquoi ne se marierait-il pas?
+
+De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait.
+
+Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à rendre heureuse,
+sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui
+l'aimerait, l'honnête femme qui serait la mère de ses enfants.
+
+Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'était un
+devoir de ne pas le laisser s'éteindre.
+
+Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher sinon sa fortune, au
+moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient
+sa famille,--ces Condrieu-Revel exécrés,--qui n'étaient que ses ennemis
+après avoir été ses persécuteurs?
+
+C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant
+machinalement le jeu de la lumière dans les branches des arbres, qu'il
+réfléchissait ainsi. Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une
+valse que jouait une musique militaire.
+
+Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille
+blonde qu'il avait vue la veille et à laquelle il n'avait plus pensé
+venait de se dresser devant lui, évoquée par cette musique, et il la
+retrouvait aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle lui était
+apparue la veille.
+
+
+
+VIII
+
+Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face à face avec Savine,
+qui arrivait.
+
+--Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc.
+
+C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer qu'on devait
+toujours aller chez lui et que lui n'avait à aller chez ses amis que
+quand il avait besoin d'eux; c'était pour cela qu'ayant appris la veille
+que le duc de Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé de
+toute la matinée, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'était
+séparé depuis près de deux ans et ne se décidant à venir chez cet ami
+qu'à la dernière extrémité.
+
+--J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre.
+
+Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de
+sympathie:
+
+--D'abord ce qui vous touche de près: Madame d'Arvernes n'a point été
+malade de désespoir après votre départ; elle a reçu les consolations
+d'un très joli garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais
+où, le vicomte de Baudrimont.
+
+--J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes.
+
+--Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec votre flegme.
+
+Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était l'amant de madame
+d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'était pas plus disposé à un aveu
+de ce genre maintenant que tout était fini entre elle et lui.
+
+--Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des
+histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'à un certain
+point, mais qui ne me touchent pas de près comme vous pensez; il est
+donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point.
+
+Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne;
+heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la
+foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà
+et là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence de devenir trop
+embarrassant pour l'un comme pour l'autre.
+
+D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait s'il
+n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle était
+précisément à la place même où il l'avait vue et près d'elle se trouvait
+la dame dont il avait remarqué l'air dur.
+
+Toutes deux en même temps firent une inclinaison de tête du côté de
+Savine, un sourire amical accompagné d'un geste de main qui semblait une
+invitation à les aborder.
+
+--Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils
+eurent fait quelques pas.
+
+--Si je connais la belle Corysandre!
+
+Et, se rengorgeant de son air le plus vain:
+
+--Vous ne lisez donc pas les journaux?
+
+--Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?
+
+--Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête dans la forêt, un bal
+suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a été
+la reine. Tous les journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de
+l'avis unanime, a été tout à fait réussie.
+
+Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel,
+c'est-à-dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant
+jamais eu l'intention d'épouser mademoiselle de Barizel, il ne s'était
+pas donné la peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et sur
+sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beauté, et cette
+beauté se manifestait à tous éclatante, indiscutable.
+
+Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel
+ne lui disait rien; c'était la première fois qu'il l'entendait et
+il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en
+inquiétait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait être qu'une
+fille de race.
+
+Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer
+devant elles:
+
+--Voulez-vous que je vous présente? demanda Savine.
+
+--Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel qu'il faudrait demander si
+elle veut bien que je lui sois présenté?
+
+--Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement.
+
+Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on pouvait lui en faire
+une, il entraîna doucement son ami, comme il disait: ce n'était pas le
+duc de Naurouse qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela
+devait suffire.
+
+Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette présentation et en
+insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins
+pour la galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer
+l'attention.
+
+Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle
+appuyait ses pieds à Savine et, sur un signe de sa mère, Corysandre
+avait offert la sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à-vis «de
+la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son esprit, libre de la
+regarder, libre de lui parler, libre de l'écouter.
+
+A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut celle du regard;
+ce fut à peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient
+les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son
+attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui ou du dédain.
+Tout au contraire, c'était avec un sourire que Roger trouvait le plus
+ravissant qu'il eût jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et
+de Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire, bien qu'il
+ne traduisît qu'une seule impression, il était si joli, si gracieux en
+plissant les paupières, en creusant des fossettes dans les joues, en
+entr'ouvrant les lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son
+charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait et même s'il
+exprimait quelque chose.
+
+Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières il passa aux
+fossettes, puis aux lèvres, puis aux dents, puis au menton, descendant
+ainsi aux épaules, au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter
+aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de
+Corysandre rencontrait le sien; encore témoignait-elle si peu d'embarras
+à se surprendre ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel
+que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et par respect,
+qu'il détournait ses yeux un moment.
+
+Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans qu'il eût conscience
+aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout à coup, il fut surpris
+et comme éveillé par une main qui se posait sur son épaule,--celle de
+Savine.
+
+--Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons dîner au
+bord de la Murg, une partie arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous
+venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend.
+
+Par convenance, Roger se défendit un peu; mais madame de Barizel s'étant
+jointe à Savine et Corysandre l'ayant regardé en souriant, il accepta.
+
+Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui devait servir à
+cette promenade, mais bien une calèche aux armes de Savine, avec un
+cocher et deux valets de pied portant la livrée du prince; la calèche
+découverte avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis parmi
+les plus beaux de son haras, forçaient l'attention des curieux et
+l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer près d'eux sans
+les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la
+voiture, beauté des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied,
+richesse de la livrée, tout cela faisait partie de la mise en scène
+dont Savine aimait à s'entourer dans ses représentations, bien plus
+par besoin de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il
+jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire
+sur les curieux pour voir si l'effet produit était en proportion de
+la dépense,--ce qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une
+préoccupation constante.
+
+Son bonheur fut complet, car à ce moment même Otchakoff vint à passer
+traînant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards
+des curieux s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine
+remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements
+tout à faits significatifs, qui le comblèrent de joie.
+
+Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tête,
+les épaules en bombant la poitrine, et autour de la calèche il marchait
+de côté tout gonflé comme un paon qui se pavane.
+
+En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine,
+eût très probablement deviné ce qui causait cette joie débordante; mais,
+ne pensant qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina
+que ce qui transportait ainsi Savine était le plaisir de faire une
+promenade avec elle et cela l'attrista.
+
+La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des allées de Lichtenthal,
+et madame de Barizel qui lui faisait vis-à-vis, l'interrogeait sur ses
+voyages.
+
+--Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des États-Unis? Que
+pensait-il du Mississipi?
+
+Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans, le
+Mississipi, la Louisiane, la Floride, les États-Unis (du Sud bien
+entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les bêtes, les gens.
+
+Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était à madame de Barizel
+qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que
+c'était sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attachés.
+
+Quant à elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la
+bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fût question de
+son pays natal. Quand Roger la prenait à témoin, elle se contentait
+d'incliner la tête en accentuant son sourire.
+
+Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées d'une colline
+par une route en zig zag qui de chaque côté était bordée de grands
+arbres, tantôt des hêtres monstrueux qui couvraient les mousses
+veloutées de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds
+entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers le ciel,
+éteignant la lumière sous leurs branches superposées et leurs aiguilles
+noires. Les lacets du chemin faisaient que tantôt Corysandre était
+exposée en plein au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait
+tout à coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement que ces
+jeux de la lumière sur ce visage souriant et c'était une question qu'il
+se posait sans la décider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la
+pleine lumière ou les caprices de l'ombre.
+
+Il vint un moment où il garda le silence et où dans l'air épais et
+chaud de la forêt on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le
+craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de
+la route.
+
+--Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine qui ne manquait
+jamais de placer une observation désagréable, vous êtes devenu bien
+morne, mon cher Naurouse.
+
+--C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme
+les cathédrales, ils me portent au recueillement et au silence;
+instinctivement je parle bas si j'ai à parler.
+
+--Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant?
+
+--Il y a des jours ou plutôt des circonstances.
+
+S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile,
+silencieux, à demi tourné vers Corysandre qui l'avait regardé.
+
+On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été des ducs de Bade
+libéralement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne
+connaissait pas encore l'intérieur du château, elle voulut le parcourir;
+mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva que ces pièces
+sombres, à l'ameublement gothique et aux fenêtres fermées de vitraux de
+couleurs, étaient trop fraîches pour Corysandre.
+
+--J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc
+m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui
+n'aimes guère ces antiquailles.
+
+--Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger.
+
+Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec
+Savine et ils gagnèrent une terrasse d'où la vue s'étend librement sur
+la vallée de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours
+souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre intérêt au
+paysage qui s'étalait à ses pieds et que fermaient bientôt de hautes
+collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se
+découpaient nettement sur le ciel.
+
+Après quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna
+vers elle:
+
+--Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensée
+se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent!
+La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.
+
+--Oui, cela est beau, très beau.
+
+--Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu plusieurs fois, mais
+que je ne connaissais pas encore, un souvenir ému.
+
+Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa
+pas les siens, mais elle ne répondit rien, se laissant regarder sans
+confusion.
+
+A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on
+remonta en voiture pour descendre au village où l'on devait dîner, ce
+qui faisait une assez longue course.
+
+Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque la calèche arriva
+devant la porte du restaurant, on se précipita au-devant de Son
+Excellence que l'on conduisit cérémonieusement à la table qui avait
+été dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les eaux
+tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon.
+
+--Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux
+précautions de madame de Barizel dans les salles du château d'Eberstein.
+
+Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre:
+
+--Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la
+fraîcheur du plein air.
+
+Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa à sa fille de
+faire une promenade en bateau.
+
+--Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence.
+
+Une petite barque était amarrée à quelques pas de là. Corysandre
+nonchalamment, se dirigea de son côté; mais Roger la suivit et, s'étant
+embarqué avec elle, ce fut lui qui prit les avirons.
+
+Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table où
+madame de Barizel et Savine étaient restés assis puis, ayant relevé les
+avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant.
+
+Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là sans faire un
+mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourné vers Roger et
+éclairé en plein par la pâle lumière de la lune, qui se levait.
+
+--Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que celle-là? dit-il.
+
+--Non, dit-elle, jamais.
+
+--Voulez-vous que nous retournions?
+
+--Allons encore.
+
+Et la barque continua de suivre le courant; mais bientôt ils touchèrent
+le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'était
+lui qui était éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont
+les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait comme lui-même
+quelques instants auparavant l'avait regardée.
+
+
+
+IX
+
+On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées de Lichtenthal,
+madame de Barizel invita très gracieusement le duc de Naurouse à
+les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la
+délicieuse journée qui finissait.
+
+Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien d'une façon
+directe et avec une certaine initiative.
+
+--Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger.
+
+--Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru.
+
+Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut sa mère qui, voyant
+qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments à
+Savine sans que celui-ci s'adoucît.
+
+Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées chez elles, Savine
+et Roger ne se séparèrent point, car c'était sans retard que celui-ci
+voulait procéder à son interrogatoire.
+
+--Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le désir d'une
+réponse affirmative.
+
+--Je voudrais voir un peu où en est la rouge.
+
+Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de
+la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'à accompagner Savine à la
+Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait
+de belle humeur.
+
+Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le
+vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et après un
+court moment d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant
+qu'il ne jouerait pas ce soir-là.
+
+Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de lui attendant qu'il
+voulût bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder était assez délicat,
+et avec un homme du caractère de Savine assez difficile pour avoir
+besoin du calme du tête-à-tête dans la solitude.
+
+Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le jardin, à peu
+près désert, Roger commença:
+
+--J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne journée que vous m'avez
+fait passer.
+
+--Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant.
+
+--Cette jeune fille est adorable.
+
+--Oui.
+
+Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas de Corysandre que
+Savine voulait qu'on lui parlât, c'était de lui-même, de lui seul; il le
+marqua bien:
+
+--Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mené cette
+longue course dans des montées et des descentes et un chemin dur? Quand
+il y aura des courses sérieuses en France, je me charge de battre tous
+vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai à la mode ne sera
+pas remplacé par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval.
+
+--Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et madame de Barizel, vous
+la connaissez beaucoup?
+
+--Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été mis en relation avec
+elle par Dayelle.
+
+Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:
+
+--Notez que la voiture était lourde; vous me direz qu'on en trouverait
+difficilement une mieux comprise et où chaque détail soit aussi soigné,
+aussi parfait; c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous
+étions sept personnes.
+
+--Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit vivement Roger, se
+cramponnant à cette idée pour revenir à son sujet.
+
+--Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme.
+
+--Vous pouvez dire la plus belle des femmes.
+
+--Comme vous en parlez!
+
+--Cela vous blesse?
+
+--Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'étonne,
+voilà tout. De la poésie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas
+si démonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la
+jeunesse, mais ils la déforment aussi.
+
+--Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour
+mademoiselle de Barizel ne soit pas justifié?
+
+Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette question qui allait lui
+apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait.
+
+--Parfaitement justifié, au contraire; je partage tout à fait votre
+sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille.
+
+--Ah!
+
+--Comme vous dites cela.
+
+--Je ne dis rien.
+
+--Il me semblait que mon admiration vous surprenait.
+
+--Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce qui me surprendrait,
+ce serait que la voyant souvent...
+
+--Je la vois tous les jours.
+
+--... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beauté.
+
+--Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent
+d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la première femme que je
+rencontre dont la beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le
+monde la trouve belle, et elle est également belle tous les jours.
+
+Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait, car dans leur
+franchise apparente elles restaient très vagues; que Savine jugeât
+Corysandre comme tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il
+essaya de rendre ses questions plus précises sans qu'elles fussent
+cependant brutales.
+
+--Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un nom, de la fortune, elle
+ne soit pas encore mariée?
+
+--Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle.
+
+--Et elle attend encore?
+
+--Vous voyez.
+
+--Et l'on ne parle pas de son mariage?
+
+--Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours.
+
+--Avec qui?
+
+Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette question.
+
+--Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas
+attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce
+qu'ils disent, pour parler.
+
+--Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces propos?
+
+Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas autrement.
+
+
+
+X
+
+Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les allées de Lichtenthal
+était précédé d'un petit jardin: c'était dans ce jardin que Savine et
+Roger avaient fait leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre,
+avant que celles-ci fussent dans la maison.
+
+Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte d'entrée, personne ne
+répondit; aucun bruit à l'intérieur; aucune lumière.
+
+--Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fâché, et Bob
+aussi.
+
+Sans répondre madame de Barizel abandonna la porte d'entrée et, faisant
+le tour du chalet, elle alla à une petite porte de derrière qui servait
+aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte était fermée
+aussi. Aux coups frappés personne ne répondit.
+
+--Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.
+
+Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant à un massif
+de fleurs bordé d'un cordon de lierre, elle se mit à tâter dans les
+feuilles de lierre qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne
+furent pas longues, bientôt sa main rencontra une clef cachée là.
+
+--Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties
+ensemble; la première rentrée devait trouver la clef et ouvrir pour les
+autres.
+
+Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent,
+il y avait du mécontentement et aussi du mépris; il semblait que ces
+paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé,
+qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent ainsi.
+
+Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles étaient
+entrées dans la cuisine où brûlait une lampe, la mèche charbonnée. La
+table, noire de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six
+couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de
+bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu.
+
+--Chacun de nos trois domestiques avait son invité, dit Corysandre
+regardant la table; on a fait honneur à ton vin.
+
+Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'était à
+un melon et à un pâté dont il ne restait plus que des débris, à des
+écrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un
+gigot réduit au manche, à un immense fromage à la crème, à une corbeille
+de fraises, à une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des
+queues et des noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur la
+table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles étaient aux
+trois quarts vides.
+
+De tout cet amas se dégageait une odeur chaude qui, mêlée à celle de la
+graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eût
+sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine
+aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre que celle-là.
+
+Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la
+lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traîne de sa robe, tandis
+que Corysandre retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser
+un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule; mais là il n'y
+avait point de bougies sur la table où elles auraient dû se trouver, et
+il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux.
+
+Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine; mais nulle part aussi on
+n'aurait trouvé un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre
+ces deux pièces d'une même maison que chez madame de Barizel. Autant
+la cuisine était ignoble, autant le salon était coquettement arrangé,
+disposé pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer
+de la cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des
+fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches, enlevées de la serre ou coupées
+le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce
+fermée, s'étaient concentrés.
+
+Le flambeau à la main, elles montèrent au premier étage où se trouvaient
+leurs chambres, celle de Corysandre tout à l'extrémité et séparée de
+celle de sa mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un cabinet
+de toilette.
+
+Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient un désordre qui
+égalait celui de la cuisine. Les lits n'étaient pas faits, les cuvettes
+n'étaient pas vidées; sur les chaises et les fauteuils traînaient çà
+et là, entassés dans une étrange confusion, des robes, des jupons, des
+vêtements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et
+des malles ouvertes montraient le linge déplié pêle-mêle comme s'il
+avait été mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un
+choix.
+
+Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile observateur pour
+comprendre que tout cela n'était point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il
+était tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en
+s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires pour y trouver
+du linge en bon état et qui avaient tout bouleversé, parce que les
+premières pièces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une
+de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée parce que la roue
+du jupon était déchirée; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient
+pas de cordons; les boutons de ces cols étaient arrachés.
+
+Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre; mais Corysandre
+haussa les épaules avec un mouvement d'ennui et de dégoût.
+
+--Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle.
+
+Madame de Barizel ne répondit rien et parut même ne pas entendre.
+
+--Cela est insupportable, continua Corysandre, qui, à peu près muette
+tant qu'avait duré la promenade, avait retrouvé la parole en entrant
+chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?
+
+--Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois.
+
+--Si c'était la première; au reste, elles ont bien raison de ne pas se
+gêner, tu leur passes tout.
+
+--Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler.
+
+--Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?
+
+--Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise.
+
+--Justement c'est le mot; c'est précisément la vie bourgeoise que je
+voudrais, un peu d'ordre, de régularité, de propreté, car je suis lasse
+et écoeurée à la fin de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir
+des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une
+existence comme tout le monde?
+
+Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa robe et les avait
+posés où elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les
+épaules découvertes, elle avait commencé à arranger les draps de
+son lit; mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait
+manifestement pour la première fois.
+
+--Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel
+en haussant les épaules sans se déranger pour venir en aide à sa fille;
+dépêche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais
+me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre.
+
+La mère n'avait pas les mêmes exigences que la fille: elle ne s'inquiéta
+pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se
+déshabilla, laissant tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se
+baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le
+moment, elle était fatiguée et voulait se mettre au lit.
+
+Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans
+savoir qui elles étaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la
+mère et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de
+Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se débarrasser de toute
+toilette, ils se seraient confirmés dans leur incrédulité: si cette
+femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle
+était parfaitement conservée: pas un crépon, pas la plus petite natte,
+pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs,
+fermes, se terminant par un poignet aussi délicat que celui d'un enfant;
+avec cela une apparence de santé à défier la maladie, une solidité à
+résister à tous les excès. Les propos dont Houssu s'était fait l'écho
+auraient été explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle
+pouvait très bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse
+d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idée de se faire
+épouser par Dayelle, elle pouvait être aimée. Il est vrai que si l'un de
+ces amants avait pénétré à cette heure dans cette chambre, il aurait pu
+éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce qu'il aurait remarqué,
+et emporter une fâcheuse impression des habitudes de sa maîtresse; mais
+madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à l'exception
+du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou dégoûter.
+C'était dans les appartements du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses
+amis; et là, dans un milieu où tout était combiné pour parler aux yeux
+et les charmer, entourée de fleurs fraîches, en grande toilette, rien
+en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son
+existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger,
+ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient
+les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure,
+les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les épingles qui
+rafistolaient un jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise,
+les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel
+d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,--et ils étaient séduisants.
+
+Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit
+commodément:
+
+--Maintenant, dit-elle, causons.
+
+--Qu'ai-je fait encore?
+
+--Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te reproche, et ce
+n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton intérêt.
+
+--Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon intérêt! Le tien aussi,
+il me semble.
+
+--Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?
+
+--Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à-dire le tien par le mien.
+Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas,
+c'est justement parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en ai
+pour regarder.
+
+--Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit.
+
+--Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié aux oreilles assez
+souvent pour qu'il soit inutile de le répéter. Il est possible que je
+sois bête et quand je me compare à toi, je suis disposée à le croire: je
+sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni
+ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait
+que tu es partout à ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de
+tout comme toi, même des choses et des gens que je ne connais pas. Si au
+lieu de me laisser dans l'ignorance, à ne rien faire, sans me donner des
+maîtres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi
+bête que tu crois.
+
+--Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien
+appris? est-ce que j'ai jamais eu des maîtres?...
+
+--Oh! toi!...
+
+Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au
+moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance
+sincère d'une supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la
+tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour sa mère, que la
+façon dont elles se parlaient; même lorsque madame de Barizel semblait
+en public témoigner de la sollicitude et de l'affection à Corysandre,
+le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en
+tiennent aux apparences; quant à Corysandre, qui ne se donnait pas
+la peine de feindre, son ton était celui de l'indifférence et de la
+sécheresse.
+
+--Cela te blesse que ta mère se remarie?
+
+--Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais si cela
+devait...
+
+--Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout?
+
+--Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a des choses qui
+deviennent plus pénibles quand on les dit que quand on les tait; les
+taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit.
+
+Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au
+moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les épaules
+avec un sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne la
+blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment
+n'était pas qu'il y a des choses qui deviennent plus pénibles quand on
+les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle
+eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par curiosité, pour
+savoir; mais en réalité elle ne trouvait pas que cela valût la peine de
+les arracher. Elle avait mieux à faire pour le moment, et c'était chez
+elle une règle de conduite d'aller toujours au plus pressé.
+
+--Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'était
+une raison pour être aujourd'hui autre que tu n'as été. Combien de fois
+t'ai-je recommandé d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour
+faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche.
+
+--Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant,
+s'admirant complaisamment dans la glace.
+
+--Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, être
+séduisante, étourdissante; dire tout ce qui te passait par la tête. Dans
+une bouche comme la tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents
+comme les tiennes, les sottises même sont charmantes.
+
+--Je n'avais rien à dire.
+
+--Même quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'était pas
+difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant.
+
+--Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est très bien, le duc
+de Naurouse; il a tout à fait grand air, la mine fière, l'oeil doux; il
+me plaît.
+
+--Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'écria madame
+de Barizel, s'animant pour la première fois et montrant presque de la
+colère; il te plaît, un homme que tu ne connais pas!
+
+--Il est duc.
+
+--Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune?
+
+--Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit le connaître, M. Dayelle
+doit savoir quelle est sa fortune.
+
+--Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul
+qui, présentement, doit te plaire.
+
+--Il ne me plaît point.
+
+--Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête que tu es libre de
+n'épouser que l'homme qui te plaira?
+
+--Je le voudrais.
+
+--Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus
+tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il
+pas un mari désirable pour toi?...
+
+--Pour nous.
+
+--Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le veux, je mettrais tout
+en oeuvre pour qu'il réussît.
+
+--Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à présent: il
+paraît prendre plaisir à être avec nous, à se montrer avec nous partout
+où l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois
+ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa
+femme; à vrai dire, je ne crois même pas qu'il en ait l'idée.
+
+--S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta faute; ce n'est pas
+en étant ce que tu es avec lui que tu peux échauffer sa froideur. Je
+t'avais dit qu'il était l'orgueil même et que c'était par là qu'il
+fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les plus
+exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu jamais fait?
+
+--Cela m'ennuie.
+
+--Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter pour devenir
+princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y
+a pas de peine à prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à
+avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te montrer dans la
+gloire de ta beauté; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais
+jamais à un grand mariage si je n'étais pas près de toi. Tu peux le
+préparer par ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire
+réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as
+pas et ce que j'ai, moi.
+
+--Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as n'ont encore décidé
+Savine.
+
+--Il se décidera ou plutôt on le décidera.
+
+--Qui donc?
+
+--Le duc de Naurouse qui te fera princesse.
+
+--J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.
+
+--Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu peur
+que tu n'aies froid dans le château d'Eberstein, qui n'est pas glacial?
+
+--Je te le demande.
+
+--Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te faire faire une
+promenade en bateau?
+
+--Pour rester seule avec le prince.
+
+Madame de Barizel se mit à rire:
+
+--J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager un tête-à-tête avec
+le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour
+continuer ce tête-à-tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux.
+C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer malgré lui. Et
+c'est à cela que le duc de Naurouse nous servira.
+
+--Pauvre duc de Naurouse!
+
+--Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux, au contraire;
+sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service.
+Mais ce qui serait tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en
+situation de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine et d'être,
+comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir
+et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain
+par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien
+que Coralie ne rentrera pas. Rêve du duc de Naurouse, si tu veux, de son
+grand air, de sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton
+lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!
+
+--Bonne nuit, financière!
+
+
+
+XI
+
+Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour
+habitude de venir le lendemain matin déjeuner d'une tasse de thé avec
+elle pour parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée qui
+commençait: c'était l'heure des confidences, des renseignements, des
+conseils, des projets, où tout se disait librement, comme il
+convient entre associés qui n'ont qu'un même but et qui travaillent
+consciencieusement à l'atteindre en unissant leurs efforts.
+
+Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui était interdit pour
+tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui
+avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à
+dormir la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle était
+là mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination,
+toujours en travail, et échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas
+à se gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en avait vu
+d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes sortes.
+
+Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller, et, comme elle
+n'avait point été dérangée, elle était de belle humeur.
+
+--Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et
+en la tendant, à Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau.
+
+--Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a
+accompagnées dans votre promenade à Eberstein.
+
+--Qu'est ce duc de Naurouse?
+
+--Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs années
+et qui a retenti partout: sur le turf, dans le _high-life_, devant les
+tribunaux, et même devant la cour d'assises.
+
+--Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé en cour d'assises?
+
+--Oui, et pour avoir tué un homme.
+
+--Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous, dans la même voiture,
+il a été vu dans notre compagnie.
+
+--Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et conformément aux règles
+de l'honneur. Vous comptez donc sur lui?
+
+--Beaucoup.
+
+--Alors le prince Savine est lâché?
+
+--Au contraire.
+
+--Je n'y suis plus.
+
+--Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez
+du duc de Naurouse, tout ce que vous savez.
+
+--Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide,
+belle fortune. Cependant cette fortune a dû être écornée par des folies
+de jeunesse; ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que lui
+ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutté avec acharnement
+pendant plusieurs années. A la fin il en a triomphé et il est
+aujourd'hui maître de ce qui lui reste de sa fortune.
+
+--Qu'est ce reste?
+
+--Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être. Bien entendu je
+ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir.
+
+--Je demanderai à Dayelle.
+
+--Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec un certain
+mécontentement.
+
+Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression désagréable, et
+tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse.
+
+--Quelle a été sa vie?
+
+--Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les
+derniers temps de son séjour en France, il était l'amant de la duchesse
+d'Arvernes, et l'amant déclaré au vu et au su de tout le Paris; leurs
+amours ont fait scandale; il s'est à moitié tué pour la duchesse...
+
+--Un passionné alors, c'est à merveille cela!
+
+A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse qui entra
+portant un plateau sur lequel était servi un déjeuner au thé pour deux
+personnes.
+
+Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau; mais les négresses,
+au moins certaines négresses, affinées, ont l'adresse et la souplesses
+des chattes pour se faufiler à travers les obstacles sans rien casser.
+Celle-là manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une place pour
+son plateau sans le lâcher.
+
+--Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame de Barizel
+d'un ton indulgent, nous étions exposées à coucher dehors.
+
+La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse, au moins par la
+souplesse de ses mouvements et la mobilité de sa physionomie, se mit à
+sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes avec
+les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui
+veut adoucir son maître.
+
+--Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec Dinah, elle rentrer;
+Dinah pas faute à elle non plus; grand machin de montre cassé, criiii,
+criiii;--et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;--elle
+pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fâchée; moi,
+grand chagrin.
+
+Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à pleurer.
+
+--Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant.
+
+Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant.
+
+Madame de Barizel la rappela:
+
+--Et nos chambres?
+
+--Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand chagrin.
+
+De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement elle tira la porte et
+la ferma.
+
+Tout en se disculpant de cette façon originale, elle avait placé un
+petit guéridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une
+de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux
+malades.
+
+Leplaquet s'occupa à faire le thé.
+
+--Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse!
+
+--Son effet ordinaire, c'est-à-dire extraordinaire: le duc est resté
+en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai ménagé quelques
+instants de tête-à-tête, où ils auraient pu se dire toutes sortes de
+choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre de parler.
+
+--Comment, Corysandre?
+
+--Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué ou plutôt elle m'a
+déclaré, car elle n'est pas fille à avouer, que le duc de Naurouse lui
+plaît: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle.
+
+--Mais c'est dangereux, cela.
+
+--Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit Corysandre, et élevée par
+son père elle l'est très peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi
+de rassurant, qu'on peut la laisser _flirter_ sans danger. Elle se
+laissera faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui dire de
+tendre ou de passionné; elle serrera toutes les mains qui chercheront
+les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui à droite et
+à gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le
+tête-à-tête elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un baiser sur
+son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas
+aller plus loin; elle connaît la valeur de la dot qu'elle doit apporter
+en mariage et elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle
+qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté graine ce sera autre
+chose, mais alors je n'aurai plus à en prendre souci.
+
+--Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un prétendant?
+
+--Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine qu'en étant amoureux
+de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est à la glace,
+incapable de passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et lui
+seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimité
+avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon
+par la fortune, du moins par le rang, car un duc français de noblesse
+ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour où il
+verra que ce duc français est amoureux pour de bon et parle, il parlera
+lui-même.
+
+--Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites.
+
+--Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa visite, je l'attends
+aujourd'hui; je l'inviterai à dîner pour après-demain avec Savine,
+Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera très aimable pour le duc
+de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura
+qu'à obéir à son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait
+naturellement. De son côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour
+Corysandre; cela, je l'espère, fondra la glace de Savine. Vous, de votre
+côté, c'est-à-dire vous, mon cher Leplaquet, aidé de Dayelle, vous
+agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande
+pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de Dayelle, je
+l'obtiendrai après-demain.
+
+--Voilà ce que je n'aime pas.
+
+--Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros niais: tu sais bien
+pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre.
+
+
+
+XII
+
+Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant que le duc de
+Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour même.
+
+Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout naturel qu'il vînt
+prendre des nouvelles de leur santé? N'étaient-elles pas fatiguées? Et
+puis il craignait que Corysandre n'eût eu froid sur la rivière.
+
+Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas fatiguée; Corysandre
+n'avait pas gagné froid, elle avait été enchantée de cette promenade.
+
+Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la faisant durer plus
+qu'il ne convenait peut-être, Corysandre ne parut pas, car madame de
+Barizel avait décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de
+Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une
+si forte impression, et elle avait exigé que sa fille restât dans
+sa chambre. Corysandre avait commencé par se révolter devant cette
+exigence, puis elle avait fini par céder aux raisons de sa mère.
+
+--Veux-tu qu'il pense à toi?
+
+--Oui.
+
+--Veux-tu qu'il rêve de toi?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses;
+on est stupide quand on écoute son coeur, on ne fait que des sottises.
+
+Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant à la fenêtre,
+derrière un rideau, de façon à voir le duc de Naurouse quand il
+arriverait et repartirait.
+
+Après une longue attente, Roger, perdant toute espérance de voir
+Corysandre ce jour-là, s'était levé pour se retirer; alors madame
+de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son
+invitation à dîner pour le surlendemain.
+
+--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous
+connaissez sans doute? Et puis un bon ami à nous; un ami d'Amérique,
+maintenant fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent, M.
+Leplaquet.
+
+Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent au nom et à la qualité
+des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dînerait, ce serait avec
+Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces
+convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de madame de Barizel;
+le journaliste et lui de chaque côté de Corysandre: ce serait charmant.
+
+C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir à sa table le prince
+Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'était pas tout: pour que cette
+réunion portât les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux
+autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle qu'elle
+leur destinait; elle n'était pas femme à s'en rapporter aux hasards de
+l'inspiration, et à l'avance elle entendait régler chaque chose, chaque
+détail, chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à ce que
+tout marchât régulièrement, sûrement, pour arriver à un succès certain.
+
+Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un associé, un complice
+sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutôt à modérer son
+zèle qu'à l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et âme au
+mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de rêves, que de
+projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de
+bohème, plus de travail, plus de copie, une position, des relations.
+
+Mais pour Dayelle il n'en était pas de même: Dayelle était un bourgeois,
+un homme à principes, que sa situation financière et politique rendait
+circonspect et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui ne devait
+pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre.
+Qu'attendre de bon d'un homme qui, à chaque instant, s'écriait avec la
+meilleure foi du monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!» S'il
+était heureux d'avoir une maîtresse dont il se croyait aimé, une femme
+jeune encore, lui qui était un vieillard; une grande dame, lui qui était
+un parvenu, c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait pas
+trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir
+à Bade deux fois par mois était quelque chose d'extraordinaire, un
+témoignage de passion qu'un homme follement épris pouvait seul donner.
+Cela n'était ni de son âge, ni de sa position. Il perdait de l'argent,
+il compromettait ses intérêts pendant ces absences qui duraient trois
+jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui
+appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à Paris, il lui
+fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilité,
+son application ordinaires pour le travail, sa lucidité, sa sûreté de
+coup d'oeil. Pendant cinquante années sa vie avait été consacrée, avait
+été vouée au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs
+autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs
+sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le
+mari le meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier tout cela.
+A chaque instant, à chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait
+été la vie de cet homme, qui tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin,
+avait fait un commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait au
+moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser à ses anciennes
+habitudes, à son caractère, à ses craintes, à ses réflexions, aux
+reproches qu'il s'adressait lui-même sur sa propre folie.
+
+Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé encore moins un complice,
+à qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans
+doute il désirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec
+le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à faire beaucoup, même
+à verser une dot qu'il était censé avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût
+jamais reçu un sou, si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables
+qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert,
+jaune sur lequel elles étaient imprimées mais en tout cas il ne ferait
+que ce qui lui paraîtrait délicat, droit, correct, en accord avec ses
+idées étroites d'honnêteté bourgeoise.
+
+Lui demander franchement de prendre un chemin détourné, semé de pièges
+et de chausse-trapes était aussi inutile que dangereux; non seulement il
+refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait,
+il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela l'amènerait à des
+réflexions, à des appréciations, à des inquiétudes qu'il fallait
+soigneusement éviter, sous peine de perdre en une minute ce
+qu'elle avait si laborieusement préparé depuis son arrivée en
+France,--c'est-à-dire son mariage avec Dayelle.
+
+Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait un grand intérêt
+pour elle, mais se marier elle-même et se faire épouser par Dayelle en
+avait un bien plus grand encore.
+
+Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures,
+les jours se précipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est
+arrivé au bout de sa course et tombe de haut; encore une année, encore
+deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle serait une vieille
+femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Où trouver
+un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-là?
+avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage
+dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait
+jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnât: l'un resterait
+ce qu'il était, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un
+bohême.
+
+C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade, par le train parti
+de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eût horreur de se lever
+matin, ce jour-là elle montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos,
+qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.
+
+Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement, elle n'avait
+jamais eu de ces attentions, mais alors les démonstrations et les
+preuves étaient inutiles, tandis que maintenant elles étaient
+indispensables. Dayelle était défiant; de plus, il avait des moments
+lucides où, se voyant ce qu'il était réellement, un vieillard, il se
+demandait s'il pouvait être vraiment aimé, si ce n'était point une
+illusion de le croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour
+combattre ces défiances était de lui donner de telles preuves de cet
+amour, qu'elles fissent taire les soupçons du doute aussi bien que les
+objections de la raison. Comment ne pas croire à la tendresse d'une
+femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui quitte son
+lit à huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en
+chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire
+une surprise!
+
+Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agréable, quand
+pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on détachait son wagon du
+train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il
+vit la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaître,
+souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux.
+
+--Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider à
+monter, vous ici!
+
+
+
+XIII
+
+La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de
+Naurouse ne fut pas prononcé. Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui
+qu'elle était si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était
+venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.
+
+Mais, après les premiers moments d'épanchement, il était tout naturel de
+parler de ce qui s'était passé depuis la dernière visite de Dayelle à
+Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la force
+des choses.
+
+--A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une grande nouvelle que
+j'allais oublier, tant je suis troublée. Il faut me pardonner, quand je
+vous vois, je perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez le
+duc de Naurouse?
+
+--Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la campagne, au château
+de Vauxperreux; présentement, il est en train de faire un voyage autour
+du monde.
+
+--Présentement, il est à Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu
+de penser qu'il est amoureux de Corysandre.
+
+Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas
+à cette joie, loin de là.
+
+--Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement, il ne faudrait
+pas s'en réjouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de
+Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais à votre fille.
+
+--Qu'a-t-on à lui reprocher?
+
+Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tête en
+arrière, les yeux à dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la
+poche de son gilet, le bras gauche étendu noblement:
+
+--Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte à votre
+fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle
+est charmante; c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le duc
+de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la
+rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu'à ces derniers temps habité
+l'Amérique pour que le tapage de cette existence ne soit point arrivé
+jusqu'à vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a
+gaspillé follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hâte de
+s'en débarrasser, c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses
+amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris qui, vous le savez, ne
+s'étonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien
+que jeune, beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable; soyez
+sûre que s'il se présentait dans une famille honnête il serait éconduit
+et que pas une mère, qui le connaîtrait, ne consentirait à lui donner
+sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je
+renoncerais à le marier.
+
+Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une gravité et une
+lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrassée, car
+ce qu'elle avait à répondre à cette condamnation ne pouvait pas être
+dit, sous peine de se faire condamner elle-même. Après quelques secondes
+de réflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait être utilisé.
+
+--J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans
+l'étonnement; mais je n'ai rien à répondre aux raisons que vous
+avez exposées avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de
+conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en
+toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond même de votre nature.
+
+Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas encore blasé
+sur ces éloges dont elle l'accablait, et c'était pour lui un plaisir
+toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles lèvres et de se voir
+admirer par ces beaux yeux.
+
+Elle continua:
+
+--Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous
+venez de si bien m'expliquer, ce serait à Corysandre d'abord, et puis
+ensuite à une autre personne.
+
+--Cela est assez difficile avec Corysandre.
+
+--Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre
+une jeune fille. Maintenant la seconde personne à laquelle je voudrais
+vous voir répéter ce que vous m'avez expliqué, c'est-à-dire que le duc
+de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris,
+c'est... le duc de Naurouse lui-même.
+
+Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion, elle poursuivit en
+insistant:
+
+--Pour tout autre ce serait là une commission délicate; mais pour vous,
+avec votre tact, avec l'autorité que vous donnent votre caractère et
+votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera
+de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en
+parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié que vous nous portez, il
+me semble que vous pouvez très bien lui répondre par ce que vous m'avez
+dit.
+
+--Mais c'est impossible, s'écria Dayelle.
+
+Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec une douceur
+caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son
+regard, prirent une énergie qui rendait la contradiction difficile:
+
+--Jusque-là, dit-elle, je ne vous ai parlé que de Corysandre; mais
+je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous.
+Voulez-vous que je sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au
+plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut
+pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la vérité peut se
+découvrir d'un moment à l'autre, et que, du jour où elle sera connue,
+du jour où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté jusqu'à
+présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre sera gravement
+compromis, empêché peut-être pour jamais, par le scandale de la conduite
+de sa mère. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier si vous
+m'aimez comme je vous aime.
+
+--En quoi la mission que vous voulez que je remplisse auprès du duc de
+Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre?
+
+Elle se mit à sourire.
+
+--Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour les choses de
+sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le
+duc de Naurouse ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et
+que le prince se décidera quand il saura qu'il a un rival.
+
+--Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...
+
+--Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent, mais non par nous,
+de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je
+l'espère, amènera le prince Savine à réaliser enfin une résolution
+arrêtée dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère, je ne
+sais pourquoi.
+
+
+
+XIV
+
+Comme c'était le soir même, après le dîner, que Dayelle devait adresser
+son étrange discours au duc de Naurouse, il voulut se préparer pendant
+la journée en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à
+madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son éloquence,
+Corysandre ne lui facilita point sa tâche, et, malgré le tact que madame
+de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois,
+embarrassé pour continuer.
+
+Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlât du
+duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'était pas du tout
+l'éloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa
+mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés de sa mère,
+elle avait répondu d'une façon peu révérencieuse aux observations qui la
+contrariaient:
+
+--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?
+
+--Des dettes considérables.
+
+--Et il les a payées?
+
+--Mais sans doute.
+
+--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme
+désordonné, au contraire.
+
+Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait traité avec toutes
+sortes de ménagements, elle avait répondu sur le même ton.
+
+--Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse?
+
+Dayelle avait incliné la tête.
+
+--Et il les a aimées?
+
+Dayelle avait répété le même signe affligé.
+
+--Il a fait des folies pour elles?
+
+--Scandaleuses.
+
+--Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses? Voilà ce que je
+voudrais bien savoir.
+
+--C'est là une question qui n'est pas convenable dans ta bouche,
+interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait
+l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par
+quelques mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle.
+
+--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour où je
+pourrai la poser à M. de Naurouse lui-même, ce qui sera bien plus drôle.
+
+--Corysandre!
+
+--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez,
+pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M.
+de Naurouse ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me
+fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait aimées follement? cela
+prouve qu'il est capable d'amour et même de passion, ce que je trouve
+très beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très
+vrai, et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère, n'est-ce
+pas?
+
+Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas.
+
+--Pour être sincère, je dois dire que cela me fait plaisir.
+
+--Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement.
+
+--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porté sur M. de
+Naurouse en le regardant.
+
+--Et quel jugement aviez-vous porté? demanda Dayelle.
+
+--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous répondre
+quelque sottise.
+
+Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait ainsi, ce qui arrivait
+assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant
+des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude où il
+y avait plus de dédain que de soumission, mais cette fois il n'en fut
+point ainsi; au lieu de courber la tête, elle la releva.
+
+--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de répondre à une
+question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me
+faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable d'amour,
+c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et que je suis bien aise de
+voir que je ne me suis pas trompée sur lui.
+
+S'adressant à sa mère directement:
+
+--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout
+naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent
+qu'augmenter la sympathie que j'éprouve pour lui?
+
+--Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce n'est, pas de la
+sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la répulsion,
+de l'éloignement.
+
+--Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement,
+mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas réussi. Je vois que M. de
+Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractère à
+lui: qu'il est capable d'entraînement et de passion; qu'il a inspiré des
+amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a
+occupé tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde, et pour tout
+cela il me plaît un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait
+connaître. A l'âge où les petites filles jouent encore à la poupée on
+m'a dit «Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me l'a répété
+sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir si celui-ci ou celui-là me
+plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit
+plaire à l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra de
+moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me révolte pas. Mais je trouve
+enfin un homme qui me plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à
+vous, ma mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime?
+
+--Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel.
+
+Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir:
+
+--Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie!
+
+
+
+XV
+
+A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de sa dignité de
+se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent
+exacts.
+
+Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt minutes seulement,
+on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les
+piaffements des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux valets qui
+sautaient à terre pour ouvrir la portière et se tenir respectueux sur le
+passage de leur maître. C'était Son Excellence le prince Savine, qui,
+pour venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire pour une
+distance qu'on franchit à pied en quelques minutes, avait fait atteler,
+afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entrée digne de lui.
+
+Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent au-devant de lui;
+mais Corysandre, qui était en conversation avec le duc de Naurouse dans
+l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt écoutait le duc
+de Naurouse, ne se dérangea pas et elle attendit que Savine vînt à elle,
+sans lever les yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante et
+attentive à ce que Roger lui disait.
+
+Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu un moment d'émotion.
+En voyant l'indifférence qu'elle témoignait et qui certainement n'était
+pas jouée, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle
+n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un sentiment tendre
+pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade à
+Eberstein se trouvèrent confirmées d'une façon frappante.
+
+Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle à
+manger.
+
+A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adressé que quelques
+courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la
+conduire; mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle n'avait pas
+quitté des yeux.
+
+--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement.
+
+Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus
+aimable, resta interloqué, tandis que Corysandre impassible et Roger
+tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et
+Dayelle.
+
+Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait entré le dernier dans
+la salle à manger. Il était suffoqué. Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au
+moins fut-il fort étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il
+vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre,
+tandis que Savine, la figure empourprée et les sourcils contractés, les
+suivait avec Leplaquet. Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage
+devait se conduire avec le prince, son prétendant, son futur mari, celui
+qu'on désirait si vivement lui voir épouser? Et, dans son mouvement
+de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son
+attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas à cette pression,
+et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui
+indiquait; car il n'y avait là rien qui pût la surprendre, puisque,
+à l'avance, ce qui venait de se passer avait été arrêté entre elles.
+C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre de prendre le bras
+du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que
+Savine en fût piqué.
+
+--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide; profitons de
+la présence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons!
+
+Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions: Dayelle et Savine
+se trouvèrent placés à droite et à gauche de madame de Barizel; le
+journaliste et lui de chaque côté de Corysandre.
+
+On servit, et, comme le dîner venait du restaurant, il se trouva bon;
+comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils
+s'occupèrent convenablement de leur besogne; comme le linge était
+loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux
+appartenaient à la maison et qu'ils avaient été nettoyés et essuyés par
+des domestiques étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la
+malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire de cette maison;
+les fleurs de la salle à manger étaient aussi fraîches que celles du
+salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer
+par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appétit, ne
+pouvaient pas deviner ce qu'était cette cuisine.
+
+D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait
+silencieux, aucun d'eux n'était en état de faire attention à ce qui se
+passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la
+conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait
+pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et
+d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte
+magnétisé en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de
+Naurouse enfin, parce qu'il était tout à Corysandre, ne prenant intérêt
+qu'à ce qui venait d'elle et s'appliquait à elle.
+
+Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner l'acheva assez
+mélancoliquement: il s'était engagé envers madame de Barizel à présenter
+ses observations au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure que le
+dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus
+désagréable et plus gênant.
+
+Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se
+mêlait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singulière
+idée madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille
+commission?
+
+La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine
+abrégèrent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans
+le jardin, où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer
+leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise
+humeur s'était accrue, annonça qu'il était obligé de retourner au
+trente-et-quarante pour suivre une série qui l'intéressait.
+
+Ce fut le signal du départ.
+
+--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque?
+demanda Roger à Corysandre, espérant ainsi rester plus longtemps avec
+elle; nous suivrons ses émotions sur son visage.
+
+--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions, dit Savine de plus en
+plus maussade.
+
+--Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun intérêt de vous voir
+jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous,
+vous avez toujours une galerie si nombreuse.
+
+--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons
+sont intéressantes.
+
+--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parlé, le joueur
+qui m'intéresse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je
+ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'à me tuer,
+et qui joue cependant; voilà celui qui me touche et que j'admire.
+
+--Celui-là est un fou, dit Savine.
+
+--Ou un passionné, dit Roger.
+
+--J'aime les passionnés, dit Corysandre.
+
+Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent tous les quatre vers
+la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger
+venant ensuite.
+
+Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet montèrent le perron,
+Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout
+sur Corysandre, parut peu disposé à les suivre.
+
+--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle.
+
+--Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et je crois que je partirai
+sans avoir risqué un louis.
+
+--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans
+ces dispositions, car il y a quelques années vous étiez un grand joueur,
+et le jeu vous a coûté cher.
+
+--C'est peut-être ce qui m'a guéri.
+
+Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour placer son discours, il
+se hâta d'en profiter:
+
+--Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux de vous voir revenu
+si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une
+grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt, car
+je ne doute pas que vous ne persévériez dans la bonne voie. La jeunesse
+a des entraînements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se
+prolongent au delà d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec
+votre grande fortune, quelle eût été votre vie, je vous le demande, si
+vous aviez persévéré dans la voie que vous suiviez avant votre départ.
+
+Roger se redressa blessé par cet étrange discours, mais, après un court
+moment de réflexion, il n'interrompit pas, voulant voir où il allait
+arriver.
+
+--Comment auriez-vous assuré la perpétuité de ce nom par un mariage
+digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mère de
+famille eût accepté pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi
+le mot, bruyant que vous étiez alors? Il y a des réputations qui font
+peur. Tandis que dans quelques années, quand la preuve sera faite, et
+bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle
+famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fière de votre
+alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises
+impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se former; et ce sera le
+temps, le temps seul qui amènera ce résultat; toutes les paroles, tous
+les engagements ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.»
+Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer dès maintenant
+à vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules,
+peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain au moins,
+vous donner la vie qui convient à un duc de Naurouse, et que personne ne
+vous souhaite plus sincèrement que moi, croyez-le.
+
+Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait ce qu'il y
+avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme
+entortillée et leur sens obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but
+ce vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel, son ami intime,
+les lui adressait-il?
+
+
+
+XVI
+
+Malgré les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses
+continuèrent de suivre leur cours sans changement, c'est-à-dire sans que
+le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.
+
+Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait rien à désirer;
+chaque jour c'étaient des parties nouvelles, des promenades à cheval et
+en voiture dans la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins
+et dans les villes où il y avait quelque chose à voir, des petits
+voyages çà et là le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'était tout.
+
+Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très éloquent en
+témoignages d'admiration.
+
+Il était impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de
+Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la
+sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment où il
+arrivait jusqu'au moment où il partait.
+
+Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée par toutes sortes de
+raisons, madame de Barizel se décida enfin à faire une tentative directe
+sur Savine, de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à
+montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'où ils
+allaient et ce qu'on pouvait en attendre.
+
+Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa pas
+l'exécution, si sérieuse qu'elle fût.
+
+Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea pour être seule
+au moment de son arrivée et aussi pour n'être point dérangée tant que
+durerait leur entretien.
+
+Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer des passions, elle
+était cependant dans la classe des mères, de sorte que ceux qui venaient
+pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient
+que la mère, se laissaient aller bien souvent à un mouvement de
+déception.
+
+--Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après les premiers mots de
+politesse.
+
+--Elle est dans sa chambre, où elle restera, car j'ai à vous entretenir
+en particulier de choses graves.
+
+En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il
+avait si souvent redoutée était-elle sonnée? Allait-on lui demander à
+quel but tendaient ses assiduités dans cette maison?
+
+--Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle,
+au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis.
+
+D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même; puisque ce n'était pas
+de lui qu'il allait être question, il n'avait pas à prendre souci. Les
+autres, ses amis, que lui importait?
+
+Il s'installa commodément dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on
+allait lui imposer, se disant tout bas qu'on était vraiment bien bête de
+s'exposer à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos amis.
+
+--Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commença madame de
+Barizel.
+
+--Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes liés
+depuis plusieurs années. C'est lui qui m'a assisté dans mon duel avec
+le duc d'Arcala, ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure
+générosité, de me faire donner un coup d'épée par un adversaire moins
+naïf que moi, au moment même où je cherchais à le ménager.
+
+C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler au moins en ces
+termes, dont il était satisfait.
+
+--Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M.
+le duc de Naurouse?
+
+--Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami...
+
+--Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre de M. de Naurouse et
+ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que
+c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés.
+
+--Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus
+cruellement souffrir que d'entendre l'éloge de ses amis.
+
+--Distingué.
+
+--Très distingué, et même peut-être, si cela est possible à dire, un peu
+trop distingué, ce qui lui donne quelque chose d'efféminé.
+
+--Généreux.
+
+--Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie, car toute qualité
+poussée à l'extrême devient un défaut.
+
+--Noble.
+
+--De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère, qui était une
+Condrieu-Revel, c'est-à-dire tout bonnement une Coudrier si le procès en
+ce moment pendant est fondé, il y ait une tache sur son blason.
+
+--Beau garçon.
+
+--Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas très solide à cause de
+sa santé qui a été rudement éprouvée et qui même inspire des craintes
+sérieuses à ses amis.
+
+--La mine fière.
+
+--Que trop, car il y a des moments où cette fierté frise l'arrogance.
+
+--Le caractère chevaleresque.
+
+--A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce
+caractère chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en
+seriez stupéfaite.
+
+--Plein de coeur.
+
+--Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut même dire que c'est là
+son faible, le brave garçon. Combien de fois a-t-il été victime de son
+coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre
+pour un sceptique et un indifférent; tandis qu'en réalité c'est un naïf
+et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard.
+
+--Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui
+rendez pleine justice.
+
+--Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.
+
+--Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas
+hésité à m'adresser à vous, parce que je savais en même temps que
+ce n'était pas en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre
+probité.
+
+Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant, en pleine figure,
+provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les
+reçoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est trop»; les
+autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: «Vous
+pouvez continuer.» Savine se rengorgea.
+
+Madame de Barizel continua donc.
+
+--Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons
+pu vous apprécier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec
+l'expérience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas
+grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc...
+
+Savine se redressa encore.
+
+--Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a
+rien à cacher...
+
+Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses
+épaules.
+
+--Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement
+pénétrer. Ce sont les fourbes qui déroutent l'examen, les méchants; avec
+eux on ne sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur.
+
+--Et on a bien raison.
+
+--N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je
+n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime
+que je ressens, comme elle ignore la démarche que j'entreprends en ce
+moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la question de savoir si
+malgré votre amitié pour M. le duc de Naurouse et les longues relations
+qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une
+entière sincérité de votre part.
+
+--J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet égard.
+
+--Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu, c'est par discrétion, par
+réserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je
+ne connais pas de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller au
+fond des choses et les apprécier à leur juste valeur. D'un mot elle vous
+juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je
+ne puisse rien dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée
+que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui vous empêche
+d'entendre tout ce qui ressemble à un compliment.
+
+--Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse.
+
+--Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette modestie;
+d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu
+d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensée de m'adresser à
+vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont à la veille de
+se produire, au moins je le suppose.
+
+Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à croire,--on le lui
+disait d'ailleurs,--qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien,
+ne fut pas maître d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée,
+et de retenir une question qui lui vint aux lèvres.
+
+--Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.
+
+Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux.
+
+--La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse,
+dit-elle lentement.
+
+Il n'était point habituellement démonstratif, le prince Savine;
+cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour
+produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa échapper une exclamation
+en se levant à demi sur son fauteuil.
+
+--Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle Corysandre?
+
+Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette émotion, pour
+elle pleine de promesses.
+
+Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait plus qu'à
+poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et à achever ce qu'elle avait
+si heureusement commencé.
+
+--Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin. Au moins dans ces
+termes. Je ne vous ai pas dit que la demande était faite. Je suppose
+qu'elle est sur le point de se faire.
+
+--Ce n'est pas la même chose.
+
+--Assurément. Mais, comme cette supposition repose sur des faits
+certains, mon devoir de mère est de prendre des précautions. Voici ces
+faits: M. de Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle, qui
+est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second
+père de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui
+véritablement n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité
+qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire
+n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage.
+
+--Vraiment!
+
+--Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est
+presque pas de soirée que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet à
+l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en
+Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout sur Corysandre.
+Cela a tellement frappé Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me
+racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitié,
+l'accompagne le soir pendant des heures entières et ne peut pas le
+quitter. Cela aussi est caractéristique, n'est-ce pas, car il n'est pas
+dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une
+telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait
+pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis?
+
+Il répondit d'un signe de main.
+
+--Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec
+ma fille, je n'ai pas à vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez
+comme moi tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande serait
+faite depuis quelque temps déjà, j'en suis certaine, si M. de Naurouse
+n'avait été et n'était retenu par notre réserve: la mienne, qui est
+celle d'une mère prudente, et celle de Corysandre...
+
+--Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan de joie qu'il ne
+put pas contenir.
+
+Madame de Barizel prit une figure effarouchée et jusqu'à un certain
+point scandalisée:
+
+--Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma fille?
+
+La pureté de Corysandre étant sauvegardée par l'observation qu'elle
+avait faite et sa dignité de mère prudente l'étant en même temps, madame
+de Barizel put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux endroits
+qu'elle savait être les plus sensibles chez lui.
+
+--On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de Naurouse ne mérite la
+sympathie.
+
+--Oh! certainement.
+
+--Sous tous les rapports.
+
+--Certainement.
+
+--Ainsi il est très beau garçon.
+
+--Je vous le disais moi-même tout à l'heure.
+
+--Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il était plein de
+coeur, que son caractère était chevaleresque, enfin vous me faisiez
+de lui un éloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait
+souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son mari.
+
+--J'ai fait quelques réserves.
+
+--Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de
+justice ou même plutôt à cause de cet esprit de justice, vous proclamez
+que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.
+
+Savine était au supplice; chaque mot lui était une blessure cruelle: un
+autre que lui méritant la sympathie; un autre beau garçon (il s'était
+regardé dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque;
+un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on pût rencontrer!
+Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de lui en ces termes, pour qu'on le
+jugeât ainsi?
+
+--Malgré toutes ces qualités, continua madame de Barizel, vous devez
+comprendre que Corysandre n'est pas fille à ouvrir son coeur à un
+sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui
+paraître... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu
+importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est réellement; mais de là à
+dire qu'il lui plaît, comme vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne
+franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître que de
+faire une pareille supposition.
+
+--Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui, devant la véhémence
+de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'était un
+cri... un cri de surprise provoqué par ce que vous m'appreniez.
+
+--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si
+simple, si naïve, si innocente, ait éprouvé de la tendresse pour M. de
+Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M.
+de Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que vous m'avez dit: à
+ses qualités, à sa belle figure, à sa mine fière, à ses yeux passionnés,
+à son caractère chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les
+mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas être seul
+à voir, car ils crèvent les yeux de tous.
+
+Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de façon à ce que tous
+les coups portassent sans se confondre.
+
+--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse
+rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune...
+
+Savine se révolta.
+
+--La fortune?
+
+--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a
+les idées françaises.
+
+--Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla Savine.
+
+Madame de Barizel l'examina; il était rouge à éclater. Elle jugea
+qu'elle l'avait suffisamment exaspéré et qu'aller plus loin serait
+s'exposer à dépasser la mesure; évidemment il était dans un état de
+colère furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on
+l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût éprouvé un immense
+soulagement. Naurouse n'était plus son ami, c'était un ennemi qu'il
+haïssait à mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce
+qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites, de ses
+qualités, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile;
+l'envie de Savine ne pourrait pas en être plus vivement surexcitée
+qu'elle ne l'était. Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine,
+bien loin de là: c'était tout simplement lui prouver que Corysandre
+pouvait être aimée et recherchée par quelqu'un qui n'était pas le
+premier venu, par un rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat
+était obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées; elle
+les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique qu'elle assénait:
+il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait,
+les narines serrées, les joues ballonnées, les épaules rejetées en
+arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et moi! criait toute sa
+personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garçon!»
+Pour un peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui aussi
+avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque. Surtout il eût voulu
+faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'était-il pas prince?
+
+Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage à lui montrer
+qu'elles voyaient aussi des mérites en lui, et de grands qui, s'ils ne
+supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les égalaient au moins et
+peut-être les surpassaient.
+
+Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par
+l'orgueil.
+
+--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et
+quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgré tous les
+mérites que je suis disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins
+vrai que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas en
+quelques jours qu'on peut apprécier un homme et son pays, qu'on n'a pas
+vécu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est
+pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut
+que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus l'accueillir à la légère
+que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la
+vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde
+même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis seule, je n'ai pas
+de mari pour me guider et toute la responsabilité de la décision que je
+vais avoir à prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce qu'est la
+situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre
+pays, où les amitiés que M. de Barizel avait su se créer me seraient
+d'un si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour me guider! Si,
+comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientôt,
+demain peut-être, la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un
+côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je
+vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dédaigner. Mais je
+n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je
+peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs. D'autre part,
+je me dis que ce parti, qui me paraît beau parce que je le juge en
+femme, n'est peut-être pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon
+tourment, mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse à vous et
+vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le
+connaissez, est-il digne de Corysandre?»
+
+--C'est à moi que vous adressez une pareille question! s'écria Savine
+stupéfait.
+
+Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée firent croire à
+madame de Barizel qu'il allait ajouter «Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le
+mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement
+préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là n'avait eu d'autre
+but que de l'amener, que de le forcer.
+
+Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa surprise, se tint
+prudemment sur la réserve et resta bouche close.
+
+Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette
+exclamation:
+
+--Nous vous considérons donc comme notre ami, continua madame de
+Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que
+j'ai vu, moi, femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un des
+plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est
+une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un
+conseil. Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent, j'ai
+eu la pensée de m'adresser à vous pour vous poser cette demande qui tout
+à l'heure a provoqué en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?
+
+Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent endurcie, elle était
+tremblante d'émotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort
+de Corysandre, allait décider le sien.
+
+La gêne de Savine était grande: la situation en effet se présentait
+sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir
+s'échapper.
+
+Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour
+sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fût pas la femme d'un
+autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui,
+d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait
+résulter des paroles entortillées de la mère, sous lesquelles il
+semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille.
+
+Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il allait prendre,
+enfin l'intérêt l'emporta.
+
+--Certainement Roger mérite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous
+avons dit de lui; s'il en était autrement, il ne serait pas mon ami
+intime. Toutes les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui
+reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas?
+cependant il y a un point sur lequel j'ai des réserves à poser... je
+trouve que la fortune de Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq
+cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans
+le monde?
+
+Il haussa les épaules avec un parfait mépris.
+
+--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des
+réserves à faire: c'est la santé. Il n'est pas solide, ce pauvre diable
+de Naurouse; son père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a
+succombé à une maladie de poitrine et lui-même est, je le crois bien,
+je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit très bien
+poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon
+dont il s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules; tout
+poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et
+beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me témoignez
+me fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour cela aussi
+que je ne peux point passer sous silence la manie fâcheuse que Naurouse
+a eue de jeter son argent par les fenêtres pour faire du bruit, du
+tapage, pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser.
+C'est pour cela aussi que je rappelle le procès en usurpation de nom
+intenté à son grand-père, ce qui démolira terriblement la noblesse de
+Roger, si ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le
+fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que Naurouse ne soit un charmant
+garçon; on n'est pas parfait, même quand la faveur publique, qui souvent
+est bien bête, vous fait une sorte d'auréole.
+
+Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Où
+voulait-il en venir avec cette démolition en règle qui n'avait épargné
+ni la fortune, ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était
+terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses
+attaques.
+
+--Aussi, en mon âme et conscience,--il se posa la main sur le coeur
+majestueusement,--mon avis est... c'est-à-dire le conseil que je vous
+donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous
+l'adressera.
+
+Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis quelques instants déjà,
+ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment anéantie.
+
+--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas
+le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible à
+la splendide beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à ses
+séductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a
+longtemps que je vous aurais adressé cette demande en mon nom... si je
+ne m'étais juré de mourir garçon.
+
+Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse et il s'était
+lui-même dégagé.
+
+Heureusement pour lui madame de Barizel s'était depuis longtemps exercée
+à ne pas s'abandonner à son premier mouvement, car si elle avait cédé
+à l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des choses
+qui, après les éloges et les compliments auxquels elle l'avait habitué,
+l'eussent étrangement et bien désagréablement surpris. Par un énergique
+effort de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et refoula sa
+fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du duc de Naurouse! Mais il était
+l'ami du duc, et maintenant c'était du côté de celui-ci qu'elle devait
+se retourner, en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle devait
+échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce
+moment de ce misérable Savine un ennemi qui pouvait être redoutable.
+
+
+
+XVII
+
+Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie
+couchée ou étendue, ne quittant son canapé ou son fauteuil qu'à la
+dernière extrémité et dans des circonstances tout à fait graves.
+Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte du
+salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve d'estime ou d'amitié
+qu'elle pût donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se
+mit à marcher à grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle
+faisait, poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient.
+
+--Mourir garçon, répétait-elle machinalement, mourir garçon!
+
+Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un
+peu calmée, elle alla s'allonger sur un divan, et là elle continua de
+réfléchir.
+
+Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et commanda qu'on
+priât Corysandre de descendre.
+
+Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé.
+
+--J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement.
+
+--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être question? dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Hélas!
+
+--Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après me remercieras-tu.
+
+--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je
+te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces
+combinaisons que tu te donnes tant de peine à chercher et qui
+n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliée.
+
+Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression
+mélancolique:
+
+--Si tu savais comme j'en suis malheureuse.
+
+--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas
+que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu
+n'as pas de meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu que
+ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prête à tout pour
+l'assurer. Écoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord réponds-moi en
+toute sincérité, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du
+prince Savine?
+
+--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus
+encore si tu avais voulu m'écouter.
+
+--Le temps n'a pas modifié ton impression première?
+
+--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'était
+apparu avant de le connaître; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux,
+égoïste jusqu'à la férocité, misérablement avare, sans coeur, sans
+honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui
+cherche vainement une qualité, car il n'est même pas beau avec son grand
+corps mal dégrossi et ses grâces d'ours blanc.
+
+C'était la première fois que sa mère la voyait parler avec cette
+passion, elle toujours si calme, si indifférente; elle s'était dressée
+sur son fauteuil et, le corps penché en avant, la tête haute, elle
+semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot,
+asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur Savine placé
+devant elle.
+
+--Alors, continua madame de Barizel après quelques instants, tu voudrais
+ne pas devenir sa femme?
+
+Corysandre ne répondit pas.
+
+--Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.
+
+--A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu m'as dit que j'étais
+folle; que ce mariage était nécessaire; qu'il fallait qu'il se fît;
+qu'il était le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'était
+faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de
+sortir de la situation où nous nous trouvons; enfin, par la prière, par
+le commandement, par la persuasion, de toutes les manières, tu me l'as
+imposé. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa
+femme?
+
+--Pour connaître ton sentiment.
+
+--Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le mari, l'un me déplaît
+autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais.
+
+--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout à l'heure:
+Maintenant, autre question à laquelle tu dois répondre avec la même
+franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont
+pas changé?
+
+--Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît; tous les défauts
+de l'un sont des qualités opposées chez l'autre.
+
+--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu
+l'accepterais?
+
+Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes qu'elle regarda sa
+mère; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri.
+
+--Il m'a demandée?
+
+Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et
+cet élan irrésistible fut de courte durée.
+
+--Pas encore, dit madame de Barizel.
+
+--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se
+renversant dans son fauteuil.
+
+--C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te
+dire que le duc de Naurouse t'avait demandée, mais simplement, et
+cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis
+disposée à te donner à lui.
+
+Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à sa mère, elle la prit
+dans ses bras et l'embrassa.
+
+C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus une enfant qu'elle
+avait un de ces élans d'effusion.
+
+Après le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir
+sur le canapé, près d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes:
+
+--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée trop souvent. Je n'ai
+jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours été
+d'accord, c'est qu'avec ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde
+et la vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était assurer ton
+bonheur que te faire épouser le prince Savine, dont le nom, la fortune
+et la situation m'avaient éblouie; et si, malgré les répugnances que tu
+as manifestées, j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces
+répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais mieux le prince, en qui
+je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu
+de diminuer, ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te
+paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.--Dans ces conditions,
+moi, ta mère, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose:
+renonçons au prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais épouse-le.
+
+--Il m'épousera, je te le promets, je te le jure!
+
+
+
+XVIII
+
+Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté de lui-même.
+
+C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme
+dans ce qu'il avait fait, de même dans ce qu'il n'avait pas dit et ce
+qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient
+de se féliciter. Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien
+inspiré; il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été habile;
+jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore
+moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient
+point tourné selon son désir ou ses intérêts, c'était la faute des
+circonstances, ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en faute,
+lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il réussissait et en qui il
+ne croyait plus quand il échouait, Dieu pouvait se tromper et faire des
+bêtises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela était impossible.
+
+Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore, plus fier de lui
+qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allées
+de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le
+sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les
+nuages, se disaient: Voilà un homme heureux...
+
+Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine.
+
+Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait
+en profiter.
+
+Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hâter.
+
+Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez
+lui l'argent qui lui était nécessaire: la banque n'avait qu'à se
+bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux
+combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter,
+non pas une fois, mais deux, indéfiniment.
+
+Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un
+coup décisif, il entra à la Conversation.
+
+Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles, qui, assis
+comme à l'ordinaire à la table de trente-et-quarante piquait avec une
+longue épingle des cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il
+fût à cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis ne
+manquait pas cependant, après chaque coup, de promener un regard
+circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau
+venu à qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons
+inexorables ou même une association pour ruiner toutes les banques de
+jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il espérait toujours.
+
+Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais
+de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrivés dans un endroit
+écarté du jardin où il n'y avait personne qu'il l'aborda.
+
+--Le moment est-il favorable? demanda Savine.
+
+--On ne peut plus favorable; ainsi...
+
+Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.
+
+--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.
+
+Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit un air de dignité
+blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la réflexion sans doute lui dit
+qu'il n'était pas en état de se fâcher d'une offense.
+
+--Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté encore dans le ton,
+j'ai dit «pas de blagues» et je le répète; selon vous, quand je vous
+consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à
+m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgré tout
+cela la vérité est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant
+vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle
+qui m'aurait ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au
+moins m'a-t-elle enlevé...
+
+Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse:
+
+--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il
+perd au jeu?
+
+--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas
+avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amusé à jouer si
+je n'avais pas poursuivi un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas
+atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé à ne
+plus jouer.
+
+Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait
+bien; ces joueurs décidés à ne plus jouer, et quelle foi il avait en
+leurs engagements.
+
+--Cependant vous venez me demander un conseil.
+
+--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.
+
+--Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de
+veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre règle toute chose en
+ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la
+divine Providence, qui...
+
+Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la
+Providence; il l'interrompit:
+
+--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'écria-t-il;
+mais si assuré que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances
+de mon côté; voyons donc quelle est la situation des figures que vous
+suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement: je veux une série
+de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration à la
+galerie.
+
+Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures.
+
+--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fût arrivé au bout
+de ses explications, cela suffit maintenant; je vous répète que si, par
+extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne
+toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade.
+Tout à l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que
+vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'après les autres joueurs;
+moi je n'ai pas de passions.
+
+--Alors, prince, je vous plains de toute mon âme.
+
+--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans
+doute vous ne me parlez pas; mais cela me gêne que vous soyez dans la
+salle; malgré moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et
+puis vos regards m'empêchent de suivre mes inspirations.
+
+--Défiez-vous-en.
+
+--Je vous dis que j'ai la veine.
+
+Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, où, rien
+que par sa manière de se présenter, il se fit faire place.
+
+Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient
+étaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe
+assurance qui disait:
+
+--Regardez-moi bien, vous allez voir.
+
+Il fit son jeu.
+
+Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le poursuivit.
+
+Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs.
+
+--Je cède ma chaise.
+
+--Je la prends, dit une voix derrière lui.
+
+C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.
+
+Alors en étant obligé de passer au second rang tandis que son rival
+s'avançait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus
+cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une
+abdication.
+
+
+
+XIX
+
+C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade, où rien ne le
+retenait plus.
+
+A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent
+d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à perdre avec la même
+indifférence apparente.
+
+Et il ne voulait pas assister davantage à celui de Naurouse auprès de
+Corysandre.
+
+Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait que son départ
+lui rapportât au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance
+de Naurouse.
+
+Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle en chassa le
+mécontentement et la colère. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour
+rentrer chez lui, il s'arrêta, et, changeant de chemin, il alla chez le
+duc de Naurouse.
+
+--Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir.
+
+--Justement, mais à une condition, qui est que nous allions dîner
+dans un endroit où nous pourrons causer; j'ai à vous parler de choses
+sérieuses, et je voudrais n'être ni dérangé ni entendu.
+
+--Vous paraissez agité.
+
+--Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure pourquoi;
+occupons-nous d'abord de dîner, le reste viendra après.
+
+Ils montèrent en voiture et se firent conduire à l'_Ours_, qui est un
+restaurant établi dans une prairie à quelques minutes de Bade; mais en
+route Savine ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de
+faire.
+
+A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncée, et
+Roger remarqua qu'il mangeait et buvait à fond en homme qui ne se laisse
+pas couper l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la
+bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait lui-même dans de
+certaines proportions et qu'il avalait à grands coups, car lorsqu'il ne
+se croyait pas malade c'était une de ses prétentions de pouvoir boire
+plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait commencé à se fonder
+autrefois à Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux
+parmi les jeunes gens de son monde.
+
+Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commença l'entretien
+que, tout en mangeant et en buvant, il avait préparé:
+
+--Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise.
+
+--Vous savez bien que je parle toujours franchement.
+
+--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez,
+tandis que ce que je vous demande, c'est de répondre à toutes mes
+questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous
+mademoiselle de Barizel?
+
+--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus
+délicieuse, la plus séduisante des jeunes filles.
+
+--Je m'en doutais.
+
+Il porta la main à son coeur avec le geste d'un homme qui vient de
+recevoir un coup cruel.
+
+--Puis, après un moment de silence assez long, il poursuivit:
+
+--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspiré?
+
+--L'admiration.
+
+--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-même?
+
+Roger ne répondit pas.
+
+--Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez par un mot:
+l'aimez-vous?
+
+--C'est une question que je n'ai pas examinée... par cette raison que je
+ne pouvais pas l'examiner.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous avoir posé moi-même
+certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de
+taire.
+
+--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons abordé
+cet entretien, qui, vous le sentez, doit être poussé jusqu'au bout;
+posez-les donc, ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans
+toutes les résistances que vous opposez aux miennes.
+
+--Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous étiez l'ami de la famille
+de Barizel quand je suis arrivé à Bade.
+
+--Vos questions, vos questions?
+
+--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la même
+que celle que vous me posez l'aimez-vous?
+
+Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:
+
+--Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous êtes l'ami le plus loyal,
+le coeur le plus honnête, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais
+j'espère me montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je l'aime.»
+
+--Vous voyez donc...
+
+--Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais plutôt dire pour
+être absolument dans le vrai: «Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé
+à Bade et quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que vous
+l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je l'aimais et je pensais à
+l'épouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que
+vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés l'un
+vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été depuis l'un pour l'autre,
+je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger,
+vous êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve,
+l'ami loyal et délicat dont je serrais la main tout à l'heure. Et c'est
+là ce qui m'a si profondément touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas
+été gâté par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve, vous
+n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour
+un indifférent, considérables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que
+vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour
+vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas été cruels,
+désespérés, vous ne me croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur.
+Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en même temps un
+homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime
+tendrement, d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait
+mon examen de conscience. En même temps j'ai fait le vôtre aussi... et
+celui de Corysandre. Je me suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus
+heureuse?» Et ma conscience m'a répondu:--je pense que ma sincérité,
+celle d'un homme qu'on accuse d'être orgueilleux, a quelque
+mérite,--«Avec Roger»; et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que j'en
+ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû peut-être. Mais il
+faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se résigne
+difficilement. Ce plan, vous l'avez deviné: il consistait à venir vous
+poser les questions que je vous ai posées et qui se résumaient dans une
+seule: «L'aimez-vous?» En ne me répondant pas vous m'avez répondu mieux
+que vous ne l'auriez fait par la réponse la plus précise.
+
+Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme s'il balançait dans
+son coeur troublé une résolution terrible à prendre.
+
+--Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est
+de trop à Bade...
+
+--C'est-à-dire?
+
+--C'est-à-dire que je vous cède la place; dans quelques jours j'aurai
+quitté Bade; plus tard, quand vous penserez à moi, vous verrez si j'ai
+été votre ami, et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira.
+
+Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la parole.
+
+--Si je vous ai dit avec une entière franchise ce qui se rapportait
+à nous et à Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre
+explication soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un
+entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait
+me traiter avec une certaine bienveillance et peut-être même avec une
+préférence marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur
+vous, au moins aux yeux d'une mère, une supériorité marquée: je suis
+plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout à fait accidentel
+et en l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais la volonté
+bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez donc vous présenter
+maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez
+devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe
+plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir,
+n'en prenez pas souci. Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de
+me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Muséum,
+construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de
+l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais
+chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que
+mourir garçon, c'est tout simplement une blague, une blague héroïque qui
+mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y avait encore des
+poètes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour
+vous dire cela que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous le
+voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte du champagne et du
+cognac, j'ai très soif pour avoir si longtemps parlé; et, de plus, il
+est bon d'oublier.
+
+ Car pour être un héros on n'en est pas moins homme.
+
+Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais rien; ça en a
+l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et
+entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers français.
+
+
+
+XX
+
+C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance à ceux qui
+le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait
+éprouvé un moment d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait mon
+examen de conscience et ma conscience m'a répondu que c'était avec Roger
+que Corysandre pouvait être heureuse»; et cette émotion était devenue
+plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajouté avec
+des larmes dans la voix: «Un de nous deux est de trop à Bade, je vous
+cède la place auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était pas
+descendue bien profondément en lui, n'avait pas étouffé la réflexion.
+
+Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'était
+pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais écouté que la voix de
+l'intérêt personnel le plus étroit?
+
+Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter ces questions
+sans les examiner et les peser.
+
+Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de
+sensibilité peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par
+son excès même, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait
+qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre.
+
+Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation n'étaient
+nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux
+confidences de Savine.
+
+Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une jeune fille, qui a affiché
+pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est posé hautement en
+prétendant et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse.
+
+Quelles accusations portait Savine?
+
+Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque sa renonciation,
+comme il le disait lui-même, était un acte d'héroïsme amical; mais, ce
+qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander
+à d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les
+obtenir soi-même.
+
+En réalité, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'était
+ce que Leplaquet lui avait raconté; mais ces longs récits, faits par un
+pareil témoin, n'étaient pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de
+Barizel, quelle situation il avait réellement occupée, ce qu'avait été,
+ce qu'était madame de Barizel.
+
+Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce qu'ils lui parlaient
+de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce
+qu'avaient été l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait
+son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les contrôler,
+n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne
+fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?
+
+Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle s'imposait et il
+devait être poursuivi d'autant plus sévèrement que la renonciation de
+Savine ressemblait à une accusation.
+
+Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était supérieure à
+la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui
+n'avait pas convenu à un Savine convenait encore moins à un Naurouse.
+
+C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le
+compromettrait en prenant une femme qui ne fût pas digne de le porter ou
+qui l'amoindrît.
+
+Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on disait, cela n'avait
+que peu d'importance à ses yeux; mais qu'il y eût une tache sur son
+nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une
+considérable qui pouvait empêcher tout projet de mariage.
+
+Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant de s'engager avec
+madame de Barizel, et même avec Corysandre, il fallait donc qu'il eût
+des renseignements précis sur cette famille de Barizel.
+
+Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à écrire des lettres
+pour obtenir ces renseignements l'une à l'un de ses amis, secrétaire
+de la légation de France à Washington, l'autre à un Américain de
+Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage.
+
+
+
+XXI
+
+Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de Savine le duc de
+Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en
+prétendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas être long,
+lui demanderait Corysandre.
+
+Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne
+s'était pas encore prononcé, c'était Savine, Savine seul qui l'avait
+retenu; Savine éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient
+plus.
+
+Il n'avait qu'à parler.
+
+Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille.
+
+--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?
+
+--Rien de particulier.
+
+--Je vous ai laissés en tête-à-tête.
+
+--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu
+es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses
+à me dire, et il me les dit d'une façon charmante qui les rend intimes,
+presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis,
+aussitôt que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait
+peur de parler et de se laisser entraîner.
+
+--Alors?
+
+--Alors il me regarde.
+
+--La belle affaire!
+
+--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!
+
+--Et toi?
+
+--Moi, je le regarde aussi.
+
+--Avec les mêmes yeux?
+
+--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien
+ému, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres
+tout alangui, comme s'il se fondait.
+
+--Alors cela durera toujours ainsi entre vous?
+
+--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur.
+
+--Tu es stupide.
+
+--Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux les pauvres d'esprit,
+le royaume des cieux leur appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume.
+
+Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquiétait, et
+lorsque, après quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse
+ne se prononçait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et
+cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur à se regarder en
+silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de
+temps les choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait pas?
+Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'était pas
+de celui du duc de Naurouse, c'était de leur mariage, qui pouvait très
+bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.
+
+Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire, à Corysandre:
+«Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?» et que celle-ci, comme à
+l'ordinaire aussi, avait répondu: «Rien», elle se décida:
+
+--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle.
+
+--C'est toute mon espérance.
+
+--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance ne se réalisera pas,
+sois-en certaine.
+
+Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement
+qu'elle n'avait aucun doute à cet égard:
+
+--Tu ne crois pas ce que je te dis?
+
+--Je suis sûre de lui.
+
+--Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José.
+
+--Ce n'était pas la même chose.
+
+--Avec lord Start.
+
+--Ce n'était pas la même chose.
+
+--Avec Savine.
+
+Elle haussa les épaules en poussant des exclamations de pitié.
+
+--Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José, avec lord Start, avec
+Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse?
+
+--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et
+l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils
+m'étaient indifférents; M. de Naurouse sait que...
+
+--Que?...
+
+--Que je l'aime.
+
+--Tu ne le lui as pas dit?
+
+--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent;
+lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis
+certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirmé par
+les serments les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me
+l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement lorsque nous
+sommes séparés.
+
+--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc
+de Naurouse; eh bien! à quoi a-t-il servi jusqu'à présent?
+
+--A nous rendre heureux.
+
+-J'entends pour ton mariage; si malgré cet amour, ce grand amour, M. de
+Naurouse n'a point encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a
+qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'à un moment
+donné il se retire comme s'est retiré Savine, comme se sont retirés déjà
+ceux qui ont voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont renoncé
+à leur projet?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce
+que tu effrayes les épouseurs; ils viennent à toi, irrésistiblement
+attirés par ta beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils
+se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre situation.
+
+--A qui la faute?
+
+--A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche le tapage de notre
+vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons
+pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour
+toi. Ceux qui ont une position bien établie, un grand nom, une belle
+fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on
+fasse du tapage autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la
+force même des choses. Mais nous, qui serait venu à nous si nous étions
+restées dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations?
+Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre
+un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme médiocre.
+J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que
+j'aurais choisi si j'avais été libre; je t'ai placée dans un milieu
+brillant et je me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul a
+réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant un rang et une fortune
+que nous ne devions pas espérer.
+
+--Et ils se sont retirés.
+
+--C'est là justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui
+que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait très
+bien faire si nous lui laissions le temps de la réflexion: il faut donc
+l'obliger à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion ait
+parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix malveillantes qui nous
+attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura
+pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le
+prendrait de lui-même ou tout au moins que tu l'amènerais à le prendre;
+mais ni l'une ni l'autre de ces espérances ne s'est réalisée, et, je le
+crains bien, ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous.
+
+--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?
+
+--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible: il s'agit tout
+simplement de me répéter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne
+lui dire que ce que nous aurons arrêté ensemble à l'avance.
+
+--Alors c'est un rôle que tu m'imposes.
+
+--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que
+pas un mot ne sera contraire à tes sentiments.
+
+--Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera de n'être pas moi...
+
+--Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien,
+laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et
+laisse-moi rêver à la scène que tu devras jouer demain.
+
+
+
+XXII
+
+En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement un rôle qui sera dans
+ta nature», madame de Barizel n'était pas du tout certaine du succès
+de sa fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle lui
+adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour elle d'une vérité
+absolue.
+
+Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes qui ne trouvent
+que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les
+mères de ces enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille, il
+lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de Corysandre, et encore
+n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait
+été imposée par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu
+s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait
+être intelligente. Pour elle, l'intelligence c'était l'intrigue, la
+ruse, le détour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement,
+l'audace dans le choix des moyens à employer pour atteindre un but et la
+souplesse dans la mise en exécution de ces moyens, l'ingéniosité à se
+retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succès, la
+fertilité de l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que quand
+elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre
+de ces qualités sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaître
+qu'elle était intelligente; stupide au contraire, aussi bête que belle.
+
+Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa
+tâche délicate. Avec une fille déliée rien n'eût été plus facile que de
+lui tracer le canevas d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses
+pieds un homme épris et passionné comme le duc de Naurouse; mais avec
+elle il n'en pouvait pas être ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu
+compliqué, elle ne le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu
+fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de
+très simple qu'elle pût se mettre dans la tête et exécuter. Mais quelque
+chose de très simple et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de
+Naurouse?
+
+Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'était à son aise que
+dans ce qui était compliqué, savamment combiné, entortillé à plaisir;
+tout ce qui était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de
+retenir son attention.
+
+Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots,
+une intonation, un geste, un regard, et il était entraîné; mais ces
+quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient
+produire tout leur effet que s'ils étaient en situation.
+
+C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle était
+bonne, elle porterait la mauvaise comédienne qui la jouerait.
+
+Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation; elle en
+trouva vingt, mais bonnes pour elle-même, non pour Corysandre, se
+dépitant, s'exaspérant de voir combien il était difficile d'être bête;
+enfin, de guerre lasse, elle s'endormit.
+
+Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le calme de la nuit
+avait fait ce que le trouble de la soirée avait empêché: elle tenait sa
+situation, bien simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être
+endormie pour en avoir l'idée.
+
+Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre
+de sa fille.
+
+Corysandre était levée depuis longtemps déjà, et, assise dans un
+fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre d'un store à demi baissé,
+elle paraissait absorbée dans la contemplation des cimes noires de la
+montagne qui se trouvait en face de leur chalet.
+
+--Que fais-tu là? demanda madame de Barizel.
+
+--Je réfléchis.
+
+--A quoi?
+
+--A ce que tu m'as dit hier.
+
+--Et quel est le résultat de tes réflexions, je te prie?
+
+--C'est de te prier de ne pas persévérer dans ton idée et de nous
+laisser être heureux tranquillement.
+
+--Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement trouvé le
+moyen d'amener le duc de Naurouse à se prononcer aujourd'hui même. Tu
+comprends que ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à
+chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver à un résultat que
+je vais écouter tes billevesées: c'est à toi de m'écouter et de faire
+exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes
+instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit
+venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste
+après une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me réveiller
+de sitôt; mais, au lieu d'en paraître fâchée, tu t'en montreras
+satisfaite. Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de rester en
+tête à-tête avec le duc?
+
+--C'est un embarras.
+
+--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce
+qu'il faut avant tout, c'est être naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es
+dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention!
+Écoute et regarde: je suis le duc.
+
+Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte; puis elle revint
+vers Corysandre, marchant vivement, légèrement, comme le duc, les deux
+mains tendues en avant, le visage souriant:
+
+--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds:
+
+--Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait la sieste. Là-dessus
+le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu réponds ce que
+tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois
+ajouter, écoute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au
+reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous
+adresser une prière.--Là-dessus, tu as l'air aussi embarrassé que
+tu veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir l'air ému et
+attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront
+doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une prière? dit le
+duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que
+je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc,
+voulez-vous?--Tu lui montres un siège près de toi, mais pas trop près
+cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous
+tes yeux, ainsi.
+
+Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à deux pas de
+Corysandre, elle s'assit comme si elle était le duc de Naurouse, et
+reprit:
+
+--Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes de nouveau, toujours
+longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire
+dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges cette
+pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent
+plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi,
+tu te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase dans lequel
+vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne
+montez pas ce cheval, ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches
+de mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et aussi beaucoup
+d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc
+doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part à cette
+course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!
+
+--Une peur mortelle.
+
+--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui
+sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent
+trahir. Cependant, à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de suite:
+tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux
+pas, arrêtée par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se
+passeraient dans la réalité?
+
+--Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout
+de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui.
+
+--Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut mieux que la nature.
+Tu es donc confuse, et ce n'est qu'après l'avoir fait attendre, après
+qu'il s'est rapproché de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se
+penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: «J'ai peur pour
+vous.» En même temps, tu lui tends la main par un geste d'entraînement,
+et, s'il ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à tes
+genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une
+sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras.
+
+--Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant le visage dans ses
+deux mains, que cela est odieux, et misérable. Pourquoi veux-tu me faire
+jouer une comédie indigne de lui et indigne de moi?
+
+--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comédie en ce monde.
+Qui te révolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme à tes sentiments?
+
+--La comédie même.
+
+Madame de Barizel haussa les épaules par un geste qui disait clairement
+qu'elle ne comprenait rien à cette réponse.
+
+--Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle à celles que
+les mères donnent ordinairement à leurs filles? dit Corysandre d'une
+voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas
+justement ce que les autres mères défendent?
+
+--T'imagines-tu donc que je suis une mère comme les autres! Non, pas
+plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalités de
+notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser,
+sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tête
+en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara
+n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur
+vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la nôtre; et pour cela
+tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant.
+En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc
+de Naurouse monte dans ce steeple-chase où il peut se casser le cou,
+dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta
+résistance n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les choses se
+fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne
+si nous sommes obligées d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De
+l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse
+de Naurouse mérite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir.
+Crois-en mon expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les choses
+traîner en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen
+est celui que je viens de t'indiquer. Étudions-le donc avec soin et
+reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.
+
+Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla à la porte pour
+représenter l'entrée du duc.
+
+Et la répétition continua exactement comme si elle avait été dirigée par
+un bon metteur en scène.
+
+Tour à tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui
+de Corysandre, mais c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute
+son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et
+elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant dix fois la même
+intonation ou le même mouvement.
+
+--Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et dis comme moi.
+
+Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes,
+sur les regards.
+
+--Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la façon dont tu le
+dis; c'est dans tes yeux qu'est le succès, dans ton sourire, c'est dans
+tes lèvres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues;
+combien de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se faire cependant
+applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne.
+
+
+
+XXIII
+
+Corysandre avait longuement répété son rôle dans la scène qu'elle devait
+jouer avec Roger; elle avait travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses
+silences, ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une grande heure,
+madame de Barizel s'était déclarée satisfaite.
+
+--Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser
+officiellement sa demande. Quelle joie!
+
+Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction, car ç'avait été
+plutôt par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis
+d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à
+cette comédie.
+
+Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien cela était révoltant?
+Sans doute, elle n'avait vu que le résultat à obtenir; mais qu'importait
+la légitimité du résultat si les moyens étaient misérables et honteux!
+Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être toujours en
+désaccord avec sa mère sur de pareils sujets! Elle eût été si heureuse
+de n'avoir pas à discuter et à se révolter! A qui la faute? Elle ne
+voulait pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait pas ne pas
+se rappeler qu'avec son père ces désaccords n'avaient jamais existé et
+que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à
+elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà ce qui
+se passait autour d'elle, noble, généreux, juste, droit, élevé. Quelle
+différence, hélas! entre autrefois et maintenant!
+
+Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues qui se nouaient
+autour d'elle, à toutes les discussions qu'elles soutenaient entre
+elle et sa mère, à tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si
+pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait l'affranchir,
+pouvait-elle en hâter l'heure par des moyens tels que ceux que sa mère
+lui conseillait?
+
+Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait à cette comédie,
+c'était encore son amour lui-même qui s'indignait à cette pensée de
+tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de misères dans sa vie,
+elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un mauvais souvenir.
+
+C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et elle venait de
+terminer sa toilette lorsque sa mère rentra dans sa chambre.
+
+--Comment, s'écria madame de Barizel, après l'avoir regardée, c'est
+ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci?
+
+--Je me suis habillée comme tous les jours.
+
+--C'est justement ce que je te reproche; tu dois être irrésistible.
+
+Corysandre glissa un regard du côté de la glace.
+
+--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu
+l'étais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier,
+que tu dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas expliqué
+que c'était par ta beauté, plus encore que par tes paroles, que tu
+devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout à ton
+avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui
+laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du tout ce qui
+convient. C'est quelque chose d'abominable qu'à ton âge tu ne saches
+pas encore ce qui fait perdre la tête à un homme. Défais-moi vite cette
+robe-là, ce col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas
+comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va
+chanter des psaumes.
+
+En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé son admirable
+chevelure de façon à changer complètement le caractère de sa
+physionomie, qui, de calme et honnête qu'elle était, devint audacieuse.
+
+--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe.
+
+Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui étaient accrochées là
+les unes à côté des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais
+sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:
+
+--Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert,
+montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite
+croix se détachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les
+yeux, tu seras à ravir. Essayons.
+
+--Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre résolument.
+
+--Et pourquoi donc!
+
+--Parce qu'elle ouvre trop.
+
+--Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu n'as jamais été aussi
+jolie que ce soir-là.
+
+--Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un dîner; tu étais là,
+il y avait du monde.
+
+--Es-tu folle!
+
+--Je ne la mettrai pas.
+
+Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y
+avait pas à insister.
+
+--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus à
+celle-là qu'à une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tête.
+
+Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait
+atteint une robe blanche, une robe de petite fille.
+
+--C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de Barizel.
+
+Corysandre ne répondit pas.
+
+Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre
+l'autre:
+
+--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idée est excellente;
+ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspiré... Je n'avais pas pensé
+que le duc, malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup aimé;
+il sera donc plus touché par l'innocence que par la provocation, et, si
+tu réussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre
+cet élan passionné et la toilette virginale sera très puissant sur lui.
+Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais être obligée de changer
+une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une
+inspiration de génie.
+
+De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les retroussant tout
+simplement et les réunissant en un gros huit; mais ceux du front
+s'échappèrent en petites boucles crêpées et frisantes qui frémissaient
+au plus léger souffle et que la lumière dorait en les traversant.
+
+Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela malgré Corysandre,
+qui aurait mieux aimé s'habiller seule.
+
+Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un
+peintre qui veut juger son ouvrage.
+
+--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il est de glace;
+mais il ne te résistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de
+la main?
+
+Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition.
+
+--Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel.
+
+Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et ses
+recommandations; quand la demie après deux heures sonna, elle voulut
+installer elle-même Corysandre dans le salon.
+
+Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant
+une pose gracieuse, l'essayant elle-même; puis elle disposa la chaise
+sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle
+calcula la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les yeux de
+Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci.
+
+Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien éclairée, et, comme
+le photographe qui manoeuvre ses écrans, elle remonta le store et drapa
+les rideaux de façon à ce que non seulement la lumière fût favorable à
+Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait souci des regards
+curieux du dehors, se crût à l'abri de toute indiscrétion et pût en
+toute sécurité s'abandonner à son élan passionné.
+
+--Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant; tu as un air
+embarrassé qui te va à merveille et qui est tout à fait en situation.
+
+Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'était la honte
+qui lui faisait baisser les yeux et l'empêchait de regarder sa mère.
+
+Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maîtresse
+de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux lèvres et les
+serraient avec une sensation d'amertume.
+
+--Il semble que je sois à vendre, dit-elle.
+
+--Ne dis donc pas des niaiseries.
+
+--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de
+penser que c'en est une pour toi.
+
+Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les épaules
+sans répondre, et une dernière fois elle passa l'inspection du salon
+pour voir si tout était bien disposé pour concourir au résultat qu'elle
+avait préparé et qu'elle attendait.
+
+Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son
+visage:
+
+--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je
+te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton
+bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains.
+
+Et elle s'éloigna en répétant:
+
+--Bon courage, bon espoir!
+
+Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur ses pas:
+
+--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement par lequel tu lui
+tends la main arrive bien sur ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si
+ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en
+vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment même, avec l'expression émue
+de ces yeux mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera
+décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; à
+moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de
+suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être
+certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il diffère cette
+demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse en arrière de toi, comme
+s'il ne s'était rien passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et
+me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je vais m'y préparer,
+car je dois le réussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les mêmes
+conditions que toi, je n'ai pas tes avantages.
+
+
+
+XXIV
+
+Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel étaient des yeux
+noyés de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un
+cruel effort de volonté.
+
+Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait; elle
+devrait répondre. Comment?
+
+Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât.
+
+Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du jardin craqua: c'était
+lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas.
+
+Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un
+petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement,
+avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser
+qu'elle les rougissait.
+
+Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire dans le
+salon.
+
+Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où elle s'était
+sauvée, se trouvait une glace sans tain placée au-dessus des deux
+cheminées, de sorte qu'en regardant à travers les plantes et les fleurs
+groupées sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait d'une
+pièce dans l'autre.
+
+C'était contre cette cheminée du petit salon que Corysandre s'était
+appuyée. Au bout, de quelques instants elle écarta légèrement le
+feuillage et regarda où était Roger.
+
+Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne
+se doutant pas d'ailleurs qu'elle était à quelques pas de lui, derrière
+cette glace et ces fleurs.
+
+Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant et paraissant
+réfléchir; de temps en temps un faible sourire à peine perceptible
+passait sur son visage et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait
+ses yeux.
+
+Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée dans cet examen
+qui était devenu une contemplation: elle avait oublié ses angoisses,
+elle avait oublié sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait
+apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus à elle;
+elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait; elle l'admirait.
+
+Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle
+franchise dans son attitude!
+
+Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle mentirait! Mais
+jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux levés devant ce regard
+honnête!
+
+Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et entra dans le salon.
+
+Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de
+l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et
+le visage convulsé.
+
+--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.
+
+Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger s'était déjà
+acquitté de son rôle et que le duc croyait madame de Barizel malade.
+
+--Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre tout simplement, ce
+n'est rien.
+
+--Mais vous paraissez troublée?
+
+--Un peu nerveuse, voilà tout.
+
+Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir
+plus longtemps qu'il ne convenait.
+
+Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil,
+Roger sur la chaise, qui avaient été disposés par madame de Barizel.
+
+Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien à
+se dire.
+
+Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de choses à se dire
+qu'ils se taisaient, aussi embarrassés l'un que l'autre:
+
+Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scène qui lui avait
+été apprise.
+
+Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire.
+Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux lèvres
+étaient des paroles de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec
+vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les
+yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas
+d'aujourd'hui, mais du jour où je vous ai vue pour la première fois, et
+où j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce que son coeur
+lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'était là qu'un
+début. Après ces paroles devaient en venir d'autres qui étaient leur
+conclusion: «Je vous aime et je vous demande d'être ma femme; le
+voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement cette conclusion, il ne
+pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre
+avant d'avoir reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites.
+Jusque-là il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse
+qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement, sous peine de se
+mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime»,
+qu'ajouterait-il? que répondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il
+ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas
+misérable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il
+parlât, se trouvant ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou
+niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en étonnerait-elle
+pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si honnête qu'elle fût, si
+innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnêteté et cette
+innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le
+hasard leur ménageait leur temps se passerait à parler de la pluie, des
+toilettes de madame de Lucillière, des pertes ou des gains d'Otchakoff.
+Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit
+formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois,
+par ses regards, par son empressement auprès d'elle, par son admiration,
+son enthousiasme, ses élans passionnés, ses recueillements plus
+passionnés encore, de toutes les manières enfin, excepté des lèvres
+et en mots précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit
+d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se
+présentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en
+profitait pas? Il n'était pas de ces collégiens timides que la violence
+même de leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune
+circonstance il n'était embarrassé; s'il ne parlait pas, s'il ne disait
+pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'était
+donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire.
+Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que
+n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation était cruelle pour lui,
+et même jusqu'à un certain point ridicule.
+
+Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-même à
+parler, nerveusement il est, vrai, presque fiévreusement, mais assez
+promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba,
+lui-même oublia son embarras et le temps s'écoula sans qu'ils en eussent
+conscience. Il semblait qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils
+étaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un
+égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé! c'était ce
+qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait par la tête. Que leur
+importait! Ce qui charmait Corysandre, c'était la musique de la voix
+de Roger; ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre: ils
+étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'était assez
+pour que leur joie fût oublieuse du reste.
+
+Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent.
+
+Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant et en frappant
+le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marché.
+
+Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait
+déjà singulièrement dépassé les limites fixées par les convenances. Il
+fallait penser à madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait
+se demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se leva.
+
+Alors Corysandre se leva aussi:
+
+--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande à vous adresser.
+
+Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et sans toutes
+les savantes préparations de madame de Barizel, sans trouble, sans
+confusion, sans hésitation, sans regards de plus en plus tendres, sans
+doux sourire, plein d'embarras et d'inquiétude.
+
+--Une demande à moi, une demande de vous, quel bonheur!
+
+--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.
+
+--Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien qu'elle est
+accordée, ce serait me peiner, et sérieusement, je vous le jure, d'en
+douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie
+tout de suite le plaisir de vous répondre:--C'est fait.
+
+Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse
+contenue, il est vrai, mais sans l'émotion sur laquelle madame de
+Barizel avait compté.
+
+--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez
+pas dans le grand steeple-chase.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister à
+cette course si vous y preniez part.
+
+--Vraiment?
+
+Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et l'autre.
+
+Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât l'embarras de
+cette situation.
+
+--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine?
+
+--Je la trouve...
+
+Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un élan irrésistible
+et un accent passionné; mais à temps il s'arrêta.
+
+--Je la trouve assez...--il hésita...--assez raisonnable, et je suis
+heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre désir. Je ne monterai
+pas; je puis facilement me dégager.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de
+spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter à ses
+genoux.
+
+Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra.
+
+--Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas?
+
+--A demain, ou plutôt si je revenais ce soir.
+
+--Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle sera heureuse de
+vous voir. A bientôt.
+
+
+
+XXV
+
+Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de Barizel se précipitait
+dans le salon.
+
+--Eh bien? s'écria-t-elle.
+
+Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa mère la ramenait
+brutalement dans la réalité, et elle eût voulu ne pas y revenir.
+
+--Parle, parle donc.
+
+Elle ne dit rien.
+
+--Tu ne lui as donc pas adressé ta demande?
+
+--Si.
+
+--Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose. Quoi?
+
+--Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon
+votre désir, je ne monterai pas, je puis facilement me dégager.»
+
+--Et puis?
+
+--Je lui ai tendu la main.
+
+--Et alors?
+
+--Il est parti.
+
+Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupéfaction
+désespérée; mais elle ne voulut pas s'abandonner.
+
+--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer,
+prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont
+passées en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il
+assis?
+
+--Là, sur cette chaise.
+
+--Et toi?
+
+--J'étais dans ce fauteuil.
+
+--Alors?
+
+--Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je lui ai répondu.
+
+--Et puis?
+
+--Il s'est établi un moment de silences entre nous, et nous sommes
+restés en face l'un de l'autre, un peu embarrassés.
+
+--Très bien. Et puis?
+
+--Nous nous sommes mis à parler.
+
+--De quoi?
+
+--De choses insignifiantes.
+
+--Mais quelles choses?
+
+--Ah! je ne sais pas.
+
+--Mais tu es donc tout à fait stupide?
+
+--Sans doute.
+
+--Comment, tu ne peux pas me répéter ce que vous avez dit?
+
+---Nous n'avons rien dit.
+
+--Vous êtes restés en tête-à-tête pendant plus de deux heures.
+
+--Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé.
+
+--Alors comment l'avez-vous employé, ce temps?
+
+--De la façon la plus charmante.
+
+--Comment?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Tu te moques de moi.
+
+--Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous nous sommes regardés, nous
+avons été heureux; mais ce que nous avons dit, les mots mêmes, les
+idées de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste
+seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse.
+
+Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans
+parler, réfléchissant. Évidemment elle était aussi bête que belle,
+il n'y avait rien à en tirer, et la presser de questions, la secouer
+fortement, n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser.
+emporter par la colère et la prendre par la douceur.
+
+--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as
+adressé ta demande?
+
+--Si tu y tiens, oui.
+
+--Comment si j'y tiens!
+
+--Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps avait marché et il s'est
+levé pour se retirer; alors je lui ai adressé ma demande comme je te
+l'ai dit.
+
+--Et puis?
+
+--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir.
+
+--Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel, exaspérée, il
+reviendra demain et puis après-demain, et toujours, jusqu'au moment où
+il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres;
+mais de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc pétris?
+
+N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre, elle éprouva un
+mouvement de soulagement à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son
+mépris et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à sacrifier les
+affaires d'intérêt à de vaines satisfactions.
+
+--Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que
+la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la réparer
+que de la pleurer. J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à-tête
+d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su
+jouer la scène que nous avons répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou
+tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur le passé,
+préparons l'avenir. Demain nous devons aller à Fribourg avec le duc; tu
+t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise
+qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une
+façon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous
+quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.
+
+--Je l'aime!
+
+--Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est à
+votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme
+toi, qui ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours de
+leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente et dévouée vaut mieux
+qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais
+pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la
+constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc
+de Naurouse. Réfléchis à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg
+qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons
+Bade.
+
+Cette promenade à Fribourg avait été arrangée depuis quelque temps déjà:
+il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans
+la cathédrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du
+Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait à Fribourg;
+on entendait la messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on
+revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient déjà visité la
+cathédrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du
+dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la réputation d'être
+admirable, et c'était pour cette musique qu'elles faisaient une seconde
+fois ce petit voyage.
+
+La première partie du programme s'exécuta ainsi qu'elle avait été
+arrêtée, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'être
+ensemble et beaucoup plus sensibles à cette joie intime qu'aux
+merveilles gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses vitraux et
+qu'à la musique dont l'exécution se fait dans une tribune, comme dans
+certaines églises italiennes. Le bonheur de Corysandre était d'autant
+plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le goûter sans
+arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas reparlé de Roger.
+
+Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la
+prenant à part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le
+précisa:
+
+--J'ai commandé une voiture pour que nous fassions une promenade dans
+la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner à
+l'église, et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai dans
+la calèche. Vous allez donc vous retrouver en tête-à-tête. Arrange-toi
+pour en profiter; quand je suis montée avec toi à cette tour, il y a
+quelque temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était un endroit
+tout à fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est là isolé
+entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poétique. Il est vrai
+qu'on peut être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas l'être
+aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur
+la place, où je serai dans la voiture découverte, tu seras fixée à ce
+sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main, s'il
+n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir
+l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche à suivre. Prends celle
+que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu
+m'importe, pourvu que tu arrives au résultat que j'exige. Si tu n'y
+arrives pas, nous aurons quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne
+reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais.
+
+Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne le lui permit pas; la
+voiture attendait; on se fit conduire au Münster, et là madame de
+Barizel, déclarant qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre à
+faire l'ascension de la tour.
+
+--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous
+privez pas de jouir complètement de la belle vue qu'on a de là-haut; je
+vais me reposer dans la voiture; je serai là admirablement.
+
+Et elle montra un endroit de la place abrité du soleil, où elle dit au
+cocher de la conduire; au pied même de la tour, elle eût été en mauvaise
+position pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se pencherait
+du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle avait adopté, elle serait
+facilement aperçue et en même temps elle pourrait surveiller la porte
+d'entrée, de façon à ne pas laisser passer des visiteurs, sans les
+signaler aussitôt au moyen de son mouchoir.
+
+
+
+XXVI
+
+En montant derrière Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait
+qu'une seule pensée, qui était une espérance.
+
+--Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle.
+
+Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres de grès rouge
+qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas
+que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient auprès
+d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour, leur arrivait
+le croassement de quelque corneille qui revenait à son nid ou qui
+s'envolait.
+
+--Il semble que nous soyons seuls dans cette église, dit Roger en se
+retournant vers elle.
+
+Ils continuèrent de monter, allant lentement.
+
+Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des merveilles de
+l'architecture gothique, est aussi large à sa base que la nef elle-même,
+alors elle est quadrangulaire; mais en s'élevant cette forme se rétrécit
+et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide
+qui se termine par une flèche hardie que couronne une croix.
+
+C'est jusqu'au point où commence cette flèche que montent les visiteurs:
+là se trouve une plate-forme que borde un balcon d'où la vue embrasse
+l'ensemble du monument et un immense panorama: à ses pieds on a la
+cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses arcs-boutants, ses
+statues, ses gouttières, ses colonnes, ses clochers aux dentelures
+byzantines, puis, par-dessus les toits et les cheminées de la ville,
+d'un côté la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement,
+et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleuâtre des
+Vosges.
+
+Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement
+d'un côté à l'autre, de façon à embrasser entièrement la vue qui se
+déroulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus
+du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère, immobile dans la
+calèche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir.
+
+Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps
+allait en s'accroissant.
+
+La journée était radieuse et chaude, mais à cette hauteur la brise qui
+soufflait à travers les arceaux rafraîchissait l'air; cependant elle
+étouffait, le coeur serré par l'émotion.
+
+Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à chaque instant il
+étendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui
+désignait jusqu'à ce qu'elle l'eût aperçu elle-même.
+
+--Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de
+poésie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs
+sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein?
+
+Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux pieds, elle se
+sentit prise par une molle langueur.
+
+--Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.
+
+--Déjà!
+
+--Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture.
+
+Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna:
+
+--Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama,
+dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est là un des
+charmes de ces belles vues de faire un cadre à nos souvenirs.
+
+Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre
+était trop émue, trop profondément troublée, pour rien voir: personne
+n'était venu, et elle n'avait rien dit.
+
+Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très étroit et tourne
+dans une assez brusque révolution. Roger descendit le premier et
+Corysandre le suivit, indifférente, insensible à ce qui se passait
+autour d'elle, marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée de
+la séparation que sa mère allait certainement lui imposer, n'étant pas
+femme à revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'était point
+prononcée il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?
+
+Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en
+avant; justement en face d'elle une petite fenêtre longue s'ouvrait sur
+le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait être précipitée par
+cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa échapper un cri:
+
+--Roger!
+
+Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner la tête. Vivement
+il lui tendit les bras et la reçut sur sa poitrine; comme il avait le
+dos appuyé contre la muraille, il ne fut pas renversé.
+
+Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur l'épaule de
+Roger, à demi cachée dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et,
+la serrant dans ses deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres.
+Alors à son baiser elle répondit par un baiser.
+
+Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée.
+
+Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:
+
+--Vous m'aimez donc!
+
+Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de voix retentirent
+an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs qui montaient et qui allaient
+les rejoindre.
+
+Il fallut se séparer et descendre.
+
+Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable, leur était
+devenu contraire: le déjeuner venait de finir dans les hôtels et c'était
+par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient à la tour; ils
+n'eurent pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers déserts,
+lors de leur ascension, et dont les voûtes sonores retentissaient
+maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner à leur
+amour, ce furent de furtives étreintes bien vite interrompues.
+
+Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa
+mère posés sur elle et la dévorant; mais elle tint les siens baissés,
+incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur
+répondre: une émotion délicieuse l'avait envahie et elle eût voulu ne
+pas s'en laisser distraire; tout bas elle se répétait: «Il m'aime, il
+m'aime, il m'aime;» et quand elle ne prononçait pas ces mots avec ses
+lèvres, ils résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.
+
+--Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et
+Corysandre eurent pris place près d'elle.
+
+Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées de gens
+endimanchés; les femmes coiffées du bonnet au fond brodé d'or et
+d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs
+cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacées de rubans;
+les hommes, pour la plupart portant le chapeau à une corne ou même,
+malgré la chaleur, le bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté
+d'une houppe en clinquant.
+
+A entendre les observations de madame de Barizel, c'était à croire
+qu'elle n'avait d'autre souci en tête que de regarder les gens de
+Fribourg et de les étudier au point de vue du costume et des moeurs.
+
+Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils paraissaient écouter;
+en réalité ils se regardaient et par de brûlants éclairs leurs yeux se
+disaient leur bonheur.
+
+--Je t'aime.
+
+--Je t'aime.
+
+A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un
+accès de pitié pour les chevaux, ce qui n'était cependant pas dans ses
+habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de
+peine la côte, qui était rude.
+
+Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour
+l'aider à descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait osé le
+faire jusqu'à ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle
+de marcher côte à côte dans cette montée ombragée par de grands bois
+sombres.
+
+Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à coup elle appela
+Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter.
+
+--Eh bien? demanda madame de Barizel à voix basse lorsque sa fille fut
+à portée de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mère,
+s'attendait à cette question et elle avait préparé sa réponse.
+
+--Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.
+
+--Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à nous. Tu vois si
+j'avais raison dans mes prévisions et mes combinaisons; écoute-moi donc
+jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie
+de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon côté,
+je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tête-à-tête, ceux que je vous
+ai ménagés étaient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles.
+Il vaut mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de le
+satisfaire.
+
+
+
+XXVII
+
+Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir même; aussi
+fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit
+congé d'elles sans avoir rien dit.
+
+--Ce sera pour demain, pensa-t-elle.
+
+Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été celle du dimanche, au
+moins quant à la demande attendue.
+
+Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à Corysandre un grand
+mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se réalisant,
+pouvait anéantir ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé.
+Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé, ne se retirerait-il
+pas?
+
+Savine l'avait-il connu?
+
+Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt théorique; mais,
+pour le duc, elle avait un intérêt immédiat et pratique d'une telle
+importance, qu'il fallait coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi
+s'en tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait, si
+cela était possible, l'impression que cette révélation du passé avait
+produite.
+
+Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et lorsque son fidèle
+Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour déjeuner avec elle, elle
+lui en fit part.
+
+--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononcé?
+
+--Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je décidé d'agir pour
+obliger le duc à parler enfin.
+
+--Comment cela?
+
+En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par vous. C'est-à-dire
+en empruntant votre plume si fine et si habile pour écrire une lettre
+que Corysandre recopiera et que j'enverrai.
+
+--Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original.
+
+--Me blâmez-vous?
+
+--Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne serait pas par vous que
+je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver
+originale une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car cette
+lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée ou tout au moins sous
+votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui
+est drôle. Mais quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce qui
+réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour le succès je n'ai que
+des applaudissements.
+
+--Vous savez que le duc a déclaré son amour à Corysandre sur la
+plate-forme de la cathédrale de Fribourg.
+
+--Ça, c'est drôle aussi.
+
+--En descendant, Corysandre était terriblement émue et elle n'a pas pu
+me cacher son trouble. Je l'ai interrogée et elle m'a, en honnête fille
+qu'elle est, avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet
+interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne
+trouvera pas invraisemblable que je sache la vérité; la sachant, il est
+tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi,
+j'en conviens, mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai
+reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main
+de ma fille. Il ne m'a pas adressé sa demande, je ne le reçois pas
+aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera,
+Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au duc pour l'avertir
+de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer.
+
+--Et si le duc montrait cette lettre?
+
+--Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête homme pour cela:
+d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la rédaction de
+cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez
+la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre
+ne sache pas qu'elle est de vous et, après l'avoir fait copier par ma
+fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous
+au travail.
+
+Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas chose commode chez
+madame de Barizel, qui n'écrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni
+rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît pas
+son écriture et surtout son orthographe. C'était même cette grave
+question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait à Leplaquet de
+lui écrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle
+n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc
+s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait rien.
+
+Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire
+apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour
+qu'il pût écrire son brouillon.
+
+--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel.
+
+--C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras.
+
+--Pas pour vous, mon ami.
+
+--Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement, sans s'arrêter;
+les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets.
+
+--Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame de Barizel.
+
+--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut
+des préparations, des transitions.
+
+--Chez une jeune fille? Enfin, allez.
+
+Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixième feuillet.
+
+--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?
+
+--Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux.
+
+Il commença sa lecture, que madame de Barizel écouta sans interrompre,
+sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se
+tut qu'elle prit la parole.
+
+--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangées et
+de beaux sentiments merveilleusement exprimés, seulement ce n'est pas
+tout à fait ainsi qu'écrit une jeune fille.
+
+--Ah! dit Leplaquet d'un air pincé.
+
+--Ne soyez pas blessé de mon observation, mon ami, toutes les fois que
+j'ai lu des lettres de femmes dans des romans écrits par des hommes,
+je les ai trouvées fausses et maladroites; les hommes ne savent pas
+attraper le tour des femmes ni leur manière de dire, qui, toute vague
+qu'elle paraisse, est cependant si précise. C'est là le défaut de votre
+lettre, qui dit trop nettement les choses, trop régulièrement, en
+suivant un programme raisonné: les femmes n'écrivent pas ainsi.
+
+--Alors, comment écrivent-elles?
+
+--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases
+d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'écrire?
+
+Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit ce qu'elle dictait,
+assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hésitation:
+
+«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité devait cesser;
+j'étais heureuse; je vivais de ma journée de la veille et de l'espérance
+du lendemain, sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que tout
+à coup on me prouve que ce que je croyais per» mis est blâmable, que ce
+qui faisait ma joie est défendu.
+
+--Il me semble qu'après avoir confessé son amour il est bon que
+Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cède à sa mère.
+
+--Très bon; continuez.
+
+«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez plus reçu chez ma
+mère, et si je veux rester l'honnête fille que je dois être il me faudra
+effacer de mon souvenir...»
+
+--Elle s'interrompit:
+
+--Si nous mettions «même»!
+
+«... Même de mon souvenir les doux moments passés ensemble; je devrai
+me dire que j'ai rêvé. Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos
+promenades, nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!...
+
+Elle s'interrompit encore:
+
+--Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation?
+
+--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.
+
+--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent.
+
+Elle continua de dicter:
+
+«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous;
+et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tête,
+désespérée de mon impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée de
+vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais au contraire vous appeler
+toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle
+démarche m'aura coûté de douleurs...»--Soyons tendre, n'est-ce pas? «ce
+que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en
+votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour
+n'être pas arrêtée au premier mot de cette lettre et pour la terminer en
+vous disant...»
+
+Elle s'arrêta:
+
+--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le point délicat, car
+il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire.
+
+Après un moment de réflexion, elle poursuivit:
+
+«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule peut vous ouvrir notre
+maison qu'elle veut vous tenir fermée.»
+
+--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide.
+Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une
+bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit.
+
+--Je me garderai bien de changer un seul mot à cette lettre, qui est
+vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me démontrez
+une chose que je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui
+puissent écrire des lettres.
+
+
+
+XXVIII
+
+Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit à copier
+la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt à la dessiner, car pour son
+esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture
+était une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait
+devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur
+le modèle le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait
+aussitôt, la même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que
+Corysandre ne pût pas se tromper?
+
+Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint à bout de ce
+travail, et aussitôt elle fit appeler sa fille; mais, avant que
+Corysandre entrât, elle eut soin de cacher sa copie.
+
+--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de
+Naurouse.
+
+Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle eût voulu qu'on ne lui
+parlât pas de Roger.
+
+--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononçait pas
+nous romprions toutes relations.
+
+--Il s'est prononcé.
+
+--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a déclaré son
+amour; le soir même il devait me demander ta main ou en tous cas il
+devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi
+qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps.
+A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermée au duc.
+
+Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une volonté inébranlable.
+
+Cependant, après quelques courts instants de silence, elle parut
+s'adoucir.
+
+--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le
+sens; mais que puis-je y faire?
+
+--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.
+
+--Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues hésitations, que je
+me suis arrêtée à cette résolution. Je l'ai balancée toute la nuit, ne
+pouvant pas me résoudre à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant
+bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouvé un moyen
+pour n'en pas venir à cette terrible extrémité et pour amener le duc à
+me demander ta main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement
+examiné, j'y ai renoncé.
+
+--Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur cette espérance qui
+lui était présentée.
+
+--Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est un peu aventureux; la
+seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-être pas.
+
+--Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas.
+
+--Tu dis cela.
+
+--Cela est ainsi.
+
+--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus
+d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au moins peut-il te montrer
+combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingénie
+toujours à t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc...
+
+--Moi?
+
+--Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps.
+
+--C'est de la surprise, rien de plus.
+
+--Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de
+votre intimité; puis, après avoir en quelques mots exprimé combien cela
+t'était cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette
+rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint à moi. Cela
+m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais même écrit la
+lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments
+sont les tiens et si je me suis mise à ta place.
+
+Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commença à la
+lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin.
+
+--Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs dont je parle, si tu
+avais toi-même écrit? demanda-telle.
+
+--Oui, je crois.
+
+Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit bientôt:
+
+--N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais navrée de parler
+contre ton coeur?
+
+--Oh! oui.
+
+--Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments, mais n'est-il pas
+tout naturel qu'une mère, bien que n'étant pas près de sa fille, écrive
+en quelque sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de toi.
+
+Corysandre acheva sa lecture.
+
+--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au
+duc.
+
+Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta:
+
+--Il y aurait des chances pour que le duc accourût tout de suite: au
+moins cela m'avait paru probable en l'écrivant, car tu penses bien
+que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations,
+inexplicables s'il t'aime comme tu le crois.
+
+--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hésitant
+à chaque mot.
+
+--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture.
+
+--Il m'aime.
+
+--Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement les chances de le voir
+accourir; seulement, moi qui n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à
+cet amour, j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout d'abord
+et qui conciliait tout: notre dignité et ton amour; car tu sens bien,
+n'est-ce pas, que cette question de dignité est considérable? Que nous
+continuions à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait
+bien certainement des facilités que je t'accorde, peut-être même cela
+lui inspirerait-il des doutes pour le passé.
+
+--Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui se perdait dans ces
+paroles contradictoires et qui d'ailleurs était trop profondément émue;
+par la menace de sa mère pour pouvoir raisonner.
+
+Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait
+tout concilier, ne serait-ce pas folie à elle de refuser le moyen qui
+lui était offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait
+contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état d'entendre
+la voix de sa conscience et de son coeur, troublée, entraînée qu'elle
+était par la voix de sa mère qui ne lui laissait pas le temps de se
+reconnaître et de réfléchir.
+
+--Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette aventure, dit
+madame de Barizel.
+
+--Je pourrais la lui remettre quand il viendra.
+
+--Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier
+cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'après que nous ne
+l'aurons pas reçu. Aussitôt qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui
+la portera, et il est possible que quelques minutes après nous voyions
+le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me demander une entrevue. Je dis
+que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et
+décide toi-même.
+
+Comme Corysandre restait hésitante, madame de Barizel reprit:
+
+-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mère est
+heureusement tracé et je n'ai qu'à le suivre tout droit: Ne plus
+recevoir le duc... à moins qu'il ne se présente pour me demander ta main
+et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir; plus tard,
+quand tu ne seras plus sous le coup immédiat de la douleur, tu me
+remercieras de ma fermeté.
+
+Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit
+pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre à ses
+réflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne
+pût pas réfléchir.
+
+--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?
+
+--A une heure pour...
+
+--Et il est?
+
+--Midi passé.
+
+--Déjà. Alors tu n'as que juste le temps d'écrire..., si tu veux écrire.
+
+--Je vais écrire.
+
+--Alors, tu es sûre de lui?
+
+--Oui.
+
+
+
+XXIX
+
+Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit que «madame la comtesse
+ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus», il fut étrangement
+surpris. Cette heure matinale avait été choisie la veille avec
+Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, et il était
+d'autant plus étonnant qu'on ne le reçût pas, que Bob, interrogé,
+répondait que ni «madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».
+
+Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que cela signifiait.
+
+Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette question en la
+raisonnant, étant agité au contraire par une impatience fiévreuse.
+
+Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses amis d'Amérique
+peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui
+étaient pas encore parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches
+à ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le télégraphe
+s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans
+ses lettres; c'était à la dernière extrémité qu'il s'était décidé à
+employer le système des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien
+pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait être que mauvais par
+sa concision et surtout par sa discrétion obligée; mais, après ce qui
+s'était passé entre lui et Corysandre, dans la tour de l'église de
+Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses
+pouvaient tarder encore huit jours, peut-être plus. Se taire plus
+longtemps devenait tout à fait ridicule.
+
+Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état pénible de confusion
+et de perplexité, allant d'un extrême à l'autre, sans pouvoir
+raisonnablement s'arrêter à rien.
+
+Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, quand on lui monta
+la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportée.
+
+Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait
+point l'écriture et il avait bien autre chose en tête que de s'occuper
+des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient
+indifférents.
+
+C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des lettres.
+
+Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait à travers son
+appartement, il passa plusieurs fois auprès de la table sur laquelle
+il avait jeté cette lettre: puis à un certain moment il la prit
+machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait
+le parfum de Corysandre.
+
+Sans aucun doute c'était là une hallucination: il pensait si fortement
+à Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la
+voyait partout.
+
+Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette lettre, et aussitôt une
+commotion délicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tête aux
+pieds; c'était bien le parfum de Corysandre, le même au moins que celui
+qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.
+
+Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:
+
+«Allez à ma mère...»
+
+Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était la situation que
+créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage.
+
+Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour fâchée de ses
+hésitations et de son silence, il fallait qu'elle eût vraiment l'âme
+indulgente, ou plutôt il fallait qu'elle l'aimât assez pour n'être
+sensible qu'à son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas
+blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures
+en même temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que
+plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume?
+
+Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, s'il avait de
+puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore
+pour n'attendre pas.
+
+Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait tout de
+suite, envers son nom; s'il ne se prononçait pas, envers son amour.
+
+Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa porte s'ouvrit.
+
+C'était une dépêche; qu'on lui apportait.
+
+«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage serait d'attendre
+lettre partie depuis six jours.»
+
+Plus sage!
+
+D'un bond il fut à son bureau.
+
+«Madame la comtesse,
+
+«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais
+reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui même, aussitôt que possible.
+
+«On attendra votre réponse.
+
+«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.
+
+NAUROUSE.»
+
+Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces
+simples mots: «Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de
+Naurouse.»
+
+Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le
+premier la parole; mais elle le devança:
+
+--Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle cérémonieusement,
+de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de
+votre visite? Je vous dois une explication à cet égard et je vais vous
+la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de
+sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre très heureuses de
+l'agrément que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément qui
+est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus
+est, une jeune fille à marier. Tant que nos relations ont gardé un
+caractère de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper;
+vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous rencontrer, nous en
+ressentions un très vif à nous trouver avec vous, c'était parfait. Mais
+en ces derniers temps on m'a fait des observations... très sérieuses, au
+moins au point de vue des usages français qui désormais doivent être
+les nôtres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimité avec ma
+fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut
+et j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et à moi, nous
+devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire à Corysandre,
+et qui même lui avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique
+pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantôt. Sans doute
+j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous
+donne en ce moment, mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même le
+sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication,
+la voilà.
+
+--Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été dans l'intention de
+provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de
+franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...
+
+--Vous, monsieur le duc!
+
+--En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la première fois.
+Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu écouter ses
+inspirations avant d'être bien certain que je n'obéissais pas à des
+illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans
+mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me
+la donner pour femme.
+
+Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le
+visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait
+cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenée.
+
+Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si elle était plongée
+dans un profond embarras; à la fin elle se décida, mais en hésitant.
+
+--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort
+honorée, me prend tout à fait au dépourvu et me cause une surprise que
+je n'ai pas la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner votre
+amour pour elle,--la résolution que j'ai mise à exécution aujourd'hui
+en est la preuve. Avant de vous répondre je dois donc tout d'abord
+interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne
+contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi
+que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second père de
+ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être
+votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire...
+
+--M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait comme un assez
+mauvais mari; mais c'est là un excès de rigorisme contre lequel je me
+défendrai facilement si vous voulez bien m'entendre.
+
+--Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui vous entendît, car je
+dois avoir égard à son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez
+donc le faire revenir de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne
+sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu que la mesure que
+j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait à ma prévoyance de mère
+n'a plus de raison d'être, et que toutes les fois que vous voudrez bien
+venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir.
+
+--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir.
+
+Roger se retira.
+
+Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais
+aussitôt qu'il fut parti elle monta quatre à quatre à la chambre de sa
+fille, où elle entra en dansant.
+
+--Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!
+
+
+
+XXX
+
+Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle
+Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son
+mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On
+avait parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât de lui
+et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de
+Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir à s'occuper de
+lui. Savine n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique à
+tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on
+racontait sur son compte.
+
+Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens amis de Roger
+étaient arrivés à Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrévault
+et dix autres avec leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous
+s'étaient jetés sur cette nouvelle:
+
+--Naurouse se marie, est-ce possible?
+
+On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout d'abord il avait mis
+une certaine réserve dans ses réponses; mais, lorsqu'à la suite de
+l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel,
+dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments de sa fille
+et conseillée par son ami Dayelle», avait formellement donné son
+consentement, il avait très franchement montré combien il était heureux
+de ce mariage, n'attendant même pas les questions pour l'annoncer à ceux
+de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur.
+
+Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent celles du prince de
+Kappel:
+
+--Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de
+vous choisir votre femme vous-même et tout seul! Je crois que si j'avais
+la liberté de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien
+certain que je mourrai garçon pour ne pas me laisser marier à quelque
+princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on
+m'imposerait au nom de la politique et à qui je devrais faire des
+enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un
+futur roi qui ne se marie pas, c'est drôle, et on est original comme on
+peut.
+
+Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le blâma et très
+vivement, parlant au nom de l'amitié et de la raison, employant la
+persuasion et la raillerie pour empêcher ce qu'il appelait un suicide:
+ce fut Mautravers.
+
+Contrairement à son habitude, Mautravers n'était point arrivé à Bade
+pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas
+voir, avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu qu'il ne
+viendrait probablement pas; cependant il était venu, et, le matin de la
+deuxième journée, en débarquant de chemin de fer il était tombé chez
+Roger encore au lit et endormi.
+
+--Enfin vous voilà de retour et pour longtemps, j'espère.
+
+--Pour très longtemps, pour toujours probablement.
+
+--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?
+
+--Que raconte-t-on?
+
+--Que vous avez l'idée de vous marier.
+
+--C'est vrai.
+
+--Vous marier avec une Américaine, une étrangère, vous, François-Roger
+de Charlus, duc de Naurouse?
+
+--Cette Américaine est d'origine française: elle appartient à une très
+vieille et très bonne famille du Poitou, les Barizel.
+
+--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce
+moment, et on m'a dit aussi que c'était par amour que vous vouliez
+épouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru.
+
+--Vraiment!
+
+--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune
+fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une
+maison, je ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit
+à mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour,
+vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme
+de coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien
+vous le concéder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais à côté
+des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien,
+croyez-vous que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des
+maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimées
+passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment donné, tout en éprouvant
+encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas été désagréablement
+surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous étaient
+devenues absolument indifférentes, ne vous disant plus rien, à ce point
+que vous vous demandiez avec stupéfaction comment elles avaient pu
+éveiller en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est fatal et
+que ceux-là même qui sont les plus fortement maîtres de leur volonté
+n'échappent pas à cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre
+mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive,
+et que vous resterez en présence d'une femme aigrie, d'autant plus
+insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous
+souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en
+parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers
+qu'on peut aimer une maîtresse indéfiniment, toujours, même vieille, et
+cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que vous
+ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutôt qui vous a
+du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser,
+et alors...
+
+Mautravers était resté dans la chambre, tandis que Roger était entré
+dans son cabinet de toilette, et c'était de la chambre qu'il parlait.
+Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette à la main,
+s'essuyant le cou et le visage.
+
+--Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant, ce n'est pas
+d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de
+celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une
+spécialité. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que
+j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez. Aussi ne vous ai-je
+pas interrompu, curieux de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je
+ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer à
+ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engagé,
+et vous savez bien que je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que
+vous venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que cela
+ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais épouser, je l'aime
+passionnément, et, dussé-je n'avoir qu'un jour de bonheur près d'elle,
+pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous
+voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale. Mais,
+alors même que les sentiments qui s'ont inspirée n'existeraient pas,
+je la réaliserais cependant quand même, car je veux me marier tout de
+suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite,
+vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je
+veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour
+aux Condrieu.
+
+Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'établit entre
+eux un assez long silence; puis il reprit:
+
+--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour
+mon nom je ne puis l'empêcher sûrement de tomber entre leurs mains que
+par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste
+vous allez voir bientôt que celle que j'épouse est digne non seulement
+d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer.
+
+--Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle de Barizel, j'ai
+parlé en général.
+
+--Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai à elle; quand vous
+la connaîtrez, vous serez peut-être moins absolu dans vos théories.
+
+--Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous voulez bien.
+
+Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:
+
+--Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous en aller aussitôt
+que vous voudrez, de façon à faire une visite du soir à mademoiselle de
+Barizel, si vous le désirez.
+
+
+
+XXXI
+
+Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et
+il avait été convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'était une fête
+de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques
+semaines.
+
+Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de
+Washington,--la lettre justement qu'annonçait la dépêche.
+
+En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus sage d attendre
+lettre», disait la dépêche.
+
+Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui de l'ouvrir?
+Au point où en étaient les choses il ne pouvait pas revenir en arrière.
+Et le pût-il, le dût-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il
+la supporterait, si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait jamais
+à Corysandre.
+
+Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété était trop poignante
+pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs ce n'était point son habitude
+d'hésiter en face d'un danger.
+
+Il lut:
+
+«Mon cher Roger,
+
+«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon simple et précise;
+par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquête sur la
+famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis
+justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable
+résidence de Washington, bien faite pour donner le spleen à l'homme
+le plus gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à des
+renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami,
+en me lisant et surtout en prenant une résolution d'après ces
+renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes
+à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un gentleman et, ce qui est
+mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur
+et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie, ses manières, ses
+habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le représentent
+comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français bien
+que n'ayant pas vécu en France, mais Français d'origine, Français de
+sang, et Français du dix-huitième siècle avec quelque chose de brillant,
+de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est
+distingué pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent été
+héroïques dans un pays où l'on serait moins sensible à la pratique et au
+but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec
+sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son
+importance: il avait hérité d'une grande fortune engagée dans toutes
+sortes de complications; il ne l'a point dégagée, loin de là, et
+l'abolition de l'esclavage a dû lui porter un coup funeste; mais à cet
+égard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de
+vous répondre, suivant l'usage américain:--Vaut.... tant de mille
+dollars.--Sur la mère, au lieu de l'unanimité, c'est la contradiction
+que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les
+autres, c'est une aventurière, et ceux-là même racontent sur elle toutes
+sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car
+si elles étaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous
+l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner
+aux sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération là dedans.
+Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une dépêche vous me demandez de
+faire cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je
+suis entièrement à votre disposition et que ce me sera un plaisir de
+vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-à-dire au moment où
+vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans
+l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a
+la même unanimité que sur le père: la plus belle personne du monde, a
+provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux
+qui l'ont vue. La seule chose à noter et à interpréter contre elle est
+qu'elle a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce
+elle qui n'a pas voulu de ses prétendants? sont-ce les prétendants qui
+n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il
+semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voilà pour aujourd'hui tout ce
+que je puis vous dire. Cela manque de précision, j'en conviens; mais je
+vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la Nouvelle-Orléans
+ou ailleurs au premier signe que vous me ferez.»
+
+Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie, et, en écriture
+bâtarde aussi nette que si elle avait été lithographiée, cette lettre
+fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez
+inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle était aussi
+satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui
+était l'essentiel. Le père, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds
+à la tête, «la fille, la plus belle personne du monde.» C'était quelque
+chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai que du côté de la mère les
+choses ne se présentaient plus sous le même aspect; mais ces histoires
+scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute à des
+amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mère fût un modèle
+de vertu: ce n'est pas sa belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se
+marierait jamais.
+
+Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il envoya une dépêche à
+son ami pour le prier d'aller sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre
+cette enquête, au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait,
+il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger, plein de confiance,
+ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait
+passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle
+préoccupation eût résisté à cette joie!
+
+En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de
+madame de Barizel; avec inquiétude il interrogea Corysandre du regard,
+mais celle-ci ne lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha
+sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour.
+
+Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant des questions
+qu'il n'osait pas poser:
+
+--J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon.
+
+Il la suivit.
+
+Elle tira une lettre de sa poche:
+
+--Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre
+anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur la question de savoir si je
+vous la montrerais; mais, tout bien considéré, je pense que vous devez
+la connaître.
+
+Elle la lui tendit ouverte:
+
+«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur de votre charmante
+fille, se trouve vivement ému par le bruit qu'on fait courir du prochain
+mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez
+votre consentement à ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le
+jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère.
+Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il
+n'aurait été admis par une famille française honorable qui aurait eu
+souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux
+vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait en lui le germe de
+plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune
+encore, et d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et de son
+père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez
+ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout
+regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les médecins, est un
+des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son
+enfance il a été constamment malade et, en ces dernières années, très
+gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec
+un ou deux enfants qui seront les misérables héritiers de leur père pour
+la santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait
+un crime.»
+
+--Vous voyez! dit madame de Barizel.
+
+Roger ne répondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui
+tremblait entre ses doigts.
+
+--Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame
+de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un
+profond mépris, m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement,
+je sais par expérience que les craintes qu'elle voudrait provoquer
+ne sont pas fondées, et c'est pour cela que je vous la communique,
+uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les
+ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes.
+
+--D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-père, et je suis
+aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la
+dicter: il voudrait m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre
+petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de mon nom et pour
+cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a
+fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empêcher
+d'avoir des enfants, il écrit ces lettres infâmes.
+
+Violemment il la froissa dans sa main crispée.
+
+--Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondément
+blessé et peiné; mais au moins ne vous inquiétez pas, de pareilles
+dénonciations ne peuvent rien sur mes résolutions, et pour Corysandre,
+il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et
+n'en saura jamais rien?
+
+En voyant comment madame de Barizel accueillait ces révélations, il
+pouvait ne pas s'inquiéter pour son mariage, mais pour lui-même il ne
+pouvait pas ne pas penser à cette lettre.
+
+Il était vrai que son père était mort jeune; il était vrai que sa mère
+était poitrinaire: il était vrai que lui-même depuis son enfance avait
+été bien souvent malade. Était-il donc condamné à transmettre à ses
+enfants les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de ses parents?
+
+Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela? Avait-il vraiment la main
+hippocratique?
+
+Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur fut empoisonnée, et
+le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres
+ne parvinrent pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient son
+front.
+
+A un certain moment il vit dans la foule un médecin parisien qu'il avait
+connu autrefois et qu'on était sûr de rencontrer partout où il y avait
+des cocottes; aussitôt, se levant de la chaise qu'il occupait auprès de
+Corysandre, il alla à lui.
+
+--Docteur, j'ai un renseignement à vous demander, dit-il en l'emmenant
+à l'écart. A quels signes reconnaît-on donc ce que vous appelez la main
+hippocratique?
+
+--Au renflement en massue de la dernière phalange des doigts et à
+l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale.
+
+--Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine.
+
+--Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est
+exagéré: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains.
+
+--Je vous remercie.
+
+Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en alla tout à
+l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là, se dégantant rapidement, il
+examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardées, en se demandant
+si elles étaient ou n'étaient pas hippocratiques.
+
+Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez léger, qu'à un
+doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant à l'incurvation de l'ongle,
+il ne savait pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute un
+terme de médecine, il le chercherait.
+
+
+
+XXXII
+
+Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le
+salon où celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives réunis: le
+prince de Kappel, Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine,
+Esther Marix et enfin Raphaëlle.
+
+Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de lui, pour lui tendre la
+main; quand Raphaëlle lui tendit la sienne, il ne fut pas maître de
+retenir un léger mouvement.
+
+--Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne amie, dit Mautravers,
+qui l'observait, c'est elle-même qui s'est invitée tout à l'heure quand
+elle a su que nous dînions ensemble.
+
+--Ça c'est beau, dit Poupardin.
+
+--Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce n'aurait pas été
+pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adressé cette demande à
+Mautravers.
+
+On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher tout haut.
+
+--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'à
+l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voilà tous
+réunis aujourd'hui pour célébrer les adieux à la vie de notre ami, comme
+nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter son entrée dans la vie.
+
+--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas
+consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le même
+cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme à
+l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les
+mêmes, et franchement ça manque de diversité. Nous allons dire les mêmes
+choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger la même sauce
+brune, la même sauce rouge, la même sauce blanche; et puis demain nous
+recommencerons.
+
+On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de Roger; ce voisinage
+n'était guère pour lui plaire, mais il eût été maladroit et ridicule
+d'en rien laisser paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre
+observation; c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise en la
+voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être que complètement
+indifférente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimée,
+qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompé; tout cela était si
+loin!
+
+Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole
+à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant assez longtemps il
+s'entretint avec elle, sans plus faire attention à Raphaëlle que s'il ne
+la connaissait pas.
+
+A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu, Raphaëlle se
+pencha vers lui et, parlant d'une voix étouffée, de manière à n'être
+entendue que de lui seul:
+
+--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée à ce dîner.
+
+Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda
+de haut, puis tout à coup se baissant de façon à lui parler à l'oreille:
+
+--Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il, j'étais sur le balcon et
+j'ai tout entendu.
+
+--Ç'a été justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et
+parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se
+disait chez mes parents que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à
+rompre?
+
+Il eut un tressaillement.
+
+--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.
+
+--Justement, répondit-elle.
+
+--Alors cela sera long!
+
+--Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui.
+
+--Continue, mais tout haut.
+
+--Merci.
+
+Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue, s'exprimant
+au milieu de ces neuf personnes à peu près aussi librement que si elle
+avait été seule, car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en
+jetant hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que
+ses voisins l'entendissent.
+
+--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour
+moi, par générosité, par amour, et que si les choses continuaient ainsi
+ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais essayé de
+rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu l'avais repoussé; si tu
+savais comme cela m'avait été doux! Alors, voyant qu'il fallait te
+sauver malgré toi, j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas
+impunément qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui m'était inspiré
+par mon métier, j'ai joué une scène... atroce, en me disant pour me
+soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais être, tu
+souffrirais moins et te guérirais plus sûrement, plus vite.
+
+Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant elle une assiette à
+laquelle elle ne toucha pas.
+
+--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne
+comédienne; mais il paraît que ce jour-là j'ai eu du talent, car tu as
+cru à la scène que je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu
+y crois peut-être encore en ce moment même, te disant que j'ai été
+la plus misérable des femmes, au lieu de voir que j'en étais la plus
+tendre, la plus dévouée, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée
+jusqu'au suicide.
+
+--Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de Naurouse? demanda
+Montrevault, ça n'est pas correct, cela, ma chère.
+
+Assurément non, cela n'était pas correct; elle le sentait sans qu'il fût
+besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout
+ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se décida à
+achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas:
+
+--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant
+sur tous les convives un regard assuré, une chose bien simple, bien
+élémentaire, mais qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends
+à tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part
+pour votre éducation. Comme je n'aurai à tromper aucun de vous, je peux
+parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine,
+quand il est l'amant d'une femme qui lui témoigne de l'amour, qu'il doit
+être seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh
+bien! ça, c'est des bêtises.
+
+--Bravo! cria Balbine.
+
+--Certainement, continua Raphaëlle, une femme peut n'aimer qu'un homme
+et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien
+pour elle; mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une autre
+affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous
+dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela,
+enfin des relais.
+
+--Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche.
+
+--Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au duc, au petit duc,
+comme nous disions autrefois, quand Montrévault m'a interrompue pour me
+rappeler que je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de
+cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais mieux le lui
+dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que
+je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ça blessera...
+
+--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles
+auront mauvais caractère.
+
+--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien égal qu'on
+se fâche ou qu'on ne se fâche pas. Donc le but de mon explication était
+de lui prouver que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai aimé,
+tendrement, passionnément aimé, et, qu'en réalité, je n'ai jamais aimé
+que lui.
+
+Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.
+
+--Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte.
+
+--Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault.
+
+--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'étais en train de
+dire bas, continua Raphaëlle sans se laisser déconcerter, ce n'est
+pas ma faute. Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi, sans
+explication; après plusieurs années je le retrouve, alors je saisis
+l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans
+d'autres circonstances je n'aurais pas risqué cette explication, parce
+qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans
+un but intéressé, mais maintenant cela n'est pas à craindre, cette idée
+ne peut venir à personne et je suis bien aise que le petit duc sache...
+
+--Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire amant, dit Sermizelles,
+c'est entendu.
+
+--Il le sait.
+
+--Il en est fier.
+
+--Il en rêvera.
+
+--Ton souvenir consolera ses vieux jours.
+
+--Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle, cela m'est égal;
+j'ai dit ce que je voulais dire.
+
+Elle se mit alors à manger consciencieusement, en femme qui veut
+regagner le temps perdu, et, pendant le reste du dîner, elle ne
+chercha point à s'adresser à Roger en particulier, ne lui parlant
+que lorsqu'elle y était amenée naturellement par les hasards de la
+conversation.
+
+Au dessert, Roger se leva et quitta la table.
+
+--Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine; c'est scandaleux!
+
+--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.
+
+Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à ceux qui le blâmaient,
+Roger se retira pour se rendre auprès de Corysandre, et en chemin
+une question qu'il s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle
+avait-elle essayé cette justification? Il était dans des dispositions où
+l'on se défie de tout et de tous: les étranges paroles que Mautravers
+lui avait adressées le matin, puis presque aussitôt la lettre anonyme
+que madame de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur ses
+gardes; il traversait bien évidemment une phase décisive, et des
+dangers, des embûches dressées par M. de Condrieu-Revel, devaient
+l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre
+son mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le voyait, et
+ses soupçons ne devaient s'arrêter devant personne; mais enfin il lui
+paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaëlle
+pussent se rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait ni
+par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente pour croire qu'il
+pouvait revenir à elle, alors même qu'il croirait qu'elle s'était
+immolée, qu'elle s'était suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela
+qu'elle avait cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce
+qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage.
+
+
+
+XXXIII
+
+Le lendemain matin, au moment où Roger allait descendre pour déjeuner,
+il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se
+continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une
+personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.
+
+La personne qui voulait entrer n'était autre que Raphaëlle, et Bernard,
+qui aimait à se substituer à son maître, s'imaginant que celui-ci ne
+devait pas être en disposition de recevoir une ancienne maîtresse,
+refusait de la recevoir:
+
+--Puisque j'affirme à madame que M. le duc est sorti.
+
+C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.
+
+Sans daigner remettre le valet de chambre à sa place, Raphaëlle, passant
+devant lui, se hâta d'entrer.
+
+Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce
+ne fut pas bien franchement. Cette visite n'était pas pour lui plaire,
+pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité
+de la tutoyer lui-même.
+
+Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit.
+
+--Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter ma justification?
+lui demanda-t-elle.
+
+--Pour te justifier probablement, répondit-il en employant de mauvaise
+grâce le tutoiement.
+
+--Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai été
+guidée que par un motif étroitement personnel. Depuis notre séparation
+j'ai supporté ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse
+à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit
+que je le sache, moi.»--Et cela me suffisait réellement. Tu penses bien
+que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de
+dégoût? Mais quand, dans ces heures-là, je pensais à toi, j'étais tout
+de suite relevée et je redressais la tête quand je me disais: «Voilà ce
+que j'ai fait pour l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué
+à me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai eu besoin de ton
+estime, non pour moi, mais pour toi.
+
+Comme il la regardait avec étonnement, se demandant où tendaient ces
+étranges paroles, elle continua:
+
+Tu ne comprends rien à ce que je te dis là, n'est-ce pas? mais tu vas
+voir bientôt que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant
+d'en arriver là, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que
+je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec Savine quand il
+apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demandé de rester à
+Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres
+du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que
+c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec Mautravers, qui ne voulait pas
+m'inviter et qui ne s'est décidé qu'en pensant que j'avais sans doute
+l'espérance de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,--ce qui,
+pour sa nature bienveillante, est un plaisir très doux.--Maintenant que
+tout cela est expliqué, écoute-moi.
+
+Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:
+
+--Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine
+devait épouser mademoiselle de Barizel?
+
+--Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous, dit Roger en étendant la
+main par un geste énergique.
+
+--Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai
+rien à en dire; jamais l'idée ne me serait venue de porter un témoignage
+contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu
+me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi
+donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est
+déjà assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais à bout.
+
+Elle fit une nouvelle pause:
+
+--Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te
+le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aimé
+et sans avoir jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le
+regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré son égoïsme,
+son avarice, sa sécheresse de coeur, sa méchanceté, sa dureté, sa
+lâcheté, malgré tous les défauts et tous les vices qui font de lui un
+des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à lui...
+parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais
+été sa maîtresse; mais, dans les dispositions où je suis, mieux vaut lui
+qu'un autre; au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il y
+tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec un peu d'habileté
+lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai
+pas assez et il me faut quelques années encore pour atteindre le chiffre
+que je me suis fixé, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un
+difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la générosité même.
+Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage,
+tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a jetée; on ne perd
+pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus enviée de Paris. Tout
+d'abord je me suis refusée à admettre que ce mariage fût possible, car
+je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui s'est passé m'a donné
+raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter
+un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage si
+je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle était celle que
+Savine voulait épouser, et j'ai envoyé un homme dont j'étais sûr faire
+une enquête ici.
+
+--Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où tend cet entretien,
+restons-en là; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai déjà trop
+entendu.
+
+--Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton
+honneur.
+
+--Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets à personne d'en
+prendre souci.
+
+--Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas
+qu'il est menacé, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que
+je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc
+m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle;
+mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu
+es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend
+des renseignements sur la famille de celle qu'on épouse, pourquoi
+repousserais-tu ceux que je t'apporte?
+
+Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde:
+
+--Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un témoignage.
+
+--Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que
+ton bien et qui ne demande rien que d'être entendue quand elle élève la
+voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne
+veux pas me plaindre, encore moins me fâcher; je me mets à ta place, je
+sens ce que ma démarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu
+souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la générosité de
+ton caractère; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper,
+écoute-moi, c'est la seule réparation que je veuille.
+
+--Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment, venir m'imposer des
+paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent à des
+personnes dont il ne peut pas être question entre nous?
+
+--Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne
+venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie
+et d'une lâcheté. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi,
+mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le
+garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter une voix qui t'avertirait
+que tu vas tomber dans un précipice, parce que tu n'aurais pas demandé
+cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le
+crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre que je ne suis
+pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie.
+
+L'insistance même de Raphaëlle avait fini par émouvoir Roger. Son
+premier mouvement avait été de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant
+pas, il avait été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise
+à vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le souvenir de la
+lettre de son ami, le secrétaire de la légation de Washington, lui
+revenait et le troublait.
+
+Brusquement il se décida:
+
+--Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien invraisemblables,
+auxquelles je n'ai pas voulu répondre; aujourd'hui l'heure est venue de
+me prouver que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter
+les preuves palpables, évidentes, de ce que tu veux me révéler. Si tu me
+donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais
+encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te
+traiterai comme la dernière des misérables.
+
+Vivement elle étendit le bras:
+
+--Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle, la condition que
+tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les
+donnerai, non pas dans un délai que je pourrais allonger, non pas
+demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai là, les voici:
+
+Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe
+et la présenta à Roger, qui, prêt à la prendre, eut un mouvement de
+répulsion.
+
+--Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut
+que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai
+dit que voulant empêcher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais
+envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches, qui devait
+faire une enquête sur ce qu'était celle que Savine allait épouser,
+disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce
+mariage, qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me donna
+n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as dû voir
+toi-même sur l'intérieur, les relations, les habitudes de madame de
+Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la
+bohème.
+
+Roger voulut l'interrompre.
+
+--Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom;
+d'ailleurs, madame de Barizel étant une étrangère, il n'y a rien
+d'extraordinaire à ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je
+n'avais à parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter
+rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire
+comprendre que si je voulais poursuivre mon enquête en Amérique, je
+pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine de
+devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un agent en Amérique et de
+poursuivre là-bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands
+frais. Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine, et les
+risques que je courais d'un côté n'étaient nullement en rapport avec les
+chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en
+Amérique.
+
+--Ah!
+
+Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait son émotion, mais
+en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas été
+maître de ne pas la laisser échapper, car ce n'était pas, comme il
+l'avait supposé tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être
+question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade; ce que Raphaëlle
+avait fait pour son intérêt à elle, c'était ce qu'il aurait voulu, ce
+qu'il aurait dû faire lui-même pour son honneur.
+
+--Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat des recherches
+que mon homme a faites en Amérique, avec preuves à l'appui, car il
+me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne
+recueillît aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage certain;
+tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas été prouvés, mais
+ceux qui l'ont été suffiront, et au delà, pour t'éclairer.
+
+Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage, qu'avait animé
+l'ardeur de la discussion, prit une expression désolée:
+
+--Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te causer une douleur,
+moi qui voudrais tant t'éviter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon
+souvenir ne fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis comme
+une mère qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime.
+
+--Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves...
+
+Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était lui maintenant qui
+la pressait de parler.
+
+--Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille?
+
+--Non.
+
+--C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements
+et les témoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse,
+qui est la partie intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir
+facilement ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté un terrain
+aux Champs-Élysées, soi-disant pour construire dessus un hôtel, mais en
+réalité et tout simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de
+fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié ou plutôt sans
+_de_, Olympe Boudousquié tout court, ainsi que le prouve, ce certificat
+de baptême, revêtu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de
+toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticité.
+
+Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle présenta à
+Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:
+
+--Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur de musique; la mère,
+Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique guère que la fille de ces gens-là
+ait droit à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie
+était une personne remarquable par sa beauté, à laquelle il n'a manqué
+pour faire fortune qu'un autre théâtre que Natchez, qui est une petite
+ville de trois à quatre mille habitants, où une femme, même de talent
+(et il paraît qu'elle était douée), ne peut pas briller, et puis il y
+avait en elle un vice qui devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle
+était d'origine noire, bien que parfaitement blanche...
+
+Comme Roger avait laissé échapper un mouvement, elle s'interrompit pour
+prendre deux pièces qu'elle lui tendit:
+
+--Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était, tu le vois, une
+esclave.
+
+Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de lire les papiers
+qu'elle lui avait présentés; puis, sans le regarder, pour ne pas
+augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner
+attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle
+continua:
+
+--M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille Olympe était encore tout
+enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements
+manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la
+lacune qui existe entre le moment où madame Boudousquié quitte Natchez
+et celui où nous la retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi
+des mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille Olympe, lancée
+dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle de Boudousquié pour ceux
+qui ne savent pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables,
+succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout le monde
+s'accorde à reconnaître que c'est une femme très forte. Malheureusement,
+sur cette période, les renseignements manquent aussi, c'est-à-dire les
+renseignements avec preuve à l'appui, les seuls dont nous ayons à nous
+occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je
+dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants
+qui allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les débris
+de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au
+compte de la jalousie par des juges complaisants.
+
+--Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer de moi que de me
+raconter de pareilles histoires.
+
+--Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de
+Barizel et quelle est sa réputation. N'est-ce pas chose grave qu'on
+puisse parler ainsi d'une femme, même alors que cette femme serait
+innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la
+juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas là-dessus. Une
+seule chose est certaine, c'est qu'après la mort de ce personnage,
+qui s'appelait Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la
+Nouvelle-Orléans pour Charlestown, où un riche commerçant se ruine et
+se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frère de William
+Layton, qui l'a alors connue comme la maîtresse de son frère et qui à
+été témoin de cette ruine et de ce suicide, est établi à Paris, 45,
+rue de l'Échiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les
+renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a causé la mort de son
+frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger pour qu'il
+parle: c'est un témoin vivant et qui, par son honorabilité, mérite toute
+confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue
+de l'Échiquier?
+
+Il répondit par un signe de tête, car une émotion poignante le serrait à
+la gorge: ce n'était plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour
+avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un
+témoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventurière
+dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables
+dont il était question dans cette lettre seraient vraies? Était-ce
+possible? Il se débattait contre cette question, et son amour pour
+Corysandre se révoltait, à cette pensée.
+
+--Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a encore une disparition.
+On la retrouve à Savannah menant grande existence, maîtresse d'un
+négociant qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en
+France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle
+volontiers d'Olympe Boudousquié, car elle n'a laissé que de mauvais
+souvenirs à ses amants et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à
+l'interroger aussi, celui-là. Nouvelle disparition. Elle va à la Havane,
+d'où la ramène le comte de Barizel, qui la présente et la traite comme
+sa femme. L'a-t-il véritablement épousée? On n'en sait rien: mon
+homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible
+cependant, car le comte était un homme passionné, un parfait gentilhomme
+français dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt
+contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laissé que de
+grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le
+train qui est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les
+réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux qui veulent prendre
+la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel
+manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu
+peux là-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir
+autant parce que tu n'es pas du métier, tu peux en voir assez cependant
+pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe à
+Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi que pour te parler de ce que
+je savais sur la vie de madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou
+plutôt, mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était cette femme
+qui, par son habileté et surtout par son audace, est parvenue à prendre
+place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par
+sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me
+ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que
+j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez
+maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras,
+je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose à
+ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que
+je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en
+feras ce que ton honneur t'indiquera.
+
+Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti, écrasé par ces
+terribles révélations.
+
+Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps après le départ
+de Raphaëlle, fut d'étendre la main pour prendre un _Indicateur des
+chemins de fer_ qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs
+minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant
+ses yeux troublés et les filets noirs qui séparent les trains se
+brouillaient; enfin il parvint à voir que le premier train pour Paris
+était à trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait.
+
+Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitôt il se rendit
+aux allées de Lichtenthal.
+
+Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.
+
+--Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de
+sitôt; quelle bonne surprise!
+
+Il se raidit pour ne pas se trahir:
+
+--C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis obligé de
+partir pour Paris par le train de trois heures.
+
+--Partir!
+
+Elle le regarda en tremblant: instantanément son beau visage s'était
+décoloré.
+
+--Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque.
+
+--Pour une chose très grave... mais rassurez-vous, chère mignonne, et
+dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondément, combien
+passionnément je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de
+m'éloigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espère.
+
+Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et
+passionnés:
+
+--Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, très vite? Si
+courte que soit votre absence, elle sera éternelle pour moi.
+
+A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon;
+vivement Corysandre courut au-devant d'elle:
+
+--Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.
+
+--Quoi donc?
+
+Roger voulut répondre lui-même:
+
+--Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures et je viens vous
+faire mes adieux.
+
+--Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières journées de courses?
+
+--Cela m'est impossible.
+
+--Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ.
+
+--C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais; c'est ce matin,
+il y a quelques instants, que ce départ a été décidé.
+
+Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais avec madame de
+Barizel ce n'était pas un sentiment de lâcheté qui l'anéantissait,
+c'était un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait.
+Était-elle vraiment la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il
+pouvait le savoir.
+
+Il fit quelques pas vers la porte:
+
+--C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant
+madame de Barizel, que j'ai à traiter l'affaire... capitale qui
+m'appelle à Paris, deux Américains, M. Layton, de Charlestown...
+
+Elle pâlit.
+
+--... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.
+
+Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa:
+
+--Bon voyage! dit-elle.
+
+
+
+XXXIV
+
+Le trouble de madame de Barizel avait été le plus terrible des aveux.
+
+Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir vu M. Layton, le
+frère du suicidé de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart.
+
+Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une fille!
+
+Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans sa résolution.
+
+Jamais il ne reverrait Corysandre.
+
+Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation? Il n'en
+savait rien, il ne se le demandait même pas, car ce n'était pas de
+l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'était du présent, du présent seul.
+
+Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe
+Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de Naurouse.
+
+Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-même, il devait
+pour le moment écarter cela de sa pensée et tâcher de ne voir que ce que
+l'honneur de son nom lui imposait.
+
+Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette résolution serait
+un suicide.
+
+Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris, il arrêta la mise à
+exécution de cette résolution, s'y reprenant à vingt fois, à cent fois,
+ne restant fixé qu'à un seul point, qui était qu'il ne devait pas
+retourner à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il
+n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur qui tiendraient contre
+elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui
+parler de sa mère, il faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels?
+Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.
+
+Il écrirait donc.
+
+Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une telle angoisse, un
+tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrivé à
+Paris: le temps, la distance, étant choses inappréciables pour lui.
+
+Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite il écrivit ses
+lettres, dont les termes étaient arrêtés dans sa tête.
+
+«Madame la comtesse,
+
+«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous
+avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de
+mariage dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces deux messieurs,
+je vous confirme cette impossibilité.
+
+«NAUROUSE.»
+
+Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser
+la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit
+affolé, le coeur défaillant:
+
+«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le coup de la plus
+affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais éprouvée que je
+vous écris.
+
+«Nous ne nous verrons plus.
+
+«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il était hier, plus profond
+même, et ce que je vous disais en me séparant de vous, je vous le répète
+en toute sincérité: Je vous aime, je vous adore.
+
+«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a pas de volonté
+humaine qui puisse nous réunir.
+
+«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé cette lettre, celui
+qui remplit ma vie: je vous aime, chère Corysandre.
+
+«ROGER.»
+
+Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer, car elle ne
+disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait
+dix fois, vingt fois, à quoi bon, puisque, ce qui était dans son coeur,
+il ne pouvait justement pas l'exprimer.
+
+Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade qui porterait
+ces deux lettres, et, en les envoyant à celui-ci, il lui donna ses
+instructions qu'il précisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait
+porter la lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même aux mains
+de mademoiselle de Barizel; quand à celle de madame de Barizel, il était
+mieux qu'il la remît à quelqu'un de la maison sans explication.
+
+Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces lettres fut fermée,
+il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer à la poste:
+c'était sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.
+
+Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille angoisse, et si son
+coeur ne défaillait pas dans les faiblesses de l'irrésolution, il se
+brisait sous les efforts de la volonté.
+
+Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il aimait si
+passionnément, et il y renonçait; mais au prix de quelles souffrances
+accomplissait-il ce devoir!
+
+Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il ne pouvait plus
+attendre; il prit la lettre et la porta lui-même au bureau de la rue
+Taitbout, marchant rapidement, résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans
+la boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté de presser
+la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût été appuyée sur son coeur.
+
+Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se présenta à
+son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami à cette heure
+et l'humanité entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il
+monta chez lui.
+
+En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement.
+
+--Quelle joie, mon cher Roger!
+
+Mais en remarquant combien il était pâle et comme tout son visage
+portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arrêta.
+
+--Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il.
+
+--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage.
+
+Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui parler de ce mariage
+et lui dire combien il aimait Corysandre.
+
+--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais épouser plus
+que je ne l'ai jamais aimée; de son côté elle m'aime toujours, c'est
+vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons
+de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au médecin un remède
+pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette
+rupture, j'ai maintenant la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma
+douleur.
+
+--Mais que voulez-vous?
+
+--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir.
+
+--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime
+pas. Si je la suspends par le sommeil, au réveil vous la retrouverez
+aussi intense qu'en ce moment.
+
+--J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à mes pensées, à mes
+souvenirs.
+
+--Et après?
+
+--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui.
+
+Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pâle,
+plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté. Ce long voyage ne lui avait
+pas été salutaire. La fièvre bien certainement ne le quittait pas.
+
+Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il
+traversait? Par les lettres qu'il avait reçues Harly savait que Roger
+avait mis toutes les espérances de sa vie dans ce mariage qui, pour
+lui, était le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement,
+utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille,
+ces joies qu'il n'avait jamais connues et après lesquelles il aspirait
+si ardemment. Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait
+pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que s'il reprenait ses
+anciennes habitudes il y trouverait sûrement l'aggravation rapide de sa
+maladie.
+
+Comment l'empêcher de les reprendre?
+
+
+
+XXXV
+
+Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger sortit de son
+assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et
+même plus lourde, plus accablante, car il n'était plus enfiévré par la
+résolution à prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était le
+sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de tout son poids.
+
+C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle était là devant
+ses yeux plus belle, plus radieuse, plus éblouissante qu'il ne l'avait
+jamais vue; ce n'était pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre
+volonté. Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant
+il en était à se demander s'il n'était pas plus coupable envers
+Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eût été envers l'honneur de son
+nom en l'épousant. Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il
+avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille qui avait
+empoisonné sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur.
+
+Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée, tournant et
+retournant la même pensée, voyant et revoyant toujours la même image.
+
+Il envoya chercher une voiture:
+
+--Où faut-il aller?
+
+--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards extérieurs.
+
+En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot, le cheval de sa
+victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre
+et recommença sa promenade.
+
+A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au
+rez-de-chaussée, il monta à l'entresol pour dîner seul dans un salon
+particulier.
+
+--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maître
+d'hôtel, qui le reconnut.
+
+--Un seul.
+
+--Que commande monsieur le duc?
+
+--Ce que vous voudrez.
+
+A huit heures il entra à l'Opéra.
+
+Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la musique
+l'exaspérait.
+
+Il sortit et s'en alla aux Bouffes.
+
+Mais il n'y resta pas davantage.
+
+Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'où il se sauva au
+bout d'un quart d'heure.
+
+Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens qui jouaient
+sérieusement, la foule, le bruit, les lumières, tout lui faisait
+horreur.
+
+Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la même chose,
+puis le surlendemain, puis toujours ainsi.
+
+Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.
+
+Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir où aller, le
+valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait
+recevoir madame la comtesse de Barizel.
+
+La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi.
+
+--Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il.
+
+--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.
+
+Son parti fut pris.
+
+--Faites entrer, dit-il.
+
+Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce n'était que la
+comtesse, il n'avait pas de ménagement à garder avec elle; il haïssait,
+il méprisait cette misérable femme qui le séparait de Corysandre.
+
+Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger,
+stupéfait, ne pensait pas à lui avancer un siège, elle prit un fauteuil
+et s'assit. Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes
+pas paru être plus à son aise.
+
+--J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt je me suis
+mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie.
+
+--Que je renonce à la main de mademoiselle de Barizel.
+
+--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous à la main
+de ma fille?
+
+Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui
+ressemblait à un défi, un sentiment d'indignation l'avait soulevé.
+
+--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom à la fille de
+mademoiselle Olympe Boudousquié.
+
+Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et
+son sourire s'accentua:
+
+--Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une étrange confusion de
+nom, que des malveillants, des jaloux ont inventée dans un sentiment de
+haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai,
+de Boudousquié du nom de mon père; mais de Boudousquié et Boudousquié
+sont deux. Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer que
+vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai été pour vous
+avertir qu'on tendait un piège à votre crédulité, comme on avait essayé
+d'en tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour m'avertir qu'il
+y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car déjà
+on m'avait menacée, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher à
+cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien de commun; mais
+je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette
+invention grossière. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont
+su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire,
+et je viens me mettre à votre disposition pour vous fournir toutes les
+explications que vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son
+bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa mère, que cette seule
+considération. Que vous a-t-on dit!
+
+--Vous le demandez?
+
+--Certes.
+
+--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié, après avoir ruiné son frère
+dont elle était la maîtresse, avait amené celui-ci à se tuer. M.
+Urquhart m'a dit que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé et
+ruiné, était la dernière des filles.
+
+--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien
+de commun entre la famille Boudousquié, à laquelle appartenait cette...
+fille, et la famille de Boudousquié d'où je sors.
+
+--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquié, que M.
+Urquhart a conservé et m'a montré, soit... le vôtre?
+
+Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversée;
+une pâleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait
+défaillir. Se voyant observée, elle se cacha la tête entre ses mains,
+mais le tremblement de ses bras trahit son émotion.
+
+Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon à pouvoir
+reprendre la parole:
+
+--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car
+je veux vous avouer la vérité, toute la vérité. Que ne l'ai-je fait plus
+tôt! Je vous aurais épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé
+et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi. J'avoue donc que,
+tout à l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre
+Olympe Boudousquié et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité
+cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle, née de
+relations entre mon père et une jeune femme...
+
+--Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le certificat de baptême
+d'Olympe Boudousquié et beaucoup d'autres pièces authentiques la
+concernant et concernant aussi sa mère.
+
+Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation, cependant elle
+continua:
+
+--Vous savez comme ces liaisons se font et se défont facilement. Mon
+père eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande,
+suivit les traces de sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute
+les pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent les récits
+qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une
+certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montré et
+moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle
+puisque celle qui a posé pour ce portrait était... ma soeur.
+
+--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est
+devenue?
+
+--Morte.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Une quinzaine d'années.
+
+--Vous avez un acte qui constate sa mort.
+
+--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant.
+
+--Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une série d'actes
+s'appliquant à cette Olympe Boudousquié qui permettent de la suivre
+jusqu'au moment où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane.
+
+--Monsieur le duc!
+
+Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et étendant
+le bras vers la porte:
+
+--Je vous prie de vous retirer.
+
+--Mais je vous jure.
+
+--Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi aux serments d'Olympe
+Boudousquié?
+
+Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgré
+l'effort qu'il faisait pour se dégager:
+
+--Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent déchirant, je
+retournerai en Amérique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai
+morte pour le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je vous en
+conjure à genoux, à mains jointes, en vous priant, en vous suppliant
+comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas à ce mariage.
+Elle est innocente, elle est la fille légitime du comte de Barizel
+dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La
+tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussée à cette
+démarche. Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez? l'amour
+ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil?
+
+--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!
+
+
+
+XXXVI
+
+Madame de Barizel était partie depuis longtemps et Roger n'avait pas
+quitté son salon, qu'il arpentait en long et en large, à grands pas,
+fiévreusement, quand le domestique entra de nouveau.
+
+--Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force voir monsieur le
+duc; elle refuse de donner son nom.
+
+--Ne la recevez pas.
+
+--Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très jolie.
+
+Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la bouche du
+domestique, paraissait toute-puissante:
+
+--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.
+
+Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du salon se rouvrit et
+la jeune dame qui paraissait très jolie sous son voile entra.
+
+Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaître;
+son coeur avait bondi au-devant d'elle:
+
+--Vous!
+
+--Roger!
+
+Le domestique sortit vivement.
+
+Elle se jeta dans les bras de Roger.
+
+--Chère Corysandre!
+
+Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les
+yeux, perdus dans une extase passionnée; ce fut elle qui la première
+prit la parole:
+
+--Ma présence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre
+lettre, j'ai été foudroyée en la lisant, je n'ai pas été fâchée. Fâchée
+contre vous, moi!
+
+Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son âme, toute sa
+tendresse, tout son amour dans ce regard, frémissante de la tête aux
+pieds, éperdue, anéantie; ce n'était plus l'admirable et froide statue
+qu'il avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la passion avait
+touchée et qu'elle entraînait.
+
+Tout à coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la
+tête dans le cou de Roger.
+
+--Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour
+vous demander les raisons qui vous empêchent de me prendre pour femme.
+
+--Mais...
+
+--Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans un élan
+irrésistible, je ne veux pas les connaître... au moins je ne veux pas
+que tu me les dises.
+
+De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.
+
+Puis après quelques instants elle poursuivit sans le regarder:
+
+--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris...
+librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent à
+son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux
+pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.
+
+Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait
+peur de voir et d'entendre.
+
+--Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre
+cette résolution, à ma douleur, à mon désespoir; tu as pensé que je
+pouvais en mourir.
+
+Il inclina la tête.
+
+--Et cependant tu l'as prise?
+
+--J'ai dû la prendre.
+
+--Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce
+pas; tu m'aimes encore!
+
+--Si je t'aime!
+
+La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément; ils restèrent
+sans parler, les lèvres sur les lèvres.
+
+Mais doucement elle se dégagea:
+
+--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je
+l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est parce que je sentais bien que
+tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue à toi, car
+enfin nous ne pouvons pas être séparés,--j'en mourrais. Et toi,
+supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne
+peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je
+viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'était que
+je ne pouvais pas être ta femme?
+
+Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre.
+
+--Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi ne parles-tu
+pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces
+questions m'épouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter
+toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais
+pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir
+davantage. Il y a là quelque mystère, quelque secret terrible que je ne
+dois pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant
+d'inquiétude à la pensée que je peux te le demander. Je ne suis qu'une
+pauvre fille sans expérience, je ne sais que bien peu de chose dans la
+vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder et
+à voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine
+cependant. Ce que j'ai deviné c'est qu'après avoir voulu me prendre pour
+ta femme, tu ne le veux plus maintenant.
+
+--Je ne le peux plus.
+
+--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous séparons
+plus. Me voici; prends-moi, garde-moi.
+
+Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les
+yeux:
+
+--Me veux-tu?
+
+--Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions plus! s'écria-t-il.
+
+--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; à
+la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de résister à
+ton amour, moi j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est
+grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève au-dessus de
+toutes les considérations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'à ce
+jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que
+j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant d'admiration,
+que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus des autres femmes; au
+moins je l'ai cru pour la beauté, car pour tout le reste je savais bien
+que je n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu m'aimes,
+voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément, plus que tout au
+monde, plus que ma réputation, plus que mon honneur, plus que tout, et
+voilà que c'est par mon amour que je deviens supérieure aux autres,
+puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire à ma place
+et m'en glorifie.
+
+Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des flammes, sa poitrine
+bondissait, elle était transfigurée par la passion.
+
+--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu
+m'acceptes comme je me donne,--entièrement. Où tu voudras que j'aille,
+j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté
+que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre bonheur que le
+tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne
+souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être
+aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par personne, tu
+entends, par personne, et que mon enfance a été aussi triste, aussi
+délaissée que la tienne.
+
+Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna la tête.
+
+--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt t'expliquer comment
+j'ai pris cette résolution.
+
+Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un fauteuil et s'assit,
+tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant
+les mains dans les siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et
+ses regards.
+
+--C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma mère m'a donné
+celle que tu lui écrivais que je me suis décidée. Comme elle m'annonçait
+qu'elle venait à Paris pour dissiper le malentendu qui s'était élevé
+entre vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant bien qu'il
+ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni
+personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu
+arrêter qu'après de terribles combats, forcé par des raisons qui ne
+changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous sommes arrivées ce
+matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour,
+mais sans rien espérer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée,
+dans un état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu
+persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai
+appelé un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a
+fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais
+qu'importe! Pouvais-je être sensible à cela en un pareil moment! Me
+voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne pensons qu'à cela, au bonheur
+d'être ensemble. Moi, je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque,
+depuis hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de peine à
+écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient pas de sens aujourd'hui;
+mais toi, ne te surprend-il pas?
+
+Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle, et dans une
+muette extase, il la contempla, la regarda des pieds à la tête, tandis
+qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses
+bras, sur son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait besoin
+d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il n'était pas sous
+l'influence d'une illusion.
+
+--Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes pieds, dit-elle en
+souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma
+mère ne s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera. Ne me
+trouvant pas, la pensée lui viendra bien certainement que je suis ici,
+car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me
+reprendre, car elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans
+un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un autre mariage pour
+moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne
+veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette
+existence... misérable. Partons, partons aussitôt que possible.
+
+--Tout de suite. Où veux-tu que nous allions?
+
+--Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages, à Naurouse, là où tu
+as vécu, où tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment;
+on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous
+retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons
+donc où tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: être ensemble. Tous les
+pays me sont indifférents; ils me deviendront charmants quand nous les
+verrons ensemble.
+
+--L'Espagne!
+
+--Si tu veux.
+
+--Partons.
+
+--Le temps d'envoyer chercher une voiture.
+
+Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix
+retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'élever
+entre plusieurs personnes.
+
+
+
+XXXVII
+
+Roger courut à la porte pour la fermer, et en même temps, se tournant
+vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la pièce voisine, qui
+était sa chambre.
+
+Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte non avec le
+doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée.
+
+Évidemment c'était madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre.
+
+Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa
+chambre, où il trouva Corysandre.
+
+--Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée.
+
+--Oui.
+
+--Qu'allez-vous faire?
+
+--Nous allons descendre par l'escalier de service; vite.
+
+La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre dans le cabinet de
+toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de dégagement au bout
+duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte
+était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure.
+
+Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté. Où, chercher cette
+clef? Il n'en avait pas l'idée.
+
+Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit au bout du
+couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans
+le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'était se faire
+prendre dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir.
+
+Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait
+vers elle, elle l'embrassa passionnément, désespérément, comme si elle
+avait conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui donnait et
+qu'elle recevait de lui.
+
+-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons
+pas.
+
+Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment où ils arrivaient
+dans la chambre, la porte opposée à celle par laquelle ils entraient
+s'ouvrait, et derrière un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils
+aperçurent madame de Barizel.
+
+Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger aperçut le bout d'une
+écharpe tricolore.
+
+--Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis chargé de
+rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure
+au-dessous de seize ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici
+présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée.
+
+Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était restée en arrière,
+mais sans chercher à se cacher, la tête haute, ne laissant paraître sa
+confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.
+
+Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança à son tour et vint se
+poser à côté de Roger.
+
+--Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en s'efforçant
+d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla, je suis venue
+volontairement.
+
+Le commissaire salua de la tête sans répondre, tandis que madame de
+Barizel levait au ciel ses mains indignées et frémissantes.
+
+--Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant à
+Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite?
+
+Roger ne répondit rien.
+
+--S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'écria madame de
+Barizel; cherche-t-on à se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire
+une visite à un jeune homme? Cette défense est absurde.
+
+--Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec hauteur.
+
+--M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement Corysandre, il n'a
+rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui.
+
+Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de
+Barizel, étaient parties irrésistiblement, sans réflexion, sous le coup
+de l'émotion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui
+d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce qu'il disait.
+
+Cependant le temps avait permis à Roger de se reconnaître, au moins
+jusqu'à un certain point, c'est-à-dire qu'il ne comprenait rien à ce qui
+se passait.
+
+Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît, ou s'il ne se
+défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait. Madame de Barizel,
+habile et avisée comme elle l'était, n'avait certes pas décidé une
+pareille aventure à la légère.
+
+--Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants
+d'entretien avec vous.
+
+--Je suis à votre disposition, monsieur le duc, répondit le commissaire,
+qui paraissait beaucoup mieux disposé en faveur des accusés que de
+l'accusateur.
+
+--Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel.
+
+--Ne craignez rien, madame, la porte est gardée.
+
+Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon
+de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris.
+Alors il passa dans le salon avec le commissaire.
+
+--Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais
+vous adresser si vous le permettez: vous avez parlé d'accusation tout à
+l'heure, cette accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à
+quoi expose-t-elle?
+
+--Vous avez un code, monsieur le duc?
+
+--Non.
+
+--C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde,
+dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais
+tâcher de répondre à vos questions. Vous demandez si cette accusation
+est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses conséquences
+possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les
+354, 355, 356, 357 du code pénal, qui disent que quiconque aura enlevé
+ou détourné une fille au-dessous de seize ans subira la peine des
+travaux forcés à temps.
+
+Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement.
+
+--C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde,
+n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand même
+la fille aurait consenti à son enlèvement ou suivi volontairement son
+ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il
+sera condamné aux travaux forcés à temps. Mademoiselle de Barizel, en
+affirmant qu'elle était venue librement chez vous, a paru vouloir vous
+innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez pas cela,
+monsieur le duc. De même n'oubliez pas non plus le dernier article que
+je signale tout particulièrement à votre attention, et qui dit que
+dans le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée, il ne
+pourrait être condamné que si la nullité de son mariage était prononcée.
+Dans l'espèce, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?
+
+Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger par-dessus ses lunettes
+un sourire qui en disait long.
+
+--Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre à ce mariage? dit Roger.
+
+--Hé! hé! hé!
+
+Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans
+doute d'avoir été compris.
+
+--J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis m'installer ici,
+n'est-ce pas?
+
+Il s'assit devant la table.
+
+--Ce procès-verbal doit constater la porte fermée à clef, la tentative
+de fuite par l'escalier de service, le désordre de la toilette de la
+jeune personne. Pourquoi donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le
+duc?
+
+--Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper.
+
+--Fâcheux.
+
+Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre
+était assise à un bout, madame de Barizel à un autre.
+
+--Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous êtes-vous fait
+renseigner par M. le commissaire sur les conséquences de ce que la loi
+française appelle un détournement de mineure?
+
+Comme Roger ne répondait pas, elle continua:
+
+--Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences sont un
+procès en cour d'assises et une condamnation aux travaux forcés.
+
+Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger.
+
+--Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donné à
+réfléchir et que vous pouvez me faire connaître vos intentions. Vous
+aimez ma fille. De son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa
+démarche le prouve. L'épousez-vous?
+
+Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée devant lui et,
+s'adressant à sa mère:
+
+-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser, dit-elle.
+
+--Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel.
+
+--Je réponds pour lui.
+
+Puis se tournant vers Roger:
+
+--Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infâme,
+dit-elle, tu répondais: «Oui», tu ne serais plus le duc de Naurouse que
+j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux
+encore moins aujourd'hui.
+
+Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais presque aussitôt ses
+yeux lancèrent des éclairs, tandis que ses narines retroussées et ses
+lèvres minces frémissaient: elle se leva et s'avançant:
+
+--Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'épouser?
+dit-elle d'un air de défi; s'il a des raisons à donner pour justifier
+son refus, j'entends des raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne
+tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.
+
+Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger:
+
+--Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle, et que je
+n'ai pas à lui demander, moi, votre fille, de se taire.
+
+Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée; mais son trouble
+ne dura qu'un court instant:
+
+--Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne
+la reverrez jamais.
+
+Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger.
+
+--A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te le jure.
+
+La porte du salon s'ouvrit:
+
+--Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le procès-verbal? dit le
+commissaire de police.
+
+
+
+XXXVIII
+
+Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son procès-verbal.
+
+Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il ne lui était pas
+possible, non seulement de résoudre cette question, mais même de
+l'examiner, et tout de suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant
+bien en avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires.
+
+Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret était au travail.
+Les vacances étaient pour lui son temps le plus occupé; il mettait à
+jour son arriéré.
+
+Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient passées,
+minutieusement, et il exigea un récit complet non seulement sur le fait
+même du procès-verbal du commissaire de police, mais encore sur les
+antécédents de madame de Barizel.
+
+--C'est le caractère du personnage qui nous expliquera ce dont il est
+capable, dit-il pour décider Roger, qui hésitait.
+
+Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle et les
+témoignages de MM. Layton et Urquhart.
+
+--Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est pas complice de sa
+mère?
+
+--Elle!
+
+--Ça s'est vu.
+
+Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de Corysandre.
+
+--C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait plus beau encore
+si c'était joué, car il est bien certain que par la venue chez vous de
+cette jeune fille qui vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme,
+puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre
+maîtresse, puisque nous nous aimons», vous avez été profondément touché.
+
+--C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée de ma vie.
+
+--Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mère
+et vous pour dire: «Il ne peut pas m'épouser,» elle vous a paru très
+belle.
+
+--Admirable d'héroïsme.
+
+--C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez
+jamais aimée.
+
+--Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des
+lâchetés en ne l'épousant pas.
+
+--C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais désespéré de dire
+une parole qui pût vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous
+admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour
+sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce
+sacrifice arrive bien à point pour peser sur vos résolutions. Et notez
+que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue
+jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis
+présentement, c'est que nous avons affaire à une mère très forte qui a
+bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui
+la faisait agir.
+
+--Je vous affirme que tout en elle a été spontané, inspiré seulement par
+le coeur.
+
+--Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai,
+et cela suffit pour vous avertir d'avoir à vous tenir sur vos gardes.
+D'ailleurs les raisons qui vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle
+de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois
+pas que par sa démarche auprès de vous, pas plus que par la mise
+en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit
+réhabilitée; elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous
+prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en vous la représentant
+comme une aventurière dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer
+de son procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante.
+
+--Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que
+mademoiselle de Barizel a plus de seize ans.
+
+--C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre à
+l'abri. Si la loi punit des travaux forcés le ravisseur d'une fille
+au-dessous de seize ans, elle punit de la réclusion le ravisseur d'une
+mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a
+toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent, la plainte peut être
+déposée et le procès peut être fait. Le fera-t-elle?
+
+--Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tiré
+sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre
+lorsqu'on me l'avait racontée, me paraît maintenant possible.
+
+--En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que je pense, c'est
+aux avantages qu'elle peut avoir à le faire. A vous en menacer, les
+avantages sautent aux yeux: elle espère vous faire peur; avant de se
+laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un
+duc de Naurouse réfléchit, et entre deux hontes il choisit la moindre.
+
+La moindre serait la condamnation.
+
+--C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous
+serait de devenir son gendre. C'est là son calcul: tout a été préparé
+pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un
+chantage comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris que celui-là ne
+soit pas plus souvent pratiqué; mais voilà, les coquins n'étudient le
+code que pour échapper aux conséquences de leurs coquineries et non pour
+en préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient à la
+dispositions des habiles!
+
+--Si madame de Barizel n'a pas étudié le code, soyez sûr qu'elle se
+l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent.
+
+--J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué part d'une main
+expérimentée; mais justement parce qu'elle n'a pas agi à la légère, elle
+doit savoir que vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès,
+l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement est encore
+mariable, devient immariable. Si belle, si séduisante que soit une jeune
+fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a été enlevée ou détournée
+et quand un procès retentissant a fait un scandale épouvantable autour
+de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille?
+Une aventurière vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu,
+puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant
+de déposer sa plainte, elle y regardera à deux fois. Elle a joué ses
+premières cartes et elle a gagné, c'est-à-dire qu'elle a gagné son
+procès-verbal sur lequel elle peut échafauder une action... si vous
+avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son
+procès-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse
+partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez
+assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à vous tâter, qu'on vous
+fera même des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le
+moment, tout cela ne nous regarde pas.
+
+--Hélas!
+
+--C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine très bien ce que
+vous devez souffrir.
+
+--Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à... elle.
+
+Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annoncé avec sa
+sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle.
+
+Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement
+cherché à apprendre ce que Corysandre était devenue, retenu qu'il était
+par la réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de retour de
+Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son entrée, grave, majestueux,
+s'étant arrangé une tête et une tenue pour cette visite, plus imposant,
+plus important qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa redingote
+noire, son menton rasé de près relevé par son col de satin.
+
+Après les premières paroles de politesse, Roger attendit, s'efforçant
+d'imposer silence à son émotion et de ne pas crier le mot qui lui
+montait du coeur:--Où est Corysandre?
+
+--Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos
+inventions.
+
+--Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui?
+
+--Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus
+ancien... un second père.
+
+--J'ai fait connaître ces intentions à madame la comtesse de Barizel;
+il m'est, à mon grand regret, impossible de donner suite au projet que
+j'avais formé et dont je vous avais entretenu.
+
+--Mais depuis que vous avez fait connaître vos intentions à madame de
+Barizel, il s'est passé un... incident grave qui a dû les modifier.
+
+--Il ne les a point modifiées.
+
+--Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête homme qui vous le
+dit.
+
+Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête homme à sa place; mais
+il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le
+voulut pas.
+
+--Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait éprouver un réel
+plaisir à prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre
+mouvement que je me suis décidé à cette démarche auprès de vous, dans
+l'intérêt de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je viens
+de voir madame de Barizel bien décidée à demander aux tribunaux la
+réparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai
+arrêtée en la priant de me permettre de faire appel à votre honneur....
+
+--C'est justement l'honneur qui m'empêche de poursuivre ce mariage, dit
+Roger, incapable de retenir cette exclamation.
+
+--Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une
+accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes
+amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette
+accusation tacite.
+
+--J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui me font rompre un
+mariage que je désirais ardemment.
+
+--Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur le duc.
+
+Roger ne répondit pas.
+
+Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eût rompu
+l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir trouver le moyen de savoir où
+était Corysandre.
+
+--Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre
+inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en
+droit de demander à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur.
+Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous
+dites aimer.
+
+--Que j'aime et qui m'aime.
+
+--Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en
+faites pas sortir en l'épousant, elle y restera enfermée jusqu'à sa
+majorité, car vous sentez bien qu'après ce procès elle ne pourrait
+jamais se marier.
+
+Roger, se raidissant contre son émotion, voulut essayer de suivre les
+conseils de Nougaret:
+
+--Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai foi en elle comme
+elle a foi en moi; par ce procès, madame de Barizel déshonorera sa
+fille, voilà tout.
+
+
+
+XXXIX
+
+«Nous attendrons».
+
+Mais c'était une parole de défense, une bravade, un défi qui n'avait
+d'autre but que de montrer qu'il n'était pas plus effrayé par la menace
+du procès que par celle du couvent.
+
+En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre longtemps;
+Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans
+quel couvent elle était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la
+tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien adroite serait
+madame de Barizel si elle les rejoignait.
+
+Quant aux poursuites en détournement de mineure, il semblait, après la
+visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquiéter; jamais madame
+de Barizel ne poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la
+vengeance elle préférerait son intérêt.
+
+Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites, mais non pour
+Corysandre.
+
+Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui
+lui apprit que Dayelle avait fait des démarches auprès du commissaire
+de police et auprès de quelques autres personnes pour qu'on gardât le
+silence sur le procès-verbal, qui serait enterré.
+
+De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le temps s'écoula; la lettre
+qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver;
+mais comment?
+
+Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer chez Dayelle,
+dans un château que celui-ci possédait aux environs de Poissy, et où
+il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un
+cortège d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant
+adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent où
+Corysandre était enfermée.
+
+Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle d'espion, et d'ailleurs
+il eût suffi que madame de Barizel pût soupçonner qu'elle était
+espionnée pour dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc
+quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec autant de discrétion
+que d'habileté.
+
+L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui donner l'homme qu'elle
+avait envoyé en Amérique; sans doute il éprouvait bien une certaine
+répugnance à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant les
+renseignements relatifs à madame de Barizel, avait donné des preuves
+incontestables d'activité et d'habileté; il connaissait déjà celle-ci,
+et c'étaient là des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il,
+sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle seule qu'il pouvait
+savoir qui était cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandât.
+
+Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle parut embarrassée;
+mais bientôt elle prit son parti.
+
+--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son
+métier de ces sortes d'affaires; c'est par amitié qu'elle a bien voulu
+me rendre ce service; en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est
+délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire
+pour moi. Et puis, ce qui est délicat aussi, c'est de lui donner des
+raisons pour justifier à ses propres yeux son intervention. Ces raisons,
+je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant
+d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme méticuleux, qui
+pousse certains scrupules à l'exagération; le type du vieux soldat.
+Enfin je vais tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.
+
+Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait comme si délicate,
+si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sanglé
+dans sa redingote boutonnée comme une tunique, les épaules effacées,
+la poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua
+militairement et, d'une voix brève:
+
+--Monsieur le duc, je viens à vous de la part de ma fille... à qui je
+n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services
+pour rechercher une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement
+dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition, d'abord pour avoir
+le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour être agréable à ma
+fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que
+mes principes d'homme libre s'opposent à ces séquestrations dans les
+couvents.
+
+Comme Roger se souciait peu de connaître les principes de M. Houssu, il
+se hâta de parler de la question de rémunération.
+
+--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, à la
+vacation, je vous compterai le temps passé à cette surveillance... et
+mes frais, au plus juste.
+
+Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute autre raison, le
+temps s'écoula sans qu'il apportât aucun renseignement sur Corysandre;
+cependant il était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance
+avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il était d'une
+prolixité inépuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre
+la vie comme s'il l'avait partagée.
+
+Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il s'inquiétait, c'était de
+Corysandre.
+
+Que lui importait que madame de Barizel quittât, deux fois par semaine,
+le château de Dayelle pour venir à Paris et qu'en arrivant elle allât
+déjeuner avec Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant, tantôt
+de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard elle allât passer une
+heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hôtels qui avoisinent la
+gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait raconté,
+mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel était faite,
+et il n'était d'aucun intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la
+combattît.
+
+Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports de Houssu, de même
+qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci à continuer sa surveillance, car
+c'était en la suivant qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre.
+
+Mais les journées s'ajoutaient aux journées et Houssu ne trouvait rien.
+
+Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner?
+
+L'automne se passa et madame de Barizel revint à Paris.
+
+--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.
+
+Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point voir sa fille et ses
+domestiques, interrogés, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns
+pensaient que mademoiselle était retournée en Amérique, une autre
+croyait qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était qu'elle
+n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui écrivait pas. Quant à
+celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle.
+
+Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger n'accepta pas; elle était
+cependant bien simple c'était de faire savoir à madame de Barizel que si
+elle ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer son mariage
+avec Dayelle en communiquant à celui-ci les renseignements avec pièces à
+l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquié.
+
+Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût repoussé, qu'il voyait
+combien était vive l'impatience, combien étaient douloureuses les
+angoisses du duc.
+
+C'était non seulement pour Corysandre que Roger s'exaspérait de ces
+retards, mais c'était encore pour lui-même.
+
+En effet, avec la mauvaise saison son état maladif s'était aggravé, et
+il ne se passait guère de jour sans que Harly le pressât de partir pour
+le Midi.
+
+--Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algérie, Varages
+si vous le préférez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne
+comme médecin, quittez Paris dont la vie vous dévore.
+
+--Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours.
+
+Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec
+Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en
+Égypte, dans l'Inde, au bout du monde.
+
+Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle
+de Corysandre, le mal faisait des progrès, la faiblesse augmentait et
+Harly revenait à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.»
+Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait
+Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout à
+coup! Puisqu'elle était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas
+une seconde? Et il attendait.
+
+Un matin Houssu se présenta avec une figure joyeuse.
+
+--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai été qu'un sot: j'ai
+surveillé madame de Barizel, tandis que c'était M. Dayelle qu'il fallait
+filer.
+
+--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.
+
+--Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la
+Glacière, où M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On
+dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le répéter à monsieur le
+duc....
+
+--Allez donc.
+
+--On dit que le fils doit épouser la fille en même temps que le père
+épousera la mère; c'est un moyen que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas
+perdre l'argent qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer la dot
+de sa fille.
+
+--C'est insensé.
+
+--Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir était
+de le répéter à monsieur le duc.
+
+--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui même à mademoiselle de
+Barizel la lettre que je vais vous donner.
+
+--Cela sera bien difficile.
+
+--Je payerai l'impossible.
+
+--On tâchera.
+
+Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui fut longuement
+explicative et surtout ardemment passionnée, mais qui ne dit pas un mot
+des projets de mariage avec Dayelle fils.
+
+Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-même rue de la
+Glacière pour voir le couvent où elle était enfermée; mais il ne vit
+rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi
+bien fermée que celle d'une prison.
+
+Comme il restait devant cette porte, la regardant mélancoliquement, un
+bruit de voiture lui fit tourner la tête: c'était un coupé attelé de
+deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée
+vert et argent,--celle de Dayelle.
+
+Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant retourné, il vit
+descendre du coupé Dayelle accompagné de son fils; le valet de pied
+avait sonné. La porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent.
+
+
+
+XL
+
+C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait devenir le mari de
+Corysandre.
+
+Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père?
+
+C'était une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait
+tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait
+faire épouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre
+par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le père, tandis
+que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une
+mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait
+foi en elle, en sa fidélité, en son amour.
+
+Et cependant cette visite du père et du fils dans le couvent se
+prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre
+pouvait-elle les écouter?
+
+C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que Roger agitait
+fiévreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent.
+
+Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture, et il put à son
+tour partir et rentrer chez lui, où il attendit Houssu. Mais Houssu ne
+vint pas ce jour-là. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine
+longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour se charger de la
+lettre, et il craignait bien de n'être pas plus heureux. Les difficultés
+étaient grandes; il voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui
+disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre fût remise au
+plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zèle et de
+l'argent, on devait réussir.
+
+--Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu.
+
+Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances, le
+surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours après qu'il en avait
+de nouvelles et d'un autre côté.
+
+Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et Roger, exaspéré,
+voulut agir lui-même. Il pensa à s'adresser à mademoiselle Renée de
+Queyras, la tante de Christine, qui devait être en relation avec les
+dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme elle l'était avec
+toutes les congrégations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il
+quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles
+de mademoiselle de Barizel?
+
+--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez épouser?--Non,
+que je veux enlever.
+
+C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne pouvait trouver
+d'aide qu'auprès de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de
+Nougaret; à plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle
+Renée.
+
+Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le monde, autour de
+lui, on commençait à parler du mariage de mademoiselle de Barizel
+avec Léon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde,
+s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour le repousser. Il y avait
+des gens qui le regardaient d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité,
+ceux-là d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naïfs ou
+plus cyniques, l'interrogeaient directement:
+
+--Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils du père Dayelle?
+
+Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui répondaient pour lui,
+expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame
+de Barizel, la beauté de Corysandre, ses mariages manqués jusqu'à ce
+jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du père Dayelle qui voulait
+faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse
+de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui était une opération
+véritablement habile.
+
+Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel agent pour
+l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant
+qu'il avait enfin trouvé une personne sûre pour faire remettre à
+mademoiselle de Barizel la lettre dont il était chargé.
+
+--Et la réponse à cette lettre? demanda Roger.
+
+--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes précautions pour
+qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que
+je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra.
+
+Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non
+pour Roger, qui était bien certain qu'à sa lettre elle répondrait par
+une lettre non moins tendre; non moins passionnée. Maintenant que
+le moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient, ils
+s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à lui; si ce n'était
+pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps
+n'avait plus d'importance pour eux.
+
+Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction quand le lendemain,
+au moment où il attendait Houssu, Bernard lui annonça que madame la
+comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans son
+salon, l'attendant.
+
+Après quelques secondes de réflexion, il se dit qu'elle venait sans
+doute pour obtenir de lui les pièces compromettantes qu'il avait entre
+ses mains et au moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage avec
+Dayelle s'il voulait s'en servir.
+
+Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé à se montrer bon
+prince et à ne pas abuser des avantages de sa position: malgré tout elle
+était la mère de Corysandre.
+
+Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle
+aussi était souriante et que son attitude, au lieu d'être celle d'une
+suppliante, était plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut
+parler haut.
+
+C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa
+visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras.
+
+--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.
+
+--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise.
+
+--Une lettre de la part de ma fille.
+
+Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée, elle le regarda avec
+un sourire ironique; ce ne fut qu'après une pause assez longue qu'elle
+la sortit de sa poche.
+
+Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne fut pas maître de
+retenir un mouvement.
+
+--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre, dit-elle en accentuant
+son sourire; l'agent que vous employez a payé des gens pour la faire
+parvenir à ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse,
+n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la
+rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas.
+
+Puis, après avoir joui pendant quelques instants de la confusion de
+Roger, elle poursuivit:
+
+--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil était le seul que
+pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivée le lendemain de la
+visite de ma fille ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous
+l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas réfléchi et elle
+aurait été peut-être entraînée. Vous savez comme on persiste facilement
+dans une folie; même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine.
+Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long silence, elle
+a pu réfléchir; elle a envisagé la situation, elle vous a jugé, mal
+peut-être, mais enfin elle vous a jugé tel que les circonstances vous
+montraient et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc qu'elle
+avait été prodigieusement étonnée et même assez profondément blessée de
+votre lenteur à vous déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve
+et se disant que vous étiez un amant bien compassé, bien froid, ce que
+vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot?
+
+Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues;
+puis comme il ne répondait pas, elle continua:
+
+--Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude du couvent où je
+l'avais placée, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher à
+ce couvent et que vous continuiez à vous enfermer dans votre prudente
+réserve, elle a trouvé que de transi vous deveniez tout à fait glacé. La
+situation que vous me faisiez était vraiment trop belle pour que je n'en
+profite pas, et je vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que
+faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont
+pas été à votre avantage. Croyez-vous qu'il a été difficile de prouver
+à ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée.
+Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnête, tendre comme
+Corysandre, on ne l'épouse pas malgré tout? Est-ce qu'on se laisse
+arrêter par je ne sais quelles considérations d'orgueil? Quand on aime,
+il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand
+cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre
+et s'y désespérer? Si elle commence par là, elle finit par se consoler
+et se laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir écouté la
+voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez chargé un
+agent de la découvrir, a écouté celle de la tendresse. Vous dites?
+
+--Rien, madame; je vous écoute, je vous admire.
+
+--N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne faut pas juger
+Corysandre sur son coup de tête et voir en elle une fille exaltée et
+passionnée, capable de tout dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu
+être poussée à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la sienne,
+qui croyait ainsi assurer son mariage.
+
+--Ah! vous le reconnaissez?
+
+--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire
+comprendre c'est la nature de ma fille. En réalité c'est une personne
+raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de
+la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière et calme.
+L'eût-elle trouvée auprès de vous, cette existence? En devenant votre
+femme, oui, sans doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte...
+elle l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance pour le
+galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute
+d'égarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant
+homme,--la façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,--et
+dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon Dayelle.
+
+Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la tête haute et
+ferme.
+
+--Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là certains papiers qui
+vous concernent: ce sont les pièces qui se rapportent à l'enquête faite
+à Natchez, la Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah.
+
+--Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle avec audace.
+
+--Même si je vous les remets.
+
+Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il revint avec les papiers
+qui lui avaient été remis par Raphaëlle.
+
+Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les prit, et violemment
+elle les jeta dans la cheminée, où brûlait un grand brasier; ils se
+tordirent et s'enflammèrent.
+
+Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court instant:
+
+--Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur.
+
+Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il
+se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tête entre ses mains.
+
+
+
+XLI
+
+Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il n'avait pas voulu,
+cependant, obéir aux prescriptions de Harly et quitter Paris.
+
+Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui lui eussent permis
+de se soigner, il s'était lancé à corps perdu dans la vie fiévreuse qui
+avait été celle des premières années de sa jeunesse. Après une longue
+disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout où il y avait
+un plaisir à prendre et où il était de bon ton de se montrer: au Bois,
+chaque jour, quelque temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans
+une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses,
+si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; à toutes les
+premières représentations, si tard qu'elles finissent; dans tous les
+petits théâtres à la mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où
+qu'on allât et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers,
+Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt l'un, tantôt l'autre, car
+ils étaient obligés de se relayer pour le suivre, eux solides et bien
+portants, on était sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux
+yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous
+indifféremment, ne trahissaient que l'ennui, le dégoût ou la raillerie.
+
+Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa
+journée de la veille.
+
+--A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit?
+
+--A trois heures.
+
+--C'est fou.
+
+--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas
+dormir, pour réfléchir, pour songer; le bruit m'occupe.
+
+--Au moins vous êtes-vous amusé?
+
+--Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me fatigue.
+
+--Vous vous tuez.
+
+--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas médecine: nous ne
+nous entendons pas; il me peine d'être en dissentiment avec vous que
+j'aime comme ami, mais que je crains comme médecin.
+
+Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et comme avec une
+intention.
+
+--Ce que vous me dites là est grave pour moi, car si vous ne voulez pas
+faire ce que je vous ordonne je suis obligé de me retirer.... Oh! comme
+médecin, non comme ami.
+
+Roger garda le silence un moment:
+
+--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères, celui que vous
+appelleriez si vous étiez malade; je ne veux pas de cause de division
+entre nous; je vous aime trop.
+
+S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait pas été plus
+docile avec le médecin que celui-ci lui avait donné, et ce fut seulement
+quand il fut abattu tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta
+et se livra à son nouveau médecin.
+
+Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent presque tous ses
+compagnons de douleur. Du jour où il fut obligé de garder la chambre, il
+vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel,
+Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les femmes de son monde:
+Cara, Balbine, Raphaëlle. On se donnait rendez-vous chez lui pour
+déjeuner, dîner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une
+casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait désirer le
+cordon bleu le plus exigeant.
+
+Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait ou l'on
+dînait avec lui; quand il était souffrant ou quand il dormait, on se
+faisait servir comme s'il avait été là. Bernard prenait soin seulement
+de tenir fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage de la
+salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la chambre à coucher; on causait,
+on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit
+duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommençait à
+plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. Bien souvent, après
+le déjeuner ou après le souper, on remplaçait la nappe blanche par un
+tapis en drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on restait
+là à jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes
+après que le théâtre était fini, si elles n'avaient rien de mieux à
+faire; c'était une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours
+ouverte, avec table servie, ce qui est commode.
+
+Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à tour de rôle,
+courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre
+sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes
+s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et
+de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de
+ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler ceux ou celles
+qu'il voulait voir, les renvoyant sans colère lorsqu'il les trouvait
+impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la
+partie commencée.
+
+Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le moment du sommeil
+pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'était le moment des
+tristes réflexions qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; mais
+après lui avoir donné la journée ou la soirée, il n'était que juste de
+prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'égayer, devait-on se
+rendre malade?
+
+Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un bruit de pas sur le
+tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'était la garde
+de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout à coup un fracas de
+verrerie lui fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de
+renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la chambre, se
+tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien
+professeur Crozat.
+
+--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?
+
+--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?
+
+--Et vous avez renversé le guéridon.
+
+--Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là.
+
+--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien
+je suis content de vous voir.
+
+--Vrai?
+
+--En doutez-vous?
+
+--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly
+que vous étiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre
+à votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous être
+agréable, écrire vos lettres.
+
+--Merci, mon bon Crozat.
+
+--Seulement je débute mal dans la chambre d'un malade.
+
+D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient le tapis.
+
+--Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi plutôt comment vous
+allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_.
+
+--Je viens de le transformer en opéra-comique pour un musicien influent
+qui va le faire jouer... sûrement. Il est vrai que la musique nuira au
+poème, mais que voulez-vous!
+
+Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela fut long et dura
+jusqu'au moment où Mautravers, qui était toujours le premier arrivé,
+entra; alors il se retira.
+
+Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger le vit entrer portant
+un livre sous son bras.
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--L'_Odyssée_ en grec; j'ai pensé qu'après les journaux qui sont bien
+vides, vous seriez peut-être satisfait que je vous fasse une bonne
+lecture; alors j'ai apporté l'_Odyssée_, que nous n'avons pas eu le
+temps de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages.
+
+--En grec?
+
+--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions
+imprimées sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis,
+comme dans toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un siège
+élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt façons d'être
+élégant pour un siège; tandis que si je traduis «sur un siège sculpté»,
+vous voyez tout de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela.
+
+Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut seulement quand
+Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla.
+
+--Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger d'un air méprisant.
+
+--Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui laisser croire qu'il
+me fait plaisir.
+
+Mautravers se promit de rendre la place impossible à ce cuistre, de
+façon à l'empêcher de revenir.
+
+En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami, qu'il eût voulu être
+le seul à soigner et à visiter.
+
+Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'héritage, et il
+espérait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au
+moins la plus grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce pas
+tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille, et puisque lui
+Mautravers était son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si
+ce n'est à lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles
+était impossible, Montrévault aussi, Savine encore plus, Harly était
+incapable de recevoir en sa qualité de médecin; les femmes, Balbine,
+Cara et même Raphaëlle, malgré son avidité et sa rouerie, ne
+recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait hériter et
+s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprimé sa volonté de
+soustraire sa fortune aux Condrieu.
+
+Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune, qu'il veillait à ce
+qu'il n'y eût pas trop de gaspillage dans la maison et même à ce qu'on
+ne détériorât pas le mobilier.
+
+En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce mobilier et il avait
+apporté de Londres un meuble de chambre à coucher qui plaisait tout
+particulièrement à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des
+fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu de ciel, à
+grands dessins brochés camaïeu du gris au blanc; le bois des meubles
+était en citronnier des Iles, d'un grain serré et poli dont la teinte
+claire était relevée par des filets en acajou au-dessus desquels courait
+une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le
+tout était parfaitement harmonieux, d'une décoration correcte, bien
+ordonnée, et les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet
+doux et gracieux.
+
+C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces nuances qui
+inquiétaient Mautravers; il avait peur qu'on les défraîchit; il veillait
+sur les visiteurs, les examinant de la tête aux pieds, surtout aux
+pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour
+qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était pas venu en voiture,
+il se montrait impitoyable.
+
+--Notre ami est bien fatigué, disait-il.
+
+Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre
+deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il
+trouvait toujours moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait
+jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait.
+
+
+
+XLII
+
+Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de près son
+ami, de manière à voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se
+disait.
+
+Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades:
+la maladie le dégoûtait, les malades l'exaspéraient. Ce sentiment était
+si vif chez lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas blesser
+Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur.
+Cela arrivait surtout à l'occasion des accès de toux qui, à chaque
+instant, prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès, à bout
+de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois
+volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons.
+
+--Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré; vous vous faites mal.
+
+--Mais non, cela me fait respirer.
+
+--Cela vous épuise, au contraire.
+
+Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel elles étaient dites
+était plus dur encore; alors Roger se tournait du côté opposé à celui où
+se tenait son ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut
+tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser à volonté. Quand
+il sentait l'accès venir, il renvoyait Mautravers, tantôt sous un
+prétexte, tantôt sous un autre, s'ingéniant à en chercher.
+
+Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui, c'était quand Harly
+devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et
+affectueuse qui le reposât.
+
+Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly n'en venait pas moins
+voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remèdes
+qui, au point où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir
+grande efficacité, il le réconfortait au moins par des paroles
+d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit.
+
+Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient les meilleures de la
+journée pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa
+maladie et la gravité de son état.
+
+Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille
+de dix à onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles.
+
+--C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous apporter la
+première cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier?
+
+--Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs souvenirs de ma
+vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-là une heureuse, et c'est là un
+plaisir qui m'a été donné... ou que je me suis donné trop rarement; il
+est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu.
+
+--Certainement, dit Crozat.
+
+--En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.
+
+Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression, il demanda à la
+petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrassât, et il voulut
+qu'elle mangeât quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put
+manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant fait tousser.
+
+--Ce sera pour tantôt, dit-il.
+
+Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci:
+
+--Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez
+pas d'autre?
+
+--Non.
+
+--C'est un très joli nom.
+
+S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait
+d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne les reçût pas: celles du
+comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient
+ensemble se faire inscrire.
+
+--Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voilà des gens qui
+savent que je les exècre et qui cependant viennent tous les jours à ma
+porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon;
+si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-même pour
+leur dire leur fait; ils doivent cependant être bien convaincus qu'ils
+n'auront rien de moi.
+
+--Cela serait trop bête, dit Mautravers.
+
+--Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphaëlle.
+
+--L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est
+qu'on peut les déshériter sans remords.
+
+--Je voudrais plus et mieux, dit Roger.
+
+S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter, il pouvait au
+moins leur faire peur, les tourmenter, les exaspérer de façon à ce
+qu'ils ne vinssent plus. Cette idée qui avait traversé son esprit devint
+bientôt chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à exécution,
+ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis réunis autour de
+lui:
+
+--Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier.
+
+Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait point.
+
+--De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui
+aurait un enfant. Je légitimerais cet enfant par ce mariage et je lui
+assurerais mon nom, mon titre et ma fortune.
+
+--Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers.
+
+--Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde,
+il me semble. Montrévault, vous qui avez tant de relations et qui
+connaissez tout le monde en France et à l'étranger, vous devriez me
+chercher cette jeune fille.
+
+--On peut la trouver.
+
+--Vous lui direz que je ne serai pas un mari gênant.
+
+Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées à M. de Condrieu;
+mais il était loin de prévoir ce qu'elles produiraient.
+
+Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait
+un air embarrassé:
+
+--Ce sont deux religieuses, dit-il.
+
+--Qu'on leur donne une offrande.
+
+--Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc.
+
+--C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.
+
+--Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu que je vienne dire à
+monsieur le duc que celle qui désirait le voir était la soeur Angélique.
+
+Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de Christine. Christine
+chez lui; Christine qui voulait le voir. Était-ce possible?
+
+L'émotion fit trembler sa voix:
+
+--Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire,
+une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche à fond plissé?
+
+--Oui.
+
+--Qu'elles entrent.
+
+Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça de calmer les
+mouvements tumultueux de son coeur: Christine à laquelle il avait si
+souvent pensé! Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir avant de
+mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine!
+
+Elle entra: elle était seule.
+
+--Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son lit.
+
+Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle ne les prit point,
+répondant seulement à son élan par un sourire qui valait le plus doux,
+le plus tendre des baisers.
+
+--Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu
+vois, ma chère Christine, je ne suis plus qu'une âme, et dans le
+ciel, n'est-ce pas, les âmes amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se
+tutoieraient-elles pas sur la terre?
+
+--J'ai appris que tu étais malade.
+
+--Plus que malade, mourant.
+
+--J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mère.
+
+--Chère Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse
+goûter, et quand je n'espérais plus rien.
+
+--Pourquoi parles-tu ainsi?
+
+--Parce que c'est fini. Serais-tu là, près de moi, s'il en était
+autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant
+que tu viens consoler par ta chère présence, et c'est plus que la
+consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le
+retour dans le passé, dans la jeunesse,--la nôtre, où je te trouve
+partout près de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange.
+
+Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement; mais, après un
+moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis
+que lui-même la regardait longuement, l'admirait, fraîche jeune, belle
+d'une beauté séraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte
+d'auréole de sainte et de vierge.
+
+Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à coup, en même temps,
+des larmes roulèrent dans leurs paupières et coulèrent sur leurs joues,
+sans qu'ils pensassent à les retenir ou à les cacher.
+
+--Ah! Roger!
+
+--Chère Christine!
+
+Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce fut elle qui parla:
+
+--Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta
+famille? dit-elle d'une voix vibrante.
+
+--Ma famille, c'est toi
+
+--Je ne suis pas seule.
+
+--Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton frère.
+
+--Je le veux cependant, je le dois: à cette heure suprême ton coeur si
+bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de réconciliation?
+
+--Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel
+coup tu viens de lui porter à ce coeur! ce mot que tu as prononcé «Je le
+dois», m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton
+propre mouvement que tu étais venue.
+
+Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les
+joues rougies, les yeux étincelants:
+
+--Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis sûr, car les
+bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-père qui
+t'a prévenue en allant t'avertir que tu devais veiller à mon salut et
+aussi à assurer ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais
+bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne
+sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce
+pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en
+aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la
+laissez sans craindre qu'elle passe à ton frère!
+
+Elle l'interrompit:
+
+--Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à ta fortune comme tu le
+dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur de ton nom.
+
+A son tour il lui soupa la parole:
+
+--Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me connais. Que ton
+grand-père y ait cru; ça c'est ma vengeance et ma joie; mais toi,
+Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de
+Naurouse prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main
+de la Mort sur ma tête, et elle y est, tu la vois bien sur ce front
+décharné,--tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un
+enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me coûte,
+ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi, malgré cet accès de colère, sois
+bien certaine que je ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à
+ceux-là....
+
+De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une
+faiblesse.
+
+Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint.
+
+--Que faut-il faire?
+
+De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillère; et
+vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander.
+
+Un peu de calme se produisit, mais en même temps l'abattement,
+l'anéantissement.
+
+Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit,
+longuement elle pria en le regardant.
+
+Puis, se relevant:
+
+--Je demanderai à notre mère de venir te voir demain, dit-elle, le temps
+qu'on m'avait accordé est plus qu'écoulé.
+
+Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irrésistible:
+
+--Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu'à ma
+dernière heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom
+en t'adressant à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aimée.
+
+
+
+
+XLIII
+
+Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point passer la semaine et
+même qu'il pouvait mourir d'un moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on
+s'en aperçût; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.
+
+Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'était
+installé rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en véritable maître
+de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir
+à sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient à venir
+s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là, dînant, soupant, jouant comme
+s'ils avaient été dans un cercle ou un restaurant.
+
+Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était tombé, Roger avait
+conservé sa pleine connaissance et, contrairement à ce qui arrive
+avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son état: à
+l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis de sa
+mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de
+secouer la tête avec un triste sourire.
+
+--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il quelquefois, ce n'est
+pas de renoncer à l'avenir, c'est de regretter le passé: bienheureux
+sont ceux qui ont un passé.
+
+Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement à
+quelques-uns: Harly, Crozat.
+
+Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'étant couché
+tard après une soirée de déveine, arriva l'air maussade, aussi furieux
+d'être réveillé de bonne heure que d'avoir perdu la veille.
+
+--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant.
+
+--Le moment approche.
+
+--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez déjà surmonté
+plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-là. Voulez-vous quelque
+chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au
+lit.
+
+--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon
+testament.
+
+Instantanément ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit
+bienveillante et affectueuse.
+
+--Tout de suite, cher ami.
+
+Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui était fermé à clef, et
+il l'apporta à Roger.
+
+--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas.
+
+Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent la chambre.
+
+Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son oreiller, et ayant
+trouvé un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre.
+
+Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermés et
+ayant trouvé deux larges enveloppes scellées d'un cachet rouge il en
+prit une, après l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans le
+pupitre qu'il referma à clef.
+
+Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il
+s'était placé en face d'une fenêtre comme pour regarder le levant, mais
+au moyen de la psyché il n'avait d'yeux que pour le lit.
+
+Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise,
+déplier une feuille de papier timbré, la lire puis la déchirer en petits
+morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien
+assurément, était donc le bon.
+
+Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus maussade, il
+n'avait plus perdu.
+
+--Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux.
+
+--Comment?
+
+--Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les dans les cabinets et
+faites couler de l'eau.
+
+Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais
+en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte.
+
+Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant rien, il appela:
+
+--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.
+
+C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de papier Mautravers
+avait voulu voir ce qui était écrit dessus, ayant lu plusieurs fois le
+mot «hospices» et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il
+fut convaincu que le testament conservé était bien décidément le
+bon, c'est-à-dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment,
+bruyamment.
+
+--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le
+remettrez à M. Le Genest de la Crochardière; je vous le recommande: il
+déshérite les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous comprenez
+combien je tiens à ce qu'il soit exécuté.
+
+--Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec enthousiasme et je
+vous jure que je ferai tout pour qu'il soit exécuté.
+
+--Merci; maintenant je vais être plus tranquille.
+
+Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis que Mautravers, qui
+n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant
+pas qu'un autre que lui veillât un si brave garçon.
+
+Il y avait une heure à peu près que Mautravers se promenait dans ses
+terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis
+quelque temps déjà, Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant
+plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était mort, tout à coup,
+comme avaient dit les médecins, sans qu'on s'en aperçût.
+
+Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison.
+
+--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardière, dit-il,
+qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que
+c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse.
+
+Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui
+arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle, qu'il n'avait pas dit de
+prévenir.
+
+--Tu sais, dit-elle après la première explosion du chagrin, que le duc
+m'avait donné son argenterie et ses bijoux.
+
+--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir
+tout à l'heure, nous verrons cela.
+
+--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a été donné.
+
+--Attendons.
+
+Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire arriva bientôt,
+Mautravers espérait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais
+il n'en fut rien.
+
+--Je vais le déposer au président du tribunal, dit le notaire.
+
+--Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria Mautravers.
+
+Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente
+curiosité:
+
+--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des
+prescriptions relatives aux obsèques et il est important que nous soyons
+fixés là-dessus.
+
+--Vous le serez dans la journée, dit le notaire.
+
+Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle qu'ils devaient se
+retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.
+
+Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle tournant
+à gauche et Mautravers à droite; mais il n'alla pas plus loin que la
+Chaussée-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de
+Roger. Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle,
+qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer
+l'argenterie dans des serviettes. Déjà elle avait fourré plusieurs
+pièces dans ses poches.
+
+--Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en sautant sur les
+serviettes qui étaient déjà nouées.
+
+--De quoi te mêles-tu?
+
+--J'ai juré de faire exécuter le testament de ce pauvre Roger.
+
+--Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger! C'était de son vivant
+qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du
+vieux Condrieu.
+
+--Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui
+as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre?
+
+La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu
+entra, pouvant à peine se tenir, appuyé sur le bras de Ludovic:
+
+--Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une voix brisée, plus
+hésitante que jamais, mon cher petit-fils, où est-il?
+
+Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes. Heureusement
+Ludovic, guidé par Mautravers, put le conduire à la chambre mortuaire
+et le faire agenouiller auprès du lit, où il resta longtemps en prière,
+écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant;
+
+--Mon cher petit-fils!
+
+Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres;
+puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnée d'un jeune homme plus
+jeune, plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de Baudrimont.
+
+Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien
+pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui,
+elle l'embrassa au front.
+
+--Pauvre Roger, dit-elle.
+
+Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à manger, elle prit le
+bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui:
+
+--N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais c'était ses yeux qu'il
+fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard.
+
+Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de Condrieu et par
+Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus
+comme s'il était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de
+quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.
+
+Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagné de
+Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les
+mettre à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le moment.
+
+--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il été
+ouvert? demanda-t-il au notaire.
+
+--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.
+
+--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.
+
+--Mais, monsieur le comte...
+
+--Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu.
+
+--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a chargé de veiller à
+l'exécution de son testament; je dois le connaître.
+
+Le notaire lut:
+
+«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le désir de faire après
+moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui
+en soit digne.
+
+«Je déshérite donc autant que la loi me le permet la famille de
+Condrieu, qui a été mon ennemie, et je laisse ma fortune à mademoiselle
+Claire Harly, fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner:
+
+«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais,
+deux cent mille francs;
+
+«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;
+
+«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs;
+
+«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet
+de chambre, en prélèvera quarante mille pour sa part.
+
+«François-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE.»
+
+--Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de Condrieu; l'article
+909 du code ne permet pas aux médecins de profiter des dispositions
+testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné
+pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare que les enfants
+de ces médecins sont personnes interposées et par conséquent incapables
+de recevoir.
+
+Nougaret s'avança:
+
+--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois
+le docteur Harly n'était plus la médecin de M. de Naurouse.
+
+--N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie?
+
+--Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse quand ce testament a été
+fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte à six semaines seulement.
+
+--Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit Harly.
+
+--Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit M. de Condrieu.
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE»
+
+Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles
+que les médecins se servent pour écrire la plupart des livres qu'ils
+publient chaque jour avec une abondance qui n'est égalée que par
+celle des théologiens; si bien que pour peu que vous ayez un médecin
+écrivain,--et ils le sont tous,--vous êtes exposé à vous trouver un jour
+ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que
+vos amis, perçant des initiales transparentes, apprendront que vos
+ascendants paternels étaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que
+vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas
+pour longtemps.
+
+C'est aussi avec leurs observations que les romanciers écrivent leurs
+livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours
+y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils
+s'éloignent forcément de la précision médicale. D'ailleurs le romancier
+n'est pas lié par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont
+pas payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble
+en rien à celle du médecin.
+
+Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate, en cela
+surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraîné à peindre
+ceux qu'il connaît le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes.
+Pour mon compte, à l'exception de quelques romans écrits sous
+l'inspiration directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les
+_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français_, je n'ai
+point pris mes modèles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui
+ont honoré ou égayé ma vie de leur amitié ont eu cette sécurité de ne
+point se voir servis tout vifs à la curiosité des lecteurs.
+
+Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite intimité, je
+reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement pour les
+personnages de la _Bohême tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vécu
+d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison,
+puisque selon la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur
+allié, et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne
+l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles
+sans que rien dans nos relations me fermât la bouche.
+
+J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque j'ai connu
+celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec
+ma mère j'avais été passer les vacances au bord de la mer, à
+Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la
+notoriété, et je m'étais si bien ingénié auprès d'amis communs que
+j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin
+dont rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau temps
+de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné _Sous les Tilleuls,
+Geneviève, le Chemin le plus court_, et depuis quelques années il
+publiait les _Guêpes_ qui, à cette époque, faisaient presque autant de
+bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait
+être mon enthousiasme pour le premier écrivain de talent que
+j'approchais, car les jeunes gens de ma génération ne commençaient point
+la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés. Ce fut dans
+ce fameux jardin original et bizarre dont il a tiré tant de livres
+charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue à
+Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mère, et comme nous
+étions du même âge, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour
+l'amuser, comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas
+du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut, sans que
+j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction d'un jeune
+provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques
+représentants de la noblesse polie, affinée, sceptique et légère du
+dix-huitième siècle, en se trouvant brusquement en présence de cette
+fille délurée qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je
+l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien que
+je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer,
+laissant dans l'ombre certains côtés que j'aurais dû peindre, si au lieu
+d'une figure de roman j'avais fait un portrait.
+
+Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait organisé une journée
+de courses d'hommes à la montagne, et j'avais été chargé de réunir
+quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le
+hasard fit qu'il connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme,
+il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa fenêtre
+toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul, du matin au soir,
+pâle, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allées et
+venues dans le petit jardin de l'_Hôtel de France_. Et je n'eus garde de
+refuser cette invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant
+parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal, que parce que
+madame d'Arvernes était venue l'y relancer. On l'avait logée dans la
+chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, à travers notre mince
+cloison, j'entendais les éclats de sa voix et de ses rires pendant
+qu'elle dînait avec une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les
+Pyrénées, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui
+venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son
+accent méridional: «Madame la duchesse est-elle prête?»
+
+Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux
+personnages de la _Bohême tapageuse_. Il avait lu une scène de jeu dans
+_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde,
+le directeur du _Siècle_, si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie»
+au moins aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est
+celle qui se trouve au commencement de _Raphaëlle_, avec l'épisode
+du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua aussi les
+papiers laissés par Naurouse, ses carnets de dépenses, ses lettres,
+et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon
+roman, que je l'ai écrit.
+
+Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly,
+je pourrais le dire aussi à propos du prince de Kappel, de Savine,
+de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications
+d'observation pour qu'on voie comment a été étudié et exécuté ce roman.
+Je n'ajoute qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie
+introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Bohême
+tapageuse_, j'ai manqué une fois à cette règle, et si j'en parle ici
+c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de
+Vapereau, copié par beaucoup d'autres, qui n'est pas très exact, et par
+cela m'a plus d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit
+des brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou plutôt
+la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en quelque sorte
+dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les mêmes conditions
+que celles racontées dans mon roman, et elle était historique,
+non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son
+importance, pour moi au moins.
+
+Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner quelques
+preuves, _La Bohême tapageuse_, au moment de sa publication, fut accusée
+d'exagération, et particulièrement par Aurélien Scholl, qui avait bien
+connu la plupart de ses personnages, et avait même été de l'intimité de
+plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans
+lequel il les nomme avec une liberté que prennent les chroniqueurs,
+mais que se refusent les romanciers, il dit «C'est une série d'actes
+d'accusation.»
+
+Trop dure, la _Bohême tapageuse!_ trop cruelle! trop «acte
+d'accusation!» Voyons la réalité.
+
+Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je reçus d'un
+magistrat un mot pour assister à une audience de la Cour d'Assises:
+«L'affaire intéressera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_», me
+disait-il.
+
+En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la duchesse
+d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le duc veut emmener dans
+sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens.
+
+Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un dénouement
+aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant il est vrai que le roman
+reste le plus souvent au-dessous de la simple vérité, au lieu d'aller
+au-delà.
+
+H. M.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13490 ***
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+ <title>Corysandre</title>
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+
+
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+
+</head>
+<body>
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13490 ***</div>
+
+<h3>HECTOR MALOT</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h1>CORYSANDRE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><span class="petit"><sup>&nbsp;&nbsp;1</sup></span></a></h1><br><br><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> L'épisode qui précède a pour titre:
+<i>la Duchesse d'Arvernes</i>.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>La saison de Bade était dans tout son éclat; et une
+lutte qui s'était établie entre deux joueurs russes, le
+prince Savine et le prince Otchakoff, offrait aux
+curieux et à la chronique les péripéties les plus émouvantes.</p>
+
+<p>C'était pendant l'hiver précédent que le prince Otchakoff
+avait fait son apparition dans le monde parisien,
+et en quelques mois, par ses gains ou ses
+pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le
+sourire dédaigneux avec lesquels il acceptait une culotte
+de cinq cent mille francs, il s'était conquis une
+réputation tapageuse qui avait failli donner la jaunisse
+au prince Savine, habitué depuis de longues années à
+se considérer orgueilleusement comme le seul Russe
+digne d'occuper la badauderie parisienne.</p>
+
+<p>C'était un petit homme chétif et maladif que ce
+prince Otchakoff et qui, n'ayant pas vingt-cinq ans,
+paraissait en avoir quarante, bien qu'il fût blond et
+imberbe. Dans ce Paris où l'on rencontre tant de
+physionomies ennuyées et vides, on n'avait jamais vu
+un homme si triste, et rien qu'à le regarder avec ses
+traits fatigués, ses yeux éteints, son visage jaune et
+ridé, son attitude morne, on était pris d'une irrésistible
+envie de bâiller.</p>
+
+<p>Après avoir essayé de tout il avait trouvé qu'il n'y
+avait que le jeu qui lui donnât des émotions, et il
+jouait pour se sentir vivre autant que pour faire du
+bruit en ce monde, ce qui était sa grande, sa seule
+ambition.</p>
+
+<p>Sa santé étant misérable, sa fortune étant inépuisable,
+le jeu était le seul excès qu'il pût se permettre,
+et il jouait comme d'autres s'épuisent, s'indigèrent ou
+s'enivrent.</p>
+
+<p>Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom
+en achetant des collections de tableaux ou de potiches
+qui l'auraient ennuyé, en prenant une maîtresse
+en vue qui l'aurait affiché, en montant une
+écurie de course qui l'aurait dupé; mais en esprit
+pratique qu'il était, il avait trouvé que le plus simple
+encore et le moins fatigant, était d'abattre nonchalamment
+une carte, de pousser une liasse de billets
+de banque à droite ou à gauche et de dire sans se
+presser: «Je tiens.»</p>
+
+<p>Et ce calcul s'était trouvé juste. En six mois ce
+nom d'Otchakoff était devenu célèbre, les journaux
+l'avaient cité, tambouriné, trompété, et la foule moutonnière
+l'avait répété. Ce jeune homme, qui n'avait
+jamais fait autre chose dans la vie que de tourner une
+carte et de combiner un coup, était devenu un personnage.</p>
+
+<p>Mais une réputation ne surgit pas ainsi sans susciter
+la jalousie et l'envie: le prince Savine, qui de
+très bonne foi croyait être le seul digne de représenter
+avec éclat son pays à Paris, avait été exaspéré par
+ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une
+part, et une très grosse part de cette célébrité mondaine
+qu'il voulait pour lui tout seul avait été Anglais,
+Turc, Mexicain, il se serait jusqu'à un certain point
+calmé en le traitant de sauvage; mais un Russe! un
+Russe qui se montrait plus riche que lui, Savine! un
+Russe qu'on disait, et cela était vrai, d'une noblesse
+plus haute et plus ancienne que la sienne à lui Savine!
+Il fallait que n'importe à quel prix, même au
+prix de son argent, auquel il tenait tant, il défendit sa
+position menacée et se maintînt au rang qu'il avait
+conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs
+années et qui le rendait si glorieux.</p>
+
+<p>Alors, lui toujours si rogue et si gonflé, s'était fait
+l'homme le plus aimable du monde, le plus affable, le
+plus gracieux avec quelques journalistes qu'il connaissait,
+et il les avait bombardés d'invitations à déjeuner,
+ne s'adressant, bien entendu, qu'à ceux qu'il
+savait assez vaniteux pour être fiers d'une invitation à
+l'hôtel Savine et en situation de parler de ses déjeuners
+dans leurs chroniques et aussi de tout ce qu'il
+voulait qu'on célébrât: son luxe, sa fortune, sa noblesse,
+son goût, son esprit, son courage, sa force, sa
+santé, sa beauté.</p>
+
+<p>Puis, après s'être assuré le concours de cette fanfare,
+il avait commencé sa manoeuvre.</p>
+
+<p>Trois jours après une perte énorme subie par Otchakoff
+avec son flegme ordinaire, Raphaëlle, la
+maîtresse de Savine, avait vu arriver un matin dans
+la cour de son hôtel deux chevaux russes superbes,
+deux de ces puissants trotteurs qui battent, en se
+jouant, les anglais comme les arabes, et Savine n'avait
+pas tardé à paraître. Comme Raphaëlle menacée
+d'une angine disait qu'elle était désolée de ne pas
+pouvoir faire atteler ses chevaux ce jour même et de
+sortir, il s'était fâché. C'était justement l'ouverture
+de la réunion de printemps à Longchamp, et il
+voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris à
+cette réunion à l'aller et au retour; il ne les avait fait
+venir de son haras et ne les avait donnés que pour
+cela. «Si vous ne pouvez pas vous en servir, avait-il
+dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui,
+et, une fois qu'ils seront entrés dans mes écuries,
+ils n'en sortiront pas. En vous enveloppant bien,
+vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas s'exagérer
+son mal ou l'on se priverait de tout.» Au risque
+d'en mourir, car il soufflait un vent glacial, Raphaëlle
+avait été aux courses, et à l'aller comme au
+retour ses trotteurs à la robe grise avaient provoqué
+l'admiration des hommes et l'envie des femmes.</p>
+
+<p>Il fallait continuer, car, de son côté, Otchakoff continuait
+de jouer, perdant toutes les nuits ou gagnant
+des coups de trois ou quatre cent mille francs, tantôt
+contre celui-ci, tantôt contre celui-là, sans jamais
+lasser l'admiration de la galerie, qui répétait toujours
+son même mot: «Cet Otchakoff, quel estomac!» ce
+à quoi Savine répondait toutes les fois qu'il pouvait
+répondre, en haussant les épaules et en disant que si
+Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert,
+il n'en avait pas devant une nappe blanche, le pauvre
+diable étant incapable de boire seulement les quatre
+ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai
+Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport
+pour prouver la nationalité.</p>
+
+<p>Pour continuer la lutte, sinon avec économie, au
+moins d'une façon qui ne fût pas nuisible à ses intérêts,
+Savine qui depuis longtemps se contentait des
+collections qu'il avait recueillies par héritage, s'était
+mis à acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux,
+bronzes, livres, curiosités, n'exigeant d'elles
+que quelques qualités spéciales: d'être authentiques,
+d'être dans un parfait état de conservation, enfin de
+coûter très cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait
+les revendre,&mdash;ce qu'il espérait bien faire un jour,
+tirant ainsi d'elles deux réclames, l'achat et la vente,
+&mdash;il pût le faire avec bénéfice, sans autre perte que
+celle des intérêts.</p>
+
+<p>Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de
+ce genre, les journaux l'avaient annoncée et célébrée:
+le prince Savine, quel Mécène! Il est vrai que ce
+Mécène ne répandait ses bienfaits que sur des artistes
+morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul
+Veronèse et autres qui ne lui savaient aucun gré de
+ses largesses.</p>
+
+<p>Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mécène,
+et Otchakoff, en une nuit heureuse ou malheureuse,
+s'imposait à la curiosité publique d'une façon
+autrement vivante et palpitante en perdant son argent
+que s'il l'avait dépensé à acheter des Rubens ou des
+Titien.</p>
+
+<p>Ce fut alors que Savine exaspéré et perdant la tête,
+se décida à lutter contre son rival en employant les
+mêmes armes que celui-ci, c'est-à-dire à coups de
+millions.</p>
+
+<p>Otchakoff, ne trouvant plus à jouer des grosses parties
+à Paris pendant la saison d'été, était venu à
+Bade jouer contre la banque, et Savine l'avait suivi,
+se disant qu'un homme habile et prudent qui joue
+contre une banque de jeu ne doit perdre que dans une
+certaine mesure qui peut se calculer mathématiquement,
+et même qu'il peut gagner.</p>
+
+<p>Le tout était donc d'être cet homme habile et prudent.</p>
+
+<p>Heureusement, les professeurs de systèmes tous
+plus infaillibles les uns que les autres ne manquent
+pas pour ceux qui veulent jouer à coup sûr; il y en a à
+Paris, et à cette époque il y en avait dans toutes les
+villes d'eaux où l'on jouait: à Bade, à Hombourg, à
+à Wiesbaden, à Ems, à Spa, où ils tenaient boutiques
+de renseignements et de leçons.</p>
+
+<p>Dans un de ses séjours à Bade, Savine avait rencontré
+un de ces professeurs: un vieux gentilhomme
+français de grand nom et de belle mine qui, après
+avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux
+jeunes gens qui voulaient bien l'écouter «une rectitude
+de combinaisons inexorables» pour faire sauter
+la banque; mais alors, ne pensant pas à jouer, il s'en
+était débarrassé en lui faisant l'aumône de quelques
+florins que le vieux professeur allait perdre avec une
+«rectitude inexorable» ou qu'il employait à faire insérer
+dans les journaux des annonces pour tâcher de
+trouver des actionnaires qui lui permissent d'essayer
+en grand son système.</p>
+
+<p>Arrivé à Bade il avait cherché son homme aux
+«combinaisons inexorables», ce qui n'était pas difficile,
+car on était sûr de le trouver à la <i>Conversation</i>,
+assis sur une chaise devant la table de trente-et-quarante,
+suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre
+part et notant les coups sur un carton qu'il perçait
+d'une épingle.</p>
+
+<p>Le marquis de Mantailles était si bien absorbé dans
+son travail qu'il n'avait pas vu Savine, et qu'il avait
+fallu que celui-ci lui frappât sur l'épaule pour appeler
+son attention; mais alors il avait vivement quitté le
+jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmené
+dans les jardins, ne voulant pas qu'on le vît en
+conférence avec le vieux professeur de jeu, ni qu'on
+surprit un seul mot de leur entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Six cent mille francs seulement, prince, s'écria-t-il,
+mettez six cent mille francs seulement à ma disposition,
+et le monde est à nous.</p>
+
+<p>Mais Savine avait tout de suite éteint ce beau feu
+il n'apporterait pas ces six cent mille francs, il n'en
+apporterait pas cinquante mille, pas même dix mille;
+mais il était disposé, dans un but moral et pour sauver
+les malheureux qui se ruinaient, à essayer le système
+des «combinaisons inexorables,» seulement il voulait
+l'essayer lui-même; bien entendu il le payerait... s'il
+gagnait.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le marquis de Mantailles
+s'était présenté à la porte du pavillon que le prince
+Savine occupait sur le <i>Graben</i>, et tout de suite il avait
+été introduit; Savine, bien que mal éveillé, avait remarqué
+qu'il était porteur d'une sorte de petite boîte
+plate enveloppée dans une serviette de serge grise et
+d'un petit sac de toile comme ceux dont se servent les
+joueurs de loto.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique
+qui avait introduit le marquis.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le vieux joueur avait précieusement
+déposé sa boîte et son sac sur une table; puis,
+le domestique étant sorti, il s'était approché du lit de
+Savine: sa physionomie s'était transfigurée; il avait
+l'air d'un pauvre vieux bonhomme usé, écrasé en entrant,
+maintenant il s'était relevé, c'était un homme
+digne et fier, inspiré, sûr de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, je dois vous montrer par l'expérience
+la rigoureuse exactitude de ce que je viens de vous expliquer,
+et c'est dans ce but que je me suis muni de
+différents objets utiles à ma démonstration.</p>
+
+<p>Ces objets utiles à la démonstration des «combinaisons
+inexorables» étaient une petite roulette, un tapis
+de drap divisé comme le sont les tables de trente-et-quarante,
+six jeux de cartes, et enfin, dans le sac en
+toile, des haricots blancs et rouges.</p>
+
+<p>Aussitôt que le professeur eut étalé son tapis sur
+une table et disposé en deux masses ses haricots, les
+rouges pour Savine, les blancs pour lui, la démonstration
+commença; à onze heures, Savine avait deux
+cent-quarante haricots gagnés contre la banque, c'est-à-dire
+deux cent-quarante mille francs.</p>
+
+<p>Le lendemain, la démonstration continua; puis le
+surlendemain, pendant dix jours, et au bout de ces dix
+jours Savine avait gagné dix-neuf cent cinquante
+haricots, c'est-à-dire près de deux millions de francs.</p>
+
+<p>L'expérience était décisive; maintenant c'étaient de
+vrais billets de banque que Savine pouvait risquer;
+mais, chose extraordinaire, au lieu de gagner il perdit.</p>
+
+<p>Et cela était d'autant plus exaspérant que, ce jour-là,
+Otchakoff fit sauter la banque au milieu de l'enthousiasme
+général.</p>
+
+<p>Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisième
+jour, puis le quatrième.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, disait le marquis de Mantailles, plus
+vous perdez, plus vous avez de chance de gagner; l'équilibre
+ne peut pas ne pas se rétablir.</p>
+
+<p>Cependant il ne se rétablit point; au bout de quinze
+jours, Savine avait perdu cinq cent mille francs, et ce
+qui lui était plus sensible encore que cette perte d'argent,
+il les avait perdus sans que cela fit sensation et
+tapage.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant il est prudent.</p>
+
+<p>Prudent et malheureux, c'était trop; quelle honte!</p>
+
+<p>Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque
+le jeu ne soulevait pas le tapage qu'il avait espéré,
+il chercha un autre moyen pour forcer l'attention
+publique à se fixer sur lui, et il crut le trouver en
+s'attachant très ostensiblement à une jeune fille, mademoiselle
+Corysandre de Barizel, qui, par sa beauté
+éblouissante, était la reine de Bade, comme Otchakoff
+en était le roi par son audace au jeu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>C'était aussi l'hiver précédent, presque en même
+temps qu'Otchakoff, que la belle Corysandre, sous la
+conduite de sa mère, la comtesse de Barizel, avait fait
+son apparition à Paris.</p>
+
+<p>Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane,
+où son père, le comte de Barizel, qui descendait des
+premiers colons français établis dans ce pays, avait
+possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa famille
+depuis près de deux cents ans; le comte avait été
+tué dans la guerre de Sécession, commandant une brigade
+de l'armée du Sud, et sa veuve et sa fille avaient
+quitté l'Amérique pour venir s'établir en France, où
+elles voulaient vivre désormais.</p>
+
+<p>C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait
+tous les ans le financier Dayelle qu'elles avaient paru
+pour la première fois.</p>
+
+<p>Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un
+enrichi, les fêtes qu'il donnait dans son hôtel de la rue
+de Berry comptaient parmi les plus belles et les mieux
+réussies de Paris. Quand on avait un grand nom ou
+quand on occupait une haute situation on se moquait
+bien quelquefois, il est vrai, de Dayelle en rappelant
+d'un air dédaigneux qu'il avait commencé la vie par
+être commis chez un marchand de toile, puis fabricant
+de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier,
+puis l'un des grands faiseurs de son temps; mais on
+n'en recherchait pas moins les invitations de ce parvenu
+qui, deux fois par an, pour chacune de ses fêtes,
+ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations
+nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on
+n'entendait que chez lui.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que
+Dayelle tenait à offrir à ses invités, c'était encore tout
+ce qui, à un titre quelconque: gloire, talent, beauté,
+fortune, promettait d'arriver bientôt à la célébrité; il
+ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne fallait
+pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention
+d'être lui-même le consacrant. Aussi en allant
+chez lui s'attendait-on toujours à quelque surprise.
+Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la cachait
+avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais
+enfin on savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas
+figurer sur le programme, faisait cependant partie
+obligée de ce programme.</p>
+
+<p>Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus
+vives et pendant huit jours elle fournit le sujet de toutes
+les conversations.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa
+mère?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine,
+c'est une française; elle est d'origine française: il y a
+encore dans le Poitou des Barizel de très vieille et très
+bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette famille
+qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en
+Amérique, que descend cette belle jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Riches les Barizel?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente;
+mais je n'en sais rien. Si vous avez des prétentions à
+la main de cette belle fille, ne tablez donc pas sur ce
+que je vous dis; ces fortunes d'Amérique ressemblent
+souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine,
+c'est que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées
+où elle va, dit-on, faire construire un hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il
+ne l'est pas, si on en voit jamais que le plan, ce n'est
+rien. J'ai connu des gens qui, avec un terrain et un
+plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient;
+ont pendant de longues années fait croire à une fortune
+qui n'existait pas et n'avait jamais existé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à
+sa fête.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille,
+sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus de blondes.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des
+blondes châtain, des blondes cendré, il n'y a plus de
+blondes pures, de ce blond de moissons mûries par le
+soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond.</p>
+
+<p>&mdash;C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité
+dans les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs:
+ainsi dans son front si pur, dans ses yeux naïfs, et son
+regard limpide, dans sa bouche innocente, dans son
+attitude modeste. Naïve, douce, modeste et admirablement
+belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la
+majesté, voilà une réunion qui est rare. Maintenant
+a-t-elle cette sincérité dans le coeur et dans l'esprit?
+Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou presque rien: et
+sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne parle
+que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé,
+ce qui m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure
+blonde, ces yeux bruns sous un sourcil pâle, ce teint
+d'une blancheur veloutée, enfin c'est, comme disaient
+nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment,
+bien extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;En a-t-elle même dix-sept?</p>
+
+<p>&mdash;La mère dit dix-huit.</p>
+
+<p>&mdash;On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en
+débarrasser plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;La mère est encore fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu empâtée.</p>
+
+<p>&mdash;Une créole.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle créole?</p>
+
+<p>&mdash;Elle en a l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a même l'air plus que créole.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être une <i>octoroon</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça, une <i>octoroon</i>?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse
+arrivée à la huitième génération; chez elle le sang
+noir a si bien disparu qu'il n'en reste plus trace,
+même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa
+main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.</p>
+
+<p>C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons
+s'étaient fermés à Paris, était venue avec sa mère passer
+la saison à Bade.</p>
+
+<p>Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à
+Paris, car s'il est des gens qui passent partout inaperçus,
+il en est d'autres qui ne peuvent faire un pas sans
+provoquer le tapage et la curiosité.</p>
+
+<p>Cependant, leur installation fort modeste dans un
+petit chalet des allées de Lichtenthal n'avait rien du
+faste insolent de quelques étrangers qui semblent n'être
+venus à Bade que pour y trouver le plaisir de dépenser
+leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs,
+un homme et deux femmes; une calèche louée au mois;
+il n'y avait certes pas là de quoi forcer l'attention; avec
+cela un cercle de relations assez banal, une loge au
+théâtre, une heure de station à la musique, une promenade
+rapide dans les salons de la Conversation sans
+jamais risquer un florin à la table de la roulette, tous
+les matins la messe à l'église catholique, c'était tout.</p>
+
+<p>Il était impossible de mener une vie plus simple et
+cependant...</p>
+
+<p>Cependant toutes les fois que madame de Barizel et
+sa fille se montraient quelque part, il n'y avait plus
+d'yeux que pour elles ou tout au moins pour Corysandre,
+et instantanément c'était d'elles qu'on s'occupait.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les
+journaux?</p>
+
+<p>&mdash;Notre temps est celui de la réclame; tout finit
+par se placer avec des annonces bien faites et souvent
+répétées: la mère s'entoure de journalistes.</p>
+
+<p>S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que
+madame de Barizel recherchait les journalistes, au
+moins était-ce vrai en partie et particulièrement pour
+un correspondant de journaux français et américains
+nommé Leplaquet.</p>
+
+<p>Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien
+directeur d'un journal français à Bâton-Rouge, Leplaquet
+était bien réellement le commensal de madame de
+Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au
+moins pour certaines affaires. On disait et il le racontait
+lui-même, qu'il l'avait connue en Amérique, où il
+avait été son ami et plus encore l'ami de M. de Barizel;
+à propos de cette liaison ancienne il était même
+plein d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il
+contait volontiers, même sans qu'on les lui demandât,
+et dans lesquelles la grosse fortune et la haute situation
+de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur
+et d'intrépidité, remplissaient toujours une place
+considérable; en Amérique, où lui Leplaquet, était un
+personnage, il n'avait connu que des personnages, et
+parmi les plus élevés, son bon ami Barizel.</p>
+
+<p>Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient
+généralement bien dites et avec une verve méridionale
+qui s'imposait; mais on les eût peut-être mieux
+accueillies et avec plus de confiance si le conteur avait
+été plus sympathique. Malheureusement ce n'était
+pas le cas de Leplaquet, qui, avec sa face plate, son
+front bas, ses yeux fuyants, son air sombre, son attitude
+hésitante, inspirait plutôt la défiance que la sympathie,
+la répulsion que l'attraction.</p>
+
+<p>D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait
+à les conter à tout propos et souvent hors de propos
+leur nuisait aussi: on s'étonnait que cet homme qui,
+ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât
+si obstinément les occasions de dire du bien de la
+seule madame de Barizel.</p>
+
+<p>De même on cherchait aussi pourquoi il déployait
+tant de zèle à racoler des convives pour les dîners de
+madame de Barizel.</p>
+
+<p>Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait,
+ces convives, parmi les artistes, les musiciens, les
+peintres, les sculpteurs, surtout parmi les journalistes,
+ses confrères, français ou étrangers; il suffisait, qu'on
+tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité par
+lui chez madame de Barizel.</p>
+
+<p>Bien que des invitations de ce genre fussent assez
+fréquentes à Bade, où plus d'une femme en vue employait
+ses amis à l'enrôlement d'une petite cour composée
+de gens qui avaient un nom, la persistance et
+l'activité que Leplaquet apportait à ces enrôlements
+étaient si grandes qu'elles ne pouvaient pas ne pas
+provoquer un certain étonnement. C'était à croire
+qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils
+arrivaient et à leurs premiers pas dans Bade, il sautait
+sur eux et les enveloppait.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la
+droite de la comtesse de Barizel, qui se montrait une
+femme supérieure dans l'art de chatouiller la vanité
+littéraire de son convive, dont la veille elle ne connaissait
+même pas le nom, lui répétant avec une grâce
+pleine de charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet;
+et le surlendemain, au sortir du lit, de bonne
+heure, encore sous l'influence des beaux yeux de
+Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments
+de la comtesse, il envoyait à son journal une
+correspondance consacrée à la gloire des Barizel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Une maison hospitalière: comme l'était celle de
+madame de Barizel devait s'ouvrir facilement pour le
+prince Savine.</p>
+
+<p>En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine
+n'eut qu'à attendre une visite de celui-ci à Bade pour
+se faire présenter à la comtesse, et bientôt on le vit
+partout aux côtés de la belle Corysandre.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Le prince Savine va épouser mademoiselle de
+Barizel.</p>
+
+<p>C'était ce que Savine voulait. On parlait de lui, on
+s'occupait de lui, lorsqu'il paraissait quelque part, il
+avait la satisfaction enivrante pour sa vanité de voir
+qu'il faisait sensation; il était revenu à ses beaux
+jours, Otchakoff serait éclipsé.</p>
+
+<p>Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la
+belle Corysandre, quel inépuisable sujet de conversation!</p>
+
+<p>Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais
+il ne répondait pas.</p>
+
+<p>Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il
+ce mari bienheureux?</p>
+
+<p>Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui
+avaient assisté à ces explosions d'enthousiasme, et
+cependant personne ne pouvait dire que Savine s'était
+nettement et formellement prononcé à ce sujet.</p>
+
+<p>Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans
+qu'un jour madame de Barizel ou même tout simplement
+le premier venu pussent s'appuyer sur un fait
+positif et précis pour soutenir qu'il avait voulu être le
+mari de Corysandre, car il avait une peur effroyable
+des responsabilités, quelles qu'elles fussent.</p>
+
+<p>Si ordinairement et en tout ce qui ne lui était pas
+personnel, il n'avait que peu d'imagination, il se
+montrait au contraire fort ingénieux et très fertile en
+ressources, en inventions, en combinaisons pour tout
+ce qui s'appliquait immédiatement à ses intérêts ou
+devait les servir.</p>
+
+<p>Ce qu'il trouva ce fut une fête de nuit en pleine
+forêt, avec bal et souper, organisée en l'honneur de
+Corysandre. En choisissant un endroit pittoresque
+qui ne fût pas trop éloigné de Bade, de façon qu'on
+pût y arriver facilement, il était sûr à l'avance de voir
+ses invitations recherchées avec empressement. Sans
+doute la dépense qu'entraînerait cette fête serait
+grosse, et c'était là pour lui une considération à peser;
+mais, tout compte fait, elle ne lui coûterait pas plus
+qu'une séance malheureuse, comme celles qu'il avait
+eues en ces derniers temps à la table de trente-et-quarante,
+et l'effet produit ne pouvait pas manquer
+d'être considérable et retentissant. D'ailleurs il n'était
+pas dans son intention de prodiguer ses invitations:
+plus elles seraient rares, plus elles seraient précieuses,
+et les malheureux qu'il ferait parleraient de lui autant
+que les heureux,&mdash;ce qu'il voulait.</p>
+
+<p>Après avoir soigneusement étudié les environs de
+Bade, l'emplacement qu'il adopta fut un petit plateau
+boisé situé entre le vieux château et l'entassement de
+roches sillonnées de crevasses qu'on appelle les
+Rochers; il y avait là une clairière entourée de superbes
+sapins au tronc et aux rameaux, recouverts
+d'une mousse blanche, qui pendait çà et là en longs
+fils, et dont le sol était à peu près uni, c'est-à-dire tout
+à fait à souhait pour qu'on y pût danser et pour qu'on
+y dressât les tentes sous lesquelles on servirait les
+tables du souper.</p>
+
+<p>En moins de huit jours, tout fut organisé et Savine
+eut la satisfaction de se voir poursuivi et assiégé de
+demandes d'invitations.</p>
+
+<p>Quel chagrin, quel désespoir pour lui de refuser;
+mais le nombre des invités avait été fixé à cent par
+suite de l'impossibilité de dresser sur ce terrain tourmenté
+des tentes assez grandes pour recevoir autant
+de convives qu'il aurait désiré. Ce désespoir avait été
+tel qu'il s'était décidé à porter le nombre de cent, à
+cent cinquante; puis, devant les instances dont il avait
+été accablé, et pour ne peiner personne, de cent cinquante
+à deux cents.</p>
+
+<p>Mais s'il se donna le plaisir pour lui très doux de
+refuser de hauts personnages qui ne pouvaient pas le
+servir, par contre il n'eut garde de ne pas s'assurer la
+présence des journalistes qui se trouvaient en ce moment
+à Bade.</p>
+
+<p>En réalité c'était pour eux que la fête était donnée.</p>
+
+<p>Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant
+cette fête il se partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetés
+que pour elle et pour eux; pour tous ses
+autres invités, affectant une morgue hautaine.</p>
+
+<p>Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement,
+l'entourant, l'enveloppant, ne la quittant
+presque pas, de façon à bien marquer l'admiration et
+l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les journalistes,
+au contraire, il se tenait sur la réserve et c'était
+seulement quand il croyait n'être pas vu ou entendu
+qu'il leur témoignait sa bienveillance, prenant toutes
+les précautions pour qu'on ne pût pas supposer qu'il
+était en relations suivies avec ces gens-là.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous cette petite fête?</p>
+
+<p>&mdash;Admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en direz quelques mots?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je lui consacrerai mon prochain
+article tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Avec discrétion, n'est-ce pas? C'est un service,
+que je vous demande; si vous pouvez ne pas parler de
+moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de tout ce qui ressemble
+à la réclame.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire
+de cette fête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice:
+je comprends qu'un sujet d'article est chose
+précieuse, et je ne veux pas vous priver de celui-là;
+seulement je vous prie d'observer une certaine réserve
+en tout ce qui me touche personnellement, ou
+mieux, vous voyez que j'agis avec vous en toute franchise,
+je vous prie si vous n'envoyez pas votre article
+tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela je serai responsable de ce que vous
+aurez dit et je ne pourrai avoir pour votre obligeance
+et votre sympathie que des sentiments de reconnaissance.
+A demain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'échelonner
+pour que ceux qui devaient trompéter son nom
+ne se trouvassent point nez à nez, il entendit la lecture
+des différents articles qui allaient chanter sa
+gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent
+de sa part des éloges sans fin.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu!
+C'est une perle, cet article, je n'ai jamais rien lu
+d'aussi joli, et quelle délicatesse de touche, quelle
+grâce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous permettez,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une prière que je veux dire: la réserve que
+je vous avais demandée, vous ne l'avez peut-être pas
+observée aussi complète que j'aurais voulu, mais
+passons; ce que je désire, ce n'est pas une suppression,
+c'est une addition: je serais bien aise que
+vous glissiez un mot sur mon titre et sur le rang que
+j'occupe dans la noblesse russe; il y a tant de
+princes russes d'une noblesse douteuse,&mdash;ce n'est
+pas positivement pour Otchakoff que je dis cela,&mdash;je
+ne voudrais pas que le public français, mal instruit
+de ces choses, me confondît avec ces gens-là; voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais vous donner des renseignements...
+authentiques.</p>
+
+<p>Avec le second les éloges reprirent:</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!</p>
+
+<p>Il ne présenta aussi qu'une observation, «non
+pour demander une suppression, mais pour indiquer
+une addition qui lui serait agréable».</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a
+tant de fortunes russes peu solides que je ne voudrais
+pas qu'on confondît la mienne avec celles-là, et qu'on
+crût que parce que je donne des fêtes je me livre à des
+prodigalités et à des folies; si vous le désirez je vais
+vous donner des renseignements... authentiques. Pour
+ma noblesse, il est inutile d'en rien dire, elle est,
+grâce à Dieu, bien connue.</p>
+
+<p>Avec le troisième, il commença aussi par des éloges
+et ce ne fut qu'après avoir épuisé toute sa collection
+d'adjectifs qu'il demanda une petite addition, non pour
+parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles étaient,
+grâce à Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelât
+son duel avec le comte de San-Estevan et pour qu'on
+glissât un mot discret sur la fermeté et le courage
+qu'il avait montrés en cette circonstance.</p>
+
+<p>Avec le quatrième, l'addition ne dut porter ni sur la
+noblesse, ni sur la fortune, ni sur son courage, toutes
+choses qui, grâce à Dieu, étaient de notoriété publique,
+mais sur sa générosité; parce qu'il donnait
+des fêtes qui lui coûtaient fort cher, il ne voulait pas
+qu'on crût qu'il ne pensait pas aux malheureux.</p>
+
+<p>Otchakoff était battu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine
+avec la belle Corysandre sans que ce bruit arrivât
+aux oreilles de la personne qui justement avait le plus
+grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la maîtresse
+du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait
+dans une pièce en vogue, et aussi parce que son amant
+n'avait pas voulu l'emmener avec lui.</p>
+
+<p>Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre
+que ce mariage fût possible: Savine ne se marierait
+que quand il serait impotent, et ce serait pour
+avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait la
+sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de
+belles promesses, que naturellement il ne tiendrait
+pas. Quant à penser qu'il était pris par l'amour et la
+passion, cette idée était pour elle si drôle et si invraisemblable
+qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine
+amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux
+éclats.</p>
+
+<p>Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle
+accueillit la première fois cette nouvelle, quand une de
+ses bonnes amies vint la lui annoncer hypocritement
+avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste
+satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre
+femme qui n'a pas eu en ce monde la chance à laquelle
+elle avait droit, à voir enfin abaissée une de celles qui
+lui ont volé sa part de bonheur.</p>
+
+<p>Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre
+et de lire le même mot sans cesse répété, «le
+mariage du prince Savine avec mademoiselle de Barizel»,
+elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi persistant
+ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur
+quelque chose de sérieux.</p>
+
+<p>La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire.</p>
+
+<p>Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de
+maîtresse de Son Excellence le prince Vladimir Savine;
+elle le savait mieux que personne, et depuis
+longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages
+auxquels elle tenait assez fortement pour tout
+supporter. Et il y avait des femmes qui l'enviaient! Si
+elles savaient de quel prix, de quels dégoûts, de
+de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son
+luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son
+hôtel des Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la
+surface brillante de ce qui s'étalait insolemment en
+public; elle seule connaissait le fond des choses, le
+bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle
+seule connaissait la cravache qui plus d'une fois avait
+bleui sa peau.</p>
+
+<p>Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle
+trouva que la seule personne qu'elle pouvait charger
+de cette enquête délicate était son père.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées,
+elle avait été obligée de se séparer de sa famille,
+Savine n'étant pas homme à supporter une communauté
+que le duc de Naurouse et Poupardin avaient
+bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse
+le droit d'avoir un père et une mère, pas plus
+qu'il ne lui reconnaissait celui d'avoir d'autres amants
+elle devait être à lui, entièrement à sa disposition,
+sans distraction du matin au soir et du soir au matin;
+s'il permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce
+qu'il était flatté dans sa vanité de l'entendre applaudir
+et de lire son nom en vedette sur les colonnes du boulevard
+ou dans les réclames des journaux. C'était une
+grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait
+une du même genre en exposant ses trotteurs dans
+les concours hippiques. Qui aurait osé dire qu'il
+n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa
+fortune!</p>
+
+<p>Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et
+madame Houssu avaient loué un logement dans la
+rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué son
+commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements
+intimes et de surveillances discrètes.»
+Une circulaire qu'il avait largement répandue expliquait
+ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces
+surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage
+au profit des jaloux: maris, femmes, maîtresses,
+qui voulaient savoir s'ils étaient trompés et
+comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment,
+car M. Houssu, qui avait des formes et de la
+tenue, aimait le beau style aussi bien que les belles
+manières. Peut-être, dans un autre quartier, ce beau
+style qui mettait toutes choses en termes galants
+eût-il nui à son industrie; mais sa clientèle se composait,
+pour la meilleure part, de cuisinières qui fréquentaient
+le marché de la Madeleine, de femmes de
+chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin
+d'apprendre ce que faisaient leurs amis aux heures
+où elles ne pouvaient par les voir, et tout ce monde
+trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que
+bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles
+des tireuses de cartes et des chiromanciens, auxquels
+ils avaient foi. D'ailleurs, quand on avait été une fois
+en relations avec M. Houssu, on retournait le voir
+volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie,
+la façon dont il jetait sa croix d'honneur au
+nez de ses clients en avançant l'épaule gauche, qu'il
+faisait bomber, inspiraient la confiance.</p>
+
+<p>Maintenant que Raphaëlle était séparée de son
+père et de sa mère, elle ne pouvait plus, comme au
+temps où elle était la maîtresse du duc de Naurouse,
+entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de
+liberté et s'installer en caraco au coin du poêle pour
+voir sauter le foie ou mijoter le marc de café; mais
+toutes les fois que cela lui était possible elle se sauvait
+de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir déjeuner
+dans le petit entresol de la rue de l'Arcade;
+c'était avec joie qu'elle échappait aux valets à la tenue
+correcte, aux sourires insolents et railleurs, que son
+amant lui faisait choisir par son intendant, et qu'elle
+venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait
+le déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre
+son père et sa mère et quelques amis de ses jours
+d'enfance, elle redevenait elle-même, reprenant ses
+habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage d'autrefois,
+qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à
+ceux de l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position
+présente.</p>
+
+<p>Décidée à charger son père d'une surveillance intime
+auprès de Savine, elle vint un matin rue de l'Arcade
+à l'heure du déjeuner, arrivant comme à l'ordinaire
+les bras pleins et les poches bourrées de
+provisions de toutes sortes liquides et solides.</p>
+
+<p>Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque
+ses clients lui en laissaient le temps, de faire lui-même
+sa cuisine, ne trouvant bon que ce qu'il avait
+préparé de sa main.</p>
+
+<p>Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de
+chemise, occupé à couper du lard en petits morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh
+bien, je vais te faire une omelette au lard dont tu me
+diras des nouvelles; mais qu'est-ce que tu nous
+apportes de bon?</p>
+
+<p>Abandonnant son lard, il passa l'inspection des
+provisions que Raphaëlle venait de poser sur sa table.</p>
+
+<p>&mdash;Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui
+change ma stratégie culinaire, c'est un renfort qui arrive
+à un général au moment de livrer bataille; je vais
+mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette,
+tu vas voir ça;&mdash;il développa deux bouteilles;&mdash;<i>vermouth,
+vieux rhum</i>, fameuse idée, tu es une bonne
+fille, tu penses à tes parents, c'est bien, c'est très bien:
+si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça nous
+ouvrirait l'appétit.</p>
+
+<p>Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher
+la bouteille de vermouth.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on va aller en chercher.</p>
+
+<p>Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle
+la tendit à sa mère qui essuyait la vaisselle mélancoliquement
+dans un coin.</p>
+
+<p>Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en
+verre blanc, elle sortit pendant que Raphaëlle défaisant
+son chapeau et sa robe&mdash;une robe de Worth,&mdash;les
+accrochait à un clou, entre deux casseroles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit
+M. Moussu, il fait chaud.</p>
+
+<p>Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la
+fiole.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'absinthe? demanda Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envoyé la fille de la concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria
+Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des
+jugements aventureux sur cette enfant, à son âge...</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant!</p>
+
+<p>Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette
+fut vite cuite; le temps de boire les trois verres
+d'absinthe, et l'on put se mettre à table: M. Houssu
+au milieu, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux
+coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame
+Houssu, correctement habillée; à sa gauche,
+Raphaëlle, imitant le débraillé paternel et ayant pour
+tout costume sa chemise et un jupon blanc.</p>
+
+<p>M. Houssu commença par servir sa fille avec un air
+triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Goûte-moi ça, dit-il, est-ce moelleux, est-ce
+soufflé? Tu as eu une fameuse idée de venir déjeuner
+avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à te parler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je
+t'écouterai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as lu ce que les journaux disent du prince?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il allait épouser une jeune Américaine.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de fumée sans feu; en tout cas l'affaire
+mérite d'être éclaircie et je compte sur toi pour
+ça. Tu vas partir pour Bade et m'organiser une surveillance
+intime, comme tu dis dans tes circulaires,
+autour du prince Savine et de madame de Barizel,
+cette Américaine.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! ton père!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est à ton père que tu fais une pareille proposition!</p>
+
+<p>&mdash;A qui veux-tu que je la fasse?</p>
+
+<p>Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers
+elle en jetant son épaule gauche en avant par le geste
+qui lui était familier lorsqu'il voulait mettre sa décoration
+sous les yeux d'un client qu'il fallait éblouir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne parlerais pas ainsi, s'écria-t-il en frappant
+sa chemise de sa large main velue, si le signe de l'honneur
+brillait sur cette poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il n'y brille pas, écoute-moi et ne dis pas
+de bêtises. On raconte que Savine va se marier. S'il
+est quelqu'un que cela intéresse, c'est moi, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>M. Houssu toussa sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ces conditions, continua Raphaëlle, il faut
+que je sache à quoi m'en tenir, et comme je ne peux
+pas aller à Bade voir par moi-même comment les
+choses se passent, je te demande de me remplacer.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, l'auteur de tes jours?</p>
+
+<p>&mdash;Encore, s'écria Raphaëlle, impatientée, tu m'agaces
+à la fin en nous la faisant à la paternité. En
+voilà-t-il pas, en vérité, un fameux père qui abandonne
+sa fille pendant vingt ans, c'est-à-dire quand
+elle avait besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que
+quand elle commence à sortir de la misère, c'est-à-dire
+quand il voit qu'il peut avoir besoin d'elle et
+qu'elle est en état de l'obliger.</p>
+
+<p>M. Houssu s'arrêta de manger, et, repoussant son
+assiette, il se croisa les bras avec dignité.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ça,
+s'écria-t-il, c'est bas; nous aurions mangé notre
+omelette, ta mère et moi, tranquillement, amicalement,
+comme mari et femme; nous n'avions pas besoin
+de tes cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais
+maintenant une seule bouchée de ton jambon, elle
+m'étoufferait.</p>
+
+<p>Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de
+jambon; puis, après les avoir poussés sur le bord de
+son assiette, il se mit à manger les oeufs stoïquement,
+sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas
+soutenir sa fille comme elle en avait envie, de peur
+de fâcher ce bel homme, qu'elle s'imaginait avoir reconquis
+depuis qu'il l'avait épousée.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes le silence ne fut troublé
+que par le bruit des couteaux et des fourchettes, car
+cette altercation qui venait de s'élever entre le père et
+la fille ne les empêchait ni l'un ni l'autre de manger.</p>
+
+<p>La première, Raphaëlle, reprit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, père Houssu, dit-elle d'un ton conciliant,
+tout ça c'est des bêtises; ne laisse pas ton jambon refroidir,
+il ne vaudrait plus rien; mange-le en m'écoutant
+et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention de
+te rien reprocher.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je te le dis.</p>
+
+<p>Ramenant vivement les tranches de jambon dans
+son assiette, il en plia une en deux et la porta à sa
+bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Je reprends maintenant mon affaire, continua
+Raphaëlle. En voyant que l'on persistait à parler du
+mariage de Savine avec cette Américaine, j'ai pensé
+que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il
+y avait de vrai là-dedans. Personne ne peut faire cela
+mieux que toi. Est-ce que ça ne rentre pas dans ton
+métier? Que la scène se passe à Bade ou à Paris, c'est
+la même chose; seulement, tu auras peut-être plus
+de mal là-bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à
+Paris, où tu es chez toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être
+ceux de Paris. Cela ne serait pas juste.</p>
+
+<p>Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation.
+Il parut ne pas remarquer ce regard, qui était
+plutôt une affirmation qu'une interrogation, et il continua
+de manger.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle,
+je n'ai pas à te l'indiquer, c'est ton métier et il me
+semble qu'il est plus facile d'observer un homme
+comme Savine, qui vit au grand jour, en représentation,
+comme si le monde était un théâtre sur lequel il
+doit se faire applaudir, que de suivre à la piste une
+femme qui se cache de son mari ou une maîtresse qui
+se défie de ses amants.</p>
+
+<p>&mdash;On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche,
+c'est de savoir si véritablement Savine est amoureux
+de mademoiselle de Barizel, ce qui, je te le dis à
+l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage,
+ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de
+cette jeune fille, qu'on dit magnifique, précisément
+parce qu'elle est magnifique et parce que d'autres
+s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi,
+mais pour le cas seulement où le prince te paraîtrait
+pris, c'est de savoir ce que sont ces deux femmes;
+la fille et la mère; si ce sont vraiment des honnêtes
+femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des
+aventurières qui visent la grosse fortune de Savine.
+Sur ces deux points: Savine amoureux et madame de
+Barizel honnête ou aventurière, il me faut des renseignements
+certains; n'épargne donc rien, je suis
+décidée à payer le prix.</p>
+
+<p>De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses
+dernières paroles de façon à les bien enfoncer.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux,
+n'ouvrant la bouche que pour manger, ce qu'il
+faisait consciencieusement avec un bruit de mâchoires
+régulier comme le tic tac d'un moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu m'avais parlé ainsi tout d'abord j'aurais
+compris; tandis que j'ai été suffoqué, indigné, tu sais,
+moi, quand il s'agit de l'honneur; le sang ne me fait
+qu'un tour et je m'emporte; quand on a été soldat,
+vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me
+faisais ou plutôt que je m'imaginais que tu me faisais
+n'était pas de celles qu'écoute froidement un soldat,
+un légionnaire.</p>
+
+<p>Il se frappa la poitrine, qui résonna comme un
+coffre.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua
+M. Houssu, si le prince Savine ne poursuit pas
+un mariage, je suis ton homme, car tu as des droits à
+faire valoir.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel autre qu'un père peut mieux les défendre?
+Puisque l'occasion se présente, je ne suis pas fâché
+de m'expliquer une bonne fois pour toutes sur ta
+liaison avec le prince Savine. Si j'ai toléré cette liaison,
+c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine
+liberté à une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours
+cru à la parfaite innocence de cette liaison, ce
+qui est bien naturel entre une femme comme toi et un
+homme comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il y a de plus naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ton père te tend la main.</p>
+
+<p>Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un
+geste de théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empêcher
+ce mariage avec cette Américaine; il saura
+aider le tien; il saura même... s'il le faut... l'exiger.</p>
+
+<p>&mdash;Contente-toi d'empêcher celui de mademoiselle
+de Barizel, s'il est vrai qu'il doive se faire.</p>
+
+<p>&mdash;Là-dessus je ne prendrai conseil que de ma
+conscience de père.</p>
+
+<p>&mdash;Quand peux-tu partir?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, si tu veux.</p>
+
+<p>Mais il se reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, après-demain, dans quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais
+avec toi il ne faut pas de fausse honte et j'aime mieux
+te dire qu'avant de partir, il me faut réunir les fonds
+nécessaires, non seulement à mon voyage, mais encore
+à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me
+faudra peut-être payer cher.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer:
+le voyage et les indiscrétions, c'est moi qui les
+paye.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous.</p>
+
+<p>Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant
+fouillé dans la poche, elle en tira un petit paquet de
+billets de banque qu'elle remit à. M. Houssu.</p>
+
+<p>Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain,
+me mettre en chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein!</p>
+
+<p>&mdash;Jouer l'argent de mon enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous
+fassions un bésigue.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès
+le lendemain; cependant huit jours s'écoulèrent sans
+nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour
+acheter les indiscrétions de l'entourage de madame de
+Barizel.</p>
+
+<p>Elle connaissait son père et savait quel cas on devait
+faire de ses nobles paroles sur l'honneur et le sentiment
+paternel: pendant trente ans M. Houssu n'avait
+eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il
+subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un
+jour, ayant eu l'heureuse chance d'être décoré, il
+s'était tout à coup imaginé qu'il devait mettre un certain
+accord sinon entre sa vie, au moins entre son
+langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie
+qu'il avait adoptée sur l'honneur (dont il se
+croyait le représentant sur la terre), le devoir, la
+délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait
+de nom mais sans avoir des idées bien précises
+sur ce qu'ils pouvaient être; de là aussi son parti pris
+de paraître ignorer la situation vraie de sa fille et de
+tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux autres
+par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre
+que sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées:
+n'était-elle pas artiste et ne sait-on pas que
+les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de plus naturel
+qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des
+bijoux: n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de
+cadeaux? Chacun applaudit à sa manière, celui-ci les
+mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré cette
+attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était
+pas moins toujours l'homme d'autrefois, c'est-à-dire
+parfaitement capable «de jouer l'argent de son enfant»,
+comme autrefois il jouait et dépensait l'argent
+«de celles qu'il aimait».</p>
+
+<p>Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il
+n'avait eu garde de ne pas le faire dès son arrivée, il
+avait néanmoins obtenu certaines indiscrétions sur la
+famille Barizel et le prince Savine; seulement, au lieu
+de les obtenir rapidement en les payant, il avait été
+obligé, une fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de
+manoeuvrer avec lenteur et de remplacer par de l'adresse
+l'argent qu'il n'avait plus; de sorte que ç'avait
+été après toute une semaine d'attente qu'elle avait
+reçu la lettre promise, une longue lettre en belle
+écriture moulée, épaisse et carrée, qu'il avait apprise
+au régiment et qui lui avait valu la faveur de son
+major pendant son service.</p>
+
+<p>«Ma chère fille,</p>
+
+<p>«Misère et compagnie.</p>
+
+<p>«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de
+sa fille.</p>
+
+<p>«Une pareille découverte vaut bien les quelques
+jours d'attente que j'ai eu le chagrin de t'imposer
+malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras pas
+d'un retard causé uniquement par les difficultés de
+ma tâche.</p>
+
+<p>«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole;
+difficile avec les Américaines, difficile avec le prince.</p>
+
+<p>«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne
+puisse pas encore répondre d'une façon précise à ta
+question:&mdash;Est-il amoureux? Veut-il se marier?</p>
+
+<p>«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner
+encore cette réponse; mais puisque tu connais le
+personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder
+dans son jeu pour le deviner.</p>
+
+<p>«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si
+long sur les Américaines et si peu sur le prince?</p>
+
+<p>«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus,
+mais un père ne doit pas avoir de secrets
+pour son enfant: le fond du métier, c'est de savoir
+faire causer les domestiques; sans doute il ne faut
+pas accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent,
+ni en bien ni en mal; en bien, parce qu'ils peuvent
+vouloir faire mousser leurs maîtres (ce qui est rare);
+en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir,
+sans esprit de justice (ce qui est fréquent); mais
+enfin en se tenant sur ses gardes, on peut avec eux
+serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait causer les
+domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu
+employer le même système avec ceux du prince, qui
+me connaissent; de là cette diversité dans mes renseignements.
+Il est bien évident, n'est-ce pas, que
+je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du
+prince, qui auraient été surpris de mes questions et
+qui auraient pu bavarder, qui auraient sûrement
+»»qui ne me connaissant pas, n'ont point
+pensé à se tenir en défiance et sont tombés dans
+tous les traquenards que j'ai eu l'idée de leur tendre.</p>
+
+<p>«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela
+n'a pas d'intérêt pour toi; cependant, je dois te dire,
+pour que tu comprennes le mérite que j'ai eu à
+cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse.
+Ce qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les
+résultats de ces causeries? Les voici:</p>
+
+<p>«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize
+ou dix-sept ans, la belle Corysandre, ce n'est point
+une vieille femme: c'est au contraire, une personne
+très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse
+et qui présentement est encore assez bien pour
+avoir trois amants (je ne parle que de ceux qui sont
+en pied), deux que tu connais parfaitement: le
+financier Dayelle et le banquier Avizard, et un
+troisième que tu as peut-être vu ou dont tu as peut-être
+entendu parler, un correspondant de journaux
+nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de
+ces trois hommes si différents? Cela je n'en sais
+rien et ce serait à creuser, mais ce qu'il y a de certain
+c'est que tous les trois l'aiment au point de ne
+pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les
+autres; Dayelle qui, il y a quelques années, était
+en guerre avec Avizard, est maintenant au mieux
+avec lui et tous les deux mettent leur influence et
+leurs relations, peut-être même leur bourse au service
+de Leplaquet; et il y a des braves gens qui s'imaginent
+que quand plusieurs hommes aiment la même
+femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au
+contraire, qu'ils sont, compères, associés le plus
+souvent, au moins quand la femme est habile. Et justement
+madame de Barizel est une maîtresse femme.
+De ces trois amants en titre, il y en a deux qui veulent
+l'épouser, Avizard et Leplaquet, et ceux-là elle les
+fait patienter en leur disant qu'elle ne peut devenir
+leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il
+y en a un troisième qu'elle veut elle-même épouser,
+Dayelle, qui, veuf, père d'un fils en âge de prendre
+femme, n'est point porté au mariage, mais qu'elle
+espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage
+qui éblouira Dayelle, orgueilleux comme
+un dindon (qu'il n'est pas pour le reste) de son
+grand nom, de sa grande situation dans le monde;
+beau-père du prince...</p>
+
+<p>«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent
+et combien un mariage avec notre prince les
+arrangerait?</p>
+
+<p>«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame
+de Barizel, c'est que tous ceux qui l'entourent ont
+intérêt à ce que ce mariage se fasse: Dayelle pour
+avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement
+le scie à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour
+ma fille, c'est à cause de ma fille.» Avizard et Leplaquet
+pour épouser madame de Barizel; de sorte
+que, non seulement madame de Barizel et sa fille,
+la belle Corysandre, poursuivent ce mariage, mais
+encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et d'autres
+encore peut-être que je ne connais pas y poussent
+de toutes leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant
+dans le jeu de madame de Barizel leur influence
+et leurs relations, Leplaquet en apportant dans l'association
+un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité
+de moyens qui paraissent très remarquables.</p>
+
+<p>«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa
+fille telle que je la démêle au milieu de tous les
+renseignements, souvent contradictoires, que je
+suis parvenu à réunir depuis que je suis ici.</p>
+
+<p>«Tu vois qu'elle est redoutable.</p>
+
+<p>«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:</p>
+
+<p>«1° La détresse d'argent des Américaines;</p>
+
+<p>«2° La beauté de la jeune fille.</p>
+
+<p>«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient
+qu'à ceux qui sont aux abois, parce qu'ils risquent
+tout. Eh bien! c'est là justement le cas de madame de
+Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que
+les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je
+te dis là, mais ce n'est pas les apparences qu'il faut
+croire: on parle d'un terrain à Paris sur lequel
+madame de Barizel va faire construire un hôtel
+magnifique, on parle de grosses sommes déposées
+chez Dayelle et Avizard, on parle d'une fortune
+considérable en Amérique; mais tout cela est
+propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients,
+avec largesse pour ce qui doit frapper les
+yeux, avec une avarice dans tout ce qui est caché,
+dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois
+le plus pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si
+longue, j'entrerais à ce sujet dans des détails caractéristiques
+que je réserve pour te les conter: tu
+verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages
+qui éblouissent le monde; vrai, c'est
+curieux et amusant; ça nous venge, nous autres,
+gens d'honneur.</p>
+
+<p>«En te disant que la beauté de mademoiselle de
+Barizel est merveilleuse, ce n'est pas de l'exagération;
+il faut la voir pour admettre qu'une créature
+humaine peut être aussi admirablement belle. Il est
+vrai, et je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air
+très intelligent, on prétend même qu'elle est un peu
+bête; mais enfin la beauté reste, éblouissante; c'est
+un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat
+Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de
+Barizel, ses relations, sa détresse d'argent, la beauté
+de sa fille font qu'un mariage avec le prince Savine
+paraît avoir bien des chances pour lui?</p>
+
+<p>«Le prince veut-il ce mariage?</p>
+
+<p>«Toute la question est là, et je t'ai dit que je ne
+pouvais pas la résoudre; mais ne le voulût-il pas, il
+me semble qu'on peut croire qu'il sera amené un
+jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de
+bonne volonté: il doit être bien difficile de résister
+à des femmes dangereuses comme celles-là, la
+mère pour son habileté, la fille pour sa beauté.</p>
+
+<p>«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte
+pas, ce qui est un indice grave.</p>
+
+<p>«Pour le soustraire à cette influence qui menace
+de l'envelopper, il faudrait qu'on lui fît connaître
+ces deux femmes. Mais comment? je n'ai pas des
+faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à
+les lui crever. Depuis qu'elles sont en France, elles
+s'observent d'autant mieux qu'elles n'y sont venues
+que pour faire, l'une et l'autre, un grand mariage.
+Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête,
+à Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là
+où s'est écoulée la jeunesse de madame de Barizel;
+c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le peu
+que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à
+déterrer.</p>
+
+<p>«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher,
+combiner, se donner un mal de galérien et pour pas
+grand'chose.</p>
+
+<p>«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve
+serré de plus en plus.</p>
+
+<p>«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi
+les moyens de faire quelque chose, car je suis au
+bout de mes ressources. C'est étonnant comme l'argent
+file.</p>
+
+<p>Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux
+et dévoué.</p>
+
+<p>«Houssu.»</p>
+
+<p>A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une
+dépêche télégraphique qui ne contenait que deux
+mots:</p>
+
+<p>«Reviens immédiatement.»</p>
+
+<p>M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le
+samedi matin il s'embarquait au Havre sur le transatlantique
+en partance pour New-York. Raphaëlle avait
+jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique
+déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son
+prince.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Le jour même où la ville de Bade avait le malheur
+de perdre M. Houssu, rappelé par sa fille, elle recevait
+un hôte dont le <i>Badeblatt</i> annonçait l'arrivée en
+ces termes:</p>
+
+<p>«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités
+les plus en vue du grand monde parisien: M. le
+duc de Naurouse, qui revient d'un long voyage autour
+du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc
+de Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il
+compte, nous dit-on, faire un séjour d'un mois ou deux
+et se reposer des fatigues de ses voyages. Tout
+donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera
+un des chevaux engagés dans notre grand steeple-chase
+qui s'annonce comme devant jeter cette année
+un éclat plus vif encore que les années précédentes,
+aussi bien par le nombre et le mérite des concurrents,
+que par la réputation des gentlemen qui doivent les
+monter.»</p>
+
+<p>Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement
+pour le grand steeple-chase d'Iffetzheim
+dont on était loin encore, et auquel le duc de Naurouse
+ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres
+parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de
+retour de son voyage autour du monde et il était vrai
+aussi qu'à peine débarqué à Trieste il était monté en
+wagon pour venir directement à Bade, au lieu de rentrer
+en France.</p>
+
+<p>Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir
+ce qui s'était passé en son absence, un peu mieux et
+d'une façon plus détaillée et plus précise que les quelques
+lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui apprendre.</p>
+
+<p>Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ?</p>
+
+<p>A cette question, qu'il s'était si souvent posée et
+avec tant d'émotion pendant les longues heures mélancoliques
+de la traversée, en restant appuyé sur le
+plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à
+suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons
+sans bornes, il n''avait jamais eu d'autres réponses
+que celles qu'il se donnait lui-même en arrangeant les
+combinaisons de son imagination surexcitée, c'est-à-dire
+rien que le rêve.</p>
+
+<p>Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris,
+lui avait promis de le tenir exactement au courant de
+ce qui se passerait.</p>
+
+<p>Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait
+aller à New-York, et c'était à New-York que Harly
+devait lui écrire, tandis que c'était à Rio-Janeiro qu'il
+avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait
+employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent:
+mais la hâte qu'il avait mise à expédier des
+dépêches de tous les côtés avait embrouillé les choses:
+les lettres n'étaient point arrivées en temps là où il
+devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient
+égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié
+de celles qui lui avaient été écrites. Celles qui étaient
+adressées à New-York avaient été le chercher à Rio-Janeiro;
+celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne l'avaient
+pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama
+n'étaient pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il
+avait fait venir à Singapore, étaient en retard lorsque
+le vapeur qui le portait avait passé le détroit; et ainsi
+de suite jusqu'à Alexandrie.</p>
+
+<p>De tout cela il était résulté une conversation à bâtons
+rompus et tellement embrouillée qu'elle était à
+peu près inintelligible.</p>
+
+<p>Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté
+leur séparation? L'aimait-elle toujours? Avait-elle un
+nouvel amant? S'était-elle consolée?</p>
+
+<p>Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et,
+le voyage avait achevé le désenchantement qui avait
+commencé avant son départ.</p>
+
+<p>Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait
+point été pour lui la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était
+près d'elle cependant, par elle qu'il avait eu quelques
+journées de bonheur.</p>
+
+<p>Et comment l'en avait-il payée?</p>
+
+<p>Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans
+tout, avait-elle pu envisager froidement les choses?
+N'en était-elle pas encore au moment où, sur la jetée
+du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le <i>Rosario</i>
+elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans
+un mouvement où il y avait autant de colère que de
+douleur?</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait
+voulu passer par Bade, où il avait chance de rencontrer
+quelqu'un de son monde et de le faire parler sans
+l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point
+des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui
+écrire exactement quelle était la situation vraie et
+alors il saurait ce qu'il devait faire: rentrer à Paris où
+rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt qu'un autre,
+ou bien aller passer quelques mois dans son château
+de Varages ou dans celui de Naurouse.</p>
+
+<p>A peine installé à l'hôtel, dans un appartement
+assez modeste, son premier soin fut de demander
+les derniers numéro, du <i>Badeblatt</i> et de chercher
+sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses
+amis qui étaient arrivés à Bade en ces derniers temps.</p>
+
+<p>Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux,
+mais il ne s'y arrêta point, aimant mieux s'adresser à
+un ami avec lequel il n'aurait point à se tenir sur ses
+gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant
+un juge d'instruction.</p>
+
+<p>Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il
+fallut bien qu'il revînt à Savine, sous peine d'attendre
+que le hasard amenât à Bade quelqu'un qu'il pourrait
+interroger librement.</p>
+
+<p>Ne voulant point attendre, il se rendit au <i>Graben</i>,
+se promettant de veiller sur son impatience.
+Mais Savine n'était point chez lui; il était à la <i>Conversation</i>
+occupé à essayer de faire triompher la morale
+publique à la table de trente-et-quarante en opérant
+d'après les combinaisons inexorables du marquis de
+Mantailles.</p>
+
+<p>Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation
+c'était l'heure où la musique jouait sous le kiosque qui
+s'élève devant la maison de Conversation. Autour de
+ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur des
+chaises ou se promenant lentement, se pressait en une
+élégante cohue un public nombreux qui réunissait à
+peu près toutes les nationalités des deux mondes,
+mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher
+par la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre,
+les femmes à Paris.</p>
+
+<p>Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société
+cosmopolite qu'on rencontre dans toutes les villes
+d'eaux à la mode pour le regarder avec curiosité et
+l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde
+n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant,
+quoiqu'il ne promenât sur cette assemblée qu'un
+regard nonchalant et indifférent, ses yeux furent tout à
+coup irrésistiblement attirés et retenus par la beauté
+d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le
+frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place.
+Alors il la regarda longuement: elle paraissait avoir
+dix-sept ou dix-huit ans; elle était blonde, avec des
+yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et soyeux;
+l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté;
+elle était de grande taille et se tenait noblement, dans
+une attitude modeste cependant et qui n'avait rien d'apprêté,
+naturelle au contraire et gracieuse; près d'elle
+était assise une femme jeune encore, sa mère sans
+doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût
+entre elles aucune ressemblance, la mère ayant l'air
+aussi dur que la fille l'avait doux.</p>
+
+<p>Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé
+devant elles en admiration, il continua d'avancer, se
+promettant de revenir sur ses pas et de repasser devant
+elles: il chercherait Savine plus tard; il était sorti
+de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout
+triste et morne, se demandant ce que ces gens qu'il
+rencontrait pouvaient bien faire dans un trou comme
+Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie s'était faite
+en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le ciel,
+de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu;
+cette verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux
+yeux qu'à l'esprit, ce paysage entouré de montagnes
+aux sommets sombres était charmant; cette chaude
+journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade
+était le plus gracieux de la terre; il était heureux de se
+retrouver au milieu de ce monde; comme les yeux de
+ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune fille ressemblaient
+peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis
+qu'il avait vus dans son voyage.</p>
+
+<p>C'était tout en marchant sans rien regarder autour
+de lui qu'il suivait l'éveil de ces sensations; il allait
+arriver au bout de sa promenade et revenir sur ses
+pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le
+frappa:</p>
+
+<p>&mdash;Roger!</p>
+
+<p>Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait
+résonné dans son coeur, était partie.</p>
+
+<p>La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point
+trompé: c'était elle; c'était madame d'Arvernes, qui
+l'appelait; le dernier mot qu'elle avait crié lorsqu'ils
+s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle prononçait
+après une si longue absence, comme si toujours,
+depuis qu'il s'était éloigné emporté par le <i>Rosario</i>, elle
+l'avait répété. Cet appel le remua, et durant quelques
+secondes il resta abasourdi.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant,
+penchée en avant, à demi soulevée sur sa chaise.
+Il alla à elle, sans bien voir quelle était l'expression
+vraie de ce visage ému.</p>
+
+<p>Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici!</p>
+
+<p>&mdash;J'arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi. Quel bonheur!</p>
+
+<p>Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il
+restait incliné vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni
+parler.</p>
+
+<p>Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit,
+tant avait été vif l'élan de leur abord; des centaines
+d'yeux les examinaient avidement et déjà les
+oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils
+allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience
+de ce qui se passait, et bien que par principe et par
+habitude elle ne prit jamais souci de ceux qui l'entouraient,
+elle jugea que ce n'était pas le moment de se
+donner en spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Votre bras? dit-elle à Roger.</p>
+
+<p>En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre
+sa réponse, elle lui avait pris le bras.</p>
+
+<p>Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux
+désappointés.</p>
+
+<p>Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre,
+elle s'appuyant doucement sur lui en le pressant contre
+elle, ce qui était loin de lui rendre le calme.</p>
+
+<p>Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle
+prit la parole: se haussant vers lui, mais sans le regarder,
+elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Carino, Carino</i>, enfin je te revois!</p>
+
+<p>Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant
+où allait aboutir cet entretien commencé sur ce
+ton. Ce qu'il avait redouté se réalisait-il donc? L'aimait-elle
+encore? Pour lui il était ému par cette pression
+de son bras et plus encore par ce nom de <i>Carino</i>
+qu'elle avait si souvent prononcé et qui évoquait tant
+de souvenirs passionnés; mais le sentiment qu'il éprouvait
+ne ressemblait en rien à l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle.
+Et toi que ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant?
+Tu ne dis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda
+en face, plongeant dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, dit-elle, c'est vrai?</p>
+
+<p>Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce
+qu'elle y cherchait, car elle baissa la tête et reprit son
+chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue
+sur la jetée du Havre, dit-elle, quand j'ai vu le vapeur,
+qui t'emportait s'éloigner, me laissant là désespérée,
+anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce courage
+féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;&mdash;elle baissa
+la voix,&mdash;et au lit encore?</p>
+
+<p>Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient
+pour lui terriblement embarrassantes, il fut distrait par
+un signe de la main gauche que venait de faire madame
+d'Arvernes. Machinalement il regarda à qui ce
+signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme
+qui se trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment,
+avait été arrêté par madame d'Arvernes au
+moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune
+homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti,
+de tournure élégante, à la mine fière, avec des yeux au
+regard velouté.</p>
+
+<p>Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc
+de Naurouse et elle avait très bien senti qu'il examinait
+curieusement ce jeune homme; elle se mit à sourire
+et, prenant un ton enjoué:</p>
+
+<p>&mdash;Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte
+de Baudrimont. Je te le présenterai, mais pas tout de
+suite; il nous gênerait.</p>
+
+<p>Ces quelques paroles avaient été une douche glacée
+qui s'était abattue sur les épaules de Naurouse. Eh
+quoi, c'était quand il cherchait des mots adoucis et des
+périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait si
+franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux
+passionnés! Et un moment il avait eu peur d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.</p>
+
+<p>Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, dit-il en riant.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant;
+beau garçon, tu vois qu'il l'est; bon, tendre, confiant,
+il l'est aussi; c'est une excellente nature, mais malgré
+toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles sont
+nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger,
+comme je t'ai aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si
+ce garçon n'avait pas été là, je serais devenue folle.</p>
+
+<p>&mdash;Il était là.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon
+Roger.</p>
+
+<p>Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans
+lequel il y avait tout un monde de souvenirs et même
+peut-être autre chose que des souvenirs; mais l'heure
+de l'émotion était passée; maintenant il était décidé à
+prendre la situation gaiement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame
+d'Arvernes, nous nous aimerions toujours. Moi, jamais
+je ne me serais séparée de toi. Mais tu as voulu être
+chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi
+ce sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après
+que j'avais donné ma parole, ma douleur, mon désespoir?
+Que pouvais-je?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi
+a servi ton sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont
+ce que j'étais pour toi; il n'est pas pour moi
+ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme je
+l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il
+n'y a rien à blâmer: les convenances sont sauves, c'est
+plat, c'est bourgeois. M. d'Arvernes est heureux. Mais
+toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a consolé?</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant
+contre lui:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Carino, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Mais cette pression, qui naguère le secouait de la
+tête aux pieds, arrêtait le sang dans ses veines et contractait
+tous ses nerfs, le laissa insensible et froid.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons dîner ensemble...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin,
+il est déjà bien assez malheureux de notre entretien.
+Maintenant j'ai une grâce à te demander: il
+voudra se lier avec toi...</p>
+
+<p>&mdash;... Mais...</p>
+
+<p>&mdash;... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le.
+Il ne verra que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras
+de faire des folies, il est si jeune, tu me le garderas.</p>
+
+<p>Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, cela est drôle.</p>
+
+<p>A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les
+croisa de nouveau, madame d'Arvernes l'appela d'un
+signe et la présentation fut vite faite.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de
+dîner avec nous, dit-elle, il nous contera son voyage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Roger se réveilla le lendemain matin maussade et
+triste.</p>
+
+<p>Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna
+sur son lit sans pouvoir fermer les yeux: ce qui
+s'était passé la veille, ce qu'il avait entendu, l'insouciance
+de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune
+Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa
+tête troublée.</p>
+
+<p>Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer
+sa journée. Il n'avait plus à chercher Savine;
+il savait; et même ce que Savine pourrait lui dire ne
+ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de l'adoucir;
+il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les
+amours de madame d'Arvernes avec le vicomte de
+Baudrimont, ce que Savine ne manquerait pas de faire
+bien certainement.</p>
+
+<p>L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris,
+maintenant qu'il n'avait plus à s'inquiéter de ce qui
+l'y attendait. En réalité, ce qui l'attendait, c'était...
+rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne, excepté
+Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette
+époque. Et puis devait-il reprendre avec ces amis
+l'existence qu'il menait avant son départ? Il en avait
+tristement exploré le vide. Où cela le conduirait-il?
+Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille.
+La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa
+cousine Christine, était au couvent. Des amis qui
+méritaient à peine le titre de camarades de plaisir. Un
+grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la
+libre disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre,
+car il ne pouvait pas songer à rentrer au
+ministère et à demander un poste quelconque dans une
+ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours
+ministre et que, s'adresser à lui, c'eût été en quelque
+sorte demander le paiement du sacrifice qu'il avait
+accompli.</p>
+
+<p>N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de
+reprendre ses habitudes d'autrefois, d'autres plaisirs
+que ceux qu'il avait épuisés, d'autres émotions que
+celles du jeu?</p>
+
+<p>Ne rien faire.</p>
+
+<p>Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine
+à Cara, de Cara à Raphaëlle, et toujours ainsi.</p>
+
+<p>Il se sentait né pour mieux que cela cependant.</p>
+
+<p>Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce
+voyage, ç'avait été son isolement: plusieurs fois il
+avait été en danger, et alors il avait eu la pensée désespérante
+qu'à ce moment même personne ne prenait
+intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât.
+On dirait: «Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce
+serait tout. Plusieurs fois aussi il avait eu des heures,
+des journées de plaisir, des élans d'admiration et d'enthousiasme,
+et alors il n'avait jamais pu reporter sa
+joie sur personne et se dire: «Si elle était là;» ou
+bien: «Je lui conterai cela.» C'était seul qu'il avait
+souffert; c'était seul qu'il avait joui.</p>
+
+<p>Pourquoi ne se marierait-il pas?</p>
+
+<p>De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait.</p>
+
+<p>Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à
+rendre heureuse, sans une heure de lassitude ou d'ennui,
+la femme qu'il aimerait et qui l'aimerait, l'honnête
+femme qui serait la mère de ses enfants.</p>
+
+<p>Quand on avait l'honneur de porter un nom comme
+le sien, c'était un devoir de ne pas le laisser s'éteindre.</p>
+
+<p>Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher
+sinon sa fortune, au moins son titre et son nom de
+tomber aux mains de ceux qui se disaient sa famille,&mdash;ces
+Condrieu-Revel exécrés,&mdash;qui n'étaient que
+ses ennemis après avoir été ses persécuteurs?</p>
+
+<p>C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil
+et regardant machinalement le jeu de la lumière
+dans les branches des arbres, qu'il réfléchissait ainsi.
+Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une valse
+que jouait une musique militaire.</p>
+
+<p>Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image
+de la jeune fille blonde qu'il avait vue la veille
+et à laquelle il n'avait plus pensé venait de se dresser
+devant lui, évoquée par cette musique, et il la retrouvait
+aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle
+lui était apparue la veille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face
+à face avec Savine, qui arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la
+main au duc.</p>
+
+<p>C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer
+qu'on devait toujours aller chez lui et que lui n'avait à
+aller chez ses amis que quand il avait besoin d'eux;
+c'était pour cela qu'ayant appris la veille que le duc de
+Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé
+de toute la matinée, attendant une seconde visite d'un
+ami dont il s'était séparé depuis près de deux ans et
+ne se décidant à venir chez cet ami qu'à la dernière
+extrémité.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre.</p>
+
+<p>Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme
+par un mouvement de sympathie:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord ce qui vous touche de près: Madame
+d'Arvernes n'a point été malade de désespoir après
+votre départ; elle a reçu les consolations d'un très joli
+garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais
+où, le vicomte de Baudrimont.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec
+votre flegme.</p>
+
+<p>Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était
+l'amant de madame d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il
+n'était pas plus disposé à un aveu de ce genre maintenant
+que tout était fini entre elle et lui.</p>
+
+<p>&mdash;Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous
+me racontez des histoires de madame d'Arvernes qui
+sont curieuses jusqu'à un certain point, mais qui ne
+me touchent pas de près comme vous pensez; il est
+donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point.</p>
+
+<p>Savine marcha un moment en silence en fouettant
+l'air de sa canne; heureusement ils arrivaient devant
+la Conversation et le mouvement de la foule, le bruit
+de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà et
+là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence
+de devenir trop embarrassant pour l'un comme pour
+l'autre.</p>
+
+<p>D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait
+s'il n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde
+de la veille: elle était précisément à la place même
+où il l'avait vue et près d'elle se trouvait la dame dont
+il avait remarqué l'air dur.</p>
+
+<p>Toutes deux en même temps firent une inclinaison
+de tête du côté de Savine, un sourire amical accompagné
+d'un geste de main qui semblait une invitation
+à les aborder.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda
+Roger lorsqu'ils eurent fait quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si je connais la belle Corysandre!</p>
+
+<p>Et, se rengorgeant de son air le plus vain:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne lisez donc pas les journaux?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?</p>
+
+<p>&mdash;Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête
+dans la forêt, un bal suivi d'un souper sous des tentes,
+dont mademoiselle de Barizel a été la reine. Tous les
+journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de
+l'avis unanime, a été tout à fait réussie.</p>
+
+<p>Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame
+de Barizel, c'est-à-dire les propos vagues qui couraient
+le monde, car n'ayant jamais eu l'intention d'épouser
+mademoiselle de Barizel, il ne s'était pas donné la
+peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et
+sur sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de
+sa beauté, et cette beauté se manifestait à tous éclatante,
+indiscutable.</p>
+
+<p>Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement.
+Ce nom de Barizel ne lui disait rien; c'était la première
+fois qu'il l'entendait et il n'avait aucune idée de
+ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en inquiétait pas
+autrement: cette blonde admirable ne pouvait être
+qu'une fille de race.</p>
+
+<p>Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de
+nouveau passer devant elles:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous présente? demanda
+Savine.</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel
+qu'il faudrait demander si elle veut bien que je lui sois
+présenté?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement.</p>
+
+<p>Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on
+pouvait lui en faire une, il entraîna doucement son
+ami, comme il disait: ce n'était pas le duc de Naurouse
+qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela
+devait suffire.</p>
+
+<p>Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette
+présentation et en insistant sur le titre de Roger,
+sinon pour madame de Barizel, au moins pour la
+galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer
+l'attention.</p>
+
+<p>Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau
+de laquelle elle appuyait ses pieds à Savine et,
+sur un signe de sa mère, Corysandre avait offert la
+sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à-vis
+«de la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son
+esprit, libre de la regarder, libre de lui parler, libre
+de l'écouter.</p>
+
+<p>A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut
+celle du regard; ce fut à peine s'il parla, ne disant
+que tout juste ce qu'exigeaient les convenances; et,
+pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son
+attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui
+ou du dédain. Tout au contraire, c'était avec un sourire
+que Roger trouvait le plus ravissant qu'il eût
+jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et de
+Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire,
+bien qu'il ne traduisît qu'une seule impression, il était
+si joli, si gracieux en plissant les paupières, en creusant
+des fossettes dans les joues, en entr'ouvrant les
+lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son
+charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait
+et même s'il exprimait quelque chose.</p>
+
+<p>Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières
+il passa aux fossettes, puis aux lèvres, puis aux
+dents, puis au menton, descendant ainsi aux épaules,
+au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter aux
+cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le
+regard de Corysandre rencontrait le sien; encore
+témoignait-elle si peu d'embarras à se surprendre
+ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel
+que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et
+par respect, qu'il détournait ses yeux un moment.</p>
+
+<p>Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans
+qu'il eût conscience aussi de ce qui se disait autour de
+lui. Tout à coup, il fut surpris et comme éveillé par
+une main qui se posait sur son épaule,&mdash;celle de
+Savine.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous
+redescendrons dîner au bord de la Murg, une partie
+arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous venir
+avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous
+attend.</p>
+
+<p>Par convenance, Roger se défendit un peu; mais
+madame de Barizel s'étant jointe à Savine et Corysandre
+l'ayant regardé en souriant, il accepta.</p>
+
+<p>Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui
+devait servir à cette promenade, mais bien une calèche
+aux armes de Savine, avec un cocher et deux valets
+de pied portant la livrée du prince; la calèche découverte
+avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis
+parmi les plus beaux de son haras, forçaient l'attention
+des curieux et l'admiration des connaisseurs; on
+ne pouvait pas passer près d'eux sans les regarder et,
+les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la voiture,
+beauté des chevaux, prestance du cocher et des
+valets de pied, richesse de la livrée, tout cela faisait
+partie de la mise en scène dont Savine aimait à s'entourer
+dans ses représentations, bien plus par besoin
+de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il
+jamais, avant de monter en voiture, de promener
+un regard circulaire sur les curieux pour voir
+si l'effet produit était en proportion de la dépense,&mdash;ce
+qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une
+préoccupation constante.</p>
+
+<p>Son bonheur fut complet, car à ce moment même
+Otchakoff vint à passer traînant lourdement son ennui,
+et ce ne fut pas sur lui que les regards des curieux
+s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine
+remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude,
+des chuchotements tout à faits significatifs, qui le comblèrent
+de joie.</p>
+
+<p>Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux:
+il redressait la tête, les épaules en bombant la poitrine,
+et autour de la calèche il marchait de côté tout
+gonflé comme un paon qui se pavane.</p>
+
+<p>En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait
+bien son Savine, eût très probablement deviné ce
+qui causait cette joie débordante; mais, ne pensant
+qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina
+que ce qui transportait ainsi Savine était le
+plaisir de faire une promenade avec elle et cela
+l'attrista.</p>
+
+<p>La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des
+allées de Lichtenthal, et madame de Barizel qui lui
+faisait vis-à-vis, l'interrogeait sur ses voyages.</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des
+États-Unis? Que pensait-il du Mississipi?</p>
+
+<p>Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans,
+le Mississipi, la Louisiane, la Floride, les
+États-Unis (du Sud bien entendu), le ciel, la mer, le
+paysage, les arbres, les bêtes, les gens.</p>
+
+<p>Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était
+à madame de Barizel qu'il s'adressait, il lui arriva
+plus d'une fois de s'apercevoir que c'était sur Corysandre
+qu'il tenait ses yeux attachés.</p>
+
+<p>Quant à elle elle le regardait franchement, avec son
+beau sourire, la bouche entr'ouverte, mais sans rien
+dire, bien qu'il fût question de son pays natal. Quand
+Roger la prenait à témoin, elle se contentait d'incliner
+la tête en accentuant son sourire.</p>
+
+<p>Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées
+d'une colline par une route en zig zag qui de
+chaque côté était bordée de grands arbres, tantôt des
+hêtres monstrueux qui couvraient les mousses veloutées
+de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds
+entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers
+le ciel, éteignant la lumière sous leurs branches superposées
+et leurs aiguilles noires. Les lacets du chemin
+faisaient que tantôt Corysandre était exposée en plein
+au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait tout à
+coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement
+que ces jeux de la lumière sur ce visage souriant
+et c'était une question qu'il se posait sans la décider,
+de savoir ce qui lui seyait le mieux, la pleine lumière
+ou les caprices de l'ombre.</p>
+
+<p>Il vint un moment où il garda le silence et où dans
+l'air épais et chaud de la forêt on n'entendit plus que
+le roulement de la voiture, le craquement des harnais
+et le sabot des chevaux frappant les cailloux de la
+route.</p>
+
+<p>&mdash;Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine
+qui ne manquait jamais de placer une observation
+désagréable, vous êtes devenu bien morne, mon cher
+Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que les grands bois sombres agissent un
+peu sur moi comme les cathédrales, ils me portent au
+recueillement et au silence; instinctivement je parle
+bas si j'ai à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des jours ou plutôt des circonstances.</p>
+
+<p>S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et
+resta immobile, silencieux, à demi tourné vers Corysandre
+qui l'avait regardé.</p>
+
+<p>On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été
+des ducs de Bade libéralement ouverte aux visiteurs,
+et comme madame de Barizel ne connaissait pas encore
+l'intérieur du château, elle voulut le parcourir;
+mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva
+que ces pièces sombres, à l'ameublement gothique et
+aux fenêtres fermées de vitraux de couleurs, étaient
+trop fraîches pour Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement,
+va donc m'attendre dans le jardin; ce ne sera
+pas une privation pour toi qui n'aimes guère ces antiquailles.</p>
+
+<p>&mdash;Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner,
+dit Roger.</p>
+
+<p>Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait
+sa promenade avec Savine et ils gagnèrent une
+terrasse d'où la vue s'étend librement sur la vallée de
+la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours
+souriante, mais toujours muette, Corysandre parut
+prendre intérêt au paysage qui s'étalait à ses pieds et
+que fermaient bientôt de hautes collines dont les sommets
+d'un noir violent ou d'un bleu indigo se découpaient
+nettement sur le ciel.</p>
+
+<p>Après quelques instants de contemplation silencieuse,
+Roger se tourna vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les
+yeux et la pensée se perdre dans ces profondeurs
+sombres? Que de choses elles vous disent! La vue
+qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela est beau, très beau.</p>
+
+<p>&mdash;Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu
+plusieurs fois, mais que je ne connaissais pas encore,
+un souvenir ému.</p>
+
+<p>Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement;
+elle ne baissa pas les siens, mais elle ne
+répondit rien, se laissant regarder sans confusion.</p>
+
+<p>A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent
+les rejoindre, et l'on remonta en voiture pour descendre
+au village où l'on devait dîner, ce qui faisait
+une assez longue course.</p>
+
+<p>Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque
+la calèche arriva devant la porte du restaurant,
+on se précipita au-devant de Son Excellence que l'on
+conduisit cérémonieusement à la table qui avait été
+dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les
+eaux tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient
+le gazon.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda
+Roger, qui pensait aux précautions de madame de
+Barizel dans les salles du château d'Eberstein.</p>
+
+<p>Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Je crains le froid humide des appartements, dit-elle,
+mais non la fraîcheur du plein air.</p>
+
+<p>Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa
+à sa fille de faire une promenade en bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas
+d'imprudence.</p>
+
+<p>Une petite barque était amarrée à quelques pas de
+là. Corysandre nonchalamment, se dirigea de son
+côté; mais Roger la suivit et, s'étant embarqué avec
+elle, ce fut lui qui prit les avirons.</p>
+
+<p>Pendant assez longtemps il la promena en tournant
+devant la table où madame de Barizel et Savine
+étaient restés assis puis, ayant relevé les avirons,
+il laissa la barque descendre lentement le courant.</p>
+
+<p>Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là
+sans faire un mouvement, sans prononcer une parole,
+le visage tourné vers Roger et éclairé en plein par la
+pâle lumière de la lune, qui se levait.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que
+celle-là? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que nous retournions?</p>
+
+<p>&mdash;Allons encore.</p>
+
+<p>Et la barque continua de suivre le courant; mais
+bientôt ils touchèrent le barrage et alors Roger dut
+reprendre les avirons. Cette fois c'était lui qui était
+éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre,
+dont les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait
+comme lui-même quelques instants auparavant l'avait
+regardée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées
+de Lichtenthal, madame de Barizel invita très gracieusement
+le duc de Naurouse à les venir voir; sa
+fille et elle seraient heureuses de parler de la délicieuse
+journée qui finissait.</p>
+
+<p>Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien
+d'une façon directe et avec une certaine initiative.</p>
+
+<p>&mdash;Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant
+vers Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit
+Savine d'un air bourru.</p>
+
+<p>Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut
+sa mère qui, voyant qu'elle se taisait, prodigua les
+remerciements et les compliments à Savine sans que
+celui-ci s'adoucît.</p>
+
+<p>Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées
+chez elles, Savine et Roger ne se séparèrent
+point, car c'était sans retard que celui-ci voulait procéder
+à son interrogatoire.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui
+marquait le désir d'une réponse affirmative.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais voir un peu où en est la rouge.</p>
+
+<p>Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne
+prenait souci ni de la noire ni de la rouge; mais il
+n'avait qu'à accompagner Savine à la Conversation en
+faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait
+de belle humeur.</p>
+
+<p>Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans
+les salles de jeu, le vieux marquis de Mantailles vint
+vivement au-devant de lui, et après un court moment
+d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant
+qu'il ne jouerait pas ce soir-là.</p>
+
+<p>Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de
+lui attendant qu'il voulût bien sortir. Le sujet qu'il
+allait aborder était assez délicat, et avec un homme
+du caractère de Savine assez difficile pour avoir besoin
+du calme du tête-à-tête dans la solitude.</p>
+
+<p>Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le
+jardin, à peu près désert, Roger commença:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne
+journée que vous m'avez fait passer.</p>
+
+<p>&mdash;Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune fille est adorable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas
+de Corysandre que Savine voulait qu'on lui parlât,
+c'était de lui-même, de lui seul; il le marqua bien:</p>
+
+<p>&mdash;Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous
+qu'ils ont mené cette longue course dans des montées
+et des descentes et un chemin dur? Quand il y aura
+des courses sérieuses en France, je me charge de
+battre tous vos anglais avec mes russes: nous verrons
+si le bai à la mode ne sera pas remplacé par notre
+gris, qui est la vraie couleur du cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et
+madame de Barizel, vous la connaissez beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été
+mis en relation avec elle par Dayelle.</p>
+
+<p>Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:</p>
+
+<p>&mdash;Notez que la voiture était lourde; vous me direz
+qu'on en trouverait difficilement une mieux comprise
+et où chaque détail soit aussi soigné, aussi parfait;
+c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous
+étions sept personnes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit
+vivement Roger, se cramponnant à cette idée pour
+revenir à son sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille,
+c'est une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez dire la plus belle des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous en parlez!</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous blesse?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me
+blesse? Cela m'étonne, voilà tout. De la poésie, de
+l'enthousiasme, je ne vous savais pas si démonstratif.
+On a bien raison de dire que les voyages forment la
+jeunesse, mais ils la déforment aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon
+enthousiasme pour mademoiselle de Barizel ne soit
+pas justifié?</p>
+
+<p>Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette
+question qui allait lui apprendre ce que Savine pensait
+de Corysandre et comment il la jugeait.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement justifié, au contraire; je partage
+tout à fait votre sentiment sur mademoiselle de Barizel;
+c'est une merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semblait que mon admiration vous surprenait.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce
+qui me surprendrait, ce serait que la voyant souvent...</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;... Vous ne soyez pas sous le charme de sa
+beauté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui
+la connaissent d'ailleurs, comme vous et bien d'autres.
+C'est la première femme que je rencontre dont la
+beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le
+monde la trouve belle, et elle est également belle tous
+les jours.</p>
+
+<p>Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait,
+car dans leur franchise apparente elles restaient
+très vagues; que Savine jugeât Corysandre comme
+tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il
+essaya de rendre ses questions plus précises sans
+qu'elles fussent cependant brutales.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un
+nom, de la fortune, elle ne soit pas encore mariée?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute
+quelqu'un digne d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle attend encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on ne parle pas de son mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie
+tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui?</p>
+
+<p>Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez,
+il ne faut pas attacher trop de valeur aux propos de
+gens qui parlent sans savoir ce qu'ils disent, pour
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces
+propos?</p>
+
+<p>Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas
+autrement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les
+allées de Lichtenthal était précédé d'un petit jardin:
+c'était dans ce jardin que Savine et Roger avaient fait
+leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre,
+avant que celles-ci fussent dans la maison.</p>
+
+<p>Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte
+d'entrée, personne ne répondit; aucun bruit à l'intérieur;
+aucune lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un
+ton fâché, et Bob aussi.</p>
+
+<p>Sans répondre madame de Barizel abandonna la
+porte d'entrée et, faisant le tour du chalet, elle alla à
+une petite porte de derrière qui servait aux domestiques
+et aux fournisseurs; mais cette porte était
+fermée aussi. Aux coups frappés personne ne répondit.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.</p>
+
+<p>Madame de Barizel ne continua pas de frapper;
+mais, allant à un massif de fleurs bordé d'un cordon
+de lierre, elle se mit à tâter dans les feuilles de lierre
+qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne
+furent pas longues, bientôt sa main rencontra une
+clef cachée là.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont
+pas sorties ensemble; la première rentrée devait
+trouver la clef et ouvrir pour les autres.</p>
+
+<p>Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant,
+dans son accent, il y avait du mécontentement et
+aussi du mépris; il semblait que ces paroles s'adressaient
+aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé,
+qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent
+ainsi.</p>
+
+<p>Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la
+porte et elles étaient entrées dans la cuisine où brûlait
+une lampe, la mèche charbonnée. La table, noire
+de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six
+couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable
+de bouteilles vides qui disaient que les
+convives avaient bien bu.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun de nos trois domestiques avait son invité,
+dit Corysandre regardant la table; on a fait honneur
+à ton vin.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait
+honneur: c'était à un melon et à un pâté dont il ne
+restait plus que des débris, à des écrevisses dont les
+carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un
+gigot réduit au manche, à un immense fromage à la
+crème, à une corbeille de fraises, à une corbeille de
+cerises qui ne contenait plus que des queues et des
+noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur
+la table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles
+étaient aux trois quarts vides.</p>
+
+<p>De tout cet amas se dégageait une odeur chaude
+qui, mêlée à celle de la graisse et de la vaisselle,
+troublait le coeur et le soulevait. On eût sans doute
+parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une
+cuisine aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre
+que celle-là.</p>
+
+<p>Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de
+Barizel avait pris la lampe d'une main, et de l'autre,
+relevant la traîne de sa robe, tandis que Corysandre
+retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser
+un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule;
+mais là il n'y avait point de bougies sur la
+table où elles auraient dû se trouver, et il fallut aller
+dans le salon chercher des flambeaux.</p>
+
+<p>Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine;
+mais nulle part aussi on n'aurait trouvé un contraste
+aussi frappant, aussi extraordinaire entre ces deux
+pièces d'une même maison que chez madame de
+Barizel. Autant la cuisine était ignoble, autant le
+salon était coquettement arrangé, disposé pour la joie
+des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer de la
+cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures
+des fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches,
+enlevées de la serre ou coupées le matin, versaient
+dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce fermée,
+s'étaient concentrés.</p>
+
+<p>Le flambeau à la main, elles montèrent au premier
+étage où se trouvaient leurs chambres, celle de Corysandre
+tout à l'extrémité et séparée de celle de sa
+mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un
+cabinet de toilette.</p>
+
+<p>Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient
+un désordre qui égalait celui de la cuisine. Les
+lits n'étaient pas faits, les cuvettes n'étaient pas vidées;
+sur les chaises et les fauteuils traînaient çà et là, entassés
+dans une étrange confusion, des robes, des
+jupons, des vêtements, des bas, des cols, des bottines,
+tandis que les armoires et des malles ouvertes montraient
+le linge déplié pêle-mêle comme s'il avait été
+mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire
+un choix.</p>
+
+<p>Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile
+observateur pour comprendre que tout cela n'était
+point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il était tout simplement
+celui des habitants de cet appartement qui,
+en s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires
+pour y trouver du linge en bon état et qui
+avaient tout bouleversé, parce que les premières pièces
+qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une
+de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée
+parce que la roue du jupon était déchirée; ces bas
+avaient des trous; ces jupons n'avaient pas de cordons;
+les boutons de ces cols étaient arrachés.</p>
+
+<p>Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre;
+mais Corysandre haussa les épaules avec un
+mouvement d'ennui et de dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres,
+dit-elle.</p>
+
+<p>Madame de Barizel ne répondit rien et parut même
+ne pas entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est insupportable, continua Corysandre,
+qui, à peu près muette tant qu'avait duré la promenade,
+avait retrouvé la parole en entrant chez elle et
+s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?</p>
+
+<p>&mdash;Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était la première; au reste, elles ont bien
+raison de ne pas se gêner, tu leur passes tout.</p>
+
+<p>&mdash;Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps,
+bien bourgeoise.</p>
+
+<p>&mdash;Justement c'est le mot; c'est précisément la vie
+bourgeoise que je voudrais, un peu d'ordre, de régularité,
+de propreté, car je suis lasse et écoeurée à la fin
+de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir
+des domestiques comme tout le monde, une maison
+comme tout le monde, une existence comme tout le
+monde?</p>
+
+<p>Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa
+robe et les avait posés où elle avait pu et comme elle
+avait pu; puis, les bras nus, les épaules découvertes,
+elle avait commencé à arranger les draps de son lit;
+mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait
+manifestement pour la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit?
+dit madame de Barizel en haussant les épaules sans
+se déranger pour venir en aide à sa fille; dépêche-toi
+un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher,
+je vais me coucher, moi, et tu viendras dans ma
+chambre.</p>
+
+<p>La mère n'avait pas les mêmes exigences que la
+fille: elle ne s'inquiéta pas de son lit, et sans se
+donner la peine de l'arranger, elle se déshabilla, laissant
+tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se
+baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain;
+pour le moment, elle était fatiguée et voulait se
+mettre au lit.</p>
+
+<p>Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait
+ensemble, sans savoir qui elles étaient, on ne
+voulait pas croire qu'elles fussent la mère et la fille;
+si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de
+Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se
+débarrasser de toute toilette, ils se seraient confirmés
+dans leur incrédulité: si cette femme avait trente-sept
+ou trente-huit ans, comme on le disait, elle était parfaitement
+conservée: pas un crépon, pas la plus petite
+natte, pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux
+bras du monde, blancs, fermes, se terminant par un
+poignet aussi délicat que celui d'un enfant; avec cela
+une apparence de santé à défier la maladie, une solidité
+à résister à tous les excès. Les propos dont
+Houssu s'était fait l'écho auraient été explicables
+pour qui l'aurait vue en ce moment: elle pouvait très
+bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse
+d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre
+l'idée de se faire épouser par Dayelle, elle pouvait être
+aimée. Il est vrai que si l'un de ces amants avait pénétré
+à cette heure dans cette chambre, il aurait pu
+éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce
+qu'il aurait remarqué, et emporter une fâcheuse impression
+des habitudes de sa maîtresse; mais madame
+de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à
+l'exception du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait
+blesser, rebuter ou dégoûter. C'était dans les appartements
+du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses amis;
+et là, dans un milieu où tout était combiné pour parler
+aux yeux et les charmer, entourée de fleurs fraîches,
+en grande toilette, rien en elle ni autour d'elle ne permettait
+de deviner les dessous de son existence vraie.
+Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger,
+ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres;
+ils voyaient les dentelles ou les guipures de la
+robe, les fleurs de la coiffure, les pierreries des bijoux,
+ils ne voyaient pas les épingles qui rafistolaient un
+jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise,
+les raies noires du linge. Pour eux, comme pour
+madame de Barizel d'ailleurs, ne comptaient que les
+dehors,&mdash;et ils étaient séduisants.</p>
+
+<p>Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger,
+elle s'assit commodément:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-elle, causons.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je fait encore?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te
+reproche, et ce n'est pas pour mon plaisir, c'est dans
+ton intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon
+intérêt! Le tien aussi, il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à-dire le
+tien par le mien. Parce que je ne parle pas, il ne faut
+pas s'imaginer que je ne vois pas, c'est justement
+parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en
+ai pour regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec
+l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié
+aux oreilles assez souvent pour qu'il soit inutile de le
+répéter. Il est possible que je sois bête et quand je me
+compare à toi, je suis disposée à le croire: je sais
+bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans
+l'embarras, ni ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination,
+ni rien de ce qui fait que tu es partout à ton
+aise; je sais bien que je ne peux pas parler de tout
+comme toi, même des choses et des gens que je ne
+connais pas. Si au lieu de me laisser dans l'ignorance,
+à ne rien faire, sans me donner des maîtres, on m'avait
+fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi bête
+que tu crois.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce
+qu'on m'a jamais rien appris? est-ce que j'ai jamais
+eu des maîtres?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toi!...</p>
+
+<p>Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette
+exclamation, mais au moins quelque chose, comme
+de l'admiration; ce fut la reconnaissance sincère d'une
+supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la
+tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour
+sa mère, que la façon dont elles se parlaient; même
+lorsque madame de Barizel semblait en public témoigner
+de la sollicitude et de l'affection à Corysandre, le
+ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que
+ceux qui s'en tiennent aux apparences; quant à Corysandre,
+qui ne se donnait pas la peine de feindre,
+son ton était celui de l'indifférence et de la sécheresse.</p>
+
+<p>&mdash;Cela te blesse que ta mère se remarie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais
+si cela devait...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas
+jusqu'au bout?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a
+des choses qui deviennent plus pénibles quand on les
+dit que quand on les tait; les taire ne les supprime
+pas, mais les dire les grossit.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, mais non de confusion
+ou d'embarras, au moins pour madame de Barizel,
+qui se contenta de hausser les épaules avec un
+sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne
+la blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et
+son sentiment n'était pas qu'il y a des choses qui
+deviennent plus pénibles quand on les dit que quand
+on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle
+eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par
+curiosité, pour savoir; mais en réalité elle ne trouvait
+pas que cela valût la peine de les arracher. Elle avait
+mieux à faire pour le moment, et c'était chez elle une
+règle de conduite d'aller toujours au plus pressé.</p>
+
+<p>&mdash;Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me
+semble que c'était une raison pour être aujourd'hui
+autre que tu n'as été. Combien de fois t'ai-je recommandé
+d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour
+faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui
+marche.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre,
+se souriant, s'admirant complaisamment dans
+la glace.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait parler, continua madame de Barizel,
+briller, être séduisante, étourdissante; dire tout ce qui
+te passait par la tête. Dans une bouche comme la
+tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents
+comme les tiennes, les sottises même sont charmantes.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais rien à dire.</p>
+
+<p>&mdash;Même quand le duc de Naurouse parlait de ton
+pays; il n'était pas difficile de trouver quelques mots
+sur un pareil sujet pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est
+très bien, le duc de Naurouse; il a tout à fait grand
+air, la mine fière, l'oeil doux; il me plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois
+plaire, s'écria madame de Barizel, s'animant pour la
+première fois et montrant presque de la colère; il te
+plaît, un homme que tu ne connais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Il est duc.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement
+quelle est sa fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit
+le connaître, M. Dayelle doit savoir quelle est sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit:
+c'est de Savine, le seul qui, présentement, doit te
+plaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me plaît point.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête
+que tu es libre de n'épouser que l'homme qui te
+plaira?</p>
+
+<p>&mdash;Je le voudrais.</p>
+
+<p>&mdash;Une fille ne doit voir dans un homme qu'un
+mari, le reste vient plus tard; on a toute sa vie de mariage
+pour cela. Savine est-il ou n'est-il pas un mari
+désirable pour toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le
+veux, je mettrais tout en oeuvre pour qu'il réussît.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à
+présent: il paraît prendre plaisir à être avec
+nous, à se montrer avec nous partout où l'on peut le
+remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois
+ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il
+m'offre de devenir sa femme; à vrai dire, je ne crois
+même pas qu'il en ait l'idée.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta
+faute; ce n'est pas en étant ce que tu es avec lui que
+tu peux échauffer sa froideur. Je t'avais dit qu'il était
+l'orgueil même et que c'était par là qu'il fallait le
+prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les
+plus exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu
+jamais fait?</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter
+pour devenir princesse, quand on est... ce que
+nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y a pas de peine à
+prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à
+avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te
+montrer dans la gloire de ta beauté; eh bien! si belle
+que tu sois, tu n'arriverais jamais à un grand mariage
+si je n'étais pas près de toi. Tu peux le préparer par
+ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire
+réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce
+que tu n'as pas et ce que j'ai, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as
+n'ont encore décidé Savine.</p>
+
+<p>&mdash;Il se décidera ou plutôt on le décidera.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Le duc de Naurouse qui te fera princesse.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt
+pourquoi j'ai eu peur que tu n'aies froid dans le château
+d'Eberstein, qui n'est pas glacial?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te
+faire faire une promenade en bateau?</p>
+
+<p>&mdash;Pour rester seule avec le prince.</p>
+
+<p>Madame de Barizel se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager
+un tête-à-tête avec le duc de Naurouse, je t'ai fait
+faire une promenade en bateau pour continuer ce
+tête-à-tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux.
+C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer
+malgré lui. Et c'est à cela que le duc de Naurouse
+nous servira.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre duc de Naurouse!</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux,
+au contraire; sans compter qu'il aura le plaisir
+de nous rendre un fameux service. Mais ce qui serait
+tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en situation
+de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine
+et d'être, comme mari possible, un rival redoutable.
+C'est ce qu'il me faut savoir et ce que je saurai
+demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain
+par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir,
+car je crois bien que Coralie ne rentrera pas. Rêve
+du duc de Naurouse, si tu veux, de son grand air, de
+sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver
+ton lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit, financière!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel
+le soir, il avait pour habitude de venir le lendemain
+matin déjeuner d'une tasse de thé avec elle pour
+parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée
+qui commençait: c'était l'heure des confidences,
+des renseignements, des conseils, des projets, où tout
+se disait librement, comme il convient entre associés
+qui n'ont qu'un même but et qui travaillent consciencieusement
+à l'atteindre en unissant leurs efforts.</p>
+
+<p>Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui
+était interdit pour tout autre: on l'introduisait dans la
+chambre de madame de Barizel, qui avait l'habitude
+de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à dormir
+la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait
+qu'elle était là mieux que nulle part pour suivre les
+caprices de son imagination, toujours en travail, et
+échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas à se
+gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en
+avait vu d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes
+sortes.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller,
+et, comme elle n'avait point été dérangée, elle
+était de belle humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de
+dessous le drap et en la tendant, à Leplaquet, qui la
+baisa galamment, il y a du nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait hier la connaissance du duc de
+Naurouse, qui vous a accompagnées dans votre promenade
+à Eberstein.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ce duc de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme dont le nom a empli les journaux
+pendant plusieurs années et qui a retenti partout: sur
+le turf, dans le <i>high-life</i>, devant les tribunaux, et
+même devant la cour d'assises.</p>
+
+<p>&mdash;Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé
+en cour d'assises?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et pour avoir tué un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous,
+dans la même voiture, il a été vu dans notre compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et
+conformément aux règles de l'honneur. Vous comptez
+donc sur lui?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Alors le prince Savine est lâché?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez
+dit ce que vous savez du duc de Naurouse, tout ce que
+vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand
+nom, noblesse solide, belle fortune. Cependant cette
+fortune a dû être écornée par des folies de jeunesse;
+ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que
+lui ont fait nommer ses parents contre lesquels il a
+lutté avec acharnement pendant plusieurs années. A
+la fin il en a triomphé et il est aujourd'hui maître de
+ce qui lui reste de sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ce reste?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être.
+Bien entendu je ne garantis pas le chiffre; il faudrait
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je demanderai à Dayelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec
+un certain mécontentement.</p>
+
+<p>Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression
+désagréable, et tout de suite elle continua ses
+questions sur le duc de Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle a été sa vie?</p>
+
+<p>&mdash;Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont
+Paris s'amuse; pendant les derniers temps de son séjour
+en France, il était l'amant de la duchesse d'Arvernes,
+et l'amant déclaré au vu et au su de tout le
+Paris; leurs amours ont fait scandale; il s'est à moitié
+tué pour la duchesse...</p>
+
+<p>&mdash;Un passionné alors, c'est à merveille cela!</p>
+
+<p>A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse
+qui entra portant un plateau sur lequel était
+servi un déjeuner au thé pour deux personnes.</p>
+
+<p>Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau;
+mais les négresses, au moins certaines négresses, affinées,
+ont l'adresse et la souplesses des chattes pour se
+faufiler à travers les obstacles sans rien casser. Celle-là
+manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une
+place pour son plateau sans le lâcher.</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame
+de Barizel d'un ton indulgent, nous étions exposées
+à coucher dehors.</p>
+
+<p>La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse,
+au moins par la souplesse de ses mouvements
+et la mobilité de sa physionomie, se mit à sourire en
+montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes
+avec les mouvements flexueux et les ondulations caressantes
+d'une chienne qui veut adoucir son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec
+Dinah, elle rentrer; Dinah pas faute à elle non plus;
+grand machin de montre cassé, criiii, criiii;&mdash;et en
+riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;&mdash;elle
+pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien
+fâchée; moi, grand chagrin.</p>
+
+<p>Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à
+pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant.</p>
+
+<p>Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant.</p>
+
+<p>Madame de Barizel la rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Et nos chambres?</p>
+
+<p>&mdash;Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand
+chagrin.</p>
+
+<p>De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement
+elle tira la porte et la ferma.</p>
+
+<p>Tout en se disculpant de cette façon originale, elle
+avait placé un petit guéridon devant Leplaquet, et sur
+le lit de madame de Barizel une de ces planchettes
+avec des rebords et des pieds courts qui servent aux
+malades.</p>
+
+<p>Leplaquet s'occupa à faire le thé.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur
+le duc de Naurouse!</p>
+
+<p>&mdash;Son effet ordinaire, c'est-à-dire extraordinaire:
+le duc est resté en admiration devant elle. A deux
+reprises, je leur ai ménagé quelques instants de tête-à-tête,
+où ils auraient pu se dire toutes sortes de
+choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre
+de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Corysandre?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué
+ou plutôt elle m'a déclaré, car elle n'est pas fille à
+avouer, que le duc de Naurouse lui plaît: c'est le
+premier homme qui ait produit cet effet sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est dangereux, cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit
+Corysandre, et élevée par son père elle l'est très peu,
+elle a au moins cela de bon, et pour moi de rassurant,
+qu'on peut la laisser <i>flirter</i> sans danger. Elle se laissera
+faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui
+dire de tendre ou de passionné; elle serrera toutes les
+mains qui chercheront les siennes, elle n'aura que des
+sourires pour ceux qui à droite et à gauche d'elle lui
+presseront les pieds sous la table, dans le tête-à-tête
+elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un
+baiser sur son front, ses joues, ses cheveux ou son
+cou; mais il ne faudra pas aller plus loin; elle connaît
+la valeur de la dot qu'elle doit apporter en mariage et
+elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle
+qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté
+graine ce sera autre chose, mais alors je n'aurai plus
+à en prendre souci.</p>
+
+<p>&mdash;Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse
+un prétendant?</p>
+
+<p>&mdash;Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine
+qu'en étant amoureux de Corysandre il lui fait grand
+honneur, et comme il est à la glace, incapable de
+passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et
+lui seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans
+son intimité avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un
+qui le vaut bien, sinon par la fortune, du moins
+par le rang, car un duc français de noblesse ancienne
+vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour
+où il verra que ce duc français est amoureux pour de
+bon et parle, il parlera lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle
+comme vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa
+visite, je l'attends aujourd'hui; je l'inviterai à dîner
+pour après-demain avec Savine, Dayelle et vous.
+Corysandre devant Savine sera très aimable pour le
+duc de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile
+qu'elle n'aura qu'à obéir à son impulsion, et elle ne
+fait bien que ce qu'elle fait naturellement. De son
+côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour Corysandre;
+cela, je l'espère, fondra la glace de Savine.
+Vous, de votre côté, c'est-à-dire vous, mon cher
+Leplaquet, aidé de Dayelle, vous agirez sur le duc de
+Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande pas;
+je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de
+Dayelle, je l'obtiendrai après-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je n'aime pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros
+niais: tu sais bien pour qui je me donne tant de peine
+et pour qui je veux devenir libre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant
+que le duc de Naurouse ne manquerait pas de lui
+faire visite le jour même.</p>
+
+<p>Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout
+naturel qu'il vînt prendre des nouvelles de leur santé?
+N'étaient-elles pas fatiguées? Et puis il craignait que
+Corysandre n'eût eu froid sur la rivière.</p>
+
+<p>Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas
+fatiguée; Corysandre n'avait pas gagné froid, elle avait
+été enchantée de cette promenade.</p>
+
+<p>Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la
+faisant durer plus qu'il ne convenait peut-être, Corysandre
+ne parut pas, car madame de Barizel avait
+décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de
+Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit
+sur lui une si forte impression, et elle avait exigé que
+sa fille restât dans sa chambre. Corysandre avait
+commencé par se révolter devant cette exigence, puis
+elle avait fini par céder aux raisons de sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu qu'il pense à toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu qu'il rêve de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme
+pour toutes choses; on est stupide quand on écoute son
+coeur, on ne fait que des sottises.</p>
+
+<p>Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant
+à la fenêtre, derrière un rideau, de façon à voir le
+duc de Naurouse quand il arriverait et repartirait.</p>
+
+<p>Après une longue attente, Roger, perdant toute
+espérance de voir Corysandre ce jour-là, s'était levé
+pour se retirer; alors madame de Barizel, le trouvant
+au point qu'elle voulait, lui adressa son invitation à
+dîner pour le surlendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques intimes seulement: le prince Savine,
+M. Dayelle, que vous connaissez sans doute? Et puis
+un bon ami à nous; un ami d'Amérique, maintenant
+fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent,
+M. Leplaquet.</p>
+
+<p>Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent
+au nom et à la qualité des convives; ce ne serais pas
+avec eux qu'il dînerait, ce serait avec Corysandre, et,
+tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces
+convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de
+madame de Barizel; le journaliste et lui de chaque
+côté de Corysandre: ce serait charmant.</p>
+
+<p>C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir
+à sa table le prince Savine et le duc de Naurouse; mais
+ce n'était pas tout: pour que cette réunion portât les
+fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux autres
+convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle
+qu'elle leur destinait; elle n'était pas femme à s'en
+rapporter aux hasards de l'inspiration, et à l'avance
+elle entendait régler chaque chose, chaque détail,
+chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à
+ce que tout marchât régulièrement, sûrement, pour
+arriver à un succès certain.</p>
+
+<p>Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un
+associé, un complice sans scrupules, un instrument
+docile et il y avait plutôt à modérer son zèle qu'à
+l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et
+âme au mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour
+lui, que de rêves, que de projets dans ce mariage qui
+devait, croyait-il, faire le sien! Plus de bohème, plus
+de travail, plus de copie, une position, des relations.</p>
+
+<p>Mais pour Dayelle il n'en était pas de même:
+Dayelle était un bourgeois, un homme à principes,
+que sa situation financière et politique rendait circonspect
+et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui
+ne devait pas se faire au grand jour une peur affreuse
+de se compromettre. Qu'attendre de bon d'un homme
+qui, à chaque instant, s'écriait avec la meilleure foi du
+monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme
+moi!» S'il était heureux d'avoir une maîtresse dont il
+se croyait aimé, une femme jeune encore, lui qui était
+un vieillard; une grande dame, lui qui était un parvenu,
+c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait
+pas trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses
+affaires pour venir à Bade deux fois par mois était
+quelque chose d'extraordinaire, un témoignage de
+passion qu'un homme follement épris pouvait seul
+donner. Cela n'était ni de son âge, ni de sa position.
+Il perdait de l'argent, il compromettait ses intérêts
+pendant ces absences qui duraient trois jours. Il se
+fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui
+appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à
+Paris, il lui fallait plusieurs jours pour se remettre: il
+n'avait plus sa facilité, son application ordinaires pour
+le travail, sa lucidité, sa sûreté de coup d'oeil. Pendant
+cinquante années sa vie avait été consacrée, avait été
+vouée au travail, sans une minute de distraction, sans
+plaisirs autres que ceux que lui donnait l'amas de
+l'argent et des honneurs sociaux, et jusqu'au jour de
+sa mort madame Dayelle avait eu en lui le mari le
+meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier
+tout cela. A chaque instant, à chaque parole, il fallait
+se rappeler quelle avait été la vie de cet homme, qui
+tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin, avait fait un
+commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait
+au moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser
+à ses anciennes habitudes, à son caractère, à ses
+craintes, à ses réflexions, aux reproches qu'il s'adressait
+lui-même sur sa propre folie.</p>
+
+<p>Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé
+encore moins un complice, à qui l'on peut tout dire en
+lui montrant le but qu'on poursuit. Sans doute il désirait
+le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage
+avec le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à
+faire beaucoup, même à verser une dot qu'il était censé
+avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût jamais reçu un sou,
+si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables qu'on
+ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose,
+bleu, vert, jaune sur lequel elles étaient imprimées
+mais en tout cas il ne ferait que ce qui lui paraîtrait
+délicat, droit, correct, en accord avec ses idées étroites
+d'honnêteté bourgeoise.</p>
+
+<p>Lui demander franchement de prendre un chemin
+détourné, semé de pièges et de chausse-trapes était
+aussi inutile que dangereux; non seulement il refuserait
+de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait,
+il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela
+l'amènerait à des réflexions, à des appréciations, à des
+inquiétudes qu'il fallait soigneusement éviter, sous
+peine de perdre en une minute ce qu'elle avait si laborieusement
+préparé depuis son arrivée en France,&mdash;c'est-à-dire
+son mariage avec Dayelle.</p>
+
+<p>Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait
+un grand intérêt pour elle, mais se marier elle-même
+et se faire épouser par Dayelle en avait un bien plus
+grand encore.</p>
+
+<p>Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes,
+les heures, les jours se précipitaient avec la
+vitesse fatale de tout ce qui est arrivé au bout de sa
+course et tombe de haut; encore une année, encore
+deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle
+serait une vieille femme. Si son mariage avec Dayelle
+manquait, ce serait fini. Où trouver un autre Dayelle
+aussi riche, en aussi belle situation que celui-là? avec
+cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un
+personnage dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet,
+elle ne pourrait jamais rien faire, si grande
+peine qu'elle se donnât: l'un resterait ce qu'il était, un
+simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un bohême.</p>
+
+<p>C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade,
+par le train parti de Paris le soir. Bien que madame de
+Barizel eût horreur de se lever matin, ce jour-là elle
+montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos, qui
+est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.</p>
+
+<p>Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement,
+elle n'avait jamais eu de ces attentions, mais
+alors les démonstrations et les preuves étaient inutiles,
+tandis que maintenant elles étaient indispensables.
+Dayelle était défiant; de plus, il avait des
+moments lucides où, se voyant ce qu'il était réellement,
+un vieillard, il se demandait s'il pouvait être
+vraiment aimé, si ce n'était point une illusion de le
+croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour
+combattre ces défiances était de lui donner de telles
+preuves de cet amour, qu'elles fissent taire les soupçons
+du doute aussi bien que les objections de la raison.
+Comment ne pas croire à la tendresse d'une femme
+qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui
+quitte son lit à huit heures du matin, qui s'impose la
+fatigue d'un petit voyage en chemin de fer pour venir
+au-devant de celui qu'elle attend et lui faire une surprise!</p>
+
+<p>Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien
+agréable, quand pendant la manoeuvre au moyen de
+laquelle on détachait son wagon du train de la grande
+ligne pour le placer en queue du train de Bade, il vit
+la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel
+apparaître, souriante, avec la joie et la tendresse dans
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains
+pour l'aider à monter, vous ici!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce
+trajet, le nom du duc de Naurouse ne fut pas prononcé.
+Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui qu'elle était
+si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était
+venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.</p>
+
+<p>Mais, après les premiers moments d'épanchement,
+il était tout naturel de parler de ce qui s'était passé
+depuis la dernière visite de Dayelle à Bade, et alors
+le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la
+force des choses.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une
+grande nouvelle que j'allais oublier, tant je suis troublée.
+Il faut me pardonner, quand je vous vois, je
+perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez
+le duc de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la
+campagne, au château de Vauxperreux; présentement,
+il est en train de faire un voyage autour du
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Présentement, il est à Bade, arrivant de son
+voyage, et j'ai tout lieu de penser qu'il est amoureux
+de Corysandre.</p>
+
+<p>Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais
+Dayelle ne s'associa pas à cette joie, loin de là.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement,
+il ne faudrait pas s'en réjouir; il faudrait, au
+contraire, s'en affliger, M. de Naurouse ne serait nullement
+le mari que je souhaiterais à votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-on à lui reprocher?</p>
+
+<p>Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire,
+la tête en arrière, les yeux à dix pas devant lui,
+deux doigts de la main dans la poche de son gilet, le
+bras gauche étendu noblement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection
+que je porte à votre fille, d'abord parce qu'elle est
+votre fille et puis aussi parce qu'elle est charmante;
+c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le
+duc de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois
+pas qu'il puisse la rendre heureuse. Il faut que vous
+ayez jusqu'à ces derniers temps habité l'Amérique
+pour que le tapage de cette existence ne soit point
+arrivé jusqu'à vous; c'est non seulement son argent
+que M. de Naurouse a gaspillé follement, le jetant aux
+quatre vents comme s'il avait hâte de s'en débarrasser,
+c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses
+amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris
+qui, vous le savez, ne s'étonne pas facilement. Bref et
+en un mot, M. le duc de Naurouse, bien que jeune,
+beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable;
+soyez sûre que s'il se présentait dans une famille honnête
+il serait éconduit et que pas une mère, qui le connaîtrait,
+ne consentirait à lui donner sa fille. Pour moi,
+si mon fils avait eu une pareille conduite, je renoncerais
+à le marier.</p>
+
+<p>Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une
+gravité et une lenteur emphatiques. Madame de Barizel
+resta un moment embarrassée, car ce qu'elle avait à
+répondre à cette condamnation ne pouvait pas être dit,
+sous peine de se faire condamner elle-même. Après
+quelques secondes de réflexion son parti fut pris:
+Dayelle pouvait être utilisé.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre
+me plonge dans l'étonnement; mais je n'ai
+rien à répondre aux raisons que vous avez exposées
+avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de
+conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours
+en vous et en toutes circonstances, parce qu'elles
+sont le fond même de votre nature.</p>
+
+<p>Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas
+encore blasé sur ces éloges dont elle l'accablait, et
+c'était pour lui un plaisir toujours nouveau de s'entendre
+louer par ces belles lèvres et de se voir admirer
+par ces beaux yeux.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre
+redire ce que vous venez de si bien m'expliquer, ce
+serait à Corysandre d'abord, et puis ensuite à une
+autre personne.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est assez difficile avec Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste
+ce que peut entendre une jeune fille. Maintenant la
+seconde personne à laquelle je voudrais vous voir répéter
+ce que vous m'avez expliqué, c'est-à-dire que le
+duc de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez
+sans doute surpris, c'est... le duc de Naurouse
+lui-même.</p>
+
+<p>Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion,
+elle poursuivit en insistant:</p>
+
+<p>&mdash;Pour tout autre ce serait là une commission délicate;
+mais pour vous, avec votre tact, avec l'autorité
+que vous donnent votre caractère et votre position, il
+me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera
+de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et
+il vous en parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié
+que vous nous portez, il me semble que vous pouvez
+très bien lui répondre par ce que vous m'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible, s'écria Dayelle.</p>
+
+<p>Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec
+une douceur caressante, changea brusquement de
+ton, et sa parole, son geste, son regard, prirent une
+énergie qui rendait la contradiction difficile:</p>
+
+<p>&mdash;Jusque-là, dit-elle, je ne vous ai parlé que de
+Corysandre; mais je crois que je dois vous parler
+aussi de moi; de vous, de nous. Voulez-vous que je
+sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au
+plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant,
+ne peut pas se prolonger plus longtemps. Vous
+comprenez que la vérité peut se découvrir d'un moment
+à l'autre, et que, du jour où elle sera connue, du jour
+où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté
+jusqu'à présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre
+sera gravement compromis, empêché peut-être
+pour jamais, par le scandale de la conduite de sa mère.
+Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier
+si vous m'aimez comme je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi la mission que vous voulez que je remplisse
+auprès du duc de Naurouse aidera-t-elle au
+mariage de Corysandre?</p>
+
+<p>Elle se mit à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour
+les choses de sentiment, dit-elle en reprenant le ton
+caressant. Comprenez donc que le duc de Naurouse
+ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et
+que le prince se décidera quand il saura qu'il a un
+rival.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...</p>
+
+<p>&mdash;Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent,
+mais non par nous, de telle sorte qu'il peut revenir;
+c'est la peur de ce retour qui, je l'espère, amènera le
+prince Savine à réaliser enfin une résolution arrêtée
+dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère,
+je ne sais pourquoi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Comme c'était le soir même, après le dîner, que
+Dayelle devait adresser son étrange discours au duc
+de Naurouse, il voulut se préparer pendant la journée
+en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à
+madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement
+pour son éloquence, Corysandre ne lui facilita point sa
+tâche, et, malgré le tact que madame de Barizel lui
+avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois, embarrassé
+pour continuer.</p>
+
+<p>Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse
+qu'on lui parlât du duc de Naurouse; mais, quand
+elle avait vu que ce n'était pas du tout l'éloge qu'elle
+attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa
+mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés
+de sa mère, elle avait répondu d'une façon peu
+révérencieuse aux observations qui la contrariaient:</p>
+
+<p>&mdash;Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Des dettes considérables.</p>
+
+<p>&mdash;Et il les a payées?</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que
+ce soit un jeune homme désordonné, au contraire.</p>
+
+<p>Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait
+traité avec toutes sortes de ménagements, elle avait
+répondu sur le même ton.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse?</p>
+
+<p>Dayelle avait incliné la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et il les a aimées?</p>
+
+<p>Dayelle avait répété le même signe affligé.</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait des folies pour elles?</p>
+
+<p>&mdash;Scandaleuses.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses?
+Voilà ce que je voudrais bien savoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là une question qui n'est pas convenable
+dans ta bouche, interrompit madame de Barizel, qui,
+voyant la tournure que prenait l'entretien, aurait voulu
+le couper court, de peur que Corysandre, par quelques
+mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je la retire, ma question, dit Corysandre,
+jusqu'au jour où je pourrai la poser à M. de Naurouse
+lui-même, ce qui sera bien plus drôle.</p>
+
+<p>&mdash;Corysandre!</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que
+vous commencez, pourquoi les commencez-vous?
+qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M. de Naurouse
+ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que
+cela me fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait
+aimées follement? cela prouve qu'il est capable d'amour
+et même de passion, ce que je trouve très beau. Quand
+je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très vrai,
+et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour être sincère, je dois dire que cela me fait
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cela confirme le jugement que j'avais
+porté sur M. de Naurouse en le regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel jugement aviez-vous porté? demanda
+Dayelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle
+va vous répondre quelque sottise.</p>
+
+<p>Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait
+ainsi, ce qui arrivait assez souvent devant Leplaquet,
+Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant des amis intimes,
+Corysandre se taisait en prenant une attitude
+où il y avait plus de dédain que de soumission, mais
+cette fois il n'en fut point ainsi; au lieu de courber la
+tête, elle la releva.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement,
+de répondre à une question que M. Dayelle
+trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me faisait
+plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable
+d'amour, c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et
+que je suis bien aise de voir que je ne me suis pas
+trompée sur lui.</p>
+
+<p>S'adressant à sa mère directement:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il
+pas tout naturel que je sois satisfaite d'apprendre des
+choses qui ne peuvent qu'augmenter la sympathie que
+j'éprouve pour lui?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce
+n'est, pas de la sympathie que ces choses doivent
+vous inspirer, c'est de la répulsion, de l'éloignement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh
+bien! franchement, mon bon monsieur Dayelle, vous
+n'avez pas réussi. Je vois que M. de Naurouse ne
+ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un
+caractère à lui: qu'il est capable d'entraînement et de
+passion; qu'il a inspiré des amours extraordinaires,
+ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a occupé
+tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde,
+et pour tout cela il me plaît un peu plus encore qu'avant
+que vous ne me l'ayez fait connaître. A l'âge où
+les petites filles jouent encore à la poupée on m'a dit
+«Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me
+l'a répété sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir
+si celui-ci ou celui-là me plaisaient. Il semble que je
+sois une marchandise, une esclave qui doit plaire à
+l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra
+de moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me
+révolte pas. Mais je trouve enfin un homme qui me
+plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à vous, ma
+mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel.</p>
+
+<p>Corysandre la regarda un moment; puis avec un
+profond soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de
+sa dignité de se faire toujours attendre, les convives
+de madame de Barizel furent exacts.</p>
+
+<p>Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt
+minutes seulement, on entendit sur le sable du jardin
+le roulement d'une voiture, puis les piaffements
+des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux
+valets qui sautaient à terre pour ouvrir la portière
+et se tenir respectueux sur le passage de leur maître.
+C'était Son Excellence le prince Savine, qui, pour
+venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire
+pour une distance qu'on franchit à pied en quelques
+minutes, avait fait atteler, afin d'arriver dans
+toute sa gloire et faire une entrée digne de lui.</p>
+
+<p>Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent
+au-devant de lui; mais Corysandre, qui
+était en conversation avec le duc de Naurouse dans
+l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt
+écoutait le duc de Naurouse, ne se dérangea pas et
+elle attendit que Savine vînt à elle, sans lever les
+yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante
+et attentive à ce que Roger lui disait.</p>
+
+<p>Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu
+un moment d'émotion. En voyant l'indifférence qu'elle
+témoignait et qui certainement n'était pas jouée, une
+joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle
+n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un
+sentiment tendre pour lui. Et les remarques qu'il avait
+faites pendant leur promenade à Eberstein se trouvèrent
+confirmées d'une façon frappante.</p>
+
+<p>Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut
+passer dans la salle à manger.</p>
+
+<p>A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait
+adressé que quelques courtes paroles sur un ton peu
+gracieux, revint vers Corysandre pour la conduire;
+mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle
+n'avait pas quitté des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle
+gaiement.</p>
+
+<p>Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant
+d'un air un peu plus aimable, resta interloqué, tandis
+que Corysandre impassible et Roger tout heureux
+tournaient autour de lui pour suivre madame de
+Barizel et Dayelle.</p>
+
+<p>Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait
+entré le dernier dans la salle à manger. Il était suffoqué.
+Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au moins fut-il fort
+étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il
+vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants
+l'un et l'autre, tandis que Savine, la figure empourprée
+et les sourcils contractés, les suivait avec Leplaquet.
+Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage
+devait se conduire avec le prince, son prétendant,
+son futur mari, celui qu'on désirait si vivement lui voir
+épouser? Et, dans son mouvement de surprise, il
+pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son
+attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas
+à cette pression, et ses yeux ne suivirent pas la direction
+que l'attitude de Dayelle lui indiquait; car il n'y
+avait là rien qui pût la surprendre, puisque, à l'avance,
+ce qui venait de se passer avait été arrêté
+entre elles. C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre
+de prendre le bras du duc de Naurouse, et de
+se conduire avec celui-ci de telle sorte que Savine en
+fût piqué.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide;
+profitons de la présence du duc de Naurouse;
+qui sait combien de temps nous l'aurons!</p>
+
+<p>Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions:
+Dayelle et Savine se trouvèrent placés à droite et à
+gauche de madame de Barizel; le journaliste et lui de
+chaque côté de Corysandre.</p>
+
+<p>On servit, et, comme le dîner venait du restaurant,
+il se trouva bon; comme les domestiques ne furent
+pas ceux de madame de Barizel, ils s'occupèrent convenablement
+de leur besogne; comme le linge était
+loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle,
+les cristaux appartenaient à la maison et qu'ils
+avaient été nettoyés et essuyés par des domestiques
+étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la
+malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire
+de cette maison; les fleurs de la salle à manger
+étaient aussi fraîches que celles du salon, et comme,
+pour faire le service, il fallait de la cuisine passer
+par le vestibule, les convives, heureusement pour
+leur appétit, ne pouvaient pas deviner ce qu'était cette
+cuisine.</p>
+
+<p>D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise
+humeur rendait silencieux, aucun d'eux n'était en
+état de faire attention à ce qui se passait autour de
+lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la
+conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant
+lorsqu'il n'avait pas besoin de faire sa partie; Dayelle
+parce qu'il n'avait d'yeux et d'oreilles que pour
+madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte magnétisé
+en lui posant sur le pied le bout de sa bottine;
+le duc de Naurouse enfin, parce qu'il était tout à
+Corysandre, ne prenant intérêt qu'à ce qui venait
+d'elle et s'appliquait à elle.</p>
+
+<p>Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner
+l'acheva assez mélancoliquement: il s'était engagé
+envers madame de Barizel à présenter ses observations
+au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure
+que le dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement
+lui devenait plus désagréable et plus gênant.</p>
+
+<p>Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante
+lorsqu'on se mêlait de ses affaires; comment
+pendrait-il la chose? Quelle singulière idée madame
+de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille
+commission?</p>
+
+<p>La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur
+persistante de Savine abrégèrent les causeries du
+dessert; on sortit de table pour aller dans le jardin,
+où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer
+leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine,
+dont la mauvaise humeur s'était accrue, annonça
+qu'il était obligé de retourner au trente-et-quarante
+pour suivre une série qui l'intéressait.</p>
+
+<p>Ce fut le signal du départ.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire
+sauter la banque? demanda Roger à Corysandre, espérant
+ainsi rester plus longtemps avec elle; nous
+suivrons ses émotions sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions,
+dit Savine de plus en plus maussade.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun
+intérêt de vous voir jouer, et je ne sais vraiment pas
+pourquoi, le prince Otchakoff et vous, vous avez toujours
+une galerie si nombreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce
+que mes combinaisons sont intéressantes.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, continua Corysandre qui n'avait
+jamais tant parlé, le joueur qui m'intéresse, c'est
+celui qui s'approche de la table en se disant: je ruine
+ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus
+qu'à me tuer, et qui joue cependant; voilà celui qui
+me touche et que j'admire.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là est un fou, dit Savine.</p>
+
+<p>&mdash;Ou un passionné, dit Roger.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime les passionnés, dit Corysandre.</p>
+
+<p>Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent
+tous les quatre vers la <i>Conversation</i>, Savine et
+Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger venant
+ensuite.</p>
+
+<p>Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet
+montèrent le perron, Roger, qui voulait faire parler
+Dayelle sur madame de Barizel et surtout sur Corysandre,
+parut peu disposé à les suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc?
+demanda Dayelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et
+je crois que je partirai sans avoir risqué un louis.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous exprimer combien je suis
+heureux de vous voir dans ces dispositions, car il y a
+quelques années vous étiez un grand joueur, et le jeu
+vous a coûté cher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être ce qui m'a guéri.</p>
+
+<p>Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour
+placer son discours, il se hâta d'en profiter:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux
+de vous voir revenu si sage de votre voyage; c'est un
+grand bonheur pour vous, ce sera une grande joie
+pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt,
+car je ne doute pas que vous ne persévériez dans
+la bonne voie. La jeunesse a des entraînements, je
+comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se prolongent
+au delà d'une certaine limite. Avec votre beau
+nom, avec votre grande fortune, quelle eût été votre
+vie, je vous le demande, si vous aviez persévéré
+dans la voie que vous suiviez avant votre départ.</p>
+
+<p>Roger se redressa blessé par cet étrange discours,
+mais, après un court moment de réflexion, il n'interrompit
+pas, voulant voir où il allait arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Comment auriez-vous assuré la perpétuité de
+ce nom par un mariage digne de la noblesse de votre
+race, continua Dayelle. Quelle mère de famille eût
+accepté pour gendre le jeune homme brillant et,
+passez-moi le mot, bruyant que vous étiez alors? Il
+y a des réputations qui font peur. Tandis que dans
+quelques années, quand la preuve sera faite, et bien
+faite que ce jeune homme effrayant est devenu un
+homme sage, quelle famille, parmi les plus hautes,
+ne sera pas heureuse et fière de votre alliance! Mais
+il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises
+impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se
+former; et ce sera le temps, le temps seul qui amènera
+ce résultat; toutes les paroles, tous les engagements
+ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.»
+Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer
+dès maintenant à vos anciennes habitudes
+pour en prendre de nouvelles qui, seules, peuvent,
+dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain
+au moins, vous donner la vie qui convient à un duc de
+Naurouse, et que personne ne vous souhaite plus sincèrement
+que moi, croyez-le.</p>
+
+<p>Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait
+ce qu'il y avait dans ces paroles, et sous ces paroles.
+Que cachaient leur forme entortillée et leur sens
+obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but ce
+vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel,
+son ami intime, les lui adressait-il?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p>Malgré les savantes combinaisons de madame de
+Barizel, les choses continuèrent de suivre leur cours
+sans changement, c'est-à-dire sans que le prince
+Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.</p>
+
+<p>Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait
+rien à désirer; chaque jour c'étaient des parties
+nouvelles, des promenades à cheval et en voiture dans
+la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins
+et dans les villes où il y avait quelque chose à
+voir, des petits voyages çà et là le long du Rhin ou
+dans les Vosges; mais c'était tout.</p>
+
+<p>Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très
+éloquent en témoignages d'admiration.</p>
+
+<p>Il était impossible de voir des yeux plus tendres
+que ceux que le duc de Naurouse attachait sur Corysandre,
+d'entendre une voix plus douce que la sienne
+lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment
+où il arrivait jusqu'au moment où il partait.</p>
+
+<p>Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée
+par toutes sortes de raisons, madame de Barizel se
+décida enfin à faire une tentative directe sur Savine,
+de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à
+montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre,
+jusqu'où ils allaient et ce qu'on pouvait en
+attendre.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa
+pas l'exécution, si sérieuse qu'elle fût.</p>
+
+<p>Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea
+pour être seule au moment de son arrivée et aussi
+pour n'être point dérangée tant que durerait leur entretien.</p>
+
+<p>Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer
+des passions, elle était cependant dans la classe des
+mères, de sorte que ceux qui venaient pour voir Corysandre
+et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient
+que la mère, se laissaient aller bien souvent à
+un mouvement de déception.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après
+les premiers mots de politesse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est dans sa chambre, où elle restera, car
+j'ai à vous entretenir en particulier de choses graves.</p>
+
+<p>En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet.
+L'heure qu'il avait si souvent redoutée était-elle
+sonnée? Allait-on lui demander à quel but tendaient
+ses assiduités dans cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Et notre entretien, continua madame de Barizel,
+doit rouler sur elle, au moins incidemment, surtout
+sur l'un de vos amis.</p>
+
+<p>D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même;
+puisque ce n'était pas de lui qu'il allait être question,
+il n'avait pas à prendre souci. Les autres, ses amis,
+que lui importait?</p>
+
+<p>Il s'installa commodément dans son fauteuil pour
+subir le supplice qu'on allait lui imposer, se disant
+tout bas qu'on était vraiment bien bête de s'exposer
+à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos
+amis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse?
+commença madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si je le connais; c'est mon meilleur
+ami; nous sommes liés depuis plusieurs années. C'est
+lui qui m'a assisté dans mon duel avec le duc d'Arcala,
+ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure générosité,
+de me faire donner un coup d'épée par un
+adversaire moins naïf que moi, au moment même
+où je cherchais à le ménager.</p>
+
+<p>C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler
+au moins en ces termes, dont il était satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il n'est personne mieux que vous qui
+puisse dire ce qu'est M. le duc de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Personne. Cependant, par cela seul que je suis
+son ami...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre
+de M. de Naurouse et ce n'est pas une accusation que
+je veux porter contre lui: je trouve que c'est un des
+hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit Savine avec une grimace, car
+rien ne le faisait plus cruellement souffrir que d'entendre
+l'éloge de ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Distingué.</p>
+
+<p>&mdash;Très distingué, et même peut-être, si cela est
+possible à dire, un peu trop distingué, ce qui lui donne
+quelque chose d'efféminé.</p>
+
+<p>&mdash;Généreux.</p>
+
+<p>&mdash;Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie,
+car toute qualité poussée à l'extrême devient un défaut.</p>
+
+<p>&mdash;Noble.</p>
+
+<p>&mdash;De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère,
+qui était une Condrieu-Revel, c'est-à-dire tout bonnement
+une Coudrier si le procès en ce moment pendant
+est fondé, il y ait une tache sur son blason.</p>
+
+<p>&mdash;Beau garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas
+très solide à cause de sa santé qui a été rudement
+éprouvée et qui même inspire des craintes sérieuses à
+ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;La mine fière.</p>
+
+<p>&mdash;Que trop, car il y a des moments où cette fierté
+frise l'arrogance.</p>
+
+<p>&mdash;Le caractère chevaleresque.</p>
+
+<p>&mdash;A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je
+vous disais ce que ce caractère chevaleresque lui a
+fait commettre d'extravagances, vous en seriez stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Plein de coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut
+même dire que c'est là son faible, le brave garçon.
+Combien de fois a-t-il été victime de son coeur! Et ce
+qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait
+prendre pour un sceptique et un indifférent; tandis
+qu'en réalité c'est un naïf et, pour toutes les choses de
+coeur, disons le mot... un jobard.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme
+moi et que vous lui rendez pleine justice.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais avant que vous ne me le disiez et
+cependant je n'ai pas hésité à m'adresser à vous,
+parce que je savais en même temps que ce n'était pas
+en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre
+probité.</p>
+
+<p>Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant,
+en pleine figure, provoquent ordinairement deux
+mouvements contraires chez ceux qui les reçoivent
+les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est
+trop»; les autres se redressent et se rengorgent en
+disant par leur attitude: «Vous pouvez continuer.»
+Savine se rengorgea.</p>
+
+<p>Madame de Barizel continua donc.</p>
+
+<p>&mdash;Bien que nous ne vous connaissions pas depuis
+longtemps, nous avons pu vous apprécier, ma fille et
+moi, elle avec son instinct, moi avec l'expérience
+d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas
+grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous,
+aussi franc...</p>
+
+<p>Savine se redressa encore.</p>
+
+<p>&mdash;Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut
+parce qu'elle n'a rien à cacher...</p>
+
+<p>Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la
+pression de ses épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se
+laissent facilement pénétrer. Ce sont les fourbes qui
+déroutent l'examen, les méchants; avec eux on ne
+sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur.</p>
+
+<p>&mdash;Et on a bien raison.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de
+vous; je veux dire je n'ai pas eu peur, car si ma fille
+partage les sentiments... d'estime que je ressens,
+comme elle ignore la démarche que j'entreprends en
+ce moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la
+question de savoir si malgré votre amitié pour M. le
+duc de Naurouse et les longues relations qui vous
+unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur
+une entière sincérité de votre part.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet
+égard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu,
+c'est par discrétion, par réserve de jeune fille, mais
+elle sait regarder, elle sait voir et je ne connais pas
+de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller
+au fond des choses et les apprécier à leur juste valeur.
+D'un mot elle vous juge, et bien, et justement. Le
+malheur est qu'en ce qui vous touche je ne puisse rien
+dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée
+que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui
+vous empêche d'entendre tout ce qui ressemble à un
+compliment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie
+orgueilleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette
+modestie; d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit,
+et ce que j'ai dit n'a eu d'autre objet que d'expliquer
+comment j'ai eu la pensée de m'adresser à vous dans
+les circonstances graves, solennelles, qui sont à la
+veille de se produire, au moins je le suppose.</p>
+
+<p>Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à
+croire,&mdash;on le lui disait d'ailleurs,&mdash;qu'il ne s'agissait
+pas de lui dans cet entretien, ne fut pas maître
+d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée,
+et de retenir une question qui lui vint aux lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.</p>
+
+<p>Madame de Barizel le regarda bien en face, en
+plein dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;La demande de la main de Corysandre par M. le
+duc de Naurouse, dit-elle lentement.</p>
+
+<p>Il n'était point habituellement démonstratif, le prince
+Savine; cependant madame de Barizel avait si bien
+conduit l'entretien pour produire l'effet qu'elle voulait,
+qu'il laissa échapper une exclamation en se levant à
+demi sur son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle
+Corysandre?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette
+émotion, pour elle pleine de promesses.</p>
+
+<p>Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait
+plus qu'à poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu
+et à achever ce qu'elle avait si heureusement commencé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin.
+Au moins dans ces termes. Je ne vous ai pas dit que
+la demande était faite. Je suppose qu'elle est sur le
+point de se faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément. Mais, comme cette supposition repose
+sur des faits certains, mon devoir de mère est
+de prendre des précautions. Voici ces faits: M. de
+Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle,
+qui est, comme vous le savez, notre meilleur ami,
+notre conseil, le second père de Corysandre, pour lui
+parler mariage et lui prouver, ce qui véritablement
+n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité
+qui nous unit, que les folies de jeune homme
+qu'il avait pu faire n'avaient aucune importance au
+point de vue de son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est
+pas tout: il n'est presque pas de soirée que M. de
+Naurouse ne passe avec Leplaquet à l'interroger sur
+nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en
+Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout
+sur Corysandre. Cela a tellement frappé Leplaquet,
+qu'il a cru devoir m'en parler en me racontant
+comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une
+belle amitié, l'accompagne le soir pendant des heures
+entières et ne peut pas le quitter. Cela aussi est caractéristique,
+n'est-ce pas, car il n'est pas dans les habitudes
+de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer
+une telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si
+elle ne s'expliquait pas par ma supposition. N'est-ce
+pas votre avis?</p>
+
+<p>Il répondit d'un signe de main.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua madame de Barizel, ce
+qu'est M. de Naurouse avec ma fille, je n'ai pas à vous
+en parler, vous l'avez vu, vous le voyez comme moi
+tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande
+serait faite depuis quelque temps déjà, j'en suis certaine,
+si M. de Naurouse n'avait été et n'était retenu
+par notre réserve: la mienne, qui est celle d'une mère
+prudente, et celle de Corysandre...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan
+de joie qu'il ne put pas contenir.</p>
+
+<p>Madame de Barizel prit une figure effarouchée et
+jusqu'à un certain point scandalisée:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma
+fille?</p>
+
+<p>La pureté de Corysandre étant sauvegardée par
+l'observation qu'elle avait faite et sa dignité de mère
+prudente l'étant en même temps, madame de Barizel
+put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux
+endroits qu'elle savait être les plus sensibles chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de
+Naurouse ne mérite la sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Sous tous les rapports.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi il est très beau garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais moi-même tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez
+aussi qu'il était plein de coeur, que son caractère était
+chevaleresque, enfin vous me faisiez de lui un éloge
+tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait
+souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son
+mari.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait quelques réserves.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit
+votre esprit de justice ou même plutôt à cause de cet
+esprit de justice, vous proclamez que c'est un des
+hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.</p>
+
+<p>Savine était au supplice; chaque mot lui était une
+blessure cruelle: un autre que lui méritant la sympathie;
+un autre beau garçon (il s'était regardé dans la
+glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque;
+un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on
+pût rencontrer! Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de
+lui en ces termes, pour qu'on le jugeât ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Malgré toutes ces qualités, continua madame de
+Barizel, vous devez comprendre que Corysandre n'est
+pas fille à ouvrir son coeur à un sentiment qui ne serait
+pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui paraître...
+Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas.
+Mais peu importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est
+réellement; mais de là à dire qu'il lui plaît, comme
+vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne franchira
+jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître
+que de faire une pareille supposition.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui,
+devant la véhémence de cette indignation maternelle,
+crut devoir s'excuser, c'était un cri... un cri de surprise
+provoqué par ce que vous m'appreniez.</p>
+
+<p>&mdash;Sans qu'on puisse admettre une seule minute
+que cette enfant si simple, si naïve, si innocente, ait
+éprouvé de la tendresse pour M. de Naurouse, je crois
+qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M. de
+Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que
+vous m'avez dit: à ses qualités, à sa belle figure, à sa
+mine fière, à ses yeux passionnés, à son caractère
+chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les
+mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne
+peut pas être seul à voir, car ils crèvent les yeux de
+tous.</p>
+
+<p>Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de
+façon à ce que tous les coups portassent sans se confondre.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez donc que c'est un des hommes les plus
+charmants qu'on puisse rencontrer, qu'il a tout pour
+lui: la naissance, la fortune...</p>
+
+<p>Savine se révolta.</p>
+
+<p>&mdash;La fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous
+savez que ma fille a les idées françaises.</p>
+
+<p>&mdash;Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla
+Savine.</p>
+
+<p>Madame de Barizel l'examina; il était rouge à
+éclater. Elle jugea qu'elle l'avait suffisamment exaspéré
+et qu'aller plus loin serait s'exposer à dépasser la
+mesure; évidemment il était dans un état de colère
+furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on
+l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût
+éprouvé un immense soulagement. Naurouse n'était
+plus son ami, c'était un ennemi qu'il haïssait à mort
+pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce
+qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites,
+de ses qualités, de son titre, de son rang, de sa
+fortune, serait inutile; l'envie de Savine ne pourrait
+pas en être plus vivement surexcitée qu'elle ne l'était.
+Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine, bien
+loin de là: c'était tout simplement lui prouver que
+Corysandre pouvait être aimée et recherchée par
+quelqu'un qui n'était pas le premier venu, par un
+rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat était
+obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées;
+elle les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique
+qu'elle assénait: il se contemplait dans la glace,
+il se redressait, il se bouffissait, les narines serrées,
+les joues ballonnées, les épaules rejetées en
+arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et
+moi! criait toute sa personne, regardez-moi donc,
+vous qui parlez d'un homme beau garçon!» Pour un
+peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui
+aussi avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque.
+Surtout il eût voulu faire l'addition de sa fortune. Et
+sa noblesse! N'était-il pas prince?</p>
+
+<p>Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage
+à lui montrer qu'elles voyaient aussi des mérites
+en lui, et de grands qui, s'ils ne supprimaient pas ceux
+du duc de Naurouse, les égalaient au moins et peut-être
+les surpassaient.</p>
+
+<p>Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait
+l'exalter par l'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le
+duc de Naurouse et quel cas nous faisons de lui, ma
+fille et moi. Mais, malgré tous les mérites que je suis
+disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins vrai
+que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas
+en quelques jours qu'on peut apprécier un homme et
+son pays, qu'on n'a pas vécu de sa vie et dans son
+le juger justement, alors surtout qu'on n'est pas de
+monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite,
+il faut que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus
+l'accueillir à la légère que la repousser. C'est chose
+grave que le mariage, la plus grave de la vie, et lourde,
+bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde
+même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis
+seule, je n'ai pas de mari pour me guider et toute la
+responsabilité de la décision que je vais avoir à
+prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce
+qu'est la situation de deux femmes sans homme. Et
+nous ne sommes pas dans notre pays, où les amitiés
+que M. de Barizel avait su se créer me seraient d'un
+si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour
+me guider! Si, comme tout me le fait croire, M. le duc
+de Naurouse me demande bientôt, demain peut-être,
+la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un
+côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout
+par ce que je vois, que c'est un parti assez beau
+pour ne pas le dédaigner. Mais je n'ai pas confiance
+en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je
+peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs.
+D'autre part, je me dis que ce parti, qui me
+paraît beau parce que je le juge en femme, n'est peut-être
+pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon tourment,
+mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse
+à vous et vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse?
+Pour vous, qui le connaissez, est-il digne de
+Corysandre?»</p>
+
+<p>&mdash;C'est à moi que vous adressez une pareille question!
+s'écria Savine stupéfait.</p>
+
+<p>Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée
+firent croire à madame de Barizel qu'il allait ajouter
+«Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le mot qu'elle attendait
+si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement
+préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là
+n'avait eu d'autre but que de l'amener, que de le
+forcer.</p>
+
+<p>Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa
+surprise, se tint prudemment sur la réserve et resta
+bouche close.</p>
+
+<p>Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre
+le vrai sens de cette exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous considérons donc comme notre ami,
+continua madame de Barizel, un de nos meilleurs
+amis, et par ce que je sais, par ce que j'ai vu, moi,
+femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un
+des plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme
+votre conscience est une des plus hautes, des plus
+fermes auxquelles on puisse demander un conseil.
+Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent,
+j'ai eu la pensée de m'adresser à vous pour
+vous poser cette demande qui tout à l'heure a provoqué
+en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?</p>
+
+<p>Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent
+endurcie, elle était tremblante d'émotion en cette minute
+solennelle qui, en faisant le sort de Corysandre,
+allait décider le sien.</p>
+
+<p>La gêne de Savine était grande: la situation en effet
+se présentait sous un double aspect, et il fallait la
+trancher d'un mot sans pouvoir s'échapper.</p>
+
+<p>Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas
+de Corysandre pour sa femme, il aurait voulu au
+moins qu'elle ne fût pas la femme d'un autre, surtout
+celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui,
+d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi
+que cela semblait résulter des paroles entortillées de
+la mère, sous lesquelles il semblait qu'on pouvait
+deviner les sentiments vrais de la fille.</p>
+
+<p>Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il
+allait prendre, enfin l'intérêt l'emporta.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement Roger mérite tout ce que vous
+avez dit, tout ce que nous avons dit de lui; s'il en était
+autrement, il ne serait pas mon ami intime. Toutes
+les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui
+reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler,
+n'est-ce pas? cependant il y a un point sur lequel j'ai
+des réserves à poser... je trouve que la fortune de
+Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq cent
+mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec
+cela dans le monde?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules avec un parfait mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel
+j'ai aussi des réserves à faire: c'est la santé. Il
+n'est pas solide, ce pauvre diable de Naurouse; son
+père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a
+succombé à une maladie de poitrine et lui-même est,
+je le crois bien, je le crains bien, poitrinaire. Mais,
+vous savez, on vit très bien poitrinaire; et puis, en
+plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon dont il
+s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules;
+tout poitrinaire est follement sentimental, cela est
+connu. Cela me peine et beaucoup de vous parler
+ainsi, mais la confiance que vous me témoignez me
+fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour
+cela aussi que je ne peux point passer sous silence la
+manie fâcheuse que Naurouse a eue de jeter son
+argent par les fenêtres pour faire du bruit, du tapage,
+pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de
+s'amuser. C'est pour cela aussi que je rappelle le
+procès en usurpation de nom intenté à son grand-père,
+ce qui démolira terriblement la noblesse de Roger, si
+ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme
+tout le fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que
+Naurouse ne soit un charmant garçon; on n'est pas
+parfait, même quand la faveur publique, qui souvent
+est bien bête, vous fait une sorte d'auréole.</p>
+
+<p>Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine
+parler si longuement. Où voulait-il en venir avec cette
+démolition en règle qui n'avait épargné ni la fortune,
+ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était
+terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport
+avec ses attaques.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, en mon âme et conscience,&mdash;il se posa
+la main sur le coeur majestueusement,&mdash;mon avis
+est... c'est-à-dire le conseil que je vous donne est que
+vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand
+il vous l'adressera.</p>
+
+<p>Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis
+quelques instants déjà, ce coup la surprit si fort, qu'il
+la laissa un moment anéantie.</p>
+
+<p>&mdash;Car il vous adressera cette demande, continua
+Savine, cela ne fait pas le moindre doute pour moi.
+Comment aurait-il pu rester insensible à la splendide
+beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à
+ses séductions, qui font d'elle une merveille incomparable!
+Pour moi il y a longtemps que je vous aurais
+adressé cette demande en mon nom... si je ne m'étais
+juré de mourir garçon.</p>
+
+<p>Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse
+et il s'était lui-même dégagé.</p>
+
+<p>Heureusement pour lui madame de Barizel s'était
+depuis longtemps exercée à ne pas s'abandonner à
+son premier mouvement, car si elle avait cédé à l'indignation
+furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des
+choses qui, après les éloges et les compliments auxquels
+elle l'avait habitué, l'eussent étrangement et
+bien désagréablement surpris. Par un énergique effort
+de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et
+refoula sa fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du
+duc de Naurouse! Mais il était l'ami du duc, et maintenant
+c'était du côté de celui-ci qu'elle devait se retourner,
+en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle
+devait échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait
+donc pas se faire en ce moment de ce misérable Savine
+un ennemi qui pouvait être redoutable.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p>Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement,
+passait sa vie couchée ou étendue, ne quittant
+son canapé ou son fauteuil qu'à la dernière extrémité
+et dans des circonstances tout à fait graves. Cependant,
+lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte
+du salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve
+d'estime ou d'amitié qu'elle pût donner, fut parti, au
+lieu de revenir s'asseoir, elle se mit à marcher à grands
+pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle faisait,
+poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir garçon, répétait-elle machinalement,
+mourir garçon!</p>
+
+<p>Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le
+salon; puis, un peu calmée, elle alla s'allonger sur un
+divan, et là elle continua de réfléchir.</p>
+
+<p>Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et
+commanda qu'on priât Corysandre de descendre.</p>
+
+<p>Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être
+question? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après
+me remercieras-tu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de
+mariage que je te remercierais, si tu savais comme je
+suis lasse de toutes ces combinaisons que tu te donnes
+tant de peine à chercher et qui n'aboutissent jamais,
+comme j'en suis humiliée.</p>
+
+<p>Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une
+expression mélancolique:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais comme j'en suis malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps;
+je ne veux pas que tu sois malheureuse, je ne
+l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu n'as pas de
+meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu
+que ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis
+prête à tout pour l'assurer. Écoute-moi et tu vas le
+voir; mais d'abord réponds-moi en toute sincérité,
+sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du
+prince Savine?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais
+dit bien plus encore si tu avais voulu m'écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps n'a pas modifié ton impression première?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable
+qu'il ne m'était apparu avant de le connaître; suffisant,
+vaniteux, arrogant, envieux, égoïste jusqu'à la férocité,
+misérablement avare, sans coeur, sans honneur, sans
+courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui
+cherche vainement une qualité, car il n'est même pas
+beau avec son grand corps mal dégrossi et ses grâces
+d'ours blanc.</p>
+
+<p>C'était la première fois que sa mère la voyait parler
+avec cette passion, elle toujours si calme, si indifférente;
+elle s'était dressée sur son fauteuil et, le corps
+penché en avant, la tête haute, elle semblait de son
+bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot,
+asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur
+Savine placé devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, continua madame de Barizel après quelques
+instants, tu voudrais ne pas devenir sa femme?</p>
+
+<p>Corysandre ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu
+m'as dit que j'étais folle; que ce mariage était nécessaire;
+qu'il fallait qu'il se fît; qu'il était le plus beau
+que je puisse souhaiter; que le refuser c'était faire ton
+malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul
+moyen de sortir de la situation où nous nous trouvons;
+enfin, par la prière, par le commandement, par la persuasion,
+de toutes les manières, tu me l'as imposé.
+Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux
+devenir sa femme?</p>
+
+<p>&mdash;Pour connaître ton sentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le
+mari, l'un me déplaît autant que l'autre: tu voulais
+savoir, tu sais.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras
+tout à l'heure: Maintenant, autre question à laquelle tu
+dois répondre avec la même franchise: que penses-tu
+du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont pas
+changé?</p>
+
+<p>&mdash;Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît;
+tous les défauts de l'un sont des qualités opposées chez
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si le duc de Naurouse te demandait en
+mariage, tu l'accepterais?</p>
+
+<p>Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes
+qu'elle regarda sa mère; voyant un sourire dans les
+yeux de celle-ci, elle poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a demandée?</p>
+
+<p>Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester
+par ce cri et cet élan irrésistible fut de courte
+durée.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, dit madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura
+Corysandre, se renversant dans son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je
+n'ai pas voulu te dire que le duc de Naurouse t'avait
+demandée, mais simplement, et cela est quelque chose,
+tu vas le voir, que s'il te demandait je suis disposée à
+te donner à lui.</p>
+
+<p>Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à
+sa mère, elle la prit dans ses bras et l'embrassa.</p>
+
+<p>C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus
+une enfant qu'elle avait un de ces élans d'effusion.</p>
+
+<p>Après le premier mouvement de trouble, madame de
+Barizel la fit asseoir sur le canapé, près d'elle; et, lui
+tenant une main dans les siennes:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée
+trop souvent. Je n'ai jamais voulu que ton bonheur, et,
+si nous n'avons pas toujours été d'accord, c'est qu'avec
+ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde et la
+vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était
+assurer ton bonheur que te faire épouser le prince
+Savine, dont le nom, la fortune et la situation m'avaient
+éblouie; et si, malgré les répugnances que tu as manifestées,
+j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru
+que ces répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais
+mieux le prince, en qui je ne voyais pas, comme toi,
+un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu de diminuer,
+ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te
+paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.&mdash;Dans
+ces conditions, moi, ta mère, qui veux ton bonheur,
+je ne puis te dire qu'une chose: renonçons au
+prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais
+épouse-le.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'épousera, je te le promets, je te le jure!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p>Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté
+de lui-même.</p>
+
+<p>C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il
+avait dit comme dans ce qu'il avait fait, de même dans
+ce qu'il n'avait pas dit et ce qu'il n'avait pas fait, des
+motifs de satisfaction qui lui permettaient de se féliciter.
+Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien inspiré;
+il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été
+habile; jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis
+une erreur, encore moins une maladresse ou une
+sottise, et quand les choses n'avaient point tourné selon
+son désir ou ses intérêts, c'était la faute des circonstances,
+ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en
+faute, lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il
+réussissait et en qui il ne croyait plus quand il échouait,
+Dieu pouvait se tromper et faire des bêtises; mais lui
+Savine, non, mille fois non, cela était impossible.</p>
+
+<p>Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore,
+plus fier de lui qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient
+passer sous les arbres des allées de Lichtenthal, allant
+lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le sourire
+de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front
+dans les nuages, se disaient: Voilà un homme heureux...</p>
+
+<p>Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine.</p>
+
+<p>Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la
+veine, il devait en profiter.</p>
+
+<p>Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il
+devait se hâter.</p>
+
+<p>Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben
+pour prendre chez lui l'argent qui lui était nécessaire:
+la banque n'avait qu'à se bien tenir; mais que pourrait-elle
+contre sa chance s'unissant aux combinaisons
+inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait
+sauter, non pas une fois, mais deux, indéfiniment.</p>
+
+<p>Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il
+voulait risquer un coup décisif, il entra à la Conversation.</p>
+
+<p>Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles,
+qui, assis comme à l'ordinaire à la table de
+trente-et-quarante piquait avec une longue épingle des
+cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il fût à
+cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis
+ne manquait pas cependant, après chaque coup,
+de promener un regard circulaire autour de lui pour
+voir s'il n'apercevait point un nouveau venu à qui il
+pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons
+inexorables ou même une association pour ruiner
+toutes les banques de jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il
+espérait toujours.</p>
+
+<p>Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit
+celui-ci, mais de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils
+furent arrivés dans un endroit écarté du jardin où il n'y
+avait personne qu'il l'aborda.</p>
+
+<p>&mdash;Le moment est-il favorable? demanda Savine.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut plus favorable; ainsi...</p>
+
+<p>Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.</p>
+
+<p>Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit
+un air de dignité blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la
+réflexion sans doute lui dit qu'il n'était pas en état de
+se fâcher d'une offense.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté
+encore dans le ton, j'ai dit «pas de blagues» et je le
+répète; selon vous, quand je vous consulte, le moment
+est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à
+m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables;
+et malgré tout cela la vérité est que je perds; je devais
+ruiner la banque en suivant vos conseils et, tout au contraire,
+depuis que je joue, ce serait elle qui m'aurait
+ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au
+moins m'a-t-elle enlevé...</p>
+
+<p>Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme comme vous, prince, retient-il le
+chiffre des sommes qu'il perd au jeu?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner;
+ce qui est mon cas avec la banque, contre laquelle je
+ne me serais pas amusé à jouer si je n'avais pas poursuivi
+un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas atteint:
+je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé
+à ne plus jouer.</p>
+
+<p>Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait
+qu'il les connaissait bien; ces joueurs décidés à ne
+plus jouer, et quelle foi il avait en leurs engagements.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant vous venez me demander un conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien,
+qu'il n'y a pas de veine, qu'il n'y a pas de hasard, et
+que l'ordre règle toute chose en ce monde, le jeu
+comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la
+divine Providence, qui...</p>
+
+<p>Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement
+sur l'ordre de la Providence; il l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui,
+s'écria-t-il; mais si assuré que je sois de
+gagner, je veux mettre toutes les chances de mon côté;
+voyons donc quelle est la situation des figures que
+vous suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement:
+je veux une série de coups extraordinaires qui
+fassent pousser des cris d'admiration à la galerie.</p>
+
+<p>Le marquis de Mantailles expliqua cette situation
+des figures.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il
+fût arrivé au bout de ses explications, cela suffit maintenant;
+je vous répète que si, par extraordinaire, je
+ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne
+toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je
+quitterais Bade. Tout à l'heure vous avez souri quand
+je vous ai dit cela; mais c'est que vous ne me connaissez
+pas bien en me jugeant d'après les autres
+joueurs; moi je n'ai pas de passions.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, prince, je vous plains de toute mon âme.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez
+pas, je vous prie; sans doute vous ne me parlez pas;
+mais cela me gêne que vous soyez dans la salle; malgré
+moi, je vous cherche et cela me donne des distractions,
+et puis vos regards m'empêchent de suivre
+mes inspirations.</p>
+
+<p>&mdash;Défiez-vous-en.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que j'ai la veine.</p>
+
+<p>Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle
+de jeu, où, rien que par sa manière de se présenter,
+il se fit faire place.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux,
+qui le regardaient étaler autour de lui ses liasses de
+billets un sourire de superbe assurance qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi bien, vous allez voir.</p>
+
+<p>Il fit son jeu.</p>
+
+<p>Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le
+poursuivit.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Je cède ma chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Je la prends, dit une voix derrière lui.</p>
+
+<p>C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.</p>
+
+<p>Alors en étant obligé de passer au second rang
+tandis que son rival s'avançait au premier, il sentit
+en lui un mouvement de rage plus cruel que sa perte
+d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une
+abdication.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p>C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade,
+où rien ne le retenait plus.</p>
+
+<p>A la <i>Conversation</i>, il ne voulait pas voir le triomphe
+insolent d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à
+perdre avec la même indifférence apparente.</p>
+
+<p>Et il ne voulait pas assister davantage à celui de
+Naurouse auprès de Corysandre.</p>
+
+<p>Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait
+que son départ lui rapportât au moins quelque chose,
+ne serait-ce que la reconnaissance de Naurouse.</p>
+
+<p>Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle
+en chassa le mécontentement et la colère. Il se dirigeait
+vers le <i>Graben</i> pour rentrer chez lui, il s'arrêta,
+et, changeant de chemin, il alla chez le duc de
+Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui
+allait sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, mais à une condition, qui est que
+nous allions dîner dans un endroit où nous pourrons
+causer; j'ai à vous parler de choses sérieuses, et je
+voudrais n'être ni dérangé ni entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous paraissez agité.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure
+pourquoi; occupons-nous d'abord de dîner, le reste
+viendra après.</p>
+
+<p>Ils montèrent en voiture et se firent conduire à
+l'<i>Ours</i>, qui est un restaurant établi dans une prairie
+à quelques minutes de Bade; mais en route Savine
+ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de
+faire.</p>
+
+<p>A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il
+avait annoncée, et Roger remarqua qu'il mangeait et
+buvait à fond en homme qui ne se laisse pas couper
+l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la
+bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait
+lui-même dans de certaines proportions et qu'il avalait
+à grands coups, car lorsqu'il ne se croyait pas
+malade c'était une de ses prétentions de pouvoir
+boire plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait
+commencé à se fonder autrefois à Paris par ce talent
+qui lui avait valu bien des envieux parmi les jeunes
+gens de son monde.</p>
+
+<p>Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il
+commença l'entretien que, tout en mangeant et en
+buvant, il avait préparé:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que je parle toujours franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Comme moi, mais comme moi aussi vous ne
+dites que ce que vous voulez, tandis que ce que je vous
+demande, c'est de répondre à toutes mes questions
+sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous
+mademoiselle de Barizel?</p>
+
+<p>&mdash;La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante,
+la plus délicieuse, la plus séduisante des
+jeunes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais.</p>
+
+<p>Il porta la main à son coeur avec le geste d'un
+homme qui vient de recevoir un coup cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, après un moment de silence assez long, il
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, autre question: Quel sentiment vous
+a-t-elle inspiré?</p>
+
+<p>&mdash;L'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit
+lui-même?</p>
+
+<p>Roger ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez
+par un mot: l'aimez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une question que je n'ai pas examinée...
+par cette raison que je ne pouvais pas l'examiner.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous
+avoir posé moi-même certaines questions que pour
+toutes sortes de raisons il me convenait de taire.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous ne pouvez plus taire maintenant
+que nous avons abordé cet entretien, qui, vous le
+sentez, doit être poussé jusqu'au bout; posez-les donc,
+ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans toutes
+les résistances que vous opposez aux miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous
+étiez l'ami de la famille de Barizel quand je suis arrivé
+à Bade.</p>
+
+<p>&mdash;Vos questions, vos questions?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la question que je ne voulais pas vous
+adresser est la même que celle que vous me posez
+l'aimez-vous?</p>
+
+<p>Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous
+êtes l'ami le plus loyal, le coeur le plus honnête, le
+plus droit, que j'aie jamais connu; mais j'espère me
+montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je
+l'aime.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez donc...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais
+plutôt dire pour être absolument dans le vrai:
+«Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé à Bade et
+quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que
+vous l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je
+l'aimais et je pensais à l'épouser; mais j'ai vu l'effet
+qu'elle a produit sur vous et celui que vous avec produit
+sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés
+l'un vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été
+depuis l'un pour l'autre, je l'ai vu aussi. Oh! je ne
+vous fais pas de reproches, mon cher Roger, vous
+êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la
+preuve, l'ami loyal et délicat dont je serrais la main
+tout à l'heure. Et c'est là ce qui m'a si profondément
+touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas été gâté
+par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve,
+vous n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits
+faits, insignifiants pour un indifférent, considérables
+pour moi, m'ont appris chaque jour ce que vous ressentiez
+pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait
+pour vous. Si je vous disais que les premiers moments
+n'ont pas été cruels, désespérés, vous ne me
+croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur. Mais
+si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en
+même temps un homme de raison. De plus, pardonnez-moi
+cet aveu brutal: je vous aime tendrement,
+d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout.
+J'ai fait mon examen de conscience. En même temps
+j'ai fait le vôtre aussi... et celui de Corysandre. Je me
+suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus heureuse?»
+Et ma conscience m'a répondu:&mdash;je pense
+que ma sincérité, celle d'un homme qu'on accuse
+d'être orgueilleux, a quelque mérite,&mdash;«Avec Roger»;
+et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que
+j'en ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû
+peut-être. Mais il faut me pardonner; il y a des sacrifices
+auxquels on se résigne difficilement. Ce plan,
+vous l'avez deviné: il consistait à venir vous poser
+les questions que je vous ai posées et qui se résumaient
+dans une seule: «L'aimez-vous?» En ne me
+répondant pas vous m'avez répondu mieux que vous
+ne l'auriez fait par la réponse la plus précise.</p>
+
+<p>Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme
+s'il balançait dans son coeur troublé une résolution
+terrible à prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un
+de nous deux est de trop à Bade...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je vous cède la place; dans
+quelques jours j'aurai quitté Bade; plus tard, quand
+vous penserez à moi, vous verrez si j'ai été votre ami,
+et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira.</p>
+
+<p>Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la
+parole.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous ai dit avec une entière franchise ce
+qui se rapportait à nous et à Corysandre, je dois
+vous dire maintenant, pour que notre explication
+soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un
+entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en
+convenir, paraissait me traiter avec une certaine bienveillance
+et peut-être même avec une préférence
+marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger,
+j'ai sur vous, au moins aux yeux d'une mère, une
+supériorité marquée: je suis plus riche que vous. Eh
+bien, dans cet entretien tout à fait accidentel et en
+l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais
+la volonté bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez
+donc vous présenter maintenant quand vous voudrez,
+mon cher Naurouse, vous ne trouverez devant
+vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural.
+Je n'existe plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre.
+Ce que je vais devenir, n'en prenez pas souci.
+Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de me
+passionner pour quelque chose. Je vais fonder une
+chaire au Muséum, construire un observatoire, subventionner
+une exploration du Centre de l'Afrique,
+fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin,
+je vais chercher quelque chose qui prenne mon
+temps, car vous pensez bien que mourir garçon, c'est
+tout simplement une blague, une blague héroïque
+qui mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y
+avait encore des poètes; malheureusement il n'y en
+a plus; je viens trop tard. C'est pour vous dire cela
+que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous
+le voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte
+du champagne et du cognac, j'ai très soif pour avoir
+si longtemps parlé; et, de plus, il est bon d'oublier.</p>
+
+<blockquote><p>
+Car pour être un héros on n'en est pas moins homme.
+</p></blockquote>
+
+<p>Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais
+rien; ça en a l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis
+qu'en rustre ou un Russe, et entre les deux il n'y a
+pas grande distance... pour les vers français.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p>C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance
+à ceux qui le connaissaient, et Roger le connaissait
+bien. Tout d'abord, il avait éprouvé un moment
+d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait
+mon examen de conscience et ma conscience m'a
+répondu que c'était avec Roger que Corysandre pouvait
+être heureuse»; et cette émotion était devenue
+plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur,
+avait ajouté avec des larmes dans la voix: «Un de
+nous deux est de trop à Bade, je vous cède la place
+auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était
+pas descendue bien profondément en lui, n'avait
+pas étouffé la réflexion.</p>
+
+<p>Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice,
+lui qui n'était pas l'homme des sacrifices et qui n'avait
+jamais écouté que la voix de l'intérêt personnel le
+plus étroit?</p>
+
+<p>Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter
+ces questions sans les examiner et les peser.</p>
+
+<p>Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de
+cette explosion de sensibilité peu naturelle chez un
+homme comme lui, et plus faite, par son excès même,
+pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait
+qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre.</p>
+
+<p>Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation
+n'étaient nullement claires et encore moins satisfaisantes,
+si on s'en tenait aux confidences de Savine.</p>
+
+<p>Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une
+jeune fille, qui a affiché pour elle l'admiration et l'enthousiasme,
+qui s'est posé hautement en prétendant
+et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse.</p>
+
+<p>Quelles accusations portait Savine?</p>
+
+<p>Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque
+sa renonciation, comme il le disait lui-même, était un
+acte d'héroïsme amical; mais, ce qu'on ne pouvait
+pas lui demander, on pouvait, on devait le demander à
+d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on
+pouvait les obtenir soi-même.</p>
+
+<p>En réalité, Roger ne savait rien de la famille de
+Barizel, si ce n'était ce que Leplaquet lui avait raconté;
+mais ces longs récits, faits par un pareil témoin, n'étaient
+pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de
+Barizel, quelle situation il avait réellement occupée,
+ce qu'avait été, ce qu'était madame de Barizel.</p>
+
+<p>Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce
+qu'ils lui parlaient de Corysandre et lui permettaient
+de reconstituer par l'imagination ce qu'avaient été
+l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait
+son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les
+contrôler, n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait
+qu'ils fussent ou ne fussent pas des romans,
+ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?</p>
+
+<p>Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle
+s'imposait et il devait être poursuivi d'autant plus sévèrement
+que la renonciation de Savine ressemblait à
+une accusation.</p>
+
+<p>Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était
+supérieure à la sienne; mais il ne mettait aucun nom
+au-dessus du sien, et ce qui n'avait pas convenu
+à un Savine convenait encore moins à un Naurouse.</p>
+
+<p>C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais
+il ne le compromettrait en prenant une femme
+qui ne fût pas digne de le porter ou qui l'amoindrît.</p>
+
+<p>Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on
+disait, cela n'avait que peu d'importance à ses yeux;
+mais qu'il y eût une tache sur son nom ou sur l'honneur
+de sa famille, cela au contraire en avait une
+considérable qui pouvait empêcher tout projet de
+mariage.</p>
+
+<p>Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant
+de s'engager avec madame de Barizel, et même avec
+Corysandre, il fallait donc qu'il eût des renseignements
+précis sur cette famille de Barizel.</p>
+
+<p>Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à
+écrire des lettres pour obtenir ces renseignements
+l'une à l'un de ses amis, secrétaire de la légation de
+France à Washington, l'autre à un Américain de
+Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p>Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de
+Savine le duc de Naurouse prendrait la place de celui-ci,
+se poserait franchement en prétendant, et, dans un
+temps qui, selon elle, ne devait pas être long, lui demanderait
+Corysandre.</p>
+
+<p>Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le
+duc de Naurouse ne s'était pas encore prononcé,
+c'était Savine, Savine seul qui l'avait retenu; Savine
+éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient
+plus.</p>
+
+<p>Il n'avait qu'à parler.</p>
+
+<p>Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai laissés en tête-à-tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a
+rien dit: quand tu es avec nous ou quand nous sommes
+en public, il a toujours mille choses à me dire, et il me
+les dit d'une façon charmante qui les rend intimes,
+presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse
+les entendre; puis, aussitôt que nous sommes seuls, il
+ne dit plus rien; il semble qu'il ait peur de parler et de
+se laisser entraîner.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors il me regarde.</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je le regarde aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Avec les mêmes yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est
+avec un coeur bien ému, bien heureux, tout bondissant
+de joie par moments, et dans d'autres tout alangui,
+comme s'il se fondait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors cela durera toujours ainsi entre vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux
+les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur
+appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume.</p>
+
+<p>Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel
+s'inquiétait, et lorsque, après quelques jours
+d'attente, elle vit que le duc de Naurouse ne se prononçait
+pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune
+homme et cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur
+bonheur à se regarder en silence, ne trouvant rien de
+mieux pour se dire leur amour. Combien de temps les
+choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait
+pas? Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il
+s'agissait, ce n'était pas de celui du duc de Naurouse,
+c'était de leur mariage, qui pouvait très bien ne pas se
+faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.</p>
+
+<p>Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire,
+à Corysandre: «Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?»
+et que celle-ci, comme à l'ordinaire aussi,
+avait répondu: «Rien», elle se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toute mon espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance
+ne se réalisera pas, sois-en certaine.</p>
+
+<p>Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement
+qui disait clairement qu'elle n'avait aucun doute à cet
+égard:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne crois pas ce que je te dis?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Avec lord Start.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Savine.</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules en poussant des exclamations
+de pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José,
+avec lord Start, avec Savine, se renouvelle avec le duc
+de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe
+assurance et l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont
+tu parles savaient qu'ils m'étaient indifférents; M. de
+Naurouse sait que...</p>
+
+<p>&mdash;Que?...</p>
+
+<p>&mdash;Que je l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le lui as pas dit?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit,
+cela se sent; lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait,
+et cependant je suis certaine de son amour tout
+aussi bien que s'il me l'avait affirmé par les serments
+les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me
+l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement
+lorsque nous sommes séparés.</p>
+
+<p>&mdash;J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que
+tu voudras chez le duc de Naurouse; eh bien! à quoi
+a-t-il servi jusqu'à présent?</p>
+
+<p>&mdash;A nous rendre heureux.</p>
+
+<p>-J'entends pour ton mariage; si malgré cet
+amour, ce grand amour, M. de Naurouse n'a point
+encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a
+qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas
+qu'à un moment donné il se retire comme s'est retiré
+Savine, comme se sont retirés déjà ceux qui ont
+voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont
+renoncé à leur projet?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire
+pourquoi; c'est parce que tu effrayes les épouseurs;
+ils viennent à toi, irrésistiblement attirés par ta
+beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir,
+ils se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre
+situation.</p>
+
+<p>&mdash;A qui la faute?</p>
+
+<p>&mdash;A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche
+le tapage de notre vie, et je conviens qu'on n'a pas
+tort; mais, cette vie, nous ne pouvons pas la changer
+sous peine de renoncer au grand mariage que je veux
+pour toi. Ceux qui ont une position bien établie, un
+grand nom, une belle fortune, des relations solides et
+brillantes, n'ont point besoin qu'on fasse du tapage
+autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la
+force même des choses. Mais nous, qui serait venu à
+nous si nous étions restées dans notre pauvre habitation,
+sans fortune, sans relations? Quand j'ai voulu un
+mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre un
+parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un
+homme médiocre. J'ai pris celui que les circonstances
+m'imposaient et non celui que j'aurais choisi si j'avais
+été libre; je t'ai placée dans un milieu brillant et je
+me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul
+a réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant
+un rang et une fortune que nous ne devions pas espérer.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils se sont retirés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là justement ce qui fait que nous ne devons
+pas laisser celui que nous avons, en ce moment, suivre
+les autres, ce qu'il pourrait très bien faire si nous lui
+laissions le temps de la réflexion: il faut donc l'obliger
+à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion
+ait parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix
+malveillantes qui nous attaquent. Le duc de Naurouse
+est un homme d'honneur: quand il aura pris un engagement
+il le tiendra. J'avais cru que cet engagement,
+il le prendrait de lui-même ou tout au moins que tu
+l'amènerais à le prendre; mais ni l'une ni l'autre de
+ces espérances ne s'est réalisée, et, je le crains bien,
+ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible:
+il s'agit tout simplement de me répéter tout ce
+que M. de Naurouse te dira, et de ne lui dire que ce
+que nous aurons arrêté ensemble à l'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est un rôle que tu m'imposes.</p>
+
+<p>&mdash;Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera
+dans ta nature et que pas un mot ne sera contraire à
+tes sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera
+de n'être pas moi...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui,
+n'est-ce pas? Eh bien, laisse-moi te diriger. Maintenant,
+bonne nuit, va te coucher et laisse-moi rêver à
+la scène que tu devras jouer demain.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p>En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement
+un rôle qui sera dans ta nature», madame de
+Barizel n'était pas du tout certaine du succès de sa
+fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle
+lui adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour
+elle d'une vérité absolue.</p>
+
+<p>Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes
+qui ne trouvent que des perfections dans leurs
+enfants par cela seul qu'elles sont les mères de ces
+enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille,
+il lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de
+Corysandre, et encore n'avait-elle pu l'admettre sans
+contestation que lorsqu'elle lui avait été imposée par
+l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu
+s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait
+si peu, pouvait être intelligente. Pour elle, l'intelligence
+c'était l'intrigue, la ruse, le détour, l'art de
+mentir utilement et de tromper habilement, l'audace
+dans le choix des moyens à employer pour atteindre
+un but et la souplesse dans la mise en exécution de
+ces moyens, l'ingéniosité à se retourner, l'assurance
+dans le danger, le calme dans le succès, la fertilité de
+l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que
+quand elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci
+l'une ou l'autre de ces qualités sans les trouver,
+elle ne pouvait pas reconnaître qu'elle était intelligente;
+stupide au contraire, aussi bête que belle.</p>
+
+<p>Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa
+fille lui rendait sa tâche délicate. Avec une fille déliée
+rien n'eût été plus facile que de lui tracer le canevas
+d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses
+pieds un homme épris et passionné comme le duc de
+Naurouse; mais avec elle il n'en pouvait pas être
+ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu compliqué, elle ne
+le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu
+fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de
+simple, de très simple qu'elle pût se mettre dans la
+tête et exécuter. Mais quelque chose de très simple
+et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de Naurouse?</p>
+
+<p>Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle
+n'était à son aise que dans ce qui était compliqué,
+savamment combiné, entortillé à plaisir; tout ce qui
+était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de
+retenir son attention.</p>
+
+<p>Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement:
+quelques mots, une intonation, un geste, un
+regard, et il était entraîné; mais ces quelques mots,
+cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient
+produire tout leur effet que s'ils étaient en situation.</p>
+
+<p>C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si
+elle était bonne, elle porterait la mauvaise comédienne
+qui la jouerait.</p>
+
+<p>Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation;
+elle en trouva vingt, mais bonnes pour elle-même,
+non pour Corysandre, se dépitant, s'exaspérant
+de voir combien il était difficile d'être bête; enfin,
+de guerre lasse, elle s'endormit.</p>
+
+<p>Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le
+calme de la nuit avait fait ce que le trouble de la
+soirée avait empêché: elle tenait sa situation, bien
+simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être
+endormie pour en avoir l'idée.</p>
+
+<p>Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle
+entra dans la chambre de sa fille.</p>
+
+<p>Corysandre était levée depuis longtemps déjà, et,
+assise dans un fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre
+d'un store à demi baissé, elle paraissait absorbée dans
+la contemplation des cimes noires de la montagne qui
+se trouvait en face de leur chalet.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là? demanda madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Je réfléchis.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi?</p>
+
+<p>&mdash;A ce que tu m'as dit hier.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est le résultat de tes réflexions, je te
+prie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de te prier de ne pas persévérer dans
+ton idée et de nous laisser être heureux tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement
+trouvé le moyen d'amener le duc de Naurouse à
+se prononcer aujourd'hui même. Tu comprends que
+ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à
+chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver
+à un résultat que je vais écouter tes billevesées: c'est
+à toi de m'écouter et de faire exactement ce que je vais
+te dire. Comprends-moi bien; suis mes instructions et
+avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit
+venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je
+ferai la sieste après une mauvaise nuit et tu penseras
+que je ne dois pas me réveiller de sitôt; mais, au lieu
+d'en paraître fâchée, tu t'en montreras satisfaite.
+Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de
+rester en tête à-tête avec le duc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait
+rien. D'ailleurs, ce qu'il faut avant tout, c'est être naturelle.
+Donc, le duc arrive. Tu es dans un fauteuil
+comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention!
+Écoute et regarde: je suis le duc.</p>
+
+<p>Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte;
+puis elle revint vers Corysandre, marchant vivement,
+légèrement, comme le duc, les deux mains tendues en
+avant, le visage souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait
+la sieste. Là-dessus le duc te dit quelques mots de
+politesse pour moi et tu réponds ce que tu veux, cela
+n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois
+ajouter, écoute donc bien...&mdash;Et elle reprit la voix
+de Corysandre:&mdash;Au reste, je suis bien aise de cette
+absence, qui me permet de vous adresser une prière.&mdash;Là-dessus,
+tu as l'air aussi embarrassé que tu
+veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir
+l'air ému et attendri; tu le regardes longuement avec
+des yeux doux; plus ils seront doux, plus ils seront
+tendres, mieux cela vaudra.&mdash;Une prière? dit le duc
+surpris autant par les paroles que par ton attitude.&mdash;Oui,
+et que je n'oserai jamais vous dire si vous ne
+m'aidez pas. Asseyez-vous donc, voulez-vous?&mdash;Tu
+lui montres un siège près de toi, mais pas trop près
+cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en
+face de toi, sous tes yeux, ainsi.</p>
+
+<p>Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à
+deux pas de Corysandre, elle s'assit comme si elle
+était le duc de Naurouse, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes
+de nouveau, toujours longuement, avec des yeux de
+plus en plus tendres et un doux sourire dans lequel il
+y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges
+cette pause aussi longtemps que tu veux, des yeux
+comme les tiens en disent plus que des paroles. Cependant,
+comme vous ne pouvez pas rester ainsi, tu
+te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase
+dans lequel vous devez monter un cheval que je veux
+vous parler; je vous en prie, ne montez pas ce cheval,
+ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches de
+mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et
+aussi beaucoup d'angoisse. Cependant il ne faut pas
+que tu en mettes trop, car le duc doit te demander pourquoi
+tu ne veux pas qu'il prenne part à cette course.
+Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!</p>
+
+<p>&mdash;Une peur mortelle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que je te demande de n'exprimer
+que des sentiments qui sont en toi: c'est cette peur
+que ton accent et tes regards doivent trahir. Cependant,
+à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de
+suite: tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux
+parler et tu ne le peux pas, arrêtée par ta confusion.
+Ne serait-ce pas ainsi que les choses se passeraient
+dans la réalité?</p>
+
+<p>&mdash;Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais
+pas, je lui dirais tout de suite et tout simplement que
+j'ai peur pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut
+mieux que la nature. Tu es donc confuse, et ce n'est
+qu'après l'avoir fait attendre, après qu'il s'est rapproché
+de toi, comme cela,&mdash;elle approcha sa chaise
+en se penchant en avant,&mdash;ce n'est qu'alors que tu
+lui dis: «J'ai peur pour vous.» En même temps, tu
+lui tends la main par un geste d'entraînement, et, s'il
+ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à
+tes genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est
+que tu n'es qu'une sotte. Mais tu n'en seras pas une,
+n'est-ce pas? tu comprendras.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant
+le visage dans ses deux mains, que cela est odieux, et
+misérable. Pourquoi veux-tu me faire jouer une comédie
+indigne de lui et indigne de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que
+comédie en ce monde. Qui te révolte dans celle-la,
+puisqu'elle est conforme à tes sentiments?</p>
+
+<p>&mdash;La comédie même.</p>
+
+<p>Madame de Barizel haussa les épaules par un geste
+qui disait clairement qu'elle ne comprenait rien à cette
+réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle
+à celles que les mères donnent ordinairement
+à leurs filles? dit Corysandre d'une voix tremblante, et
+ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas
+justement ce que les autres mères défendent?</p>
+
+<p>&mdash;T'imagines-tu donc que je suis une mère comme
+les autres! Non, pas plus que tu n'es une fille comme
+les autres. C'est une des fatalités de notre position de
+ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser,
+sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens
+qui marchent la tête en bas dans les cirques ou qui
+dansent sur la corde au-dessus du Niagara n'aimeraient
+pas mieux marcher comme tout le monde: ils
+gagnent leur vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi
+gagner la nôtre; et pour cela tous les moyens sont
+bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant. En
+somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as
+peur que le duc de Naurouse monte dans ce steeple-chase
+où il peut se casser le cou, dis-le-lui; le duc t'aime,
+qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta résistance
+n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les
+choses se fissent toutes seules; moi aussi; mais ce
+n'est ni ma faute ni la tienne si nous sommes obligées
+d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De
+l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre
+de duchesse de Naurouse mérite bien que tu te
+donnes un peu d'ennui pour l'obtenir. Crois-en mon
+expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les
+choses traîner en longueur; presse-les donc. Pour
+cela le meilleur moyen est celui que je viens de t'indiquer.
+Étudions-le donc avec soin et reprenons-le, si
+tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.</p>
+
+<p>Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla
+à la porte pour représenter l'entrée du duc.</p>
+
+<p>Et la répétition continua exactement comme si elle
+avait été dirigée par un bon metteur en scène.</p>
+
+<p>Tour à tour, madame de Barizel remplissait le
+personnage du duc et celui de Corysandre, mais
+c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute son
+application: elle disait les paroles, elle mimait les
+gestes et elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant
+dix fois la même intonation ou le même mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et
+dis comme moi.</p>
+
+<p>Mais elle insistait plus encore sur les mouvements,
+sur les attitudes, sur les regards.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la
+façon dont tu le dis; c'est dans tes yeux qu'est le
+succès, dans ton sourire, c'est dans tes lèvres roses,
+dans tes dents, dans les fossettes de tes joues; combien
+de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se
+faire cependant applaudir pour la musique de leur
+voix ou le charme de leur personne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p>Corysandre avait longuement répété son rôle dans
+la scène qu'elle devait jouer avec Roger; elle avait
+travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses silences,
+ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une
+grande heure, madame de Barizel s'était déclarée
+satisfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse
+viendra m'adresser officiellement sa demande.
+Quelle joie!</p>
+
+<p>Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction,
+car ç'avait été plutôt par lassitude que par conviction,
+pour ne pas subir les ennuis d'une discussion
+sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à
+cette comédie.</p>
+
+<p>Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien
+cela était révoltant? Sans doute, elle n'avait vu que le
+résultat à obtenir; mais qu'importait la légitimité du
+résultat si les moyens étaient misérables et honteux!
+Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être
+toujours en désaccord avec sa mère sur de pareils
+sujets! Elle eût été si heureuse de n'avoir pas à discuter
+et à se révolter! A qui la faute? Elle ne voulait
+pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait
+pas ne pas se rappeler qu'avec son père ces désaccords
+n'avaient jamais existé et que tout ce que celui-ci
+disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à elle, enfant,
+bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà
+ce qui se passait autour d'elle, noble, généreux, juste,
+droit, élevé. Quelle différence, hélas! entre autrefois
+et maintenant!</p>
+
+<p>Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues
+qui se nouaient autour d'elle, à toutes les discussions
+qu'elles soutenaient entre elle et sa mère, à
+tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si
+pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait
+l'affranchir, pouvait-elle en hâter l'heure par des
+moyens tels que ceux que sa mère lui conseillait?</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait
+à cette comédie, c'était encore son amour lui-même
+qui s'indignait à cette pensée de tromperie: il n'y
+avait que trop de hontes et de misères dans sa vie,
+elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un
+mauvais souvenir.</p>
+
+<p>C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et
+elle venait de terminer sa toilette lorsque sa mère
+rentra dans sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, s'écria madame de Barizel, après
+l'avoir regardée, c'est ainsi que tu t'habilles en un
+jour comme celui-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis habillée comme tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce que je te reproche; tu dois
+être irrésistible.</p>
+
+<p>Corysandre glissa un regard du côté de la glace.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux dire que tu l'es, continua madame de
+Barizel, tu l'es comme tu l'étais hier, avant-hier;
+mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier, que tu
+dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas
+expliqué que c'était par ta beauté, plus encore que par
+tes paroles, que tu devais enlever le duc de Naurouse:
+il faut donc que tu sois tout à ton avantage, avec
+quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui
+laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du
+tout ce qui convient. C'est quelque chose d'abominable
+qu'à ton âge tu ne saches pas encore ce qui fait perdre
+la tête à un homme. Défais-moi vite cette robe-là, ce
+col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas
+comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de
+ministre qui va chanter des psaumes.</p>
+
+<p>En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé
+son admirable chevelure de façon à changer complètement
+le caractère de sa physionomie, qui, de calme et
+honnête qu'elle était, devint audacieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la
+robe.</p>
+
+<p>Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui
+étaient accrochées là les unes à côté des autres, elle
+en jeta quelques-unes sur le lit, mais sans faire son
+choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le
+corsage entr'ouvert, montrant bien le cou et un peu la
+gorge, c'est parfait; avec une petite croix se détachant
+bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les
+yeux, tu seras à ravir. Essayons.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre
+résolument.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc!</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle ouvre trop.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu
+n'as jamais été aussi jolie que ce soir-là.</p>
+
+<p>&mdash;Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un
+dîner; tu étais là, il y avait du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu folle!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la mettrai pas.</p>
+
+<p>Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de
+Barizel comprit qu'il n'y avait pas à insister.</p>
+
+<p>&mdash;Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle;
+je ne tiens pas plus à celle-là qu'à une autre; ce que
+je veux, c'est que le duc perde la tête.</p>
+
+<p>Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre
+armoire et elle avait atteint une robe blanche, une
+robe de petite fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de
+Barizel.</p>
+
+<p>Corysandre ne répondit pas.</p>
+
+<p>Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux
+mains l'une contre l'autre:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton
+idée est excellente; ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois
+inspiré... Je n'avais pas pensé que le duc,
+malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup
+aimé; il sera donc plus touché par l'innocence
+que par la provocation, et, si tu réussis bien ton mouvement
+en lui tendant la main, le contraste entre cet
+élan passionné et la toilette virginale sera très puissant
+sur lui. Adoptons donc la robe blanche, seulement
+je vais être obligée de changer une fois encore
+ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une
+inspiration de génie.</p>
+
+<p>De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les
+retroussant tout simplement et les réunissant en un
+gros huit; mais ceux du front s'échappèrent en petites
+boucles crêpées et frisantes qui frémissaient au plus
+léger souffle et que la lumière dorait en les traversant.</p>
+
+<p>Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela
+malgré Corysandre, qui aurait mieux aimé s'habiller
+seule.</p>
+
+<p>Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques
+pas, comme un peintre qui veut juger son ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il
+est de glace; mais il ne te résistera pas. Si nous
+repassions un peu le mouvement de la main?</p>
+
+<p>Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de
+Barizel.</p>
+
+<p>Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et
+ses recommandations; quand la demie après deux
+heures sonna, elle voulut installer elle-même Corysandre
+dans le salon.</p>
+
+<p>Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa
+fille, cherchant une pose gracieuse, l'essayant elle-même;
+puis elle disposa la chaise sur laquelle Roger
+devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle calcula
+la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les
+yeux de Corysandre et pour tomber aux genoux de
+celle-ci.</p>
+
+<p>Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien
+éclairée, et, comme le photographe qui manoeuvre ses
+écrans, elle remonta le store et drapa les rideaux de
+façon à ce que non seulement la lumière fût favorable
+à Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait
+souci des regards curieux du dehors, se crût à l'abri
+de toute indiscrétion et pût en toute sécurité s'abandonner
+à son élan passionné.</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant;
+tu as un air embarrassé qui te va à merveille et
+qui est tout à fait en situation.</p>
+
+<p>Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre,
+c'était la honte qui lui faisait baisser les yeux
+et l'empêchait de regarder sa mère.</p>
+
+<p>Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut
+pas maîtresse de retenir les paroles qui du coeur lui
+montaient aux lèvres et les serraient avec une sensation
+d'amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Il semble que je sois à vendre, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis donc pas des niaiseries.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je
+suis presque heureuse de penser que c'en est une
+pour toi.</p>
+
+<p>Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle
+haussa les épaules sans répondre, et une dernière fois
+elle passa l'inspection du salon pour voir si tout était
+bien disposé pour concourir au résultat qu'elle avait
+préparé et qu'elle attendait.</p>
+
+<p>Cet examen la contenta, car un sourire triomphant
+se montra sur son visage:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant on peut frapper les trois coups et
+lever le rideau, je te laisse; allons, bon courage et
+bon espoir; c'est ta vie, c'est ton bonheur, c'est le
+mien, que je mets entre tes mains.</p>
+
+<p>Et elle s'éloigna en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Bon courage, bon espoir!</p>
+
+<p>Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur
+ses pas:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement
+par lequel tu lui tends la main arrive bien sur
+ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si ta voix
+tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux,
+cela n'en vaudra que mieux; tiens, comme en ce
+moment même, avec l'expression émue de ces yeux
+mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce
+sera décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand
+le duc sera parti; à moins, bien entendu, qu'il ne
+veuille m'adresser sa demande tout de suite. Dans ce
+cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être
+certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il
+diffère cette demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse
+en arrière de toi, comme s'il ne s'était rien
+passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et
+me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je
+vais m'y préparer, car je dois le réussir, moi aussi; et
+je ne suis pas dans les mêmes conditions que toi, je n'ai
+pas tes avantages.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p>Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel
+étaient des yeux noyés de vraies larmes que
+Corysandre n'avait pu retenir que par un cruel effort
+de volonté.</p>
+
+<p>Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait;
+elle devrait répondre. Comment?</p>
+
+<p>Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât.</p>
+
+<p>Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du
+jardin craqua: c'était lui qui arrivait; elle avait reconnu
+son pas.</p>
+
+<p>Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre,
+elle se sauva dans un petit salon dont vivement elle
+tira la porte sur elle et, rapidement, avec son mouchoir,
+elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser
+qu'elle les rougissait.</p>
+
+<p>Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire
+dans le salon.</p>
+
+<p>Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où
+elle s'était sauvée, se trouvait une glace sans tain placée
+au-dessus des deux cheminées, de sorte qu'en
+regardant à travers les plantes et les fleurs groupées
+sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait
+d'une pièce dans l'autre.</p>
+
+<p>C'était contre cette cheminée du petit salon que
+Corysandre s'était appuyée. Au bout, de quelques instants
+elle écarta légèrement le feuillage et regarda où
+était Roger.</p>
+
+<p>Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne
+la voyant pas, ne se doutant pas d'ailleurs qu'elle
+était à quelques pas de lui, derrière cette glace et ces
+fleurs.</p>
+
+<p>Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant
+et paraissant réfléchir; de temps en temps un
+faible sourire à peine perceptible passait sur son visage
+et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait ses
+yeux.</p>
+
+<p>Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée
+dans cet examen qui était devenu une contemplation:
+elle avait oublié ses angoisses, elle avait oublié
+sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait
+apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait
+plus à elle; elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait;
+elle l'admirait.</p>
+
+<p>Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse
+dans ses yeux! quelle franchise dans son attitude!</p>
+
+<p>Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle
+mentirait! Mais jamais elle n'oserait plus tenir ses
+yeux levés devant ce regard honnête!</p>
+
+<p>Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et
+entra dans le salon.</p>
+
+<p>Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues,
+mais, avant de l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de
+lui voir les yeux rougis et le visage convulsé.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.</p>
+
+<p>Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger
+s'était déjà acquitté de son rôle et que le duc croyait
+madame de Barizel malade.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre
+tout simplement, ce n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous paraissez troublée?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu nerveuse, voilà tout.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais
+sans la retenir plus longtemps qu'il ne convenait.</p>
+
+<p>Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre
+dans le fauteuil, Roger sur la chaise, qui avaient été
+disposés par madame de Barizel.</p>
+
+<p>Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils
+n'avaient eu rien à se dire.</p>
+
+<p>Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de
+choses à se dire qu'ils se taisaient, aussi embarrassés
+l'un que l'autre:</p>
+
+<p>Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la
+scène qui lui avait été apprise.</p>
+
+<p>Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant
+pas tout dire. Les paroles qui emplissaient son
+coeur et lui venaient aux lèvres étaient des paroles
+de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec
+vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder
+librement, les yeux dans les yeux; de pouvoir vous
+dire que je vous aime, non pas d'aujourd'hui, mais du
+jour où je vous ai vue pour la première fois, et où
+j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce
+que son coeur lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas
+dire, car ce n'était là qu'un début. Après ces paroles
+devaient en venir d'autres qui étaient leur conclusion:
+«Je vous aime et je vous demande d'être ma femme;
+le voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement
+cette conclusion, il ne pouvait pas la formuler; cet
+engagement, il ne pouvait pas le prendre avant d'avoir
+reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites. Jusque-là
+il fallait que, tout en montrant les sentiments de
+tendresse qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement,
+sous peine de se mettre dans une situation
+fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime», qu'ajouterait-il?
+que répondrait-il aux regards de Corysandre?
+Qu'il ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi?
+Cela ne serait-il pas misérable? Il ne pouvait donc
+rien dire. Et cependant il fallait qu'il parlât, se trouvant
+ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou
+niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en
+étonnerait-elle pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si
+honnête qu'elle fût, si innocente, et il avait pleinement
+foi dans cette honnêteté et cette innocence, elle ne
+devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le hasard
+leur ménageait leur temps se passerait à parler de la
+pluie, des toilettes de madame de Lucillière, des pertes
+ou des gains d'Otchakoff. Elle devait attendre autre
+chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit formellement
+qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, par
+ses regards, par son empressement auprès d'elle, par
+son admiration, son enthousiasme, ses élans passionnés,
+ses recueillements plus passionnés encore, de toutes
+les manières enfin, excepté des lèvres et en mots
+précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit
+d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant;
+l'occasion ne se présentait-elle pas toute naturelle?
+Qu'allait-elle penser s'il n'en profitait pas? Il n'était
+pas de ces collégiens timides que la violence même de
+leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et
+en aucune circonstance il n'était embarrassé; s'il ne
+parlait pas, s'il ne disait pas tout haut cet amour qu'il
+avait dit si souvent tout bas, c'était donc qu'il avait
+des raisons toutes-puissantes pour le taire. Lesquelles?
+N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas?
+Que n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation
+était cruelle pour lui, et même jusqu'à un certain point
+ridicule.</p>
+
+<p>Heureusement Corysandre lui vint en aide en se
+mettant elle-même à parler, nerveusement il est, vrai,
+presque fiévreusement, mais assez promptement la
+conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre
+tomba, lui-même oublia son embarras et le temps
+s'écoula sans qu'ils en eussent conscience. Il semblait
+qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils étaient seuls,
+et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un
+égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé!
+c'était ce qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait
+par la tête. Que leur importait! Ce qui charmait
+Corysandre, c'était la musique de la voix de Roger;
+ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre:
+ils étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient,
+c'était assez pour que leur joie fût oublieuse
+du reste.</p>
+
+<p>Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent.</p>
+
+<p>Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant
+et en frappant le store de ses rayons obliques,
+leur rappela que le temps avait marché.</p>
+
+<p>Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa
+visite, qui avait déjà singulièrement dépassé les limites
+fixées par les convenances. Il fallait penser à madame
+de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait se
+demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se
+leva.</p>
+
+<p>Alors Corysandre se leva aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande
+à vous adresser.</p>
+
+<p>Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et
+sans toutes les savantes préparations de madame de
+Barizel, sans trouble, sans confusion, sans hésitation,
+sans regards de plus en plus tendres, sans doux sourire,
+plein d'embarras et d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Une demande à moi, une demande de vous, quel
+bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien
+qu'elle est accordée, ce serait me peiner, et sérieusement,
+je vous le jure, d'en douter. Qu'est-ce? Dites, je
+vous prie, dites tout de suite, que j'aie tout de suite le
+plaisir de vous répondre:&mdash;C'est fait.</p>
+
+<p>Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent
+de tendresse contenue, il est vrai, mais sans l'émotion
+sur laquelle madame de Barizel avait compté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez
+que vous ne monterez pas dans le grand steeple-chase.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne
+pas pouvoir assister à cette course si vous y preniez
+part.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et
+l'autre.</p>
+
+<p>Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât
+l'embarras de cette situation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma
+demande enfantine?</p>
+
+<p>&mdash;Je la trouve...</p>
+
+<p>Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un
+élan irrésistible et un accent passionné; mais à temps
+il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Je la trouve assez...&mdash;il hésita...&mdash;assez raisonnable,
+et je suis heureux de vous dire qu'il sera
+fait selon votre désir. Je ne monterai pas; je puis facilement
+me dégager.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main.</p>
+
+<p>Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement
+si plein de spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait
+vraiment pas se jeter à ses genoux.</p>
+
+<p>Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il
+la lui serra.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;A demain, ou plutôt si je revenais ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle
+sera heureuse de vous voir. A bientôt.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p>Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de
+Barizel se précipitait dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa
+mère la ramenait brutalement dans la réalité, et elle
+eût voulu ne pas y revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, parle donc.</p>
+
+<p>Elle ne dit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne lui as donc pas adressé ta demande?</p>
+
+<p>&mdash;Si.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose.
+Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il
+sera fait selon votre désir, je ne monterai pas, je puis
+facilement me dégager.»</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai tendu la main.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti.</p>
+
+<p>Madame de Barizel leva les bras au ciel par un
+mouvement de stupéfaction désespérée; mais elle ne
+voulut pas s'abandonner.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts
+pour se calmer, prenons les choses au commencement
+et dis-moi comment elles se sont passées en
+suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il
+assis?</p>
+
+<p>&mdash;Là, sur cette chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais dans ce fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je
+lui ai répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est établi un moment de silences entre nous,
+et nous sommes restés en face l'un de l'autre, un peu
+embarrassés.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes mis à parler.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De choses insignifiantes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelles choses?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es donc tout à fait stupide?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu ne peux pas me répéter ce que
+vous avez dit?</p>
+
+<p>&mdash;-Nous n'avons rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes restés en tête-à-tête pendant plus de
+deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé.</p>
+
+<p>&mdash;Alors comment l'avez-vous employé, ce temps?</p>
+
+<p>&mdash;De la façon la plus charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te moques de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous
+nous sommes regardés, nous avons été heureux; mais
+ce que nous avons dit, les mots mêmes, les idées de
+notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui
+m'en reste seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse.</p>
+
+<p>Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques
+instants sans parler, réfléchissant. Évidemment
+elle était aussi bête que belle, il n'y avait rien à en
+tirer, et la presser de questions, la secouer fortement,
+n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser.
+emporter par la colère et la prendre par la douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer
+comment tu lui as adressé ta demande?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu y tiens, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment si j'y tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps
+avait marché et il s'est levé pour se retirer; alors je
+lui ai adressé ma demande comme je te l'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait
+ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel,
+exaspérée, il reviendra demain et puis après-demain,
+et toujours, jusqu'au moment où il ne reviendra plus
+du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres; mais
+de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc
+pétris?</p>
+
+<p>N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre,
+elle éprouva un mouvement de soulagement
+à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son mépris
+et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à
+sacrifier les affaires d'intérêt à de vaines satisfactions.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant;
+maintenant que la sottise est faite, il est plus
+utile et plus pratique de la réparer que de la pleurer.
+J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à-tête
+d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse
+si tu avais su jouer la scène que nous avons
+répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou tu ne l'as
+pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur
+le passé, préparons l'avenir. Demain nous devons
+aller à Fribourg avec le duc; tu t'arrangeras pour
+qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise
+qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il
+s'engage d'une façon quelconque. Si cet engagement
+n'a pas lieu, je t'avertis que nous quitterons Bade
+et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre
+malheur, puisque c'est à votre bonheur que je travaille.
+Crois-tu que les filles belles comme toi, qui
+ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours
+de leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente
+et dévouée vaut mieux qu'une grosse dot. En
+tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais pas,
+si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse
+de te la constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle
+pas un mari comme le duc de Naurouse. Réfléchis
+à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg
+qu'avec un engagement formel de... de ton
+Roger; sinon nous quittons Bade.</p>
+
+<p>Cette promenade à Fribourg avait été arrangée
+depuis quelque temps déjà: il s'agissait d'aller un
+dimanche entendre la messe en musique dans la
+cathédrale de cette capitale religieuse du pays de
+Bade et du Wurtemberg. On partait le samedi soir
+de Bade; on couchait à Fribourg; on entendait la
+messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on
+revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre
+avaient déjà visité la cathédrale avec Savine; mais
+elles n'avaient point entendu la messe du dimanche,
+dont la musique vocale et instrumentale a la réputation
+d'être admirable, et c'était pour cette
+musique qu'elles faisaient une seconde fois ce petit
+voyage.</p>
+
+<p>La première partie du programme s'exécuta ainsi
+qu'elle avait été arrêtée, au grand plaisir de Roger
+et de Corysandre, heureux d'être ensemble et beaucoup
+plus sensibles à cette joie intime qu'aux merveilles
+gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses
+vitraux et qu'à la musique dont l'exécution se fait
+dans une tribune, comme dans certaines églises italiennes.
+Le bonheur de Corysandre était d'autant
+plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le
+goûter sans arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas
+reparlé de Roger.</p>
+
+<p>Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame
+de Barizel, la prenant à part, revint au projet
+qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le précisa:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai commandé une voiture pour que nous fassions
+une promenade dans la ville et dans les environs:
+tout d'abord, nous allons retourner à l'église,
+et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai
+dans la calèche. Vous allez donc vous retrouver
+en tête-à-tête. Arrange-toi pour en profiter; quand
+je suis montée avec toi à cette tour, il y a quelque
+temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était
+un endroit tout à fait propice pour des rendez-vous
+d'amoureux; on est là isolé entre ciel et terre, c'est
+charmant, commode et poétique. Il est vrai qu'on peut
+être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas
+l'être aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps
+du haut de la tour sur la place, où je serai dans la
+voiture découverte, tu seras fixée à ce sujet: s'il
+entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main,
+s'il n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras
+tout le temps d'obtenir l'engagement du duc. Je ne
+te fixe pas de marche à suivre. Prends celle que tu
+voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras,
+peu m'importe, pourvu que tu arrives au résultat
+que j'exige. Si tu n'y arrives pas, nous aurons
+quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne
+reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je
+dis, je le fais.</p>
+
+<p>Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne
+le lui permit pas; la voiture attendait; on se fit conduire
+au Münster, et là madame de Barizel, déclarant
+qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre
+à faire l'ascension de la tour.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je
+vous attends ne vous privez pas de jouir complètement
+de la belle vue qu'on a de là-haut; je vais me
+reposer dans la voiture; je serai là admirablement.</p>
+
+<p>Et elle montra un endroit de la place abrité du
+soleil, où elle dit au cocher de la conduire; au pied
+même de la tour, elle eût été en mauvaise position
+pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se
+pencherait du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle
+avait adopté, elle serait facilement aperçue et en
+même temps elle pourrait surveiller la porte d'entrée,
+de façon à ne pas laisser passer des visiteurs,
+sans les signaler aussitôt au moyen de son mouchoir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p>En montant derrière Roger l'escalier de la tour,
+Corysandre n'avait qu'une seule pensée, qui était une
+espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme,
+se disait-elle.</p>
+
+<p>Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres
+de grès rouge qui forment les marches de l'escalier,
+on n'entendait point d'autres pas que les leurs; de
+temps en temps seulement, quand ils passaient auprès
+d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour,
+leur arrivait le croassement de quelque corneille qui
+revenait à son nid ou qui s'envolait.</p>
+
+<p>&mdash;Il semble que nous soyons seuls dans cette église,
+dit Roger en se retournant vers elle.</p>
+
+<p>Ils continuèrent de monter, allant lentement.</p>
+
+<p>Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des
+merveilles de l'architecture gothique, est aussi large à
+sa base que la nef elle-même, alors elle est quadrangulaire;
+mais en s'élevant cette forme se rétrécit et change,
+pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide
+qui se termine par une flèche hardie que couronne
+une croix.</p>
+
+<p>C'est jusqu'au point où commence cette flèche que
+montent les visiteurs: là se trouve une plate-forme
+que borde un balcon d'où la vue embrasse l'ensemble
+du monument et un immense panorama: à ses pieds on
+a la cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses
+arcs-boutants, ses statues, ses gouttières, ses colonnes,
+ses clochers aux dentelures byzantines, puis, par-dessus
+les toits et les cheminées de la ville, d'un côté
+la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement,
+et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au
+loin la ligne bleuâtre des Vosges.</p>
+
+<p>Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant
+successivement d'un côté à l'autre, de façon à embrasser
+entièrement la vue qui se déroulait devant eux;
+chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus du
+balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère,
+immobile dans la calèche, toute petite, et n'agitant
+aucun mouchoir.</p>
+
+<p>Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras
+qui avec le temps allait en s'accroissant.</p>
+
+<p>La journée était radieuse et chaude, mais à cette
+hauteur la brise qui soufflait à travers les arceaux rafraîchissait
+l'air; cependant elle étouffait, le coeur
+serré par l'émotion.</p>
+
+<p>Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à
+chaque instant il étendait la main vers l'horizon pour
+lui montrer un point qu'il lui désignait jusqu'à ce
+qu'elle l'eût aperçu elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce
+joie, pleine de poésie et de charme, de se perdre ainsi
+ensemble dans ces profondeurs sans bornes, cela ne
+vous rappelle-t-il pas Eberstein?</p>
+
+<p>Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux
+pieds, elle se sentit prise par une molle langueur.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà!</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous
+dans sa voiture.</p>
+
+<p>Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que nous jetions un dernier regard
+sur ce panorama, dit-il, pour bien le graver en nous et
+l'emporter; c'est là un des charmes de ces belles vues
+de faire un cadre à nos souvenirs.</p>
+
+<p>Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme;
+mais Corysandre était trop émue, trop profondément
+troublée, pour rien voir: personne n'était venu, et elle
+n'avait rien dit.</p>
+
+<p>Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très
+étroit et tourne dans une assez brusque révolution.
+Roger descendit le premier et Corysandre le suivit, indifférente,
+insensible à ce qui se passait autour d'elle,
+marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée
+de la séparation que sa mère allait certainement lui
+imposer, n'étant pas femme à revenir sur une chose
+qu'elle avait dite: Roger ne s'était point prononcée
+il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?</p>
+
+<p>Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle
+se sentit tomber en avant; justement en face d'elle
+une petite fenêtre longue s'ouvrait sur le vide. Instinctivement
+elle crut qu'elle allait être précipitée par
+cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa
+échapper un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Roger!</p>
+
+<p>Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner
+la tête. Vivement il lui tendit les bras et la reçut sur
+sa poitrine; comme il avait le dos appuyé contre la
+muraille, il ne fut pas renversé.</p>
+
+<p>Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur
+l'épaule de Roger, à demi cachée dans son cou; doucement
+il se pencha vers elle, et, la serrant dans ses
+deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres. Alors à
+son baiser elle répondit par un baiser.</p>
+
+<p>Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée.</p>
+
+<p>Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez donc!</p>
+
+<p>Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de
+voix retentirent an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs
+qui montaient et qui allaient les rejoindre.</p>
+
+<p>Il fallut se séparer et descendre.</p>
+
+<p>Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable,
+leur était devenu contraire: le déjeuner venait
+de finir dans les hôtels et c'était par bandes qui se suivaient
+que les visiteurs montaient à la tour; ils n'eurent
+pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers
+déserts, lors de leur ascension, et dont les voûtes
+sonores retentissaient maintenant de cris et de rires.
+Tout ce qu'ils purent donner à leur amour, ce furent
+de furtives étreintes bien vite interrompues.</p>
+
+<p>Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle
+sentit les yeux de sa mère posés sur elle et la dévorant;
+mais elle tint les siens baissés, incapable de soutenir
+ces regards, et plus incapable encore de leur répondre:
+une émotion délicieuse l'avait envahie et elle
+eût voulu ne pas s'en laisser distraire; tout bas elle se
+répétait: «Il m'aime, il m'aime, il m'aime;» et quand
+elle ne prononçait pas ces mots avec ses lèvres, ils
+résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.</p>
+
+<p>&mdash;Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher
+lorsque Roger et Corysandre eurent pris place
+près d'elle.</p>
+
+<p>Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées
+de gens endimanchés; les femmes coiffées du
+bonnet au fond brodé d'or et d'argent avec des papillons
+de rubans noirs; les jeunes filles, leurs cheveux
+blonds pendants en deux longues tresses entrelacées
+de rubans; les hommes, pour la plupart portant le chapeau
+à une corne ou même, malgré la chaleur, le
+bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté
+d'une houppe en clinquant.</p>
+
+<p>A entendre les observations de madame de Barizel,
+c'était à croire qu'elle n'avait d'autre souci en tête que
+de regarder les gens de Fribourg et de les étudier au
+point de vue du costume et des moeurs.</p>
+
+<p>Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils
+paraissaient écouter; en réalité ils se regardaient et
+par de brûlants éclairs leurs yeux se disaient leur bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime.</p>
+
+<p>A un certain moment, dans la montagne, madame
+de Barizel, prise d'un accès de pitié pour les chevaux,
+ce qui n'était cependant pas dans ses habitudes, voulut
+descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de
+peine la côte, qui était rude.</p>
+
+<p>Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre
+dans ses bras pour l'aider à descendre et de la serrer
+plus tendrement qu'il n'avait osé le faire jusqu'à ce
+jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle de
+marcher côte à côte dans cette montée ombragée par
+de grands bois sombres.</p>
+
+<p>Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à
+coup elle appela Corysandre, qui redescendit, tandis
+que Roger continuait de monter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda madame de Barizel à voix
+basse lorsque sa fille fut à portée de l'entendre.
+Corysandre, qui connaissait bien sa mère, s'attendait
+à cette question et elle avait préparé sa réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à
+nous. Tu vois si j'avais raison dans mes prévisions et
+mes combinaisons; écoute-moi donc jusqu'au bout.
+Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie
+de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui.
+Moi, de mon côté, je ferai en sorte que vous n'ayez pas
+de tête-à-tête, ceux que je vous ai ménagés étaient indispensables,
+maintenant ils seraient nuisibles. Il vaut
+mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de
+le satisfaire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p>Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour
+le soir même; aussi fut-elle assez vivement surprise,
+lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit congé d'elles sans
+avoir rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera pour demain, pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été
+celle du dimanche, au moins quant à la demande attendue.</p>
+
+<p>Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à
+Corysandre un grand mariage, elle vivait sous le
+coup d'une menace qui, se réalisant, pouvait anéantir
+ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé.
+Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé,
+ne se retirerait-il pas?</p>
+
+<p>Savine l'avait-il connu?</p>
+
+<p>Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt
+théorique; mais, pour le duc, elle avait un intérêt
+immédiat et pratique d'une telle importance, qu'il fallait
+coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi s'en
+tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait,
+si cela était possible, l'impression que cette révélation
+du passé avait produite.</p>
+
+<p>Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et
+lorsque son fidèle Leplaquet fut introduit dans sa
+chambre pour déjeuner avec elle, elle lui en fit part.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc
+s'est-il prononcé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je
+décidé d'agir pour obliger le duc à parler enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par
+vous. C'est-à-dire en empruntant votre plume si fine
+et si habile pour écrire une lettre que Corysandre recopiera
+et que j'enverrai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original.</p>
+
+<p>&mdash;Me blâmez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne
+serait pas par vous que je commencerais. Seulement
+vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver originale
+une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car
+cette lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée
+ou tout au moins sous votre inspiration, et c'est vous
+vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui est drôle. Mais
+quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce
+qui réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour
+le succès je n'ai que des applaudissements.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que le duc a déclaré son amour à
+Corysandre sur la plate-forme de la cathédrale de
+Fribourg.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est drôle aussi.</p>
+
+<p>&mdash;En descendant, Corysandre était terriblement
+émue et elle n'a pas pu me cacher son trouble. Je l'ai
+interrogée et elle m'a, en honnête fille qu'elle est,
+avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet
+interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre
+nous, il ne trouvera pas invraisemblable que je sache
+la vérité; la sachant, il est tout naturel que je ne veuille
+plus recevoir le duc... Cela est hardi, j'en conviens,
+mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai
+reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait
+me demander la main de ma fille. Il ne m'a pas
+adressé sa demande, je ne le reçois pas aujourd'hui,
+ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera,
+Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au
+duc pour l'avertir de ce qui se passe et pour le mettre
+en demeure de se prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;Et si le duc montrait cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête
+homme pour cela: d'ailleurs on doit apporter
+beaucoup de prudence dans la rédaction de cette lettre
+et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez
+la situation, allez donc; je recopierai cette
+lettre pour que Corysandre ne sache pas qu'elle est de
+vous et, après l'avoir fait copier par ma fille, je l'enverrai.
+Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous
+au travail.</p>
+
+<p>Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas
+chose commode chez madame de Barizel, qui n'écrivait
+jamais ni lettres, ni comptes, ni rien, un peu par
+paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît
+pas son écriture et surtout son orthographe. C'était
+même cette grave question de l'orthographe qui faisait
+qu'elle demandait à Leplaquet de lui écrire cette
+lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle
+n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait
+pas que le duc s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait
+rien.</p>
+
+<p>Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines,
+il fallut faire apporter de la cuisine un registre crasseux
+et un encrier boueux pour qu'il pût écrire son
+brouillon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez la situation? dit madame de
+Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour vous, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement,
+sans s'arrêter; les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame
+de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de
+faire court: il faut des préparations, des transitions.</p>
+
+<p>&mdash;Chez une jeune fille? Enfin, allez.</p>
+
+<p>Il alla encore et il arriva enfin au bout de son
+sixième feuillet.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux.</p>
+
+<p>Il commença sa lecture, que madame de Barizel
+écouta sans interrompre, sans un mot d'approbation
+ou de critique. Ce fut seulement quand il se tut qu'elle
+prit la parole.</p>
+
+<p>&mdash;C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases
+bien arrangées et de beaux sentiments merveilleusement
+exprimés, seulement ce n'est pas tout à fait
+ainsi qu'écrit une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Leplaquet d'un air pincé.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas blessé de mon observation, mon
+ami, toutes les fois que j'ai lu des lettres de femmes
+dans des romans écrits par des hommes, je les ai trouvées
+fausses et maladroites; les hommes ne savent
+pas attraper le tour des femmes ni leur manière de
+dire, qui, toute vague qu'elle paraisse, est cependant
+si précise. C'est là le défaut de votre lettre, qui dit
+trop nettement les choses, trop régulièrement, en suivant
+un programme raisonné: les femmes n'écrivent
+pas ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comment écrivent-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire
+des phrases d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit...
+Voulez-vous l'écrire?</p>
+
+<p>Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit
+ce qu'elle dictait, assez lentement, en pesant ses mots,
+mais cependant sans hésitation:</p>
+
+<p>«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité
+devait cesser; j'étais heureuse; je vivais de ma
+journée de la veille et de l'espérance du lendemain,
+sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que
+tout à coup on me prouve que ce que je croyais per»
+mis est blâmable, que ce qui faisait ma joie est défendu.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'après avoir confessé son amour
+il est bon que Corysandre me fasse intervenir; elle
+aime, mais elle cède à sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Très bon; continuez.</p>
+
+<p>«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez
+plus reçu chez ma mère, et si je veux rester
+l'honnête fille que je dois être il me faudra effacer
+de mon souvenir...»</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous mettions «même»!</p>
+
+<p>«... Même de mon souvenir les doux moments
+passés ensemble; je devrai me dire que j'ai rêvé.
+Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos promenades,
+nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation?</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances
+permettent.</p>
+
+<p>Elle continua de dicter:</p>
+
+<p>«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce
+qu'on exige de nous; et je ne puis ni agir, ni lutter,
+je ne puis que courber la tête, désespérée de mon
+impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée
+de vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais
+au contraire vous appeler toujours; mais je le dois.
+Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle démarche
+m'aura coûté de douleurs...»&mdash;Soyons
+tendre, n'est-ce pas? «ce que j'en peux souffrir.
+Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en
+votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma
+croyance en vous, pour n'être pas arrêtée au premier
+mot de cette lettre et pour la terminer en vous
+disant...»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le
+point délicat, car il faut qu'elle en dise assez sans en
+trop dire.</p>
+
+<p>Après un moment de réflexion, elle poursuivit:</p>
+
+<p>«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule
+peut vous ouvrir notre maison qu'elle veut vous
+tenir fermée.»</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est
+stupide. Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez
+mes phrases, donnez-leur une bonne tournure. Je
+crois que l'essentiel est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Je me garderai bien de changer un seul mot à
+cette lettre, qui est vraiment parfaite et que, pour mon
+compte, j'admire. Vous me démontrez une chose que
+je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui
+puissent écrire des lettres.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p>Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel
+se mit à copier la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt
+à la dessiner, car pour son esprit ignorant aussi
+bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture était
+une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce
+qu'elle avait devant les yeux; puis, quand elle avait
+fini un mot, elle comptait sur le modèle le nombre de
+lettres dont il se composait, et elle faisait aussitôt, la
+même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que
+Corysandre ne pût pas se tromper?</p>
+
+<p>Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint
+à bout de ce travail, et aussitôt elle fit appeler sa
+fille; mais, avant que Corysandre entrât, elle eut soin
+de cacher sa copie.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour
+te parler de M. de Naurouse.</p>
+
+<p>Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle
+eût voulu qu'on ne lui parlât pas de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il
+ne se prononçait pas nous romprions toutes relations.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est prononcé.</p>
+
+<p>&mdash;Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche
+qu'il t'a déclaré son amour; le soir même il devait me
+demander ta main ou en tous cas il devait le faire
+le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc,
+quoi qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se
+prolonger plus longtemps. A partir d'aujourd'hui notre
+porte sera fermée au duc.</p>
+
+<p>Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une
+volonté inébranlable.</p>
+
+<p>Cependant, après quelques courts instants de
+silence, elle parut s'adoucir.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le
+comprends, je le sens; mais que puis-je y faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues
+hésitations, que je me suis arrêtée à cette résolution. Je
+l'ai balancée toute la nuit, ne pouvant pas me résoudre
+à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant bien
+quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir
+trouvé un moyen pour n'en pas venir à cette terrible
+extrémité et pour amener le duc à me demander ta
+main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement
+examiné, j'y ai renoncé.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur
+cette espérance qui lui était présentée.</p>
+
+<p>&mdash;Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est
+un peu aventureux; la seconde, c'est que tu n'en voudrais
+peut-être pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis cela.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il
+n'a plus d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au
+moins peut-il te montrer combien vivement je veux
+ton bonheur et aussi comment je m'ingénie toujours à
+t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la surprise, rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais
+la rupture de votre intimité; puis, après avoir en quelques
+mots exprimé combien cela t'était cruel, tu
+ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette
+rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint
+à moi. Cela m'avait tout d'abord paru excellent, si bien
+que j'avais même écrit la lettre, tiens, la voici; veux-tu
+la lire? Tu me diras si ces sentiments sont les tiens
+et si je me suis mise à ta place.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise,
+commença à la lire; mais madame de Barizel ne la
+laissa pas aller loin.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs
+dont je parle, si tu avais toi-même écrit? demanda-telle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je crois.</p>
+
+<p>Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit
+bientôt:</p>
+
+<p>&mdash;N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais
+navrée de parler contre ton coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments,
+mais n'est-il pas tout naturel qu'une mère, bien
+que n'étant pas près de sa fille, écrive en quelque
+sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de
+toi.</p>
+
+<p>Corysandre acheva sa lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne
+puisse pas l'envoyer au duc.</p>
+
+<p>Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait
+rien, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait des chances pour que le duc accourût
+tout de suite: au moins cela m'avait paru probable en
+l'écrivant, car tu penses bien que je n'ai eu qu'un
+but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations, inexplicables
+s'il t'aime comme tu le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre
+lentement et en hésitant à chaque mot.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de
+rupture.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement
+les chances de le voir accourir; seulement, moi qui
+n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à cet amour,
+j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout
+d'abord et qui conciliait tout: notre dignité et ton
+amour; car tu sens bien, n'est-ce pas, que cette question
+de dignité est considérable? Que nous continuions
+à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait
+bien certainement des facilités que je t'accorde,
+peut-être même cela lui inspirerait-il des doutes
+pour le passé.</p>
+
+<p>&mdash;Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui
+se perdait dans ces paroles contradictoires et qui
+d'ailleurs était trop profondément émue; par la menace
+de sa mère pour pouvoir raisonner.</p>
+
+<p>Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que
+cette lettre devait tout concilier, ne serait-ce pas folie
+à elle de refuser le moyen qui lui était offert? En elle
+il y avait bien quelque chose qui protestait contre
+l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état
+d'entendre la voix de sa conscience et de son coeur,
+troublée, entraînée qu'elle était par la voix de sa mère
+qui ne lui laissait pas le temps de se reconnaître et de
+réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette
+aventure, dit madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais la lui remettre quand il viendra.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut,
+si tu veux copier cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au
+duc qu'après que nous ne l'aurons pas reçu. Aussitôt
+qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui la portera,
+et il est possible que quelques minutes après nous
+voyions le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me
+demander une entrevue. Je dis que cela est possible,
+mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et décide
+toi-même.</p>
+
+<p>Comme Corysandre restait hésitante, madame de
+Barizel reprit:</p>
+
+<p>-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon
+devoir de mère est heureusement tracé et je n'ai qu'à
+le suivre tout droit: Ne plus recevoir le duc... à
+moins qu'il ne se présente pour me demander ta main
+et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir;
+plus tard, quand tu ne seras plus sous le coup
+immédiat de la douleur, tu me remercieras de ma fermeté.</p>
+
+<p>Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir;
+mais elle ne sortit pas, car, tout en ayant l'air de vouloir
+laisser Corysandre à ses réflexions, elle tenait
+essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne pût pas
+réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;A une heure pour...</p>
+
+<p>&mdash;Et il est?</p>
+
+<p>&mdash;Midi passé.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà. Alors tu n'as que juste le temps d'écrire...,
+si tu veux écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu es sûre de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p>Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit
+que «madame la comtesse ne pouvait pas le recevoir
+ni mademoiselle non plus», il fut étrangement surpris.
+Cette heure matinale avait été choisie la veille
+avec Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade,
+et il était d'autant plus étonnant qu'on ne le
+reçût pas, que Bob, interrogé, répondait que ni
+«madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».</p>
+
+<p>Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que
+cela signifiait.</p>
+
+<p>Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette
+question en la raisonnant, étant agité au contraire par
+une impatience fiévreuse.</p>
+
+<p>Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses
+amis d'Amérique peur leur demander des renseignements
+sur la famille de Barizel ne lui étaient pas encore
+parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches à
+ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le
+télégraphe s'il pouvait donner suite au projet dont il
+les avait entretenus dans ses lettres; c'était à la dernière
+extrémité qu'il s'était décidé à employer le système
+des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien
+pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait
+être que mauvais par sa concision et surtout par sa
+discrétion obligée; mais, après ce qui s'était passé entre
+lui et Corysandre, dans la tour de l'église de Fribourg,
+il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses
+pouvaient tarder encore huit jours, peut-être
+plus. Se taire plus longtemps devenait tout à fait ridicule.</p>
+
+<p>Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état
+pénible de confusion et de perplexité, allant d'un extrême
+à l'autre, sans pouvoir raisonnablement s'arrêter
+à rien.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré,
+quand on lui monta la lettre de Corysandre, sans lui
+dire qui l'avait apportée.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de la jeter sur une
+table; il n'en connaissait point l'écriture et il avait
+bien autre chose en tête que de s'occuper des lettres
+que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient indifférents.</p>
+
+<p>C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des
+lettres.</p>
+
+<p>Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait
+à travers son appartement, il passa plusieurs
+fois auprès de la table sur laquelle il avait jeté cette
+lettre: puis à un certain moment il la prit machinalement
+entre ses doigts et il lui sembla que ce papier
+exhalait le parfum de Corysandre.</p>
+
+<p>Sans aucun doute c'était là une hallucination: il
+pensait si fortement à Corysandre, elle occupait si bien
+son coeur et son esprit, qu'il la voyait partout.</p>
+
+<p>Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette
+lettre, et aussitôt une commotion délicieuse courut
+dans ses nerfs et le secoua de la tête aux pieds; c'était
+bien le parfum de Corysandre, le même au moins que
+celui qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.</p>
+
+<p>Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:</p>
+
+<p>«Allez à ma mère...»</p>
+
+<p>Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était
+la situation que créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas
+attendre davantage.</p>
+
+<p>Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour
+fâchée de ses hésitations et de son silence, il fallait
+qu'elle eût vraiment l'âme indulgente, ou plutôt il fallait
+qu'elle l'aimât assez pour n'être sensible qu'à son
+amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas
+blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle
+des blessures en même temps que le plus injuste des
+outrages? comment s'imaginer que plus tard elle
+pourrait s'en souvenir sans amertume?</p>
+
+<p>Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car,
+s'il avait de puissantes raisons pour attendre, il en
+avait de plus puissantes encore pour n'attendre pas.</p>
+
+<p>Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait
+tout de suite, envers son nom; s'il ne se prononçait
+pas, envers son amour.</p>
+
+<p>Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa
+porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>C'était une dépêche; qu'on lui apportait.</p>
+
+<p>«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage
+serait d'attendre lettre partie depuis six jours.»</p>
+
+<p>Plus sage!</p>
+
+<p>D'un bond il fut à son bureau.</p>
+
+<p>«Madame la comtesse,</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue,
+je vous serais reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui
+même, aussitôt que possible.</p>
+
+<p>«On attendra votre réponse.</p>
+
+<p>«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.</p>
+
+<p>NAUROUSE.»</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe
+une carte portant ces simples mots: «Madame la comtesse
+de Barizel attend monsieur le duc de Naurouse.»</p>
+
+<p>Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait
+qu'il prendrait le premier la parole; mais elle le devança:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle
+cérémonieusement, de ne pas nous trouver
+lorsque vous avez bien voulu nous honorer de votre
+visite? Je vous dois une explication à cet égard et je
+vais vous la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc,
+nous avons beaucoup de sympathie pour vous et nous
+sommes l'une et l'autre très heureuses de l'agrément
+que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément
+qui est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une
+jeune fille, et, qui plus est, une jeune fille à marier.
+Tant que nos relations ont gardé un caractère de camaraderie
+mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper;
+vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous
+rencontrer, nous en ressentions un très vif à nous
+trouver avec vous, c'était parfait. Mais en ces derniers
+temps on m'a fait des observations... très sérieuses,
+au moins au point de vue des usages français qui désormais
+doivent être les nôtres, sur... comment dirais-je
+bien... sur votre intimité avec ma fille. Mes yeux alors
+se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut et
+j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et
+à moi, nous devions rompre des relations qui plus
+tard pouvaient nuire à Corysandre, et qui même lui
+avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique
+pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite
+tantôt. Sans doute j'aurais pu la recevoir et vous
+donner alors les raisons que je vous donne en ce moment,
+mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même
+le sentiment qui me faisait agir. Vous avez
+voulu une franche explication, la voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été
+dans l'intention de provoquer cette explication que
+vous voulez bien me donner avec tant de franchise. Il
+y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monsieur le duc!</p>
+
+<p>&mdash;En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la
+première fois. Mais si vif, si grand que soit cet
+amour, je n'ai pas voulu écouter ses inspirations avant
+d'être bien certain que je n'obéissais pas à des illusions
+enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est
+faite dans mon esprit aussi bien que dans mon coeur
+et je viens vous demander de me la donner pour
+femme.</p>
+
+<p>Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe,
+ne se montra sur le visage de madame de Barizel en
+entendant cette parole qu'elle avait cependant si
+anxieusement attendue et si laborieusement amenée.</p>
+
+<p>Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si
+elle était plongée dans un profond embarras; à la fin
+elle se décida, mais en hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout je dois vous avouer que votre demande,
+dont je suis fort honorée, me prend tout à fait
+au dépourvu et me cause une surprise que je n'ai pas
+la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner
+votre amour pour elle,&mdash;la résolution que j'ai mise à
+exécution aujourd'hui en est la preuve. Avant de vous
+répondre je dois donc tout d'abord interroger ma fille,
+dont je ne connais pas les sentiments et que je ne
+contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une
+personne aussi que je dois consulter, notre meilleur
+ami en France, le second père de ma fille, M. Dayelle,
+qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être votre
+adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire...</p>
+
+<p>&mdash;M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait
+comme un assez mauvais mari; mais c'est là un
+excès de rigorisme contre lequel je me défendrai facilement
+si vous voulez bien m'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui
+vous entendît, car je dois avoir égard à son opinion.
+Justement je l'attends. Vous pourrez donc le faire revenir
+de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne
+sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu
+que la mesure que j'avais cru devoir prendre et qui
+s'imposait à ma prévoyance de mère n'a plus de raison
+d'être, et que toutes les fois que vous voudrez
+bien venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de
+vous recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce
+soir.</p>
+
+<p>Roger se retira.</p>
+
+<p>Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel
+le reconduisit; mais aussitôt qu'il fut parti elle monta
+quatre à quatre à la chambre de sa fille, où elle entra
+en dansant.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p>Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel,
+de la belle Corysandre avec le prince Savine avait
+fait du tapage, celle de son mariage avec le duc de
+Naurouse en fit un bien plus grand encore. On avait
+parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât
+de lui et employait dans ce but toute sorte de moyens.
+On parlait du duc de Naurouse tout naturellement,
+parce qu'on avait plaisir à s'occuper de lui. Savine
+n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique
+à tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient
+que pour ce qu'on racontait sur son compte.</p>
+
+<p>Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens
+amis de Roger étaient arrivés à Bade; le prince du
+Kappel, Poupardin, Montrévault et dix autres avec
+leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous
+s'étaient jetés sur cette nouvelle:</p>
+
+<p>&mdash;Naurouse se marie, est-ce possible?</p>
+
+<p>On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout
+d'abord il avait mis une certaine réserve dans ses
+réponses; mais, lorsqu'à la suite de l'entrevue avec
+Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de
+Barizel, dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments
+de sa fille et conseillée par son ami Dayelle»,
+avait formellement donné son consentement, il avait
+très franchement montré combien il était heureux de
+ce mariage, n'attendant même pas les questions pour
+l'annoncer à ceux de ses amis qu'il estimait assez pour
+leur parler de son bonheur.</p>
+
+<p>Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent
+celles du prince de Kappel:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous
+marier librement et de vous choisir votre femme vous-même
+et tout seul! Je crois que si j'avais la liberté de
+faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est
+bien certain que je mourrai garçon pour ne pas me
+laisser marier à quelque princesse de sang royal,
+mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on m'imposerait
+au nom de la politique et à qui je devrais faire des
+enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer.
+D'ailleurs, un futur roi qui ne se marie pas, c'est
+drôle, et on est original comme on peut.</p>
+
+<p>Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le
+blâma et très vivement, parlant au nom de l'amitié et
+de la raison, employant la persuasion et la raillerie
+pour empêcher ce qu'il appelait un suicide: ce fut
+Mautravers.</p>
+
+<p>Contrairement à son habitude, Mautravers n'était
+point arrivé à Bade pour le commencement des
+courses, et quand Roger, surpris de ne le pas voir,
+avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu
+qu'il ne viendrait probablement pas; cependant il
+était venu, et, le matin de la deuxième journée, en
+débarquant de chemin de fer il était tombé chez Roger
+encore au lit et endormi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin vous voilà de retour et pour longtemps,
+j'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Pour très longtemps, pour toujours probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Que raconte-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous avez l'idée de vous marier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous marier avec une Américaine, une étrangère,
+vous, François-Roger de Charlus, duc de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Cette Américaine est d'origine française: elle
+appartient à une très vieille et très bonne famille du
+Poitou, les Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup
+de vous en ce moment, et on m'a dit aussi que
+c'était par amour que vous vouliez épouser cette jeune
+fille, mais je ne l'ai pas cru.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me dise que vous faites un mariage de
+convenance avec une jeune fille de votre rang, et cela
+pour continuer votre nom, pour avoir une maison, je
+ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage
+soit à mon sens la chose la plus folle du monde;
+mais un mariage d'amour, vous, vous, Roger, jamais
+je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme de
+coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage,
+je veux bien vous le concéder; c'est rare, cependant
+c'est possible. Mais à côté des sentiments du coeur, il
+y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien, croyez-vous
+que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des
+maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez
+aimées passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment
+donné, tout en éprouvant encore pour elles de la tendresse,
+vous n'avez pas été désagréablement surpris
+de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles
+vous étaient devenues absolument indifférentes, ne
+vous disant plus rien, à ce point que vous vous demandiez
+avec stupéfaction comment elles avaient pu éveiller
+en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est
+fatal et que ceux-là même qui sont les plus fortement
+maîtres de leur volonté n'échappent pas à cette loi
+humaine. Quand cela arrivera dans votre mariage
+d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela
+arrive, et que vous resterez en présence d'une femme
+aigrie, d'autant plus insupportable qu'elle aura de
+justes raisons pour se plaindre, vous vous souviendrez
+de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez
+qu'en parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je
+reconnais volontiers qu'on peut aimer une maîtresse
+indéfiniment, toujours, même vieille, et cela tout simplement
+parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que
+vous ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on
+a, ou plutôt qui vous a du matin au soir et du soir au
+matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser, et alors...</p>
+
+<p>Mautravers était resté dans la chambre, tandis que
+Roger était entré dans son cabinet de toilette, et c'était
+de la chambre qu'il parlait. Sur ces derniers mots,
+Roger sortit du cabinet une serviette à la main, s'essuyant
+le cou et le visage.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant,
+ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me faites entendre
+des paroles du genre de celles que vous venez de
+m'adresser. On dirait que c'est chez vous une spécialité.
+Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui
+que j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez.
+Aussi ne vous ai-je pas interrompu, curieux
+de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je ne le
+sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire
+renoncer à ce mariage, vous devez comprendre qu'il
+est trop tard. Je suis engagé, et vous savez bien que
+je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que vous
+venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que
+cela ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais
+épouser, je l'aime passionnément, et, dussé-je n'avoir
+qu'un jour de bonheur près d'elle, pour ce jour je donnerais
+tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous
+voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale.
+Mais, alors même que les sentiments qui
+s'ont inspirée n'existeraient pas, je la réaliserais cependant
+quand même, car je veux me marier tout de suite,
+et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai
+dite, vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette
+raison, c'est que je veux avoir des enfants afin que mon
+nom ne puisse point passer un jour aux Condrieu.</p>
+
+<p>Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il
+s'établit entre eux un assez long silence; puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon
+testament; mais pour mon nom je ne puis l'empêcher
+sûrement de tomber entre leurs mains que par un
+mariage qui me donnera des enfants... et je me marie.
+Au reste vous allez voir bientôt que celle que j'épouse
+est digne non seulement d'inspirer l'amour, mais
+encore de le retenir et de le fixer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle
+de Barizel, j'ai parlé en général.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai
+à elle; quand vous la connaîtrez, vous serez peut-être
+moins absolu dans vos théories.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de
+Barizel? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous
+voulez bien.</p>
+
+<p>Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous
+en aller aussitôt que vous voudrez, de façon à faire
+une visite du soir à mademoiselle de Barizel, si vous le
+désirez.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p>Roger devait aller aux courses avec madame de
+Barizel et Corysandre, et il avait été convenu qu'il
+irait les chercher: pour lui c'était une fête de se montrer
+en public avec celle qui serait sa femme dans
+quelques semaines.</p>
+
+<p>Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant
+le timbre de Washington,&mdash;la lettre justement
+qu'annonçait la dépêche.</p>
+
+<p>En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus
+sage d attendre lettre», disait la dépêche.</p>
+
+<p>Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui
+de l'ouvrir? Au point où en étaient les choses il ne
+pouvait pas revenir en arrière. Et le pût-il, le dût-il,
+il n'en aurait pas le courage: une douleur, il la supporterait,
+si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait
+jamais à Corysandre.</p>
+
+<p>Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété
+était trop poignante pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs
+ce n'était point son habitude d'hésiter en face d'un
+danger.</p>
+
+<p>Il lut:</p>
+
+<p>«Mon cher Roger,</p>
+
+<p>«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon
+simple et précise; par malheur, cela n'est pas facile,
+car pour faire une enquête sur la famille dont vous
+me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis
+justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter
+de l'abominable résidence de Washington,
+bien faite pour donner le spleen à l'homme le plus
+gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à
+des renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez
+pas cela, cher ami, en me lisant et surtout en
+prenant une résolution d'après ces renseignements
+que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes
+à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un
+gentleman et, ce qui est mieux, un gentilhomme
+dans toute l'acception du mot: homme d'honneur
+et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie,
+ses manières, ses habitudes, ses moeurs. Tous ceux
+qui parlent de lui le représentent comme un type
+qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français
+bien que n'ayant pas vécu en France, mais Français
+d'origine, Français de sang, et Français du dix-huitième
+siècle avec quelque chose de brillant, de
+chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus
+maintenant; s'est distingué pendant la guerre et a
+accompli des actions qui eussent été héroïques dans
+un pays où l'on serait moins sensible à la pratique
+et au but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui
+parlent de lui le font avec sympathie ou admiration.
+J'allais oublier un point qui cependant a son importance:
+il avait hérité d'une grande fortune engagée
+dans toutes sortes de complications; il ne l'a point
+dégagée, loin de là, et l'abolition de l'esclavage a
+dû lui porter un coup funeste; mais à cet égard je ne
+puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible
+de vous répondre, suivant l'usage américain:&mdash;Vaut....
+tant de mille dollars.&mdash;Sur la mère, au
+lieu de l'unanimité, c'est la contradiction que je
+rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable;
+pour les autres, c'est une aventurière,
+et ceux-là même racontent sur elle toutes sortes
+d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous
+rapporter, car si elles étaient vraies, elles seraient,
+invraisemblables, et, je vous l'ai dit, il ne m'est pas
+possible en ce moment d'aller me renseigner aux
+sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération
+là dedans. Ce sera pour plus tard, si par un
+mot ou une dépêche vous me demandez de faire
+cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme
+pour tout, je suis entièrement à votre disposition et
+que ce me sera un plaisir de vous obliger. Parlez
+donc; dans quinze jours, c'est-à-dire au moment où
+vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans
+le Sud, dans l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous.
+Enfin sur la fille il y a la même unanimité que
+sur le père: la plus belle personne du monde, a
+provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme
+chez tous ceux qui l'ont vue. La seule
+chose à noter et à interpréter contre elle est qu'elle
+a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache
+pourquoi. Est-ce elle qui n'a pas voulu de ses prétendants?
+sont-ce les prétendants qui n'ont pas
+voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce
+point; il semble donc qu'il n'y ait rien de grave.
+Voilà pour aujourd'hui tout ce que je puis vous dire.
+Cela manque de précision, j'en conviens; mais je
+vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la
+Nouvelle-Orléans ou ailleurs au premier signe que
+vous me ferez.»</p>
+
+<p>Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie,
+et, en écriture bâtarde aussi nette que si elle
+avait été lithographiée, cette lettre fut un soulagement
+pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez
+inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle
+était aussi satisfaisante que possible sur M. de Barizel
+et sur Corysandre, ce qui était l'essentiel. Le père,
+homme d'honneur et de coeur, noble des pieds à la
+tête, «la fille, la plus belle personne du monde.»
+C'était quelque chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai
+que du côté de la mère les choses ne se présentaient
+plus sous le même aspect; mais ces histoires scandaleuses
+dont on parlait vaguement se rapportaient sans
+doute à des amants, et il ne pouvait pas exiger que sa
+belle-mère fût un modèle de vertu: ce n'est pas sa
+belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se marierait
+jamais.</p>
+
+<p>Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il
+envoya une dépêche à son ami pour le prier d'aller
+sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre cette enquête,
+au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait,
+il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger,
+plein de confiance, ne pensant plus aux mauvaises
+paroles de Mautravers. Il allait passer quelques heures
+avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle préoccupation
+eût résisté à cette joie!</p>
+
+<p>En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre
+sur le visage de madame de Barizel; avec inquiétude
+il interrogea Corysandre du regard, mais celle-ci ne
+lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha sur
+lui ne parlait que de tendresse et d'amour.</p>
+
+<p>Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant
+des questions qu'il n'osait pas poser:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant
+dans le petit salon.</p>
+
+<p>Il la suivit.</p>
+
+<p>Elle tira une lettre de sa poche:</p>
+
+<p>&mdash;Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle,
+une lettre anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur
+la question de savoir si je vous la montrerais; mais,
+tout bien considéré, je pense que vous devez la connaître.</p>
+
+<p>Elle la lui tendit ouverte:</p>
+
+<p>«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur
+de votre charmante fille, se trouve vivement
+ému par le bruit qu'on fait courir du prochain mariage
+de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour
+que vous donniez votre consentement à ce mariage
+il faut que vous ne connaissiez pas le jeune duc, ce
+qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère.
+Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire
+qu'un mot: jamais il n'aurait été admis par une
+famille française honorable qui aurait eu souci du
+bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement,
+je veux vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait
+en lui le germe de plusieurs maladies mortelles,
+auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune encore, et
+d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et
+de son père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le
+attentivement: voyez ses pommettes saillantes;
+ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout
+regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous
+les médecins, est un des signes les plus certains de
+la tuberculose pulmonaire. Depuis son enfance il a
+été constamment malade et, en ces dernières années,
+très gravement. Si vous voulez que votre fille soit
+prochainement veuve avec un ou deux enfants qui
+seront les misérables héritiers de leur père pour la
+santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant
+avertie, serait un crime.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez! dit madame de Barizel.</p>
+
+<p>Roger ne répondit pas; mais silencieusement il
+regarda cette lettre qui tremblait entre ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps,
+continua madame de Barizel, il est certain que
+cette lettre au lieu de m'inspirer un profond mépris,
+m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement,
+je sais par expérience que les craintes qu'elle
+voudrait provoquer ne sont pas fondées, et c'est pour
+cela que je vous la communique, uniquement pour
+cela, pour que vous vous teniez en garde contre
+les ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes.</p>
+
+<p>&mdash;D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon
+grand-père, et je suis aussi certain que cette lettre est
+de lui que si je l'avais entendu la dicter: il voudrait
+m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre
+petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de
+mon nom et pour cela il ne recule devant aucun
+moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a fait nommer
+autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour
+m'empêcher d'avoir des enfants, il écrit ces lettres
+infâmes.</p>
+
+<p>Violemment il la froissa dans sa main crispée.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit madame de Barizel, que vous
+soyez profondément blessé et peiné; mais au moins ne
+vous inquiétez pas, de pareilles dénonciations ne peuvent
+rien sur mes résolutions, et pour Corysandre, il
+n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en
+sait et n'en saura jamais rien?</p>
+
+<p>En voyant comment madame de Barizel accueillait
+ces révélations, il pouvait ne pas s'inquiéter pour son
+mariage, mais pour lui-même il ne pouvait pas ne pas
+penser à cette lettre.</p>
+
+<p>Il était vrai que son père était mort jeune; il était
+vrai que sa mère était poitrinaire: il était vrai que lui-même
+depuis son enfance avait été bien souvent malade.
+Était-il donc condamné à transmettre à ses enfants
+les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de
+ses parents?</p>
+
+<p>Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela?
+Avait-il vraiment la main hippocratique?</p>
+
+<p>Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur
+fut empoisonnée, et le charmant sourire de Corysandre,
+sa douce parole, ses regards tendres ne parvinrent
+pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient
+son front.</p>
+
+<p>A un certain moment il vit dans la foule un médecin
+parisien qu'il avait connu autrefois et qu'on était sûr
+de rencontrer partout où il y avait des cocottes; aussitôt,
+se levant de la chaise qu'il occupait auprès de
+Corysandre, il alla à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, j'ai un renseignement à vous demander,
+dit-il en l'emmenant à l'écart. A quels signes reconnaît-on
+donc ce que vous appelez la main hippocratique?</p>
+
+<p>&mdash;Au renflement en massue de la dernière phalange
+des doigts et à l'incurvation de l'ongle, qui devient
+convexe par sa face dorsale.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cette main est le signe des maladies
+de poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux;
+mais cela est exagéré: elle s'observe aussi chez des
+individus parfaitement sains.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie.</p>
+
+<p>Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en
+alla tout à l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là, se
+dégantant rapidement, il examina ses deux mains, qu'il
+n'avait jamais regardées, en se demandant si elles
+étaient ou n'étaient pas hippocratiques.</p>
+
+<p>Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore
+assez léger, qu'à un doigt de ses deux mains, l'annulaire;
+quant à l'incurvation de l'ongle, il ne savait
+pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute
+un terme de médecine, il le chercherait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<p>Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais,
+quand il entra dans le salon où celui-ci l'attendait, il
+trouva plusieurs convives réunis: le prince de Kappel,
+Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine,
+Esther Marix et enfin Raphaëlle.</p>
+
+<p>Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de
+lui, pour lui tendre la main; quand Raphaëlle lui
+tendit la sienne, il ne fut pas maître de retenir un léger
+mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne
+amie, dit Mautravers, qui l'observait, c'est elle-même
+qui s'est invitée tout à l'heure quand elle a su que
+nous dînions ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est beau, dit Poupardin.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce
+n'aurait pas été pour vous, mon cher Poupardin, que
+j'aurais adressé cette demande à Mautravers.</p>
+
+<p>On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher
+tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit
+Mautravers, c'est qu'à l'exception de Garami mort et
+de Savine en voyage, nous voilà tous réunis aujourd'hui
+pour célébrer les adieux à la vie de notre ami,
+comme nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter
+son entrée dans la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel,
+elle n'est pas consolante, car elle prouve que
+nous tournons toujours dans le même cercle et sur
+place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme
+à l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous
+sommes toujours les mêmes, et franchement ça
+manque de diversité. Nous allons dire les mêmes
+choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger
+la même sauce brune, la même sauce rouge, la
+même sauce blanche; et puis demain nous recommencerons.</p>
+
+<p>On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de
+Roger; ce voisinage n'était guère pour lui plaire,
+mais il eût été maladroit et ridicule d'en rien laisser
+paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre observation;
+c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise
+en la voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être
+que complètement indifférente et il ne devait pas plus
+se rappeler qu'il l'avait aimée, qu'il ne devait se souvenir
+qu'elle l'avait trompé; tout cela était si loin!</p>
+
+<p>Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa
+la parole à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant
+assez longtemps il s'entretint avec elle, sans plus
+faire attention à Raphaëlle que s'il ne la connaissait
+pas.</p>
+
+<p>A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu,
+Raphaëlle se pencha vers lui et, parlant d'une
+voix étouffée, de manière à n'être entendue que de lui
+seul:</p>
+
+<p>&mdash;Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée
+à ce dîner.</p>
+
+<p>Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement,
+il la regarda de haut, puis tout à coup se baissant
+de façon à lui parler à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il,
+j'étais sur le balcon et j'ai tout entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Ç'a été justement parce que je te savais sur le
+balcon du boudoir et parce que je savais aussi que de ce
+balcon on entendait tout ce qui se disait chez mes parents
+que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à rompre?</p>
+
+<p>Il eut un tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors cela sera long!</p>
+
+<p>&mdash;Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Continue, mais tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.</p>
+
+<p>Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue,
+s'exprimant au milieu de ces neuf personnes
+à peu près aussi librement que si elle avait été seule,
+car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en jetant
+hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire,
+sans que ses voisins l'entendissent.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que je sentais, que je voyais
+que tu te perdrais pour moi, par générosité, par
+amour, et que si les choses continuaient ainsi ta
+famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais
+essayé de rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu
+l'avais repoussé; si tu savais comme cela m'avait été
+doux! Alors, voyant qu'il fallait te sauver malgré toi,
+j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas impunément
+qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui
+m'était inspiré par mon métier, j'ai joué une scène...
+atroce, en me disant pour me soutenir que si tu pouvais
+me croire ce que je paraissais être, tu souffrirais
+moins et te guérirais plus sûrement, plus vite.</p>
+
+<p>Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant
+elle une assiette à laquelle elle ne toucha pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas
+une bien bonne comédienne; mais il paraît que ce
+jour-là j'ai eu du talent, car tu as cru à la scène que
+je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu y
+crois peut-être encore en ce moment même, te disant
+que j'ai été la plus misérable des femmes, au lieu de
+voir que j'en étais la plus tendre, la plus dévouée,
+tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée jusqu'au
+suicide.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de
+Naurouse? demanda Montrevault, ça n'est pas correct,
+cela, ma chère.</p>
+
+<p>Assurément non, cela n'était pas correct; elle le
+sentait sans qu'il fût besoin de le lui faire observer,
+mais, comme, elle n'avait pas dit tout ce qu'elle voulait
+dire, elle prit bravement son parti et se décida à
+achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face
+et en promenant sur tous les convives un regard
+assuré, une chose bien simple, bien élémentaire, mais
+qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends à
+tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien
+vous faire part pour votre éducation. Comme je
+n'aurai à tromper aucun de vous, je peux parler franchement.
+Ce que je disais, le voici: Tout homme
+s'imagine, quand il est l'amant d'une femme qui lui
+témoigne de l'amour, qu'il doit être seul et que, s'il ne
+l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh bien! ça, c'est
+des bêtises.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! cria Balbine.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, continua Raphaëlle, une femme
+peut n'aimer qu'un homme et l'aimer exclusivement,
+si bien que tous les autres ne sont rien pour elle;
+mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une
+autre affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est
+franche, qui vous dira que c'est possible; il en faut un
+pour ceci, un autre pour cela, enfin des relais.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu
+es franche.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au
+duc, au petit duc, comme nous disions autrefois, quand
+Montrévault m'a interrompue pour me rappeler que
+je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de
+cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais
+mieux le lui dire tout bas, mais puisque je ne serais
+pas correcte, il faut bien que je le dise tout haut, tant
+pis pour ceux que ça blessera...</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront
+de tes paroles auront mauvais caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre
+il m'est bien égal qu'on se fâche ou qu'on ne se fâche
+pas. Donc le but de mon explication était de lui prouver
+que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai
+aimé, tendrement, passionnément aimé, et, qu'en
+réalité, je n'ai jamais aimé que lui.</p>
+
+<p>Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers
+dominant le tumulte.</p>
+
+<p>&mdash;Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce
+que j'étais en train de dire bas, continua Raphaëlle
+sans se laisser déconcerter, ce n'est pas ma faute.
+Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi,
+sans explication; après plusieurs années je le retrouve,
+alors je saisis l'occasion aux cheveux et je m'explique!
+c'est bien naturel. Dans d'autres circonstances je
+n'aurais pas risqué cette explication, parce qu'on
+aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification
+que dans un but intéressé, mais maintenant cela
+n'est pas à craindre, cette idée ne peut venir à personne
+et je suis bien aise que le petit duc sache...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire
+amant, dit Sermizelles, c'est entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Il le sait.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est fier.</p>
+
+<p>&mdash;Il en rêvera.</p>
+
+<p>&mdash;Ton souvenir consolera ses vieux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle,
+cela m'est égal; j'ai dit ce que je voulais dire.</p>
+
+<p>Elle se mit alors à manger consciencieusement, en
+femme qui veut regagner le temps perdu, et, pendant
+le reste du dîner, elle ne chercha point à s'adresser à
+Roger en particulier, ne lui parlant que lorsqu'elle y
+était amenée naturellement par les hasards de la conversation.</p>
+
+<p>Au dessert, Roger se leva et quitta la table.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine;
+c'est scandaleux!</p>
+
+<p>&mdash;Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.</p>
+
+<p>Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à
+ceux qui le blâmaient, Roger se retira pour se rendre
+auprès de Corysandre, et en chemin une question qu'il
+s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle avait-elle
+essayé cette justification? Il était dans des dispositions
+où l'on se défie de tout et de tous: les étranges
+paroles que Mautravers lui avait adressées le matin,
+puis presque aussitôt la lettre anonyme que madame
+de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur
+ses gardes; il traversait bien évidemment une phase
+décisive, et des dangers, des embûches dressées par
+M. de Condrieu-Revel, devaient l'envelopper de toutes
+parts. On ne reculerait devant rien pour rompre son
+mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le
+voyait, et ses soupçons ne devaient s'arrêter devant
+personne; mais enfin il lui paraissait difficile d'admettre
+que les explications de Raphaëlle pussent se
+rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait
+ni par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente
+pour croire qu'il pouvait revenir à elle, alors même
+qu'il croirait qu'elle s'était immolée, qu'elle s'était
+suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela qu'elle avait
+cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce
+qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait
+son mariage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, au moment où Roger allait
+descendre pour déjeuner, il entendit un bruit de voix
+dans son antichambre, et ce bruit se continuant
+comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une
+personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.</p>
+
+<p>La personne qui voulait entrer n'était autre que
+Raphaëlle, et Bernard, qui aimait à se substituer à son
+maître, s'imaginant que celui-ci ne devait pas être en
+disposition de recevoir une ancienne maîtresse, refusait
+de la recevoir:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque j'affirme à madame que M. le duc est
+sorti.</p>
+
+<p>C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.</p>
+
+<p>Sans daigner remettre le valet de chambre à sa
+place, Raphaëlle, passant devant lui, se hâta d'entrer.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna
+la sienne, mais ce ne fut pas bien franchement. Cette
+visite n'était pas pour lui plaire, pas plus que ce tutoiement
+auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité de la
+tutoyer lui-même.</p>
+
+<p>Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil,
+elle s'assit.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter
+ma justification? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pour te justifier probablement, répondit-il en
+employant de mauvaise grâce le tutoiement.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines
+que je n'ai été guidée que par un motif étroitement
+personnel. Depuis notre séparation j'ai supporté
+ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse
+à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait
+pour lui, mais il suffit que je le sache, moi.»&mdash;Et cela
+me suffisait réellement. Tu penses bien que dans ma
+vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de
+dégoût? Mais quand, dans ces heures-là, je pensais à
+toi, j'étais tout de suite relevée et je redressais la tête
+quand je me disais: «Voilà ce que j'ai fait pour
+l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué à
+me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai
+eu besoin de ton estime, non pour moi, mais pour
+toi.</p>
+
+<p>Comme il la regardait avec étonnement, se demandant
+où tendaient ces étranges paroles, elle continua:</p>
+
+<p>Tu ne comprends rien à ce que je te dis là,
+n'est-ce pas? mais tu vas voir bientôt que je ne dis
+pas un seul mot inutile. Cependant, avant d'en arriver
+là, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que
+je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec
+Savine quand il apprendra que je suis venue ici, bien
+qu'il m'ait demandé de rester à Paris pendant son
+absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres
+du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu
+saches aussi que c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec
+Mautravers, qui ne voulait pas m'inviter et qui ne s'est
+décidé qu'en pensant que j'avais sans doute l'espérance
+de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,&mdash;ce
+qui, pour sa nature bienveillante, est un plaisir
+très doux.&mdash;Maintenant que tout cela est expliqué,
+écoute-moi.</p>
+
+<p>Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a
+couru que Savine devait épouser mademoiselle de
+Barizel?</p>
+
+<p>&mdash;Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous,
+dit Roger en étendant la main par un geste énergique.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je
+veux parler; je n'ai rien à en dire; jamais l'idée ne me
+serait venue de porter un témoignage contre une
+jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta
+femme; tu me calomnies si tu me juges capable d'une
+pareille bassesse. Rassure-toi donc et laisse-moi continuer
+sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est déjà
+assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais
+à bout.</p>
+
+<p>Elle fit une nouvelle pause:</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il
+soit besoin que je te le dise que je ne l'aime pas.
+Savine mourra sans avoir jamais aimé et sans avoir
+jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le
+regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré
+son égoïsme, son avarice, sa sécheresse de coeur,
+sa méchanceté, sa dureté, sa lâcheté, malgré tous les
+défauts et tous les vices qui font de lui un des plus
+vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à
+lui... parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer;
+je n'aurais jamais été sa maîtresse; mais, dans les
+dispositions où je suis, mieux vaut lui qu'un autre;
+au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il
+y tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec
+un peu d'habileté lui en extraire de temps en temps
+quelques bribes. De ces bribes je n'ai pas assez et il
+me faut quelques années encore pour atteindre le
+chiffre que je me suis fixé, car, avec lui, le travail
+d'extraction est d'un difficile que tu n'imaginerais
+jamais, toi qui es la générosité même. Aussi, quand
+j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage,
+tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a
+jetée; on ne perd pas ainsi un homme qui vous fait la
+femme la plus enviée de Paris. Tout d'abord je me
+suis refusée à admettre que ce mariage fût possible,
+car je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui
+s'est passé m'a donné raison; mais devant la persistance
+de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter un peu, puis
+beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage
+si je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle
+était celle que Savine voulait épouser, et j'ai envoyé
+un homme dont j'étais sûr faire une enquête ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où
+tend cet entretien, restons-en là; je ne veux pas en
+entendre davantage; j'en ai déjà trop entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au
+nom de ton honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne
+permets à personne d'en prendre souci.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais
+quand tu ne sais pas qu'il est menacé, ne permets-tu
+pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que je ne voulais pas
+parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc
+m'entendre sans craindre que mes paroles soient un
+outrage pour elle; mais il y a plus: tu dois m'entendre,
+tu le dois pour ton nom, dont tu es si justement
+fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on
+prend des renseignements sur la famille de celle
+qu'on épouse, pourquoi repousserais-tu ceux que je
+t'apporte?</p>
+
+<p>Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un
+témoignage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une
+femme qui ne veut que ton bien et qui ne demande
+rien que d'être entendue quand elle élève la voix non
+pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement.
+Mais je ne veux pas me plaindre, encore moins me
+fâcher; je me mets à ta place, je sens ce que ma démarche
+doit te faire souffrir et je sais que, quand tu
+souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la
+générosité de ton caractère; si tu regrettes le coup
+dont tu viens de me frapper, écoute-moi, c'est la seule
+réparation que je veuille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment,
+venir m'imposer des paroles que je ne veux pas entendre,
+car elles s'adressent à des personnes dont il ne
+peut pas être question entre nous?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles,
+parce que si je ne venais pas te les dire, les sachant,
+je serais coupable d'une infamie et d'une lâcheté. Ce
+que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi, mais,
+maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois
+pas le garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter
+une voix qui t'avertirait que tu vas tomber dans un
+précipice, parce que tu n'aurais pas demandé cet avertissement?
+N'est-ce pas un devoir de te le donner, de
+te le crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre
+que je ne suis pas digne de t'avertir? Mais ce
+serait de la folie.</p>
+
+<p>L'insistance même de Raphaëlle avait fini par
+émouvoir Roger. Son premier mouvement avait été de
+lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant pas, il avait
+été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise à
+vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le
+souvenir de la lettre de son ami, le secrétaire de la
+légation de Washington, lui revenait et le troublait.</p>
+
+<p>Brusquement il se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien
+invraisemblables, auxquelles je n'ai pas voulu répondre;
+aujourd'hui l'heure est venue de me prouver
+que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter
+les preuves palpables, évidentes, de ce que tu
+veux me révéler. Si tu me donnes ces preuves, je te
+croirai non seulement pour aujourd'hui, mais encore
+pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je
+te traiterai comme la dernière des misérables.</p>
+
+<p>Vivement elle étendit le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle,
+la condition que tu m'imposes, je la tiens, et les
+preuves que tu exiges, je te les donnerai, non pas dans
+un délai que je pourrais allonger, non pas demain, mais
+tout de suite, car ces preuves, je les ai là, les voici:</p>
+
+<p>Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la
+poche de sa robe et la présenta à Roger, qui, prêt à la
+prendre, eut un mouvement de répulsion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle,
+il faut que je t'explique comment elles sont
+venues entre mes mains. Je t'ai dit que voulant empêcher
+Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais
+envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches,
+qui devait faire une enquête sur ce qu'était
+celle que Savine allait épouser, disait-on, et sur la famille
+de celle-ci. Mon homme me confirma ce mariage,
+qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me
+donna n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent
+ce que tu as dû voir toi-même sur l'intérieur,
+les relations, les habitudes de madame de Barizel, qui
+n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la
+bohème.</p>
+
+<p>Roger voulut l'interrompre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par
+leur nom; d'ailleurs, madame de Barizel étant une
+étrangère, il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'elle
+ne vive pas comme tout le monde. Si je n'avais à parler
+que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter
+rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant
+pour me faire comprendre que si je voulais poursuivre
+mon enquête en Amérique, je pouvais en apprendre
+assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine
+de devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un
+agent en Amérique et de poursuivre là-bas des recherches
+de ce genre; cela exigeait de grands frais.
+Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine,
+et les risques que je courais d'un côté n'étaient
+nullement en rapport avec les chances que je pouvais
+m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en
+Amérique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait
+son émotion, mais en voyant la tournure que prenaient
+les choses, il n'avait pas été maître de ne pas la laisser
+échapper, car ce n'était pas, comme il l'avait supposé
+tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être
+question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade;
+ce que Raphaëlle avait fait pour son intérêt à elle,
+c'était ce qu'il aurait voulu, ce qu'il aurait dû faire
+lui-même pour son honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat
+des recherches que mon homme a faites en Amérique,
+avec preuves à l'appui, car il me fallait ces preuves
+pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne recueillît
+aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage
+certain; tous les renseignements qu'on a recueillis
+n'ont pas été prouvés, mais ceux qui l'ont été suffiront,
+et au delà, pour t'éclairer.</p>
+
+<p>Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage,
+qu'avait animé l'ardeur de la discussion, prit une
+expression désolée:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te
+causer une douleur, moi qui voudrais tant t'éviter un
+chagrin, moi qui aurais voulu que mon souvenir ne
+fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis
+comme une mère qui doit avoir le courage de frapper
+l'enfant qu'elle aime.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces
+preuves...</p>
+
+<p>Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était
+lui maintenant qui la pressait de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom
+de famille?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre
+les renseignements et les témoignages que je vais successivement
+te donner sur sa jeunesse, qui est la partie
+intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir facilement
+ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté
+un terrain aux Champs-Élysées, soi-disant pour
+construire dessus un hôtel, mais en réalité et tout
+simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de
+fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié
+ou plutôt sans <i>de</i>, Olympe Boudousquié tout court,
+ainsi que le prouve, ce certificat de baptême, revêtu,
+comme tu le vois, de toutes les signatures et de toutes
+les cachets qui peuvent affirmer son authenticité.</p>
+
+<p>Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle
+présenta à Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur
+de musique; la mère, Rosalie Aitie, modiste, cela
+n'indique guère que la fille de ces gens-là ait droit
+à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie
+Aitie était une personne remarquable par sa beauté,
+à laquelle il n'a manqué pour faire fortune qu'un
+autre théâtre que Natchez, qui est une petite ville
+de trois à quatre mille habitants, où une femme,
+même de talent (et il paraît qu'elle était douée), ne
+peut pas briller, et puis il y avait en elle un vice qui
+devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle était d'origine
+noire, bien que parfaitement blanche...</p>
+
+<p>Comme Roger avait laissé échapper un mouvement,
+elle s'interrompit pour prendre deux pièces qu'elle lui
+tendit:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était,
+tu le vois, une esclave.</p>
+
+<p>Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de
+lire les papiers qu'elle lui avait présentés; puis, sans
+le regarder, pour ne pas augmenter sa confusion qu'elle
+n'avait pas besoin d'examiner attentivement, car elle se
+trahissait par un tremblement des mains, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille
+Olympe était encore tout enfant. Mourut-il? se sauva-t-il
+pour fuir sa femme? Les renseignements manquent;
+mais cela n'a pas une grande importance, pas
+plus que la lacune qui existe entre le moment où madame
+Boudousquié quitte Natchez et celui où nous la
+retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi des
+mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille
+Olympe, lancée dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle
+de Boudousquié pour ceux qui ne savent
+pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables,
+succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout
+le monde s'accorde à reconnaître que c'est une femme
+très forte. Malheureusement, sur cette période, les
+renseignements manquent aussi, c'est-à-dire les renseignements
+avec preuve à l'appui, les seuls dont nous
+ayons à nous occuper, tandis que les histoires au contraire
+abondent. Cependant je dois en citer une, une
+seule: on raconte qu'elle assassina un des amants qui
+allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola
+les débris de la fortune qu'il emportait avec lui; le
+coup de revolver fut mis au compte de la jalousie par
+des juges complaisants.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer
+de moi que de me raconter de pareilles histoires.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on
+dit de madame de Barizel et quelle est sa réputation.
+N'est-ce pas chose grave qu'on puisse parler ainsi
+d'une femme, même alors que cette femme serait innocente?
+Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il
+pas qu'on la juge capable de le commettre? Enfin je
+n'insiste pas là-dessus. Une seule chose est certaine,
+c'est qu'après la mort de ce personnage, qui s'appelait
+Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la Nouvelle-Orléans
+pour Charlestown, où un riche commerçant
+se ruine et se tue pour elle: William Layton.
+Justement le jeune frère de William Layton, qui l'a
+alors connue comme la maîtresse de son frère et
+qui à été témoin de cette ruine et de ce suicide, est
+établi à Paris, 45, rue de l'Échiquier, et il peut donner,
+il donne volontiers tous les renseignements qu'on lui
+demande sur la femme qui a causé la mort de son
+frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger
+pour qu'il parle: c'est un témoin vivant et qui, par son
+honorabilité, mérite toute confiance. Tu retiens l'adresse,
+n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue de
+l'Échiquier?</p>
+
+<p>Il répondit par un signe de tête, car une émotion
+poignante le serrait à la gorge: ce n'était plus une histoire
+absurde qu'on lui racontait. Pour avoir la preuve
+de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un témoin
+vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc
+l'aventurière dont parlait la lettre de Washington et les
+histoires invraisemblables dont il était question dans
+cette lettre seraient vraies? Était-ce possible? Il se
+débattait contre cette question, et son amour pour
+Corysandre se révoltait, à cette pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a
+encore une disparition. On la retrouve à Savannah
+menant grande existence, maîtresse d'un négociant
+qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en
+France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre.
+Lui aussi parle volontiers d'Olympe Boudousquié, car
+elle n'a laissé que de mauvais souvenirs à ses amants
+et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à l'interroger
+aussi, celui-là. Nouvelle disparition. Elle va à la
+Havane, d'où la ramène le comte de Barizel, qui la
+présente et la traite comme sa femme. L'a-t-il véritablement
+épousée? On n'en sait rien: mon homme n'a
+pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible
+cependant, car le comte était un homme passionné,
+un parfait gentilhomme français dont on dit le
+plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt contre
+sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il
+n'a laissé que de grosses dettes, de sorte qu'on se demande
+comment sa veuve peut mener le train qui
+est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les
+réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux
+qui veulent prendre la peine d'ouvrir les yeux et de
+voir comment madame de Barizel manoeuvre entre
+Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire.
+Tu peux là-dessus en savoir autant que moi, ou si tu
+ne peux pas en savoir autant parce que tu n'es pas
+du métier, tu peux en voir assez cependant pour te
+faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui
+se passe à Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi
+que pour te parler de ce que je savais sur la vie de
+madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou plutôt,
+mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était
+cette femme qui, par son habileté et surtout par son
+audace, est parvenue à prendre place dans le monde, et
+une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par sa fille, se
+rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je
+me ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais
+pas de ce que j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout
+dit, tu en sais cependant assez maintenant pour ne pas
+continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, je ne me
+permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une
+chose à ajouter, c'est que jamais personne au monde
+ne saura un mot de ce que je viens de te dire. Je te laisse
+ces papiers, pour moi inutiles; tu en feras ce que ton
+honneur t'indiquera.</p>
+
+<p>Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti,
+écrasé par ces terribles révélations.</p>
+
+<p>Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps
+après le départ de Raphaëlle, fut d'étendre la
+main pour prendre un <i>Indicateur des chemins de fer</i>
+qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs
+minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres
+dansaient devant ses yeux troublés et les filets noirs
+qui séparent les trains se brouillaient; enfin il parvint à
+voir que le premier train pour Paris était à trois heures,
+ce serait ce draina qu'il prendrait.</p>
+
+<p>Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et
+aussitôt il se rendit aux allées de Lichtenthal.</p>
+
+<p>Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne
+vous attendais pas de sitôt; quelle bonne surprise!</p>
+
+<p>Il se raidit pour ne pas se trahir:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte
+je suis obligé de partir pour Paris par le train de trois
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Partir!</p>
+
+<p>Elle le regarda en tremblant: instantanément son
+beau visage s'était décoloré.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix
+rauque.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une chose très grave... mais rassurez-vous,
+chère mignonne, et dites-vous que je n'ai jamais mieux
+senti combien profondément, combien passionnément
+je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de m'éloigner
+de vous... pour quelques jours seulement, je
+l'espère.</p>
+
+<p>Tendrement elle lui tendit la main et le regardant
+avec des yeux doux et passionnés:</p>
+
+<p>&mdash;Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce
+pas, très vite? Si courte que soit votre absence, elle
+sera éternelle pour moi.</p>
+
+<p>A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et
+entra dans le salon; vivement Corysandre courut au-devant
+d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>Roger voulut répondre lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures
+et je viens vous faire mes adieux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières
+journées de courses?</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais;
+c'est ce matin, il y a quelques instants, que ce
+départ a été décidé.</p>
+
+<p>Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais
+avec madame de Barizel ce n'était pas un sentiment
+de lâcheté qui l'anéantissait, c'était un sentiment d'indignation
+et de fureur qui le soulevait. Était-elle vraiment
+la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il
+pouvait le savoir.</p>
+
+<p>Il fit quelques pas vers la porte:</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement avec deux de vos compatriotes,
+dit-il en regardant madame de Barizel, que j'ai à
+traiter l'affaire... capitale qui m'appelle à Paris, deux
+Américains, M. Layton, de Charlestown...</p>
+
+<p>Elle pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.</p>
+
+<p>Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa:</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage! dit-elle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p>Le trouble de madame de Barizel avait été le plus
+terrible des aveux.</p>
+
+<p>Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir
+vu M. Layton, le frère du suicidé de Charlestown, il
+alla au Havre pour voir M. Urquhart.</p>
+
+<p>Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une
+fille!</p>
+
+<p>Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans
+sa résolution.</p>
+
+<p>Jamais il ne reverrait Corysandre.</p>
+
+<p>Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation?
+Il n'en savait rien, il ne se le demandait
+même pas, car ce n'était pas de l'avenir qu'il pouvait
+s'occuper, c'était du présent, du présent seul.</p>
+
+<p>Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille
+d'Olympe Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de
+Naurouse.</p>
+
+<p>Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait
+lui-même, il devait pour le moment écarter cela de sa
+pensée et tâcher de ne voir que ce que l'honneur de
+son nom lui imposait.</p>
+
+<p>Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette
+résolution serait un suicide.</p>
+
+<p>Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris,
+il arrêta la mise à exécution de cette résolution, s'y
+reprenant à vingt fois, à cent fois, ne restant fixé qu'à
+un seul point, qui était qu'il ne devait pas retourner
+à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre,
+il n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur
+qui tiendraient contre elle; et puis, que lui dirait-il,
+d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui parler de sa mère, il
+faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels? Elle le
+verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.</p>
+
+<p>Il écrirait donc.</p>
+
+<p>Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une
+telle angoisse, un tumulte si vertigineux, qu'il fut
+tout surpris de se trouver arrivé à Paris: le temps, la
+distance, étant choses inappréciables pour lui.</p>
+
+<p>Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite
+il écrivit ses lettres, dont les termes étaient arrêtés
+dans sa tête.</p>
+
+<p>«Madame la comtesse,</p>
+
+<p>«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton
+et Urquhart vous avez compris qu'il me serait
+impossible de donner suite au projet de mariage
+dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces
+deux messieurs, je vous confirme cette impossibilité.</p>
+
+<p>«NAUROUSE.»</p>
+
+<p>Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant
+de pouvoir poser la plume sur le papier, il la laissa
+tomber plus de dix fois, l'esprit affolé, le coeur défaillant:</p>
+
+<p>«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le
+coup de la plus affreuse, de la plus grande douleur
+que j'aie jamais éprouvée que je vous écris.</p>
+
+<p>«Nous ne nous verrons plus.</p>
+
+<p>«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il
+était hier, plus profond même, et ce que je vous
+disais en me séparant de vous, je vous le répète en
+toute sincérité: Je vous aime, je vous adore.</p>
+
+<p>«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a
+pas de volonté humaine qui puisse nous réunir.</p>
+
+<p>«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé
+cette lettre, celui qui remplit ma vie: je vous
+aime, chère Corysandre.</p>
+
+<p>«ROGER.»</p>
+
+<p>Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer,
+car elle ne disait nullement ce qu'il voulait dire; mais,
+quand il la recommencerait dix fois, vingt fois, à quoi
+bon, puisque, ce qui était dans son coeur, il ne pouvait
+justement pas l'exprimer.</p>
+
+<p>Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade
+qui porterait ces deux lettres, et, en les envoyant à
+celui-ci, il lui donna ses instructions qu'il précisa minutieusement:
+tout d'abord, Bernard devait porter la
+lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même
+aux mains de mademoiselle de Barizel; quand à celle
+de madame de Barizel, il était mieux qu'il la remît à
+quelqu'un de la maison sans explication.</p>
+
+<p>Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces
+lettres fut fermée, il la garda longtemps devant lui,
+ne pouvant pas l'envoyer à la poste: c'était sa vie,
+son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.</p>
+
+<p>Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille
+angoisse, et si son coeur ne défaillait pas dans les faiblesses
+de l'irrésolution, il se brisait sous les efforts
+de la volonté.</p>
+
+<p>Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il
+aimait si passionnément, et il y renonçait; mais au
+prix de quelles souffrances accomplissait-il ce devoir!</p>
+
+<p>Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il
+ne pouvait plus attendre; il prit la lettre et la porta
+lui-même au bureau de la rue Taitbout, marchant rapidement,
+résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans la
+boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté
+de presser la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût
+été appuyée sur son coeur.</p>
+
+<p>Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de
+Harly se présenta à son esprit, non de Harly son ami,&mdash;il
+n'avait point d'ami à cette heure et l'humanité
+entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il
+monta chez lui.</p>
+
+<p>En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle joie, mon cher Roger!</p>
+
+<p>Mais en remarquant combien il était pâle et comme
+tout son visage portait les marques d'un profond bouleversement,
+il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Malade, non; mort: je viens de rompre mon
+mariage.</p>
+
+<p>Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui
+parler de ce mariage et lui dire combien il aimait Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que
+je devais épouser plus que je ne l'ai jamais aimée; de
+son côté elle m'aime toujours, c'est vous dire ce que
+je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons
+de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au
+médecin un remède pour oublier et dormir, car, si j'ai
+eu le courage d'accomplir cette rupture, j'ai maintenant
+la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser,
+ne pas souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le
+temps; on ne la supprime pas. Si je la suspends par
+le sommeil, au réveil vous la retrouverez aussi intense
+qu'en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à
+mes pensées, à mes souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment,
+c'est aujourd'hui.</p>
+
+<p>Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait
+plus pâle, plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté.
+Ce long voyage ne lui avait pas été salutaire. La fièvre
+bien certainement ne le quittait pas.</p>
+
+<p>Dans ces conditions comment allait-il supporter la
+crise qu'il traversait? Par les lettres qu'il avait reçues
+Harly savait que Roger avait mis toutes les espérances
+de sa vie dans ce mariage qui, pour lui, était
+le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement,
+utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour
+et de la famille, ces joies qu'il n'avait jamais
+connues et après lesquelles il aspirait si ardemment.
+Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait
+pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que
+s'il reprenait ses anciennes habitudes il y trouverait
+sûrement l'aggravation rapide de sa maladie.</p>
+
+<p>Comment l'empêcher de les reprendre?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p>Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger
+sortit de son assoupissement il trouva sa douleur aussi
+intense que la veille et même plus lourde, plus accablante,
+car il n'était plus enfiévré par la résolution à
+prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était
+le sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de
+tout son poids.</p>
+
+<p>C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle
+était là devant ses yeux plus belle, plus radieuse, plus
+éblouissante qu'il ne l'avait jamais vue; ce n'était pas
+la mort qui la lui enlevait, mais sa propre volonté.
+Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant
+il en était à se demander s'il n'était pas plus
+coupable envers Corysandre en l'abandonnant qu'il
+ne l'eût été envers l'honneur de son nom en l'épousant.
+Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il
+avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille
+qui avait empoisonné sa jeunesse, et maintenant le
+sacrifice de son bonheur.</p>
+
+<p>Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée,
+tournant et retournant la même pensée, voyant et
+revoyant toujours la même image.</p>
+
+<p>Il envoya chercher une voiture:</p>
+
+<p>&mdash;Où faut-il aller?</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards
+extérieurs.</p>
+
+<p>En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot,
+le cheval de sa victoria n'en pouvait plus; il descendit
+de voiture, en prit une autre et recommença sa promenade.</p>
+
+<p>A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais
+au lieu d'entrer au rez-de-chaussée, il monta à l'entresol
+pour dîner seul dans un salon particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Combien monsieur le duc veut-il de couverts?
+demanda le maître d'hôtel, qui le reconnut.</p>
+
+<p>&mdash;Un seul.</p>
+
+<p>&mdash;Que commande monsieur le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>A huit heures il entra à l'Opéra.</p>
+
+<p>Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la
+musique l'exaspérait.</p>
+
+<p>Il sortit et s'en alla aux Bouffes.</p>
+
+<p>Mais il n'y resta pas davantage.</p>
+
+<p>Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques,
+d'où il se sauva au bout d'un quart d'heure.</p>
+
+<p>Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens
+qui jouaient sérieusement, la foule, le bruit, les lumières,
+tout lui faisait horreur.</p>
+
+<p>Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait
+la même chose, puis le surlendemain, puis toujours
+ainsi.</p>
+
+<p>Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.</p>
+
+<p>Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans
+savoir où aller, le valet de chambre, entrant dans son
+cabinet, lui demanda s'il pouvait recevoir madame
+la comtesse de Barizel.</p>
+
+<p>La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.</p>
+
+<p>Son parti fut pris.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer, dit-il.</p>
+
+<p>Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce
+n'était que la comtesse, il n'avait pas de ménagement
+à garder avec elle; il haïssait, il méprisait cette misérable
+femme qui le séparait de Corysandre.</p>
+
+<p>Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage,
+et comme Roger, stupéfait, ne pensait pas à
+lui avancer un siège, elle prit un fauteuil et s'assit.
+Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes
+pas paru être plus à son aise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt
+je me suis mise en route pour venir vous demander
+ce qu'elle signifie.</p>
+
+<p>&mdash;Que je renonce à la main de mademoiselle de
+Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi
+renoncez-vous à la main de ma fille?</p>
+
+<p>Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant
+cette assurance qui ressemblait à un défi, un sentiment
+d'indignation l'avait soulevé.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son
+nom à la fille de mademoiselle Olympe Boudousquié.</p>
+
+<p>Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa
+au contraire et son sourire s'accentua:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une
+étrange confusion de nom, que des malveillants, des
+jaloux ont inventée dans un sentiment de haine stupide
+et de basse envie pour ma fille: je me nomme,
+il est vrai, de Boudousquié du nom de mon père;
+mais de Boudousquié et Boudousquié sont deux.
+Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer
+que vous partiez pour voir MM. Layton et
+Urquhart, j'ai été pour vous avertir qu'on tendait un
+piège à votre crédulité, comme on avait essayé d'en
+tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour
+m'avertir qu'il y avait en vous le germe de je ne
+sais quelle maladie mortelle, car déjà on m'avait menacée,
+pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher
+à cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien
+de commun; mais je ne l'ai point fait, pensant que
+vous ne donneriez pas dans cette invention grossière.
+Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont su
+troubler votre jugement, cependant si ferme et si
+droit d'ordinaire, et je viens me mettre à votre disposition
+pour vous fournir toutes les explications que
+vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son
+bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa
+mère, que cette seule considération. Que vous a-t-on
+dit!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le demandez?</p>
+
+<p>&mdash;Certes.</p>
+
+<p>&mdash;M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié,
+après avoir ruiné son frère dont elle était la maîtresse,
+avait amené celui-ci à se tuer. M. Urquhart m'a dit
+que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé
+et ruiné, était la dernière des filles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il
+n'y a jamais eu rien de commun entre la famille Boudousquié,
+à laquelle appartenait cette... fille, et la
+famille de Boudousquié d'où je sors.</p>
+
+<p>&mdash;Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe
+Boudousquié, que M. Urquhart a conservé et m'a
+montré, soit... le vôtre?</p>
+
+<p>Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance,
+fut renversée; une pâleur mortelle envahit son visage
+et Roger crut qu'elle allait défaillir. Se voyant observée,
+elle se cacha la tête entre ses mains, mais le
+tremblement de ses bras trahit son émotion.</p>
+
+<p>Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon
+à pouvoir reprendre la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma
+honte, dit-elle, car je veux vous avouer la vérité, toute
+la vérité. Que ne l'ai-je fait plus tôt! Je vous aurais
+épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé
+et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi.
+J'avoue donc que, tout à l'heure, en vous disant qu'il
+n'y avait rien de commun entre Olympe Boudousquié
+et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité
+cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle,
+née de relations entre mon père et une jeune
+femme...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le
+certificat de baptême d'Olympe Boudousquié et beaucoup
+d'autres pièces authentiques la concernant et
+concernant aussi sa mère.</p>
+
+<p>Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation,
+cependant elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez comme ces liaisons se font et se défont
+facilement. Mon père eut le tort de ne pas s'occuper
+de cette fille qui, devenue grande, suivit les traces de
+sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute les
+pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent
+les récits qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart
+et si vous trouvez qu'une certaine ressemblance existe
+entre le portrait qu'on vous a montré et moi, vous devez
+comprendre que cette ressemblance est assez naturelle
+puisque celle qui a posé pour ce portrait était...
+ma soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander
+ce qu'elle est devenue?</p>
+
+<p>&mdash;Morte.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Une quinzaine d'années.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un acte qui constate sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en
+le cherchant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une
+série d'actes s'appliquant à cette Olympe Boudousquié
+qui permettent de la suivre jusqu'au moment
+où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc!</p>
+
+<p>Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement
+il se leva et étendant le bras vers la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de vous retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous jure.</p>
+
+<p>&mdash;Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi
+aux serments d'Olympe Boudousquié?</p>
+
+<p>Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant
+une main malgré l'effort qu'il faisait pour se dégager:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent
+déchirant, je retournerai en Amérique, vous
+n'entendrez jamais parler de moi, je serai morte pour
+le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je
+vous en conjure à genoux, à mains jointes, en vous
+priant, en vous suppliant comme le bon Dieu, ne l'abandonnez
+pas, ne renoncez pas à ce mariage. Elle
+est innocente, elle est la fille légitime du comte de
+Barizel dont la noblesse est certaine; elle vous aime,
+elle vous adore. La tuerez-vous par votre abandon?
+C'est sa douleur qui m'a poussée à cette démarche.
+Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez?
+l'amour ne parlera-t-il pas en vous plus que
+l'orgueil?</p>
+
+<p>&mdash;Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<p>Madame de Barizel était partie depuis longtemps et
+Roger n'avait pas quitté son salon, qu'il arpentait en
+long et en large, à grands pas, fiévreusement, quand
+le domestique entra de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force
+voir monsieur le duc; elle refuse de donner son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Ne la recevez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très
+jolie.</p>
+
+<p>Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la
+bouche du domestique, paraissait toute-puissante:</p>
+
+<p>&mdash;Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.</p>
+
+<p>Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du
+salon se rouvrit et la jeune dame qui paraissait très
+jolie sous son voile entra.</p>
+
+<p>Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement
+pour la reconnaître; son coeur avait bondi au-devant
+d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous!</p>
+
+<p>&mdash;Roger!</p>
+
+<p>Le domestique sortit vivement.</p>
+
+<p>Elle se jeta dans les bras de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Corysandre!</p>
+
+<p>Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant,
+les yeux dans les yeux, perdus dans une extase passionnée;
+ce fut elle qui la première prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Ma présence ici vous explique que je ne vous en
+veux pas de votre lettre, j'ai été foudroyée en la lisant,
+je n'ai pas été fâchée. Fâchée contre vous, moi!</p>
+
+<p>Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son
+âme, toute sa tendresse, tout son amour dans ce regard,
+frémissante de la tête aux pieds, éperdue, anéantie;
+ce n'était plus l'admirable et froide statue qu'il
+avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la
+passion avait touchée et qu'elle entraînait.</p>
+
+<p>Tout à coup un flot de sang empourpra son visage
+et elle se cacha la tête dans le cou de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous,
+ce n'est pas pour vous demander les raisons qui vous
+empêchent de me prendre pour femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans
+un élan irrésistible, je ne veux pas les connaître... au
+moins je ne veux pas que tu me les dises.</p>
+
+<p>De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.</p>
+
+<p>Puis après quelques instants elle poursuivit sans le
+regarder:</p>
+
+<p>&mdash;Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement
+qu'il a pris... librement, c'est qu'il a pour agir
+ainsi des raisons qui s'imposent à son honneur; je
+sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux
+pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.</p>
+
+<p>Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles
+comme si elle avait peur de voir et d'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle,
+avant de prendre cette résolution, à ma douleur, à
+mon désespoir; tu as pensé que je pouvais en mourir.</p>
+
+<p>Il inclina la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant tu l'as prise?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dû la prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais
+tu m'aimes, n'est-ce pas; tu m'aimes encore!</p>
+
+<p>&mdash;Si je t'aime!</p>
+
+<p>La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément;
+ils restèrent sans parler, les lèvres sur les
+lèvres.</p>
+
+<p>Mais doucement elle se dégagea:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je te demande, je le savais avant que tu
+me le dises, je l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est
+parce que je sentais bien que tu m'aimais, que tu
+m'aimes toujours que je suis venue à toi, car enfin
+nous ne pouvons pas être séparés,&mdash;j'en mourrais.
+Et toi, supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu
+sans moi? Pour moi, je ne peux pas vivre sans toi,
+sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je viens te
+le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas,
+c'était que je ne pouvais pas être ta femme?</p>
+
+<p>Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi
+ne parles-tu pas franchement? Tu as peur que je
+t'adresse des questions. Mais ces questions m'épouvantent
+encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter
+toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et
+que tu ne pouvais pas faire de moi ta femme, tu m'as
+tout dit. Je ne veux pas en savoir davantage. Il y a là
+quelque mystère, quelque secret terrible que je ne dois
+pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu
+montres tant d'inquiétude à la pensée que je peux te le
+demander. Je ne suis qu'une pauvre fille sans expérience,
+je ne sais que bien peu de chose dans la vie et
+du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder
+et à voir, et ce que bien souvent je ne comprends
+pas, je le devine cependant. Ce que j'ai deviné
+c'est qu'après avoir voulu me prendre pour ta femme,
+tu ne le veux plus maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le peux plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh
+bien, ne nous séparons plus. Me voici; prends-moi,
+garde-moi.</p>
+
+<p>Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant
+sans baisser les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Me veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions
+plus! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi
+comme toi sans doute; à la mienne tu ferais ce que je
+fais; tu as eu la douleur de résister à ton amour, moi
+j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est
+grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève
+au-dessus de toutes les considérations si sages et
+si petites de ce monde? Jusqu'à ce jour je n'ai eu
+qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que
+j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant
+d'admiration, que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus
+des autres femmes; au moins je l'ai cru pour
+la beauté, car pour tout le reste je savais bien que je
+n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu
+m'aimes, voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément,
+plus que tout au monde, plus que ma réputation,
+plus que mon honneur, plus que tout, et voilà
+que c'est par mon amour que je deviens supérieure
+aux autres, puisque je fais ce que nulle autre sans
+doute n'oserait faire à ma place et m'en glorifie.</p>
+
+<p>Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des
+flammes, sa poitrine bondissait, elle était transfigurée
+par la passion.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je
+sais que tu m'acceptes comme je me donne,&mdash;entièrement.
+Où tu voudras que j'aille, j'irai; ce que tu
+voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté
+que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre
+bonheur que le tien; heureuse que tu m'aimes, ne
+demandant rien, n'imaginant rien, ne souhaitant rien
+que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être
+aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par
+personne, tu entends, par personne, et que mon
+enfance a été aussi triste, aussi délaissée que la
+tienne.</p>
+
+<p>Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt
+t'expliquer comment j'ai pris cette résolution.</p>
+
+<p>Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un
+fauteuil et s'assit, tandis que Roger prenait place devant
+elle sur une chaise, lui tenant les mains dans les
+siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et ses
+regards.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma
+mère m'a donné celle que tu lui écrivais que je me suis
+décidée. Comme elle m'annonçait qu'elle venait à Paris
+pour dissiper le malentendu qui s'était élevé entre
+vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant
+bien qu'il ne s'agissait point d'un malentendu comme
+elle disait et que rien ni personne ne te ferait revenir
+sur cette rupture, que tu n'avais pu arrêter qu'après
+de terribles combats, forcé par des raisons qui ne
+changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous
+sommes arrivées ce matin, et elle m'a dit qu'elle venait
+chez toi. J'ai attendu son retour, mais sans rien espérer
+de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée, dans un
+état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que
+tu persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie;
+dans la rue j'ai appelé un cocher qui passait et je lui
+ai dit de m'amener ici. Il a fallu subir l'examen de ton
+concierge et de ton valet de chambre. Mais qu'importe!
+Pouvais-je être sensible à cela en un pareil
+moment! Me voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne
+pensons qu'à cela, au bonheur d'être ensemble. Moi,
+je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque, depuis
+hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de
+peine à écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient
+pas de sens aujourd'hui; mais toi, ne te surprend-il
+pas?</p>
+
+<p>Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle,
+et dans une muette extase, il la contempla, la regarda
+des pieds à la tête, tandis qu'il promenait dans de
+douces caresses ses mains sur elle, sur ses bras, sur
+son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait
+besoin d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il
+n'était pas sous l'influence d'une illusion.</p>
+
+<p>&mdash;Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes
+pieds, dit-elle en souriant; mais nous ne devons
+pas nous oublier. Il est impossible que ma mère ne
+s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera.
+Ne me trouvant pas, la pensée lui viendra bien
+certainement que je suis ici, car elle sait combien je
+t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me reprendre, car
+elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans
+un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un
+autre mariage pour moi. Ce mariage, je ne l'accepterais
+pas; cela, tu le sais. Mais je ne veux pas de
+luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette
+existence... misérable. Partons, partons aussitôt que
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite. Où veux-tu que nous allions?</p>
+
+<p>&mdash;Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages,
+à Naurouse, là où tu as vécu, où tu devais me conduire.
+Mais ce serait folie en ce moment; on nous retrouverait
+trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous
+retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que
+pour moi. Allons donc où tu voudras; moi je ne veux
+qu'une chose: être ensemble. Tous les pays me sont
+indifférents; ils me deviendront charmants quand nous
+les verrons ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;L'Espagne!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux.</p>
+
+<p>&mdash;Partons.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps d'envoyer chercher une voiture.</p>
+
+<p>Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un
+bruit de voix retentit dans le vestibule, comme si
+une altercation venait de s'élever entre plusieurs personnes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<p>Roger courut à la porte pour la fermer, et en même
+temps, se tournant vers Corysandre, il lui fit signe
+d'entrer dans la pièce voisine, qui était sa chambre.</p>
+
+<p>Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte
+non avec le doigt, mais avec la main pleine, trois
+coups assez forts.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée.</p>
+
+<p>Évidemment c'était madame de Barizel qui venait
+reprendre Corysandre.</p>
+
+<p>Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant
+et entra dans sa chambre, où il trouva Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons descendre par l'escalier de service;
+vite.</p>
+
+<p>La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre
+dans le cabinet de toilette, du cabinet de toilette
+dans un couloir de dégagement au bout duquel se
+trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette
+porte était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas
+dans la serrure.</p>
+
+<p>Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté.
+Où, chercher cette clef? Il n'en avait pas l'idée.</p>
+
+<p>Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit
+au bout du couloir. Alors, tenant toujours Corysandre
+par la main, il rentra dans le cabinet de toilette
+dont il verrouilla la porte. C'était se faire prendre
+dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen
+de sortir.</p>
+
+<p>Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et,
+comme il se baissait vers elle, elle l'embrassa passionnément,
+désespérément, comme si elle avait
+conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui
+donnait et qu'elle recevait de lui.</p>
+
+<p>-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la
+porte; ne nous cachons pas.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment
+où ils arrivaient dans la chambre, la porte opposée à
+celle par laquelle ils entraient s'ouvrait, et derrière
+un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils aperçurent
+madame de Barizel.</p>
+
+<p>Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger
+aperçut le bout d'une écharpe tricolore.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit le commissaire de police,
+je suis chargé de rechercher chez vous mademoiselle
+Corysandre de Barizel, mineure au-dessous de seize
+ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici
+présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée.</p>
+
+<p>Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était
+restée en arrière, mais sans chercher à se cacher, la
+tête haute, ne laissant paraître sa confusion que par
+le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.</p>
+
+<p>Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança
+à son tour et vint se poser à côté de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en
+s'efforçant d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla,
+je suis venue volontairement.</p>
+
+<p>Le commissaire salua de la tête sans répondre,
+tandis que madame de Barizel levait au ciel ses mains
+indignées et frémissantes.</p>
+
+<p>&mdash;Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire,
+s'adressant à Roger, que mademoiselle est
+venue chez vous simplement en visite?</p>
+
+<p>Roger ne répondit rien.</p>
+
+<p>&mdash;S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites?
+s'écria madame de Barizel; cherche-t-on à se
+sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire une visite
+à un jeune homme? Cette défense est absurde.</p>
+
+<p>&mdash;Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec
+hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement
+Corysandre, il n'a rien fait; s'il faut un coupable,
+ce n'est pas lui.</p>
+
+<p>Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger
+et de madame de Barizel, étaient parties irrésistiblement,
+sans réflexion, sous le coup de l'émotion; seul
+le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui
+d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce
+qu'il disait.</p>
+
+<p>Cependant le temps avait permis à Roger de se
+reconnaître, au moins jusqu'à un certain point, c'est-à-dire
+qu'il ne comprenait rien à ce qui se passait.</p>
+
+<p>Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît,
+ou s'il ne se défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait.
+Madame de Barizel, habile et avisée comme
+elle l'était, n'avait certes pas décidé une pareille aventure
+à la légère.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais
+avoir quelques instants d'entretien avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à votre disposition, monsieur le duc,
+répondit le commissaire, qui paraissait beaucoup
+mieux disposé en faveur des accusés que de l'accusateur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, madame, la porte est gardée.</p>
+
+<p>Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme
+pour lui demander pardon de la laisser seule; mais
+elle lui fit signe qu'elle avait compris. Alors il passa
+dans le salon avec le commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question
+que je voudrais vous adresser si vous le permettez:
+vous avez parlé d'accusation tout à l'heure, cette
+accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à
+quoi expose-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un code, monsieur le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cependant un livre qui devrait se trouver
+chez tout le monde, dit-il sentencieusement; enfin,
+puisque vous n'en avez pas, je vais tâcher de répondre
+à vos questions. Vous demandez si cette accusation
+est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins
+par ses conséquences possibles. Les articles sous le
+coup desquels elle vous place sont les 354, 355, 356,
+357 du code pénal, qui disent que quiconque aura
+enlevé ou détourné une fille au-dessous de seize ans
+subira la peine des travaux forcés à temps.</p>
+
+<p>Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela
+dans le monde, n'est-ce pas? Cependant telle est la
+loi. Elle dit aussi que, quand même la fille aurait
+consenti à son enlèvement ou suivi volontairement
+son ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans
+ou au-dessus, il sera condamné aux travaux forcés à
+temps. Mademoiselle de Barizel, en affirmant qu'elle
+était venue librement chez vous, a paru vouloir vous
+innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez
+pas cela, monsieur le duc. De même n'oubliez
+pas non plus le dernier article que je signale tout
+particulièrement à votre attention, et qui dit que dans
+le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée,
+il ne pourrait être condamné que si la nullité
+de son mariage était prononcée. Dans l'espèce, vous
+sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?</p>
+
+<p>Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger
+par-dessus ses lunettes un sourire qui en disait
+long.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre
+à ce mariage? dit Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! hé!</p>
+
+<p>Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les
+mains, satisfait sans doute d'avoir été compris.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis
+m'installer ici, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Il s'assit devant la table.</p>
+
+<p>&mdash;Ce procès-verbal doit constater la porte fermée
+à clef, la tentative de fuite par l'escalier de service, le
+désordre de la toilette de la jeune personne. Pourquoi
+donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper.</p>
+
+<p>&mdash;Fâcheux.</p>
+
+<p>Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la
+chambre; Corysandre était assise à un bout, madame
+de Barizel à un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous
+êtes-vous fait renseigner par M. le commissaire sur
+les conséquences de ce que la loi française appelle un
+détournement de mineure?</p>
+
+<p>Comme Roger ne répondait pas, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences
+sont un procès en cour d'assises et une
+condamnation aux travaux forcés.</p>
+
+<p>Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, poursuivit madame de Barizel, que
+cela vous a donné à réfléchir et que vous pouvez me
+faire connaître vos intentions. Vous aimez ma fille. De
+son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa
+démarche le prouve. L'épousez-vous?</p>
+
+<p>Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée
+devant lui et, s'adressant à sa mère:</p>
+
+<p>-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser,
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Je réponds pour lui.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Roger:</p>
+
+<p>&mdash;Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de
+cette pression infâme, dit-elle, tu répondais: «Oui»,
+tu ne serais plus le duc de Naurouse que j'aime. Tu
+ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le
+peux encore moins aujourd'hui.</p>
+
+<p>Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais
+presque aussitôt ses yeux lancèrent des éclairs, tandis
+que ses narines retroussées et ses lèvres minces frémissaient:
+elle se leva et s'avançant:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il
+pas t'épouser? dit-elle d'un air de défi; s'il a des
+raisons à donner pour justifier son refus, j'entends des
+raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne tout
+haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.</p>
+
+<p>Une fois encore Corysandre intervint en se jetant
+au-devant de Roger:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle,
+et que je n'ai pas à lui demander, moi, votre
+fille, de se taire.</p>
+
+<p>Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée;
+mais son trouble ne dura qu'un court instant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre
+femme, ou vous ne la reverrez jamais.</p>
+
+<p>Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de
+Roger.</p>
+
+<p>&mdash;A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te
+le jure.</p>
+
+<p>La porte du salon s'ouvrit:</p>
+
+<p>&mdash;Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le
+procès-verbal? dit le commissaire de police.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<p>Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de
+son procès-verbal.</p>
+
+<p>Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il
+ne lui était pas possible, non seulement de résoudre
+cette question, mais même de l'examiner, et tout de
+suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant bien en
+avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires.</p>
+
+<p>Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret
+était au travail. Les vacances étaient pour lui
+son temps le plus occupé; il mettait à jour son arriéré.</p>
+
+<p>Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient
+passées, minutieusement, et il exigea un récit complet
+non seulement sur le fait même du procès-verbal du
+commissaire de police, mais encore sur les antécédents
+de madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le caractère du personnage qui nous expliquera
+ce dont il est capable, dit-il pour décider Roger,
+qui hésitait.</p>
+
+<p>Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle
+et les témoignages de MM. Layton et Urquhart.</p>
+
+<p>&mdash;Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est
+pas complice de sa mère?</p>
+
+<p>&mdash;Elle!</p>
+
+<p>&mdash;Ça s'est vu.</p>
+
+<p>Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de
+Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait
+plus beau encore si c'était joué, car il est bien certain
+que par la venue chez vous de cette jeune fille qui
+vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme,
+puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi
+pour votre maîtresse, puisque nous nous aimons»,
+vous avez été profondément touché.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée
+de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se
+jetant entre sa mère et vous pour dire: «Il ne peut
+pas m'épouser,» elle vous a paru très belle.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable d'héroïsme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus
+que vous ne l'avez jamais aimée.</p>
+
+<p>&mdash;Au point que je me demande si je ne commets
+pas la plus abominable des lâchetés en ne l'épousant
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais
+désespéré de dire une parole qui pût vous blesser
+dans votre amour. Je comprends que vous admiriez
+cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore
+que pour sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas
+vous faire observer que ce sacrifice arrive bien à point
+pour peser sur vos résolutions. Et notez que je ne
+veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue
+jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont.
+Et ce que je dis présentement, c'est que nous avons
+affaire à une mère très forte qui a bien pu pousser sa
+fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui la
+faisait agir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous affirme que tout en elle a été spontané,
+inspiré seulement par le coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le croire; mais il est possible que le contraire
+soit vrai, et cela suffit pour vous avertir d'avoir
+à vous tenir sur vos gardes. D'ailleurs les raisons qui
+vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle de
+Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et
+je ne crois pas que par sa démarche auprès de vous,
+pas plus que par la mise en mouvement du commissaire
+de police, madame de Barizel se soit réhabilitée;
+elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous
+prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en
+vous la représentant comme une aventurière dangereuse.
+Maintenant quel parti va-t-elle tirer de son
+procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante.</p>
+
+<p>&mdash;Justement. A ce sujet je voudrais vous faire
+observer que je crois que mademoiselle de Barizel a
+plus de seize ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez
+pour vous mettre à l'abri. Si la loi punit des travaux
+forcés le ravisseur d'une fille au-dessous de seize ans,
+elle punit de la réclusion le ravisseur d'une mineure;
+or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle
+a toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent,
+la plainte peut être déposée et le procès peut être fait.
+Le fera-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de
+revolver tiré sur un amant qui se sauvait d'elle, que je
+n'avais pas voulu admettre lorsqu'on me l'avait racontée,
+me paraît maintenant possible.</p>
+
+<p>&mdash;En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que
+je pense, c'est aux avantages qu'elle peut avoir à le
+faire. A vous en menacer, les avantages sautent aux
+yeux: elle espère vous faire peur; avant de se laisser
+amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel,
+un duc de Naurouse réfléchit, et entre deux
+hontes il choisit la moindre.</p>
+
+<p>La moindre serait la condamnation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la
+moindre pour vous serait de devenir son gendre. C'est
+là son calcul: tout a été préparé pour vous effrayer et
+vous amener au mariage par la peur. C'est un chantage
+comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris
+que celui-là ne soit pas plus souvent pratiqué; mais
+voilà, les coquins n'étudient le code que pour échapper
+aux conséquences de leurs coquineries et non pour en
+préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la
+loi tient à la dispositions des habiles!</p>
+
+<p>&mdash;Si madame de Barizel n'a pas étudié le code,
+soyez sûr qu'elle se l'est fait expliquer par des gens
+qui le connaissent.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué
+part d'une main expérimentée; mais justement parce
+qu'elle n'a pas agi à la légère, elle doit savoir que
+vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès,
+l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement
+est encore mariable, devient immariable. Si belle, si
+séduisante que soit une jeune fille, elle ne trouve pas
+de mari quand elle a été enlevée ou détournée et quand
+un procès retentissant a fait un scandale épouvantable
+autour de son nom. Que devient madame de Barizel si
+elle ne marie pas sa fille? Une aventurière vieillie qui
+n'a plus un seul atout dans son jeu, puisqu'elle a
+perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant
+de déposer sa plainte, elle y regardera à deux
+fois. Elle a joué ses premières cartes et elle a gagné,
+c'est-à-dire qu'elle a gagné son procès-verbal sur
+lequel elle peut échafauder une action... si vous avez
+peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en
+faire de son procès-verbal? Voyez-vous son embarras
+avant de risquer une aussi grosse partie? Mon avis
+est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez
+assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à
+vous tâter, qu'on vous fera même des propositions.
+Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le moment,
+tout cela ne nous regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;C'est en homme d'affaires que je parle, car je
+devine très bien ce que vous devez souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à... elle.</p>
+
+<p>Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait
+annoncé avec sa sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle.</p>
+
+<p>Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels
+Roger avait vainement cherché à apprendre ce que
+Corysandre était devenue, retenu qu'il était par la
+réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de
+retour de Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son
+entrée, grave, majestueux, s'étant arrangé une tête et
+une tenue pour cette visite, plus imposant, plus important
+qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa
+redingote noire, son menton rasé de près relevé par
+son col de satin.</p>
+
+<p>Après les premières paroles de politesse, Roger
+attendit, s'efforçant d'imposer silence à son émotion
+et de ne pas crier le mot qui lui montait du coeur:
+&mdash;Où est Corysandre?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander
+quelles sont vos inventions.</p>
+
+<p>&mdash;Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de
+qui?</p>
+
+<p>&mdash;Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je
+suis l'ami le plus ancien... un second père.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait connaître ces intentions à madame la
+comtesse de Barizel; il m'est, à mon grand regret,
+impossible de donner suite au projet que j'avais formé
+et dont je vous avais entretenu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais depuis que vous avez fait connaître vos
+intentions à madame de Barizel, il s'est passé un...
+incident grave qui a dû les modifier.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne les a point modifiées.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête
+homme qui vous le dit.</p>
+
+<p>Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête
+homme à sa place; mais il ne pouvait le faire qu'en
+accusant madame de Barizel, et il ne le voulut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait
+éprouver un réel plaisir à prononcer ce mot, monsieur
+le duc, c'est de mon propre mouvement que je me suis
+décidé à cette démarche auprès de vous, dans l'intérêt
+de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je
+viens de voir madame de Barizel bien décidée à
+demander aux tribunaux la réparation de l'injure sanglante
+que vous lui avez faite, je l'ai arrêtée en la
+priant de me permettre de faire appel à votre honneur....</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement l'honneur qui m'empêche de
+poursuivre ce mariage, dit Roger, incapable de retenir
+cette exclamation.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos
+paroles une accusation terrible. Qui la justifie? Vous
+ne pouvez pas laisser mes amies, madame de Barizel
+aussi bien que sa fille, sous le coup de cette accusation
+tacite.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui
+me font rompre un mariage que je désirais ardemment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur
+le duc.</p>
+
+<p>Roger ne répondit pas.</p>
+
+<p>Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence,
+et il eût rompu l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir
+trouver le moyen de savoir où était Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez
+dans votre inqualifiable refus de me donner des
+explications que je me croyais en droit de demander
+à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur. Vous
+avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre
+que vous dites aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Que j'aime et qui m'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et
+si vous ne l'en faites pas sortir en l'épousant, elle y
+restera enfermée jusqu'à sa majorité, car vous sentez
+bien qu'après ce procès elle ne pourrait jamais se
+marier.</p>
+
+<p>Roger, se raidissant contre son émotion, voulut
+essayer de suivre les conseils de Nougaret:</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai
+foi en elle comme elle a foi en moi; par ce procès,
+madame de Barizel déshonorera sa fille, voilà tout.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<p>«Nous attendrons».</p>
+
+<p>Mais c'était une parole de défense, une bravade, un
+défi qui n'avait d'autre but que de montrer qu'il n'était
+pas plus effrayé par la menace du procès que par celle
+du couvent.</p>
+
+<p>En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre
+longtemps; Corysandre trouverait certainement un
+moyen pour lui faire savoir dans quel couvent elle
+était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la
+tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien
+adroite serait madame de Barizel si elle les rejoignait.</p>
+
+<p>Quant aux poursuites en détournement de mineure,
+il semblait, après la visite de Dayelle, qu'il ne devait
+pas s'en inquiéter; jamais madame de Barizel ne
+poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la
+vengeance elle préférerait son intérêt.</p>
+
+<p>Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites,
+mais non pour Corysandre.</p>
+
+<p>Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est
+par Nougaret, qui lui apprit que Dayelle avait fait des
+démarches auprès du commissaire de police et auprès
+de quelques autres personnes pour qu'on gardât le
+silence sur le procès-verbal, qui serait enterré.</p>
+
+<p>De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le
+temps s'écoula; la lettre qu'il attendait n'arriva pas. Il
+devait donc la chercher, la trouver; mais comment?</p>
+
+<p>Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer
+chez Dayelle, dans un château que celui-ci possédait
+aux environs de Poissy, et où il passait tous les ans la
+saison d'automne avec son fils et tout un cortège
+d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant
+adroitement, en la suivant, elle devait vous
+conduire au couvent où Corysandre était enfermée.</p>
+
+<p>Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle
+d'espion, et d'ailleurs il eût suffi que madame de
+Barizel pût soupçonner qu'elle était espionnée pour
+dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc
+quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec
+autant de discrétion que d'habileté.</p>
+
+<p>L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui
+donner l'homme qu'elle avait envoyé en Amérique;
+sans doute il éprouvait bien une certaine répugnance
+à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant
+les renseignements relatifs à madame de Barizel,
+avait donné des preuves incontestables d'activité et
+d'habileté; il connaissait déjà celle-ci, et c'étaient là
+des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il,
+sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle
+seule qu'il pouvait savoir qui était cet homme, il fallait
+bien qu'il le lui demandât.</p>
+
+<p>Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle
+parut embarrassée; mais bientôt elle prit son parti.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle,
+ne fait pas son métier de ces sortes d'affaires; c'est
+par amitié qu'elle a bien voulu me rendre ce service;
+en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est
+délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a
+bien voulu faire pour moi. Et puis, ce qui est délicat
+aussi, c'est de lui donner des raisons pour justifier à
+ses propres yeux son intervention. Ces raisons, je ne
+te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui,
+avant d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un
+homme méticuleux, qui pousse certains scrupules à
+l'exagération; le type du vieux soldat. Enfin je vais
+tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.</p>
+
+<p>Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait
+comme si délicate, si difficile, et le lendemain matin
+Roger vit entrer M. Houssu, sanglé dans sa redingote
+boutonnée comme une tunique, les épaules effacées, la
+poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le
+coeur. Il salua militairement et, d'une voix brève:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, je viens à vous de la part de
+ma fille... à qui je n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que
+vous aviez besoin de mes services pour rechercher
+une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement
+dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition,
+d'abord pour avoir le plaisir de vous obliger,&mdash;il
+salua,&mdash;ensuite pour être agréable à ma fille,&mdash;il
+mit la main sur son coeur d'un air attendri,&mdash;enfin
+parce que mes principes d'homme libre s'opposent à
+ces séquestrations dans les couvents.</p>
+
+<p>Comme Roger se souciait peu de connaître les
+principes de M. Houssu, il se hâta de parler de la
+question de rémunération.</p>
+
+<p>&mdash;A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec
+bonhomie, à la vacation, je vous compterai le temps
+passé à cette surveillance... et mes frais, au plus juste.</p>
+
+<p>Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute
+autre raison, le temps s'écoula sans qu'il apportât
+aucun renseignement sur Corysandre; cependant il
+était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance
+avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il
+était d'une prolixité inépuisable sur madame de Barizel,
+dont Roger pouvait suivre la vie comme s'il l'avait
+partagée.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il
+s'inquiétait, c'était de Corysandre.</p>
+
+<p>Que lui importait que madame de Barizel quittât,
+deux fois par semaine, le château de Dayelle pour
+venir à Paris et qu'en arrivant elle allât déjeuner avec
+Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant,
+tantôt de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard
+elle allât passer une heure avec Leplaquet dans une
+chambre d'un des hôtels qui avoisinent la gare Saint-Lazare;
+cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait
+raconté, mais que lui importait! Son opinion sur
+madame de Barizel était faite, et il n'était d'aucun
+intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la combattît.</p>
+
+<p>Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports
+de Houssu, de même qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci
+à continuer sa surveillance, car c'était en la suivant
+qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre.</p>
+
+<p>Mais les journées s'ajoutaient aux journées et
+Houssu ne trouvait rien.</p>
+
+<p>Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle
+point de l'abandonner?</p>
+
+<p>L'automne se passa et madame de Barizel revint à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.</p>
+
+<p>Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point
+voir sa fille et ses domestiques, interrogés, ne purent
+rien dire de satisfaisant. Les uns pensaient que mademoiselle
+était retournée en Amérique, une autre croyait
+qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était
+qu'elle n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui
+écrivait pas. Quant à celle-ci, on parlait de son prochain
+mariage avec Dayelle.</p>
+
+<p>Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger
+n'accepta pas; elle était cependant bien simple
+c'était de faire savoir à madame de Barizel que si elle
+ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer
+son mariage avec Dayelle en communiquant à celui-ci
+les renseignements avec pièces à l'appui qui racontaient
+la jeunesse d'Olympe Boudousquié.</p>
+
+<p>Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût
+repoussé, qu'il voyait combien était vive l'impatience,
+combien étaient douloureuses les angoisses du duc.</p>
+
+<p>C'était non seulement pour Corysandre que Roger
+s'exaspérait de ces retards, mais c'était encore pour
+lui-même.</p>
+
+<p>En effet, avec la mauvaise saison son état maladif
+s'était aggravé, et il ne se passait guère de jour sans
+que Harly le pressât de partir pour le Midi.</p>
+
+<p>&mdash;Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche,
+l'Algérie, Varages si vous le préférez, mais, je vous
+en prie comme ami, je vous l'ordonne comme médecin,
+quittez Paris dont la vie vous dévore.</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours.</p>
+
+<p>Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il
+pourrait partir avec Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait
+le Midi, s'en aller avec elle en Égypte, dans
+l'Inde, au bout du monde.</p>
+
+<p>Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait
+aucune nouvelle de Corysandre, le mal faisait
+des progrès, la faiblesse augmentait et Harly revenait
+à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.»
+Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel
+couvent se trouvait Corysandre, quitter Paris quand
+elle pouvait arriver chez lui tout à coup! Puisqu'elle
+était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas
+une seconde? Et il attendait.</p>
+
+<p>Un matin Houssu se présenta avec une figure
+joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai
+été qu'un sot: j'ai surveillé madame de Barizel, tandis
+que c'était M. Dayelle qu'il fallait filer.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises,
+rue de la Glacière, où M. Dayelle va tous les
+jours la voir avec son fils. On dit... Mon Dieu, je ne
+sais pas si je dois le répéter à monsieur le duc....</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que le fils doit épouser la fille en même
+temps que le père épousera la mère; c'est un moyen
+que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas perdre l'argent
+qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer
+la dot de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est insensé.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru
+que mon devoir était de le répéter à monsieur le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui
+même à mademoiselle de Barizel la lettre que je vais
+vous donner.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sera bien difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Je payerai l'impossible.</p>
+
+<p>&mdash;On tâchera.</p>
+
+<p>Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui
+fut longuement explicative et surtout ardemment passionnée,
+mais qui ne dit pas un mot des projets de
+mariage avec Dayelle fils.</p>
+
+<p>Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla
+lui-même rue de la Glacière pour voir le couvent où
+elle était enfermée; mais il ne vit rien que des grands
+murs, des grands arbres et une grande porte aussi
+bien fermée que celle d'une prison.</p>
+
+<p>Comme il restait devant cette porte, la regardant
+mélancoliquement, un bruit de voiture lui fit tourner
+la tête: c'était un coupé attelé de deux chevaux qui
+arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée
+vert et argent,&mdash;celle de Dayelle.</p>
+
+<p>Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant
+retourné, il vit descendre du coupé Dayelle accompagné
+de son fils; le valet de pied avait sonné. La
+porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XL</h3>
+
+<p>C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait
+devenir le mari de Corysandre.</p>
+
+<p>Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père?</p>
+
+<p>C'était une terrible femme que madame de Barizel,
+de qui l'on pouvait tout attendre, de qui l'on devait
+tout craindre! Si elle se pouvait faire épouser par
+Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre
+par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage
+avec le père, tandis que Corysandre ne voudrait jamais
+le fils. Ce serait lui faire une mortelle injure que la
+croire capable d'une pareille trahison. Il avait foi en
+elle, en sa fidélité, en son amour.</p>
+
+<p>Et cependant cette visite du père et du fils dans le
+couvent se prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils
+dire? Comment Corysandre pouvait-elle les écouter?</p>
+
+<p>C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que
+Roger agitait fiévreusement ces questions, attendant
+qu'ils sortissent.</p>
+
+<p>Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture,
+et il put à son tour partir et rentrer chez lui, où il
+attendit Houssu. Mais Houssu ne vint pas ce jour-là.
+Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine
+longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour
+se charger de la lettre, et il craignait bien de n'être
+pas plus heureux. Les difficultés étaient grandes; il
+voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui
+disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre
+fût remise au plus vite dans les mains de mademoiselle
+de Barizel. Avec du zèle et de l'argent, on
+devait réussir.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre,
+dit Houssu.</p>
+
+<p>Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances,
+le surlendemain qu'il n'en avait plus, puis
+deux jours après qu'il en avait de nouvelles et d'un
+autre côté.</p>
+
+<p>Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et
+Roger, exaspéré, voulut agir lui-même. Il pensa à
+s'adresser à mademoiselle Renée de Queyras, la tante
+de Christine, qui devait être en relation avec les
+dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme
+elle l'était avec toutes les congrégations religieuses
+de Paris. Mais que lui dirait-il quand elle lui demanderait
+dans quel but il voulait avoir des nouvelles de
+mademoiselle de Barizel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une fille que vous aimez? Oui.&mdash;Que vous
+voulez épouser?&mdash;Non, que je veux enlever.</p>
+
+<p>C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne
+pouvait trouver d'aide qu'auprès de gens comme
+Houssu. Il se cachait de Harly et de Nougaret; à plus
+forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle
+Renée.</p>
+
+<p>Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le
+monde, autour de lui, on commençait à parler du
+mariage de mademoiselle de Barizel avec Léon
+Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde,
+s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour
+le repousser. Il y avait des gens qui le regardaient
+d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité, ceux-là
+d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus
+naïfs ou plus cyniques, l'interrogeaient directement:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils
+du père Dayelle?</p>
+
+<p>Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui
+répondaient pour lui, expliquant les raisons qui justifiaient
+ce mariage: la rouerie de madame de Barizel,
+la beauté de Corysandre, ses mariages manqués
+jusqu'à ce jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du
+père Dayelle qui voulait faire passer aux mains de
+son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse de se laisser
+arracher par madame de Barizel, ce qui était une
+opération véritablement habile.</p>
+
+<p>Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel
+agent pour l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci
+vint l'avertir tout triomphant qu'il avait enfin trouvé
+une personne sûre pour faire remettre à mademoiselle
+de Barizel la lettre dont il était chargé.</p>
+
+<p>&mdash;Et la réponse à cette lettre? demanda Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes
+précautions pour qu'elle nous parvienne demain;
+mais monsieur le duc doit comprendre que je ne peux
+pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra.</p>
+
+<p>Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour
+Houssu, mais non pour Roger, qui était bien certain
+qu'à sa lettre elle répondrait par une lettre non moins
+tendre; non moins passionnée. Maintenant que le
+moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient,
+ils s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à
+lui; si ce n'était pas dans quelques jours, ce serait
+dans quelques semaines; le temps n'avait plus d'importance
+pour eux.</p>
+
+<p>Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction
+quand le lendemain, au moment où il attendait Houssu,
+Bernard lui annonça que madame la comtesse de
+Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans
+son salon, l'attendant.</p>
+
+<p>Après quelques secondes de réflexion, il se dit
+qu'elle venait sans doute pour obtenir de lui les pièces
+compromettantes qu'il avait entre ses mains et au
+moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage
+avec Dayelle s'il voulait s'en servir.</p>
+
+<p>Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé
+à se montrer bon prince et à ne pas abuser des avantages
+de sa position: malgré tout elle était la mère de
+Corysandre.</p>
+
+<p>Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il
+remarqua qu'elle aussi était souriante et que son
+attitude, au lieu d'être celle d'une suppliante, était
+plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut
+parler haut.</p>
+
+<p>C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le
+but de sa visite,&mdash;ce qu'elle fit sans aucun embarras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, madame de la peine que vous
+avez prise.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre de la part de ma fille.</p>
+
+<p>Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée,
+elle le regarda avec un sourire ironique; ce ne fut
+qu'après une pause assez longue qu'elle la sortit de sa
+poche.</p>
+
+<p>Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne
+fut pas maître de retenir un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre,
+dit-elle en accentuant son sourire; l'agent que vous
+employez a payé des gens pour la faire parvenir à ma
+fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse,
+n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour
+que je vous la rapporte. Vous voyez que le cachet est
+intact, n'est-ce pas.</p>
+
+<p>Puis, après avoir joui pendant quelques instants de
+la confusion de Roger, elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil
+était le seul que pouvait recevoir votre lettre?
+Elle serait arrivée le lendemain de la visite de ma fille
+ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous
+l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas
+réfléchi et elle aurait été peut-être entraînée. Vous
+savez comme on persiste facilement dans une folie;
+même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine.
+Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long
+silence, elle a pu réfléchir; elle a envisagé la situation,
+elle vous a jugé, mal peut-être, mais enfin elle
+vous a jugé tel que les circonstances vous montraient
+et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc
+qu'elle avait été prodigieusement étonnée et même
+assez profondément blessée de votre lenteur à vous
+déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve
+et se disant que vous étiez un amant bien compassé,
+bien froid, ce que vous appelez, je crois, un amoureux
+transi. Est-ce le mot?</p>
+
+<p>Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents
+blanches pointues; puis comme il ne répondait pas,
+elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude
+du couvent où je l'avais placée, elle a vu que vous
+ne faisiez rien pour l'arracher à ce couvent et que vous
+continuiez à vous enfermer dans votre prudente réserve,
+elle a trouvé que de transi vous deveniez tout
+à fait glacé. La situation que vous me faisiez était
+vraiment trop belle pour que je n'en profite pas, et je
+vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que
+faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue
+encore, n'ont pas été à votre avantage. Croyez-vous
+qu'il a été difficile de prouver à ma fille que vous ne
+l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée. Est-ce
+que quand on aime une jeune fille, belle, honnête,
+tendre comme Corysandre, on ne l'épouse pas malgré
+tout? Est-ce qu'on se laisse arrêter par je ne sais
+quelles considérations d'orgueil? Quand on aime,
+il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce
+que quand cette jeune fille est mise dans un couvent,
+on la laisse s'y morfondre et s'y désespérer? Si
+elle commence par là, elle finit par se consoler et se
+laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir
+écouté la voix de la raison, Corysandre, qui ignorait
+que vous aviez chargé un agent de la découvrir, a
+écouté celle de la tendresse. Vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame; je vous écoute, je vous admire.</p>
+
+<p>&mdash;N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne
+faut pas juger Corysandre sur son coup de tête et voir
+en elle une fille exaltée et passionnée, capable de tout
+dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu être poussée
+à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la
+sienne, qui croyait ainsi assurer son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous le reconnaissez?</p>
+
+<p>&mdash;J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout
+vous faire comprendre c'est la nature de ma fille.
+En réalité c'est une personne raisonnable, douce,
+tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de
+la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière
+et calme. L'eût-elle trouvée auprès de vous,
+cette existence? En devenant votre femme, oui, sans
+doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte... elle
+l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance
+pour le galant homme qui voulait bien oublier
+qu'elle avait eu une minute d'égarement... rien qu'une
+minute. Aujourd'hui elle aime ce galant homme,&mdash;la
+façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,&mdash;et
+dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon
+Dayelle.</p>
+
+<p>Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la
+tête haute et ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là
+certains papiers qui vous concernent: ce sont les
+pièces qui se rapportent à l'enquête faite à Natchez, la
+Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah.</p>
+
+<p>&mdash;Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle
+avec audace.</p>
+
+<p>&mdash;Même si je vous les remets.</p>
+
+<p>Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il
+revint avec les papiers qui lui avaient été remis par
+Raphaëlle.</p>
+
+<p>Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les
+prit, et violemment elle les jeta dans la cheminée, où
+brûlait un grand brasier; ils se tordirent et s'enflammèrent.</p>
+
+<p>Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court
+instant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur.</p>
+
+<p>Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en
+fermant la porte, il se laissa tomber sur un fauteuil et
+se cacha la tête entre ses mains.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<p>Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il
+n'avait pas voulu, cependant, obéir aux prescriptions
+de Harly et quitter Paris.</p>
+
+<p>Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui
+lui eussent permis de se soigner, il s'était lancé à corps
+perdu dans la vie fiévreuse qui avait été celle des premières
+années de sa jeunesse. Après une longue disparition
+le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout
+où il y avait un plaisir à prendre et où il était de bon
+ton de se montrer: au Bois, chaque jour, quelque
+temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans une
+voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux
+courses, si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue
+de Paris; à toutes les premières représentations, si
+tard qu'elles finissent; dans tous les petits théâtres à la
+mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où qu'on
+allât et toujours au premier rang, avec quelques amis,
+Mautravers, Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt
+l'un, tantôt l'autre, car ils étaient obligés de se relayer
+pour le suivre, eux solides et bien portants, on était
+sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux
+yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes
+choses et sur tous indifféremment, ne trahissaient que
+l'ennui, le dégoût ou la raillerie.</p>
+
+<p>Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il
+l'interrogeait sur sa journée de la veille.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;A trois heures.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fou.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que
+je rentre? Pour ne pas dormir, pour réfléchir, pour
+songer; le bruit m'occupe.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins vous êtes-vous amusé?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me
+fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous tuez.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas
+médecine: nous ne nous entendons pas; il me peine
+d'être en dissentiment avec vous que j'aime comme
+ami, mais que je crains comme médecin.</p>
+
+<p>Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et
+comme avec une intention.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me dites là est grave pour moi, car
+si vous ne voulez pas faire ce que je vous ordonne je
+suis obligé de me retirer.... Oh! comme médecin, non
+comme ami.</p>
+
+<p>Roger garda le silence un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères,
+celui que vous appelleriez si vous étiez malade; je ne
+veux pas de cause de division entre nous; je vous aime
+trop.</p>
+
+<p>S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait
+pas été plus docile avec le médecin que celui-ci lui
+avait donné, et ce fut seulement quand il fut abattu
+tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta et se
+livra à son nouveau médecin.</p>
+
+<p>Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent
+presque tous ses compagnons de douleur. Du jour
+où il fut obligé de garder la chambre, il vit arriver
+chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de
+Kappel, Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les
+femmes de son monde: Cara, Balbine, Raphaëlle. On
+se donnait rendez-vous chez lui pour déjeuner, dîner
+ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une casserole,
+fut garnie de tous les ustensiles que pouvait
+désirer le cordon bleu le plus exigeant.</p>
+
+<p>Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait
+ou l'on dînait avec lui; quand il était souffrant
+ou quand il dormait, on se faisait servir comme s'il
+avait été là. Bernard prenait soin seulement de tenir
+fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage
+de la salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la
+chambre à coucher; on causait, on riait, et de temps
+en temps on le plaignait:&mdash;Pauvre petit duc.&mdash;Chut,
+s'il nous entendait.&mdash;C'est vrai.&mdash;Et l'on recommençait
+à plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter.
+Bien souvent, après le déjeuner ou après le souper,
+on remplaçait la nappe blanche par un tapis en
+drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on
+restait là à jouer; les hommes arrivaient en sortant
+de leur cercle, les femmes après que le théâtre était
+fini, si elles n'avaient rien de mieux à faire; c'était
+une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours
+ouverte, avec table servie, ce qui est commode.</p>
+
+<p>Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à
+tour de rôle, courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait
+bien vite prendre sa place devant la nappe ou le
+tapis vert. Quand les portes s'entrouvraient, de son lit
+il entendait le cliquetis de la vaisselle et de l'argenterie,
+ou le tintement des louis; il s'informait des
+noms de ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler
+ceux ou celles qu'il voulait voir, les renvoyant
+sans colère lorsqu'il les trouvait impatients d'aller finir
+le morceau servi dans leur assiette ou la partie commencée.</p>
+
+<p>Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le
+moment du sommeil pour tous et pour toutes. Il est
+vrai que pour lui c'était le moment des tristes réflexions
+qui suivent ordinairement une nuit de fièvre;
+mais après lui avoir donné la journée ou la soirée, il
+n'était que juste de prendre le matin pour dormir. Pour
+le soigner et l'égayer, devait-on se rendre malade?</p>
+
+<p>Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un
+bruit de pas sur le tapis; mais il n'y prit pas attention,
+croyant que c'était la garde de jour qui venait relever
+la garde de nuit. Tout à coup un fracas de verrerie lui
+fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de
+renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la
+chambre, se tenant sur la pointe des pieds sans oser
+avancer ou reculer, son ancien professeur Crozat.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez renversé le guéridon.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main,
+que je vous dise combien je suis content de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?</p>
+
+<p>&mdash;En doutez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai
+appris par Harly que vous étiez malade, pour vous voir
+d'abord et puis pour me mettre à votre disposition,
+vous faire la lecture, si cela peut vous être agréable,
+écrire vos lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon bon Crozat.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement je débute mal dans la chambre d'un
+malade.</p>
+
+<p>D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient
+le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi
+plutôt comment vous allez. Parlez-moi du <i>Comte et de
+la Marquise</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de le transformer en opéra-comique pour
+un musicien influent qui va le faire jouer... sûrement.
+Il est vrai que la musique nuira au poème, mais que
+voulez-vous!</p>
+
+<p>Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela
+fut long et dura jusqu'au moment où Mautravers, qui
+était toujours le premier arrivé, entra; alors il se retira.</p>
+
+<p>Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger
+le vit entrer portant un livre sous son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;L'<i>Odyssée</i> en grec; j'ai pensé qu'après les journaux
+qui sont bien vides, vous seriez peut-être satisfait
+que je vous fasse une bonne lecture; alors j'ai
+apporté l'<i>Odyssée</i>, que nous n'avons pas eu le temps
+de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages.</p>
+
+<p>&mdash;En grec?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce
+que les traductions imprimées sont ridicules.&mdash;Il
+ouvrit le volume&mdash;Ainsi si je vous dis, comme dans
+toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un
+siège élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a
+vingt façons d'être élégant pour un siège; tandis que
+si je traduis «sur un siège sculpté», vous voyez tout
+de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela.</p>
+
+<p>Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut
+seulement quand Mautravers arriva qu'il ferma son
+livre et s'en alla.</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger
+d'un air méprisant.</p>
+
+<p>&mdash;Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui
+laisser croire qu'il me fait plaisir.</p>
+
+<p>Mautravers se promit de rendre la place impossible
+à ce cuistre, de façon à l'empêcher de revenir.</p>
+
+<p>En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami,
+qu'il eût voulu être le seul à soigner et à visiter.</p>
+
+<p>Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur
+d'héritage, et il espérait bien, il voulait que la
+fortune du duc de Naurouse ou tout au moins la plus
+grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce
+pas tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille,
+et puisque lui Mautravers était son plus ancien
+ami? A qui laisser cette fortune, si ce n'est à lui? Le
+prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles
+était impossible, Montrévault aussi, Savine encore
+plus, Harly était incapable de recevoir en sa qualité
+de médecin; les femmes, Balbine, Cara et même Raphaëlle,
+malgré son avidité et sa rouerie, ne recueilleraient
+certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait
+hériter et s'imposait au choix de Roger, qui avait
+si souvent exprimé sa volonté de soustraire sa fortune
+aux Condrieu.</p>
+
+<p>Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune,
+qu'il veillait à ce qu'il n'y eût pas trop de gaspillage
+dans la maison et même à ce qu'on ne détériorât pas
+le mobilier.</p>
+
+<p>En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce
+mobilier et il avait apporté de Londres un meuble
+de chambre à coucher qui plaisait tout particulièrement
+à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des
+fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu
+de ciel, à grands dessins brochés camaïeu du gris au
+blanc; le bois des meubles était en citronnier des Iles,
+d'un grain serré et poli dont la teinte claire était relevée
+par des filets en acajou au-dessus desquels courait
+une petite peinture mignarde qui faisait l'effet
+d'une marqueterie; le tout était parfaitement harmonieux,
+d'une décoration correcte, bien ordonnée, et
+les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet
+doux et gracieux.</p>
+
+<p>C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces
+nuances qui inquiétaient Mautravers; il avait peur
+qu'on les défraîchit; il veillait sur les visiteurs, les
+examinant de la tête aux pieds, surtout aux pieds, et
+les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie
+pour qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était
+pas venu en voiture, il se montrait impitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;Notre ami est bien fatigué, disait-il.</p>
+
+<p>Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta
+dans la chambre deux chaises du cabinet de
+toilette: une pour lui et l'autre qu'il trouvait toujours
+moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait jamais
+de placer au pied du lit quand il s'en allait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<p>Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant
+veiller de près son ami, de manière à voir tous ceux
+qui venaient et entendre tout ce qui se disait.</p>
+
+<p>Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi
+bien que des malades: la maladie le dégoûtait, les
+malades l'exaspéraient. Ce sentiment était si vif chez
+lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas
+blesser Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas
+montrer sa mauvaise humeur. Cela arrivait surtout à
+l'occasion des accès de toux qui, à chaque instant,
+prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès,
+à bout de respiration, Roger, au lieu de se retenir,
+toussait quelquefois volontairement pour faire entrer
+un peu d'air dans ses poumons.</p>
+
+<p>&mdash;Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré;
+vous vous faites mal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, cela me fait respirer.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous épuise, au contraire.</p>
+
+<p>Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel
+elles étaient dites était plus dur encore; alors Roger
+se tournait du côté opposé à celui où se tenait son
+ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut
+tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser
+à volonté. Quand il sentait l'accès venir, il renvoyait
+Mautravers, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un
+autre, s'ingéniant à en chercher.</p>
+
+<p>Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui,
+c'était quand Harly devait venir, afin d'avoir quelques
+instants de causerie intime et affectueuse qui le
+reposât.</p>
+
+<p>Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly
+n'en venait pas moins voir Roger tous les matins, et
+s'il ne lui prescrivait plus des remèdes qui, au point
+où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir
+grande efficacité, il le réconfortait au moins par des
+paroles d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le
+coeur que pour l'esprit.</p>
+
+<p>Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient
+les meilleures de la journée pour le malade, celles au
+moins qui lui faisaient oublier sa maladie et la gravité
+de son état.</p>
+
+<p>Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la
+main une petite fille de dix à onze ans, qui portait une
+corbeille recouverte de feuilles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous
+apporter la première cueille de son cerisier. Vous
+savez, votre cerisier?</p>
+
+<p>&mdash;Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs
+souvenirs de ma vie. J'ai eu la joie de faire ce
+jour-là une heureuse, et c'est là un plaisir qui m'a
+été donné... ou que je me suis donné trop rarement;
+il est vrai qu'il est encore possible de rattraper le
+temps perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit Crozat.</p>
+
+<p>&mdash;En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.</p>
+
+<p>Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression,
+il demanda à la petite fille de lui donner sa
+main pour qu'il l'embrassât, et il voulut qu'elle mangeât
+quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en
+put manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant
+fait tousser.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera pour tantôt, dit-il.</p>
+
+<p>Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il
+rappela celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il,
+et vous n'en avez pas d'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un très joli nom.</p>
+
+<p>S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux,
+il y en avait d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne
+les reçût pas: celles du comte de Condrieu et de Ludovic
+de Condrieu, qui chaque jour venaient ensemble
+se faire inscrire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il,
+voilà des gens qui savent que je les exècre et qui cependant
+viennent tous les jours à ma porte pour qu'on
+ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon;
+si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour
+moi-même pour leur dire leur fait; ils doivent cependant
+être bien convaincus qu'ils n'auront rien de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela serait trop bête, dit Mautravers.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde,
+dit Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua
+Mautravers, c'est qu'on peut les déshériter sans
+remords.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais plus et mieux, dit Roger.</p>
+
+<p>S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter,
+il pouvait au moins leur faire peur, les tourmenter,
+les exaspérer de façon à ce qu'ils ne vinssent plus.
+Cette idée qui avait traversé son esprit devint bientôt
+chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à
+exécution, ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous
+ses amis réunis autour de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est
+de me marier.</p>
+
+<p>Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait
+point.</p>
+
+<p>&mdash;De me marier in extremis avec une jeune fille de
+bonne maison qui aurait un enfant. Je légitimerais
+cet enfant par ce mariage et je lui assurerais mon
+nom, mon titre et ma fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce
+qui n'est pas absurde, il me semble. Montrévault,
+vous qui avez tant de relations et qui connaissez tout
+le monde en France et à l'étranger, vous devriez me
+chercher cette jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;On peut la trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui direz que je ne serai pas un mari
+gênant.</p>
+
+<p>Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées
+à M. de Condrieu; mais il était loin de prévoir ce
+qu'elles produiraient.</p>
+
+<p>Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre;
+Bernard, qui avait un air embarrassé:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont deux religieuses, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on leur donne une offrande.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur
+le duc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu
+que je vienne dire à monsieur le duc que celle qui désirait
+le voir était la soeur Angélique.</p>
+
+<p>Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de
+Christine. Christine chez lui; Christine qui voulait le
+voir. Était-ce possible?</p>
+
+<p>L'émotion fit trembler sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il.
+Une robe noire, une ceinture de cuir noir,
+une coiffe blanche à fond plissé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elles entrent.</p>
+
+<p>Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça
+de calmer les mouvements tumultueux de son
+coeur: Christine à laquelle il avait si souvent pensé!
+Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir
+avant de mourir! son amie d'enfance! sa petite
+Christine!</p>
+
+<p>Elle entra: elle était seule.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son
+lit.</p>
+
+<p>Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle
+ne les prit point, répondant seulement à son élan
+par un sourire qui valait le plus doux, le plus tendre
+des baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te
+tutoyer: mais, tu vois, ma chère Christine, je ne suis
+plus qu'une âme, et dans le ciel, n'est-ce pas, les âmes
+amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se tutoieraient-elles
+pas sur la terre?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai appris que tu étais malade.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que malade, mourant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission
+de notre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Christine, tu me donnes la plus grande des
+joies que je puisse goûter, et quand je n'espérais plus
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi parles-tu ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est fini. Serais-tu là, près de moi,
+s'il en était autrement? C'est au mourant que tu viens
+dire adieu; c'est le mourant que tu viens consoler par
+ta chère présence, et c'est plus que la consolation que
+tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le retour
+dans le passé, dans la jeunesse,&mdash;la nôtre, où je te
+trouve partout près de moi, avec moi, mon amie, ma
+soeur, mon bon ange.</p>
+
+<p>Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement;
+mais, après un moment de silence recueilli,
+elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis que lui-même
+la regardait longuement, l'admirait, fraîche
+jeune, belle d'une beauté séraphique sous sa coiffe
+qui lui faisait une sorte d'auréole de sainte et de
+vierge.</p>
+
+<p>Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à
+coup, en même temps, des larmes roulèrent dans leurs
+paupières et coulèrent sur leurs joues, sans qu'ils
+pensassent à les retenir ou à les cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Roger!</p>
+
+<p>&mdash;Chère Christine!</p>
+
+<p>Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce
+fut elle qui parla:</p>
+
+<p>&mdash;Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas
+un souvenir pour ta famille? dit-elle d'une voix vibrante.</p>
+
+<p>&mdash;Ma famille, c'est toi</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas seule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux cependant, je le dois: à cette heure
+suprême ton coeur si bon, si droit, ne t'inspirera-t-il
+pas une parole de réconciliation?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant
+la poitrine, quel coup tu viens de lui porter à ce coeur!
+ce mot que tu as prononcé «Je le dois», m'a fait
+tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton
+propre mouvement que tu étais venue.</p>
+
+<p>Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez
+vite il reprit, les joues rougies, les yeux étincelants:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis
+sûr, car les bruits de ce monde ne passent pas vos
+portes; c'est ton grand-père qui t'a prévenue en allant
+t'avertir que tu devais veiller à mon salut et aussi à assurer
+ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais
+bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien!
+pour mon salut, ne sois pas en peine: envoie-moi ton
+confesseur; tu seras en paix, n'est-ce pas? Mais pour
+ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en
+aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais
+pu te la laissez sans craindre qu'elle passe à ton
+frère!</p>
+
+<p>Elle l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à
+ta fortune comme tu le dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur
+de ton nom.</p>
+
+<p>A son tour il lui soupa la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me
+connais. Que ton grand-père y ait cru; ça c'est ma
+vengeance et ma joie; mais toi, Christine, toi, ma
+petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de Naurouse
+prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge;
+que la main de la Mort sur ma tête, et elle
+y est, tu la vois bien sur ce front décharné,&mdash;tu as pu
+croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un
+enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas
+ce qu'il me coûte, ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi,
+malgré cet accès de colère, sois bien certaine que je
+ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à ceux-là....</p>
+
+<p>De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une
+crise, suivie d'une faiblesse.</p>
+
+<p>Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe
+il la retint.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire?</p>
+
+<p>De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis
+une cuillère; et vivement elle lui donna ce qu'il paraissait
+demander.</p>
+
+<p>Un peu de calme se produisit, mais en même temps
+l'abattement, l'anéantissement.</p>
+
+<p>Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes,
+sur le lit, longuement elle pria en le regardant.</p>
+
+<p>Puis, se relevant:</p>
+
+<p>&mdash;Je demanderai à notre mère de venir te voir
+demain, dit-elle, le temps qu'on m'avait accordé est
+plus qu'écoulé.</p>
+
+<p>Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement
+irrésistible:</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour
+moi: jusqu'à ma dernière heure, ce me sera une
+joie de penser que tu prononces mon nom en t'adressant
+à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai
+aimée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<p>Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point
+passer la semaine et même qu'il pouvait mourir d'un
+moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on s'en aperçût;
+si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.</p>
+
+<p>Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre,
+et il s'était installé rue Auber, y mangeant, y couchant,
+agissant en véritable maître de la maison, pour
+tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir à
+sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient
+à venir s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là,
+dînant, soupant, jouant comme s'ils avaient été dans
+un cercle ou un restaurant.</p>
+
+<p>Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était
+tombé, Roger avait conservé sa pleine connaissance
+et, contrairement à ce qui arrive avec la plupart des
+poitrinaires, il se rendait compte de son état: à l'entendre
+on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis
+de sa mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper,
+il se contentait de secouer la tête avec un triste sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il
+quelquefois, ce n'est pas de renoncer à l'avenir, c'est
+de regretter le passé: bienheureux sont ceux qui ont
+un passé.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait
+ainsi, seulement à quelques-uns: Harly, Crozat.</p>
+
+<p>Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers
+qui, s'étant couché tard après une soirée de déveine,
+arriva l'air maussade, aussi furieux d'être réveillé de
+bonne heure que d'avoir perdu la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant.</p>
+
+<p>&mdash;Le moment approche.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous
+avez déjà surmonté plus d'une faiblesse, vous surmonterez
+celle-là. Voulez-vous quelque chose? ajouta-t-il
+de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au
+lit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue
+de s'occuper de mon testament.</p>
+
+<p>Instantanément ce mot changea la physionomie de
+Mautravers, qui se fit bienveillante et affectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, cher ami.</p>
+
+<p>Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui
+était fermé à clef, et il l'apporta à Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on
+n'y voit pas.</p>
+
+<p>Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent
+la chambre.</p>
+
+<p>Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son
+oreiller, et ayant trouvé un trousseau de clefs il ouvrit
+le pupitre.</p>
+
+<p>Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y
+trouvaient enfermés et ayant trouvé deux larges enveloppes
+scellées d'un cachet rouge il en prit une, après
+l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans
+le pupitre qu'il referma à clef.</p>
+
+<p>Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce
+qui se passait; il s'était placé en face d'une fenêtre
+comme pour regarder le levant, mais au moyen de la
+psyché il n'avait d'yeux que pour le lit.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il
+avait prise, déplier une feuille de papier timbré, la
+lire puis la déchirer en petits morceaux: un testament
+qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien assurément,
+était donc le bon.</p>
+
+<p>Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus
+maussade, il n'avait plus perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger,
+montrant les morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les
+dans les cabinets et faites couler de l'eau.</p>
+
+<p>Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux
+les emporta, mais en sortant il laissa la porte
+de la chambre ouverte.</p>
+
+<p>Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant
+rien, il appela:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.</p>
+
+<p>C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de
+papier Mautravers avait voulu voir ce qui était écrit
+dessus, ayant lu plusieurs fois le mot «hospices» et
+les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il fut
+convaincu que le testament conservé était bien décidément
+le bon, c'est-à-dire le sien, et alors il fit couler
+l'eau abondamment, bruyamment.</p>
+
+<p>&mdash;Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger
+lorsqu'il rentra, vous le remettrez à M. Le Genest de
+la Crochardière; je vous le recommande: il déshérite
+les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous
+comprenez combien je tiens à ce qu'il soit exécuté.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec
+enthousiasme et je vous jure que je ferai tout pour
+qu'il soit exécuté.</p>
+
+<p>&mdash;Merci; maintenant je vais être plus tranquille.</p>
+
+<p>Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis
+que Mautravers, qui n'avait plus envie de dormir
+s'installait dans un fauteuil, ne voulant pas qu'un
+autre que lui veillât un si brave garçon.</p>
+
+<p>Il y avait une heure à peu près que Mautravers se
+promenait dans ses terres de Varages et de Naurouse,
+lorsqu'il crut remarquer que, depuis quelque temps
+déjà, Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant
+plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était
+mort, tout à coup, comme avaient dit les médecins,
+sans qu'on s'en aperçût.</p>
+
+<p>Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la
+Crochardière, dit-il, qu'on le fasse lever, qu'il vienne
+tout de suite; avertissez-le que c'est pour recevoir le
+testament du duc de Naurouse.</p>
+
+<p>Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas
+le notaire qui arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle,
+qu'il n'avait pas dit de prévenir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dit-elle après la première explosion du
+chagrin, que le duc m'avait donné son argenterie et
+ses bijoux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament
+qu'on va ouvrir tout à l'heure, nous verrons cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a
+été donné.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons.</p>
+
+<p>Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire
+arriva bientôt, Mautravers espérait qu'on allait ouvrir
+le testament tout de suite, mais il n'en fut rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le déposer au président du tribunal, dit le
+notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria
+Mautravers.</p>
+
+<p>Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement
+son impatiente curiosité:</p>
+
+<p>&mdash;Il peut y avoir dans ce testament que je ne
+connais pas, dit-il, des prescriptions relatives aux
+obsèques et il est important que nous soyons fixés là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le serez dans la journée, dit le notaire.</p>
+
+<p>Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle
+qu'ils devaient se retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.</p>
+
+<p>Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle
+tournant à gauche et Mautravers à droite;
+mais il n'alla pas plus loin que la Chaussée-d'Antin et
+revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de Roger.
+Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle,
+qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en
+train d'emballer l'argenterie dans des serviettes. Déjà
+elle avait fourré plusieurs pièces dans ses poches.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en
+sautant sur les serviettes qui étaient déjà nouées.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi te mêles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai juré de faire exécuter le testament de ce
+pauvre Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger!
+C'était de son vivant qu'il fallait le plaindre, au lieu
+de se faire son espion au profit du vieux Condrieu.</p>
+
+<p>&mdash;Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce
+pas toi, qui lui as vendu tes papiers pour faire
+manquer le mariage de Corysandre?</p>
+
+<p>La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit
+et M. de Condrieu entra, pouvant à peine se tenir,
+appuyé sur le bras de Ludovic:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une
+voix brisée, plus hésitante que jamais, mon cher
+petit-fils, où est-il?</p>
+
+<p>Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes.
+Heureusement Ludovic, guidé par Mautravers, put le
+conduire à la chambre mortuaire et le faire agenouiller
+auprès du lit, où il resta longtemps en prière,
+écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant;</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher petit-fils!</p>
+
+<p>Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly,
+Crozat et les autres; puis, vers midi, madame d'Arvernes,
+accompagnée d'un jeune homme plus jeune,
+plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de
+Baudrimont.</p>
+
+<p>Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre,
+ne faisant rien pour cacher les larmes qui coulaient
+sur ses joues. Se penchant sur lui, elle l'embrassa au
+front.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Roger, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à
+manger, elle prit le bras du jeune homme qui l'accompagnait
+et, se serrant contre lui:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais
+c'était ses yeux qu'il fallait voir, ces pauvres yeux qui
+n'ont plus de regard.</p>
+
+<p>Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de
+Condrieu et par Ludovic aussi bien que par Mautravers,
+qui agissait de plus en plus comme s'il
+était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de
+quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.</p>
+
+<p>Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il
+arriva, accompagné de Harly et de Nougaret, que
+M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les mettre
+à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Le testament de mon petit-fils, de mon cher
+petit-fils, a-t-il été ouvert? demanda-t-il au notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le comte...</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a
+chargé de veiller à l'exécution de son testament; je
+dois le connaître.</p>
+
+<p>Le notaire lut:</p>
+
+<p>«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le
+désir de faire après moi ce que je n'ai pu faire
+de mon vivant&mdash;le bonheur d'une personne qui
+en soit digne.</p>
+
+<p>«Je déshérite donc autant que la loi me le permet
+la famille de Condrieu, qui a été mon ennemie, et je
+laisse ma fortune à mademoiselle Claire Harly,
+fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner:</p>
+
+<p>«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a
+appris le peu que je sais, deux cent mille francs;</p>
+
+<p>«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;</p>
+
+<p>«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs;</p>
+
+<p>«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels
+Bernard, mon valet de chambre, en prélèvera
+quarante mille pour sa part.</p>
+
+<p>«François-Roger de CHARLUS,
+duc de NAUROUSE.»</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de
+Condrieu; l'article 909 du code ne permet pas aux
+médecins de profiter des dispositions testamentaires
+faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné
+pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare
+que les enfants de ces médecins sont personnes interposées
+et par conséquent incapables de recevoir.</p>
+
+<p>Nougaret s'avança:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il,
+que depuis quatre mois le docteur Harly n'était plus la
+médecin de M. de Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse
+quand ce testament a été fait; c'est ce que prouve la
+date, qui remonte à six semaines seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit
+Harly.</p>
+
+<p>&mdash;Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit
+M. de Condrieu.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<p>FIN</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p><b>NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE»</b></p>
+
+<p>Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations
+personnelles que les médecins se servent pour écrire la
+plupart des livres qu'ils publient chaque jour avec une
+abondance qui n'est égalée que par celle des théologiens;
+si bien que pour peu que vous ayez un médecin écrivain,&mdash;et
+ils le sont tous,&mdash;vous êtes exposé à vous trouver un
+jour ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles,
+tandis que vos amis, perçant des initiales transparentes,
+apprendront que vos ascendants paternels étaient alcooliques,
+les maternels tuberculeux, que vos enfants seront
+l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas pour
+longtemps.</p>
+
+<p>C'est aussi avec leurs observations que les romanciers
+écrivent leurs livres, mais les romans sont les romans, et
+comme on doit toujours y introduire une certaine dose
+d'imagination et de fantaisie, ils s'éloignent forcément de
+la précision médicale. D'ailleurs le romancier n'est pas lié
+par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont pas
+payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne
+ressemble en rien à celle du médecin.</p>
+
+<p>Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate,
+en cela surtout que plus il est consciencieux, plus il est
+entraîné à peindre ceux qu'il connaît le mieux: les siens,
+ses proches, ses amis intimes. Pour mon compte, à
+l'exception de quelques romans écrits sous l'inspiration
+directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les
+<i>Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français</i>,
+je n'ai point pris mes modèles parmi les miens ni
+parmi mes intimes, et ceux qui ont honoré ou égayé ma vie
+de leur amitié ont eu cette sécurité de ne point se voir
+servis tout vifs à la curiosité des lecteurs.</p>
+
+<p>Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite
+intimité, je reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement
+pour les personnages de la <i>Bohême tapageuse</i>
+qui tous ou presque tous ont vécu d'une vie propre que j'ai
+pu observer et rendre sans aucune trahison, puisque selon
+la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur allié,
+et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne
+l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les
+oreilles sans que rien dans nos relations me fermât la
+bouche.</p>
+
+<p>J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque
+j'ai connu celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse
+d'Arvernes, Avec ma mère j'avais été passer les vacances
+au bord de la mer, à Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait
+de faire entrer dans la notoriété, et je m'étais si bien
+ingénié auprès d'amis communs que j'avais obtenu des
+lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin dont
+rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau
+temps de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné
+<i>Sous les Tilleuls, Geneviève, le Chemin le plus court</i>, et depuis
+quelques années il publiait les <i>Guêpes</i> qui, à cette époque,
+faisaient presque autant de bruit qu'en a fait plus tard la
+<i>Lanterne</i>. On comprend quel pouvait être mon enthousiasme
+pour le premier écrivain de talent que j'approchais,
+car les jeunes gens de ma génération ne commençaient
+point la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés.
+Ce fut dans ce fameux jardin original et bizarre dont il a
+tiré tant de livres charmants que je rencontrai la duchesse
+d'Arvernes, venue à Sainte-Adresse pour y passer une
+saison avec sa mère, et comme nous étions du même âge,
+comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour l'amuser,
+comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas
+du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut,
+sans que j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction
+d'un jeune provincial, fils d'un notaire qui, parmi
+ses clients, comptait quelques représentants de la noblesse
+polie, affinée, sceptique et légère du dix-huitième siècle, en
+se trouvant brusquement en présence de cette fille délurée
+qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je
+l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien
+que je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore
+sans appuyer, laissant dans l'ombre certains côtés que
+j'aurais dû peindre, si au lieu d'une figure de roman j'avais
+fait un portrait.</p>
+
+<p>Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait
+organisé une journée de courses d'hommes à la montagne,
+et j'avais été chargé de réunir quelques souscriptions, parmi
+lesquelles celle du duc de Naurouse. Le hasard fit qu'il
+connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme,
+il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa
+fenêtre toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul,
+du matin au soir, pâle, triste, mourant, regardant sans le
+voir le mouvement des allées et venues dans le petit jardin
+de l'<i>Hôtel de France</i>. Et je n'eus garde de refuser cette
+invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant
+parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal,
+que parce que madame d'Arvernes était venue l'y relancer.
+On l'avait logée dans la chambre voisine de la mienne, et
+tous les soirs, à travers notre mince cloison, j'entendais les
+éclats de sa voix et de ses rires pendant qu'elle dînait avec
+une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les Pyrénées,
+comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat,
+qui venait la chercher pour une excursion dans la montagne,
+crier avec son accent méridional: «Madame la
+duchesse est-elle prête?»</p>
+
+<p>Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des
+principaux personnages de la <i>Bohême tapageuse</i>. Il avait lu
+une scène de jeu dans <i>Un Mariage sous le Second Empire</i>;
+il me fit demander par Ph. Jourde, le directeur du <i>Siècle</i>,
+si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie» au moins
+aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est celle
+qui se trouve au commencement de <i>Raphaëlle</i>, avec l'épisode
+du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua
+aussi les papiers laissés par Naurouse, ses carnets de
+dépenses, ses lettres, et c'est en les ayant sous les yeux, du
+premier au dernier mot de mon roman, que je l'ai
+écrit.</p>
+
+<p>Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes,
+de Harly, je pourrais le dire aussi à propos du
+prince de Kappel, de Savine, de Mautravers; mais c'en est
+assez de ces quelques indications d'observation pour qu'on
+voie comment a été étudié et exécuté ce roman. Je n'ajoute
+qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie
+introduit des faits qui me soient personnels: dans <i>La
+Bohême tapageuse</i>, j'ai manqué une fois à cette règle, et si
+j'en parle ici c'est pour expliquer un passage du <i>Dictionnaire
+des Contemporains</i> de Vapereau, copié par beaucoup
+d'autres, qui n'est pas très exact, et par cela m'a plus
+d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit des
+brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou
+plutôt la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en
+quelque sorte dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement
+dans les mêmes conditions que celles racontées dans mon
+roman, et elle était historique, non politique. Sous plus d'un
+point de vue la rectification a son importance, pour moi au
+moins.</p>
+
+<p>Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner
+quelques preuves, <i>La Bohême tapageuse</i>, au moment de sa
+publication, fut accusée d'exagération, et particulièrement
+par Aurélien Scholl, qui avait bien connu la plupart de ses
+personnages, et avait même été de l'intimité de plus d'un
+d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans
+lequel il les nomme avec une liberté que prennent les
+chroniqueurs, mais que se refusent les romanciers, il dit
+«C'est une série d'actes d'accusation.»</p>
+
+<p>Trop dure, la <i>Bohême tapageuse!</i> trop cruelle! trop «acte
+d'accusation!» Voyons la réalité.</p>
+
+<p>Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je
+reçus d'un magistrat un mot pour assister à une audience
+de la Cour d'Assises: «L'affaire intéressera l'auteur de la
+<i>Duchesse d'Arvernes</i>», me disait-il.</p>
+
+<p>En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la
+duchesse d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le
+duc veut emmener dans sa promenade, avec ceux de ses
+enfants qu'il croit les siens.</p>
+
+<p>Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un
+dénouement aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant
+il est vrai que le roman reste le plus souvent au-dessous de
+la simple vérité, au lieu d'aller au-delà.</p>
+
+H. M.
+<br><br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13490 ***</div>
+</body>
+</html>
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+++ b/old/13490-8.txt
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+The Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Corysandre
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: September 18, 2004 [EBook #13490]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed
+Proofreading Team and Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr., .
+
+
+
+
+
+CORYSANDRE
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+CORYSANDRE [1]
+
+[Note 1: L'épisode qui précède a pour titre: _la Duchesse
+d'Arvernes_.]
+
+
+
+I
+
+La saison de Bade était dans tout son éclat; et une lutte qui s'était
+établie entre deux joueurs russes, le prince Savine et le prince
+Otchakoff, offrait aux curieux et à la chronique les péripéties les plus
+émouvantes.
+
+C'était pendant l'hiver précédent que le prince Otchakoff avait fait son
+apparition dans le monde parisien, et en quelques mois, par ses gains
+ou ses pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le sourire
+dédaigneux avec lesquels il acceptait une culotte de cinq cent mille
+francs, il s'était conquis une réputation tapageuse qui avait failli
+donner la jaunisse au prince Savine, habitué depuis de longues années à
+se considérer orgueilleusement comme le seul Russe digne d'occuper la
+badauderie parisienne.
+
+C'était un petit homme chétif et maladif que ce prince Otchakoff et qui,
+n'ayant pas vingt-cinq ans, paraissait en avoir quarante, bien qu'il fût
+blond et imberbe. Dans ce Paris où l'on rencontre tant de physionomies
+ennuyées et vides, on n'avait jamais vu un homme si triste, et rien qu'à
+le regarder avec ses traits fatigués, ses yeux éteints, son visage jaune
+et ridé, son attitude morne, on était pris d'une irrésistible envie de
+bâiller.
+
+Après avoir essayé de tout il avait trouvé qu'il n'y avait que le jeu
+qui lui donnât des émotions, et il jouait pour se sentir vivre autant
+que pour faire du bruit en ce monde, ce qui était sa grande, sa seule
+ambition.
+
+Sa santé étant misérable, sa fortune étant inépuisable, le jeu était
+le seul excès qu'il pût se permettre, et il jouait comme d'autres
+s'épuisent, s'indigèrent ou s'enivrent.
+
+Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom en achetant des
+collections de tableaux ou de potiches qui l'auraient ennuyé, en prenant
+une maîtresse en vue qui l'aurait affiché, en montant une écurie de
+course qui l'aurait dupé; mais en esprit pratique qu'il était, il avait
+trouvé que le plus simple encore et le moins fatigant, était d'abattre
+nonchalamment une carte, de pousser une liasse de billets de banque à
+droite ou à gauche et de dire sans se presser: «Je tiens.»
+
+Et ce calcul s'était trouvé juste. En six mois ce nom d'Otchakoff était
+devenu célèbre, les journaux l'avaient cité, tambouriné, trompété, et
+la foule moutonnière l'avait répété. Ce jeune homme, qui n'avait jamais
+fait autre chose dans la vie que de tourner une carte et de combiner un
+coup, était devenu un personnage.
+
+Mais une réputation ne surgit pas ainsi sans susciter la jalousie et
+l'envie: le prince Savine, qui de très bonne foi croyait être le seul
+digne de représenter avec éclat son pays à Paris, avait été exaspéré par
+ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une part, et une très
+grosse part de cette célébrité mondaine qu'il voulait pour lui tout seul
+avait été Anglais, Turc, Mexicain, il se serait jusqu'à un certain point
+calmé en le traitant de sauvage; mais un Russe! un Russe qui se montrait
+plus riche que lui, Savine! un Russe qu'on disait, et cela était vrai,
+d'une noblesse plus haute et plus ancienne que la sienne à lui Savine!
+Il fallait que n'importe à quel prix, même au prix de son argent, auquel
+il tenait tant, il défendit sa position menacée et se maintînt au rang
+qu'il avait conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs années
+et qui le rendait si glorieux.
+
+Alors, lui toujours si rogue et si gonflé, s'était fait l'homme le
+plus aimable du monde, le plus affable, le plus gracieux avec quelques
+journalistes qu'il connaissait, et il les avait bombardés d'invitations
+à déjeuner, ne s'adressant, bien entendu, qu'à ceux qu'il savait assez
+vaniteux pour être fiers d'une invitation à l'hôtel Savine et en
+situation de parler de ses déjeuners dans leurs chroniques et aussi de
+tout ce qu'il voulait qu'on célébrât: son luxe, sa fortune, sa noblesse,
+son goût, son esprit, son courage, sa force, sa santé, sa beauté.
+
+Puis, après s'être assuré le concours de cette fanfare, il avait
+commencé sa manoeuvre.
+
+Trois jours après une perte énorme subie par Otchakoff avec son flegme
+ordinaire, Raphaëlle, la maîtresse de Savine, avait vu arriver un matin
+dans la cour de son hôtel deux chevaux russes superbes, deux de ces
+puissants trotteurs qui battent, en se jouant, les anglais comme les
+arabes, et Savine n'avait pas tardé à paraître. Comme Raphaëlle menacée
+d'une angine disait qu'elle était désolée de ne pas pouvoir faire
+atteler ses chevaux ce jour même et de sortir, il s'était fâché. C'était
+justement l'ouverture de la réunion de printemps à Longchamp, et il
+voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris à cette réunion à
+l'aller et au retour; il ne les avait fait venir de son haras et ne
+les avait donnés que pour cela. «Si vous ne pouvez pas vous en servir,
+avait-il dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, et, une
+fois qu'ils seront entrés dans mes écuries, ils n'en sortiront pas.
+En vous enveloppant bien, vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas
+s'exagérer son mal ou l'on se priverait de tout.» Au risque d'en mourir,
+car il soufflait un vent glacial, Raphaëlle avait été aux courses, et à
+l'aller comme au retour ses trotteurs à la robe grise avaient provoqué
+l'admiration des hommes et l'envie des femmes.
+
+Il fallait continuer, car, de son côté, Otchakoff continuait de jouer,
+perdant toutes les nuits ou gagnant des coups de trois ou quatre cent
+mille francs, tantôt contre celui-ci, tantôt contre celui-là, sans
+jamais lasser l'admiration de la galerie, qui répétait toujours son même
+mot: «Cet Otchakoff, quel estomac!» ce à quoi Savine répondait toutes
+les fois qu'il pouvait répondre, en haussant les épaules et en disant
+que si Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, il n'en avait
+pas devant une nappe blanche, le pauvre diable étant incapable de boire
+seulement les quatre ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai
+Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport pour prouver la
+nationalité.
+
+Pour continuer la lutte, sinon avec économie, au moins d'une façon qui
+ne fût pas nuisible à ses intérêts, Savine qui depuis longtemps se
+contentait des collections qu'il avait recueillies par héritage, s'était
+mis à acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, bronzes,
+livres, curiosités, n'exigeant d'elles que quelques qualités spéciales:
+d'être authentiques, d'être dans un parfait état de conservation,
+enfin de coûter très cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait les
+revendre,--ce qu'il espérait bien faire un jour, tirant ainsi d'elles
+deux réclames, l'achat et la vente,--il pût le faire avec bénéfice,
+sans autre perte que celle des intérêts.
+
+Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de ce genre, les
+journaux l'avaient annoncée et célébrée: le prince Savine, quel Mécène!
+Il est vrai que ce Mécène ne répandait ses bienfaits que sur des
+artistes morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul Veronèse et
+autres qui ne lui savaient aucun gré de ses largesses.
+
+Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mécène, et Otchakoff, en
+une nuit heureuse ou malheureuse, s'imposait à la curiosité publique
+d'une façon autrement vivante et palpitante en perdant son argent que
+s'il l'avait dépensé à acheter des Rubens ou des Titien.
+
+Ce fut alors que Savine exaspéré et perdant la tête, se décida à lutter
+contre son rival en employant les mêmes armes que celui-ci, c'est-à-dire
+à coups de millions.
+
+Otchakoff, ne trouvant plus à jouer des grosses parties à Paris pendant
+la saison d'été, était venu à Bade jouer contre la banque, et Savine
+l'avait suivi, se disant qu'un homme habile et prudent qui joue contre
+une banque de jeu ne doit perdre que dans une certaine mesure qui peut
+se calculer mathématiquement, et même qu'il peut gagner.
+
+Le tout était donc d'être cet homme habile et prudent.
+
+Heureusement, les professeurs de systèmes tous plus infaillibles les uns
+que les autres ne manquent pas pour ceux qui veulent jouer à coup sûr;
+il y en a à Paris, et à cette époque il y en avait dans toutes les
+villes d'eaux où l'on jouait: à Bade, à Hombourg, à à Wiesbaden, à Ems,
+à Spa, où ils tenaient boutiques de renseignements et de leçons.
+
+Dans un de ses séjours à Bade, Savine avait rencontré un de ces
+professeurs: un vieux gentilhomme français de grand nom et de belle mine
+qui, après avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux jeunes
+gens qui voulaient bien l'écouter «une rectitude de combinaisons
+inexorables» pour faire sauter la banque; mais alors, ne pensant pas
+à jouer, il s'en était débarrassé en lui faisant l'aumône de quelques
+florins que le vieux professeur allait perdre avec une «rectitude
+inexorable» ou qu'il employait à faire insérer dans les journaux des
+annonces pour tâcher de trouver des actionnaires qui lui permissent
+d'essayer en grand son système.
+
+Arrivé à Bade il avait cherché son homme aux «combinaisons inexorables»,
+ce qui n'était pas difficile, car on était sûr de le trouver à
+la _Conversation_, assis sur une chaise devant la table de
+trente-et-quarante, suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre part
+et notant les coups sur un carton qu'il perçait d'une épingle.
+
+Le marquis de Mantailles était si bien absorbé dans son travail qu'il
+n'avait pas vu Savine, et qu'il avait fallu que celui-ci lui frappât sur
+l'épaule pour appeler son attention; mais alors il avait vivement quitté
+le jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmené dans
+les jardins, ne voulant pas qu'on le vît en conférence avec le vieux
+professeur de jeu, ni qu'on surprit un seul mot de leur entretien.
+
+--Six cent mille francs seulement, prince, s'écria-t-il, mettez six cent
+mille francs seulement à ma disposition, et le monde est à nous.
+
+Mais Savine avait tout de suite éteint ce beau feu il n'apporterait pas
+ces six cent mille francs, il n'en apporterait pas cinquante mille, pas
+même dix mille; mais il était disposé, dans un but moral et pour sauver
+les malheureux qui se ruinaient, à essayer le système des «combinaisons
+inexorables,» seulement il voulait l'essayer lui-même; bien entendu il
+le payerait... s'il gagnait.
+
+Le lendemain matin, le marquis de Mantailles s'était présenté à la porte
+du pavillon que le prince Savine occupait sur le _Graben_, et tout
+de suite il avait été introduit; Savine, bien que mal éveillé, avait
+remarqué qu'il était porteur d'une sorte de petite boîte plate
+enveloppée dans une serviette de serge grise et d'un petit sac de toile
+comme ceux dont se servent les joueurs de loto.
+
+--Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique qui avait introduit
+le marquis.
+
+Pendant ce temps, le vieux joueur avait précieusement déposé sa boîte
+et son sac sur une table; puis, le domestique étant sorti, il s'était
+approché du lit de Savine: sa physionomie s'était transfigurée; il avait
+l'air d'un pauvre vieux bonhomme usé, écrasé en entrant, maintenant il
+s'était relevé, c'était un homme digne et fier, inspiré, sûr de lui.
+
+--Avant tout, je dois vous montrer par l'expérience la rigoureuse
+exactitude de ce que je viens de vous expliquer, et c'est dans ce but
+que je me suis muni de différents objets utiles à ma démonstration.
+
+Ces objets utiles à la démonstration des «combinaisons inexorables»
+étaient une petite roulette, un tapis de drap divisé comme le sont les
+tables de trente-et-quarante, six jeux de cartes, et enfin, dans le sac
+en toile, des haricots blancs et rouges.
+
+Aussitôt que le professeur eut étalé son tapis sur une table et disposé
+en deux masses ses haricots, les rouges pour Savine, les blancs pour
+lui, la démonstration commença; à onze heures, Savine avait deux
+cent-quarante haricots gagnés contre la banque, c'est-à-dire deux
+cent-quarante mille francs.
+
+Le lendemain, la démonstration continua; puis le surlendemain, pendant
+dix jours, et au bout de ces dix jours Savine avait gagné dix-neuf cent
+cinquante haricots, c'est-à-dire près de deux millions de francs.
+
+L'expérience était décisive; maintenant c'étaient de vrais billets de
+banque que Savine pouvait risquer; mais, chose extraordinaire, au lieu
+de gagner il perdit.
+
+Et cela était d'autant plus exaspérant que, ce jour-là, Otchakoff fit
+sauter la banque au milieu de l'enthousiasme général.
+
+Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisième jour, puis le
+quatrième.
+
+--Courage, disait le marquis de Mantailles, plus vous perdez, plus vous
+avez de chance de gagner; l'équilibre ne peut pas ne pas se rétablir.
+
+Cependant il ne se rétablit point; au bout de quinze jours, Savine avait
+perdu cinq cent mille francs, et ce qui lui était plus sensible encore
+que cette perte d'argent, il les avait perdus sans que cela fit
+sensation et tapage.
+
+--Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.
+
+--Et pourtant il est prudent.
+
+Prudent et malheureux, c'était trop; quelle honte!
+
+Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque le jeu ne soulevait
+pas le tapage qu'il avait espéré, il chercha un autre moyen pour forcer
+l'attention publique à se fixer sur lui, et il crut le trouver en
+s'attachant très ostensiblement à une jeune fille, mademoiselle
+Corysandre de Barizel, qui, par sa beauté éblouissante, était la reine
+de Bade, comme Otchakoff en était le roi par son audace au jeu.
+
+
+
+II
+
+C'était aussi l'hiver précédent, presque en même temps qu'Otchakoff,
+que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mère, la comtesse de
+Barizel, avait fait son apparition à Paris.
+
+Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane, où son père, le
+comte de Barizel, qui descendait des premiers colons français établis
+dans ce pays, avait possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa
+famille depuis près de deux cents ans; le comte avait été tué dans la
+guerre de Sécession, commandant une brigade de l'armée du Sud, et sa
+veuve et sa fille avaient quitté l'Amérique pour venir s'établir en
+France, où elles voulaient vivre désormais.
+
+C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait tous les ans le
+financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la première fois.
+
+Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un enrichi, les fêtes
+qu'il donnait dans son hôtel de la rue de Berry comptaient parmi les
+plus belles et les mieux réussies de Paris. Quand on avait un grand nom
+ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois,
+il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air dédaigneux qu'il avait
+commencé la vie par être commis chez un marchand de toile, puis
+fabricant de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier, puis
+l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas
+moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune
+de ses fêtes, ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations
+nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez
+lui.
+
+Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait à
+offrir à ses invités, c'était encore tout ce qui, à un titre quelconque:
+gloire, talent, beauté, fortune, promettait d'arriver bientôt à la
+célébrité; il ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne
+fallait pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention d'être
+lui-même le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours
+à quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la
+cachait avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais enfin on
+savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme,
+faisait cependant partie obligée de ce programme.
+
+Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus vives et pendant
+huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations.
+
+--Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa mère?
+
+--Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine, c'est une française;
+elle est d'origine française: il y a encore dans le Poitou des Barizel
+de très vieille et très bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette
+famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en Amérique,
+que descend cette belle jeune fille.
+
+--Riches les Barizel?
+
+--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais
+rien. Si vous avez des prétentions à la main de cette belle fille,
+ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amérique
+ressemblent souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine, c'est
+que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées où elle va,
+dit-on, faire construire un hôtel.
+
+--Ça c'est quelque chose.
+
+--C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on
+en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec
+un terrain et un plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient;
+ont pendant de longues années fait croire à une fortune qui n'existait
+pas et n'avait jamais existé.
+
+--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à sa fête.
+
+--Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille, sans doute.
+
+--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.
+
+--Il n'y a plus de blondes.
+
+--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes châtain, des
+blondes cendré, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons
+mûries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond.
+
+--C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité dans les cheveux.
+
+--Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs: ainsi dans son
+front si pur, dans ses yeux naïfs, et son regard limpide, dans sa
+bouche innocente, dans son attitude modeste. Naïve, douce, modeste et
+admirablement belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la majesté,
+voilà une réunion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincérité
+dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou
+presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne
+parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé, ce qui
+m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns
+sous un sourcil pâle, ce teint d'une blancheur veloutée, enfin c'est,
+comme disaient nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment, bien
+extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans.
+
+--En a-t-elle même dix-sept?
+
+--La mère dit dix-huit.
+
+--On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en débarrasser plus
+vite.
+
+--La mère est encore fort bien.
+
+--Un peu empâtée.
+
+--Une créole.
+
+--Est-elle créole?
+
+--Elle en a l'air.
+
+--Elle a même l'air plus que créole.
+
+--C'est peut-être une _octoroon_.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, une _octoroon_?
+
+--C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse arrivée à la
+huitième génération; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en
+reste plus trace, même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa
+main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.
+
+C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'étaient fermés
+à Paris, était venue avec sa mère passer la saison à Bade.
+
+Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à Paris, car s'il
+est des gens qui passent partout inaperçus, il en est d'autres qui ne
+peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosité.
+
+Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des
+allées de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques
+étrangers qui semblent n'être venus à Bade que pour y trouver le plaisir
+de dépenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un
+homme et deux femmes; une calèche louée au mois; il n'y avait certes pas
+là de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez
+banal, une loge au théâtre, une heure de station à la musique, une
+promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer
+un florin à la table de la roulette, tous les matins la messe à l'église
+catholique, c'était tout.
+
+Il était impossible de mener une vie plus simple et cependant...
+
+Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se
+montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou
+tout au moins pour Corysandre, et instantanément c'était d'elles qu'on
+s'occupait.
+
+--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les journaux?
+
+--Notre temps est celui de la réclame; tout finit par se placer avec
+des annonces bien faites et souvent répétées: la mère s'entoure de
+journalistes.
+
+S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel
+recherchait les journalistes, au moins était-ce vrai en partie et
+particulièrement pour un correspondant de journaux français et
+américains nommé Leplaquet.
+
+Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien directeur d'un journal
+français à Bâton-Rouge, Leplaquet était bien réellement le commensal de
+madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins
+pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-même, qu'il
+l'avait connue en Amérique, où il avait été son ami et plus encore l'ami
+de M. de Barizel; à propos de cette liaison ancienne il était même plein
+d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il contait volontiers, même
+sans qu'on les lui demandât, et dans lesquelles la grosse fortune et la
+haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur
+et d'intrépidité, remplissaient toujours une place considérable; en
+Amérique, où lui Leplaquet, était un personnage, il n'avait connu que
+des personnages, et parmi les plus élevés, son bon ami Barizel.
+
+Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient généralement bien
+dites et avec une verve méridionale qui s'imposait; mais on les eût
+peut-être mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur
+avait été plus sympathique. Malheureusement ce n'était pas le cas de
+Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son
+air sombre, son attitude hésitante, inspirait plutôt la défiance que la
+sympathie, la répulsion que l'attraction.
+
+D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait à les conter à tout
+propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'étonnait que
+cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât
+si obstinément les occasions de dire du bien de la seule madame de
+Barizel.
+
+De même on cherchait aussi pourquoi il déployait tant de zèle à racoler
+des convives pour les dîners de madame de Barizel.
+
+Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait, ces convives,
+parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout
+parmi les journalistes, ses confrères, français ou étrangers; il
+suffisait, qu'on tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité
+par lui chez madame de Barizel.
+
+Bien que des invitations de ce genre fussent assez fréquentes à Bade, où
+plus d'une femme en vue employait ses amis à l'enrôlement d'une petite
+cour composée de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activité
+que Leplaquet apportait à ces enrôlements étaient si grandes qu'elles ne
+pouvaient pas ne pas provoquer un certain étonnement. C'était à croire
+qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils arrivaient et
+à leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait.
+
+Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la droite de la
+comtesse de Barizel, qui se montrait une femme supérieure dans l'art de
+chatouiller la vanité littéraire de son convive, dont la veille elle
+ne connaissait même pas le nom, lui répétant avec une grâce pleine de
+charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain,
+au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux
+yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la
+comtesse, il envoyait à son journal une correspondance consacrée à la
+gloire des Barizel.
+
+
+
+III
+
+Une maison hospitalière: comme l'était celle de madame de Barizel devait
+s'ouvrir facilement pour le prince Savine.
+
+En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine n'eut qu'à attendre
+une visite de celui-ci à Bade pour se faire présenter à la comtesse, et
+bientôt on le vit partout aux côtés de la belle Corysandre.
+
+Ce ne fut qu'un cri:
+
+--Le prince Savine va épouser mademoiselle de Barizel.
+
+C'était ce que Savine voulait. On parlait de lui, on s'occupait de lui,
+lorsqu'il paraissait quelque part, il avait la satisfaction enivrante
+pour sa vanité de voir qu'il faisait sensation; il était revenu à ses
+beaux jours, Otchakoff serait éclipsé.
+
+Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la belle Corysandre,
+quel inépuisable sujet de conversation!
+
+Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais il ne répondait pas.
+
+Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il ce mari
+bienheureux?
+
+Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui avaient assisté à
+ces explosions d'enthousiasme, et cependant personne ne pouvait dire que
+Savine s'était nettement et formellement prononcé à ce sujet.
+
+Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans qu'un jour madame de
+Barizel ou même tout simplement le premier venu pussent s'appuyer sur un
+fait positif et précis pour soutenir qu'il avait voulu être le mari
+de Corysandre, car il avait une peur effroyable des responsabilités,
+quelles qu'elles fussent.
+
+Si ordinairement et en tout ce qui ne lui était pas personnel, il
+n'avait que peu d'imagination, il se montrait au contraire fort
+ingénieux et très fertile en ressources, en inventions, en combinaisons
+pour tout ce qui s'appliquait immédiatement à ses intérêts ou devait les
+servir.
+
+Ce qu'il trouva ce fut une fête de nuit en pleine forêt, avec bal et
+souper, organisée en l'honneur de Corysandre. En choisissant un endroit
+pittoresque qui ne fût pas trop éloigné de Bade, de façon qu'on pût y
+arriver facilement, il était sûr à l'avance de voir ses invitations
+recherchées avec empressement. Sans doute la dépense qu'entraînerait
+cette fête serait grosse, et c'était là pour lui une considération à
+peser; mais, tout compte fait, elle ne lui coûterait pas plus qu'une
+séance malheureuse, comme celles qu'il avait eues en ces derniers temps
+à la table de trente-et-quarante, et l'effet produit ne pouvait pas
+manquer d'être considérable et retentissant. D'ailleurs il n'était pas
+dans son intention de prodiguer ses invitations: plus elles seraient
+rares, plus elles seraient précieuses, et les malheureux qu'il ferait
+parleraient de lui autant que les heureux,--ce qu'il voulait.
+
+Après avoir soigneusement étudié les environs de Bade, l'emplacement
+qu'il adopta fut un petit plateau boisé situé entre le vieux château
+et l'entassement de roches sillonnées de crevasses qu'on appelle les
+Rochers; il y avait là une clairière entourée de superbes sapins au
+tronc et aux rameaux, recouverts d'une mousse blanche, qui pendait çà et
+là en longs fils, et dont le sol était à peu près uni, c'est-à-dire tout
+à fait à souhait pour qu'on y pût danser et pour qu'on y dressât les
+tentes sous lesquelles on servirait les tables du souper.
+
+En moins de huit jours, tout fut organisé et Savine eut la satisfaction
+de se voir poursuivi et assiégé de demandes d'invitations.
+
+Quel chagrin, quel désespoir pour lui de refuser; mais le nombre des
+invités avait été fixé à cent par suite de l'impossibilité de dresser
+sur ce terrain tourmenté des tentes assez grandes pour recevoir autant
+de convives qu'il aurait désiré. Ce désespoir avait été tel qu'il
+s'était décidé à porter le nombre de cent, à cent cinquante; puis,
+devant les instances dont il avait été accablé, et pour ne peiner
+personne, de cent cinquante à deux cents.
+
+Mais s'il se donna le plaisir pour lui très doux de refuser de hauts
+personnages qui ne pouvaient pas le servir, par contre il n'eut garde de
+ne pas s'assurer la présence des journalistes qui se trouvaient en ce
+moment à Bade.
+
+En réalité c'était pour eux que la fête était donnée.
+
+Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant cette fête il se
+partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetés que pour elle et pour
+eux; pour tous ses autres invités, affectant une morgue hautaine.
+
+Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, l'entourant,
+l'enveloppant, ne la quittant presque pas, de façon à bien marquer
+l'admiration et l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les
+journalistes, au contraire, il se tenait sur la réserve et c'était
+seulement quand il croyait n'être pas vu ou entendu qu'il leur
+témoignait sa bienveillance, prenant toutes les précautions pour qu'on
+ne pût pas supposer qu'il était en relations suivies avec ces gens-là.
+
+--Comment trouvez-vous cette petite fête?
+
+--Admirable.
+
+--Vous en direz quelques mots?
+
+--C'est-à-dire que je lui consacrerai mon prochain article tout entier.
+
+--Avec discrétion, n'est-ce pas? C'est un service, que je vous demande;
+si vous pouvez ne pas parler de moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de
+tout ce qui ressemble à la réclame.
+
+--Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire de cette fête.
+
+--Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: je comprends
+qu'un sujet d'article est chose précieuse, et je ne veux pas vous priver
+de celui-là; seulement je vous prie d'observer une certaine réserve en
+tout ce qui me touche personnellement, ou mieux, vous voyez que j'agis
+avec vous en toute franchise, je vous prie si vous n'envoyez pas votre
+article tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?
+
+--Volontiers.
+
+--Comme cela je serai responsable de ce que vous aurez dit et je
+ne pourrai avoir pour votre obligeance et votre sympathie que des
+sentiments de reconnaissance. A demain, n'est-ce pas?
+
+Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'échelonner pour que ceux
+qui devaient trompéter son nom ne se trouvassent point nez à nez, il
+entendit la lecture des différents articles qui allaient chanter sa
+gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent de sa part des
+éloges sans fin.
+
+--Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! C'est une perle, cet
+article, je n'ai jamais rien lu d'aussi joli, et quelle délicatesse
+de touche, quelle grâce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous
+permettez, n'est-ce pas?
+
+--Comment donc.
+
+--C'est une prière que je veux dire: la réserve que je vous avais
+demandée, vous ne l'avez peut-être pas observée aussi complète que
+j'aurais voulu, mais passons; ce que je désire, ce n'est pas une
+suppression, c'est une addition: je serais bien aise que vous glissiez
+un mot sur mon titre et sur le rang que j'occupe dans la noblesse russe;
+il y a tant de princes russes d'une noblesse douteuse,--ce n'est pas
+positivement pour Otchakoff que je dis cela,--je ne voudrais pas que
+le public français, mal instruit de ces choses, me confondît avec ces
+gens-là; voulez-vous?
+
+--Avec plaisir.
+
+--Alors je vais vous donner des renseignements... authentiques.
+
+Avec le second les éloges reprirent:
+
+--Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!
+
+Il ne présenta aussi qu'une observation, «non pour demander une
+suppression, mais pour indiquer une addition qui lui serait agréable».
+
+--Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a tant de fortunes
+russes peu solides que je ne voudrais pas qu'on confondît la mienne avec
+celles-là, et qu'on crût que parce que je donne des fêtes je me livre à
+des prodigalités et à des folies; si vous le désirez je vais vous donner
+des renseignements... authentiques. Pour ma noblesse, il est inutile
+d'en rien dire, elle est, grâce à Dieu, bien connue.
+
+Avec le troisième, il commença aussi par des éloges et ce ne fut
+qu'après avoir épuisé toute sa collection d'adjectifs qu'il demanda une
+petite addition, non pour parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles
+étaient, grâce à Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelât son duel
+avec le comte de San-Estevan et pour qu'on glissât un mot discret sur la
+fermeté et le courage qu'il avait montrés en cette circonstance.
+
+Avec le quatrième, l'addition ne dut porter ni sur la noblesse, ni sur
+la fortune, ni sur son courage, toutes choses qui, grâce à Dieu, étaient
+de notoriété publique, mais sur sa générosité; parce qu'il donnait des
+fêtes qui lui coûtaient fort cher, il ne voulait pas qu'on crût qu'il ne
+pensait pas aux malheureux.
+
+Otchakoff était battu.
+
+
+
+IV
+
+On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle
+Corysandre sans que ce bruit arrivât aux oreilles de la personne qui
+justement avait le plus grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la
+maîtresse du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait dans une
+pièce en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener
+avec lui.
+
+Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage
+fût possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et
+ce serait pour avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait
+la sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de belles
+promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant à penser qu'il
+était pris par l'amour et la passion, cette idée était pour elle si
+drôle et si invraisemblable qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine
+amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux éclats.
+
+Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle accueillit la première
+fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer
+hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste
+satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en
+ce monde la chance à laquelle elle avait droit, à voir enfin abaissée
+une de celles qui lui ont volé sa part de bonheur.
+
+Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre et de lire
+le même mot sans cesse répété, «le mariage du prince Savine avec
+mademoiselle de Barizel», elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi
+persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque
+chose de sérieux.
+
+La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire.
+
+Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de maîtresse de Son
+Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne,
+et depuis longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages
+auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait
+des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels
+dégoûts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son
+luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son hôtel des
+Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui
+s'étalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des
+choses, le bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle seule
+connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau.
+
+Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle trouva que la seule
+personne qu'elle pouvait charger de cette enquête délicate était son
+père.
+
+Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées, elle avait
+été obligée de se séparer de sa famille, Savine n'étant pas homme à
+supporter une communauté que le duc de Naurouse et Poupardin avaient
+bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse le droit
+d'avoir un père et une mère, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui
+d'avoir d'autres amants elle devait être à lui, entièrement à sa
+disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il
+permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce qu'il était flatté
+dans sa vanité de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur
+les colonnes du boulevard ou dans les réclames des journaux. C'était une
+grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du même
+genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait
+osé dire qu'il n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa
+fortune!
+
+Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient
+loué un logement dans la rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué
+son commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements intimes
+et de surveillances discrètes.» Une circulaire qu'il avait largement
+répandue expliquait ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces
+surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage au profit des
+jaloux: maris, femmes, maîtresses, qui voulaient savoir s'ils étaient
+trompés et comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment, car
+M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style
+aussi bien que les belles manières. Peut-être, dans un autre quartier,
+ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eût-il nui à
+son industrie; mais sa clientèle se composait, pour la meilleure part,
+de cuisinières qui fréquentaient le marché de la Madeleine, de femmes
+de chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin d'apprendre ce que
+faisaient leurs amis aux heures où elles ne pouvaient par les voir, et
+tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que
+bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles des tireuses de
+cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand
+on avait été une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir
+volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la façon dont
+il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avançant l'épaule
+gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance.
+
+Maintenant que Raphaëlle était séparée de son père et de sa mère, elle
+ne pouvait plus, comme au temps où elle était la maîtresse du duc de
+Naurouse, entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de liberté
+et s'installer en caraco au coin du poêle pour voir sauter le foie
+ou mijoter le marc de café; mais toutes les fois que cela lui était
+possible elle se sauvait de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir
+déjeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'était avec joie
+qu'elle échappait aux valets à la tenue correcte, aux sourires insolents
+et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant,
+et qu'elle venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait le
+déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre son père et sa mère
+et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-même,
+reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage
+d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à ceux de
+l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position présente.
+
+Décidée à charger son père d'une surveillance intime auprès de Savine,
+elle vint un matin rue de l'Arcade à l'heure du déjeuner, arrivant comme
+à l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrées de provisions de
+toutes sortes liquides et solides.
+
+Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque ses clients lui en
+laissaient le temps, de faire lui-même sa cuisine, ne trouvant bon que
+ce qu'il avait préparé de sa main.
+
+Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de chemise, occupé à couper
+du lard en petits morceaux.
+
+--Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais
+te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais
+qu'est-ce que tu nous apportes de bon?
+
+Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaëlle
+venait de poser sur sa table.
+
+--Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui change ma stratégie
+culinaire, c'est un renfort qui arrive à un général au moment de livrer
+bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette,
+tu vas voir ça;--il développa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_,
+fameuse idée, tu es une bonne fille, tu penses à tes parents, c'est
+bien, c'est très bien: si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça
+nous ouvrirait l'appétit.
+
+Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher la bouteille de
+vermouth.
+
+--Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe.
+
+--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.
+
+--Eh bien, on va aller en chercher.
+
+Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit à sa mère
+qui essuyait la vaisselle mélancoliquement dans un coin.
+
+Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle
+sortit pendant que Raphaëlle défaisant son chapeau et sa robe--une robe
+de Worth,--les accrochait à un clou, entre deux casseroles.
+
+--C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud.
+
+Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la fiole.
+
+--Et l'absinthe? demanda Raphaëlle.
+
+--J'ai envoyé la fille de la concierge.
+
+--Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria Raphaëlle.
+
+--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux
+sur cette enfant, à son âge...
+
+--Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant!
+
+Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette fut vite
+cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put
+se mettre à table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise
+retroussées jusqu'aux coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame
+Houssu, correctement habillée; à sa gauche, Raphaëlle, imitant le
+débraillé paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon
+blanc.
+
+M. Houssu commença par servir sa fille avec un air triomphant.
+
+--Goûte-moi ça, dit-il, est-ce moelleux, est-ce soufflé? Tu as eu une
+fameuse idée de venir déjeuner avec nous.
+
+--J'ai à te parler.
+
+--Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je t'écouterai.
+
+--Tu as lu ce que les journaux disent du prince?
+
+--Qu'il allait épouser une jeune Américaine.
+
+--Il n'y a pas de fumée sans feu; en tout cas l'affaire mérite d'être
+éclaircie et je compte sur toi pour ça. Tu vas partir pour Bade et
+m'organiser une surveillance intime, comme tu dis dans tes circulaires,
+autour du prince Savine et de madame de Barizel, cette Américaine.
+
+--Moi! ton père!
+
+--Eh bien?
+
+--C'est à ton père que tu fais une pareille proposition!
+
+--A qui veux-tu que je la fasse?
+
+Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers elle en jetant son épaule
+gauche en avant par le geste qui lui était familier lorsqu'il voulait
+mettre sa décoration sous les yeux d'un client qu'il fallait éblouir.
+
+--Tu ne parlerais pas ainsi, s'écria-t-il en frappant sa chemise de sa
+large main velue, si le signe de l'honneur brillait sur cette poitrine.
+
+--Puisqu'il n'y brille pas, écoute-moi et ne dis pas de bêtises. On
+raconte que Savine va se marier. S'il est quelqu'un que cela intéresse,
+c'est moi, n'est-ce pas?
+
+M. Houssu toussa sans répondre.
+
+--Dans ces conditions, continua Raphaëlle, il faut que je sache à quoi
+m'en tenir, et comme je ne peux pas aller à Bade voir par moi-même
+comment les choses se passent, je te demande de me remplacer.
+
+--Moi, l'auteur de tes jours?
+
+--Encore, s'écria Raphaëlle, impatientée, tu m'agaces à la fin en nous
+la faisant à la paternité. En voilà-t-il pas, en vérité, un fameux père
+qui abandonne sa fille pendant vingt ans, c'est-à-dire quand elle avait
+besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que quand elle commence à
+sortir de la misère, c'est-à-dire quand il voit qu'il peut avoir besoin
+d'elle et qu'elle est en état de l'obliger.
+
+M. Houssu s'arrêta de manger, et, repoussant son assiette, il se croisa
+les bras avec dignité.
+
+--Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ça, s'écria-t-il, c'est
+bas; nous aurions mangé notre omelette, ta mère et moi, tranquillement,
+amicalement, comme mari et femme; nous n'avions pas besoin de tes
+cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais maintenant une seule
+bouchée de ton jambon, elle m'étoufferait.
+
+Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de jambon; puis, après
+les avoir poussés sur le bord de son assiette, il se mit à manger les
+oeufs stoïquement, sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas soutenir
+sa fille comme elle en avait envie, de peur de fâcher ce bel homme,
+qu'elle s'imaginait avoir reconquis depuis qu'il l'avait épousée.
+
+Pendant quelques minutes le silence ne fut troublé que par le bruit
+des couteaux et des fourchettes, car cette altercation qui venait de
+s'élever entre le père et la fille ne les empêchait ni l'un ni l'autre
+de manger.
+
+La première, Raphaëlle, reprit la parole:
+
+--Allons, père Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, tout ça c'est des
+bêtises; ne laisse pas ton jambon refroidir, il ne vaudrait plus rien;
+mange-le en m'écoutant et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention
+de te rien reprocher.
+
+--Si c'est ainsi...
+
+--Puisque je te le dis.
+
+Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia
+une en deux et la porta à sa bouche.
+
+--Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphaëlle. En voyant que
+l'on persistait à parler du mariage de Savine avec cette Américaine,
+j'ai pensé que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il y
+avait de vrai là-dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi.
+Est-ce que ça ne rentre pas dans ton métier? Que la scène se passe à
+Bade ou à Paris, c'est la même chose; seulement, tu auras peut-être plus
+de mal là-bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à Paris, où tu es
+chez toi.
+
+--Ça c'est sûr.
+
+--Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être ceux de Paris. Cela ne
+serait pas juste.
+
+Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne
+pas remarquer ce regard, qui était plutôt une affirmation qu'une
+interrogation, et il continua de manger.
+
+--Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle, je n'ai pas à te
+l'indiquer, c'est ton métier et il me semble qu'il est plus facile
+d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en
+représentation, comme si le monde était un théâtre sur lequel il doit se
+faire applaudir, que de suivre à la piste une femme qui se cache de son
+mari ou une maîtresse qui se défie de ses amants.
+
+--On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement.
+
+--Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si
+véritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je
+te le dis à l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage,
+ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on
+dit magnifique, précisément parce qu'elle est magnifique et parce que
+d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour
+le cas seulement où le prince te paraîtrait pris, c'est de savoir ce
+que sont ces deux femmes; la fille et la mère; si ce sont vraiment
+des honnêtes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des
+aventurières qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux
+points: Savine amoureux et madame de Barizel honnête ou aventurière,
+il me faut des renseignements certains; n'épargne donc rien, je suis
+décidée à payer le prix.
+
+De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernières paroles de
+façon à les bien enfoncer.
+
+Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche
+que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de
+mâchoires régulier comme le tic tac d'un moulin.
+
+--Si tu m'avais parlé ainsi tout d'abord j'aurais compris; tandis que
+j'ai été suffoqué, indigné, tu sais, moi, quand il s'agit de l'honneur;
+le sang ne me fait qu'un tour et je m'emporte; quand on a été soldat,
+vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me faisais ou
+plutôt que je m'imaginais que tu me faisais n'était pas de celles
+qu'écoute froidement un soldat, un légionnaire.
+
+Il se frappa la poitrine, qui résonna comme un coffre.
+
+--Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua M. Houssu, si le
+prince Savine ne poursuit pas un mariage, je suis ton homme, car tu as
+des droits à faire valoir.
+
+--Un peu.
+
+--Et quel autre qu'un père peut mieux les défendre? Puisque l'occasion
+se présente, je ne suis pas fâché de m'expliquer une bonne fois pour
+toutes sur ta liaison avec le prince Savine. Si j'ai toléré cette
+liaison, c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine liberté à
+une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours cru à la parfaite
+innocence de cette liaison, ce qui est bien naturel entre une femme
+comme toi et un homme comme lui.
+
+--Tout ce qu'il y a de plus naturel.
+
+--Eh bien! ton père te tend la main.
+
+Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un geste de théâtre.
+
+--Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empêcher ce mariage avec
+cette Américaine; il saura aider le tien; il saura même... s'il le
+faut... l'exiger.
+
+--Contente-toi d'empêcher celui de mademoiselle de Barizel, s'il est
+vrai qu'il doive se faire.
+
+--Là-dessus je ne prendrai conseil que de ma conscience de père.
+
+--Quand peux-tu partir?
+
+--Tout de suite, si tu veux.
+
+Mais il se reprit:
+
+--Demain, après-demain, dans quelques jours.
+
+--Pourquoi pas ce soir?
+
+--Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais avec toi il ne faut
+pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me
+faut réunir les fonds nécessaires, non seulement à mon voyage, mais
+encore à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me faudra peut-être
+payer cher.
+
+--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les
+indiscrétions, c'est moi qui les paye.
+
+--Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous.
+
+Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant fouillé dans la
+poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit
+à. M. Houssu.
+
+Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta.
+
+--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain, me mettre en
+chasse.
+
+--Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein!
+
+--Jouer l'argent de mon enfant!
+
+--Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous fassions un bésigue.
+
+
+
+V
+
+M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès le lendemain;
+cependant huit jours s'écoulèrent sans nouvelles.
+
+--Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les
+indiscrétions de l'entourage de madame de Barizel.
+
+Elle connaissait son père et savait quel cas on devait faire de ses
+nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente
+ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il
+subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu
+l'heureuse chance d'être décoré, il s'était tout à coup imaginé qu'il
+devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son
+langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie qu'il avait
+adoptée sur l'honneur (dont il se croyait le représentant sur la terre),
+le devoir, la délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait
+de nom mais sans avoir des idées bien précises sur ce qu'ils pouvaient
+être; de là aussi son parti pris de paraître ignorer la situation vraie
+de sa fille et de tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux
+autres par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre que
+sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées: n'était-elle pas artiste
+et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de
+plus naturel qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des bijoux:
+n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de cadeaux? Chacun applaudit à
+sa manière, celui-ci les mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré
+cette attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était pas moins
+toujours l'homme d'autrefois, c'est-à-dire parfaitement capable «de
+jouer l'argent de son enfant», comme autrefois il jouait et dépensait
+l'argent «de celles qu'il aimait».
+
+Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il n'avait eu garde de
+ne pas le faire dès son arrivée, il avait néanmoins obtenu certaines
+indiscrétions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au
+lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait été obligé, une
+fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur
+et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte
+que ç'avait été après toute une semaine d'attente qu'elle avait reçu la
+lettre promise, une longue lettre en belle écriture moulée, épaisse et
+carrée, qu'il avait apprise au régiment et qui lui avait valu la faveur
+de son major pendant son service.
+
+«Ma chère fille,
+
+«Misère et compagnie.
+
+«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de sa fille.
+
+«Une pareille découverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai
+eu le chagrin de t'imposer malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras
+pas d'un retard causé uniquement par les difficultés de ma tâche.
+
+«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les
+Américaines, difficile avec le prince.
+
+«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne puisse pas encore
+répondre d'une façon précise à ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se
+marier?
+
+«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette réponse; mais
+puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder
+dans son jeu pour le deviner.
+
+«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les
+Américaines et si peu sur le prince?
+
+«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus, mais un père
+ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du métier, c'est
+de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas
+accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal;
+en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maîtres (ce
+qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir, sans
+esprit de justice (ce qui est fréquent); mais enfin en se tenant sur ses
+gardes, on peut avec eux serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait
+causer les domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu employer
+le même système avec ceux du prince, qui me connaissent; de là cette
+diversité dans mes renseignements. Il est bien évident, n'est-ce pas,
+que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient
+été surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient
+sûrement »»qui ne me connaissant pas, n'ont point pensé à se tenir en
+défiance et sont tombés dans tous les traquenards que j'ai eu l'idée de
+leur tendre.
+
+«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'intérêt pour
+toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le mérite que
+j'ai eu à cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse. Ce
+qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les résultats de ces causeries? Les
+voici:
+
+«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la
+belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire,
+une personne très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse et
+qui présentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne
+parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement:
+le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisième que tu as
+peut-être vu ou dont tu as peut-être entendu parler, un correspondant
+de journaux nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois
+hommes si différents? Cela je n'en sais rien et ce serait à creuser,
+mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point
+de ne pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les autres;
+Dayelle qui, il y a quelques années, était en guerre avec Avizard, est
+maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et
+leurs relations, peut-être même leur bourse au service de Leplaquet; et
+il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment
+la même femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils
+sont, compères, associés le plus souvent, au moins quand la femme est
+habile. Et justement madame de Barizel est une maîtresse femme. De ces
+trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'épouser, Avizard et
+Leplaquet, et ceux-là elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne
+peut devenir leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il y en
+a un troisième qu'elle veut elle-même épouser, Dayelle, qui, veuf, père
+d'un fils en âge de prendre femme, n'est point porté au mariage, mais
+qu'elle espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage qui
+éblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le
+reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-père
+du prince...
+
+«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent et combien un
+mariage avec notre prince les arrangerait?
+
+«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que
+tous ceux qui l'entourent ont intérêt à ce que ce mariage se fasse:
+Dayelle pour avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement le scie
+à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour ma fille, c'est à cause de
+ma fille.» Avizard et Leplaquet pour épouser madame de Barizel; de sorte
+que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre,
+poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et
+d'autres encore peut-être que je ne connais pas y poussent de toutes
+leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de
+Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans
+l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité de moyens
+qui paraissent très remarquables.
+
+«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la
+démêle au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires,
+que je suis parvenu à réunir depuis que je suis ici.
+
+«Tu vois qu'elle est redoutable.
+
+«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:
+
+«1° La détresse d'argent des Américaines;
+
+«2° La beauté de la jeune fille.
+
+«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient qu'à ceux qui sont
+aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est là justement le
+cas de madame de Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que
+les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis là, mais ce
+n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain
+à Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hôtel
+magnifique, on parle de grosses sommes déposées chez Dayelle et Avizard,
+on parle d'une fortune considérable en Amérique; mais tout cela est
+propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients, avec largesse
+pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui
+est caché, dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois le plus
+pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si longue, j'entrerais à ce sujet
+dans des détails caractéristiques que je réserve pour te les conter:
+tu verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages qui
+éblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ça nous venge,
+nous autres, gens d'honneur.
+
+«En te disant que la beauté de mademoiselle de Barizel est merveilleuse,
+ce n'est pas de l'exagération; il faut la voir pour admettre qu'une
+créature humaine peut être aussi admirablement belle. Il est vrai, et
+je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air très intelligent,
+on prétend même qu'elle est un peu bête; mais enfin la beauté reste,
+éblouissante; c'est un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat
+Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses
+relations, sa détresse d'argent, la beauté de sa fille font qu'un
+mariage avec le prince Savine paraît avoir bien des chances pour lui?
+
+«Le prince veut-il ce mariage?
+
+«Toute la question est là, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la
+résoudre; mais ne le voulût-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il
+sera amené un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de
+bonne volonté: il doit être bien difficile de résister à des femmes
+dangereuses comme celles-là, la mère pour son habileté, la fille pour sa
+beauté.
+
+«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un
+indice grave.
+
+«Pour le soustraire à cette influence qui menace de l'envelopper, il
+faudrait qu'on lui fît connaître ces deux femmes. Mais comment? je n'ai
+pas des faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à les lui
+crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux
+qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand
+mariage. Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête, à
+Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là où s'est écoulée la jeunesse de
+madame de Barizel; c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le
+peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à déterrer.
+
+«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un
+mal de galérien et pour pas grand'chose.
+
+«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve serré de plus en plus.
+
+«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire
+quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est étonnant
+comme l'argent file.
+
+Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux et dévoué.
+
+«Houssu.»
+
+A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une dépêche télégraphique
+qui ne contenait que deux mots:
+
+«Reviens immédiatement.»
+
+M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le samedi matin il
+s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York.
+Raphaëlle avait jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique
+déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince.
+
+
+
+VI
+
+Le jour même où la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu,
+rappelé par sa fille, elle recevait un hôte dont le _Badeblatt_
+annonçait l'arrivée en ces termes:
+
+«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités les plus en vue
+du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long
+voyage autour du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc de
+Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il compte, nous dit-on, faire
+un séjour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages.
+Tout donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux
+engagés dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter
+cette année un éclat plus vif encore que les années précédentes, aussi
+bien par le nombre et le mérite des concurrents, que par la réputation
+des gentlemen qui doivent les monter.»
+
+Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement pour
+le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on était loin encore, et auquel
+le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres
+parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de retour de son
+voyage autour du monde et il était vrai aussi qu'à peine débarqué à
+Trieste il était monté en wagon pour venir directement à Bade, au lieu
+de rentrer en France.
+
+Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir ce qui s'était
+passé en son absence, un peu mieux et d'une façon plus détaillée et plus
+précise que les quelques lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui
+apprendre.
+
+Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ?
+
+A cette question, qu'il s'était si souvent posée et avec tant d'émotion
+pendant les longues heures mélancoliques de la traversée, en restant
+appuyé sur le plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à
+suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes,
+il n''avait jamais eu d'autres réponses que celles qu'il se donnait
+lui-même en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitée,
+c'est-à-dire rien que le rêve.
+
+Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris, lui avait promis de
+le tenir exactement au courant de ce qui se passerait.
+
+Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller à New-York, et
+c'était à New-York que Harly devait lui écrire, tandis que c'était à
+Rio-Janeiro qu'il avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait
+employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la
+hâte qu'il avait mise à expédier des dépêches de tous les côtés avait
+embrouillé les choses: les lettres n'étaient point arrivées en temps
+là où il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient
+égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié de celles qui lui
+avaient été écrites. Celles qui étaient adressées à New-York avaient
+été le chercher à Rio-Janeiro; celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne
+l'avaient pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama n'étaient
+pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir à Singapore,
+étaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passé le
+détroit; et ainsi de suite jusqu'à Alexandrie.
+
+De tout cela il était résulté une conversation à bâtons rompus et
+tellement embrouillée qu'elle était à peu près inintelligible.
+
+Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté leur séparation?
+L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'était-elle
+consolée?
+
+Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et, le voyage avait
+achevé le désenchantement qui avait commencé avant son départ.
+
+Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait point été pour lui
+la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était près d'elle cependant, par elle
+qu'il avait eu quelques journées de bonheur.
+
+Et comment l'en avait-il payée?
+
+Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu
+envisager froidement les choses? N'en était-elle pas encore au moment
+où, sur la jetée du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le
+_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans un
+mouvement où il y avait autant de colère que de douleur?
+
+Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par
+Bade, où il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le
+faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point
+des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui écrire exactement
+quelle était la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait
+faire: rentrer à Paris où rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt
+qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son château de
+Varages ou dans celui de Naurouse.
+
+A peine installé à l'hôtel, dans un appartement assez modeste, son
+premier soin fut de demander les derniers numéro, du _Badeblatt_ et de
+chercher sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses amis qui
+étaient arrivés à Bade en ces derniers temps.
+
+Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arrêta
+point, aimant mieux s'adresser à un ami avec lequel il n'aurait point à
+se tenir sur ses gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant
+un juge d'instruction.
+
+Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revînt
+à Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenât à Bade quelqu'un
+qu'il pourrait interroger librement.
+
+Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de
+veiller sur son impatience. Mais Savine n'était point chez lui; il
+était à la _Conversation_ occupé à essayer de faire triompher la morale
+publique à la table de trente-et-quarante en opérant d'après les
+combinaisons inexorables du marquis de Mantailles.
+
+Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation c'était l'heure où
+la musique jouait sous le kiosque qui s'élève devant la maison de
+Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur
+des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une élégante cohue
+un public nombreux qui réunissait à peu près toutes les nationalités des
+deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher par
+la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre, les femmes à
+Paris.
+
+Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société cosmopolite qu'on
+rencontre dans toutes les villes d'eaux à la mode pour le regarder
+avec curiosité et l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde
+n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant, quoiqu'il ne
+promenât sur cette assemblée qu'un regard nonchalant et indifférent,
+ses yeux furent tout à coup irrésistiblement attirés et retenus par
+la beauté d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le
+frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place. Alors il la
+regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle
+était blonde, avec des yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et
+soyeux; l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté; elle
+était de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste
+cependant et qui n'avait rien d'apprêté, naturelle au contraire et
+gracieuse; près d'elle était assise une femme jeune encore, sa mère sans
+doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût entre elles aucune
+ressemblance, la mère ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux.
+
+Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé devant elles en
+admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas
+et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il était
+sorti de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout triste et
+morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien
+faire dans un trou comme Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie
+s'était faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le
+ciel, de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu; cette
+verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux yeux qu'à l'esprit, ce
+paysage entouré de montagnes aux sommets sombres était charmant; cette
+chaude journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade était le
+plus gracieux de la terre; il était heureux de se retrouver au milieu
+de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune
+fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis
+qu'il avait vus dans son voyage.
+
+C'était tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait
+l'éveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade
+et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le
+frappa:
+
+--Roger!
+
+Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait résonné dans son
+coeur, était partie.
+
+La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point trompé: c'était elle;
+c'était madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle
+avait crié lorsqu'ils s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle
+prononçait après une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il
+s'était éloigné emporté par le _Rosario_, elle l'avait répété. Cet appel
+le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi.
+
+Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant, penchée
+en avant, à demi soulevée sur sa chaise. Il alla à elle, sans bien voir
+quelle était l'expression vraie de ce visage ému.
+
+Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:
+
+--Vous ici!
+
+--J'arrive.
+
+--Et moi aussi. Quel bonheur!
+
+Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incliné
+vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler.
+
+Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit, tant avait été
+vif l'élan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement
+et déjà les oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils
+allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se
+passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais
+souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'était pas le moment
+de se donner en spectacle.
+
+--Votre bras? dit-elle à Roger.
+
+En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre sa réponse, elle
+lui avait pris le bras.
+
+Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux désappointés.
+
+Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant
+doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui était loin de lui
+rendre le calme.
+
+Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle prit la parole:
+se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura:
+
+--_Carino, Carino_, enfin je te revois!
+
+Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant où allait
+aboutir cet entretien commencé sur ce ton. Ce qu'il avait redouté se
+réalisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il était ému par cette
+pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait
+si souvent prononcé et qui évoquait tant de souvenirs passionnés; mais
+le sentiment qu'il éprouvait ne ressemblait en rien à l'amour.
+
+--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que
+ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien.
+
+--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.
+
+Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda en face,
+plongeant dans ses yeux.
+
+--Vrai, dit-elle, c'est vrai?
+
+Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait,
+car elle baissa la tête et reprit son chemin.
+
+--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetée du Havre,
+dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'éloigner, me
+laissant là désespérée, anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce
+courage féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et
+au lit encore?
+
+Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient pour lui
+terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main
+gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda à
+qui ce signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme qui se
+trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment, avait été arrêté
+par madame d'Arvernes au moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune
+homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti, de tournure
+élégante, à la mine fière, avec des yeux au regard velouté.
+
+Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle
+avait très bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle
+se mit à sourire et, prenant un ton enjoué:
+
+--Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte de Baudrimont. Je
+te le présenterai, mais pas tout de suite; il nous gênerait.
+
+Ces quelques paroles avaient été une douche glacée qui s'était abattue
+sur les épaules de Naurouse. Eh quoi, c'était quand il cherchait des
+mots adoucis et des périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait
+si franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux passionnés! Et
+un moment il avait eu peur d'elle!
+
+--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.
+
+Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.
+
+--Charmant, dit-il en riant.
+
+--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garçon, tu vois
+qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente
+nature, mais malgré toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles
+sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai
+aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garçon n'avait pas été là, je
+serais devenue folle.
+
+--Il était là.
+
+--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger.
+
+Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait
+tout un monde de souvenirs et même peut-être autre chose que des
+souvenirs; mais l'heure de l'émotion était passée; maintenant il était
+décidé à prendre la situation gaiement.
+
+--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous
+aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais séparée de toi. Mais tu
+as voulu être chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi ce
+sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce pas?
+
+--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après que j'avais donné ma
+parole, ma douleur, mon désespoir? Que pouvais-je?
+
+--C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi a servi ton
+sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'étais pour toi;
+il n'est pas pour moi ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme
+je l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien à
+blâmer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M.
+d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a
+consolé?
+
+--Personne.
+
+Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant contre lui:
+
+--Ah! Carino, murmura-t-elle.
+
+Mais cette pression, qui naguère le secouait de la tête aux pieds,
+arrêtait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le
+laissa insensible et froid.
+
+Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:
+
+--Nous allons dîner ensemble...
+
+--Mais...
+
+--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est déjà
+bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grâce à te
+demander: il voudra se lier avec toi...
+
+--... Mais...
+
+--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra
+que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras de faire des folies, il est
+si jeune, tu me le garderas.
+
+Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras:
+
+--Tu ne veux pas?
+
+--Au fait, cela est drôle.
+
+A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame
+d'Arvernes l'appela d'un signe et la présentation fut vite faite.
+
+--M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de dîner avec nous,
+dit-elle, il nous contera son voyage.
+
+
+
+VII
+
+Roger se réveilla le lendemain matin maussade et triste.
+
+Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit
+sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'était passé la veille, ce qu'il
+avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune
+Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa tête troublée.
+
+Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer sa journée.
+Il n'avait plus à chercher Savine; il savait; et même ce que Savine
+pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de
+l'adoucir; il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les amours de madame
+d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait
+pas de faire bien certainement.
+
+L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris, maintenant qu'il
+n'avait plus à s'inquiéter de ce qui l'y attendait. En réalité, ce qui
+l'attendait, c'était... rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne,
+excepté Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette époque.
+Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait
+avant son départ? Il en avait tristement exploré le vide. Où cela le
+conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille.
+La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa cousine Christine,
+était au couvent. Des amis qui méritaient à peine le titre de camarades
+de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre
+disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre, car il ne pouvait
+pas songer à rentrer au ministère et à demander un poste quelconque dans
+une ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours ministre et que,
+s'adresser à lui, c'eût été en quelque sorte demander le paiement du
+sacrifice qu'il avait accompli.
+
+N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes
+d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait épuisés, d'autres
+émotions que celles du jeu?
+
+Ne rien faire.
+
+Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine à Cara, de Cara à
+Raphaëlle, et toujours ainsi.
+
+Il se sentait né pour mieux que cela cependant.
+
+Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce voyage, ç'avait été
+son isolement: plusieurs fois il avait été en danger, et alors il avait
+eu la pensée désespérante qu'à ce moment même personne ne prenait
+intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât. On dirait:
+«Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi
+il avait eu des heures, des journées de plaisir, des élans d'admiration
+et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur
+personne et se dire: «Si elle était là;» ou bien: «Je lui conterai
+cela.» C'était seul qu'il avait souffert; c'était seul qu'il avait joui.
+
+Pourquoi ne se marierait-il pas?
+
+De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait.
+
+Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à rendre heureuse,
+sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui
+l'aimerait, l'honnête femme qui serait la mère de ses enfants.
+
+Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'était un
+devoir de ne pas le laisser s'éteindre.
+
+Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher sinon sa fortune, au
+moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient
+sa famille,--ces Condrieu-Revel exécrés,--qui n'étaient que ses ennemis
+après avoir été ses persécuteurs?
+
+C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant
+machinalement le jeu de la lumière dans les branches des arbres, qu'il
+réfléchissait ainsi. Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une
+valse que jouait une musique militaire.
+
+Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille
+blonde qu'il avait vue la veille et à laquelle il n'avait plus pensé
+venait de se dresser devant lui, évoquée par cette musique, et il la
+retrouvait aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle lui était
+apparue la veille.
+
+
+
+VIII
+
+Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face à face avec Savine,
+qui arrivait.
+
+--Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc.
+
+C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer qu'on devait
+toujours aller chez lui et que lui n'avait à aller chez ses amis que
+quand il avait besoin d'eux; c'était pour cela qu'ayant appris la veille
+que le duc de Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé de
+toute la matinée, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'était
+séparé depuis près de deux ans et ne se décidant à venir chez cet ami
+qu'à la dernière extrémité.
+
+--J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre.
+
+Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de
+sympathie:
+
+--D'abord ce qui vous touche de près: Madame d'Arvernes n'a point été
+malade de désespoir après votre départ; elle a reçu les consolations
+d'un très joli garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais
+où, le vicomte de Baudrimont.
+
+--J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes.
+
+--Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec votre flegme.
+
+Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était l'amant de madame
+d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'était pas plus disposé à un aveu
+de ce genre maintenant que tout était fini entre elle et lui.
+
+--Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des
+histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'à un certain
+point, mais qui ne me touchent pas de près comme vous pensez; il est
+donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point.
+
+Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne;
+heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la
+foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà
+et là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence de devenir trop
+embarrassant pour l'un comme pour l'autre.
+
+D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait s'il
+n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle était
+précisément à la place même où il l'avait vue et près d'elle se trouvait
+la dame dont il avait remarqué l'air dur.
+
+Toutes deux en même temps firent une inclinaison de tête du côté de
+Savine, un sourire amical accompagné d'un geste de main qui semblait une
+invitation à les aborder.
+
+--Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils
+eurent fait quelques pas.
+
+--Si je connais la belle Corysandre!
+
+Et, se rengorgeant de son air le plus vain:
+
+--Vous ne lisez donc pas les journaux?
+
+--Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?
+
+--Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête dans la forêt, un bal
+suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a été
+la reine. Tous les journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de
+l'avis unanime, a été tout à fait réussie.
+
+Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel,
+c'est-à-dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant
+jamais eu l'intention d'épouser mademoiselle de Barizel, il ne s'était
+pas donné la peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et sur
+sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beauté, et cette
+beauté se manifestait à tous éclatante, indiscutable.
+
+Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel
+ne lui disait rien; c'était la première fois qu'il l'entendait et
+il n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en
+inquiétait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait être qu'une
+fille de race.
+
+Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer
+devant elles:
+
+--Voulez-vous que je vous présente? demanda Savine.
+
+--Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel qu'il faudrait demander si
+elle veut bien que je lui sois présenté?
+
+--Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement.
+
+Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on pouvait lui en faire
+une, il entraîna doucement son ami, comme il disait: ce n'était pas le
+duc de Naurouse qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela
+devait suffire.
+
+Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette présentation et en
+insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins
+pour la galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer
+l'attention.
+
+Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle
+appuyait ses pieds à Savine et, sur un signe de sa mère, Corysandre
+avait offert la sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à-vis «de
+la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son esprit, libre de la
+regarder, libre de lui parler, libre de l'écouter.
+
+A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut celle du regard;
+ce fut à peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient
+les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son
+attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui ou du dédain.
+Tout au contraire, c'était avec un sourire que Roger trouvait le plus
+ravissant qu'il eût jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et
+de Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire, bien qu'il
+ne traduisît qu'une seule impression, il était si joli, si gracieux en
+plissant les paupières, en creusant des fossettes dans les joues, en
+entr'ouvrant les lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son
+charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait et même s'il
+exprimait quelque chose.
+
+Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières il passa aux
+fossettes, puis aux lèvres, puis aux dents, puis au menton, descendant
+ainsi aux épaules, au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter
+aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de
+Corysandre rencontrait le sien; encore témoignait-elle si peu d'embarras
+à se surprendre ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel
+que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et par respect,
+qu'il détournait ses yeux un moment.
+
+Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans qu'il eût conscience
+aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout à coup, il fut surpris
+et comme éveillé par une main qui se posait sur son épaule,--celle de
+Savine.
+
+--Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons dîner au
+bord de la Murg, une partie arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous
+venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend.
+
+Par convenance, Roger se défendit un peu; mais madame de Barizel s'étant
+jointe à Savine et Corysandre l'ayant regardé en souriant, il accepta.
+
+Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui devait servir à
+cette promenade, mais bien une calèche aux armes de Savine, avec un
+cocher et deux valets de pied portant la livrée du prince; la calèche
+découverte avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis parmi
+les plus beaux de son haras, forçaient l'attention des curieux et
+l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer près d'eux sans
+les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la
+voiture, beauté des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied,
+richesse de la livrée, tout cela faisait partie de la mise en scène
+dont Savine aimait à s'entourer dans ses représentations, bien plus
+par besoin de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il
+jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire
+sur les curieux pour voir si l'effet produit était en proportion de
+la dépense,--ce qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une
+préoccupation constante.
+
+Son bonheur fut complet, car à ce moment même Otchakoff vint à passer
+traînant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards
+des curieux s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine
+remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements
+tout à faits significatifs, qui le comblèrent de joie.
+
+Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tête,
+les épaules en bombant la poitrine, et autour de la calèche il marchait
+de côté tout gonflé comme un paon qui se pavane.
+
+En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine,
+eût très probablement deviné ce qui causait cette joie débordante; mais,
+ne pensant qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina
+que ce qui transportait ainsi Savine était le plaisir de faire une
+promenade avec elle et cela l'attrista.
+
+La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des allées de Lichtenthal,
+et madame de Barizel qui lui faisait vis-à-vis, l'interrogeait sur ses
+voyages.
+
+--Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des États-Unis? Que
+pensait-il du Mississipi?
+
+Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans, le
+Mississipi, la Louisiane, la Floride, les États-Unis (du Sud bien
+entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les bêtes, les gens.
+
+Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était à madame de Barizel
+qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que
+c'était sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attachés.
+
+Quant à elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la
+bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fût question de
+son pays natal. Quand Roger la prenait à témoin, elle se contentait
+d'incliner la tête en accentuant son sourire.
+
+Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées d'une colline
+par une route en zig zag qui de chaque côté était bordée de grands
+arbres, tantôt des hêtres monstrueux qui couvraient les mousses
+veloutées de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds
+entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers le ciel,
+éteignant la lumière sous leurs branches superposées et leurs aiguilles
+noires. Les lacets du chemin faisaient que tantôt Corysandre était
+exposée en plein au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait
+tout à coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement que ces
+jeux de la lumière sur ce visage souriant et c'était une question qu'il
+se posait sans la décider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la
+pleine lumière ou les caprices de l'ombre.
+
+Il vint un moment où il garda le silence et où dans l'air épais et
+chaud de la forêt on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le
+craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de
+la route.
+
+--Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine qui ne manquait
+jamais de placer une observation désagréable, vous êtes devenu bien
+morne, mon cher Naurouse.
+
+--C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme
+les cathédrales, ils me portent au recueillement et au silence;
+instinctivement je parle bas si j'ai à parler.
+
+--Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant?
+
+--Il y a des jours ou plutôt des circonstances.
+
+S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile,
+silencieux, à demi tourné vers Corysandre qui l'avait regardé.
+
+On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été des ducs de Bade
+libéralement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne
+connaissait pas encore l'intérieur du château, elle voulut le parcourir;
+mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva que ces pièces
+sombres, à l'ameublement gothique et aux fenêtres fermées de vitraux de
+couleurs, étaient trop fraîches pour Corysandre.
+
+--J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc
+m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui
+n'aimes guère ces antiquailles.
+
+--Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger.
+
+Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec
+Savine et ils gagnèrent une terrasse d'où la vue s'étend librement sur
+la vallée de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours
+souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre intérêt au
+paysage qui s'étalait à ses pieds et que fermaient bientôt de hautes
+collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se
+découpaient nettement sur le ciel.
+
+Après quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna
+vers elle:
+
+--Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensée
+se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent!
+La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.
+
+--Oui, cela est beau, très beau.
+
+--Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu plusieurs fois, mais
+que je ne connaissais pas encore, un souvenir ému.
+
+Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa
+pas les siens, mais elle ne répondit rien, se laissant regarder sans
+confusion.
+
+A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on
+remonta en voiture pour descendre au village où l'on devait dîner, ce
+qui faisait une assez longue course.
+
+Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque la calèche arriva
+devant la porte du restaurant, on se précipita au-devant de Son
+Excellence que l'on conduisit cérémonieusement à la table qui avait
+été dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les eaux
+tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon.
+
+--Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux
+précautions de madame de Barizel dans les salles du château d'Eberstein.
+
+Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre:
+
+--Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la
+fraîcheur du plein air.
+
+Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa à sa fille de
+faire une promenade en bateau.
+
+--Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence.
+
+Une petite barque était amarrée à quelques pas de là. Corysandre
+nonchalamment, se dirigea de son côté; mais Roger la suivit et, s'étant
+embarqué avec elle, ce fut lui qui prit les avirons.
+
+Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table où
+madame de Barizel et Savine étaient restés assis puis, ayant relevé les
+avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant.
+
+Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là sans faire un
+mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourné vers Roger et
+éclairé en plein par la pâle lumière de la lune, qui se levait.
+
+--Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que celle-là? dit-il.
+
+--Non, dit-elle, jamais.
+
+--Voulez-vous que nous retournions?
+
+--Allons encore.
+
+Et la barque continua de suivre le courant; mais bientôt ils touchèrent
+le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'était
+lui qui était éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont
+les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait comme lui-même
+quelques instants auparavant l'avait regardée.
+
+
+
+IX
+
+On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées de Lichtenthal,
+madame de Barizel invita très gracieusement le duc de Naurouse à
+les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la
+délicieuse journée qui finissait.
+
+Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien d'une façon
+directe et avec une certaine initiative.
+
+--Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger.
+
+--Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru.
+
+Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut sa mère qui, voyant
+qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments à
+Savine sans que celui-ci s'adoucît.
+
+Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées chez elles, Savine
+et Roger ne se séparèrent point, car c'était sans retard que celui-ci
+voulait procéder à son interrogatoire.
+
+--Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le désir d'une
+réponse affirmative.
+
+--Je voudrais voir un peu où en est la rouge.
+
+Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de
+la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'à accompagner Savine à la
+Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait
+de belle humeur.
+
+Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le
+vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et après un
+court moment d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant
+qu'il ne jouerait pas ce soir-là.
+
+Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de lui attendant qu'il
+voulût bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder était assez délicat,
+et avec un homme du caractère de Savine assez difficile pour avoir
+besoin du calme du tête-à-tête dans la solitude.
+
+Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le jardin, à peu
+près désert, Roger commença:
+
+--J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne journée que vous m'avez
+fait passer.
+
+--Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant.
+
+--Cette jeune fille est adorable.
+
+--Oui.
+
+Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas de Corysandre que
+Savine voulait qu'on lui parlât, c'était de lui-même, de lui seul; il le
+marqua bien:
+
+--Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mené cette
+longue course dans des montées et des descentes et un chemin dur? Quand
+il y aura des courses sérieuses en France, je me charge de battre tous
+vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai à la mode ne sera
+pas remplacé par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval.
+
+--Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et madame de Barizel, vous
+la connaissez beaucoup?
+
+--Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été mis en relation avec
+elle par Dayelle.
+
+Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:
+
+--Notez que la voiture était lourde; vous me direz qu'on en trouverait
+difficilement une mieux comprise et où chaque détail soit aussi soigné,
+aussi parfait; c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous
+étions sept personnes.
+
+--Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit vivement Roger, se
+cramponnant à cette idée pour revenir à son sujet.
+
+--Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme.
+
+--Vous pouvez dire la plus belle des femmes.
+
+--Comme vous en parlez!
+
+--Cela vous blesse?
+
+--Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'étonne,
+voilà tout. De la poésie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas
+si démonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la
+jeunesse, mais ils la déforment aussi.
+
+--Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour
+mademoiselle de Barizel ne soit pas justifié?
+
+Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette question qui allait lui
+apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait.
+
+--Parfaitement justifié, au contraire; je partage tout à fait votre
+sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille.
+
+--Ah!
+
+--Comme vous dites cela.
+
+--Je ne dis rien.
+
+--Il me semblait que mon admiration vous surprenait.
+
+--Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce qui me surprendrait,
+ce serait que la voyant souvent...
+
+--Je la vois tous les jours.
+
+--... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beauté.
+
+--Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent
+d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la première femme que je
+rencontre dont la beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le
+monde la trouve belle, et elle est également belle tous les jours.
+
+Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait, car dans leur
+franchise apparente elles restaient très vagues; que Savine jugeât
+Corysandre comme tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il
+essaya de rendre ses questions plus précises sans qu'elles fussent
+cependant brutales.
+
+--Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un nom, de la fortune, elle
+ne soit pas encore mariée?
+
+--Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle.
+
+--Et elle attend encore?
+
+--Vous voyez.
+
+--Et l'on ne parle pas de son mariage?
+
+--Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours.
+
+--Avec qui?
+
+Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette question.
+
+--Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas
+attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce
+qu'ils disent, pour parler.
+
+--Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces propos?
+
+Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas autrement.
+
+
+
+X
+
+Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les allées de Lichtenthal
+était précédé d'un petit jardin: c'était dans ce jardin que Savine et
+Roger avaient fait leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre,
+avant que celles-ci fussent dans la maison.
+
+Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte d'entrée, personne ne
+répondit; aucun bruit à l'intérieur; aucune lumière.
+
+--Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fâché, et Bob
+aussi.
+
+Sans répondre madame de Barizel abandonna la porte d'entrée et, faisant
+le tour du chalet, elle alla à une petite porte de derrière qui servait
+aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte était fermée
+aussi. Aux coups frappés personne ne répondit.
+
+--Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.
+
+Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant à un massif
+de fleurs bordé d'un cordon de lierre, elle se mit à tâter dans les
+feuilles de lierre qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne
+furent pas longues, bientôt sa main rencontra une clef cachée là.
+
+--Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties
+ensemble; la première rentrée devait trouver la clef et ouvrir pour les
+autres.
+
+Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent,
+il y avait du mécontentement et aussi du mépris; il semblait que ces
+paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé,
+qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent ainsi.
+
+Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles étaient
+entrées dans la cuisine où brûlait une lampe, la mèche charbonnée. La
+table, noire de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six
+couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de
+bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu.
+
+--Chacun de nos trois domestiques avait son invité, dit Corysandre
+regardant la table; on a fait honneur à ton vin.
+
+Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'était à
+un melon et à un pâté dont il ne restait plus que des débris, à des
+écrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un
+gigot réduit au manche, à un immense fromage à la crème, à une corbeille
+de fraises, à une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des
+queues et des noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur la
+table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles étaient aux
+trois quarts vides.
+
+De tout cet amas se dégageait une odeur chaude qui, mêlée à celle de la
+graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eût
+sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine
+aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre que celle-là.
+
+Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la
+lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traîne de sa robe, tandis
+que Corysandre retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser
+un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule; mais là il n'y
+avait point de bougies sur la table où elles auraient dû se trouver, et
+il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux.
+
+Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine; mais nulle part aussi on
+n'aurait trouvé un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre
+ces deux pièces d'une même maison que chez madame de Barizel. Autant
+la cuisine était ignoble, autant le salon était coquettement arrangé,
+disposé pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer
+de la cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des
+fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches, enlevées de la serre ou coupées
+le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce
+fermée, s'étaient concentrés.
+
+Le flambeau à la main, elles montèrent au premier étage où se trouvaient
+leurs chambres, celle de Corysandre tout à l'extrémité et séparée de
+celle de sa mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un cabinet
+de toilette.
+
+Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient un désordre qui
+égalait celui de la cuisine. Les lits n'étaient pas faits, les cuvettes
+n'étaient pas vidées; sur les chaises et les fauteuils traînaient çà
+et là, entassés dans une étrange confusion, des robes, des jupons, des
+vêtements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et
+des malles ouvertes montraient le linge déplié pêle-mêle comme s'il
+avait été mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un
+choix.
+
+Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile observateur pour
+comprendre que tout cela n'était point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il
+était tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en
+s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires pour y trouver
+du linge en bon état et qui avaient tout bouleversé, parce que les
+premières pièces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une
+de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée parce que la roue
+du jupon était déchirée; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient
+pas de cordons; les boutons de ces cols étaient arrachés.
+
+Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre; mais Corysandre
+haussa les épaules avec un mouvement d'ennui et de dégoût.
+
+--Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle.
+
+Madame de Barizel ne répondit rien et parut même ne pas entendre.
+
+--Cela est insupportable, continua Corysandre, qui, à peu près muette
+tant qu'avait duré la promenade, avait retrouvé la parole en entrant
+chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?
+
+--Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois.
+
+--Si c'était la première; au reste, elles ont bien raison de ne pas se
+gêner, tu leur passes tout.
+
+--Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler.
+
+--Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?
+
+--Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise.
+
+--Justement c'est le mot; c'est précisément la vie bourgeoise que je
+voudrais, un peu d'ordre, de régularité, de propreté, car je suis lasse
+et écoeurée à la fin de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir
+des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une
+existence comme tout le monde?
+
+Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa robe et les avait
+posés où elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les
+épaules découvertes, elle avait commencé à arranger les draps de
+son lit; mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait
+manifestement pour la première fois.
+
+--Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel
+en haussant les épaules sans se déranger pour venir en aide à sa fille;
+dépêche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais
+me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre.
+
+La mère n'avait pas les mêmes exigences que la fille: elle ne s'inquiéta
+pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se
+déshabilla, laissant tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se
+baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le
+moment, elle était fatiguée et voulait se mettre au lit.
+
+Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans
+savoir qui elles étaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la
+mère et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de
+Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se débarrasser de toute
+toilette, ils se seraient confirmés dans leur incrédulité: si cette
+femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle
+était parfaitement conservée: pas un crépon, pas la plus petite natte,
+pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs,
+fermes, se terminant par un poignet aussi délicat que celui d'un enfant;
+avec cela une apparence de santé à défier la maladie, une solidité à
+résister à tous les excès. Les propos dont Houssu s'était fait l'écho
+auraient été explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle
+pouvait très bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse
+d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idée de se faire
+épouser par Dayelle, elle pouvait être aimée. Il est vrai que si l'un de
+ces amants avait pénétré à cette heure dans cette chambre, il aurait pu
+éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce qu'il aurait remarqué,
+et emporter une fâcheuse impression des habitudes de sa maîtresse; mais
+madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à l'exception
+du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou dégoûter.
+C'était dans les appartements du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses
+amis; et là, dans un milieu où tout était combiné pour parler aux yeux
+et les charmer, entourée de fleurs fraîches, en grande toilette, rien
+en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son
+existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger,
+ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient
+les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure,
+les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les épingles qui
+rafistolaient un jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise,
+les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel
+d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,--et ils étaient séduisants.
+
+Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit
+commodément:
+
+--Maintenant, dit-elle, causons.
+
+--Qu'ai-je fait encore?
+
+--Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te reproche, et ce
+n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton intérêt.
+
+--Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon intérêt! Le tien aussi,
+il me semble.
+
+--Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?
+
+--Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à-dire le tien par le mien.
+Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas,
+c'est justement parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en ai
+pour regarder.
+
+--Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit.
+
+--Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié aux oreilles assez
+souvent pour qu'il soit inutile de le répéter. Il est possible que je
+sois bête et quand je me compare à toi, je suis disposée à le croire: je
+sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni
+ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait
+que tu es partout à ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de
+tout comme toi, même des choses et des gens que je ne connais pas. Si au
+lieu de me laisser dans l'ignorance, à ne rien faire, sans me donner des
+maîtres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi
+bête que tu crois.
+
+--Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien
+appris? est-ce que j'ai jamais eu des maîtres?...
+
+--Oh! toi!...
+
+Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au
+moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance
+sincère d'une supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la
+tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour sa mère, que la
+façon dont elles se parlaient; même lorsque madame de Barizel semblait
+en public témoigner de la sollicitude et de l'affection à Corysandre,
+le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en
+tiennent aux apparences; quant à Corysandre, qui ne se donnait pas
+la peine de feindre, son ton était celui de l'indifférence et de la
+sécheresse.
+
+--Cela te blesse que ta mère se remarie?
+
+--Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais si cela
+devait...
+
+--Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout?
+
+--Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a des choses qui
+deviennent plus pénibles quand on les dit que quand on les tait; les
+taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit.
+
+Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au
+moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les épaules
+avec un sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne la
+blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment
+n'était pas qu'il y a des choses qui deviennent plus pénibles quand on
+les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle
+eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par curiosité, pour
+savoir; mais en réalité elle ne trouvait pas que cela valût la peine de
+les arracher. Elle avait mieux à faire pour le moment, et c'était chez
+elle une règle de conduite d'aller toujours au plus pressé.
+
+--Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'était
+une raison pour être aujourd'hui autre que tu n'as été. Combien de fois
+t'ai-je recommandé d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour
+faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche.
+
+--Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant,
+s'admirant complaisamment dans la glace.
+
+--Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, être
+séduisante, étourdissante; dire tout ce qui te passait par la tête. Dans
+une bouche comme la tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents
+comme les tiennes, les sottises même sont charmantes.
+
+--Je n'avais rien à dire.
+
+--Même quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'était pas
+difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant.
+
+--Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est très bien, le duc
+de Naurouse; il a tout à fait grand air, la mine fière, l'oeil doux; il
+me plaît.
+
+--Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'écria madame
+de Barizel, s'animant pour la première fois et montrant presque de la
+colère; il te plaît, un homme que tu ne connais pas!
+
+--Il est duc.
+
+--Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune?
+
+--Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit le connaître, M. Dayelle
+doit savoir quelle est sa fortune.
+
+--Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul
+qui, présentement, doit te plaire.
+
+--Il ne me plaît point.
+
+--Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête que tu es libre de
+n'épouser que l'homme qui te plaira?
+
+--Je le voudrais.
+
+--Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus
+tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il
+pas un mari désirable pour toi?...
+
+--Pour nous.
+
+--Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le veux, je mettrais tout
+en oeuvre pour qu'il réussît.
+
+--Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à présent: il
+paraît prendre plaisir à être avec nous, à se montrer avec nous partout
+où l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois
+ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa
+femme; à vrai dire, je ne crois même pas qu'il en ait l'idée.
+
+--S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta faute; ce n'est pas
+en étant ce que tu es avec lui que tu peux échauffer sa froideur. Je
+t'avais dit qu'il était l'orgueil même et que c'était par là qu'il
+fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les plus
+exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu jamais fait?
+
+--Cela m'ennuie.
+
+--Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter pour devenir
+princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y
+a pas de peine à prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à
+avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te montrer dans la
+gloire de ta beauté; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais
+jamais à un grand mariage si je n'étais pas près de toi. Tu peux le
+préparer par ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire
+réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as
+pas et ce que j'ai, moi.
+
+--Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as n'ont encore décidé
+Savine.
+
+--Il se décidera ou plutôt on le décidera.
+
+--Qui donc?
+
+--Le duc de Naurouse qui te fera princesse.
+
+--J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.
+
+--Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu peur
+que tu n'aies froid dans le château d'Eberstein, qui n'est pas glacial?
+
+--Je te le demande.
+
+--Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te faire faire une
+promenade en bateau?
+
+--Pour rester seule avec le prince.
+
+Madame de Barizel se mit à rire:
+
+--J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager un tête-à-tête avec
+le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour
+continuer ce tête-à-tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux.
+C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer malgré lui. Et
+c'est à cela que le duc de Naurouse nous servira.
+
+--Pauvre duc de Naurouse!
+
+--Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux, au contraire;
+sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service.
+Mais ce qui serait tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en
+situation de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine et d'être,
+comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir
+et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain
+par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien
+que Coralie ne rentrera pas. Rêve du duc de Naurouse, si tu veux, de son
+grand air, de sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton
+lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!
+
+--Bonne nuit, financière!
+
+
+
+XI
+
+Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour
+habitude de venir le lendemain matin déjeuner d'une tasse de thé avec
+elle pour parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée qui
+commençait: c'était l'heure des confidences, des renseignements, des
+conseils, des projets, où tout se disait librement, comme il
+convient entre associés qui n'ont qu'un même but et qui travaillent
+consciencieusement à l'atteindre en unissant leurs efforts.
+
+Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui était interdit pour
+tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui
+avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à
+dormir la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle était
+là mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination,
+toujours en travail, et échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas
+à se gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en avait vu
+d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes sortes.
+
+Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller, et, comme elle
+n'avait point été dérangée, elle était de belle humeur.
+
+--Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et
+en la tendant, à Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau.
+
+--Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a
+accompagnées dans votre promenade à Eberstein.
+
+--Qu'est ce duc de Naurouse?
+
+--Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs années
+et qui a retenti partout: sur le turf, dans le _high-life_, devant les
+tribunaux, et même devant la cour d'assises.
+
+--Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé en cour d'assises?
+
+--Oui, et pour avoir tué un homme.
+
+--Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous, dans la même voiture,
+il a été vu dans notre compagnie.
+
+--Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et conformément aux règles
+de l'honneur. Vous comptez donc sur lui?
+
+--Beaucoup.
+
+--Alors le prince Savine est lâché?
+
+--Au contraire.
+
+--Je n'y suis plus.
+
+--Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez
+du duc de Naurouse, tout ce que vous savez.
+
+--Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide,
+belle fortune. Cependant cette fortune a dû être écornée par des folies
+de jeunesse; ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que lui
+ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutté avec acharnement
+pendant plusieurs années. A la fin il en a triomphé et il est
+aujourd'hui maître de ce qui lui reste de sa fortune.
+
+--Qu'est ce reste?
+
+--Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être. Bien entendu je
+ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir.
+
+--Je demanderai à Dayelle.
+
+--Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec un certain
+mécontentement.
+
+Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression désagréable, et
+tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse.
+
+--Quelle a été sa vie?
+
+--Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les
+derniers temps de son séjour en France, il était l'amant de la duchesse
+d'Arvernes, et l'amant déclaré au vu et au su de tout le Paris; leurs
+amours ont fait scandale; il s'est à moitié tué pour la duchesse...
+
+--Un passionné alors, c'est à merveille cela!
+
+A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse qui entra
+portant un plateau sur lequel était servi un déjeuner au thé pour deux
+personnes.
+
+Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau; mais les négresses,
+au moins certaines négresses, affinées, ont l'adresse et la souplesses
+des chattes pour se faufiler à travers les obstacles sans rien casser.
+Celle-là manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une place pour
+son plateau sans le lâcher.
+
+--Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame de Barizel
+d'un ton indulgent, nous étions exposées à coucher dehors.
+
+La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse, au moins par la
+souplesse de ses mouvements et la mobilité de sa physionomie, se mit à
+sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes avec
+les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui
+veut adoucir son maître.
+
+--Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec Dinah, elle rentrer;
+Dinah pas faute à elle non plus; grand machin de montre cassé, criiii,
+criiii;--et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;--elle
+pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fâchée; moi,
+grand chagrin.
+
+Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à pleurer.
+
+--Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant.
+
+Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant.
+
+Madame de Barizel la rappela:
+
+--Et nos chambres?
+
+--Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand chagrin.
+
+De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement elle tira la porte et
+la ferma.
+
+Tout en se disculpant de cette façon originale, elle avait placé un
+petit guéridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une
+de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux
+malades.
+
+Leplaquet s'occupa à faire le thé.
+
+--Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse!
+
+--Son effet ordinaire, c'est-à-dire extraordinaire: le duc est resté
+en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai ménagé quelques
+instants de tête-à-tête, où ils auraient pu se dire toutes sortes de
+choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre de parler.
+
+--Comment, Corysandre?
+
+--Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué ou plutôt elle m'a
+déclaré, car elle n'est pas fille à avouer, que le duc de Naurouse lui
+plaît: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle.
+
+--Mais c'est dangereux, cela.
+
+--Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit Corysandre, et élevée par
+son père elle l'est très peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi
+de rassurant, qu'on peut la laisser _flirter_ sans danger. Elle se
+laissera faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui dire de
+tendre ou de passionné; elle serrera toutes les mains qui chercheront
+les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui à droite et
+à gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le
+tête-à-tête elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un baiser sur
+son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas
+aller plus loin; elle connaît la valeur de la dot qu'elle doit apporter
+en mariage et elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle
+qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté graine ce sera autre
+chose, mais alors je n'aurai plus à en prendre souci.
+
+--Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un prétendant?
+
+--Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine qu'en étant amoureux
+de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est à la glace,
+incapable de passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et lui
+seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimité
+avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon
+par la fortune, du moins par le rang, car un duc français de noblesse
+ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour où il
+verra que ce duc français est amoureux pour de bon et parle, il parlera
+lui-même.
+
+--Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites.
+
+--Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa visite, je l'attends
+aujourd'hui; je l'inviterai à dîner pour après-demain avec Savine,
+Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera très aimable pour le duc
+de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura
+qu'à obéir à son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait
+naturellement. De son côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour
+Corysandre; cela, je l'espère, fondra la glace de Savine. Vous, de votre
+côté, c'est-à-dire vous, mon cher Leplaquet, aidé de Dayelle, vous
+agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande
+pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de Dayelle, je
+l'obtiendrai après-demain.
+
+--Voilà ce que je n'aime pas.
+
+--Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros niais: tu sais bien
+pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre.
+
+
+
+XII
+
+Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant que le duc de
+Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour même.
+
+Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout naturel qu'il vînt
+prendre des nouvelles de leur santé? N'étaient-elles pas fatiguées? Et
+puis il craignait que Corysandre n'eût eu froid sur la rivière.
+
+Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas fatiguée; Corysandre
+n'avait pas gagné froid, elle avait été enchantée de cette promenade.
+
+Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la faisant durer plus
+qu'il ne convenait peut-être, Corysandre ne parut pas, car madame de
+Barizel avait décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de
+Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une
+si forte impression, et elle avait exigé que sa fille restât dans
+sa chambre. Corysandre avait commencé par se révolter devant cette
+exigence, puis elle avait fini par céder aux raisons de sa mère.
+
+--Veux-tu qu'il pense à toi?
+
+--Oui.
+
+--Veux-tu qu'il rêve de toi?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses;
+on est stupide quand on écoute son coeur, on ne fait que des sottises.
+
+Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant à la fenêtre,
+derrière un rideau, de façon à voir le duc de Naurouse quand il
+arriverait et repartirait.
+
+Après une longue attente, Roger, perdant toute espérance de voir
+Corysandre ce jour-là, s'était levé pour se retirer; alors madame
+de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son
+invitation à dîner pour le surlendemain.
+
+--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous
+connaissez sans doute? Et puis un bon ami à nous; un ami d'Amérique,
+maintenant fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent, M.
+Leplaquet.
+
+Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent au nom et à la qualité
+des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dînerait, ce serait avec
+Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces
+convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de madame de Barizel;
+le journaliste et lui de chaque côté de Corysandre: ce serait charmant.
+
+C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir à sa table le prince
+Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'était pas tout: pour que cette
+réunion portât les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux
+autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle qu'elle
+leur destinait; elle n'était pas femme à s'en rapporter aux hasards de
+l'inspiration, et à l'avance elle entendait régler chaque chose, chaque
+détail, chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à ce que
+tout marchât régulièrement, sûrement, pour arriver à un succès certain.
+
+Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un associé, un complice
+sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutôt à modérer son
+zèle qu'à l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et âme au
+mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de rêves, que de
+projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de
+bohème, plus de travail, plus de copie, une position, des relations.
+
+Mais pour Dayelle il n'en était pas de même: Dayelle était un bourgeois,
+un homme à principes, que sa situation financière et politique rendait
+circonspect et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui ne devait
+pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre.
+Qu'attendre de bon d'un homme qui, à chaque instant, s'écriait avec la
+meilleure foi du monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!» S'il
+était heureux d'avoir une maîtresse dont il se croyait aimé, une femme
+jeune encore, lui qui était un vieillard; une grande dame, lui qui était
+un parvenu, c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait pas
+trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir
+à Bade deux fois par mois était quelque chose d'extraordinaire, un
+témoignage de passion qu'un homme follement épris pouvait seul donner.
+Cela n'était ni de son âge, ni de sa position. Il perdait de l'argent,
+il compromettait ses intérêts pendant ces absences qui duraient trois
+jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui
+appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à Paris, il lui
+fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilité,
+son application ordinaires pour le travail, sa lucidité, sa sûreté de
+coup d'oeil. Pendant cinquante années sa vie avait été consacrée, avait
+été vouée au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs
+autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs
+sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le
+mari le meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier tout cela.
+A chaque instant, à chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait
+été la vie de cet homme, qui tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin,
+avait fait un commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait au
+moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser à ses anciennes
+habitudes, à son caractère, à ses craintes, à ses réflexions, aux
+reproches qu'il s'adressait lui-même sur sa propre folie.
+
+Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé encore moins un complice,
+à qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans
+doute il désirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec
+le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à faire beaucoup, même
+à verser une dot qu'il était censé avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût
+jamais reçu un sou, si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables
+qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert,
+jaune sur lequel elles étaient imprimées mais en tout cas il ne ferait
+que ce qui lui paraîtrait délicat, droit, correct, en accord avec ses
+idées étroites d'honnêteté bourgeoise.
+
+Lui demander franchement de prendre un chemin détourné, semé de pièges
+et de chausse-trapes était aussi inutile que dangereux; non seulement il
+refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait,
+il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela l'amènerait à des
+réflexions, à des appréciations, à des inquiétudes qu'il fallait
+soigneusement éviter, sous peine de perdre en une minute ce
+qu'elle avait si laborieusement préparé depuis son arrivée en
+France,--c'est-à-dire son mariage avec Dayelle.
+
+Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait un grand intérêt
+pour elle, mais se marier elle-même et se faire épouser par Dayelle en
+avait un bien plus grand encore.
+
+Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures,
+les jours se précipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est
+arrivé au bout de sa course et tombe de haut; encore une année, encore
+deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle serait une vieille
+femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Où trouver
+un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-là?
+avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage
+dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait
+jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnât: l'un resterait
+ce qu'il était, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un
+bohême.
+
+C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade, par le train parti
+de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eût horreur de se lever
+matin, ce jour-là elle montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos,
+qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.
+
+Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement, elle n'avait
+jamais eu de ces attentions, mais alors les démonstrations et les
+preuves étaient inutiles, tandis que maintenant elles étaient
+indispensables. Dayelle était défiant; de plus, il avait des moments
+lucides où, se voyant ce qu'il était réellement, un vieillard, il se
+demandait s'il pouvait être vraiment aimé, si ce n'était point une
+illusion de le croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour
+combattre ces défiances était de lui donner de telles preuves de cet
+amour, qu'elles fissent taire les soupçons du doute aussi bien que les
+objections de la raison. Comment ne pas croire à la tendresse d'une
+femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui quitte son
+lit à huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en
+chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire
+une surprise!
+
+Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agréable, quand
+pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on détachait son wagon du
+train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il
+vit la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaître,
+souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux.
+
+--Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider à
+monter, vous ici!
+
+
+
+XIII
+
+La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de
+Naurouse ne fut pas prononcé. Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui
+qu'elle était si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était
+venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.
+
+Mais, après les premiers moments d'épanchement, il était tout naturel de
+parler de ce qui s'était passé depuis la dernière visite de Dayelle à
+Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la force
+des choses.
+
+--A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une grande nouvelle que
+j'allais oublier, tant je suis troublée. Il faut me pardonner, quand je
+vous vois, je perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez le
+duc de Naurouse?
+
+--Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la campagne, au château
+de Vauxperreux; présentement, il est en train de faire un voyage autour
+du monde.
+
+--Présentement, il est à Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu
+de penser qu'il est amoureux de Corysandre.
+
+Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas
+à cette joie, loin de là.
+
+--Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement, il ne faudrait
+pas s'en réjouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de
+Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais à votre fille.
+
+--Qu'a-t-on à lui reprocher?
+
+Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tête en
+arrière, les yeux à dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la
+poche de son gilet, le bras gauche étendu noblement:
+
+--Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte à votre
+fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle
+est charmante; c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le duc
+de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la
+rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu'à ces derniers temps habité
+l'Amérique pour que le tapage de cette existence ne soit point arrivé
+jusqu'à vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a
+gaspillé follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hâte de
+s'en débarrasser, c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses
+amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris qui, vous le savez, ne
+s'étonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien
+que jeune, beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable; soyez
+sûre que s'il se présentait dans une famille honnête il serait éconduit
+et que pas une mère, qui le connaîtrait, ne consentirait à lui donner
+sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je
+renoncerais à le marier.
+
+Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une gravité et une
+lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrassée, car
+ce qu'elle avait à répondre à cette condamnation ne pouvait pas être
+dit, sous peine de se faire condamner elle-même. Après quelques secondes
+de réflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait être utilisé.
+
+--J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans
+l'étonnement; mais je n'ai rien à répondre aux raisons que vous
+avez exposées avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de
+conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en
+toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond même de votre nature.
+
+Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas encore blasé
+sur ces éloges dont elle l'accablait, et c'était pour lui un plaisir
+toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles lèvres et de se voir
+admirer par ces beaux yeux.
+
+Elle continua:
+
+--Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous
+venez de si bien m'expliquer, ce serait à Corysandre d'abord, et puis
+ensuite à une autre personne.
+
+--Cela est assez difficile avec Corysandre.
+
+--Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre
+une jeune fille. Maintenant la seconde personne à laquelle je voudrais
+vous voir répéter ce que vous m'avez expliqué, c'est-à-dire que le duc
+de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris,
+c'est... le duc de Naurouse lui-même.
+
+Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion, elle poursuivit en
+insistant:
+
+--Pour tout autre ce serait là une commission délicate; mais pour vous,
+avec votre tact, avec l'autorité que vous donnent votre caractère et
+votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera
+de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en
+parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié que vous nous portez, il
+me semble que vous pouvez très bien lui répondre par ce que vous m'avez
+dit.
+
+--Mais c'est impossible, s'écria Dayelle.
+
+Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec une douceur
+caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son
+regard, prirent une énergie qui rendait la contradiction difficile:
+
+--Jusque-là, dit-elle, je ne vous ai parlé que de Corysandre; mais
+je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous.
+Voulez-vous que je sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au
+plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut
+pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la vérité peut se
+découvrir d'un moment à l'autre, et que, du jour où elle sera connue,
+du jour où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté jusqu'à
+présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre sera gravement
+compromis, empêché peut-être pour jamais, par le scandale de la conduite
+de sa mère. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier si vous
+m'aimez comme je vous aime.
+
+--En quoi la mission que vous voulez que je remplisse auprès du duc de
+Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre?
+
+Elle se mit à sourire.
+
+--Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour les choses de
+sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le
+duc de Naurouse ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et
+que le prince se décidera quand il saura qu'il a un rival.
+
+--Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...
+
+--Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent, mais non par nous,
+de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je
+l'espère, amènera le prince Savine à réaliser enfin une résolution
+arrêtée dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère, je ne
+sais pourquoi.
+
+
+
+XIV
+
+Comme c'était le soir même, après le dîner, que Dayelle devait adresser
+son étrange discours au duc de Naurouse, il voulut se préparer pendant
+la journée en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à
+madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son éloquence,
+Corysandre ne lui facilita point sa tâche, et, malgré le tact que madame
+de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois,
+embarrassé pour continuer.
+
+Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlât du
+duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'était pas du tout
+l'éloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa
+mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés de sa mère,
+elle avait répondu d'une façon peu révérencieuse aux observations qui la
+contrariaient:
+
+--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?
+
+--Des dettes considérables.
+
+--Et il les a payées?
+
+--Mais sans doute.
+
+--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme
+désordonné, au contraire.
+
+Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait traité avec toutes
+sortes de ménagements, elle avait répondu sur le même ton.
+
+--Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse?
+
+Dayelle avait incliné la tête.
+
+--Et il les a aimées?
+
+Dayelle avait répété le même signe affligé.
+
+--Il a fait des folies pour elles?
+
+--Scandaleuses.
+
+--Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses? Voilà ce que je
+voudrais bien savoir.
+
+--C'est là une question qui n'est pas convenable dans ta bouche,
+interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait
+l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par
+quelques mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle.
+
+--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour où je
+pourrai la poser à M. de Naurouse lui-même, ce qui sera bien plus drôle.
+
+--Corysandre!
+
+--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez,
+pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M.
+de Naurouse ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me
+fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait aimées follement? cela
+prouve qu'il est capable d'amour et même de passion, ce que je trouve
+très beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très
+vrai, et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère, n'est-ce
+pas?
+
+Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas.
+
+--Pour être sincère, je dois dire que cela me fait plaisir.
+
+--Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement.
+
+--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porté sur M. de
+Naurouse en le regardant.
+
+--Et quel jugement aviez-vous porté? demanda Dayelle.
+
+--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous répondre
+quelque sottise.
+
+Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait ainsi, ce qui arrivait
+assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant
+des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude où il
+y avait plus de dédain que de soumission, mais cette fois il n'en fut
+point ainsi; au lieu de courber la tête, elle la releva.
+
+--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de répondre à une
+question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me
+faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable d'amour,
+c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et que je suis bien aise de
+voir que je ne me suis pas trompée sur lui.
+
+S'adressant à sa mère directement:
+
+--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout
+naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent
+qu'augmenter la sympathie que j'éprouve pour lui?
+
+--Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce n'est, pas de la
+sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la répulsion,
+de l'éloignement.
+
+--Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement,
+mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas réussi. Je vois que M. de
+Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractère à
+lui: qu'il est capable d'entraînement et de passion; qu'il a inspiré des
+amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a
+occupé tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde, et pour tout
+cela il me plaît un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait
+connaître. A l'âge où les petites filles jouent encore à la poupée on
+m'a dit «Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me l'a répété
+sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir si celui-ci ou celui-là me
+plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit
+plaire à l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra de
+moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me révolte pas. Mais je trouve
+enfin un homme qui me plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à
+vous, ma mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime?
+
+--Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel.
+
+Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir:
+
+--Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie!
+
+
+
+XV
+
+A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de sa dignité de
+se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent
+exacts.
+
+Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt minutes seulement,
+on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les
+piaffements des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux valets qui
+sautaient à terre pour ouvrir la portière et se tenir respectueux sur le
+passage de leur maître. C'était Son Excellence le prince Savine, qui,
+pour venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire pour une
+distance qu'on franchit à pied en quelques minutes, avait fait atteler,
+afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entrée digne de lui.
+
+Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent au-devant de lui;
+mais Corysandre, qui était en conversation avec le duc de Naurouse dans
+l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt écoutait le duc
+de Naurouse, ne se dérangea pas et elle attendit que Savine vînt à elle,
+sans lever les yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante et
+attentive à ce que Roger lui disait.
+
+Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu un moment d'émotion.
+En voyant l'indifférence qu'elle témoignait et qui certainement n'était
+pas jouée, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle
+n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un sentiment tendre
+pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade à
+Eberstein se trouvèrent confirmées d'une façon frappante.
+
+Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle à
+manger.
+
+A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adressé que quelques
+courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la
+conduire; mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle n'avait pas
+quitté des yeux.
+
+--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement.
+
+Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus
+aimable, resta interloqué, tandis que Corysandre impassible et Roger
+tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et
+Dayelle.
+
+Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait entré le dernier dans
+la salle à manger. Il était suffoqué. Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au
+moins fut-il fort étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il
+vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre,
+tandis que Savine, la figure empourprée et les sourcils contractés, les
+suivait avec Leplaquet. Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage
+devait se conduire avec le prince, son prétendant, son futur mari, celui
+qu'on désirait si vivement lui voir épouser? Et, dans son mouvement
+de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son
+attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas à cette pression,
+et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui
+indiquait; car il n'y avait là rien qui pût la surprendre, puisque,
+à l'avance, ce qui venait de se passer avait été arrêté entre elles.
+C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre de prendre le bras
+du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que
+Savine en fût piqué.
+
+--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide; profitons de
+la présence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons!
+
+Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions: Dayelle et Savine
+se trouvèrent placés à droite et à gauche de madame de Barizel; le
+journaliste et lui de chaque côté de Corysandre.
+
+On servit, et, comme le dîner venait du restaurant, il se trouva bon;
+comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils
+s'occupèrent convenablement de leur besogne; comme le linge était
+loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux
+appartenaient à la maison et qu'ils avaient été nettoyés et essuyés par
+des domestiques étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la
+malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire de cette maison;
+les fleurs de la salle à manger étaient aussi fraîches que celles du
+salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer
+par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appétit, ne
+pouvaient pas deviner ce qu'était cette cuisine.
+
+D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait
+silencieux, aucun d'eux n'était en état de faire attention à ce qui se
+passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la
+conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait
+pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et
+d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte
+magnétisé en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de
+Naurouse enfin, parce qu'il était tout à Corysandre, ne prenant intérêt
+qu'à ce qui venait d'elle et s'appliquait à elle.
+
+Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner l'acheva assez
+mélancoliquement: il s'était engagé envers madame de Barizel à présenter
+ses observations au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure que le
+dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus
+désagréable et plus gênant.
+
+Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se
+mêlait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singulière
+idée madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille
+commission?
+
+La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine
+abrégèrent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans
+le jardin, où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer
+leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise
+humeur s'était accrue, annonça qu'il était obligé de retourner au
+trente-et-quarante pour suivre une série qui l'intéressait.
+
+Ce fut le signal du départ.
+
+--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque?
+demanda Roger à Corysandre, espérant ainsi rester plus longtemps avec
+elle; nous suivrons ses émotions sur son visage.
+
+--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions, dit Savine de plus en
+plus maussade.
+
+--Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun intérêt de vous voir
+jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous,
+vous avez toujours une galerie si nombreuse.
+
+--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons
+sont intéressantes.
+
+--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parlé, le joueur
+qui m'intéresse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je
+ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'à me tuer,
+et qui joue cependant; voilà celui qui me touche et que j'admire.
+
+--Celui-là est un fou, dit Savine.
+
+--Ou un passionné, dit Roger.
+
+--J'aime les passionnés, dit Corysandre.
+
+Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent tous les quatre vers
+la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger
+venant ensuite.
+
+Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet montèrent le perron,
+Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout
+sur Corysandre, parut peu disposé à les suivre.
+
+--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle.
+
+--Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et je crois que je partirai
+sans avoir risqué un louis.
+
+--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans
+ces dispositions, car il y a quelques années vous étiez un grand joueur,
+et le jeu vous a coûté cher.
+
+--C'est peut-être ce qui m'a guéri.
+
+Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour placer son discours, il
+se hâta d'en profiter:
+
+--Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux de vous voir revenu
+si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une
+grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt, car
+je ne doute pas que vous ne persévériez dans la bonne voie. La jeunesse
+a des entraînements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se
+prolongent au delà d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec
+votre grande fortune, quelle eût été votre vie, je vous le demande, si
+vous aviez persévéré dans la voie que vous suiviez avant votre départ.
+
+Roger se redressa blessé par cet étrange discours, mais, après un court
+moment de réflexion, il n'interrompit pas, voulant voir où il allait
+arriver.
+
+--Comment auriez-vous assuré la perpétuité de ce nom par un mariage
+digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mère de
+famille eût accepté pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi
+le mot, bruyant que vous étiez alors? Il y a des réputations qui font
+peur. Tandis que dans quelques années, quand la preuve sera faite, et
+bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle
+famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fière de votre
+alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises
+impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se former; et ce sera le
+temps, le temps seul qui amènera ce résultat; toutes les paroles, tous
+les engagements ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.»
+Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer dès maintenant
+à vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules,
+peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain au moins,
+vous donner la vie qui convient à un duc de Naurouse, et que personne ne
+vous souhaite plus sincèrement que moi, croyez-le.
+
+Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait ce qu'il y
+avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme
+entortillée et leur sens obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but
+ce vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel, son ami intime,
+les lui adressait-il?
+
+
+
+XVI
+
+Malgré les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses
+continuèrent de suivre leur cours sans changement, c'est-à-dire sans que
+le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.
+
+Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait rien à désirer;
+chaque jour c'étaient des parties nouvelles, des promenades à cheval et
+en voiture dans la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins
+et dans les villes où il y avait quelque chose à voir, des petits
+voyages çà et là le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'était tout.
+
+Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très éloquent en
+témoignages d'admiration.
+
+Il était impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de
+Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la
+sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment où il
+arrivait jusqu'au moment où il partait.
+
+Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée par toutes sortes de
+raisons, madame de Barizel se décida enfin à faire une tentative directe
+sur Savine, de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à
+montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'où ils
+allaient et ce qu'on pouvait en attendre.
+
+Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa pas
+l'exécution, si sérieuse qu'elle fût.
+
+Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea pour être seule
+au moment de son arrivée et aussi pour n'être point dérangée tant que
+durerait leur entretien.
+
+Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer des passions, elle
+était cependant dans la classe des mères, de sorte que ceux qui venaient
+pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient
+que la mère, se laissaient aller bien souvent à un mouvement de
+déception.
+
+--Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après les premiers mots de
+politesse.
+
+--Elle est dans sa chambre, où elle restera, car j'ai à vous entretenir
+en particulier de choses graves.
+
+En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il
+avait si souvent redoutée était-elle sonnée? Allait-on lui demander à
+quel but tendaient ses assiduités dans cette maison?
+
+--Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle,
+au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis.
+
+D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même; puisque ce n'était pas
+de lui qu'il allait être question, il n'avait pas à prendre souci. Les
+autres, ses amis, que lui importait?
+
+Il s'installa commodément dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on
+allait lui imposer, se disant tout bas qu'on était vraiment bien bête de
+s'exposer à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos amis.
+
+--Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commença madame de
+Barizel.
+
+--Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes liés
+depuis plusieurs années. C'est lui qui m'a assisté dans mon duel avec
+le duc d'Arcala, ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure
+générosité, de me faire donner un coup d'épée par un adversaire moins
+naïf que moi, au moment même où je cherchais à le ménager.
+
+C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler au moins en ces
+termes, dont il était satisfait.
+
+--Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M.
+le duc de Naurouse?
+
+--Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami...
+
+--Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre de M. de Naurouse et
+ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que
+c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés.
+
+--Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus
+cruellement souffrir que d'entendre l'éloge de ses amis.
+
+--Distingué.
+
+--Très distingué, et même peut-être, si cela est possible à dire, un peu
+trop distingué, ce qui lui donne quelque chose d'efféminé.
+
+--Généreux.
+
+--Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie, car toute qualité
+poussée à l'extrême devient un défaut.
+
+--Noble.
+
+--De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère, qui était une
+Condrieu-Revel, c'est-à-dire tout bonnement une Coudrier si le procès en
+ce moment pendant est fondé, il y ait une tache sur son blason.
+
+--Beau garçon.
+
+--Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas très solide à cause de
+sa santé qui a été rudement éprouvée et qui même inspire des craintes
+sérieuses à ses amis.
+
+--La mine fière.
+
+--Que trop, car il y a des moments où cette fierté frise l'arrogance.
+
+--Le caractère chevaleresque.
+
+--A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce
+caractère chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en
+seriez stupéfaite.
+
+--Plein de coeur.
+
+--Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut même dire que c'est là
+son faible, le brave garçon. Combien de fois a-t-il été victime de son
+coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre
+pour un sceptique et un indifférent; tandis qu'en réalité c'est un naïf
+et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard.
+
+--Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui
+rendez pleine justice.
+
+--Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.
+
+--Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas
+hésité à m'adresser à vous, parce que je savais en même temps que
+ce n'était pas en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre
+probité.
+
+Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant, en pleine figure,
+provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les
+reçoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est trop»; les
+autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: «Vous
+pouvez continuer.» Savine se rengorgea.
+
+Madame de Barizel continua donc.
+
+--Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons
+pu vous apprécier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec
+l'expérience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas
+grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc...
+
+Savine se redressa encore.
+
+--Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a
+rien à cacher...
+
+Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses
+épaules.
+
+--Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement
+pénétrer. Ce sont les fourbes qui déroutent l'examen, les méchants; avec
+eux on ne sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur.
+
+--Et on a bien raison.
+
+--N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je
+n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime
+que je ressens, comme elle ignore la démarche que j'entreprends en ce
+moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la question de savoir si
+malgré votre amitié pour M. le duc de Naurouse et les longues relations
+qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une
+entière sincérité de votre part.
+
+--J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet égard.
+
+--Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu, c'est par discrétion, par
+réserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je
+ne connais pas de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller au
+fond des choses et les apprécier à leur juste valeur. D'un mot elle vous
+juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je
+ne puisse rien dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée
+que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui vous empêche
+d'entendre tout ce qui ressemble à un compliment.
+
+--Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse.
+
+--Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette modestie;
+d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu
+d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensée de m'adresser à
+vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont à la veille de
+se produire, au moins je le suppose.
+
+Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à croire,--on le lui
+disait d'ailleurs,--qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien,
+ne fut pas maître d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée,
+et de retenir une question qui lui vint aux lèvres.
+
+--Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.
+
+Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux.
+
+--La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse,
+dit-elle lentement.
+
+Il n'était point habituellement démonstratif, le prince Savine;
+cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour
+produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa échapper une exclamation
+en se levant à demi sur son fauteuil.
+
+--Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle Corysandre?
+
+Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette émotion, pour
+elle pleine de promesses.
+
+Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait plus qu'à
+poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et à achever ce qu'elle avait
+si heureusement commencé.
+
+--Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin. Au moins dans ces
+termes. Je ne vous ai pas dit que la demande était faite. Je suppose
+qu'elle est sur le point de se faire.
+
+--Ce n'est pas la même chose.
+
+--Assurément. Mais, comme cette supposition repose sur des faits
+certains, mon devoir de mère est de prendre des précautions. Voici ces
+faits: M. de Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle, qui
+est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second
+père de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui
+véritablement n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité
+qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire
+n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage.
+
+--Vraiment!
+
+--Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est
+presque pas de soirée que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet à
+l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en
+Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout sur Corysandre.
+Cela a tellement frappé Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me
+racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitié,
+l'accompagne le soir pendant des heures entières et ne peut pas le
+quitter. Cela aussi est caractéristique, n'est-ce pas, car il n'est pas
+dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une
+telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait
+pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis?
+
+Il répondit d'un signe de main.
+
+--Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec
+ma fille, je n'ai pas à vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez
+comme moi tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande serait
+faite depuis quelque temps déjà, j'en suis certaine, si M. de Naurouse
+n'avait été et n'était retenu par notre réserve: la mienne, qui est
+celle d'une mère prudente, et celle de Corysandre...
+
+--Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan de joie qu'il ne
+put pas contenir.
+
+Madame de Barizel prit une figure effarouchée et jusqu'à un certain
+point scandalisée:
+
+--Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma fille?
+
+La pureté de Corysandre étant sauvegardée par l'observation qu'elle
+avait faite et sa dignité de mère prudente l'étant en même temps, madame
+de Barizel put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux endroits
+qu'elle savait être les plus sensibles chez lui.
+
+--On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de Naurouse ne mérite la
+sympathie.
+
+--Oh! certainement.
+
+--Sous tous les rapports.
+
+--Certainement.
+
+--Ainsi il est très beau garçon.
+
+--Je vous le disais moi-même tout à l'heure.
+
+--Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il était plein de
+coeur, que son caractère était chevaleresque, enfin vous me faisiez
+de lui un éloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait
+souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son mari.
+
+--J'ai fait quelques réserves.
+
+--Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de
+justice ou même plutôt à cause de cet esprit de justice, vous proclamez
+que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.
+
+Savine était au supplice; chaque mot lui était une blessure cruelle: un
+autre que lui méritant la sympathie; un autre beau garçon (il s'était
+regardé dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque;
+un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on pût rencontrer!
+Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de lui en ces termes, pour qu'on le
+jugeât ainsi?
+
+--Malgré toutes ces qualités, continua madame de Barizel, vous devez
+comprendre que Corysandre n'est pas fille à ouvrir son coeur à un
+sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui
+paraître... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu
+importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est réellement; mais de là à
+dire qu'il lui plaît, comme vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne
+franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître que de
+faire une pareille supposition.
+
+--Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui, devant la véhémence
+de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'était un
+cri... un cri de surprise provoqué par ce que vous m'appreniez.
+
+--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si
+simple, si naïve, si innocente, ait éprouvé de la tendresse pour M. de
+Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M.
+de Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que vous m'avez dit: à
+ses qualités, à sa belle figure, à sa mine fière, à ses yeux passionnés,
+à son caractère chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les
+mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas être seul
+à voir, car ils crèvent les yeux de tous.
+
+Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de façon à ce que tous
+les coups portassent sans se confondre.
+
+--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse
+rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune...
+
+Savine se révolta.
+
+--La fortune?
+
+--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a
+les idées françaises.
+
+--Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla Savine.
+
+Madame de Barizel l'examina; il était rouge à éclater. Elle jugea
+qu'elle l'avait suffisamment exaspéré et qu'aller plus loin serait
+s'exposer à dépasser la mesure; évidemment il était dans un état de
+colère furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on
+l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût éprouvé un immense
+soulagement. Naurouse n'était plus son ami, c'était un ennemi qu'il
+haïssait à mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce
+qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites, de ses
+qualités, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile;
+l'envie de Savine ne pourrait pas en être plus vivement surexcitée
+qu'elle ne l'était. Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine,
+bien loin de là: c'était tout simplement lui prouver que Corysandre
+pouvait être aimée et recherchée par quelqu'un qui n'était pas le
+premier venu, par un rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat
+était obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées; elle
+les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique qu'elle assénait:
+il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait,
+les narines serrées, les joues ballonnées, les épaules rejetées en
+arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et moi! criait toute sa
+personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garçon!»
+Pour un peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui aussi
+avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque. Surtout il eût voulu
+faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'était-il pas prince?
+
+Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage à lui montrer
+qu'elles voyaient aussi des mérites en lui, et de grands qui, s'ils ne
+supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les égalaient au moins et
+peut-être les surpassaient.
+
+Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par
+l'orgueil.
+
+--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et
+quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgré tous les
+mérites que je suis disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins
+vrai que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas en
+quelques jours qu'on peut apprécier un homme et son pays, qu'on n'a pas
+vécu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est
+pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut
+que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus l'accueillir à la légère
+que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la
+vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde
+même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis seule, je n'ai pas
+de mari pour me guider et toute la responsabilité de la décision que je
+vais avoir à prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce qu'est la
+situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre
+pays, où les amitiés que M. de Barizel avait su se créer me seraient
+d'un si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour me guider! Si,
+comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientôt,
+demain peut-être, la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un
+côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je
+vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dédaigner. Mais je
+n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je
+peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs. D'autre part,
+je me dis que ce parti, qui me paraît beau parce que je le juge en
+femme, n'est peut-être pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon
+tourment, mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse à vous et
+vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le
+connaissez, est-il digne de Corysandre?»
+
+--C'est à moi que vous adressez une pareille question! s'écria Savine
+stupéfait.
+
+Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée firent croire à
+madame de Barizel qu'il allait ajouter «Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le
+mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement
+préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là n'avait eu d'autre
+but que de l'amener, que de le forcer.
+
+Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa surprise, se tint
+prudemment sur la réserve et resta bouche close.
+
+Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette
+exclamation:
+
+--Nous vous considérons donc comme notre ami, continua madame de
+Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que
+j'ai vu, moi, femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un des
+plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est
+une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un
+conseil. Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent, j'ai
+eu la pensée de m'adresser à vous pour vous poser cette demande qui tout
+à l'heure a provoqué en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?
+
+Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent endurcie, elle était
+tremblante d'émotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort
+de Corysandre, allait décider le sien.
+
+La gêne de Savine était grande: la situation en effet se présentait
+sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir
+s'échapper.
+
+Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour
+sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fût pas la femme d'un
+autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui,
+d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait
+résulter des paroles entortillées de la mère, sous lesquelles il
+semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille.
+
+Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il allait prendre,
+enfin l'intérêt l'emporta.
+
+--Certainement Roger mérite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous
+avons dit de lui; s'il en était autrement, il ne serait pas mon ami
+intime. Toutes les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui
+reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas?
+cependant il y a un point sur lequel j'ai des réserves à poser... je
+trouve que la fortune de Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq
+cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans
+le monde?
+
+Il haussa les épaules avec un parfait mépris.
+
+--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des
+réserves à faire: c'est la santé. Il n'est pas solide, ce pauvre diable
+de Naurouse; son père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a
+succombé à une maladie de poitrine et lui-même est, je le crois bien,
+je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit très bien
+poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon
+dont il s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules; tout
+poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et
+beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me témoignez
+me fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour cela aussi
+que je ne peux point passer sous silence la manie fâcheuse que Naurouse
+a eue de jeter son argent par les fenêtres pour faire du bruit, du
+tapage, pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser.
+C'est pour cela aussi que je rappelle le procès en usurpation de nom
+intenté à son grand-père, ce qui démolira terriblement la noblesse de
+Roger, si ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le
+fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que Naurouse ne soit un charmant
+garçon; on n'est pas parfait, même quand la faveur publique, qui souvent
+est bien bête, vous fait une sorte d'auréole.
+
+Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Où
+voulait-il en venir avec cette démolition en règle qui n'avait épargné
+ni la fortune, ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était
+terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses
+attaques.
+
+--Aussi, en mon âme et conscience,--il se posa la main sur le coeur
+majestueusement,--mon avis est... c'est-à-dire le conseil que je vous
+donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous
+l'adressera.
+
+Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis quelques instants déjà,
+ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment anéantie.
+
+--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas
+le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible à
+la splendide beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à ses
+séductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a
+longtemps que je vous aurais adressé cette demande en mon nom... si je
+ne m'étais juré de mourir garçon.
+
+Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse et il s'était
+lui-même dégagé.
+
+Heureusement pour lui madame de Barizel s'était depuis longtemps exercée
+à ne pas s'abandonner à son premier mouvement, car si elle avait cédé
+à l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des choses
+qui, après les éloges et les compliments auxquels elle l'avait habitué,
+l'eussent étrangement et bien désagréablement surpris. Par un énergique
+effort de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et refoula sa
+fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du duc de Naurouse! Mais il était
+l'ami du duc, et maintenant c'était du côté de celui-ci qu'elle devait
+se retourner, en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle devait
+échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce
+moment de ce misérable Savine un ennemi qui pouvait être redoutable.
+
+
+
+XVII
+
+Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie
+couchée ou étendue, ne quittant son canapé ou son fauteuil qu'à la
+dernière extrémité et dans des circonstances tout à fait graves.
+Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte du
+salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve d'estime ou d'amitié
+qu'elle pût donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se
+mit à marcher à grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle
+faisait, poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient.
+
+--Mourir garçon, répétait-elle machinalement, mourir garçon!
+
+Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un
+peu calmée, elle alla s'allonger sur un divan, et là elle continua de
+réfléchir.
+
+Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et commanda qu'on
+priât Corysandre de descendre.
+
+Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé.
+
+--J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement.
+
+--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être question? dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Hélas!
+
+--Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après me remercieras-tu.
+
+--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je
+te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces
+combinaisons que tu te donnes tant de peine à chercher et qui
+n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliée.
+
+Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression
+mélancolique:
+
+--Si tu savais comme j'en suis malheureuse.
+
+--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas
+que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu
+n'as pas de meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu que
+ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prête à tout pour
+l'assurer. Écoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord réponds-moi en
+toute sincérité, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du
+prince Savine?
+
+--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus
+encore si tu avais voulu m'écouter.
+
+--Le temps n'a pas modifié ton impression première?
+
+--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'était
+apparu avant de le connaître; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux,
+égoïste jusqu'à la férocité, misérablement avare, sans coeur, sans
+honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui
+cherche vainement une qualité, car il n'est même pas beau avec son grand
+corps mal dégrossi et ses grâces d'ours blanc.
+
+C'était la première fois que sa mère la voyait parler avec cette
+passion, elle toujours si calme, si indifférente; elle s'était dressée
+sur son fauteuil et, le corps penché en avant, la tête haute, elle
+semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot,
+asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur Savine placé
+devant elle.
+
+--Alors, continua madame de Barizel après quelques instants, tu voudrais
+ne pas devenir sa femme?
+
+Corysandre ne répondit pas.
+
+--Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.
+
+--A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu m'as dit que j'étais
+folle; que ce mariage était nécessaire; qu'il fallait qu'il se fît;
+qu'il était le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'était
+faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de
+sortir de la situation où nous nous trouvons; enfin, par la prière, par
+le commandement, par la persuasion, de toutes les manières, tu me l'as
+imposé. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa
+femme?
+
+--Pour connaître ton sentiment.
+
+--Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le mari, l'un me déplaît
+autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais.
+
+--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout à l'heure:
+Maintenant, autre question à laquelle tu dois répondre avec la même
+franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont
+pas changé?
+
+--Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît; tous les défauts
+de l'un sont des qualités opposées chez l'autre.
+
+--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu
+l'accepterais?
+
+Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes qu'elle regarda sa
+mère; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri.
+
+--Il m'a demandée?
+
+Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et
+cet élan irrésistible fut de courte durée.
+
+--Pas encore, dit madame de Barizel.
+
+--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se
+renversant dans son fauteuil.
+
+--C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te
+dire que le duc de Naurouse t'avait demandée, mais simplement, et
+cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis
+disposée à te donner à lui.
+
+Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à sa mère, elle la prit
+dans ses bras et l'embrassa.
+
+C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus une enfant qu'elle
+avait un de ces élans d'effusion.
+
+Après le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir
+sur le canapé, près d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes:
+
+--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée trop souvent. Je n'ai
+jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours été
+d'accord, c'est qu'avec ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde
+et la vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était assurer ton
+bonheur que te faire épouser le prince Savine, dont le nom, la fortune
+et la situation m'avaient éblouie; et si, malgré les répugnances que tu
+as manifestées, j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces
+répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais mieux le prince, en qui
+je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu
+de diminuer, ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te
+paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.--Dans ces conditions,
+moi, ta mère, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose:
+renonçons au prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais épouse-le.
+
+--Il m'épousera, je te le promets, je te le jure!
+
+
+
+XVIII
+
+Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté de lui-même.
+
+C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme
+dans ce qu'il avait fait, de même dans ce qu'il n'avait pas dit et ce
+qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient
+de se féliciter. Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien
+inspiré; il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été habile;
+jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore
+moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient
+point tourné selon son désir ou ses intérêts, c'était la faute des
+circonstances, ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en faute,
+lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il réussissait et en qui il
+ne croyait plus quand il échouait, Dieu pouvait se tromper et faire des
+bêtises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela était impossible.
+
+Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore, plus fier de lui
+qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allées
+de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le
+sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les
+nuages, se disaient: Voilà un homme heureux...
+
+Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine.
+
+Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait
+en profiter.
+
+Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hâter.
+
+Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez
+lui l'argent qui lui était nécessaire: la banque n'avait qu'à se
+bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux
+combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter,
+non pas une fois, mais deux, indéfiniment.
+
+Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un
+coup décisif, il entra à la Conversation.
+
+Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles, qui, assis
+comme à l'ordinaire à la table de trente-et-quarante piquait avec une
+longue épingle des cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il
+fût à cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis ne
+manquait pas cependant, après chaque coup, de promener un regard
+circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau
+venu à qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons
+inexorables ou même une association pour ruiner toutes les banques de
+jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il espérait toujours.
+
+Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais
+de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrivés dans un endroit
+écarté du jardin où il n'y avait personne qu'il l'aborda.
+
+--Le moment est-il favorable? demanda Savine.
+
+--On ne peut plus favorable; ainsi...
+
+Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.
+
+--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.
+
+Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit un air de dignité
+blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la réflexion sans doute lui dit
+qu'il n'était pas en état de se fâcher d'une offense.
+
+--Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté encore dans le ton,
+j'ai dit «pas de blagues» et je le répète; selon vous, quand je vous
+consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à
+m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgré tout
+cela la vérité est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant
+vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle
+qui m'aurait ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au
+moins m'a-t-elle enlevé...
+
+Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse:
+
+--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il
+perd au jeu?
+
+--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas
+avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amusé à jouer si
+je n'avais pas poursuivi un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas
+atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé à ne
+plus jouer.
+
+Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait
+bien; ces joueurs décidés à ne plus jouer, et quelle foi il avait en
+leurs engagements.
+
+--Cependant vous venez me demander un conseil.
+
+--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.
+
+--Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de
+veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre règle toute chose en
+ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la
+divine Providence, qui...
+
+Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la
+Providence; il l'interrompit:
+
+--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'écria-t-il;
+mais si assuré que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances
+de mon côté; voyons donc quelle est la situation des figures que vous
+suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement: je veux une série
+de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration à la
+galerie.
+
+Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures.
+
+--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fût arrivé au bout
+de ses explications, cela suffit maintenant; je vous répète que si, par
+extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne
+toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade.
+Tout à l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que
+vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'après les autres joueurs;
+moi je n'ai pas de passions.
+
+--Alors, prince, je vous plains de toute mon âme.
+
+--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans
+doute vous ne me parlez pas; mais cela me gêne que vous soyez dans la
+salle; malgré moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et
+puis vos regards m'empêchent de suivre mes inspirations.
+
+--Défiez-vous-en.
+
+--Je vous dis que j'ai la veine.
+
+Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, où, rien
+que par sa manière de se présenter, il se fit faire place.
+
+Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient
+étaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe
+assurance qui disait:
+
+--Regardez-moi bien, vous allez voir.
+
+Il fit son jeu.
+
+Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le poursuivit.
+
+Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs.
+
+--Je cède ma chaise.
+
+--Je la prends, dit une voix derrière lui.
+
+C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.
+
+Alors en étant obligé de passer au second rang tandis que son rival
+s'avançait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus
+cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une
+abdication.
+
+
+
+XIX
+
+C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade, où rien ne le
+retenait plus.
+
+A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent
+d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à perdre avec la même
+indifférence apparente.
+
+Et il ne voulait pas assister davantage à celui de Naurouse auprès de
+Corysandre.
+
+Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait que son départ
+lui rapportât au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance
+de Naurouse.
+
+Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle en chassa le
+mécontentement et la colère. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour
+rentrer chez lui, il s'arrêta, et, changeant de chemin, il alla chez le
+duc de Naurouse.
+
+--Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir.
+
+--Justement, mais à une condition, qui est que nous allions dîner
+dans un endroit où nous pourrons causer; j'ai à vous parler de choses
+sérieuses, et je voudrais n'être ni dérangé ni entendu.
+
+--Vous paraissez agité.
+
+--Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure pourquoi;
+occupons-nous d'abord de dîner, le reste viendra après.
+
+Ils montèrent en voiture et se firent conduire à l'_Ours_, qui est un
+restaurant établi dans une prairie à quelques minutes de Bade; mais en
+route Savine ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de
+faire.
+
+A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncée, et
+Roger remarqua qu'il mangeait et buvait à fond en homme qui ne se laisse
+pas couper l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la
+bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait lui-même dans de
+certaines proportions et qu'il avalait à grands coups, car lorsqu'il ne
+se croyait pas malade c'était une de ses prétentions de pouvoir boire
+plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait commencé à se fonder
+autrefois à Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux
+parmi les jeunes gens de son monde.
+
+Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commença l'entretien
+que, tout en mangeant et en buvant, il avait préparé:
+
+--Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise.
+
+--Vous savez bien que je parle toujours franchement.
+
+--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez,
+tandis que ce que je vous demande, c'est de répondre à toutes mes
+questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous
+mademoiselle de Barizel?
+
+--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus
+délicieuse, la plus séduisante des jeunes filles.
+
+--Je m'en doutais.
+
+Il porta la main à son coeur avec le geste d'un homme qui vient de
+recevoir un coup cruel.
+
+--Puis, après un moment de silence assez long, il poursuivit:
+
+--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspiré?
+
+--L'admiration.
+
+--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-même?
+
+Roger ne répondit pas.
+
+--Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez par un mot:
+l'aimez-vous?
+
+--C'est une question que je n'ai pas examinée... par cette raison que je
+ne pouvais pas l'examiner.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous avoir posé moi-même
+certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de
+taire.
+
+--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons abordé
+cet entretien, qui, vous le sentez, doit être poussé jusqu'au bout;
+posez-les donc, ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans
+toutes les résistances que vous opposez aux miennes.
+
+--Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous étiez l'ami de la famille
+de Barizel quand je suis arrivé à Bade.
+
+--Vos questions, vos questions?
+
+--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la même
+que celle que vous me posez l'aimez-vous?
+
+Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:
+
+--Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous êtes l'ami le plus loyal,
+le coeur le plus honnête, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais
+j'espère me montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je l'aime.»
+
+--Vous voyez donc...
+
+--Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais plutôt dire pour
+être absolument dans le vrai: «Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé
+à Bade et quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que vous
+l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je l'aimais et je pensais à
+l'épouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que
+vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés l'un
+vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été depuis l'un pour l'autre,
+je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger,
+vous êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve,
+l'ami loyal et délicat dont je serrais la main tout à l'heure. Et c'est
+là ce qui m'a si profondément touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas
+été gâté par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve, vous
+n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour
+un indifférent, considérables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que
+vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour
+vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas été cruels,
+désespérés, vous ne me croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur.
+Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en même temps un
+homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime
+tendrement, d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait
+mon examen de conscience. En même temps j'ai fait le vôtre aussi... et
+celui de Corysandre. Je me suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus
+heureuse?» Et ma conscience m'a répondu:--je pense que ma sincérité,
+celle d'un homme qu'on accuse d'être orgueilleux, a quelque
+mérite,--«Avec Roger»; et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que j'en
+ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû peut-être. Mais il
+faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se résigne
+difficilement. Ce plan, vous l'avez deviné: il consistait à venir vous
+poser les questions que je vous ai posées et qui se résumaient dans une
+seule: «L'aimez-vous?» En ne me répondant pas vous m'avez répondu mieux
+que vous ne l'auriez fait par la réponse la plus précise.
+
+Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme s'il balançait dans
+son coeur troublé une résolution terrible à prendre.
+
+--Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est
+de trop à Bade...
+
+--C'est-à-dire?
+
+--C'est-à-dire que je vous cède la place; dans quelques jours j'aurai
+quitté Bade; plus tard, quand vous penserez à moi, vous verrez si j'ai
+été votre ami, et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira.
+
+Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la parole.
+
+--Si je vous ai dit avec une entière franchise ce qui se rapportait
+à nous et à Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre
+explication soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un
+entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait
+me traiter avec une certaine bienveillance et peut-être même avec une
+préférence marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur
+vous, au moins aux yeux d'une mère, une supériorité marquée: je suis
+plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout à fait accidentel
+et en l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais la volonté
+bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez donc vous présenter
+maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez
+devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe
+plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir,
+n'en prenez pas souci. Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de
+me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Muséum,
+construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de
+l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais
+chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que
+mourir garçon, c'est tout simplement une blague, une blague héroïque qui
+mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y avait encore des
+poètes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour
+vous dire cela que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous le
+voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte du champagne et du
+cognac, j'ai très soif pour avoir si longtemps parlé; et, de plus, il
+est bon d'oublier.
+
+ Car pour être un héros on n'en est pas moins homme.
+
+Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais rien; ça en a
+l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et
+entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers français.
+
+
+
+XX
+
+C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance à ceux qui
+le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait
+éprouvé un moment d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait mon
+examen de conscience et ma conscience m'a répondu que c'était avec Roger
+que Corysandre pouvait être heureuse»; et cette émotion était devenue
+plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajouté avec
+des larmes dans la voix: «Un de nous deux est de trop à Bade, je vous
+cède la place auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était pas
+descendue bien profondément en lui, n'avait pas étouffé la réflexion.
+
+Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'était
+pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais écouté que la voix de
+l'intérêt personnel le plus étroit?
+
+Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter ces questions
+sans les examiner et les peser.
+
+Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de
+sensibilité peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par
+son excès même, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait
+qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre.
+
+Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation n'étaient
+nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux
+confidences de Savine.
+
+Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une jeune fille, qui a affiché
+pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est posé hautement en
+prétendant et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse.
+
+Quelles accusations portait Savine?
+
+Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque sa renonciation,
+comme il le disait lui-même, était un acte d'héroïsme amical; mais, ce
+qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander
+à d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les
+obtenir soi-même.
+
+En réalité, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'était
+ce que Leplaquet lui avait raconté; mais ces longs récits, faits par un
+pareil témoin, n'étaient pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de
+Barizel, quelle situation il avait réellement occupée, ce qu'avait été,
+ce qu'était madame de Barizel.
+
+Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce qu'ils lui parlaient
+de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce
+qu'avaient été l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait
+son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les contrôler,
+n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne
+fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?
+
+Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle s'imposait et il
+devait être poursuivi d'autant plus sévèrement que la renonciation de
+Savine ressemblait à une accusation.
+
+Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était supérieure à
+la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui
+n'avait pas convenu à un Savine convenait encore moins à un Naurouse.
+
+C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le
+compromettrait en prenant une femme qui ne fût pas digne de le porter ou
+qui l'amoindrît.
+
+Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on disait, cela n'avait
+que peu d'importance à ses yeux; mais qu'il y eût une tache sur son
+nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une
+considérable qui pouvait empêcher tout projet de mariage.
+
+Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant de s'engager avec
+madame de Barizel, et même avec Corysandre, il fallait donc qu'il eût
+des renseignements précis sur cette famille de Barizel.
+
+Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à écrire des lettres
+pour obtenir ces renseignements l'une à l'un de ses amis, secrétaire
+de la légation de France à Washington, l'autre à un Américain de
+Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage.
+
+
+
+XXI
+
+Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de Savine le duc de
+Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en
+prétendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas être long,
+lui demanderait Corysandre.
+
+Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne
+s'était pas encore prononcé, c'était Savine, Savine seul qui l'avait
+retenu; Savine éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient
+plus.
+
+Il n'avait qu'à parler.
+
+Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille.
+
+--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?
+
+--Rien de particulier.
+
+--Je vous ai laissés en tête-à-tête.
+
+--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu
+es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses
+à me dire, et il me les dit d'une façon charmante qui les rend intimes,
+presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis,
+aussitôt que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait
+peur de parler et de se laisser entraîner.
+
+--Alors?
+
+--Alors il me regarde.
+
+--La belle affaire!
+
+--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!
+
+--Et toi?
+
+--Moi, je le regarde aussi.
+
+--Avec les mêmes yeux?
+
+--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien
+ému, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres
+tout alangui, comme s'il se fondait.
+
+--Alors cela durera toujours ainsi entre vous?
+
+--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur.
+
+--Tu es stupide.
+
+--Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux les pauvres d'esprit,
+le royaume des cieux leur appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume.
+
+Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquiétait, et
+lorsque, après quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse
+ne se prononçait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et
+cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur à se regarder en
+silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de
+temps les choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait pas?
+Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'était pas
+de celui du duc de Naurouse, c'était de leur mariage, qui pouvait très
+bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.
+
+Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire, à Corysandre:
+«Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?» et que celle-ci, comme à
+l'ordinaire aussi, avait répondu: «Rien», elle se décida:
+
+--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle.
+
+--C'est toute mon espérance.
+
+--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance ne se réalisera pas,
+sois-en certaine.
+
+Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement
+qu'elle n'avait aucun doute à cet égard:
+
+--Tu ne crois pas ce que je te dis?
+
+--Je suis sûre de lui.
+
+--Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José.
+
+--Ce n'était pas la même chose.
+
+--Avec lord Start.
+
+--Ce n'était pas la même chose.
+
+--Avec Savine.
+
+Elle haussa les épaules en poussant des exclamations de pitié.
+
+--Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José, avec lord Start, avec
+Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse?
+
+--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et
+l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils
+m'étaient indifférents; M. de Naurouse sait que...
+
+--Que?...
+
+--Que je l'aime.
+
+--Tu ne le lui as pas dit?
+
+--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent;
+lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis
+certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirmé par
+les serments les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me
+l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement lorsque nous
+sommes séparés.
+
+--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc
+de Naurouse; eh bien! à quoi a-t-il servi jusqu'à présent?
+
+--A nous rendre heureux.
+
+-J'entends pour ton mariage; si malgré cet amour, ce grand amour, M. de
+Naurouse n'a point encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a
+qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'à un moment
+donné il se retire comme s'est retiré Savine, comme se sont retirés déjà
+ceux qui ont voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont renoncé
+à leur projet?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce
+que tu effrayes les épouseurs; ils viennent à toi, irrésistiblement
+attirés par ta beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils
+se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre situation.
+
+--A qui la faute?
+
+--A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche le tapage de notre
+vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons
+pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour
+toi. Ceux qui ont une position bien établie, un grand nom, une belle
+fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on
+fasse du tapage autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la
+force même des choses. Mais nous, qui serait venu à nous si nous étions
+restées dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations?
+Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre
+un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme médiocre.
+J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que
+j'aurais choisi si j'avais été libre; je t'ai placée dans un milieu
+brillant et je me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul a
+réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant un rang et une fortune
+que nous ne devions pas espérer.
+
+--Et ils se sont retirés.
+
+--C'est là justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui
+que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait très
+bien faire si nous lui laissions le temps de la réflexion: il faut donc
+l'obliger à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion ait
+parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix malveillantes qui nous
+attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura
+pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le
+prendrait de lui-même ou tout au moins que tu l'amènerais à le prendre;
+mais ni l'une ni l'autre de ces espérances ne s'est réalisée, et, je le
+crains bien, ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous.
+
+--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?
+
+--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible: il s'agit tout
+simplement de me répéter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne
+lui dire que ce que nous aurons arrêté ensemble à l'avance.
+
+--Alors c'est un rôle que tu m'imposes.
+
+--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que
+pas un mot ne sera contraire à tes sentiments.
+
+--Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera de n'être pas moi...
+
+--Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien,
+laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et
+laisse-moi rêver à la scène que tu devras jouer demain.
+
+
+
+XXII
+
+En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement un rôle qui sera dans
+ta nature», madame de Barizel n'était pas du tout certaine du succès
+de sa fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle lui
+adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour elle d'une vérité
+absolue.
+
+Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes qui ne trouvent
+que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les
+mères de ces enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille, il
+lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de Corysandre, et encore
+n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait
+été imposée par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu
+s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait
+être intelligente. Pour elle, l'intelligence c'était l'intrigue, la
+ruse, le détour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement,
+l'audace dans le choix des moyens à employer pour atteindre un but et la
+souplesse dans la mise en exécution de ces moyens, l'ingéniosité à se
+retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succès, la
+fertilité de l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que quand
+elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre
+de ces qualités sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaître
+qu'elle était intelligente; stupide au contraire, aussi bête que belle.
+
+Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa
+tâche délicate. Avec une fille déliée rien n'eût été plus facile que de
+lui tracer le canevas d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses
+pieds un homme épris et passionné comme le duc de Naurouse; mais avec
+elle il n'en pouvait pas être ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu
+compliqué, elle ne le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu
+fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de
+très simple qu'elle pût se mettre dans la tête et exécuter. Mais quelque
+chose de très simple et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de
+Naurouse?
+
+Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'était à son aise que
+dans ce qui était compliqué, savamment combiné, entortillé à plaisir;
+tout ce qui était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de
+retenir son attention.
+
+Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots,
+une intonation, un geste, un regard, et il était entraîné; mais ces
+quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient
+produire tout leur effet que s'ils étaient en situation.
+
+C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle était
+bonne, elle porterait la mauvaise comédienne qui la jouerait.
+
+Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation; elle en
+trouva vingt, mais bonnes pour elle-même, non pour Corysandre, se
+dépitant, s'exaspérant de voir combien il était difficile d'être bête;
+enfin, de guerre lasse, elle s'endormit.
+
+Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le calme de la nuit
+avait fait ce que le trouble de la soirée avait empêché: elle tenait sa
+situation, bien simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être
+endormie pour en avoir l'idée.
+
+Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre
+de sa fille.
+
+Corysandre était levée depuis longtemps déjà, et, assise dans un
+fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre d'un store à demi baissé,
+elle paraissait absorbée dans la contemplation des cimes noires de la
+montagne qui se trouvait en face de leur chalet.
+
+--Que fais-tu là? demanda madame de Barizel.
+
+--Je réfléchis.
+
+--A quoi?
+
+--A ce que tu m'as dit hier.
+
+--Et quel est le résultat de tes réflexions, je te prie?
+
+--C'est de te prier de ne pas persévérer dans ton idée et de nous
+laisser être heureux tranquillement.
+
+--Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement trouvé le
+moyen d'amener le duc de Naurouse à se prononcer aujourd'hui même. Tu
+comprends que ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à
+chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver à un résultat que
+je vais écouter tes billevesées: c'est à toi de m'écouter et de faire
+exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes
+instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit
+venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste
+après une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me réveiller
+de sitôt; mais, au lieu d'en paraître fâchée, tu t'en montreras
+satisfaite. Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de rester en
+tête à-tête avec le duc?
+
+--C'est un embarras.
+
+--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce
+qu'il faut avant tout, c'est être naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es
+dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention!
+Écoute et regarde: je suis le duc.
+
+Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte; puis elle revint
+vers Corysandre, marchant vivement, légèrement, comme le duc, les deux
+mains tendues en avant, le visage souriant:
+
+--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds:
+
+--Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait la sieste. Là-dessus
+le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu réponds ce que
+tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois
+ajouter, écoute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au
+reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous
+adresser une prière.--Là-dessus, tu as l'air aussi embarrassé que
+tu veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir l'air ému et
+attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront
+doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une prière? dit le
+duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que
+je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc,
+voulez-vous?--Tu lui montres un siège près de toi, mais pas trop près
+cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous
+tes yeux, ainsi.
+
+Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à deux pas de
+Corysandre, elle s'assit comme si elle était le duc de Naurouse, et
+reprit:
+
+--Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes de nouveau, toujours
+longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire
+dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges cette
+pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent
+plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi,
+tu te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase dans lequel
+vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne
+montez pas ce cheval, ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches
+de mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et aussi beaucoup
+d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc
+doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part à cette
+course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!
+
+--Une peur mortelle.
+
+--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui
+sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent
+trahir. Cependant, à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de suite:
+tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux
+pas, arrêtée par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se
+passeraient dans la réalité?
+
+--Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout
+de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui.
+
+--Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut mieux que la nature.
+Tu es donc confuse, et ce n'est qu'après l'avoir fait attendre, après
+qu'il s'est rapproché de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se
+penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: «J'ai peur pour
+vous.» En même temps, tu lui tends la main par un geste d'entraînement,
+et, s'il ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à tes
+genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une
+sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras.
+
+--Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant le visage dans ses
+deux mains, que cela est odieux, et misérable. Pourquoi veux-tu me faire
+jouer une comédie indigne de lui et indigne de moi?
+
+--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comédie en ce monde.
+Qui te révolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme à tes sentiments?
+
+--La comédie même.
+
+Madame de Barizel haussa les épaules par un geste qui disait clairement
+qu'elle ne comprenait rien à cette réponse.
+
+--Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle à celles que
+les mères donnent ordinairement à leurs filles? dit Corysandre d'une
+voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas
+justement ce que les autres mères défendent?
+
+--T'imagines-tu donc que je suis une mère comme les autres! Non, pas
+plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalités de
+notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser,
+sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tête
+en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara
+n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur
+vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la nôtre; et pour cela
+tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant.
+En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc
+de Naurouse monte dans ce steeple-chase où il peut se casser le cou,
+dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta
+résistance n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les choses se
+fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne
+si nous sommes obligées d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De
+l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse
+de Naurouse mérite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir.
+Crois-en mon expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les choses
+traîner en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen
+est celui que je viens de t'indiquer. Étudions-le donc avec soin et
+reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.
+
+Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla à la porte pour
+représenter l'entrée du duc.
+
+Et la répétition continua exactement comme si elle avait été dirigée par
+un bon metteur en scène.
+
+Tour à tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui
+de Corysandre, mais c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute
+son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et
+elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant dix fois la même
+intonation ou le même mouvement.
+
+--Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et dis comme moi.
+
+Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes,
+sur les regards.
+
+--Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la façon dont tu le
+dis; c'est dans tes yeux qu'est le succès, dans ton sourire, c'est dans
+tes lèvres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues;
+combien de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se faire cependant
+applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne.
+
+
+
+XXIII
+
+Corysandre avait longuement répété son rôle dans la scène qu'elle devait
+jouer avec Roger; elle avait travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses
+silences, ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une grande heure,
+madame de Barizel s'était déclarée satisfaite.
+
+--Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser
+officiellement sa demande. Quelle joie!
+
+Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction, car ç'avait été
+plutôt par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis
+d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à
+cette comédie.
+
+Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien cela était révoltant?
+Sans doute, elle n'avait vu que le résultat à obtenir; mais qu'importait
+la légitimité du résultat si les moyens étaient misérables et honteux!
+Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être toujours en
+désaccord avec sa mère sur de pareils sujets! Elle eût été si heureuse
+de n'avoir pas à discuter et à se révolter! A qui la faute? Elle ne
+voulait pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait pas ne pas
+se rappeler qu'avec son père ces désaccords n'avaient jamais existé et
+que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à
+elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà ce qui
+se passait autour d'elle, noble, généreux, juste, droit, élevé. Quelle
+différence, hélas! entre autrefois et maintenant!
+
+Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues qui se nouaient
+autour d'elle, à toutes les discussions qu'elles soutenaient entre
+elle et sa mère, à tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si
+pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait l'affranchir,
+pouvait-elle en hâter l'heure par des moyens tels que ceux que sa mère
+lui conseillait?
+
+Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait à cette comédie,
+c'était encore son amour lui-même qui s'indignait à cette pensée de
+tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de misères dans sa vie,
+elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un mauvais souvenir.
+
+C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et elle venait de
+terminer sa toilette lorsque sa mère rentra dans sa chambre.
+
+--Comment, s'écria madame de Barizel, après l'avoir regardée, c'est
+ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci?
+
+--Je me suis habillée comme tous les jours.
+
+--C'est justement ce que je te reproche; tu dois être irrésistible.
+
+Corysandre glissa un regard du côté de la glace.
+
+--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu
+l'étais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier,
+que tu dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas expliqué
+que c'était par ta beauté, plus encore que par tes paroles, que tu
+devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout à ton
+avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui
+laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du tout ce qui
+convient. C'est quelque chose d'abominable qu'à ton âge tu ne saches
+pas encore ce qui fait perdre la tête à un homme. Défais-moi vite cette
+robe-là, ce col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas
+comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va
+chanter des psaumes.
+
+En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé son admirable
+chevelure de façon à changer complètement le caractère de sa
+physionomie, qui, de calme et honnête qu'elle était, devint audacieuse.
+
+--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe.
+
+Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui étaient accrochées là
+les unes à côté des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais
+sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:
+
+--Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert,
+montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite
+croix se détachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les
+yeux, tu seras à ravir. Essayons.
+
+--Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre résolument.
+
+--Et pourquoi donc!
+
+--Parce qu'elle ouvre trop.
+
+--Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu n'as jamais été aussi
+jolie que ce soir-là.
+
+--Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un dîner; tu étais là,
+il y avait du monde.
+
+--Es-tu folle!
+
+--Je ne la mettrai pas.
+
+Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y
+avait pas à insister.
+
+--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus à
+celle-là qu'à une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tête.
+
+Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait
+atteint une robe blanche, une robe de petite fille.
+
+--C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de Barizel.
+
+Corysandre ne répondit pas.
+
+Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre
+l'autre:
+
+--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idée est excellente;
+ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspiré... Je n'avais pas pensé
+que le duc, malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup aimé;
+il sera donc plus touché par l'innocence que par la provocation, et, si
+tu réussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre
+cet élan passionné et la toilette virginale sera très puissant sur lui.
+Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais être obligée de changer
+une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une
+inspiration de génie.
+
+De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les retroussant tout
+simplement et les réunissant en un gros huit; mais ceux du front
+s'échappèrent en petites boucles crêpées et frisantes qui frémissaient
+au plus léger souffle et que la lumière dorait en les traversant.
+
+Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela malgré Corysandre,
+qui aurait mieux aimé s'habiller seule.
+
+Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un
+peintre qui veut juger son ouvrage.
+
+--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il est de glace;
+mais il ne te résistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de
+la main?
+
+Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition.
+
+--Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel.
+
+Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et ses
+recommandations; quand la demie après deux heures sonna, elle voulut
+installer elle-même Corysandre dans le salon.
+
+Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant
+une pose gracieuse, l'essayant elle-même; puis elle disposa la chaise
+sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle
+calcula la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les yeux de
+Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci.
+
+Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien éclairée, et, comme
+le photographe qui manoeuvre ses écrans, elle remonta le store et drapa
+les rideaux de façon à ce que non seulement la lumière fût favorable à
+Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait souci des regards
+curieux du dehors, se crût à l'abri de toute indiscrétion et pût en
+toute sécurité s'abandonner à son élan passionné.
+
+--Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant; tu as un air
+embarrassé qui te va à merveille et qui est tout à fait en situation.
+
+Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'était la honte
+qui lui faisait baisser les yeux et l'empêchait de regarder sa mère.
+
+Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maîtresse
+de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux lèvres et les
+serraient avec une sensation d'amertume.
+
+--Il semble que je sois à vendre, dit-elle.
+
+--Ne dis donc pas des niaiseries.
+
+--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de
+penser que c'en est une pour toi.
+
+Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les épaules
+sans répondre, et une dernière fois elle passa l'inspection du salon
+pour voir si tout était bien disposé pour concourir au résultat qu'elle
+avait préparé et qu'elle attendait.
+
+Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son
+visage:
+
+--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je
+te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton
+bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains.
+
+Et elle s'éloigna en répétant:
+
+--Bon courage, bon espoir!
+
+Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur ses pas:
+
+--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement par lequel tu lui
+tends la main arrive bien sur ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si
+ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en
+vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment même, avec l'expression émue
+de ces yeux mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera
+décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; à
+moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de
+suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être
+certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il diffère cette
+demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse en arrière de toi, comme
+s'il ne s'était rien passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et
+me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je vais m'y préparer,
+car je dois le réussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les mêmes
+conditions que toi, je n'ai pas tes avantages.
+
+
+
+XXIV
+
+Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel étaient des yeux
+noyés de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un
+cruel effort de volonté.
+
+Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait; elle
+devrait répondre. Comment?
+
+Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât.
+
+Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du jardin craqua: c'était
+lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas.
+
+Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un
+petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement,
+avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser
+qu'elle les rougissait.
+
+Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire dans le
+salon.
+
+Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où elle s'était
+sauvée, se trouvait une glace sans tain placée au-dessus des deux
+cheminées, de sorte qu'en regardant à travers les plantes et les fleurs
+groupées sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait d'une
+pièce dans l'autre.
+
+C'était contre cette cheminée du petit salon que Corysandre s'était
+appuyée. Au bout, de quelques instants elle écarta légèrement le
+feuillage et regarda où était Roger.
+
+Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne
+se doutant pas d'ailleurs qu'elle était à quelques pas de lui, derrière
+cette glace et ces fleurs.
+
+Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant et paraissant
+réfléchir; de temps en temps un faible sourire à peine perceptible
+passait sur son visage et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait
+ses yeux.
+
+Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée dans cet examen
+qui était devenu une contemplation: elle avait oublié ses angoisses,
+elle avait oublié sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait
+apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus à elle;
+elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait; elle l'admirait.
+
+Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle
+franchise dans son attitude!
+
+Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle mentirait! Mais
+jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux levés devant ce regard
+honnête!
+
+Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et entra dans le salon.
+
+Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de
+l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et
+le visage convulsé.
+
+--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.
+
+Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger s'était déjà
+acquitté de son rôle et que le duc croyait madame de Barizel malade.
+
+--Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre tout simplement, ce
+n'est rien.
+
+--Mais vous paraissez troublée?
+
+--Un peu nerveuse, voilà tout.
+
+Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir
+plus longtemps qu'il ne convenait.
+
+Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil,
+Roger sur la chaise, qui avaient été disposés par madame de Barizel.
+
+Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien à
+se dire.
+
+Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de choses à se dire
+qu'ils se taisaient, aussi embarrassés l'un que l'autre:
+
+Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scène qui lui avait
+été apprise.
+
+Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire.
+Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux lèvres
+étaient des paroles de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec
+vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les
+yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas
+d'aujourd'hui, mais du jour où je vous ai vue pour la première fois, et
+où j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce que son coeur
+lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'était là qu'un
+début. Après ces paroles devaient en venir d'autres qui étaient leur
+conclusion: «Je vous aime et je vous demande d'être ma femme; le
+voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement cette conclusion, il ne
+pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre
+avant d'avoir reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites.
+Jusque-là il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse
+qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement, sous peine de se
+mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime»,
+qu'ajouterait-il? que répondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il
+ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas
+misérable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il
+parlât, se trouvant ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou
+niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en étonnerait-elle
+pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si honnête qu'elle fût, si
+innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnêteté et cette
+innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le
+hasard leur ménageait leur temps se passerait à parler de la pluie, des
+toilettes de madame de Lucillière, des pertes ou des gains d'Otchakoff.
+Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit
+formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois,
+par ses regards, par son empressement auprès d'elle, par son admiration,
+son enthousiasme, ses élans passionnés, ses recueillements plus
+passionnés encore, de toutes les manières enfin, excepté des lèvres
+et en mots précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit
+d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se
+présentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en
+profitait pas? Il n'était pas de ces collégiens timides que la violence
+même de leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune
+circonstance il n'était embarrassé; s'il ne parlait pas, s'il ne disait
+pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'était
+donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire.
+Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que
+n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation était cruelle pour lui,
+et même jusqu'à un certain point ridicule.
+
+Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-même à
+parler, nerveusement il est, vrai, presque fiévreusement, mais assez
+promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba,
+lui-même oublia son embarras et le temps s'écoula sans qu'ils en eussent
+conscience. Il semblait qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils
+étaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un
+égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé! c'était ce
+qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait par la tête. Que leur
+importait! Ce qui charmait Corysandre, c'était la musique de la voix
+de Roger; ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre: ils
+étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'était assez
+pour que leur joie fût oublieuse du reste.
+
+Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent.
+
+Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant et en frappant
+le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marché.
+
+Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait
+déjà singulièrement dépassé les limites fixées par les convenances. Il
+fallait penser à madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait
+se demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se leva.
+
+Alors Corysandre se leva aussi:
+
+--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande à vous adresser.
+
+Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et sans toutes
+les savantes préparations de madame de Barizel, sans trouble, sans
+confusion, sans hésitation, sans regards de plus en plus tendres, sans
+doux sourire, plein d'embarras et d'inquiétude.
+
+--Une demande à moi, une demande de vous, quel bonheur!
+
+--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.
+
+--Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien qu'elle est
+accordée, ce serait me peiner, et sérieusement, je vous le jure, d'en
+douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie
+tout de suite le plaisir de vous répondre:--C'est fait.
+
+Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse
+contenue, il est vrai, mais sans l'émotion sur laquelle madame de
+Barizel avait compté.
+
+--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez
+pas dans le grand steeple-chase.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister à
+cette course si vous y preniez part.
+
+--Vraiment?
+
+Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et l'autre.
+
+Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât l'embarras de
+cette situation.
+
+--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine?
+
+--Je la trouve...
+
+Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un élan irrésistible
+et un accent passionné; mais à temps il s'arrêta.
+
+--Je la trouve assez...--il hésita...--assez raisonnable, et je suis
+heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre désir. Je ne monterai
+pas; je puis facilement me dégager.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de
+spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter à ses
+genoux.
+
+Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra.
+
+--Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas?
+
+--A demain, ou plutôt si je revenais ce soir.
+
+--Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle sera heureuse de
+vous voir. A bientôt.
+
+
+
+XXV
+
+Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de Barizel se précipitait
+dans le salon.
+
+--Eh bien? s'écria-t-elle.
+
+Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa mère la ramenait
+brutalement dans la réalité, et elle eût voulu ne pas y revenir.
+
+--Parle, parle donc.
+
+Elle ne dit rien.
+
+--Tu ne lui as donc pas adressé ta demande?
+
+--Si.
+
+--Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose. Quoi?
+
+--Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon
+votre désir, je ne monterai pas, je puis facilement me dégager.»
+
+--Et puis?
+
+--Je lui ai tendu la main.
+
+--Et alors?
+
+--Il est parti.
+
+Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupéfaction
+désespérée; mais elle ne voulut pas s'abandonner.
+
+--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer,
+prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont
+passées en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il
+assis?
+
+--Là, sur cette chaise.
+
+--Et toi?
+
+--J'étais dans ce fauteuil.
+
+--Alors?
+
+--Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je lui ai répondu.
+
+--Et puis?
+
+--Il s'est établi un moment de silences entre nous, et nous sommes
+restés en face l'un de l'autre, un peu embarrassés.
+
+--Très bien. Et puis?
+
+--Nous nous sommes mis à parler.
+
+--De quoi?
+
+--De choses insignifiantes.
+
+--Mais quelles choses?
+
+--Ah! je ne sais pas.
+
+--Mais tu es donc tout à fait stupide?
+
+--Sans doute.
+
+--Comment, tu ne peux pas me répéter ce que vous avez dit?
+
+---Nous n'avons rien dit.
+
+--Vous êtes restés en tête-à-tête pendant plus de deux heures.
+
+--Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé.
+
+--Alors comment l'avez-vous employé, ce temps?
+
+--De la façon la plus charmante.
+
+--Comment?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Tu te moques de moi.
+
+--Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous nous sommes regardés, nous
+avons été heureux; mais ce que nous avons dit, les mots mêmes, les
+idées de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste
+seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse.
+
+Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans
+parler, réfléchissant. Évidemment elle était aussi bête que belle,
+il n'y avait rien à en tirer, et la presser de questions, la secouer
+fortement, n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser.
+emporter par la colère et la prendre par la douceur.
+
+--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as
+adressé ta demande?
+
+--Si tu y tiens, oui.
+
+--Comment si j'y tiens!
+
+--Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps avait marché et il s'est
+levé pour se retirer; alors je lui ai adressé ma demande comme je te
+l'ai dit.
+
+--Et puis?
+
+--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir.
+
+--Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel, exaspérée, il
+reviendra demain et puis après-demain, et toujours, jusqu'au moment où
+il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres;
+mais de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc pétris?
+
+N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre, elle éprouva un
+mouvement de soulagement à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son
+mépris et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à sacrifier les
+affaires d'intérêt à de vaines satisfactions.
+
+--Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que
+la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la réparer
+que de la pleurer. J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à-tête
+d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su
+jouer la scène que nous avons répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou
+tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur le passé,
+préparons l'avenir. Demain nous devons aller à Fribourg avec le duc; tu
+t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise
+qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une
+façon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous
+quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.
+
+--Je l'aime!
+
+--Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est à
+votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme
+toi, qui ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours de
+leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente et dévouée vaut mieux
+qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais
+pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la
+constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc
+de Naurouse. Réfléchis à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg
+qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons
+Bade.
+
+Cette promenade à Fribourg avait été arrangée depuis quelque temps déjà:
+il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans
+la cathédrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du
+Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait à Fribourg;
+on entendait la messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on
+revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient déjà visité la
+cathédrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du
+dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la réputation d'être
+admirable, et c'était pour cette musique qu'elles faisaient une seconde
+fois ce petit voyage.
+
+La première partie du programme s'exécuta ainsi qu'elle avait été
+arrêtée, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'être
+ensemble et beaucoup plus sensibles à cette joie intime qu'aux
+merveilles gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses vitraux et
+qu'à la musique dont l'exécution se fait dans une tribune, comme dans
+certaines églises italiennes. Le bonheur de Corysandre était d'autant
+plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le goûter sans
+arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas reparlé de Roger.
+
+Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la
+prenant à part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le
+précisa:
+
+--J'ai commandé une voiture pour que nous fassions une promenade dans
+la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner à
+l'église, et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai dans
+la calèche. Vous allez donc vous retrouver en tête-à-tête. Arrange-toi
+pour en profiter; quand je suis montée avec toi à cette tour, il y a
+quelque temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était un endroit
+tout à fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est là isolé
+entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poétique. Il est vrai
+qu'on peut être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas l'être
+aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur
+la place, où je serai dans la voiture découverte, tu seras fixée à ce
+sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main, s'il
+n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir
+l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche à suivre. Prends celle
+que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu
+m'importe, pourvu que tu arrives au résultat que j'exige. Si tu n'y
+arrives pas, nous aurons quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne
+reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais.
+
+Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne le lui permit pas; la
+voiture attendait; on se fit conduire au Münster, et là madame de
+Barizel, déclarant qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre à
+faire l'ascension de la tour.
+
+--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous
+privez pas de jouir complètement de la belle vue qu'on a de là-haut; je
+vais me reposer dans la voiture; je serai là admirablement.
+
+Et elle montra un endroit de la place abrité du soleil, où elle dit au
+cocher de la conduire; au pied même de la tour, elle eût été en mauvaise
+position pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se pencherait
+du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle avait adopté, elle serait
+facilement aperçue et en même temps elle pourrait surveiller la porte
+d'entrée, de façon à ne pas laisser passer des visiteurs, sans les
+signaler aussitôt au moyen de son mouchoir.
+
+
+
+XXVI
+
+En montant derrière Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait
+qu'une seule pensée, qui était une espérance.
+
+--Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle.
+
+Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres de grès rouge
+qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas
+que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient auprès
+d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour, leur arrivait
+le croassement de quelque corneille qui revenait à son nid ou qui
+s'envolait.
+
+--Il semble que nous soyons seuls dans cette église, dit Roger en se
+retournant vers elle.
+
+Ils continuèrent de monter, allant lentement.
+
+Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des merveilles de
+l'architecture gothique, est aussi large à sa base que la nef elle-même,
+alors elle est quadrangulaire; mais en s'élevant cette forme se rétrécit
+et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide
+qui se termine par une flèche hardie que couronne une croix.
+
+C'est jusqu'au point où commence cette flèche que montent les visiteurs:
+là se trouve une plate-forme que borde un balcon d'où la vue embrasse
+l'ensemble du monument et un immense panorama: à ses pieds on a la
+cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses arcs-boutants, ses
+statues, ses gouttières, ses colonnes, ses clochers aux dentelures
+byzantines, puis, par-dessus les toits et les cheminées de la ville,
+d'un côté la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement,
+et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleuâtre des
+Vosges.
+
+Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement
+d'un côté à l'autre, de façon à embrasser entièrement la vue qui se
+déroulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus
+du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère, immobile dans la
+calèche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir.
+
+Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps
+allait en s'accroissant.
+
+La journée était radieuse et chaude, mais à cette hauteur la brise qui
+soufflait à travers les arceaux rafraîchissait l'air; cependant elle
+étouffait, le coeur serré par l'émotion.
+
+Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à chaque instant il
+étendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui
+désignait jusqu'à ce qu'elle l'eût aperçu elle-même.
+
+--Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de
+poésie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs
+sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein?
+
+Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux pieds, elle se
+sentit prise par une molle langueur.
+
+--Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.
+
+--Déjà!
+
+--Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture.
+
+Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna:
+
+--Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama,
+dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est là un des
+charmes de ces belles vues de faire un cadre à nos souvenirs.
+
+Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre
+était trop émue, trop profondément troublée, pour rien voir: personne
+n'était venu, et elle n'avait rien dit.
+
+Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très étroit et tourne
+dans une assez brusque révolution. Roger descendit le premier et
+Corysandre le suivit, indifférente, insensible à ce qui se passait
+autour d'elle, marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée de
+la séparation que sa mère allait certainement lui imposer, n'étant pas
+femme à revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'était point
+prononcée il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?
+
+Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en
+avant; justement en face d'elle une petite fenêtre longue s'ouvrait sur
+le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait être précipitée par
+cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa échapper un cri:
+
+--Roger!
+
+Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner la tête. Vivement
+il lui tendit les bras et la reçut sur sa poitrine; comme il avait le
+dos appuyé contre la muraille, il ne fut pas renversé.
+
+Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur l'épaule de
+Roger, à demi cachée dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et,
+la serrant dans ses deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres.
+Alors à son baiser elle répondit par un baiser.
+
+Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée.
+
+Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:
+
+--Vous m'aimez donc!
+
+Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de voix retentirent
+an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs qui montaient et qui allaient
+les rejoindre.
+
+Il fallut se séparer et descendre.
+
+Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable, leur était
+devenu contraire: le déjeuner venait de finir dans les hôtels et c'était
+par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient à la tour; ils
+n'eurent pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers déserts,
+lors de leur ascension, et dont les voûtes sonores retentissaient
+maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner à leur
+amour, ce furent de furtives étreintes bien vite interrompues.
+
+Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa
+mère posés sur elle et la dévorant; mais elle tint les siens baissés,
+incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur
+répondre: une émotion délicieuse l'avait envahie et elle eût voulu ne
+pas s'en laisser distraire; tout bas elle se répétait: «Il m'aime, il
+m'aime, il m'aime;» et quand elle ne prononçait pas ces mots avec ses
+lèvres, ils résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.
+
+--Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et
+Corysandre eurent pris place près d'elle.
+
+Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées de gens
+endimanchés; les femmes coiffées du bonnet au fond brodé d'or et
+d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs
+cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacées de rubans;
+les hommes, pour la plupart portant le chapeau à une corne ou même,
+malgré la chaleur, le bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté
+d'une houppe en clinquant.
+
+A entendre les observations de madame de Barizel, c'était à croire
+qu'elle n'avait d'autre souci en tête que de regarder les gens de
+Fribourg et de les étudier au point de vue du costume et des moeurs.
+
+Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils paraissaient écouter;
+en réalité ils se regardaient et par de brûlants éclairs leurs yeux se
+disaient leur bonheur.
+
+--Je t'aime.
+
+--Je t'aime.
+
+A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un
+accès de pitié pour les chevaux, ce qui n'était cependant pas dans ses
+habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de
+peine la côte, qui était rude.
+
+Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour
+l'aider à descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait osé le
+faire jusqu'à ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle
+de marcher côte à côte dans cette montée ombragée par de grands bois
+sombres.
+
+Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à coup elle appela
+Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter.
+
+--Eh bien? demanda madame de Barizel à voix basse lorsque sa fille fut
+à portée de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mère,
+s'attendait à cette question et elle avait préparé sa réponse.
+
+--Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.
+
+--Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à nous. Tu vois si
+j'avais raison dans mes prévisions et mes combinaisons; écoute-moi donc
+jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie
+de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon côté,
+je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tête-à-tête, ceux que je vous
+ai ménagés étaient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles.
+Il vaut mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de le
+satisfaire.
+
+
+
+XXVII
+
+Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir même; aussi
+fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit
+congé d'elles sans avoir rien dit.
+
+--Ce sera pour demain, pensa-t-elle.
+
+Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été celle du dimanche, au
+moins quant à la demande attendue.
+
+Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à Corysandre un grand
+mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se réalisant,
+pouvait anéantir ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé.
+Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé, ne se retirerait-il
+pas?
+
+Savine l'avait-il connu?
+
+Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt théorique; mais,
+pour le duc, elle avait un intérêt immédiat et pratique d'une telle
+importance, qu'il fallait coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi
+s'en tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait, si
+cela était possible, l'impression que cette révélation du passé avait
+produite.
+
+Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et lorsque son fidèle
+Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour déjeuner avec elle, elle
+lui en fit part.
+
+--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononcé?
+
+--Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je décidé d'agir pour
+obliger le duc à parler enfin.
+
+--Comment cela?
+
+En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par vous. C'est-à-dire
+en empruntant votre plume si fine et si habile pour écrire une lettre
+que Corysandre recopiera et que j'enverrai.
+
+--Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original.
+
+--Me blâmez-vous?
+
+--Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne serait pas par vous que
+je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver
+originale une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car cette
+lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée ou tout au moins sous
+votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui
+est drôle. Mais quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce qui
+réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour le succès je n'ai que
+des applaudissements.
+
+--Vous savez que le duc a déclaré son amour à Corysandre sur la
+plate-forme de la cathédrale de Fribourg.
+
+--Ça, c'est drôle aussi.
+
+--En descendant, Corysandre était terriblement émue et elle n'a pas pu
+me cacher son trouble. Je l'ai interrogée et elle m'a, en honnête fille
+qu'elle est, avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet
+interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne
+trouvera pas invraisemblable que je sache la vérité; la sachant, il est
+tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi,
+j'en conviens, mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai
+reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main
+de ma fille. Il ne m'a pas adressé sa demande, je ne le reçois pas
+aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera,
+Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au duc pour l'avertir
+de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer.
+
+--Et si le duc montrait cette lettre?
+
+--Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête homme pour cela:
+d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la rédaction de
+cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez
+la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre
+ne sache pas qu'elle est de vous et, après l'avoir fait copier par ma
+fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous
+au travail.
+
+Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas chose commode chez
+madame de Barizel, qui n'écrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni
+rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît pas
+son écriture et surtout son orthographe. C'était même cette grave
+question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait à Leplaquet de
+lui écrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle
+n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc
+s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait rien.
+
+Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire
+apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour
+qu'il pût écrire son brouillon.
+
+--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel.
+
+--C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras.
+
+--Pas pour vous, mon ami.
+
+--Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement, sans s'arrêter;
+les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets.
+
+--Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame de Barizel.
+
+--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut
+des préparations, des transitions.
+
+--Chez une jeune fille? Enfin, allez.
+
+Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixième feuillet.
+
+--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?
+
+--Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux.
+
+Il commença sa lecture, que madame de Barizel écouta sans interrompre,
+sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se
+tut qu'elle prit la parole.
+
+--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangées et
+de beaux sentiments merveilleusement exprimés, seulement ce n'est pas
+tout à fait ainsi qu'écrit une jeune fille.
+
+--Ah! dit Leplaquet d'un air pincé.
+
+--Ne soyez pas blessé de mon observation, mon ami, toutes les fois que
+j'ai lu des lettres de femmes dans des romans écrits par des hommes,
+je les ai trouvées fausses et maladroites; les hommes ne savent pas
+attraper le tour des femmes ni leur manière de dire, qui, toute vague
+qu'elle paraisse, est cependant si précise. C'est là le défaut de votre
+lettre, qui dit trop nettement les choses, trop régulièrement, en
+suivant un programme raisonné: les femmes n'écrivent pas ainsi.
+
+--Alors, comment écrivent-elles?
+
+--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases
+d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'écrire?
+
+Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit ce qu'elle dictait,
+assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hésitation:
+
+«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité devait cesser;
+j'étais heureuse; je vivais de ma journée de la veille et de l'espérance
+du lendemain, sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que tout
+à coup on me prouve que ce que je croyais per» mis est blâmable, que ce
+qui faisait ma joie est défendu.
+
+--Il me semble qu'après avoir confessé son amour il est bon que
+Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cède à sa mère.
+
+--Très bon; continuez.
+
+«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez plus reçu chez ma
+mère, et si je veux rester l'honnête fille que je dois être il me faudra
+effacer de mon souvenir...»
+
+--Elle s'interrompit:
+
+--Si nous mettions «même»!
+
+«... Même de mon souvenir les doux moments passés ensemble; je devrai
+me dire que j'ai rêvé. Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos
+promenades, nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!...
+
+Elle s'interrompit encore:
+
+--Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation?
+
+--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.
+
+--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent.
+
+Elle continua de dicter:
+
+«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous;
+et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tête,
+désespérée de mon impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée de
+vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais au contraire vous appeler
+toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle
+démarche m'aura coûté de douleurs...»--Soyons tendre, n'est-ce pas? «ce
+que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en
+votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour
+n'être pas arrêtée au premier mot de cette lettre et pour la terminer en
+vous disant...»
+
+Elle s'arrêta:
+
+--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le point délicat, car
+il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire.
+
+Après un moment de réflexion, elle poursuivit:
+
+«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule peut vous ouvrir notre
+maison qu'elle veut vous tenir fermée.»
+
+--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide.
+Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une
+bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit.
+
+--Je me garderai bien de changer un seul mot à cette lettre, qui est
+vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me démontrez
+une chose que je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui
+puissent écrire des lettres.
+
+
+
+XXVIII
+
+Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit à copier
+la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt à la dessiner, car pour son
+esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture
+était une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait
+devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur
+le modèle le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait
+aussitôt, la même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que
+Corysandre ne pût pas se tromper?
+
+Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint à bout de ce
+travail, et aussitôt elle fit appeler sa fille; mais, avant que
+Corysandre entrât, elle eut soin de cacher sa copie.
+
+--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de
+Naurouse.
+
+Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle eût voulu qu'on ne lui
+parlât pas de Roger.
+
+--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononçait pas
+nous romprions toutes relations.
+
+--Il s'est prononcé.
+
+--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a déclaré son
+amour; le soir même il devait me demander ta main ou en tous cas il
+devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi
+qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps.
+A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermée au duc.
+
+Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une volonté inébranlable.
+
+Cependant, après quelques courts instants de silence, elle parut
+s'adoucir.
+
+--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le
+sens; mais que puis-je y faire?
+
+--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.
+
+--Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues hésitations, que je
+me suis arrêtée à cette résolution. Je l'ai balancée toute la nuit, ne
+pouvant pas me résoudre à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant
+bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouvé un moyen
+pour n'en pas venir à cette terrible extrémité et pour amener le duc à
+me demander ta main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement
+examiné, j'y ai renoncé.
+
+--Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur cette espérance qui
+lui était présentée.
+
+--Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est un peu aventureux; la
+seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-être pas.
+
+--Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas.
+
+--Tu dis cela.
+
+--Cela est ainsi.
+
+--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus
+d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au moins peut-il te montrer
+combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingénie
+toujours à t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc...
+
+--Moi?
+
+--Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps.
+
+--C'est de la surprise, rien de plus.
+
+--Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de
+votre intimité; puis, après avoir en quelques mots exprimé combien cela
+t'était cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette
+rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint à moi. Cela
+m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais même écrit la
+lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments
+sont les tiens et si je me suis mise à ta place.
+
+Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commença à la
+lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin.
+
+--Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs dont je parle, si tu
+avais toi-même écrit? demanda-telle.
+
+--Oui, je crois.
+
+Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit bientôt:
+
+--N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais navrée de parler
+contre ton coeur?
+
+--Oh! oui.
+
+--Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments, mais n'est-il pas
+tout naturel qu'une mère, bien que n'étant pas près de sa fille, écrive
+en quelque sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de toi.
+
+Corysandre acheva sa lecture.
+
+--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au
+duc.
+
+Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta:
+
+--Il y aurait des chances pour que le duc accourût tout de suite: au
+moins cela m'avait paru probable en l'écrivant, car tu penses bien
+que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations,
+inexplicables s'il t'aime comme tu le crois.
+
+--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hésitant
+à chaque mot.
+
+--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture.
+
+--Il m'aime.
+
+--Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement les chances de le voir
+accourir; seulement, moi qui n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à
+cet amour, j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout d'abord
+et qui conciliait tout: notre dignité et ton amour; car tu sens bien,
+n'est-ce pas, que cette question de dignité est considérable? Que nous
+continuions à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait
+bien certainement des facilités que je t'accorde, peut-être même cela
+lui inspirerait-il des doutes pour le passé.
+
+--Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui se perdait dans ces
+paroles contradictoires et qui d'ailleurs était trop profondément émue;
+par la menace de sa mère pour pouvoir raisonner.
+
+Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait
+tout concilier, ne serait-ce pas folie à elle de refuser le moyen qui
+lui était offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait
+contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état d'entendre
+la voix de sa conscience et de son coeur, troublée, entraînée qu'elle
+était par la voix de sa mère qui ne lui laissait pas le temps de se
+reconnaître et de réfléchir.
+
+--Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette aventure, dit
+madame de Barizel.
+
+--Je pourrais la lui remettre quand il viendra.
+
+--Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier
+cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'après que nous ne
+l'aurons pas reçu. Aussitôt qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui
+la portera, et il est possible que quelques minutes après nous voyions
+le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me demander une entrevue. Je dis
+que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et
+décide toi-même.
+
+Comme Corysandre restait hésitante, madame de Barizel reprit:
+
+-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mère est
+heureusement tracé et je n'ai qu'à le suivre tout droit: Ne plus
+recevoir le duc... à moins qu'il ne se présente pour me demander ta main
+et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir; plus tard,
+quand tu ne seras plus sous le coup immédiat de la douleur, tu me
+remercieras de ma fermeté.
+
+Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit
+pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre à ses
+réflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne
+pût pas réfléchir.
+
+--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?
+
+--A une heure pour...
+
+--Et il est?
+
+--Midi passé.
+
+--Déjà. Alors tu n'as que juste le temps d'écrire..., si tu veux écrire.
+
+--Je vais écrire.
+
+--Alors, tu es sûre de lui?
+
+--Oui.
+
+
+
+XXIX
+
+Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit que «madame la comtesse
+ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus», il fut étrangement
+surpris. Cette heure matinale avait été choisie la veille avec
+Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade, et il était
+d'autant plus étonnant qu'on ne le reçût pas, que Bob, interrogé,
+répondait que ni «madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».
+
+Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que cela signifiait.
+
+Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette question en la
+raisonnant, étant agité au contraire par une impatience fiévreuse.
+
+Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses amis d'Amérique
+peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui
+étaient pas encore parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches
+à ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le télégraphe
+s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans
+ses lettres; c'était à la dernière extrémité qu'il s'était décidé à
+employer le système des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien
+pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait être que mauvais par
+sa concision et surtout par sa discrétion obligée; mais, après ce qui
+s'était passé entre lui et Corysandre, dans la tour de l'église de
+Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses
+pouvaient tarder encore huit jours, peut-être plus. Se taire plus
+longtemps devenait tout à fait ridicule.
+
+Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état pénible de confusion
+et de perplexité, allant d'un extrême à l'autre, sans pouvoir
+raisonnablement s'arrêter à rien.
+
+Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré, quand on lui monta
+la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportée.
+
+Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait
+point l'écriture et il avait bien autre chose en tête que de s'occuper
+des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient
+indifférents.
+
+C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des lettres.
+
+Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait à travers son
+appartement, il passa plusieurs fois auprès de la table sur laquelle
+il avait jeté cette lettre: puis à un certain moment il la prit
+machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait
+le parfum de Corysandre.
+
+Sans aucun doute c'était là une hallucination: il pensait si fortement
+à Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la
+voyait partout.
+
+Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette lettre, et aussitôt une
+commotion délicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tête aux
+pieds; c'était bien le parfum de Corysandre, le même au moins que celui
+qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.
+
+Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:
+
+«Allez à ma mère...»
+
+Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était la situation que
+créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage.
+
+Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour fâchée de ses
+hésitations et de son silence, il fallait qu'elle eût vraiment l'âme
+indulgente, ou plutôt il fallait qu'elle l'aimât assez pour n'être
+sensible qu'à son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas
+blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures
+en même temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que
+plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume?
+
+Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car, s'il avait de
+puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore
+pour n'attendre pas.
+
+Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait tout de
+suite, envers son nom; s'il ne se prononçait pas, envers son amour.
+
+Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa porte s'ouvrit.
+
+C'était une dépêche; qu'on lui apportait.
+
+«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage serait d'attendre
+lettre partie depuis six jours.»
+
+Plus sage!
+
+D'un bond il fut à son bureau.
+
+«Madame la comtesse,
+
+«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais
+reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui même, aussitôt que possible.
+
+«On attendra votre réponse.
+
+«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.
+
+NAUROUSE.»
+
+Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces
+simples mots: «Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de
+Naurouse.»
+
+Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le
+premier la parole; mais elle le devança:
+
+--Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle cérémonieusement,
+de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de
+votre visite? Je vous dois une explication à cet égard et je vais vous
+la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de
+sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre très heureuses de
+l'agrément que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément qui
+est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus
+est, une jeune fille à marier. Tant que nos relations ont gardé un
+caractère de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper;
+vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous rencontrer, nous en
+ressentions un très vif à nous trouver avec vous, c'était parfait. Mais
+en ces derniers temps on m'a fait des observations... très sérieuses, au
+moins au point de vue des usages français qui désormais doivent être
+les nôtres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimité avec ma
+fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut
+et j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et à moi, nous
+devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire à Corysandre,
+et qui même lui avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique
+pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantôt. Sans doute
+j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous
+donne en ce moment, mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même le
+sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication,
+la voilà.
+
+--Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été dans l'intention de
+provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de
+franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...
+
+--Vous, monsieur le duc!
+
+--En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la première fois.
+Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu écouter ses
+inspirations avant d'être bien certain que je n'obéissais pas à des
+illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans
+mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me
+la donner pour femme.
+
+Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le
+visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait
+cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenée.
+
+Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si elle était plongée
+dans un profond embarras; à la fin elle se décida, mais en hésitant.
+
+--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort
+honorée, me prend tout à fait au dépourvu et me cause une surprise que
+je n'ai pas la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner votre
+amour pour elle,--la résolution que j'ai mise à exécution aujourd'hui
+en est la preuve. Avant de vous répondre je dois donc tout d'abord
+interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne
+contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi
+que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second père de
+ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être
+votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire...
+
+--M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait comme un assez
+mauvais mari; mais c'est là un excès de rigorisme contre lequel je me
+défendrai facilement si vous voulez bien m'entendre.
+
+--Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui vous entendît, car je
+dois avoir égard à son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez
+donc le faire revenir de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne
+sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu que la mesure que
+j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait à ma prévoyance de mère
+n'a plus de raison d'être, et que toutes les fois que vous voudrez bien
+venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir.
+
+--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir.
+
+Roger se retira.
+
+Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais
+aussitôt qu'il fut parti elle monta quatre à quatre à la chambre de sa
+fille, où elle entra en dansant.
+
+--Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!
+
+
+
+XXX
+
+Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle
+Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son
+mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On
+avait parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât de lui
+et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de
+Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir à s'occuper de
+lui. Savine n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique à
+tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on
+racontait sur son compte.
+
+Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens amis de Roger
+étaient arrivés à Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrévault
+et dix autres avec leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous
+s'étaient jetés sur cette nouvelle:
+
+--Naurouse se marie, est-ce possible?
+
+On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout d'abord il avait mis
+une certaine réserve dans ses réponses; mais, lorsqu'à la suite de
+l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel,
+dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments de sa fille
+et conseillée par son ami Dayelle», avait formellement donné son
+consentement, il avait très franchement montré combien il était heureux
+de ce mariage, n'attendant même pas les questions pour l'annoncer à ceux
+de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur.
+
+Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent celles du prince de
+Kappel:
+
+--Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de
+vous choisir votre femme vous-même et tout seul! Je crois que si j'avais
+la liberté de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien
+certain que je mourrai garçon pour ne pas me laisser marier à quelque
+princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on
+m'imposerait au nom de la politique et à qui je devrais faire des
+enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un
+futur roi qui ne se marie pas, c'est drôle, et on est original comme on
+peut.
+
+Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le blâma et très
+vivement, parlant au nom de l'amitié et de la raison, employant la
+persuasion et la raillerie pour empêcher ce qu'il appelait un suicide:
+ce fut Mautravers.
+
+Contrairement à son habitude, Mautravers n'était point arrivé à Bade
+pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas
+voir, avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu qu'il ne
+viendrait probablement pas; cependant il était venu, et, le matin de la
+deuxième journée, en débarquant de chemin de fer il était tombé chez
+Roger encore au lit et endormi.
+
+--Enfin vous voilà de retour et pour longtemps, j'espère.
+
+--Pour très longtemps, pour toujours probablement.
+
+--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?
+
+--Que raconte-t-on?
+
+--Que vous avez l'idée de vous marier.
+
+--C'est vrai.
+
+--Vous marier avec une Américaine, une étrangère, vous, François-Roger
+de Charlus, duc de Naurouse?
+
+--Cette Américaine est d'origine française: elle appartient à une très
+vieille et très bonne famille du Poitou, les Barizel.
+
+--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce
+moment, et on m'a dit aussi que c'était par amour que vous vouliez
+épouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru.
+
+--Vraiment!
+
+--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune
+fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une
+maison, je ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit
+à mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour,
+vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme
+de coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien
+vous le concéder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais à côté
+des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien,
+croyez-vous que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des
+maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimées
+passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment donné, tout en éprouvant
+encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas été désagréablement
+surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous étaient
+devenues absolument indifférentes, ne vous disant plus rien, à ce point
+que vous vous demandiez avec stupéfaction comment elles avaient pu
+éveiller en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est fatal et
+que ceux-là même qui sont les plus fortement maîtres de leur volonté
+n'échappent pas à cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre
+mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive,
+et que vous resterez en présence d'une femme aigrie, d'autant plus
+insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous
+souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en
+parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers
+qu'on peut aimer une maîtresse indéfiniment, toujours, même vieille, et
+cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que vous
+ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutôt qui vous a
+du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser,
+et alors...
+
+Mautravers était resté dans la chambre, tandis que Roger était entré
+dans son cabinet de toilette, et c'était de la chambre qu'il parlait.
+Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette à la main,
+s'essuyant le cou et le visage.
+
+--Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant, ce n'est pas
+d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de
+celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une
+spécialité. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que
+j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez. Aussi ne vous ai-je
+pas interrompu, curieux de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je
+ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer à
+ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engagé,
+et vous savez bien que je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que
+vous venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que cela
+ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais épouser, je l'aime
+passionnément, et, dussé-je n'avoir qu'un jour de bonheur près d'elle,
+pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous
+voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale. Mais,
+alors même que les sentiments qui s'ont inspirée n'existeraient pas,
+je la réaliserais cependant quand même, car je veux me marier tout de
+suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite,
+vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je
+veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour
+aux Condrieu.
+
+Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'établit entre
+eux un assez long silence; puis il reprit:
+
+--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour
+mon nom je ne puis l'empêcher sûrement de tomber entre leurs mains que
+par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste
+vous allez voir bientôt que celle que j'épouse est digne non seulement
+d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer.
+
+--Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle de Barizel, j'ai
+parlé en général.
+
+--Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai à elle; quand vous
+la connaîtrez, vous serez peut-être moins absolu dans vos théories.
+
+--Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous voulez bien.
+
+Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:
+
+--Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous en aller aussitôt
+que vous voudrez, de façon à faire une visite du soir à mademoiselle de
+Barizel, si vous le désirez.
+
+
+
+XXXI
+
+Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et
+il avait été convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'était une fête
+de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques
+semaines.
+
+Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de
+Washington,--la lettre justement qu'annonçait la dépêche.
+
+En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus sage d attendre
+lettre», disait la dépêche.
+
+Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui de l'ouvrir?
+Au point où en étaient les choses il ne pouvait pas revenir en arrière.
+Et le pût-il, le dût-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il
+la supporterait, si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait jamais
+à Corysandre.
+
+Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété était trop poignante
+pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs ce n'était point son habitude
+d'hésiter en face d'un danger.
+
+Il lut:
+
+«Mon cher Roger,
+
+«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon simple et précise;
+par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquête sur la
+famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis
+justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable
+résidence de Washington, bien faite pour donner le spleen à l'homme
+le plus gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à des
+renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami,
+en me lisant et surtout en prenant une résolution d'après ces
+renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes
+à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un gentleman et, ce qui est
+mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur
+et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie, ses manières, ses
+habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le représentent
+comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français bien
+que n'ayant pas vécu en France, mais Français d'origine, Français de
+sang, et Français du dix-huitième siècle avec quelque chose de brillant,
+de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est
+distingué pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent été
+héroïques dans un pays où l'on serait moins sensible à la pratique et au
+but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec
+sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son
+importance: il avait hérité d'une grande fortune engagée dans toutes
+sortes de complications; il ne l'a point dégagée, loin de là, et
+l'abolition de l'esclavage a dû lui porter un coup funeste; mais à cet
+égard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de
+vous répondre, suivant l'usage américain:--Vaut.... tant de mille
+dollars.--Sur la mère, au lieu de l'unanimité, c'est la contradiction
+que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les
+autres, c'est une aventurière, et ceux-là même racontent sur elle toutes
+sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car
+si elles étaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous
+l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner
+aux sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération là dedans.
+Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une dépêche vous me demandez de
+faire cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je
+suis entièrement à votre disposition et que ce me sera un plaisir de
+vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-à-dire au moment où
+vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans
+l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a
+la même unanimité que sur le père: la plus belle personne du monde, a
+provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux
+qui l'ont vue. La seule chose à noter et à interpréter contre elle est
+qu'elle a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce
+elle qui n'a pas voulu de ses prétendants? sont-ce les prétendants qui
+n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il
+semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voilà pour aujourd'hui tout ce
+que je puis vous dire. Cela manque de précision, j'en conviens; mais je
+vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la Nouvelle-Orléans
+ou ailleurs au premier signe que vous me ferez.»
+
+Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie, et, en écriture
+bâtarde aussi nette que si elle avait été lithographiée, cette lettre
+fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez
+inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle était aussi
+satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui
+était l'essentiel. Le père, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds
+à la tête, «la fille, la plus belle personne du monde.» C'était quelque
+chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai que du côté de la mère les
+choses ne se présentaient plus sous le même aspect; mais ces histoires
+scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute à des
+amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mère fût un modèle
+de vertu: ce n'est pas sa belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se
+marierait jamais.
+
+Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il envoya une dépêche à
+son ami pour le prier d'aller sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre
+cette enquête, au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait,
+il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger, plein de confiance,
+ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait
+passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle
+préoccupation eût résisté à cette joie!
+
+En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de
+madame de Barizel; avec inquiétude il interrogea Corysandre du regard,
+mais celle-ci ne lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha
+sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour.
+
+Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant des questions
+qu'il n'osait pas poser:
+
+--J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon.
+
+Il la suivit.
+
+Elle tira une lettre de sa poche:
+
+--Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre
+anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur la question de savoir si je
+vous la montrerais; mais, tout bien considéré, je pense que vous devez
+la connaître.
+
+Elle la lui tendit ouverte:
+
+«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur de votre charmante
+fille, se trouve vivement ému par le bruit qu'on fait courir du prochain
+mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez
+votre consentement à ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le
+jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère.
+Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il
+n'aurait été admis par une famille française honorable qui aurait eu
+souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux
+vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait en lui le germe de
+plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune
+encore, et d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et de son
+père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez
+ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout
+regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les médecins, est un
+des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son
+enfance il a été constamment malade et, en ces dernières années, très
+gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec
+un ou deux enfants qui seront les misérables héritiers de leur père pour
+la santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait
+un crime.»
+
+--Vous voyez! dit madame de Barizel.
+
+Roger ne répondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui
+tremblait entre ses doigts.
+
+--Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame
+de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un
+profond mépris, m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement,
+je sais par expérience que les craintes qu'elle voudrait provoquer
+ne sont pas fondées, et c'est pour cela que je vous la communique,
+uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les
+ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes.
+
+--D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-père, et je suis
+aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la
+dicter: il voudrait m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre
+petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de mon nom et pour
+cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a
+fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empêcher
+d'avoir des enfants, il écrit ces lettres infâmes.
+
+Violemment il la froissa dans sa main crispée.
+
+--Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondément
+blessé et peiné; mais au moins ne vous inquiétez pas, de pareilles
+dénonciations ne peuvent rien sur mes résolutions, et pour Corysandre,
+il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et
+n'en saura jamais rien?
+
+En voyant comment madame de Barizel accueillait ces révélations, il
+pouvait ne pas s'inquiéter pour son mariage, mais pour lui-même il ne
+pouvait pas ne pas penser à cette lettre.
+
+Il était vrai que son père était mort jeune; il était vrai que sa mère
+était poitrinaire: il était vrai que lui-même depuis son enfance avait
+été bien souvent malade. Était-il donc condamné à transmettre à ses
+enfants les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de ses parents?
+
+Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela? Avait-il vraiment la main
+hippocratique?
+
+Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur fut empoisonnée, et
+le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres
+ne parvinrent pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient son
+front.
+
+A un certain moment il vit dans la foule un médecin parisien qu'il avait
+connu autrefois et qu'on était sûr de rencontrer partout où il y avait
+des cocottes; aussitôt, se levant de la chaise qu'il occupait auprès de
+Corysandre, il alla à lui.
+
+--Docteur, j'ai un renseignement à vous demander, dit-il en l'emmenant
+à l'écart. A quels signes reconnaît-on donc ce que vous appelez la main
+hippocratique?
+
+--Au renflement en massue de la dernière phalange des doigts et à
+l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale.
+
+--Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine.
+
+--Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est
+exagéré: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains.
+
+--Je vous remercie.
+
+Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en alla tout à
+l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là, se dégantant rapidement, il
+examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardées, en se demandant
+si elles étaient ou n'étaient pas hippocratiques.
+
+Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez léger, qu'à un
+doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant à l'incurvation de l'ongle,
+il ne savait pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute un
+terme de médecine, il le chercherait.
+
+
+
+XXXII
+
+Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le
+salon où celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives réunis: le
+prince de Kappel, Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine,
+Esther Marix et enfin Raphaëlle.
+
+Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de lui, pour lui tendre la
+main; quand Raphaëlle lui tendit la sienne, il ne fut pas maître de
+retenir un léger mouvement.
+
+--Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne amie, dit Mautravers,
+qui l'observait, c'est elle-même qui s'est invitée tout à l'heure quand
+elle a su que nous dînions ensemble.
+
+--Ça c'est beau, dit Poupardin.
+
+--Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce n'aurait pas été
+pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adressé cette demande à
+Mautravers.
+
+On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher tout haut.
+
+--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'à
+l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voilà tous
+réunis aujourd'hui pour célébrer les adieux à la vie de notre ami, comme
+nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter son entrée dans la vie.
+
+--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas
+consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le même
+cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme à
+l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les
+mêmes, et franchement ça manque de diversité. Nous allons dire les mêmes
+choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger la même sauce
+brune, la même sauce rouge, la même sauce blanche; et puis demain nous
+recommencerons.
+
+On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de Roger; ce voisinage
+n'était guère pour lui plaire, mais il eût été maladroit et ridicule
+d'en rien laisser paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre
+observation; c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise en la
+voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être que complètement
+indifférente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimée,
+qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompé; tout cela était si
+loin!
+
+Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole
+à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant assez longtemps il
+s'entretint avec elle, sans plus faire attention à Raphaëlle que s'il ne
+la connaissait pas.
+
+A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu, Raphaëlle se
+pencha vers lui et, parlant d'une voix étouffée, de manière à n'être
+entendue que de lui seul:
+
+--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée à ce dîner.
+
+Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda
+de haut, puis tout à coup se baissant de façon à lui parler à l'oreille:
+
+--Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il, j'étais sur le balcon et
+j'ai tout entendu.
+
+--Ç'a été justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et
+parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se
+disait chez mes parents que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à
+rompre?
+
+Il eut un tressaillement.
+
+--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.
+
+--Justement, répondit-elle.
+
+--Alors cela sera long!
+
+--Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui.
+
+--Continue, mais tout haut.
+
+--Merci.
+
+Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue, s'exprimant
+au milieu de ces neuf personnes à peu près aussi librement que si elle
+avait été seule, car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en
+jetant hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que
+ses voisins l'entendissent.
+
+--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour
+moi, par générosité, par amour, et que si les choses continuaient ainsi
+ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais essayé de
+rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu l'avais repoussé; si tu
+savais comme cela m'avait été doux! Alors, voyant qu'il fallait te
+sauver malgré toi, j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas
+impunément qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui m'était inspiré
+par mon métier, j'ai joué une scène... atroce, en me disant pour me
+soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais être, tu
+souffrirais moins et te guérirais plus sûrement, plus vite.
+
+Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant elle une assiette à
+laquelle elle ne toucha pas.
+
+--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne
+comédienne; mais il paraît que ce jour-là j'ai eu du talent, car tu as
+cru à la scène que je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu
+y crois peut-être encore en ce moment même, te disant que j'ai été
+la plus misérable des femmes, au lieu de voir que j'en étais la plus
+tendre, la plus dévouée, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée
+jusqu'au suicide.
+
+--Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de Naurouse? demanda
+Montrevault, ça n'est pas correct, cela, ma chère.
+
+Assurément non, cela n'était pas correct; elle le sentait sans qu'il fût
+besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout
+ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se décida à
+achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas:
+
+--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant
+sur tous les convives un regard assuré, une chose bien simple, bien
+élémentaire, mais qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends
+à tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part
+pour votre éducation. Comme je n'aurai à tromper aucun de vous, je peux
+parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine,
+quand il est l'amant d'une femme qui lui témoigne de l'amour, qu'il doit
+être seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh
+bien! ça, c'est des bêtises.
+
+--Bravo! cria Balbine.
+
+--Certainement, continua Raphaëlle, une femme peut n'aimer qu'un homme
+et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien
+pour elle; mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une autre
+affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous
+dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela,
+enfin des relais.
+
+--Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche.
+
+--Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au duc, au petit duc,
+comme nous disions autrefois, quand Montrévault m'a interrompue pour me
+rappeler que je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de
+cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais mieux le lui
+dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que
+je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ça blessera...
+
+--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles
+auront mauvais caractère.
+
+--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien égal qu'on
+se fâche ou qu'on ne se fâche pas. Donc le but de mon explication était
+de lui prouver que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai aimé,
+tendrement, passionnément aimé, et, qu'en réalité, je n'ai jamais aimé
+que lui.
+
+Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.
+
+--Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte.
+
+--Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault.
+
+--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'étais en train de
+dire bas, continua Raphaëlle sans se laisser déconcerter, ce n'est
+pas ma faute. Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi, sans
+explication; après plusieurs années je le retrouve, alors je saisis
+l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans
+d'autres circonstances je n'aurais pas risqué cette explication, parce
+qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans
+un but intéressé, mais maintenant cela n'est pas à craindre, cette idée
+ne peut venir à personne et je suis bien aise que le petit duc sache...
+
+--Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire amant, dit Sermizelles,
+c'est entendu.
+
+--Il le sait.
+
+--Il en est fier.
+
+--Il en rêvera.
+
+--Ton souvenir consolera ses vieux jours.
+
+--Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle, cela m'est égal;
+j'ai dit ce que je voulais dire.
+
+Elle se mit alors à manger consciencieusement, en femme qui veut
+regagner le temps perdu, et, pendant le reste du dîner, elle ne
+chercha point à s'adresser à Roger en particulier, ne lui parlant
+que lorsqu'elle y était amenée naturellement par les hasards de la
+conversation.
+
+Au dessert, Roger se leva et quitta la table.
+
+--Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine; c'est scandaleux!
+
+--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.
+
+Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à ceux qui le blâmaient,
+Roger se retira pour se rendre auprès de Corysandre, et en chemin
+une question qu'il s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle
+avait-elle essayé cette justification? Il était dans des dispositions où
+l'on se défie de tout et de tous: les étranges paroles que Mautravers
+lui avait adressées le matin, puis presque aussitôt la lettre anonyme
+que madame de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur ses
+gardes; il traversait bien évidemment une phase décisive, et des
+dangers, des embûches dressées par M. de Condrieu-Revel, devaient
+l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre
+son mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le voyait, et
+ses soupçons ne devaient s'arrêter devant personne; mais enfin il lui
+paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaëlle
+pussent se rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait ni
+par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente pour croire qu'il
+pouvait revenir à elle, alors même qu'il croirait qu'elle s'était
+immolée, qu'elle s'était suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela
+qu'elle avait cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce
+qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage.
+
+
+
+XXXIII
+
+Le lendemain matin, au moment où Roger allait descendre pour déjeuner,
+il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se
+continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une
+personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.
+
+La personne qui voulait entrer n'était autre que Raphaëlle, et Bernard,
+qui aimait à se substituer à son maître, s'imaginant que celui-ci ne
+devait pas être en disposition de recevoir une ancienne maîtresse,
+refusait de la recevoir:
+
+--Puisque j'affirme à madame que M. le duc est sorti.
+
+C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.
+
+Sans daigner remettre le valet de chambre à sa place, Raphaëlle, passant
+devant lui, se hâta d'entrer.
+
+Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce
+ne fut pas bien franchement. Cette visite n'était pas pour lui plaire,
+pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité
+de la tutoyer lui-même.
+
+Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit.
+
+--Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter ma justification?
+lui demanda-t-elle.
+
+--Pour te justifier probablement, répondit-il en employant de mauvaise
+grâce le tutoiement.
+
+--Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai été
+guidée que par un motif étroitement personnel. Depuis notre séparation
+j'ai supporté ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse
+à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit
+que je le sache, moi.»--Et cela me suffisait réellement. Tu penses bien
+que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de
+dégoût? Mais quand, dans ces heures-là, je pensais à toi, j'étais tout
+de suite relevée et je redressais la tête quand je me disais: «Voilà ce
+que j'ai fait pour l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué
+à me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai eu besoin de ton
+estime, non pour moi, mais pour toi.
+
+Comme il la regardait avec étonnement, se demandant où tendaient ces
+étranges paroles, elle continua:
+
+Tu ne comprends rien à ce que je te dis là, n'est-ce pas? mais tu vas
+voir bientôt que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant
+d'en arriver là, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que
+je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec Savine quand il
+apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demandé de rester à
+Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres
+du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que
+c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec Mautravers, qui ne voulait pas
+m'inviter et qui ne s'est décidé qu'en pensant que j'avais sans doute
+l'espérance de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,--ce qui,
+pour sa nature bienveillante, est un plaisir très doux.--Maintenant que
+tout cela est expliqué, écoute-moi.
+
+Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:
+
+--Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine
+devait épouser mademoiselle de Barizel?
+
+--Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous, dit Roger en étendant la
+main par un geste énergique.
+
+--Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai
+rien à en dire; jamais l'idée ne me serait venue de porter un témoignage
+contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu
+me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi
+donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est
+déjà assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais à bout.
+
+Elle fit une nouvelle pause:
+
+--Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te
+le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aimé
+et sans avoir jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le
+regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré son égoïsme,
+son avarice, sa sécheresse de coeur, sa méchanceté, sa dureté, sa
+lâcheté, malgré tous les défauts et tous les vices qui font de lui un
+des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à lui...
+parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais
+été sa maîtresse; mais, dans les dispositions où je suis, mieux vaut lui
+qu'un autre; au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il y
+tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec un peu d'habileté
+lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai
+pas assez et il me faut quelques années encore pour atteindre le chiffre
+que je me suis fixé, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un
+difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la générosité même.
+Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage,
+tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a jetée; on ne perd
+pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus enviée de Paris. Tout
+d'abord je me suis refusée à admettre que ce mariage fût possible, car
+je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui s'est passé m'a donné
+raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter
+un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage si
+je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle était celle que
+Savine voulait épouser, et j'ai envoyé un homme dont j'étais sûr faire
+une enquête ici.
+
+--Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où tend cet entretien,
+restons-en là; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai déjà trop
+entendu.
+
+--Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton
+honneur.
+
+--Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets à personne d'en
+prendre souci.
+
+--Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas
+qu'il est menacé, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que
+je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc
+m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle;
+mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu
+es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend
+des renseignements sur la famille de celle qu'on épouse, pourquoi
+repousserais-tu ceux que je t'apporte?
+
+Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde:
+
+--Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un témoignage.
+
+--Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que
+ton bien et qui ne demande rien que d'être entendue quand elle élève la
+voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne
+veux pas me plaindre, encore moins me fâcher; je me mets à ta place, je
+sens ce que ma démarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu
+souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la générosité de
+ton caractère; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper,
+écoute-moi, c'est la seule réparation que je veuille.
+
+--Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment, venir m'imposer des
+paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent à des
+personnes dont il ne peut pas être question entre nous?
+
+--Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne
+venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie
+et d'une lâcheté. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi,
+mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le
+garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter une voix qui t'avertirait
+que tu vas tomber dans un précipice, parce que tu n'aurais pas demandé
+cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le
+crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre que je ne suis
+pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie.
+
+L'insistance même de Raphaëlle avait fini par émouvoir Roger. Son
+premier mouvement avait été de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant
+pas, il avait été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise
+à vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le souvenir de la
+lettre de son ami, le secrétaire de la légation de Washington, lui
+revenait et le troublait.
+
+Brusquement il se décida:
+
+--Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien invraisemblables,
+auxquelles je n'ai pas voulu répondre; aujourd'hui l'heure est venue de
+me prouver que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter
+les preuves palpables, évidentes, de ce que tu veux me révéler. Si tu me
+donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais
+encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te
+traiterai comme la dernière des misérables.
+
+Vivement elle étendit le bras:
+
+--Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle, la condition que
+tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les
+donnerai, non pas dans un délai que je pourrais allonger, non pas
+demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai là, les voici:
+
+Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe
+et la présenta à Roger, qui, prêt à la prendre, eut un mouvement de
+répulsion.
+
+--Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut
+que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai
+dit que voulant empêcher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais
+envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches, qui devait
+faire une enquête sur ce qu'était celle que Savine allait épouser,
+disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce
+mariage, qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me donna
+n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as dû voir
+toi-même sur l'intérieur, les relations, les habitudes de madame de
+Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la
+bohème.
+
+Roger voulut l'interrompre.
+
+--Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom;
+d'ailleurs, madame de Barizel étant une étrangère, il n'y a rien
+d'extraordinaire à ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je
+n'avais à parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter
+rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire
+comprendre que si je voulais poursuivre mon enquête en Amérique, je
+pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine de
+devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un agent en Amérique et de
+poursuivre là-bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands
+frais. Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine, et les
+risques que je courais d'un côté n'étaient nullement en rapport avec les
+chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en
+Amérique.
+
+--Ah!
+
+Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait son émotion, mais
+en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas été
+maître de ne pas la laisser échapper, car ce n'était pas, comme il
+l'avait supposé tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être
+question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade; ce que Raphaëlle
+avait fait pour son intérêt à elle, c'était ce qu'il aurait voulu, ce
+qu'il aurait dû faire lui-même pour son honneur.
+
+--Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat des recherches
+que mon homme a faites en Amérique, avec preuves à l'appui, car il
+me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne
+recueillît aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage certain;
+tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas été prouvés, mais
+ceux qui l'ont été suffiront, et au delà, pour t'éclairer.
+
+Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage, qu'avait animé
+l'ardeur de la discussion, prit une expression désolée:
+
+--Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te causer une douleur,
+moi qui voudrais tant t'éviter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon
+souvenir ne fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis comme
+une mère qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime.
+
+--Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves...
+
+Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était lui maintenant qui
+la pressait de parler.
+
+--Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille?
+
+--Non.
+
+--C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements
+et les témoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse,
+qui est la partie intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir
+facilement ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté un terrain
+aux Champs-Élysées, soi-disant pour construire dessus un hôtel, mais en
+réalité et tout simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de
+fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié ou plutôt sans
+_de_, Olympe Boudousquié tout court, ainsi que le prouve, ce certificat
+de baptême, revêtu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de
+toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticité.
+
+Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle présenta à
+Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:
+
+--Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur de musique; la mère,
+Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique guère que la fille de ces gens-là
+ait droit à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie
+était une personne remarquable par sa beauté, à laquelle il n'a manqué
+pour faire fortune qu'un autre théâtre que Natchez, qui est une petite
+ville de trois à quatre mille habitants, où une femme, même de talent
+(et il paraît qu'elle était douée), ne peut pas briller, et puis il y
+avait en elle un vice qui devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle
+était d'origine noire, bien que parfaitement blanche...
+
+Comme Roger avait laissé échapper un mouvement, elle s'interrompit pour
+prendre deux pièces qu'elle lui tendit:
+
+--Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était, tu le vois, une
+esclave.
+
+Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de lire les papiers
+qu'elle lui avait présentés; puis, sans le regarder, pour ne pas
+augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner
+attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle
+continua:
+
+--M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille Olympe était encore tout
+enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements
+manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la
+lacune qui existe entre le moment où madame Boudousquié quitte Natchez
+et celui où nous la retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi
+des mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille Olympe, lancée
+dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle de Boudousquié pour ceux
+qui ne savent pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables,
+succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout le monde
+s'accorde à reconnaître que c'est une femme très forte. Malheureusement,
+sur cette période, les renseignements manquent aussi, c'est-à-dire les
+renseignements avec preuve à l'appui, les seuls dont nous ayons à nous
+occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je
+dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants
+qui allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les débris
+de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au
+compte de la jalousie par des juges complaisants.
+
+--Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer de moi que de me
+raconter de pareilles histoires.
+
+--Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de
+Barizel et quelle est sa réputation. N'est-ce pas chose grave qu'on
+puisse parler ainsi d'une femme, même alors que cette femme serait
+innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la
+juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas là-dessus. Une
+seule chose est certaine, c'est qu'après la mort de ce personnage,
+qui s'appelait Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la
+Nouvelle-Orléans pour Charlestown, où un riche commerçant se ruine et
+se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frère de William
+Layton, qui l'a alors connue comme la maîtresse de son frère et qui à
+été témoin de cette ruine et de ce suicide, est établi à Paris, 45,
+rue de l'Échiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les
+renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a causé la mort de son
+frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger pour qu'il
+parle: c'est un témoin vivant et qui, par son honorabilité, mérite toute
+confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue
+de l'Échiquier?
+
+Il répondit par un signe de tête, car une émotion poignante le serrait à
+la gorge: ce n'était plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour
+avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un
+témoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventurière
+dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables
+dont il était question dans cette lettre seraient vraies? Était-ce
+possible? Il se débattait contre cette question, et son amour pour
+Corysandre se révoltait, à cette pensée.
+
+--Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a encore une disparition.
+On la retrouve à Savannah menant grande existence, maîtresse d'un
+négociant qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en
+France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle
+volontiers d'Olympe Boudousquié, car elle n'a laissé que de mauvais
+souvenirs à ses amants et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à
+l'interroger aussi, celui-là. Nouvelle disparition. Elle va à la Havane,
+d'où la ramène le comte de Barizel, qui la présente et la traite comme
+sa femme. L'a-t-il véritablement épousée? On n'en sait rien: mon
+homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible
+cependant, car le comte était un homme passionné, un parfait gentilhomme
+français dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt
+contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laissé que de
+grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le
+train qui est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les
+réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux qui veulent prendre
+la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel
+manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu
+peux là-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir
+autant parce que tu n'es pas du métier, tu peux en voir assez cependant
+pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe à
+Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi que pour te parler de ce que
+je savais sur la vie de madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou
+plutôt, mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était cette femme
+qui, par son habileté et surtout par son audace, est parvenue à prendre
+place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par
+sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me
+ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que
+j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez
+maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras,
+je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose à
+ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que
+je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en
+feras ce que ton honneur t'indiquera.
+
+Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti, écrasé par ces
+terribles révélations.
+
+Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps après le départ
+de Raphaëlle, fut d'étendre la main pour prendre un _Indicateur des
+chemins de fer_ qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs
+minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant
+ses yeux troublés et les filets noirs qui séparent les trains se
+brouillaient; enfin il parvint à voir que le premier train pour Paris
+était à trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait.
+
+Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitôt il se rendit
+aux allées de Lichtenthal.
+
+Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.
+
+--Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de
+sitôt; quelle bonne surprise!
+
+Il se raidit pour ne pas se trahir:
+
+--C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis obligé de
+partir pour Paris par le train de trois heures.
+
+--Partir!
+
+Elle le regarda en tremblant: instantanément son beau visage s'était
+décoloré.
+
+--Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque.
+
+--Pour une chose très grave... mais rassurez-vous, chère mignonne, et
+dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondément, combien
+passionnément je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de
+m'éloigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espère.
+
+Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et
+passionnés:
+
+--Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, très vite? Si
+courte que soit votre absence, elle sera éternelle pour moi.
+
+A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon;
+vivement Corysandre courut au-devant d'elle:
+
+--Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.
+
+--Quoi donc?
+
+Roger voulut répondre lui-même:
+
+--Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures et je viens vous
+faire mes adieux.
+
+--Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières journées de courses?
+
+--Cela m'est impossible.
+
+--Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ.
+
+--C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais; c'est ce matin,
+il y a quelques instants, que ce départ a été décidé.
+
+Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais avec madame de
+Barizel ce n'était pas un sentiment de lâcheté qui l'anéantissait,
+c'était un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait.
+Était-elle vraiment la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il
+pouvait le savoir.
+
+Il fit quelques pas vers la porte:
+
+--C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant
+madame de Barizel, que j'ai à traiter l'affaire... capitale qui
+m'appelle à Paris, deux Américains, M. Layton, de Charlestown...
+
+Elle pâlit.
+
+--... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.
+
+Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa:
+
+--Bon voyage! dit-elle.
+
+
+
+XXXIV
+
+Le trouble de madame de Barizel avait été le plus terrible des aveux.
+
+Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir vu M. Layton, le
+frère du suicidé de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart.
+
+Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une fille!
+
+Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans sa résolution.
+
+Jamais il ne reverrait Corysandre.
+
+Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation? Il n'en
+savait rien, il ne se le demandait même pas, car ce n'était pas de
+l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'était du présent, du présent seul.
+
+Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe
+Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de Naurouse.
+
+Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-même, il devait
+pour le moment écarter cela de sa pensée et tâcher de ne voir que ce que
+l'honneur de son nom lui imposait.
+
+Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette résolution serait
+un suicide.
+
+Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris, il arrêta la mise à
+exécution de cette résolution, s'y reprenant à vingt fois, à cent fois,
+ne restant fixé qu'à un seul point, qui était qu'il ne devait pas
+retourner à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il
+n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur qui tiendraient contre
+elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui
+parler de sa mère, il faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels?
+Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.
+
+Il écrirait donc.
+
+Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une telle angoisse, un
+tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrivé à
+Paris: le temps, la distance, étant choses inappréciables pour lui.
+
+Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite il écrivit ses
+lettres, dont les termes étaient arrêtés dans sa tête.
+
+«Madame la comtesse,
+
+«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous
+avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de
+mariage dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces deux messieurs,
+je vous confirme cette impossibilité.
+
+«NAUROUSE.»
+
+Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser
+la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit
+affolé, le coeur défaillant:
+
+«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le coup de la plus
+affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais éprouvée que je
+vous écris.
+
+«Nous ne nous verrons plus.
+
+«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il était hier, plus profond
+même, et ce que je vous disais en me séparant de vous, je vous le répète
+en toute sincérité: Je vous aime, je vous adore.
+
+«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a pas de volonté
+humaine qui puisse nous réunir.
+
+«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé cette lettre, celui
+qui remplit ma vie: je vous aime, chère Corysandre.
+
+«ROGER.»
+
+Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer, car elle ne
+disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait
+dix fois, vingt fois, à quoi bon, puisque, ce qui était dans son coeur,
+il ne pouvait justement pas l'exprimer.
+
+Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade qui porterait
+ces deux lettres, et, en les envoyant à celui-ci, il lui donna ses
+instructions qu'il précisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait
+porter la lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même aux mains
+de mademoiselle de Barizel; quand à celle de madame de Barizel, il était
+mieux qu'il la remît à quelqu'un de la maison sans explication.
+
+Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces lettres fut fermée,
+il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer à la poste:
+c'était sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.
+
+Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille angoisse, et si son
+coeur ne défaillait pas dans les faiblesses de l'irrésolution, il se
+brisait sous les efforts de la volonté.
+
+Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il aimait si
+passionnément, et il y renonçait; mais au prix de quelles souffrances
+accomplissait-il ce devoir!
+
+Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il ne pouvait plus
+attendre; il prit la lettre et la porta lui-même au bureau de la rue
+Taitbout, marchant rapidement, résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans
+la boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté de presser
+la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût été appuyée sur son coeur.
+
+Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se présenta à
+son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami à cette heure
+et l'humanité entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il
+monta chez lui.
+
+En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement.
+
+--Quelle joie, mon cher Roger!
+
+Mais en remarquant combien il était pâle et comme tout son visage
+portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arrêta.
+
+--Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il.
+
+--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage.
+
+Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui parler de ce mariage
+et lui dire combien il aimait Corysandre.
+
+--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais épouser plus
+que je ne l'ai jamais aimée; de son côté elle m'aime toujours, c'est
+vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons
+de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au médecin un remède
+pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette
+rupture, j'ai maintenant la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma
+douleur.
+
+--Mais que voulez-vous?
+
+--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir.
+
+--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime
+pas. Si je la suspends par le sommeil, au réveil vous la retrouverez
+aussi intense qu'en ce moment.
+
+--J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à mes pensées, à mes
+souvenirs.
+
+--Et après?
+
+--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui.
+
+Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pâle,
+plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté. Ce long voyage ne lui avait
+pas été salutaire. La fièvre bien certainement ne le quittait pas.
+
+Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il
+traversait? Par les lettres qu'il avait reçues Harly savait que Roger
+avait mis toutes les espérances de sa vie dans ce mariage qui, pour
+lui, était le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement,
+utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille,
+ces joies qu'il n'avait jamais connues et après lesquelles il aspirait
+si ardemment. Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait
+pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que s'il reprenait ses
+anciennes habitudes il y trouverait sûrement l'aggravation rapide de sa
+maladie.
+
+Comment l'empêcher de les reprendre?
+
+
+
+XXXV
+
+Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger sortit de son
+assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et
+même plus lourde, plus accablante, car il n'était plus enfiévré par la
+résolution à prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était le
+sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de tout son poids.
+
+C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle était là devant
+ses yeux plus belle, plus radieuse, plus éblouissante qu'il ne l'avait
+jamais vue; ce n'était pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre
+volonté. Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant
+il en était à se demander s'il n'était pas plus coupable envers
+Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eût été envers l'honneur de son
+nom en l'épousant. Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il
+avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille qui avait
+empoisonné sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur.
+
+Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée, tournant et
+retournant la même pensée, voyant et revoyant toujours la même image.
+
+Il envoya chercher une voiture:
+
+--Où faut-il aller?
+
+--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards extérieurs.
+
+En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot, le cheval de sa
+victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre
+et recommença sa promenade.
+
+A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au
+rez-de-chaussée, il monta à l'entresol pour dîner seul dans un salon
+particulier.
+
+--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maître
+d'hôtel, qui le reconnut.
+
+--Un seul.
+
+--Que commande monsieur le duc?
+
+--Ce que vous voudrez.
+
+A huit heures il entra à l'Opéra.
+
+Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la musique
+l'exaspérait.
+
+Il sortit et s'en alla aux Bouffes.
+
+Mais il n'y resta pas davantage.
+
+Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'où il se sauva au
+bout d'un quart d'heure.
+
+Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens qui jouaient
+sérieusement, la foule, le bruit, les lumières, tout lui faisait
+horreur.
+
+Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la même chose,
+puis le surlendemain, puis toujours ainsi.
+
+Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.
+
+Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir où aller, le
+valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait
+recevoir madame la comtesse de Barizel.
+
+La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi.
+
+--Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il.
+
+--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.
+
+Son parti fut pris.
+
+--Faites entrer, dit-il.
+
+Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce n'était que la
+comtesse, il n'avait pas de ménagement à garder avec elle; il haïssait,
+il méprisait cette misérable femme qui le séparait de Corysandre.
+
+Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger,
+stupéfait, ne pensait pas à lui avancer un siège, elle prit un fauteuil
+et s'assit. Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes
+pas paru être plus à son aise.
+
+--J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt je me suis
+mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie.
+
+--Que je renonce à la main de mademoiselle de Barizel.
+
+--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous à la main
+de ma fille?
+
+Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui
+ressemblait à un défi, un sentiment d'indignation l'avait soulevé.
+
+--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom à la fille de
+mademoiselle Olympe Boudousquié.
+
+Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et
+son sourire s'accentua:
+
+--Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une étrange confusion de
+nom, que des malveillants, des jaloux ont inventée dans un sentiment de
+haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai,
+de Boudousquié du nom de mon père; mais de Boudousquié et Boudousquié
+sont deux. Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer que
+vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai été pour vous
+avertir qu'on tendait un piège à votre crédulité, comme on avait essayé
+d'en tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour m'avertir qu'il
+y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car déjà
+on m'avait menacée, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher à
+cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien de commun; mais
+je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette
+invention grossière. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont
+su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire,
+et je viens me mettre à votre disposition pour vous fournir toutes les
+explications que vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son
+bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa mère, que cette seule
+considération. Que vous a-t-on dit!
+
+--Vous le demandez?
+
+--Certes.
+
+--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié, après avoir ruiné son frère
+dont elle était la maîtresse, avait amené celui-ci à se tuer. M.
+Urquhart m'a dit que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé et
+ruiné, était la dernière des filles.
+
+--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien
+de commun entre la famille Boudousquié, à laquelle appartenait cette...
+fille, et la famille de Boudousquié d'où je sors.
+
+--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquié, que M.
+Urquhart a conservé et m'a montré, soit... le vôtre?
+
+Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversée;
+une pâleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait
+défaillir. Se voyant observée, elle se cacha la tête entre ses mains,
+mais le tremblement de ses bras trahit son émotion.
+
+Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon à pouvoir
+reprendre la parole:
+
+--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car
+je veux vous avouer la vérité, toute la vérité. Que ne l'ai-je fait plus
+tôt! Je vous aurais épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé
+et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi. J'avoue donc que,
+tout à l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre
+Olympe Boudousquié et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité
+cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle, née de
+relations entre mon père et une jeune femme...
+
+--Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le certificat de baptême
+d'Olympe Boudousquié et beaucoup d'autres pièces authentiques la
+concernant et concernant aussi sa mère.
+
+Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation, cependant elle
+continua:
+
+--Vous savez comme ces liaisons se font et se défont facilement. Mon
+père eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande,
+suivit les traces de sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute
+les pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent les récits
+qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une
+certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montré et
+moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle
+puisque celle qui a posé pour ce portrait était... ma soeur.
+
+--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est
+devenue?
+
+--Morte.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Une quinzaine d'années.
+
+--Vous avez un acte qui constate sa mort.
+
+--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant.
+
+--Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une série d'actes
+s'appliquant à cette Olympe Boudousquié qui permettent de la suivre
+jusqu'au moment où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane.
+
+--Monsieur le duc!
+
+Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et étendant
+le bras vers la porte:
+
+--Je vous prie de vous retirer.
+
+--Mais je vous jure.
+
+--Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi aux serments d'Olympe
+Boudousquié?
+
+Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgré
+l'effort qu'il faisait pour se dégager:
+
+--Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent déchirant, je
+retournerai en Amérique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai
+morte pour le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je vous en
+conjure à genoux, à mains jointes, en vous priant, en vous suppliant
+comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas à ce mariage.
+Elle est innocente, elle est la fille légitime du comte de Barizel
+dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La
+tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussée à cette
+démarche. Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez? l'amour
+ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil?
+
+--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!
+
+
+
+XXXVI
+
+Madame de Barizel était partie depuis longtemps et Roger n'avait pas
+quitté son salon, qu'il arpentait en long et en large, à grands pas,
+fiévreusement, quand le domestique entra de nouveau.
+
+--Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force voir monsieur le
+duc; elle refuse de donner son nom.
+
+--Ne la recevez pas.
+
+--Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très jolie.
+
+Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la bouche du
+domestique, paraissait toute-puissante:
+
+--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.
+
+Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du salon se rouvrit et
+la jeune dame qui paraissait très jolie sous son voile entra.
+
+Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaître;
+son coeur avait bondi au-devant d'elle:
+
+--Vous!
+
+--Roger!
+
+Le domestique sortit vivement.
+
+Elle se jeta dans les bras de Roger.
+
+--Chère Corysandre!
+
+Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les
+yeux, perdus dans une extase passionnée; ce fut elle qui la première
+prit la parole:
+
+--Ma présence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre
+lettre, j'ai été foudroyée en la lisant, je n'ai pas été fâchée. Fâchée
+contre vous, moi!
+
+Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son âme, toute sa
+tendresse, tout son amour dans ce regard, frémissante de la tête aux
+pieds, éperdue, anéantie; ce n'était plus l'admirable et froide statue
+qu'il avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la passion avait
+touchée et qu'elle entraînait.
+
+Tout à coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la
+tête dans le cou de Roger.
+
+--Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour
+vous demander les raisons qui vous empêchent de me prendre pour femme.
+
+--Mais...
+
+--Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans un élan
+irrésistible, je ne veux pas les connaître... au moins je ne veux pas
+que tu me les dises.
+
+De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.
+
+Puis après quelques instants elle poursuivit sans le regarder:
+
+--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris...
+librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent à
+son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux
+pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.
+
+Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait
+peur de voir et d'entendre.
+
+--Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre
+cette résolution, à ma douleur, à mon désespoir; tu as pensé que je
+pouvais en mourir.
+
+Il inclina la tête.
+
+--Et cependant tu l'as prise?
+
+--J'ai dû la prendre.
+
+--Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce
+pas; tu m'aimes encore!
+
+--Si je t'aime!
+
+La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément; ils restèrent
+sans parler, les lèvres sur les lèvres.
+
+Mais doucement elle se dégagea:
+
+--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je
+l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est parce que je sentais bien que
+tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue à toi, car
+enfin nous ne pouvons pas être séparés,--j'en mourrais. Et toi,
+supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne
+peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je
+viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'était que
+je ne pouvais pas être ta femme?
+
+Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre.
+
+--Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi ne parles-tu
+pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces
+questions m'épouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter
+toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais
+pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir
+davantage. Il y a là quelque mystère, quelque secret terrible que je ne
+dois pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant
+d'inquiétude à la pensée que je peux te le demander. Je ne suis qu'une
+pauvre fille sans expérience, je ne sais que bien peu de chose dans la
+vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder et
+à voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine
+cependant. Ce que j'ai deviné c'est qu'après avoir voulu me prendre pour
+ta femme, tu ne le veux plus maintenant.
+
+--Je ne le peux plus.
+
+--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous séparons
+plus. Me voici; prends-moi, garde-moi.
+
+Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les
+yeux:
+
+--Me veux-tu?
+
+--Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions plus! s'écria-t-il.
+
+--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; à
+la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de résister à
+ton amour, moi j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est
+grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève au-dessus de
+toutes les considérations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'à ce
+jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que
+j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant d'admiration,
+que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus des autres femmes; au
+moins je l'ai cru pour la beauté, car pour tout le reste je savais bien
+que je n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu m'aimes,
+voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément, plus que tout au
+monde, plus que ma réputation, plus que mon honneur, plus que tout, et
+voilà que c'est par mon amour que je deviens supérieure aux autres,
+puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire à ma place
+et m'en glorifie.
+
+Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des flammes, sa poitrine
+bondissait, elle était transfigurée par la passion.
+
+--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu
+m'acceptes comme je me donne,--entièrement. Où tu voudras que j'aille,
+j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté
+que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre bonheur que le
+tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne
+souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être
+aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par personne, tu
+entends, par personne, et que mon enfance a été aussi triste, aussi
+délaissée que la tienne.
+
+Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna la tête.
+
+--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt t'expliquer comment
+j'ai pris cette résolution.
+
+Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un fauteuil et s'assit,
+tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant
+les mains dans les siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et
+ses regards.
+
+--C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma mère m'a donné
+celle que tu lui écrivais que je me suis décidée. Comme elle m'annonçait
+qu'elle venait à Paris pour dissiper le malentendu qui s'était élevé
+entre vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant bien qu'il
+ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni
+personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu
+arrêter qu'après de terribles combats, forcé par des raisons qui ne
+changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous sommes arrivées ce
+matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour,
+mais sans rien espérer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée,
+dans un état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu
+persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai
+appelé un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a
+fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais
+qu'importe! Pouvais-je être sensible à cela en un pareil moment! Me
+voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne pensons qu'à cela, au bonheur
+d'être ensemble. Moi, je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque,
+depuis hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de peine à
+écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient pas de sens aujourd'hui;
+mais toi, ne te surprend-il pas?
+
+Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle, et dans une
+muette extase, il la contempla, la regarda des pieds à la tête, tandis
+qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses
+bras, sur son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait besoin
+d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il n'était pas sous
+l'influence d'une illusion.
+
+--Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes pieds, dit-elle en
+souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma
+mère ne s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera. Ne me
+trouvant pas, la pensée lui viendra bien certainement que je suis ici,
+car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me
+reprendre, car elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans
+un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un autre mariage pour
+moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne
+veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette
+existence... misérable. Partons, partons aussitôt que possible.
+
+--Tout de suite. Où veux-tu que nous allions?
+
+--Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages, à Naurouse, là où tu
+as vécu, où tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment;
+on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous
+retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons
+donc où tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: être ensemble. Tous les
+pays me sont indifférents; ils me deviendront charmants quand nous les
+verrons ensemble.
+
+--L'Espagne!
+
+--Si tu veux.
+
+--Partons.
+
+--Le temps d'envoyer chercher une voiture.
+
+Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix
+retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'élever
+entre plusieurs personnes.
+
+
+
+XXXVII
+
+Roger courut à la porte pour la fermer, et en même temps, se tournant
+vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la pièce voisine, qui
+était sa chambre.
+
+Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte non avec le
+doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée.
+
+Évidemment c'était madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre.
+
+Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa
+chambre, où il trouva Corysandre.
+
+--Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée.
+
+--Oui.
+
+--Qu'allez-vous faire?
+
+--Nous allons descendre par l'escalier de service; vite.
+
+La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre dans le cabinet de
+toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de dégagement au bout
+duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte
+était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure.
+
+Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté. Où, chercher cette
+clef? Il n'en avait pas l'idée.
+
+Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit au bout du
+couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans
+le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'était se faire
+prendre dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir.
+
+Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait
+vers elle, elle l'embrassa passionnément, désespérément, comme si elle
+avait conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui donnait et
+qu'elle recevait de lui.
+
+-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons
+pas.
+
+Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment où ils arrivaient
+dans la chambre, la porte opposée à celle par laquelle ils entraient
+s'ouvrait, et derrière un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils
+aperçurent madame de Barizel.
+
+Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger aperçut le bout d'une
+écharpe tricolore.
+
+--Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis chargé de
+rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure
+au-dessous de seize ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici
+présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée.
+
+Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était restée en arrière,
+mais sans chercher à se cacher, la tête haute, ne laissant paraître sa
+confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.
+
+Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança à son tour et vint se
+poser à côté de Roger.
+
+--Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en s'efforçant
+d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla, je suis venue
+volontairement.
+
+Le commissaire salua de la tête sans répondre, tandis que madame de
+Barizel levait au ciel ses mains indignées et frémissantes.
+
+--Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant à
+Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite?
+
+Roger ne répondit rien.
+
+--S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'écria madame de
+Barizel; cherche-t-on à se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire
+une visite à un jeune homme? Cette défense est absurde.
+
+--Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec hauteur.
+
+--M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement Corysandre, il n'a
+rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui.
+
+Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de
+Barizel, étaient parties irrésistiblement, sans réflexion, sous le coup
+de l'émotion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui
+d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce qu'il disait.
+
+Cependant le temps avait permis à Roger de se reconnaître, au moins
+jusqu'à un certain point, c'est-à-dire qu'il ne comprenait rien à ce qui
+se passait.
+
+Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît, ou s'il ne se
+défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait. Madame de Barizel,
+habile et avisée comme elle l'était, n'avait certes pas décidé une
+pareille aventure à la légère.
+
+--Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants
+d'entretien avec vous.
+
+--Je suis à votre disposition, monsieur le duc, répondit le commissaire,
+qui paraissait beaucoup mieux disposé en faveur des accusés que de
+l'accusateur.
+
+--Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel.
+
+--Ne craignez rien, madame, la porte est gardée.
+
+Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon
+de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris.
+Alors il passa dans le salon avec le commissaire.
+
+--Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais
+vous adresser si vous le permettez: vous avez parlé d'accusation tout à
+l'heure, cette accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à
+quoi expose-t-elle?
+
+--Vous avez un code, monsieur le duc?
+
+--Non.
+
+--C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde,
+dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais
+tâcher de répondre à vos questions. Vous demandez si cette accusation
+est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses conséquences
+possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les
+354, 355, 356, 357 du code pénal, qui disent que quiconque aura enlevé
+ou détourné une fille au-dessous de seize ans subira la peine des
+travaux forcés à temps.
+
+Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement.
+
+--C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde,
+n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand même
+la fille aurait consenti à son enlèvement ou suivi volontairement son
+ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il
+sera condamné aux travaux forcés à temps. Mademoiselle de Barizel, en
+affirmant qu'elle était venue librement chez vous, a paru vouloir vous
+innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez pas cela,
+monsieur le duc. De même n'oubliez pas non plus le dernier article que
+je signale tout particulièrement à votre attention, et qui dit que
+dans le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée, il ne
+pourrait être condamné que si la nullité de son mariage était prononcée.
+Dans l'espèce, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?
+
+Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger par-dessus ses lunettes
+un sourire qui en disait long.
+
+--Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre à ce mariage? dit Roger.
+
+--Hé! hé! hé!
+
+Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans
+doute d'avoir été compris.
+
+--J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis m'installer ici,
+n'est-ce pas?
+
+Il s'assit devant la table.
+
+--Ce procès-verbal doit constater la porte fermée à clef, la tentative
+de fuite par l'escalier de service, le désordre de la toilette de la
+jeune personne. Pourquoi donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le
+duc?
+
+--Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper.
+
+--Fâcheux.
+
+Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre
+était assise à un bout, madame de Barizel à un autre.
+
+--Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous êtes-vous fait
+renseigner par M. le commissaire sur les conséquences de ce que la loi
+française appelle un détournement de mineure?
+
+Comme Roger ne répondait pas, elle continua:
+
+--Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences sont un
+procès en cour d'assises et une condamnation aux travaux forcés.
+
+Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger.
+
+--Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donné à
+réfléchir et que vous pouvez me faire connaître vos intentions. Vous
+aimez ma fille. De son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa
+démarche le prouve. L'épousez-vous?
+
+Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée devant lui et,
+s'adressant à sa mère:
+
+-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser, dit-elle.
+
+--Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel.
+
+--Je réponds pour lui.
+
+Puis se tournant vers Roger:
+
+--Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infâme,
+dit-elle, tu répondais: «Oui», tu ne serais plus le duc de Naurouse que
+j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux
+encore moins aujourd'hui.
+
+Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais presque aussitôt ses
+yeux lancèrent des éclairs, tandis que ses narines retroussées et ses
+lèvres minces frémissaient: elle se leva et s'avançant:
+
+--Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'épouser?
+dit-elle d'un air de défi; s'il a des raisons à donner pour justifier
+son refus, j'entends des raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne
+tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.
+
+Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger:
+
+--Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle, et que je
+n'ai pas à lui demander, moi, votre fille, de se taire.
+
+Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée; mais son trouble
+ne dura qu'un court instant:
+
+--Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne
+la reverrez jamais.
+
+Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger.
+
+--A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te le jure.
+
+La porte du salon s'ouvrit:
+
+--Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le procès-verbal? dit le
+commissaire de police.
+
+
+
+XXXVIII
+
+Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son procès-verbal.
+
+Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il ne lui était pas
+possible, non seulement de résoudre cette question, mais même de
+l'examiner, et tout de suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant
+bien en avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires.
+
+Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret était au travail.
+Les vacances étaient pour lui son temps le plus occupé; il mettait à
+jour son arriéré.
+
+Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient passées,
+minutieusement, et il exigea un récit complet non seulement sur le fait
+même du procès-verbal du commissaire de police, mais encore sur les
+antécédents de madame de Barizel.
+
+--C'est le caractère du personnage qui nous expliquera ce dont il est
+capable, dit-il pour décider Roger, qui hésitait.
+
+Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle et les
+témoignages de MM. Layton et Urquhart.
+
+--Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est pas complice de sa
+mère?
+
+--Elle!
+
+--Ça s'est vu.
+
+Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de Corysandre.
+
+--C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait plus beau encore
+si c'était joué, car il est bien certain que par la venue chez vous de
+cette jeune fille qui vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme,
+puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre
+maîtresse, puisque nous nous aimons», vous avez été profondément touché.
+
+--C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée de ma vie.
+
+--Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mère
+et vous pour dire: «Il ne peut pas m'épouser,» elle vous a paru très
+belle.
+
+--Admirable d'héroïsme.
+
+--C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez
+jamais aimée.
+
+--Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des
+lâchetés en ne l'épousant pas.
+
+--C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais désespéré de dire
+une parole qui pût vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous
+admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour
+sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce
+sacrifice arrive bien à point pour peser sur vos résolutions. Et notez
+que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue
+jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis
+présentement, c'est que nous avons affaire à une mère très forte qui a
+bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui
+la faisait agir.
+
+--Je vous affirme que tout en elle a été spontané, inspiré seulement par
+le coeur.
+
+--Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai,
+et cela suffit pour vous avertir d'avoir à vous tenir sur vos gardes.
+D'ailleurs les raisons qui vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle
+de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois
+pas que par sa démarche auprès de vous, pas plus que par la mise
+en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit
+réhabilitée; elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous
+prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en vous la représentant
+comme une aventurière dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer
+de son procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante.
+
+--Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que
+mademoiselle de Barizel a plus de seize ans.
+
+--C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre à
+l'abri. Si la loi punit des travaux forcés le ravisseur d'une fille
+au-dessous de seize ans, elle punit de la réclusion le ravisseur d'une
+mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a
+toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent, la plainte peut être
+déposée et le procès peut être fait. Le fera-t-elle?
+
+--Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tiré
+sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre
+lorsqu'on me l'avait racontée, me paraît maintenant possible.
+
+--En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que je pense, c'est
+aux avantages qu'elle peut avoir à le faire. A vous en menacer, les
+avantages sautent aux yeux: elle espère vous faire peur; avant de se
+laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un
+duc de Naurouse réfléchit, et entre deux hontes il choisit la moindre.
+
+La moindre serait la condamnation.
+
+--C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous
+serait de devenir son gendre. C'est là son calcul: tout a été préparé
+pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un
+chantage comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris que celui-là ne
+soit pas plus souvent pratiqué; mais voilà, les coquins n'étudient le
+code que pour échapper aux conséquences de leurs coquineries et non pour
+en préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient à la
+dispositions des habiles!
+
+--Si madame de Barizel n'a pas étudié le code, soyez sûr qu'elle se
+l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent.
+
+--J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué part d'une main
+expérimentée; mais justement parce qu'elle n'a pas agi à la légère, elle
+doit savoir que vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès,
+l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement est encore
+mariable, devient immariable. Si belle, si séduisante que soit une jeune
+fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a été enlevée ou détournée
+et quand un procès retentissant a fait un scandale épouvantable autour
+de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille?
+Une aventurière vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu,
+puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant
+de déposer sa plainte, elle y regardera à deux fois. Elle a joué ses
+premières cartes et elle a gagné, c'est-à-dire qu'elle a gagné son
+procès-verbal sur lequel elle peut échafauder une action... si vous
+avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son
+procès-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse
+partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez
+assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à vous tâter, qu'on vous
+fera même des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le
+moment, tout cela ne nous regarde pas.
+
+--Hélas!
+
+--C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine très bien ce que
+vous devez souffrir.
+
+--Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à... elle.
+
+Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annoncé avec sa
+sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle.
+
+Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement
+cherché à apprendre ce que Corysandre était devenue, retenu qu'il était
+par la réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de retour de
+Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son entrée, grave, majestueux,
+s'étant arrangé une tête et une tenue pour cette visite, plus imposant,
+plus important qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa redingote
+noire, son menton rasé de près relevé par son col de satin.
+
+Après les premières paroles de politesse, Roger attendit, s'efforçant
+d'imposer silence à son émotion et de ne pas crier le mot qui lui
+montait du coeur:--Où est Corysandre?
+
+--Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos
+inventions.
+
+--Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui?
+
+--Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus
+ancien... un second père.
+
+--J'ai fait connaître ces intentions à madame la comtesse de Barizel;
+il m'est, à mon grand regret, impossible de donner suite au projet que
+j'avais formé et dont je vous avais entretenu.
+
+--Mais depuis que vous avez fait connaître vos intentions à madame de
+Barizel, il s'est passé un... incident grave qui a dû les modifier.
+
+--Il ne les a point modifiées.
+
+--Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête homme qui vous le
+dit.
+
+Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête homme à sa place; mais
+il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le
+voulut pas.
+
+--Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait éprouver un réel
+plaisir à prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre
+mouvement que je me suis décidé à cette démarche auprès de vous, dans
+l'intérêt de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je viens
+de voir madame de Barizel bien décidée à demander aux tribunaux la
+réparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai
+arrêtée en la priant de me permettre de faire appel à votre honneur....
+
+--C'est justement l'honneur qui m'empêche de poursuivre ce mariage, dit
+Roger, incapable de retenir cette exclamation.
+
+--Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une
+accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes
+amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette
+accusation tacite.
+
+--J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui me font rompre un
+mariage que je désirais ardemment.
+
+--Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur le duc.
+
+Roger ne répondit pas.
+
+Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eût rompu
+l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir trouver le moyen de savoir où
+était Corysandre.
+
+--Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre
+inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en
+droit de demander à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur.
+Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous
+dites aimer.
+
+--Que j'aime et qui m'aime.
+
+--Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en
+faites pas sortir en l'épousant, elle y restera enfermée jusqu'à sa
+majorité, car vous sentez bien qu'après ce procès elle ne pourrait
+jamais se marier.
+
+Roger, se raidissant contre son émotion, voulut essayer de suivre les
+conseils de Nougaret:
+
+--Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai foi en elle comme
+elle a foi en moi; par ce procès, madame de Barizel déshonorera sa
+fille, voilà tout.
+
+
+
+XXXIX
+
+«Nous attendrons».
+
+Mais c'était une parole de défense, une bravade, un défi qui n'avait
+d'autre but que de montrer qu'il n'était pas plus effrayé par la menace
+du procès que par celle du couvent.
+
+En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre longtemps;
+Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans
+quel couvent elle était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la
+tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien adroite serait
+madame de Barizel si elle les rejoignait.
+
+Quant aux poursuites en détournement de mineure, il semblait, après la
+visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquiéter; jamais madame
+de Barizel ne poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la
+vengeance elle préférerait son intérêt.
+
+Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites, mais non pour
+Corysandre.
+
+Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui
+lui apprit que Dayelle avait fait des démarches auprès du commissaire
+de police et auprès de quelques autres personnes pour qu'on gardât le
+silence sur le procès-verbal, qui serait enterré.
+
+De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le temps s'écoula; la lettre
+qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver;
+mais comment?
+
+Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer chez Dayelle,
+dans un château que celui-ci possédait aux environs de Poissy, et où
+il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un
+cortège d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant
+adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent où
+Corysandre était enfermée.
+
+Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle d'espion, et d'ailleurs
+il eût suffi que madame de Barizel pût soupçonner qu'elle était
+espionnée pour dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc
+quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec autant de discrétion
+que d'habileté.
+
+L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui donner l'homme qu'elle
+avait envoyé en Amérique; sans doute il éprouvait bien une certaine
+répugnance à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant les
+renseignements relatifs à madame de Barizel, avait donné des preuves
+incontestables d'activité et d'habileté; il connaissait déjà celle-ci,
+et c'étaient là des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il,
+sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle seule qu'il pouvait
+savoir qui était cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandât.
+
+Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle parut embarrassée;
+mais bientôt elle prit son parti.
+
+--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son
+métier de ces sortes d'affaires; c'est par amitié qu'elle a bien voulu
+me rendre ce service; en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est
+délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire
+pour moi. Et puis, ce qui est délicat aussi, c'est de lui donner des
+raisons pour justifier à ses propres yeux son intervention. Ces raisons,
+je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant
+d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme méticuleux, qui
+pousse certains scrupules à l'exagération; le type du vieux soldat.
+Enfin je vais tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.
+
+Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait comme si délicate,
+si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sanglé
+dans sa redingote boutonnée comme une tunique, les épaules effacées,
+la poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua
+militairement et, d'une voix brève:
+
+--Monsieur le duc, je viens à vous de la part de ma fille... à qui je
+n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services
+pour rechercher une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement
+dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition, d'abord pour avoir
+le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour être agréable à ma
+fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que
+mes principes d'homme libre s'opposent à ces séquestrations dans les
+couvents.
+
+Comme Roger se souciait peu de connaître les principes de M. Houssu, il
+se hâta de parler de la question de rémunération.
+
+--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, à la
+vacation, je vous compterai le temps passé à cette surveillance... et
+mes frais, au plus juste.
+
+Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute autre raison, le
+temps s'écoula sans qu'il apportât aucun renseignement sur Corysandre;
+cependant il était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance
+avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il était d'une
+prolixité inépuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre
+la vie comme s'il l'avait partagée.
+
+Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il s'inquiétait, c'était de
+Corysandre.
+
+Que lui importait que madame de Barizel quittât, deux fois par semaine,
+le château de Dayelle pour venir à Paris et qu'en arrivant elle allât
+déjeuner avec Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant, tantôt
+de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard elle allât passer une
+heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hôtels qui avoisinent la
+gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait raconté,
+mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel était faite,
+et il n'était d'aucun intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la
+combattît.
+
+Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports de Houssu, de même
+qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci à continuer sa surveillance, car
+c'était en la suivant qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre.
+
+Mais les journées s'ajoutaient aux journées et Houssu ne trouvait rien.
+
+Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner?
+
+L'automne se passa et madame de Barizel revint à Paris.
+
+--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.
+
+Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point voir sa fille et ses
+domestiques, interrogés, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns
+pensaient que mademoiselle était retournée en Amérique, une autre
+croyait qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était qu'elle
+n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui écrivait pas. Quant à
+celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle.
+
+Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger n'accepta pas; elle était
+cependant bien simple c'était de faire savoir à madame de Barizel que si
+elle ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer son mariage
+avec Dayelle en communiquant à celui-ci les renseignements avec pièces à
+l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquié.
+
+Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût repoussé, qu'il voyait
+combien était vive l'impatience, combien étaient douloureuses les
+angoisses du duc.
+
+C'était non seulement pour Corysandre que Roger s'exaspérait de ces
+retards, mais c'était encore pour lui-même.
+
+En effet, avec la mauvaise saison son état maladif s'était aggravé, et
+il ne se passait guère de jour sans que Harly le pressât de partir pour
+le Midi.
+
+--Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algérie, Varages
+si vous le préférez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne
+comme médecin, quittez Paris dont la vie vous dévore.
+
+--Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours.
+
+Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec
+Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en
+Égypte, dans l'Inde, au bout du monde.
+
+Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle
+de Corysandre, le mal faisait des progrès, la faiblesse augmentait et
+Harly revenait à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.»
+Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait
+Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout à
+coup! Puisqu'elle était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas
+une seconde? Et il attendait.
+
+Un matin Houssu se présenta avec une figure joyeuse.
+
+--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai été qu'un sot: j'ai
+surveillé madame de Barizel, tandis que c'était M. Dayelle qu'il fallait
+filer.
+
+--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.
+
+--Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la
+Glacière, où M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On
+dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le répéter à monsieur le
+duc....
+
+--Allez donc.
+
+--On dit que le fils doit épouser la fille en même temps que le père
+épousera la mère; c'est un moyen que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas
+perdre l'argent qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer la dot
+de sa fille.
+
+--C'est insensé.
+
+--Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir était
+de le répéter à monsieur le duc.
+
+--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui même à mademoiselle de
+Barizel la lettre que je vais vous donner.
+
+--Cela sera bien difficile.
+
+--Je payerai l'impossible.
+
+--On tâchera.
+
+Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui fut longuement
+explicative et surtout ardemment passionnée, mais qui ne dit pas un mot
+des projets de mariage avec Dayelle fils.
+
+Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-même rue de la
+Glacière pour voir le couvent où elle était enfermée; mais il ne vit
+rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi
+bien fermée que celle d'une prison.
+
+Comme il restait devant cette porte, la regardant mélancoliquement, un
+bruit de voiture lui fit tourner la tête: c'était un coupé attelé de
+deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée
+vert et argent,--celle de Dayelle.
+
+Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant retourné, il vit
+descendre du coupé Dayelle accompagné de son fils; le valet de pied
+avait sonné. La porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent.
+
+
+
+XL
+
+C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait devenir le mari de
+Corysandre.
+
+Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père?
+
+C'était une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait
+tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait
+faire épouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre
+par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le père, tandis
+que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une
+mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait
+foi en elle, en sa fidélité, en son amour.
+
+Et cependant cette visite du père et du fils dans le couvent se
+prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre
+pouvait-elle les écouter?
+
+C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que Roger agitait
+fiévreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent.
+
+Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture, et il put à son
+tour partir et rentrer chez lui, où il attendit Houssu. Mais Houssu ne
+vint pas ce jour-là. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine
+longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour se charger de la
+lettre, et il craignait bien de n'être pas plus heureux. Les difficultés
+étaient grandes; il voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui
+disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre fût remise au
+plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zèle et de
+l'argent, on devait réussir.
+
+--Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu.
+
+Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances, le
+surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours après qu'il en avait
+de nouvelles et d'un autre côté.
+
+Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et Roger, exaspéré,
+voulut agir lui-même. Il pensa à s'adresser à mademoiselle Renée de
+Queyras, la tante de Christine, qui devait être en relation avec les
+dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme elle l'était avec
+toutes les congrégations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il
+quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles
+de mademoiselle de Barizel?
+
+--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez épouser?--Non,
+que je veux enlever.
+
+C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne pouvait trouver
+d'aide qu'auprès de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de
+Nougaret; à plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle
+Renée.
+
+Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le monde, autour de
+lui, on commençait à parler du mariage de mademoiselle de Barizel
+avec Léon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde,
+s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour le repousser. Il y avait
+des gens qui le regardaient d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité,
+ceux-là d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naïfs ou
+plus cyniques, l'interrogeaient directement:
+
+--Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils du père Dayelle?
+
+Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui répondaient pour lui,
+expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame
+de Barizel, la beauté de Corysandre, ses mariages manqués jusqu'à ce
+jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du père Dayelle qui voulait
+faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse
+de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui était une opération
+véritablement habile.
+
+Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel agent pour
+l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant
+qu'il avait enfin trouvé une personne sûre pour faire remettre à
+mademoiselle de Barizel la lettre dont il était chargé.
+
+--Et la réponse à cette lettre? demanda Roger.
+
+--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes précautions pour
+qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que
+je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra.
+
+Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non
+pour Roger, qui était bien certain qu'à sa lettre elle répondrait par
+une lettre non moins tendre; non moins passionnée. Maintenant que
+le moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient, ils
+s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à lui; si ce n'était
+pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps
+n'avait plus d'importance pour eux.
+
+Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction quand le lendemain,
+au moment où il attendait Houssu, Bernard lui annonça que madame la
+comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans son
+salon, l'attendant.
+
+Après quelques secondes de réflexion, il se dit qu'elle venait sans
+doute pour obtenir de lui les pièces compromettantes qu'il avait entre
+ses mains et au moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage avec
+Dayelle s'il voulait s'en servir.
+
+Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé à se montrer bon
+prince et à ne pas abuser des avantages de sa position: malgré tout elle
+était la mère de Corysandre.
+
+Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle
+aussi était souriante et que son attitude, au lieu d'être celle d'une
+suppliante, était plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut
+parler haut.
+
+C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa
+visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras.
+
+--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.
+
+--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise.
+
+--Une lettre de la part de ma fille.
+
+Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée, elle le regarda avec
+un sourire ironique; ce ne fut qu'après une pause assez longue qu'elle
+la sortit de sa poche.
+
+Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne fut pas maître de
+retenir un mouvement.
+
+--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre, dit-elle en accentuant
+son sourire; l'agent que vous employez a payé des gens pour la faire
+parvenir à ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse,
+n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la
+rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas.
+
+Puis, après avoir joui pendant quelques instants de la confusion de
+Roger, elle poursuivit:
+
+--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil était le seul que
+pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivée le lendemain de la
+visite de ma fille ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous
+l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas réfléchi et elle
+aurait été peut-être entraînée. Vous savez comme on persiste facilement
+dans une folie; même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine.
+Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long silence, elle
+a pu réfléchir; elle a envisagé la situation, elle vous a jugé, mal
+peut-être, mais enfin elle vous a jugé tel que les circonstances vous
+montraient et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc qu'elle
+avait été prodigieusement étonnée et même assez profondément blessée de
+votre lenteur à vous déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve
+et se disant que vous étiez un amant bien compassé, bien froid, ce que
+vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot?
+
+Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues;
+puis comme il ne répondait pas, elle continua:
+
+--Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude du couvent où je
+l'avais placée, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher à
+ce couvent et que vous continuiez à vous enfermer dans votre prudente
+réserve, elle a trouvé que de transi vous deveniez tout à fait glacé. La
+situation que vous me faisiez était vraiment trop belle pour que je n'en
+profite pas, et je vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que
+faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont
+pas été à votre avantage. Croyez-vous qu'il a été difficile de prouver
+à ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée.
+Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnête, tendre comme
+Corysandre, on ne l'épouse pas malgré tout? Est-ce qu'on se laisse
+arrêter par je ne sais quelles considérations d'orgueil? Quand on aime,
+il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand
+cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre
+et s'y désespérer? Si elle commence par là, elle finit par se consoler
+et se laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir écouté la
+voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez chargé un
+agent de la découvrir, a écouté celle de la tendresse. Vous dites?
+
+--Rien, madame; je vous écoute, je vous admire.
+
+--N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne faut pas juger
+Corysandre sur son coup de tête et voir en elle une fille exaltée et
+passionnée, capable de tout dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu
+être poussée à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la sienne,
+qui croyait ainsi assurer son mariage.
+
+--Ah! vous le reconnaissez?
+
+--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire
+comprendre c'est la nature de ma fille. En réalité c'est une personne
+raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de
+la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière et calme.
+L'eût-elle trouvée auprès de vous, cette existence? En devenant votre
+femme, oui, sans doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte...
+elle l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance pour le
+galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute
+d'égarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant
+homme,--la façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,--et
+dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon Dayelle.
+
+Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la tête haute et
+ferme.
+
+--Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là certains papiers qui
+vous concernent: ce sont les pièces qui se rapportent à l'enquête faite
+à Natchez, la Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah.
+
+--Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle avec audace.
+
+--Même si je vous les remets.
+
+Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il revint avec les papiers
+qui lui avaient été remis par Raphaëlle.
+
+Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les prit, et violemment
+elle les jeta dans la cheminée, où brûlait un grand brasier; ils se
+tordirent et s'enflammèrent.
+
+Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court instant:
+
+--Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur.
+
+Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il
+se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tête entre ses mains.
+
+
+
+XLI
+
+Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il n'avait pas voulu,
+cependant, obéir aux prescriptions de Harly et quitter Paris.
+
+Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui lui eussent permis
+de se soigner, il s'était lancé à corps perdu dans la vie fiévreuse qui
+avait été celle des premières années de sa jeunesse. Après une longue
+disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout où il y avait
+un plaisir à prendre et où il était de bon ton de se montrer: au Bois,
+chaque jour, quelque temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans
+une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses,
+si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; à toutes les
+premières représentations, si tard qu'elles finissent; dans tous les
+petits théâtres à la mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où
+qu'on allât et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers,
+Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt l'un, tantôt l'autre, car
+ils étaient obligés de se relayer pour le suivre, eux solides et bien
+portants, on était sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux
+yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous
+indifféremment, ne trahissaient que l'ennui, le dégoût ou la raillerie.
+
+Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa
+journée de la veille.
+
+--A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit?
+
+--A trois heures.
+
+--C'est fou.
+
+--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas
+dormir, pour réfléchir, pour songer; le bruit m'occupe.
+
+--Au moins vous êtes-vous amusé?
+
+--Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me fatigue.
+
+--Vous vous tuez.
+
+--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas médecine: nous ne
+nous entendons pas; il me peine d'être en dissentiment avec vous que
+j'aime comme ami, mais que je crains comme médecin.
+
+Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et comme avec une
+intention.
+
+--Ce que vous me dites là est grave pour moi, car si vous ne voulez pas
+faire ce que je vous ordonne je suis obligé de me retirer.... Oh! comme
+médecin, non comme ami.
+
+Roger garda le silence un moment:
+
+--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères, celui que vous
+appelleriez si vous étiez malade; je ne veux pas de cause de division
+entre nous; je vous aime trop.
+
+S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait pas été plus
+docile avec le médecin que celui-ci lui avait donné, et ce fut seulement
+quand il fut abattu tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta
+et se livra à son nouveau médecin.
+
+Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent presque tous ses
+compagnons de douleur. Du jour où il fut obligé de garder la chambre, il
+vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel,
+Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les femmes de son monde:
+Cara, Balbine, Raphaëlle. On se donnait rendez-vous chez lui pour
+déjeuner, dîner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une
+casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait désirer le
+cordon bleu le plus exigeant.
+
+Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait ou l'on
+dînait avec lui; quand il était souffrant ou quand il dormait, on se
+faisait servir comme s'il avait été là. Bernard prenait soin seulement
+de tenir fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage de la
+salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la chambre à coucher; on causait,
+on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit
+duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommençait à
+plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter. Bien souvent, après
+le déjeuner ou après le souper, on remplaçait la nappe blanche par un
+tapis en drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on restait
+là à jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes
+après que le théâtre était fini, si elles n'avaient rien de mieux à
+faire; c'était une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours
+ouverte, avec table servie, ce qui est commode.
+
+Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à tour de rôle,
+courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre
+sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes
+s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et
+de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de
+ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler ceux ou celles
+qu'il voulait voir, les renvoyant sans colère lorsqu'il les trouvait
+impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la
+partie commencée.
+
+Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le moment du sommeil
+pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'était le moment des
+tristes réflexions qui suivent ordinairement une nuit de fièvre; mais
+après lui avoir donné la journée ou la soirée, il n'était que juste de
+prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'égayer, devait-on se
+rendre malade?
+
+Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un bruit de pas sur le
+tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'était la garde
+de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout à coup un fracas de
+verrerie lui fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de
+renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la chambre, se
+tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien
+professeur Crozat.
+
+--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?
+
+--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?
+
+--Et vous avez renversé le guéridon.
+
+--Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là.
+
+--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien
+je suis content de vous voir.
+
+--Vrai?
+
+--En doutez-vous?
+
+--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly
+que vous étiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre
+à votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous être
+agréable, écrire vos lettres.
+
+--Merci, mon bon Crozat.
+
+--Seulement je débute mal dans la chambre d'un malade.
+
+D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient le tapis.
+
+--Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi plutôt comment vous
+allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_.
+
+--Je viens de le transformer en opéra-comique pour un musicien influent
+qui va le faire jouer... sûrement. Il est vrai que la musique nuira au
+poème, mais que voulez-vous!
+
+Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela fut long et dura
+jusqu'au moment où Mautravers, qui était toujours le premier arrivé,
+entra; alors il se retira.
+
+Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger le vit entrer portant
+un livre sous son bras.
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--L'_Odyssée_ en grec; j'ai pensé qu'après les journaux qui sont bien
+vides, vous seriez peut-être satisfait que je vous fasse une bonne
+lecture; alors j'ai apporté l'_Odyssée_, que nous n'avons pas eu le
+temps de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages.
+
+--En grec?
+
+--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions
+imprimées sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis,
+comme dans toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un siège
+élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt façons d'être
+élégant pour un siège; tandis que si je traduis «sur un siège sculpté»,
+vous voyez tout de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela.
+
+Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut seulement quand
+Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla.
+
+--Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger d'un air méprisant.
+
+--Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui laisser croire qu'il
+me fait plaisir.
+
+Mautravers se promit de rendre la place impossible à ce cuistre, de
+façon à l'empêcher de revenir.
+
+En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami, qu'il eût voulu être
+le seul à soigner et à visiter.
+
+Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'héritage, et il
+espérait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au
+moins la plus grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce pas
+tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille, et puisque lui
+Mautravers était son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si
+ce n'est à lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles
+était impossible, Montrévault aussi, Savine encore plus, Harly était
+incapable de recevoir en sa qualité de médecin; les femmes, Balbine,
+Cara et même Raphaëlle, malgré son avidité et sa rouerie, ne
+recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait hériter et
+s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprimé sa volonté de
+soustraire sa fortune aux Condrieu.
+
+Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune, qu'il veillait à ce
+qu'il n'y eût pas trop de gaspillage dans la maison et même à ce qu'on
+ne détériorât pas le mobilier.
+
+En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce mobilier et il avait
+apporté de Londres un meuble de chambre à coucher qui plaisait tout
+particulièrement à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des
+fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu de ciel, à
+grands dessins brochés camaïeu du gris au blanc; le bois des meubles
+était en citronnier des Iles, d'un grain serré et poli dont la teinte
+claire était relevée par des filets en acajou au-dessus desquels courait
+une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le
+tout était parfaitement harmonieux, d'une décoration correcte, bien
+ordonnée, et les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet
+doux et gracieux.
+
+C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces nuances qui
+inquiétaient Mautravers; il avait peur qu'on les défraîchit; il veillait
+sur les visiteurs, les examinant de la tête aux pieds, surtout aux
+pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour
+qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était pas venu en voiture,
+il se montrait impitoyable.
+
+--Notre ami est bien fatigué, disait-il.
+
+Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre
+deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il
+trouvait toujours moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait
+jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait.
+
+
+
+XLII
+
+Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de près son
+ami, de manière à voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se
+disait.
+
+Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades:
+la maladie le dégoûtait, les malades l'exaspéraient. Ce sentiment était
+si vif chez lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas blesser
+Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur.
+Cela arrivait surtout à l'occasion des accès de toux qui, à chaque
+instant, prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès, à bout
+de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois
+volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons.
+
+--Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré; vous vous faites mal.
+
+--Mais non, cela me fait respirer.
+
+--Cela vous épuise, au contraire.
+
+Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel elles étaient dites
+était plus dur encore; alors Roger se tournait du côté opposé à celui où
+se tenait son ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut
+tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser à volonté. Quand
+il sentait l'accès venir, il renvoyait Mautravers, tantôt sous un
+prétexte, tantôt sous un autre, s'ingéniant à en chercher.
+
+Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui, c'était quand Harly
+devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et
+affectueuse qui le reposât.
+
+Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly n'en venait pas moins
+voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remèdes
+qui, au point où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir
+grande efficacité, il le réconfortait au moins par des paroles
+d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit.
+
+Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient les meilleures de la
+journée pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa
+maladie et la gravité de son état.
+
+Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille
+de dix à onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles.
+
+--C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous apporter la
+première cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier?
+
+--Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs souvenirs de ma
+vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-là une heureuse, et c'est là un
+plaisir qui m'a été donné... ou que je me suis donné trop rarement; il
+est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu.
+
+--Certainement, dit Crozat.
+
+--En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.
+
+Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression, il demanda à la
+petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrassât, et il voulut
+qu'elle mangeât quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put
+manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant fait tousser.
+
+--Ce sera pour tantôt, dit-il.
+
+Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci:
+
+--Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez
+pas d'autre?
+
+--Non.
+
+--C'est un très joli nom.
+
+S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait
+d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne les reçût pas: celles du
+comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient
+ensemble se faire inscrire.
+
+--Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voilà des gens qui
+savent que je les exècre et qui cependant viennent tous les jours à ma
+porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon;
+si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-même pour
+leur dire leur fait; ils doivent cependant être bien convaincus qu'ils
+n'auront rien de moi.
+
+--Cela serait trop bête, dit Mautravers.
+
+--Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphaëlle.
+
+--L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est
+qu'on peut les déshériter sans remords.
+
+--Je voudrais plus et mieux, dit Roger.
+
+S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter, il pouvait au
+moins leur faire peur, les tourmenter, les exaspérer de façon à ce
+qu'ils ne vinssent plus. Cette idée qui avait traversé son esprit devint
+bientôt chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à exécution,
+ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis réunis autour de
+lui:
+
+--Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier.
+
+Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait point.
+
+--De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui
+aurait un enfant. Je légitimerais cet enfant par ce mariage et je lui
+assurerais mon nom, mon titre et ma fortune.
+
+--Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers.
+
+--Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde,
+il me semble. Montrévault, vous qui avez tant de relations et qui
+connaissez tout le monde en France et à l'étranger, vous devriez me
+chercher cette jeune fille.
+
+--On peut la trouver.
+
+--Vous lui direz que je ne serai pas un mari gênant.
+
+Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées à M. de Condrieu;
+mais il était loin de prévoir ce qu'elles produiraient.
+
+Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait
+un air embarrassé:
+
+--Ce sont deux religieuses, dit-il.
+
+--Qu'on leur donne une offrande.
+
+--Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc.
+
+--C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.
+
+--Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu que je vienne dire à
+monsieur le duc que celle qui désirait le voir était la soeur Angélique.
+
+Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de Christine. Christine
+chez lui; Christine qui voulait le voir. Était-ce possible?
+
+L'émotion fit trembler sa voix:
+
+--Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire,
+une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche à fond plissé?
+
+--Oui.
+
+--Qu'elles entrent.
+
+Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça de calmer les
+mouvements tumultueux de son coeur: Christine à laquelle il avait si
+souvent pensé! Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir avant de
+mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine!
+
+Elle entra: elle était seule.
+
+--Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son lit.
+
+Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle ne les prit point,
+répondant seulement à son élan par un sourire qui valait le plus doux,
+le plus tendre des baisers.
+
+--Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu
+vois, ma chère Christine, je ne suis plus qu'une âme, et dans le
+ciel, n'est-ce pas, les âmes amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se
+tutoieraient-elles pas sur la terre?
+
+--J'ai appris que tu étais malade.
+
+--Plus que malade, mourant.
+
+--J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mère.
+
+--Chère Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse
+goûter, et quand je n'espérais plus rien.
+
+--Pourquoi parles-tu ainsi?
+
+--Parce que c'est fini. Serais-tu là, près de moi, s'il en était
+autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant
+que tu viens consoler par ta chère présence, et c'est plus que la
+consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le
+retour dans le passé, dans la jeunesse,--la nôtre, où je te trouve
+partout près de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange.
+
+Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement; mais, après un
+moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis
+que lui-même la regardait longuement, l'admirait, fraîche jeune, belle
+d'une beauté séraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte
+d'auréole de sainte et de vierge.
+
+Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à coup, en même temps,
+des larmes roulèrent dans leurs paupières et coulèrent sur leurs joues,
+sans qu'ils pensassent à les retenir ou à les cacher.
+
+--Ah! Roger!
+
+--Chère Christine!
+
+Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce fut elle qui parla:
+
+--Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta
+famille? dit-elle d'une voix vibrante.
+
+--Ma famille, c'est toi
+
+--Je ne suis pas seule.
+
+--Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton frère.
+
+--Je le veux cependant, je le dois: à cette heure suprême ton coeur si
+bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de réconciliation?
+
+--Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel
+coup tu viens de lui porter à ce coeur! ce mot que tu as prononcé «Je le
+dois», m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton
+propre mouvement que tu étais venue.
+
+Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les
+joues rougies, les yeux étincelants:
+
+--Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis sûr, car les
+bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-père qui
+t'a prévenue en allant t'avertir que tu devais veiller à mon salut et
+aussi à assurer ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais
+bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne
+sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce
+pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en
+aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la
+laissez sans craindre qu'elle passe à ton frère!
+
+Elle l'interrompit:
+
+--Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à ta fortune comme tu le
+dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur de ton nom.
+
+A son tour il lui soupa la parole:
+
+--Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me connais. Que ton
+grand-père y ait cru; ça c'est ma vengeance et ma joie; mais toi,
+Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de
+Naurouse prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main
+de la Mort sur ma tête, et elle y est, tu la vois bien sur ce front
+décharné,--tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un
+enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me coûte,
+ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi, malgré cet accès de colère, sois
+bien certaine que je ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à
+ceux-là....
+
+De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une
+faiblesse.
+
+Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint.
+
+--Que faut-il faire?
+
+De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillère; et
+vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander.
+
+Un peu de calme se produisit, mais en même temps l'abattement,
+l'anéantissement.
+
+Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit,
+longuement elle pria en le regardant.
+
+Puis, se relevant:
+
+--Je demanderai à notre mère de venir te voir demain, dit-elle, le temps
+qu'on m'avait accordé est plus qu'écoulé.
+
+Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irrésistible:
+
+--Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu'à ma
+dernière heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom
+en t'adressant à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aimée.
+
+
+
+
+XLIII
+
+Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point passer la semaine et
+même qu'il pouvait mourir d'un moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on
+s'en aperçût; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.
+
+Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'était
+installé rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en véritable maître
+de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir
+à sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient à venir
+s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là, dînant, soupant, jouant comme
+s'ils avaient été dans un cercle ou un restaurant.
+
+Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était tombé, Roger avait
+conservé sa pleine connaissance et, contrairement à ce qui arrive
+avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son état: à
+l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis de sa
+mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de
+secouer la tête avec un triste sourire.
+
+--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il quelquefois, ce n'est
+pas de renoncer à l'avenir, c'est de regretter le passé: bienheureux
+sont ceux qui ont un passé.
+
+Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement à
+quelques-uns: Harly, Crozat.
+
+Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'étant couché
+tard après une soirée de déveine, arriva l'air maussade, aussi furieux
+d'être réveillé de bonne heure que d'avoir perdu la veille.
+
+--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant.
+
+--Le moment approche.
+
+--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez déjà surmonté
+plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-là. Voulez-vous quelque
+chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au
+lit.
+
+--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon
+testament.
+
+Instantanément ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit
+bienveillante et affectueuse.
+
+--Tout de suite, cher ami.
+
+Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui était fermé à clef, et
+il l'apporta à Roger.
+
+--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas.
+
+Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent la chambre.
+
+Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son oreiller, et ayant
+trouvé un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre.
+
+Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermés et
+ayant trouvé deux larges enveloppes scellées d'un cachet rouge il en
+prit une, après l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans le
+pupitre qu'il referma à clef.
+
+Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il
+s'était placé en face d'une fenêtre comme pour regarder le levant, mais
+au moyen de la psyché il n'avait d'yeux que pour le lit.
+
+Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise,
+déplier une feuille de papier timbré, la lire puis la déchirer en petits
+morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien
+assurément, était donc le bon.
+
+Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus maussade, il
+n'avait plus perdu.
+
+--Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux.
+
+--Comment?
+
+--Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les dans les cabinets et
+faites couler de l'eau.
+
+Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais
+en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte.
+
+Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant rien, il appela:
+
+--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.
+
+C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de papier Mautravers
+avait voulu voir ce qui était écrit dessus, ayant lu plusieurs fois le
+mot «hospices» et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il
+fut convaincu que le testament conservé était bien décidément le
+bon, c'est-à-dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment,
+bruyamment.
+
+--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le
+remettrez à M. Le Genest de la Crochardière; je vous le recommande: il
+déshérite les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous comprenez
+combien je tiens à ce qu'il soit exécuté.
+
+--Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec enthousiasme et je
+vous jure que je ferai tout pour qu'il soit exécuté.
+
+--Merci; maintenant je vais être plus tranquille.
+
+Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis que Mautravers, qui
+n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant
+pas qu'un autre que lui veillât un si brave garçon.
+
+Il y avait une heure à peu près que Mautravers se promenait dans ses
+terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis
+quelque temps déjà, Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant
+plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était mort, tout à coup,
+comme avaient dit les médecins, sans qu'on s'en aperçût.
+
+Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison.
+
+--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardière, dit-il,
+qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que
+c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse.
+
+Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui
+arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle, qu'il n'avait pas dit de
+prévenir.
+
+--Tu sais, dit-elle après la première explosion du chagrin, que le duc
+m'avait donné son argenterie et ses bijoux.
+
+--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir
+tout à l'heure, nous verrons cela.
+
+--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a été donné.
+
+--Attendons.
+
+Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire arriva bientôt,
+Mautravers espérait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais
+il n'en fut rien.
+
+--Je vais le déposer au président du tribunal, dit le notaire.
+
+--Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria Mautravers.
+
+Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente
+curiosité:
+
+--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des
+prescriptions relatives aux obsèques et il est important que nous soyons
+fixés là-dessus.
+
+--Vous le serez dans la journée, dit le notaire.
+
+Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle qu'ils devaient se
+retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.
+
+Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle tournant
+à gauche et Mautravers à droite; mais il n'alla pas plus loin que la
+Chaussée-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de
+Roger. Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle,
+qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer
+l'argenterie dans des serviettes. Déjà elle avait fourré plusieurs
+pièces dans ses poches.
+
+--Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en sautant sur les
+serviettes qui étaient déjà nouées.
+
+--De quoi te mêles-tu?
+
+--J'ai juré de faire exécuter le testament de ce pauvre Roger.
+
+--Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger! C'était de son vivant
+qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du
+vieux Condrieu.
+
+--Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui
+as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre?
+
+La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu
+entra, pouvant à peine se tenir, appuyé sur le bras de Ludovic:
+
+--Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une voix brisée, plus
+hésitante que jamais, mon cher petit-fils, où est-il?
+
+Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes. Heureusement
+Ludovic, guidé par Mautravers, put le conduire à la chambre mortuaire
+et le faire agenouiller auprès du lit, où il resta longtemps en prière,
+écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant;
+
+--Mon cher petit-fils!
+
+Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres;
+puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnée d'un jeune homme plus
+jeune, plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de Baudrimont.
+
+Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien
+pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui,
+elle l'embrassa au front.
+
+--Pauvre Roger, dit-elle.
+
+Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à manger, elle prit le
+bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui:
+
+--N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais c'était ses yeux qu'il
+fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard.
+
+Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de Condrieu et par
+Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus
+comme s'il était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de
+quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.
+
+Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagné de
+Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les
+mettre à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le moment.
+
+--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il été
+ouvert? demanda-t-il au notaire.
+
+--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.
+
+--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.
+
+--Mais, monsieur le comte...
+
+--Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu.
+
+--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a chargé de veiller à
+l'exécution de son testament; je dois le connaître.
+
+Le notaire lut:
+
+«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le désir de faire après
+moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui
+en soit digne.
+
+«Je déshérite donc autant que la loi me le permet la famille de
+Condrieu, qui a été mon ennemie, et je laisse ma fortune à mademoiselle
+Claire Harly, fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner:
+
+«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais,
+deux cent mille francs;
+
+«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;
+
+«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs;
+
+«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet
+de chambre, en prélèvera quarante mille pour sa part.
+
+«François-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE.»
+
+--Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de Condrieu; l'article
+909 du code ne permet pas aux médecins de profiter des dispositions
+testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné
+pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare que les enfants
+de ces médecins sont personnes interposées et par conséquent incapables
+de recevoir.
+
+Nougaret s'avança:
+
+--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois
+le docteur Harly n'était plus la médecin de M. de Naurouse.
+
+--N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie?
+
+--Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse quand ce testament a été
+fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte à six semaines seulement.
+
+--Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit Harly.
+
+--Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit M. de Condrieu.
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE»
+
+Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles
+que les médecins se servent pour écrire la plupart des livres qu'ils
+publient chaque jour avec une abondance qui n'est égalée que par
+celle des théologiens; si bien que pour peu que vous ayez un médecin
+écrivain,--et ils le sont tous,--vous êtes exposé à vous trouver un jour
+ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que
+vos amis, perçant des initiales transparentes, apprendront que vos
+ascendants paternels étaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que
+vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas
+pour longtemps.
+
+C'est aussi avec leurs observations que les romanciers écrivent leurs
+livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours
+y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils
+s'éloignent forcément de la précision médicale. D'ailleurs le romancier
+n'est pas lié par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont
+pas payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble
+en rien à celle du médecin.
+
+Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate, en cela
+surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraîné à peindre
+ceux qu'il connaît le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes.
+Pour mon compte, à l'exception de quelques romans écrits sous
+l'inspiration directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les
+_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français_, je n'ai
+point pris mes modèles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui
+ont honoré ou égayé ma vie de leur amitié ont eu cette sécurité de ne
+point se voir servis tout vifs à la curiosité des lecteurs.
+
+Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite intimité, je
+reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement pour les
+personnages de la _Bohême tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vécu
+d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison,
+puisque selon la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur
+allié, et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne
+l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles
+sans que rien dans nos relations me fermât la bouche.
+
+J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque j'ai connu
+celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec
+ma mère j'avais été passer les vacances au bord de la mer, à
+Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la
+notoriété, et je m'étais si bien ingénié auprès d'amis communs que
+j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin
+dont rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau temps
+de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné _Sous les Tilleuls,
+Geneviève, le Chemin le plus court_, et depuis quelques années il
+publiait les _Guêpes_ qui, à cette époque, faisaient presque autant de
+bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait
+être mon enthousiasme pour le premier écrivain de talent que
+j'approchais, car les jeunes gens de ma génération ne commençaient point
+la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés. Ce fut dans
+ce fameux jardin original et bizarre dont il a tiré tant de livres
+charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue à
+Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mère, et comme nous
+étions du même âge, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour
+l'amuser, comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas
+du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut, sans que
+j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction d'un jeune
+provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques
+représentants de la noblesse polie, affinée, sceptique et légère du
+dix-huitième siècle, en se trouvant brusquement en présence de cette
+fille délurée qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je
+l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien que
+je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer,
+laissant dans l'ombre certains côtés que j'aurais dû peindre, si au lieu
+d'une figure de roman j'avais fait un portrait.
+
+Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait organisé une journée
+de courses d'hommes à la montagne, et j'avais été chargé de réunir
+quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le
+hasard fit qu'il connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme,
+il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa fenêtre
+toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul, du matin au soir,
+pâle, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allées et
+venues dans le petit jardin de l'_Hôtel de France_. Et je n'eus garde de
+refuser cette invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant
+parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal, que parce que
+madame d'Arvernes était venue l'y relancer. On l'avait logée dans la
+chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, à travers notre mince
+cloison, j'entendais les éclats de sa voix et de ses rires pendant
+qu'elle dînait avec une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les
+Pyrénées, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui
+venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son
+accent méridional: «Madame la duchesse est-elle prête?»
+
+Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux
+personnages de la _Bohême tapageuse_. Il avait lu une scène de jeu dans
+_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde,
+le directeur du _Siècle_, si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie»
+au moins aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est
+celle qui se trouve au commencement de _Raphaëlle_, avec l'épisode
+du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua aussi les
+papiers laissés par Naurouse, ses carnets de dépenses, ses lettres,
+et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon
+roman, que je l'ai écrit.
+
+Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly,
+je pourrais le dire aussi à propos du prince de Kappel, de Savine,
+de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications
+d'observation pour qu'on voie comment a été étudié et exécuté ce roman.
+Je n'ajoute qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie
+introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Bohême
+tapageuse_, j'ai manqué une fois à cette règle, et si j'en parle ici
+c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de
+Vapereau, copié par beaucoup d'autres, qui n'est pas très exact, et par
+cela m'a plus d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit
+des brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou plutôt
+la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en quelque sorte
+dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les mêmes conditions
+que celles racontées dans mon roman, et elle était historique,
+non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son
+importance, pour moi au moins.
+
+Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner quelques
+preuves, _La Bohême tapageuse_, au moment de sa publication, fut accusée
+d'exagération, et particulièrement par Aurélien Scholl, qui avait bien
+connu la plupart de ses personnages, et avait même été de l'intimité de
+plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans
+lequel il les nomme avec une liberté que prennent les chroniqueurs,
+mais que se refusent les romanciers, il dit «C'est une série d'actes
+d'accusation.»
+
+Trop dure, la _Bohême tapageuse!_ trop cruelle! trop «acte
+d'accusation!» Voyons la réalité.
+
+Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je reçus d'un
+magistrat un mot pour assister à une audience de la Cour d'Assises:
+«L'affaire intéressera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_», me
+disait-il.
+
+En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la duchesse
+d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le duc veut emmener dans
+sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens.
+
+Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un dénouement
+aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant il est vrai que le roman
+reste le plus souvent au-dessous de la simple vérité, au lieu d'aller
+au-delà.
+
+H. M.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***
+
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+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed
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+The Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Corysandre
+
+Author: Hector Malot
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+Release Date: September 18, 2004 [EBook #13490]
+
+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***
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+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed
+Proofreading Team and Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr., .
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+
+
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+
+
+
+
+
+
+<h3>HECTOR MALOT</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h1>CORYSANDRE<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><span class="petit"><sup>&nbsp;&nbsp;1</sup></span></a></h1><br><br><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> L'épisode qui précède a pour titre:
+<i>la Duchesse d'Arvernes</i>.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>La saison de Bade était dans tout son éclat; et une
+lutte qui s'était établie entre deux joueurs russes, le
+prince Savine et le prince Otchakoff, offrait aux
+curieux et à la chronique les péripéties les plus émouvantes.</p>
+
+<p>C'était pendant l'hiver précédent que le prince Otchakoff
+avait fait son apparition dans le monde parisien,
+et en quelques mois, par ses gains ou ses
+pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le
+sourire dédaigneux avec lesquels il acceptait une culotte
+de cinq cent mille francs, il s'était conquis une
+réputation tapageuse qui avait failli donner la jaunisse
+au prince Savine, habitué depuis de longues années à
+se considérer orgueilleusement comme le seul Russe
+digne d'occuper la badauderie parisienne.</p>
+
+<p>C'était un petit homme chétif et maladif que ce
+prince Otchakoff et qui, n'ayant pas vingt-cinq ans,
+paraissait en avoir quarante, bien qu'il fût blond et
+imberbe. Dans ce Paris où l'on rencontre tant de
+physionomies ennuyées et vides, on n'avait jamais vu
+un homme si triste, et rien qu'à le regarder avec ses
+traits fatigués, ses yeux éteints, son visage jaune et
+ridé, son attitude morne, on était pris d'une irrésistible
+envie de bâiller.</p>
+
+<p>Après avoir essayé de tout il avait trouvé qu'il n'y
+avait que le jeu qui lui donnât des émotions, et il
+jouait pour se sentir vivre autant que pour faire du
+bruit en ce monde, ce qui était sa grande, sa seule
+ambition.</p>
+
+<p>Sa santé étant misérable, sa fortune étant inépuisable,
+le jeu était le seul excès qu'il pût se permettre,
+et il jouait comme d'autres s'épuisent, s'indigèrent ou
+s'enivrent.</p>
+
+<p>Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom
+en achetant des collections de tableaux ou de potiches
+qui l'auraient ennuyé, en prenant une maîtresse
+en vue qui l'aurait affiché, en montant une
+écurie de course qui l'aurait dupé; mais en esprit
+pratique qu'il était, il avait trouvé que le plus simple
+encore et le moins fatigant, était d'abattre nonchalamment
+une carte, de pousser une liasse de billets
+de banque à droite ou à gauche et de dire sans se
+presser: «Je tiens.»</p>
+
+<p>Et ce calcul s'était trouvé juste. En six mois ce
+nom d'Otchakoff était devenu célèbre, les journaux
+l'avaient cité, tambouriné, trompété, et la foule moutonnière
+l'avait répété. Ce jeune homme, qui n'avait
+jamais fait autre chose dans la vie que de tourner une
+carte et de combiner un coup, était devenu un personnage.</p>
+
+<p>Mais une réputation ne surgit pas ainsi sans susciter
+la jalousie et l'envie: le prince Savine, qui de
+très bonne foi croyait être le seul digne de représenter
+avec éclat son pays à Paris, avait été exaspéré par
+ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une
+part, et une très grosse part de cette célébrité mondaine
+qu'il voulait pour lui tout seul avait été Anglais,
+Turc, Mexicain, il se serait jusqu'à un certain point
+calmé en le traitant de sauvage; mais un Russe! un
+Russe qui se montrait plus riche que lui, Savine! un
+Russe qu'on disait, et cela était vrai, d'une noblesse
+plus haute et plus ancienne que la sienne à lui Savine!
+Il fallait que n'importe à quel prix, même au
+prix de son argent, auquel il tenait tant, il défendit sa
+position menacée et se maintînt au rang qu'il avait
+conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs
+années et qui le rendait si glorieux.</p>
+
+<p>Alors, lui toujours si rogue et si gonflé, s'était fait
+l'homme le plus aimable du monde, le plus affable, le
+plus gracieux avec quelques journalistes qu'il connaissait,
+et il les avait bombardés d'invitations à déjeuner,
+ne s'adressant, bien entendu, qu'à ceux qu'il
+savait assez vaniteux pour être fiers d'une invitation à
+l'hôtel Savine et en situation de parler de ses déjeuners
+dans leurs chroniques et aussi de tout ce qu'il
+voulait qu'on célébrât: son luxe, sa fortune, sa noblesse,
+son goût, son esprit, son courage, sa force, sa
+santé, sa beauté.</p>
+
+<p>Puis, après s'être assuré le concours de cette fanfare,
+il avait commencé sa manoeuvre.</p>
+
+<p>Trois jours après une perte énorme subie par Otchakoff
+avec son flegme ordinaire, Raphaëlle, la
+maîtresse de Savine, avait vu arriver un matin dans
+la cour de son hôtel deux chevaux russes superbes,
+deux de ces puissants trotteurs qui battent, en se
+jouant, les anglais comme les arabes, et Savine n'avait
+pas tardé à paraître. Comme Raphaëlle menacée
+d'une angine disait qu'elle était désolée de ne pas
+pouvoir faire atteler ses chevaux ce jour même et de
+sortir, il s'était fâché. C'était justement l'ouverture
+de la réunion de printemps à Longchamp, et il
+voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris à
+cette réunion à l'aller et au retour; il ne les avait fait
+venir de son haras et ne les avait donnés que pour
+cela. «Si vous ne pouvez pas vous en servir, avait-il
+dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui,
+et, une fois qu'ils seront entrés dans mes écuries,
+ils n'en sortiront pas. En vous enveloppant bien,
+vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas s'exagérer
+son mal ou l'on se priverait de tout.» Au risque
+d'en mourir, car il soufflait un vent glacial, Raphaëlle
+avait été aux courses, et à l'aller comme au
+retour ses trotteurs à la robe grise avaient provoqué
+l'admiration des hommes et l'envie des femmes.</p>
+
+<p>Il fallait continuer, car, de son côté, Otchakoff continuait
+de jouer, perdant toutes les nuits ou gagnant
+des coups de trois ou quatre cent mille francs, tantôt
+contre celui-ci, tantôt contre celui-là, sans jamais
+lasser l'admiration de la galerie, qui répétait toujours
+son même mot: «Cet Otchakoff, quel estomac!» ce
+à quoi Savine répondait toutes les fois qu'il pouvait
+répondre, en haussant les épaules et en disant que si
+Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert,
+il n'en avait pas devant une nappe blanche, le pauvre
+diable étant incapable de boire seulement les quatre
+ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai
+Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport
+pour prouver la nationalité.</p>
+
+<p>Pour continuer la lutte, sinon avec économie, au
+moins d'une façon qui ne fût pas nuisible à ses intérêts,
+Savine qui depuis longtemps se contentait des
+collections qu'il avait recueillies par héritage, s'était
+mis à acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux,
+bronzes, livres, curiosités, n'exigeant d'elles
+que quelques qualités spéciales: d'être authentiques,
+d'être dans un parfait état de conservation, enfin de
+coûter très cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait
+les revendre,&mdash;ce qu'il espérait bien faire un jour,
+tirant ainsi d'elles deux réclames, l'achat et la vente,
+&mdash;il pût le faire avec bénéfice, sans autre perte que
+celle des intérêts.</p>
+
+<p>Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de
+ce genre, les journaux l'avaient annoncée et célébrée:
+le prince Savine, quel Mécène! Il est vrai que ce
+Mécène ne répandait ses bienfaits que sur des artistes
+morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul
+Veronèse et autres qui ne lui savaient aucun gré de
+ses largesses.</p>
+
+<p>Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mécène,
+et Otchakoff, en une nuit heureuse ou malheureuse,
+s'imposait à la curiosité publique d'une façon
+autrement vivante et palpitante en perdant son argent
+que s'il l'avait dépensé à acheter des Rubens ou des
+Titien.</p>
+
+<p>Ce fut alors que Savine exaspéré et perdant la tête,
+se décida à lutter contre son rival en employant les
+mêmes armes que celui-ci, c'est-à-dire à coups de
+millions.</p>
+
+<p>Otchakoff, ne trouvant plus à jouer des grosses parties
+à Paris pendant la saison d'été, était venu à
+Bade jouer contre la banque, et Savine l'avait suivi,
+se disant qu'un homme habile et prudent qui joue
+contre une banque de jeu ne doit perdre que dans une
+certaine mesure qui peut se calculer mathématiquement,
+et même qu'il peut gagner.</p>
+
+<p>Le tout était donc d'être cet homme habile et prudent.</p>
+
+<p>Heureusement, les professeurs de systèmes tous
+plus infaillibles les uns que les autres ne manquent
+pas pour ceux qui veulent jouer à coup sûr; il y en a à
+Paris, et à cette époque il y en avait dans toutes les
+villes d'eaux où l'on jouait: à Bade, à Hombourg, à
+à Wiesbaden, à Ems, à Spa, où ils tenaient boutiques
+de renseignements et de leçons.</p>
+
+<p>Dans un de ses séjours à Bade, Savine avait rencontré
+un de ces professeurs: un vieux gentilhomme
+français de grand nom et de belle mine qui, après
+avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux
+jeunes gens qui voulaient bien l'écouter «une rectitude
+de combinaisons inexorables» pour faire sauter
+la banque; mais alors, ne pensant pas à jouer, il s'en
+était débarrassé en lui faisant l'aumône de quelques
+florins que le vieux professeur allait perdre avec une
+«rectitude inexorable» ou qu'il employait à faire insérer
+dans les journaux des annonces pour tâcher de
+trouver des actionnaires qui lui permissent d'essayer
+en grand son système.</p>
+
+<p>Arrivé à Bade il avait cherché son homme aux
+«combinaisons inexorables», ce qui n'était pas difficile,
+car on était sûr de le trouver à la <i>Conversation</i>,
+assis sur une chaise devant la table de trente-et-quarante,
+suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre
+part et notant les coups sur un carton qu'il perçait
+d'une épingle.</p>
+
+<p>Le marquis de Mantailles était si bien absorbé dans
+son travail qu'il n'avait pas vu Savine, et qu'il avait
+fallu que celui-ci lui frappât sur l'épaule pour appeler
+son attention; mais alors il avait vivement quitté le
+jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmené
+dans les jardins, ne voulant pas qu'on le vît en
+conférence avec le vieux professeur de jeu, ni qu'on
+surprit un seul mot de leur entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Six cent mille francs seulement, prince, s'écria-t-il,
+mettez six cent mille francs seulement à ma disposition,
+et le monde est à nous.</p>
+
+<p>Mais Savine avait tout de suite éteint ce beau feu
+il n'apporterait pas ces six cent mille francs, il n'en
+apporterait pas cinquante mille, pas même dix mille;
+mais il était disposé, dans un but moral et pour sauver
+les malheureux qui se ruinaient, à essayer le système
+des «combinaisons inexorables,» seulement il voulait
+l'essayer lui-même; bien entendu il le payerait... s'il
+gagnait.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le marquis de Mantailles
+s'était présenté à la porte du pavillon que le prince
+Savine occupait sur le <i>Graben</i>, et tout de suite il avait
+été introduit; Savine, bien que mal éveillé, avait remarqué
+qu'il était porteur d'une sorte de petite boîte
+plate enveloppée dans une serviette de serge grise et
+d'un petit sac de toile comme ceux dont se servent les
+joueurs de loto.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique
+qui avait introduit le marquis.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le vieux joueur avait précieusement
+déposé sa boîte et son sac sur une table; puis,
+le domestique étant sorti, il s'était approché du lit de
+Savine: sa physionomie s'était transfigurée; il avait
+l'air d'un pauvre vieux bonhomme usé, écrasé en entrant,
+maintenant il s'était relevé, c'était un homme
+digne et fier, inspiré, sûr de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, je dois vous montrer par l'expérience
+la rigoureuse exactitude de ce que je viens de vous expliquer,
+et c'est dans ce but que je me suis muni de
+différents objets utiles à ma démonstration.</p>
+
+<p>Ces objets utiles à la démonstration des «combinaisons
+inexorables» étaient une petite roulette, un tapis
+de drap divisé comme le sont les tables de trente-et-quarante,
+six jeux de cartes, et enfin, dans le sac en
+toile, des haricots blancs et rouges.</p>
+
+<p>Aussitôt que le professeur eut étalé son tapis sur
+une table et disposé en deux masses ses haricots, les
+rouges pour Savine, les blancs pour lui, la démonstration
+commença; à onze heures, Savine avait deux
+cent-quarante haricots gagnés contre la banque, c'est-à-dire
+deux cent-quarante mille francs.</p>
+
+<p>Le lendemain, la démonstration continua; puis le
+surlendemain, pendant dix jours, et au bout de ces dix
+jours Savine avait gagné dix-neuf cent cinquante
+haricots, c'est-à-dire près de deux millions de francs.</p>
+
+<p>L'expérience était décisive; maintenant c'étaient de
+vrais billets de banque que Savine pouvait risquer;
+mais, chose extraordinaire, au lieu de gagner il perdit.</p>
+
+<p>Et cela était d'autant plus exaspérant que, ce jour-là,
+Otchakoff fit sauter la banque au milieu de l'enthousiasme
+général.</p>
+
+<p>Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisième
+jour, puis le quatrième.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, disait le marquis de Mantailles, plus
+vous perdez, plus vous avez de chance de gagner; l'équilibre
+ne peut pas ne pas se rétablir.</p>
+
+<p>Cependant il ne se rétablit point; au bout de quinze
+jours, Savine avait perdu cinq cent mille francs, et ce
+qui lui était plus sensible encore que cette perte d'argent,
+il les avait perdus sans que cela fit sensation et
+tapage.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant il est prudent.</p>
+
+<p>Prudent et malheureux, c'était trop; quelle honte!</p>
+
+<p>Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque
+le jeu ne soulevait pas le tapage qu'il avait espéré,
+il chercha un autre moyen pour forcer l'attention
+publique à se fixer sur lui, et il crut le trouver en
+s'attachant très ostensiblement à une jeune fille, mademoiselle
+Corysandre de Barizel, qui, par sa beauté
+éblouissante, était la reine de Bade, comme Otchakoff
+en était le roi par son audace au jeu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>C'était aussi l'hiver précédent, presque en même
+temps qu'Otchakoff, que la belle Corysandre, sous la
+conduite de sa mère, la comtesse de Barizel, avait fait
+son apparition à Paris.</p>
+
+<p>Elle venait, disait-on, d'Amérique, de la Louisiane,
+où son père, le comte de Barizel, qui descendait des
+premiers colons français établis dans ce pays, avait
+possédé d'immenses propriétés, aux mains de sa famille
+depuis près de deux cents ans; le comte avait été
+tué dans la guerre de Sécession, commandant une brigade
+de l'armée du Sud, et sa veuve et sa fille avaient
+quitté l'Amérique pour venir s'établir en France, où
+elles voulaient vivre désormais.</p>
+
+<p>C'était dans une des deux grandes fêtes que donnait
+tous les ans le financier Dayelle qu'elles avaient paru
+pour la première fois.</p>
+
+<p>Bien que Dayelle ne fût qu'un homme d'argent, un
+enrichi, les fêtes qu'il donnait dans son hôtel de la rue
+de Berry comptaient parmi les plus belles et les mieux
+réussies de Paris. Quand on avait un grand nom ou
+quand on occupait une haute situation on se moquait
+bien quelquefois, il est vrai, de Dayelle en rappelant
+d'un air dédaigneux qu'il avait commencé la vie par
+être commis chez un marchand de toile, puis fabricant
+de toile lui-même, puis filateur de lin, puis banquier,
+puis l'un des grands faiseurs de son temps; mais on
+n'en recherchait pas moins les invitations de ce parvenu
+qui, deux fois par an, pour chacune de ses fêtes,
+ne dépensait pas moins de cent mille francs en décorations
+nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on
+n'entendait que chez lui.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement les meilleurs artistes que
+Dayelle tenait à offrir à ses invités, c'était encore tout
+ce qui, à un titre quelconque: gloire, talent, beauté,
+fortune, promettait d'arriver bientôt à la célébrité; il
+ne fallait pas être contesté, mais d'autre part il ne fallait
+pas non plus être consacré, puisqu'il avait la prétention
+d'être lui-même le consacrant. Aussi en allant
+chez lui s'attendait-on toujours à quelque surprise.
+Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la cachait
+avec soin pour que l'effet produit fût plus grand; mais
+enfin on savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas
+figurer sur le programme, faisait cependant partie
+obligée de ce programme.</p>
+
+<p>Celle que causa la beauté de Corysandre fut des plus
+vives et pendant huit jours elle fournit le sujet de toutes
+les conversations.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu cette jeune Américaine avec sa
+mère?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, seulement ce n'est pas une Américaine,
+c'est une française; elle est d'origine française: il y a
+encore dans le Poitou des Barizel de très vieille et très
+bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette famille
+qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'établir en
+Amérique, que descend cette belle jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Riches les Barizel?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente;
+mais je n'en sais rien. Si vous avez des prétentions à
+la main de cette belle fille, ne tablez donc pas sur ce
+que je vous dis; ces fortunes d'Amérique ressemblent
+souvent aux bâtons flottants. La seule chose certaine,
+c'est que la mère a acheté un terrain dans les Champs-Elysées
+où elle va, dit-on, faire construire un hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup si l'hôtel est construit; mais s'il
+ne l'est pas, si on en voit jamais que le plan, ce n'est
+rien. J'ai connu des gens qui, avec un terrain et un
+plan qu'ils montraient à propos et dont ils parlaient;
+ont pendant de longues années fait croire à une fortune
+qui n'existait pas et n'avait jamais existé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitée à
+sa fête.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'aurait bien invitée pour la beauté de la fille,
+sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus de blondes.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des
+blondes châtain, des blondes cendré, il n'y a plus de
+blondes pures, de ce blond de moissons mûries par le
+soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincérité du blond.</p>
+
+<p>&mdash;C'est déjà quelque chose d'avoir de la sincérité
+dans les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait peu, mais elle paraît en avoir ailleurs:
+ainsi dans son front si pur, dans ses yeux naïfs, et son
+regard limpide, dans sa bouche innocente, dans son
+attitude modeste. Naïve, douce, modeste et admirablement
+belle d'une beauté qui s'impose par l'éclat et la
+majesté, voilà une réunion qui est rare. Maintenant
+a-t-elle cette sincérité dans le coeur et dans l'esprit?
+Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou presque rien: et
+sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne parle
+que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappé,
+ce qui m'a ébloui c'est sa beauté, c'est cette chevelure
+blonde, ces yeux bruns sous un sourcil pâle, ce teint
+d'une blancheur veloutée, enfin c'est, comme disaient
+nos pères, ce port de reine bien curieux vraiment,
+bien extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;En a-t-elle même dix-sept?</p>
+
+<p>&mdash;La mère dit dix-huit.</p>
+
+<p>&mdash;On a vu des mères vieillir leurs filles pour s'en
+débarrasser plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;La mère est encore fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu empâtée.</p>
+
+<p>&mdash;Une créole.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle créole?</p>
+
+<p>&mdash;Elle en a l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a même l'air plus que créole.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être une <i>octoroon</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça, une <i>octoroon</i>?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la descendante d'un blanc et d'une négresse
+arrivée à la huitième génération; chez elle le sang
+noir a si bien disparu qu'il n'en reste plus trace,
+même pour l'oeil exercé d'un créole; ni la paume de sa
+main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.</p>
+
+<p>C'était cette belle Corysandre qui, lorsque les salons
+s'étaient fermés à Paris, était venue avec sa mère passer
+la saison à Bade.</p>
+
+<p>Et là on avait parlé d'elle comme on en avait parlé à
+Paris, car s'il est des gens qui passent partout inaperçus,
+il en est d'autres qui ne peuvent faire un pas sans
+provoquer le tapage et la curiosité.</p>
+
+<p>Cependant, leur installation fort modeste dans un
+petit chalet des allées de Lichtenthal n'avait rien du
+faste insolent de quelques étrangers qui semblent n'être
+venus à Bade que pour y trouver le plaisir de dépenser
+leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs,
+un homme et deux femmes; une calèche louée au mois;
+il n'y avait certes pas là de quoi forcer l'attention; avec
+cela un cercle de relations assez banal, une loge au
+théâtre, une heure de station à la musique, une promenade
+rapide dans les salons de la Conversation sans
+jamais risquer un florin à la table de la roulette, tous
+les matins la messe à l'église catholique, c'était tout.</p>
+
+<p>Il était impossible de mener une vie plus simple et
+cependant...</p>
+
+<p>Cependant toutes les fois que madame de Barizel et
+sa fille se montraient quelque part, il n'y avait plus
+d'yeux que pour elles ou tout au moins pour Corysandre,
+et instantanément c'était d'elles qu'on s'occupait.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi parle-t-on tant d'elle, même dans les
+journaux?</p>
+
+<p>&mdash;Notre temps est celui de la réclame; tout finit
+par se placer avec des annonces bien faites et souvent
+répétées: la mère s'entoure de journalistes.</p>
+
+<p>S'il n'était pas rigoureusement exact de dire que
+madame de Barizel recherchait les journalistes, au
+moins était-ce vrai en partie et particulièrement pour
+un correspondant de journaux français et américains
+nommé Leplaquet.</p>
+
+<p>Ancien médecin dans la marine de l'État, ancien
+directeur d'un journal français à Bâton-Rouge, Leplaquet
+était bien réellement le commensal de madame de
+Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au
+moins pour certaines affaires. On disait et il le racontait
+lui-même, qu'il l'avait connue en Amérique, où il
+avait été son ami et plus encore l'ami de M. de Barizel;
+à propos de cette liaison ancienne il était même
+plein d'histoires plus ou moins intéressantes qu'il
+contait volontiers, même sans qu'on les lui demandât,
+et dans lesquelles la grosse fortune et la haute situation
+de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur
+et d'intrépidité, remplissaient toujours une place
+considérable; en Amérique, où lui Leplaquet, était un
+personnage, il n'avait connu que des personnages, et
+parmi les plus élevés, son bon ami Barizel.</p>
+
+<p>Ces histoires, on les écoutait parce qu'elles étaient
+généralement bien dites et avec une verve méridionale
+qui s'imposait; mais on les eût peut-être mieux
+accueillies et avec plus de confiance si le conteur avait
+été plus sympathique. Malheureusement ce n'était
+pas le cas de Leplaquet, qui, avec sa face plate, son
+front bas, ses yeux fuyants, son air sombre, son attitude
+hésitante, inspirait plutôt la défiance que la sympathie,
+la répulsion que l'attraction.</p>
+
+<p>D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait
+à les conter à tout propos et souvent hors de propos
+leur nuisait aussi: on s'étonnait que cet homme qui,
+ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchât
+si obstinément les occasions de dire du bien de la
+seule madame de Barizel.</p>
+
+<p>De même on cherchait aussi pourquoi il déployait
+tant de zèle à racoler des convives pour les dîners de
+madame de Barizel.</p>
+
+<p>Bien entendu, c'était dans son monde qu'il les prenait,
+ces convives, parmi les artistes, les musiciens, les
+peintres, les sculpteurs, surtout parmi les journalistes,
+ses confrères, français ou étrangers; il suffisait, qu'on
+tînt une plume, quelle qu'elle fût, pour être invité par
+lui chez madame de Barizel.</p>
+
+<p>Bien que des invitations de ce genre fussent assez
+fréquentes à Bade, où plus d'une femme en vue employait
+ses amis à l'enrôlement d'une petite cour composée
+de gens qui avaient un nom, la persistance et
+l'activité que Leplaquet apportait à ces enrôlements
+étaient si grandes qu'elles ne pouvaient pas ne pas
+provoquer un certain étonnement. C'était à croire
+qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car dès qu'ils
+arrivaient et à leurs premiers pas dans Bade, il sautait
+sur eux et les enveloppait.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'invité de Leplaquet s'asseyait à la
+droite de la comtesse de Barizel, qui se montrait une
+femme supérieure dans l'art de chatouiller la vanité
+littéraire de son convive, dont la veille elle ne connaissait
+même pas le nom, lui répétant avec une grâce
+pleine de charme la leçon qu'elle avait apprise de Leplaquet;
+et le surlendemain, au sortir du lit, de bonne
+heure, encore sous l'influence des beaux yeux de
+Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments
+de la comtesse, il envoyait à son journal une
+correspondance consacrée à la gloire des Barizel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Une maison hospitalière: comme l'était celle de
+madame de Barizel devait s'ouvrir facilement pour le
+prince Savine.</p>
+
+<p>En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine
+n'eut qu'à attendre une visite de celui-ci à Bade pour
+se faire présenter à la comtesse, et bientôt on le vit
+partout aux côtés de la belle Corysandre.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Le prince Savine va épouser mademoiselle de
+Barizel.</p>
+
+<p>C'était ce que Savine voulait. On parlait de lui, on
+s'occupait de lui, lorsqu'il paraissait quelque part, il
+avait la satisfaction enivrante pour sa vanité de voir
+qu'il faisait sensation; il était revenu à ses beaux
+jours, Otchakoff serait éclipsé.</p>
+
+<p>Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la
+belle Corysandre, quel inépuisable sujet de conversation!</p>
+
+<p>Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais
+il ne répondait pas.</p>
+
+<p>Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il
+ce mari bienheureux?</p>
+
+<p>Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui
+avaient assisté à ces explosions d'enthousiasme, et
+cependant personne ne pouvait dire que Savine s'était
+nettement et formellement prononcé à ce sujet.</p>
+
+<p>Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans
+qu'un jour madame de Barizel ou même tout simplement
+le premier venu pussent s'appuyer sur un fait
+positif et précis pour soutenir qu'il avait voulu être le
+mari de Corysandre, car il avait une peur effroyable
+des responsabilités, quelles qu'elles fussent.</p>
+
+<p>Si ordinairement et en tout ce qui ne lui était pas
+personnel, il n'avait que peu d'imagination, il se
+montrait au contraire fort ingénieux et très fertile en
+ressources, en inventions, en combinaisons pour tout
+ce qui s'appliquait immédiatement à ses intérêts ou
+devait les servir.</p>
+
+<p>Ce qu'il trouva ce fut une fête de nuit en pleine
+forêt, avec bal et souper, organisée en l'honneur de
+Corysandre. En choisissant un endroit pittoresque
+qui ne fût pas trop éloigné de Bade, de façon qu'on
+pût y arriver facilement, il était sûr à l'avance de voir
+ses invitations recherchées avec empressement. Sans
+doute la dépense qu'entraînerait cette fête serait
+grosse, et c'était là pour lui une considération à peser;
+mais, tout compte fait, elle ne lui coûterait pas plus
+qu'une séance malheureuse, comme celles qu'il avait
+eues en ces derniers temps à la table de trente-et-quarante,
+et l'effet produit ne pouvait pas manquer
+d'être considérable et retentissant. D'ailleurs il n'était
+pas dans son intention de prodiguer ses invitations:
+plus elles seraient rares, plus elles seraient précieuses,
+et les malheureux qu'il ferait parleraient de lui autant
+que les heureux,&mdash;ce qu'il voulait.</p>
+
+<p>Après avoir soigneusement étudié les environs de
+Bade, l'emplacement qu'il adopta fut un petit plateau
+boisé situé entre le vieux château et l'entassement de
+roches sillonnées de crevasses qu'on appelle les
+Rochers; il y avait là une clairière entourée de superbes
+sapins au tronc et aux rameaux, recouverts
+d'une mousse blanche, qui pendait çà et là en longs
+fils, et dont le sol était à peu près uni, c'est-à-dire tout
+à fait à souhait pour qu'on y pût danser et pour qu'on
+y dressât les tentes sous lesquelles on servirait les
+tables du souper.</p>
+
+<p>En moins de huit jours, tout fut organisé et Savine
+eut la satisfaction de se voir poursuivi et assiégé de
+demandes d'invitations.</p>
+
+<p>Quel chagrin, quel désespoir pour lui de refuser;
+mais le nombre des invités avait été fixé à cent par
+suite de l'impossibilité de dresser sur ce terrain tourmenté
+des tentes assez grandes pour recevoir autant
+de convives qu'il aurait désiré. Ce désespoir avait été
+tel qu'il s'était décidé à porter le nombre de cent, à
+cent cinquante; puis, devant les instances dont il avait
+été accablé, et pour ne peiner personne, de cent cinquante
+à deux cents.</p>
+
+<p>Mais s'il se donna le plaisir pour lui très doux de
+refuser de hauts personnages qui ne pouvaient pas le
+servir, par contre il n'eut garde de ne pas s'assurer la
+présence des journalistes qui se trouvaient en ce moment
+à Bade.</p>
+
+<p>En réalité c'était pour eux que la fête était donnée.</p>
+
+<p>Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant
+cette fête il se partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetés
+que pour elle et pour eux; pour tous ses
+autres invités, affectant une morgue hautaine.</p>
+
+<p>Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement,
+l'entourant, l'enveloppant, ne la quittant
+presque pas, de façon à bien marquer l'admiration et
+l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les journalistes,
+au contraire, il se tenait sur la réserve et c'était
+seulement quand il croyait n'être pas vu ou entendu
+qu'il leur témoignait sa bienveillance, prenant toutes
+les précautions pour qu'on ne pût pas supposer qu'il
+était en relations suivies avec ces gens-là.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous cette petite fête?</p>
+
+<p>&mdash;Admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en direz quelques mots?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je lui consacrerai mon prochain
+article tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Avec discrétion, n'est-ce pas? C'est un service,
+que je vous demande; si vous pouvez ne pas parler de
+moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de tout ce qui ressemble
+à la réclame.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire
+de cette fête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice:
+je comprends qu'un sujet d'article est chose
+précieuse, et je ne veux pas vous priver de celui-là;
+seulement je vous prie d'observer une certaine réserve
+en tout ce qui me touche personnellement, ou
+mieux, vous voyez que j'agis avec vous en toute franchise,
+je vous prie si vous n'envoyez pas votre article
+tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela je serai responsable de ce que vous
+aurez dit et je ne pourrai avoir pour votre obligeance
+et votre sympathie que des sentiments de reconnaissance.
+A demain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'échelonner
+pour que ceux qui devaient trompéter son nom
+ne se trouvassent point nez à nez, il entendit la lecture
+des différents articles qui allaient chanter sa
+gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent
+de sa part des éloges sans fin.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu!
+C'est une perle, cet article, je n'ai jamais rien lu
+d'aussi joli, et quelle délicatesse de touche, quelle
+grâce! Je ne risquerai qu'une observation. Vous permettez,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une prière que je veux dire: la réserve que
+je vous avais demandée, vous ne l'avez peut-être pas
+observée aussi complète que j'aurais voulu, mais
+passons; ce que je désire, ce n'est pas une suppression,
+c'est une addition: je serais bien aise que
+vous glissiez un mot sur mon titre et sur le rang que
+j'occupe dans la noblesse russe; il y a tant de
+princes russes d'une noblesse douteuse,&mdash;ce n'est
+pas positivement pour Otchakoff que je dis cela,&mdash;je
+ne voudrais pas que le public français, mal instruit
+de ces choses, me confondît avec ces gens-là; voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais vous donner des renseignements...
+authentiques.</p>
+
+<p>Avec le second les éloges reprirent:</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!</p>
+
+<p>Il ne présenta aussi qu'une observation, «non
+pour demander une suppression, mais pour indiquer
+une addition qui lui serait agréable».</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a
+tant de fortunes russes peu solides que je ne voudrais
+pas qu'on confondît la mienne avec celles-là, et qu'on
+crût que parce que je donne des fêtes je me livre à des
+prodigalités et à des folies; si vous le désirez je vais
+vous donner des renseignements... authentiques. Pour
+ma noblesse, il est inutile d'en rien dire, elle est,
+grâce à Dieu, bien connue.</p>
+
+<p>Avec le troisième, il commença aussi par des éloges
+et ce ne fut qu'après avoir épuisé toute sa collection
+d'adjectifs qu'il demanda une petite addition, non pour
+parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles étaient,
+grâce à Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelât
+son duel avec le comte de San-Estevan et pour qu'on
+glissât un mot discret sur la fermeté et le courage
+qu'il avait montrés en cette circonstance.</p>
+
+<p>Avec le quatrième, l'addition ne dut porter ni sur la
+noblesse, ni sur la fortune, ni sur son courage, toutes
+choses qui, grâce à Dieu, étaient de notoriété publique,
+mais sur sa générosité; parce qu'il donnait
+des fêtes qui lui coûtaient fort cher, il ne voulait pas
+qu'on crût qu'il ne pensait pas aux malheureux.</p>
+
+<p>Otchakoff était battu.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine
+avec la belle Corysandre sans que ce bruit arrivât
+aux oreilles de la personne qui justement avait le plus
+grand intérêt à l'apprendre: Raphaëlle, la maîtresse
+du prince, retenue à Paris par le rôle qu'elle jouait
+dans une pièce en vogue, et aussi parce que son amant
+n'avait pas voulu l'emmener avec lui.</p>
+
+<p>Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre
+que ce mariage fût possible: Savine ne se marierait
+que quand il serait impotent, et ce serait pour
+avoir une garde-malade sûre, dont il provoquerait la
+sollicitude, l'intérêt et les soins par toutes sortes de
+belles promesses, que naturellement il ne tiendrait
+pas. Quant à penser qu'il était pris par l'amour et la
+passion, cette idée était pour elle si drôle et si invraisemblable
+qu'elle ne s'y arrêtait même pas: Savine
+amoureux, Savine passionné; cela la faisait rire aux
+éclats.</p>
+
+<p>Ce fut même par un de ces éclats de rire qu'elle
+accueillit la première fois cette nouvelle, quand une de
+ses bonnes amies vint la lui annoncer hypocritement
+avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste
+satisfaction dans le coeur qu'éprouve une pauvre
+femme qui n'a pas eu en ce monde la chance à laquelle
+elle avait droit, à voir enfin abaissée une de celles qui
+lui ont volé sa part de bonheur.</p>
+
+<p>Cependant, à la longue et peu à peu, à force d'entendre
+et de lire le même mot sans cesse répété, «le
+mariage du prince Savine avec mademoiselle de Barizel»,
+elle finit par s'inquiéter. Un bruit aussi persistant
+ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur
+quelque chose de sérieux.</p>
+
+<p>La prudence exigeait qu'elle vît clair en cette affaire.</p>
+
+<p>Ce n'était point un rôle facile à remplir que celui de
+maîtresse de Son Excellence le prince Vladimir Savine;
+elle le savait mieux que personne, et depuis
+longtemps elle l'eût abandonné sans certains avantages
+auxquels elle tenait assez fortement pour tout
+supporter. Et il y avait des femmes qui l'enviaient! Si
+elles savaient de quel prix, de quels dégoûts, de
+de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son
+luxe, ses diamants, ses équipages, ses toilettes, son
+hôtel des Champs-Élysées! Mais on ne voyait que la
+surface brillante de ce qui s'étalait insolemment en
+public; elle seule connaissait le fond des choses, le
+bourbier dans lequel elle se débattait, comme elle
+seule connaissait la cravache qui plus d'une fois avait
+bleui sa peau.</p>
+
+<p>Après avoir bien réfléchi à la situation, Raphaëlle
+trouva que la seule personne qu'elle pouvait charger
+de cette enquête délicate était son père.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle habitait son hôtel des Champs-Elysées,
+elle avait été obligée de se séparer de sa famille,
+Savine n'étant pas homme à supporter une communauté
+que le duc de Naurouse et Poupardin avaient
+bien voulu tolérer: il ne reconnaissait pas à sa maîtresse
+le droit d'avoir un père et une mère, pas plus
+qu'il ne lui reconnaissait celui d'avoir d'autres amants
+elle devait être à lui, entièrement à sa disposition,
+sans distraction du matin au soir et du soir au matin;
+s'il permettait qu'elle restât au théâtre, c'était parce
+qu'il était flatté dans sa vanité de l'entendre applaudir
+et de lire son nom en vedette sur les colonnes du boulevard
+ou dans les réclames des journaux. C'était une
+grâce qu'il faisait au public comme il lui en avait fait
+une du même genre en exposant ses trotteurs dans
+les concours hippiques. Qui aurait osé dire qu'il
+n'était pas libéral et qu'il n'usait pas noblement de sa
+fortune!</p>
+
+<p>Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et
+madame Houssu avaient loué un logement dans la
+rue de l'Arcade, où M. Houssu avait continué son
+commerce de prêts en y joignant un bureau de «renseignements
+intimes et de surveillances discrètes.»
+Une circulaire qu'il avait largement répandue expliquait
+ce qu'étaient ces renseignements intimes et ces
+surveillances discrètes, rien autre chose que l'espionnage
+au profit des jaloux: maris, femmes, maîtresses,
+qui voulaient savoir s'ils étaient trompés et
+comme ils l'étaient. Mais cela n'était point dit crûment,
+car M. Houssu, qui avait des formes et de la
+tenue, aimait le beau style aussi bien que les belles
+manières. Peut-être, dans un autre quartier, ce beau
+style qui mettait toutes choses en termes galants
+eût-il nui à son industrie; mais sa clientèle se composait,
+pour la meilleure part, de cuisinières qui fréquentaient
+le marché de la Madeleine, de femmes de
+chambre, de quelques cocottes dévorées du besoin
+d'apprendre ce que faisaient leurs amis aux heures
+où elles ne pouvaient par les voir, et tout ce monde
+trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que
+bien écrites; c'était encore plus précis que les oracles
+des tireuses de cartes et des chiromanciens, auxquels
+ils avaient foi. D'ailleurs, quand on avait été une fois
+en relations avec M. Houssu, on retournait le voir
+volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie,
+la façon dont il jetait sa croix d'honneur au
+nez de ses clients en avançant l'épaule gauche, qu'il
+faisait bomber, inspiraient la confiance.</p>
+
+<p>Maintenant que Raphaëlle était séparée de son
+père et de sa mère, elle ne pouvait plus, comme au
+temps où elle était la maîtresse du duc de Naurouse,
+entrer chez eux aussitôt qu'elle avait un instant de
+liberté et s'installer en caraco au coin du poêle pour
+voir sauter le foie ou mijoter le marc de café; mais
+toutes les fois que cela lui était possible elle se sauvait
+de son hôtel des Champs-Élysées pour accourir déjeuner
+dans le petit entresol de la rue de l'Arcade;
+c'était avec joie qu'elle échappait aux valets à la tenue
+correcte, aux sourires insolents et railleurs, que son
+amant lui faisait choisir par son intendant, et qu'elle
+venait tenir elle-même la queue de la poêle où cuisait
+le déjeuner paternel; c'était là seulement, qu'entre
+son père et sa mère et quelques amis de ses jours
+d'enfance, elle redevenait elle-même, reprenant ses
+habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage d'autrefois,
+qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, à
+ceux de l'hôtel des Champs-Élysées et de sa position
+présente.</p>
+
+<p>Décidée à charger son père d'une surveillance intime
+auprès de Savine, elle vint un matin rue de l'Arcade
+à l'heure du déjeuner, arrivant comme à l'ordinaire
+les bras pleins et les poches bourrées de
+provisions de toutes sortes liquides et solides.</p>
+
+<p>Un des grands plaisirs de M. Houssu était, lorsque
+ses clients lui en laissaient le temps, de faire lui-même
+sa cuisine, ne trouvant bon que ce qu'il avait
+préparé de sa main.</p>
+
+<p>Lorsque Raphaëlle entra, il était en manches de
+chemise, occupé à couper du lard en petits morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens déjeuner avec nous, dit-il gaiement, eh
+bien, je vais te faire une omelette au lard dont tu me
+diras des nouvelles; mais qu'est-ce que tu nous
+apportes de bon?</p>
+
+<p>Abandonnant son lard, il passa l'inspection des
+provisions que Raphaëlle venait de poser sur sa table.</p>
+
+<p>&mdash;Un jambon de Reims, bonne affaire, voilà qui
+change ma stratégie culinaire, c'est un renfort qui arrive
+à un général au moment de livrer bataille; je vais
+mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette,
+tu vas voir ça;&mdash;il développa deux bouteilles;&mdash;<i>vermouth,
+vieux rhum</i>, fameuse idée, tu es une bonne
+fille, tu penses à tes parents, c'est bien, c'est très bien:
+si nous prenions un vermouth avant déjeuner, ça nous
+ouvrirait l'appétit.</p>
+
+<p>Sans attendre une réponse, il se mit à déboucher
+la bouteille de vermouth.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Raphaëlle, j'aime mieux une absinthe.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on va aller en chercher.</p>
+
+<p>Tirant une pièce d'argent de son porte-monnaie, elle
+la tendit à sa mère qui essuyait la vaisselle mélancoliquement
+dans un coin.</p>
+
+<p>Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en
+verre blanc, elle sortit pendant que Raphaëlle défaisant
+son chapeau et sa robe&mdash;une robe de Worth,&mdash;les
+accrochait à un clou, entre deux casseroles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ça, ma fille, mets-toi à ton aise, dit
+M. Moussu, il fait chaud.</p>
+
+<p>Mais à ce moment madame Houssu rentra sans la
+fiole.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'absinthe? demanda Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envoyé la fille de la concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bêtise! elle va licher la bouteille, s'écria
+Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des
+jugements aventureux sur cette enfant, à son âge...</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça qu'à son âge je n'en faisais pas autant!</p>
+
+<p>Le feu était allumé, les oeufs étaient battus: l'omelette
+fut vite cuite; le temps de boire les trois verres
+d'absinthe, et l'on put se mettre à table: M. Houssu
+au milieu, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux
+coudes, le col déboutonné; à sa droite, madame
+Houssu, correctement habillée; à sa gauche,
+Raphaëlle, imitant le débraillé paternel et ayant pour
+tout costume sa chemise et un jupon blanc.</p>
+
+<p>M. Houssu commença par servir sa fille avec un air
+triomphant.</p>
+
+<p>&mdash;Goûte-moi ça, dit-il, est-ce moelleux, est-ce
+soufflé? Tu as eu une fameuse idée de venir déjeuner
+avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à te parler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je
+t'écouterai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as lu ce que les journaux disent du prince?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il allait épouser une jeune Américaine.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de fumée sans feu; en tout cas l'affaire
+mérite d'être éclaircie et je compte sur toi pour
+ça. Tu vas partir pour Bade et m'organiser une surveillance
+intime, comme tu dis dans tes circulaires,
+autour du prince Savine et de madame de Barizel,
+cette Américaine.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! ton père!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est à ton père que tu fais une pareille proposition!</p>
+
+<p>&mdash;A qui veux-tu que je la fasse?</p>
+
+<p>Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers
+elle en jetant son épaule gauche en avant par le geste
+qui lui était familier lorsqu'il voulait mettre sa décoration
+sous les yeux d'un client qu'il fallait éblouir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne parlerais pas ainsi, s'écria-t-il en frappant
+sa chemise de sa large main velue, si le signe de l'honneur
+brillait sur cette poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il n'y brille pas, écoute-moi et ne dis pas
+de bêtises. On raconte que Savine va se marier. S'il
+est quelqu'un que cela intéresse, c'est moi, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>M. Houssu toussa sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ces conditions, continua Raphaëlle, il faut
+que je sache à quoi m'en tenir, et comme je ne peux
+pas aller à Bade voir par moi-même comment les
+choses se passent, je te demande de me remplacer.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, l'auteur de tes jours?</p>
+
+<p>&mdash;Encore, s'écria Raphaëlle, impatientée, tu m'agaces
+à la fin en nous la faisant à la paternité. En
+voilà-t-il pas, en vérité, un fameux père qui abandonne
+sa fille pendant vingt ans, c'est-à-dire quand
+elle avait besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que
+quand elle commence à sortir de la misère, c'est-à-dire
+quand il voit qu'il peut avoir besoin d'elle et
+qu'elle est en état de l'obliger.</p>
+
+<p>M. Houssu s'arrêta de manger, et, repoussant son
+assiette, il se croisa les bras avec dignité.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ça,
+s'écria-t-il, c'est bas; nous aurions mangé notre
+omelette, ta mère et moi, tranquillement, amicalement,
+comme mari et femme; nous n'avions pas besoin
+de tes cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais
+maintenant une seule bouchée de ton jambon, elle
+m'étoufferait.</p>
+
+<p>Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de
+jambon; puis, après les avoir poussés sur le bord de
+son assiette, il se mit à manger les oeufs stoïquement,
+sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas
+soutenir sa fille comme elle en avait envie, de peur
+de fâcher ce bel homme, qu'elle s'imaginait avoir reconquis
+depuis qu'il l'avait épousée.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes le silence ne fut troublé
+que par le bruit des couteaux et des fourchettes, car
+cette altercation qui venait de s'élever entre le père et
+la fille ne les empêchait ni l'un ni l'autre de manger.</p>
+
+<p>La première, Raphaëlle, reprit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, père Houssu, dit-elle d'un ton conciliant,
+tout ça c'est des bêtises; ne laisse pas ton jambon refroidir,
+il ne vaudrait plus rien; mange-le en m'écoutant
+et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention de
+te rien reprocher.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je te le dis.</p>
+
+<p>Ramenant vivement les tranches de jambon dans
+son assiette, il en plia une en deux et la porta à sa
+bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Je reprends maintenant mon affaire, continua
+Raphaëlle. En voyant que l'on persistait à parler du
+mariage de Savine avec cette Américaine, j'ai pensé
+que tu pourrais aller à Bade et que tu verrais ce qu'il
+y avait de vrai là-dedans. Personne ne peut faire cela
+mieux que toi. Est-ce que ça ne rentre pas dans ton
+métier? Que la scène se passe à Bade ou à Paris, c'est
+la même chose; seulement, tu auras peut-être plus
+de mal là-bas, en pays étranger, que tu n'en aurais à
+Paris, où tu es chez toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas être
+ceux de Paris. Cela ne serait pas juste.</p>
+
+<p>Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation.
+Il parut ne pas remarquer ce regard, qui était
+plutôt une affirmation qu'une interrogation, et il continua
+de manger.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu auras à faire, poursuivit Raphaëlle,
+je n'ai pas à te l'indiquer, c'est ton métier et il me
+semble qu'il est plus facile d'observer un homme
+comme Savine, qui vit au grand jour, en représentation,
+comme si le monde était un théâtre sur lequel il
+doit se faire applaudir, que de suivre à la piste une
+femme qui se cache de son mari ou une maîtresse qui
+se défie de ses amants.</p>
+
+<p>&mdash;On a des moyens à soi, dit M. Houssu sentencieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche,
+c'est de savoir si véritablement Savine est amoureux
+de mademoiselle de Barizel, ce qui, je te le dis à
+l'avance, m'étonnerait joliment, étant donné le personnage,
+ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de
+cette jeune fille, qu'on dit magnifique, précisément
+parce qu'elle est magnifique et parce que d'autres
+s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi,
+mais pour le cas seulement où le prince te paraîtrait
+pris, c'est de savoir ce que sont ces deux femmes;
+la fille et la mère; si ce sont vraiment des honnêtes
+femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des
+aventurières qui visent la grosse fortune de Savine.
+Sur ces deux points: Savine amoureux et madame de
+Barizel honnête ou aventurière, il me faut des renseignements
+certains; n'épargne donc rien, je suis
+décidée à payer le prix.</p>
+
+<p>De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses
+dernières paroles de façon à les bien enfoncer.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux,
+n'ouvrant la bouche que pour manger, ce qu'il
+faisait consciencieusement avec un bruit de mâchoires
+régulier comme le tic tac d'un moulin.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu m'avais parlé ainsi tout d'abord j'aurais
+compris; tandis que j'ai été suffoqué, indigné, tu sais,
+moi, quand il s'agit de l'honneur; le sang ne me fait
+qu'un tour et je m'emporte; quand on a été soldat,
+vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me
+faisais ou plutôt que je m'imaginais que tu me faisais
+n'était pas de celles qu'écoute froidement un soldat,
+un légionnaire.</p>
+
+<p>Il se frappa la poitrine, qui résonna comme un
+coffre.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua
+M. Houssu, si le prince Savine ne poursuit pas
+un mariage, je suis ton homme, car tu as des droits à
+faire valoir.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel autre qu'un père peut mieux les défendre?
+Puisque l'occasion se présente, je ne suis pas fâché
+de m'expliquer une bonne fois pour toutes sur ta
+liaison avec le prince Savine. Si j'ai toléré cette liaison,
+c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine
+liberté à une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours
+cru à la parfaite innocence de cette liaison, ce
+qui est bien naturel entre une femme comme toi et un
+homme comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il y a de plus naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ton père te tend la main.</p>
+
+<p>Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un
+geste de théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empêcher
+ce mariage avec cette Américaine; il saura
+aider le tien; il saura même... s'il le faut... l'exiger.</p>
+
+<p>&mdash;Contente-toi d'empêcher celui de mademoiselle
+de Barizel, s'il est vrai qu'il doive se faire.</p>
+
+<p>&mdash;Là-dessus je ne prendrai conseil que de ma
+conscience de père.</p>
+
+<p>&mdash;Quand peux-tu partir?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, si tu veux.</p>
+
+<p>Mais il se reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, après-demain, dans quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'aurais pas dû me faire cette question, mais
+avec toi il ne faut pas de fausse honte et j'aime mieux
+te dire qu'avant de partir, il me faut réunir les fonds
+nécessaires, non seulement à mon voyage, mais encore
+à l'achat de certaines indiscrétions qu'il me
+faudra peut-être payer cher.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer:
+le voyage et les indiscrétions, c'est moi qui les
+paye.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, pas de ça; pas d'argent entre nous.</p>
+
+<p>Mais sans lui répondre, elle alla à sa robe et, ayant
+fouillé dans la poche, elle en tira un petit paquet de
+billets de banque qu'elle remit à. M. Houssu.</p>
+
+<p>Celui-ci fit mine de le refuser, mais à la fin il l'accepta.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et dès demain,
+me mettre en chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dit Raphaëlle, pas de roulette, hein!</p>
+
+<p>&mdash;Jouer l'argent de mon enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fâche pas, et finis de déjeuner, que nous
+fassions un bésigue.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>M. Houssu avait promis à sa fille de lui écrire dès
+le lendemain; cependant huit jours s'écoulèrent sans
+nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Il a joué, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour
+acheter les indiscrétions de l'entourage de madame de
+Barizel.</p>
+
+<p>Elle connaissait son père et savait quel cas on devait
+faire de ses nobles paroles sur l'honneur et le sentiment
+paternel: pendant trente ans M. Houssu n'avait
+eu souci que de vivre aux dépens des femmes qu'il
+subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un
+jour, ayant eu l'heureuse chance d'être décoré, il
+s'était tout à coup imaginé qu'il devait mettre un certain
+accord sinon entre sa vie, au moins entre son
+langage et sa nouvelle position; de là cette phraséologie
+qu'il avait adoptée sur l'honneur (dont il se
+croyait le représentant sur la terre), le devoir, la
+délicatesse, la fierté, tous sentiments qu'ils connaissait
+de nom mais sans avoir des idées bien précises
+sur ce qu'ils pouvaient être; de là aussi son parti pris
+de paraître ignorer la situation vraie de sa fille et de
+tout s'expliquer ou plutôt de tout expliquer aux autres
+par «la liberté d'artiste». Quoi de plus facile à comprendre
+que sa fille possédât un hôtel aux Champs-Elysées:
+n'était-elle pas artiste et ne sait-on pas que
+les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de plus naturel
+qu'on lui donnât des diamants, des chevaux, des
+bijoux: n'a-t-on pas toujours comblé les artistes de
+cadeaux? Chacun applaudit à sa manière, celui-ci les
+mains vides, celui-là les mains pleines. Malgré cette
+attitude et le langage qu'il avait adopté, il n'en était
+pas moins toujours l'homme d'autrefois, c'est-à-dire
+parfaitement capable «de jouer l'argent de son enfant»,
+comme autrefois il jouait et dépensait l'argent
+«de celles qu'il aimait».</p>
+
+<p>Cependant elle se trompait: s'il avait joué et il
+n'avait eu garde de ne pas le faire dès son arrivée, il
+avait néanmoins obtenu certaines indiscrétions sur la
+famille Barizel et le prince Savine; seulement, au lieu
+de les obtenir rapidement en les payant, il avait été
+obligé, une fois qu'il avait été ruiné par la roulette, de
+manoeuvrer avec lenteur et de remplacer par de l'adresse
+l'argent qu'il n'avait plus; de sorte que ç'avait
+été après toute une semaine d'attente qu'elle avait
+reçu la lettre promise, une longue lettre en belle
+écriture moulée, épaisse et carrée, qu'il avait apprise
+au régiment et qui lui avait valu la faveur de son
+major pendant son service.</p>
+
+<p>«Ma chère fille,</p>
+
+<p>«Misère et compagnie.</p>
+
+<p>«Voilà ce que j'ai à te dire de l'Américaine et de
+sa fille.</p>
+
+<p>«Une pareille découverte vaut bien les quelques
+jours d'attente que j'ai eu le chagrin de t'imposer
+malgré moi, je pense, et tu ne m'en voudras pas
+d'un retard causé uniquement par les difficultés de
+ma tâche.</p>
+
+<p>«Car elle était difficile, je t'en donne ma parole;
+difficile avec les Américaines, difficile avec le prince.</p>
+
+<p>«Et de ce côté même assez difficile pour que je ne
+puisse pas encore répondre d'une façon précise à ta
+question:&mdash;Est-il amoureux? Veut-il se marier?</p>
+
+<p>«Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner
+encore cette réponse; mais puisque tu connais le
+personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'à regarder
+dans son jeu pour le deviner.</p>
+
+<p>«Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si
+long sur les Américaines et si peu sur le prince?</p>
+
+<p>«Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien là-dessus,
+mais un père ne doit pas avoir de secrets
+pour son enfant: le fond du métier, c'est de savoir
+faire causer les domestiques; sans doute il ne faut
+pas accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent,
+ni en bien ni en mal; en bien, parce qu'ils peuvent
+vouloir faire mousser leurs maîtres (ce qui est rare);
+en mal parce qu'ils peuvent les dénigrer à plaisir,
+sans esprit de justice (ce qui est fréquent); mais
+enfin en se tenant sur ses gardes, on peut avec eux
+serrer la vérité de bien près. J'ai donc fait causer les
+domestiques de l'Américaine, mais je n'ai pas pu
+employer le même système avec ceux du prince, qui
+me connaissent; de là cette diversité dans mes renseignements.
+Il est bien évident, n'est-ce pas, que
+je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du
+prince, qui auraient été surpris de mes questions et
+qui auraient pu bavarder, qui auraient sûrement
+»»qui ne me connaissant pas, n'ont point
+pensé à se tenir en défiance et sont tombés dans
+tous les traquenards que j'ai eu l'idée de leur tendre.</p>
+
+<p>«Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela
+n'a pas d'intérêt pour toi; cependant, je dois te dire,
+pour que tu comprennes le mérite que j'ai eu à
+cela, que ce sont des noirs très dévoués à leur maîtresse.
+Ce qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les
+résultats de ces causeries? Les voici:</p>
+
+<p>«Bien que madame de Barizel ait une fille de seize
+ou dix-sept ans, la belle Corysandre, ce n'est point
+une vieille femme: c'est au contraire, une personne
+très agréable, qui a dû être fort jolie en sa jeunesse
+et qui présentement est encore assez bien pour
+avoir trois amants (je ne parle que de ceux qui sont
+en pied), deux que tu connais parfaitement: le
+financier Dayelle et le banquier Avizard, et un
+troisième que tu as peut-être vu ou dont tu as peut-être
+entendu parler, un correspondant de journaux
+nommé Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de
+ces trois hommes si différents? Cela je n'en sais
+rien et ce serait à creuser, mais ce qu'il y a de certain
+c'est que tous les trois l'aiment au point de ne
+pas se gêner: au contraire, ils s'aident les uns les
+autres; Dayelle qui, il y a quelques années, était
+en guerre avec Avizard, est maintenant au mieux
+avec lui et tous les deux mettent leur influence et
+leurs relations, peut-être même leur bourse au service
+de Leplaquet; et il y a des braves gens qui s'imaginent
+que quand plusieurs hommes aiment la même
+femme ils doivent être ennemis, c'est amis, au
+contraire, qu'ils sont, compères, associés le plus
+souvent, au moins quand la femme est habile. Et justement
+madame de Barizel est une maîtresse femme.
+De ces trois amants en titre, il y en a deux qui veulent
+l'épouser, Avizard et Leplaquet, et ceux-là elle les
+fait patienter en leur disant qu'elle ne peut devenir
+leur femme que quand elle aura marié sa fille; et il
+y en a un troisième qu'elle veut elle-même épouser,
+Dayelle, qui, veuf, père d'un fils en âge de prendre
+femme, n'est point porté au mariage, mais qu'elle
+espère enlever en mariant sa fille à un grand personnage
+qui éblouira Dayelle, orgueilleux comme
+un dindon (qu'il n'est pas pour le reste) de son
+grand nom, de sa grande situation dans le monde;
+beau-père du prince...</p>
+
+<p>«Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se présentent
+et combien un mariage avec notre prince les
+arrangerait?</p>
+
+<p>«Ce qu'il y a d'ingénieux dans le plan de madame
+de Barizel, c'est que tous ceux qui l'entourent ont
+intérêt à ce que ce mariage se fasse: Dayelle pour
+avoir tout à lui madame de Barizel qui présentement
+le scie à chaque instant avec: «Ma fille, c'est pour
+ma fille, c'est à cause de ma fille.» Avizard et Leplaquet
+pour épouser madame de Barizel; de sorte
+que, non seulement madame de Barizel et sa fille,
+la belle Corysandre, poursuivent ce mariage, mais
+encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et d'autres
+encore peut-être que je ne connais pas y poussent
+de toutes leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant
+dans le jeu de madame de Barizel leur influence
+et leurs relations, Leplaquet en apportant dans l'association
+un esprit d'intrigue et de ruse, une ingéniosité
+de moyens qui paraissent très remarquables.</p>
+
+<p>«Voilà la situation de madame de Barizel et de sa
+fille telle que je la démêle au milieu de tous les
+renseignements, souvent contradictoires, que je
+suis parvenu à réunir depuis que je suis ici.</p>
+
+<p>«Tu vois qu'elle est redoutable.</p>
+
+<p>«Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:</p>
+
+<p>«1° La détresse d'argent des Américaines;</p>
+
+<p>«2° La beauté de la jeune fille.</p>
+
+<p>«C'est une vieille vérité que le succès n'appartient
+qu'à ceux qui sont aux abois, parce qu'ils risquent
+tout. Eh bien! c'est là justement le cas de madame de
+Barizel d'être aux abois pour l'argent: il est vrai que
+les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je
+te dis là, mais ce n'est pas les apparences qu'il faut
+croire: on parle d'un terrain à Paris sur lequel
+madame de Barizel va faire construire un hôtel
+magnifique, on parle de grosses sommes déposées
+chez Dayelle et Avizard, on parle d'une fortune
+considérable en Amérique; mais tout cela est
+propos en l'air. La réalité, c'est qu'on vit d'expédients,
+avec largesse pour ce qui doit frapper les
+yeux, avec une avarice dans tout ce qui est caché,
+dont on n'aurait pas idée dans le ménage bourgeois
+le plus pauvre. Si ma lettre n'était pas déjà si
+longue, j'entrerais à ce sujet dans des détails caractéristiques
+que je réserve pour te les conter: tu
+verras ce qu'est la misère cachée de certains personnages
+qui éblouissent le monde; vrai, c'est
+curieux et amusant; ça nous venge, nous autres,
+gens d'honneur.</p>
+
+<p>«En te disant que la beauté de mademoiselle de
+Barizel est merveilleuse, ce n'est pas de l'exagération;
+il faut la voir pour admettre qu'une créature
+humaine peut être aussi admirablement belle. Il est
+vrai, et je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air
+très intelligent, on prétend même qu'elle est un peu
+bête; mais enfin la beauté reste, éblouissante; c'est
+un homme qui s'y connaît qui lui donne ce certificat
+Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de
+Barizel, ses relations, sa détresse d'argent, la beauté
+de sa fille font qu'un mariage avec le prince Savine
+paraît avoir bien des chances pour lui?</p>
+
+<p>«Le prince veut-il ce mariage?</p>
+
+<p>«Toute la question est là, et je t'ai dit que je ne
+pouvais pas la résoudre; mais ne le voulût-il pas, il
+me semble qu'on peut croire qu'il sera amené un
+jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de
+bonne volonté: il doit être bien difficile de résister
+à des femmes dangereuses comme celles-là, la
+mère pour son habileté, la fille pour sa beauté.</p>
+
+<p>«La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte
+pas, ce qui est un indice grave.</p>
+
+<p>«Pour le soustraire à cette influence qui menace
+de l'envelopper, il faudrait qu'on lui fît connaître
+ces deux femmes. Mais comment? je n'ai pas des
+faits précis à lui mettre sous les yeux de façon à
+les lui crever. Depuis qu'elles sont en France, elles
+s'observent d'autant mieux qu'elles n'y sont venues
+que pour faire, l'une et l'autre, un grand mariage.
+Ce serait en Amérique qu'il faudrait faire une enquête,
+à Bâton-Rouge, à la Nouvelle-Orléans, là
+où s'est écoulée la jeunesse de madame de Barizel;
+c'est là que sont les cadavres, et si j'en crois le peu
+que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles à
+déterrer.</p>
+
+<p>«Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher,
+combiner, se donner un mal de galérien et pour pas
+grand'chose.</p>
+
+<p>«Et pendant ce temps-là notre prince se trouve
+serré de plus en plus.</p>
+
+<p>«Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi
+les moyens de faire quelque chose, car je suis au
+bout de mes ressources. C'est étonnant comme l'argent
+file.</p>
+
+<p>Je t'embrasse avec les sentiments d'un père affectueux
+et dévoué.</p>
+
+<p>«Houssu.»</p>
+
+<p>A cette longue lettre, Raphaëlle répondit par une
+dépêche télégraphique qui ne contenait que deux
+mots:</p>
+
+<p>«Reviens immédiatement.»</p>
+
+<p>M. Houssu arriva à Paris le vendredi soir, et le
+samedi matin il s'embarquait au Havre sur le transatlantique
+en partance pour New-York. Raphaëlle avait
+jugé la situation assez menaçante pour aller en Amérique
+déterrer les cadavres qui devaient lui rendre son
+prince.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Le jour même où la ville de Bade avait le malheur
+de perdre M. Houssu, rappelé par sa fille, elle recevait
+un hôte dont le <i>Badeblatt</i> annonçait l'arrivée en
+ces termes:</p>
+
+<p>«Le train d'hier soir nous a amené une des personnalités
+les plus en vue du grand monde parisien: M. le
+duc de Naurouse, qui revient d'un long voyage autour
+du monde. A peine débarqué à Trieste, M. le duc
+de Naurouse s'est mis en route pour Bade, où il
+compte, nous dit-on, faire un séjour d'un mois ou deux
+et se reposer des fatigues de ses voyages. Tout
+donne à espérer que M. le duc de Naurouse montera
+un des chevaux engagés dans notre grand steeple-chase
+qui s'annonce comme devant jeter cette année
+un éclat plus vif encore que les années précédentes,
+aussi bien par le nombre et le mérite des concurrents,
+que par la réputation des gentlemen qui doivent les
+monter.»</p>
+
+<p>Si la nouvelle n'était pas entièrement vraie, et particulièrement
+pour le grand steeple-chase d'Iffetzheim
+dont on était loin encore, et auquel le duc de Naurouse
+ne pensait pas, au moins l'était-elle dans ses autres
+parties: il était vrai que le duc de Naurouse était de
+retour de son voyage autour du monde et il était vrai
+aussi qu'à peine débarqué à Trieste il était monté en
+wagon pour venir directement à Bade, au lieu de rentrer
+en France.</p>
+
+<p>Avant de rentrer à Paris, il était bien aise de savoir
+ce qui s'était passé en son absence, un peu mieux et
+d'une façon plus détaillée et plus précise que les quelques
+lettres qu'il avait reçues n'avaient pu le lui apprendre.</p>
+
+<p>Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes après son départ?</p>
+
+<p>A cette question, qu'il s'était si souvent posée et
+avec tant d'émotion pendant les longues heures mélancoliques
+de la traversée, en restant appuyé sur le
+plat-bord à voir la mer immense fuir derrière lui ou à
+suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons
+sans bornes, il n''avait jamais eu d'autres réponses
+que celles qu'il se donnait lui-même en arrangeant les
+combinaisons de son imagination surexcitée, c'est-à-dire
+rien que le rêve.</p>
+
+<p>Cependant son ami Harly, avant qu'il quittât Paris,
+lui avait promis de le tenir exactement au courant de
+ce qui se passerait.</p>
+
+<p>Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait
+aller à New-York, et c'était à New-York que Harly
+devait lui écrire, tandis que c'était à Rio-Janeiro qu'il
+avait été. Aussitôt débarqué à Rio-Janeiro, il avait
+employé tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent:
+mais la hâte qu'il avait mise à expédier des
+dépêches de tous les côtés avait embrouillé les choses:
+les lettres n'étaient point arrivées en temps là où il
+devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'étaient
+égarées; si bien qu'il n'avait pas reçu la moitié
+de celles qui lui avaient été écrites. Celles qui étaient
+adressées à New-York avaient été le chercher à Rio-Janeiro;
+celles qui avaient été à Rio-Janeiro ne l'avaient
+pas rejoint à San-Francisco; celles de Yokohama
+n'étaient pas arrivées; celles de Calcutta, qu'il
+avait fait venir à Singapore, étaient en retard lorsque
+le vapeur qui le portait avait passé le détroit; et ainsi
+de suite jusqu'à Alexandrie.</p>
+
+<p>De tout cela il était résulté une conversation à bâtons
+rompus et tellement embrouillée qu'elle était à
+peu près inintelligible.</p>
+
+<p>Comment madame d'Arvernes avait-elle supporté
+leur séparation? L'aimait-elle toujours? Avait-elle un
+nouvel amant? S'était-elle consolée?</p>
+
+<p>Pour lui il était bien guéri, radicalement guéri et,
+le voyage avait achevé le désenchantement qui avait
+commencé avant son départ.</p>
+
+<p>Mais après tout il l'avait aimée, et si elle n'avait
+point été pour lui la maîtresse qu'il avait rêvée, c'était
+près d'elle cependant, par elle qu'il avait eu quelques
+journées de bonheur.</p>
+
+<p>Et comment l'en avait-il payée?</p>
+
+<p>Avec la violence passionnée qu'elle mettait dans
+tout, avait-elle pu envisager froidement les choses?
+N'en était-elle pas encore au moment où, sur la jetée
+du Havre, quand elle l'avait vu emporté par le <i>Rosario</i>
+elle avait tendu vers lui ses mains désespérées dans
+un mouvement où il y avait autant de colère que de
+douleur?</p>
+
+<p>Voilà pourquoi, avant de rentrer en France, il avait
+voulu passer par Bade, où il avait chance de rencontrer
+quelqu'un de son monde et de le faire parler sans
+l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point
+des réponses prédises, il demanderait à Harly de lui
+écrire exactement quelle était la situation vraie et
+alors il saurait ce qu'il devait faire: rentrer à Paris où
+rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutôt qu'un autre,
+ou bien aller passer quelques mois dans son château
+de Varages ou dans celui de Naurouse.</p>
+
+<p>A peine installé à l'hôtel, dans un appartement
+assez modeste, son premier soin fut de demander
+les derniers numéro, du <i>Badeblatt</i> et de chercher
+sur la liste des étrangers quels étaient ceux de ses
+amis qui étaient arrivés à Bade en ces derniers temps.</p>
+
+<p>Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux,
+mais il ne s'y arrêta point, aimant mieux s'adresser à
+un ami avec lequel il n'aurait point à se tenir sur ses
+gardes et à peser ses paroles comme s'il était devant
+un juge d'instruction.</p>
+
+<p>Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il
+fallut bien qu'il revînt à Savine, sous peine d'attendre
+que le hasard amenât à Bade quelqu'un qu'il pourrait
+interroger librement.</p>
+
+<p>Ne voulant point attendre, il se rendit au <i>Graben</i>,
+se promettant de veiller sur son impatience.
+Mais Savine n'était point chez lui; il était à la <i>Conversation</i>
+occupé à essayer de faire triompher la morale
+publique à la table de trente-et-quarante en opérant
+d'après les combinaisons inexorables du marquis de
+Mantailles.</p>
+
+<p>Le duc de Naurouse se rendit à la Conversation
+c'était l'heure où la musique jouait sous le kiosque qui
+s'élève devant la maison de Conversation. Autour de
+ce kiosque et sur la terrasse du café, assis sur des
+chaises ou se promenant lentement, se pressait en une
+élégante cohue un public nombreux qui réunissait à
+peu près toutes les nationalités des deux mondes,
+mais qui cherchait bien manifestement à se rattacher
+par la toilette à deux seuls pays: les hommes à l'Angleterre,
+les femmes à Paris.</p>
+
+<p>Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette société
+cosmopolite qu'on rencontre dans toutes les villes
+d'eaux à la mode pour le regarder avec curiosité et
+l'étudier avec intérêt; pendant son absence ce monde
+n'avait pas changé, il était toujours le même. Cependant,
+quoiqu'il ne promenât sur cette assemblée qu'un
+regard nonchalant et indifférent, ses yeux furent tout à
+coup irrésistiblement attirés et retenus par la beauté
+d'une jeune fille, si éclatante, si éblouissante qu'elle le
+frappa d'une sorte de commotion et l'arrêta sur place.
+Alors il la regarda longuement: elle paraissait avoir
+dix-sept ou dix-huit ans; elle était blonde, avec des
+yeux bruns ombragés par des sourcils pâles et soyeux;
+l'expression de ces yeux était la tendresse et la bonté;
+elle était de grande taille et se tenait noblement, dans
+une attitude modeste cependant et qui n'avait rien d'apprêté,
+naturelle au contraire et gracieuse; près d'elle
+était assise une femme jeune encore, sa mère sans
+doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eût
+entre elles aucune ressemblance, la mère ayant l'air
+aussi dur que la fille l'avait doux.</p>
+
+<p>Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campé
+devant elles en admiration, il continua d'avancer, se
+promettant de revenir sur ses pas et de repasser devant
+elles: il chercherait Savine plus tard; il était sorti
+de son hôtel assez mélancoliquement, trouvant tout
+triste et morne, se demandant ce que ces gens qu'il
+rencontrait pouvaient bien faire dans un trou comme
+Bade, et voilà que tout à coup une éclaircie s'était faite
+en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le ciel,
+de gris qu'il était, avait instantanément passé au bleu;
+cette verdure qui l'entourait était aussi fraîche aux
+yeux qu'à l'esprit, ce paysage entouré de montagnes
+aux sommets sombres était charmant; cette chaude
+journée d'été le pénétrait de bien-être; ce pays de Bade
+était le plus gracieux de la terre; il était heureux de se
+retrouver au milieu de ce monde; comme les yeux de
+ces femmes, c'est-à-dire de cette jeune fille ressemblaient
+peu aux yeux noirs, cuivrés, allongés, arrondis
+qu'il avait vus dans son voyage.</p>
+
+<p>C'était tout en marchant sans rien regarder autour
+de lui qu'il suivait l'éveil de ces sensations; il allait
+arriver au bout de sa promenade et revenir sur ses
+pas, lorsqu'un nom, le sien, prononcé à mi-voix le
+frappa:</p>
+
+<p>&mdash;Roger!</p>
+
+<p>Il tourna les yeux du côté d'où cette voix, qui avait
+résonné dans son coeur, était partie.</p>
+
+<p>La secousse qui l'avait frappé ne l'avait point
+trompé: c'était elle; c'était madame d'Arvernes, qui
+l'appelait; le dernier mot qu'elle avait crié lorsqu'ils
+s'étaient séparés, son nom, était celui qu'elle prononçait
+après une si longue absence, comme si toujours,
+depuis qu'il s'était éloigné emporté par le <i>Rosario</i>, elle
+l'avait répété. Cet appel le remua, et durant quelques
+secondes il resta abasourdi.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait pas à hésiter; elle était là, le regardant,
+penchée en avant, à demi soulevée sur sa chaise.
+Il alla à elle, sans bien voir quelle était l'expression
+vraie de ce visage ému.</p>
+
+<p>Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici!</p>
+
+<p>&mdash;J'arrive.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi. Quel bonheur!</p>
+
+<p>Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il
+restait incliné vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni
+parler.</p>
+
+<p>Autour d'eux un mouvement de curiosité s'était produit,
+tant avait été vif l'élan de leur abord; des centaines
+d'yeux les examinaient avidement et déjà les
+oreilles s'ouvraient pour écouter les paroles qu'ils
+allaient échanger; madame d'Arvernes eut conscience
+de ce qui se passait, et bien que par principe et par
+habitude elle ne prit jamais souci de ceux qui l'entouraient,
+elle jugea que ce n'était pas le moment de se
+donner en spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Votre bras? dit-elle à Roger.</p>
+
+<p>En même temps qu'elle s'était levée et, sans attendre
+sa réponse, elle lui avait pris le bras.</p>
+
+<p>Ils s'éloignèrent, au grand ébahissement des curieux
+désappointés.</p>
+
+<p>Tout d'abord ils marchèrent silencieux l'un et l'autre,
+elle s'appuyant doucement sur lui en le pressant contre
+elle, ce qui était loin de lui rendre le calme.</p>
+
+<p>Ce fut seulement après être sortis de la foule qu'elle
+prit la parole: se haussant vers lui, mais sans le regarder,
+elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Carino, Carino</i>, enfin je te revois!</p>
+
+<p>Il ne répondit pas, ne sachant que dire et se demandant
+où allait aboutir cet entretien commencé sur ce
+ton. Ce qu'il avait redouté se réalisait-il donc? L'aimait-elle
+encore? Pour lui il était ému par cette pression
+de son bras et plus encore par ce nom de <i>Carino</i>
+qu'elle avait si souvent prononcé et qui évoquait tant
+de souvenirs passionnés; mais le sentiment qu'il éprouvait
+ne ressemblait en rien à l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle.
+Et toi que ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant?
+Tu ne dis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta et, tournant à demi la tête, elle le regarda
+en face, plongeant dans ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, dit-elle, c'est vrai?</p>
+
+<p>Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce
+qu'elle y cherchait, car elle baissa la tête et reprit son
+chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue
+sur la jetée du Havre, dit-elle, quand j'ai vu le vapeur,
+qui t'emportait s'éloigner, me laissant là désespérée,
+anéantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce courage
+féroce? Comment as-tu pu m'abandonner;&mdash;elle baissa
+la voix,&mdash;et au lit encore?</p>
+
+<p>Avant qu'il eut répondu à ces questions qui étaient
+pour lui terriblement embarrassantes, il fut distrait par
+un signe de la main gauche que venait de faire madame
+d'Arvernes. Machinalement il regarda à qui ce
+signe était adressé, il vit que c'était à un jeune homme
+qui se trouvait à une courte distance et qui, bien évidemment,
+avait été arrêté par madame d'Arvernes au
+moment même où il s'approchait d'eux: ce jeune
+homme était un grand beau garçon, solide et bien bâti,
+de tournure élégante, à la mine fière, avec des yeux au
+regard velouté.</p>
+
+<p>Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc
+de Naurouse et elle avait très bien senti qu'il examinait
+curieusement ce jeune homme; elle se mit à sourire
+et, prenant un ton enjoué:</p>
+
+<p>&mdash;Sans lui, je ne me serais pas consolée. Le vicomte
+de Baudrimont. Je te le présenterai, mais pas tout de
+suite; il nous gênerait.</p>
+
+<p>Ces quelques paroles avaient été une douche glacée
+qui s'était abattue sur les épaules de Naurouse. Eh
+quoi, c'était quand il cherchait des mots adoucis et des
+périphrases pour lui répondre, qu'elle lui montrait si
+franchement son consolateur, ce beau garçon aux yeux
+passionnés! Et un moment il avait eu peur d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.</p>
+
+<p>Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.</p>
+
+<p>&mdash;Charmant, dit-il en riant.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant;
+beau garçon, tu vois qu'il l'est; bon, tendre, confiant,
+il l'est aussi; c'est une excellente nature, mais malgré
+toutes ses qualités, et elles sont réelles, elles sont
+nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger,
+comme je t'ai aimé et comme tu m'as fait souffrir! Si
+ce garçon n'avait pas été là, je serais devenue folle.</p>
+
+<p>&mdash;Il était là.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon
+Roger.</p>
+
+<p>Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans
+lequel il y avait tout un monde de souvenirs et même
+peut-être autre chose que des souvenirs; mais l'heure
+de l'émotion était passée; maintenant il était décidé à
+prendre la situation gaiement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame
+d'Arvernes, nous nous aimerions toujours. Moi, jamais
+je ne me serais séparée de toi. Mais tu as voulu être
+chevaleresque. Quelle folie! Tu vois à quoi a servi
+ce sacrifice; car cela a été un sacrifice pour toi, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas vu ma lutte, mes hésitations après
+que j'avais donné ma parole, ma douleur, mon désespoir?
+Que pouvais-je?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai et je suis injuste en demandant à quoi
+a servi ton sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont
+ce que j'étais pour toi; il n'est pas pour moi
+ce que tu étais; je ne suis pas fière de lui comme je
+l'étais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il
+n'y a rien à blâmer: les convenances sont sauves, c'est
+plat, c'est bourgeois. M. d'Arvernes est heureux. Mais
+toi, comment t'es-tu consolé? Qui t'a consolé?</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>Elle le regarda avec un sourire équivoque en se serrant
+contre lui:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Carino, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Mais cette pression, qui naguère le secouait de la
+tête aux pieds, arrêtait le sang dans ses veines et contractait
+tous ses nerfs, le laissa insensible et froid.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons dîner ensemble...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin,
+il est déjà bien assez malheureux de notre entretien.
+Maintenant j'ai une grâce à te demander: il
+voudra se lier avec toi...</p>
+
+<p>&mdash;... Mais...</p>
+
+<p>&mdash;... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le.
+Il ne verra que par toi; tu le guideras, tu l'empêcheras
+de faire des folies, il est si jeune, tu me le garderas.</p>
+
+<p>Comme il ne répondait pas, elle lui secoua le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux pas?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, cela est drôle.</p>
+
+<p>A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les
+croisa de nouveau, madame d'Arvernes l'appela d'un
+signe et la présentation fut vite faite.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Naurouse veut bien me faire l'amitié de
+dîner avec nous, dit-elle, il nous contera son voyage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Roger se réveilla le lendemain matin maussade et
+triste.</p>
+
+<p>Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna
+sur son lit sans pouvoir fermer les yeux: ce qui
+s'était passé la veille, ce qu'il avait entendu, l'insouciance
+de madame d'Arvernes, l'inquiétude du jeune
+Baudrimont, tout cela s'agitait confusément dans sa
+tête troublée.</p>
+
+<p>Enfin il se leva, se demandant à quoi il allait employer
+sa journée. Il n'avait plus à chercher Savine;
+il savait; et même ce que Savine pourrait lui dire ne
+ferait qu'irriter sa méchante humeur au lieu de l'adoucir;
+il ne tenait pas à ce qu'on lui racontât les
+amours de madame d'Arvernes avec le vicomte de
+Baudrimont, ce que Savine ne manquerait pas de faire
+bien certainement.</p>
+
+<p>L'idée lui vint de s'en aller tout de suite à Paris,
+maintenant qu'il n'avait plus à s'inquiéter de ce qui
+l'y attendait. En réalité, ce qui l'attendait, c'était...
+rien. Qui trouverait-il à Paris? Personne, excepté
+Harly. Ses anciens amis n'étaient plus à Paris à cette
+époque. Et puis devait-il reprendre avec ces amis
+l'existence qu'il menait avant son départ? Il en avait
+tristement exploré le vide. Où cela le conduirait-il?
+Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille.
+La seule femme qu'il eût eu du bonheur à revoir, sa
+cousine Christine, était au couvent. Des amis qui
+méritaient à peine le titre de camarades de plaisir. Un
+grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la
+libre disposition et rien à désirer, aucun but à poursuivre,
+car il ne pouvait pas songer à rentrer au
+ministère et à demander un poste quelconque dans une
+ambassade, puisque M. d'Arvernes était toujours
+ministre et que, s'adresser à lui, c'eût été en quelque
+sorte demander le paiement du sacrifice qu'il avait
+accompli.</p>
+
+<p>N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de
+reprendre ses habitudes d'autrefois, d'autres plaisirs
+que ceux qu'il avait épuisés, d'autres émotions que
+celles du jeu?</p>
+
+<p>Ne rien faire.</p>
+
+<p>Avoir pour maîtresses des filles; passer de Balbine
+à Cara, de Cara à Raphaëlle, et toujours ainsi.</p>
+
+<p>Il se sentait né pour mieux que cela cependant.</p>
+
+<p>Ce qui l'avait le plus lourdement accablé dans ce
+voyage, ç'avait été son isolement: plusieurs fois il
+avait été en danger, et alors il avait eu la pensée désespérante
+qu'à ce moment même personne ne prenait
+intérêt à lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurât.
+On dirait: «Si jeune, le pauvre garçon!» et, ce
+serait tout. Plusieurs fois aussi il avait eu des heures,
+des journées de plaisir, des élans d'admiration et d'enthousiasme,
+et alors il n'avait jamais pu reporter sa
+joie sur personne et se dire: «Si elle était là;» ou
+bien: «Je lui conterai cela.» C'était seul qu'il avait
+souffert; c'était seul qu'il avait joui.</p>
+
+<p>Pourquoi ne se marierait-il pas?</p>
+
+<p>De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se créerait.</p>
+
+<p>Il se sentait dans le coeur des trésors de tendresse à
+rendre heureuse, sans une heure de lassitude ou d'ennui,
+la femme qu'il aimerait et qui l'aimerait, l'honnête
+femme qui serait la mère de ses enfants.</p>
+
+<p>Quand on avait l'honneur de porter un nom comme
+le sien, c'était un devoir de ne pas le laisser s'éteindre.</p>
+
+<p>Et puis n'était-ce pas le seul moyen d'empêcher
+sinon sa fortune, au moins son titre et son nom de
+tomber aux mains de ceux qui se disaient sa famille,&mdash;ces
+Condrieu-Revel exécrés,&mdash;qui n'étaient que
+ses ennemis après avoir été ses persécuteurs?</p>
+
+<p>C'était devant sa fenêtre ouverte, assis dans un fauteuil
+et regardant machinalement le jeu de la lumière
+dans les branches des arbres, qu'il réfléchissait ainsi.
+Tout à coup la brise lui apporta le prélude d'une valse
+que jouait une musique militaire.</p>
+
+<p>Il écouta un moment, puis vivement il se leva: l'image
+de la jeune fille blonde qu'il avait vue la veille
+et à laquelle il n'avait plus pensé venait de se dresser
+devant lui, évoquée par cette musique, et il la retrouvait
+aussi éblouissante de beauté et de charme qu'elle
+lui était apparue la veille.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Dans le vestibule de l'hôtel, Roger se trouva face
+à face avec Savine, qui arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la
+main au duc.</p>
+
+<p>C'était en effet une de ses prétentions de s'imaginer
+qu'on devait toujours aller chez lui et que lui n'avait à
+aller chez ses amis que quand il avait besoin d'eux;
+c'était pour cela qu'ayant appris la veille que le duc de
+Naurouse était venu pour le voir, il n'avait pas bougé
+de toute la matinée, attendant une seconde visite d'un
+ami dont il s'était séparé depuis près de deux ans et
+ne se décidant à venir chez cet ami qu'à la dernière
+extrémité.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toutes sortes de choses à vous apprendre.</p>
+
+<p>Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme
+par un mouvement de sympathie:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord ce qui vous touche de près: Madame
+d'Arvernes n'a point été malade de désespoir après
+votre départ; elle a reçu les consolations d'un très joli
+garçon qu'elle a été découvrir en province, je ne sais
+où, le vicomte de Baudrimont.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dîné hier avec lui et avec madame d'Arvernes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, Naurouse, vous êtes admirable avec
+votre flegme.</p>
+
+<p>Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il était
+l'amant de madame d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il
+n'était pas plus disposé à un aveu de ce genre maintenant
+que tout était fini entre elle et lui.</p>
+
+<p>&mdash;Où voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous
+me racontez des histoires de madame d'Arvernes qui
+sont curieuses jusqu'à un certain point, mais qui ne
+me touchent pas de près comme vous pensez; il est
+donc tout naturel qu'elles ne m'émeuvent point.</p>
+
+<p>Savine marcha un moment en silence en fouettant
+l'air de sa canne; heureusement ils arrivaient devant
+la Conversation et le mouvement de la foule, le bruit
+de la musique, le brouhaha des gens qui allaient çà et
+là empressés ou nonchalants empêchèrent ce silence
+de devenir trop embarrassant pour l'un comme pour
+l'autre.</p>
+
+<p>D'ailleurs Roger ne pensait plus à Savine, il cherchait
+s'il n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde
+de la veille: elle était précisément à la place même
+où il l'avait vue et près d'elle se trouvait la dame dont
+il avait remarqué l'air dur.</p>
+
+<p>Toutes deux en même temps firent une inclinaison
+de tête du côté de Savine, un sourire amical accompagné
+d'un geste de main qui semblait une invitation
+à les aborder.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda
+Roger lorsqu'ils eurent fait quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si je connais la belle Corysandre!</p>
+
+<p>Et, se rengorgeant de son air le plus vain:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne lisez donc pas les journaux?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?</p>
+
+<p>&mdash;Que j'ai, il y a quelque temps, donné une fête
+dans la forêt, un bal suivi d'un souper sous des tentes,
+dont mademoiselle de Barizel a été la reine. Tous les
+journaux du monde ont parlé de cette fête, qui, de
+l'avis unanime, a été tout à fait réussie.</p>
+
+<p>Savine se mit à raconter ce qu'il savait sur madame
+de Barizel, c'est-à-dire les propos vagues qui couraient
+le monde, car n'ayant jamais eu l'intention d'épouser
+mademoiselle de Barizel, il ne s'était pas donné la
+peine de faire faire une enquête sérieuse sur elle et
+sur sa mère. Que lui importait, il n'avait souci que de
+sa beauté, et cette beauté se manifestait à tous éclatante,
+indiscutable.</p>
+
+<p>Naurouse écoutait sans interrompre, religieusement.
+Ce nom de Barizel ne lui disait rien; c'était la première
+fois qu'il l'entendait et il n'avait aucune idée de
+ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en inquiétait pas
+autrement: cette blonde admirable ne pouvait être
+qu'une fille de race.</p>
+
+<p>Ils étaient revenus sur leurs pas et ils allaient de
+nouveau passer devant elles:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous présente? demanda
+Savine.</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce pas plutôt à madame de Barizel
+qu'il faudrait demander si elle veut bien que je lui sois
+présenté?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous êtes mon ami! dit Savine superbement.</p>
+
+<p>Sans attendre une réponse, sans même penser qu'on
+pouvait lui en faire une, il entraîna doucement son
+ami, comme il disait: ce n'était pas le duc de Naurouse
+qu'il présentait, c'était son ami, et selon lui cela
+devait suffire.</p>
+
+<p>Cependant ce fut cérémonieusement qu'il fit cette
+présentation et en insistant sur le titre de Roger,
+sinon pour madame de Barizel, au moins pour la
+galerie, dont il était, comme toujours, bien aise d'attirer
+l'attention.</p>
+
+<p>Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau
+de laquelle elle appuyait ses pieds à Savine et,
+sur un signe de sa mère, Corysandre avait offert la
+sienne à Roger, qui se trouva ainsi placé vis-à-vis
+«de la belle fille blonde» qui avait si fort occupé son
+esprit, libre de la regarder, libre de lui parler, libre
+de l'écouter.</p>
+
+<p>A vrai dire, la seule de ces libertés dont il usa fut
+celle du regard; ce fut à peine s'il parla, ne disant
+que tout juste ce qu'exigeaient les convenances; et,
+pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son
+attitude ne fut pas celle de l'indifférence, de l'ennui
+ou du dédain. Tout au contraire, c'était avec un sourire
+que Roger trouvait le plus ravissant qu'il eût
+jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mère et de
+Savine, et bien qu'il fût toujours le même, ce sourire,
+bien qu'il ne traduisît qu'une seule impression, il était
+si joli, si gracieux en plissant les paupières, en creusant
+des fossettes dans les joues, en entr'ouvrant les
+lèvres, qu'on pouvait rester indéfiniment sous son
+charme sans penser à se demander ce qu'il exprimait
+et même s'il exprimait quelque chose.</p>
+
+<p>Ce fut ce qu'éprouva Roger: du front et des paupières
+il passa aux fossettes, puis aux lèvres, puis aux
+dents, puis au menton, descendant ainsi aux épaules,
+au corsage, à la taille, aux pieds, pour remonter aux
+cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le
+regard de Corysandre rencontrait le sien; encore
+témoignait-elle si peu d'embarras à se surprendre
+ainsi admirée et paraissait-elle trouver cela si naturel
+que c'était plutôt pour lui que pour elle, par pudeur et
+par respect, qu'il détournait ses yeux un moment.</p>
+
+<p>Le temps passa sans qu'il en eût conscience et sans
+qu'il eût conscience aussi de ce qui se disait autour de
+lui. Tout à coup, il fut surpris et comme éveillé par
+une main qui se posait sur son épaule,&mdash;celle de
+Savine.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons à Eberstein, dit celui-ci, et nous
+redescendrons dîner au bord de la Murg, une partie
+arrangée depuis quelques jours. Voulez-vous venir
+avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous
+attend.</p>
+
+<p>Par convenance, Roger se défendit un peu; mais
+madame de Barizel s'étant jointe à Savine et Corysandre
+l'ayant regardé en souriant, il accepta.</p>
+
+<p>Ce n'était point une vulgaire voiture de louage qui
+devait servir à cette promenade, mais bien une calèche
+aux armes de Savine, avec un cocher et deux valets
+de pied portant la livrée du prince; la calèche découverte
+avait tout l'éclat du neuf et les chevaux, choisis
+parmi les plus beaux de son haras, forçaient l'attention
+des curieux et l'admiration des connaisseurs; on
+ne pouvait pas passer près d'eux sans les regarder et,
+les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la voiture,
+beauté des chevaux, prestance du cocher et des
+valets de pied, richesse de la livrée, tout cela faisait
+partie de la mise en scène dont Savine aimait à s'entourer
+dans ses représentations, bien plus par besoin
+de briller que par goût réel du beau. Aussi, ne manquait-il
+jamais, avant de monter en voiture, de promener
+un regard circulaire sur les curieux pour voir
+si l'effet produit était en proportion de la dépense,&mdash;ce
+qui, avec son esprit d'économie, était pour lui une
+préoccupation constante.</p>
+
+<p>Son bonheur fut complet, car à ce moment même
+Otchakoff vint à passer traînant lourdement son ennui,
+et ce ne fut pas sur lui que les regards des curieux
+s'arrêtèrent; ils ne quittèrent pas la calèche et Savine
+remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude,
+des chuchotements tout à faits significatifs, qui le comblèrent
+de joie.</p>
+
+<p>Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux:
+il redressait la tête, les épaules en bombant la poitrine,
+et autour de la calèche il marchait de côté tout
+gonflé comme un paon qui se pavane.</p>
+
+<p>En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait
+bien son Savine, eût très probablement deviné ce
+qui causait cette joie débordante; mais, ne pensant
+qu'à la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina
+que ce qui transportait ainsi Savine était le
+plaisir de faire une promenade avec elle et cela
+l'attrista.</p>
+
+<p>La calèche roulait sous l'ombrage des chênes des
+allées de Lichtenthal, et madame de Barizel qui lui
+faisait vis-à-vis, l'interrogeait sur ses voyages.</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il visité la Nouvelle-Orléans et le sud des
+États-Unis? Que pensait-il du Mississipi?</p>
+
+<p>Ce fut avec enthousiasme qu'il célébra la Nouvelle-Orléans,
+le Mississipi, la Louisiane, la Floride, les
+États-Unis (du Sud bien entendu), le ciel, la mer, le
+paysage, les arbres, les bêtes, les gens.</p>
+
+<p>Mais malgré sa volonté de ne pas oublier que c'était
+à madame de Barizel qu'il s'adressait, il lui arriva
+plus d'une fois de s'apercevoir que c'était sur Corysandre
+qu'il tenait ses yeux attachés.</p>
+
+<p>Quant à elle elle le regardait franchement, avec son
+beau sourire, la bouche entr'ouverte, mais sans rien
+dire, bien qu'il fût question de son pays natal. Quand
+Roger la prenait à témoin, elle se contentait d'incliner
+la tête en accentuant son sourire.</p>
+
+<p>Ils étaient en pleine forêt, gravissant les pentes boisées
+d'une colline par une route en zig zag qui de
+chaque côté était bordée de grands arbres, tantôt des
+hêtres monstrueux qui couvraient les mousses veloutées
+de leurs énormes racines toutes bosselées de noeuds
+entrelacés, tantôt des pins qui s'élançaient droit vers
+le ciel, éteignant la lumière sous leurs branches superposées
+et leurs aiguilles noires. Les lacets du chemin
+faisaient que tantôt Corysandre était exposée en plein
+au soleil et que tantôt, au contraire, elle passait tout à
+coup dans l'ombre. C'était pour Roger un émerveillement
+que ces jeux de la lumière sur ce visage souriant
+et c'était une question qu'il se posait sans la décider,
+de savoir ce qui lui seyait le mieux, la pleine lumière
+ou les caprices de l'ombre.</p>
+
+<p>Il vint un moment où il garda le silence et où dans
+l'air épais et chaud de la forêt on n'entendit plus que
+le roulement de la voiture, le craquement des harnais
+et le sabot des chevaux frappant les cailloux de la
+route.</p>
+
+<p>&mdash;Après avoir été si bruyant au départ, dit Savine
+qui ne manquait jamais de placer une observation
+désagréable, vous êtes devenu bien morne, mon cher
+Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que les grands bois sombres agissent un
+peu sur moi comme les cathédrales, ils me portent au
+recueillement et au silence; instinctivement je parle
+bas si j'ai à parler.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous faites donc de la poésie, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des jours ou plutôt des circonstances.</p>
+
+<p>S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et
+resta immobile, silencieux, à demi tourné vers Corysandre
+qui l'avait regardé.</p>
+
+<p>On arriva à Eberstein, qui est une habitation d'été
+des ducs de Bade libéralement ouverte aux visiteurs,
+et comme madame de Barizel ne connaissait pas encore
+l'intérieur du château, elle voulut le parcourir;
+mais après avoir visité deux ou trois salles, elle trouva
+que ces pièces sombres, à l'ameublement gothique et
+aux fenêtres fermées de vitraux de couleurs, étaient
+trop fraîches pour Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement,
+va donc m'attendre dans le jardin; ce ne sera
+pas une privation pour toi qui n'aimes guère ces antiquailles.</p>
+
+<p>&mdash;Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner,
+dit Roger.</p>
+
+<p>Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait
+sa promenade avec Savine et ils gagnèrent une
+terrasse d'où la vue s'étend librement sur la vallée de
+la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours
+souriante, mais toujours muette, Corysandre parut
+prendre intérêt au paysage qui s'étalait à ses pieds et
+que fermaient bientôt de hautes collines dont les sommets
+d'un noir violent ou d'un bleu indigo se découpaient
+nettement sur le ciel.</p>
+
+<p>Après quelques instants de contemplation silencieuse,
+Roger se tourna vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les
+yeux et la pensée se perdre dans ces profondeurs
+sombres? Que de choses elles vous disent! La vue
+qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela est beau, très beau.</p>
+
+<p>&mdash;Je garderai de ce paysage, que j'avais déjà vu
+plusieurs fois, mais que je ne connaissais pas encore,
+un souvenir ému.</p>
+
+<p>Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement;
+elle ne baissa pas les siens, mais elle ne
+répondit rien, se laissant regarder sans confusion.</p>
+
+<p>A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent
+les rejoindre, et l'on remonta en voiture pour descendre
+au village où l'on devait dîner, ce qui faisait
+une assez longue course.</p>
+
+<p>Savine avait commandé d'avance son dîner. Lorsque
+la calèche arriva devant la porte du restaurant,
+on se précipita au-devant de Son Excellence que l'on
+conduisit cérémonieusement à la table qui avait été
+dressée dans un jardin, au bord de la rivière, dont les
+eaux tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient
+le gazon.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda
+Roger, qui pensait aux précautions de madame de
+Barizel dans les salles du château d'Eberstein.</p>
+
+<p>Ce fut madame de Barizel qui se chargea de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Je crains le froid humide des appartements, dit-elle,
+mais non la fraîcheur du plein air.</p>
+
+<p>Elle la craignait si peu qu'après le dîner elle proposa
+à sa fille de faire une promenade en bateau.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas
+d'imprudence.</p>
+
+<p>Une petite barque était amarrée à quelques pas de
+là. Corysandre nonchalamment, se dirigea de son
+côté; mais Roger la suivit et, s'étant embarqué avec
+elle, ce fut lui qui prit les avirons.</p>
+
+<p>Pendant assez longtemps il la promena en tournant
+devant la table où madame de Barizel et Savine
+étaient restés assis puis, ayant relevé les avirons,
+il laissa la barque descendre lentement le courant.</p>
+
+<p>Corysandre était assise à l'arrière et elle restait là
+sans faire un mouvement, sans prononcer une parole,
+le visage tourné vers Roger et éclairé en plein par la
+pâle lumière de la lune, qui se levait.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez vu plus belle soirée que
+celle-là? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que nous retournions?</p>
+
+<p>&mdash;Allons encore.</p>
+
+<p>Et la barque continua de suivre le courant; mais
+bientôt ils touchèrent le barrage et alors Roger dut
+reprendre les avirons. Cette fois c'était lui qui était
+éclairé par la lune; il lui sembla que Corysandre,
+dont les yeux étaient noyés dans l'ombre, le regardait
+comme lui-même quelques instants auparavant l'avait
+regardée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>On arriva à Bade, et avant d'entrer dans les allées
+de Lichtenthal, madame de Barizel invita très gracieusement
+le duc de Naurouse à les venir voir; sa
+fille et elle seraient heureuses de parler de la délicieuse
+journée qui finissait.</p>
+
+<p>Pour la première fois Corysandre se mêla à l'entretien
+d'une façon directe et avec une certaine initiative.</p>
+
+<p>&mdash;Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant
+vers Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Alors le dîner ne mérite pas un souvenir? dit
+Savine d'un air bourru.</p>
+
+<p>Mais Corysandre ne daigna pas répondre; ce fut
+sa mère qui, voyant qu'elle se taisait, prodigua les
+remerciements et les compliments à Savine sans que
+celui-ci s'adoucît.</p>
+
+<p>Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrées
+chez elles, Savine et Roger ne se séparèrent
+point, car c'était sans retard que celui-ci voulait procéder
+à son interrogatoire.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui
+marquait le désir d'une réponse affirmative.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais voir un peu où en est la rouge.</p>
+
+<p>Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne
+prenait souci ni de la noire ni de la rouge; mais il
+n'avait qu'à accompagner Savine à la Conversation en
+faisant des voeux pour qu'il gagnât, ce qui le mettrait
+de belle humeur.</p>
+
+<p>Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans
+les salles de jeu, le vieux marquis de Mantailles vint
+vivement au-devant de lui, et après un court moment
+d'entretien à voix basse, Savine revint à Roger, déclarant
+qu'il ne jouerait pas ce soir-là.</p>
+
+<p>Mais il regarda jouer et Roger dut rester près de
+lui attendant qu'il voulût bien sortir. Le sujet qu'il
+allait aborder était assez délicat, et avec un homme
+du caractère de Savine assez difficile pour avoir besoin
+du calme du tête-à-tête dans la solitude.</p>
+
+<p>Enfin ils sortirent, et aussitôt qu'ils furent dans le
+jardin, à peu près désert, Roger commença:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous remercier, cher ami, de la bonne
+journée que vous m'avez fait passer.</p>
+
+<p>&mdash;Assez agréable en effet, dit Savine, se rengorgeant.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune fille est adorable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Ce «oui» fut dit d'un ton grognon: ce n'était pas
+de Corysandre que Savine voulait qu'on lui parlât,
+c'était de lui-même, de lui seul; il le marqua bien:</p>
+
+<p>&mdash;Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous
+qu'ils ont mené cette longue course dans des montées
+et des descentes et un chemin dur? Quand il y aura
+des courses sérieuses en France, je me charge de
+battre tous vos anglais avec mes russes: nous verrons
+si le bai à la mode ne sera pas remplacé par notre
+gris, qui est la vraie couleur du cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! très bien, dit Roger avec indifférence. Et
+madame de Barizel, vous la connaissez beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais depuis que je suis à Bade, j'ai été
+mis en relation avec elle par Dayelle.</p>
+
+<p>Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:</p>
+
+<p>&mdash;Notez que la voiture était lourde; vous me direz
+qu'on en trouverait difficilement une mieux comprise
+et où chaque détail soit aussi soigné, aussi parfait;
+c'est très vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous
+étions sept personnes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mademoiselle de Barizel est si légère, dit
+vivement Roger, se cramponnant à cette idée pour
+revenir à son sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Où voyez-vous ça? Ce n'est pas une petite fille,
+c'est une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez dire la plus belle des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous en parlez!</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous blesse?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me
+blesse? Cela m'étonne, voilà tout. De la poésie, de
+l'enthousiasme, je ne vous savais pas si démonstratif.
+On a bien raison de dire que les voyages forment la
+jeunesse, mais ils la déforment aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon
+enthousiasme pour mademoiselle de Barizel ne soit
+pas justifié?</p>
+
+<p>Ce fut avec un élan d'espérance qu'il posa cette
+question qui allait lui apprendre ce que Savine pensait
+de Corysandre et comment il la jugeait.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement justifié, au contraire; je partage
+tout à fait votre sentiment sur mademoiselle de Barizel;
+c'est une merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semblait que mon admiration vous surprenait.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, elle me paraît toute naturelle; ce
+qui me surprendrait, ce serait que la voyant souvent...</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;... Vous ne soyez pas sous le charme de sa
+beauté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui
+la connaissent d'ailleurs, comme vous et bien d'autres.
+C'est la première femme que je rencontre dont la
+beauté ne soit ni contestée ni journalière; tout le
+monde la trouve belle, et elle est également belle tous
+les jours.</p>
+
+<p>Ces réponses n'étaient pas celles que Roger voulait,
+car dans leur franchise apparente elles restaient
+très vagues; que Savine jugeât Corysandre comme
+tout le monde, ce n'était pas cela qui le fixait; il
+essaya de rendre ses questions plus précises sans
+qu'elles fussent cependant brutales.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il qu'avec cette beauté, un
+nom, de la fortune, elle ne soit pas encore mariée?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute
+quelqu'un digne d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle attend encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on ne parle pas de son mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie
+tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui?</p>
+
+<p>Ce fut presque malgré lui que Roger lâcha cette
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez,
+il ne faut pas attacher trop de valeur aux propos de
+gens qui parlent sans savoir ce qu'ils disent, pour
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il n'y aurait donc rien de fondé dans ces
+propos?</p>
+
+<p>Savine haussa les épaules, mais il ne répondit pas
+autrement.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les
+allées de Lichtenthal était précédé d'un petit jardin:
+c'était dans ce jardin que Savine et Roger avaient fait
+leurs adieux à madame de Barizel et à Corysandre,
+avant que celles-ci fussent dans la maison.</p>
+
+<p>Ce fut vainement qu'elles frappèrent à la porte
+d'entrée, personne ne répondit; aucun bruit à l'intérieur;
+aucune lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un
+ton fâché, et Bob aussi.</p>
+
+<p>Sans répondre madame de Barizel abandonna la
+porte d'entrée et, faisant le tour du chalet, elle alla à
+une petite porte de derrière qui servait aux domestiques
+et aux fournisseurs; mais cette porte était
+fermée aussi. Aux coups frappés personne ne répondit.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.</p>
+
+<p>Madame de Barizel ne continua pas de frapper;
+mais, allant à un massif de fleurs bordé d'un cordon
+de lierre, elle se mit à tâter dans les feuilles de lierre
+qu'éclairait la lumière de la lune; ses recherches ne
+furent pas longues, bientôt sa main rencontra une
+clef cachée là.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont
+pas sorties ensemble; la première rentrée devait
+trouver la clef et ouvrir pour les autres.</p>
+
+<p>Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant,
+dans son accent, il y avait du mécontentement et
+aussi du mépris; il semblait que ces paroles s'adressaient
+aussi bien aux domestiques, qui avaient décampé,
+qu'à sa mère qui permettait qu'ils sortissent
+ainsi.</p>
+
+<p>Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la
+porte et elles étaient entrées dans la cuisine où brûlait
+une lampe, la mèche charbonnée. La table, noire
+de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six
+couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable
+de bouteilles vides qui disaient que les
+convives avaient bien bu.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun de nos trois domestiques avait son invité,
+dit Corysandre regardant la table; on a fait honneur
+à ton vin.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait
+honneur: c'était à un melon et à un pâté dont il ne
+restait plus que des débris, à des écrevisses dont les
+carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un
+gigot réduit au manche, à un immense fromage à la
+crème, à une corbeille de fraises, à une corbeille de
+cerises qui ne contenait plus que des queues et des
+noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur
+la table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles
+étaient aux trois quarts vides.</p>
+
+<p>De tout cet amas se dégageait une odeur chaude
+qui, mêlée à celle de la graisse et de la vaisselle,
+troublait le coeur et le soulevait. On eût sans doute
+parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une
+cuisine aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre
+que celle-là.</p>
+
+<p>Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de
+Barizel avait pris la lampe d'une main, et de l'autre,
+relevant la traîne de sa robe, tandis que Corysandre
+retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser
+un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule;
+mais là il n'y avait point de bougies sur la
+table où elles auraient dû se trouver, et il fallut aller
+dans le salon chercher des flambeaux.</p>
+
+<p>Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine;
+mais nulle part aussi on n'aurait trouvé un contraste
+aussi frappant, aussi extraordinaire entre ces deux
+pièces d'une même maison que chez madame de
+Barizel. Autant la cuisine était ignoble, autant le
+salon était coquettement arrangé, disposé pour la joie
+des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer de la
+cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures
+des fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches,
+enlevées de la serre ou coupées le matin, versaient
+dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce fermée,
+s'étaient concentrés.</p>
+
+<p>Le flambeau à la main, elles montèrent au premier
+étage où se trouvaient leurs chambres, celle de Corysandre
+tout à l'extrémité et séparée de celle de sa
+mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un
+cabinet de toilette.</p>
+
+<p>Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient
+un désordre qui égalait celui de la cuisine. Les
+lits n'étaient pas faits, les cuvettes n'étaient pas vidées;
+sur les chaises et les fauteuils traînaient çà et là, entassés
+dans une étrange confusion, des robes, des
+jupons, des vêtements, des bas, des cols, des bottines,
+tandis que les armoires et des malles ouvertes montraient
+le linge déplié pêle-mêle comme s'il avait été
+mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire
+un choix.</p>
+
+<p>Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile
+observateur pour comprendre que tout cela n'était
+point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il était tout simplement
+celui des habitants de cet appartement qui,
+en s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires
+pour y trouver du linge en bon état et qui
+avaient tout bouleversé, parce que les premières pièces
+qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une
+de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée
+parce que la roue du jupon était déchirée; ces bas
+avaient des trous; ces jupons n'avaient pas de cordons;
+les boutons de ces cols étaient arrachés.</p>
+
+<p>Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre;
+mais Corysandre haussa les épaules avec un
+mouvement d'ennui et de dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres,
+dit-elle.</p>
+
+<p>Madame de Barizel ne répondit rien et parut même
+ne pas entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est insupportable, continua Corysandre,
+qui, à peu près muette tant qu'avait duré la promenade,
+avait retrouvé la parole en entrant chez elle et
+s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?</p>
+
+<p>&mdash;Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était la première; au reste, elles ont bien
+raison de ne pas se gêner, tu leur passes tout.</p>
+
+<p>&mdash;Couche-toi, dit-elle à sa fille, j'ai à te parler.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps,
+bien bourgeoise.</p>
+
+<p>&mdash;Justement c'est le mot; c'est précisément la vie
+bourgeoise que je voudrais, un peu d'ordre, de régularité,
+de propreté, car je suis lasse et écoeurée à la fin
+de tout ce gâchis. Ne pourrions-nous donc pas avoir
+des domestiques comme tout le monde, une maison
+comme tout le monde, une existence comme tout le
+monde?</p>
+
+<p>Tout en parlant elle avait défait son chapeau et sa
+robe et les avait posés où elle avait pu et comme elle
+avait pu; puis, les bras nus, les épaules découvertes,
+elle avait commencé à arranger les draps de son lit;
+mais elle était malhabile dans ce travail qu'elle essayait
+manifestement pour la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit?
+dit madame de Barizel en haussant les épaules sans
+se déranger pour venir en aide à sa fille; dépêche-toi
+un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher,
+je vais me coucher, moi, et tu viendras dans ma
+chambre.</p>
+
+<p>La mère n'avait pas les mêmes exigences que la
+fille: elle ne s'inquiéta pas de son lit, et sans se
+donner la peine de l'arranger, elle se déshabilla, laissant
+tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se
+baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain;
+pour le moment, elle était fatiguée et voulait se
+mettre au lit.</p>
+
+<p>Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait
+ensemble, sans savoir qui elles étaient, on ne
+voulait pas croire qu'elles fussent la mère et la fille;
+si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de
+Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se
+débarrasser de toute toilette, ils se seraient confirmés
+dans leur incrédulité: si cette femme avait trente-sept
+ou trente-huit ans, comme on le disait, elle était parfaitement
+conservée: pas un crépon, pas la plus petite
+natte, pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux
+bras du monde, blancs, fermes, se terminant par un
+poignet aussi délicat que celui d'un enfant; avec cela
+une apparence de santé à défier la maladie, une solidité
+à résister à tous les excès. Les propos dont
+Houssu s'était fait l'écho auraient été explicables
+pour qui l'aurait vue en ce moment: elle pouvait très
+bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse
+d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre
+l'idée de se faire épouser par Dayelle, elle pouvait être
+aimée. Il est vrai que si l'un de ces amants avait pénétré
+à cette heure dans cette chambre, il aurait pu
+éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce
+qu'il aurait remarqué, et emporter une fâcheuse impression
+des habitudes de sa maîtresse; mais madame
+de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à
+l'exception du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait
+blesser, rebuter ou dégoûter. C'était dans les appartements
+du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses amis;
+et là, dans un milieu où tout était combiné pour parler
+aux yeux et les charmer, entourée de fleurs fraîches,
+en grande toilette, rien en elle ni autour d'elle ne permettait
+de deviner les dessous de son existence vraie.
+Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger,
+ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres;
+ils voyaient les dentelles ou les guipures de la
+robe, les fleurs de la coiffure, les pierreries des bijoux,
+ils ne voyaient pas les épingles qui rafistolaient un
+jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise,
+les raies noires du linge. Pour eux, comme pour
+madame de Barizel d'ailleurs, ne comptaient que les
+dehors,&mdash;et ils étaient séduisants.</p>
+
+<p>Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger,
+elle s'assit commodément:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-elle, causons.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je fait encore?</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te
+reproche, et ce n'est pas pour mon plaisir, c'est dans
+ton intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon
+intérêt! Le tien aussi, il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à-dire le
+tien par le mien. Parce que je ne parle pas, il ne faut
+pas s'imaginer que je ne vois pas, c'est justement
+parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en
+ai pour regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec
+l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me dis pas que je suis bête, tu me l'as crié
+aux oreilles assez souvent pour qu'il soit inutile de le
+répéter. Il est possible que je sois bête et quand je me
+compare à toi, je suis disposée à le croire: je sais
+bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans
+l'embarras, ni ton assurance, ni tes idées, ni ton imagination,
+ni rien de ce qui fait que tu es partout à ton
+aise; je sais bien que je ne peux pas parler de tout
+comme toi, même des choses et des gens que je ne
+connais pas. Si au lieu de me laisser dans l'ignorance,
+à ne rien faire, sans me donner des maîtres, on m'avait
+fait travailler, je ne serais peut-être pas aussi bête
+que tu crois.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce
+qu'on m'a jamais rien appris? est-ce que j'ai jamais
+eu des maîtres?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toi!...</p>
+
+<p>Assurément il n'y eut pas de tendresse dans cette
+exclamation, mais au moins quelque chose, comme
+de l'admiration; ce fut la reconnaissance sincère d'une
+supériorité. Au reste rien ne ressemblait moins à la
+tendresse d'une mère pour sa fille, ou d'une fille pour
+sa mère, que la façon dont elles se parlaient; même
+lorsque madame de Barizel semblait en public témoigner
+de la sollicitude et de l'affection à Corysandre, le
+ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que
+ceux qui s'en tiennent aux apparences; quant à Corysandre,
+qui ne se donnait pas la peine de feindre,
+son ton était celui de l'indifférence et de la sécheresse.</p>
+
+<p>&mdash;Cela te blesse que ta mère se remarie?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas du tout, et même, à dire vrai, je le voudrais
+si cela devait...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu as commencé, pourquoi ne vas-tu pas
+jusqu'au bout?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, si bête que je sois, je sens qu'il y a
+des choses qui deviennent plus pénibles quand on les
+dit que quand on les tait; les taire ne les supprime
+pas, mais les dire les grossit.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, mais non de confusion
+ou d'embarras, au moins pour madame de Barizel,
+qui se contenta de hausser les épaules avec un
+sourire de pitié. Évidemment les paroles de sa fille ne
+la blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et
+son sentiment n'était pas qu'il y a des choses qui
+deviennent plus pénibles quand on les dit que quand
+on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle
+eût jusqu'à un certain point voulu les connaître, par
+curiosité, pour savoir; mais en réalité elle ne trouvait
+pas que cela valût la peine de les arracher. Elle avait
+mieux à faire pour le moment, et c'était chez elle une
+règle de conduite d'aller toujours au plus pressé.</p>
+
+<p>&mdash;Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me
+semble que c'était une raison pour être aujourd'hui
+autre que tu n'as été. Combien de fois t'ai-je recommandé
+d'être brillante; tu t'en remets à ta beauté pour
+faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui
+marche.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre,
+se souriant, s'admirant complaisamment dans
+la glace.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait parler, continua madame de Barizel,
+briller, être séduisante, étourdissante; dire tout ce qui
+te passait par la tête. Dans une bouche comme la
+tienne, avec des lèvres comme les tiennes, des dents
+comme les tiennes, les sottises même sont charmantes.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais rien à dire.</p>
+
+<p>&mdash;Même quand le duc de Naurouse parlait de ton
+pays; il n'était pas difficile de trouver quelques mots
+sur un pareil sujet pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pensais pas à parler, je le regardais; il est
+très bien, le duc de Naurouse; il a tout à fait grand
+air, la mine fière, l'oeil doux; il me plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois
+plaire, s'écria madame de Barizel, s'animant pour la
+première fois et montrant presque de la colère; il te
+plaît, un homme que tu ne connais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Il est duc.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement
+quelle est sa fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Tu demanderas cela à tes amis; Leplaquet doit
+le connaître, M. Dayelle doit savoir quelle est sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit:
+c'est de Savine, le seul qui, présentement, doit te
+plaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne me plaît point.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tête
+que tu es libre de n'épouser que l'homme qui te
+plaira?</p>
+
+<p>&mdash;Je le voudrais.</p>
+
+<p>&mdash;Une fille ne doit voir dans un homme qu'un
+mari, le reste vient plus tard; on a toute sa vie de mariage
+pour cela. Savine est-il ou n'est-il pas un mari
+désirable pour toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour nous.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'agace pas; ton mariage est assuré si tu le
+veux, je mettrais tout en oeuvre pour qu'il réussît.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'à
+présent: il paraît prendre plaisir à être avec
+nous, à se montrer avec nous partout où l'on peut le
+remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois
+ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il
+m'offre de devenir sa femme; à vrai dire, je ne crois
+même pas qu'il en ait l'idée.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne l'a pas encore eue, cette idée, c'est ta
+faute; ce n'est pas en étant ce que tu es avec lui que
+tu peux échauffer sa froideur. Je t'avais dit qu'il était
+l'orgueil même et que c'était par là qu'il fallait le
+prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les éloges les
+plus exagérés, il les boit avec béatitude: lui en as-tu
+jamais fait?</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis à supporter
+pour devenir princesse, quand on est... ce que
+nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y a pas de peine à
+prendre, pas de fatigues à s'imposer, pas de dégoûts à
+avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'à te
+montrer dans la gloire de ta beauté; eh bien! si belle
+que tu sois, tu n'arriverais jamais à un grand mariage
+si je n'étais pas près de toi. Tu peux le préparer par
+ta beauté, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire
+réussir, pour cela ta beauté ne suffit pas, il faut... ce
+que tu n'as pas et ce que j'ai, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant ni la beauté, ni... ce que tu as
+n'ont encore décidé Savine.</p>
+
+<p>&mdash;Il se décidera ou plutôt on le décidera.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Le duc de Naurouse qui te fera princesse.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutôt
+pourquoi j'ai eu peur que tu n'aies froid dans le château
+d'Eberstein, qui n'est pas glacial?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le demande.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-moi plutôt pourquoi j'ai eu l'idée de te
+faire faire une promenade en bateau?</p>
+
+<p>&mdash;Pour rester seule avec le prince.</p>
+
+<p>Madame de Barizel se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te ménager
+un tête-à-tête avec le duc de Naurouse, je t'ai fait
+faire une promenade en bateau pour continuer ce
+tête-à-tête, ce qui deux fois a rendu le prince furieux.
+C'est en l'éperonnant ainsi que nous le ferons avancer
+malgré lui. Et c'est à cela que le duc de Naurouse
+nous servira.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre duc de Naurouse!</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu pas le plaindre plutôt; il sera bien heureux,
+au contraire; sans compter qu'il aura le plaisir
+de nous rendre un fameux service. Mais ce qui serait
+tout à fait aimable de sa part, ce serait d'être en situation
+de fortune d'inspirer des craintes réelles à Savine
+et d'être, comme mari possible, un rival redoutable.
+C'est ce qu'il me faut savoir et ce que je saurai
+demain par Leplaquet ou, en tout cas, après-demain
+par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir,
+car je crois bien que Coralie ne rentrera pas. Rêve
+du duc de Naurouse, si tu veux, de son grand air, de
+sa mine fière, de ses yeux doux, cela te fera trouver
+ton lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit, financière!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel
+le soir, il avait pour habitude de venir le lendemain
+matin déjeuner d'une tasse de thé avec elle pour
+parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée
+qui commençait: c'était l'heure des confidences,
+des renseignements, des conseils, des projets, où tout
+se disait librement, comme il convient entre associés
+qui n'ont qu'un même but et qui travaillent consciencieusement
+à l'atteindre en unissant leurs efforts.</p>
+
+<p>Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui
+était interdit pour tout autre: on l'introduisait dans la
+chambre de madame de Barizel, qui avait l'habitude
+de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à dormir
+la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait
+qu'elle était là mieux que nulle part pour suivre les
+caprices de son imagination, toujours en travail, et
+échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas à se
+gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en
+avait vu d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes
+sortes.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller,
+et, comme elle n'avait point été dérangée, elle
+était de belle humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de
+dessous le drap et en la tendant, à Leplaquet, qui la
+baisa galamment, il y a du nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait hier la connaissance du duc de
+Naurouse, qui vous a accompagnées dans votre promenade
+à Eberstein.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ce duc de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme dont le nom a empli les journaux
+pendant plusieurs années et qui a retenti partout: sur
+le turf, dans le <i>high-life</i>, devant les tribunaux, et
+même devant la cour d'assises.</p>
+
+<p>&mdash;Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé
+en cour d'assises?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et pour avoir tué un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous,
+dans la même voiture, il a été vu dans notre compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et
+conformément aux règles de l'honneur. Vous comptez
+donc sur lui?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Alors le prince Savine est lâché?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez
+dit ce que vous savez du duc de Naurouse, tout ce que
+vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand
+nom, noblesse solide, belle fortune. Cependant cette
+fortune a dû être écornée par des folies de jeunesse;
+ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que
+lui ont fait nommer ses parents contre lesquels il a
+lutté avec acharnement pendant plusieurs années. A
+la fin il en a triomphé et il est aujourd'hui maître de
+ce qui lui reste de sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ce reste?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être.
+Bien entendu je ne garantis pas le chiffre; il faudrait
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je demanderai à Dayelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec
+un certain mécontentement.</p>
+
+<p>Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression
+désagréable, et tout de suite elle continua ses
+questions sur le duc de Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle a été sa vie?</p>
+
+<p>&mdash;Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont
+Paris s'amuse; pendant les derniers temps de son séjour
+en France, il était l'amant de la duchesse d'Arvernes,
+et l'amant déclaré au vu et au su de tout le
+Paris; leurs amours ont fait scandale; il s'est à moitié
+tué pour la duchesse...</p>
+
+<p>&mdash;Un passionné alors, c'est à merveille cela!</p>
+
+<p>A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse
+qui entra portant un plateau sur lequel était
+servi un déjeuner au thé pour deux personnes.</p>
+
+<p>Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau;
+mais les négresses, au moins certaines négresses, affinées,
+ont l'adresse et la souplesses des chattes pour se
+faufiler à travers les obstacles sans rien casser. Celle-là
+manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une
+place pour son plateau sans le lâcher.</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame
+de Barizel d'un ton indulgent, nous étions exposées
+à coucher dehors.</p>
+
+<p>La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse,
+au moins par la souplesse de ses mouvements
+et la mobilité de sa physionomie, se mit à sourire en
+montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes
+avec les mouvements flexueux et les ondulations caressantes
+d'une chienne qui veut adoucir son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec
+Dinah, elle rentrer; Dinah pas faute à elle non plus;
+grand machin de montre cassé, criiii, criiii;&mdash;et en
+riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;&mdash;elle
+pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien
+fâchée; moi, grand chagrin.</p>
+
+<p>Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à
+pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant.</p>
+
+<p>Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant.</p>
+
+<p>Madame de Barizel la rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Et nos chambres?</p>
+
+<p>&mdash;Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand
+chagrin.</p>
+
+<p>De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement
+elle tira la porte et la ferma.</p>
+
+<p>Tout en se disculpant de cette façon originale, elle
+avait placé un petit guéridon devant Leplaquet, et sur
+le lit de madame de Barizel une de ces planchettes
+avec des rebords et des pieds courts qui servent aux
+malades.</p>
+
+<p>Leplaquet s'occupa à faire le thé.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur
+le duc de Naurouse!</p>
+
+<p>&mdash;Son effet ordinaire, c'est-à-dire extraordinaire:
+le duc est resté en admiration devant elle. A deux
+reprises, je leur ai ménagé quelques instants de tête-à-tête,
+où ils auraient pu se dire toutes sortes de
+choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre
+de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Corysandre?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué
+ou plutôt elle m'a déclaré, car elle n'est pas fille à
+avouer, que le duc de Naurouse lui plaît: c'est le
+premier homme qui ait produit cet effet sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est dangereux, cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit
+Corysandre, et élevée par son père elle l'est très peu,
+elle a au moins cela de bon, et pour moi de rassurant,
+qu'on peut la laisser <i>flirter</i> sans danger. Elle se laissera
+faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui
+dire de tendre ou de passionné; elle serrera toutes les
+mains qui chercheront les siennes, elle n'aura que des
+sourires pour ceux qui à droite et à gauche d'elle lui
+presseront les pieds sous la table, dans le tête-à-tête
+elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un
+baiser sur son front, ses joues, ses cheveux ou son
+cou; mais il ne faudra pas aller plus loin; elle connaît
+la valeur de la dot qu'elle doit apporter en mariage et
+elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle
+qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté
+graine ce sera autre chose, mais alors je n'aurai plus
+à en prendre souci.</p>
+
+<p>&mdash;Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse
+un prétendant?</p>
+
+<p>&mdash;Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine
+qu'en étant amoureux de Corysandre il lui fait grand
+honneur, et comme il est à la glace, incapable de
+passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et
+lui seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans
+son intimité avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un
+qui le vaut bien, sinon par la fortune, du moins
+par le rang, car un duc français de noblesse ancienne
+vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour
+où il verra que ce duc français est amoureux pour de
+bon et parle, il parlera lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle
+comme vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa
+visite, je l'attends aujourd'hui; je l'inviterai à dîner
+pour après-demain avec Savine, Dayelle et vous.
+Corysandre devant Savine sera très aimable pour le
+duc de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile
+qu'elle n'aura qu'à obéir à son impulsion, et elle ne
+fait bien que ce qu'elle fait naturellement. De son
+côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour Corysandre;
+cela, je l'espère, fondra la glace de Savine.
+Vous, de votre côté, c'est-à-dire vous, mon cher
+Leplaquet, aidé de Dayelle, vous agirez sur le duc de
+Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande pas;
+je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de
+Dayelle, je l'obtiendrai après-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je n'aime pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros
+niais: tu sais bien pour qui je me donne tant de peine
+et pour qui je veux devenir libre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>Madame de Barizel ne s'était pas trompée en pensant
+que le duc de Naurouse ne manquerait pas de lui
+faire visite le jour même.</p>
+
+<p>Après la promenade de la veille, n'était-il pas tout
+naturel qu'il vînt prendre des nouvelles de leur santé?
+N'étaient-elles pas fatiguées? Et puis il craignait que
+Corysandre n'eût eu froid sur la rivière.</p>
+
+<p>Madame de Barizel le rassura: elle n'était pas
+fatiguée; Corysandre n'avait pas gagné froid, elle avait
+été enchantée de cette promenade.</p>
+
+<p>Cependant, bien que Roger prolongeât sa visite, la
+faisant durer plus qu'il ne convenait peut-être, Corysandre
+ne parut pas, car madame de Barizel avait
+décidé qu'il fallait exaspérer l'envie que le duc de
+Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit
+sur lui une si forte impression, et elle avait exigé que
+sa fille restât dans sa chambre. Corysandre avait
+commencé par se révolter devant cette exigence, puis
+elle avait fini par céder aux raisons de sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu qu'il pense à toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu qu'il rêve de toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme
+pour toutes choses; on est stupide quand on écoute son
+coeur, on ne fait que des sottises.</p>
+
+<p>Elle était restée dans sa chambre, mais en s'installant
+à la fenêtre, derrière un rideau, de façon à voir le
+duc de Naurouse quand il arriverait et repartirait.</p>
+
+<p>Après une longue attente, Roger, perdant toute
+espérance de voir Corysandre ce jour-là, s'était levé
+pour se retirer; alors madame de Barizel, le trouvant
+au point qu'elle voulait, lui adressa son invitation à
+dîner pour le surlendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques intimes seulement: le prince Savine,
+M. Dayelle, que vous connaissez sans doute? Et puis
+un bon ami à nous; un ami d'Amérique, maintenant
+fixé en Europe, un journaliste du plus grand talent,
+M. Leplaquet.</p>
+
+<p>Le duc de Naurouse était parfaitement indifférent
+au nom et à la qualité des convives; ce ne serais pas
+avec eux qu'il dînerait, ce serait avec Corysandre, et,
+tout en remerciant madame de Barizel, il plaça ces
+convives: Dayelle et Savine à droite et à gauche de
+madame de Barizel; le journaliste et lui de chaque
+côté de Corysandre: ce serait charmant.</p>
+
+<p>C'était beaucoup pour madame de Barizel de réunir
+à sa table le prince Savine et le duc de Naurouse; mais
+ce n'était pas tout: pour que cette réunion portât les
+fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux autres
+convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le rôle
+qu'elle leur destinait; elle n'était pas femme à s'en
+rapporter aux hasards de l'inspiration, et à l'avance
+elle entendait régler chaque chose, chaque détail,
+chaque mot, sans rien laisser à l'imprévu, de façon à
+ce que tout marchât régulièrement, sûrement, pour
+arriver à un succès certain.</p>
+
+<p>Pour Leplaquet, elle était sûre de lui: c'était un
+associé, un complice sans scrupules, un instrument
+docile et il y avait plutôt à modérer son zèle qu'à
+l'exciter. Comment ne se fût-il pas employé corps et
+âme au mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour
+lui, que de rêves, que de projets dans ce mariage qui
+devait, croyait-il, faire le sien! Plus de bohème, plus
+de travail, plus de copie, une position, des relations.</p>
+
+<p>Mais pour Dayelle il n'en était pas de même:
+Dayelle était un bourgeois, un homme à principes,
+que sa situation financière et politique rendait circonspect
+et timoré, lui inspirant à propos de tout ce qui
+ne devait pas se faire au grand jour une peur affreuse
+de se compromettre. Qu'attendre de bon d'un homme
+qui, à chaque instant, s'écriait avec la meilleure foi du
+monde: «Que dirait-on de moi! Un homme comme
+moi!» S'il était heureux d'avoir une maîtresse dont il
+se croyait aimé, une femme jeune encore, lui qui était
+un vieillard; une grande dame, lui qui était un parvenu,
+c'était à condition que cette liaison ne l'entraînerait
+pas trop loin. Déjà il trouvait que quitter Paris et ses
+affaires pour venir à Bade deux fois par mois était
+quelque chose d'extraordinaire, un témoignage de
+passion qu'un homme follement épris pouvait seul
+donner. Cela n'était ni de son âge, ni de sa position.
+Il perdait de l'argent, il compromettait ses intérêts
+pendant ces absences qui duraient trois jours. Il se
+fatiguait, et, bien qu'il fît le voyage dans un wagon lui
+appartenant, il n'en était pas moins vrai que, rentré à
+Paris, il lui fallait plusieurs jours pour se remettre: il
+n'avait plus sa facilité, son application ordinaires pour
+le travail, sa lucidité, sa sûreté de coup d'oeil. Pendant
+cinquante années sa vie avait été consacrée, avait été
+vouée au travail, sans une minute de distraction, sans
+plaisirs autres que ceux que lui donnait l'amas de
+l'argent et des honneurs sociaux, et jusqu'au jour de
+sa mort madame Dayelle avait eu en lui le mari le
+meilleur et le plus fidèle. Il ne fallait pas oublier
+tout cela. A chaque instant, à chaque parole, il fallait
+se rappeler quelle avait été la vie de cet homme, qui
+tout à coup, à l'âge où l'on fait une fin, avait fait un
+commencement, entraîné dans une passion qui l'étonnait
+au moins autant qu'elle l'inquiétait. Il fallait penser
+à ses anciennes habitudes, à son caractère, à ses
+craintes, à ses réflexions, aux reproches qu'il s'adressait
+lui-même sur sa propre folie.</p>
+
+<p>Ce n'était point, comme Leplaquet, un associé
+encore moins un complice, à qui l'on peut tout dire en
+lui montrant le but qu'on poursuit. Sans doute il désirait
+le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage
+avec le prince de Savine s'accomplît, il était disposé à
+faire beaucoup, même à verser une dot qu'il était censé
+avoir en dépôt, bien qu'il n'en eût jamais reçu un sou,
+si ce n'est en valeurs dépréciées et irréalisables qu'on
+ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose,
+bleu, vert, jaune sur lequel elles étaient imprimées
+mais en tout cas il ne ferait que ce qui lui paraîtrait
+délicat, droit, correct, en accord avec ses idées étroites
+d'honnêteté bourgeoise.</p>
+
+<p>Lui demander franchement de prendre un chemin
+détourné, semé de pièges et de chausse-trapes était
+aussi inutile que dangereux; non seulement il refuserait
+de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait,
+il se fâcherait qu'on le lui indiquât, et cela
+l'amènerait à des réflexions, à des appréciations, à des
+inquiétudes qu'il fallait soigneusement éviter, sous
+peine de perdre en une minute ce qu'elle avait si laborieusement
+préparé depuis son arrivée en France,&mdash;c'est-à-dire
+son mariage avec Dayelle.</p>
+
+<p>Marier Corysandre et lui faire épouser Savine avait
+un grand intérêt pour elle, mais se marier elle-même
+et se faire épouser par Dayelle en avait un bien plus
+grand encore.</p>
+
+<p>Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes,
+les heures, les jours se précipitaient avec la
+vitesse fatale de tout ce qui est arrivé au bout de sa
+course et tombe de haut; encore une année, encore
+deux peut-être et l'irréparable serait accompli, elle
+serait une vieille femme. Si son mariage avec Dayelle
+manquait, ce serait fini. Où trouver un autre Dayelle
+aussi riche, en aussi belle situation que celui-là? avec
+cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un
+personnage dans l'État, tandis que d'Avizard et de Leplaquet,
+elle ne pourrait jamais rien faire, si grande
+peine qu'elle se donnât: l'un resterait ce qu'il était, un
+simple faiseur; l'autre, ce qu'il était aussi, un bohême.</p>
+
+<p>C'était le samedi que Dayelle devait arriver à Bade,
+par le train parti de Paris le soir. Bien que madame de
+Barizel eût horreur de se lever matin, ce jour-là elle
+montait en wagon à neuf heures pour aller à Oos, qui
+est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.</p>
+
+<p>Au temps où elle était jeune et où elle aimait réellement,
+elle n'avait jamais eu de ces attentions, mais
+alors les démonstrations et les preuves étaient inutiles,
+tandis que maintenant elles étaient indispensables.
+Dayelle était défiant; de plus, il avait des
+moments lucides où, se voyant ce qu'il était réellement,
+un vieillard, il se demandait s'il pouvait être
+vraiment aimé, si ce n'était point une illusion de le
+croire, un ridicule de l'espérer; et le seul moyen pour
+combattre ces défiances était de lui donner de telles
+preuves de cet amour, qu'elles fissent taire les soupçons
+du doute aussi bien que les objections de la raison.
+Comment ne pas croire à la tendresse d'une femme
+qu'on sait paresseuse et dormeuse avec délices, et qui
+quitte son lit à huit heures du matin, qui s'impose la
+fatigue d'un petit voyage en chemin de fer pour venir
+au-devant de celui qu'elle attend et lui faire une surprise!</p>
+
+<p>Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien
+agréable, quand pendant la manoeuvre au moyen de
+laquelle on détachait son wagon du train de la grande
+ligne pour le placer en queue du train de Bade, il vit
+la portière de son salon s'ouvrir et madame de Barizel
+apparaître, souriante, avec la joie et la tendresse dans
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi, s'écria-t-il en lui tendant les deux mains
+pour l'aider à monter, vous ici!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>La distance est courte d'Oos à Bade. Pendant ce
+trajet, le nom du duc de Naurouse ne fut pas prononcé.
+Pouvait-elle penser à un autre qu'à celui qu'elle était
+si heureuse de revoir? C'était pour lui qu'elle était
+venue, c'était de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.</p>
+
+<p>Mais, après les premiers moments d'épanchement,
+il était tout naturel de parler de ce qui s'était passé
+depuis la dernière visite de Dayelle à Bade, et alors
+le nom du duc de Naurouse se présenta, amené par la
+force des choses.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, j'ai une nouvelle à vous annoncer, une
+grande nouvelle que j'allais oublier, tant je suis troublée.
+Il faut me pardonner, quand je vous vois, je
+perds la tête et ne pense plus à rien. Vous connaissez
+le duc de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, à la
+campagne, au château de Vauxperreux; présentement,
+il est en train de faire un voyage autour du
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Présentement, il est à Bade, arrivant de son
+voyage, et j'ai tout lieu de penser qu'il est amoureux
+de Corysandre.</p>
+
+<p>Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais
+Dayelle ne s'associa pas à cette joie, loin de là.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce que vous supposez était vrai, dit-il gravement,
+il ne faudrait pas s'en réjouir; il faudrait, au
+contraire, s'en affliger, M. de Naurouse ne serait nullement
+le mari que je souhaiterais à votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-on à lui reprocher?</p>
+
+<p>Avant de répondre, Dayelle prit une pose parlementaire,
+la tête en arrière, les yeux à dix pas devant lui,
+deux doigts de la main dans la poche de son gilet, le
+bras gauche étendu noblement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection
+que je porte à votre fille, d'abord parce qu'elle est
+votre fille et puis aussi parce qu'elle est charmante;
+c'est sincèrement que je souhaite son bonheur. M. le
+duc de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois
+pas qu'il puisse la rendre heureuse. Il faut que vous
+ayez jusqu'à ces derniers temps habité l'Amérique
+pour que le tapage de cette existence ne soit point
+arrivé jusqu'à vous; c'est non seulement son argent
+que M. de Naurouse a gaspillé follement, le jetant aux
+quatre vents comme s'il avait hâte de s'en débarrasser,
+c'est aussi son coeur, sa santé. Le scandale de ses
+amours avec la duchesse d'Arvernes a étonné Paris
+qui, vous le savez, ne s'étonne pas facilement. Bref et
+en un mot, M. le duc de Naurouse, bien que jeune,
+beau, distingué, riche et noble, n'est pas mariable;
+soyez sûre que s'il se présentait dans une famille honnête
+il serait éconduit et que pas une mère, qui le connaîtrait,
+ne consentirait à lui donner sa fille. Pour moi,
+si mon fils avait eu une pareille conduite, je renoncerais
+à le marier.</p>
+
+<p>Tout Dayelle était dans ce discours débité avec une
+gravité et une lenteur emphatiques. Madame de Barizel
+resta un moment embarrassée, car ce qu'elle avait à
+répondre à cette condamnation ne pouvait pas être dit,
+sous peine de se faire condamner elle-même. Après
+quelques secondes de réflexion son parti fut pris:
+Dayelle pouvait être utilisé.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre
+me plonge dans l'étonnement; mais je n'ai
+rien à répondre aux raisons que vous avez exposées
+avec cette noblesse, cette droiture, cette sûreté de
+conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours
+en vous et en toutes circonstances, parce qu'elles
+sont le fond même de votre nature.</p>
+
+<p>Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'était pas
+encore blasé sur ces éloges dont elle l'accablait, et
+c'était pour lui un plaisir toujours nouveau de s'entendre
+louer par ces belles lèvres et de se voir admirer
+par ces beaux yeux.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi que je voudrais vous entendre
+redire ce que vous venez de si bien m'expliquer, ce
+serait à Corysandre d'abord, et puis ensuite à une
+autre personne.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est assez difficile avec Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste
+ce que peut entendre une jeune fille. Maintenant la
+seconde personne à laquelle je voudrais vous voir répéter
+ce que vous m'avez expliqué, c'est-à-dire que le
+duc de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez
+sans doute surpris, c'est... le duc de Naurouse
+lui-même.</p>
+
+<p>Comme Dayelle faisait un mouvement de répulsion,
+elle poursuivit en insistant:</p>
+
+<p>&mdash;Pour tout autre ce serait là une commission délicate;
+mais pour vous, avec votre tact, avec l'autorité
+que vous donnent votre caractère et votre position, il
+me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera
+de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et
+il vous en parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitié
+que vous nous portez, il me semble que vous pouvez
+très bien lui répondre par ce que vous m'avez dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible, s'écria Dayelle.</p>
+
+<p>Madame de Barizel, qui avait jusque-là parlé avec
+une douceur caressante, changea brusquement de
+ton, et sa parole, son geste, son regard, prirent une
+énergie qui rendait la contradiction difficile:</p>
+
+<p>&mdash;Jusque-là, dit-elle, je ne vous ai parlé que de
+Corysandre; mais je crois que je dois vous parler
+aussi de moi; de vous, de nous. Voulez-vous que je
+sois toute à vous? Aidez-moi à marier Corysandre au
+plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant,
+ne peut pas se prolonger plus longtemps. Vous
+comprenez que la vérité peut se découvrir d'un moment
+à l'autre, et que, du jour où elle sera connue, du jour
+où le monde donnera son vrai nom à ce qu'il a accepté
+jusqu'à présent pour de l'amitié, le mariage de Corysandre
+sera gravement compromis, empêché peut-être
+pour jamais, par le scandale de la conduite de sa mère.
+Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc à la marier
+si vous m'aimez comme je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi la mission que vous voulez que je remplisse
+auprès du duc de Naurouse aidera-t-elle au
+mariage de Corysandre?</p>
+
+<p>Elle se mit à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Comme les hommes les plus fins sont naïfs pour
+les choses de sentiment, dit-elle en reprenant le ton
+caressant. Comprenez donc que le duc de Naurouse
+ne doit nous servir qu'à décider le prince Savine, et
+que le prince se décidera quand il saura qu'il a un
+rival.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...</p>
+
+<p>&mdash;Il se retirera écarté par vous, notre ami prudent,
+mais non par nous, de telle sorte qu'il peut revenir;
+c'est la peur de ce retour qui, je l'espère, amènera le
+prince Savine à réaliser enfin une résolution arrêtée
+dans son esprit comme dans son coeur et qu'il diffère,
+je ne sais pourquoi.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>Comme c'était le soir même, après le dîner, que
+Dayelle devait adresser son étrange discours au duc
+de Naurouse, il voulut se préparer pendant la journée
+en répétant à Corysandre ce qu'il avait dit le matin à
+madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement
+pour son éloquence, Corysandre ne lui facilita point sa
+tâche, et, malgré le tact que madame de Barizel lui
+avait reconnu le matin, il s'arrêta plusieurs fois, embarrassé
+pour continuer.</p>
+
+<p>Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse
+qu'on lui parlât du duc de Naurouse; mais, quand
+elle avait vu que ce n'était pas du tout l'éloge qu'elle
+attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa
+mine la plus dédaigneuse, et, malgré les signes désespérés
+de sa mère, elle avait répondu d'une façon peu
+révérencieuse aux observations qui la contrariaient:</p>
+
+<p>&mdash;Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Des dettes considérables.</p>
+
+<p>&mdash;Et il les a payées?</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que
+ce soit un jeune homme désordonné, au contraire.</p>
+
+<p>Sur un autre sujet plus délicat que Dayelle avait
+traité avec toutes sortes de ménagements, elle avait
+répondu sur le même ton.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il a eu des maîtresses, M. de Naurouse?</p>
+
+<p>Dayelle avait incliné la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et il les a aimées?</p>
+
+<p>Dayelle avait répété le même signe affligé.</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait des folies pour elles?</p>
+
+<p>&mdash;Scandaleuses.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! Et en quoi étaient-elles scandaleuses?
+Voilà ce que je voudrais bien savoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là une question qui n'est pas convenable
+dans ta bouche, interrompit madame de Barizel, qui,
+voyant la tournure que prenait l'entretien, aurait voulu
+le couper court, de peur que Corysandre, par quelques
+mots d'enfant terrible, ne fâchât Dayelle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je la retire, ma question, dit Corysandre,
+jusqu'au jour où je pourrai la poser à M. de Naurouse
+lui-même, ce qui sera bien plus drôle.</p>
+
+<p>&mdash;Corysandre!</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que
+vous commencez, pourquoi les commencez-vous?
+qu'est-ce que cela me fait, à moi, que M. de Naurouse
+ait gaspillé une partie de sa fortune; qu'est-ce que
+cela me fait qu'il ait eu des maîtresses et qu'il les ait
+aimées follement? cela prouve qu'il est capable d'amour
+et même de passion, ce que je trouve très beau. Quand
+je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas très vrai,
+et, pour être sincère, car il faut toujours être sincère,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Dayelle, à qui elle s'adressait, ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour être sincère, je dois dire que cela me fait
+plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? demanda Dayelle sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cela confirme le jugement que j'avais
+porté sur M. de Naurouse en le regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel jugement aviez-vous porté? demanda
+Dayelle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle
+va vous répondre quelque sottise.</p>
+
+<p>Habituellement, lorsque sa mère l'interrompait
+ainsi, ce qui arrivait assez souvent devant Leplaquet,
+Dayelle ou Avizard, c'est-à-dire devant des amis intimes,
+Corysandre se taisait en prenant une attitude
+où il y avait plus de dédain que de soumission, mais
+cette fois il n'en fut point ainsi; au lieu de courber la
+tête, elle la releva.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement,
+de répondre à une question que M. Dayelle
+trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me faisait
+plaisir d'apprendre que M. de Naurouse était capable
+d'amour, c'est qu'en le voyant je l'avais jugé ainsi et
+que je suis bien aise de voir que je ne me suis pas
+trompée sur lui.</p>
+
+<p>S'adressant à sa mère directement:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il
+pas tout naturel que je sois satisfaite d'apprendre des
+choses qui ne peuvent qu'augmenter la sympathie que
+j'éprouve pour lui?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, malheureuse enfant, s'écria Dayelle, ce
+n'est, pas de la sympathie que ces choses doivent
+vous inspirer, c'est de la répulsion, de l'éloignement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'était pour cela que vous me les disiez! eh
+bien! franchement, mon bon monsieur Dayelle, vous
+n'avez pas réussi. Je vois que M. de Naurouse ne
+ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un
+caractère à lui: qu'il est capable d'entraînement et de
+passion; qu'il a inspiré des amours extraordinaires,
+ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a occupé
+tout Paris, ce qui n'est pas donné à tout le monde,
+et pour tout cela il me plaît un peu plus encore qu'avant
+que vous ne me l'ayez fait connaître. A l'âge où
+les petites filles jouent encore à la poupée on m'a dit
+«Plais à celui-ci, plais à celui-là.» Et depuis on me
+l'a répété sans cesse, sans s'inquiéter jamais de savoir
+si celui-ci ou celui-là me plaisaient. Il semble que je
+sois une marchandise, une esclave qui doit plaire à
+l'acheteur et passer entre ses mains le jour où il voudra
+de moi. Je ne me suis jamais révoltée; je ne me
+révolte pas. Mais je trouve enfin un homme qui me
+plaît, et je le dis tout haut, non à lui, mais à vous, ma
+mère, à l'ami de ma mère, est-ce donc un crime?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle sauvage! s'écria madame de Barizel.</p>
+
+<p>Corysandre la regarda un moment; puis avec un
+profond soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je pouvais en être une, dit-elle, une vraie!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il était de
+sa dignité de se faire toujours attendre, les convives
+de madame de Barizel furent exacts.</p>
+
+<p>Le dîner était pour sept heures; à sept heures vingt
+minutes seulement, on entendit sur le sable du jardin
+le roulement d'une voiture, puis les piaffements
+des chevaux qu'on arrêtait, le saut lourd de deux
+valets qui sautaient à terre pour ouvrir la portière
+et se tenir respectueux sur le passage de leur maître.
+C'était Son Excellence le prince Savine, qui, pour
+venir du Graben aux allées de Lichtenthal, c'est-à-dire
+pour une distance qu'on franchit à pied en quelques
+minutes, avait fait atteler, afin d'arriver dans
+toute sa gloire et faire une entrée digne de lui.</p>
+
+<p>Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empressèrent
+au-devant de lui; mais Corysandre, qui
+était en conversation avec le duc de Naurouse dans
+l'embrasure d'une fenêtre en tête-à tête, ou qui plutôt
+écoutait le duc de Naurouse, ne se dérangea pas et
+elle attendit que Savine vînt à elle, sans lever les
+yeux, sans les tourner de son côté, toujours souriante
+et attentive à ce que Roger lui disait.</p>
+
+<p>Quand on avait annoncé le prince, Roger, avait eu
+un moment d'émotion. En voyant l'indifférence qu'elle
+témoignait et qui certainement n'était pas jouée, une
+joie bien douce lui emplit le coeur. Assurément, elle
+n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait éprouvé un
+sentiment tendre pour lui. Et les remarques qu'il avait
+faites pendant leur promenade à Eberstein se trouvèrent
+confirmées d'une façon frappante.</p>
+
+<p>Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut
+passer dans la salle à manger.</p>
+
+<p>A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait
+adressé que quelques courtes paroles sur un ton peu
+gracieux, revint vers Corysandre pour la conduire;
+mais vivement elle tendit la main à Roger qu'elle
+n'avait pas quitté des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle
+gaiement.</p>
+
+<p>Savine, qui déjà arrondissait le bras en souriant
+d'un air un peu plus aimable, resta interloqué, tandis
+que Corysandre impassible et Roger tout heureux
+tournaient autour de lui pour suivre madame de
+Barizel et Dayelle.</p>
+
+<p>Si Leplaquet n'avait pas été invité, Savine serait
+entré le dernier dans la salle à manger. Il était suffoqué.
+Si Dayelle ne fut pas suffoqué, au moins fut-il fort
+étonné lorsque, arrivé à sa place et se retournant, il
+vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants
+l'un et l'autre, tandis que Savine, la figure empourprée
+et les sourcils contractés, les suivait avec Leplaquet.
+Eh quoi! était-ce ainsi que cette petite sauvage
+devait se conduire avec le prince, son prétendant,
+son futur mari, celui qu'on désirait si vivement lui voir
+épouser? Et, dans son mouvement de surprise, il
+pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son
+attention sur ce scandale. Mais elle ne répondit pas
+à cette pression, et ses yeux ne suivirent pas la direction
+que l'attitude de Dayelle lui indiquait; car il n'y
+avait là rien qui pût la surprendre, puisque, à l'avance,
+ce qui venait de se passer avait été arrêté
+entre elles. C'était elle, en effet, qui avait dit à Corysandre
+de prendre le bras du duc de Naurouse, et de
+se conduire avec celui-ci de telle sorte que Savine en
+fût piqué.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se décide;
+profitons de la présence du duc de Naurouse;
+qui sait combien de temps nous l'aurons!</p>
+
+<p>Roger ne s'était pas trompé dans ses prévisions:
+Dayelle et Savine se trouvèrent placés à droite et à
+gauche de madame de Barizel; le journaliste et lui de
+chaque côté de Corysandre.</p>
+
+<p>On servit, et, comme le dîner venait du restaurant,
+il se trouva bon; comme les domestiques ne furent
+pas ceux de madame de Barizel, ils s'occupèrent convenablement
+de leur besogne; comme le linge était
+loué, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle,
+les cristaux appartenaient à la maison et qu'ils
+avaient été nettoyés et essuyés par des domestiques
+étrangers, ils ne trahirent en rien le désordre et la
+malpropreté qui étaient cependant la règle ordinaire
+de cette maison; les fleurs de la salle à manger
+étaient aussi fraîches que celles du salon, et comme,
+pour faire le service, il fallait de la cuisine passer
+par le vestibule, les convives, heureusement pour
+leur appétit, ne pouvaient pas deviner ce qu'était cette
+cuisine.</p>
+
+<p>D'ailleurs, à l'exception de Savine, que la mauvaise
+humeur rendait silencieux, aucun d'eux n'était en
+état de faire attention à ce qui se passait autour de
+lui: Leplaquet, parce qu'il veillait à entretenir la
+conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant
+lorsqu'il n'avait pas besoin de faire sa partie; Dayelle
+parce qu'il n'avait d'yeux et d'oreilles que pour
+madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte magnétisé
+en lui posant sur le pied le bout de sa bottine;
+le duc de Naurouse enfin, parce qu'il était tout à
+Corysandre, ne prenant intérêt qu'à ce qui venait
+d'elle et s'appliquait à elle.</p>
+
+<p>Dayelle qui avait commencé joyeusement le dîner
+l'acheva assez mélancoliquement: il s'était engagé
+envers madame de Barizel à présenter ses observations
+au duc de Naurouse ce soir-là, et, à mesure
+que le dîner s'avançait, le souvenir de cet engagement
+lui devenait plus désagréable et plus gênant.</p>
+
+<p>Il était fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante
+lorsqu'on se mêlait de ses affaires; comment
+pendrait-il la chose? Quelle singulière idée madame
+de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille
+commission?</p>
+
+<p>La préoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur
+persistante de Savine abrégèrent les causeries du
+dessert; on sortit de table pour aller dans le jardin,
+où Corysandre et Roger s'installèrent, de façon à continuer
+leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine,
+dont la mauvaise humeur s'était accrue, annonça
+qu'il était obligé de retourner au trente-et-quarante
+pour suivre une série qui l'intéressait.</p>
+
+<p>Ce fut le signal du départ.</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire
+sauter la banque? demanda Roger à Corysandre, espérant
+ainsi rester plus longtemps avec elle; nous
+suivrons ses émotions sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'émotions,
+dit Savine de plus en plus maussade.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, répondit Corysandre, cela n'offre aucun
+intérêt de vous voir jouer, et je ne sais vraiment pas
+pourquoi, le prince Otchakoff et vous, vous avez toujours
+une galerie si nombreuse.</p>
+
+<p>&mdash;Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce
+que mes combinaisons sont intéressantes.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, continua Corysandre qui n'avait
+jamais tant parlé, le joueur qui m'intéresse, c'est
+celui qui s'approche de la table en se disant: je ruine
+ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus
+qu'à me tuer, et qui joue cependant; voilà celui qui
+me touche et que j'admire.</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là est un fou, dit Savine.</p>
+
+<p>&mdash;Ou un passionné, dit Roger.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime les passionnés, dit Corysandre.</p>
+
+<p>Sur ce mot on se sépara et les hommes se dirigèrent
+tous les quatre vers la <i>Conversation</i>, Savine et
+Leplaquet allant en tête, Dayelle et Roger venant
+ensuite.</p>
+
+<p>Arrivés à la maison de jeu, Savine et Leplaquet
+montèrent le perron, Roger, qui voulait faire parler
+Dayelle sur madame de Barizel et surtout sur Corysandre,
+parut peu disposé à les suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc?
+demanda Dayelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas joué depuis que je suis à Bade et
+je crois que je partirai sans avoir risqué un louis.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous exprimer combien je suis
+heureux de vous voir dans ces dispositions, car il y a
+quelques années vous étiez un grand joueur, et le jeu
+vous a coûté cher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-être ce qui m'a guéri.</p>
+
+<p>Dayelle croyait avoir trouvé une ouverture pour
+placer son discours, il se hâta d'en profiter:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je suis, je vous le répète, bien heureux
+de vous voir revenu si sage de votre voyage; c'est un
+grand bonheur pour vous, ce sera une grande joie
+pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif intérêt,
+car je ne doute pas que vous ne persévériez dans
+la bonne voie. La jeunesse a des entraînements, je
+comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se prolongent
+au delà d'une certaine limite. Avec votre beau
+nom, avec votre grande fortune, quelle eût été votre
+vie, je vous le demande, si vous aviez persévéré
+dans la voie que vous suiviez avant votre départ.</p>
+
+<p>Roger se redressa blessé par cet étrange discours,
+mais, après un court moment de réflexion, il n'interrompit
+pas, voulant voir où il allait arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Comment auriez-vous assuré la perpétuité de
+ce nom par un mariage digne de la noblesse de votre
+race, continua Dayelle. Quelle mère de famille eût
+accepté pour gendre le jeune homme brillant et,
+passez-moi le mot, bruyant que vous étiez alors? Il
+y a des réputations qui font peur. Tandis que dans
+quelques années, quand la preuve sera faite, et bien
+faite que ce jeune homme effrayant est devenu un
+homme sage, quelle famille, parmi les plus hautes,
+ne sera pas heureuse et fière de votre alliance! Mais
+il faudra du temps, soyez-en sûr, car les mauvaises
+impressions sont plus longues à s'effacer qu'à se
+former; et ce sera le temps, le temps seul qui amènera
+ce résultat; toutes les paroles, tous les engagements
+ne pourraient rien; on vous répondrait: «Attendons.»
+Voilà pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer
+dès maintenant à vos anciennes habitudes
+pour en prendre de nouvelles qui, seules, peuvent,
+dans un avenir, je ne dis pas immédiat, mais prochain
+au moins, vous donner la vie qui convient à un duc de
+Naurouse, et que personne ne vous souhaite plus sincèrement
+que moi, croyez-le.</p>
+
+<p>Dayelle avait cessé de parler, que Roger se demandait
+ce qu'il y avait dans ces paroles, et sous ces paroles.
+Que cachaient leur forme entortillée et leur sens
+obscur? Qui les avait inspirées? Dans quel but ce
+vieux bonhomme, qui était l'ami de madame de Barizel,
+son ami intime, les lui adressait-il?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p>Malgré les savantes combinaisons de madame de
+Barizel, les choses continuèrent de suivre leur cours
+sans changement, c'est-à-dire sans que le prince
+Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.</p>
+
+<p>Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait
+rien à désirer; chaque jour c'étaient des parties
+nouvelles, des promenades à cheval et en voiture dans
+la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins
+et dans les villes où il y avait quelque chose à
+voir, des petits voyages çà et là le long du Rhin ou
+dans les Vosges; mais c'était tout.</p>
+
+<p>Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très
+éloquent en témoignages d'admiration.</p>
+
+<p>Il était impossible de voir des yeux plus tendres
+que ceux que le duc de Naurouse attachait sur Corysandre,
+d'entendre une voix plus douce que la sienne
+lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment
+où il arrivait jusqu'au moment où il partait.</p>
+
+<p>Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée
+par toutes sortes de raisons, madame de Barizel se
+décida enfin à faire une tentative directe sur Savine,
+de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à
+montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre,
+jusqu'où ils allaient et ce qu'on pouvait en
+attendre.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa
+pas l'exécution, si sérieuse qu'elle fût.</p>
+
+<p>Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea
+pour être seule au moment de son arrivée et aussi
+pour n'être point dérangée tant que durerait leur entretien.</p>
+
+<p>Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer
+des passions, elle était cependant dans la classe des
+mères, de sorte que ceux qui venaient pour voir Corysandre
+et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient
+que la mère, se laissaient aller bien souvent à
+un mouvement de déception.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après
+les premiers mots de politesse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est dans sa chambre, où elle restera, car
+j'ai à vous entretenir en particulier de choses graves.</p>
+
+<p>En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet.
+L'heure qu'il avait si souvent redoutée était-elle
+sonnée? Allait-on lui demander à quel but tendaient
+ses assiduités dans cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Et notre entretien, continua madame de Barizel,
+doit rouler sur elle, au moins incidemment, surtout
+sur l'un de vos amis.</p>
+
+<p>D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même;
+puisque ce n'était pas de lui qu'il allait être question,
+il n'avait pas à prendre souci. Les autres, ses amis,
+que lui importait?</p>
+
+<p>Il s'installa commodément dans son fauteuil pour
+subir le supplice qu'on allait lui imposer, se disant
+tout bas qu'on était vraiment bien bête de s'exposer
+à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos
+amis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse?
+commença madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si je le connais; c'est mon meilleur
+ami; nous sommes liés depuis plusieurs années. C'est
+lui qui m'a assisté dans mon duel avec le duc d'Arcala,
+ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure générosité,
+de me faire donner un coup d'épée par un
+adversaire moins naïf que moi, au moment même
+où je cherchais à le ménager.</p>
+
+<p>C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler
+au moins en ces termes, dont il était satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il n'est personne mieux que vous qui
+puisse dire ce qu'est M. le duc de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Personne. Cependant, par cela seul que je suis
+son ami...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre
+de M. de Naurouse et ce n'est pas une accusation que
+je veux porter contre lui: je trouve que c'est un des
+hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit Savine avec une grimace, car
+rien ne le faisait plus cruellement souffrir que d'entendre
+l'éloge de ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Distingué.</p>
+
+<p>&mdash;Très distingué, et même peut-être, si cela est
+possible à dire, un peu trop distingué, ce qui lui donne
+quelque chose d'efféminé.</p>
+
+<p>&mdash;Généreux.</p>
+
+<p>&mdash;Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie,
+car toute qualité poussée à l'extrême devient un défaut.</p>
+
+<p>&mdash;Noble.</p>
+
+<p>&mdash;De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère,
+qui était une Condrieu-Revel, c'est-à-dire tout bonnement
+une Coudrier si le procès en ce moment pendant
+est fondé, il y ait une tache sur son blason.</p>
+
+<p>&mdash;Beau garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas
+très solide à cause de sa santé qui a été rudement
+éprouvée et qui même inspire des craintes sérieuses à
+ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;La mine fière.</p>
+
+<p>&mdash;Que trop, car il y a des moments où cette fierté
+frise l'arrogance.</p>
+
+<p>&mdash;Le caractère chevaleresque.</p>
+
+<p>&mdash;A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je
+vous disais ce que ce caractère chevaleresque lui a
+fait commettre d'extravagances, vous en seriez stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Plein de coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut
+même dire que c'est là son faible, le brave garçon.
+Combien de fois a-t-il été victime de son coeur! Et ce
+qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait
+prendre pour un sceptique et un indifférent; tandis
+qu'en réalité c'est un naïf et, pour toutes les choses de
+coeur, disons le mot... un jobard.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme
+moi et que vous lui rendez pleine justice.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais avant que vous ne me le disiez et
+cependant je n'ai pas hésité à m'adresser à vous,
+parce que je savais en même temps que ce n'était pas
+en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre
+probité.</p>
+
+<p>Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant,
+en pleine figure, provoquent ordinairement deux
+mouvements contraires chez ceux qui les reçoivent
+les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est
+trop»; les autres se redressent et se rengorgent en
+disant par leur attitude: «Vous pouvez continuer.»
+Savine se rengorgea.</p>
+
+<p>Madame de Barizel continua donc.</p>
+
+<p>&mdash;Bien que nous ne vous connaissions pas depuis
+longtemps, nous avons pu vous apprécier, ma fille et
+moi, elle avec son instinct, moi avec l'expérience
+d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas
+grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous,
+aussi franc...</p>
+
+<p>Savine se redressa encore.</p>
+
+<p>&mdash;Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut
+parce qu'elle n'a rien à cacher...</p>
+
+<p>Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la
+pression de ses épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se
+laissent facilement pénétrer. Ce sont les fourbes qui
+déroutent l'examen, les méchants; avec eux on ne
+sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur.</p>
+
+<p>&mdash;Et on a bien raison.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de
+vous; je veux dire je n'ai pas eu peur, car si ma fille
+partage les sentiments... d'estime que je ressens,
+comme elle ignore la démarche que j'entreprends en
+ce moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la
+question de savoir si malgré votre amitié pour M. le
+duc de Naurouse et les longues relations qui vous
+unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur
+une entière sincérité de votre part.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet
+égard.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu,
+c'est par discrétion, par réserve de jeune fille, mais
+elle sait regarder, elle sait voir et je ne connais pas
+de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller
+au fond des choses et les apprécier à leur juste valeur.
+D'un mot elle vous juge, et bien, et justement. Le
+malheur est qu'en ce qui vous touche je ne puisse rien
+dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée
+que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui
+vous empêche d'entendre tout ce qui ressemble à un
+compliment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie
+orgueilleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette
+modestie; d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit,
+et ce que j'ai dit n'a eu d'autre objet que d'expliquer
+comment j'ai eu la pensée de m'adresser à vous dans
+les circonstances graves, solennelles, qui sont à la
+veille de se produire, au moins je le suppose.</p>
+
+<p>Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à
+croire,&mdash;on le lui disait d'ailleurs,&mdash;qu'il ne s'agissait
+pas de lui dans cet entretien, ne fut pas maître
+d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée,
+et de retenir une question qui lui vint aux lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.</p>
+
+<p>Madame de Barizel le regarda bien en face, en
+plein dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;La demande de la main de Corysandre par M. le
+duc de Naurouse, dit-elle lentement.</p>
+
+<p>Il n'était point habituellement démonstratif, le prince
+Savine; cependant madame de Barizel avait si bien
+conduit l'entretien pour produire l'effet qu'elle voulait,
+qu'il laissa échapper une exclamation en se levant à
+demi sur son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle
+Corysandre?</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette
+émotion, pour elle pleine de promesses.</p>
+
+<p>Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait
+plus qu'à poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu
+et à achever ce qu'elle avait si heureusement commencé.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin.
+Au moins dans ces termes. Je ne vous ai pas dit que
+la demande était faite. Je suppose qu'elle est sur le
+point de se faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément. Mais, comme cette supposition repose
+sur des faits certains, mon devoir de mère est
+de prendre des précautions. Voici ces faits: M. de
+Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle,
+qui est, comme vous le savez, notre meilleur ami,
+notre conseil, le second père de Corysandre, pour lui
+parler mariage et lui prouver, ce qui véritablement
+n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité
+qui nous unit, que les folies de jeune homme
+qu'il avait pu faire n'avaient aucune importance au
+point de vue de son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est
+pas tout: il n'est presque pas de soirée que M. de
+Naurouse ne passe avec Leplaquet à l'interroger sur
+nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en
+Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout
+sur Corysandre. Cela a tellement frappé Leplaquet,
+qu'il a cru devoir m'en parler en me racontant
+comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une
+belle amitié, l'accompagne le soir pendant des heures
+entières et ne peut pas le quitter. Cela aussi est caractéristique,
+n'est-ce pas, car il n'est pas dans les habitudes
+de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer
+une telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si
+elle ne s'expliquait pas par ma supposition. N'est-ce
+pas votre avis?</p>
+
+<p>Il répondit d'un signe de main.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua madame de Barizel, ce
+qu'est M. de Naurouse avec ma fille, je n'ai pas à vous
+en parler, vous l'avez vu, vous le voyez comme moi
+tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande
+serait faite depuis quelque temps déjà, j'en suis certaine,
+si M. de Naurouse n'avait été et n'était retenu
+par notre réserve: la mienne, qui est celle d'une mère
+prudente, et celle de Corysandre...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan
+de joie qu'il ne put pas contenir.</p>
+
+<p>Madame de Barizel prit une figure effarouchée et
+jusqu'à un certain point scandalisée:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma
+fille?</p>
+
+<p>La pureté de Corysandre étant sauvegardée par
+l'observation qu'elle avait faite et sa dignité de mère
+prudente l'étant en même temps, madame de Barizel
+put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux
+endroits qu'elle savait être les plus sensibles chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de
+Naurouse ne mérite la sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Sous tous les rapports.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi il est très beau garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le disais moi-même tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez
+aussi qu'il était plein de coeur, que son caractère était
+chevaleresque, enfin vous me faisiez de lui un éloge
+tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait
+souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son
+mari.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait quelques réserves.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit
+votre esprit de justice ou même plutôt à cause de cet
+esprit de justice, vous proclamez que c'est un des
+hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.</p>
+
+<p>Savine était au supplice; chaque mot lui était une
+blessure cruelle: un autre que lui méritant la sympathie;
+un autre beau garçon (il s'était regardé dans la
+glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque;
+un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on
+pût rencontrer! Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de
+lui en ces termes, pour qu'on le jugeât ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Malgré toutes ces qualités, continua madame de
+Barizel, vous devez comprendre que Corysandre n'est
+pas fille à ouvrir son coeur à un sentiment qui ne serait
+pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui paraître...
+Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas.
+Mais peu importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est
+réellement; mais de là à dire qu'il lui plaît, comme
+vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne franchira
+jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître
+que de faire une pareille supposition.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui,
+devant la véhémence de cette indignation maternelle,
+crut devoir s'excuser, c'était un cri... un cri de surprise
+provoqué par ce que vous m'appreniez.</p>
+
+<p>&mdash;Sans qu'on puisse admettre une seule minute
+que cette enfant si simple, si naïve, si innocente, ait
+éprouvé de la tendresse pour M. de Naurouse, je crois
+qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M. de
+Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que
+vous m'avez dit: à ses qualités, à sa belle figure, à sa
+mine fière, à ses yeux passionnés, à son caractère
+chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les
+mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne
+peut pas être seul à voir, car ils crèvent les yeux de
+tous.</p>
+
+<p>Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de
+façon à ce que tous les coups portassent sans se confondre.</p>
+
+<p>&mdash;Pensez donc que c'est un des hommes les plus
+charmants qu'on puisse rencontrer, qu'il a tout pour
+lui: la naissance, la fortune...</p>
+
+<p>Savine se révolta.</p>
+
+<p>&mdash;La fortune?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous
+savez que ma fille a les idées françaises.</p>
+
+<p>&mdash;Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla
+Savine.</p>
+
+<p>Madame de Barizel l'examina; il était rouge à
+éclater. Elle jugea qu'elle l'avait suffisamment exaspéré
+et qu'aller plus loin serait s'exposer à dépasser la
+mesure; évidemment il était dans un état de colère
+furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on
+l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût
+éprouvé un immense soulagement. Naurouse n'était
+plus son ami, c'était un ennemi qu'il haïssait à mort
+pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce
+qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites,
+de ses qualités, de son titre, de son rang, de sa
+fortune, serait inutile; l'envie de Savine ne pourrait
+pas en être plus vivement surexcitée qu'elle ne l'était.
+Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine, bien
+loin de là: c'était tout simplement lui prouver que
+Corysandre pouvait être aimée et recherchée par
+quelqu'un qui n'était pas le premier venu, par un
+rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat était
+obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées;
+elle les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique
+qu'elle assénait: il se contemplait dans la glace,
+il se redressait, il se bouffissait, les narines serrées,
+les joues ballonnées, les épaules rejetées en
+arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et
+moi! criait toute sa personne, regardez-moi donc,
+vous qui parlez d'un homme beau garçon!» Pour un
+peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui
+aussi avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque.
+Surtout il eût voulu faire l'addition de sa fortune. Et
+sa noblesse! N'était-il pas prince?</p>
+
+<p>Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage
+à lui montrer qu'elles voyaient aussi des mérites
+en lui, et de grands qui, s'ils ne supprimaient pas ceux
+du duc de Naurouse, les égalaient au moins et peut-être
+les surpassaient.</p>
+
+<p>Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait
+l'exalter par l'orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le
+duc de Naurouse et quel cas nous faisons de lui, ma
+fille et moi. Mais, malgré tous les mérites que je suis
+disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins vrai
+que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas
+en quelques jours qu'on peut apprécier un homme et
+son pays, qu'on n'a pas vécu de sa vie et dans son
+le juger justement, alors surtout qu'on n'est pas de
+monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite,
+il faut que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus
+l'accueillir à la légère que la repousser. C'est chose
+grave que le mariage, la plus grave de la vie, et lourde,
+bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde
+même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis
+seule, je n'ai pas de mari pour me guider et toute la
+responsabilité de la décision que je vais avoir à
+prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce
+qu'est la situation de deux femmes sans homme. Et
+nous ne sommes pas dans notre pays, où les amitiés
+que M. de Barizel avait su se créer me seraient d'un
+si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour
+me guider! Si, comme tout me le fait croire, M. le duc
+de Naurouse me demande bientôt, demain peut-être,
+la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un
+côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout
+par ce que je vois, que c'est un parti assez beau
+pour ne pas le dédaigner. Mais je n'ai pas confiance
+en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je
+peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs.
+D'autre part, je me dis que ce parti, qui me
+paraît beau parce que je le juge en femme, n'est peut-être
+pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon tourment,
+mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse
+à vous et vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse?
+Pour vous, qui le connaissez, est-il digne de
+Corysandre?»</p>
+
+<p>&mdash;C'est à moi que vous adressez une pareille question!
+s'écria Savine stupéfait.</p>
+
+<p>Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée
+firent croire à madame de Barizel qu'il allait ajouter
+«Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le mot qu'elle attendait
+si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement
+préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là
+n'avait eu d'autre but que de l'amener, que de le
+forcer.</p>
+
+<p>Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa
+surprise, se tint prudemment sur la réserve et resta
+bouche close.</p>
+
+<p>Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre
+le vrai sens de cette exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous considérons donc comme notre ami,
+continua madame de Barizel, un de nos meilleurs
+amis, et par ce que je sais, par ce que j'ai vu, moi,
+femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un
+des plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme
+votre conscience est une des plus hautes, des plus
+fermes auxquelles on puisse demander un conseil.
+Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent,
+j'ai eu la pensée de m'adresser à vous pour
+vous poser cette demande qui tout à l'heure a provoqué
+en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?</p>
+
+<p>Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent
+endurcie, elle était tremblante d'émotion en cette minute
+solennelle qui, en faisant le sort de Corysandre,
+allait décider le sien.</p>
+
+<p>La gêne de Savine était grande: la situation en effet
+se présentait sous un double aspect, et il fallait la
+trancher d'un mot sans pouvoir s'échapper.</p>
+
+<p>Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas
+de Corysandre pour sa femme, il aurait voulu au
+moins qu'elle ne fût pas la femme d'un autre, surtout
+celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui,
+d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi
+que cela semblait résulter des paroles entortillées de
+la mère, sous lesquelles il semblait qu'on pouvait
+deviner les sentiments vrais de la fille.</p>
+
+<p>Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il
+allait prendre, enfin l'intérêt l'emporta.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement Roger mérite tout ce que vous
+avez dit, tout ce que nous avons dit de lui; s'il en était
+autrement, il ne serait pas mon ami intime. Toutes
+les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui
+reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler,
+n'est-ce pas? cependant il y a un point sur lequel j'ai
+des réserves à poser... je trouve que la fortune de
+Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq cent
+mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec
+cela dans le monde?</p>
+
+<p>Il haussa les épaules avec un parfait mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel
+j'ai aussi des réserves à faire: c'est la santé. Il
+n'est pas solide, ce pauvre diable de Naurouse; son
+père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a
+succombé à une maladie de poitrine et lui-même est,
+je le crois bien, je le crains bien, poitrinaire. Mais,
+vous savez, on vit très bien poitrinaire; et puis, en
+plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon dont il
+s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules;
+tout poitrinaire est follement sentimental, cela est
+connu. Cela me peine et beaucoup de vous parler
+ainsi, mais la confiance que vous me témoignez me
+fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour
+cela aussi que je ne peux point passer sous silence la
+manie fâcheuse que Naurouse a eue de jeter son
+argent par les fenêtres pour faire du bruit, du tapage,
+pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de
+s'amuser. C'est pour cela aussi que je rappelle le
+procès en usurpation de nom intenté à son grand-père,
+ce qui démolira terriblement la noblesse de Roger, si
+ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme
+tout le fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que
+Naurouse ne soit un charmant garçon; on n'est pas
+parfait, même quand la faveur publique, qui souvent
+est bien bête, vous fait une sorte d'auréole.</p>
+
+<p>Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine
+parler si longuement. Où voulait-il en venir avec cette
+démolition en règle qui n'avait épargné ni la fortune,
+ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était
+terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport
+avec ses attaques.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, en mon âme et conscience,&mdash;il se posa
+la main sur le coeur majestueusement,&mdash;mon avis
+est... c'est-à-dire le conseil que je vous donne est que
+vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand
+il vous l'adressera.</p>
+
+<p>Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis
+quelques instants déjà, ce coup la surprit si fort, qu'il
+la laissa un moment anéantie.</p>
+
+<p>&mdash;Car il vous adressera cette demande, continua
+Savine, cela ne fait pas le moindre doute pour moi.
+Comment aurait-il pu rester insensible à la splendide
+beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à
+ses séductions, qui font d'elle une merveille incomparable!
+Pour moi il y a longtemps que je vous aurais
+adressé cette demande en mon nom... si je ne m'étais
+juré de mourir garçon.</p>
+
+<p>Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse
+et il s'était lui-même dégagé.</p>
+
+<p>Heureusement pour lui madame de Barizel s'était
+depuis longtemps exercée à ne pas s'abandonner à
+son premier mouvement, car si elle avait cédé à l'indignation
+furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des
+choses qui, après les éloges et les compliments auxquels
+elle l'avait habitué, l'eussent étrangement et
+bien désagréablement surpris. Par un énergique effort
+de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et
+refoula sa fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du
+duc de Naurouse! Mais il était l'ami du duc, et maintenant
+c'était du côté de celui-ci qu'elle devait se retourner,
+en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle
+devait échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait
+donc pas se faire en ce moment de ce misérable Savine
+un ennemi qui pouvait être redoutable.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p>Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement,
+passait sa vie couchée ou étendue, ne quittant
+son canapé ou son fauteuil qu'à la dernière extrémité
+et dans des circonstances tout à fait graves. Cependant,
+lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'à la porte
+du salon, ce qui chez elle était la plus grave preuve
+d'estime ou d'amitié qu'elle pût donner, fut parti, au
+lieu de revenir s'asseoir, elle se mit à marcher à grands
+pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle faisait,
+poussée par les mouvements désordonnés qui l'agitaient.</p>
+
+<p>&mdash;Mourir garçon, répétait-elle machinalement,
+mourir garçon!</p>
+
+<p>Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le
+salon; puis, un peu calmée, elle alla s'allonger sur un
+divan, et là elle continua de réfléchir.</p>
+
+<p>Enfin, s'étant arrêtée à une résolution, elle sonna et
+commanda qu'on priât Corysandre de descendre.</p>
+
+<p>Celle-ci ne tarda pas à arriver, l'air ennuyé.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à te parler, dit madame de Barizel, sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va être
+question? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi avant de te plaindre et peut-être après
+me remercieras-tu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de
+mariage que je te remercierais, si tu savais comme je
+suis lasse de toutes ces combinaisons que tu te donnes
+tant de peine à chercher et qui n'aboutissent jamais,
+comme j'en suis humiliée.</p>
+
+<p>Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une
+expression mélancolique:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais comme j'en suis malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps;
+je ne veux pas que tu sois malheureuse, je ne
+l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu n'as pas de
+meilleure amie que ta mère; que je n'ai jamais voulu
+que ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis
+prête à tout pour l'assurer. Écoute-moi et tu vas le
+voir; mais d'abord réponds-moi en toute sincérité,
+sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du
+prince Savine?</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais
+dit bien plus encore si tu avais voulu m'écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps n'a pas modifié ton impression première?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable
+qu'il ne m'était apparu avant de le connaître; suffisant,
+vaniteux, arrogant, envieux, égoïste jusqu'à la férocité,
+misérablement avare, sans coeur, sans honneur, sans
+courage, sans esprit, fourbe, menteur, hâbleur, je lui
+cherche vainement une qualité, car il n'est même pas
+beau avec son grand corps mal dégrossi et ses grâces
+d'ours blanc.</p>
+
+<p>C'était la première fois que sa mère la voyait parler
+avec cette passion, elle toujours si calme, si indifférente;
+elle s'était dressée sur son fauteuil et, le corps
+penché en avant, la tête haute, elle semblait de son
+bras droit, qu'elle levait et abaissait à chaque mot,
+asséner ces épithètes qui lui montaient aux lèvres sur
+Savine placé devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, continua madame de Barizel après quelques
+instants, tu voudrais ne pas devenir sa femme?</p>
+
+<p>Corysandre ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tu
+m'as dit que j'étais folle; que ce mariage était nécessaire;
+qu'il fallait qu'il se fît; qu'il était le plus beau
+que je puisse souhaiter; que le refuser c'était faire ton
+malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul
+moyen de sortir de la situation où nous nous trouvons;
+enfin, par la prière, par le commandement, par la persuasion,
+de toutes les manières, tu me l'as imposé.
+Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux
+devenir sa femme?</p>
+
+<p>&mdash;Pour connaître ton sentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas plus changé sur le mariage que sur le
+mari, l'un me déplaît autant que l'autre: tu voulais
+savoir, tu sais.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras
+tout à l'heure: Maintenant, autre question à laquelle tu
+dois répondre avec la même franchise: que penses-tu
+du duc de Naurouse? Tes idées à son égard n'ont pas
+changé?</p>
+
+<p>&mdash;Il me plaît autant que le prince Savine me déplaît;
+tous les défauts de l'un sont des qualités opposées chez
+l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si le duc de Naurouse te demandait en
+mariage, tu l'accepterais?</p>
+
+<p>Corysandre pâlit et ce fut les lèvres tremblantes
+qu'elle regarda sa mère; voyant un sourire dans les
+yeux de celle-ci, elle poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a demandée?</p>
+
+<p>Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester
+par ce cri et cet élan irrésistible fut de courte
+durée.</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, dit madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura
+Corysandre, se renversant dans son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui t'es trompée; je ne t'ai pas dit et je
+n'ai pas voulu te dire que le duc de Naurouse t'avait
+demandée, mais simplement, et cela est quelque chose,
+tu vas le voir, que s'il te demandait je suis disposée à
+te donner à lui.</p>
+
+<p>Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant à
+sa mère, elle la prit dans ses bras et l'embrassa.</p>
+
+<p>C'était la première fois depuis qu'elle n'était plus
+une enfant qu'elle avait un de ces élans d'effusion.</p>
+
+<p>Après le premier mouvement de trouble, madame de
+Barizel la fit asseoir sur le canapé, près d'elle; et, lui
+tenant une main dans les siennes:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugée
+trop souvent. Je n'ai jamais voulu que ton bonheur, et,
+si nous n'avons pas toujours été d'accord, c'est qu'avec
+ton inexpérience tu ne peux pas juger le monde et la
+vie, comme je les juge moi-même. J'ai cru que c'était
+assurer ton bonheur que te faire épouser le prince
+Savine, dont le nom, la fortune et la situation m'avaient
+éblouie; et si, malgré les répugnances que tu as manifestées,
+j'ai persisté dans ce projet, c'est que j'ai cru
+que ces répugnances s'effaceraient quand tu connaîtrais
+mieux le prince, en qui je ne voyais pas, comme toi,
+un ours blanc mal dégrossi. Mais, au lieu de diminuer,
+ces répugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te
+paraît le monstre que tu viens de me dépeindre.&mdash;Dans
+ces conditions, moi, ta mère, qui veux ton bonheur,
+je ne puis te dire qu'une chose: renonçons au
+prince Savine et épouse le duc de Naurouse, mais
+épouse-le.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'épousera, je te le promets, je te le jure!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p>Savine était sorti de chez madame de Barizel enchanté
+de lui-même.</p>
+
+<p>C'était son habitude de trouver toujours dans ce qu'il
+avait dit comme dans ce qu'il avait fait, de même dans
+ce qu'il n'avait pas dit et ce qu'il n'avait pas fait, des
+motifs de satisfaction qui lui permettaient de se féliciter.
+Il avait parlé, il avait agi, il avait été bien inspiré;
+il s'était abstenu de paroles et d'actes, il avait été
+habile; jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis
+une erreur, encore moins une maladresse ou une
+sottise, et quand les choses n'avaient point tourné selon
+son désir ou ses intérêts, c'était la faute des circonstances,
+ce n'était pas la sienne. Comment eût-il été en
+faute, lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il
+réussissait et en qui il ne croyait plus quand il échouait,
+Dieu pouvait se tromper et faire des bêtises; mais lui
+Savine, non, mille fois non, cela était impossible.</p>
+
+<p>Cependant ce jour-là il était plus satisfait encore,
+plus fier de lui qu'à l'ordinaire. Ceux qui le voyaient
+passer sous les arbres des allées de Lichtenthal, allant
+lentement, la poitrine bombée, la tête haute, le sourire
+de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front
+dans les nuages, se disaient: Voilà un homme heureux...</p>
+
+<p>Et de fait il l'était pleinement, il avait la veine.</p>
+
+<p>Cette idée fut un éclair pour lui: puisqu'il avait la
+veine, il devait en profiter.</p>
+
+<p>Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il
+devait se hâter.</p>
+
+<p>Aussitôt, hâtant le pas, il se dirigea vers le Graben
+pour prendre chez lui l'argent qui lui était nécessaire:
+la banque n'avait qu'à se bien tenir; mais que pourrait-elle
+contre sa chance s'unissant aux combinaisons
+inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait
+sauter, non pas une fois, mais deux, indéfiniment.</p>
+
+<p>Après avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il
+voulait risquer un coup décisif, il entra à la Conversation.</p>
+
+<p>Il n'eut pas de peine à trouver le marquis de Mantailles,
+qui, assis comme à l'ordinaire à la table de
+trente-et-quarante piquait avec une longue épingle des
+cartons placés devant lui. Mais, si attentif qu'il fût à
+cette besogne, pour lui pleine d'intérêt, le vieux marquis
+ne manquait pas cependant, après chaque coup,
+de promener un regard circulaire autour de lui pour
+voir s'il n'apercevait point un nouveau venu à qui il
+pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons
+inexorables ou même une association pour ruiner
+toutes les banques de jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il
+espérait toujours.</p>
+
+<p>Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit
+celui-ci, mais de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils
+furent arrivés dans un endroit écarté du jardin où il n'y
+avait personne qu'il l'aborda.</p>
+
+<p>&mdash;Le moment est-il favorable? demanda Savine.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut plus favorable; ainsi...</p>
+
+<p>Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.</p>
+
+<p>Le marquis redressa sa grande taille voûtée et prit
+un air de dignité blessée; mais ce ne fut qu'un éclair; la
+réflexion sans doute lui dit qu'il n'était pas en état de
+se fâcher d'une offense.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, continua Savine avec plus de dureté
+encore dans le ton, j'ai dit «pas de blagues» et je le
+répète; selon vous, quand je vous consulte, le moment
+est toujours on ne peut plus favorable; vous avez à
+m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables;
+et malgré tout cela la vérité est que je perds; je devais
+ruiner la banque en suivant vos conseils et, tout au contraire,
+depuis que je joue, ce serait elle qui m'aurait
+ruiné... si j'étais ruinable. Si elle ne m'a pas ruiné, au
+moins m'a-t-elle enlevé...</p>
+
+<p>Le marquis l'arrêta d'un geste plein de noblesse:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme comme vous, prince, retient-il le
+chiffre des sommes qu'il perd au jeu?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner;
+ce qui est mon cas avec la banque, contre laquelle je
+ne me serais pas amusé à jouer si je n'avais pas poursuivi
+un but élevé. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas atteint:
+je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'étais décidé
+à ne plus jouer.</p>
+
+<p>Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait
+qu'il les connaissait bien; ces joueurs décidés à ne
+plus jouer, et quelle foi il avait en leurs engagements.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant vous venez me demander un conseil.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous êtes sûr de perdre; vous le savez bien,
+qu'il n'y a pas de veine, qu'il n'y a pas de hasard, et
+que l'ordre règle toute chose en ce monde, le jeu
+comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la
+divine Providence, qui...</p>
+
+<p>Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement
+sur l'ordre de la Providence; il l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui,
+s'écria-t-il; mais si assuré que je sois de
+gagner, je veux mettre toutes les chances de mon côté;
+voyons donc quelle est la situation des figures que
+vous suivez, de façon à ce que je puisse opérer largement:
+je veux une série de coups extraordinaires qui
+fassent pousser des cris d'admiration à la galerie.</p>
+
+<p>Le marquis de Mantailles expliqua cette situation
+des figures.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il
+fût arrivé au bout de ses explications, cela suffit maintenant;
+je vous répète que si, par extraordinaire, je
+ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne
+toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je
+quitterais Bade. Tout à l'heure vous avez souri quand
+je vous ai dit cela; mais c'est que vous ne me connaissez
+pas bien en me jugeant d'après les autres
+joueurs; moi je n'ai pas de passions.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, prince, je vous plains de toute mon âme.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez
+pas, je vous prie; sans doute vous ne me parlez pas;
+mais cela me gêne que vous soyez dans la salle; malgré
+moi, je vous cherche et cela me donne des distractions,
+et puis vos regards m'empêchent de suivre
+mes inspirations.</p>
+
+<p>&mdash;Défiez-vous-en.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que j'ai la veine.</p>
+
+<p>Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle
+de jeu, où, rien que par sa manière de se présenter,
+il se fit faire place.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux,
+qui le regardaient étaler autour de lui ses liasses de
+billets un sourire de superbe assurance qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi bien, vous allez voir.</p>
+
+<p>Il fit son jeu.</p>
+
+<p>Ce qu'on vit, ce fut une déveine constante qui le
+poursuivit.</p>
+
+<p>Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Je cède ma chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Je la prends, dit une voix derrière lui.</p>
+
+<p>C'était son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.</p>
+
+<p>Alors en étant obligé de passer au second rang
+tandis que son rival s'avançait au premier, il sentit
+en lui un mouvement de rage plus cruel que sa perte
+d'argent ne lui en avait fait éprouver: c'était une
+abdication.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p>C'était fini, Savine était bien décidé à quitter Bade,
+où rien ne le retenait plus.</p>
+
+<p>A la <i>Conversation</i>, il ne voulait pas voir le triomphe
+insolent d'Otchakoff, qui continuait à gagner ou à
+perdre avec la même indifférence apparente.</p>
+
+<p>Et il ne voulait pas assister davantage à celui de
+Naurouse auprès de Corysandre.</p>
+
+<p>Cependant, s'il se décidait à partir ainsi, il fallait
+que son départ lui rapportât au moins quelque chose,
+ne serait-ce que la reconnaissance de Naurouse.</p>
+
+<p>Lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle
+en chassa le mécontentement et la colère. Il se dirigeait
+vers le <i>Graben</i> pour rentrer chez lui, il s'arrêta,
+et, changeant de chemin, il alla chez le duc de
+Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez dîner avec moi? dit celui-ci, qui
+allait sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, mais à une condition, qui est que
+nous allions dîner dans un endroit où nous pourrons
+causer; j'ai à vous parler de choses sérieuses, et je
+voudrais n'être ni dérangé ni entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous paraissez agité.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis, en effet; vous saurez tout à l'heure
+pourquoi; occupons-nous d'abord de dîner, le reste
+viendra après.</p>
+
+<p>Ils montèrent en voiture et se firent conduire à
+l'<i>Ours</i>, qui est un restaurant établi dans une prairie
+à quelques minutes de Bade; mais en route Savine
+ne parla de rien, pas même de la perte qu'il venait de
+faire.</p>
+
+<p>A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il
+avait annoncée, et Roger remarqua qu'il mangeait et
+buvait à fond en homme qui ne se laisse pas couper
+l'appétit par les émotions: il s'était fait servir de la
+bière, du champagne et du cognac qu'il mélangeait
+lui-même dans de certaines proportions et qu'il avalait
+à grands coups, car lorsqu'il ne se croyait pas
+malade c'était une de ses prétentions de pouvoir
+boire plus qu'aucun Russe; et sa réputation avait
+commencé à se fonder autrefois à Paris par ce talent
+qui lui avait valu bien des envieux parmi les jeunes
+gens de son monde.</p>
+
+<p>Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il
+commença l'entretien que, tout en mangeant et en
+buvant, il avait préparé:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Roger, il faut me répondre avec franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que je parle toujours franchement.</p>
+
+<p>&mdash;Comme moi, mais comme moi aussi vous ne
+dites que ce que vous voulez, tandis que ce que je vous
+demande, c'est de répondre à toutes mes questions
+sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous
+mademoiselle de Barizel?</p>
+
+<p>&mdash;La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante,
+la plus délicieuse, la plus séduisante des
+jeunes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais.</p>
+
+<p>Il porta la main à son coeur avec le geste d'un
+homme qui vient de recevoir un coup cruel.</p>
+
+<p>&mdash;Puis, après un moment de silence assez long, il
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, autre question: Quel sentiment vous
+a-t-elle inspiré?</p>
+
+<p>&mdash;L'admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit
+lui-même?</p>
+
+<p>Roger ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie; dit Savine en insistant, répondez
+par un mot: l'aimez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une question que je n'ai pas examinée...
+par cette raison que je ne pouvais pas l'examiner.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je n'aurais pu le faire qu'après vous
+avoir posé moi-même certaines questions que pour
+toutes sortes de raisons il me convenait de taire.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous ne pouvez plus taire maintenant
+que nous avons abordé cet entretien, qui, vous le
+sentez, doit être poussé jusqu'au bout; posez-les donc,
+ces questions, et soyez sûr que j'y répondrai sans toutes
+les résistances que vous opposez aux miennes.</p>
+
+<p>&mdash;Nos conditions ne sont pas les mêmes; vous
+étiez l'ami de la famille de Barizel quand je suis arrivé
+à Bade.</p>
+
+<p>&mdash;Vos questions, vos questions?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la question que je ne voulais pas vous
+adresser est la même que celle que vous me posez
+l'aimez-vous?</p>
+
+<p>Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Roger; dit-il d'une voie émue, vous
+êtes l'ami le plus loyal, le coeur le plus honnête, le
+plus droit, que j'aie jamais connu; mais j'espère me
+montrer digne de vous: je réponds donc: «Oui, je
+l'aime.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez donc...</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi: quand je dis «Je l'aime», je devrais
+plutôt dire pour être absolument dans le vrai:
+«Je l'ai aimée.» Quand vous êtes arrivé à Bade et
+quand je vous ai amené près d'elle, un peu pour que
+vous l'admiriez comme je l'admirais moi-même, je
+l'aimais et je pensais à l'épouser; mais j'ai vu l'effet
+qu'elle a produit sur vous et celui que vous avec produit
+sur elle; j'ai vu comment vous avez été attirés
+l'un vers l'autre à Eberstein; ce que vous avez été
+depuis l'un pour l'autre, je l'ai vu aussi. Oh! je ne
+vous fais pas de reproches, mon cher Roger, vous
+êtes resté, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la
+preuve, l'ami loyal et délicat dont je serrais la main
+tout à l'heure. Et c'est là ce qui m'a si profondément
+touché, si doucement ému, moi qui n'ai pas été gâté
+par l'amitié. Mais enfin, quelle qu'ait été votre réserve,
+vous n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits
+faits, insignifiants pour un indifférent, considérables
+pour moi, m'ont appris chaque jour ce que vous ressentiez
+pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait
+pour vous. Si je vous disais que les premiers moments
+n'ont pas été cruels, désespérés, vous ne me
+croiriez pas, vous qui êtes un homme de coeur. Mais
+si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en
+même temps un homme de raison. De plus, pardonnez-moi
+cet aveu brutal: je vous aime tendrement,
+d'une amitié solide et profonde au-dessus de tout.
+J'ai fait mon examen de conscience. En même temps
+j'ai fait le vôtre aussi... et celui de Corysandre. Je me
+suis demandé: «Avec qui serait-elle le plus heureuse?»
+Et ma conscience m'a répondu:&mdash;je pense
+que ma sincérité, celle d'un homme qu'on accuse
+d'être orgueilleux, a quelque mérite,&mdash;«Avec Roger»;
+et alors mon plan a été arrêté. J'avoue que
+j'en ai différé l'exécution plus que je n'aurais dû
+peut-être. Mais il faut me pardonner; il y a des sacrifices
+auxquels on se résigne difficilement. Ce plan,
+vous l'avez deviné: il consistait à venir vous poser
+les questions que je vous ai posées et qui se résumaient
+dans une seule: «L'aimez-vous?» En ne me
+répondant pas vous m'avez répondu mieux que vous
+ne l'auriez fait par la réponse la plus précise.</p>
+
+<p>Il se tut et parut réfléchir douloureusement comme
+s'il balançait dans son coeur troublé une résolution
+terrible à prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est évident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un
+de nous deux est de trop à Bade...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je vous cède la place; dans
+quelques jours j'aurai quitté Bade; plus tard, quand
+vous penserez à moi, vous verrez si j'ai été votre ami,
+et alors, je l'espère, votre souvenir s'attendrira.</p>
+
+<p>Lui-même eut un accès d'émotion qui lui coupa la
+parole.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous ai dit avec une entière franchise ce
+qui se rapportait à nous et à Corysandre, je dois
+vous dire maintenant, pour que notre explication
+soit complète, que j'ai eu il y a quelques instants un
+entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en
+convenir, paraissait me traiter avec une certaine bienveillance
+et peut-être même avec une préférence
+marquée: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger,
+j'ai sur vous, au moins aux yeux d'une mère, une
+supériorité marquée: je suis plus riche que vous. Eh
+bien, dans cet entretien tout à fait accidentel et en
+l'air, j'ai annoncé à madame de Barizel que j'avais
+la volonté bien arrêtée de mourir garçon. Vous pouvez
+donc vous présenter maintenant quand vous voudrez,
+mon cher Naurouse, vous ne trouverez devant
+vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural.
+Je n'existe plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre.
+Ce que je vais devenir, n'en prenez pas souci.
+Je vais tâcher de m'occuper de quelque chose, de me
+passionner pour quelque chose. Je vais fonder une
+chaire au Muséum, construire un observatoire, subventionner
+une exploration du Centre de l'Afrique,
+fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin,
+je vais chercher quelque chose qui prenne mon
+temps, car vous pensez bien que mourir garçon, c'est
+tout simplement une blague, une blague héroïque
+qui mériterait de faire le sujet d'une tragédie; s'il y
+avait encore des poètes; malheureusement il n'y en
+a plus; je viens trop tard. C'est pour vous dire cela
+que je vous ai demandé à dîner. Maintenant, si vous
+le voulez bien, sonnez le garçon, qu'il nous apporte
+du champagne et du cognac, j'ai très soif pour avoir
+si longtemps parlé; et, de plus, il est bon d'oublier.</p>
+
+<blockquote><p>
+Car pour être un héros on n'en est pas moins homme.
+</p></blockquote>
+
+<p>Est-ce que ça fait un vers français, ça? Je n'en sais
+rien; ça en a l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis
+qu'en rustre ou un Russe, et entre les deux il n'y a
+pas grande distance... pour les vers français.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p>C'était le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance
+à ceux qui le connaissaient, et Roger le connaissait
+bien. Tout d'abord, il avait éprouvé un moment
+d'émotion quand Savine lui avait dit: «J'ai fait
+mon examen de conscience et ma conscience m'a
+répondu que c'était avec Roger que Corysandre pouvait
+être heureuse»; et cette émotion était devenue
+plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur,
+avait ajouté avec des larmes dans la voix: «Un de
+nous deux est de trop à Bade, je vous cède la place
+auprès de Corysandre.» Mais cette émotion, qui n'était
+pas descendue bien profondément en lui, n'avait
+pas étouffé la réflexion.</p>
+
+<p>Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice,
+lui qui n'était pas l'homme des sacrifices et qui n'avait
+jamais écouté que la voix de l'intérêt personnel le
+plus étroit?</p>
+
+<p>Il eût fallu être d'une naïveté enfantine pour rejeter
+ces questions sans les examiner et les peser.</p>
+
+<p>Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de
+cette explosion de sensibilité peu naturelle chez un
+homme comme lui, et plus faite, par son excès même,
+pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait
+qu'une chose certaine: sa renonciation à Corysandre.</p>
+
+<p>Mais les raisons qui avaient amené cette renonciation
+n'étaient nullement claires et encore moins satisfaisantes,
+si on s'en tenait aux confidences de Savine.</p>
+
+<p>Un homme qui s'est montré assidu auprès d'une
+jeune fille, qui a affiché pour elle l'admiration et l'enthousiasme,
+qui s'est posé hautement en prétendant
+et qui, tout à coup, se retire et renonce à elle, l'accuse.</p>
+
+<p>Quelles accusations portait Savine?</p>
+
+<p>Il eût été puéril de l'interroger à ce sujet, puisque
+sa renonciation, comme il le disait lui-même, était un
+acte d'héroïsme amical; mais, ce qu'on ne pouvait
+pas lui demander, on pouvait, on devait le demander à
+d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on
+pouvait les obtenir soi-même.</p>
+
+<p>En réalité, Roger ne savait rien de la famille de
+Barizel, si ce n'était ce que Leplaquet lui avait raconté;
+mais ces longs récits, faits par un pareil témoin, n'étaient
+pas suffisants pour dire ce qu'avait été M. de
+Barizel, quelle situation il avait réellement occupée,
+ce qu'avait été, ce qu'était madame de Barizel.</p>
+
+<p>Ces récits, Roger les avait acceptés surtout parce
+qu'ils lui parlaient de Corysandre et lui permettaient
+de reconstituer par l'imagination ce qu'avaient été
+l'enfance et la première jeunesse de celle qui occupait
+son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensée de les
+contrôler, n'ayant pas d'intérêt à le faire; que lui importait
+qu'ils fussent ou ne fussent pas des romans,
+ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?</p>
+
+<p>Mais maintenant que cet intérêt était né, ce contrôle
+s'imposait et il devait être poursuivi d'autant plus sévèrement
+que la renonciation de Savine ressemblait à
+une accusation.</p>
+
+<p>Il pouvait reconnaître que la fortune de Savine était
+supérieure à la sienne; mais il ne mettait aucun nom
+au-dessus du sien, et ce qui n'avait pas convenu
+à un Savine convenait encore moins à un Naurouse.</p>
+
+<p>C'était ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais
+il ne le compromettrait en prenant une femme
+qui ne fût pas digne de le porter ou qui l'amoindrît.</p>
+
+<p>Que la fortune de Corysandre ne fût pas ce qu'on
+disait, cela n'avait que peu d'importance à ses yeux;
+mais qu'il y eût une tache sur son nom ou sur l'honneur
+de sa famille, cela au contraire en avait une
+considérable qui pouvait empêcher tout projet de
+mariage.</p>
+
+<p>Avant de poursuivre l'exécution de ce projet, avant
+de s'engager avec madame de Barizel, et même avec
+Corysandre, il fallait donc qu'il eût des renseignements
+précis sur cette famille de Barizel.</p>
+
+<p>Le lendemain, en se levant, il employa sa matinée à
+écrire des lettres pour obtenir ces renseignements
+l'une à l'un de ses amis, secrétaire de la légation de
+France à Washington, l'autre à un Américain de
+Saint-Louis avec qui il s'était lié dans son voyage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p>Madame de Barizel avait cru qu'après le départ de
+Savine le duc de Naurouse prendrait la place de celui-ci,
+se poserait franchement en prétendant, et, dans un
+temps qui, selon elle, ne devait pas être long, lui demanderait
+Corysandre.</p>
+
+<p>Cela semblait indiqué, car bien certainement, si le
+duc de Naurouse ne s'était pas encore prononcé,
+c'était Savine, Savine seul qui l'avait retenu; Savine
+éloigné, les scrupules qui l'avaient arrêté n'existaient
+plus.</p>
+
+<p>Il n'avait qu'à parler.</p>
+
+<p>Chaque soir elle avait donc interrogé sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai laissés en tête-à-tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a
+rien dit: quand tu es avec nous ou quand nous sommes
+en public, il a toujours mille choses à me dire, et il me
+les dit d'une façon charmante qui les rend intimes,
+presque mystérieuses, quoique tout le monde puisse
+les entendre; puis, aussitôt que nous sommes seuls, il
+ne dit plus rien; il semble qu'il ait peur de parler et de
+se laisser entraîner.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors il me regarde.</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je le regarde aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Avec les mêmes yeux?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est
+avec un coeur bien ému, bien heureux, tout bondissant
+de joie par moments, et dans d'autres tout alangui,
+comme s'il se fondait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors cela durera toujours ainsi entre vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Alors on a joliment raison de dire: «Bienheureux
+les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur
+appartient.» Je l'ai sur la terre, ce royaume.</p>
+
+<p>Ce n'était pas de ce royaume que madame de Barizel
+s'inquiétait, et lorsque, après quelques jours
+d'attente, elle vit que le duc de Naurouse ne se prononçait
+pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune
+homme et cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur
+bonheur à se regarder en silence, ne trouvant rien de
+mieux pour se dire leur amour. Combien de temps les
+choses traîneraient-elles, encore si elle ne s'en mêlait
+pas? Ce n'était pas du bonheur de Corysandre qu'il
+s'agissait, ce n'était pas de celui du duc de Naurouse,
+c'était de leur mariage, qui pouvait très bien ne pas se
+faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.</p>
+
+<p>Un soir qu'elle avait demandé, comme à l'ordinaire,
+à Corysandre: «Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?»
+et que celle-ci, comme à l'ordinaire aussi,
+avait répondu: «Rien», elle se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toute mon espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si vous continuez ainsi, cette espérance
+ne se réalisera pas, sois-en certaine.</p>
+
+<p>Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement
+qui disait clairement qu'elle n'avait aucun doute à cet
+égard:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne crois pas ce que je te dis?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûre de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Rappelle-toi ce qui est arrivé avec don José.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Avec lord Start.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Savine.</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules en poussant des exclamations
+de pitié.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que ce qui est arrivé avec don José,
+avec lord Start, avec Savine, se renouvelle avec le duc
+de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe
+assurance et l'éclair de la foi dans les yeux; ceux dont
+tu parles savaient qu'ils m'étaient indifférents; M. de
+Naurouse sait que...</p>
+
+<p>&mdash;Que?...</p>
+
+<p>&mdash;Que je l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne le lui as pas dit?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit,
+cela se sent; lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait,
+et cependant je suis certaine de son amour tout
+aussi bien que s'il me l'avait affirmé par les serments
+les plus solennels; c'est l'élan de mon coeur qui me
+l'affirme lorsque je le vois, c'est son anéantissement
+lorsque nous sommes séparés.</p>
+
+<p>&mdash;J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que
+tu voudras chez le duc de Naurouse; eh bien! à quoi
+a-t-il servi jusqu'à présent?</p>
+
+<p>&mdash;A nous rendre heureux.</p>
+
+<p>-J'entends pour ton mariage; si malgré cet
+amour, ce grand amour, M. de Naurouse n'a point
+encore demandé ta main, bien qu'il sache qu'il n'a
+qu'un mot à prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas
+qu'à un moment donné il se retire comme s'est retiré
+Savine, comme se sont retirés déjà ceux qui ont
+voulu t'épouser et qui, après un certain temps, ont
+renoncé à leur projet?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire
+pourquoi; c'est parce que tu effrayes les épouseurs;
+ils viennent à toi, irrésistiblement attirés par ta
+beauté; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir,
+ils se retirent lorsqu'ils ont appris à connaître notre
+situation.</p>
+
+<p>&mdash;A qui la faute?</p>
+
+<p>&mdash;A personne, ni à toi, ni à moi; on nous reproche
+le tapage de notre vie, et je conviens qu'on n'a pas
+tort; mais, cette vie, nous ne pouvons pas la changer
+sous peine de renoncer au grand mariage que je veux
+pour toi. Ceux qui ont une position bien établie, un
+grand nom, une belle fortune, des relations solides et
+brillantes, n'ont point besoin qu'on fasse du tapage
+autour d'eux; on vient à eux tout naturellement, par la
+force même des choses. Mais nous, qui serait venu à
+nous si nous étions restées dans notre pauvre habitation,
+sans fortune, sans relations? Quand j'ai voulu un
+mariage digne de ta beauté, il a bien fallu prendre un
+parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un
+homme médiocre. J'ai pris celui que les circonstances
+m'imposaient et non celui que j'aurais choisi si j'avais
+été libre; je t'ai placée dans un milieu brillant et je
+me suis arrangée pour qu'on parlât de toi. Mon calcul
+a réussi et les épouseurs se sont présentés, ayant
+un rang et une fortune que nous ne devions pas espérer.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils se sont retirés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là justement ce qui fait que nous ne devons
+pas laisser celui que nous avons, en ce moment, suivre
+les autres, ce qu'il pourrait très bien faire si nous lui
+laissions le temps de la réflexion: il faut donc l'obliger
+à se prononcer et à s'engager avant que la désillusion
+ait parlé en lui ou qu'il ait écouté les voix
+malveillantes qui nous attaquent. Le duc de Naurouse
+est un homme d'honneur: quand il aura pris un engagement
+il le tiendra. J'avais cru que cet engagement,
+il le prendrait de lui-même ou tout au moins que tu
+l'amènerais à le prendre; mais ni l'une ni l'autre de
+ces espérances ne s'est réalisée, et, je le crains bien,
+ne se réalisera si je n'interviens pas entre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je te demande n'est ni difficile, ni pénible:
+il s'agit tout simplement de me répéter tout ce
+que M. de Naurouse te dira, et de ne lui dire que ce
+que nous aurons arrêté ensemble à l'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est un rôle que tu m'imposes.</p>
+
+<p>&mdash;Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera
+dans ta nature et que pas un mot ne sera contraire à
+tes sentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui sera contraire à mes sentiments, ce sera
+de n'être pas moi...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que M. de Naurouse t'épouse? Oui,
+n'est-ce pas? Eh bien, laisse-moi te diriger. Maintenant,
+bonne nuit, va te coucher et laisse-moi rêver à
+la scène que tu devras jouer demain.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p>En disant à Corysandre. «Tu joueras admirablement
+un rôle qui sera dans ta nature», madame de
+Barizel n'était pas du tout certaine du succès de sa
+fille, et même elle en était inquiète, car le mot qu'elle
+lui adressait si souvent: «Tu es stupide», était pour
+elle d'une vérité absolue.</p>
+
+<p>Elle n'était point, en effet, de ces mères enthousiastes
+qui ne trouvent que des perfections dans leurs
+enfants par cela seul qu'elles sont les mères de ces
+enfants; belle elle-même, mais autrement que sa fille,
+il lui avait fallu longtemps pour voir la beauté de
+Corysandre, et encore n'avait-elle pu l'admettre sans
+contestation que lorsqu'elle lui avait été imposée par
+l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu
+s'habituer à l'idée que cette fille, qui lui ressemblait
+si peu, pouvait être intelligente. Pour elle, l'intelligence
+c'était l'intrigue, la ruse, le détour, l'art de
+mentir utilement et de tromper habilement, l'audace
+dans le choix des moyens à employer pour atteindre
+un but et la souplesse dans la mise en exécution de
+ces moyens, l'ingéniosité à se retourner, l'assurance
+dans le danger, le calme dans le succès, la fertilité de
+l'imagination, la fermeté du caractère, de sorte que
+quand elle se comparait à sa fille et cherchait en celle-ci
+l'une ou l'autre de ces qualités sans les trouver,
+elle ne pouvait pas reconnaître qu'elle était intelligente;
+stupide au contraire, aussi bête que belle.</p>
+
+<p>Ce défaut de confiance dans l'intelligence de sa
+fille lui rendait sa tâche délicate. Avec une fille déliée
+rien n'eût été plus facile que de lui tracer le canevas
+d'une scène qui aurait infailliblement amené à ses
+pieds un homme épris et passionné comme le duc de
+Naurouse; mais avec elle il n'en pouvait pas être
+ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu compliqué, elle ne
+le répéterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu
+fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de
+simple, de très simple qu'elle pût se mettre dans la
+tête et exécuter. Mais quelque chose de très simple
+et de tout à fait primitif agirait-il sur le duc de Naurouse?</p>
+
+<p>Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle
+n'était à son aise que dans ce qui était compliqué,
+savamment combiné, entortillé à plaisir; tout ce qui
+était simple lui paraissait fade ou niais, indigne de
+retenir son attention.</p>
+
+<p>Et cependant, c'était cela qu'il fallait, cela seulement:
+quelques mots, une intonation, un geste, un
+regard, et il était entraîné; mais ces quelques mots,
+cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient
+produire tout leur effet que s'ils étaient en situation.</p>
+
+<p>C'était donc une situation qu'il fallait trouver, et, si
+elle était bonne, elle porterait la mauvaise comédienne
+qui la jouerait.</p>
+
+<p>Une partie de la nuit se passa à chercher cette situation;
+elle en trouva vingt, mais bonnes pour elle-même,
+non pour Corysandre, se dépitant, s'exaspérant
+de voir combien il était difficile d'être bête; enfin,
+de guerre lasse, elle s'endormit.</p>
+
+<p>Le lendemain, en s'éveillant, il se trouva que le
+calme de la nuit avait fait ce que le trouble de la
+soirée avait empêché: elle tenait sa situation, bien
+simple, bien bête, et telle qu'il fallait vraiment être
+endormie pour en avoir l'idée.</p>
+
+<p>Aussitôt elle passa un peignoir et vivement elle
+entra dans la chambre de sa fille.</p>
+
+<p>Corysandre était levée depuis longtemps déjà, et,
+assise dans un fauteuil devant sa fenêtre, sous l'ombre
+d'un store à demi baissé, elle paraissait absorbée dans
+la contemplation des cimes noires de la montagne qui
+se trouvait en face de leur chalet.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là? demanda madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Je réfléchis.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi?</p>
+
+<p>&mdash;A ce que tu m'as dit hier.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est le résultat de tes réflexions, je te
+prie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de te prier de ne pas persévérer dans
+ton idée et de nous laisser être heureux tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es folle. Moi aussi, j'ai réfléchi, et j'ai justement
+trouvé le moyen d'amener le duc de Naurouse à
+se prononcer aujourd'hui même. Tu comprends que
+ce n'est pas quand j'ai passé une partie de la nuit à
+chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver
+à un résultat que je vais écouter tes billevesées: c'est
+à toi de m'écouter et de faire exactement ce que je vais
+te dire. Comprends-moi bien; suis mes instructions et
+avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit
+venir tantôt, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je
+ferai la sieste après une mauvaise nuit et tu penseras
+que je ne dois pas me réveiller de sitôt; mais, au lieu
+d'en paraître fâchée, tu t'en montreras satisfaite.
+Voyons, ce ne peut pas être un chagrin pour toi de
+rester en tête à-tête avec le duc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait
+rien. D'ailleurs, ce qu'il faut avant tout, c'est être naturelle.
+Donc, le duc arrive. Tu es dans un fauteuil
+comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention!
+Écoute et regarde: je suis le duc.</p>
+
+<p>Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte;
+puis elle revint vers Corysandre, marchant vivement,
+légèrement, comme le duc, les deux mains tendues en
+avant, le visage souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait
+la sieste. Là-dessus le duc te dit quelques mots de
+politesse pour moi et tu réponds ce que tu veux, cela
+n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois
+ajouter, écoute donc bien...&mdash;Et elle reprit la voix
+de Corysandre:&mdash;Au reste, je suis bien aise de cette
+absence, qui me permet de vous adresser une prière.&mdash;Là-dessus,
+tu as l'air aussi embarrassé que tu
+veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir
+l'air ému et attendri; tu le regardes longuement avec
+des yeux doux; plus ils seront doux, plus ils seront
+tendres, mieux cela vaudra.&mdash;Une prière? dit le duc
+surpris autant par les paroles que par ton attitude.&mdash;Oui,
+et que je n'oserai jamais vous dire si vous ne
+m'aidez pas. Asseyez-vous donc, voulez-vous?&mdash;Tu
+lui montres un siège près de toi, mais pas trop près
+cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en
+face de toi, sous tes yeux, ainsi.</p>
+
+<p>Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à
+deux pas de Corysandre, elle s'assit comme si elle
+était le duc de Naurouse, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes
+de nouveau, toujours longuement, avec des yeux de
+plus en plus tendres et un doux sourire dans lequel il
+y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges
+cette pause aussi longtemps que tu veux, des yeux
+comme les tiens en disent plus que des paroles. Cependant,
+comme vous ne pouvez pas rester ainsi, tu
+te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase
+dans lequel vous devez monter un cheval que je veux
+vous parler; je vous en prie, ne montez pas ce cheval,
+ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches de
+mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et
+aussi beaucoup d'angoisse. Cependant il ne faut pas
+que tu en mettes trop, car le duc doit te demander pourquoi
+tu ne veux pas qu'il prenne part à cette course.
+Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!</p>
+
+<p>&mdash;Une peur mortelle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien que je te demande de n'exprimer
+que des sentiments qui sont en toi: c'est cette peur
+que ton accent et tes regards doivent trahir. Cependant,
+à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de
+suite: tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux
+parler et tu ne le peux pas, arrêtée par ta confusion.
+Ne serait-ce pas ainsi que les choses se passeraient
+dans la réalité?</p>
+
+<p>&mdash;Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais
+pas, je lui dirais tout de suite et tout simplement que
+j'ai peur pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Cela serait trop simple et trop bête; l'art vaut
+mieux que la nature. Tu es donc confuse, et ce n'est
+qu'après l'avoir fait attendre, après qu'il s'est rapproché
+de toi, comme cela,&mdash;elle approcha sa chaise
+en se penchant en avant,&mdash;ce n'est qu'alors que tu
+lui dis: «J'ai peur pour vous.» En même temps, tu
+lui tends la main par un geste d'entraînement, et, s'il
+ne la saisit point passionnément, s'il ne tombe point à
+tes genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est
+que tu n'es qu'une sotte. Mais tu n'en seras pas une,
+n'est-ce pas? tu comprendras.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, s'écria, Corysandre en se cachant
+le visage dans ses deux mains, que cela est odieux, et
+misérable. Pourquoi veux-tu me faire jouer une comédie
+indigne de lui et indigne de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que
+comédie en ce monde. Qui te révolte dans celle-la,
+puisqu'elle est conforme à tes sentiments?</p>
+
+<p>&mdash;La comédie même.</p>
+
+<p>Madame de Barizel haussa les épaules par un geste
+qui disait clairement qu'elle ne comprenait rien à cette
+réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Cette leçon que tu viens de me donner ressemble-t-elle
+à celles que les mères donnent ordinairement
+à leurs filles? dit Corysandre d'une voix tremblante, et
+ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas
+justement ce que les autres mères défendent?</p>
+
+<p>&mdash;T'imagines-tu donc que je suis une mère comme
+les autres! Non, pas plus que tu n'es une fille comme
+les autres. C'est une des fatalités de notre position de
+ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser,
+sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens
+qui marchent la tête en bas dans les cirques ou qui
+dansent sur la corde au-dessus du Niagara n'aimeraient
+pas mieux marcher comme tout le monde: ils
+gagnent leur vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi
+gagner la nôtre; et pour cela tous les moyens sont
+bons. N'aie donc pas de ces répugnances d'enfant. En
+somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as
+peur que le duc de Naurouse monte dans ce steeple-chase
+où il peut se casser le cou, dis-le-lui; le duc t'aime,
+qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta résistance
+n'a pas de raison d'être. Tu préférerais que les
+choses se fissent toutes seules; moi aussi; mais ce
+n'est ni ma faute ni la tienne si nous sommes obligées
+d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il à cela? De
+l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre
+de duchesse de Naurouse mérite bien que tu te
+donnes un peu d'ennui pour l'obtenir. Crois-en mon
+expérience, le duc peut t'échapper si tu laisses les
+choses traîner en longueur; presse-les donc. Pour
+cela le meilleur moyen est celui que je viens de t'indiquer.
+Étudions-le donc avec soin et reprenons-le, si
+tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.</p>
+
+<p>Comme elle l'avait fait une première fois, elle alla
+à la porte pour représenter l'entrée du duc.</p>
+
+<p>Et la répétition continua exactement comme si elle
+avait été dirigée par un bon metteur en scène.</p>
+
+<p>Tour à tour, madame de Barizel remplissait le
+personnage du duc et celui de Corysandre, mais
+c'était à ce dernier seulement qu'elle donnait toute son
+application: elle disait les paroles, elle mimait les
+gestes et elle les faisait répéter à Corysandre, recommençant
+dix fois la même intonation ou le même mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis faux, s'écriait-elle, allons, reprenons et
+dis comme moi.</p>
+
+<p>Mais elle insistait plus encore sur les mouvements,
+sur les attitudes, sur les regards.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'inquiète pas trop de ce que tu dis, ni de la
+façon dont tu le dis; c'est dans tes yeux qu'est le
+succès, dans ton sourire, c'est dans tes lèvres roses,
+dans tes dents, dans les fossettes de tes joues; combien
+de fois ai-je vu des comédiennes dire faux et se
+faire cependant applaudir pour la musique de leur
+voix ou le charme de leur personne.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p>Corysandre avait longuement répété son rôle dans
+la scène qu'elle devait jouer avec Roger; elle avait
+travaillé «ses yeux tendres», étudié «ses silences,
+ses intonations, ses gestes», et, au bout d'une
+grande heure, madame de Barizel s'était déclarée
+satisfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que ça marchera; ce soir, M. de Naurouse
+viendra m'adresser officiellement sa demande.
+Quelle joie!</p>
+
+<p>Mais Corysandre n'avait pas partagé cette satisfaction,
+car ç'avait été plutôt par lassitude que par conviction,
+pour ne pas subir les ennuis d'une discussion
+sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'était prêtée à
+cette comédie.</p>
+
+<p>Comment sa mère n'avait-elle pas senti combien
+cela était révoltant? Sans doute, elle n'avait vu que le
+résultat à obtenir; mais qu'importait la légitimité du
+résultat si les moyens étaient misérables et honteux!
+Quelle tristesse! Quelle inquiétude pour elle d'être
+toujours en désaccord avec sa mère sur de pareils
+sujets! Elle eût été si heureuse de n'avoir pas à discuter
+et à se révolter! A qui la faute? Elle ne voulait
+pas condamner sa mère, et cependant elle ne pouvait
+pas ne pas se rappeler qu'avec son père ces désaccords
+n'avaient jamais existé et que tout ce que celui-ci
+disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, à elle, enfant,
+bien jeune encore, mais comprenant et jugeant déjà
+ce qui se passait autour d'elle, noble, généreux, juste,
+droit, élevé. Quelle différence, hélas! entre autrefois
+et maintenant!</p>
+
+<p>Par son mariage elle échapperait à toutes les intrigues
+qui se nouaient autour d'elle, à toutes les discussions
+qu'elles soutenaient entre elle et sa mère, à
+tous les dégoûts qu'elles lui inspiraient; mais, si
+pressée qu'elle fût d'arriver à ce mariage qui devait
+l'affranchir, pouvait-elle en hâter l'heure par des
+moyens tels que ceux que sa mère lui conseillait?</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement son honneur qui se refusait
+à cette comédie, c'était encore son amour lui-même
+qui s'indignait à cette pensée de tromperie: il n'y
+avait que trop de hontes et de misères dans sa vie,
+elle ne voulait pas que dans son amour il y eût un
+mauvais souvenir.</p>
+
+<p>C'était en s'habillant qu'elle réfléchissait ainsi, et
+elle venait de terminer sa toilette lorsque sa mère
+rentra dans sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, s'écria madame de Barizel, après
+l'avoir regardée, c'est ainsi que tu t'habilles en un
+jour comme celui-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis habillée comme tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce que je te reproche; tu dois
+être irrésistible.</p>
+
+<p>Corysandre glissa un regard du côté de la glace.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux dire que tu l'es, continua madame de
+Barizel, tu l'es comme tu l'étais hier, avant-hier;
+mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier, que tu
+dois l'être aujourd'hui, et différemment. Ne t'ai je pas
+expliqué que c'était par ta beauté, plus encore que par
+tes paroles, que tu devais enlever le duc de Naurouse:
+il faut donc que tu sois tout à ton avantage, avec
+quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui
+laisse pas sa raison; et cette toilette-là n'est pas du
+tout ce qui convient. C'est quelque chose d'abominable
+qu'à ton âge tu ne saches pas encore ce qui fait perdre
+la tête à un homme. Défais-moi vite cette robe-là, ce
+col, et puis viens là que je t'arrange les cheveux; bas
+comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de
+ministre qui va chanter des psaumes.</p>
+
+<p>En un tour de main elle lui eut retroussé et relevé
+son admirable chevelure de façon à changer complètement
+le caractère de sa physionomie, qui, de calme et
+honnête qu'elle était, devint audacieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la
+robe.</p>
+
+<p>Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui
+étaient accrochées là les unes à côté des autres, elle
+en jeta quelques-unes sur le lit, mais sans faire son
+choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que celle-là est ce qu'il nous faut: le
+corsage entr'ouvert, montrant bien le cou et un peu la
+gorge, c'est parfait; avec une petite croix se détachant
+bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les
+yeux, tu seras à ravir. Essayons.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mettrai pas cette robe-là, dit Corysandre
+résolument.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc!</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle ouvre trop.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as bien mise pour dîner avec Savine et tu
+n'as jamais été aussi jolie que ce soir-là.</p>
+
+<p>&mdash;Savine n'était pas Roger, et puis c'était pour un
+dîner; tu étais là, il y avait du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu folle!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la mettrai pas.</p>
+
+<p>Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de
+Barizel comprit qu'il n'y avait pas à insister.</p>
+
+<p>&mdash;Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle;
+je ne tiens pas plus à celle-là qu'à une autre; ce que
+je veux, c'est que le duc perde la tête.</p>
+
+<p>Sans répondre, Corysandre avait ouvert une autre
+armoire et elle avait atteint une robe blanche, une
+robe de petite fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui perds la tête! s'écria madame de
+Barizel.</p>
+
+<p>Corysandre ne répondit pas.</p>
+
+<p>Tout à coup madame de Barizel frappa ses deux
+mains l'une contre l'autre:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton
+idée est excellente; ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois
+inspiré... Je n'avais pas pensé que le duc,
+malgré sa jeunesse, avait déjà beaucoup vécu, beaucoup
+aimé; il sera donc plus touché par l'innocence
+que par la provocation, et, si tu réussis bien ton mouvement
+en lui tendant la main, le contraste entre cet
+élan passionné et la toilette virginale sera très puissant
+sur lui. Adoptons donc la robe blanche, seulement
+je vais être obligée de changer une fois encore
+ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une
+inspiration de génie.</p>
+
+<p>De nouveau elle défit les cheveux de sa fille, les
+retroussant tout simplement et les réunissant en un
+gros huit; mais ceux du front s'échappèrent en petites
+boucles crêpées et frisantes qui frémissaient au plus
+léger souffle et que la lumière dorait en les traversant.</p>
+
+<p>Elle voulut aussi mettre la main à la robe, et cela
+malgré Corysandre, qui aurait mieux aimé s'habiller
+seule.</p>
+
+<p>Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques
+pas, comme un peintre qui veut juger son ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te résiste c'est qu'il
+est de glace; mais il ne te résistera pas. Si nous
+repassions un peu le mouvement de la main?</p>
+
+<p>Mais Corysandre se refusa à cette nouvelle répétition.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu es sûre de toi, c'est parfait, dit madame de
+Barizel.</p>
+
+<p>Cependant elle n'avait pas encore fini ses leçons et
+ses recommandations; quand la demie après deux
+heures sonna, elle voulut installer elle-même Corysandre
+dans le salon.</p>
+
+<p>Elle plaça le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa
+fille, cherchant une pose gracieuse, l'essayant elle-même;
+puis elle disposa la chaise sur laquelle Roger
+devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle calcula
+la distance qu'il lui faudrait pour être bien sous les
+yeux de Corysandre et pour tomber aux genoux de
+celle-ci.</p>
+
+<p>Alors elle s'aperçut que sa fille n'était pas bien
+éclairée, et, comme le photographe qui manoeuvre ses
+écrans, elle remonta le store et drapa les rideaux de
+façon à ce que non seulement la lumière fût favorable
+à Corysandre, mais encore à ce que le duc, s'il prenait
+souci des regards curieux du dehors, se crût à l'abri
+de toute indiscrétion et pût en toute sécurité s'abandonner
+à son élan passionné.</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es donc jolie! répétait-elle à chaque instant;
+tu as un air embarrassé qui te va à merveille et
+qui est tout à fait en situation.</p>
+
+<p>Ce n'était pas de l'embarras qui oppressait Corysandre,
+c'était la honte qui lui faisait baisser les yeux
+et l'empêchait de regarder sa mère.</p>
+
+<p>Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut
+pas maîtresse de retenir les paroles qui du coeur lui
+montaient aux lèvres et les serraient avec une sensation
+d'amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Il semble que je sois à vendre, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis donc pas des niaiseries.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je
+suis presque heureuse de penser que c'en est une
+pour toi.</p>
+
+<p>Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle
+haussa les épaules sans répondre, et une dernière fois
+elle passa l'inspection du salon pour voir si tout était
+bien disposé pour concourir au résultat qu'elle avait
+préparé et qu'elle attendait.</p>
+
+<p>Cet examen la contenta, car un sourire triomphant
+se montra sur son visage:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant on peut frapper les trois coups et
+lever le rideau, je te laisse; allons, bon courage et
+bon espoir; c'est ta vie, c'est ton bonheur, c'est le
+mien, que je mets entre tes mains.</p>
+
+<p>Et elle s'éloigna en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Bon courage, bon espoir!</p>
+
+<p>Mais, comme elle arrivait à la porte, elle revint sur
+ses pas:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout arrange-toi pour que le geste d'entraînement
+par lequel tu lui tends la main arrive bien sur
+ton dernier mot: «J'ai peur pour vous». Si ta voix
+tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux,
+cela n'en vaudra que mieux; tiens, comme en ce
+moment même, avec l'expression émue de ces yeux
+mouillés. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce
+sera décisif. A bientôt; je ne redescendrai que quand
+le duc sera parti; à moins, bien entendu, qu'il ne
+veuille m'adresser sa demande tout de suite. Dans ce
+cas, je ne serai pas longue à arriver, tu peux en être
+certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il
+diffère cette demande jusqu'à demain et qu'il me l'adresse
+en arrière de toi, comme s'il ne s'était rien
+passé entre vous. Cela sera plus digne pour moi et
+me permettra de mieux jouer mon rôle de mère; je
+vais m'y préparer, car je dois le réussir, moi aussi; et
+je ne suis pas dans les mêmes conditions que toi, je n'ai
+pas tes avantages.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p>Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel
+étaient des yeux noyés de vraies larmes que
+Corysandre n'avait pu retenir que par un cruel effort
+de volonté.</p>
+
+<p>Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait;
+elle devrait répondre. Comment?</p>
+
+<p>Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât.</p>
+
+<p>Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du
+jardin craqua: c'était lui qui arrivait; elle avait reconnu
+son pas.</p>
+
+<p>Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre,
+elle se sauva dans un petit salon dont vivement elle
+tira la porte sur elle et, rapidement, avec son mouchoir,
+elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser
+qu'elle les rougissait.</p>
+
+<p>Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire
+dans le salon.</p>
+
+<p>Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où
+elle s'était sauvée, se trouvait une glace sans tain placée
+au-dessus des deux cheminées, de sorte qu'en
+regardant à travers les plantes et les fleurs groupées
+sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait
+d'une pièce dans l'autre.</p>
+
+<p>C'était contre cette cheminée du petit salon que
+Corysandre s'était appuyée. Au bout, de quelques instants
+elle écarta légèrement le feuillage et regarda où
+était Roger.</p>
+
+<p>Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne
+la voyant pas, ne se doutant pas d'ailleurs qu'elle
+était à quelques pas de lui, derrière cette glace et ces
+fleurs.</p>
+
+<p>Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant
+et paraissant réfléchir; de temps en temps un
+faible sourire à peine perceptible passait sur son visage
+et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait ses
+yeux.</p>
+
+<p>Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée
+dans cet examen qui était devenu une contemplation:
+elle avait oublié ses angoisses, elle avait oublié
+sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait
+apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait
+plus à elle; elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait;
+elle l'admirait.</p>
+
+<p>Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse
+dans ses yeux! quelle franchise dans son attitude!</p>
+
+<p>Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle
+mentirait! Mais jamais elle n'oserait plus tenir ses
+yeux levés devant ce regard honnête!</p>
+
+<p>Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et
+entra dans le salon.</p>
+
+<p>Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues,
+mais, avant de l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de
+lui voir les yeux rougis et le visage convulsé.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.</p>
+
+<p>Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger
+s'était déjà acquitté de son rôle et que le duc croyait
+madame de Barizel malade.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre
+tout simplement, ce n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous paraissez troublée?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu nerveuse, voilà tout.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais
+sans la retenir plus longtemps qu'il ne convenait.</p>
+
+<p>Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre
+dans le fauteuil, Roger sur la chaise, qui avaient été
+disposés par madame de Barizel.</p>
+
+<p>Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils
+n'avaient eu rien à se dire.</p>
+
+<p>Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de
+choses à se dire qu'ils se taisaient, aussi embarrassés
+l'un que l'autre:</p>
+
+<p>Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la
+scène qui lui avait été apprise.</p>
+
+<p>Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant
+pas tout dire. Les paroles qui emplissaient son
+coeur et lui venaient aux lèvres étaient des paroles
+de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec
+vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder
+librement, les yeux dans les yeux; de pouvoir vous
+dire que je vous aime, non pas d'aujourd'hui, mais du
+jour où je vous ai vue pour la première fois, et où
+j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce
+que son coeur lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas
+dire, car ce n'était là qu'un début. Après ces paroles
+devaient en venir d'autres qui étaient leur conclusion:
+«Je vous aime et je vous demande d'être ma femme;
+le voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement
+cette conclusion, il ne pouvait pas la formuler; cet
+engagement, il ne pouvait pas le prendre avant d'avoir
+reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites. Jusque-là
+il fallait que, tout en montrant les sentiments de
+tendresse qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement,
+sous peine de se mettre dans une situation
+fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime», qu'ajouterait-il?
+que répondrait-il aux regards de Corysandre?
+Qu'il ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi?
+Cela ne serait-il pas misérable? Il ne pouvait donc
+rien dire. Et cependant il fallait qu'il parlât, se trouvant
+ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou
+niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en
+étonnerait-elle pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si
+honnête qu'elle fût, si innocente, et il avait pleinement
+foi dans cette honnêteté et cette innocence, elle ne
+devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le hasard
+leur ménageait leur temps se passerait à parler de la
+pluie, des toilettes de madame de Lucillière, des pertes
+ou des gains d'Otchakoff. Elle devait attendre autre
+chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit formellement
+qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, par
+ses regards, par son empressement auprès d'elle, par
+son admiration, son enthousiasme, ses élans passionnés,
+ses recueillements plus passionnés encore, de toutes
+les manières enfin, excepté des lèvres et en mots
+précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit
+d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant;
+l'occasion ne se présentait-elle pas toute naturelle?
+Qu'allait-elle penser s'il n'en profitait pas? Il n'était
+pas de ces collégiens timides que la violence même de
+leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et
+en aucune circonstance il n'était embarrassé; s'il ne
+parlait pas, s'il ne disait pas tout haut cet amour qu'il
+avait dit si souvent tout bas, c'était donc qu'il avait
+des raisons toutes-puissantes pour le taire. Lesquelles?
+N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas?
+Que n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation
+était cruelle pour lui, et même jusqu'à un certain point
+ridicule.</p>
+
+<p>Heureusement Corysandre lui vint en aide en se
+mettant elle-même à parler, nerveusement il est, vrai,
+presque fiévreusement, mais assez promptement la
+conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre
+tomba, lui-même oublia son embarras et le temps
+s'écoula sans qu'ils en eussent conscience. Il semblait
+qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils étaient seuls,
+et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un
+égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé!
+c'était ce qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait
+par la tête. Que leur importait! Ce qui charmait
+Corysandre, c'était la musique de la voix de Roger;
+ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre:
+ils étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient,
+c'était assez pour que leur joie fût oublieuse
+du reste.</p>
+
+<p>Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent.</p>
+
+<p>Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant
+et en frappant le store de ses rayons obliques,
+leur rappela que le temps avait marché.</p>
+
+<p>Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa
+visite, qui avait déjà singulièrement dépassé les limites
+fixées par les convenances. Il fallait penser à madame
+de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait se
+demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se
+leva.</p>
+
+<p>Alors Corysandre se leva aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande
+à vous adresser.</p>
+
+<p>Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et
+sans toutes les savantes préparations de madame de
+Barizel, sans trouble, sans confusion, sans hésitation,
+sans regards de plus en plus tendres, sans doux sourire,
+plein d'embarras et d'inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Une demande à moi, une demande de vous, quel
+bonheur!</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien
+qu'elle est accordée, ce serait me peiner, et sérieusement,
+je vous le jure, d'en douter. Qu'est-ce? Dites, je
+vous prie, dites tout de suite, que j'aie tout de suite le
+plaisir de vous répondre:&mdash;C'est fait.</p>
+
+<p>Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent
+de tendresse contenue, il est vrai, mais sans l'émotion
+sur laquelle madame de Barizel avait compté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez
+que vous ne monterez pas dans le grand steeple-chase.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne
+pas pouvoir assister à cette course si vous y preniez
+part.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et
+l'autre.</p>
+
+<p>Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât
+l'embarras de cette situation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma
+demande enfantine?</p>
+
+<p>&mdash;Je la trouve...</p>
+
+<p>Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un
+élan irrésistible et un accent passionné; mais à temps
+il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Je la trouve assez...&mdash;il hésita...&mdash;assez raisonnable,
+et je suis heureux de vous dire qu'il sera
+fait selon votre désir. Je ne monterai pas; je puis facilement
+me dégager.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main.</p>
+
+<p>Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement
+si plein de spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait
+vraiment pas se jeter à ses genoux.</p>
+
+<p>Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il
+la lui serra.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;A demain, ou plutôt si je revenais ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle
+sera heureuse de vous voir. A bientôt.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<p>Roger n'était pas sorti du jardin, que madame de
+Barizel se précipitait dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Corysandre ne répondit pas, car l'arrivée de sa
+mère la ramenait brutalement dans la réalité, et elle
+eût voulu ne pas y revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Parle, parle donc.</p>
+
+<p>Elle ne dit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne lui as donc pas adressé ta demande?</p>
+
+<p>&mdash;Si.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien alors? Il t'a répondu quelque chose.
+Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il a répondu: «Je suis heureux de vous dire qu'il
+sera fait selon votre désir, je ne monterai pas, je puis
+facilement me dégager.»</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai tendu la main.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti.</p>
+
+<p>Madame de Barizel leva les bras au ciel par un
+mouvement de stupéfaction désespérée; mais elle ne
+voulut pas s'abandonner.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts
+pour se calmer, prenons les choses au commencement
+et dis-moi comment elles se sont passées en
+suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrivé, où s'est-il
+assis?</p>
+
+<p>&mdash;Là, sur cette chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;J'étais dans ce fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a demandé des nouvelles de ma santé, et je
+lui ai répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est établi un moment de silences entre nous,
+et nous sommes restés en face l'un de l'autre, un peu
+embarrassés.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes mis à parler.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De choses insignifiantes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelles choses?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es donc tout à fait stupide?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu ne peux pas me répéter ce que
+vous avez dit?</p>
+
+<p>&mdash;-Nous n'avons rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes restés en tête-à-tête pendant plus de
+deux heures.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas eu conscience du temps écoulé.</p>
+
+<p>&mdash;Alors comment l'avez-vous employé, ce temps?</p>
+
+<p>&mdash;De la façon la plus charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te moques de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'assure que non. Nous avons parlé, nous
+nous sommes regardés, nous avons été heureux; mais
+ce que nous avons dit, les mots mêmes, les idées de
+notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui
+m'en reste seulement, c'est l'impression, qui est délicieuse.</p>
+
+<p>Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques
+instants sans parler, réfléchissant. Évidemment
+elle était aussi bête que belle, il n'y avait rien à en
+tirer, et la presser de questions, la secouer fortement,
+n'aurait aucun résultat; mieux valait ne pas se laisser.
+emporter par la colère et la prendre par la douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer
+comment tu lui as adressé ta demande?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu y tiens, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment si j'y tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Tout à coup Roger s'est aperçu que le temps
+avait marché et il s'est levé pour se retirer; alors je
+lui ai adressé ma demande comme je te l'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait
+ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis après ce soir, s'écria madame de Barizel,
+exaspérée, il reviendra demain et puis après-demain,
+et toujours, jusqu'au moment où il ne reviendra plus
+du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres; mais
+de quelle pâte les hommes de maintenant sont-ils donc
+pétris?</p>
+
+<p>N'osant pas trop faire tomber sa colère sur Corysandre,
+elle éprouva un mouvement de soulagement
+à la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son mépris
+et de ses railleries; mais elle n'était pas femme à
+sacrifier les affaires d'intérêt à de vaines satisfactions.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela ne sert à rien, dit-elle en s'interrompant;
+maintenant que la sottise est faite, il est plus
+utile et plus pratique de la réparer que de la pleurer.
+J'avais fondé de justes espérances sur ce tête-à-tête
+d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse
+si tu avais su jouer la scène que nous avons
+répétée ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou tu ne l'as
+pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gémir sur
+le passé, préparons l'avenir. Demain nous devons
+aller à Fribourg avec le duc; tu t'arrangeras pour
+qu'il t'offre de t'épouser ou simplement qu'il te dise
+qu'il t'aime, cela m'est égal. Ce qu'il faut, c'est qu'il
+s'engage d'une façon quelconque. Si cet engagement
+n'a pas lieu, je t'avertis que nous quitterons Bade
+et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, épouse-le; je ne demande pas votre
+malheur, puisque c'est à votre bonheur que je travaille.
+Crois-tu que les filles belles comme toi, qui
+ont fait de grands mariages, ont réussi sans le secours
+de leurs mères? Sois sûre qu'une mère intelligente
+et dévouée vaut mieux qu'une grosse dot. En
+tous cas, tu as la mère, et la dot, tu ne l'aurais pas,
+si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse
+de te la constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle
+pas un mari comme le duc de Naurouse. Réfléchis
+à cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg
+qu'avec un engagement formel de... de ton
+Roger; sinon nous quittons Bade.</p>
+
+<p>Cette promenade à Fribourg avait été arrangée
+depuis quelque temps déjà: il s'agissait d'aller un
+dimanche entendre la messe en musique dans la
+cathédrale de cette capitale religieuse du pays de
+Bade et du Wurtemberg. On partait le samedi soir
+de Bade; on couchait à Fribourg; on entendait la
+messe le dimanche, dans la matinée, et le soir on
+revenait à Bade. Madame de Barizel et Corysandre
+avaient déjà visité la cathédrale avec Savine; mais
+elles n'avaient point entendu la messe du dimanche,
+dont la musique vocale et instrumentale a la réputation
+d'être admirable, et c'était pour cette
+musique qu'elles faisaient une seconde fois ce petit
+voyage.</p>
+
+<p>La première partie du programme s'exécuta ainsi
+qu'elle avait été arrêtée, au grand plaisir de Roger
+et de Corysandre, heureux d'être ensemble et beaucoup
+plus sensibles à cette joie intime qu'aux merveilles
+gothiques de la vieille cathédrale, qu'à ses
+vitraux et qu'à la musique dont l'exécution se fait
+dans une tribune, comme dans certaines églises italiennes.
+Le bonheur de Corysandre était d'autant
+plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le
+goûter sans arrière-pensée, sa mère ne lui ayant pas
+reparlé de Roger.</p>
+
+<p>Mais après le déjeuner qui suivit la messe, madame
+de Barizel, la prenant à part, revint au projet
+qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le précisa:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai commandé une voiture pour que nous fassions
+une promenade dans la ville et dans les environs:
+tout d'abord, nous allons retourner à l'église,
+et là tu monteras à la tour avec le duc; moi je resterai
+dans la calèche. Vous allez donc vous retrouver
+en tête-à-tête. Arrange-toi pour en profiter; quand
+je suis montée avec toi à cette tour, il y a quelque
+temps, l'idée m'est venue que la plate-forme était
+un endroit tout à fait propice pour des rendez-vous
+d'amoureux; on est là isolé entre ciel et terre, c'est
+charmant, commode et poétique. Il est vrai qu'on peut
+être dérangé par des visiteurs, mais on peut ne pas
+l'être aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps
+du haut de la tour sur la place, où je serai dans la
+voiture découverte, tu seras fixée à ce sujet: s'il
+entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir à la main,
+s'il n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras
+tout le temps d'obtenir l'engagement du duc. Je ne
+te fixe pas de marche à suivre. Prends celle que tu
+voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras,
+peu m'importe, pourvu que tu arrives au résultat
+que j'exige. Si tu n'y arrives pas, nous aurons
+quitté Bade avant la fin de la semaine et tu ne
+reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je
+dis, je le fais.</p>
+
+<p>Corysandre voulut se défendre, mais sa mère ne
+le lui permit pas; la voiture attendait; on se fit conduire
+au Münster, et là madame de Barizel, déclarant
+qu'elle était fatiguée, engagea Roger et Corysandre
+à faire l'ascension de la tour.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je
+vous attends ne vous privez pas de jouir complètement
+de la belle vue qu'on a de là-haut; je vais me
+reposer dans la voiture; je serai là admirablement.</p>
+
+<p>Et elle montra un endroit de la place abrité du
+soleil, où elle dit au cocher de la conduire; au pied
+même de la tour, elle eût été en mauvaise position
+pour être aperçue par Corysandre quand celle-ci se
+pencherait du balcon; tandis qu'à l'endroit qu'elle
+avait adopté, elle serait facilement aperçue et en
+même temps elle pourrait surveiller la porte d'entrée,
+de façon à ne pas laisser passer des visiteurs,
+sans les signaler aussitôt au moyen de son mouchoir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<p>En montant derrière Roger l'escalier de la tour,
+Corysandre n'avait qu'une seule pensée, qui était une
+espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme,
+se disait-elle.</p>
+
+<p>Et tout en montant elle écoutait; mais, sur les pierres
+de grès rouge qui forment les marches de l'escalier,
+on n'entendait point d'autres pas que les leurs; de
+temps en temps seulement, quand ils passaient auprès
+d'un jour ouvert dans l'épaisse muraille de la tour,
+leur arrivait le croassement de quelque corneille qui
+revenait à son nid ou qui s'envolait.</p>
+
+<p>&mdash;Il semble que nous soyons seuls dans cette église,
+dit Roger en se retournant vers elle.</p>
+
+<p>Ils continuèrent de monter, allant lentement.</p>
+
+<p>Cette tour du Münster de Fribourg, qui est une des
+merveilles de l'architecture gothique, est aussi large à
+sa base que la nef elle-même, alors elle est quadrangulaire;
+mais en s'élevant cette forme se rétrécit et change,
+pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide
+qui se termine par une flèche hardie que couronne
+une croix.</p>
+
+<p>C'est jusqu'au point où commence cette flèche que
+montent les visiteurs: là se trouve une plate-forme
+que borde un balcon d'où la vue embrasse l'ensemble
+du monument et un immense panorama: à ses pieds on
+a la cathédrale avec sa toiture à la pente rapide, ses
+arcs-boutants, ses statues, ses gouttières, ses colonnes,
+ses clochers aux dentelures byzantines, puis, par-dessus
+les toits et les cheminées de la ville, d'un côté
+la Forêt-Noire, dont les pentes sombres s'élèvent rapidement,
+et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au
+loin la ligne bleuâtre des Vosges.</p>
+
+<p>Ils restèrent longtemps sur cette plate-forme, allant
+successivement d'un côté à l'autre, de façon à embrasser
+entièrement la vue qui se déroulait devant eux;
+chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus du
+balcon pour regarder la place, elle voyait sa mère,
+immobile dans la calèche, toute petite, et n'agitant
+aucun mouchoir.</p>
+
+<p>Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras
+qui avec le temps allait en s'accroissant.</p>
+
+<p>La journée était radieuse et chaude, mais à cette
+hauteur la brise qui soufflait à travers les arceaux rafraîchissait
+l'air; cependant elle étouffait, le coeur
+serré par l'émotion.</p>
+
+<p>Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et à
+chaque instant il étendait la main vers l'horizon pour
+lui montrer un point qu'il lui désignait jusqu'à ce
+qu'elle l'eût aperçu elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce
+joie, pleine de poésie et de charme, de se perdre ainsi
+ensemble dans ces profondeurs sans bornes, cela ne
+vous rappelle-t-il pas Eberstein?</p>
+
+<p>Ce souvenir ainsi évoqué la fit frémir de la tête aux
+pieds, elle se sentit prise par une molle langueur.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà!</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère n'a pas une aussi belle vue que nous
+dans sa voiture.</p>
+
+<p>Comme ils arrivaient à l'escalier, il se retourna:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que nous jetions un dernier regard
+sur ce panorama, dit-il, pour bien le graver en nous et
+l'emporter; c'est là un des charmes de ces belles vues
+de faire un cadre à nos souvenirs.</p>
+
+<p>Une dernière fois ils firent le tour de la plate-forme;
+mais Corysandre était trop émue, trop profondément
+troublée, pour rien voir: personne n'était venu, et elle
+n'avait rien dit.</p>
+
+<p>Ils revinrent à l'escalier, qui à cet endroit est très
+étroit et tourne dans une assez brusque révolution.
+Roger descendit le premier et Corysandre le suivit, indifférente,
+insensible à ce qui se passait autour d'elle,
+marchant sans regarder à ses pieds, toute à la pensée
+de la séparation que sa mère allait certainement lui
+imposer, n'étant pas femme à revenir sur une chose
+qu'elle avait dite: Roger ne s'était point prononcée
+il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?</p>
+
+<p>Tout à coup elle glissa sur une marche polie et elle
+se sentit tomber en avant; justement en face d'elle
+une petite fenêtre longue s'ouvrait sur le vide. Instinctivement
+elle crut qu'elle allait être précipitée par
+cette fenêtre, et, étendant les deux mains, elle laissa
+échapper un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Roger!</p>
+
+<p>Le bruit de la glissade lui avait déjà fait retourner
+la tête. Vivement il lui tendit les bras et la reçut sur
+sa poitrine; comme il avait le dos appuyé contre la
+muraille, il ne fut pas renversé.</p>
+
+<p>Elle était tombée la tête en avant et elle restait sur
+l'épaule de Roger, à demi cachée dans son cou; doucement
+il se pencha vers elle, et, la serrant dans ses
+deux bras, il lui posa les lèvres sur les lèvres. Alors à
+son baiser elle répondit par un baiser.</p>
+
+<p>Longtemps ils restèrent unis dans cette étreinte passionnée.</p>
+
+<p>Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez donc!</p>
+
+<p>Mais à ce montent un bruit de pas et des éclats de
+voix retentirent an-dessous d'eux: c'étaient des visiteurs
+qui montaient et qui allaient les rejoindre.</p>
+
+<p>Il fallut se séparer et descendre.</p>
+
+<p>Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable,
+leur était devenu contraire: le déjeuner venait
+de finir dans les hôtels et c'était par bandes qui se suivaient
+que les visiteurs montaient à la tour; ils n'eurent
+pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers
+déserts, lors de leur ascension, et dont les voûtes
+sonores retentissaient maintenant de cris et de rires.
+Tout ce qu'ils purent donner à leur amour, ce furent
+de furtives étreintes bien vite interrompues.</p>
+
+<p>Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle
+sentit les yeux de sa mère posés sur elle et la dévorant;
+mais elle tint les siens baissés, incapable de soutenir
+ces regards, et plus incapable encore de leur répondre:
+une émotion délicieuse l'avait envahie et elle
+eût voulu ne pas s'en laisser distraire; tout bas elle se
+répétait: «Il m'aime, il m'aime, il m'aime;» et quand
+elle ne prononçait pas ces mots avec ses lèvres, ils
+résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.</p>
+
+<p>&mdash;Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher
+lorsque Roger et Corysandre eurent pris place
+près d'elle.</p>
+
+<p>Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées
+de gens endimanchés; les femmes coiffées du
+bonnet au fond brodé d'or et d'argent avec des papillons
+de rubans noirs; les jeunes filles, leurs cheveux
+blonds pendants en deux longues tresses entrelacées
+de rubans; les hommes, pour la plupart portant le chapeau
+à une corne ou même, malgré la chaleur, le
+bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté
+d'une houppe en clinquant.</p>
+
+<p>A entendre les observations de madame de Barizel,
+c'était à croire qu'elle n'avait d'autre souci en tête que
+de regarder les gens de Fribourg et de les étudier au
+point de vue du costume et des moeurs.</p>
+
+<p>Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils
+paraissaient écouter; en réalité ils se regardaient et
+par de brûlants éclairs leurs yeux se disaient leur bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime.</p>
+
+<p>A un certain moment, dans la montagne, madame
+de Barizel, prise d'un accès de pitié pour les chevaux,
+ce qui n'était cependant pas dans ses habitudes, voulut
+descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de
+peine la côte, qui était rude.</p>
+
+<p>Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre
+dans ses bras pour l'aider à descendre et de la serrer
+plus tendrement qu'il n'avait osé le faire jusqu'à ce
+jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle de
+marcher côte à côte dans cette montée ombragée par
+de grands bois sombres.</p>
+
+<p>Madame de Barizel était restée en arrière. Tout à
+coup elle appela Corysandre, qui redescendit, tandis
+que Roger continuait de monter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda madame de Barizel à voix
+basse lorsque sa fille fut à portée de l'entendre.
+Corysandre, qui connaissait bien sa mère, s'attendait
+à cette question et elle avait préparé sa réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, peu importe; maintenant la victoire est à
+nous. Tu vois si j'avais raison dans mes prévisions et
+mes combinaisons; écoute-moi donc jusqu'au bout.
+Tant qu'il ne m'aura pas adressé sa demande, je te prie
+de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui.
+Moi, de mon côté, je ferai en sorte que vous n'ayez pas
+de tête-à-tête, ceux que je vous ai ménagés étaient indispensables,
+maintenant ils seraient nuisibles. Il vaut
+mieux exaspérer le désir du duc et l'entretenir que de
+le satisfaire.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<p>Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour
+le soir même; aussi fut-elle assez vivement surprise,
+lorsqu'en arrivant à Bade le duc prit congé d'elles sans
+avoir rien dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera pour demain, pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Mais la journée du lendemain fut ce qu'avait été
+celle du dimanche, au moins quant à la demande attendue.</p>
+
+<p>Évidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle s'était mis en tête de faire faire à
+Corysandre un grand mariage, elle vivait sous le
+coup d'une menace qui, se réalisant, pouvait anéantir
+ses espérances et toutes ses combinaisons: le passé.
+Qu'un de ces prétendants vînt à connaître ce passé,
+ne se retirerait-il pas?</p>
+
+<p>Savine l'avait-il connu?</p>
+
+<p>Pour Savine, la question n'avait plus qu'un intérêt
+théorique; mais, pour le duc, elle avait un intérêt
+immédiat et pratique d'une telle importance, qu'il fallait
+coûte que coûte agir de façon à savoir à quoi s'en
+tenir, et surtout à voir par quels moyens on combattrait,
+si cela était possible, l'impression que cette révélation
+du passé avait produite.</p>
+
+<p>Le lendemain, au réveil, son plan était arrêté, et
+lorsque son fidèle Leplaquet fut introduit dans sa
+chambre pour déjeuner avec elle, elle lui en fit part.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc
+s'est-il prononcé?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et cela m'inquiète beaucoup; aussi ai-je
+décidé d'agir pour obliger le duc à parler enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>En lui écrivant ou plutôt en lui faisant écrire par
+vous. C'est-à-dire en empruntant votre plume si fine
+et si habile pour écrire une lettre que Corysandre recopiera
+et que j'enverrai.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple, voilà qui est tout à fait original.</p>
+
+<p>&mdash;Me blâmez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Je n'ai jamais blâmé personne et ce ne
+serait pas par vous que je commencerais. Seulement
+vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver originale
+une mère qui écrit les lettres d'amour de sa fille, car
+cette lettre, je ne peux l'écrire que sous votre dictée
+ou tout au moins sous votre inspiration, et c'est vous
+vraiment qui l'écrivez. Voilà ce qui est drôle. Mais
+quant à le blâmer, non. Je ne condamne jamais ce
+qui réussit, et je sais bien que vous réussirez; pour
+le succès je n'ai que des applaudissements.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que le duc a déclaré son amour à
+Corysandre sur la plate-forme de la cathédrale de
+Fribourg.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est drôle aussi.</p>
+
+<p>&mdash;En descendant, Corysandre était terriblement
+émue et elle n'a pas pu me cacher son trouble. Je l'ai
+interrogée et elle m'a, en honnête fille qu'elle est,
+avoué ce qui s'est passé. Le duc a assisté de loin à cet
+interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre
+nous, il ne trouvera pas invraisemblable que je sache
+la vérité; la sachant, il est tout naturel que je ne veuille
+plus recevoir le duc... Cela est hardi, j'en conviens,
+mais le succès n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai
+reçu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait
+me demander la main de ma fille. Il ne m'a pas
+adressé sa demande, je ne le reçois pas aujourd'hui,
+ce qui va avoir lieu tantôt quand il se présentera,
+Corysandre, avec qui je me suis expliquée, écrit au
+duc pour l'avertir de ce qui se passe et pour le mettre
+en demeure de se prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;Et si le duc montrait cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas à craindre: le duc est trop honnête
+homme pour cela: d'ailleurs on doit apporter
+beaucoup de prudence dans la rédaction de cette lettre
+et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez
+la situation, allez donc; je recopierai cette
+lettre pour que Corysandre ne sache pas qu'elle est de
+vous et, après l'avoir fait copier par ma fille, je l'enverrai.
+Cherchez ce qu'il faut pour écrire et mettez-vous
+au travail.</p>
+
+<p>Mais trouver ce qu'il fallait pour écrire n'était pas
+chose commode chez madame de Barizel, qui n'écrivait
+jamais ni lettres, ni comptes, ni rien, un peu par
+paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vît
+pas son écriture et surtout son orthographe. C'était
+même cette grave question de l'orthographe qui faisait
+qu'elle demandait à Leplaquet de lui écrire cette
+lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle
+n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait
+pas que le duc s'aperçût que celle qu'il aimait ne savait
+rien.</p>
+
+<p>Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines,
+il fallut faire apporter de la cuisine un registre crasseux
+et un encrier boueux pour qu'il pût écrire son
+brouillon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez la situation? dit madame de
+Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que c'est vraiment délicat, dit-il avec embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour vous, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Cela le décida; il se mit à écrire assez rapidement,
+sans s'arrêter; les feuillets s'ajoutèrent aux feuillets.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faudrait pas que cela fût trop long, dit madame
+de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de
+faire court: il faut des préparations, des transitions.</p>
+
+<p>&mdash;Chez une jeune fille? Enfin, allez.</p>
+
+<p>Il alla encore et il arriva enfin au bout de son
+sixième feuillet.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez lire vous-même, je suivrai mieux.</p>
+
+<p>Il commença sa lecture, que madame de Barizel
+écouta sans interrompre, sans un mot d'approbation
+ou de critique. Ce fut seulement quand il se tut qu'elle
+prit la parole.</p>
+
+<p>&mdash;C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases
+bien arrangées et de beaux sentiments merveilleusement
+exprimés, seulement ce n'est pas tout à fait
+ainsi qu'écrit une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Leplaquet d'un air pincé.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas blessé de mon observation, mon
+ami, toutes les fois que j'ai lu des lettres de femmes
+dans des romans écrits par des hommes, je les ai trouvées
+fausses et maladroites; les hommes ne savent
+pas attraper le tour des femmes ni leur manière de
+dire, qui, toute vague qu'elle paraisse, est cependant
+si précise. C'est là le défaut de votre lettre, qui dit
+trop nettement les choses, trop régulièrement, en suivant
+un programme raisonné: les femmes n'écrivent
+pas ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comment écrivent-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire
+des phrases d'auteur; mais voilà ce que j'aurais dit...
+Voulez-vous l'écrire?</p>
+
+<p>Il reprit la plume avec mauvaise humeur et écrivit
+ce qu'elle dictait, assez lentement, en pesant ses mots,
+mais cependant sans hésitation:</p>
+
+<p>«Je n'aurais jamais eu la pensée que notre intimité
+devait cesser; j'étais heureuse; je vivais de ma
+journée de la veille et de l'espérance du lendemain,
+sans rien prévoir, sans rien attendre, et voilà que
+tout à coup on me prouve que ce que je croyais per»
+mis est blâmable, que ce qui faisait ma joie est défendu.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'après avoir confessé son amour
+il est bon que Corysandre me fasse intervenir; elle
+aime, mais elle cède à sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Très bon; continuez.</p>
+
+<p>«Il va nous être interdit de nous voir; vous ne serez
+plus reçu chez ma mère, et si je veux rester
+l'honnête fille que je dois être il me faudra effacer
+de mon souvenir...»</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous mettions «même»!</p>
+
+<p>«... Même de mon souvenir les doux moments
+passés ensemble; je devrai me dire que j'ai rêvé.
+Rêvé! rêvé notre première entrevue, rêvé nos promenades,
+nos heures de liberté, vos paroles, vos regards!...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce distingué, de mettre des points d'exclamation?</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances
+permettent.</p>
+
+<p>Elle continua de dicter:</p>
+
+<p>«... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce
+qu'on exige de nous; et je ne puis ni agir, ni lutter,
+je ne puis que courber la tête, désespérée de mon
+impuissance. Quelle navrante chose d'être obligée
+de vous dire: «Ne venez plus», quand je voudrais
+au contraire vous appeler toujours; mais je le dois.
+Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle démarche
+m'aura coûté de douleurs...»&mdash;Soyons
+tendre, n'est-ce pas? «ce que j'en peux souffrir.
+Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en
+votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma
+croyance en vous, pour n'être pas arrêtée au premier
+mot de cette lettre et pour la terminer en vous
+disant...»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est là le
+point délicat, car il faut qu'elle en dise assez sans en
+trop dire.</p>
+
+<p>Après un moment de réflexion, elle poursuivit:</p>
+
+<p>«... En vous disant: Allez à ma mère, elle seule
+peut vous ouvrir notre maison qu'elle veut vous
+tenir fermée.»</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est
+stupide. Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez
+mes phrases, donnez-leur une bonne tournure. Je
+crois que l'essentiel est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Je me garderai bien de changer un seul mot à
+cette lettre, qui est vraiment parfaite et que, pour mon
+compte, j'admire. Vous me démontrez une chose que
+je croyais déjà: c'est qu'il n'y a que les femmes qui
+puissent écrire des lettres.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+<p>Aussitôt que Leplaquet fut parti, madame de Barizel
+se mit à copier la lettre qu'elle avait dictée, ou plutôt
+à la dessiner, car pour son esprit ignorant aussi
+bien que pour sa main inexpérimentée l'écriture était
+une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce
+qu'elle avait devant les yeux; puis, quand elle avait
+fini un mot, elle comptait sur le modèle le nombre de
+lettres dont il se composait, et elle faisait aussitôt, la
+même opération sur sa copie. Ne fallait-il pas que
+Corysandre ne pût pas se tromper?</p>
+
+<p>Enfin, après beaucoup de mal et de temps, elle vint
+à bout de ce travail, et aussitôt elle fit appeler sa
+fille; mais, avant que Corysandre entrât, elle eut soin
+de cacher sa copie.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour
+te parler de M. de Naurouse.</p>
+
+<p>Corysandre regarda sa mère avec inquiétude; elle
+eût voulu qu'on ne lui parlât pas de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il
+ne se prononçait pas nous romprions toutes relations.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est prononcé.</p>
+
+<p>&mdash;Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche
+qu'il t'a déclaré son amour; le soir même il devait me
+demander ta main ou en tous cas il devait le faire
+le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc,
+quoi qu'il m'en coûte, ne pas laisser cette cour se
+prolonger plus longtemps. A partir d'aujourd'hui notre
+porte sera fermée au duc.</p>
+
+<p>Cela fut dit d'une voix ferme qui annonçait une
+volonté inébranlable.</p>
+
+<p>Cependant, après quelques courts instants de
+silence, elle parut s'adoucir.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le
+comprends, je le sens; mais que puis-je y faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;Sois certaine que ça n'a pas été sans de longues
+hésitations, que je me suis arrêtée à cette résolution. Je
+l'ai balancée toute la nuit, ne pouvant pas me résoudre
+à te briser le coeur, prévoyant bien, sentant bien
+quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir
+trouvé un moyen pour n'en pas venir à cette terrible
+extrémité et pour amener le duc à me demander ta
+main aujourd'hui même; mais, après l'avoir longuement
+examiné, j'y ai renoncé.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? s'écria Corysandre en se jetant sur
+cette espérance qui lui était présentée.</p>
+
+<p>&mdash;Pour deux raisons: la première, c'est qu'il est
+un peu aventureux; la seconde, c'est que tu n'en voudrais
+peut-être pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrai tout ce qui ne nous séparera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis cela.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il
+n'a plus d'importance maintenant que je l'ai rejeté, au
+moins peut-il te montrer combien vivement je veux
+ton bonheur et aussi comment je m'ingénie toujours à
+t'éviter des chagrins. Tu écrivais au duc...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu vois; sans savoir, voilà que tu m'interromps.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de la surprise, rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Tu écrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais
+la rupture de votre intimité; puis, après avoir en quelques
+mots exprimé combien cela t'était cruel, tu
+ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette
+rupture n'eût pas lieu; et ce moyen, c'était qu'il vint
+à moi. Cela m'avait tout d'abord paru excellent, si bien
+que j'avais même écrit la lettre, tiens, la voici; veux-tu
+la lire? Tu me diras si ces sentiments sont les tiens
+et si je me suis mise à ta place.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise,
+commença à la lire; mais madame de Barizel ne la
+laissa pas aller loin.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu n'aurais pas évoqué ces souvenirs
+dont je parle, si tu avais toi-même écrit? demanda-telle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je crois.</p>
+
+<p>Corysandre continua sa lecture, que sa mère interrompit
+bientôt:</p>
+
+<p>&mdash;N'aurais-tu pas encore dit toi-même que tu étais
+navrée de parler contre ton coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je vois que j'ai bien deviné tes sentiments,
+mais n'est-il pas tout naturel qu'une mère, bien
+que n'étant pas près de sa fille, écrive en quelque
+sorte sous sa dictée! En réalité cette lettre est de
+toi.</p>
+
+<p>Corysandre acheva sa lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne
+puisse pas l'envoyer au duc.</p>
+
+<p>Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait
+rien, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait des chances pour que le duc accourût
+tout de suite: au moins cela m'avait paru probable en
+l'écrivant, car tu penses bien que je n'ai eu qu'un
+but: enlever M. de Naurouse à ses hésitations, inexplicables
+s'il t'aime comme tu le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre
+lentement et en hésitant à chaque mot.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de
+rupture.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu en es sûre, cela augmente singulièrement
+les chances de le voir accourir; seulement, moi qui
+n'ai pas les mêmes raisons pour me fier à cet amour,
+j'ai dû renoncer à ce moyen que j'avais trouvé tout
+d'abord et qui conciliait tout: notre dignité et ton
+amour; car tu sens bien, n'est-ce pas, que cette question
+de dignité est considérable? Que nous continuions
+à recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'étonnerait
+bien certainement des facilités que je t'accorde,
+peut-être même cela lui inspirerait-il des doutes
+pour le passé.</p>
+
+<p>&mdash;Si je copiais cette lettre? répéta Corysandre, qui
+se perdait dans ces paroles contradictoires et qui
+d'ailleurs était trop profondément émue; par la menace
+de sa mère pour pouvoir raisonner.</p>
+
+<p>Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que
+cette lettre devait tout concilier, ne serait-ce pas folie
+à elle de refuser le moyen qui lui était offert? En elle
+il y avait bien quelque chose qui protestait contre
+l'emploi de ce moyen; mais elle n'était guère en état
+d'entendre la voix de sa conscience et de son coeur,
+troublée, entraînée qu'elle était par la voix de sa mère
+qui ne lui laissait pas le temps de se reconnaître et de
+réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le droit de t'empêcher de risquer cette
+aventure, dit madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais la lui remettre quand il viendra.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, cela serait très mauvais; ce qu'il faut,
+si tu veux copier cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au
+duc qu'après que nous ne l'aurons pas reçu. Aussitôt
+qu'il sera parti, tu la remettras à Bob, qui la portera,
+et il est possible que quelques minutes après nous
+voyions le duc accourir ou qu'il m'écrive pour me
+demander une entrevue. Je dis que cela est possible,
+mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et décide
+toi-même.</p>
+
+<p>Comme Corysandre restait hésitante, madame de
+Barizel reprit:</p>
+
+<p>-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon
+devoir de mère est heureusement tracé et je n'ai qu'à
+le suivre tout droit: Ne plus recevoir le duc... à
+moins qu'il ne se présente pour me demander ta main
+et, quoi qu'il m'en coûte, je ne faillirai pas à ce devoir;
+plus tard, quand tu ne seras plus sous le coup
+immédiat de la douleur, tu me remercieras de ma fermeté.</p>
+
+<p>Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir;
+mais elle ne sortit pas, car, tout en ayant l'air de vouloir
+laisser Corysandre à ses réflexions, elle tenait
+essentiellement, au contraire, à ce qu'elle ne pût pas
+réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;A une heure pour...</p>
+
+<p>&mdash;Et il est?</p>
+
+<p>&mdash;Midi passé.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà. Alors tu n'as que juste le temps d'écrire...,
+si tu veux écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu es sûre de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<p>Quand Roger se présenta et que Bob lui répondit
+que «madame la comtesse ne pouvait pas le recevoir
+ni mademoiselle non plus», il fut étrangement surpris.
+Cette heure matinale avait été choisie la veille
+avec Corysandre pour s'entendre à propos d'une promenade,
+et il était d'autant plus étonnant qu'on ne le
+reçût pas, que Bob, interrogé, répondait que ni
+«madame la comtesse ni mademoiselle n'étaient malades».</p>
+
+<p>Il dut se retirer, déconcerté, se demandant ce que
+cela signifiait.</p>
+
+<p>Mais il ne pouvait guère examiner froidement cette
+question en la raisonnant, étant agité au contraire par
+une impatience fiévreuse.</p>
+
+<p>Les réponses aux lettres qu'il avait écrites à ses
+amis d'Amérique peur leur demander des renseignements
+sur la famille de Barizel ne lui étaient pas encore
+parvenues, et la veille il avait expédié des dépêches à
+ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le
+télégraphe s'il pouvait donner suite au projet dont il
+les avait entretenus dans ses lettres; c'était à la dernière
+extrémité qu'il s'était décidé à employer le système
+des dépêches qui, en un pareil sujet et aussi bien
+pour les demandes que pour les réponses, ne pouvait
+être que mauvais par sa concision et surtout par sa
+discrétion obligée; mais, après ce qui s'était passé entre
+lui et Corysandre, dans la tour de l'église de Fribourg,
+il ne pouvait plus attendre. Par la poste les réponses
+pouvaient tarder encore huit jours, peut-être
+plus. Se taire plus longtemps devenait tout à fait ridicule.</p>
+
+<p>Revenant chez lui, il se trouva alors dans un état
+pénible de confusion et de perplexité, allant d'un extrême
+à l'autre, sans pouvoir raisonnablement s'arrêter
+à rien.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas une demi-heure qu'il était rentré,
+quand on lui monta la lettre de Corysandre, sans lui
+dire qui l'avait apportée.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de la jeter sur une
+table; il n'en connaissait point l'écriture et il avait
+bien autre chose en tête que de s'occuper des lettres
+que pouvaient lui adresser des gens qui lui étaient indifférents.</p>
+
+<p>C'étaient des dépêches qu'il attendait, non des
+lettres.</p>
+
+<p>Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait
+à travers son appartement, il passa plusieurs
+fois auprès de la table sur laquelle il avait jeté cette
+lettre: puis à un certain moment il la prit machinalement
+entre ses doigts et il lui sembla que ce papier
+exhalait le parfum de Corysandre.</p>
+
+<p>Sans aucun doute c'était là une hallucination: il
+pensait si fortement à Corysandre, elle occupait si bien
+son coeur et son esprit, qu'il la voyait partout.</p>
+
+<p>Cependant il ne put s'empêcher de flairer cette
+lettre, et aussitôt une commotion délicieuse courut
+dans ses nerfs et le secoua de la tête aux pieds; c'était
+bien le parfum de Corysandre, le même au moins que
+celui qu'il avait si souvent respiré avec enivrement.</p>
+
+<p>Vivement il déchira l'enveloppe et il lut:</p>
+
+<p>«Allez à ma mère...»</p>
+
+<p>Évidemment il n'avait que cela à faire, et telle était
+la situation que créait cette lettre, qu'il ne pouvait pas
+attendre davantage.</p>
+
+<p>Pour que Corysandre ne se fût pas jusqu'à ce jour
+fâchée de ses hésitations et de son silence, il fallait
+qu'elle eût vraiment l'âme indulgente, ou plutôt il fallait
+qu'elle l'aimât assez pour n'être sensible qu'à son
+amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas
+blessée d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle
+des blessures en même temps que le plus injuste des
+outrages? comment s'imaginer que plus tard elle
+pourrait s'en souvenir sans amertume?</p>
+
+<p>Jamais il n'avait éprouvé pareille anxiété, car,
+s'il avait de puissantes raisons pour attendre, il en
+avait de plus puissantes encore pour n'attendre pas.</p>
+
+<p>Quoi qu'il décidât, il serait en faute: s'il se prononçait
+tout de suite, envers son nom; s'il ne se prononçait
+pas, envers son amour.</p>
+
+<p>Comme il agitait anxieusement ces pensées, sa
+porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>C'était une dépêche; qu'on lui apportait.</p>
+
+<p>«Pouvez donner suite à votre projet, mais plus sage
+serait d'attendre lettre partie depuis six jours.»</p>
+
+<p>Plus sage!</p>
+
+<p>D'un bond il fut à son bureau.</p>
+
+<p>«Madame la comtesse,</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous demander une entrevue,
+je vous serais reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui
+même, aussitôt que possible.</p>
+
+<p>«On attendra votre réponse.</p>
+
+<p>«Daignez agréer l'expression de mon profond respect.</p>
+
+<p>NAUROUSE.»</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe
+une carte portant ces simples mots: «Madame la comtesse
+de Barizel attend monsieur le duc de Naurouse.»</p>
+
+<p>Lorsqu'il se présenta devant la comtesse, il croyait
+qu'il prendrait le premier la parole; mais elle le devança:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dû être surpris, monsieur le duc, dit-elle
+cérémonieusement, de ne pas nous trouver
+lorsque vous avez bien voulu nous honorer de votre
+visite? Je vous dois une explication à cet égard et je
+vais vous la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc,
+nous avons beaucoup de sympathie pour vous et nous
+sommes l'une et l'autre très heureuses de l'agrément
+que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrément
+qui est partagé d'ailleurs; mais ma fille est une
+jeune fille, et, qui plus est, une jeune fille à marier.
+Tant que nos relations ont gardé un caractère de camaraderie
+mondaine, je n'ai pas eu à m'en préoccuper;
+vous paraissiez éprouver un certain plaisir à nous
+rencontrer, nous en ressentions un très vif à nous
+trouver avec vous, c'était parfait. Mais en ces derniers
+temps on m'a fait des observations... très sérieuses,
+au moins au point de vue des usages français qui désormais
+doivent être les nôtres, sur... comment dirais-je
+bien... sur votre intimité avec ma fille. Mes yeux alors
+se sont ouverts, mon devoir de mère a parlé haut et
+j'ai décidé que, quoi qu'il nous en coûtât, à ma fille et
+à moi, nous devions rompre des relations qui plus
+tard pouvaient nuire à Corysandre, et qui même lui
+avaient peut-être déjà nui. C'est ce qui vous explique
+pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite
+tantôt. Sans doute j'aurais pu la recevoir et vous
+donner alors les raisons que je vous donne en ce moment,
+mais j'ai pensé que vous comprendriez vous-même
+le sentiment qui me faisait agir. Vous avez
+voulu une franche explication, la voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai insisté pour être reçu, ce n'a point été
+dans l'intention de provoquer cette explication que
+vous voulez bien me donner avec tant de franchise. Il
+y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monsieur le duc!</p>
+
+<p>&mdash;En réalité je l'aime du jour où je l'ai vue pour la
+première fois. Mais si vif, si grand que soit cet
+amour, je n'ai pas voulu écouter ses inspirations avant
+d'être bien certain que je n'obéissais pas à des illusions
+enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est
+faite dans mon esprit aussi bien que dans mon coeur
+et je viens vous demander de me la donner pour
+femme.</p>
+
+<p>Aucune émotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe,
+ne se montra sur le visage de madame de Barizel en
+entendant cette parole qu'elle avait cependant si
+anxieusement attendue et si laborieusement amenée.</p>
+
+<p>Elle resta assez longtemps sans répondre, comme si
+elle était plongée dans un profond embarras; à la fin
+elle se décida, mais en hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout je dois vous avouer que votre demande,
+dont je suis fort honorée, me prend tout à fait
+au dépourvu et me cause une surprise que je n'ai pas
+la force de cacher, car j'étais loin de soupçonner
+votre amour pour elle,&mdash;la résolution que j'ai mise à
+exécution aujourd'hui en est la preuve. Avant de vous
+répondre je dois donc tout d'abord interroger ma fille,
+dont je ne connais pas les sentiments et que je ne
+contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une
+personne aussi que je dois consulter, notre meilleur
+ami en France, le second père de ma fille, M. Dayelle,
+qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-être votre
+adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-à-dire...</p>
+
+<p>&mdash;M. Dayelle m'a expliqué pourquoi il me considérait
+comme un assez mauvais mari; mais c'est là un
+excès de rigorisme contre lequel je me défendrai facilement
+si vous voulez bien m'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que ce fût notre ami Dayelle qui
+vous entendît, car je dois avoir égard à son opinion.
+Justement je l'attends. Vous pourrez donc le faire revenir
+de ses préventions, qui, j'en suis convaincue, ne
+sont pas fondées; mais, jusque-là il est bien entendu
+que la mesure que j'avais cru devoir prendre et qui
+s'imposait à ma prévoyance de mère n'a plus de raison
+d'être, et que toutes les fois que vous voudrez
+bien venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de
+vous recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce
+soir.</p>
+
+<p>Roger se retira.</p>
+
+<p>Ce fut cérémonieusement que madame de Barizel
+le reconduisit; mais aussitôt qu'il fut parti elle monta
+quatre à quatre à la chambre de sa fille, où elle entra
+en dansant.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin ça y est, s'écria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<p>Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel,
+de la belle Corysandre avec le prince Savine avait
+fait du tapage, celle de son mariage avec le duc de
+Naurouse en fit un bien plus grand encore. On avait
+parlé de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlât
+de lui et employait dans ce but toute sorte de moyens.
+On parlait du duc de Naurouse tout naturellement,
+parce qu'on avait plaisir à s'occuper de lui. Savine
+n'était aimé de personne; Naurouse était sympathique
+à tout le monde, même à ceux qui ne le connaissaient
+que pour ce qu'on racontait sur son compte.</p>
+
+<p>Et puis c'était la semaine des courses, et les anciens
+amis de Roger étaient arrivés à Bade; le prince du
+Kappel, Poupardin, Montrévault et dix autres avec
+leurs maîtresses présentes ou anciennes, et tous
+s'étaient jetés sur cette nouvelle:</p>
+
+<p>&mdash;Naurouse se marie, est-ce possible?</p>
+
+<p>On l'avait entouré, questionné, félicité, et tout
+d'abord il avait mis une certaine réserve dans ses
+réponses; mais, lorsqu'à la suite de l'entrevue avec
+Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de
+Barizel, dans lequel celle-ci, «éclairée sur les sentiments
+de sa fille et conseillée par son ami Dayelle»,
+avait formellement donné son consentement, il avait
+très franchement montré combien il était heureux de
+ce mariage, n'attendant même pas les questions pour
+l'annoncer à ceux de ses amis qu'il estimait assez pour
+leur parler de son bonheur.</p>
+
+<p>Les félicitations les plus vives qu'il reçut furent
+celles du prince de Kappel:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous
+marier librement et de vous choisir votre femme vous-même
+et tout seul! Je crois que si j'avais la liberté de
+faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est
+bien certain que je mourrai garçon pour ne pas me
+laisser marier à quelque princesse de sang royal,
+mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on m'imposerait
+au nom de la politique et à qui je devrais faire des
+enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer.
+D'ailleurs, un futur roi qui ne se marie pas, c'est
+drôle, et on est original comme on peut.</p>
+
+<p>Parmi ses amis, un seul, au lieu de le féliciter, le
+blâma et très vivement, parlant au nom de l'amitié et
+de la raison, employant la persuasion et la raillerie
+pour empêcher ce qu'il appelait un suicide: ce fut
+Mautravers.</p>
+
+<p>Contrairement à son habitude, Mautravers n'était
+point arrivé à Bade pour le commencement des
+courses, et quand Roger, surpris de ne le pas voir,
+avait demandé de ses nouvelles, on lui avait répondu
+qu'il ne viendrait probablement pas; cependant il
+était venu, et, le matin de la deuxième journée, en
+débarquant de chemin de fer il était tombé chez Roger
+encore au lit et endormi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin vous voilà de retour et pour longtemps,
+j'espère.</p>
+
+<p>&mdash;Pour très longtemps, pour toujours probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Que raconte-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous avez l'idée de vous marier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous marier avec une Américaine, une étrangère,
+vous, François-Roger de Charlus, duc de Naurouse?</p>
+
+<p>&mdash;Cette Américaine est d'origine française: elle
+appartient à une très vieille et très bonne famille du
+Poitou, les Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup
+de vous en ce moment, et on m'a dit aussi que
+c'était par amour que vous vouliez épouser cette jeune
+fille, mais je ne l'ai pas cru.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me dise que vous faites un mariage de
+convenance avec une jeune fille de votre rang, et cela
+pour continuer votre nom, pour avoir une maison, je
+ne répondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage
+soit à mon sens la chose la plus folle du monde;
+mais un mariage d'amour, vous, vous, Roger, jamais
+je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme de
+coeur éternellement comme l'exige la loi du mariage,
+je veux bien vous le concéder; c'est rare, cependant
+c'est possible. Mais à côté des sentiments du coeur, il
+y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien, croyez-vous
+que ceux-là puissent être éternels? Vous avez eu des
+maîtresses, et dans le nombre il y en a que vous avez
+aimées passionnément, eh bien! est-ce qu'à un moment
+donné, tout en éprouvant encore pour elles de la tendresse,
+vous n'avez pas été désagréablement surpris
+de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles
+vous étaient devenues absolument indifférentes, ne
+vous disant plus rien, à ce point que vous vous demandiez
+avec stupéfaction comment elles avaient pu éveiller
+en vous un désir? Vous savez comme moi que cela est
+fatal et que ceux-là même qui sont les plus fortement
+maîtres de leur volonté n'échappent pas à cette loi
+humaine. Quand cela arrivera dans votre mariage
+d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela
+arrive, et que vous resterez en présence d'une femme
+aigrie, d'autant plus insupportable qu'elle aura de
+justes raisons pour se plaindre, vous vous souviendrez
+de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez
+qu'en parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je
+reconnais volontiers qu'on peut aimer une maîtresse
+indéfiniment, toujours, même vieille, et cela tout simplement
+parce qu'elle n'est pas liée à vous, parce que
+vous ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on
+a, ou plutôt qui vous a du matin au soir et du soir au
+matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser, et alors...</p>
+
+<p>Mautravers était resté dans la chambre, tandis que
+Roger était entré dans son cabinet de toilette, et c'était
+de la chambre qu'il parlait. Sur ces derniers mots,
+Roger sortit du cabinet une serviette à la main, s'essuyant
+le cou et le visage.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami, dit-il posément, tout en se frottant,
+ce n'est pas d'aujourd'hui que vous me faites entendre
+des paroles du genre de celles que vous venez de
+m'adresser. On dirait que c'est chez vous une spécialité.
+Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui
+que j'ai un peu plus d'expérience, vous m'intéressez.
+Aussi ne vous ai-je pas interrompu, curieux
+de voir où vous vouliez en venir. J'avoue que je ne le
+sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire
+renoncer à ce mariage, vous devez comprendre qu'il
+est trop tard. Je suis engagé, et vous savez bien que
+je ne me dégage jamais. D'ailleurs, tout ce que vous
+venez de me dire, fût-il vrai et dût-il se réaliser, que
+cela ne m'arrêterait pas. J'aime celle que je vais
+épouser, je l'aime passionnément, et, dussé-je n'avoir
+qu'un jour de bonheur près d'elle, pour ce jour je donnerais
+tout ce qui me reste de temps à vivre. Vous
+voyez donc que rien ne changera ma résolution... sentimentale.
+Mais, alors même que les sentiments qui
+s'ont inspirée n'existeraient pas, je la réaliserais cependant
+quand même, car je veux me marier tout de suite,
+et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai
+dite, vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette
+raison, c'est que je veux avoir des enfants afin que mon
+nom ne puisse point passer un jour aux Condrieu.</p>
+
+<p>Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il
+s'établit entre eux un assez long silence; puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon
+testament; mais pour mon nom je ne puis l'empêcher
+sûrement de tomber entre leurs mains que par un
+mariage qui me donnera des enfants... et je me marie.
+Au reste vous allez voir bientôt que celle que j'épouse
+est digne non seulement d'inspirer l'amour, mais
+encore de le retenir et de le fixer.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien dit qui fût personnel à mademoiselle
+de Barizel, j'ai parlé en général.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera tantôt aux courses; je vous présenterai
+à elle; quand vous la connaîtrez, vous serez peut-être
+moins absolu dans vos théories.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous dînez ce soir chez madame de
+Barizel? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors nous dînerons ensemble si vous
+voulez bien.</p>
+
+<p>Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu, vous aurez toute liberté pour vous
+en aller aussitôt que vous voudrez, de façon à faire
+une visite du soir à mademoiselle de Barizel, si vous le
+désirez.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<p>Roger devait aller aux courses avec madame de
+Barizel et Corysandre, et il avait été convenu qu'il
+irait les chercher: pour lui c'était une fête de se montrer
+en public avec celle qui serait sa femme dans
+quelques semaines.</p>
+
+<p>Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant
+le timbre de Washington,&mdash;la lettre justement
+qu'annonçait la dépêche.</p>
+
+<p>En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus
+sage d attendre lettre», disait la dépêche.</p>
+
+<p>Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui
+de l'ouvrir? Au point où en étaient les choses il ne
+pouvait pas revenir en arrière. Et le pût-il, le dût-il,
+il n'en aurait pas le courage: une douleur, il la supporterait,
+si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait
+jamais à Corysandre.</p>
+
+<p>Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété
+était trop poignante pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs
+ce n'était point son habitude d'hésiter en face d'un
+danger.</p>
+
+<p>Il lut:</p>
+
+<p>«Mon cher Roger,</p>
+
+<p>«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon
+simple et précise; par malheur, cela n'est pas facile,
+car pour faire une enquête sur la famille dont vous
+me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis
+justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter
+de l'abominable résidence de Washington,
+bien faite pour donner le spleen à l'homme le plus
+gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à
+des renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez
+pas cela, cher ami, en me lisant et surtout en
+prenant une résolution d'après ces renseignements
+que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes
+à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un
+gentleman et, ce qui est mieux, un gentilhomme
+dans toute l'acception du mot: homme d'honneur
+et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie,
+ses manières, ses habitudes, ses moeurs. Tous ceux
+qui parlent de lui le représentent comme un type
+qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français
+bien que n'ayant pas vécu en France, mais Français
+d'origine, Français de sang, et Français du dix-huitième
+siècle avec quelque chose de brillant, de
+chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus
+maintenant; s'est distingué pendant la guerre et a
+accompli des actions qui eussent été héroïques dans
+un pays où l'on serait moins sensible à la pratique
+et au but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui
+parlent de lui le font avec sympathie ou admiration.
+J'allais oublier un point qui cependant a son importance:
+il avait hérité d'une grande fortune engagée
+dans toutes sortes de complications; il ne l'a point
+dégagée, loin de là, et l'abolition de l'esclavage a
+dû lui porter un coup funeste; mais à cet égard je ne
+puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible
+de vous répondre, suivant l'usage américain:&mdash;Vaut....
+tant de mille dollars.&mdash;Sur la mère, au
+lieu de l'unanimité, c'est la contradiction que je
+rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable;
+pour les autres, c'est une aventurière,
+et ceux-là même racontent sur elle toutes sortes
+d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous
+rapporter, car si elles étaient vraies, elles seraient,
+invraisemblables, et, je vous l'ai dit, il ne m'est pas
+possible en ce moment d'aller me renseigner aux
+sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération
+là dedans. Ce sera pour plus tard, si par un
+mot ou une dépêche vous me demandez de faire
+cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme
+pour tout, je suis entièrement à votre disposition et
+que ce me sera un plaisir de vous obliger. Parlez
+donc; dans quinze jours, c'est-à-dire au moment où
+vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans
+le Sud, dans l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous.
+Enfin sur la fille il y a la même unanimité que
+sur le père: la plus belle personne du monde, a
+provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme
+chez tous ceux qui l'ont vue. La seule
+chose à noter et à interpréter contre elle est qu'elle
+a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache
+pourquoi. Est-ce elle qui n'a pas voulu de ses prétendants?
+sont-ce les prétendants qui n'ont pas
+voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce
+point; il semble donc qu'il n'y ait rien de grave.
+Voilà pour aujourd'hui tout ce que je puis vous dire.
+Cela manque de précision, j'en conviens; mais je
+vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la
+Nouvelle-Orléans ou ailleurs au premier signe que
+vous me ferez.»</p>
+
+<p>Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie,
+et, en écriture bâtarde aussi nette que si elle
+avait été lithographiée, cette lettre fut un soulagement
+pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez
+inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle
+était aussi satisfaisante que possible sur M. de Barizel
+et sur Corysandre, ce qui était l'essentiel. Le père,
+homme d'honneur et de coeur, noble des pieds à la
+tête, «la fille, la plus belle personne du monde.»
+C'était quelque chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai
+que du côté de la mère les choses ne se présentaient
+plus sous le même aspect; mais ces histoires scandaleuses
+dont on parlait vaguement se rapportaient sans
+doute à des amants, et il ne pouvait pas exiger que sa
+belle-mère fût un modèle de vertu: ce n'est pas sa
+belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se marierait
+jamais.</p>
+
+<p>Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il
+envoya une dépêche à son ami pour le prier d'aller
+sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre cette enquête,
+au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait,
+il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger,
+plein de confiance, ne pensant plus aux mauvaises
+paroles de Mautravers. Il allait passer quelques heures
+avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle préoccupation
+eût résisté à cette joie!</p>
+
+<p>En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre
+sur le visage de madame de Barizel; avec inquiétude
+il interrogea Corysandre du regard, mais celle-ci ne
+lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha sur
+lui ne parlait que de tendresse et d'amour.</p>
+
+<p>Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant
+des questions qu'il n'osait pas poser:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant
+dans le petit salon.</p>
+
+<p>Il la suivit.</p>
+
+<p>Elle tira une lettre de sa poche:</p>
+
+<p>&mdash;Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle,
+une lettre anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur
+la question de savoir si je vous la montrerais; mais,
+tout bien considéré, je pense que vous devez la connaître.</p>
+
+<p>Elle la lui tendit ouverte:</p>
+
+<p>«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur
+de votre charmante fille, se trouve vivement
+ému par le bruit qu'on fait courir du prochain mariage
+de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour
+que vous donniez votre consentement à ce mariage
+il faut que vous ne connaissiez pas le jeune duc, ce
+qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère.
+Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire
+qu'un mot: jamais il n'aurait été admis par une
+famille française honorable qui aurait eu souci du
+bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement,
+je veux vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait
+en lui le germe de plusieurs maladies mortelles,
+auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune encore, et
+d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et
+de son père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le
+attentivement: voyez ses pommettes saillantes;
+ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout
+regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous
+les médecins, est un des signes les plus certains de
+la tuberculose pulmonaire. Depuis son enfance il a
+été constamment malade et, en ces dernières années,
+très gravement. Si vous voulez que votre fille soit
+prochainement veuve avec un ou deux enfants qui
+seront les misérables héritiers de leur père pour la
+santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant
+avertie, serait un crime.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez! dit madame de Barizel.</p>
+
+<p>Roger ne répondit pas; mais silencieusement il
+regarda cette lettre qui tremblait entre ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps,
+continua madame de Barizel, il est certain que
+cette lettre au lieu de m'inspirer un profond mépris,
+m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement,
+je sais par expérience que les craintes qu'elle
+voudrait provoquer ne sont pas fondées, et c'est pour
+cela que je vous la communique, uniquement pour
+cela, pour que vous vous teniez en garde contre
+les ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes.</p>
+
+<p>&mdash;D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon
+grand-père, et je suis aussi certain que cette lettre est
+de lui que si je l'avais entendu la dicter: il voudrait
+m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre
+petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de
+mon nom et pour cela il ne recule devant aucun
+moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a fait nommer
+autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour
+m'empêcher d'avoir des enfants, il écrit ces lettres
+infâmes.</p>
+
+<p>Violemment il la froissa dans sa main crispée.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit madame de Barizel, que vous
+soyez profondément blessé et peiné; mais au moins ne
+vous inquiétez pas, de pareilles dénonciations ne peuvent
+rien sur mes résolutions, et pour Corysandre, il
+n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en
+sait et n'en saura jamais rien?</p>
+
+<p>En voyant comment madame de Barizel accueillait
+ces révélations, il pouvait ne pas s'inquiéter pour son
+mariage, mais pour lui-même il ne pouvait pas ne pas
+penser à cette lettre.</p>
+
+<p>Il était vrai que son père était mort jeune; il était
+vrai que sa mère était poitrinaire: il était vrai que lui-même
+depuis son enfance avait été bien souvent malade.
+Était-il donc condamné à transmettre à ses enfants
+les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de
+ses parents?</p>
+
+<p>Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela?
+Avait-il vraiment la main hippocratique?</p>
+
+<p>Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur
+fut empoisonnée, et le charmant sourire de Corysandre,
+sa douce parole, ses regards tendres ne parvinrent
+pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient
+son front.</p>
+
+<p>A un certain moment il vit dans la foule un médecin
+parisien qu'il avait connu autrefois et qu'on était sûr
+de rencontrer partout où il y avait des cocottes; aussitôt,
+se levant de la chaise qu'il occupait auprès de
+Corysandre, il alla à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Docteur, j'ai un renseignement à vous demander,
+dit-il en l'emmenant à l'écart. A quels signes reconnaît-on
+donc ce que vous appelez la main hippocratique?</p>
+
+<p>&mdash;Au renflement en massue de la dernière phalange
+des doigts et à l'incurvation de l'ongle, qui devient
+convexe par sa face dorsale.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cette main est le signe des maladies
+de poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux;
+mais cela est exagéré: elle s'observe aussi chez des
+individus parfaitement sains.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie.</p>
+
+<p>Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en
+alla tout à l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là, se
+dégantant rapidement, il examina ses deux mains, qu'il
+n'avait jamais regardées, en se demandant si elles
+étaient ou n'étaient pas hippocratiques.</p>
+
+<p>Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore
+assez léger, qu'à un doigt de ses deux mains, l'annulaire;
+quant à l'incurvation de l'ongle, il ne savait
+pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute
+un terme de médecine, il le chercherait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<p>Roger croyait dîner avec Mautravers seul; mais,
+quand il entra dans le salon où celui-ci l'attendait, il
+trouva plusieurs convives réunis: le prince de Kappel,
+Poupardin, Montrévault, Sermizelles, Cara, Balbine,
+Esther Marix et enfin Raphaëlle.</p>
+
+<p>Hommes et femmes s'empressèrent au-devant de
+lui, pour lui tendre la main; quand Raphaëlle lui
+tendit la sienne, il ne fut pas maître de retenir un léger
+mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me remerciez pas d'avoir invité une ancienne
+amie, dit Mautravers, qui l'observait, c'est elle-même
+qui s'est invitée tout à l'heure quand elle a su que
+nous dînions ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Ça c'est beau, dit Poupardin.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins c'est unique, répondit Raphaëlle, ce
+n'aurait pas été pour vous, mon cher Poupardin, que
+j'aurais adressé cette demande à Mautravers.</p>
+
+<p>On se mit à rire et Poupardin n'osa pas se fâcher
+tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit
+Mautravers, c'est qu'à l'exception de Garami mort et
+de Savine en voyage, nous voilà tous réunis aujourd'hui
+pour célébrer les adieux à la vie de notre ami,
+comme nous étions réunis il y a cinq ans pour fêter
+son entrée dans la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel,
+elle n'est pas consolante, car elle prouve que
+nous tournons toujours dans le même cercle et sur
+place, comme des chevaux de cirque; à Paris, comme
+à l'étranger, comme partout, hommes, femmes, nous
+sommes toujours les mêmes, et franchement ça
+manque de diversité. Nous allons dire les mêmes
+choses qu'à Paris, rire des mêmes plaisanteries, manger
+la même sauce brune, la même sauce rouge, la
+même sauce blanche; et puis demain nous recommencerons.</p>
+
+<p>On se mit à table et Raphaëlle se plaça à côté de
+Roger; ce voisinage n'était guère pour lui plaire,
+mais il eût été maladroit et ridicule d'en rien laisser
+paraître. Aussi s'assit-il sans faire la moindre observation;
+c'était déjà trop qu'il eût montré de la surprise
+en la voyant: elle ne lui était, elle ne pouvait lui être
+que complètement indifférente et il ne devait pas plus
+se rappeler qu'il l'avait aimée, qu'il ne devait se souvenir
+qu'elle l'avait trompé; tout cela était si loin!</p>
+
+<p>Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa
+la parole à Balbine, qu'il avait à sa gauche, et pendant
+assez longtemps il s'entretint avec elle, sans plus
+faire attention à Raphaëlle que s'il ne la connaissait
+pas.</p>
+
+<p>A un certain moment, cet entretien s'étant interrompu,
+Raphaëlle se pencha vers lui et, parlant d'une
+voix étouffée, de manière à n'être entendue que de lui
+seul:</p>
+
+<p>&mdash;Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitée
+à ce dîner.</p>
+
+<p>Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement,
+il la regarda de haut, puis tout à coup se baissant
+de façon à lui parler à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Le jour où nous nous sommes séparés, dit-il,
+j'étais sur le balcon et j'ai tout entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Ç'a été justement parce que je te savais sur le
+balcon du boudoir et parce que je savais aussi que de ce
+balcon on entendait tout ce qui se disait chez mes parents
+que j'ai parlé. Ne fallait-il pas t'amener à rompre?</p>
+
+<p>Il eut un tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors cela sera long!</p>
+
+<p>&mdash;Si je disais tout, ça ne finirait pas aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Continue, mais tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.</p>
+
+<p>Elle continua comme si elle n'avait pas été interrompue,
+s'exprimant au milieu de ces neuf personnes
+à peu près aussi librement que si elle avait été seule,
+car c'était un de ses talents, de pouvoir parler en jetant
+hardiment à la face des gens ce qu'elle voulait dire,
+sans que ses voisins l'entendissent.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que je sentais, que je voyais
+que tu te perdrais pour moi, par générosité, par
+amour, et que si les choses continuaient ainsi ta
+famille te ferait interdire. Plusieurs fois déjà j'avais
+essayé de rompre et, tout ce que je t'avais proposé, tu
+l'avais repoussé; si tu savais comme cela m'avait été
+doux! Alors, voyant qu'il fallait te sauver malgré toi,
+j'ai inventé cette comédie. Tu sais: ce n'est pas impunément
+qu'on fait du théâtre; j'ai pris un moyen qui
+m'était inspiré par mon métier, j'ai joué une scène...
+atroce, en me disant pour me soutenir que si tu pouvais
+me croire ce que je paraissais être, tu souffrirais
+moins et te guérirais plus sûrement, plus vite.</p>
+
+<p>Le maître d'hôtel l'interrompit pour placer devant
+elle une assiette à laquelle elle ne toucha pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas
+une bien bonne comédienne; mais il paraît que ce
+jour-là j'ai eu du talent, car tu as cru à la scène que
+je jouais, tu y as cru pendant de longues années, tu y
+crois peut-être encore en ce moment même, te disant
+que j'ai été la plus misérable des femmes, au lieu de
+voir que j'en étais la plus tendre, la plus dévouée,
+tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, dévouée jusqu'au
+suicide.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable chuchotez-vous donc à l'oreille de
+Naurouse? demanda Montrevault, ça n'est pas correct,
+cela, ma chère.</p>
+
+<p>Assurément non, cela n'était pas correct; elle le
+sentait sans qu'il fût besoin de le lui faire observer,
+mais, comme, elle n'avait pas dit tout ce qu'elle voulait
+dire, elle prit bravement son parti et se décida à
+achever tout haut ce qu'elle avait commencé tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face
+et en promenant sur tous les convives un regard
+assuré, une chose bien simple, bien élémentaire, mais
+qui, cependant, peut vous être utile à tous, j'entends à
+tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien
+vous faire part pour votre éducation. Comme je
+n'aurai à tromper aucun de vous, je peux parler franchement.
+Ce que je disais, le voici: Tout homme
+s'imagine, quand il est l'amant d'une femme qui lui
+témoigne de l'amour, qu'il doit être seul et que, s'il ne
+l'est pas, c'est qu'il n'est pas aimé; eh bien! ça, c'est
+des bêtises.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! cria Balbine.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, continua Raphaëlle, une femme
+peut n'aimer qu'un homme et l'aimer exclusivement,
+si bien que tous les autres ne sont rien pour elle;
+mais, quant à n'avoir qu'un seul amant, ça c'est une
+autre affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est
+franche, qui vous dira que c'est possible; il en faut un
+pour ceci, un autre pour cela, enfin des relais.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dit Mautravers en riant, au moins tu
+es franche.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en flatte; c'était là ce que j'expliquais au
+duc, au petit duc, comme nous disions autrefois, quand
+Montrévault m'a interrompue pour me rappeler que
+je n'étais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de
+cette explication était de lui prouver... ça, j'aimerais
+mieux le lui dire tout bas, mais puisque je ne serais
+pas correcte, il faut bien que je le dise tout haut, tant
+pis pour ceux que ça blessera...</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront
+de tes paroles auront mauvais caractère.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre
+il m'est bien égal qu'on se fâche ou qu'on ne se fâche
+pas. Donc le but de mon explication était de lui prouver
+que bien que nous nous soyons fâchés, je l'ai
+aimé, tendrement, passionnément aimé, et, qu'en
+réalité, je n'ai jamais aimé que lui.</p>
+
+<p>Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers
+dominant le tumulte.</p>
+
+<p>&mdash;Poupardin cheval de renfort, dit Montrévault.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce
+que j'étais en train de dire bas, continua Raphaëlle
+sans se laisser déconcerter, ce n'est pas ma faute.
+Nous nous sommes fâchés, mon petit duc et moi,
+sans explication; après plusieurs années je le retrouve,
+alors je saisis l'occasion aux cheveux et je m'explique!
+c'est bien naturel. Dans d'autres circonstances je
+n'aurais pas risqué cette explication, parce qu'on
+aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification
+que dans un but intéressé, mais maintenant cela
+n'est pas à craindre, cette idée ne peut venir à personne
+et je suis bien aise que le petit duc sache...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il a été l'homme aimé et non un vulgaire
+amant, dit Sermizelles, c'est entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Il le sait.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est fier.</p>
+
+<p>&mdash;Il en rêvera.</p>
+
+<p>&mdash;Ton souvenir consolera ses vieux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Blaguez tant que vous voudrez, répliqua Raphaëlle,
+cela m'est égal; j'ai dit ce que je voulais dire.</p>
+
+<p>Elle se mit alors à manger consciencieusement, en
+femme qui veut regagner le temps perdu, et, pendant
+le reste du dîner, elle ne chercha point à s'adresser à
+Roger en particulier, ne lui parlant que lorsqu'elle y
+était amenée naturellement par les hasards de la conversation.</p>
+
+<p>Au dessert, Roger se leva et quitta la table.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous nous abandonnez? s'écria Balbine;
+c'est scandaleux!</p>
+
+<p>&mdash;Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.</p>
+
+<p>Sans plus répondre à ceux qui l'approuvaient qu'à
+ceux qui le blâmaient, Roger se retira pour se rendre
+auprès de Corysandre, et en chemin une question qu'il
+s'était déjà posée lui revint: Pourquoi Raphaëlle avait-elle
+essayé cette justification? Il était dans des dispositions
+où l'on se défie de tout et de tous: les étranges
+paroles que Mautravers lui avait adressées le matin,
+puis presque aussitôt la lettre anonyme que madame
+de Barizel lui avait communiquée, l'avaient mis sur
+ses gardes; il traversait bien évidemment une phase
+décisive, et des dangers, des embûches dressées par
+M. de Condrieu-Revel, devaient l'envelopper de toutes
+parts. On ne reculerait devant rien pour rompre son
+mariage. Cela était bien certain, il le savait, il le
+voyait, et ses soupçons ne devaient s'arrêter devant
+personne; mais enfin il lui paraissait difficile d'admettre
+que les explications de Raphaëlle pussent se
+rattacher à ces dangers, ou, si cela était, il ne voyait
+ni par où ni comment. Raphaëlle était trop intelligente
+pour croire qu'il pouvait revenir à elle, alors même
+qu'il croirait qu'elle s'était immolée, qu'elle s'était
+suicidée pour lui. Et si ce n'était pas cela qu'elle avait
+cherché, ce qui eût été absurde, il ne trouvait pas ce
+qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait
+son mariage.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, au moment où Roger allait
+descendre pour déjeuner, il entendit un bruit de voix
+dans son antichambre, et ce bruit se continuant
+comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une
+personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.</p>
+
+<p>La personne qui voulait entrer n'était autre que
+Raphaëlle, et Bernard, qui aimait à se substituer à son
+maître, s'imaginant que celui-ci ne devait pas être en
+disposition de recevoir une ancienne maîtresse, refusait
+de la recevoir:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque j'affirme à madame que M. le duc est
+sorti.</p>
+
+<p>C'était sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.</p>
+
+<p>Sans daigner remettre le valet de chambre à sa
+place, Raphaëlle, passant devant lui, se hâta d'entrer.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna
+la sienne, mais ce ne fut pas bien franchement. Cette
+visite n'était pas pour lui plaire, pas plus que ce tutoiement
+auquel elle s'obstinait, bien qu'il eût évité de la
+tutoyer lui-même.</p>
+
+<p>Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil,
+elle s'assit.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort à te présenter
+ma justification? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pour te justifier probablement, répondit-il en
+employant de mauvaise grâce le tutoiement.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines
+que je n'ai été guidée que par un motif étroitement
+personnel. Depuis notre séparation j'ai supporté
+ton mépris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse
+à me dire: «Il ne saura jamais ce que j'ai fait
+pour lui, mais il suffit que je le sache, moi.»&mdash;Et cela
+me suffisait réellement. Tu penses bien que dans ma
+vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de
+dégoût? Mais quand, dans ces heures-là, je pensais à
+toi, j'étais tout de suite relevée et je redressais la tête
+quand je me disais: «Voilà ce que j'ai fait pour
+l'homme que j'aimais.» Eh bien! j'aurais continué à
+me taire s'il n'était pas venu un moment où j'ai
+eu besoin de ton estime, non pour moi, mais pour
+toi.</p>
+
+<p>Comme il la regardait avec étonnement, se demandant
+où tendaient ces étranges paroles, elle continua:</p>
+
+<p>Tu ne comprends rien à ce que je te dis là,
+n'est-ce pas? mais tu vas voir bientôt que je ne dis
+pas un seul mot inutile. Cependant, avant d'en arriver
+là, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que
+je suis à Bade, au risque d'une scène terrible avec
+Savine quand il apprendra que je suis venue ici, bien
+qu'il m'ait demandé de rester à Paris pendant son
+absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres
+du plus féroce des despotes. Enfin il faut que tu
+saches aussi que c'est moi qui ai arrangé ce dîner avec
+Mautravers, qui ne voulait pas m'inviter et qui ne s'est
+décidé qu'en pensant que j'avais sans doute l'espérance
+de t'entraîner à faire une infidélité à ta fiancée,&mdash;ce
+qui, pour sa nature bienveillante, est un plaisir
+très doux.&mdash;Maintenant que tout cela est expliqué,
+écoute-moi.</p>
+
+<p>Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a
+couru que Savine devait épouser mademoiselle de
+Barizel?</p>
+
+<p>&mdash;Que ce nom ne soit pas prononcé entre nous,
+dit Roger en étendant la main par un geste énergique.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je
+veux parler; je n'ai rien à en dire; jamais l'idée ne me
+serait venue de porter un témoignage contre une
+jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta
+femme; tu me calomnies si tu me juges capable d'une
+pareille bassesse. Rassure-toi donc et laisse-moi continuer
+sans m'interrompre; ce que j'ai à dire est déjà
+assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais
+à bout.</p>
+
+<p>Elle fit une nouvelle pause:</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il
+soit besoin que je te le dise que je ne l'aime pas.
+Savine mourra sans avoir jamais aimé et sans avoir
+jamais été aimé; peut-être, quand il sera vieux, le
+regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgré
+son égoïsme, son avarice, sa sécheresse de coeur,
+sa méchanceté, sa dureté, sa lâcheté, malgré tous les
+défauts et tous les vices qui font de lui un des plus
+vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens à
+lui... parce qu'il m'est nécessaire. Si je pouvais aimer;
+je n'aurais jamais été sa maîtresse; mais, dans les
+dispositions où je suis, mieux vaut lui qu'un autre;
+au moins il a une qualité: la richesse, et, bien qu'il
+y tienne terriblement, à cette richesse, on peut avec
+un peu d'habileté lui en extraire de temps en temps
+quelques bribes. De ces bribes je n'ai pas assez et il
+me faut quelques années encore pour atteindre le
+chiffre que je me suis fixé, car, avec lui, le travail
+d'extraction est d'un difficile que tu n'imaginerais
+jamais, toi qui es la générosité même. Aussi, quand
+j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage,
+tu peux te représenter l'état dans lequel cela m'a
+jetée; on ne perd pas ainsi un homme qui vous fait la
+femme la plus enviée de Paris. Tout d'abord je me
+suis refusée à admettre que ce mariage fût possible,
+car je croyais bien connaître mon Savine, et ce qui
+s'est passé m'a donné raison; mais devant la persistance
+de ce bruit j'ai fini par m'inquiéter un peu, puis
+beaucoup, et alors j'ai eu l'idée d'empêcher ce mariage
+si je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle
+était celle que Savine voulait épouser, et j'ai envoyé
+un homme dont j'étais sûr faire une enquête ici.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant où
+tend cet entretien, restons-en là; je ne veux pas en
+entendre davantage; j'en ai déjà trop entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au
+nom de ton honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne
+permets à personne d'en prendre souci.</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais
+quand tu ne sais pas qu'il est menacé, ne permets-tu
+pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que je ne voulais pas
+parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc
+m'entendre sans craindre que mes paroles soient un
+outrage pour elle; mais il y a plus: tu dois m'entendre,
+tu le dois pour ton nom, dont tu es si justement
+fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on
+prend des renseignements sur la famille de celle
+qu'on épouse, pourquoi repousserais-tu ceux que je
+t'apporte?</p>
+
+<p>Il eut un geste de colère; puis, d'une voix sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on choisit ceux à qui on demande un
+témoignage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Roger! s'écria-t-elle, tu es cruel pour une
+femme qui ne veut que ton bien et qui ne demande
+rien que d'être entendue quand elle élève la voix non
+pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement.
+Mais je ne veux pas me plaindre, encore moins me
+fâcher; je me mets à ta place, je sens ce que ma démarche
+doit te faire souffrir et je sais que, quand tu
+souffres, la colère l'emporte en toi sur la bonté et la
+générosité de ton caractère; si tu regrettes le coup
+dont tu viens de me frapper, écoute-moi, c'est la seule
+réparation que je veuille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi donc, s'écria-t-il violemment,
+venir m'imposer des paroles que je ne veux pas entendre,
+car elles s'adressent à des personnes dont il ne
+peut pas être question entre nous?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles,
+parce que si je ne venais pas te les dire, les sachant,
+je serais coupable d'une infamie et d'une lâcheté. Ce
+que j'ai appris, je ne l'ai pas cherché pour toi, mais,
+maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois
+pas le garder pour moi. Refuserais-tu donc d'écouter
+une voix qui t'avertirait que tu vas tomber dans un
+précipice, parce que tu n'aurais pas demandé cet avertissement?
+N'est-ce pas un devoir de te le donner, de
+te le crier, pour qui voit ce précipice, et vas-tu me répondre
+que je ne suis pas digne de t'avertir? Mais ce
+serait de la folie.</p>
+
+<p>L'insistance même de Raphaëlle avait fini par
+émouvoir Roger. Son premier mouvement avait été de
+lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant pas, il avait
+été peu à peu ébranlé par l'ardeur qu'elle avait mise à
+vouloir parler quand même et malgré lui; et puis le
+souvenir de la lettre de son ami, le secrétaire de la
+légation de Washington, lui revenait et le troublait.</p>
+
+<p>Brusquement il se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Hier tu m'as dit des choses bien étranges et bien
+invraisemblables, auxquelles je n'ai pas voulu répondre;
+aujourd'hui l'heure est venue de me prouver
+que tu étais sincère hier, et pour cela c'est de m'apporter
+les preuves palpables, évidentes, de ce que tu
+veux me révéler. Si tu me donnes ces preuves, je te
+croirai non seulement pour aujourd'hui, mais encore
+pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je
+te traiterai comme la dernière des misérables.</p>
+
+<p>Vivement elle étendit le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Alors mets ta main dans la mienne, s'écria-telle,
+la condition que tu m'imposes, je la tiens, et les
+preuves que tu exiges, je te les donnerai, non pas dans
+un délai que je pourrais allonger, non pas demain, mais
+tout de suite, car ces preuves, je les ai là, les voici:</p>
+
+<p>Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la
+poche de sa robe et la présenta à Roger, qui, prêt à la
+prendre, eut un mouvement de répulsion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle,
+il faut que je t'explique comment elles sont
+venues entre mes mains. Je t'ai dit que voulant empêcher
+Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais
+envoyé ici un homme sûr, habitué à ce genre de recherches,
+qui devait faire une enquête sur ce qu'était
+celle que Savine allait épouser, disait-on, et sur la famille
+de celle-ci. Mon homme me confirma ce mariage,
+qui lui parut décidé; mais les renseignements qu'il me
+donna n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent
+ce que tu as dû voir toi-même sur l'intérieur,
+les relations, les habitudes de madame de Barizel, qui
+n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la
+bohème.</p>
+
+<p>Roger voulut l'interrompre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par
+leur nom; d'ailleurs, madame de Barizel étant une
+étrangère, il n'y a rien d'extraordinaire à ce qu'elle
+ne vive pas comme tout le monde. Si je n'avais à parler
+que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter
+rien de précis, mon homme m'en dit assez cependant
+pour me faire comprendre que si je voulais poursuivre
+mon enquête en Amérique, je pouvais en apprendre
+assez sur madame de Barizel pour empêcher Savine
+de devenir son gendre. C'était grave d'envoyer un
+agent en Amérique et de poursuivre là-bas des recherches
+de ce genre; cela exigeait de grands frais.
+Mais, d'autre part, c'était grave aussi de perdre Savine,
+et les risques que je courais d'un côté n'étaient
+nullement en rapport avec les chances que je pouvais
+m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en
+Amérique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Il eût voulu retenir cette exclamation qui trahissait
+son émotion, mais en voyant la tournure que prenaient
+les choses, il n'avait pas été maître de ne pas la laisser
+échapper, car ce n'était pas, comme il l'avait supposé
+tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait être
+question, de racontages ramassés à Paris ou à Bade;
+ce que Raphaëlle avait fait pour son intérêt à elle,
+c'était ce qu'il aurait voulu, ce qu'il aurait dû faire
+lui-même pour son honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le résultat
+des recherches que mon homme a faites en Amérique,
+avec preuves à l'appui, car il me fallait ces preuves
+pour Savine, et j'avais recommandé qu'on ne recueillît
+aucun bruit sans le faire appuyer par un témoignage
+certain; tous les renseignements qu'on a recueillis
+n'ont pas été prouvés, mais ceux qui l'ont été suffiront,
+et au delà, pour t'éclairer.</p>
+
+<p>Au lieu de continuer, elle s'arrêta, et son visage,
+qu'avait animé l'ardeur de la discussion, prit une
+expression désolée:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinée de te
+causer une douleur, moi qui voudrais tant t'éviter un
+chagrin, moi qui aurais voulu que mon souvenir ne
+fût pas associé à de mauvais souvenirs! Mais je suis
+comme une mère qui doit avoir le courage de frapper
+l'enfant qu'elle aime.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces
+preuves...</p>
+
+<p>Après avoir résisté pour ne pas l'entendre, c'était
+lui maintenant qui la pressait de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom
+de famille?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fâcheux, car cela t'aurait permis de suivre
+les renseignements et les témoignages que je vais successivement
+te donner sur sa jeunesse, qui est la partie
+intéressante de sa vie; mais tu pourras savoir facilement
+ce nom même sans le lui demander. Elle a acheté
+un terrain aux Champs-Élysées, soi-disant pour
+construire dessus un hôtel, mais en réalité et tout
+simplement pour éblouir les épouseurs, et son nom de
+fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquié
+ou plutôt sans <i>de</i>, Olympe Boudousquié tout court,
+ainsi que le prouve, ce certificat de baptême, revêtu,
+comme tu le vois, de toutes les signatures et de toutes
+les cachets qui peuvent affirmer son authenticité.</p>
+
+<p>Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle
+présenta à Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois: le père, Jérôme Boudousquié, professeur
+de musique; la mère, Rosalie Aitie, modiste, cela
+n'indique guère que la fille de ces gens-là ait droit
+à la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie
+Aitie était une personne remarquable par sa beauté,
+à laquelle il n'a manqué pour faire fortune qu'un
+autre théâtre que Natchez, qui est une petite ville
+de trois à quatre mille habitants, où une femme,
+même de talent (et il paraît qu'elle était douée), ne
+peut pas briller, et puis il y avait en elle un vice qui
+devait l'empêcher de s'élever: son sang; elle était d'origine
+noire, bien que parfaitement blanche...</p>
+
+<p>Comme Roger avait laissé échapper un mouvement,
+elle s'interrompit pour prendre deux pièces qu'elle lui
+tendit:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est prouvé; la mère de Rosalie Aitie était,
+tu le vois, une esclave.</p>
+
+<p>Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de
+lire les papiers qu'elle lui avait présentés; puis, sans
+le regarder, pour ne pas augmenter sa confusion qu'elle
+n'avait pas besoin d'examiner attentivement, car elle se
+trahissait par un tremblement des mains, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille
+Olympe était encore tout enfant. Mourut-il? se sauva-t-il
+pour fuir sa femme? Les renseignements manquent;
+mais cela n'a pas une grande importance, pas
+plus que la lacune qui existe entre le moment où madame
+Boudousquié quitte Natchez et celui où nous la
+retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi des
+mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille
+Olympe, lancée dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle
+de Boudousquié pour ceux qui ne savent
+pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables,
+succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout
+le monde s'accorde à reconnaître que c'est une femme
+très forte. Malheureusement, sur cette période, les
+renseignements manquent aussi, c'est-à-dire les renseignements
+avec preuve à l'appui, les seuls dont nous
+ayons à nous occuper, tandis que les histoires au contraire
+abondent. Cependant je dois en citer une, une
+seule: on raconte qu'elle assassina un des amants qui
+allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola
+les débris de la fortune qu'il emportait avec lui; le
+coup de revolver fut mis au compte de la jalousie par
+des juges complaisants.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer
+de moi que de me raconter de pareilles histoires.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on
+dit de madame de Barizel et quelle est sa réputation.
+N'est-ce pas chose grave qu'on puisse parler ainsi
+d'une femme, même alors que cette femme serait innocente?
+Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il
+pas qu'on la juge capable de le commettre? Enfin je
+n'insiste pas là-dessus. Une seule chose est certaine,
+c'est qu'après la mort de ce personnage, qui s'appelait
+Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la Nouvelle-Orléans
+pour Charlestown, où un riche commerçant
+se ruine et se tue pour elle: William Layton.
+Justement le jeune frère de William Layton, qui l'a
+alors connue comme la maîtresse de son frère et
+qui à été témoin de cette ruine et de ce suicide, est
+établi à Paris, 45, rue de l'Échiquier, et il peut donner,
+il donne volontiers tous les renseignements qu'on lui
+demande sur la femme qui a causé la mort de son
+frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger
+pour qu'il parle: c'est un témoin vivant et qui, par son
+honorabilité, mérite toute confiance. Tu retiens l'adresse,
+n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue de
+l'Échiquier?</p>
+
+<p>Il répondit par un signe de tête, car une émotion
+poignante le serrait à la gorge: ce n'était plus une histoire
+absurde qu'on lui racontait. Pour avoir la preuve
+de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un témoin
+vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc
+l'aventurière dont parlait la lettre de Washington et les
+histoires invraisemblables dont il était question dans
+cette lettre seraient vraies? Était-ce possible? Il se
+débattait contre cette question, et son amour pour
+Corysandre se révoltait, à cette pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a
+encore une disparition. On la retrouve à Savannah
+menant grande existence, maîtresse d'un négociant
+qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en
+France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre.
+Lui aussi parle volontiers d'Olympe Boudousquié, car
+elle n'a laissé que de mauvais souvenirs à ses amants
+et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à l'interroger
+aussi, celui-là. Nouvelle disparition. Elle va à la
+Havane, d'où la ramène le comte de Barizel, qui la
+présente et la traite comme sa femme. L'a-t-il véritablement
+épousée? On n'en sait rien: mon homme n'a
+pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible
+cependant, car le comte était un homme passionné,
+un parfait gentilhomme français dont on dit le
+plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt contre
+sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il
+n'a laissé que de grosses dettes, de sorte qu'on se demande
+comment sa veuve peut mener le train qui
+est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les
+réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux
+qui veulent prendre la peine d'ouvrir les yeux et de
+voir comment madame de Barizel manoeuvre entre
+Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire.
+Tu peux là-dessus en savoir autant que moi, ou si tu
+ne peux pas en savoir autant parce que tu n'es pas
+du métier, tu peux en voir assez cependant pour te
+faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui
+se passe à Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi
+que pour te parler de ce que je savais sur la vie de
+madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou plutôt,
+mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était
+cette femme qui, par son habileté et surtout par son
+audace, est parvenue à prendre place dans le monde, et
+une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par sa fille, se
+rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je
+me ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais
+pas de ce que j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout
+dit, tu en sais cependant assez maintenant pour ne pas
+continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, je ne me
+permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une
+chose à ajouter, c'est que jamais personne au monde
+ne saura un mot de ce que je viens de te dire. Je te laisse
+ces papiers, pour moi inutiles; tu en feras ce que ton
+honneur t'indiquera.</p>
+
+<p>Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti,
+écrasé par ces terribles révélations.</p>
+
+<p>Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps
+après le départ de Raphaëlle, fut d'étendre la
+main pour prendre un <i>Indicateur des chemins de fer</i>
+qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs
+minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres
+dansaient devant ses yeux troublés et les filets noirs
+qui séparent les trains se brouillaient; enfin il parvint à
+voir que le premier train pour Paris était à trois heures,
+ce serait ce draina qu'il prendrait.</p>
+
+<p>Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et
+aussitôt il se rendit aux allées de Lichtenthal.</p>
+
+<p>Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne
+vous attendais pas de sitôt; quelle bonne surprise!</p>
+
+<p>Il se raidit pour ne pas se trahir:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte
+je suis obligé de partir pour Paris par le train de trois
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Partir!</p>
+
+<p>Elle le regarda en tremblant: instantanément son
+beau visage s'était décoloré.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix
+rauque.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une chose très grave... mais rassurez-vous,
+chère mignonne, et dites-vous que je n'ai jamais mieux
+senti combien profondément, combien passionnément
+je vous aime qu'en ce moment où je suis obligé de m'éloigner
+de vous... pour quelques jours seulement, je
+l'espère.</p>
+
+<p>Tendrement elle lui tendit la main et le regardant
+avec des yeux doux et passionnés:</p>
+
+<p>&mdash;Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce
+pas, très vite? Si courte que soit votre absence, elle
+sera éternelle pour moi.</p>
+
+<p>A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et
+entra dans le salon; vivement Corysandre courut au-devant
+d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>Roger voulut répondre lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis obligé de partir pour Paris à trois heures
+et je viens vous faire mes adieux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernières
+journées de courses?</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne nous aviez pas parlé de ce départ.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je ne savais pas moi-même que je partirais;
+c'est ce matin, il y a quelques instants, que ce
+départ a été décidé.</p>
+
+<p>Avec Corysandre il s'était senti le coeur brisé; mais
+avec madame de Barizel ce n'était pas un sentiment
+de lâcheté qui l'anéantissait, c'était un sentiment d'indignation
+et de fureur qui le soulevait. Était-elle vraiment
+la femme que Raphaëlle venait de lui montrer? Il
+pouvait le savoir.</p>
+
+<p>Il fit quelques pas vers la porte:</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement avec deux de vos compatriotes,
+dit-il en regardant madame de Barizel, que j'ai à
+traiter l'affaire... capitale qui m'appelle à Paris, deux
+Américains, M. Layton, de Charlestown...</p>
+
+<p>Elle pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.</p>
+
+<p>Il crut qu'elle allait défaillir; mais elle se redressa:</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage! dit-elle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<p>Le trouble de madame de Barizel avait été le plus
+terrible des aveux.</p>
+
+<p>Cependant Roger partit pour Paris, et, après avoir
+vu M. Layton, le frère du suicidé de Charlestown, il
+alla au Havre pour voir M. Urquhart.</p>
+
+<p>Une fille! La mère de celle qu'il aimait avait été une
+fille!</p>
+
+<p>Il revint à Paris, écrasé, mais cependant ferme dans
+sa résolution.</p>
+
+<p>Jamais il ne reverrait Corysandre.</p>
+
+<p>Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette séparation?
+Il n'en savait rien, il ne se le demandait
+même pas, car ce n'était pas de l'avenir qu'il pouvait
+s'occuper, c'était du présent, du présent seul.</p>
+
+<p>Et dans ce présent il n'y avait qu'une chose: la fille
+d'Olympe Boudousquié ne pouvait pas être duchesse de
+Naurouse.</p>
+
+<p>Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait
+lui-même, il devait pour le moment écarter cela de sa
+pensée et tâcher de ne voir que ce que l'honneur de
+son nom lui imposait.</p>
+
+<p>Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette
+résolution serait un suicide.</p>
+
+<p>Et dans le wagon qui le ramenait du Havre à Paris,
+il arrêta la mise à exécution de cette résolution, s'y
+reprenant à vingt fois, à cent fois, ne restant fixé qu'à
+un seul point, qui était qu'il ne devait pas retourner
+à Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre,
+il n'y aurait ni volonté, ni dignité, ni honneur
+qui tiendraient contre elle; et puis, que lui dirait-il,
+d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui parler de sa mère, il
+faudrait qu'il inventât des prétextes; lesquels? Elle le
+verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.</p>
+
+<p>Il écrirait donc.</p>
+
+<p>Il fut emporté dans un tel trouble, un tel émoi, une
+telle angoisse, un tumulte si vertigineux, qu'il fut
+tout surpris de se trouver arrivé à Paris: le temps, la
+distance, étant choses inappréciables pour lui.</p>
+
+<p>Immédiatement il se rendit chez lui et tout de suite
+il écrivit ses lettres, dont les termes étaient arrêtés
+dans sa tête.</p>
+
+<p>«Madame la comtesse,</p>
+
+<p>«En vous disant que je partais pour voir MM. Layton
+et Urquhart vous avez compris qu'il me serait
+impossible de donner suite au projet de mariage
+dont je vous avais entretenu. Après avoir vu ces
+deux messieurs, je vous confirme cette impossibilité.</p>
+
+<p>«NAUROUSE.»</p>
+
+<p>Puis il passa à la lettre de Corysandre; mais, avant
+de pouvoir poser la plume sur le papier, il la laissa
+tomber plus de dix fois, l'esprit affolé, le coeur défaillant:</p>
+
+<p>«Je vous aime, chère Corysandre, et c'est sous le
+coup de la plus affreuse, de la plus grande douleur
+que j'aie jamais éprouvée que je vous écris.</p>
+
+<p>«Nous ne nous verrons plus.</p>
+
+<p>«Cependant mon amour pour vous est ce qu'il
+était hier, plus profond même, et ce que je vous
+disais en me séparant de vous, je vous le répète en
+toute sincérité: Je vous aime, je vous adore.</p>
+
+<p>«Mais l'implacable fatalité nous sépare et il n'y a
+pas de volonté humaine qui puisse nous réunir.</p>
+
+<p>«Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commencé
+cette lettre, celui qui remplit ma vie: je vous
+aime, chère Corysandre.</p>
+
+<p>«ROGER.»</p>
+
+<p>Cette lettre écrite, il la relut, et il voulut la déchirer,
+car elle ne disait nullement ce qu'il voulait dire; mais,
+quand il la recommencerait dix fois, vingt fois, à quoi
+bon, puisque, ce qui était dans son coeur, il ne pouvait
+justement pas l'exprimer.</p>
+
+<p>Il avait décidé que ce serait Bernard resté à Bade
+qui porterait ces deux lettres, et, en les envoyant à
+celui-ci, il lui donna ses instructions qu'il précisa minutieusement:
+tout d'abord, Bernard devait porter la
+lettre adressée à Corysandre et la remettre lui-même
+aux mains de mademoiselle de Barizel; quand à celle
+de madame de Barizel, il était mieux qu'il la remît à
+quelqu'un de la maison sans explication.</p>
+
+<p>Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait placé ces
+lettres fut fermée, il la garda longtemps devant lui,
+ne pouvant pas l'envoyer à la poste: c'était sa vie,
+son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.</p>
+
+<p>Jamais il n'avait éprouvé pareille douleur, pareille
+angoisse, et si son coeur ne défaillait pas dans les faiblesses
+de l'irrésolution, il se brisait sous les efforts
+de la volonté.</p>
+
+<p>Il fallait qu'il renonçât à celle qu'il avait aimée, qu'il
+aimait si passionnément, et il y renonçait; mais au
+prix de quelles souffrances accomplissait-il ce devoir!</p>
+
+<p>Enfin l'heure du départ des courriers approcha! il
+ne pouvait plus attendre; il prit la lettre et la porta
+lui-même au bureau de la rue Taitbout, marchant rapidement,
+résolument; mais, lorsqu'il la jeta dans la
+boîte, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coûté
+de presser la gâchette d'un pistolet dont la gueule eût
+été appuyée sur son coeur.</p>
+
+<p>Il était près de la rue Le Pelletier; le souvenir de
+Harly se présenta à son esprit, non de Harly son ami,&mdash;il
+n'avait point d'ami à cette heure et l'humanité
+entière lui était odieuse, mais de Harly, médecin; il
+monta chez lui.</p>
+
+<p>En le voyant entrer, Harly vint à lui vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle joie, mon cher Roger!</p>
+
+<p>Mais en remarquant combien il était pâle et comme
+tout son visage portait les marques d'un profond bouleversement,
+il s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc? Êtes-vous malade? s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Malade, non; mort: je viens de rompre mon
+mariage.</p>
+
+<p>Plusieurs fois Roger avait écrit à Harly pour lui
+parler de ce mariage et lui dire combien il aimait Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que
+je devais épouser plus que je ne l'ai jamais aimée; de
+son côté elle m'aime toujours, c'est vous dire ce que
+je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons
+de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au
+médecin un remède pour oublier et dormir, car, si j'ai
+eu le courage d'accomplir cette rupture, j'ai maintenant
+la lâcheté de ne pas pouvoir supporter ma douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser,
+ne pas souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le
+temps; on ne la supprime pas. Si je la suspends par
+le sommeil, au réveil vous la retrouverez aussi intense
+qu'en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai dormi, j'aurai échappé à moi-même, à
+mes pensées, à mes souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment,
+c'est aujourd'hui.</p>
+
+<p>Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait
+plus pâle, plus maigre que lorsqu'il l'avait quitté.
+Ce long voyage ne lui avait pas été salutaire. La fièvre
+bien certainement ne le quittait pas.</p>
+
+<p>Dans ces conditions comment allait-il supporter la
+crise qu'il traversait? Par les lettres qu'il avait reçues
+Harly savait que Roger avait mis toutes les espérances
+de sa vie dans ce mariage qui, pour lui, était
+le point de départ d'une existence nouvelle, sérieusement,
+utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour
+et de la famille, ces joies qu'il n'avait jamais
+connues et après lesquelles il aspirait si ardemment.
+Dans cette existence tranquille et régulière, il aurait
+pu trouver le rétablissement de sa santé, tandis que
+s'il reprenait ses anciennes habitudes il y trouverait
+sûrement l'aggravation rapide de sa maladie.</p>
+
+<p>Comment l'empêcher de les reprendre?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<p>Ce que Harly avait prédit se réalisa: quand Roger
+sortit de son assoupissement il trouva sa douleur aussi
+intense que la veille et même plus lourde, plus accablante,
+car il n'était plus enfiévré par la résolution à
+prendre puisque l'irréparable était accompli, et c'était
+le sentiment de cet irréparable qui pesait sur lui de
+tout son poids.</p>
+
+<p>C'était fini, il ne la verrait plus, et cependant elle
+était là devant ses yeux plus belle, plus radieuse, plus
+éblouissante qu'il ne l'avait jamais vue; ce n'était pas
+la mort qui la lui enlevait, mais sa propre volonté.
+Cette séparation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant
+il en était à se demander s'il n'était pas plus
+coupable envers Corysandre en l'abandonnant qu'il
+ne l'eût été envers l'honneur de son nom en l'épousant.
+Que lui avait-il valu jusqu'à ce jour, ce nom dont il
+avait été, dont il était si fier? La guerre avec sa famille
+qui avait empoisonné sa jeunesse, et maintenant le
+sacrifice de son bonheur.</p>
+
+<p>Il ne pouvait pas rester enfermé toute la journée,
+tournant et retournant la même pensée, voyant et
+revoyant toujours la même image.</p>
+
+<p>Il envoya chercher une voiture:</p>
+
+<p>&mdash;Où faut-il aller?</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards
+extérieurs.</p>
+
+<p>En arrivant pour la seconde fois à la Porte-Maillot,
+le cheval de sa victoria n'en pouvait plus; il descendit
+de voiture, en prit une autre et recommença sa promenade.</p>
+
+<p>A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais
+au lieu d'entrer au rez-de-chaussée, il monta à l'entresol
+pour dîner seul dans un salon particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Combien monsieur le duc veut-il de couverts?
+demanda le maître d'hôtel, qui le reconnut.</p>
+
+<p>&mdash;Un seul.</p>
+
+<p>&mdash;Que commande monsieur le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>A huit heures il entra à l'Opéra.</p>
+
+<p>Il ne tarda pas à ne pas pouvoir rester en place; la
+musique l'exaspérait.</p>
+
+<p>Il sortit et s'en alla aux Bouffes.</p>
+
+<p>Mais il n'y resta pas davantage.</p>
+
+<p>Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques,
+d'où il se sauva au bout d'un quart d'heure.</p>
+
+<p>Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comédiens
+qui jouaient sérieusement, la foule, le bruit, les lumières,
+tout lui faisait horreur.</p>
+
+<p>Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait
+la même chose, puis le surlendemain, puis toujours
+ainsi.</p>
+
+<p>Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.</p>
+
+<p>Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans
+savoir où aller, le valet de chambre, entrant dans son
+cabinet, lui demanda s'il pouvait recevoir madame
+la comtesse de Barizel.</p>
+
+<p>La comtesse à Paris! Il resta un moment abasourdi.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous dit que j'étais chez moi? demanda-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.</p>
+
+<p>Son parti fut pris.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer, dit-il.</p>
+
+<p>Il passa dans le salon, s'efforçant de se calmer. Ce
+n'était que la comtesse, il n'avait pas de ménagement
+à garder avec elle; il haïssait, il méprisait cette misérable
+femme qui le séparait de Corysandre.</p>
+
+<p>Elle entra la tête haute, avec un sourire sur le visage,
+et comme Roger, stupéfait, ne pensait pas à
+lui avancer un siège, elle prit un fauteuil et s'assit.
+Elle eût fait une visite insignifiante, qu'elle n'eût certes
+pas paru être plus à son aise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai reçu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitôt
+je me suis mise en route pour venir vous demander
+ce qu'elle signifie.</p>
+
+<p>&mdash;Que je renonce à la main de mademoiselle de
+Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi
+renoncez-vous à la main de ma fille?</p>
+
+<p>Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant
+cette assurance qui ressemblait à un défi, un sentiment
+d'indignation l'avait soulevé.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son
+nom à la fille de mademoiselle Olympe Boudousquié.</p>
+
+<p>Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa
+au contraire et son sourire s'accentua:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit-elle, que vous êtes victime d'une
+étrange confusion de nom, que des malveillants, des
+jaloux ont inventée dans un sentiment de haine stupide
+et de basse envie pour ma fille: je me nomme,
+il est vrai, de Boudousquié du nom de mon père;
+mais de Boudousquié et Boudousquié sont deux.
+Lorsque avec des yeux égarés vous êtes venu m'annoncer
+que vous partiez pour voir MM. Layton et
+Urquhart, j'ai été pour vous avertir qu'on tendait un
+piège à votre crédulité, comme on avait essayé d'en
+tendre un à la mienne lorsqu'on m'avait écrit pour
+m'avertir qu'il y avait en vous le germe de je ne
+sais quelle maladie mortelle, car déjà on m'avait menacée,
+pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher
+à cette famille Boudousquié avec laquelle je n'ai rien
+de commun; mais je ne l'ai point fait, pensant que
+vous ne donneriez pas dans cette invention grossière.
+Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont su
+troubler votre jugement, cependant si ferme et si
+droit d'ordinaire, et je viens me mettre à votre disposition
+pour vous fournir toutes les explications que
+vous pouvez désirer. Il s'agit de ma fille, de son
+bonheur, de son honneur, et je n'écoute, moi, sa
+mère, que cette seule considération. Que vous a-t-on
+dit!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le demandez?</p>
+
+<p>&mdash;Certes.</p>
+
+<p>&mdash;M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquié,
+après avoir ruiné son frère dont elle était la maîtresse,
+avait amené celui-ci à se tuer. M. Urquhart m'a dit
+que la même Olympe Boudousquié, qui l'avait trompé
+et ruiné, était la dernière des filles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il
+n'y a jamais eu rien de commun entre la famille Boudousquié,
+à laquelle appartenait cette... fille, et la
+famille de Boudousquié d'où je sors.</p>
+
+<p>&mdash;Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe
+Boudousquié, que M. Urquhart a conservé et m'a
+montré, soit... le vôtre?</p>
+
+<p>Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance,
+fut renversée; une pâleur mortelle envahit son visage
+et Roger crut qu'elle allait défaillir. Se voyant observée,
+elle se cacha la tête entre ses mains, mais le
+tremblement de ses bras trahit son émotion.</p>
+
+<p>Cependant elle se remit assez vite, au moins de façon
+à pouvoir reprendre la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma
+honte, dit-elle, car je veux vous avouer la vérité, toute
+la vérité. Que ne l'ai-je fait plus tôt! Je vous aurais
+épargné les douleurs par lesquelles vous avez passé
+et que vous nous avez imposées, à ma fille et à moi.
+J'avoue donc que, tout à l'heure, en vous disant qu'il
+n'y avait rien de commun entre Olympe Boudousquié
+et ma famille, j'ai manqué à la vérité: en réalité
+cette Olympe était la fille de mon père, fille naturelle,
+née de relations entre mon père et une jeune
+femme...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Aitie, modiste à Natchez; j'ai le
+certificat de baptême d'Olympe Boudousquié et beaucoup
+d'autres pièces authentiques la concernant et
+concernant aussi sa mère.</p>
+
+<p>Madame de Barizel eut un mouvement d'hésitation,
+cependant elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez comme ces liaisons se font et se défont
+facilement. Mon père eut le tort de ne pas s'occuper
+de cette fille qui, devenue grande, suivit les traces de
+sa mère; c'est à elle que se rapportent sans doute les
+pièces dont vous parlez, à elle aussi que se rapportent
+les récits qui ont été faits par MM. Layton et Urquhart
+et si vous trouvez qu'une certaine ressemblance existe
+entre le portrait qu'on vous a montré et moi, vous devez
+comprendre que cette ressemblance est assez naturelle
+puisque celle qui a posé pour ce portrait était...
+ma soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander
+ce qu'elle est devenue?</p>
+
+<p>&mdash;Morte.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Une quinzaine d'années.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un acte qui constate sa mort.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en
+le cherchant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je puis éviter cette peine, car j'ai une
+série d'actes s'appliquant à cette Olympe Boudousquié
+qui permettent de la suivre jusqu'au moment
+où M. le comte de Barizel l'a ramenée de la Havane.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc!</p>
+
+<p>Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement
+il se leva et étendant le bras vers la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie de vous retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous jure.</p>
+
+<p>&mdash;Me croyez-vous donc assez naïf pour avoir foi
+aux serments d'Olympe Boudousquié?</p>
+
+<p>Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant
+une main malgré l'effort qu'il faisait pour se dégager:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je partirai, s'écria-t-elle avec un accent
+déchirant, je retournerai en Amérique, vous
+n'entendrez jamais parler de moi, je serai morte pour
+le monde, pour vous, même pour ma fille; mais, je
+vous en conjure à genoux, à mains jointes, en vous
+priant, en vous suppliant comme le bon Dieu, ne l'abandonnez
+pas, ne renoncez pas à ce mariage. Elle
+est innocente, elle est la fille légitime du comte de
+Barizel dont la noblesse est certaine; elle vous aime,
+elle vous adore. La tuerez-vous par votre abandon?
+C'est sa douleur qui m'a poussée à cette démarche.
+Ne vous laisserez-vous pas émouvoir, vous qui l'aimez?
+l'amour ne parlera-t-il pas en vous plus que
+l'orgueil?</p>
+
+<p>&mdash;Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<p>Madame de Barizel était partie depuis longtemps et
+Roger n'avait pas quitté son salon, qu'il arpentait en
+long et en large, à grands pas, fiévreusement, quand
+le domestique entra de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là une dame, dit-il, qui veut à toute force
+voir monsieur le duc; elle refuse de donner son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Ne la recevez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est jeune, et sous son voile elle paraît très
+jolie.</p>
+
+<p>Roger ne fut pas sensible à cette raison qui, dans la
+bouche du domestique, paraissait toute-puissante:</p>
+
+<p>&mdash;Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.</p>
+
+<p>Mais, avant que le domestique fût sorti, la porte du
+salon se rouvrit et la jeune dame qui paraissait très
+jolie sous son voile entra.</p>
+
+<p>Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement
+pour la reconnaître; son coeur avait bondi au-devant
+d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous!</p>
+
+<p>&mdash;Roger!</p>
+
+<p>Le domestique sortit vivement.</p>
+
+<p>Elle se jeta dans les bras de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Corysandre!</p>
+
+<p>Ils restèrent longtemps sans parler, se regardant,
+les yeux dans les yeux, perdus dans une extase passionnée;
+ce fut elle qui la première prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Ma présence ici vous explique que je ne vous en
+veux pas de votre lettre, j'ai été foudroyée en la lisant,
+je n'ai pas été fâchée. Fâchée contre vous, moi!</p>
+
+<p>Et elle s'arrêta pour le regarder, mettant toute son
+âme, toute sa tendresse, tout son amour dans ce regard,
+frémissante de la tête aux pieds, éperdue, anéantie;
+ce n'était plus l'admirable et froide statue qu'il
+avait vue en arrivant à Bade, mais une femme que la
+passion avait touchée et qu'elle entraînait.</p>
+
+<p>Tout à coup un flot de sang empourpra son visage
+et elle se cacha la tête dans le cou de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Si je viens à vous, dit-elle faiblement, chez vous,
+ce n'est pas pour vous demander les raisons qui vous
+empêchent de me prendre pour femme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Ces raisons, ne me les dis pas, s'écria-t-elle dans
+un élan irrésistible, je ne veux pas les connaître... au
+moins je ne veux pas que tu me les dises.</p>
+
+<p>De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.</p>
+
+<p>Puis après quelques instants elle poursuivit sans le
+regarder:</p>
+
+<p>&mdash;Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement
+qu'il a pris... librement, c'est qu'il a pour agir
+ainsi des raisons qui s'imposent à son honneur; je
+sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux
+pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.</p>
+
+<p>Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles
+comme si elle avait peur de voir et d'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as pensé à moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle,
+avant de prendre cette résolution, à ma douleur, à
+mon désespoir; tu as pensé que je pouvais en mourir.</p>
+
+<p>Il inclina la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant tu l'as prise?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dû la prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as dû! C'est bien cela, je comprends; mais
+tu m'aimes, n'est-ce pas; tu m'aimes encore!</p>
+
+<p>&mdash;Si je t'aime!</p>
+
+<p>La prenant dans ses bras, il l'étreignit passionnément;
+ils restèrent sans parler, les lèvres sur les
+lèvres.</p>
+
+<p>Mais doucement elle se dégagea:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je te demande, je le savais avant que tu
+me le dises, je l'avais senti, je l'avais deviné, et c'est
+parce que je sentais bien que tu m'aimais, que tu
+m'aimes toujours que je suis venue à toi, car enfin
+nous ne pouvons pas être séparés,&mdash;j'en mourrais.
+Et toi, supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu
+sans moi? Pour moi, je ne peux pas vivre sans toi,
+sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je viens te
+le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas,
+c'était que je ne pouvais pas être ta femme?</p>
+
+<p>Il baissa la tête, ne pouvant pas répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne réponds-tu pas? s'écria-t-elle, pourquoi
+ne parles-tu pas franchement? Tu as peur que je
+t'adresse des questions. Mais ces questions m'épouvantent
+encore plus qu'elles ne peuvent t'épouvanter
+toi-même. En me disant que tu m'aimais toujours et
+que tu ne pouvais pas faire de moi ta femme, tu m'as
+tout dit. Je ne veux pas en savoir davantage. Il y a là
+quelque mystère, quelque secret terrible que je ne dois
+pas connaître puisque tu ne me l'as pas dit et que tu
+montres tant d'inquiétude à la pensée que je peux te le
+demander. Je ne suis qu'une pauvre fille sans expérience,
+je ne sais que bien peu de chose dans la vie et
+du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris à regarder
+et à voir, et ce que bien souvent je ne comprends
+pas, je le devine cependant. Ce que j'ai deviné
+c'est qu'après avoir voulu me prendre pour ta femme,
+tu ne le veux plus maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le peux plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh
+bien, ne nous séparons plus. Me voici; prends-moi,
+garde-moi.</p>
+
+<p>Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant
+sans baisser les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Me veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai pu t'écrire que nous ne nous verrions
+plus! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi
+comme toi sans doute; à la mienne tu ferais ce que je
+fais; tu as eu la douleur de résister à ton amour, moi
+j'ai la joie d'obéir au mien. Et sens-tu comme elle est
+grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'élève
+au-dessus de toutes les considérations si sages et
+si petites de ce monde? Jusqu'à ce jour je n'ai eu
+qu'un orgueil, celui de ma beauté; on m'a tant dit que
+j'étais belle, on m'a montré tant d'enthousiasme, tant
+d'admiration, que j'ai cru... quelquefois que j'étais au-dessus
+des autres femmes; au moins je l'ai cru pour
+la beauté, car pour tout le reste je savais bien que je
+n'étais qu'une fille très ordinaire. Mais voilà que tu
+m'aimes, voilà que je t'aime, que je t'aime passionnément,
+plus que tout au monde, plus que ma réputation,
+plus que mon honneur, plus que tout, et voilà
+que c'est par mon amour que je deviens supérieure
+aux autres, puisque je fais ce que nulle autre sans
+doute n'oserait faire à ma place et m'en glorifie.</p>
+
+<p>Elle le regarda un moment; ses yeux lançaient des
+flammes, sa poitrine bondissait, elle était transfigurée
+par la passion.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je
+sais que tu m'acceptes comme je me donne,&mdash;entièrement.
+Où tu voudras que j'aille, j'irai; ce que tu
+voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonté
+que la tienne, d'autres désirs que les tiens, d'autre
+bonheur que le tien; heureuse que tu m'aimes, ne
+demandant rien, n'imaginant rien, ne souhaitant rien
+que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'être
+aimée; si tu savais que je ne l'ai jamais été... par
+personne, tu entends, par personne, et que mon
+enfance a été aussi triste, aussi délaissée que la
+tienne.</p>
+
+<p>Comme il la regardait dans les yeux, elle détourna
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutôt
+t'expliquer comment j'ai pris cette résolution.</p>
+
+<p>Elle avait jusqu'alors parlé debout; elle attira un
+fauteuil et s'assit, tandis que Roger prenait place devant
+elle sur une chaise, lui tenant les mains dans les
+siennes, penché vers elle, aspirant ses paroles et ses
+regards.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussitôt après avoir lu ta lettre et quand ma
+mère m'a donné celle que tu lui écrivais que je me suis
+décidée. Comme elle m'annonçait qu'elle venait à Paris
+pour dissiper le malentendu qui s'était élevé entre
+vous, je lui ai demandé à l'accompagner, devinant
+bien qu'il ne s'agissait point d'un malentendu comme
+elle disait et que rien ni personne ne te ferait revenir
+sur cette rupture, que tu n'avais pu arrêter qu'après
+de terribles combats, forcé par des raisons qui ne
+changeraient pas. Elle a consenti à mon voyage. Nous
+sommes arrivées ce matin, et elle m'a dit qu'elle venait
+chez toi. J'ai attendu son retour, mais sans rien espérer
+de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentrée, dans un
+état pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que
+tu persistais dans ta résolution. Alors je suis sortie;
+dans la rue j'ai appelé un cocher qui passait et je lui
+ai dit de m'amener ici. Il a fallu subir l'examen de ton
+concierge et de ton valet de chambre. Mais qu'importe!
+Pouvais-je être sensible à cela en un pareil
+moment! Me voici, près de toi, à toi, cher Roger; ne
+pensons qu'à cela, au bonheur d'être ensemble. Moi,
+je me suis faite à l'idée de ce bonheur puisque, depuis
+hier, je savais que ces mots que tu as dû avoir tant de
+peine à écrire: «Nous ne nous verrons plus», n'auraient
+pas de sens aujourd'hui; mais toi, ne te surprend-il
+pas?</p>
+
+<p>Glissant de son siège, il se mit à genoux devant elle,
+et dans une muette extase, il la contempla, la regarda
+des pieds à la tête, tandis qu'il promenait dans de
+douces caresses ses mains sur elle, sur ses bras, sur
+son corsage, la serrant, l'étreignant comme s'il avait
+besoin d'une preuve matérielle pour se persuader qu'il
+n'était pas sous l'influence d'une illusion.</p>
+
+<p>&mdash;Que ne puis-je te garder toujours ainsi, à mes
+pieds, dit-elle en souriant; mais nous ne devons
+pas nous oublier. Il est impossible que ma mère ne
+s'aperçoive pas bientôt de mon départ. Elle me cherchera.
+Ne me trouvant pas, la pensée lui viendra bien
+certainement que je suis ici, car elle sait combien je
+t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me reprendre, car
+elle saurait bien nous séparer, dût-elle me mettre dans
+un couvent jusqu'au jour où elle aurait arrangé un
+autre mariage pour moi. Ce mariage, je ne l'accepterais
+pas; cela, tu le sais. Mais je ne veux pas de
+luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi à cette
+existence... misérable. Partons, partons aussitôt que
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite. Où veux-tu que nous allions?</p>
+
+<p>&mdash;Et que m'importe! J'aurais voulu aller à Varages,
+à Naurouse, là où tu as vécu, où tu devais me conduire.
+Mais ce serait folie en ce moment; on nous retrouverait
+trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous
+retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que
+pour moi. Allons donc où tu voudras; moi je ne veux
+qu'une chose: être ensemble. Tous les pays me sont
+indifférents; ils me deviendront charmants quand nous
+les verrons ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;L'Espagne!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux.</p>
+
+<p>&mdash;Partons.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps d'envoyer chercher une voiture.</p>
+
+<p>Mais au moment où il se dirigeait vers la porte, un
+bruit de voix retentit dans le vestibule, comme si
+une altercation venait de s'élever entre plusieurs personnes.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<p>Roger courut à la porte pour la fermer, et en même
+temps, se tournant vers Corysandre, il lui fit signe
+d'entrer dans la pièce voisine, qui était sa chambre.</p>
+
+<p>Il n'avait pas tourné le pène, qu'on frappa à la porte
+non avec le doigt, mais avec la main pleine, trois
+coups assez forts.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assurée.</p>
+
+<p>Évidemment c'était madame de Barizel qui venait
+reprendre Corysandre.</p>
+
+<p>Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant
+et entra dans sa chambre, où il trouva Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère! murmura-t-elle d'une voix épouvantée.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons descendre par l'escalier de service;
+vite.</p>
+
+<p>La prenant par la main, il l'entraîna de la chambre
+dans le cabinet de toilette, du cabinet de toilette
+dans un couloir de dégagement au bout duquel se
+trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette
+porte était fermée à clef, et la clef ne se trouvait pas
+dans la serrure.</p>
+
+<p>Roger n'avait pas pensé à cela, il fut déconcerté.
+Où, chercher cette clef? Il n'en avait pas l'idée.</p>
+
+<p>Avant qu'il eût pu réfléchir, un bruit de pas retentit
+au bout du couloir. Alors, tenant toujours Corysandre
+par la main, il rentra dans le cabinet de toilette
+dont il verrouilla la porte. C'était se faire prendre
+dans une souricière; mais ils n'avaient aucun moyen
+de sortir.</p>
+
+<p>Corysandre étreignit Roger dans ses deux bras, et,
+comme il se baissait vers elle, elle l'embrassa passionnément,
+désespérément, comme si elle avait
+conscience que c'était le dernier baiser qu'elle lui
+donnait et qu'elle recevait de lui.</p>
+
+<p>-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la
+porte; ne nous cachons pas.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas à aller tirer le verrou: au moment
+où ils arrivaient dans la chambre, la porte opposée à
+celle par laquelle ils entraient s'ouvrait, et derrière
+un petit homme à lunettes, vêtu de noir, ils aperçurent
+madame de Barizel.</p>
+
+<p>Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger
+aperçut le bout d'une écharpe tricolore.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit le commissaire de police,
+je suis chargé de rechercher chez vous mademoiselle
+Corysandre de Barizel, mineure au-dessous de seize
+ans, que sa mère, madame la comtesse de Barizel, ici
+présente, vous accuse d'avoir enlevée et détournée.</p>
+
+<p>Roger s'était avancé, tandis que Corysandre était
+restée en arrière, mais sans chercher à se cacher, la
+tête haute, ne laissant paraître sa confusion que par
+le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.</p>
+
+<p>Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avança
+à son tour et vint se poser à côté de Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai été ni enlevée, ni détournée, dit-elle en
+s'efforçant d'affermir sa voix, qui malgré elle trembla,
+je suis venue volontairement.</p>
+
+<p>Le commissaire salua de la tête sans répondre,
+tandis que madame de Barizel levait au ciel ses mains
+indignées et frémissantes.</p>
+
+<p>&mdash;Prétendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire,
+s'adressant à Roger, que mademoiselle est
+venue chez vous simplement en visite?</p>
+
+<p>Roger ne répondit rien.</p>
+
+<p>&mdash;S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites?
+s'écria madame de Barizel; cherche-t-on à se
+sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire une visite
+à un jeune homme? Cette défense est absurde.</p>
+
+<p>&mdash;Me suis-je donc défendu? demanda Roger avec
+hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Naurouse n'a pas à se défendre, dit vivement
+Corysandre, il n'a rien fait; s'il faut un coupable,
+ce n'est pas lui.</p>
+
+<p>Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger
+et de madame de Barizel, étaient parties irrésistiblement,
+sans réflexion, sous le coup de l'émotion; seul
+le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui
+d'ailleurs n'était point partie intéressée, avait su ce
+qu'il disait.</p>
+
+<p>Cependant le temps avait permis à Roger de se
+reconnaître, au moins jusqu'à un certain point, c'est-à-dire
+qu'il ne comprenait rien à ce qui se passait.</p>
+
+<p>Cependant il fallait qu'il parlât, qu'il se défendît,
+ou s'il ne se défendait pas, qu'il sût à quoi cela l'entraînait.
+Madame de Barizel, habile et avisée comme
+elle l'était, n'avait certes pas décidé une pareille aventure
+à la légère.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais
+avoir quelques instants d'entretien avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à votre disposition, monsieur le duc,
+répondit le commissaire, qui paraissait beaucoup
+mieux disposé en faveur des accusés que de l'accusateur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur... s'écria madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, madame, la porte est gardée.</p>
+
+<p>Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme
+pour lui demander pardon de la laisser seule; mais
+elle lui fit signe qu'elle avait compris. Alors il passa
+dans le salon avec le commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question
+que je voudrais vous adresser si vous le permettez:
+vous avez parlé d'accusation tout à l'heure, cette
+accusation est-elle sérieuse? sur quoi porte-t-elle? à
+quoi expose-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un code, monsieur le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cependant un livre qui devrait se trouver
+chez tout le monde, dit-il sentencieusement; enfin,
+puisque vous n'en avez pas, je vais tâcher de répondre
+à vos questions. Vous demandez si cette accusation
+est sérieuse? Oui, monsieur le duc, au moins
+par ses conséquences possibles. Les articles sous le
+coup desquels elle vous place sont les 354, 355, 356,
+357 du code pénal, qui disent que quiconque aura
+enlevé ou détourné une fille au-dessous de seize ans
+subira la peine des travaux forcés à temps.</p>
+
+<p>Roger ne fut pas maître de retenir un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela
+dans le monde, n'est-ce pas? Cependant telle est la
+loi. Elle dit aussi que, quand même la fille aurait
+consenti à son enlèvement ou suivi volontairement
+son ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans
+ou au-dessus, il sera condamné aux travaux forcés à
+temps. Mademoiselle de Barizel, en affirmant qu'elle
+était venue librement chez vous, a paru vouloir vous
+innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompée. N'oubliez
+pas cela, monsieur le duc. De même n'oubliez
+pas non plus le dernier article que je signale tout
+particulièrement à votre attention, et qui dit que dans
+le cas où le ravisseur épouserait la fille qu'il a enlevée,
+il ne pourrait être condamné que si la nullité
+de son mariage était prononcée. Dans l'espèce, vous
+sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?</p>
+
+<p>Baissant la tête, le commissaire adressa à Roger
+par-dessus ses lunettes un sourire qui en disait
+long.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez deviné qu'on voulait me contraindre
+à ce mariage? dit Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! hé!</p>
+
+<p>Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les
+mains, satisfait sans doute d'avoir été compris.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un procès-verbal à dresser, dit-il, je puis
+m'installer ici, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Il s'assit devant la table.</p>
+
+<p>&mdash;Ce procès-verbal doit constater la porte fermée
+à clef, la tentative de fuite par l'escalier de service, le
+désordre de la toilette de la jeune personne. Pourquoi
+donc avez-vous fermé cette porte, monsieur le duc?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pensé qu'à la mère et j'ai voulu lui échapper.</p>
+
+<p>&mdash;Fâcheux.</p>
+
+<p>Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la
+chambre; Corysandre était assise à un bout, madame
+de Barizel à un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous
+êtes-vous fait renseigner par M. le commissaire sur
+les conséquences de ce que la loi française appelle un
+détournement de mineure?</p>
+
+<p>Comme Roger ne répondait pas, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces conséquences
+sont un procès en cour d'assises et une
+condamnation aux travaux forcés.</p>
+
+<p>Corysandre se leva et d'un bond vint à Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, poursuivit madame de Barizel, que
+cela vous a donné à réfléchir et que vous pouvez me
+faire connaître vos intentions. Vous aimez ma fille. De
+son côté, elle vous aime passionnément, follement; sa
+démarche le prouve. L'épousez-vous?</p>
+
+<p>Avant qu'il eût pu répondre. Corysandre s'était jetée
+devant lui et, s'adressant à sa mère:</p>
+
+<p>-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'épouser,
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te parle pas, s'écria madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;Je réponds pour lui.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Roger:</p>
+
+<p>&mdash;Si à la demande qu'on t'adresse sous le coup de
+cette pression infâme, dit-elle, tu répondais: «Oui»,
+tu ne serais plus le duc de Naurouse que j'aime. Tu
+ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le
+peux encore moins aujourd'hui.</p>
+
+<p>Madame de Barizel parut hésiter un moment; mais
+presque aussitôt ses yeux lancèrent des éclairs, tandis
+que ses narines retroussées et ses lèvres minces frémissaient:
+elle se leva et s'avançant:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il
+pas t'épouser? dit-elle d'un air de défi; s'il a des
+raisons à donner pour justifier son refus, j'entends des
+raisons honnêtes et avouables, qu'il les donne tout
+haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.</p>
+
+<p>Une fois encore Corysandre intervint en se jetant
+au-devant de Roger:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'écria-t-elle,
+et que je n'ai pas à lui demander, moi, votre
+fille, de se taire.</p>
+
+<p>Malgré sa fermeté, madame de Barizel fut déconcertée;
+mais son trouble ne dura qu'un court instant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous réfléchirez, monsieur le duc, dit-elle; votre
+femme, ou vous ne la reverrez jamais.</p>
+
+<p>Sans répondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de
+Roger.</p>
+
+<p>&mdash;A toi pour la vie, s'écria-t-elle, pour la vie, je te
+le jure.</p>
+
+<p>La porte du salon s'ouvrit:</p>
+
+<p>&mdash;Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le
+procès-verbal? dit le commissaire de police.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<p>Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de
+son procès-verbal.</p>
+
+<p>Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il
+ne lui était pas possible, non seulement de résoudre
+cette question, mais même de l'examiner, et tout de
+suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant bien en
+avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires.</p>
+
+<p>Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret
+était au travail. Les vacances étaient pour lui
+son temps le plus occupé; il mettait à jour son arriéré.</p>
+
+<p>Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient
+passées, minutieusement, et il exigea un récit complet
+non seulement sur le fait même du procès-verbal du
+commissaire de police, mais encore sur les antécédents
+de madame de Barizel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le caractère du personnage qui nous expliquera
+ce dont il est capable, dit-il pour décider Roger,
+qui hésitait.</p>
+
+<p>Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle
+et les témoignages de MM. Layton et Urquhart.</p>
+
+<p>&mdash;Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est
+pas complice de sa mère?</p>
+
+<p>&mdash;Elle!</p>
+
+<p>&mdash;Ça s'est vu.</p>
+
+<p>Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de
+Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait
+plus beau encore si c'était joué, car il est bien certain
+que par la venue chez vous de cette jeune fille qui
+vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme,
+puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi
+pour votre maîtresse, puisque nous nous aimons»,
+vous avez été profondément touché.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée
+de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se
+jetant entre sa mère et vous pour dire: «Il ne peut
+pas m'épouser,» elle vous a paru très belle.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable d'héroïsme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus
+que vous ne l'avez jamais aimée.</p>
+
+<p>&mdash;Au point que je me demande si je ne commets
+pas la plus abominable des lâchetés en ne l'épousant
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais
+désespéré de dire une parole qui pût vous blesser
+dans votre amour. Je comprends que vous admiriez
+cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore
+que pour sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas
+vous faire observer que ce sacrifice arrive bien à point
+pour peser sur vos résolutions. Et notez que je ne
+veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue
+jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont.
+Et ce que je dis présentement, c'est que nous avons
+affaire à une mère très forte qui a bien pu pousser sa
+fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui la
+faisait agir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous affirme que tout en elle a été spontané,
+inspiré seulement par le coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le croire; mais il est possible que le contraire
+soit vrai, et cela suffit pour vous avertir d'avoir
+à vous tenir sur vos gardes. D'ailleurs les raisons qui
+vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle de
+Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et
+je ne crois pas que par sa démarche auprès de vous,
+pas plus que par la mise en mouvement du commissaire
+de police, madame de Barizel se soit réhabilitée;
+elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous
+prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en
+vous la représentant comme une aventurière dangereuse.
+Maintenant quel parti va-t-elle tirer de son
+procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante.</p>
+
+<p>&mdash;Justement. A ce sujet je voudrais vous faire
+observer que je crois que mademoiselle de Barizel a
+plus de seize ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez
+pour vous mettre à l'abri. Si la loi punit des travaux
+forcés le ravisseur d'une fille au-dessous de seize ans,
+elle punit de la réclusion le ravisseur d'une mineure;
+or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle
+a toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent,
+la plainte peut être déposée et le procès peut être fait.
+Le fera-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de
+revolver tiré sur un amant qui se sauvait d'elle, que je
+n'avais pas voulu admettre lorsqu'on me l'avait racontée,
+me paraît maintenant possible.</p>
+
+<p>&mdash;En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que
+je pense, c'est aux avantages qu'elle peut avoir à le
+faire. A vous en menacer, les avantages sautent aux
+yeux: elle espère vous faire peur; avant de se laisser
+amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel,
+un duc de Naurouse réfléchit, et entre deux
+hontes il choisit la moindre.</p>
+
+<p>La moindre serait la condamnation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la
+moindre pour vous serait de devenir son gendre. C'est
+là son calcul: tout a été préparé pour vous effrayer et
+vous amener au mariage par la peur. C'est un chantage
+comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris
+que celui-là ne soit pas plus souvent pratiqué; mais
+voilà, les coquins n'étudient le code que pour échapper
+aux conséquences de leurs coquineries et non pour en
+préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la
+loi tient à la dispositions des habiles!</p>
+
+<p>&mdash;Si madame de Barizel n'a pas étudié le code,
+soyez sûr qu'elle se l'est fait expliquer par des gens
+qui le connaissent.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué
+part d'une main expérimentée; mais justement parce
+qu'elle n'a pas agi à la légère, elle doit savoir que
+vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès,
+l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement
+est encore mariable, devient immariable. Si belle, si
+séduisante que soit une jeune fille, elle ne trouve pas
+de mari quand elle a été enlevée ou détournée et quand
+un procès retentissant a fait un scandale épouvantable
+autour de son nom. Que devient madame de Barizel si
+elle ne marie pas sa fille? Une aventurière vieillie qui
+n'a plus un seul atout dans son jeu, puisqu'elle a
+perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant
+de déposer sa plainte, elle y regardera à deux
+fois. Elle a joué ses premières cartes et elle a gagné,
+c'est-à-dire qu'elle a gagné son procès-verbal sur
+lequel elle peut échafauder une action... si vous avez
+peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en
+faire de son procès-verbal? Voyez-vous son embarras
+avant de risquer une aussi grosse partie? Mon avis
+est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez
+assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à
+vous tâter, qu'on vous fera même des propositions.
+Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le moment,
+tout cela ne nous regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;C'est en homme d'affaires que je parle, car je
+devine très bien ce que vous devez souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à... elle.</p>
+
+<p>Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait
+annoncé avec sa sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle.</p>
+
+<p>Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels
+Roger avait vainement cherché à apprendre ce que
+Corysandre était devenue, retenu qu'il était par la
+réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de
+retour de Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son
+entrée, grave, majestueux, s'étant arrangé une tête et
+une tenue pour cette visite, plus imposant, plus important
+qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa
+redingote noire, son menton rasé de près relevé par
+son col de satin.</p>
+
+<p>Après les premières paroles de politesse, Roger
+attendit, s'efforçant d'imposer silence à son émotion
+et de ne pas crier le mot qui lui montait du coeur:
+&mdash;Où est Corysandre?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander
+quelles sont vos inventions.</p>
+
+<p>&mdash;Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de
+qui?</p>
+
+<p>&mdash;Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je
+suis l'ami le plus ancien... un second père.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait connaître ces intentions à madame la
+comtesse de Barizel; il m'est, à mon grand regret,
+impossible de donner suite au projet que j'avais formé
+et dont je vous avais entretenu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais depuis que vous avez fait connaître vos
+intentions à madame de Barizel, il s'est passé un...
+incident grave qui a dû les modifier.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne les a point modifiées.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête
+homme qui vous le dit.</p>
+
+<p>Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête
+homme à sa place; mais il ne pouvait le faire qu'en
+accusant madame de Barizel, et il ne le voulut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait
+éprouver un réel plaisir à prononcer ce mot, monsieur
+le duc, c'est de mon propre mouvement que je me suis
+décidé à cette démarche auprès de vous, dans l'intérêt
+de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je
+viens de voir madame de Barizel bien décidée à
+demander aux tribunaux la réparation de l'injure sanglante
+que vous lui avez faite, je l'ai arrêtée en la
+priant de me permettre de faire appel à votre honneur....</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement l'honneur qui m'empêche de
+poursuivre ce mariage, dit Roger, incapable de retenir
+cette exclamation.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos
+paroles une accusation terrible. Qui la justifie? Vous
+ne pouvez pas laisser mes amies, madame de Barizel
+aussi bien que sa fille, sous le coup de cette accusation
+tacite.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui
+me font rompre un mariage que je désirais ardemment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur
+le duc.</p>
+
+<p>Roger ne répondit pas.</p>
+
+<p>Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence,
+et il eût rompu l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir
+trouver le moyen de savoir où était Corysandre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez
+dans votre inqualifiable refus de me donner des
+explications que je me croyais en droit de demander
+à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur. Vous
+avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre
+que vous dites aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Que j'aime et qui m'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et
+si vous ne l'en faites pas sortir en l'épousant, elle y
+restera enfermée jusqu'à sa majorité, car vous sentez
+bien qu'après ce procès elle ne pourrait jamais se
+marier.</p>
+
+<p>Roger, se raidissant contre son émotion, voulut
+essayer de suivre les conseils de Nougaret:</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai
+foi en elle comme elle a foi en moi; par ce procès,
+madame de Barizel déshonorera sa fille, voilà tout.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<p>«Nous attendrons».</p>
+
+<p>Mais c'était une parole de défense, une bravade, un
+défi qui n'avait d'autre but que de montrer qu'il n'était
+pas plus effrayé par la menace du procès que par celle
+du couvent.</p>
+
+<p>En réalité, il espérait bien n'avoir pas à attendre
+longtemps; Corysandre trouverait certainement un
+moyen pour lui faire savoir dans quel couvent elle
+était; et lui, de son côté, en trouverait un pour la
+tirer de ce couvent. Réunis, ils partiraient, et bien
+adroite serait madame de Barizel si elle les rejoignait.</p>
+
+<p>Quant aux poursuites en détournement de mineure,
+il semblait, après la visite de Dayelle, qu'il ne devait
+pas s'en inquiéter; jamais madame de Barizel ne
+poursuivrait ce procès qui perdrait sa fille, et à la
+vengeance elle préférerait son intérêt.</p>
+
+<p>Il se trouva avoir raisonné juste pour les poursuites,
+mais non pour Corysandre.</p>
+
+<p>Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est
+par Nougaret, qui lui apprit que Dayelle avait fait des
+démarches auprès du commissaire de police et auprès
+de quelques autres personnes pour qu'on gardât le
+silence sur le procès-verbal, qui serait enterré.</p>
+
+<p>De Corysandre il ne reçut aucune nouvelle; le
+temps s'écoula; la lettre qu'il attendait n'arriva pas. Il
+devait donc la chercher, la trouver; mais comment?</p>
+
+<p>Madame de Barizel avait quitté Paris pour s'installer
+chez Dayelle, dans un château que celui-ci possédait
+aux environs de Poissy, et où il passait tous les ans la
+saison d'automne avec son fils et tout un cortège
+d'invités qui se renouvelaient par séries; en la surveillant
+adroitement, en la suivant, elle devait vous
+conduire au couvent où Corysandre était enfermée.</p>
+
+<p>Mais il ne lui convenait pas de remplir ce rôle
+d'espion, et d'ailleurs il eût suffi que madame de
+Barizel pût soupçonner qu'elle était espionnée pour
+dérouter toutes les recherches; il lui fallait donc
+quelqu'un qui pût exercer cette surveillance avec
+autant de discrétion que d'habileté.</p>
+
+<p>L'idée lui vint de demander à Raphaëlle de lui
+donner l'homme qu'elle avait envoyé en Amérique;
+sans doute il éprouvait bien une certaine répugnance
+à s'adresser à Raphaëlle; mais cet homme, en obtenant
+les renseignements relatifs à madame de Barizel,
+avait donné des preuves incontestables d'activité et
+d'habileté; il connaissait déjà celle-ci, et c'étaient là
+des considérations qui devaient l'emporter, semblait-il,
+sur sa répugnance; puisque c'était par Raphaëlle
+seule qu'il pouvait savoir qui était cet homme, il fallait
+bien qu'il le lui demandât.</p>
+
+<p>Aux premiers mots qu'il lui adressa à ce sujet, elle
+parut embarrassée; mais bientôt elle prit son parti.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle,
+ne fait pas son métier de ces sortes d'affaires; c'est
+par amitié qu'elle a bien voulu me rendre ce service;
+en un mot, c'est mon père. Tu vois combien il est
+délicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a
+bien voulu faire pour moi. Et puis, ce qui est délicat
+aussi, c'est de lui donner des raisons pour justifier à
+ses propres yeux son intervention. Ces raisons, je ne
+te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui,
+avant d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un
+homme méticuleux, qui pousse certains scrupules à
+l'exagération; le type du vieux soldat. Enfin je vais
+tâcher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.</p>
+
+<p>Raphaëlle réussit dans sa mission qu'elle présentait
+comme si délicate, si difficile, et le lendemain matin
+Roger vit entrer M. Houssu, sanglé dans sa redingote
+boutonnée comme une tunique, les épaules effacées, la
+poitrine bombée, avec un large ruban rouge sur le
+coeur. Il salua militairement et, d'une voix brève:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, je viens à vous de la part de
+ma fille... à qui je n'ai rien à refuser. Elle m'a dit que
+vous aviez besoin de mes services pour rechercher
+une jeune fille que sa mère ferait retenir injustement
+dans un couvent. Je me mets donc à votre disposition,
+d'abord pour avoir le plaisir de vous obliger,&mdash;il
+salua,&mdash;ensuite pour être agréable à ma fille,&mdash;il
+mit la main sur son coeur d'un air attendri,&mdash;enfin
+parce que mes principes d'homme libre s'opposent à
+ces séquestrations dans les couvents.</p>
+
+<p>Comme Roger se souciait peu de connaître les
+principes de M. Houssu, il se hâta de parler de la
+question de rémunération.</p>
+
+<p>&mdash;A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec
+bonhomie, à la vacation, je vous compterai le temps
+passé à cette surveillance... et mes frais, au plus juste.</p>
+
+<p>Soit que Houssu voulût tirer à la vacation, soit toute
+autre raison, le temps s'écoula sans qu'il apportât
+aucun renseignement sur Corysandre; cependant il
+était bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance
+avec activité, car, s'il était muet sur Corysandre, il
+était d'une prolixité inépuisable sur madame de Barizel,
+dont Roger pouvait suivre la vie comme s'il l'avait
+partagée.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas de madame de Barizel qu'il
+s'inquiétait, c'était de Corysandre.</p>
+
+<p>Que lui importait que madame de Barizel quittât,
+deux fois par semaine, le château de Dayelle pour
+venir à Paris et qu'en arrivant elle allât déjeuner avec
+Avizard dans un cabinet, tantôt de tel restaurant,
+tantôt de tel autre; puis qu'après avoir quitté Avizard
+elle allât passer une heure avec Leplaquet dans une
+chambre d'un des hôtels qui avoisinent la gare Saint-Lazare;
+cela confirmait ce que Raphaëlle lui avait
+raconté, mais que lui importait! Son opinion sur
+madame de Barizel était faite, et il n'était d'aucun
+intérêt pour lui qu'on la confirmât ou qu'on la combattît.</p>
+
+<p>Cependant il fallait qu'il écoutât tous ces rapports
+de Houssu, de même qu'il fallait qu'il autorisât celui-ci
+à continuer sa surveillance, car c'était en la suivant
+qu'on pouvait espérer arriver à Corysandre.</p>
+
+<p>Mais les journées s'ajoutaient aux journées et
+Houssu ne trouvait rien.</p>
+
+<p>Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle
+point de l'abandonner?</p>
+
+<p>L'automne se passa et madame de Barizel revint à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.</p>
+
+<p>Mais ce fut une fausse espérance; elle n'alla point
+voir sa fille et ses domestiques, interrogés, ne purent
+rien dire de satisfaisant. Les uns pensaient que mademoiselle
+était retournée en Amérique, une autre croyait
+qu'elle était à Paris; la seule chose certaine était
+qu'elle n'écrivait pas à sa mère et que sa mère ne lui
+écrivait pas. Quant à celle-ci, on parlait de son prochain
+mariage avec Dayelle.</p>
+
+<p>Ce mariage inspira à Houssu une idée que Roger
+n'accepta pas; elle était cependant bien simple
+c'était de faire savoir à madame de Barizel que si elle
+ne rendait pas la liberté à sa fille, on ferait manquer
+son mariage avec Dayelle en communiquant à celui-ci
+les renseignements avec pièces à l'appui qui racontaient
+la jeunesse d'Olympe Boudousquié.</p>
+
+<p>Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fût
+repoussé, qu'il voyait combien était vive l'impatience,
+combien étaient douloureuses les angoisses du duc.</p>
+
+<p>C'était non seulement pour Corysandre que Roger
+s'exaspérait de ces retards, mais c'était encore pour
+lui-même.</p>
+
+<p>En effet, avec la mauvaise saison son état maladif
+s'était aggravé, et il ne se passait guère de jour sans
+que Harly le pressât de partir pour le Midi.</p>
+
+<p>&mdash;Allez où vous voudrez, disait Harly, la Corniche,
+l'Algérie, Varages si vous le préférez, mais, je vous
+en prie comme ami, je vous l'ordonne comme médecin,
+quittez Paris dont la vie vous dévore.</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt, répondait Roger, dans quelques jours.</p>
+
+<p>Car il espérait qu'au bout de ces quelques jours il
+pourrait partir avec Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait
+le Midi, s'en aller avec elle en Égypte, dans
+l'Inde, au bout du monde.</p>
+
+<p>Mais les quelques jours s'écoulaient; Houssu n'apportait
+aucune nouvelle de Corysandre, le mal faisait
+des progrès, la faiblesse augmentait et Harly revenait
+à la charge et répétait son éternel refrain: «Partez.»
+Partir au moment où il allait enfin savoir dans quel
+couvent se trouvait Corysandre, quitter Paris quand
+elle pouvait arriver chez lui tout à coup! Puisqu'elle
+était venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas
+une seconde? Et il attendait.</p>
+
+<p>Un matin Houssu se présenta avec une figure
+joyeuse.</p>
+
+<p>&mdash;Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai
+été qu'un sot: j'ai surveillé madame de Barizel, tandis
+que c'était M. Dayelle qu'il fallait filer.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à Paris, au couvent des dames irlandaises,
+rue de la Glacière, où M. Dayelle va tous les
+jours la voir avec son fils. On dit... Mon Dieu, je ne
+sais pas si je dois le répéter à monsieur le duc....</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que le fils doit épouser la fille en même
+temps que le père épousera la mère; c'est un moyen
+que M. Dayelle a trouvé afin de ne pas perdre l'argent
+qu'il a donné à madame de Barizel pour constituer
+la dot de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est insensé.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru
+que mon devoir était de le répéter à monsieur le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui
+même à mademoiselle de Barizel la lettre que je vais
+vous donner.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sera bien difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Je payerai l'impossible.</p>
+
+<p>&mdash;On tâchera.</p>
+
+<p>Tout de suite Roger se mit à écrire cette lettre, qui
+fut longuement explicative et surtout ardemment passionnée,
+mais qui ne dit pas un mot des projets de
+mariage avec Dayelle fils.</p>
+
+<p>Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla
+lui-même rue de la Glacière pour voir le couvent où
+elle était enfermée; mais il ne vit rien que des grands
+murs, des grands arbres et une grande porte aussi
+bien fermée que celle d'une prison.</p>
+
+<p>Comme il restait devant cette porte, la regardant
+mélancoliquement, un bruit de voiture lui fit tourner
+la tête: c'était un coupé attelé de deux chevaux qui
+arrivait grand train, conduit par un cocher à livrée
+vert et argent,&mdash;celle de Dayelle.</p>
+
+<p>Il s'éloigna pour n'être pas reconnu et, s'étant
+retourné, il vit descendre du coupé Dayelle accompagné
+de son fils; le valet de pied avait sonné. La
+porte si bien fermée s'ouvrit; ils entrèrent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XL</h3>
+
+<p>C'était folie d'admettre que Léon Dayelle pouvait
+devenir le mari de Corysandre.</p>
+
+<p>Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son père?</p>
+
+<p>C'était une terrible femme que madame de Barizel,
+de qui l'on pouvait tout attendre, de qui l'on devait
+tout craindre! Si elle se pouvait faire épouser par
+Dayelle, ne pouvait-elle pas faire épouser Corysandre
+par Léon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage
+avec le père, tandis que Corysandre ne voudrait jamais
+le fils. Ce serait lui faire une mortelle injure que la
+croire capable d'une pareille trahison. Il avait foi en
+elle, en sa fidélité, en son amour.</p>
+
+<p>Et cependant cette visite du père et du fils dans le
+couvent se prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils
+dire? Comment Corysandre pouvait-elle les écouter?</p>
+
+<p>C'était embusqué sous la porte d'un mégissier que
+Roger agitait fiévreusement ces questions, attendant
+qu'ils sortissent.</p>
+
+<p>Enfin il les vit paraître; ils montèrent en voiture,
+et il put à son tour partir et rentrer chez lui, où il
+attendit Houssu. Mais Houssu ne vint pas ce jour-là.
+Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine
+longue: il n'avait pas réussi à trouver quelqu'un pour
+se charger de la lettre, et il craignait bien de n'être
+pas plus heureux. Les difficultés étaient grandes; il
+voulut les énumérer, mais Roger l'interrompit en lui
+disant qu'il fallait, coûte que coûte, que cette lettre
+fût remise au plus vite dans les mains de mademoiselle
+de Barizel. Avec du zèle et de l'argent, on
+devait réussir.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sûr que je n'économiserai ni l'un ni l'autre,
+dit Houssu.</p>
+
+<p>Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des espérances,
+le surlendemain qu'il n'en avait plus, puis
+deux jours après qu'il en avait de nouvelles et d'un
+autre côté.</p>
+
+<p>Le temps recommença à s'écouler sans résultat, et
+Roger, exaspéré, voulut agir lui-même. Il pensa à
+s'adresser à mademoiselle Renée de Queyras, la tante
+de Christine, qui devait être en relation avec les
+dames irlandaises de la rue de la Glacière, comme
+elle l'était avec toutes les congrégations religieuses
+de Paris. Mais que lui dirait-il quand elle lui demanderait
+dans quel but il voulait avoir des nouvelles de
+mademoiselle de Barizel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une fille que vous aimez? Oui.&mdash;Que vous
+voulez épouser?&mdash;Non, que je veux enlever.</p>
+
+<p>C'était la une des fatalités de sa position qu'il ne
+pouvait trouver d'aide qu'auprès de gens comme
+Houssu. Il se cachait de Harly et de Nougaret; à plus
+forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir à mademoiselle
+Renée.</p>
+
+<p>Cependant il fallait qu'il se hâtât d'agir, car dans le
+monde, autour de lui, on commençait à parler du
+mariage de mademoiselle de Barizel avec Léon
+Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde,
+s'imposait maintenant à lui quoi qu'il fît pour
+le repousser. Il y avait des gens qui le regardaient
+d'une façon étrange, ceux-ci avec curiosité, ceux-là
+d'un air énigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus
+naïfs ou plus cyniques, l'interrogeaient directement:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai que la belle Corysandre épouse le fils
+du père Dayelle?</p>
+
+<p>Quand il ne répondait pas il y avait des gens qui
+répondaient pour lui, expliquant les raisons qui justifiaient
+ce mariage: la rouerie de madame de Barizel,
+la beauté de Corysandre, ses mariages manqués
+jusqu'à ce jour, la nullité de Léon Dayelle, l'avarice du
+père Dayelle qui voulait faire passer aux mains de
+son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse de se laisser
+arracher par madame de Barizel, ce qui était une
+opération véritablement habile.</p>
+
+<p>Ainsi pressé, il allait se décider à chercher un nouvel
+agent pour l'adjoindre à Houssu, quand celui-ci
+vint l'avertir tout triomphant qu'il avait enfin trouvé
+une personne sûre pour faire remettre à mademoiselle
+de Barizel la lettre dont il était chargé.</p>
+
+<p>&mdash;Et la réponse à cette lettre? demanda Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes
+précautions pour qu'elle nous parvienne demain;
+mais monsieur le duc doit comprendre que je ne peux
+pas savoir si mademoiselle de Barizel répondra.</p>
+
+<p>Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour
+Houssu, mais non pour Roger, qui était bien certain
+qu'à sa lettre elle répondrait par une lettre non moins
+tendre; non moins passionnée. Maintenant que le
+moyen de correspondre était trouvé, ils s'écriraient,
+ils s'entendraient, et dans quelques jours elle serait à
+lui; si ce n'était pas dans quelques jours, ce serait
+dans quelques semaines; le temps n'avait plus d'importance
+pour eux.</p>
+
+<p>Grande fut sa surprise ou plutôt sa stupéfaction
+quand le lendemain, au moment où il attendait Houssu,
+Bernard lui annonça que madame la comtesse de
+Barizel lui demandait un entretien et qu'elle était dans
+son salon, l'attendant.</p>
+
+<p>Après quelques secondes de réflexion, il se dit
+qu'elle venait sans doute pour obtenir de lui les pièces
+compromettantes qu'il avait entre ses mains et au
+moyen desquelles il pouvait empêcher son mariage
+avec Dayelle s'il voulait s'en servir.</p>
+
+<p>Il entra dans son salon le sourire aux lèvres, décidé
+à se montrer bon prince et à ne pas abuser des avantages
+de sa position: malgré tout elle était la mère de
+Corysandre.</p>
+
+<p>Mais, ayant jeté sur elle un rapide coup d'oeil, il
+remarqua qu'elle aussi était souriante et que son
+attitude, au lieu d'être celle d'une suppliante, était
+plutôt celle d'une femme sûre d'elle-même, qui peut
+parler haut.</p>
+
+<p>C'était à elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le
+but de sa visite,&mdash;ce qu'elle fit sans aucun embarras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, madame de la peine que vous
+avez prise.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre de la part de ma fille.</p>
+
+<p>Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachée,
+elle le regarda avec un sourire ironique; ce ne fut
+qu'après une pause assez longue qu'elle la sortit de sa
+poche.</p>
+
+<p>Il reconnut celle qu'il avait remise à Houssu et ne
+fut pas maître de retenir un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la vôtre,
+dit-elle en accentuant son sourire; l'agent que vous
+employez a payé des gens pour la faire parvenir à ma
+fille, et celle-ci, ayant reconnu l'écriture de l'adresse,
+n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour
+que je vous la rapporte. Vous voyez que le cachet est
+intact, n'est-ce pas.</p>
+
+<p>Puis, après avoir joui pendant quelques instants de
+la confusion de Roger, elle poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil
+était le seul que pouvait recevoir votre lettre?
+Elle serait arrivée le lendemain de la visite de ma fille
+ici, il en eût été sans doute autrement. Encore sous
+l'influence de son coup de tête, Corysandre n'eût pas
+réfléchi et elle aurait été peut-être entraînée. Vous
+savez comme on persiste facilement dans une folie;
+même quand on sait que c'est une folie on s'y obstine.
+Mais après le temps qui s'est écoulé, après votre long
+silence, elle a pu réfléchir; elle a envisagé la situation,
+elle vous a jugé, mal peut-être, mais enfin elle
+vous a jugé tel que les circonstances vous montraient
+et, à vrai dire, non à votre avantage. Songez donc
+qu'elle avait été prodigieusement étonnée et même
+assez profondément blessée de votre lenteur à vous
+déclarer à Bade, ne comprenant rien à votre réserve
+et se disant que vous étiez un amant bien compassé,
+bien froid, ce que vous appelez, je crois, un amoureux
+transi. Est-ce le mot?</p>
+
+<p>Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents
+blanches pointues; puis comme il ne répondait pas,
+elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque après son départ d'ici et dans la solitude
+du couvent où je l'avais placée, elle a vu que vous
+ne faisiez rien pour l'arracher à ce couvent et que vous
+continuiez à vous enfermer dans votre prudente réserve,
+elle a trouvé que de transi vous deveniez tout
+à fait glacé. La situation que vous me faisiez était
+vraiment trop belle pour que je n'en profite pas, et je
+vous avoue que j'en ai tiré parti. Aux réflexions que
+faisait ma fille j'ai ajouté les miennes, qui je l'avoue
+encore, n'ont pas été à votre avantage. Croyez-vous
+qu'il a été difficile de prouver à ma fille que vous ne
+l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimée. Est-ce
+que quand on aime une jeune fille, belle, honnête,
+tendre comme Corysandre, on ne l'épouse pas malgré
+tout? Est-ce qu'on se laisse arrêter par je ne sais
+quelles considérations d'orgueil? Quand on aime,
+il n'y a pas de considérations, il n'y a que l'amour. Est-ce
+que quand cette jeune fille est mise dans un couvent,
+on la laisse s'y morfondre et s'y désespérer? Si
+elle commence par là, elle finit par se consoler et se
+laisser consoler. C'est ce qui est arrivé. Après avoir
+écouté la voix de la raison, Corysandre, qui ignorait
+que vous aviez chargé un agent de la découvrir, a
+écouté celle de la tendresse. Vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame; je vous écoute, je vous admire.</p>
+
+<p>&mdash;N'allez pas croire au moins que j'exagère. Il ne
+faut pas juger Corysandre sur son coup de tête et voir
+en elle une fille exaltée et passionnée, capable de tout
+dans un élan d'amour. Songez qu'elle a pu être poussée
+à ce coup de tête par une volonté au-dessus de la
+sienne, qui croyait ainsi assurer son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous le reconnaissez?</p>
+
+<p>&mdash;J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout
+vous faire comprendre c'est la nature de ma fille.
+En réalité c'est une personne raisonnable, douce,
+tendre, qui a horreur des aventures, du désordre, de
+la lutte et qui désire par-dessus tout une existence régulière
+et calme. L'eût-elle trouvée auprès de vous,
+cette existence? En devenant votre femme, oui, sans
+doute; mais votre maîtresse... On la lui a offerte... elle
+l'a acceptée avec un coeur ému, plein de reconnaissance
+pour le galant homme qui voulait bien oublier
+qu'elle avait eu une minute d'égarement... rien qu'une
+minute. Aujourd'hui elle aime ce galant homme,&mdash;la
+façon dont elle répond à votre lettre vous le prouve,&mdash;et
+dans quelques jours elle devient la femme de M. Léon
+Dayelle.</p>
+
+<p>Roger, qui tout d'abord avait été foudroyé, se tint la
+tête haute et ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Votre visite a devancé la mienne, dit-il, j'ai là
+certains papiers qui vous concernent: ce sont les
+pièces qui se rapportent à l'enquête faite à Natchez, la
+Nouvelle-Orléans, Charlestown, Savannah.</p>
+
+<p>&mdash;Ces pièces n'ont aucun intérêt pour moi, dit-elle
+avec audace.</p>
+
+<p>&mdash;Même si je vous les remets.</p>
+
+<p>Il passa dans son cabinet et presque aussitôt il
+revint avec les papiers qui lui avaient été remis par
+Raphaëlle.</p>
+
+<p>Madame de Barizel sauta dessus plutôt qu'elle ne les
+prit, et violemment elle les jeta dans la cheminée, où
+brûlait un grand brasier; ils se tordirent et s'enflammèrent.</p>
+
+<p>Alors elle passa devant Roger s'arrêtant un court
+instant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, vous êtes un homme d'honneur.</p>
+
+<p>Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en
+fermant la porte, il se laissa tomber sur un fauteuil et
+se cacha la tête entre ses mains.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<p>Bien que Roger n'eût plus à attendre Corysandre, il
+n'avait pas voulu, cependant, obéir aux prescriptions
+de Harly et quitter Paris.</p>
+
+<p>Au lieu de chercher le calme et la tranquillité qui
+lui eussent permis de se soigner, il s'était lancé à corps
+perdu dans la vie fiévreuse qui avait été celle des premières
+années de sa jeunesse. Après une longue disparition
+le monde qui s'amuse l'avait retrouvé partout
+où il y avait un plaisir à prendre et où il était de bon
+ton de se montrer: au Bois, chaque jour, quelque
+temps qu'il fît, montant un cheval brillant ou dans une
+voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux
+courses, si éloignées qu'elles fussent dans la banlieue
+de Paris; à toutes les premières représentations, si
+tard qu'elles finissent; dans tous les petits théâtres à la
+mode, si enfumés, si étouffants qu'ils fussent. Où qu'on
+allât et toujours au premier rang, avec quelques amis,
+Mautravers, Sermizelles, le prince de Kappel, tantôt
+l'un, tantôt l'autre, car ils étaient obligés de se relayer
+pour le suivre, eux solides et bien portants, on était
+sûr d'apercevoir sa tête pâle aux joues creuses, aux
+yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes
+choses et sur tous indifféremment, ne trahissaient que
+l'ennui, le dégoût ou la raillerie.</p>
+
+<p>Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il
+l'interrogeait sur sa journée de la veille.</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure êtes-vous rentré cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;A trois heures.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fou.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que
+je rentre? Pour ne pas dormir, pour réfléchir, pour
+songer; le bruit m'occupe.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins vous êtes-vous amusé?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'amuse pas; je m'étourdis, je m'use, je me
+fatigue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous tuez.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas
+médecine: nous ne nous entendons pas; il me peine
+d'être en dissentiment avec vous que j'aime comme
+ami, mais que je crains comme médecin.</p>
+
+<p>Il dit ces derniers mots avec une énergie voulue et
+comme avec une intention.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me dites là est grave pour moi, car
+si vous ne voulez pas faire ce que je vous ordonne je
+suis obligé de me retirer.... Oh! comme médecin, non
+comme ami.</p>
+
+<p>Roger garda le silence un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confrères,
+celui que vous appelleriez si vous étiez malade; je ne
+veux pas de cause de division entre nous; je vous aime
+trop.</p>
+
+<p>S'il ne s'était pas laissé soigner par Harly, il n'avait
+pas été plus docile avec le médecin que celui-ci lui
+avait donné, et ce fut seulement quand il fut abattu
+tout à fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arrêta et se
+livra à son nouveau médecin.</p>
+
+<p>Ceux qui avaient été ses compagnons de plaisir furent
+presque tous ses compagnons de douleur. Du jour
+où il fut obligé de garder la chambre, il vit arriver
+chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de
+Kappel, Sermizelles, Montrévault, Savine, et aussi les
+femmes de son monde: Cara, Balbine, Raphaëlle. On
+se donnait rendez-vous chez lui pour déjeuner, dîner
+ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une casserole,
+fut garnie de tous les ustensiles que pouvait
+désirer le cordon bleu le plus exigeant.</p>
+
+<p>Quand il était en état de se mettre à table, l'on déjeunait
+ou l'on dînait avec lui; quand il était souffrant
+ou quand il dormait, on se faisait servir comme s'il
+avait été là. Bernard prenait soin seulement de tenir
+fermées les portes du salon, de façon à ce que le tapage
+de la salle à manger n'arrivât pas jusqu'à la
+chambre à coucher; on causait, on riait, et de temps
+en temps on le plaignait:&mdash;Pauvre petit duc.&mdash;Chut,
+s'il nous entendait.&mdash;C'est vrai.&mdash;Et l'on recommençait
+à plaisanter et à s'amuser, pour ne pas l'inquiéter.
+Bien souvent, après le déjeuner ou après le souper,
+on remplaçait la nappe blanche par un tapis en
+drap vert et une partie de la journée ou de la nuit on
+restait là à jouer; les hommes arrivaient en sortant
+de leur cercle, les femmes après que le théâtre était
+fini, si elles n'avaient rien de mieux à faire; c'était
+une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours
+ouverte, avec table servie, ce qui est commode.</p>
+
+<p>Si Roger se réveillait, on allait lui faire une visite à
+tour de rôle, courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait
+bien vite prendre sa place devant la nappe ou le
+tapis vert. Quand les portes s'entrouvraient, de son lit
+il entendait le cliquetis de la vaisselle et de l'argenterie,
+ou le tintement des louis; il s'informait des
+noms de ceux ou celles qui étaient là, et il faisait appeler
+ceux ou celles qu'il voulait voir, les renvoyant
+sans colère lorsqu'il les trouvait impatients d'aller finir
+le morceau servi dans leur assiette ou la partie commencée.</p>
+
+<p>Seules ses matinées étaient solitaires, car c'était le
+moment du sommeil pour tous et pour toutes. Il est
+vrai que pour lui c'était le moment des tristes réflexions
+qui suivent ordinairement une nuit de fièvre;
+mais après lui avoir donné la journée ou la soirée, il
+n'était que juste de prendre le matin pour dormir. Pour
+le soigner et l'égayer, devait-on se rendre malade?</p>
+
+<p>Un matin qu'il sommeillait à moitié, il entendit un
+bruit de pas sur le tapis; mais il n'y prit pas attention,
+croyant que c'était la garde de jour qui venait relever
+la garde de nuit. Tout à coup un fracas de verrerie lui
+fit brusquement tourner la tête pour voir qui venait de
+renverser cette verrerie, et il aperçut au milieu de la
+chambre, se tenant sur la pointe des pieds sans oser
+avancer ou reculer, son ancien professeur Crozat.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez renversé le guéridon.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! oui, ça n'arrive qu'à moi, ces maladresses-là.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main,
+que je vous dise combien je suis content de vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?</p>
+
+<p>&mdash;En doutez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai
+appris par Harly que vous étiez malade, pour vous voir
+d'abord et puis pour me mettre à votre disposition,
+vous faire la lecture, si cela peut vous être agréable,
+écrire vos lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon bon Crozat.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement je débute mal dans la chambre d'un
+malade.</p>
+
+<p>D'un air piteux, il regarda les débris qui jonchaient
+le tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez donc pas de cela. Dites-moi
+plutôt comment vous allez. Parlez-moi du <i>Comte et de
+la Marquise</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de le transformer en opéra-comique pour
+un musicien influent qui va le faire jouer... sûrement.
+Il est vrai que la musique nuira au poème, mais que
+voulez-vous!</p>
+
+<p>Crozat raconta les mésaventures de sa pièce. Cela
+fut long et dura jusqu'au moment où Mautravers, qui
+était toujours le premier arrivé, entra; alors il se retira.</p>
+
+<p>Le lendemain, il revint à la même heure, et Roger
+le vit entrer portant un livre sous son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;L'<i>Odyssée</i> en grec; j'ai pensé qu'après les journaux
+qui sont bien vides, vous seriez peut-être satisfait
+que je vous fasse une bonne lecture; alors j'ai
+apporté l'<i>Odyssée</i>, que nous n'avons pas eu le temps
+de bien lire quand nous travaillions ensemble à Varages.</p>
+
+<p>&mdash;En grec?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce
+que les traductions imprimées sont ridicules.&mdash;Il
+ouvrit le volume&mdash;Ainsi si je vous dis, comme dans
+toutes les traductions, que Télémaque «s'asseoit sur un
+siège élégant», cela ne vous fait rien voir, car il y a
+vingt façons d'être élégant pour un siège; tandis que
+si je traduis «sur un siège sculpté», vous voyez tout
+de suite ce siège. Le mot propre, il n'y a que cela.</p>
+
+<p>Tout de suite il commença sa traduction; et ce fut
+seulement quand Mautravers arriva qu'il ferma son
+livre et s'en alla.</p>
+
+<p>&mdash;Ça vous amuse? demanda Mautravers à Roger
+d'un air méprisant.</p>
+
+<p>&mdash;Lui, ça l'amuse, et moi ça me fait plaisir de lui
+laisser croire qu'il me fait plaisir.</p>
+
+<p>Mautravers se promit de rendre la place impossible
+à ce cuistre, de façon à l'empêcher de revenir.</p>
+
+<p>En effet il lui déplaisait qu'on entourât son ami,
+qu'il eût voulu être le seul à soigner et à visiter.</p>
+
+<p>Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur
+d'héritage, et il espérait bien, il voulait que la
+fortune du duc de Naurouse ou tout au moins la plus
+grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce
+pas tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille,
+et puisque lui Mautravers était son plus ancien
+ami? A qui laisser cette fortune, si ce n'est à lui? Le
+prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles
+était impossible, Montrévault aussi, Savine encore
+plus, Harly était incapable de recevoir en sa qualité
+de médecin; les femmes, Balbine, Cara et même Raphaëlle,
+malgré son avidité et sa rouerie, ne recueilleraient
+certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait
+hériter et s'imposait au choix de Roger, qui avait
+si souvent exprimé sa volonté de soustraire sa fortune
+aux Condrieu.</p>
+
+<p>Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune,
+qu'il veillait à ce qu'il n'y eût pas trop de gaspillage
+dans la maison et même à ce qu'on ne détériorât pas
+le mobilier.</p>
+
+<p>En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce
+mobilier et il avait apporté de Londres un meuble
+de chambre à coucher qui plaisait tout particulièrement
+à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des
+fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu
+de ciel, à grands dessins brochés camaïeu du gris au
+blanc; le bois des meubles était en citronnier des Iles,
+d'un grain serré et poli dont la teinte claire était relevée
+par des filets en acajou au-dessus desquels courait
+une petite peinture mignarde qui faisait l'effet
+d'une marqueterie; le tout était parfaitement harmonieux,
+d'une décoration correcte, bien ordonnée, et
+les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet
+doux et gracieux.</p>
+
+<p>C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces
+nuances qui inquiétaient Mautravers; il avait peur
+qu'on les défraîchit; il veillait sur les visiteurs, les
+examinant de la tête aux pieds, surtout aux pieds, et
+les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie
+pour qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était
+pas venu en voiture, il se montrait impitoyable.</p>
+
+<p>&mdash;Notre ami est bien fatigué, disait-il.</p>
+
+<p>Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta
+dans la chambre deux chaises du cabinet de
+toilette: une pour lui et l'autre qu'il trouvait toujours
+moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait jamais
+de placer au pied du lit quand il s'en allait.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<p>Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant
+veiller de près son ami, de manière à voir tous ceux
+qui venaient et entendre tout ce qui se disait.</p>
+
+<p>Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi
+bien que des malades: la maladie le dégoûtait, les
+malades l'exaspéraient. Ce sentiment était si vif chez
+lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas
+blesser Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas
+montrer sa mauvaise humeur. Cela arrivait surtout à
+l'occasion des accès de toux qui, à chaque instant,
+prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès,
+à bout de respiration, Roger, au lieu de se retenir,
+toussait quelquefois volontairement pour faire entrer
+un peu d'air dans ses poumons.</p>
+
+<p>&mdash;Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré;
+vous vous faites mal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, cela me fait respirer.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous épuise, au contraire.</p>
+
+<p>Si les paroles étaient brutales, le ton sur lequel
+elles étaient dites était plus dur encore; alors Roger
+se tournait du côté opposé à celui où se tenait son
+ami et il s'efforçait de ne pas tousser; mais si l'on peut
+tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser
+à volonté. Quand il sentait l'accès venir, il renvoyait
+Mautravers, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un
+autre, s'ingéniant à en chercher.</p>
+
+<p>Mais où il désirait surtout se débarrasser de lui,
+c'était quand Harly devait venir, afin d'avoir quelques
+instants de causerie intime et affectueuse qui le
+reposât.</p>
+
+<p>Bien qu'il ne fît plus fonction de médecin, Harly
+n'en venait pas moins voir Roger tous les matins, et
+s'il ne lui prescrivait plus des remèdes qui, au point
+où en était arrivée la maladie, ne pouvaient pas avoir
+grande efficacité, il le réconfortait au moins par des
+paroles d'espérance et d'amitié aussi bonnes pour le
+coeur que pour l'esprit.</p>
+
+<p>Ces heures du matin entre Harly et Crozat étaient
+les meilleures de la journée pour le malade, celles au
+moins qui lui faisaient oublier sa maladie et la gravité
+de son état.</p>
+
+<p>Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la
+main une petite fille de dix à onze ans, qui portait une
+corbeille recouverte de feuilles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgré moi vous
+apporter la première cueille de son cerisier. Vous
+savez, votre cerisier?</p>
+
+<p>&mdash;Comment si je sais; mais c'est là un des meilleurs
+souvenirs de ma vie. J'ai eu la joie de faire ce
+jour-là une heureuse, et c'est là un plaisir qui m'a
+été donné... ou que je me suis donné trop rarement;
+il est vrai qu'il est encore possible de rattraper le
+temps perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit Crozat.</p>
+
+<p>&mdash;En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.</p>
+
+<p>Puis, pour ne pas rester sous cette dernière impression,
+il demanda à la petite fille de lui donner sa
+main pour qu'il l'embrassât, et il voulut qu'elle mangeât
+quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en
+put manger que trois ou quatre, leur acidité l'ayant
+fait tousser.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera pour tantôt, dit-il.</p>
+
+<p>Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il
+rappela celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il,
+et vous n'en avez pas d'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un très joli nom.</p>
+
+<p>S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux,
+il y en avait d'autres qui l'exaspéraient, bien qu'il ne
+les reçût pas: celles du comte de Condrieu et de Ludovic
+de Condrieu, qui chaque jour venaient ensemble
+se faire inscrire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il,
+voilà des gens qui savent que je les exècre et qui cependant
+viennent tous les jours à ma porte pour qu'on
+ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon;
+si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour
+moi-même pour leur dire leur fait; ils doivent cependant
+être bien convaincus qu'ils n'auront rien de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela serait trop bête, dit Mautravers.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde,
+dit Raphaëlle.</p>
+
+<p>&mdash;L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua
+Mautravers, c'est qu'on peut les déshériter sans
+remords.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais plus et mieux, dit Roger.</p>
+
+<p>S'il ne pouvait pas plus et mieux que les déshériter,
+il pouvait au moins leur faire peur, les tourmenter,
+les exaspérer de façon à ce qu'ils ne vinssent plus.
+Cette idée qui avait traversé son esprit devint bientôt
+chez lui une manie de malade et il voulut la mettre à
+exécution, ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous
+ses amis réunis autour de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous une idée qui m'est venue, dit-il, c'est
+de me marier.</p>
+
+<p>Et comme on le regardait pour voir s'il ne délirait
+point.</p>
+
+<p>&mdash;De me marier in extremis avec une jeune fille de
+bonne maison qui aurait un enfant. Je légitimerais
+cet enfant par ce mariage et je lui assurerais mon
+nom, mon titre et ma fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est absurde votre idée, s'écria Mautravers.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce
+qui n'est pas absurde, il me semble. Montrévault,
+vous qui avez tant de relations et qui connaissez tout
+le monde en France et à l'étranger, vous devriez me
+chercher cette jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;On peut la trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui direz que je ne serai pas un mari
+gênant.</p>
+
+<p>Il espérait bien que ces paroles seraient rapportées
+à M. de Condrieu; mais il était loin de prévoir ce
+qu'elles produiraient.</p>
+
+<p>Quelques jours après il vit entrer dans sa chambre;
+Bernard, qui avait un air embarrassé:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont deux religieuses, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on leur donne une offrande.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur
+le duc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai fait; mais elle a insisté et elle a voulu
+que je vienne dire à monsieur le duc que celle qui désirait
+le voir était la soeur Angélique.</p>
+
+<p>Soeur Angélique! Mais c'était le nom en religion de
+Christine. Christine chez lui; Christine qui voulait le
+voir. Était-ce possible?</p>
+
+<p>L'émotion fit trembler sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il.
+Une robe noire, une ceinture de cuir noir,
+une coiffe blanche à fond plissé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elles entrent.</p>
+
+<p>Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforça
+de calmer les mouvements tumultueux de son
+coeur: Christine à laquelle il avait si souvent pensé!
+Christine qu'il avait si ardemment désiré revoir
+avant de mourir! son amie d'enfance! sa petite
+Christine!</p>
+
+<p>Elle entra: elle était seule.</p>
+
+<p>&mdash;Toi! s'écria-t-il, tandis qu'elle s'avançait vers son
+lit.</p>
+
+<p>Il lui tendit ses deux mains décharnées; mais elle
+ne les prit point, répondant seulement à son élan
+par un sourire qui valait le plus doux, le plus tendre
+des baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que je te dis toi sans savoir si je peux te
+tutoyer: mais, tu vois, ma chère Christine, je ne suis
+plus qu'une âme, et dans le ciel, n'est-ce pas, les âmes
+amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se tutoieraient-elles
+pas sur la terre?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai appris que tu étais malade.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que malade, mourant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission
+de notre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Christine, tu me donnes la plus grande des
+joies que je puisse goûter, et quand je n'espérais plus
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi parles-tu ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que c'est fini. Serais-tu là, près de moi,
+s'il en était autrement? C'est au mourant que tu viens
+dire adieu; c'est le mourant que tu viens consoler par
+ta chère présence, et c'est plus que la consolation que
+tu lui apportes: c'est l'oubli du présent, c'est le retour
+dans le passé, dans la jeunesse,&mdash;la nôtre, où je te
+trouve partout près de moi, avec moi, mon amie, ma
+soeur, mon bon ange.</p>
+
+<p>Elle détourna la tête pour cacher son attendrissement;
+mais, après un moment de silence recueilli,
+elle attacha sur lui ses yeux émus, tandis que lui-même
+la regardait longuement, l'admirait, fraîche
+jeune, belle d'une beauté séraphique sous sa coiffe
+qui lui faisait une sorte d'auréole de sainte et de
+vierge.</p>
+
+<p>Ils restèrent assez longtemps ainsi; puis tout à
+coup, en même temps, des larmes roulèrent dans leurs
+paupières et coulèrent sur leurs joues, sans qu'ils
+pensassent à les retenir ou à les cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Roger!</p>
+
+<p>&mdash;Chère Christine!</p>
+
+<p>Ce fut elle qui se remit la première, au moins ce
+fut elle qui parla:</p>
+
+<p>&mdash;Ce retour dans le passé ne t'inspire-t-il pas
+un souvenir pour ta famille? dit-elle d'une voix vibrante.</p>
+
+<p>&mdash;Ma famille, c'est toi</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas seule.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne me parle ni de ton grand-père, ni de ton
+frère.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux cependant, je le dois: à cette heure
+suprême ton coeur si bon, si droit, ne t'inspirera-t-il
+pas une parole de réconciliation?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-il d'une voix rauque en se frappant
+la poitrine, quel coup tu viens de lui porter à ce coeur!
+ce mot que tu as prononcé «Je le dois», m'a fait
+tout comprendre. Et je m'imaginais que c'était de ton
+propre mouvement que tu étais venue.</p>
+
+<p>Un accès de toux lui coupa la parole; mais assez
+vite il reprit, les joues rougies, les yeux étincelants:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne savais pas hier que j'étais malade, j'en suis
+sûr, car les bruits de ce monde ne passent pas vos
+portes; c'est ton grand-père qui t'a prévenue en allant
+t'avertir que tu devais veiller à mon salut et aussi à assurer
+ma fortune à ton frère. Oh! tu sais que je le connais
+bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien!
+pour mon salut, ne sois pas en peine: envoie-moi ton
+confesseur; tu seras en paix, n'est-ce pas? Mais pour
+ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en
+aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais
+pu te la laissez sans craindre qu'elle passe à ton
+frère!</p>
+
+<p>Elle l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu juges mal notre grand-père, ce n'est point à
+ta fortune comme tu le dis qu'il a pensé, c'est à l'honneur
+de ton nom.</p>
+
+<p>A son tour il lui soupa la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as pu croire à cette histoire, toi qui me
+connais. Que ton grand-père y ait cru; ça c'est ma
+vengeance et ma joie; mais toi, Christine, toi, ma
+petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de Naurouse
+prêt à paraître devant Dieu, je ferais un mensonge;
+que la main de la Mort sur ma tête, et elle
+y est, tu la vois bien sur ce front décharné,&mdash;tu as pu
+croire que je parjurerais et que je reconnaîtrais un
+enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas
+ce qu'il me coûte, ce nom: et c'est là ton excuse. Aussi,
+malgré cet accès de colère, sois bien certaine que je
+ne t'en veux pas, mais à ceux qui t'envoient, à ceux-là....</p>
+
+<p>De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une
+crise, suivie d'une faiblesse.</p>
+
+<p>Christine éperdue voulut appeler, mais d'un signe
+il la retint.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire?</p>
+
+<p>De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis
+une cuillère; et vivement elle lui donna ce qu'il paraissait
+demander.</p>
+
+<p>Un peu de calme se produisit, mais en même temps
+l'abattement, l'anéantissement.</p>
+
+<p>Elle se mit à genoux et, appuyant ses mains jointes,
+sur le lit, longuement elle pria en le regardant.</p>
+
+<p>Puis, se relevant:</p>
+
+<p>&mdash;Je demanderai à notre mère de venir te voir
+demain, dit-elle, le temps qu'on m'avait accordé est
+plus qu'écoulé.</p>
+
+<p>Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement
+irrésistible:</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour
+moi: jusqu'à ma dernière heure, ce me sera une
+joie de penser que tu prononces mon nom en t'adressant
+à Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai
+aimée.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<p>Les médecins avaient déclaré qu'il ne devait point
+passer la semaine et même qu'il pouvait mourir d'un
+moment à l'autre, tout à coup, sans qu'on s'en aperçût;
+si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.</p>
+
+<p>Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre,
+et il s'était installé rue Auber, y mangeant, y couchant,
+agissant en véritable maître de la maison, pour
+tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir à
+sa table ceux qui, malgré l'imminence du danger, continuaient
+à venir s'y asseoir, chaque jour, déjeunant là,
+dînant, soupant, jouant comme s'ils avaient été dans
+un cercle ou un restaurant.</p>
+
+<p>Malgré l'extrême faiblesse dans laquelle il était
+tombé, Roger avait conservé sa pleine connaissance
+et, contrairement à ce qui arrive avec la plupart des
+poitrinaires, il se rendait compte de son état: à l'entendre
+on pouvait croire qu'il calculait l'instant précis
+de sa mort, et à tout ce qu'on lui disait pour le tromper,
+il se contentait de secouer la tête avec un triste sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, répétait-il
+quelquefois, ce n'est pas de renoncer à l'avenir, c'est
+de regretter le passé: bienheureux sont ceux qui ont
+un passé.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas à tous ses amis qu'il parlait
+ainsi, seulement à quelques-uns: Harly, Crozat.</p>
+
+<p>Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers
+qui, s'étant couché tard après une soirée de déveine,
+arriva l'air maussade, aussi furieux d'être réveillé de
+bonne heure que d'avoir perdu la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en bâillant.</p>
+
+<p>&mdash;Le moment approche.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous
+avez déjà surmonté plus d'une faiblesse, vous surmonterez
+celle-là. Voulez-vous quelque chose? ajouta-t-il
+de l'air d'un homme pressé d'aller se remettre au
+lit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue
+de s'occuper de mon testament.</p>
+
+<p>Instantanément ce mot changea la physionomie de
+Mautravers, qui se fit bienveillante et affectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, cher ami.</p>
+
+<p>Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui
+était fermé à clef, et il l'apporta à Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on
+n'y voit pas.</p>
+
+<p>Aussitôt les rayons rouges du soleil levant éclairèrent
+la chambre.</p>
+
+<p>Alors Roger de sa main vacillante tâtonna sous son
+oreiller, et ayant trouvé un trousseau de clefs il ouvrit
+le pupitre.</p>
+
+<p>Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y
+trouvaient enfermés et ayant trouvé deux larges enveloppes
+scellées d'un cachet rouge il en prit une, après
+l'avoir attentivement examinée; il remit l'autre dans
+le pupitre qu'il referma à clef.</p>
+
+<p>Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce
+qui se passait; il s'était placé en face d'une fenêtre
+comme pour regarder le levant, mais au moyen de la
+psyché il n'avait d'yeux que pour le lit.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il
+avait prise, déplier une feuille de papier timbré, la
+lire puis la déchirer en petits morceaux: un testament
+qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien assurément,
+était donc le bon.</p>
+
+<p>Roger l'appela; vivement il alla à lui, il n'était plus
+maussade, il n'avait plus perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous anéantir ces papiers? dit Roger,
+montrant les morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous n'avons pas de feu allumé: jetez-les
+dans les cabinets et faites couler de l'eau.</p>
+
+<p>Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux
+les emporta, mais en sortant il laissa la porte
+de la chambre ouverte.</p>
+
+<p>Debout, sur son séant, Roger écoutait; n'entendant
+rien, il appela:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.</p>
+
+<p>C'est qu'avant de faire disparaître ces morceaux de
+papier Mautravers avait voulu voir ce qui était écrit
+dessus, ayant lu plusieurs fois le mot «hospices» et
+les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il fut
+convaincu que le testament conservé était bien décidément
+le bon, c'est-à-dire le sien, et alors il fit couler
+l'eau abondamment, bruyamment.</p>
+
+<p>&mdash;Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger
+lorsqu'il rentra, vous le remettrez à M. Le Genest de
+la Crochardière; je vous le recommande: il déshérite
+les Condrieu qui ont été indignes pour moi. Vous
+comprenez combien je tiens à ce qu'il soit exécuté.</p>
+
+<p>&mdash;Il sera sacré pour moi, s'écria Mautravers avec
+enthousiasme et je vous jure que je ferai tout pour
+qu'il soit exécuté.</p>
+
+<p>&mdash;Merci; maintenant je vais être plus tranquille.</p>
+
+<p>Il tourna le dos à la lumière crue du matin, tandis
+que Mautravers, qui n'avait plus envie de dormir
+s'installait dans un fauteuil, ne voulant pas qu'un
+autre que lui veillât un si brave garçon.</p>
+
+<p>Il y avait une heure à peu près que Mautravers se
+promenait dans ses terres de Varages et de Naurouse,
+lorsqu'il crut remarquer que, depuis quelque temps
+déjà, Roger n'avait pas remué; il écouta et, n'entendant
+plus sa respiration, il s'approcha du lit: il était
+mort, tout à coup, comme avaient dit les médecins,
+sans qu'on s'en aperçût.</p>
+
+<p>Aussitôt Mautravers réveilla toute la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la
+Crochardière, dit-il, qu'on le fasse lever, qu'il vienne
+tout de suite; avertissez-le que c'est pour recevoir le
+testament du duc de Naurouse.</p>
+
+<p>Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas
+le notaire qui arriva tout d'abord, ce fut Raphaëlle,
+qu'il n'avait pas dit de prévenir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, dit-elle après la première explosion du
+chagrin, que le duc m'avait donné son argenterie et
+ses bijoux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament
+qu'on va ouvrir tout à l'heure, nous verrons cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a
+été donné.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons.</p>
+
+<p>Il n'y eut pas longtemps à attendre: le notaire
+arriva bientôt, Mautravers espérait qu'on allait ouvrir
+le testament tout de suite, mais il n'en fut rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le déposer au président du tribunal, dit le
+notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quand en connaîtra-t-on le contenu! s'écria
+Mautravers.</p>
+
+<p>Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement
+son impatiente curiosité:</p>
+
+<p>&mdash;Il peut y avoir dans ce testament que je ne
+connais pas, dit-il, des prescriptions relatives aux
+obsèques et il est important que nous soyons fixés là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le serez dans la journée, dit le notaire.</p>
+
+<p>Le notaire parti, Mautravers déclara à Raphaëlle
+qu'ils devaient se retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.</p>
+
+<p>Ils sortirent ensemble et se quittèrent à la porte, Raphaëlle
+tournant à gauche et Mautravers à droite;
+mais il n'alla pas plus loin que la Chaussée-d'Antin et
+revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de Roger.
+Quand il entra dans la salle à manger, il trouva Raphaëlle,
+qui était revenue, elle aussi, au plus vite, en
+train d'emballer l'argenterie dans des serviettes. Déjà
+elle avait fourré plusieurs pièces dans ses poches.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne permettrai pas cela, s'écria Mautravers en
+sautant sur les serviettes qui étaient déjà nouées.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi te mêles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai juré de faire exécuter le testament de ce
+pauvre Roger.</p>
+
+<p>&mdash;Tu espères donc bien hériter! Ce pauvre Roger!
+C'était de son vivant qu'il fallait le plaindre, au lieu
+de se faire son espion au profit du vieux Condrieu.</p>
+
+<p>&mdash;Si quelqu'un a tiré parti du vieux Condrieu, n'est-ce
+pas toi, qui lui as vendu tes papiers pour faire
+manquer le mariage de Corysandre?</p>
+
+<p>La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit
+et M. de Condrieu entra, pouvant à peine se tenir,
+appuyé sur le bras de Ludovic:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon pauvre petit-fils, s'écria-t-il d'une
+voix brisée, plus hésitante que jamais, mon cher
+petit-fils, où est-il?</p>
+
+<p>Il se heurtait aux meubles, aveuglé par les larmes.
+Heureusement Ludovic, guidé par Mautravers, put le
+conduire à la chambre mortuaire et le faire agenouiller
+auprès du lit, où il resta longtemps en prière,
+écrasé par la douleur, poussant des sanglots et criant;</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher petit-fils!</p>
+
+<p>Peu à peu arrivèrent les amis de Roger: Harly,
+Crozat et les autres; puis, vers midi, madame d'Arvernes,
+accompagnée d'un jeune homme plus jeune,
+plus frais, plus beau garçon encore que le vicomte de
+Baudrimont.</p>
+
+<p>Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre,
+ne faisant rien pour cacher les larmes qui coulaient
+sur ses joues. Se penchant sur lui, elle l'embrassa au
+front.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Roger, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle sortit, éclatant en sanglots. Dans la salle à
+manger, elle prit le bras du jeune homme qui l'accompagnait
+et, se serrant contre lui:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas qu'il était beau, dit-elle, mais
+c'était ses yeux qu'il fallait voir, ces pauvres yeux qui
+n'ont plus de regard.</p>
+
+<p>Les visites se continuèrent ainsi, reçues par M. de
+Condrieu et par Ludovic aussi bien que par Mautravers,
+qui agissait de plus en plus comme s'il
+était chez lui. N'était-ce pas maintenant une affaire de
+quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.</p>
+
+<p>Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il
+arriva, accompagné de Harly et de Nougaret, que
+M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les mettre
+à la porte; mais il avait autre chose à faire pour le
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Le testament de mon petit-fils, de mon cher
+petit-fils, a-t-il été ouvert? demanda-t-il au notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le comte...</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez la lire, répéta M. de Condrieu.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a
+chargé de veiller à l'exécution de son testament; je
+dois le connaître.</p>
+
+<p>Le notaire lut:</p>
+
+<p>«Ceci est mon testament; il m'a été inspiré par le
+désir de faire après moi ce que je n'ai pu faire
+de mon vivant&mdash;le bonheur d'une personne qui
+en soit digne.</p>
+
+<p>«Je déshérite donc autant que la loi me le permet
+la famille de Condrieu, qui a été mon ennemie, et je
+laisse ma fortune à mademoiselle Claire Harly,
+fille de mon ami Harly, à charge par elle de donner:</p>
+
+<p>«1° A mon ancien maître, M. Crozat, qui m'a
+appris le peu que je sais, deux cent mille francs;</p>
+
+<p>«2° Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;</p>
+
+<p>«3° Aux pauvres de Varages cent mille francs;</p>
+
+<p>«4° A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels
+Bernard, mon valet de chambre, en prélèvera
+quarante mille pour sa part.</p>
+
+<p>«François-Roger de CHARLUS,
+duc de NAUROUSE.»</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un testament qui est nul, s'écria M. de
+Condrieu; l'article 909 du code ne permet pas aux
+médecins de profiter des dispositions testamentaires
+faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigné
+pendant la maladie dont il meurt, et l'article déclare
+que les enfants de ces médecins sont personnes interposées
+et par conséquent incapables de recevoir.</p>
+
+<p>Nougaret s'avança:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il,
+que depuis quatre mois le docteur Harly n'était plus la
+médecin de M. de Naurouse.</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-il pas été le médecin de la dernière maladie?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'était plus le médecin de M. de Naurouse
+quand ce testament a été fait; c'est ce que prouve la
+date, qui remonte à six semaines seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le lieu de décider cette question, dit
+Harly.</p>
+
+<p>&mdash;Ce seront les tribunaux qui la décideront, dit
+M. de Condrieu.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<p>FIN</p>
+
+<br><br><br>
+
+<p><b>NOTICE SUR LA «BOHÊME TAPAGEUSE»</b></p>
+
+<p>Malgré le secret professionnel, c'est de leurs observations
+personnelles que les médecins se servent pour écrire la
+plupart des livres qu'ils publient chaque jour avec une
+abondance qui n'est égalée que par celle des théologiens;
+si bien que pour peu que vous ayez un médecin écrivain,&mdash;et
+ils le sont tous,&mdash;vous êtes exposé à vous trouver un
+jour ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles,
+tandis que vos amis, perçant des initiales transparentes,
+apprendront que vos ascendants paternels étaient alcooliques,
+les maternels tuberculeux, que vos enfants seront
+l'un ou l'autre, et que vous-même vous n'en avez pas pour
+longtemps.</p>
+
+<p>C'est aussi avec leurs observations que les romanciers
+écrivent leurs livres, mais les romans sont les romans, et
+comme on doit toujours y introduire une certaine dose
+d'imagination et de fantaisie, ils s'éloignent forcément de
+la précision médicale. D'ailleurs le romancier n'est pas lié
+par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont pas
+payé pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne
+ressemble en rien à celle du médecin.</p>
+
+<p>Ce n'est pas à dire qu'elle ne soit pas quelquefois délicate,
+en cela surtout que plus il est consciencieux, plus il est
+entraîné à peindre ceux qu'il connaît le mieux: les siens,
+ses proches, ses amis intimes. Pour mon compte, à
+l'exception de quelques romans écrits sous l'inspiration
+directe et demandée de ceux qui les avaient vécus: les
+<i>Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices français</i>,
+je n'ai point pris mes modèles parmi les miens ni
+parmi mes intimes, et ceux qui ont honoré ou égayé ma vie
+de leur amitié ont eu cette sécurité de ne point se voir
+servis tout vifs à la curiosité des lecteurs.</p>
+
+<p>Mais pour ceux avec qui ne me liait point une étroite
+intimité, je reconnais qu'il en a été autrement, et particulièrement
+pour les personnages de la <i>Bohême tapageuse</i>
+qui tous ou presque tous ont vécu d'une vie propre que j'ai
+pu observer et rendre sans aucune trahison, puisque selon
+la formule de la loi je n'ai été ni leur parent, ni leur allié,
+et que je n'ai pas plus été attaché à leur service qu'ils ne
+l'ont été au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les
+oreilles sans que rien dans nos relations me fermât la
+bouche.</p>
+
+<p>J'étais encore collégien et tout jeune collégien lorsque
+j'ai connu celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse
+d'Arvernes, Avec ma mère j'avais été passer les vacances
+au bord de la mer, à Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait
+de faire entrer dans la notoriété, et je m'étais si bien
+ingénié auprès d'amis communs que j'avais obtenu des
+lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin dont
+rêvait mon admiration juvénile. C'était justement le beau
+temps de la réputation d'Alphonse Karr; il avait donné
+<i>Sous les Tilleuls, Geneviève, le Chemin le plus court</i>, et depuis
+quelques années il publiait les <i>Guêpes</i> qui, à cette époque,
+faisaient presque autant de bruit qu'en a fait plus tard la
+<i>Lanterne</i>. On comprend quel pouvait être mon enthousiasme
+pour le premier écrivain de talent que j'approchais,
+car les jeunes gens de ma génération ne commençaient
+point la vie par l'indifférence ou le mépris pour leurs aînés.
+Ce fut dans ce fameux jardin original et bizarre dont il a
+tiré tant de livres charmants que je rencontrai la duchesse
+d'Arvernes, venue à Sainte-Adresse pour y passer une
+saison avec sa mère, et comme nous étions du même âge,
+comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour l'amuser,
+comme elle n'était ni timide, ni réservée, oh! mais pas
+du tout du tout, nous fûmes bien vite camarades. On peut,
+sans que j'insiste, se faire une idée de ce que fut la stupéfaction
+d'un jeune provincial, fils d'un notaire qui, parmi
+ses clients, comptait quelques représentants de la noblesse
+polie, affinée, sceptique et légère du dix-huitième siècle, en
+se trouvant brusquement en présence de cette fille délurée
+qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je
+l'ai représentée, dans ce roman, telle elle était déjà, si bien
+que je n'ai eu qu'à me souvenir pour la copier, et encore
+sans appuyer, laissant dans l'ombre certains côtés que
+j'aurais dû peindre, si au lieu d'une figure de roman j'avais
+fait un portrait.</p>
+
+<p>Ce fut à Cauterets que je connus Naurouse: on avait
+organisé une journée de courses d'hommes à la montagne,
+et j'avais été chargé de réunir quelques souscriptions, parmi
+lesquelles celle du duc de Naurouse. Le hasard fit qu'il
+connût quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme,
+il m'invita à entrer chez lui quand je passerais devant sa
+fenêtre toujours fermée, derrière laquelle il se tenait, seul,
+du matin au soir, pâle, triste, mourant, regardant sans le
+voir le mouvement des allées et venues dans le petit jardin
+de l'<i>Hôtel de France</i>. Et je n'eus garde de refuser cette
+invitation, jusqu'au moment où il quitta Cauterets, autant
+parce qu'il n'y trouvait point de soulagement à son mal,
+que parce que madame d'Arvernes était venue l'y relancer.
+On l'avait logée dans la chambre voisine de la mienne, et
+tous les soirs, à travers notre mince cloison, j'entendais les
+éclats de sa voix et de ses rires pendant qu'elle dînait avec
+une jeune amie à laquelle elle faisait visiter les Pyrénées,
+comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat,
+qui venait la chercher pour une excursion dans la montagne,
+crier avec son accent méridional: «Madame la
+duchesse est-elle prête?»</p>
+
+<p>Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des
+principaux personnages de la <i>Bohême tapageuse</i>. Il avait lu
+une scène de jeu dans <i>Un Mariage sous le Second Empire</i>;
+il me fit demander par Ph. Jourde, le directeur du <i>Siècle</i>,
+si je voulais qu'il m'en racontât une «vraie» au moins
+aussi intéressante que celle que j'avais inventée. C'est celle
+qui se trouve au commencement de <i>Raphaëlle</i>, avec l'épisode
+du cerisier. Mais il ne s'en tint pas là, il me communiqua
+aussi les papiers laissés par Naurouse, ses carnets de
+dépenses, ses lettres, et c'est en les ayant sous les yeux, du
+premier au dernier mot de mon roman, que je l'ai
+écrit.</p>
+
+<p>Ce que je dis à propos de Naurouse, de madame d'Arvernes,
+de Harly, je pourrais le dire aussi à propos du
+prince de Kappel, de Savine, de Mautravers; mais c'en est
+assez de ces quelques indications d'observation pour qu'on
+voie comment a été étudié et exécuté ce roman. Je n'ajoute
+qu'un mot. Il est très rare que dans mes romans j'aie
+introduit des faits qui me soient personnels: dans <i>La
+Bohême tapageuse</i>, j'ai manqué une fois à cette règle, et si
+j'en parle ici c'est pour expliquer un passage du <i>Dictionnaire
+des Contemporains</i> de Vapereau, copié par beaucoup
+d'autres, qui n'est pas très exact, et par cela m'a plus
+d'une fois ennuyé. Vapereau dit: «Il (c'est moi) écrivit des
+brochures politiques pour un sénateur.» Les brochures, ou
+plutôt la brochure que j'ai écrite, c'est celle qui m'a été en
+quelque sorte dictée par M. de Condrieu-Revel, exactement
+dans les mêmes conditions que celles racontées dans mon
+roman, et elle était historique, non politique. Sous plus d'un
+point de vue la rectification a son importance, pour moi au
+moins.</p>
+
+<p>Bien qu'écrite avec la sincérité dont je viens de donner
+quelques preuves, <i>La Bohême tapageuse</i>, au moment de sa
+publication, fut accusée d'exagération, et particulièrement
+par Aurélien Scholl, qui avait bien connu la plupart de ses
+personnages, et avait même été de l'intimité de plus d'un
+d'entre eux. Dans un article qu'il publia à ce sujet, et dans
+lequel il les nomme avec une liberté que prennent les
+chroniqueurs, mais que se refusent les romanciers, il dit
+«C'est une série d'actes d'accusation.»</p>
+
+<p>Trop dure, la <i>Bohême tapageuse!</i> trop cruelle! trop «acte
+d'accusation!» Voyons la réalité.</p>
+
+<p>Peu de temps après la mise en vente de mon roman, je
+reçus d'un magistrat un mot pour assister à une audience
+de la Cour d'Assises: «L'affaire intéressera l'auteur de la
+<i>Duchesse d'Arvernes</i>», me disait-il.</p>
+
+<p>En effet, cette affaire était celle d'une des filles de la
+duchesse d'Arvernes, accusée de faux, une de celles que le
+duc veut emmener dans sa promenade, avec ceux de ses
+enfants qu'il croit les siens.</p>
+
+<p>Elle fut acquittée; mais aurais-je jamais osé inventer un
+dénouement aussi cruel, aussi «acte d'accusation»? Tant
+il est vrai que le roman reste le plus souvent au-dessous de
+la simple vérité, au lieu d'aller au-delà.</p>
+
+H. M.
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***
+
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+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed
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+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+The Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Corysandre
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: September 18, 2004 [EBook #13490]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque, the Online Distributed
+Proofreading Team and Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr., .
+
+
+
+
+
+CORYSANDRE
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+CORYSANDRE [1]
+
+[Note 1: L'episode qui precede a pour titre: _la Duchesse
+d'Arvernes_.]
+
+
+
+I
+
+La saison de Bade etait dans tout son eclat; et une lutte qui s'etait
+etablie entre deux joueurs russes, le prince Savine et le prince
+Otchakoff, offrait aux curieux et a la chronique les peripeties les plus
+emouvantes.
+
+C'etait pendant l'hiver precedent que le prince Otchakoff avait fait son
+apparition dans le monde parisien, et en quelques mois, par ses gains
+ou ses pertes, surtout par le sang-froid imperturbable et le sourire
+dedaigneux avec lesquels il acceptait une culotte de cinq cent mille
+francs, il s'etait conquis une reputation tapageuse qui avait failli
+donner la jaunisse au prince Savine, habitue depuis de longues annees a
+se considerer orgueilleusement comme le seul Russe digne d'occuper la
+badauderie parisienne.
+
+C'etait un petit homme chetif et maladif que ce prince Otchakoff et qui,
+n'ayant pas vingt-cinq ans, paraissait en avoir quarante, bien qu'il fut
+blond et imberbe. Dans ce Paris ou l'on rencontre tant de physionomies
+ennuyees et vides, on n'avait jamais vu un homme si triste, et rien qu'a
+le regarder avec ses traits fatigues, ses yeux eteints, son visage jaune
+et ride, son attitude morne, on etait pris d'une irresistible envie de
+bailler.
+
+Apres avoir essaye de tout il avait trouve qu'il n'y avait que le jeu
+qui lui donnat des emotions, et il jouait pour se sentir vivre autant
+que pour faire du bruit en ce monde, ce qui etait sa grande, sa seule
+ambition.
+
+Sa sante etant miserable, sa fortune etant inepuisable, le jeu etait
+le seul exces qu'il put se permettre, et il jouait comme d'autres
+s'epuisent, s'indigerent ou s'enivrent.
+
+Comme tant d'autres, il aurait pu se faire un nom en achetant des
+collections de tableaux ou de potiches qui l'auraient ennuye, en prenant
+une maitresse en vue qui l'aurait affiche, en montant une ecurie de
+course qui l'aurait dupe; mais en esprit pratique qu'il etait, il avait
+trouve que le plus simple encore et le moins fatigant, etait d'abattre
+nonchalamment une carte, de pousser une liasse de billets de banque a
+droite ou a gauche et de dire sans se presser: "Je tiens."
+
+Et ce calcul s'etait trouve juste. En six mois ce nom d'Otchakoff etait
+devenu celebre, les journaux l'avaient cite, tambourine, trompete, et
+la foule moutonniere l'avait repete. Ce jeune homme, qui n'avait jamais
+fait autre chose dans la vie que de tourner une carte et de combiner un
+coup, etait devenu un personnage.
+
+Mais une reputation ne surgit pas ainsi sans susciter la jalousie et
+l'envie: le prince Savine, qui de tres bonne foi croyait etre le seul
+digne de representer avec eclat son pays a Paris, avait ete exaspere par
+ce bruit. Si encore cet intrus, qui venait prendre une part, et une tres
+grosse part de cette celebrite mondaine qu'il voulait pour lui tout seul
+avait ete Anglais, Turc, Mexicain, il se serait jusqu'a un certain point
+calme en le traitant de sauvage; mais un Russe! un Russe qui se montrait
+plus riche que lui, Savine! un Russe qu'on disait, et cela etait vrai,
+d'une noblesse plus haute et plus ancienne que la sienne a lui Savine!
+Il fallait que n'importe a quel prix, meme au prix de son argent, auquel
+il tenait tant, il defendit sa position menacee et se maintint au rang
+qu'il avait conquis, qu'il occupait sans rivaux depuis plusieurs annees
+et qui le rendait si glorieux.
+
+Alors, lui toujours si rogue et si gonfle, s'etait fait l'homme le
+plus aimable du monde, le plus affable, le plus gracieux avec quelques
+journalistes qu'il connaissait, et il les avait bombardes d'invitations
+a dejeuner, ne s'adressant, bien entendu, qu'a ceux qu'il savait assez
+vaniteux pour etre fiers d'une invitation a l'hotel Savine et en
+situation de parler de ses dejeuners dans leurs chroniques et aussi de
+tout ce qu'il voulait qu'on celebrat: son luxe, sa fortune, sa noblesse,
+son gout, son esprit, son courage, sa force, sa sante, sa beaute.
+
+Puis, apres s'etre assure le concours de cette fanfare, il avait
+commence sa manoeuvre.
+
+Trois jours apres une perte enorme subie par Otchakoff avec son flegme
+ordinaire, Raphaelle, la maitresse de Savine, avait vu arriver un matin
+dans la cour de son hotel deux chevaux russes superbes, deux de ces
+puissants trotteurs qui battent, en se jouant, les anglais comme les
+arabes, et Savine n'avait pas tarde a paraitre. Comme Raphaelle menacee
+d'une angine disait qu'elle etait desolee de ne pas pouvoir faire
+atteler ses chevaux ce jour meme et de sortir, il s'etait fache. C'etait
+justement l'ouverture de la reunion de printemps a Longchamp, et il
+voulait que ses chevaux fussent vus de tout Paris a cette reunion a
+l'aller et au retour; il ne les avait fait venir de son haras et ne
+les avait donnes que pour cela. "Si vous ne pouvez pas vous en servir,
+avait-il dit, je les garde pour moi, je m'en sers aujourd'hui, et, une
+fois qu'ils seront entres dans mes ecuries, ils n'en sortiront pas.
+En vous enveloppant bien, vous n'aurez pas trop froid: il ne faut pas
+s'exagerer son mal ou l'on se priverait de tout." Au risque d'en mourir,
+car il soufflait un vent glacial, Raphaelle avait ete aux courses, et a
+l'aller comme au retour ses trotteurs a la robe grise avaient provoque
+l'admiration des hommes et l'envie des femmes.
+
+Il fallait continuer, car, de son cote, Otchakoff continuait de jouer,
+perdant toutes les nuits ou gagnant des coups de trois ou quatre cent
+mille francs, tantot contre celui-ci, tantot contre celui-la, sans
+jamais lasser l'admiration de la galerie, qui repetait toujours son meme
+mot: "Cet Otchakoff, quel estomac!" ce a quoi Savine repondait toutes
+les fois qu'il pouvait repondre, en haussant les epaules et en disant
+que si Otchakoff, avait de l'estomac devant un tapis vert, il n'en avait
+pas devant une nappe blanche, le pauvre diable etant incapable de boire
+seulement les quatre ou cinq bouteilles de champagne qui, chez un vrai
+Russe, remplace l'acte de naissance ou le passeport pour prouver la
+nationalite.
+
+Pour continuer la lutte, sinon avec economie, au moins d'une facon qui
+ne fut pas nuisible a ses interets, Savine qui depuis longtemps se
+contentait des collections qu'il avait recueillies par heritage, s'etait
+mis a acheter des oeuvres d'art de toutes sortes: tableaux, bronzes,
+livres, curiosites, n'exigeant d'elles que quelques qualites speciales:
+d'etre authentiques, d'etre dans un parfait etat de conservation,
+enfin de couter tres cher, de telle sorte que lorsqu'il voudrait les
+revendre,--ce qu'il esperait bien faire un jour, tirant ainsi d'elles
+deux reclames, l'achat et la vente,--il put le faire avec benefice,
+sans autre perte que celle des interets.
+
+Alors, chaque fois qu'il avait fait une acquisition de ce genre, les
+journaux l'avaient annoncee et celebree: le prince Savine, quel Mecene!
+Il est vrai que ce Mecene ne repandait ses bienfaits que sur des
+artistes morts depuis longtemps: Hobbema, Velasquez, Paul Veronese et
+autres qui ne lui savaient aucun gre de ses largesses.
+
+Mais un seul coup de baccara faisait oublier Mecene, et Otchakoff, en
+une nuit heureuse ou malheureuse, s'imposait a la curiosite publique
+d'une facon autrement vivante et palpitante en perdant son argent que
+s'il l'avait depense a acheter des Rubens ou des Titien.
+
+Ce fut alors que Savine exaspere et perdant la tete, se decida a lutter
+contre son rival en employant les memes armes que celui-ci, c'est-a-dire
+a coups de millions.
+
+Otchakoff, ne trouvant plus a jouer des grosses parties a Paris pendant
+la saison d'ete, etait venu a Bade jouer contre la banque, et Savine
+l'avait suivi, se disant qu'un homme habile et prudent qui joue contre
+une banque de jeu ne doit perdre que dans une certaine mesure qui peut
+se calculer mathematiquement, et meme qu'il peut gagner.
+
+Le tout etait donc d'etre cet homme habile et prudent.
+
+Heureusement, les professeurs de systemes tous plus infaillibles les uns
+que les autres ne manquent pas pour ceux qui veulent jouer a coup sur;
+il y en a a Paris, et a cette epoque il y en avait dans toutes les
+villes d'eaux ou l'on jouait: a Bade, a Hombourg, a a Wiesbaden, a Ems,
+a Spa, ou ils tenaient boutiques de renseignements et de lecons.
+
+Dans un de ses sejours a Bade, Savine avait rencontre un de ces
+professeurs: un vieux gentilhomme francais de grand nom et de belle mine
+qui, apres avoir perdu plusieurs fortunes au jeu, offrait aux jeunes
+gens qui voulaient bien l'ecouter "une rectitude de combinaisons
+inexorables" pour faire sauter la banque; mais alors, ne pensant pas
+a jouer, il s'en etait debarrasse en lui faisant l'aumone de quelques
+florins que le vieux professeur allait perdre avec une "rectitude
+inexorable" ou qu'il employait a faire inserer dans les journaux des
+annonces pour tacher de trouver des actionnaires qui lui permissent
+d'essayer en grand son systeme.
+
+Arrive a Bade il avait cherche son homme aux "combinaisons inexorables",
+ce qui n'etait pas difficile, car on etait sur de le trouver a
+la _Conversation_, assis sur une chaise devant la table de
+trente-et-quarante, suivant le jeu auquel il ne pouvait pas prendre part
+et notant les coups sur un carton qu'il percait d'une epingle.
+
+Le marquis de Mantailles etait si bien absorbe dans son travail qu'il
+n'avait pas vu Savine, et qu'il avait fallu que celui-ci lui frappat sur
+l'epaule pour appeler son attention; mais alors il avait vivement quitte
+le jeu pour faire ses politesses au prince, qui l'avait emmene dans
+les jardins, ne voulant pas qu'on le vit en conference avec le vieux
+professeur de jeu, ni qu'on surprit un seul mot de leur entretien.
+
+--Six cent mille francs seulement, prince, s'ecria-t-il, mettez six cent
+mille francs seulement a ma disposition, et le monde est a nous.
+
+Mais Savine avait tout de suite eteint ce beau feu il n'apporterait pas
+ces six cent mille francs, il n'en apporterait pas cinquante mille, pas
+meme dix mille; mais il etait dispose, dans un but moral et pour sauver
+les malheureux qui se ruinaient, a essayer le systeme des "combinaisons
+inexorables," seulement il voulait l'essayer lui-meme; bien entendu il
+le payerait... s'il gagnait.
+
+Le lendemain matin, le marquis de Mantailles s'etait presente a la porte
+du pavillon que le prince Savine occupait sur le _Graben_, et tout
+de suite il avait ete introduit; Savine, bien que mal eveille, avait
+remarque qu'il etait porteur d'une sorte de petite boite plate
+enveloppee dans une serviette de serge grise et d'un petit sac de toile
+comme ceux dont se servent les joueurs de loto.
+
+--Je ne recevrai personne, dit Savine au domestique qui avait introduit
+le marquis.
+
+Pendant ce temps, le vieux joueur avait precieusement depose sa boite
+et son sac sur une table; puis, le domestique etant sorti, il s'etait
+approche du lit de Savine: sa physionomie s'etait transfiguree; il avait
+l'air d'un pauvre vieux bonhomme use, ecrase en entrant, maintenant il
+s'etait releve, c'etait un homme digne et fier, inspire, sur de lui.
+
+--Avant tout, je dois vous montrer par l'experience la rigoureuse
+exactitude de ce que je viens de vous expliquer, et c'est dans ce but
+que je me suis muni de differents objets utiles a ma demonstration.
+
+Ces objets utiles a la demonstration des "combinaisons inexorables"
+etaient une petite roulette, un tapis de drap divise comme le sont les
+tables de trente-et-quarante, six jeux de cartes, et enfin, dans le sac
+en toile, des haricots blancs et rouges.
+
+Aussitot que le professeur eut etale son tapis sur une table et dispose
+en deux masses ses haricots, les rouges pour Savine, les blancs pour
+lui, la demonstration commenca; a onze heures, Savine avait deux
+cent-quarante haricots gagnes contre la banque, c'est-a-dire deux
+cent-quarante mille francs.
+
+Le lendemain, la demonstration continua; puis le surlendemain, pendant
+dix jours, et au bout de ces dix jours Savine avait gagne dix-neuf cent
+cinquante haricots, c'est-a-dire pres de deux millions de francs.
+
+L'experience etait decisive; maintenant c'etaient de vrais billets de
+banque que Savine pouvait risquer; mais, chose extraordinaire, au lieu
+de gagner il perdit.
+
+Et cela etait d'autant plus exasperant que, ce jour-la, Otchakoff fit
+sauter la banque au milieu de l'enthousiasme general.
+
+Le lendemain Savine perdit encore, puis le troisieme jour, puis le
+quatrieme.
+
+--Courage, disait le marquis de Mantailles, plus vous perdez, plus vous
+avez de chance de gagner; l'equilibre ne peut pas ne pas se retablir.
+
+Cependant il ne se retablit point; au bout de quinze jours, Savine avait
+perdu cinq cent mille francs, et ce qui lui etait plus sensible encore
+que cette perte d'argent, il les avait perdus sans que cela fit
+sensation et tapage.
+
+--Il n'a pas de chance, le prince Savine, disait-on.
+
+--Et pourtant il est prudent.
+
+Prudent et malheureux, c'etait trop; quelle honte!
+
+Cependant il n'abandonna pas la lutte; mais, puisque le jeu ne soulevait
+pas le tapage qu'il avait espere, il chercha un autre moyen pour forcer
+l'attention publique a se fixer sur lui, et il crut le trouver en
+s'attachant tres ostensiblement a une jeune fille, mademoiselle
+Corysandre de Barizel, qui, par sa beaute eblouissante, etait la reine
+de Bade, comme Otchakoff en etait le roi par son audace au jeu.
+
+
+
+II
+
+C'etait aussi l'hiver precedent, presque en meme temps qu'Otchakoff,
+que la belle Corysandre, sous la conduite de sa mere, la comtesse de
+Barizel, avait fait son apparition a Paris.
+
+Elle venait, disait-on, d'Amerique, de la Louisiane, ou son pere, le
+comte de Barizel, qui descendait des premiers colons francais etablis
+dans ce pays, avait possede d'immenses proprietes, aux mains de sa
+famille depuis pres de deux cents ans; le comte avait ete tue dans la
+guerre de Secession, commandant une brigade de l'armee du Sud, et sa
+veuve et sa fille avaient quitte l'Amerique pour venir s'etablir en
+France, ou elles voulaient vivre desormais.
+
+C'etait dans une des deux grandes fetes que donnait tous les ans le
+financier Dayelle qu'elles avaient paru pour la premiere fois.
+
+Bien que Dayelle ne fut qu'un homme d'argent, un enrichi, les fetes
+qu'il donnait dans son hotel de la rue de Berry comptaient parmi les
+plus belles et les mieux reussies de Paris. Quand on avait un grand nom
+ou quand on occupait une haute situation on se moquait bien quelquefois,
+il est vrai, de Dayelle en rappelant d'un air dedaigneux qu'il avait
+commence la vie par etre commis chez un marchand de toile, puis
+fabricant de toile lui-meme, puis filateur de lin, puis banquier, puis
+l'un des grands faiseurs de son temps; mais on n'en recherchait pas
+moins les invitations de ce parvenu qui, deux fois par an, pour chacune
+de ses fetes, ne depensait pas moins de cent mille francs en decorations
+nouvelles, en fleurs, et surtout en artistes qu'on n'entendait que chez
+lui.
+
+Ce n'etait pas seulement les meilleurs artistes que Dayelle tenait a
+offrir a ses invites, c'etait encore tout ce qui, a un titre quelconque:
+gloire, talent, beaute, fortune, promettait d'arriver bientot a la
+celebrite; il ne fallait pas etre conteste, mais d'autre part il ne
+fallait pas non plus etre consacre, puisqu'il avait la pretention d'etre
+lui-meme le consacrant. Aussi en allant chez lui s'attendait-on toujours
+a quelque surprise. Quelle serait-elle? On n'en savait rien, car il la
+cachait avec soin pour que l'effet produit fut plus grand; mais enfin on
+savait qu'on en aurait une qui, pour ne pas figurer sur le programme,
+faisait cependant partie obligee de ce programme.
+
+Celle que causa la beaute de Corysandre fut des plus vives et pendant
+huit jours elle fournit le sujet de toutes les conversations.
+
+--Vous avez vu cette jeune Americaine avec sa mere?
+
+--Parbleu, seulement ce n'est pas une Americaine, c'est une francaise;
+elle est d'origine francaise: il y a encore dans le Poitou des Barizel
+de tres vieille et tres bonne noblesse, et c'est d'un membre de cette
+famille qui, il y a plus de deux cents ans, alla s'etablir en Amerique,
+que descend cette belle jeune fille.
+
+--Riches les Barizel?
+
+--On le dit: cinq ou six cent mille francs de rente; mais je n'en sais
+rien. Si vous avez des pretentions a la main de cette belle fille,
+ne tablez donc pas sur ce que je vous dis; ces fortunes d'Amerique
+ressemblent souvent aux batons flottants. La seule chose certaine, c'est
+que la mere a achete un terrain dans les Champs-Elysees ou elle va,
+dit-on, faire construire un hotel.
+
+--Ca c'est quelque chose.
+
+--C'est beaucoup si l'hotel est construit; mais s'il ne l'est pas, si on
+en voit jamais que le plan, ce n'est rien. J'ai connu des gens qui, avec
+un terrain et un plan qu'ils montraient a propos et dont ils parlaient;
+ont pendant de longues annees fait croire a une fortune qui n'existait
+pas et n'avait jamais existe.
+
+--C'est pour cette fortune que Dayelle l'a invitee a sa fete.
+
+--Il l'aurait bien invitee pour la beaute de la fille, sans doute.
+
+--Je n'ai jamais vu d'aussi beaux cheveux blonds.
+
+--Il n'y a plus de blondes.
+
+--Au moins il n'y en a plus de ce blond; il y a des blondes chatain, des
+blondes cendre, il n'y a plus de blondes pures, de ce blond de moissons
+muries par le soleil; c'est ce qu'on peut appeler la sincerite du blond.
+
+--C'est deja quelque chose d'avoir de la sincerite dans les cheveux.
+
+--Ce serait peu, mais elle parait en avoir ailleurs: ainsi dans son
+front si pur, dans ses yeux naifs, et son regard limpide, dans sa
+bouche innocente, dans son attitude modeste. Naive, douce, modeste et
+admirablement belle d'une beaute qui s'impose par l'eclat et la majeste,
+voila une reunion qui est rare. Maintenant a-t-elle cette sincerite
+dans le coeur et dans l'esprit? Cela, je l'ignore, elle ne dit rien ou
+presque rien: et sous ce rapport il est difficile de la juger; je ne
+parle que de ce j'ai vu, et ce que j'ai vu, ce qui m'a frappe, ce qui
+m'a ebloui c'est sa beaute, c'est cette chevelure blonde, ces yeux bruns
+sous un sourcil pale, ce teint d'une blancheur veloutee, enfin c'est,
+comme disaient nos peres, ce port de reine bien curieux vraiment, bien
+extraordinaire chez une jeune fille qui n'a pas dix-huit ans.
+
+--En a-t-elle meme dix-sept?
+
+--La mere dit dix-huit.
+
+--On a vu des meres vieillir leurs filles pour s'en debarrasser plus
+vite.
+
+--La mere est encore fort bien.
+
+--Un peu empatee.
+
+--Une creole.
+
+--Est-elle creole?
+
+--Elle en a l'air.
+
+--Elle a meme l'air plus que creole.
+
+--C'est peut-etre une _octoroon_.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ca, une _octoroon_?
+
+--C'est la descendante d'un blanc et d'une negresse arrivee a la
+huitieme generation; chez elle le sang noir a si bien disparu qu'il n'en
+reste plus trace, meme pour l'oeil exerce d'un creole; ni la paume de sa
+main, ni ses ongles ne disent plus rien de son origine.
+
+C'etait cette belle Corysandre qui, lorsque les salons s'etaient fermes
+a Paris, etait venue avec sa mere passer la saison a Bade.
+
+Et la on avait parle d'elle comme on en avait parle a Paris, car s'il
+est des gens qui passent partout inapercus, il en est d'autres qui ne
+peuvent faire un pas sans provoquer le tapage et la curiosite.
+
+Cependant, leur installation fort modeste dans un petit chalet des
+allees de Lichtenthal n'avait rien du faste insolent de quelques
+etrangers qui semblent n'etre venus a Bade que pour y trouver le plaisir
+de depenser leur argent avec ostentation: trois domestiques noirs, un
+homme et deux femmes; une caleche louee au mois; il n'y avait certes pas
+la de quoi forcer l'attention; avec cela un cercle de relations assez
+banal, une loge au theatre, une heure de station a la musique, une
+promenade rapide dans les salons de la Conversation sans jamais risquer
+un florin a la table de la roulette, tous les matins la messe a l'eglise
+catholique, c'etait tout.
+
+Il etait impossible de mener une vie plus simple et cependant...
+
+Cependant toutes les fois que madame de Barizel et sa fille se
+montraient quelque part, il n'y avait plus d'yeux que pour elles ou
+tout au moins pour Corysandre, et instantanement c'etait d'elles qu'on
+s'occupait.
+
+--Pourquoi parle-t-on tant d'elle, meme dans les journaux?
+
+--Notre temps est celui de la reclame; tout finit par se placer avec
+des annonces bien faites et souvent repetees: la mere s'entoure de
+journalistes.
+
+S'il n'etait pas rigoureusement exact de dire que madame de Barizel
+recherchait les journalistes, au moins etait-ce vrai en partie et
+particulierement pour un correspondant de journaux francais et
+americains nomme Leplaquet.
+
+Ancien medecin dans la marine de l'Etat, ancien directeur d'un journal
+francais a Baton-Rouge, Leplaquet etait bien reellement le commensal de
+madame de Barizel et en quelque sorte son homme d'affaires, au moins
+pour certaines affaires. On disait et il le racontait lui-meme, qu'il
+l'avait connue en Amerique, ou il avait ete son ami et plus encore l'ami
+de M. de Barizel; a propos de cette liaison ancienne il etait meme plein
+d'histoires plus ou moins interessantes qu'il contait volontiers, meme
+sans qu'on les lui demandat, et dans lesquelles la grosse fortune et la
+haute situation de son ami le comte de Barizel, un type d'honneur
+et d'intrepidite, remplissaient toujours une place considerable; en
+Amerique, ou lui Leplaquet, etait un personnage, il n'avait connu que
+des personnages, et parmi les plus eleves, son bon ami Barizel.
+
+Ces histoires, on les ecoutait parce qu'elles etaient generalement bien
+dites et avec une verve meridionale qui s'imposait; mais on les eut
+peut-etre mieux accueillies et avec plus de confiance si le conteur
+avait ete plus sympathique. Malheureusement ce n'etait pas le cas de
+Leplaquet, qui, avec sa face plate, son front bas, ses yeux fuyants, son
+air sombre, son attitude hesitante, inspirait plutot la defiance que la
+sympathie, la repulsion que l'attraction.
+
+D'autre part, le trop d'empressement qu'il mettait a les conter a tout
+propos et souvent hors de propos leur nuisait aussi: on s'etonnait que
+cet homme qui, ordinairement, disait du mal de tout le monde, cherchat
+si obstinement les occasions de dire du bien de la seule madame de
+Barizel.
+
+De meme on cherchait aussi pourquoi il deployait tant de zele a racoler
+des convives pour les diners de madame de Barizel.
+
+Bien entendu, c'etait dans son monde qu'il les prenait, ces convives,
+parmi les artistes, les musiciens, les peintres, les sculpteurs, surtout
+parmi les journalistes, ses confreres, francais ou etrangers; il
+suffisait, qu'on tint une plume, quelle qu'elle fut, pour etre invite
+par lui chez madame de Barizel.
+
+Bien que des invitations de ce genre fussent assez frequentes a Bade, ou
+plus d'une femme en vue employait ses amis a l'enrolement d'une petite
+cour composee de gens qui avaient un nom, la persistance et l'activite
+que Leplaquet apportait a ces enrolements etaient si grandes qu'elles ne
+pouvaient pas ne pas provoquer un certain etonnement. C'etait a croire
+qu'il guettait ceux qu'il pouvait inviter, car des qu'ils arrivaient et
+a leurs premiers pas dans Bade, il sautait sur eux et les enveloppait.
+
+Le lendemain, l'invite de Leplaquet s'asseyait a la droite de la
+comtesse de Barizel, qui se montrait une femme superieure dans l'art de
+chatouiller la vanite litteraire de son convive, dont la veille elle
+ne connaissait meme pas le nom, lui repetant avec une grace pleine de
+charme la lecon qu'elle avait apprise de Leplaquet; et le surlendemain,
+au sortir du lit, de bonne heure, encore sous l'influence des beaux
+yeux de Corysandre, les oreilles encore chaudes des compliments de la
+comtesse, il envoyait a son journal une correspondance consacree a la
+gloire des Barizel.
+
+
+
+III
+
+Une maison hospitaliere: comme l'etait celle de madame de Barizel devait
+s'ouvrir facilement pour le prince Savine.
+
+En relations avec Dayelle depuis longtemps, Savine n'eut qu'a attendre
+une visite de celui-ci a Bade pour se faire presenter a la comtesse, et
+bientot on le vit partout aux cotes de la belle Corysandre.
+
+Ce ne fut qu'un cri:
+
+--Le prince Savine va epouser mademoiselle de Barizel.
+
+C'etait ce que Savine voulait. On parlait de lui, on s'occupait de lui,
+lorsqu'il paraissait quelque part, il avait la satisfaction enivrante
+pour sa vanite de voir qu'il faisait sensation; il etait revenu a ses
+beaux jours, Otchakoff serait eclipse.
+
+Pensez-donc, un mariage entre le riche Savine et la belle Corysandre,
+quel inepuisable sujet de conversation!
+
+Il levait les yeux dans un mouvement d'extase, mais il ne repondait pas.
+
+Cette femme adorable serait-elle la sienne? Serait-il ce mari
+bienheureux?
+
+Cela ne faisait pas de doute pour aucun de ceux qui avaient assiste a
+ces explosions d'enthousiasme, et cependant personne ne pouvait dire que
+Savine s'etait nettement et formellement prononce a ce sujet.
+
+Il voulut davantage, mais, sans s'engager, sans qu'un jour madame de
+Barizel ou meme tout simplement le premier venu pussent s'appuyer sur un
+fait positif et precis pour soutenir qu'il avait voulu etre le mari
+de Corysandre, car il avait une peur effroyable des responsabilites,
+quelles qu'elles fussent.
+
+Si ordinairement et en tout ce qui ne lui etait pas personnel, il
+n'avait que peu d'imagination, il se montrait au contraire fort
+ingenieux et tres fertile en ressources, en inventions, en combinaisons
+pour tout ce qui s'appliquait immediatement a ses interets ou devait les
+servir.
+
+Ce qu'il trouva ce fut une fete de nuit en pleine foret, avec bal et
+souper, organisee en l'honneur de Corysandre. En choisissant un endroit
+pittoresque qui ne fut pas trop eloigne de Bade, de facon qu'on put y
+arriver facilement, il etait sur a l'avance de voir ses invitations
+recherchees avec empressement. Sans doute la depense qu'entrainerait
+cette fete serait grosse, et c'etait la pour lui une consideration a
+peser; mais, tout compte fait, elle ne lui couterait pas plus qu'une
+seance malheureuse, comme celles qu'il avait eues en ces derniers temps
+a la table de trente-et-quarante, et l'effet produit ne pouvait pas
+manquer d'etre considerable et retentissant. D'ailleurs il n'etait pas
+dans son intention de prodiguer ses invitations: plus elles seraient
+rares, plus elles seraient precieuses, et les malheureux qu'il ferait
+parleraient de lui autant que les heureux,--ce qu'il voulait.
+
+Apres avoir soigneusement etudie les environs de Bade, l'emplacement
+qu'il adopta fut un petit plateau boise situe entre le vieux chateau
+et l'entassement de roches sillonnees de crevasses qu'on appelle les
+Rochers; il y avait la une clairiere entouree de superbes sapins au
+tronc et aux rameaux, recouverts d'une mousse blanche, qui pendait ca et
+la en longs fils, et dont le sol etait a peu pres uni, c'est-a-dire tout
+a fait a souhait pour qu'on y put danser et pour qu'on y dressat les
+tentes sous lesquelles on servirait les tables du souper.
+
+En moins de huit jours, tout fut organise et Savine eut la satisfaction
+de se voir poursuivi et assiege de demandes d'invitations.
+
+Quel chagrin, quel desespoir pour lui de refuser; mais le nombre des
+invites avait ete fixe a cent par suite de l'impossibilite de dresser
+sur ce terrain tourmente des tentes assez grandes pour recevoir autant
+de convives qu'il aurait desire. Ce desespoir avait ete tel qu'il
+s'etait decide a porter le nombre de cent, a cent cinquante; puis,
+devant les instances dont il avait ete accable, et pour ne peiner
+personne, de cent cinquante a deux cents.
+
+Mais s'il se donna le plaisir pour lui tres doux de refuser de hauts
+personnages qui ne pouvaient pas le servir, par contre il n'eut garde de
+ne pas s'assurer la presence des journalistes qui se trouvaient en ce
+moment a Bade.
+
+En realite c'etait pour eux que la fete etait donnee.
+
+Aussi ce fut entre eux et Corysandre que pendant cette fete il se
+partagea, n'ayant d'attentions et de gracieusetes que pour elle et pour
+eux; pour tous ses autres invites, affectant une morgue hautaine.
+
+Mais tandis qu'avec Corysandre il affichait l'empressement, l'entourant,
+l'enveloppant, ne la quittant presque pas, de facon a bien marquer
+l'admiration et l'enthousiasme qu'elle lui inspirait, avec les
+journalistes, au contraire, il se tenait sur la reserve et c'etait
+seulement quand il croyait n'etre pas vu ou entendu qu'il leur
+temoignait sa bienveillance, prenant toutes les precautions pour qu'on
+ne put pas supposer qu'il etait en relations suivies avec ces gens-la.
+
+--Comment trouvez-vous cette petite fete?
+
+--Admirable.
+
+--Vous en direz quelques mots?
+
+--C'est-a-dire que je lui consacrerai mon prochain article tout entier.
+
+--Avec discretion, n'est-ce pas? C'est un service, que je vous demande;
+si vous pouvez ne pas parler de moi n'en parlez pas; j'ai l'horreur de
+tout ce qui ressemble a la reclame.
+
+--Si cela vous contrarie trop, je peux ne rien dire de cette fete.
+
+--Oh! non, je ne veux pas, vous demander ce sacrifice: je comprends
+qu'un sujet d'article est chose precieuse, et je ne veux pas vous priver
+de celui-la; seulement je vous prie d'observer une certaine reserve en
+tout ce qui me touche personnellement, ou mieux, vous voyez que j'agis
+avec vous en toute franchise, je vous prie si vous n'envoyez pas votre
+article tout de suite, de me le lire. Voulez-vous?
+
+--Volontiers.
+
+--Comme cela je serai responsable de ce que vous aurez dit et je
+ne pourrai avoir pour votre obligeance et votre sympathie que des
+sentiments de reconnaissance. A demain, n'est-ce pas?
+
+Le lendemain, aux heures qu'il avait eu soin d'echelonner pour que ceux
+qui devaient trompeter son nom ne se trouvassent point nez a nez, il
+entendit la lecture des differents articles qui allaient chanter sa
+gloire aux quatre coins du monde; et alors ce furent de sa part des
+eloges sans fin.
+
+--Charmant, adorable! quel talent; mon Dieu! C'est une perle, cet
+article, je n'ai jamais rien lu d'aussi joli, et quelle delicatesse
+de touche, quelle grace! Je ne risquerai qu'une observation. Vous
+permettez, n'est-ce pas?
+
+--Comment donc.
+
+--C'est une priere que je veux dire: la reserve que je vous avais
+demandee, vous ne l'avez peut-etre pas observee aussi complete que
+j'aurais voulu, mais passons; ce que je desire, ce n'est pas une
+suppression, c'est une addition: je serais bien aise que vous glissiez
+un mot sur mon titre et sur le rang que j'occupe dans la noblesse russe;
+il y a tant de princes russes d'une noblesse douteuse,--ce n'est pas
+positivement pour Otchakoff que je dis cela,--je ne voudrais pas que
+le public francais, mal instruit de ces choses, me confondit avec ces
+gens-la; voulez-vous?
+
+--Avec plaisir.
+
+--Alors je vais vous donner des renseignements... authentiques.
+
+Avec le second les eloges reprirent:
+
+--Charmant, adorable! quel talent, mon Dieu!
+
+Il ne presenta aussi qu'une observation, "non pour demander une
+suppression, mais pour indiquer une addition qui lui serait agreable".
+
+--Ce serait de glisser un mot sur ma fortune, il y a tant de fortunes
+russes peu solides que je ne voudrais pas qu'on confondit la mienne avec
+celles-la, et qu'on crut que parce que je donne des fetes je me livre a
+des prodigalites et a des folies; si vous le desirez je vais vous donner
+des renseignements... authentiques. Pour ma noblesse, il est inutile
+d'en rien dire, elle est, grace a Dieu, bien connue.
+
+Avec le troisieme, il commenca aussi par des eloges et ce ne fut
+qu'apres avoir epuise toute sa collection d'adjectifs qu'il demanda une
+petite addition, non pour parler de sa noblesse ou de sa fortune: elles
+etaient, grace a Dieu, bien connues; mais pour qu'on rappelat son duel
+avec le comte de San-Estevan et pour qu'on glissat un mot discret sur la
+fermete et le courage qu'il avait montres en cette circonstance.
+
+Avec le quatrieme, l'addition ne dut porter ni sur la noblesse, ni sur
+la fortune, ni sur son courage, toutes choses qui, grace a Dieu, etaient
+de notoriete publique, mais sur sa generosite; parce qu'il donnait des
+fetes qui lui coutaient fort cher, il ne voulait pas qu'on crut qu'il ne
+pensait pas aux malheureux.
+
+Otchakoff etait battu.
+
+
+
+IV
+
+On ne pouvait pas parler ainsi du mariage de Savine avec la belle
+Corysandre sans que ce bruit arrivat aux oreilles de la personne qui
+justement avait le plus grand interet a l'apprendre: Raphaelle, la
+maitresse du prince, retenue a Paris par le role qu'elle jouait dans une
+piece en vogue, et aussi parce que son amant n'avait pas voulu l'emmener
+avec lui.
+
+Mais elle connaissait trop bien son prince pour admettre que ce mariage
+fut possible: Savine ne se marierait que quand il serait impotent, et
+ce serait pour avoir une garde-malade sure, dont il provoquerait
+la sollicitude, l'interet et les soins par toutes sortes de belles
+promesses, que naturellement il ne tiendrait pas. Quant a penser qu'il
+etait pris par l'amour et la passion, cette idee etait pour elle si
+drole et si invraisemblable qu'elle ne s'y arretait meme pas: Savine
+amoureux, Savine passionne; cela la faisait rire aux eclats.
+
+Ce fut meme par un de ces eclats de rire qu'elle accueillit la premiere
+fois cette nouvelle, quand une de ses bonnes amies vint la lui annoncer
+hypocritement avec des larmes dans la voix, mais aussi avec la juste
+satisfaction dans le coeur qu'eprouve une pauvre femme qui n'a pas eu en
+ce monde la chance a laquelle elle avait droit, a voir enfin abaissee
+une de celles qui lui ont vole sa part de bonheur.
+
+Cependant, a la longue et peu a peu, a force d'entendre et de lire
+le meme mot sans cesse repete, "le mariage du prince Savine avec
+mademoiselle de Barizel", elle finit par s'inquieter. Un bruit aussi
+persistant ne pouvait pas se propager ainsi sans reposer sur quelque
+chose de serieux.
+
+La prudence exigeait qu'elle vit clair en cette affaire.
+
+Ce n'etait point un role facile a remplir que celui de maitresse de Son
+Excellence le prince Vladimir Savine; elle le savait mieux que personne,
+et depuis longtemps elle l'eut abandonne sans certains avantages
+auxquels elle tenait assez fortement pour tout supporter. Et il y avait
+des femmes qui l'enviaient! Si elles savaient de quel prix, de quels
+degouts, de de quelles fatigues, de quels efforts elle payait son
+luxe, ses diamants, ses equipages, ses toilettes, son hotel des
+Champs-Elysees! Mais on ne voyait que la surface brillante de ce qui
+s'etalait insolemment en public; elle seule connaissait le fond des
+choses, le bourbier dans lequel elle se debattait, comme elle seule
+connaissait la cravache qui plus d'une fois avait bleui sa peau.
+
+Apres avoir bien reflechi a la situation, Raphaelle trouva que la seule
+personne qu'elle pouvait charger de cette enquete delicate etait son
+pere.
+
+Depuis qu'elle habitait son hotel des Champs-Elysees, elle avait
+ete obligee de se separer de sa famille, Savine n'etant pas homme a
+supporter une communaute que le duc de Naurouse et Poupardin avaient
+bien voulu tolerer: il ne reconnaissait pas a sa maitresse le droit
+d'avoir un pere et une mere, pas plus qu'il ne lui reconnaissait celui
+d'avoir d'autres amants elle devait etre a lui, entierement a sa
+disposition, sans distraction du matin au soir et du soir au matin; s'il
+permettait qu'elle restat au theatre, c'etait parce qu'il etait flatte
+dans sa vanite de l'entendre applaudir et de lire son nom en vedette sur
+les colonnes du boulevard ou dans les reclames des journaux. C'etait une
+grace qu'il faisait au public comme il lui en avait fait une du meme
+genre en exposant ses trotteurs dans les concours hippiques. Qui aurait
+ose dire qu'il n'etait pas liberal et qu'il n'usait pas noblement de sa
+fortune!
+
+Ne pouvant pas demeurer avec leur fille, M. et madame Houssu avaient
+loue un logement dans la rue de l'Arcade, ou M. Houssu avait continue
+son commerce de prets en y joignant un bureau de "renseignements intimes
+et de surveillances discretes." Une circulaire qu'il avait largement
+repandue expliquait ce qu'etaient ces renseignements intimes et ces
+surveillances discretes, rien autre chose que l'espionnage au profit des
+jaloux: maris, femmes, maitresses, qui voulaient savoir s'ils etaient
+trompes et comme ils l'etaient. Mais cela n'etait point dit crument, car
+M. Houssu, qui avait des formes et de la tenue, aimait le beau style
+aussi bien que les belles manieres. Peut-etre, dans un autre quartier,
+ce beau style qui mettait toutes choses en termes galants eut-il nui a
+son industrie; mais sa clientele se composait, pour la meilleure part,
+de cuisinieres qui frequentaient le marche de la Madeleine, de femmes
+de chambre, de quelques cocottes devorees du besoin d'apprendre ce que
+faisaient leurs amis aux heures ou elles ne pouvaient par les voir, et
+tout ce monde trouvait les circulaires de M. Houssu aussi claires que
+bien ecrites; c'etait encore plus precis que les oracles des tireuses de
+cartes et des chiromanciens, auxquels ils avaient foi. D'ailleurs, quand
+on avait ete une fois en relations avec M. Houssu, on retournait le voir
+volontiers: sa rondeur militaire, son apparente bonhomie, la facon dont
+il jetait sa croix d'honneur au nez de ses clients en avancant l'epaule
+gauche, qu'il faisait bomber, inspiraient la confiance.
+
+Maintenant que Raphaelle etait separee de son pere et de sa mere, elle
+ne pouvait plus, comme au temps ou elle etait la maitresse du duc de
+Naurouse, entrer chez eux aussitot qu'elle avait un instant de liberte
+et s'installer en caraco au coin du poele pour voir sauter le foie
+ou mijoter le marc de cafe; mais toutes les fois que cela lui etait
+possible elle se sauvait de son hotel des Champs-Elysees pour accourir
+dejeuner dans le petit entresol de la rue de l'Arcade; c'etait avec joie
+qu'elle echappait aux valets a la tenue correcte, aux sourires insolents
+et railleurs, que son amant lui faisait choisir par son intendant,
+et qu'elle venait tenir elle-meme la queue de la poele ou cuisait le
+dejeuner paternel; c'etait la seulement, qu'entre son pere et sa mere
+et quelques amis de ses jours d'enfance, elle redevenait elle-meme,
+reprenant ses habitudes, ses plaisirs, ses gestes, son langage
+d'autrefois, qui ne ressemblaient en rien, il faut le dire, a ceux de
+l'hotel des Champs-Elysees et de sa position presente.
+
+Decidee a charger son pere d'une surveillance intime aupres de Savine,
+elle vint un matin rue de l'Arcade a l'heure du dejeuner, arrivant comme
+a l'ordinaire les bras pleins et les poches bourrees de provisions de
+toutes sortes liquides et solides.
+
+Un des grands plaisirs de M. Houssu etait, lorsque ses clients lui en
+laissaient le temps, de faire lui-meme sa cuisine, ne trouvant bon que
+ce qu'il avait prepare de sa main.
+
+Lorsque Raphaelle entra, il etait en manches de chemise, occupe a couper
+du lard en petits morceaux.
+
+--Tu viens dejeuner avec nous, dit-il gaiement, eh bien, je vais
+te faire une omelette au lard dont tu me diras des nouvelles; mais
+qu'est-ce que tu nous apportes de bon?
+
+Abandonnant son lard, il passa l'inspection des provisions que Raphaelle
+venait de poser sur sa table.
+
+--Un jambon de Reims, bonne affaire, voila qui change ma strategie
+culinaire, c'est un renfort qui arrive a un general au moment de livrer
+bataille; je vais mettre quelques tranches de jambon dans l'omelette,
+tu vas voir ca;--il developpa deux bouteilles;--_vermouth, vieux rhum_,
+fameuse idee, tu es une bonne fille, tu penses a tes parents, c'est
+bien, c'est tres bien: si nous prenions un vermouth avant dejeuner, ca
+nous ouvrirait l'appetit.
+
+Sans attendre une reponse, il se mit a deboucher la bouteille de
+vermouth.
+
+--Non, dit Raphaelle, j'aime mieux une absinthe.
+
+--Il n'y en a plus; nous avons fini le reste hier.
+
+--Eh bien, on va aller en chercher.
+
+Tirant une piece d'argent de son porte-monnaie, elle la tendit a sa mere
+qui essuyait la vaisselle melancoliquement dans un coin.
+
+Madame Houssu se leva et ayant pris une fiole en verre blanc, elle
+sortit pendant que Raphaelle defaisant son chapeau et sa robe--une robe
+de Worth,--les accrochait a un clou, entre deux casseroles.
+
+--C'est ca, ma fille, mets-toi a ton aise, dit M. Moussu, il fait chaud.
+
+Mais a ce moment madame Houssu rentra sans la fiole.
+
+--Et l'absinthe? demanda Raphaelle.
+
+--J'ai envoye la fille de la concierge.
+
+--Quelle betise! elle va licher la bouteille, s'ecria Raphaelle.
+
+--Allons, ma fille, dit M. Houssu, ne porte pas des jugements aventureux
+sur cette enfant, a son age...
+
+--Avec ca qu'a son age je n'en faisais pas autant!
+
+Le feu etait allume, les oeufs etaient battus: l'omelette fut vite
+cuite; le temps de boire les trois verres d'absinthe, et l'on put
+se mettre a table: M. Houssu au milieu, les manches de sa chemise
+retroussees jusqu'aux coudes, le col deboutonne; a sa droite, madame
+Houssu, correctement habillee; a sa gauche, Raphaelle, imitant le
+debraille paternel et ayant pour tout costume sa chemise et un jupon
+blanc.
+
+M. Houssu commenca par servir sa fille avec un air triomphant.
+
+--Goute-moi ca, dit-il, est-ce moelleux, est-ce souffle? Tu as eu une
+fameuse idee de venir dejeuner avec nous.
+
+--J'ai a te parler.
+
+--Eh bien, ma fille, parle en mangeant, comme je t'ecouterai.
+
+--Tu as lu ce que les journaux disent du prince?
+
+--Qu'il allait epouser une jeune Americaine.
+
+--Il n'y a pas de fumee sans feu; en tout cas l'affaire merite d'etre
+eclaircie et je compte sur toi pour ca. Tu vas partir pour Bade et
+m'organiser une surveillance intime, comme tu dis dans tes circulaires,
+autour du prince Savine et de madame de Barizel, cette Americaine.
+
+--Moi! ton pere!
+
+--Eh bien?
+
+--C'est a ton pere que tu fais une pareille proposition!
+
+--A qui veux-tu que je la fasse?
+
+Vivement, violemment, M. Houssu se tourna vers elle en jetant son epaule
+gauche en avant par le geste qui lui etait familier lorsqu'il voulait
+mettre sa decoration sous les yeux d'un client qu'il fallait eblouir.
+
+--Tu ne parlerais pas ainsi, s'ecria-t-il en frappant sa chemise de sa
+large main velue, si le signe de l'honneur brillait sur cette poitrine.
+
+--Puisqu'il n'y brille pas, ecoute-moi et ne dis pas de betises. On
+raconte que Savine va se marier. S'il est quelqu'un que cela interesse,
+c'est moi, n'est-ce pas?
+
+M. Houssu toussa sans repondre.
+
+--Dans ces conditions, continua Raphaelle, il faut que je sache a quoi
+m'en tenir, et comme je ne peux pas aller a Bade voir par moi-meme
+comment les choses se passent, je te demande de me remplacer.
+
+--Moi, l'auteur de tes jours?
+
+--Encore, s'ecria Raphaelle, impatientee, tu m'agaces a la fin en nous
+la faisant a la paternite. En voila-t-il pas, en verite, un fameux pere
+qui abandonne sa fille pendant vingt ans, c'est-a-dire quand elle avait
+besoin de lui, et qui ne s'occupe d'elle que quand elle commence a
+sortir de la misere, c'est-a-dire quand il voit qu'il peut avoir besoin
+d'elle et qu'elle est en etat de l'obliger.
+
+M. Houssu s'arreta de manger, et, repoussant son assiette, il se croisa
+les bras avec dignite.
+
+--Si c'est pour le jambon de Reims que tu dis ca, s'ecria-t-il, c'est
+bas; nous aurions mange notre omelette, ta mere et moi, tranquillement,
+amicalement, comme mari et femme; nous n'avions pas besoin de tes
+cadeaux, tu peux les remporter. Si je mangeais maintenant une seule
+bouchee de ton jambon, elle m'etoufferait.
+
+Du bout de sa fourchette, il piqua les morceaux de jambon; puis, apres
+les avoir pousses sur le bord de son assiette, il se mit a manger les
+oeufs stoiquement, sous les yeux de sa femme, qui n'osait pas soutenir
+sa fille comme elle en avait envie, de peur de facher ce bel homme,
+qu'elle s'imaginait avoir reconquis depuis qu'il l'avait epousee.
+
+Pendant quelques minutes le silence ne fut trouble que par le bruit
+des couteaux et des fourchettes, car cette altercation qui venait de
+s'elever entre le pere et la fille ne les empechait ni l'un ni l'autre
+de manger.
+
+La premiere, Raphaelle, reprit la parole:
+
+--Allons, pere Houssu, dit-elle d'un ton conciliant, tout ca c'est des
+betises; ne laisse pas ton jambon refroidir, il ne vaudrait plus rien;
+mange-le en m'ecoutant et tu vas voir que je n'ai jamais eu l'intention
+de te rien reprocher.
+
+--Si c'est ainsi...
+
+--Puisque je te le dis.
+
+Ramenant vivement les tranches de jambon dans son assiette, il en plia
+une en deux et la porta a sa bouche.
+
+--Je reprends maintenant mon affaire, continua Raphaelle. En voyant que
+l'on persistait a parler du mariage de Savine avec cette Americaine,
+j'ai pense que tu pourrais aller a Bade et que tu verrais ce qu'il y
+avait de vrai la-dedans. Personne ne peut faire cela mieux que toi.
+Est-ce que ca ne rentre pas dans ton metier? Que la scene se passe a
+Bade ou a Paris, c'est la meme chose; seulement, tu auras peut-etre plus
+de mal la-bas, en pays etranger, que tu n'en aurais a Paris, ou tu es
+chez toi.
+
+--Ca c'est sur.
+
+--Aussi les prix de Bade ne peuvent-ils pas etre ceux de Paris. Cela ne
+serait pas juste.
+
+Elle fit une pause et le regarda, mais sans affectation. Il parut ne
+pas remarquer ce regard, qui etait plutot une affirmation qu'une
+interrogation, et il continua de manger.
+
+--Ce que tu auras a faire, poursuivit Raphaelle, je n'ai pas a te
+l'indiquer, c'est ton metier et il me semble qu'il est plus facile
+d'observer un homme comme Savine, qui vit au grand jour, en
+representation, comme si le monde etait un theatre sur lequel il doit se
+faire applaudir, que de suivre a la piste une femme qui se cache de son
+mari ou une maitresse qui se defie de ses amants.
+
+--On a des moyens a soi, dit M. Houssu sentencieusement.
+
+--Enfin c'est ton affaire; moi, ce qui me touche, c'est de savoir si
+veritablement Savine est amoureux de mademoiselle de Barizel, ce qui, je
+te le dis a l'avance, m'etonnerait joliment, etant donne le personnage,
+ou bien s'il ne s'occupe pas seulement de cette jeune fille, qu'on
+dit magnifique, precisement parce qu'elle est magnifique et parce que
+d'autres s'occupent d'elle. Et puis, ce qui me touche aussi, mais pour
+le cas seulement ou le prince te paraitrait pris, c'est de savoir ce
+que sont ces deux femmes; la fille et la mere; si ce sont vraiment
+des honnetes femmes ou bien si ce ne sont pas tout simplement des
+aventurieres qui visent la grosse fortune de Savine. Sur ces deux
+points: Savine amoureux et madame de Barizel honnete ou aventuriere,
+il me faut des renseignements certains; n'epargne donc rien, je suis
+decidee a payer le prix.
+
+De nouveau elle le regarda en appuyant sur ses dernieres paroles de
+facon a les bien enfoncer.
+
+Pendant quelques minutes M. Houssu resta silencieux, n'ouvrant la bouche
+que pour manger, ce qu'il faisait consciencieusement avec un bruit de
+machoires regulier comme le tic tac d'un moulin.
+
+--Si tu m'avais parle ainsi tout d'abord j'aurais compris; tandis que
+j'ai ete suffoque, indigne, tu sais, moi, quand il s'agit de l'honneur;
+le sang ne me fait qu'un tour et je m'emporte; quand on a ete soldat,
+vois-tu, on l'est toujours; et la proposition que tu me faisais ou
+plutot que je m'imaginais que tu me faisais n'etait pas de celles
+qu'ecoute froidement un soldat, un legionnaire.
+
+Il se frappa la poitrine, qui resonna comme un coffre.
+
+--Du moment qu'il s'agit seulement de savoir, continua M. Houssu, si le
+prince Savine ne poursuit pas un mariage, je suis ton homme, car tu as
+des droits a faire valoir.
+
+--Un peu.
+
+--Et quel autre qu'un pere peut mieux les defendre? Puisque l'occasion
+se presente, je ne suis pas fache de m'expliquer une bonne fois pour
+toutes sur ta liaison avec le prince Savine. Si j'ai tolere cette
+liaison, c'est d'abord parce qu'il faut laisser une certaine liberte a
+une artiste, et puis c'est parce que j'ai toujours cru a la parfaite
+innocence de cette liaison, ce qui est bien naturel entre une femme
+comme toi et un homme comme lui.
+
+--Tout ce qu'il y a de plus naturel.
+
+--Eh bien! ton pere te tend la main.
+
+Et, de fait, il la lui tendit, grande ouverte, avec un geste de theatre.
+
+--Il fera son devoir, compte sur lui; il saura empecher ce mariage avec
+cette Americaine; il saura aider le tien; il saura meme... s'il le
+faut... l'exiger.
+
+--Contente-toi d'empecher celui de mademoiselle de Barizel, s'il est
+vrai qu'il doive se faire.
+
+--La-dessus je ne prendrai conseil que de ma conscience de pere.
+
+--Quand peux-tu partir?
+
+--Tout de suite, si tu veux.
+
+Mais il se reprit:
+
+--Demain, apres-demain, dans quelques jours.
+
+--Pourquoi pas ce soir?
+
+--Tu n'aurais pas du me faire cette question, mais avec toi il ne faut
+pas de fausse honte et j'aime mieux te dire qu'avant de partir, il me
+faut reunir les fonds necessaires, non seulement a mon voyage, mais
+encore a l'achat de certaines indiscretions qu'il me faudra peut-etre
+payer cher.
+
+--Ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer: le voyage et les
+indiscretions, c'est moi qui les paye.
+
+--Oh! non, pas de ca; pas d'argent entre nous.
+
+Mais sans lui repondre, elle alla a sa robe et, ayant fouille dans la
+poche, elle en tira un petit paquet de billets de banque qu'elle remit
+a. M. Houssu.
+
+Celui-ci fit mine de le refuser, mais a la fin il l'accepta.
+
+--Alors, dit-il, je puis partir ce soir, et des demain, me mettre en
+chasse.
+
+--Tu sais, dit Raphaelle, pas de roulette, hein!
+
+--Jouer l'argent de mon enfant!
+
+--Ne te fache pas, et finis de dejeuner, que nous fassions un besigue.
+
+
+
+V
+
+M. Houssu avait promis a sa fille de lui ecrire des le lendemain;
+cependant huit jours s'ecoulerent sans nouvelles.
+
+--Il a joue, pensa-t-elle, et il n'a pas d'argent pour acheter les
+indiscretions de l'entourage de madame de Barizel.
+
+Elle connaissait son pere et savait quel cas on devait faire de ses
+nobles paroles sur l'honneur et le sentiment paternel: pendant trente
+ans M. Houssu n'avait eu souci que de vivre aux depens des femmes qu'il
+subjuguait par sa belle prestance militaire; puis un jour, ayant eu
+l'heureuse chance d'etre decore, il s'etait tout a coup imagine qu'il
+devait mettre un certain accord sinon entre sa vie, au moins entre son
+langage et sa nouvelle position; de la cette phraseologie qu'il avait
+adoptee sur l'honneur (dont il se croyait le representant sur la terre),
+le devoir, la delicatesse, la fierte, tous sentiments qu'ils connaissait
+de nom mais sans avoir des idees bien precises sur ce qu'ils pouvaient
+etre; de la aussi son parti pris de paraitre ignorer la situation vraie
+de sa fille et de tout s'expliquer ou plutot de tout expliquer aux
+autres par "la liberte d'artiste". Quoi de plus facile a comprendre que
+sa fille possedat un hotel aux Champs-Elysees: n'etait-elle pas artiste
+et ne sait-on pas que les artistes gagnent ce qu'elles veulent? Quoi de
+plus naturel qu'on lui donnat des diamants, des chevaux, des bijoux:
+n'a-t-on pas toujours comble les artistes de cadeaux? Chacun applaudit a
+sa maniere, celui-ci les mains vides, celui-la les mains pleines. Malgre
+cette attitude et le langage qu'il avait adopte, il n'en etait pas moins
+toujours l'homme d'autrefois, c'est-a-dire parfaitement capable "de
+jouer l'argent de son enfant", comme autrefois il jouait et depensait
+l'argent "de celles qu'il aimait".
+
+Cependant elle se trompait: s'il avait joue et il n'avait eu garde de
+ne pas le faire des son arrivee, il avait neanmoins obtenu certaines
+indiscretions sur la famille Barizel et le prince Savine; seulement, au
+lieu de les obtenir rapidement en les payant, il avait ete oblige, une
+fois qu'il avait ete ruine par la roulette, de manoeuvrer avec lenteur
+et de remplacer par de l'adresse l'argent qu'il n'avait plus; de sorte
+que c'avait ete apres toute une semaine d'attente qu'elle avait recu la
+lettre promise, une longue lettre en belle ecriture moulee, epaisse et
+carree, qu'il avait apprise au regiment et qui lui avait valu la faveur
+de son major pendant son service.
+
+"Ma chere fille,
+
+"Misere et compagnie.
+
+"Voila ce que j'ai a te dire de l'Americaine et de sa fille.
+
+"Une pareille decouverte vaut bien les quelques jours d'attente que j'ai
+eu le chagrin de t'imposer malgre moi, je pense, et tu ne m'en voudras
+pas d'un retard cause uniquement par les difficultes de ma tache.
+
+"Car elle etait difficile, je t'en donne ma parole; difficile avec les
+Americaines, difficile avec le prince.
+
+"Et de ce cote meme assez difficile pour que je ne puisse pas encore
+repondre d'une facon precise a ta question:--Est-il amoureux? Veut-il se
+marier?
+
+"Je suis honteux de ne pouvoir pas te donner encore cette reponse; mais
+puisque tu connais le personnage, tu sais qu'il n'y a pas qu'a regarder
+dans son jeu pour le deviner.
+
+"Comment, vas-tu te demander, en a-t-il appris si long sur les
+Americaines et si peu sur le prince?
+
+"Tu ne serais pas ma fille, je ne te dirais rien la-dessus, mais un pere
+ne doit pas avoir de secrets pour son enfant: le fond du metier, c'est
+de savoir faire causer les domestiques; sans doute il ne faut pas
+accepter bouche ouverte tout ce qu'ils racontent, ni en bien ni en mal;
+en bien, parce qu'ils peuvent vouloir faire mousser leurs maitres (ce
+qui est rare); en mal parce qu'ils peuvent les denigrer a plaisir, sans
+esprit de justice (ce qui est frequent); mais enfin en se tenant sur ses
+gardes, on peut avec eux serrer la verite de bien pres. J'ai donc fait
+causer les domestiques de l'Americaine, mais je n'ai pas pu employer
+le meme systeme avec ceux du prince, qui me connaissent; de la cette
+diversite dans mes renseignements. Il est bien evident, n'est-ce pas,
+que je n'ai pas pu m'adresser aux domestiques du prince, qui auraient
+ete surpris de mes questions et qui auraient pu bavarder, qui auraient
+surement ""qui ne me connaissant pas, n'ont point pense a se tenir en
+defiance et sont tombes dans tous les traquenards que j'ai eu l'idee de
+leur tendre.
+
+"Comment j'ai fait causer ces domestiques; cela n'a pas d'interet pour
+toi; cependant, je dois te dire, pour que tu comprennes le merite que
+j'ai eu a cela, que ce sont des noirs tres devoues a leur maitresse. Ce
+qui te touche, n'est-ce pas, ce sont les resultats de ces causeries? Les
+voici:
+
+"Bien que madame de Barizel ait une fille de seize ou dix-sept ans, la
+belle Corysandre, ce n'est point une vieille femme: c'est au contraire,
+une personne tres agreable, qui a du etre fort jolie en sa jeunesse et
+qui presentement est encore assez bien pour avoir trois amants (je ne
+parle que de ceux qui sont en pied), deux que tu connais parfaitement:
+le financier Dayelle et le banquier Avizard, et un troisieme que tu as
+peut-etre vu ou dont tu as peut-etre entendu parler, un correspondant
+de journaux nomme Leplaquet. Comment s'est-elle fait aimer de ces trois
+hommes si differents? Cela je n'en sais rien et ce serait a creuser,
+mais ce qu'il y a de certain c'est que tous les trois l'aiment au point
+de ne pas se gener: au contraire, ils s'aident les uns les autres;
+Dayelle qui, il y a quelques annees, etait en guerre avec Avizard, est
+maintenant au mieux avec lui et tous les deux mettent leur influence et
+leurs relations, peut-etre meme leur bourse au service de Leplaquet; et
+il y a des braves gens qui s'imaginent que quand plusieurs hommes aiment
+la meme femme ils doivent etre ennemis, c'est amis, au contraire, qu'ils
+sont, comperes, associes le plus souvent, au moins quand la femme est
+habile. Et justement madame de Barizel est une maitresse femme. De ces
+trois amants en titre, il y en a deux qui veulent l'epouser, Avizard et
+Leplaquet, et ceux-la elle les fait patienter en leur disant qu'elle ne
+peut devenir leur femme que quand elle aura marie sa fille; et il y en
+a un troisieme qu'elle veut elle-meme epouser, Dayelle, qui, veuf, pere
+d'un fils en age de prendre femme, n'est point porte au mariage, mais
+qu'elle espere enlever en mariant sa fille a un grand personnage qui
+eblouira Dayelle, orgueilleux comme un dindon (qu'il n'est pas pour le
+reste) de son grand nom, de sa grande situation dans le monde; beau-pere
+du prince...
+
+"Tu vois, n'est-ce pas, comment les choses se presentent et combien un
+mariage avec notre prince les arrangerait?
+
+"Ce qu'il y a d'ingenieux dans le plan de madame de Barizel, c'est que
+tous ceux qui l'entourent ont interet a ce que ce mariage se fasse:
+Dayelle pour avoir tout a lui madame de Barizel qui presentement le scie
+a chaque instant avec: "Ma fille, c'est pour ma fille, c'est a cause de
+ma fille." Avizard et Leplaquet pour epouser madame de Barizel; de sorte
+que, non seulement madame de Barizel et sa fille, la belle Corysandre,
+poursuivent ce mariage, mais encore que Dayelle, Avizard, Leplaquet et
+d'autres encore peut-etre que je ne connais pas y poussent de toutes
+leurs forces: Dayelle et Avizard, en mettant dans le jeu de madame de
+Barizel leur influence et leurs relations, Leplaquet en apportant dans
+l'association un esprit d'intrigue et de ruse, une ingeniosite de moyens
+qui paraissent tres remarquables.
+
+"Voila la situation de madame de Barizel et de sa fille telle que je la
+demele au milieu de tous les renseignements, souvent contradictoires,
+que je suis parvenu a reunir depuis que je suis ici.
+
+"Tu vois qu'elle est redoutable.
+
+"Mais ce qui la rend plus dangereuse encore c'est:
+
+"1 deg. La detresse d'argent des Americaines;
+
+"2 deg. La beaute de la jeune fille.
+
+"C'est une vieille verite que le succes n'appartient qu'a ceux qui sont
+aux abois, parce qu'ils risquent tout. Eh bien! c'est la justement le
+cas de madame de Barizel d'etre aux abois pour l'argent: il est vrai que
+les apparences ne sont pas d'accord avec ce que je te dis la, mais ce
+n'est pas les apparences qu'il faut croire: on parle d'un terrain
+a Paris sur lequel madame de Barizel va faire construire un hotel
+magnifique, on parle de grosses sommes deposees chez Dayelle et Avizard,
+on parle d'une fortune considerable en Amerique; mais tout cela est
+propos en l'air. La realite, c'est qu'on vit d'expedients, avec largesse
+pour ce qui doit frapper les yeux, avec une avarice dans tout ce qui
+est cache, dont on n'aurait pas idee dans le menage bourgeois le plus
+pauvre. Si ma lettre n'etait pas deja si longue, j'entrerais a ce sujet
+dans des details caracteristiques que je reserve pour te les conter:
+tu verras ce qu'est la misere cachee de certains personnages qui
+eblouissent le monde; vrai, c'est curieux et amusant; ca nous venge,
+nous autres, gens d'honneur.
+
+"En te disant que la beaute de mademoiselle de Barizel est merveilleuse,
+ce n'est pas de l'exageration; il faut la voir pour admettre qu'une
+creature humaine peut etre aussi admirablement belle. Il est vrai, et
+je l'ajoute tout de suite, qu'elle n'a pas l'air tres intelligent,
+on pretend meme qu'elle est un peu bete; mais enfin la beaute reste,
+eblouissante; c'est un homme qui s'y connait qui lui donne ce certificat
+Tout cela, n'est-ce pas: les projets de madame de Barizel, ses
+relations, sa detresse d'argent, la beaute de sa fille font qu'un
+mariage avec le prince Savine parait avoir bien des chances pour lui?
+
+"Le prince veut-il ce mariage?
+
+"Toute la question est la, et je t'ai dit que je ne pouvais pas la
+resoudre; mais ne le voulut-il pas, il me semble qu'on peut croire qu'il
+sera amene un jour ou l'autre a se laisser faire de force ou de
+bonne volonte: il doit etre bien difficile de resister a des femmes
+dangereuses comme celles-la, la mere pour son habilete, la fille pour sa
+beaute.
+
+"La seule chose certaine, c'est qu'il ne les quitte pas, ce qui est un
+indice grave.
+
+"Pour le soustraire a cette influence qui menace de l'envelopper, il
+faudrait qu'on lui fit connaitre ces deux femmes. Mais comment? je n'ai
+pas des faits precis a lui mettre sous les yeux de facon a les lui
+crever. Depuis qu'elles sont en France, elles s'observent d'autant mieux
+qu'elles n'y sont venues que pour faire, l'une et l'autre, un grand
+mariage. Ce serait en Amerique qu'il faudrait faire une enquete, a
+Baton-Rouge, a la Nouvelle-Orleans, la ou s'est ecoulee la jeunesse de
+madame de Barizel; c'est la que sont les cadavres, et si j'en crois le
+peu que j'ai pu recueillir, ils ne seraient pas difficiles a deterrer.
+
+"Tandis qu'ici c'est le diable: il faut chercher, combiner, se donner un
+mal de galerien et pour pas grand'chose.
+
+"Et pendant ce temps-la notre prince se trouve serre de plus en plus.
+
+"Dis-moi ce que je dois faire; surtout envoie-moi les moyens de faire
+quelque chose, car je suis au bout de mes ressources. C'est etonnant
+comme l'argent file.
+
+Je t'embrasse avec les sentiments d'un pere affectueux et devoue.
+
+"Houssu."
+
+A cette longue lettre, Raphaelle repondit par une depeche telegraphique
+qui ne contenait que deux mots:
+
+"Reviens immediatement."
+
+M. Houssu arriva a Paris le vendredi soir, et le samedi matin il
+s'embarquait au Havre sur le transatlantique en partance pour New-York.
+Raphaelle avait juge la situation assez menacante pour aller en Amerique
+deterrer les cadavres qui devaient lui rendre son prince.
+
+
+
+VI
+
+Le jour meme ou la ville de Bade avait le malheur de perdre M. Houssu,
+rappele par sa fille, elle recevait un hote dont le _Badeblatt_
+annoncait l'arrivee en ces termes:
+
+"Le train d'hier soir nous a amene une des personnalites les plus en vue
+du grand monde parisien: M. le duc de Naurouse, qui revient d'un long
+voyage autour du monde. A peine debarque a Trieste, M. le duc de
+Naurouse s'est mis en route pour Bade, ou il compte, nous dit-on, faire
+un sejour d'un mois ou deux et se reposer des fatigues de ses voyages.
+Tout donne a esperer que M. le duc de Naurouse montera un des chevaux
+engages dans notre grand steeple-chase qui s'annonce comme devant jeter
+cette annee un eclat plus vif encore que les annees precedentes, aussi
+bien par le nombre et le merite des concurrents, que par la reputation
+des gentlemen qui doivent les monter."
+
+Si la nouvelle n'etait pas entierement vraie, et particulierement pour
+le grand steeple-chase d'Iffetzheim dont on etait loin encore, et auquel
+le duc de Naurouse ne pensait pas, au moins l'etait-elle dans ses autres
+parties: il etait vrai que le duc de Naurouse etait de retour de son
+voyage autour du monde et il etait vrai aussi qu'a peine debarque a
+Trieste il etait monte en wagon pour venir directement a Bade, au lieu
+de rentrer en France.
+
+Avant de rentrer a Paris, il etait bien aise de savoir ce qui s'etait
+passe en son absence, un peu mieux et d'une facon plus detaillee et plus
+precise que les quelques lettres qu'il avait recues n'avaient pu le lui
+apprendre.
+
+Qu'avait fait la duchesse d'Arvernes apres son depart?
+
+A cette question, qu'il s'etait si souvent posee et avec tant d'emotion
+pendant les longues heures melancoliques de la traversee, en restant
+appuye sur le plat-bord a voir la mer immense fuir derriere lui ou a
+suivre le vol capricieux des nuages dans les horizons sans bornes,
+il n''avait jamais eu d'autres reponses que celles qu'il se donnait
+lui-meme en arrangeant les combinaisons de son imagination surexcitee,
+c'est-a-dire rien que le reve.
+
+Cependant son ami Harly, avant qu'il quittat Paris, lui avait promis de
+le tenir exactement au courant de ce qui se passerait.
+
+Mais en quittant Paris le duc de Naurouse croyait aller a New-York, et
+c'etait a New-York que Harly devait lui ecrire, tandis que c'etait a
+Rio-Janeiro qu'il avait ete. Aussitot debarque a Rio-Janeiro, il avait
+employe tous les moyens pour que ses lettres le rejoignissent: mais la
+hate qu'il avait mise a expedier des depeches de tous les cotes avait
+embrouille les choses: les lettres n'etaient point arrivees en temps
+la ou il devait les trouver; il les avait fait suivre; elles s'etaient
+egarees; si bien qu'il n'avait pas recu la moitie de celles qui lui
+avaient ete ecrites. Celles qui etaient adressees a New-York avaient
+ete le chercher a Rio-Janeiro; celles qui avaient ete a Rio-Janeiro ne
+l'avaient pas rejoint a San-Francisco; celles de Yokohama n'etaient
+pas arrivees; celles de Calcutta, qu'il avait fait venir a Singapore,
+etaient en retard lorsque le vapeur qui le portait avait passe le
+detroit; et ainsi de suite jusqu'a Alexandrie.
+
+De tout cela il etait resulte une conversation a batons rompus et
+tellement embrouillee qu'elle etait a peu pres inintelligible.
+
+Comment madame d'Arvernes avait-elle supporte leur separation?
+L'aimait-elle toujours? Avait-elle un nouvel amant? S'etait-elle
+consolee?
+
+Pour lui il etait bien gueri, radicalement gueri et, le voyage avait
+acheve le desenchantement qui avait commence avant son depart.
+
+Mais apres tout il l'avait aimee, et si elle n'avait point ete pour lui
+la maitresse qu'il avait revee, c'etait pres d'elle cependant, par elle
+qu'il avait eu quelques journees de bonheur.
+
+Et comment l'en avait-il payee?
+
+Avec la violence passionnee qu'elle mettait dans tout, avait-elle pu
+envisager froidement les choses? N'en etait-elle pas encore au moment
+ou, sur la jetee du Havre, quand elle l'avait vu emporte par le
+_Rosario_ elle avait tendu vers lui ses mains desesperees dans un
+mouvement ou il y avait autant de colere que de douleur?
+
+Voila pourquoi, avant de rentrer en France, il avait voulu passer par
+Bade, ou il avait chance de rencontrer quelqu'un de son monde et de le
+faire parler sans l'interroger trop directement: s'il n'obtenait point
+des reponses predises, il demanderait a Harly de lui ecrire exactement
+quelle etait la situation vraie et alors il saurait ce qu'il devait
+faire: rentrer a Paris ou rien ne l'appelait d'ailleurs un jour plutot
+qu'un autre, ou bien aller passer quelques mois dans son chateau de
+Varages ou dans celui de Naurouse.
+
+A peine installe a l'hotel, dans un appartement assez modeste, son
+premier soin fut de demander les derniers numero, du _Badeblatt_ et de
+chercher sur la liste des etrangers quels etaient ceux de ses amis qui
+etaient arrives a Bade en ces derniers temps.
+
+Le nom de Savine lui sauta tout d'abord aux yeux, mais il ne s'y arreta
+point, aimant mieux s'adresser a un ami avec lequel il n'aurait point a
+se tenir sur ses gardes et a peser ses paroles comme s'il etait devant
+un juge d'instruction.
+
+Cependant, comme il ne trouva point cet ami, il fallut bien qu'il revint
+a Savine, sous peine d'attendre que le hasard amenat a Bade quelqu'un
+qu'il pourrait interroger librement.
+
+Ne voulant point attendre, il se rendit au _Graben_, se promettant de
+veiller sur son impatience. Mais Savine n'etait point chez lui; il
+etait a la _Conversation_ occupe a essayer de faire triompher la morale
+publique a la table de trente-et-quarante en operant d'apres les
+combinaisons inexorables du marquis de Mantailles.
+
+Le duc de Naurouse se rendit a la Conversation c'etait l'heure ou
+la musique jouait sous le kiosque qui s'eleve devant la maison de
+Conversation. Autour de ce kiosque et sur la terrasse du cafe, assis sur
+des chaises ou se promenant lentement, se pressait en une elegante cohue
+un public nombreux qui reunissait a peu pres toutes les nationalites des
+deux mondes, mais qui cherchait bien manifestement a se rattacher par
+la toilette a deux seuls pays: les hommes a l'Angleterre, les femmes a
+Paris.
+
+Le duc de Naurouse connaissait trop bien cette societe cosmopolite qu'on
+rencontre dans toutes les villes d'eaux a la mode pour le regarder
+avec curiosite et l'etudier avec interet; pendant son absence ce monde
+n'avait pas change, il etait toujours le meme. Cependant, quoiqu'il ne
+promenat sur cette assemblee qu'un regard nonchalant et indifferent,
+ses yeux furent tout a coup irresistiblement attires et retenus par
+la beaute d'une jeune fille, si eclatante, si eblouissante qu'elle le
+frappa d'une sorte de commotion et l'arreta sur place. Alors il la
+regarda longuement: elle paraissait avoir dix-sept ou dix-huit ans; elle
+etait blonde, avec des yeux bruns ombrages par des sourcils pales et
+soyeux; l'expression de ces yeux etait la tendresse et la bonte; elle
+etait de grande taille et se tenait noblement, dans une attitude modeste
+cependant et qui n'avait rien d'apprete, naturelle au contraire et
+gracieuse; pres d'elle etait assise une femme jeune encore, sa mere sans
+doute, pensa le duc de Naurouse, bien qu'il n'y eut entre elles aucune
+ressemblance, la mere ayant l'air aussi dur que la fille l'avait doux.
+
+Cependant, comme il ne pouvait rester ainsi campe devant elles en
+admiration, il continua d'avancer, se promettant de revenir sur ses pas
+et de repasser devant elles: il chercherait Savine plus tard; il etait
+sorti de son hotel assez melancoliquement, trouvant tout triste et
+morne, se demandant ce que ces gens qu'il rencontrait pouvaient bien
+faire dans un trou comme Bade, et voila que tout a coup une eclaircie
+s'etait faite en lui et autour de lui, il se sentait gai, dispos; le
+ciel, de gris qu'il etait, avait instantanement passe au bleu; cette
+verdure qui l'entourait etait aussi fraiche aux yeux qu'a l'esprit, ce
+paysage entoure de montagnes aux sommets sombres etait charmant; cette
+chaude journee d'ete le penetrait de bien-etre; ce pays de Bade etait le
+plus gracieux de la terre; il etait heureux de se retrouver au milieu
+de ce monde; comme les yeux de ces femmes, c'est-a-dire de cette jeune
+fille ressemblaient peu aux yeux noirs, cuivres, allonges, arrondis
+qu'il avait vus dans son voyage.
+
+C'etait tout en marchant sans rien regarder autour de lui qu'il suivait
+l'eveil de ces sensations; il allait arriver au bout de sa promenade
+et revenir sur ses pas, lorsqu'un nom, le sien, prononce a mi-voix le
+frappa:
+
+--Roger!
+
+Il tourna les yeux du cote d'ou cette voix, qui avait resonne dans son
+coeur, etait partie.
+
+La secousse qui l'avait frappe ne l'avait point trompe: c'etait elle;
+c'etait madame d'Arvernes, qui l'appelait; le dernier mot qu'elle
+avait crie lorsqu'ils s'etaient separes, son nom, etait celui qu'elle
+prononcait apres une si longue absence, comme si toujours, depuis qu'il
+s'etait eloigne emporte par le _Rosario_, elle l'avait repete. Cet appel
+le remua, et durant quelques secondes il resta abasourdi.
+
+Mais il n'y avait pas a hesiter; elle etait la, le regardant, penchee
+en avant, a demi soulevee sur sa chaise. Il alla a elle, sans bien voir
+quelle etait l'expression vraie de ce visage emu.
+
+Comme il approchait, elle lui tendit les deux mains:
+
+--Vous ici!
+
+--J'arrive.
+
+--Et moi aussi. Quel bonheur!
+
+Il avait la main dans celles qu'elle lui tendait, et il restait incline
+vers elle, n'osant trop ni la regarder, ni parler.
+
+Autour d'eux un mouvement de curiosite s'etait produit, tant avait ete
+vif l'elan de leur abord; des centaines d'yeux les examinaient avidement
+et deja les oreilles s'ouvraient pour ecouter les paroles qu'ils
+allaient echanger; madame d'Arvernes eut conscience de ce qui se
+passait, et bien que par principe et par habitude elle ne prit jamais
+souci de ceux qui l'entouraient, elle jugea que ce n'etait pas le moment
+de se donner en spectacle.
+
+--Votre bras? dit-elle a Roger.
+
+En meme temps qu'elle s'etait levee et, sans attendre sa reponse, elle
+lui avait pris le bras.
+
+Ils s'eloignerent, au grand ebahissement des curieux desappointes.
+
+Tout d'abord ils marcherent silencieux l'un et l'autre, elle s'appuyant
+doucement sur lui en le pressant contre elle, ce qui etait loin de lui
+rendre le calme.
+
+Ce fut seulement apres etre sortis de la foule qu'elle prit la parole:
+se haussant vers lui, mais sans le regarder, elle murmura:
+
+--_Carino, Carino_, enfin je te revois!
+
+Il ne repondit pas, ne sachant que dire et se demandant ou allait
+aboutir cet entretien commence sur ce ton. Ce qu'il avait redoute se
+realisait-il donc? L'aimait-elle encore? Pour lui il etait emu par cette
+pression de son bras et plus encore par ce nom de _Carino_ qu'elle avait
+si souvent prononce et qui evoquait tant de souvenirs passionnes; mais
+le sentiment qu'il eprouvait ne ressemblait en rien a l'amour.
+
+--Que je suis heureuse de te revoir! continua-t-elle. Et toi que
+ressens-tu, en me retrouvant, en m'entendant? Tu ne dis rien.
+
+--Un sentiment de grande joie, dit-il franchement.
+
+Elle s'arreta et, tournant a demi la tete, elle le regarda en face,
+plongeant dans ses yeux.
+
+--Vrai, dit-elle, c'est vrai?
+
+Mais elle ne trouva pas sans doute dans ces yeux ce qu'elle y cherchait,
+car elle baissa la tete et reprit son chemin.
+
+--Tu ne me demandes pas ce que je suis devenue sur la jetee du Havre,
+dit-elle, quand j'ai vu le vapeur, qui t'emportait s'eloigner, me
+laissant la desesperee, aneantie, folle. Comment as-tu pu avoir ce
+courage feroce? Comment as-tu pu m'abandonner;--elle baissa la voix,--et
+au lit encore?
+
+Avant qu'il eut repondu a ces questions qui etaient pour lui
+terriblement embarrassantes, il fut distrait par un signe de la main
+gauche que venait de faire madame d'Arvernes. Machinalement il regarda a
+qui ce signe etait adresse, il vit que c'etait a un jeune homme qui se
+trouvait a une courte distance et qui, bien evidemment, avait ete arrete
+par madame d'Arvernes au moment meme ou il s'approchait d'eux: ce jeune
+homme etait un grand beau garcon, solide et bien bati, de tournure
+elegante, a la mine fiere, avec des yeux au regard veloute.
+
+Madame d'Arvernes avait suivi le mouvement du duc de Naurouse et elle
+avait tres bien senti qu'il examinait curieusement ce jeune homme; elle
+se mit a sourire et, prenant un ton enjoue:
+
+--Sans lui, je ne me serais pas consolee. Le vicomte de Baudrimont. Je
+te le presenterai, mais pas tout de suite; il nous generait.
+
+Ces quelques paroles avaient ete une douche glacee qui s'etait abattue
+sur les epaules de Naurouse. Eh quoi, c'etait quand il cherchait des
+mots adoucis et des periphrases pour lui repondre, qu'elle lui montrait
+si franchement son consolateur, ce beau garcon aux yeux passionnes! Et
+un moment il avait eu peur d'elle!
+
+--Comment le trouves-tu? demanda madame d'Arvernes.
+
+Cette interrogation acheva de lui rendre sa raison.
+
+--Charmant, dit-il en riant.
+
+--N'est-ce pas! Comme tu dis, il est charmant; beau garcon, tu vois
+qu'il l'est; bon, tendre, confiant, il l'est aussi; c'est une excellente
+nature, mais malgre toutes ses qualites, et elles sont reelles, elles
+sont nombreuses, tu sais, ce n'est pas toi. Ah! Roger, comme je t'ai
+aime et comme tu m'as fait souffrir! Si ce garcon n'avait pas ete la, je
+serais devenue folle.
+
+--Il etait la.
+
+--Heureusement; mais enfin ce n'est pas toi, mon Roger.
+
+Disant cela, elle fixa sur son Roger un regard dans lequel il y avait
+tout un monde de souvenirs et meme peut-etre autre chose que des
+souvenirs; mais l'heure de l'emotion etait passee; maintenant il etait
+decide a prendre la situation gaiement.
+
+--Ah! pourquoi es-tu parti? continua madame d'Arvernes, nous nous
+aimerions toujours. Moi, jamais je ne me serais separee de toi. Mais tu
+as voulu etre chevaleresque. Quelle folie! Tu vois a quoi a servi ce
+sacrifice; car cela a ete un sacrifice pour toi, n'est-ce pas?
+
+--N'as-tu pas vu ma lutte, mes hesitations apres que j'avais donne ma
+parole, ma douleur, mon desespoir? Que pouvais-je?
+
+--C'est vrai et je suis injuste en demandant a quoi a servi ton
+sacrifice. Je ne suis pas pour M. de Baudrimont ce que j'etais pour toi;
+il n'est pas pour moi ce que tu etais; je ne suis pas fiere de lui comme
+je l'etais de toi; je ne m'en pare pas. Pour le monde, il n'y a rien a
+blamer: les convenances sont sauves, c'est plat, c'est bourgeois. M.
+d'Arvernes est heureux. Mais toi, comment t'es-tu console? Qui t'a
+console?
+
+--Personne.
+
+Elle le regarda avec un sourire equivoque en se serrant contre lui:
+
+--Ah! Carino, murmura-t-elle.
+
+Mais cette pression, qui naguere le secouait de la tete aux pieds,
+arretait le sang dans ses veines et contractait tous ses nerfs, le
+laissa insensible et froid.
+
+Il y eut un moment de silence, puis elle reprit:
+
+--Nous allons diner ensemble...
+
+--Mais...
+
+--... Oh! avec lui, je ne veux pas lui faire ce chagrin, il est deja
+bien assez malheureux de notre entretien. Maintenant j'ai une grace a te
+demander: il voudra se lier avec toi...
+
+--... Mais...
+
+--... Il veut ce que je veux. Laisse-toi faire; accepte-le. Il ne verra
+que par toi; tu le guideras, tu l'empecheras de faire des folies, il est
+si jeune, tu me le garderas.
+
+Comme il ne repondait pas, elle lui secoua le bras:
+
+--Tu ne veux pas?
+
+--Au fait, cela est drole.
+
+A ce moment le jeune vicomte de Baudrimont les croisa de nouveau, madame
+d'Arvernes l'appela d'un signe et la presentation fut vite faite.
+
+--M. de Naurouse veut bien me faire l'amitie de diner avec nous,
+dit-elle, il nous contera son voyage.
+
+
+
+VII
+
+Roger se reveilla le lendemain matin maussade et triste.
+
+Il voulut se rendormir; mais il se tourna et se retourna sur son lit
+sans pouvoir fermer les yeux: ce qui s'etait passe la veille, ce qu'il
+avait entendu, l'insouciance de madame d'Arvernes, l'inquietude du jeune
+Baudrimont, tout cela s'agitait confusement dans sa tete troublee.
+
+Enfin il se leva, se demandant a quoi il allait employer sa journee.
+Il n'avait plus a chercher Savine; il savait; et meme ce que Savine
+pourrait lui dire ne ferait qu'irriter sa mechante humeur au lieu de
+l'adoucir; il ne tenait pas a ce qu'on lui racontat les amours de madame
+d'Arvernes avec le vicomte de Baudrimont, ce que Savine ne manquerait
+pas de faire bien certainement.
+
+L'idee lui vint de s'en aller tout de suite a Paris, maintenant qu'il
+n'avait plus a s'inquieter de ce qui l'y attendait. En realite, ce qui
+l'attendait, c'etait... rien. Qui trouverait-il a Paris? Personne,
+excepte Harly. Ses anciens amis n'etaient plus a Paris a cette epoque.
+Et puis devait-il reprendre avec ces amis l'existence qu'il menait
+avant son depart? Il en avait tristement explore le vide. Ou cela le
+conduirait-il? Quelle solitude en lui et autour de lui. Pas de famille.
+La seule femme qu'il eut eu du bonheur a revoir, sa cousine Christine,
+etait au couvent. Des amis qui meritaient a peine le titre de camarades
+de plaisir. Un grand nom, une belle fortune dont il avait enfin la libre
+disposition et rien a desirer, aucun but a poursuivre, car il ne pouvait
+pas songer a rentrer au ministere et a demander un poste quelconque dans
+une ambassade, puisque M. d'Arvernes etait toujours ministre et que,
+s'adresser a lui, c'eut ete en quelque sorte demander le paiement du
+sacrifice qu'il avait accompli.
+
+N'y avait-il donc pour lui d'autre avenir que de reprendre ses habitudes
+d'autrefois, d'autres plaisirs que ceux qu'il avait epuises, d'autres
+emotions que celles du jeu?
+
+Ne rien faire.
+
+Avoir pour maitresses des filles; passer de Balbine a Cara, de Cara a
+Raphaelle, et toujours ainsi.
+
+Il se sentait ne pour mieux que cela cependant.
+
+Ce qui l'avait le plus lourdement accable dans ce voyage, c'avait ete
+son isolement: plusieurs fois il avait ete en danger, et alors il avait
+eu la pensee desesperante qu'a ce moment meme personne ne prenait
+interet a lui et qu'il pouvait mourir sans qu'on le pleurat. On dirait:
+"Si jeune, le pauvre garcon!" et, ce serait tout. Plusieurs fois aussi
+il avait eu des heures, des journees de plaisir, des elans d'admiration
+et d'enthousiasme, et alors il n'avait jamais pu reporter sa joie sur
+personne et se dire: "Si elle etait la;" ou bien: "Je lui conterai
+cela." C'etait seul qu'il avait souffert; c'etait seul qu'il avait joui.
+
+Pourquoi ne se marierait-il pas?
+
+De famille il n'aurait jamais que celle qu'il se creerait.
+
+Il se sentait dans le coeur des tresors de tendresse a rendre heureuse,
+sans une heure de lassitude ou d'ennui, la femme qu'il aimerait et qui
+l'aimerait, l'honnete femme qui serait la mere de ses enfants.
+
+Quand on avait l'honneur de porter un nom comme le sien, c'etait un
+devoir de ne pas le laisser s'eteindre.
+
+Et puis n'etait-ce pas le seul moyen d'empecher sinon sa fortune, au
+moins son titre et son nom de tomber aux mains de ceux qui se disaient
+sa famille,--ces Condrieu-Revel execres,--qui n'etaient que ses ennemis
+apres avoir ete ses persecuteurs?
+
+C'etait devant sa fenetre ouverte, assis dans un fauteuil et regardant
+machinalement le jeu de la lumiere dans les branches des arbres, qu'il
+reflechissait ainsi. Tout a coup la brise lui apporta le prelude d'une
+valse que jouait une musique militaire.
+
+Il ecouta un moment, puis vivement il se leva: l'image de la jeune fille
+blonde qu'il avait vue la veille et a laquelle il n'avait plus pense
+venait de se dresser devant lui, evoquee par cette musique, et il la
+retrouvait aussi eblouissante de beaute et de charme qu'elle lui etait
+apparue la veille.
+
+
+
+VIII
+
+Dans le vestibule de l'hotel, Roger se trouva face a face avec Savine,
+qui arrivait.
+
+--Vous veniez chez moi? dit Savine en tendant la main au duc.
+
+C'etait en effet une de ses pretentions de s'imaginer qu'on devait
+toujours aller chez lui et que lui n'avait a aller chez ses amis que
+quand il avait besoin d'eux; c'etait pour cela qu'ayant appris la veille
+que le duc de Naurouse etait venu pour le voir, il n'avait pas bouge de
+toute la matinee, attendant une seconde visite d'un ami dont il s'etait
+separe depuis pres de deux ans et ne se decidant a venir chez cet ami
+qu'a la derniere extremite.
+
+--J'ai toutes sortes de choses a vous apprendre.
+
+Et, serrant le bras de Roger contre le sien comme par un mouvement de
+sympathie:
+
+--D'abord ce qui vous touche de pres: Madame d'Arvernes n'a point ete
+malade de desespoir apres votre depart; elle a recu les consolations
+d'un tres joli garcon qu'elle a ete decouvrir en province, je ne sais
+ou, le vicomte de Baudrimont.
+
+--J'ai dine hier avec lui et avec madame d'Arvernes.
+
+--Vous savez, Naurouse, vous etes admirable avec votre flegme.
+
+Si Roger n'avait jamais voulu avouer qu'il etait l'amant de madame
+d'Arvernes alors qu'il l'aimait, il n'etait pas plus dispose a un aveu
+de ce genre maintenant que tout etait fini entre elle et lui.
+
+--Ou voyez-vous ce flegme? dit-il froidement. Vous me racontez des
+histoires de madame d'Arvernes qui sont curieuses jusqu'a un certain
+point, mais qui ne me touchent pas de pres comme vous pensez; il est
+donc tout naturel qu'elles ne m'emeuvent point.
+
+Savine marcha un moment en silence en fouettant l'air de sa canne;
+heureusement ils arrivaient devant la Conversation et le mouvement de la
+foule, le bruit de la musique, le brouhaha des gens qui allaient ca
+et la empresses ou nonchalants empecherent ce silence de devenir trop
+embarrassant pour l'un comme pour l'autre.
+
+D'ailleurs Roger ne pensait plus a Savine, il cherchait s'il
+n'apercevrait point sa belle jeune fille blonde de la veille: elle etait
+precisement a la place meme ou il l'avait vue et pres d'elle se trouvait
+la dame dont il avait remarque l'air dur.
+
+Toutes deux en meme temps firent une inclinaison de tete du cote de
+Savine, un sourire amical accompagne d'un geste de main qui semblait une
+invitation a les aborder.
+
+--Vous connaissez cette admirable jeune fille? demanda Roger lorsqu'ils
+eurent fait quelques pas.
+
+--Si je connais la belle Corysandre!
+
+Et, se rengorgeant de son air le plus vain:
+
+--Vous ne lisez donc pas les journaux?
+
+--Si j'avais lu les journaux que m'auraient-ils appris?
+
+--Que j'ai, il y a quelque temps, donne une fete dans la foret, un bal
+suivi d'un souper sous des tentes, dont mademoiselle de Barizel a ete
+la reine. Tous les journaux du monde ont parle de cette fete, qui, de
+l'avis unanime, a ete tout a fait reussie.
+
+Savine se mit a raconter ce qu'il savait sur madame de Barizel,
+c'est-a-dire les propos vagues qui couraient le monde, car n'ayant
+jamais eu l'intention d'epouser mademoiselle de Barizel, il ne s'etait
+pas donne la peine de faire faire une enquete serieuse sur elle et sur
+sa mere. Que lui importait, il n'avait souci que de sa beaute, et cette
+beaute se manifestait a tous eclatante, indiscutable.
+
+Naurouse ecoutait sans interrompre, religieusement. Ce nom de Barizel
+ne lui disait rien; c'etait la premiere fois qu'il l'entendait et
+il n'avait aucune idee de ce qu'il pouvait valoir; mais il ne s'en
+inquietait pas autrement: cette blonde admirable ne pouvait etre qu'une
+fille de race.
+
+Ils etaient revenus sur leurs pas et ils allaient de nouveau passer
+devant elles:
+
+--Voulez-vous que je vous presente? demanda Savine.
+
+--Ne serait-ce pas plutot a madame de Barizel qu'il faudrait demander si
+elle veut bien que je lui sois presente?
+
+--Puisque vous etes mon ami! dit Savine superbement.
+
+Sans attendre une reponse, sans meme penser qu'on pouvait lui en faire
+une, il entraina doucement son ami, comme il disait: ce n'etait pas le
+duc de Naurouse qu'il presentait, c'etait son ami, et selon lui cela
+devait suffire.
+
+Cependant ce fut ceremonieusement qu'il fit cette presentation et en
+insistant sur le titre de Roger, sinon pour madame de Barizel, au moins
+pour la galerie, dont il etait, comme toujours, bien aise d'attirer
+l'attention.
+
+Madame de Barizel avait offert la chaise sur le barreau de laquelle elle
+appuyait ses pieds a Savine et, sur un signe de sa mere, Corysandre
+avait offert la sienne a Roger, qui se trouva ainsi place vis-a-vis "de
+la belle fille blonde" qui avait si fort occupe son esprit, libre de la
+regarder, libre de lui parler, libre de l'ecouter.
+
+A vrai dire, la seule de ces libertes dont il usa fut celle du regard;
+ce fut a peine s'il parla, ne disant que tout juste ce qu'exigeaient
+les convenances; et, pour Corysandre, elle parla encore moins, mais son
+attitude ne fut pas celle de l'indifference, de l'ennui ou du dedain.
+Tout au contraire, c'etait avec un sourire que Roger trouvait le plus
+ravissant qu'il eut jamais vu qu'elle suivait l'entretien de sa mere et
+de Savine, et bien qu'il fut toujours le meme, ce sourire, bien qu'il
+ne traduisit qu'une seule impression, il etait si joli, si gracieux en
+plissant les paupieres, en creusant des fossettes dans les joues, en
+entr'ouvrant les levres, qu'on pouvait rester indefiniment sous son
+charme sans penser a se demander ce qu'il exprimait et meme s'il
+exprimait quelque chose.
+
+Ce fut ce qu'eprouva Roger: du front et des paupieres il passa aux
+fossettes, puis aux levres, puis aux dents, puis au menton, descendant
+ainsi aux epaules, au corsage, a la taille, aux pieds, pour remonter
+aux cheveux et au front, ne s'interrompant que lorsque le regard de
+Corysandre rencontrait le sien; encore temoignait-elle si peu d'embarras
+a se surprendre ainsi admiree et paraissait-elle trouver cela si naturel
+que c'etait plutot pour lui que pour elle, par pudeur et par respect,
+qu'il detournait ses yeux un moment.
+
+Le temps passa sans qu'il en eut conscience et sans qu'il eut conscience
+aussi de ce qui se disait autour de lui. Tout a coup, il fut surpris
+et comme eveille par une main qui se posait sur son epaule,--celle de
+Savine.
+
+--Nous allons a Eberstein, dit celui-ci, et nous redescendrons diner au
+bord de la Murg, une partie arrangee depuis quelques jours. Voulez-vous
+venir avec nous, mon cher Naurouse? ma voiture nous attend.
+
+Par convenance, Roger se defendit un peu; mais madame de Barizel s'etant
+jointe a Savine et Corysandre l'ayant regarde en souriant, il accepta.
+
+Ce n'etait point une vulgaire voiture de louage qui devait servir a
+cette promenade, mais bien une caleche aux armes de Savine, avec un
+cocher et deux valets de pied portant la livree du prince; la caleche
+decouverte avait tout l'eclat du neuf et les chevaux, choisis parmi
+les plus beaux de son haras, forcaient l'attention des curieux et
+l'admiration des connaisseurs; on ne pouvait pas passer pres d'eux sans
+les regarder et, les ayant vus, on ne les oubliait pas: luxe de la
+voiture, beaute des chevaux, prestance du cocher et des valets de pied,
+richesse de la livree, tout cela faisait partie de la mise en scene
+dont Savine aimait a s'entourer dans ses representations, bien plus
+par besoin de briller que par gout reel du beau. Aussi, ne manquait-il
+jamais, avant de monter en voiture, de promener un regard circulaire
+sur les curieux pour voir si l'effet produit etait en proportion de
+la depense,--ce qui, avec son esprit d'economie, etait pour lui une
+preoccupation constante.
+
+Son bonheur fut complet, car a ce moment meme Otchakoff vint a passer
+trainant lourdement son ennui, et ce ne fut pas sur lui que les regards
+des curieux s'arreterent; ils ne quitterent pas la caleche et Savine
+remarqua des mouvements d'yeux, des coups de coude, des chuchotements
+tout a faits significatifs, qui le comblerent de joie.
+
+Jamais Roger ne l'avait vu si franchement joyeux: il redressait la tete,
+les epaules en bombant la poitrine, et autour de la caleche il marchait
+de cote tout gonfle comme un paon qui se pavane.
+
+En toute autre circonstance Naurouse, qui connaissait bien son Savine,
+eut tres probablement devine ce qui causait cette joie debordante; mais,
+ne pensant qu'a la jeune fille qu'il avait devant les yeux, il s'imagina
+que ce qui transportait ainsi Savine etait le plaisir de faire une
+promenade avec elle et cela l'attrista.
+
+La caleche roulait sous l'ombrage des chenes des allees de Lichtenthal,
+et madame de Barizel qui lui faisait vis-a-vis, l'interrogeait sur ses
+voyages.
+
+--Avait-il visite la Nouvelle-Orleans et le sud des Etats-Unis? Que
+pensait-il du Mississipi?
+
+Ce fut avec enthousiasme qu'il celebra la Nouvelle-Orleans, le
+Mississipi, la Louisiane, la Floride, les Etats-Unis (du Sud bien
+entendu), le ciel, la mer, le paysage, les arbres, les betes, les gens.
+
+Mais malgre sa volonte de ne pas oublier que c'etait a madame de Barizel
+qu'il s'adressait, il lui arriva plus d'une fois de s'apercevoir que
+c'etait sur Corysandre qu'il tenait ses yeux attaches.
+
+Quant a elle elle le regardait franchement, avec son beau sourire, la
+bouche entr'ouverte, mais sans rien dire, bien qu'il fut question de
+son pays natal. Quand Roger la prenait a temoin, elle se contentait
+d'incliner la tete en accentuant son sourire.
+
+Ils etaient en pleine foret, gravissant les pentes boisees d'une colline
+par une route en zig zag qui de chaque cote etait bordee de grands
+arbres, tantot des hetres monstrueux qui couvraient les mousses
+veloutees de leurs enormes racines toutes bosselees de noeuds
+entrelaces, tantot des pins qui s'elancaient droit vers le ciel,
+eteignant la lumiere sous leurs branches superposees et leurs aiguilles
+noires. Les lacets du chemin faisaient que tantot Corysandre etait
+exposee en plein au soleil et que tantot, au contraire, elle passait
+tout a coup dans l'ombre. C'etait pour Roger un emerveillement que ces
+jeux de la lumiere sur ce visage souriant et c'etait une question qu'il
+se posait sans la decider, de savoir ce qui lui seyait le mieux, la
+pleine lumiere ou les caprices de l'ombre.
+
+Il vint un moment ou il garda le silence et ou dans l'air epais et
+chaud de la foret on n'entendit plus que le roulement de la voiture, le
+craquement des harnais et le sabot des chevaux frappant les cailloux de
+la route.
+
+--Apres avoir ete si bruyant au depart, dit Savine qui ne manquait
+jamais de placer une observation desagreable, vous etes devenu bien
+morne, mon cher Naurouse.
+
+--C'est que les grands bois sombres agissent un peu sur moi comme
+les cathedrales, ils me portent au recueillement et au silence;
+instinctivement je parle bas si j'ai a parler.
+
+--Tiens, vous faites donc de la poesie, maintenant?
+
+--Il y a des jours ou plutot des circonstances.
+
+S'adossant dans son coin, il se croisa les bras et resta immobile,
+silencieux, a demi tourne vers Corysandre qui l'avait regarde.
+
+On arriva a Eberstein, qui est une habitation d'ete des ducs de Bade
+liberalement ouverte aux visiteurs, et comme madame de Barizel ne
+connaissait pas encore l'interieur du chateau, elle voulut le parcourir;
+mais apres avoir visite deux ou trois salles, elle trouva que ces pieces
+sombres, a l'ameublement gothique et aux fenetres fermees de vitraux de
+couleurs, etaient trop fraiches pour Corysandre.
+
+--J'ai peur que tu te refroidisses, dit-elle tendrement, va donc
+m'attendre dans le jardin; ce ne sera pas une privation pour toi qui
+n'aimes guere ces antiquailles.
+
+--Si mademoiselle veut me permettre de l'accompagner, dit Roger.
+
+Ils sortirent tandis que madame de Barizel continuait sa promenade avec
+Savine et ils gagnerent une terrasse d'ou la vue s'etend librement sur
+la vallee de la Murg et sur les montagnes qui l'entourent. Toujours
+souriante, mais toujours muette, Corysandre parut prendre interet au
+paysage qui s'etalait a ses pieds et que fermaient bientot de hautes
+collines dont les sommets d'un noir violent ou d'un bleu indigo se
+decoupaient nettement sur le ciel.
+
+Apres quelques instants de contemplation silencieuse, Roger se tourna
+vers elle:
+
+--Est-il rien de plus doux, dit-il, que de laisser les yeux et la pensee
+se perdre dans ces profondeurs sombres? Que de choses elles vous disent!
+La vue qu'on embrasse de cette terrasse est vraiment admirable.
+
+--Oui, cela est beau, tres beau.
+
+--Je garderai de ce paysage, que j'avais deja vu plusieurs fois, mais
+que je ne connaissais pas encore, un souvenir emu.
+
+Il attacha les yeux sur elle et la regarda longuement; elle ne baissa
+pas les siens, mais elle ne repondit rien, se laissant regarder sans
+confusion.
+
+A ce moment, madame de Barizel et Savine vinrent les rejoindre, et l'on
+remonta en voiture pour descendre au village ou l'on devait diner, ce
+qui faisait une assez longue course.
+
+Savine avait commande d'avance son diner. Lorsque la caleche arriva
+devant la porte du restaurant, on se precipita au-devant de Son
+Excellence que l'on conduisit ceremonieusement a la table qui avait
+ete dressee dans un jardin, au bord de la riviere, dont les eaux
+tranquilles, retenues par un barrage, effleuraient le gazon.
+
+--Mademoiselle n'aura-t-elle pas froid? demanda Roger, qui pensait aux
+precautions de madame de Barizel dans les salles du chateau d'Eberstein.
+
+Ce fut madame de Barizel qui se chargea de repondre:
+
+--Je crains le froid humide des appartements, dit-elle, mais non la
+fraicheur du plein air.
+
+Elle la craignait si peu qu'apres le diner elle proposa a sa fille de
+faire une promenade en bateau.
+
+--Va, mon enfant, dit-elle, va, mais ne fais pas d'imprudence.
+
+Une petite barque etait amarree a quelques pas de la. Corysandre
+nonchalamment, se dirigea de son cote; mais Roger la suivit et, s'etant
+embarque avec elle, ce fut lui qui prit les avirons.
+
+Pendant assez longtemps il la promena en tournant devant la table ou
+madame de Barizel et Savine etaient restes assis puis, ayant releve les
+avirons, il laissa la barque descendre lentement le courant.
+
+Corysandre etait assise a l'arriere et elle restait la sans faire un
+mouvement, sans prononcer une parole, le visage tourne vers Roger et
+eclaire en plein par la pale lumiere de la lune, qui se levait.
+
+--Est-ce que vous avez vu plus belle soiree que celle-la? dit-il.
+
+--Non, dit-elle, jamais.
+
+--Voulez-vous que nous retournions?
+
+--Allons encore.
+
+Et la barque continua de suivre le courant; mais bientot ils toucherent
+le barrage et alors Roger dut reprendre les avirons. Cette fois c'etait
+lui qui etait eclaire par la lune; il lui sembla que Corysandre, dont
+les yeux etaient noyes dans l'ombre, le regardait comme lui-meme
+quelques instants auparavant l'avait regardee.
+
+
+
+IX
+
+On arriva a Bade, et avant d'entrer dans les allees de Lichtenthal,
+madame de Barizel invita tres gracieusement le duc de Naurouse a
+les venir voir; sa fille et elle seraient heureuses de parler de la
+delicieuse journee qui finissait.
+
+Pour la premiere fois Corysandre se mela a l'entretien d'une facon
+directe et avec une certaine initiative.
+
+--Et de la terrasse d'Eberstein, dit-elle en se penchant vers Roger.
+
+--Alors le diner ne merite pas un souvenir? dit Savine d'un air bourru.
+
+Mais Corysandre ne daigna pas repondre; ce fut sa mere qui, voyant
+qu'elle se taisait, prodigua les remerciements et les compliments a
+Savine sans que celui-ci s'adoucit.
+
+Lorsque madame de Barizel et sa fille furent rentrees chez elles, Savine
+et Roger ne se separerent point, car c'etait sans retard que celui-ci
+voulait proceder a son interrogatoire.
+
+--Faites-vous un tour? demanda-t-il d'un ton qui marquait le desir d'une
+reponse affirmative.
+
+--Je voudrais voir un peu ou en est la rouge.
+
+Cela n'arrangeait pas les affaires de Roger, qui ne prenait souci ni de
+la noire ni de la rouge; mais il n'avait qu'a accompagner Savine a la
+Conversation en faisant des voeux pour qu'il gagnat, ce qui le mettrait
+de belle humeur.
+
+Il ne gagna ni ne perdit, car lorsqu'il entra dans les salles de jeu, le
+vieux marquis de Mantailles vint vivement au-devant de lui, et apres un
+court moment d'entretien a voix basse, Savine revint a Roger, declarant
+qu'il ne jouerait pas ce soir-la.
+
+Mais il regarda jouer et Roger dut rester pres de lui attendant qu'il
+voulut bien sortir. Le sujet qu'il allait aborder etait assez delicat,
+et avec un homme du caractere de Savine assez difficile pour avoir
+besoin du calme du tete-a-tete dans la solitude.
+
+Enfin ils sortirent, et aussitot qu'ils furent dans le jardin, a peu
+pres desert, Roger commenca:
+
+--J'ai a vous remercier, cher ami, de la bonne journee que vous m'avez
+fait passer.
+
+--Assez agreable en effet, dit Savine, se rengorgeant.
+
+--Cette jeune fille est adorable.
+
+--Oui.
+
+Ce "oui" fut dit d'un ton grognon: ce n'etait pas de Corysandre que
+Savine voulait qu'on lui parlat, c'etait de lui-meme, de lui seul; il le
+marqua bien:
+
+--Et mes chevaux, dit-il, comment trouvez-vous qu'ils ont mene cette
+longue course dans des montees et des descentes et un chemin dur? Quand
+il y aura des courses serieuses en France, je me charge de battre tous
+vos anglais avec mes russes: nous verrons si le bai a la mode ne sera
+pas remplace par notre gris, qui est la vraie couleur du cheval.
+
+--Oh! tres bien, dit Roger avec indifference. Et madame de Barizel, vous
+la connaissez beaucoup?
+
+--Je la connais depuis que je suis a Bade, j'ai ete mis en relation avec
+elle par Dayelle.
+
+Puis, revenant au sujet qui lui tenait au coeur:
+
+--Notez que la voiture etait lourde; vous me direz qu'on en trouverait
+difficilement une mieux comprise et ou chaque detail soit aussi soigne,
+aussi parfait; c'est tres vrai, mais enfin elle est lourde, et puis nous
+etions sept personnes.
+
+--Oh! mademoiselle de Barizel est si legere, dit vivement Roger, se
+cramponnant a cette idee pour revenir a son sujet.
+
+--Ou voyez-vous ca? Ce n'est pas une petite fille, c'est une femme.
+
+--Vous pouvez dire la plus belle des femmes.
+
+--Comme vous en parlez!
+
+--Cela vous blesse?
+
+--Pourquoi, diable, voulez-vous que cela me blesse? Cela m'etonne,
+voila tout. De la poesie, de l'enthousiasme, je ne vous savais pas
+si demonstratif. On a bien raison de dire que les voyages forment la
+jeunesse, mais ils la deforment aussi.
+
+--Trouvez-vous donc que ce que vous appelez mon enthousiasme pour
+mademoiselle de Barizel ne soit pas justifie?
+
+Ce fut avec un elan d'esperance qu'il posa cette question qui allait lui
+apprendre ce que Savine pensait de Corysandre et comment il la jugeait.
+
+--Parfaitement justifie, au contraire; je partage tout a fait votre
+sentiment sur mademoiselle de Barizel; c'est une merveille.
+
+--Ah!
+
+--Comme vous dites cela.
+
+--Je ne dis rien.
+
+--Il me semblait que mon admiration vous surprenait.
+
+--Pas du tout, elle me parait toute naturelle; ce qui me surprendrait,
+ce serait que la voyant souvent...
+
+--Je la vois tous les jours.
+
+--... Vous ne soyez pas sous le charme de sa beaute.
+
+--Mais j'y suis, cher ami... comme tous ceux qui la connaissent
+d'ailleurs, comme vous et bien d'autres. C'est la premiere femme que je
+rencontre dont la beaute ne soit ni contestee ni journaliere; tout le
+monde la trouve belle, et elle est egalement belle tous les jours.
+
+Ces reponses n'etaient pas celles que Roger voulait, car dans leur
+franchise apparente elles restaient tres vagues; que Savine jugeat
+Corysandre comme tout le monde, ce n'etait pas cela qui le fixait; il
+essaya de rendre ses questions plus precises sans qu'elles fussent
+cependant brutales.
+
+--Comment se fait-il qu'avec cette beaute, un nom, de la fortune, elle
+ne soit pas encore mariee?
+
+--Elle est bien jeune; elle a attendu sans doute quelqu'un digne d'elle.
+
+--Et elle attend encore?
+
+--Vous voyez.
+
+--Et l'on ne parle pas de son mariage?
+
+--Au contraire, on en parle beaucoup; on la marie tous les jours.
+
+--Avec qui?
+
+Ce fut presque malgre lui que Roger lacha cette question.
+
+--Avec moi... Et avec d'autres; mais, vous savez, il ne faut pas
+attacher trop de valeur aux propos de gens qui parlent sans savoir ce
+qu'ils disent, pour parler.
+
+--Alors, il n'y aurait donc rien de fonde dans ces propos?
+
+Savine haussa les epaules, mais il ne repondit pas autrement.
+
+
+
+X
+
+Le chalet qu'occupait madame de Barizel dans les allees de Lichtenthal
+etait precede d'un petit jardin: c'etait dans ce jardin que Savine et
+Roger avaient fait leurs adieux a madame de Barizel et a Corysandre,
+avant que celles-ci fussent dans la maison.
+
+Ce fut vainement qu'elles frapperent a la porte d'entree, personne ne
+repondit; aucun bruit a l'interieur; aucune lumiere.
+
+--Elles sont encore parties, dit Corysandre d'un ton fache, et Bob
+aussi.
+
+Sans repondre madame de Barizel abandonna la porte d'entree et, faisant
+le tour du chalet, elle alla a une petite porte de derriere qui servait
+aux domestiques et aux fournisseurs; mais cette porte etait fermee
+aussi. Aux coups frappes personne ne repondit.
+
+--Ne te fatigue pas inutilement, dit Corysandre.
+
+Madame de Barizel ne continua pas de frapper; mais, allant a un massif
+de fleurs borde d'un cordon de lierre, elle se mit a tater dans les
+feuilles de lierre qu'eclairait la lumiere de la lune; ses recherches ne
+furent pas longues, bientot sa main rencontra une clef cachee la.
+
+--Ce qui signifie, dit Corysandre, qu'elles ne sont pas sorties
+ensemble; la premiere rentree devait trouver la clef et ouvrir pour les
+autres.
+
+Elle parlait lentement, avec calme; mais cependant, dans son accent,
+il y avait du mecontentement et aussi du mepris; il semblait que ces
+paroles s'adressaient aussi bien aux domestiques, qui avaient decampe,
+qu'a sa mere qui permettait qu'ils sortissent ainsi.
+
+Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles etaient
+entrees dans la cuisine ou brulait une lampe, la meche charbonnee. La
+table, noire de graisse, etait encore servie et il s'y trouvait six
+couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de
+bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu.
+
+--Chacun de nos trois domestiques avait son invite, dit Corysandre
+regardant la table; on a fait honneur a ton vin.
+
+Ce n'etait pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'etait a
+un melon et a un pate dont il ne restait plus que des debris, a des
+ecrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, a un
+gigot reduit au manche, a un immense fromage a la creme, a une corbeille
+de fraises, a une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des
+queues et des noyaux, au cafe qui avait laisse des ronds noirs sur la
+table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles etaient aux
+trois quarts vides.
+
+De tout cet amas se degageait une odeur chaude qui, melee a celle de la
+graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eut
+sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine
+aussi sale, aussi pleine de gachis et de desordre que celle-la.
+
+Elles n'y resterent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la
+lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traine de sa robe, tandis
+que Corysandre retroussait la sienne a deux mains comme pour traverser
+un ruisseau, elles etaient passees dans le vestibule; mais la il n'y
+avait point de bougies sur la table ou elles auraient du se trouver, et
+il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux.
+
+Nulle part un salon ne ressemble a une cuisine; mais nulle part aussi on
+n'aurait trouve un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre
+ces deux pieces d'une meme maison que chez madame de Barizel. Autant
+la cuisine etait ignoble, autant le salon etait coquettement arrange,
+dispose pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer
+de la cheminee, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des
+fenetres, et ces fleurs toutes fraiches, enlevees de la serre ou coupees
+le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette piece
+fermee, s'etaient concentres.
+
+Le flambeau a la main, elles monterent au premier etage ou se trouvaient
+leurs chambres, celle de Corysandre tout a l'extremite et separee de
+celle de sa mere, qu'il fallait traverser pour y acceder, par un cabinet
+de toilette.
+
+Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, presentaient un desordre qui
+egalait celui de la cuisine. Les lits n'etaient pas faits, les cuvettes
+n'etaient pas videes; sur les chaises et les fauteuils trainaient ca
+et la, entasses dans une etrange confusion, des robes, des jupons, des
+vetements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et
+des malles ouvertes montraient le linge deplie pele-mele comme s'il
+avait ete mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un
+choix.
+
+Cependant il n'y avait pas besoin d'etre un habile observateur pour
+comprendre que tout cela n'etait point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il
+etait tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en
+s'habillant le matin, avaient fouille dans ces armoires pour y trouver
+du linge en bon etat et qui avaient tout bouleverse, parce que les
+premieres pieces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une
+de ceci, l'autre de cela; cette robe avait ete rejetee parce que la roue
+du jupon etait dechiree; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient
+pas de cordons; les boutons de ces cols etaient arraches.
+
+Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce desordre; mais Corysandre
+haussa les epaules avec un mouvement d'ennui et de degout.
+
+--Elles n'ont pas seulement pu faire les chambres, dit-elle.
+
+Madame de Barizel ne repondit rien et parut meme ne pas entendre.
+
+--Cela est insupportable, continua Corysandre, qui, a peu pres muette
+tant qu'avait dure la promenade, avait retrouve la parole en entrant
+chez elle et s'en servait pour se plaindre, qui va faire mon lit?
+
+--Tu te coucheras sans qu'il soit fait; pour une fois.
+
+--Si c'etait la premiere; au reste, elles ont bien raison de ne pas se
+gener, tu leur passes tout.
+
+--Couche-toi, dit-elle a sa fille, j'ai a te parler.
+
+--Il faut au moins que j'arrange un peu mon lit?
+
+--Tu es devenue bien difficile depuis quelque temps, bien bourgeoise.
+
+--Justement c'est le mot; c'est precisement la vie bourgeoise que je
+voudrais, un peu d'ordre, de regularite, de proprete, car je suis lasse
+et ecoeuree a la fin de tout ce gachis. Ne pourrions-nous donc pas avoir
+des domestiques comme tout le monde, une maison comme tout le monde, une
+existence comme tout le monde?
+
+Tout en parlant elle avait defait son chapeau et sa robe et les avait
+poses ou elle avait pu et comme elle avait pu; puis, les bras nus, les
+epaules decouvertes, elle avait commence a arranger les draps de
+son lit; mais elle etait malhabile dans ce travail qu'elle essayait
+manifestement pour la premiere fois.
+
+--Faut-il tant de ceremonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel
+en haussant les epaules sans se deranger pour venir en aide a sa fille;
+depeche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais
+me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre.
+
+La mere n'avait pas les memes exigences que la fille: elle ne s'inquieta
+pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se
+deshabilla, laissant tomber ca et la ses vetements, sans daigner se
+baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le
+moment, elle etait fatiguee et voulait se mettre au lit.
+
+Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans
+savoir qui elles etaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la
+mere et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de
+Barizel proceder a sa toilette de nuit ou plutot se debarrasser de toute
+toilette, ils se seraient confirmes dans leur incredulite: si cette
+femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle
+etait parfaitement conservee: pas un crepon, pas la plus petite natte,
+pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs,
+fermes, se terminant par un poignet aussi delicat que celui d'un enfant;
+avec cela une apparence de sante a defier la maladie, une solidite a
+resister a tous les exces. Les propos dont Houssu s'etait fait l'echo
+auraient ete explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle
+pouvait tres bien avoir des amants; elle pouvait etre la maitresse
+d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idee de se faire
+epouser par Dayelle, elle pouvait etre aimee. Il est vrai que si l'un de
+ces amants avait penetre a cette heure dans cette chambre, il aurait pu
+eprouver un mouvement de repulsion, cause par ce qu'il aurait remarque,
+et emporter une facheuse impression des habitudes de sa maitresse; mais
+madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, a l'exception
+du fidele Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou degouter.
+C'etait dans les appartements du rez-de-chaussee qu'elle recevait ses
+amis; et la, dans un milieu ou tout etait combine pour parler aux yeux
+et les charmer, entouree de fleurs fraiches, en grande toilette, rien
+en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son
+existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle a manger,
+ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient
+les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure,
+les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les epingles qui
+rafistolaient un jupon, les trous des bas, les dechirures de la chemise,
+les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel
+d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,--et ils etaient seduisants.
+
+Elle fut bientot au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit
+commodement:
+
+--Maintenant, dit-elle, causons.
+
+--Qu'ai-je fait encore?
+
+--Tu n'as rien fait, et c'est la justement ce que je te reproche, et ce
+n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton interet.
+
+--Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon interet! Le tien aussi,
+il me semble.
+
+--Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?
+
+--Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-a-dire le tien par le mien.
+Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas,
+c'est justement parce que je ne perds pas mon temps a parler que j'en ai
+pour regarder.
+
+--Ce n'est pas avec les yeux qu'on voit, c'est avec l'esprit.
+
+--Ne me dis pas que je suis bete, tu me l'as crie aux oreilles assez
+souvent pour qu'il soit inutile de le repeter. Il est possible que je
+sois bete et quand je me compare a toi, je suis disposee a le croire: je
+sais bien que je n'ai ni tes moyens de me retourner dans l'embarras, ni
+ton assurance, ni tes idees, ni ton imagination, ni rien de ce qui fait
+que tu es partout a ton aise; je sais bien que je ne peux pas parler de
+tout comme toi, meme des choses et des gens que je ne connais pas. Si au
+lieu de me laisser dans l'ignorance, a ne rien faire, sans me donner des
+maitres, on m'avait fait travailler, je ne serais peut-etre pas aussi
+bete que tu crois.
+
+--Est-ce que je sais quelque chose, moi? est-ce qu'on m'a jamais rien
+appris? est-ce que j'ai jamais eu des maitres?...
+
+--Oh! toi!...
+
+Assurement il n'y eut pas de tendresse dans cette exclamation, mais au
+moins quelque chose, comme de l'admiration; ce fut la reconnaissance
+sincere d'une superiorite. Au reste rien ne ressemblait moins a la
+tendresse d'une mere pour sa fille, ou d'une fille pour sa mere, que la
+facon dont elles se parlaient; meme lorsque madame de Barizel semblait
+en public temoigner de la sollicitude et de l'affection a Corysandre,
+le ton attendri qu'elle prenait ne pouvait tromper que ceux qui s'en
+tiennent aux apparences; quant a Corysandre, qui ne se donnait pas
+la peine de feindre, son ton etait celui de l'indifference et de la
+secheresse.
+
+--Cela te blesse que ta mere se remarie?
+
+--Oh! pas du tout, et meme, a dire vrai, je le voudrais si cela
+devait...
+
+--Puisque tu as commence, pourquoi ne vas-tu pas jusqu'au bout?
+
+--Parce que, si bete que je sois, je sens qu'il y a des choses qui
+deviennent plus penibles quand on les dit que quand on les tait; les
+taire ne les supprime pas, mais les dire les grossit.
+
+Il y eut un moment de silence, mais non de confusion ou d'embarras, au
+moins pour madame de Barizel, qui se contenta de hausser les epaules
+avec un sourire de pitie. Evidemment les paroles de sa fille ne la
+blessaient pas, pas plus qu'elles ne la peinaient, et son sentiment
+n'etait pas qu'il y a des choses qui deviennent plus penibles quand on
+les dit que quand on les tait. Ces choses que Corysandre retenait, elle
+eut jusqu'a un certain point voulu les connaitre, par curiosite, pour
+savoir; mais en realite elle ne trouvait pas que cela valut la peine de
+les arracher. Elle avait mieux a faire pour le moment, et c'etait chez
+elle une regle de conduite d'aller toujours au plus presse.
+
+--Si ton mariage doit faire le mien, dit-elle, il me semble que c'etait
+une raison pour etre aujourd'hui autre que tu n'as ete. Combien de fois
+t'ai-je recommande d'etre brillante; tu t'en remets a ta beaute pour
+faire de l'effet et tu n'es qu'une belle statue qui marche.
+
+--Il me semble que c'est quelque chose, dit Corysandre, se souriant,
+s'admirant complaisamment dans la glace.
+
+--Il fallait parler, continua madame de Barizel, briller, etre
+seduisante, etourdissante; dire tout ce qui te passait par la tete. Dans
+une bouche comme la tienne, avec des levres comme les tiennes, des dents
+comme les tiennes, les sottises meme sont charmantes.
+
+--Je n'avais rien a dire.
+
+--Meme quand le duc de Naurouse parlait de ton pays; il n'etait pas
+difficile de trouver quelques mots sur un pareil sujet pourtant.
+
+--Je ne pensais pas a parler, je le regardais; il est tres bien, le duc
+de Naurouse; il a tout a fait grand air, la mine fiere, l'oeil doux; il
+me plait.
+
+--Personne ne doit te plaire; c'est toi qui dois plaire, s'ecria madame
+de Barizel, s'animant pour la premiere fois et montrant presque de la
+colere; il te plait, un homme que tu ne connais pas!
+
+--Il est duc.
+
+--Et qu'est-ce que cela prouve? Sais-tu seulement quelle est sa fortune?
+
+--Tu demanderas cela a tes amis; Leplaquet doit le connaitre, M. Dayelle
+doit savoir quelle est sa fortune.
+
+--Ce n'est pas du duc de Naurouse qu'il s'agit: c'est de Savine, le seul
+qui, presentement, doit te plaire.
+
+--Il ne me plait point.
+
+--Ne vas-tu pas maintenant te mettre dans la tete que tu es libre de
+n'epouser que l'homme qui te plaira?
+
+--Je le voudrais.
+
+--Une fille ne doit voir dans un homme qu'un mari, le reste vient plus
+tard; on a toute sa vie de mariage pour cela. Savine est-il ou n'est-il
+pas un mari desirable pour toi?...
+
+--Pour nous.
+
+--Ne m'agace pas; ton mariage est assure si tu le veux, je mettrais tout
+en oeuvre pour qu'il reussit.
+
+--Mais il me semble que le prince n'offre rien jusqu'a present: il
+parait prendre plaisir a etre avec nous, a se montrer avec nous partout
+ou l'on peut le remarquer; il nous offre beaucoup son bras, quelquefois
+ses voitures, en tout cas je ne vois pas qu'il m'offre de devenir sa
+femme; a vrai dire, je ne crois meme pas qu'il en ait l'idee.
+
+--S'il ne l'a pas encore eue, cette idee, c'est ta faute; ce n'est pas
+en etant ce que tu es avec lui que tu peux echauffer sa froideur. Je
+t'avais dit qu'il etait l'orgueil meme et que c'etait par la qu'il
+fallait le prendre. L'as-tu fait? Des compliments, les eloges les plus
+exageres, il les boit avec beatitude: lui en as-tu jamais fait?
+
+--Cela m'ennuie.
+
+--Et tu t'imagines qu'il n'y a pas d'ennuis a supporter pour devenir
+princesse, quand on est... ce que nous sommes; tu t'imagines qu'il n'y
+a pas de peine a prendre, pas de fatigues a s'imposer, pas de degouts a
+avaler en souriant; tu t'imagines que tu n'as qu'a te montrer dans la
+gloire de ta beaute; eh bien! si belle que tu sois, tu n'arriverais
+jamais a un grand mariage si je n'etais pas pres de toi. Tu peux le
+preparer par ta beaute, cela est vrai; mais le poursuivre, le faire
+reussir, pour cela ta beaute ne suffit pas, il faut... ce que tu n'as
+pas et ce que j'ai, moi.
+
+--Et cependant ni la beaute, ni... ce que tu as n'ont encore decide
+Savine.
+
+--Il se decidera ou plutot on le decidera.
+
+--Qui donc?
+
+--Le duc de Naurouse qui te fera princesse.
+
+--J'aimerais mieux qu'il me fit duchesse.
+
+--Ne dis pas de niaiseries; explique-moi plutot pourquoi j'ai eu peur
+que tu n'aies froid dans le chateau d'Eberstein, qui n'est pas glacial?
+
+--Je te le demande.
+
+--Explique-moi plutot pourquoi j'ai eu l'idee de te faire faire une
+promenade en bateau?
+
+--Pour rester seule avec le prince.
+
+Madame de Barizel se mit a rire:
+
+--J'ai eu peur que tu n'aies froid pour te menager un tete-a-tete avec
+le duc de Naurouse, je t'ai fait faire une promenade en bateau pour
+continuer ce tete-a-tete, ce qui deux fois a rendu le prince furieux.
+C'est en l'eperonnant ainsi que nous le ferons avancer malgre lui. Et
+c'est a cela que le duc de Naurouse nous servira.
+
+--Pauvre duc de Naurouse!
+
+--Vas-tu pas le plaindre plutot; il sera bien heureux, au contraire;
+sans compter qu'il aura le plaisir de nous rendre un fameux service.
+Mais ce qui serait tout a fait aimable de sa part, ce serait d'etre en
+situation de fortune d'inspirer des craintes reelles a Savine et d'etre,
+comme mari possible, un rival redoutable. C'est ce qu'il me faut savoir
+et ce que je saurai demain par Leplaquet ou, en tout cas, apres-demain
+par M. Dayelle, que j'attends. Maintenant, va dormir, car je crois bien
+que Coralie ne rentrera pas. Reve du duc de Naurouse, si tu veux, de son
+grand air, de sa mine fiere, de ses yeux doux, cela te fera trouver ton
+lit moins mauvais. Bonne nuit, princesse!
+
+--Bonne nuit, financiere!
+
+
+
+XI
+
+Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour
+habitude de venir le lendemain matin dejeuner d'une tasse de the avec
+elle pour parler de la journee ecoulee et s'entendre sur la journee qui
+commencait: c'etait l'heure des confidences, des renseignements, des
+conseils, des projets, ou tout se disait librement, comme il
+convient entre associes qui n'ont qu'un meme but et qui travaillent
+consciencieusement a l'atteindre en unissant leurs efforts.
+
+Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui etait interdit pour
+tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui
+avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait a
+dormir la grasse matinee, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle etait
+la mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination,
+toujours en travail, et echafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas
+a se gener avec Leplaquet, qui, dans sa vie de boheme, en avait vu
+d'autres et qui n'avait de degouts d'aucunes sortes.
+
+Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'eveiller, et, comme elle
+n'avait point ete derangee, elle etait de belle humeur.
+
+--Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et
+en la tendant, a Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau.
+
+--Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a
+accompagnees dans votre promenade a Eberstein.
+
+--Qu'est ce duc de Naurouse?
+
+--Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs annees
+et qui a retenti partout: sur le turf, dans le _high-life_, devant les
+tribunaux, et meme devant la cour d'assises.
+
+--Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passe en cour d'assises?
+
+--Oui, et pour avoir tue un homme.
+
+--Ah! mon Dieu! et il s'est assis a cote de nous, dans la meme voiture,
+il a ete vu dans notre compagnie.
+
+--Rassurez-vous, il a tue cet homme en duel et conformement aux regles
+de l'honneur. Vous comptez donc sur lui?
+
+--Beaucoup.
+
+--Alors le prince Savine est lache?
+
+--Au contraire.
+
+--Je n'y suis plus.
+
+--Vous y serez tout a l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez
+du duc de Naurouse, tout ce que vous savez.
+
+--Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide,
+belle fortune. Cependant cette fortune a du etre ecornee par des folies
+de jeunesse; ces folies lui ont meme valu un conseil judiciaire que lui
+ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutte avec acharnement
+pendant plusieurs annees. A la fin il en a triomphe et il est
+aujourd'hui maitre de ce qui lui reste de sa fortune.
+
+--Qu'est ce reste?
+
+--Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-etre. Bien entendu je
+ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir.
+
+--Je demanderai a Dayelle.
+
+--Il doit bientot venir? demanda Leplaquet avec un certain
+mecontentement.
+
+Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression desagreable, et
+tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse.
+
+--Quelle a ete sa vie?
+
+--Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les
+derniers temps de son sejour en France, il etait l'amant de la duchesse
+d'Arvernes, et l'amant declare au vu et au su de tout le Paris; leurs
+amours ont fait scandale; il s'est a moitie tue pour la duchesse...
+
+--Un passionne alors, c'est a merveille cela!
+
+A ce moment l'entretien fut interrompu par une negresse qui entra
+portant un plateau sur lequel etait servi un dejeuner au the pour deux
+personnes.
+
+Ce fut une affaire, de trouver a poser ce plateau; mais les negresses,
+au moins certaines negresses, affinees, ont l'adresse et la souplesses
+des chattes pour se faufiler a travers les obstacles sans rien casser.
+Celle-la manoeuvra si bien, qu'elle parvint a decouvrir une place pour
+son plateau sans le lacher.
+
+--Si je n'avais trouve la clef dans le lierre, dit madame de Barizel
+d'un ton indulgent, nous etions exposees a coucher dehors.
+
+La negresse, qui etait jeune encore et toute gracieuse, au moins par la
+souplesse de ses mouvements et la mobilite de sa physionomie, se mit a
+sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents etincelantes avec
+les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui
+veut adoucir son maitre.
+
+--Pas faute a moi, bonne maitresse, convenu avec Dinah, elle rentrer;
+Dinah pas faute a elle non plus; grand machin de montre casse, criiii,
+criiii;--et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brise;--elle
+pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fachee; moi,
+grand chagrin.
+
+Et, apres avoir ri, instantanement elle se mit a pleurer.
+
+--Est-elle drole, dit Leplaquet en riant.
+
+Ce fut tout: elle, pas grondee, sortit en riant.
+
+Madame de Barizel la rappela:
+
+--Et nos chambres?
+
+--Pas faute a moi; moi oublie. Oh! moi grand chagrin.
+
+De nouveau elle se remit a pleurer; puis doucement elle tira la porte et
+la ferma.
+
+Tout en se disculpant de cette facon originale, elle avait place un
+petit gueridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une
+de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux
+malades.
+
+Leplaquet s'occupa a faire le the.
+
+--Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse!
+
+--Son effet ordinaire, c'est-a-dire extraordinaire: le duc est reste
+en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai menage quelques
+instants de tete-a-tete, ou ils auraient pu se dire toutes sortes de
+choses tendres, s'ils avaient ete en etat l'un et l'autre de parler.
+
+--Comment, Corysandre?
+
+--Je l'ai confessee hier en rentrant; elle m'a avoue ou plutot elle m'a
+declare, car elle n'est pas fille a avouer, que le duc de Naurouse lui
+plait: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle.
+
+--Mais c'est dangereux, cela.
+
+--Oh! pas du tout; si peu Americaine que soit Corysandre, et elevee par
+son pere elle l'est tres peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi
+de rassurant, qu'on peut la laisser _flirter_ sans danger. Elle se
+laissera faire la cour, elle ecoutera tout ce qu'on voudra lui dire de
+tendre ou de passionne; elle serrera toutes les mains qui chercheront
+les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui a droite et
+a gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le
+tete-a-tete elle permettra meme avec plaisir qu'on depose un baiser sur
+son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas
+aller plus loin; elle connait la valeur de la dot qu'elle doit apporter
+en mariage et elle ne consentira jamais a la diminuer. Ce n'est pas elle
+qui mangera son bien en herbe; quand il aura porte graine ce sera autre
+chose, mais alors je n'aurai plus a en prendre souci.
+
+--Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un pretendant?
+
+--Savine, avec son caractere orgueilleux, s'imagine qu'en etant amoureux
+de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est a la glace,
+incapable de passion et d'entrainement pour ce qui n'est pas lui et lui
+seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimite
+avec nous. Du jour ou il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon
+par la fortune, du moins par le rang, car un duc francais de noblesse
+ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour ou il
+verra que ce duc francais est amoureux pour de bon et parle, il parlera
+lui-meme.
+
+--Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites.
+
+--Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annonce sa visite, je l'attends
+aujourd'hui; je l'inviterai a diner pour apres-demain avec Savine,
+Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera tres aimable pour le duc
+de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura
+qu'a obeir a son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait
+naturellement. De son cote, le duc de Naurouse sera tres tendre pour
+Corysandre; cela, je l'espere, fondra la glace de Savine. Vous, de votre
+cote, c'est-a-dire vous, mon cher Leplaquet, aide de Dayelle, vous
+agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande
+pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et devoue. Celui de Dayelle, je
+l'obtiendrai apres-demain.
+
+--Voila ce que je n'aime pas.
+
+--Ne dis donc pas de ces naivetes d'enfant, gros niais: tu sais bien
+pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre.
+
+
+
+XII
+
+Madame de Barizel ne s'etait pas trompee en pensant que le duc de
+Naurouse ne manquerait pas de lui faire visite le jour meme.
+
+Apres la promenade de la veille, n'etait-il pas tout naturel qu'il vint
+prendre des nouvelles de leur sante? N'etaient-elles pas fatiguees? Et
+puis il craignait que Corysandre n'eut eu froid sur la riviere.
+
+Madame de Barizel le rassura: elle n'etait pas fatiguee; Corysandre
+n'avait pas gagne froid, elle avait ete enchantee de cette promenade.
+
+Cependant, bien que Roger prolongeat sa visite, la faisant durer plus
+qu'il ne convenait peut-etre, Corysandre ne parut pas, car madame de
+Barizel avait decide qu'il fallait exasperer l'envie que le duc de
+Naurouse aurait de voir celle qui avait la veille produit sur lui une
+si forte impression, et elle avait exige que sa fille restat dans
+sa chambre. Corysandre avait commence par se revolter devant cette
+exigence, puis elle avait fini par ceder aux raisons de sa mere.
+
+--Veux-tu qu'il pense a toi?
+
+--Oui.
+
+--Veux-tu qu'il reve de toi?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, laisse-moi faire pour cette visite comme pour toutes choses;
+on est stupide quand on ecoute son coeur, on ne fait que des sottises.
+
+Elle etait restee dans sa chambre, mais en s'installant a la fenetre,
+derriere un rideau, de facon a voir le duc de Naurouse quand il
+arriverait et repartirait.
+
+Apres une longue attente, Roger, perdant toute esperance de voir
+Corysandre ce jour-la, s'etait leve pour se retirer; alors madame
+de Barizel, le trouvant au point qu'elle voulait, lui adressa son
+invitation a diner pour le surlendemain.
+
+--Quelques intimes seulement: le prince Savine, M. Dayelle, que vous
+connaissez sans doute? Et puis un bon ami a nous; un ami d'Amerique,
+maintenant fixe en Europe, un journaliste du plus grand talent, M.
+Leplaquet.
+
+Le duc de Naurouse etait parfaitement indifferent au nom et a la qualite
+des convives; ce ne serais pas avec eux qu'il dinerait, ce serait avec
+Corysandre, et, tout en remerciant madame de Barizel, il placa ces
+convives: Dayelle et Savine a droite et a gauche de madame de Barizel;
+le journaliste et lui de chaque cote de Corysandre: ce serait charmant.
+
+C'etait beaucoup pour madame de Barizel de reunir a sa table le prince
+Savine et le duc de Naurouse; mais ce n'etait pas tout: pour que cette
+reunion portat les fruits qu'elle en attendait, il fallait que ses deux
+autres convives, Dayelle et Leplaquet, jouassent bien le role qu'elle
+leur destinait; elle n'etait pas femme a s'en rapporter aux hasards de
+l'inspiration, et a l'avance elle entendait regler chaque chose, chaque
+detail, chaque mot, sans rien laisser a l'imprevu, de facon a ce que
+tout marchat regulierement, surement, pour arriver a un succes certain.
+
+Pour Leplaquet, elle etait sure de lui: c'etait un associe, un complice
+sans scrupules, un instrument docile et il y avait plutot a moderer son
+zele qu'a l'exciter. Comment ne se fut-il pas employe corps et ame au
+mariage de Corysandre? Que d'espoirs pour lui, que de reves, que de
+projets dans ce mariage qui devait, croyait-il, faire le sien! Plus de
+boheme, plus de travail, plus de copie, une position, des relations.
+
+Mais pour Dayelle il n'en etait pas de meme: Dayelle etait un bourgeois,
+un homme a principes, que sa situation financiere et politique rendait
+circonspect et timore, lui inspirant a propos de tout ce qui ne devait
+pas se faire au grand jour une peur affreuse de se compromettre.
+Qu'attendre de bon d'un homme qui, a chaque instant, s'ecriait avec la
+meilleure foi du monde: "Que dirait-on de moi! Un homme comme moi!" S'il
+etait heureux d'avoir une maitresse dont il se croyait aime, une femme
+jeune encore, lui qui etait un vieillard; une grande dame, lui qui etait
+un parvenu, c'etait a condition que cette liaison ne l'entrainerait pas
+trop loin. Deja il trouvait que quitter Paris et ses affaires pour venir
+a Bade deux fois par mois etait quelque chose d'extraordinaire, un
+temoignage de passion qu'un homme follement epris pouvait seul donner.
+Cela n'etait ni de son age, ni de sa position. Il perdait de l'argent,
+il compromettait ses interets pendant ces absences qui duraient trois
+jours. Il se fatiguait, et, bien qu'il fit le voyage dans un wagon lui
+appartenant, il n'en etait pas moins vrai que, rentre a Paris, il lui
+fallait plusieurs jours pour se remettre: il n'avait plus sa facilite,
+son application ordinaires pour le travail, sa lucidite, sa surete de
+coup d'oeil. Pendant cinquante annees sa vie avait ete consacree, avait
+ete vouee au travail, sans une minute de distraction, sans plaisirs
+autres que ceux que lui donnait l'amas de l'argent et des honneurs
+sociaux, et jusqu'au jour de sa mort madame Dayelle avait eu en lui le
+mari le meilleur et le plus fidele. Il ne fallait pas oublier tout cela.
+A chaque instant, a chaque parole, il fallait se rappeler quelle avait
+ete la vie de cet homme, qui tout a coup, a l'age ou l'on fait une fin,
+avait fait un commencement, entraine dans une passion qui l'etonnait au
+moins autant qu'elle l'inquietait. Il fallait penser a ses anciennes
+habitudes, a son caractere, a ses craintes, a ses reflexions, aux
+reproches qu'il s'adressait lui-meme sur sa propre folie.
+
+Ce n'etait point, comme Leplaquet, un associe encore moins un complice,
+a qui l'on peut tout dire en lui montrant le but qu'on poursuit. Sans
+doute il desirait le mariage de Corysandre et, pour que ce mariage avec
+le prince de Savine s'accomplit, il etait dispose a faire beaucoup, meme
+a verser une dot qu'il etait cense avoir en depot, bien qu'il n'en eut
+jamais recu un sou, si ce n'est en valeurs depreciees et irrealisables
+qu'on ne pouvait vendre que pour le prix du papier rose, bleu, vert,
+jaune sur lequel elles etaient imprimees mais en tout cas il ne ferait
+que ce qui lui paraitrait delicat, droit, correct, en accord avec ses
+idees etroites d'honnetete bourgeoise.
+
+Lui demander franchement de prendre un chemin detourne, seme de pieges
+et de chausse-trapes etait aussi inutile que dangereux; non seulement il
+refuserait de s'engager dans ce chemin, mais encore il s'indignerait,
+il se facherait qu'on le lui indiquat, et cela l'amenerait a des
+reflexions, a des appreciations, a des inquietudes qu'il fallait
+soigneusement eviter, sous peine de perdre en une minute ce
+qu'elle avait si laborieusement prepare depuis son arrivee en
+France,--c'est-a-dire son mariage avec Dayelle.
+
+Marier Corysandre et lui faire epouser Savine avait un grand interet
+pour elle, mais se marier elle-meme et se faire epouser par Dayelle en
+avait un bien plus grand encore.
+
+Elle, elle avait trente-huit ans, et pour elle les minutes, les heures,
+les jours se precipitaient avec la vitesse fatale de tout ce qui est
+arrive au bout de sa course et tombe de haut; encore une annee, encore
+deux peut-etre et l'irreparable serait accompli, elle serait une vieille
+femme. Si son mariage avec Dayelle manquait, ce serait fini. Ou trouver
+un autre Dayelle aussi riche, en aussi belle situation que celui-la?
+avec cette fortune et cette situation, elle ferait de lui un personnage
+dans l'Etat, tandis que d'Avizard et de Leplaquet, elle ne pourrait
+jamais rien faire, si grande peine qu'elle se donnat: l'un resterait
+ce qu'il etait, un simple faiseur; l'autre, ce qu'il etait aussi, un
+boheme.
+
+C'etait le samedi que Dayelle devait arriver a Bade, par le train parti
+de Paris le soir. Bien que madame de Barizel eut horreur de se lever
+matin, ce jour-la elle montait en wagon a neuf heures pour aller a Oos,
+qui est la station de bifurcation de Bade, l'attendre au passage.
+
+Au temps ou elle etait jeune et ou elle aimait reellement, elle n'avait
+jamais eu de ces attentions, mais alors les demonstrations et les
+preuves etaient inutiles, tandis que maintenant elles etaient
+indispensables. Dayelle etait defiant; de plus, il avait des moments
+lucides ou, se voyant ce qu'il etait reellement, un vieillard, il se
+demandait s'il pouvait etre vraiment aime, si ce n'etait point une
+illusion de le croire, un ridicule de l'esperer; et le seul moyen pour
+combattre ces defiances etait de lui donner de telles preuves de cet
+amour, qu'elles fissent taire les soupcons du doute aussi bien que les
+objections de la raison. Comment ne pas croire a la tendresse d'une
+femme qu'on sait paresseuse et dormeuse avec delices, et qui quitte son
+lit a huit heures du matin, qui s'impose la fatigue d'un petit voyage en
+chemin de fer pour venir au-devant de celui qu'elle attend et lui faire
+une surprise!
+
+Elle fut grande, cette surprise de Dayelle, et bien agreable, quand
+pendant la manoeuvre au moyen de laquelle on detachait son wagon du
+train de la grande ligne pour le placer en queue du train de Bade, il
+vit la portiere de son salon s'ouvrir et madame de Barizel apparaitre,
+souriante, avec la joie et la tendresse dans les yeux.
+
+--Eh quoi, s'ecria-t-il en lui tendant les deux mains pour l'aider a
+monter, vous ici!
+
+
+
+XIII
+
+La distance est courte d'Oos a Bade. Pendant ce trajet, le nom du duc de
+Naurouse ne fut pas prononce. Pouvait-elle penser a un autre qu'a celui
+qu'elle etait si heureuse de revoir? C'etait pour lui qu'elle etait
+venue, c'etait de lui seul qu'elle pouvait s'occuper.
+
+Mais, apres les premiers moments d'epanchement, il etait tout naturel de
+parler de ce qui s'etait passe depuis la derniere visite de Dayelle a
+Bade, et alors le nom du duc de Naurouse se presenta, amene par la force
+des choses.
+
+--A propos, j'ai une nouvelle a vous annoncer, une grande nouvelle que
+j'allais oublier, tant je suis troublee. Il faut me pardonner, quand je
+vous vois, je perds la tete et ne pense plus a rien. Vous connaissez le
+duc de Naurouse?
+
+--Je l'ai beaucoup vu chez le duc d'Arvernes, a la campagne, au chateau
+de Vauxperreux; presentement, il est en train de faire un voyage autour
+du monde.
+
+--Presentement, il est a Bade, arrivant de son voyage, et j'ai tout lieu
+de penser qu'il est amoureux de Corysandre.
+
+Elle dit cela joyeusement, glorieusement; mais Dayelle ne s'associa pas
+a cette joie, loin de la.
+
+--Si ce que vous supposez etait vrai, dit-il gravement, il ne faudrait
+pas s'en rejouir; il faudrait, au contraire, s'en affliger, M. de
+Naurouse ne serait nullement le mari que je souhaiterais a votre fille.
+
+--Qu'a-t-on a lui reprocher?
+
+Avant de repondre, Dayelle prit une pose parlementaire, la tete en
+arriere, les yeux a dix pas devant lui, deux doigts de la main dans la
+poche de son gilet, le bras gauche etendu noblement:
+
+--Vous savez, dit-il, combien est vive l'affection que je porte a votre
+fille, d'abord parce qu'elle est votre fille et puis aussi parce qu'elle
+est charmante; c'est sincerement que je souhaite son bonheur. M. le duc
+de Naurouse n'est pas digne d'elle et je ne crois pas qu'il puisse la
+rendre heureuse. Il faut que vous ayez jusqu'a ces derniers temps habite
+l'Amerique pour que le tapage de cette existence ne soit point arrive
+jusqu'a vous; c'est non seulement son argent que M. de Naurouse a
+gaspille follement, le jetant aux quatre vents comme s'il avait hate de
+s'en debarrasser, c'est aussi son coeur, sa sante. Le scandale de ses
+amours avec la duchesse d'Arvernes a etonne Paris qui, vous le savez, ne
+s'etonne pas facilement. Bref et en un mot, M. le duc de Naurouse, bien
+que jeune, beau, distingue, riche et noble, n'est pas mariable; soyez
+sure que s'il se presentait dans une famille honnete il serait econduit
+et que pas une mere, qui le connaitrait, ne consentirait a lui donner
+sa fille. Pour moi, si mon fils avait eu une pareille conduite, je
+renoncerais a le marier.
+
+Tout Dayelle etait dans ce discours debite avec une gravite et une
+lenteur emphatiques. Madame de Barizel resta un moment embarrassee, car
+ce qu'elle avait a repondre a cette condamnation ne pouvait pas etre
+dit, sous peine de se faire condamner elle-meme. Apres quelques secondes
+de reflexion son parti fut pris: Dayelle pouvait etre utilise.
+
+--J'avoue, dit-elle, que ce que vous venez de m'apprendre me plonge dans
+l'etonnement; mais je n'ai rien a repondre aux raisons que vous
+avez exposees avec cette noblesse, cette droiture, cette surete de
+conscience, cette hauteur de vues qu'on rencontre toujours en vous et en
+toutes circonstances, parce qu'elles sont le fond meme de votre nature.
+
+Dayelle eut un sourire d'orgueil, car il n'etait pas encore blase
+sur ces eloges dont elle l'accablait, et c'etait pour lui un plaisir
+toujours nouveau de s'entendre louer par ces belles levres et de se voir
+admirer par ces beaux yeux.
+
+Elle continua:
+
+--Ce n'est pas a moi que je voudrais vous entendre redire ce que vous
+venez de si bien m'expliquer, ce serait a Corysandre d'abord, et puis
+ensuite a une autre personne.
+
+--Cela est assez difficile avec Corysandre.
+
+--Pas pour vous; votre tact vous fera trouver juste ce que peut entendre
+une jeune fille. Maintenant la seconde personne a laquelle je voudrais
+vous voir repeter ce que vous m'avez explique, c'est-a-dire que le duc
+de Naurouse n'est pas mariable, c'est... vous allez sans doute surpris,
+c'est... le duc de Naurouse lui-meme.
+
+Comme Dayelle faisait un mouvement de repulsion, elle poursuivit en
+insistant:
+
+--Pour tout autre ce serait la une commission delicate; mais pour vous,
+avec votre tact, avec l'autorite que vous donnent votre caractere et
+votre position, il me semble que quand le duc de Naurouse vous parlera
+de l'impression que Corysandre a produite sur lui, et il vous en
+parlera, j'en suis certaine, sachant l'amitie que vous nous portez, il
+me semble que vous pouvez tres bien lui repondre par ce que vous m'avez
+dit.
+
+--Mais c'est impossible, s'ecria Dayelle.
+
+Madame de Barizel, qui avait jusque-la parle avec une douceur
+caressante, changea brusquement de ton, et sa parole, son geste, son
+regard, prirent une energie qui rendait la contradiction difficile:
+
+--Jusque-la, dit-elle, je ne vous ai parle que de Corysandre; mais
+je crois que je dois vous parler aussi de moi; de vous, de nous.
+Voulez-vous que je sois toute a vous? Aidez-moi a marier Corysandre au
+plus vite. Notre situation, telle qu'elle existe maintenant, ne peut
+pas se prolonger plus longtemps. Vous comprenez que la verite peut se
+decouvrir d'un moment a l'autre, et que, du jour ou elle sera connue,
+du jour ou le monde donnera son vrai nom a ce qu'il a accepte jusqu'a
+present pour de l'amitie, le mariage de Corysandre sera gravement
+compromis, empeche peut-etre pour jamais, par le scandale de la conduite
+de sa mere. Ne serait-ce pas affreux? Aidez-moi donc a la marier si vous
+m'aimez comme je vous aime.
+
+--En quoi la mission que vous voulez que je remplisse aupres du duc de
+Naurouse aidera-t-elle au mariage de Corysandre?
+
+Elle se mit a sourire.
+
+--Comme les hommes les plus fins sont naifs pour les choses de
+sentiment, dit-elle en reprenant le ton caressant. Comprenez donc que le
+duc de Naurouse ne doit nous servir qu'a decider le prince Savine, et
+que le prince se decidera quand il saura qu'il a un rival.
+
+--Puisque ce rival n'aura paru que pour se retirer...
+
+--Il se retirera ecarte par vous, notre ami prudent, mais non par nous,
+de telle sorte qu'il peut revenir; c'est la peur de ce retour qui, je
+l'espere, amenera le prince Savine a realiser enfin une resolution
+arretee dans son esprit comme dans son coeur et qu'il differe, je ne
+sais pourquoi.
+
+
+
+XIV
+
+Comme c'etait le soir meme, apres le diner, que Dayelle devait adresser
+son etrange discours au duc de Naurouse, il voulut se preparer pendant
+la journee en repetant a Corysandre ce qu'il avait dit le matin a
+madame de Barizel sur le jeune duc. Malheureusement pour son eloquence,
+Corysandre ne lui facilita point sa tache, et, malgre le tact que madame
+de Barizel lui avait reconnu le matin, il s'arreta plusieurs fois,
+embarrasse pour continuer.
+
+Aux premiers mots Corysandre avait souri, heureuse qu'on lui parlat du
+duc de Naurouse; mais, quand elle avait vu que ce n'etait pas du tout
+l'eloge qu'elle attendait que Dayelle entreprenait, elle avait pris sa
+mine la plus dedaigneuse, et, malgre les signes desesperes de sa mere,
+elle avait repondu d'une facon peu reverencieuse aux observations qui la
+contrariaient:
+
+--Alors il a fait des dettes, M. de Naurouse?
+
+--Des dettes considerables.
+
+--Et il les a payees?
+
+--Mais sans doute.
+
+--Eh bien? cela ne prouve pas, il me semble, que ce soit un jeune homme
+desordonne, au contraire.
+
+Sur un autre sujet plus delicat que Dayelle avait traite avec toutes
+sortes de menagements, elle avait repondu sur le meme ton.
+
+--Alors il a eu des maitresses, M. de Naurouse?
+
+Dayelle avait incline la tete.
+
+--Et il les a aimees?
+
+Dayelle avait repete le meme signe afflige.
+
+--Il a fait des folies pour elles?
+
+--Scandaleuses.
+
+--Vraiment! Et en quoi etaient-elles scandaleuses? Voila ce que je
+voudrais bien savoir.
+
+--C'est la une question qui n'est pas convenable dans ta bouche,
+interrompit madame de Barizel, qui, voyant la tournure que prenait
+l'entretien, aurait voulu le couper court, de peur que Corysandre, par
+quelques mots d'enfant terrible, ne fachat Dayelle.
+
+--Alors je la retire, ma question, dit Corysandre, jusqu'au jour ou je
+pourrai la poser a M. de Naurouse lui-meme, ce qui sera bien plus drole.
+
+--Corysandre!
+
+--Si je ne dois pas avoir la fin des histoires que vous commencez,
+pourquoi les commencez-vous? qu'est-ce que cela me fait, a moi, que M.
+de Naurouse ait gaspille une partie de sa fortune; qu'est-ce que cela me
+fait qu'il ait eu des maitresses et qu'il les ait aimees follement? cela
+prouve qu'il est capable d'amour et meme de passion, ce que je trouve
+tres beau. Quand je dis que cela ne me fait rien, ce n'est pas tres
+vrai, et, pour etre sincere, car il faut toujours etre sincere, n'est-ce
+pas?
+
+Dayelle, a qui elle s'adressait, ne repondit pas.
+
+--Pour etre sincere, je dois dire que cela me fait plaisir.
+
+--Et pourquoi? demanda Dayelle serieusement.
+
+--Parce que cela confirme le jugement que j'avais porte sur M. de
+Naurouse en le regardant.
+
+--Et quel jugement aviez-vous porte? demanda Dayelle.
+
+--Ne l'interrogez pas, dit madame de Barizel, elle va vous repondre
+quelque sottise.
+
+Habituellement, lorsque sa mere l'interrompait ainsi, ce qui arrivait
+assez souvent devant Leplaquet, Dayelle ou Avizard, c'est-a-dire devant
+des amis intimes, Corysandre se taisait en prenant une attitude ou il
+y avait plus de dedain que de soumission, mais cette fois il n'en fut
+point ainsi; au lieu de courber la tete, elle la releva.
+
+--En quoi donc est-ce une sottise, dit-elle lentement, de repondre a une
+question que M. Dayelle trouve bon de me poser? Si j'ai dit que cela me
+faisait plaisir d'apprendre que M. de Naurouse etait capable d'amour,
+c'est qu'en le voyant je l'avais juge ainsi et que je suis bien aise de
+voir que je ne me suis pas trompee sur lui.
+
+S'adressant a sa mere directement:
+
+--Je t'ai dit que M. de Naurouse me plaisait, n'est-il pas tout
+naturel que je sois satisfaite d'apprendre des choses qui ne peuvent
+qu'augmenter la sympathie que j'eprouve pour lui?
+
+--Mais, malheureuse enfant, s'ecria Dayelle, ce n'est, pas de la
+sympathie que ces choses doivent vous inspirer, c'est de la repulsion,
+de l'eloignement.
+
+--Alors c'etait pour cela que vous me les disiez! eh bien! franchement,
+mon bon monsieur Dayelle, vous n'avez pas reussi. Je vois que M. de
+Naurouse ne ressemble pas au commun des hommes: qu'il a un caractere a
+lui: qu'il est capable d'entrainement et de passion; qu'il a inspire des
+amours extraordinaires, ce qui est quelque chose, il me semble: qu'il a
+occupe tout Paris, ce qui n'est pas donne a tout le monde, et pour tout
+cela il me plait un peu plus encore qu'avant que vous ne me l'ayez fait
+connaitre. A l'age ou les petites filles jouent encore a la poupee on
+m'a dit "Plais a celui-ci, plais a celui-la." Et depuis on me l'a repete
+sans cesse, sans s'inquieter jamais de savoir si celui-ci ou celui-la me
+plaisaient. Il semble que je sois une marchandise, une esclave qui doit
+plaire a l'acheteur et passer entre ses mains le jour ou il voudra de
+moi. Je ne me suis jamais revoltee; je ne me revolte pas. Mais je trouve
+enfin un homme qui me plait, et je le dis tout haut, non a lui, mais a
+vous, ma mere, a l'ami de ma mere, est-ce donc un crime?
+
+--Quelle sauvage! s'ecria madame de Barizel.
+
+Corysandre la regarda un moment; puis avec un profond soupir:
+
+--Ah! si je pouvais en etre une, dit-elle, une vraie!
+
+
+
+XV
+
+A l'exception de Savine, qui trouvait qu'il etait de sa dignite de
+se faire toujours attendre, les convives de madame de Barizel furent
+exacts.
+
+Le diner etait pour sept heures; a sept heures vingt minutes seulement,
+on entendit sur le sable du jardin le roulement d'une voiture, puis les
+piaffements des chevaux qu'on arretait, le saut lourd de deux valets qui
+sautaient a terre pour ouvrir la portiere et se tenir respectueux sur le
+passage de leur maitre. C'etait Son Excellence le prince Savine, qui,
+pour venir du Graben aux allees de Lichtenthal, c'est-a-dire pour une
+distance qu'on franchit a pied en quelques minutes, avait fait atteler,
+afin d'arriver dans toute sa gloire et faire une entree digne de lui.
+
+Madame de Barizel, Dayelle et Leplaquet s'empresserent au-devant de lui;
+mais Corysandre, qui etait en conversation avec le duc de Naurouse dans
+l'embrasure d'une fenetre en tete-a tete, ou qui plutot ecoutait le duc
+de Naurouse, ne se derangea pas et elle attendit que Savine vint a elle,
+sans lever les yeux, sans les tourner de son cote, toujours souriante et
+attentive a ce que Roger lui disait.
+
+Quand on avait annonce le prince, Roger, avait eu un moment d'emotion.
+En voyant l'indifference qu'elle temoignait et qui certainement n'etait
+pas jouee, une joie bien douce lui emplit le coeur. Assurement, elle
+n'aimait pas Savine; jamais elle n'avait eprouve un sentiment tendre
+pour lui. Et les remarques qu'il avait faites pendant leur promenade a
+Eberstein se trouverent confirmees d'une facon frappante.
+
+Elles le furent bien mieux encore lorsqu'on dut passer dans la salle a
+manger.
+
+A ce moment Savine, qui en entrant ne leur avait adresse que quelques
+courtes paroles sur un ton peu gracieux, revint vers Corysandre pour la
+conduire; mais vivement elle tendit la main a Roger qu'elle n'avait pas
+quitte des yeux.
+
+--J'accepte votre bras, monsieur le duc, dit-elle gaiement.
+
+Savine, qui deja arrondissait le bras en souriant d'un air un peu plus
+aimable, resta interloque, tandis que Corysandre impassible et Roger
+tout heureux tournaient autour de lui pour suivre madame de Barizel et
+Dayelle.
+
+Si Leplaquet n'avait pas ete invite, Savine serait entre le dernier dans
+la salle a manger. Il etait suffoque. Si Dayelle ne fut pas suffoque, au
+moins fut-il fort etonne lorsque, arrive a sa place et se retournant, il
+vit venir Corysandre et le duc de Naurouse, souriants l'un et l'autre,
+tandis que Savine, la figure empourpree et les sourcils contractes, les
+suivait avec Leplaquet. Eh quoi! etait-ce ainsi que cette petite sauvage
+devait se conduire avec le prince, son pretendant, son futur mari, celui
+qu'on desirait si vivement lui voir epouser? Et, dans son mouvement
+de surprise, il pressa le bras de madame de Barizel pour appeler son
+attention sur ce scandale. Mais elle ne repondit pas a cette pression,
+et ses yeux ne suivirent pas la direction que l'attitude de Dayelle lui
+indiquait; car il n'y avait la rien qui put la surprendre, puisque,
+a l'avance, ce qui venait de se passer avait ete arrete entre elles.
+C'etait elle, en effet, qui avait dit a Corysandre de prendre le bras
+du duc de Naurouse, et de se conduire avec celui-ci de telle sorte que
+Savine en fut pique.
+
+--Il faut qu'il avance, avait-elle dit, et qu'il se decide; profitons de
+la presence du duc de Naurouse; qui sait combien de temps nous l'aurons!
+
+Roger ne s'etait pas trompe dans ses previsions: Dayelle et Savine
+se trouverent places a droite et a gauche de madame de Barizel; le
+journaliste et lui de chaque cote de Corysandre.
+
+On servit, et, comme le diner venait du restaurant, il se trouva bon;
+comme les domestiques ne furent pas ceux de madame de Barizel, ils
+s'occuperent convenablement de leur besogne; comme le linge etait
+loue, il fut propre; comme l'argenterie, la vaisselle, les cristaux
+appartenaient a la maison et qu'ils avaient ete nettoyes et essuyes par
+des domestiques etrangers, ils ne trahirent en rien le desordre et la
+malproprete qui etaient cependant la regle ordinaire de cette maison;
+les fleurs de la salle a manger etaient aussi fraiches que celles du
+salon, et comme, pour faire le service, il fallait de la cuisine passer
+par le vestibule, les convives, heureusement pour leur appetit, ne
+pouvaient pas deviner ce qu'etait cette cuisine.
+
+D'ailleurs, a l'exception de Savine, que la mauvaise humeur rendait
+silencieux, aucun d'eux n'etait en etat de faire attention a ce qui se
+passait autour de lui: Leplaquet, parce qu'il veillait a entretenir la
+conversation, parlant lorsqu'elle tombait, se taisant lorsqu'il n'avait
+pas besoin de faire sa partie; Dayelle parce qu'il n'avait d'yeux et
+d'oreilles que pour madame de Barizel qui l'avait en quelque sorte
+magnetise en lui posant sur le pied le bout de sa bottine; le duc de
+Naurouse enfin, parce qu'il etait tout a Corysandre, ne prenant interet
+qu'a ce qui venait d'elle et s'appliquait a elle.
+
+Dayelle qui avait commence joyeusement le diner l'acheva assez
+melancoliquement: il s'etait engage envers madame de Barizel a presenter
+ses observations au duc de Naurouse ce soir-la, et, a mesure que le
+diner s'avancait, le souvenir de cet engagement lui devenait plus
+desagreable et plus genant.
+
+Il etait fier, ce jeune duc, d'humeur peu accommodante lorsqu'on se
+melait de ses affaires; comment pendrait-il la chose? Quelle singuliere
+idee madame de Barizel avait-elle eue de le charger d'une pareille
+commission?
+
+La preoccupation de Dayelle et la mauvaise humeur persistante de Savine
+abregerent les causeries du dessert; on sortit de table pour aller dans
+le jardin, ou Corysandre et Roger s'installerent, de facon a continuer
+leur duo, et, au bout d'un certain temps, Savine, dont la mauvaise
+humeur s'etait accrue, annonca qu'il etait oblige de retourner au
+trente-et-quarante pour suivre une serie qui l'interessait.
+
+Ce fut le signal du depart.
+
+--Ne voulez-vous pas venir voir notre ami faire sauter la banque?
+demanda Roger a Corysandre, esperant ainsi rester plus longtemps avec
+elle; nous suivrons ses emotions sur son visage.
+
+--Sachez, mon cher, que je n'ai pas d'emotions, dit Savine de plus en
+plus maussade.
+
+--Alors, repondit Corysandre, cela n'offre aucun interet de vous voir
+jouer, et je ne sais vraiment pas pourquoi, le prince Otchakoff et vous,
+vous avez toujours une galerie si nombreuse.
+
+--Otchakoff, parce qu'il joue follement; moi, parce que mes combinaisons
+sont interessantes.
+
+--Pour moi, continua Corysandre qui n'avait jamais tant parle, le joueur
+qui m'interesse, c'est celui qui s'approche de la table en se disant: je
+ruine ma femme et mes enfants, si je perds, je n'ai plus qu'a me tuer,
+et qui joue cependant; voila celui qui me touche et que j'admire.
+
+--Celui-la est un fou, dit Savine.
+
+--Ou un passionne, dit Roger.
+
+--J'aime les passionnes, dit Corysandre.
+
+Sur ce mot on se separa et les hommes se dirigerent tous les quatre vers
+la _Conversation_, Savine et Leplaquet allant en tete, Dayelle et Roger
+venant ensuite.
+
+Arrives a la maison de jeu, Savine et Leplaquet monterent le perron,
+Roger, qui voulait faire parler Dayelle sur madame de Barizel et surtout
+sur Corysandre, parut peu dispose a les suivre.
+
+--Vous n'avez pas envie de jouer, monsieur le duc? demanda Dayelle.
+
+--Je n'ai pas joue depuis que je suis a Bade et je crois que je partirai
+sans avoir risque un louis.
+
+--Je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de vous voir dans
+ces dispositions, car il y a quelques annees vous etiez un grand joueur,
+et le jeu vous a coute cher.
+
+--C'est peut-etre ce qui m'a gueri.
+
+Dayelle croyait avoir trouve une ouverture pour placer son discours, il
+se hata d'en profiter:
+
+--Enfin, je suis, je vous le repete, bien heureux de vous voir revenu
+si sage de votre voyage; c'est un grand bonheur pour vous, ce sera une
+grande joie pour ceux qui, comme moi, vous portent un vif interet, car
+je ne doute pas que vous ne perseveriez dans la bonne voie. La jeunesse
+a des entrainements, je comprends cela, mais il ne faut pas qu'ils se
+prolongent au dela d'une certaine limite. Avec votre beau nom, avec
+votre grande fortune, quelle eut ete votre vie, je vous le demande, si
+vous aviez persevere dans la voie que vous suiviez avant votre depart.
+
+Roger se redressa blesse par cet etrange discours, mais, apres un court
+moment de reflexion, il n'interrompit pas, voulant voir ou il allait
+arriver.
+
+--Comment auriez-vous assure la perpetuite de ce nom par un mariage
+digne de la noblesse de votre race, continua Dayelle. Quelle mere de
+famille eut accepte pour gendre le jeune homme brillant et, passez-moi
+le mot, bruyant que vous etiez alors? Il y a des reputations qui font
+peur. Tandis que dans quelques annees, quand la preuve sera faite, et
+bien faite que ce jeune homme effrayant est devenu un homme sage, quelle
+famille, parmi les plus hautes, ne sera pas heureuse et fiere de votre
+alliance! Mais il faudra du temps, soyez-en sur, car les mauvaises
+impressions sont plus longues a s'effacer qu'a se former; et ce sera le
+temps, le temps seul qui amenera ce resultat; toutes les paroles, tous
+les engagements ne pourraient rien; on vous repondrait: "Attendons."
+Voila pourquoi je suis heureux de vous voir renoncer des maintenant
+a vos anciennes habitudes pour en prendre de nouvelles qui, seules,
+peuvent, dans un avenir, je ne dis pas immediat, mais prochain au moins,
+vous donner la vie qui convient a un duc de Naurouse, et que personne ne
+vous souhaite plus sincerement que moi, croyez-le.
+
+Dayelle avait cesse de parler, que Roger se demandait ce qu'il y
+avait dans ces paroles, et sous ces paroles. Que cachaient leur forme
+entortillee et leur sens obscur? Qui les avait inspirees? Dans quel but
+ce vieux bonhomme, qui etait l'ami de madame de Barizel, son ami intime,
+les lui adressait-il?
+
+
+
+XVI
+
+Malgre les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses
+continuerent de suivre leur cours sans changement, c'est-a-dire sans que
+le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.
+
+Leur empressement aupres de Corysandre ne laissait rien a desirer;
+chaque jour c'etaient des parties nouvelles, des promenades a cheval et
+en voiture dans la Foret-Noire, des excursions dans les villages voisins
+et dans les villes ou il y avait quelque chose a voir, des petits
+voyages ca et la le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'etait tout.
+
+Savine se montrait ce qu'il avait toujours ete: tres eloquent en
+temoignages d'admiration.
+
+Il etait impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de
+Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la
+sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment ou il
+arrivait jusqu'au moment ou il partait.
+
+Fatiguee d'attendre, impatiente, inquiete, pressee par toutes sortes de
+raisons, madame de Barizel se decida enfin a faire une tentative directe
+sur Savine, de facon a l'obliger a se prononcer ou tout au moins a
+montrer quels etaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'ou ils
+allaient et ce qu'on pouvait en attendre.
+
+Lorsqu'elle se fut arretee a cette idee, elle n'en differa pas
+l'execution, si serieuse qu'elle fut.
+
+Savine devait venir dans la journee; elle s'arrangea pour etre seule
+au moment de son arrivee et aussi pour n'etre point derangee tant que
+durerait leur entretien.
+
+Bien qu'elle fut encore assez jeune pour inspirer des passions, elle
+etait cependant dans la classe des meres, de sorte que ceux qui venaient
+pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient
+que la mere, se laissaient aller bien souvent a un mouvement de
+deception.
+
+--Mademoiselle Corysandre? demanda Savine apres les premiers mots de
+politesse.
+
+--Elle est dans sa chambre, ou elle restera, car j'ai a vous entretenir
+en particulier de choses graves.
+
+En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il
+avait si souvent redoutee etait-elle sonnee? Allait-on lui demander a
+quel but tendaient ses assiduites dans cette maison?
+
+--Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle,
+au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis.
+
+D'amis, il n'en avait reellement qu'un: lui-meme; puisque ce n'etait pas
+de lui qu'il allait etre question, il n'avait pas a prendre souci. Les
+autres, ses amis, que lui importait?
+
+Il s'installa commodement dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on
+allait lui imposer, se disant tout bas qu'on etait vraiment bien bete de
+s'exposer a ce que des gens pussent pretendre qu'ils etaient vos amis.
+
+--Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commenca madame de
+Barizel.
+
+--Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes lies
+depuis plusieurs annees. C'est lui qui m'a assiste dans mon duel avec
+le duc d'Arcala, ce duel stupide ou j'ai eu la sottise, par pure
+generosite, de me faire donner un coup d'epee par un adversaire moins
+naif que moi, au moment meme ou je cherchais a le menager.
+
+C'etait la un souvenir que Savine aimait a rappeler au moins en ces
+termes, dont il etait satisfait.
+
+--Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M.
+le duc de Naurouse?
+
+--Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami...
+
+--Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas a me plaindre de M. de Naurouse et
+ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que
+c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontres.
+
+--Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus
+cruellement souffrir que d'entendre l'eloge de ses amis.
+
+--Distingue.
+
+--Tres distingue, et meme peut-etre, si cela est possible a dire, un peu
+trop distingue, ce qui lui donne quelque chose d'effemine.
+
+--Genereux.
+
+--Genereux jusqu'a la prodigalite, jusqu'a la folie, car toute qualite
+poussee a l'extreme devient un defaut.
+
+--Noble.
+
+--De la meilleure noblesse; bien que, par sa mere, qui etait une
+Condrieu-Revel, c'est-a-dire tout bonnement une Coudrier si le proces en
+ce moment pendant est fonde, il y ait une tache sur son blason.
+
+--Beau garcon.
+
+--Tres beau garcon, quoique sa beaute ne soit pas tres solide a cause de
+sa sante qui a ete rudement eprouvee et qui meme inspire des craintes
+serieuses a ses amis.
+
+--La mine fiere.
+
+--Que trop, car il y a des moments ou cette fierte frise l'arrogance.
+
+--Le caractere chevaleresque.
+
+--A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce
+caractere chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en
+seriez stupefaite.
+
+--Plein de coeur.
+
+--Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut meme dire que c'est la
+son faible, le brave garcon. Combien de fois a-t-il ete victime de son
+coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre
+pour un sceptique et un indifferent; tandis qu'en realite c'est un naif
+et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard.
+
+--Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui
+rendez pleine justice.
+
+--Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.
+
+--Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas
+hesite a m'adresser a vous, parce que je savais en meme temps que
+ce n'etait pas en vain qu'on faisait appel a votre honneur, a votre
+probite.
+
+Les compliments debites ainsi, laches a bout portant, en pleine figure,
+provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les
+recoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: "C'est trop"; les
+autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: "Vous
+pouvez continuer." Savine se rengorgea.
+
+Madame de Barizel continua donc.
+
+--Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons
+pu vous apprecier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec
+l'experience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas
+grand merite a cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc...
+
+Savine se redressa encore.
+
+--Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a
+rien a cacher...
+
+Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses
+epaules.
+
+--Un caractere aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement
+penetrer. Ce sont les fourbes qui deroutent l'examen, les mechants; avec
+eux on ne sait jamais a quoi s'en tenir, on a peur.
+
+--Et on a bien raison.
+
+--N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je
+n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime
+que je ressens, comme elle ignore la demarche que j'entreprends en ce
+moment, elle n'a pas eu a se prononcer sur la question de savoir si
+malgre votre amitie pour M. le duc de Naurouse et les longues relations
+qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une
+entiere sincerite de votre part.
+
+--J'espere qu'elle n'eut pas eu de doute a cet egard.
+
+--Oh! soyez-en sur: si Corysandre parle peu, c'est par discretion, par
+reserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je
+ne connais pas de jeune fille de son age qui sache comme elle, aller au
+fond des choses et les apprecier a leur juste valeur. D'un mot elle vous
+juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je
+ne puisse rien dire de cette appreciation et de ce jugement, arretee
+que je suis par ce sentiment de modestie exageree qui vous empeche
+d'entendre tout ce qui ressemble a un compliment.
+
+--Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse.
+
+--Ne craignez rien, je ne ferai pas violence a cette modestie;
+d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu
+d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensee de m'adresser a
+vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont a la veille de
+se produire, au moins je le suppose.
+
+Savine, bien qu'il commencat a se rassurer et a croire,--on le lui
+disait d'ailleurs,--qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien,
+ne fut pas maitre d'imposer silence a sa curiosite, vivement surexcitee,
+et de retenir une question qui lui vint aux levres.
+
+--Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.
+
+Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux.
+
+--La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse,
+dit-elle lentement.
+
+Il n'etait point habituellement demonstratif, le prince Savine;
+cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour
+produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa echapper une exclamation
+en se levant a demi sur son fauteuil.
+
+--Naurouse vous a demande la main de mademoiselle Corysandre?
+
+Elle ne repondit pas tout de suite, jouissant de cette emotion, pour
+elle pleine de promesses.
+
+Elle avait donc reussi; maintenant il ne lui restait plus qu'a
+poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et a achever ce qu'elle avait
+si heureusement commence.
+
+--Je ne vous ai pas dit cela, repondit-elle enfin. Au moins dans ces
+termes. Je ne vous ai pas dit que la demande etait faite. Je suppose
+qu'elle est sur le point de se faire.
+
+--Ce n'est pas la meme chose.
+
+--Assurement. Mais, comme cette supposition repose sur des faits
+certains, mon devoir de mere est de prendre des precautions. Voici ces
+faits: M. de Naurouse a profite de la presence ici de M. Dayelle, qui
+est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second
+pere de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui
+veritablement n'aurait eu aucun interet pour M. Dayelle sans l'intimite
+qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire
+n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage.
+
+--Vraiment!
+
+--Cela est caracteristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est
+presque pas de soiree que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet a
+l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en
+Amerique, sur nos proprietes, sur Corysandre, surtout sur Corysandre.
+Cela a tellement frappe Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me
+racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitie,
+l'accompagne le soir pendant des heures entieres et ne peut pas le
+quitter. Cela aussi est caracteristique, n'est-ce pas, car il n'est pas
+dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une
+telle curiosite, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait
+pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis?
+
+Il repondit d'un signe de main.
+
+--Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec
+ma fille, je n'ai pas a vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez
+comme moi tous les jours. Les choses etant ainsi, cette demande serait
+faite depuis quelque temps deja, j'en suis certaine, si M. de Naurouse
+n'avait ete et n'etait retenu par notre reserve: la mienne, qui est
+celle d'une mere prudente, et celle de Corysandre...
+
+--Il ne lui plait point? s'ecria Savine avec un elan de joie qu'il ne
+put pas contenir.
+
+Madame de Barizel prit une figure effarouchee et jusqu'a un certain
+point scandalisee:
+
+--Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi a ma fille?
+
+La purete de Corysandre etant sauvegardee par l'observation qu'elle
+avait faite et sa dignite de mere prudente l'etant en meme temps, madame
+de Barizel put continuer a pousser Savine en l'attaquant aux endroits
+qu'elle savait etre les plus sensibles chez lui.
+
+--On ne peut pas ne pas reconnaitre que M. de Naurouse ne merite la
+sympathie.
+
+--Oh! certainement.
+
+--Sous tous les rapports.
+
+--Certainement.
+
+--Ainsi il est tres beau garcon.
+
+--Je vous le disais moi-meme tout a l'heure.
+
+--Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il etait plein de
+coeur, que son caractere etait chevaleresque, enfin vous me faisiez
+de lui un eloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait
+souhaite que celui dont on parlait ainsi devint son mari.
+
+--J'ai fait quelques reserves.
+
+--Parce que vous etes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de
+justice ou meme plutot a cause de cet esprit de justice, vous proclamez
+que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.
+
+Savine etait au supplice; chaque mot lui etait une blessure cruelle: un
+autre que lui meritant la sympathie; un autre beau garcon (il s'etait
+regarde dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque;
+un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on put rencontrer!
+Qu'avait-il donc pour qu'on parlat de lui en ces termes, pour qu'on le
+jugeat ainsi?
+
+--Malgre toutes ces qualites, continua madame de Barizel, vous devez
+comprendre que Corysandre n'est pas fille a ouvrir son coeur a un
+sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui
+paraitre... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu
+importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est reellement; mais de la a
+dire qu'il lui plait, comme vous l'avez dit, il y a un abime qu'elle ne
+franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaitre que de
+faire une pareille supposition.
+
+--Ce n'etait pas une supposition, dit Savine, qui, devant la vehemence
+de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'etait un
+cri... un cri de surprise provoque par ce que vous m'appreniez.
+
+--Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si
+simple, si naive, si innocente, ait eprouve de la tendresse pour M. de
+Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible a sa recherche si M.
+de Naurouse demandait sa main. Pensez donc a ce que vous m'avez dit: a
+ses qualites, a sa belle figure, a sa mine fiere, a ses yeux passionnes,
+a son caractere chevaleresque, a sa jeunesse, a son esprit, a tous les
+merites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas etre seul
+a voir, car ils crevent les yeux de tous.
+
+Chaque mot etait souligne et suivi d'un silence, de facon a ce que tous
+les coups portassent sans se confondre.
+
+--Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse
+rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune...
+
+Savine se revolta.
+
+--La fortune?
+
+--Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a
+les idees francaises.
+
+--Les Francais sont des creve-la-faim, bredouilla Savine.
+
+Madame de Barizel l'examina; il etait rouge a eclater. Elle jugea
+qu'elle l'avait suffisamment exaspere et qu'aller plus loin serait
+s'exposer a depasser la mesure; evidemment il etait dans un etat de
+colere furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on
+l'obligeait a ecouter et meme a faire l'eloge, il eut eprouve un immense
+soulagement. Naurouse n'etait plus son ami, c'etait un ennemi qu'il
+haissait a mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce
+qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses merites, de ses
+qualites, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile;
+l'envie de Savine ne pourrait pas en etre plus vivement surexcitee
+qu'elle ne l'etait. Ce qu'elle voulait, ce n'etait pas facher Savine,
+bien loin de la: c'etait tout simplement lui prouver que Corysandre
+pouvait etre aimee et recherchee par quelqu'un qui n'etait pas le
+premier venu, par un rival dont il devait etre jaloux. Et ce resultat
+etait obtenu: la jalousie, l'envie de Savine etaient exasperees; elle
+les voyait le gonfler a chaque parole caracteristique qu'elle assenait:
+il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait,
+les narines serrees, les joues ballonnees, les epaules rejetees en
+arriere, la poitrine bombee en avant: "Et moi, et moi! criait toute sa
+personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garcon!"
+Pour un peu, il eut raconte des histoires pour prouver que lui aussi
+avait du coeur, que lui aussi etait chevaleresque. Surtout il eut voulu
+faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'etait-il pas prince?
+
+Maintenant qu'il etait dans cet etat, il y avait avantage a lui montrer
+qu'elles voyaient aussi des merites en lui, et de grands qui, s'ils ne
+supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les egalaient au moins et
+peut-etre les surpassaient.
+
+Apres l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par
+l'orgueil.
+
+--Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et
+quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgre tous les
+merites que je suis disposee a lui reconnaitre, il n'en est pas moins
+vrai que je ne sais pas ce qu'il est reellement. Ce n'est pas en
+quelques jours qu'on peut apprecier un homme et son pays, qu'on n'a pas
+vecu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est
+pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut
+que je puisse y repondre. Je ne peux pas plus l'accueillir a la legere
+que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la
+vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilite de mere, plus lourde
+meme que ne le serait celle d'une autre mere. Je suis seule, je n'ai pas
+de mari pour me guider et toute la responsabilite de la decision que je
+vais avoir a prendre pese sur moi, elle m'ecrase. Songez a ce qu'est la
+situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre
+pays, ou les amities que M. de Barizel avait su se creer me seraient
+d'un si grand secours pour m'aider, pour m'eclairer, pour me guider! Si,
+comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientot,
+demain peut-etre, la main de ma fille, que dois-je lui repondre? D'un
+cote, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je
+vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dedaigner. Mais je
+n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-a-dire que je
+peux tres bien me laisser prendre a des dehors trompeurs. D'autre part,
+je me dis que ce parti, qui me parait beau parce que je le juge en
+femme, n'est peut-etre pas aussi beau qu'il en a l'air. De la mon
+tourment, mes angoisses. Et voila pourquoi je m'adresse a vous et
+vous dis: "Qu'est reellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le
+connaissez, est-il digne de Corysandre?"
+
+--C'est a moi que vous adressez une pareille question! s'ecria Savine
+stupefait.
+
+Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcee firent croire a
+madame de Barizel qu'il allait ajouter "Moi qui l'aime!" c'est-a-dire le
+mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement
+prepare, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-la n'avait eu d'autre
+but que de l'amener, que de le forcer.
+
+Mais il n'en fut rien: Savine, s'etant remis de sa surprise, se tint
+prudemment sur la reserve et resta bouche close.
+
+Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette
+exclamation:
+
+--Nous vous considerons donc comme notre ami, continua madame de
+Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que
+j'ai vu, moi, femme d'experience, j'estime que votre esprit est un des
+plus surs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est
+une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un
+conseil. Voila pourquoi, dans les circonstances qui se presentent, j'ai
+eu la pensee de m'adresser a vous pour vous poser cette demande qui tout
+a l'heure a provoque en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?
+
+Bien que les hasards d'une vie tourmentee l'eussent endurcie, elle etait
+tremblante d'emotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort
+de Corysandre, allait decider le sien.
+
+La gene de Savine etait grande: la situation en effet se presentait
+sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir
+s'echapper.
+
+Vraiment elle etait cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour
+sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fut pas la femme d'un
+autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la meme ligne que lui,
+d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait
+resulter des paroles entortillees de la mere, sous lesquelles il
+semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille.
+
+Durant quelques secondes: il balanca le parti qu'il allait prendre,
+enfin l'interet l'emporta.
+
+--Certainement Roger merite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous
+avons dit de lui; s'il en etait autrement, il ne serait pas mon ami
+intime. Toutes les qualites que vous lui avez reconnues, je les lui
+reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas?
+cependant il y a un point sur lequel j'ai des reserves a poser... je
+trouve que la fortune de Naurouse est assez mediocre: quatre ou cinq
+cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans
+le monde?
+
+Il haussa les epaules avec un parfait mepris.
+
+--Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des
+reserves a faire: c'est la sante. Il n'est pas solide, ce pauvre diable
+de Naurouse; son pere est mort d'une maladie du cerveau; sa mere a
+succombe a une maladie de poitrine et lui-meme est, je le crois bien,
+je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit tres bien
+poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la facon
+dont il s'est jete a corps perdu dans des amours... ridicules; tout
+poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et
+beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me temoignez
+me fait un devoir d'etre franc et de tout dire. C'est pour cela aussi
+que je ne peux point passer sous silence la manie facheuse que Naurouse
+a eue de jeter son argent par les fenetres pour faire du bruit, du
+tapage, pour paraitre, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser.
+C'est pour cela aussi que je rappelle le proces en usurpation de nom
+intente a son grand-pere, ce qui demolira terriblement la noblesse de
+Roger, si ce proces est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le
+fait supposer. Mais cela n'empeche, pas que Naurouse ne soit un charmant
+garcon; on n'est pas parfait, meme quand la faveur publique, qui souvent
+est bien bete, vous fait une sorte d'aureole.
+
+Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Ou
+voulait-il en venir avec cette demolition en regle qui n'avait epargne
+ni la fortune, ni la sante, ni le nom, ni le caractere, et qui s'etait
+terminee par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses
+attaques.
+
+--Aussi, en mon ame et conscience,--il se posa la main sur le coeur
+majestueusement,--mon avis est... c'est-a-dire le conseil que je vous
+donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous
+l'adressera.
+
+Bien que madame de Barizel fut inquiete depuis quelques instants deja,
+ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment aneantie.
+
+--Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas
+le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible a
+la splendide beaute de mademoiselle Corysandre, a son charme, a ses
+seductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a
+longtemps que je vous aurais adresse cette demande en mon nom... si je
+ne m'etais jure de mourir garcon.
+
+Il se tut, tres satisfait de lui; il avait demoli Naurouse et il s'etait
+lui-meme degage.
+
+Heureusement pour lui madame de Barizel s'etait depuis longtemps exercee
+a ne pas s'abandonner a son premier mouvement, car si elle avait cede
+a l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eut entendu des choses
+qui, apres les eloges et les compliments auxquels elle l'avait habitue,
+l'eussent etrangement et bien desagreablement surpris. Par un energique
+effort de volonte, elle se rendit maitresse d'elle-meme et refoula sa
+fureur. Ah! s'il n'avait pas ete l'ami du duc de Naurouse! Mais il etait
+l'ami du duc, et maintenant c'etait du cote de celui-ci qu'elle devait
+se retourner, en lui qu'elle devait esperer, sur lui qu'elle devait
+echafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce
+moment de ce miserable Savine un ennemi qui pouvait etre redoutable.
+
+
+
+XVII
+
+Madame de Barizel, qui avait horreur du mouvement, passait sa vie
+couchee ou etendue, ne quittant son canape ou son fauteuil qu'a la
+derniere extremite et dans des circonstances tout a fait graves.
+Cependant, lorsque Savine, qu'elle avait conduit jusqu'a la porte du
+salon, ce qui chez elle etait la plus grave preuve d'estime ou d'amitie
+qu'elle put donner, fut parti, au lieu de revenir s'asseoir, elle se
+mit a marcher a grands pas, allant, revenant, sans savoir ce qu'elle
+faisait, poussee par les mouvements desordonnes qui l'agitaient.
+
+--Mourir garcon, repetait-elle machinalement, mourir garcon!
+
+Pendant assez longtemps encore, elle marcha par le salon; puis, un
+peu calmee, elle alla s'allonger sur un divan, et la elle continua de
+reflechir.
+
+Enfin, s'etant arretee a une resolution, elle sonna et commanda qu'on
+priat Corysandre de descendre.
+
+Celle-ci ne tarda pas a arriver, l'air ennuye.
+
+--J'ai a te parler, dit madame de Barizel, serieusement.
+
+--C'est de mon mariage, n'est-ce pas, qu'il va etre question? dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Helas!
+
+--Ecoute-moi avant de te plaindre et peut-etre apres me remercieras-tu.
+
+--Ce serait si tu voulais bien ne plus me parler de mariage que je
+te remercierais, si tu savais comme je suis lasse de toutes ces
+combinaisons que tu te donnes tant de peine a chercher et qui
+n'aboutissent jamais, comme j'en suis humiliee.
+
+Son beau visage s'anima, mais pour se voiler d'une expression
+melancolique:
+
+--Si tu savais comme j'en suis malheureuse.
+
+--Eh bien je ne veux pas que cela dure plus longtemps; je ne veux pas
+que tu sois malheureuse, je ne l'ai jamais voulu. Sois convaincue que tu
+n'as pas de meilleure amie que ta mere; que je n'ai jamais voulu que
+ton bonheur; que je ne veux que lui et que je suis prete a tout pour
+l'assurer. Ecoute-moi et tu vas le voir; mais d'abord reponds-moi en
+toute sincerite, sans rien me cacher, franchement: que penses-tu du
+prince Savine?
+
+--Je te l'ai dit vingt fois, cent fois, et je te l'aurais dit bien plus
+encore si tu avais voulu m'ecouter.
+
+--Le temps n'a pas modifie ton impression premiere?
+
+--Oh! si. Je le vois aujourd'hui plus insupportable qu'il ne m'etait
+apparu avant de le connaitre; suffisant, vaniteux, arrogant, envieux,
+egoiste jusqu'a la ferocite, miserablement avare, sans coeur, sans
+honneur, sans courage, sans esprit, fourbe, menteur, hableur, je lui
+cherche vainement une qualite, car il n'est meme pas beau avec son grand
+corps mal degrossi et ses graces d'ours blanc.
+
+C'etait la premiere fois que sa mere la voyait parler avec cette
+passion, elle toujours si calme, si indifferente; elle s'etait dressee
+sur son fauteuil et, le corps penche en avant, la tete haute, elle
+semblait de son bras droit, qu'elle levait et abaissait a chaque mot,
+assener ces epithetes qui lui montaient aux levres sur Savine place
+devant elle.
+
+--Alors, continua madame de Barizel apres quelques instants, tu voudrais
+ne pas devenir sa femme?
+
+Corysandre ne repondit pas.
+
+--Reponds-moi donc, dit madame de Barizel en insistant.
+
+--A quoi bon? Je t'ai deja repondu a ce sujet. Tu m'as dit que j'etais
+folle; que ce mariage etait necessaire; qu'il fallait qu'il se fit;
+qu'il etait le plus beau que je puisse souhaiter; que le refuser c'etait
+faire ton malheur et le mien; que nous n'avions que ce seul moyen de
+sortir de la situation ou nous nous trouvons; enfin, par la priere, par
+le commandement, par la persuasion, de toutes les manieres, tu me l'as
+impose. Pourquoi viens-tu me demander aujourd'hui si je veux devenir sa
+femme?
+
+--Pour connaitre ton sentiment.
+
+--Il n'a pas plus change sur le mariage que sur le mari, l'un me deplait
+autant que l'autre: tu voulais savoir, tu sais.
+
+--Et je ferai mon profit de ce que tu dis; tu le verras tout a l'heure:
+Maintenant, autre question a laquelle tu dois repondre avec la meme
+franchise: que penses-tu du duc de Naurouse? Tes idees a son egard n'ont
+pas change?
+
+--Il me plait autant que le prince Savine me deplait; tous les defauts
+de l'un sont des qualites opposees chez l'autre.
+
+--Alors, si le duc de Naurouse te demandait en mariage, tu
+l'accepterais?
+
+Corysandre palit et ce fut les levres tremblantes qu'elle regarda sa
+mere; voyant un sourire dans les yeux de celle-ci, elle poussa un cri.
+
+--Il m'a demandee?
+
+Mais cette explosion de joie qui venait de se manifester par ce cri et
+cet elan irresistible fut de courte duree.
+
+--Pas encore, dit madame de Barizel.
+
+--Ah! pourquoi m'as-tu fait cette joie! murmura Corysandre, se
+renversant dans son fauteuil.
+
+--C'est toi qui t'es trompee; je ne t'ai pas dit et je n'ai pas voulu te
+dire que le duc de Naurouse t'avait demandee, mais simplement, et
+cela est quelque chose, tu vas le voir, que s'il te demandait je suis
+disposee a te donner a lui.
+
+Corysandre se leva vivement et, d'un bond venant a sa mere, elle la prit
+dans ses bras et l'embrassa.
+
+C'etait la premiere fois depuis qu'elle n'etait plus une enfant qu'elle
+avait un de ces elans d'effusion.
+
+Apres le premier mouvement de trouble, madame de Barizel la fit asseoir
+sur le canape, pres d'elle; et, lui tenant une main dans les siennes:
+
+--Tu vois maintenant combien tu m'as mal jugee trop souvent. Je n'ai
+jamais voulu que ton bonheur, et, si nous n'avons pas toujours ete
+d'accord, c'est qu'avec ton inexperience tu ne peux pas juger le monde
+et la vie, comme je les juge moi-meme. J'ai cru que c'etait assurer ton
+bonheur que te faire epouser le prince Savine, dont le nom, la fortune
+et la situation m'avaient eblouie; et si, malgre les repugnances que tu
+as manifestees, j'ai persiste dans ce projet, c'est que j'ai cru que ces
+repugnances s'effaceraient quand tu connaitrais mieux le prince, en qui
+je ne voyais pas, comme toi, un ours blanc mal degrossi. Mais, au lieu
+de diminuer, ces repugnances ont grandi; aujourd'hui, le prince te
+parait le monstre que tu viens de me depeindre.--Dans ces conditions,
+moi, ta mere, qui veux ton bonheur, je ne puis te dire qu'une chose:
+renoncons au prince Savine et epouse le duc de Naurouse, mais epouse-le.
+
+--Il m'epousera, je te le promets, je te le jure!
+
+
+
+XVIII
+
+Savine etait sorti de chez madame de Barizel enchante de lui-meme.
+
+C'etait son habitude de trouver toujours dans ce qu'il avait dit comme
+dans ce qu'il avait fait, de meme dans ce qu'il n'avait pas dit et ce
+qu'il n'avait pas fait, des motifs de satisfaction qui lui permettaient
+de se feliciter. Il avait parle, il avait agi, il avait ete bien
+inspire; il s'etait abstenu de paroles et d'actes, il avait ete habile;
+jamais il n'avait eu tort, jamais il n'avait commis une erreur, encore
+moins une maladresse ou une sottise, et quand les choses n'avaient
+point tourne selon son desir ou ses interets, c'etait la faute des
+circonstances, ce n'etait pas la sienne. Comment eut-il ete en faute,
+lui! Dieu, oui; Dieu en qui il croyait quand il reussissait et en qui il
+ne croyait plus quand il echouait, Dieu pouvait se tromper et faire des
+betises; mais lui Savine, non, mille fois non, cela etait impossible.
+
+Cependant ce jour-la il etait plus satisfait encore, plus fier de lui
+qu'a l'ordinaire. Ceux qui le voyaient passer sous les arbres des allees
+de Lichtenthal, allant lentement, la poitrine bombee, la tete haute, le
+sourire de l'orgueil sur le visage, superbe, glorieux, le front dans les
+nuages, se disaient: Voila un homme heureux...
+
+Et de fait il l'etait pleinement, il avait la veine.
+
+Cette idee fut un eclair pour lui: puisqu'il avait la veine, il devait
+en profiter.
+
+Et avec cette superstition des joueurs, il se dit qu'il devait se hater.
+
+Aussitot, hatant le pas, il se dirigea vers le Graben pour prendre chez
+lui l'argent qui lui etait necessaire: la banque n'avait qu'a se
+bien tenir; mais que pourrait-elle contre sa chance s'unissant aux
+combinaisons inexorables du marquis de Mantailles? Elle allait sauter,
+non pas une fois, mais deux, indefiniment.
+
+Apres avoir pris tout ce qu'il avait d'argent, car il voulait risquer un
+coup decisif, il entra a la Conversation.
+
+Il n'eut pas de peine a trouver le marquis de Mantailles, qui, assis
+comme a l'ordinaire a la table de trente-et-quarante piquait avec une
+longue epingle des cartons places devant lui. Mais, si attentif qu'il
+fut a cette besogne, pour lui pleine d'interet, le vieux marquis ne
+manquait pas cependant, apres chaque coup, de promener un regard
+circulaire autour de lui pour voir s'il n'apercevait point un nouveau
+venu a qui il pourrait proposer quelques-unes de ses combinaisons
+inexorables ou meme une association pour ruiner toutes les banques de
+jeu, ce qu'il attendait, ce qu'il esperait toujours.
+
+Sur un signe de Savine, il quitta sa chaise et, suivit celui-ci, mais
+de loin, et ce fut seulement lorsqu'ils furent arrives dans un endroit
+ecarte du jardin ou il n'y avait personne qu'il l'aborda.
+
+--Le moment est-il favorable? demanda Savine.
+
+--On ne peut plus favorable; ainsi...
+
+Mais Savine, brutalement, lui coupa la parole.
+
+--Oh! vous savez, pas de blagues, n'est-ce pas.
+
+Le marquis redressa sa grande taille voutee et prit un air de dignite
+blessee; mais ce ne fut qu'un eclair; la reflexion sans doute lui dit
+qu'il n'etait pas en etat de se facher d'une offense.
+
+--Parfaitement, continua Savine avec plus de durete encore dans le ton,
+j'ai dit "pas de blagues" et je le repete; selon vous, quand je vous
+consulte, le moment est toujours on ne peut plus favorable; vous avez a
+m'offrir des combinaisons de plus en plus inexorables; et malgre tout
+cela la verite est que je perds; je devais ruiner la banque en suivant
+vos conseils et, tout au contraire, depuis que je joue, ce serait elle
+qui m'aurait ruine... si j'etais ruinable. Si elle ne m'a pas ruine, au
+moins m'a-t-elle enleve...
+
+Le marquis l'arreta d'un geste plein de noblesse:
+
+--Un homme comme vous, prince, retient-il le chiffre des sommes qu'il
+perd au jeu?
+
+--Parfaitement, au moins quand il joue pour gagner; ce qui est mon cas
+avec la banque, contre laquelle je ne me serais pas amuse a jouer si
+je n'avais pas poursuivi un but eleve. Eh bien, ce but, je ne l'ai pas
+atteint: je devais gagner; j'ai perdu; de sorte que j'etais decide a ne
+plus jouer.
+
+Le marquis de Mantailles eut un sourire qui disait qu'il les connaissait
+bien; ces joueurs decides a ne plus jouer, et quelle foi il avait en
+leurs engagements.
+
+--Cependant vous venez me demander un conseil.
+
+--Parce que, aujourd'hui, j'ai la veine.
+
+--Alors vous etes sur de perdre; vous le savez bien, qu'il n'y a pas de
+veine, qu'il n'y a pas de hasard, et que l'ordre regle toute chose en
+ce monde, le jeu comme le reste, l'ordre qui est la manifestation de la
+divine Providence, qui...
+
+Savine avait entendu cinquante fois ce raisonnement sur l'ordre de la
+Providence; il l'interrompit:
+
+--Je vous dis que la Providence est avec moi aujourd'hui, s'ecria-t-il;
+mais si assure que je sois de gagner, je veux mettre toutes les chances
+de mon cote; voyons donc quelle est la situation des figures que vous
+suivez, de facon a ce que je puisse operer largement: je veux une serie
+de coups extraordinaires qui fassent pousser des cris d'admiration a la
+galerie.
+
+Le marquis de Mantailles expliqua cette situation des figures.
+
+--C'est bien, dit Savine, l'interrompant avant qu'il fut arrive au bout
+de ses explications, cela suffit maintenant; je vous repete que si, par
+extraordinaire, je ne gagnais pas aujourd'hui, ce serait fini et vous ne
+toucheriez plus votre louis par jour, attendu que je quitterais Bade.
+Tout a l'heure vous avez souri quand je vous ai dit cela; mais c'est que
+vous ne me connaissez pas bien en me jugeant d'apres les autres joueurs;
+moi je n'ai pas de passions.
+
+--Alors, prince, je vous plains de toute mon ame.
+
+--Encore un mot, dit Savine; ne m'accompagnez pas, je vous prie; sans
+doute vous ne me parlez pas; mais cela me gene que vous soyez dans la
+salle; malgre moi, je vous cherche et cela me donne des distractions, et
+puis vos regards m'empechent de suivre mes inspirations.
+
+--Defiez-vous-en.
+
+--Je vous dis que j'ai la veine.
+
+Il quitta le vieux marquis pour rentrer dans la salle de jeu, ou, rien
+que par sa maniere de se presenter, il se fit faire place.
+
+Lorsqu'il se fut assis, il promena sur les curieux, qui le regardaient
+etaler autour de lui ses liasses de billets un sourire de superbe
+assurance qui disait:
+
+--Regardez-moi bien, vous allez voir.
+
+Il fit son jeu.
+
+Ce qu'on vit, ce fut une deveine constante qui le poursuivit.
+
+Au bout d'une heure il avait perdu deux cent mille francs.
+
+--Je cede ma chaise.
+
+--Je la prends, dit une voix derriere lui.
+
+C'etait son ennemi, Otchakoff, qu'il n'avait pas vu.
+
+Alors en etant oblige de passer au second rang tandis que son rival
+s'avancait au premier, il sentit en lui un mouvement de rage plus
+cruel que sa perte d'argent ne lui en avait fait eprouver: c'etait une
+abdication.
+
+
+
+XIX
+
+C'etait fini, Savine etait bien decide a quitter Bade, ou rien ne le
+retenait plus.
+
+A la _Conversation_, il ne voulait pas voir le triomphe insolent
+d'Otchakoff, qui continuait a gagner ou a perdre avec la meme
+indifference apparente.
+
+Et il ne voulait pas assister davantage a celui de Naurouse aupres de
+Corysandre.
+
+Cependant, s'il se decidait a partir ainsi, il fallait que son depart
+lui rapportat au moins quelque chose, ne serait-ce que la reconnaissance
+de Naurouse.
+
+Lorsque cette idee se fut presentee a son esprit, elle en chassa le
+mecontentement et la colere. Il se dirigeait vers le _Graben_ pour
+rentrer chez lui, il s'arreta, et, changeant de chemin, il alla chez le
+duc de Naurouse.
+
+--Vous venez diner avec moi? dit celui-ci, qui allait sortir.
+
+--Justement, mais a une condition, qui est que nous allions diner
+dans un endroit ou nous pourrons causer; j'ai a vous parler de choses
+serieuses, et je voudrais n'etre ni derange ni entendu.
+
+--Vous paraissez agite.
+
+--Je le suis, en effet; vous saurez tout a l'heure pourquoi;
+occupons-nous d'abord de diner, le reste viendra apres.
+
+Ils monterent en voiture et se firent conduire a l'_Ours_, qui est un
+restaurant etabli dans une prairie a quelques minutes de Bade; mais en
+route Savine ne parla de rien, pas meme de la perte qu'il venait de
+faire.
+
+A table non plus il n'entama pas la confidence qu'il avait annoncee, et
+Roger remarqua qu'il mangeait et buvait a fond en homme qui ne se laisse
+pas couper l'appetit par les emotions: il s'etait fait servir de la
+biere, du champagne et du cognac qu'il melangeait lui-meme dans de
+certaines proportions et qu'il avalait a grands coups, car lorsqu'il ne
+se croyait pas malade c'etait une de ses pretentions de pouvoir boire
+plus qu'aucun Russe; et sa reputation avait commence a se fonder
+autrefois a Paris par ce talent qui lui avait valu bien des envieux
+parmi les jeunes gens de son monde.
+
+Ce fut seulement au dessert, la porte close, qu'il commenca l'entretien
+que, tout en mangeant et en buvant, il avait prepare:
+
+--Mon cher Roger, il faut me repondre avec franchise.
+
+--Vous savez bien que je parle toujours franchement.
+
+--Comme moi, mais comme moi aussi vous ne dites que ce que vous voulez,
+tandis que ce que je vous demande, c'est de repondre a toutes mes
+questions sans rien taire, sans rien cacher. Comment trouvez-vous
+mademoiselle de Barizel?
+
+--La plus gracieuse, la plus belle, la plus charmante, la plus
+delicieuse, la plus seduisante des jeunes filles.
+
+--Je m'en doutais.
+
+Il porta la main a son coeur avec le geste d'un homme qui vient de
+recevoir un coup cruel.
+
+--Puis, apres un moment de silence assez long, il poursuivit:
+
+--Maintenant, autre question: Quel sentiment vous a-t-elle inspire?
+
+--L'admiration.
+
+--Cela c'est l'effet, mais cet effet, qu'a-t-il produit lui-meme?
+
+Roger ne repondit pas.
+
+--Je vous en prie; dit Savine en insistant, repondez par un mot:
+l'aimez-vous?
+
+--C'est une question que je n'ai pas examinee... par cette raison que je
+ne pouvais pas l'examiner.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je n'aurais pu le faire qu'apres vous avoir pose moi-meme
+certaines questions que pour toutes sortes de raisons il me convenait de
+taire.
+
+--Et que vous ne pouvez plus taire maintenant que nous avons aborde
+cet entretien, qui, vous le sentez, doit etre pousse jusqu'au bout;
+posez-les donc, ces questions, et soyez sur que j'y repondrai sans
+toutes les resistances que vous opposez aux miennes.
+
+--Nos conditions ne sont pas les memes; vous etiez l'ami de la famille
+de Barizel quand je suis arrive a Bade.
+
+--Vos questions, vos questions?
+
+--Eh bien, la question que je ne voulais pas vous adresser est la meme
+que celle que vous me posez l'aimez-vous?
+
+Savine tendit ses deux mains au duc de Naurouse:
+
+--Mon cher Roger; dit-il d'une voie emue, vous etes l'ami le plus loyal,
+le coeur le plus honnete, le plus droit, que j'aie jamais connu; mais
+j'espere me montrer digne de vous: je reponds donc: "Oui, je l'aime."
+
+--Vous voyez donc...
+
+--Ecoutez-moi: quand je dis "Je l'aime", je devrais plutot dire pour
+etre absolument dans le vrai: "Je l'ai aimee." Quand vous etes arrive
+a Bade et quand je vous ai amene pres d'elle, un peu pour que vous
+l'admiriez comme je l'admirais moi-meme, je l'aimais et je pensais a
+l'epouser; mais j'ai vu l'effet qu'elle a produit sur vous et celui que
+vous avec produit sur elle; j'ai vu comment vous avez ete attires l'un
+vers l'autre a Eberstein; ce que vous avez ete depuis l'un pour l'autre,
+je l'ai vu aussi. Oh! je ne vous fais pas de reproches, mon cher Roger,
+vous etes reste, j'en suis certain, j'en ai eu cent fois la preuve,
+l'ami loyal et delicat dont je serrais la main tout a l'heure. Et c'est
+la ce qui m'a si profondement touche, si doucement emu, moi qui n'ai pas
+ete gate par l'amitie. Mais enfin, quelle qu'ait ete votre reserve, vous
+n'avez pas pu ne pas vous trahir: mille petits faits, insignifiants pour
+un indifferent, considerables pour moi, m'ont appris chaque jour ce que
+vous ressentiez pour Corysandre et ce que Corysandre ressentait pour
+vous. Si je vous disais que les premiers moments n'ont pas ete cruels,
+desesperes, vous ne me croiriez pas, vous qui etes un homme de coeur.
+Mais si moi aussi je suis un homme de coeur, je suis en meme temps un
+homme de raison. De plus, pardonnez-moi cet aveu brutal: je vous aime
+tendrement, d'une amitie solide et profonde au-dessus de tout. J'ai fait
+mon examen de conscience. En meme temps j'ai fait le votre aussi... et
+celui de Corysandre. Je me suis demande: "Avec qui serait-elle le plus
+heureuse?" Et ma conscience m'a repondu:--je pense que ma sincerite,
+celle d'un homme qu'on accuse d'etre orgueilleux, a quelque
+merite,--"Avec Roger"; et alors mon plan a ete arrete. J'avoue que j'en
+ai differe l'execution plus que je n'aurais du peut-etre. Mais il
+faut me pardonner; il y a des sacrifices auxquels on se resigne
+difficilement. Ce plan, vous l'avez devine: il consistait a venir vous
+poser les questions que je vous ai posees et qui se resumaient dans une
+seule: "L'aimez-vous?" En ne me repondant pas vous m'avez repondu mieux
+que vous ne l'auriez fait par la reponse la plus precise.
+
+Il se tut et parut reflechir douloureusement comme s'il balancait dans
+son coeur trouble une resolution terrible a prendre.
+
+--Il est evident, mon cher Roger, dit-il enfin, qu'un de nous deux est
+de trop a Bade...
+
+--C'est-a-dire?
+
+--C'est-a-dire que je vous cede la place; dans quelques jours j'aurai
+quitte Bade; plus tard, quand vous penserez a moi, vous verrez si j'ai
+ete votre ami, et alors, je l'espere, votre souvenir s'attendrira.
+
+Lui-meme eut un acces d'emotion qui lui coupa la parole.
+
+--Si je vous ai dit avec une entiere franchise ce qui se rapportait
+a nous et a Corysandre, je dois vous dire maintenant, pour que notre
+explication soit complete, que j'ai eu il y a quelques instants un
+entretien avec madame de Barizel, qui, je dois en convenir, paraissait
+me traiter avec une certaine bienveillance et peut-etre meme avec une
+preference marquee: n'en soyez pas jaloux, mon cher Roger, j'ai sur
+vous, au moins aux yeux d'une mere, une superiorite marquee: je suis
+plus riche que vous. Eh bien, dans cet entretien tout a fait accidentel
+et en l'air, j'ai annonce a madame de Barizel que j'avais la volonte
+bien arretee de mourir garcon. Vous pouvez donc vous presenter
+maintenant quand vous voudrez, mon cher Naurouse, vous ne trouverez
+devant vous ni mon titre de prince, ni mes mines de l'Oural. Je n'existe
+plus. Je suis r*... au moins pour Corysandre. Ce que je vais devenir,
+n'en prenez pas souci. Je vais tacher de m'occuper de quelque chose, de
+me passionner pour quelque chose. Je vais fonder une chaire au Museum,
+construire un observatoire, subventionner une exploration du Centre de
+l'Afrique, fonder un orphelinat pour les jeunes filles; enfin, je vais
+chercher quelque chose qui prenne mon temps, car vous pensez bien que
+mourir garcon, c'est tout simplement une blague, une blague heroique qui
+meriterait de faire le sujet d'une tragedie; s'il y avait encore des
+poetes; malheureusement il n'y en a plus; je viens trop tard. C'est pour
+vous dire cela que je vous ai demande a diner. Maintenant, si vous le
+voulez bien, sonnez le garcon, qu'il nous apporte du champagne et du
+cognac, j'ai tres soif pour avoir si longtemps parle; et, de plus, il
+est bon d'oublier.
+
+ Car pour etre un heros on n'en est pas moins homme.
+
+Est-ce que ca fait un vers francais, ca? Je n'en sais rien; ca en a
+l'air; mais il faut m'excuser, je ne suis qu'en rustre ou un Russe, et
+entre les deux il n'y a pas grande distance... pour les vers francais.
+
+
+
+XX
+
+C'etait le malheur de Savine, de ne pas inspirer confiance a ceux qui
+le connaissaient, et Roger le connaissait bien. Tout d'abord, il avait
+eprouve un moment d'emotion quand Savine lui avait dit: "J'ai fait mon
+examen de conscience et ma conscience m'a repondu que c'etait avec Roger
+que Corysandre pouvait etre heureuse"; et cette emotion etait devenue
+plus vive quand Savine, mettant la main sur son coeur, avait ajoute avec
+des larmes dans la voix: "Un de nous deux est de trop a Bade, je vous
+cede la place aupres de Corysandre." Mais cette emotion, qui n'etait pas
+descendue bien profondement en lui, n'avait pas etouffe la reflexion.
+
+Comment Savine accomplissait-il un pareil sacrifice, lui qui n'etait
+pas l'homme des sacrifices et qui n'avait jamais ecoute que la voix de
+l'interet personnel le plus etroit?
+
+Il eut fallu etre d'une naivete enfantine pour rejeter ces questions
+sans les examiner et les peser.
+
+Dans tout ce que Savine avait dit, et au milieu de cette explosion de
+sensibilite peu naturelle chez un homme comme lui, et plus faite, par
+son exces meme, pour inspirer le doute que la confiance, il n'y avait
+qu'une chose certaine: sa renonciation a Corysandre.
+
+Mais les raisons qui avaient amene cette renonciation n'etaient
+nullement claires et encore moins satisfaisantes, si on s'en tenait aux
+confidences de Savine.
+
+Un homme qui s'est montre assidu aupres d'une jeune fille, qui a affiche
+pour elle l'admiration et l'enthousiasme, qui s'est pose hautement en
+pretendant et qui, tout a coup, se retire et renonce a elle, l'accuse.
+
+Quelles accusations portait Savine?
+
+Il eut ete pueril de l'interroger a ce sujet, puisque sa renonciation,
+comme il le disait lui-meme, etait un acte d'heroisme amical; mais, ce
+qu'on ne pouvait pas lui demander, on pouvait, on devait le demander
+a d'autres, et les renseignements qu'il avait obtenus, on pouvait les
+obtenir soi-meme.
+
+En realite, Roger ne savait rien de la famille de Barizel, si ce n'etait
+ce que Leplaquet lui avait raconte; mais ces longs recits, faits par un
+pareil temoin, n'etaient pas suffisants pour dire ce qu'avait ete M. de
+Barizel, quelle situation il avait reellement occupee, ce qu'avait ete,
+ce qu'etait madame de Barizel.
+
+Ces recits, Roger les avait acceptes surtout parce qu'ils lui parlaient
+de Corysandre et lui permettaient de reconstituer par l'imagination ce
+qu'avaient ete l'enfance et la premiere jeunesse de celle qui occupait
+son esprit; mais jamais il n'avait eu la pensee de les controler,
+n'ayant pas d'interet a le faire; que lui importait qu'ils fussent ou ne
+fussent pas des romans, ils n'en parlaient pas moins de Corysandre?
+
+Mais maintenant que cet interet etait ne, ce controle s'imposait et il
+devait etre poursuivi d'autant plus severement que la renonciation de
+Savine ressemblait a une accusation.
+
+Il pouvait reconnaitre que la fortune de Savine etait superieure a
+la sienne; mais il ne mettait aucun nom au-dessus du sien, et ce qui
+n'avait pas convenu a un Savine convenait encore moins a un Naurouse.
+
+C'etait ce nom qu'il engageait en se mariant et jamais il ne le
+compromettrait en prenant une femme qui ne fut pas digne de le porter ou
+qui l'amoindrit.
+
+Que la fortune de Corysandre ne fut pas ce qu'on disait, cela n'avait
+que peu d'importance a ses yeux; mais qu'il y eut une tache sur son
+nom ou sur l'honneur de sa famille, cela au contraire en avait une
+considerable qui pouvait empecher tout projet de mariage.
+
+Avant de poursuivre l'execution de ce projet, avant de s'engager avec
+madame de Barizel, et meme avec Corysandre, il fallait donc qu'il eut
+des renseignements precis sur cette famille de Barizel.
+
+Le lendemain, en se levant, il employa sa matinee a ecrire des lettres
+pour obtenir ces renseignements l'une a l'un de ses amis, secretaire
+de la legation de France a Washington, l'autre a un Americain de
+Saint-Louis avec qui il s'etait lie dans son voyage.
+
+
+
+XXI
+
+Madame de Barizel avait cru qu'apres le depart de Savine le duc de
+Naurouse prendrait la place de celui-ci, se poserait franchement en
+pretendant, et, dans un temps qui, selon elle, ne devait pas etre long,
+lui demanderait Corysandre.
+
+Cela semblait indique, car bien certainement, si le duc de Naurouse ne
+s'etait pas encore prononce, c'etait Savine, Savine seul qui l'avait
+retenu; Savine eloigne, les scrupules qui l'avaient arrete n'existaient
+plus.
+
+Il n'avait qu'a parler.
+
+Chaque soir elle avait donc interroge sa fille.
+
+--Que t'a dit le duc de Naurouse aujourd'hui?
+
+--Rien de particulier.
+
+--Je vous ai laisses en tete-a-tete.
+
+--C'est justement pour cela, je crois bien, qu'il n'a rien dit: quand tu
+es avec nous ou quand nous sommes en public, il a toujours mille choses
+a me dire, et il me les dit d'une facon charmante qui les rend intimes,
+presque mysterieuses, quoique tout le monde puisse les entendre; puis,
+aussitot que nous sommes seuls, il ne dit plus rien; il semble qu'il ait
+peur de parler et de se laisser entrainer.
+
+--Alors?
+
+--Alors il me regarde.
+
+--La belle affaire!
+
+--Si tu savais comme ses yeux sont doux et tendres!
+
+--Et toi?
+
+--Moi, je le regarde aussi.
+
+--Avec les memes yeux?
+
+--Ah! je ne sais pas, mais je puis te dire que c'est avec un coeur bien
+emu, bien heureux, tout bondissant de joie par moments, et dans d'autres
+tout alangui, comme s'il se fondait.
+
+--Alors cela durera toujours ainsi entre vous?
+
+--Je ne sais pas... mais je le souhaite de tout coeur.
+
+--Tu es stupide.
+
+--Alors on a joliment raison de dire: "Bienheureux les pauvres d'esprit,
+le royaume des cieux leur appartient." Je l'ai sur la terre, ce royaume.
+
+Ce n'etait pas de ce royaume que madame de Barizel s'inquietait, et
+lorsque, apres quelques jours d'attente, elle vit que le duc de Naurouse
+ne se prononcait pas, elle projeta d'intervenir entre ce jeune homme et
+cette jeune fille si jeunes qui mettaient leur bonheur a se regarder en
+silence, ne trouvant rien de mieux pour se dire leur amour. Combien de
+temps les choses traineraient-elles, encore si elle ne s'en melait pas?
+Ce n'etait pas du bonheur de Corysandre qu'il s'agissait, ce n'etait pas
+de celui du duc de Naurouse, c'etait de leur mariage, qui pouvait tres
+bien ne pas se faire, s'il ne se faisait pas au plus vite.
+
+Un soir qu'elle avait demande, comme a l'ordinaire, a Corysandre:
+"Que t'a dit M. de Naurouse aujourd'hui?" et que celle-ci, comme a
+l'ordinaire aussi, avait repondu: "Rien", elle se decida:
+
+--Veux-tu devenir duchesse de Naurouse? s'ecria-t-elle.
+
+--C'est toute mon esperance.
+
+--Eh bien! si vous continuez ainsi, cette esperance ne se realisera pas,
+sois-en certaine.
+
+Corysandre leva ses beaux yeux par un mouvement qui disait clairement
+qu'elle n'avait aucun doute a cet egard:
+
+--Tu ne crois pas ce que je te dis?
+
+--Je suis sure de lui.
+
+--Rappelle-toi ce qui est arrive avec don Jose.
+
+--Ce n'etait pas la meme chose.
+
+--Avec lord Start.
+
+--Ce n'etait pas la meme chose.
+
+--Avec Savine.
+
+Elle haussa les epaules en poussant des exclamations de pitie.
+
+--Veux-tu que ce qui est arrive avec don Jose, avec lord Start, avec
+Savine, se renouvelle avec le duc de Naurouse?
+
+--Il n'y a pas de danger; dit-elle avec une superbe assurance et
+l'eclair de la foi dans les yeux; ceux dont tu parles savaient qu'ils
+m'etaient indifferents; M. de Naurouse sait que...
+
+--Que?...
+
+--Que je l'aime.
+
+--Tu ne le lui as pas dit?
+
+--Est-ce qu'il est besoin de se le dire, cela se voit, cela se sent;
+lui, non plus, ne m'a pas dit, qu'il m'aimait, et cependant je suis
+certaine de son amour tout aussi bien que s'il me l'avait affirme par
+les serments les plus solennels; c'est l'elan de mon coeur qui me
+l'affirme lorsque je le vois, c'est son aneantissement lorsque nous
+sommes separes.
+
+--J'admets cet amour, je l'admets aussi grand que tu voudras chez le duc
+de Naurouse; eh bien! a quoi a-t-il servi jusqu'a present?
+
+--A nous rendre heureux.
+
+-J'entends pour ton mariage; si malgre cet amour, ce grand amour, M. de
+Naurouse n'a point encore demande ta main, bien qu'il sache qu'il n'a
+qu'un mot a prononcer pour l'obtenir, ne crains-tu pas qu'a un moment
+donne il se retire comme s'est retire Savine, comme se sont retires deja
+ceux qui ont voulu t'epouser et qui, apres un certain temps, ont renonce
+a leur projet?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, moi, je le crains, et je vais te dire pourquoi; c'est parce
+que tu effrayes les epouseurs; ils viennent a toi, irresistiblement
+attires par ta beaute; mais, comme tu ne fais rien pour les retenir, ils
+se retirent lorsqu'ils ont appris a connaitre notre situation.
+
+--A qui la faute?
+
+--A personne, ni a toi, ni a moi; on nous reproche le tapage de notre
+vie, et je conviens qu'on n'a pas tort; mais, cette vie, nous ne pouvons
+pas la changer sous peine de renoncer au grand mariage que je veux pour
+toi. Ceux qui ont une position bien etablie, un grand nom, une belle
+fortune, des relations solides et brillantes, n'ont point besoin qu'on
+fasse du tapage autour d'eux; on vient a eux tout naturellement, par la
+force meme des choses. Mais nous, qui serait venu a nous si nous etions
+restees dans notre pauvre habitation, sans fortune, sans relations?
+Quand j'ai voulu un mariage digne de ta beaute, il a bien fallu prendre
+un parti, sous peine de te laisser devenir la femme d'un homme mediocre.
+J'ai pris celui que les circonstances m'imposaient et non celui que
+j'aurais choisi si j'avais ete libre; je t'ai placee dans un milieu
+brillant et je me suis arrangee pour qu'on parlat de toi. Mon calcul a
+reussi et les epouseurs se sont presentes, ayant un rang et une fortune
+que nous ne devions pas esperer.
+
+--Et ils se sont retires.
+
+--C'est la justement ce qui fait que nous ne devons pas laisser celui
+que nous avons, en ce moment, suivre les autres, ce qu'il pourrait tres
+bien faire si nous lui laissions le temps de la reflexion: il faut donc
+l'obliger a se prononcer et a s'engager avant que la desillusion ait
+parle en lui ou qu'il ait ecoute les voix malveillantes qui nous
+attaquent. Le duc de Naurouse est un homme d'honneur: quand il aura
+pris un engagement il le tiendra. J'avais cru que cet engagement, il le
+prendrait de lui-meme ou tout au moins que tu l'amenerais a le prendre;
+mais ni l'une ni l'autre de ces esperances ne s'est realisee, et, je le
+crains bien, ne se realisera si je n'interviens pas entre vous.
+
+--Oh! je t'en prie, laisse-nous nous aimer?
+
+--Ce que je te demande n'est ni difficile, ni penible: il s'agit tout
+simplement de me repeter tout ce que M. de Naurouse te dira, et de ne
+lui dire que ce que nous aurons arrete ensemble a l'avance.
+
+--Alors c'est un role que tu m'imposes.
+
+--Et que tu joueras admirablement, puisqu'il sera dans ta nature et que
+pas un mot ne sera contraire a tes sentiments.
+
+--Ce qui sera contraire a mes sentiments, ce sera de n'etre pas moi...
+
+--Veux-tu que M. de Naurouse t'epouse? Oui, n'est-ce pas? Eh bien,
+laisse-moi te diriger. Maintenant, bonne nuit, va te coucher et
+laisse-moi rever a la scene que tu devras jouer demain.
+
+
+
+XXII
+
+En disant a Corysandre. "Tu joueras admirablement un role qui sera dans
+ta nature", madame de Barizel n'etait pas du tout certaine du succes
+de sa fille, et meme elle en etait inquiete, car le mot qu'elle lui
+adressait si souvent: "Tu es stupide", etait pour elle d'une verite
+absolue.
+
+Elle n'etait point, en effet, de ces meres enthousiastes qui ne trouvent
+que des perfections dans leurs enfants par cela seul qu'elles sont les
+meres de ces enfants; belle elle-meme, mais autrement que sa fille, il
+lui avait fallu longtemps pour voir la beaute de Corysandre, et encore
+n'avait-elle pu l'admettre sans contestation que lorsqu'elle lui avait
+ete imposee par l'admiration de tous: mais elle n'avait pas encore pu
+s'habituer a l'idee que cette fille, qui lui ressemblait si peu, pouvait
+etre intelligente. Pour elle, l'intelligence c'etait l'intrigue, la
+ruse, le detour, l'art de mentir utilement et de tromper habilement,
+l'audace dans le choix des moyens a employer pour atteindre un but et la
+souplesse dans la mise en execution de ces moyens, l'ingeniosite a se
+retourner, l'assurance dans le danger, le calme dans le succes, la
+fertilite de l'imagination, la fermete du caractere, de sorte que quand
+elle se comparait a sa fille et cherchait en celle-ci l'une ou l'autre
+de ces qualites sans les trouver, elle ne pouvait pas reconnaitre
+qu'elle etait intelligente; stupide au contraire, aussi bete que belle.
+
+Ce defaut de confiance dans l'intelligence de sa fille lui rendait sa
+tache delicate. Avec une fille deliee rien n'eut ete plus facile que de
+lui tracer le canevas d'une scene qui aurait infailliblement amene a ses
+pieds un homme epris et passionne comme le duc de Naurouse; mais avec
+elle il n'en pouvait pas etre ainsi: ce qu'on lui dirait d'un peu
+complique, elle ne le repeterait pas; ce qu'on lui indiquerait d'un peu
+fin, elle ne le ferait pas. Il lui fallait quelque chose de simple, de
+tres simple qu'elle put se mettre dans la tete et executer. Mais quelque
+chose de tres simple et de tout a fait primitif agirait-il sur le duc de
+Naurouse?
+
+Elle chercha dans ce sens; malheureusement elle n'etait a son aise que
+dans ce qui etait complique, savamment combine, entortille a plaisir;
+tout ce qui etait simple lui paraissait fade ou niais, indigne de
+retenir son attention.
+
+Et cependant, c'etait cela qu'il fallait, cela seulement: quelques mots,
+une intonation, un geste, un regard, et il etait entraine; mais ces
+quelques mots, cette intonation, ce geste, ce regard, ne pouvaient
+produire tout leur effet que s'ils etaient en situation.
+
+C'etait donc une situation qu'il fallait trouver, et, si elle etait
+bonne, elle porterait la mauvaise comedienne qui la jouerait.
+
+Une partie de la nuit se passa a chercher cette situation; elle en
+trouva vingt, mais bonnes pour elle-meme, non pour Corysandre, se
+depitant, s'exasperant de voir combien il etait difficile d'etre bete;
+enfin, de guerre lasse, elle s'endormit.
+
+Le lendemain, en s'eveillant, il se trouva que le calme de la nuit
+avait fait ce que le trouble de la soiree avait empeche: elle tenait sa
+situation, bien simple, bien bete, et telle qu'il fallait vraiment etre
+endormie pour en avoir l'idee.
+
+Aussitot elle passa un peignoir et vivement elle entra dans la chambre
+de sa fille.
+
+Corysandre etait levee depuis longtemps deja, et, assise dans un
+fauteuil devant sa fenetre, sous l'ombre d'un store a demi baisse,
+elle paraissait absorbee dans la contemplation des cimes noires de la
+montagne qui se trouvait en face de leur chalet.
+
+--Que fais-tu la? demanda madame de Barizel.
+
+--Je reflechis.
+
+--A quoi?
+
+--A ce que tu m'as dit hier.
+
+--Et quel est le resultat de tes reflexions, je te prie?
+
+--C'est de te prier de ne pas perseverer dans ton idee et de nous
+laisser etre heureux tranquillement.
+
+--Tu es folle. Moi aussi, j'ai reflechi, et j'ai justement trouve le
+moyen d'amener le duc de Naurouse a se prononcer aujourd'hui meme. Tu
+comprends que ce n'est pas quand j'ai passe une partie de la nuit a
+chercher ce moyen et quand je suis certaine d'arriver a un resultat que
+je vais ecouter tes billevesees: c'est a toi de m'ecouter et de faire
+exactement ce que je vais te dire. Comprends-moi bien; suis mes
+instructions et avant un mois tu seras duchesse de Naurouse. Il doit
+venir tantot, n'est-ce pas? Eh bien tu seras seule; je ferai la sieste
+apres une mauvaise nuit et tu penseras que je ne dois pas me reveiller
+de sitot; mais, au lieu d'en paraitre fachee, tu t'en montreras
+satisfaite. Voyons, ce ne peut pas etre un chagrin pour toi de rester en
+tete a-tete avec le duc?
+
+--C'est un embarras.
+
+--Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce
+qu'il faut avant tout, c'est etre naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es
+dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention!
+Ecoute et regarde: je suis le duc.
+
+Faisant quelques pas en arriere, elle alla a la porte; puis elle revint
+vers Corysandre, marchant vivement, legerement, comme le duc, les deux
+mains tendues en avant, le visage souriant:
+
+--Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu reponds:
+
+--Oui, ma mere a passe une mauvaise nuit, elle fait la sieste. La-dessus
+le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu reponds ce que
+tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois
+ajouter, ecoute donc bien...--Et elle reprit la voix de Corysandre:--Au
+reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous
+adresser une priere.--La-dessus, tu as l'air aussi embarrasse que
+tu veux; seulement, en meme temps, tu dois aussi avoir l'air emu et
+attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront
+doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.--Une priere? dit le
+duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.--Oui, et que
+je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc,
+voulez-vous?--Tu lui montres un siege pres de toi, mais pas trop pres
+cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous
+tes yeux, ainsi.
+
+Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placee a deux pas de
+Corysandre, elle s'assit comme si elle etait le duc de Naurouse, et
+reprit:
+
+--Avant d'adresser ta priere au duc, tu le regardes de nouveau, toujours
+longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire
+dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquietude; tu prolonges cette
+pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent
+plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi,
+tu te decides enfin et tu lui dis: "C'est du steeple-chase dans lequel
+vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne
+montez pas ce cheval, ne prenez pas part a cette course." Tu taches
+de mettre beaucoup de tendresse dans cette priere et aussi beaucoup
+d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc
+doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part a cette
+course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!
+
+--Une peur mortelle.
+
+--Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui
+sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent
+trahir. Cependant, a la demande du duc, tu ne reponds pas tout de suite:
+tu hesites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux
+pas, arretee par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se
+passeraient dans la realite?
+
+--Non: je n'hesiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout
+de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui.
+
+--Cela serait trop simple et trop bete; l'art vaut mieux que la nature.
+Tu es donc confuse, et ce n'est qu'apres l'avoir fait attendre, apres
+qu'il s'est rapproche de toi, comme cela,--elle approcha sa chaise en se
+penchant en avant,--ce n'est qu'alors que tu lui dis: "J'ai peur pour
+vous." En meme temps, tu lui tends la main par un geste d'entrainement,
+et, s'il ne la saisit point passionnement, s'il ne tombe point a tes
+genoux, s'il ne te prend pas, dans ses bras, c'est que tu n'es qu'une
+sotte. Mais tu n'en seras pas une, n'est-ce pas? tu comprendras.
+
+--Je comprends, s'ecria, Corysandre en se cachant le visage dans ses
+deux mains, que cela est odieux, et miserable. Pourquoi veux-tu me faire
+jouer une comedie indigne de lui et indigne de moi?
+
+--Parce qu'il le faut et parce que tout n'est que comedie en ce monde.
+Qui te revolte dans celle-la, puisqu'elle est conforme a tes sentiments?
+
+--La comedie meme.
+
+Madame de Barizel haussa les epaules par un geste qui disait clairement
+qu'elle ne comprenait rien a cette reponse.
+
+--Cette lecon que tu viens de me donner ressemble-t-elle a celles que
+les meres donnent ordinairement a leurs filles? dit Corysandre d'une
+voix tremblante, et ce que tu veux que je fasse, toi, n'est-ce pas
+justement ce que les autres meres defendent?
+
+--T'imagines-tu donc que je suis une mere comme les autres! Non, pas
+plus que tu n'es une fille comme les autres. C'est une des fatalites de
+notre position de ne pouvoir pas vivre, de ne pouvoir pas agir, penser,
+sentir comme les autres. Crois-tu donc que les gens qui marchent la tete
+en bas dans les cirques ou qui dansent sur la corde au-dessus du Niagara
+n'aimeraient pas mieux marcher comme tout le monde: ils gagnent leur
+vie. Eh bien, nous, il nous faut aussi gagner la notre; et pour cela
+tous les moyens sont bons. N'aie donc pas de ces repugnances d'enfant.
+En somme je ne te demande rien de bien terrible: tu as peur que le duc
+de Naurouse monte dans ce steeple-chase ou il peut se casser le cou,
+dis-le-lui; le duc t'aime, qu'il te le dise. Cela est bien simple et ta
+resistance n'a pas de raison d'etre. Tu prefererais que les choses se
+fissent toutes seules; moi aussi; mais ce n'est ni ma faute ni la tienne
+si nous sommes obligees d'y mettre la main. Quel mal y a-t-il a cela? De
+l'ennui, oui, j'en conviens. Mais c'est tout. Et le titre de duchesse
+de Naurouse merite bien que tu te donnes un peu d'ennui pour l'obtenir.
+Crois-en mon experience, le duc peut t'echapper si tu laisses les choses
+trainer en longueur; presse-les donc. Pour cela le meilleur moyen
+est celui que je viens de t'indiquer. Etudions-le donc avec soin et
+reprenons-le, si tu veux bien. Tu es seule, le duc arrive.
+
+Comme elle l'avait fait une premiere fois, elle alla a la porte pour
+representer l'entree du duc.
+
+Et la repetition continua exactement comme si elle avait ete dirigee par
+un bon metteur en scene.
+
+Tour a tour, madame de Barizel remplissait le personnage du duc et celui
+de Corysandre, mais c'etait a ce dernier seulement qu'elle donnait toute
+son application: elle disait les paroles, elle mimait les gestes et
+elle les faisait repeter a Corysandre, recommencant dix fois la meme
+intonation ou le meme mouvement.
+
+--Tu dis faux, s'ecriait-elle, allons, reprenons et dis comme moi.
+
+Mais elle insistait plus encore sur les mouvements, sur les attitudes,
+sur les regards.
+
+--Ne t'inquiete pas trop de ce que tu dis, ni de la facon dont tu le
+dis; c'est dans tes yeux qu'est le succes, dans ton sourire, c'est dans
+tes levres roses, dans tes dents, dans les fossettes de tes joues;
+combien de fois ai-je vu des comediennes dire faux et se faire cependant
+applaudir pour la musique de leur voix ou le charme de leur personne.
+
+
+
+XXIII
+
+Corysandre avait longuement repete son role dans la scene qu'elle devait
+jouer avec Roger; elle avait travaille "ses yeux tendres", etudie "ses
+silences, ses intonations, ses gestes", et, au bout d'une grande heure,
+madame de Barizel s'etait declaree satisfaite.
+
+--Je crois que ca marchera; ce soir, M. de Naurouse viendra m'adresser
+officiellement sa demande. Quelle joie!
+
+Mais Corysandre n'avait pas partage cette satisfaction, car c'avait ete
+plutot par lassitude que par conviction, pour ne pas subir les ennuis
+d'une discussion sur un sujet qui la blessait, qu'elle s'etait pretee a
+cette comedie.
+
+Comment sa mere n'avait-elle pas senti combien cela etait revoltant?
+Sans doute, elle n'avait vu que le resultat a obtenir; mais qu'importait
+la legitimite du resultat si les moyens etaient miserables et honteux!
+Quelle tristesse! Quelle inquietude pour elle d'etre toujours en
+desaccord avec sa mere sur de pareils sujets! Elle eut ete si heureuse
+de n'avoir pas a discuter et a se revolter! A qui la faute? Elle ne
+voulait pas condamner sa mere, et cependant elle ne pouvait pas ne pas
+se rappeler qu'avec son pere ces desaccords n'avaient jamais existe et
+que tout ce que celui-ci disait, tout ce qu'il faisait lui paraissait, a
+elle, enfant, bien jeune encore, mais comprenant et jugeant deja ce qui
+se passait autour d'elle, noble, genereux, juste, droit, eleve. Quelle
+difference, helas! entre autrefois et maintenant!
+
+Par son mariage elle echapperait a toutes les intrigues qui se nouaient
+autour d'elle, a toutes les discussions qu'elles soutenaient entre
+elle et sa mere, a tous les degouts qu'elles lui inspiraient; mais, si
+pressee qu'elle fut d'arriver a ce mariage qui devait l'affranchir,
+pouvait-elle en hater l'heure par des moyens tels que ceux que sa mere
+lui conseillait?
+
+Ce n'etait pas seulement son honneur qui se refusait a cette comedie,
+c'etait encore son amour lui-meme qui s'indignait a cette pensee de
+tromperie: il n'y avait que trop de hontes et de miseres dans sa vie,
+elle ne voulait pas que dans son amour il y eut un mauvais souvenir.
+
+C'etait en s'habillant qu'elle reflechissait ainsi, et elle venait de
+terminer sa toilette lorsque sa mere rentra dans sa chambre.
+
+--Comment, s'ecria madame de Barizel, apres l'avoir regardee, c'est
+ainsi que tu t'habilles en un jour comme celui-ci?
+
+--Je me suis habillee comme tous les jours.
+
+--C'est justement ce que je te reproche; tu dois etre irresistible.
+
+Corysandre glissa un regard du cote de la glace.
+
+--Tu veux dire que tu l'es, continua madame de Barizel, tu l'es comme tu
+l'etais hier, avant-hier; mais c'est plus qu'avant-hier, plus qu'hier,
+que tu dois l'etre aujourd'hui, et differemment. Ne t'ai je pas explique
+que c'etait par ta beaute, plus encore que par tes paroles, que tu
+devais enlever le duc de Naurouse: il faut donc que tu sois tout a ton
+avantage, avec quelque chose de provocant, de vertigineux qui ne lui
+laisse pas sa raison; et cette toilette-la n'est pas du tout ce qui
+convient. C'est quelque chose d'abominable qu'a ton age tu ne saches
+pas encore ce qui fait perdre la tete a un homme. Defais-moi vite cette
+robe-la, ce col, et puis viens la que je t'arrange les cheveux; bas
+comme ils sont, ils te donnent l'air d'une fille de ministre qui va
+chanter des psaumes.
+
+En un tour de main elle lui eut retrousse et releve son admirable
+chevelure de facon a changer completement le caractere de sa
+physionomie, qui, de calme et honnete qu'elle etait, devint audacieuse.
+
+--Maintenant, dit madame de Barizel, voyons la robe.
+
+Elle ouvrit les armoires et, prenant les robes qui etaient accrochees la
+les unes a cote des autres, elle en jeta quelques-unes sur le lit, mais
+sans faire son choix; elle en garda une dans ses mains, et, l'examinant:
+
+--Je crois que celle-la est ce qu'il nous faut: le corsage entr'ouvert,
+montrant bien le cou et un peu la gorge, c'est parfait; avec une petite
+croix se detachant bien sur la blancheur de la peau et qui attirera les
+yeux, tu seras a ravir. Essayons.
+
+--Je ne mettrai pas cette robe-la, dit Corysandre resolument.
+
+--Et pourquoi donc!
+
+--Parce qu'elle ouvre trop.
+
+--Tu l'as bien mise pour diner avec Savine et tu n'as jamais ete aussi
+jolie que ce soir-la.
+
+--Savine n'etait pas Roger, et puis c'etait pour un diner; tu etais la,
+il y avait du monde.
+
+--Es-tu folle!
+
+--Je ne la mettrai pas.
+
+Cela fut dit d'un ton si ferme, que madame de Barizel comprit qu'il n'y
+avait pas a insister.
+
+--Alors laquelle veux-tu mettre? demanda-t-elle; je ne tiens pas plus a
+celle-la qu'a une autre; ce que je veux, c'est que le duc perde la tete.
+
+Sans repondre, Corysandre avait ouvert une autre armoire et elle avait
+atteint une robe blanche, une robe de petite fille.
+
+--C'est toi qui perds la tete! s'ecria madame de Barizel.
+
+Corysandre ne repondit pas.
+
+Tout a coup madame de Barizel frappa ses deux mains l'une contre
+l'autre:
+
+--Au fait, tu as raison, dit-elle joyeusement, ton idee est excellente;
+ah! ces jeunes filles! c'est quelquefois inspire... Je n'avais pas pense
+que le duc, malgre sa jeunesse, avait deja beaucoup vecu, beaucoup aime;
+il sera donc plus touche par l'innocence que par la provocation, et, si
+tu reussis bien ton mouvement en lui tendant la main, le contraste entre
+cet elan passionne et la toilette virginale sera tres puissant sur lui.
+Adoptons donc la robe blanche, seulement je vais etre obligee de changer
+une fois encore ta coiffure; mais je ne m'en plains pas, tu as eu une
+inspiration de genie.
+
+De nouveau elle defit les cheveux de sa fille, les retroussant tout
+simplement et les reunissant en un gros huit; mais ceux du front
+s'echapperent en petites boucles crepees et frisantes qui fremissaient
+au plus leger souffle et que la lumiere dorait en les traversant.
+
+Elle voulut aussi mettre la main a la robe, et cela malgre Corysandre,
+qui aurait mieux aime s'habiller seule.
+
+Enfin, quand tout fut fini, elle recula de quelques pas, comme un
+peintre qui veut juger son ouvrage.
+
+--Es-tu jolie! dit-elle; si le duc te resiste c'est qu'il est de glace;
+mais il ne te resistera pas. Si nous repassions un peu le mouvement de
+la main?
+
+Mais Corysandre se refusa a cette nouvelle repetition.
+
+--Si tu es sure de toi, c'est parfait, dit madame de Barizel.
+
+Cependant elle n'avait pas encore fini ses lecons et ses
+recommandations; quand la demie apres deux heures sonna, elle voulut
+installer elle-meme Corysandre dans le salon.
+
+Elle placa le fauteuil dans lequel elle fit asseoir sa fille, cherchant
+une pose gracieuse, l'essayant elle-meme; puis elle disposa la chaise
+sur laquelle Roger devait s'asseoir pendant cet entretien, et elle
+calcula la distance qu'il lui faudrait pour etre bien sous les yeux de
+Corysandre et pour tomber aux genoux de celle-ci.
+
+Alors elle s'apercut que sa fille n'etait pas bien eclairee, et, comme
+le photographe qui manoeuvre ses ecrans, elle remonta le store et drapa
+les rideaux de facon a ce que non seulement la lumiere fut favorable a
+Corysandre, mais encore a ce que le duc, s'il prenait souci des regards
+curieux du dehors, se crut a l'abri de toute indiscretion et put en
+toute securite s'abandonner a son elan passionne.
+
+--Que tu es donc jolie! repetait-elle a chaque instant; tu as un air
+embarrasse qui te va a merveille et qui est tout a fait en situation.
+
+Ce n'etait pas de l'embarras qui oppressait Corysandre, c'etait la honte
+qui lui faisait baisser les yeux et l'empechait de regarder sa mere.
+
+Elle voulait ne rien dire cependant, mais elle ne fut pas maitresse
+de retenir les paroles qui du coeur lui montaient aux levres et les
+serraient avec une sensation d'amertume.
+
+--Il semble que je sois a vendre, dit-elle.
+
+--Ne dis donc pas des niaiseries.
+
+--Pour moi, ce n'est pas une niaiserie, mais je suis presque heureuse de
+penser que c'en est une pour toi.
+
+Madame de Barizel la regarda un moment, puis elle haussa les epaules
+sans repondre, et une derniere fois elle passa l'inspection du salon
+pour voir si tout etait bien dispose pour concourir au resultat qu'elle
+avait prepare et qu'elle attendait.
+
+Cet examen la contenta, car un sourire triomphant se montra sur son
+visage:
+
+--Maintenant on peut frapper les trois coups et lever le rideau, je
+te laisse; allons, bon courage et bon espoir; c'est ta vie, c'est ton
+bonheur, c'est le mien, que je mets entre tes mains.
+
+Et elle s'eloigna en repetant:
+
+--Bon courage, bon espoir!
+
+Mais, comme elle arrivait a la porte, elle revint sur ses pas:
+
+--Surtout arrange-toi pour que le geste d'entrainement par lequel tu lui
+tends la main arrive bien sur ton dernier mot: "J'ai peur pour vous". Si
+ta voix tremble et si tu peux mettre une larme dans tes yeux, cela n'en
+vaudra que mieux; tiens, comme en ce moment meme, avec l'expression emue
+de ces yeux mouilles. Si tu retrouves cela au moment voulu, ce sera
+decisif. A bientot; je ne redescendrai que quand le duc sera parti; a
+moins, bien entendu, qu'il ne veuille m'adresser sa demande tout de
+suite. Dans ce cas, je ne serai pas longue a arriver, tu peux en etre
+certaine. Cependant, je crois qu'il vaut mieux qu'il differe cette
+demande jusqu'a demain et qu'il me l'adresse en arriere de toi, comme
+s'il ne s'etait rien passe entre vous. Cela sera plus digne pour moi et
+me permettra de mieux jouer mon role de mere; je vais m'y preparer,
+car je dois le reussir, moi aussi; et je ne suis pas dans les memes
+conditions que toi, je n'ai pas tes avantages.
+
+
+
+XXIV
+
+Ces yeux mouilles dont avait parle madame de Barizel etaient des yeux
+noyes de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un
+cruel effort de volonte.
+
+Que penserait-il en la voyant dans cet etat? Il l'interrogerait; elle
+devrait repondre. Comment?
+
+Il fallait qu'elle retint ses larmes, qu'elle se calmat.
+
+Mais, avant qu'elle y fut parvenue, le gravier du jardin craqua: c'etait
+lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas.
+
+Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un
+petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement,
+avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser
+qu'elle les rougissait.
+
+Une porte se ferma: c'etait Roger qu'on venait d'introduire dans le
+salon.
+
+Dans le mur qui separait ce grand salon du petit, ou elle s'etait
+sauvee, se trouvait une glace sans tain placee au-dessus des deux
+cheminees, de sorte qu'en regardant a travers les plantes et les fleurs
+groupees sur les tablettes de marbre de ces cheminees, on voyait d'une
+piece dans l'autre.
+
+C'etait contre cette cheminee du petit salon que Corysandre s'etait
+appuyee. Au bout, de quelques instants elle ecarta legerement le
+feuillage et regarda ou etait Roger.
+
+Il etait debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne
+se doutant pas d'ailleurs qu'elle etait a quelques pas de lui, derriere
+cette glace et ces fleurs.
+
+Immobile, son chapeau a la main, il restait la, attendant et paraissant
+reflechir; de temps en temps un faible sourire a peine perceptible
+passait sur son visage et l'eclairait; alors un rayonnement agrandissait
+ses yeux.
+
+Sans en avoir conscience, Corysandre s'etait absorbee dans cet examen
+qui etait devenu une contemplation: elle avait oublie ses angoisses,
+elle avait oublie sa mere; elle avait oublie la lecon qu'on lui avait
+apprise, la scene qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus a elle;
+elle ne pensait qu'a lui; elle le regardait; elle l'admirait.
+
+Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle
+franchise dans son attitude!
+
+Et elle le tromperait, elle jouerait la comedie, elle mentirait! Mais
+jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux leves devant ce regard
+honnete!
+
+Abandonnant la cheminee, elle poussa la porte et entra dans le salon.
+
+Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de
+l'aborder, il s'arreta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et
+le visage convulse.
+
+--Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.
+
+Elle comprit que le domestique qui avait recu Roger s'etait deja
+acquitte de son role et que le duc croyait madame de Barizel malade.
+
+--Non, dit-elle, aucune; ma mere garde la chambre tout simplement, ce
+n'est rien.
+
+--Mais vous paraissez troublee?
+
+--Un peu nerveuse, voila tout.
+
+Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir
+plus longtemps qu'il ne convenait.
+
+Ils s'assirent vis-a-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil,
+Roger sur la chaise, qui avaient ete disposes par madame de Barizel.
+
+Alors il s'etablit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien a
+se dire.
+
+Mais c'etait justement parce qu'ils avaient trop de choses a se dire
+qu'ils se taisaient, aussi embarrasses l'un que l'autre:
+
+Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scene qui lui avait
+ete apprise.
+
+Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire.
+Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux levres
+etaient des paroles de tendresse: "Que je suis heureux d'etre seul avec
+vous, chere Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les
+yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas
+d'aujourd'hui, mais du jour ou je vous ai vue pour la premiere fois, et
+ou j'ai ete a vous entierement, corps et ame." Voila ce que son coeur
+lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'etait la qu'un
+debut. Apres ces paroles devaient en venir d'autres qui etaient leur
+conclusion: "Je vous aime et je vous demande d'etre ma femme; le
+voulez-vous, chere Corysandre?" Et justement cette conclusion, il ne
+pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre
+avant d'avoir recu les reponses aux lettres qu'il avait ecrites.
+Jusque-la il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse
+qu'il eprouvait, il ne les avouat pas hautement, sous peine de se
+mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: "Je vous aime",
+qu'ajouterait-il? que repondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il
+ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas
+miserable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il
+parlat, se trouvant ainsi condamne a ne dire que des choses fades ou
+niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en etonnerait-elle
+pas, ne s'en inquieterait-elle pas? Si honnete qu'elle fut, si
+innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnetete et cette
+innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tete-a-tete que le
+hasard leur menageait leur temps se passerait a parler de la pluie, des
+toilettes de madame de Lucilliere, des pertes ou des gains d'Otchakoff.
+Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit
+formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois,
+par ses regards, par son empressement aupres d'elle, par son admiration,
+son enthousiasme, ses elans passionnes, ses recueillements plus
+passionnes encore, de toutes les manieres enfin, excepte des levres
+et en mots precis. C'etaient ces mots memes qu'elle etait en droit
+d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se
+presentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en
+profitait pas? Il n'etait pas de ces collegiens timides que la violence
+meme de leur emotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune
+circonstance il n'etait embarrasse; s'il ne parlait pas, s'il ne disait
+pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'etait
+donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire.
+Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que
+n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation etait cruelle pour lui,
+et meme jusqu'a un certain point ridicule.
+
+Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-meme a
+parler, nerveusement il est, vrai, presque fievreusement, mais assez
+promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba,
+lui-meme oublia son embarras et le temps s'ecoula sans qu'ils en eussent
+conscience. Il semblait qu'ils avaient oublie l'un et l'autre qu'ils
+etaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une egale liberte, un
+egal plaisir. Ce qu'ils disaient n'etait point prepare! c'etait ce
+qui leur venait a l'esprit, ce qui leur passait par la tete. Que leur
+importait! Ce qui charmait Corysandre, c'etait la musique de la voix
+de Roger; ce qui enivrait Roger, c'etait le sourire de Corysandre: ils
+etaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'etait assez
+pour que leur joie fut oublieuse du reste.
+
+Les heures sonnerent sans qu'ils les entendissent.
+
+Cependant il vint un moment ou le soleil, en s'abaissant et en frappant
+le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marche.
+
+Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait
+deja singulierement depasse les limites fixees par les convenances. Il
+fallait penser a madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait
+se demander ce que signifiait un pareil tete-a-tete. Il se leva.
+
+Alors Corysandre se leva aussi:
+
+--Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande a vous adresser.
+
+Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoue et sans toutes
+les savantes preparations de madame de Barizel, sans trouble, sans
+confusion, sans hesitation, sans regards de plus en plus tendres, sans
+doux sourire, plein d'embarras et d'inquietude.
+
+--Une demande a moi, une demande de vous, quel bonheur!
+
+--Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.
+
+--Mais, sur quoi que ce puisse etre, vous savez bien qu'elle est
+accordee, ce serait me peiner, et serieusement, je vous le jure, d'en
+douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie
+tout de suite le plaisir de vous repondre:--C'est fait.
+
+Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse
+contenue, il est vrai, mais sans l'emotion sur laquelle madame de
+Barizel avait compte.
+
+--Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez
+pas dans le grand steeple-chase.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister a
+cette course si vous y preniez part.
+
+--Vraiment?
+
+Ils se regarderent un moment, tres emus l'un et l'autre.
+
+Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuat l'embarras de
+cette situation.
+
+--Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine?
+
+--Je la trouve...
+
+Ces trois mots, il les avait jetes malgre lui avec un elan irresistible
+et un accent passionne; mais a temps il s'arreta.
+
+--Je la trouve assez...--il hesita...--assez raisonnable, et je suis
+heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre desir. Je ne monterai
+pas; je puis facilement me degager.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de
+spontaneite et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter a ses
+genoux.
+
+Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra.
+
+--Merci, dit-elle, et a demain, n'est-ce pas?
+
+--A demain, ou plutot si je revenais ce soir.
+
+--Oui, c'est cela, revenez, ma mere sera levee; elle sera heureuse de
+vous voir. A bientot.
+
+
+
+XXV
+
+Roger n'etait pas sorti du jardin, que madame de Barizel se precipitait
+dans le salon.
+
+--Eh bien? s'ecria-t-elle.
+
+Corysandre ne repondit pas, car l'arrivee de sa mere la ramenait
+brutalement dans la realite, et elle eut voulu ne pas y revenir.
+
+--Parle, parle donc.
+
+Elle ne dit rien.
+
+--Tu ne lui as donc pas adresse ta demande?
+
+--Si.
+
+--Eh bien alors? Il t'a repondu quelque chose. Quoi?
+
+--Il a repondu: "Je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon
+votre desir, je ne monterai pas, je puis facilement me degager."
+
+--Et puis?
+
+--Je lui ai tendu la main.
+
+--Et alors?
+
+--Il est parti.
+
+Madame de Barizel leva les bras au ciel par un mouvement de stupefaction
+desesperee; mais elle ne voulut pas s'abandonner.
+
+--Voyons, voyons, dit-elle en faisant des efforts pour se calmer,
+prenons les choses au commencement et dis-moi comment elles se sont
+passees en suivant l'ordre: M. de Naurouse est arrive, ou s'est-il
+assis?
+
+--La, sur cette chaise.
+
+--Et toi?
+
+--J'etais dans ce fauteuil.
+
+--Alors?
+
+--Il m'a demande des nouvelles de ma sante, et je lui ai repondu.
+
+--Et puis?
+
+--Il s'est etabli un moment de silences entre nous, et nous sommes
+restes en face l'un de l'autre, un peu embarrasses.
+
+--Tres bien. Et puis?
+
+--Nous nous sommes mis a parler.
+
+--De quoi?
+
+--De choses insignifiantes.
+
+--Mais quelles choses?
+
+--Ah! je ne sais pas.
+
+--Mais tu es donc tout a fait stupide?
+
+--Sans doute.
+
+--Comment, tu ne peux pas me repeter ce que vous avez dit?
+
+---Nous n'avons rien dit.
+
+--Vous etes restes en tete-a-tete pendant plus de deux heures.
+
+--Nous n'avons pas eu conscience du temps ecoule.
+
+--Alors comment l'avez-vous employe, ce temps?
+
+--De la facon la plus charmante.
+
+--Comment?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Tu te moques de moi.
+
+--Je t'assure que non. Nous avons parle, nous nous sommes regardes, nous
+avons ete heureux; mais ce que nous avons dit, les mots memes, les
+idees de notre entretien, je ne me les rappelle pas. Ce qui m'en reste
+seulement, c'est l'impression, qui est delicieuse.
+
+Madame de Barizel regarda sa fille pendant quelques instants sans
+parler, reflechissant. Evidemment elle etait aussi bete que belle,
+il n'y avait rien a en tirer, et la presser de questions, la secouer
+fortement, n'aurait aucun resultat; mieux valait ne pas se laisser.
+emporter par la colere et la prendre par la douceur.
+
+--Enfin, reprit elle, peux-tu au moins m'expliquer comment tu lui as
+adresse ta demande?
+
+--Si tu y tiens, oui.
+
+--Comment si j'y tiens!
+
+--Tout a coup Roger s'est apercu que le temps avait marche et il s'est
+leve pour se retirer; alors je lui ai adresse ma demande comme je te
+l'ai dit.
+
+--Et puis?
+
+--Mais c'est tout; il est parti en disant qu'il reviendrait ce soir.
+
+--Et puis apres ce soir, s'ecria madame de Barizel, exasperee, il
+reviendra demain et puis apres-demain, et toujours, jusqu'au moment ou
+il ne reviendra plus du tout, suivant l'exemple de Savine et des autres;
+mais de quelle pate les hommes de maintenant sont-ils donc petris?
+
+N'osant pas trop faire tomber sa colere sur Corysandre, elle eprouva un
+mouvement de soulagement a la rejeter sur Roger qu'elle accabla de son
+mepris et de ses railleries; mais elle n'etait pas femme a sacrifier les
+affaires d'interet a de vaines satisfactions.
+
+--Tout cela ne sert a rien, dit-elle en s'interrompant; maintenant que
+la sottise est faite, il est plus utile et plus pratique de la reparer
+que de la pleurer. J'avais fonde de justes esperances sur ce tete-a-tete
+d'aujourd'hui qui pouvait te faire duchesse de Naurouse si tu avais su
+jouer la scene que nous avons repetee ensemble. Tu ne l'as pas voulu ou
+tu ne l'as pas pu; n'en parlons plus, et, au lieu de gemir sur le passe,
+preparons l'avenir. Demain nous devons aller a Fribourg avec le duc; tu
+t'arrangeras pour qu'il t'offre de t'epouser ou simplement qu'il te dise
+qu'il t'aime, cela m'est egal. Ce qu'il faut, c'est qu'il s'engage d'une
+facon quelconque. Si cet engagement n'a pas lieu, je t'avertis que nous
+quitterons Bade et que tu ne reverras pas M. de Naurouse.
+
+--Je l'aime!
+
+--Eh bien, epouse-le; je ne demande pas votre malheur, puisque c'est a
+votre bonheur que je travaille. Crois-tu que les filles belles comme
+toi, qui ont fait de grands mariages, ont reussi sans le secours de
+leurs meres? Sois sure qu'une mere intelligente et devouee vaut mieux
+qu'une grosse dot. En tous cas, tu as la mere, et la dot, tu ne l'aurais
+pas, si faible qu'elle soit, si je n'avais pas eu l'adresse de te la
+constituer; encore celle que tu as ne vaut-elle pas un mari comme le duc
+de Naurouse. Reflechis a cela et arrange-toi pour ne revenir de Fribourg
+qu'avec un engagement formel de... de ton Roger; sinon nous quittons
+Bade.
+
+Cette promenade a Fribourg avait ete arrangee depuis quelque temps deja:
+il s'agissait d'aller un dimanche entendre la messe en musique dans
+la cathedrale de cette capitale religieuse du pays de Bade et du
+Wurtemberg. On partait le samedi soir de Bade; on couchait a Fribourg;
+on entendait la messe le dimanche, dans la matinee, et le soir on
+revenait a Bade. Madame de Barizel et Corysandre avaient deja visite la
+cathedrale avec Savine; mais elles n'avaient point entendu la messe du
+dimanche, dont la musique vocale et instrumentale a la reputation d'etre
+admirable, et c'etait pour cette musique qu'elles faisaient une seconde
+fois ce petit voyage.
+
+La premiere partie du programme s'executa ainsi qu'elle avait ete
+arretee, au grand plaisir de Roger et de Corysandre, heureux d'etre
+ensemble et beaucoup plus sensibles a cette joie intime qu'aux
+merveilles gothiques de la vieille cathedrale, qu'a ses vitraux et
+qu'a la musique dont l'execution se fait dans une tribune, comme dans
+certaines eglises italiennes. Le bonheur de Corysandre etait d'autant
+plus grand, d'autant plus complet, qu'elle pouvait le gouter sans
+arriere-pensee, sa mere ne lui ayant pas reparle de Roger.
+
+Mais apres le dejeuner qui suivit la messe, madame de Barizel, la
+prenant a part, revint au projet qu'elle n'avait fait qu'indiquer et le
+precisa:
+
+--J'ai commande une voiture pour que nous fassions une promenade dans
+la ville et dans les environs: tout d'abord, nous allons retourner a
+l'eglise, et la tu monteras a la tour avec le duc; moi je resterai dans
+la caleche. Vous allez donc vous retrouver en tete-a-tete. Arrange-toi
+pour en profiter; quand je suis montee avec toi a cette tour, il y a
+quelque temps, l'idee m'est venue que la plate-forme etait un endroit
+tout a fait propice pour des rendez-vous d'amoureux; on est la isole
+entre ciel et terre, c'est charmant, commode et poetique. Il est vrai
+qu'on peut etre derange par des visiteurs, mais on peut ne pas l'etre
+aussi. D'ailleurs en regardant de temps en temps du haut de la tour sur
+la place, ou je serai dans la voiture decouverte, tu seras fixee a ce
+sujet: s'il entre des visiteurs, j'aurai un mouchoir a la main, s'il
+n'en entre pas, je n'aurai rien; alors tu auras tout le temps d'obtenir
+l'engagement du duc. Je ne te fixe pas de marche a suivre. Prends celle
+que tu voudras, dis ce que tu voudras, fais ce que tu voudras, peu
+m'importe, pourvu que tu arrives au resultat que j'exige. Si tu n'y
+arrives pas, nous aurons quitte Bade avant la fin de la semaine et tu ne
+reverras pas M. de Naurouse. Tu sais que ce que je dis, je le fais.
+
+Corysandre voulut se defendre, mais sa mere ne le lui permit pas; la
+voiture attendait; on se fit conduire au Muenster, et la madame de
+Barizel, declarant qu'elle etait fatiguee, engagea Roger et Corysandre a
+faire l'ascension de la tour.
+
+--Ne vous pressez pas, dit-elle, et parce que je vous attends ne vous
+privez pas de jouir completement de la belle vue qu'on a de la-haut; je
+vais me reposer dans la voiture; je serai la admirablement.
+
+Et elle montra un endroit de la place abrite du soleil, ou elle dit au
+cocher de la conduire; au pied meme de la tour, elle eut ete en mauvaise
+position pour etre apercue par Corysandre quand celle-ci se pencherait
+du balcon; tandis qu'a l'endroit qu'elle avait adopte, elle serait
+facilement apercue et en meme temps elle pourrait surveiller la porte
+d'entree, de facon a ne pas laisser passer des visiteurs, sans les
+signaler aussitot au moyen de son mouchoir.
+
+
+
+XXVI
+
+En montant derriere Roger l'escalier de la tour, Corysandre n'avait
+qu'une seule pensee, qui etait une esperance.
+
+--Pourvu qu'il y ait des visiteurs sur la plate-forme, se disait-elle.
+
+Et tout en montant elle ecoutait; mais, sur les pierres de gres rouge
+qui forment les marches de l'escalier, on n'entendait point d'autres pas
+que les leurs; de temps en temps seulement, quand ils passaient aupres
+d'un jour ouvert dans l'epaisse muraille de la tour, leur arrivait
+le croassement de quelque corneille qui revenait a son nid ou qui
+s'envolait.
+
+--Il semble que nous soyons seuls dans cette eglise, dit Roger en se
+retournant vers elle.
+
+Ils continuerent de monter, allant lentement.
+
+Cette tour du Muenster de Fribourg, qui est une des merveilles de
+l'architecture gothique, est aussi large a sa base que la nef elle-meme,
+alors elle est quadrangulaire; mais en s'elevant cette forme se retrecit
+et change, pour devenir octogone, puis enfin elle devient une pyramide
+qui se termine par une fleche hardie que couronne une croix.
+
+C'est jusqu'au point ou commence cette fleche que montent les visiteurs:
+la se trouve une plate-forme que borde un balcon d'ou la vue embrasse
+l'ensemble du monument et un immense panorama: a ses pieds on a la
+cathedrale avec sa toiture a la pente rapide, ses arcs-boutants, ses
+statues, ses gouttieres, ses colonnes, ses clochers aux dentelures
+byzantines, puis, par-dessus les toits et les cheminees de la ville,
+d'un cote la Foret-Noire, dont les pentes sombres s'elevent rapidement,
+et de l'autre la plaine du Rhin, que ferme au loin la ligne bleuatre des
+Vosges.
+
+Ils resterent longtemps sur cette plate-forme, allant successivement
+d'un cote a l'autre, de facon a embrasser entierement la vue qui se
+deroulait devant eux; chaque fois que Corysandre se penchait au-dessus
+du balcon pour regarder la place, elle voyait sa mere, immobile dans la
+caleche, toute petite, et n'agitant aucun mouchoir.
+
+Personne ne viendrait donc la tirer de son embarras qui avec le temps
+allait en s'accroissant.
+
+La journee etait radieuse et chaude, mais a cette hauteur la brise qui
+soufflait a travers les arceaux rafraichissait l'air; cependant elle
+etouffait, le coeur serre par l'emotion.
+
+Pour Roger, il paraissait pleinement heureux, et a chaque instant il
+etendait la main vers l'horizon pour lui montrer un point qu'il lui
+designait jusqu'a ce qu'elle l'eut apercu elle-meme.
+
+--Ne trouvez-vous pas, disait-il, que c'est une douce joie, pleine de
+poesie et de charme, de se perdre ainsi ensemble dans ces profondeurs
+sans bornes, cela ne vous rappelle-t-il pas Eberstein?
+
+Ce souvenir ainsi evoque la fit fremir de la tete aux pieds, elle se
+sentit prise par une molle langueur.
+
+--Si vous vouliez, dit-elle, nous pourrions redescendre.
+
+--Deja!
+
+--Ma mere n'a pas une aussi belle vue que nous dans sa voiture.
+
+Comme ils arrivaient a l'escalier, il se retourna:
+
+--Voulez-vous que nous jetions un dernier regard sur ce panorama,
+dit-il, pour bien le graver en nous et l'emporter; c'est la un des
+charmes de ces belles vues de faire un cadre a nos souvenirs.
+
+Une derniere fois ils firent le tour de la plate-forme; mais Corysandre
+etait trop emue, trop profondement troublee, pour rien voir: personne
+n'etait venu, et elle n'avait rien dit.
+
+Ils revinrent a l'escalier, qui a cet endroit est tres etroit et tourne
+dans une assez brusque revolution. Roger descendit le premier et
+Corysandre le suivit, indifferente, insensible a ce qui se passait
+autour d'elle, marchant sans regarder a ses pieds, toute a la pensee de
+la separation que sa mere allait certainement lui imposer, n'etant pas
+femme a revenir sur une chose qu'elle avait dite: Roger ne s'etait point
+prononcee il fallait quitter Bade. Quand, comment le reverrait-elle?
+
+Tout a coup elle glissa sur une marche polie et elle se sentit tomber en
+avant; justement en face d'elle une petite fenetre longue s'ouvrait sur
+le vide. Instinctivement elle crut qu'elle allait etre precipitee par
+cette fenetre, et, etendant les deux mains, elle laissa echapper un cri:
+
+--Roger!
+
+Le bruit de la glissade lui avait deja fait retourner la tete. Vivement
+il lui tendit les bras et la recut sur sa poitrine; comme il avait le
+dos appuye contre la muraille, il ne fut pas renverse.
+
+Elle etait tombee la tete en avant et elle restait sur l'epaule de
+Roger, a demi cachee dans son cou; doucement il se pencha vers elle, et,
+la serrant dans ses deux bras, il lui posa les levres sur les levres.
+Alors a son baiser elle repondit par un baiser.
+
+Longtemps ils resterent unis dans cette etreinte passionnee.
+
+Puis, faiblement, elle murmura quelques paroles:
+
+--Vous m'aimez donc!
+
+Mais a ce montent un bruit de pas et des eclats de voix retentirent
+an-dessous d'eux: c'etaient des visiteurs qui montaient et qui allaient
+les rejoindre.
+
+Il fallut se separer et descendre.
+
+Mais le hasard, qui leur avait ete jusque-la favorable, leur etait
+devenu contraire: le dejeuner venait de finir dans les hotels et c'etait
+par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient a la tour; ils
+n'eurent pas une minute de solitude assuree dans ces escaliers deserts,
+lors de leur ascension, et dont les voutes sonores retentissaient
+maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner a leur
+amour, ce furent de furtives etreintes bien vite interrompues.
+
+Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa
+mere poses sur elle et la devorant; mais elle tint les siens baisses,
+incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur
+repondre: une emotion delicieuse l'avait envahie et elle eut voulu ne
+pas s'en laisser distraire; tout bas elle se repetait: "Il m'aime, il
+m'aime, il m'aime;" et quand elle ne prononcait pas ces mots avec ses
+levres, ils resonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.
+
+--Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et
+Corysandre eurent pris place pres d'elle.
+
+Et la voiture roula par les rues de la ville encombrees de gens
+endimanches; les femmes coiffees du bonnet au fond brode d'or et
+d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs
+cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacees de rubans;
+les hommes, pour la plupart portant le chapeau a une corne ou meme,
+malgre la chaleur, le bonnet a poil de martre a fond de velours surmonte
+d'une houppe en clinquant.
+
+A entendre les observations de madame de Barizel, c'etait a croire
+qu'elle n'avait d'autre souci en tete que de regarder les gens de
+Fribourg et de les etudier au point de vue du costume et des moeurs.
+
+Corysandre et Roger ne repondaient rien, mais ils paraissaient ecouter;
+en realite ils se regardaient et par de brulants eclairs leurs yeux se
+disaient leur bonheur.
+
+--Je t'aime.
+
+--Je t'aime.
+
+A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un
+acces de pitie pour les chevaux, ce qui n'etait cependant pas dans ses
+habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de
+peine la cote, qui etait rude.
+
+Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour
+l'aider a descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait ose le
+faire jusqu'a ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle
+de marcher cote a cote dans cette montee ombragee par de grands bois
+sombres.
+
+Madame de Barizel etait restee en arriere. Tout a coup elle appela
+Corysandre, qui redescendit, tandis que Roger continuait de monter.
+
+--Eh bien? demanda madame de Barizel a voix basse lorsque sa fille fut
+a portee de l'entendre. Corysandre, qui connaissait bien sa mere,
+s'attendait a cette question et elle avait prepare sa reponse.
+
+--Il m'a dit qu'il m'aimait, murmura-t-elle.
+
+--Enfin, peu importe; maintenant la victoire est a nous. Tu vois si
+j'avais raison dans mes previsions et mes combinaisons; ecoute-moi donc
+jusqu'au bout. Tant qu'il ne m'aura pas adresse sa demande, je te prie
+de t'arranger pour ne pas te trouver seule avec lui. Moi, de mon cote,
+je ferai en sorte que vous n'ayez pas de tete-a-tete, ceux que je vous
+ai menages etaient indispensables, maintenant ils seraient nuisibles.
+Il vaut mieux exasperer le desir du duc et l'entretenir que de le
+satisfaire.
+
+
+
+XXVII
+
+Elle attendait la demande du duc de Naurouse pour le soir meme; aussi
+fut-elle assez vivement surprise, lorsqu'en arrivant a Bade le duc prit
+conge d'elles sans avoir rien dit.
+
+--Ce sera pour demain, pensa-t-elle.
+
+Mais la journee du lendemain fut ce qu'avait ete celle du dimanche, au
+moins quant a la demande attendue.
+
+Evidemment il se passait quelque chose d'extraordinaire.
+
+Depuis qu'elle s'etait mis en tete de faire faire a Corysandre un grand
+mariage, elle vivait sous le coup d'une menace qui, se realisant,
+pouvait aneantir ses esperances et toutes ses combinaisons: le passe.
+Qu'un de ces pretendants vint a connaitre ce passe, ne se retirerait-il
+pas?
+
+Savine l'avait-il connu?
+
+Pour Savine, la question n'avait plus qu'un interet theorique; mais,
+pour le duc, elle avait un interet immediat et pratique d'une telle
+importance, qu'il fallait coute que coute agir de facon a savoir a quoi
+s'en tenir, et surtout a voir par quels moyens on combattrait, si
+cela etait possible, l'impression que cette revelation du passe avait
+produite.
+
+Le lendemain, au reveil, son plan etait arrete, et lorsque son fidele
+Leplaquet fut introduit dans sa chambre pour dejeuner avec elle, elle
+lui en fit part.
+
+--Eh bien! demanda Leplaquet en entrant, le duc s'est-il prononce?
+
+--Non, et cela m'inquiete beaucoup; aussi ai-je decide d'agir pour
+obliger le duc a parler enfin.
+
+--Comment cela?
+
+En lui ecrivant ou plutot en lui faisant ecrire par vous. C'est-a-dire
+en empruntant votre plume si fine et si habile pour ecrire une lettre
+que Corysandre recopiera et que j'enverrai.
+
+--Ah! par exemple, voila qui est tout a fait original.
+
+--Me blamez-vous?
+
+--Moi! Je n'ai jamais blame personne et ce ne serait pas par vous que
+je commencerais. Seulement vous me permettrez, n'est-ce pas, de trouver
+originale une mere qui ecrit les lettres d'amour de sa fille, car cette
+lettre, je ne peux l'ecrire que sous votre dictee ou tout au moins sous
+votre inspiration, et c'est vous vraiment qui l'ecrivez. Voila ce qui
+est drole. Mais quant a le blamer, non. Je ne condamne jamais ce qui
+reussit, et je sais bien que vous reussirez; pour le succes je n'ai que
+des applaudissements.
+
+--Vous savez que le duc a declare son amour a Corysandre sur la
+plate-forme de la cathedrale de Fribourg.
+
+--Ca, c'est drole aussi.
+
+--En descendant, Corysandre etait terriblement emue et elle n'a pas pu
+me cacher son trouble. Je l'ai interrogee et elle m'a, en honnete fille
+qu'elle est, avoue ce qui s'est passe. Le duc a assiste de loin a cet
+interrogatoire, et, sans savoir ce qui s'est dit entre nous, il ne
+trouvera pas invraisemblable que je sache la verite; la sachant, il est
+tout naturel que je ne veuille plus recevoir le duc... Cela est hardi,
+j'en conviens, mais le succes n'appartient pas aux timides. Hier, j'ai
+recu M. de Naurouse parce que j'ai cru qu'il venait me demander la main
+de ma fille. Il ne m'a pas adresse sa demande, je ne le recois pas
+aujourd'hui, ce qui va avoir lieu tantot quand il se presentera,
+Corysandre, avec qui je me suis expliquee, ecrit au duc pour l'avertir
+de ce qui se passe et pour le mettre en demeure de se prononcer.
+
+--Et si le duc montrait cette lettre?
+
+--Cela n'est pas a craindre: le duc est trop honnete homme pour cela:
+d'ailleurs on doit apporter beaucoup de prudence dans la redaction de
+cette lettre et c'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous connaissez
+la situation, allez donc; je recopierai cette lettre pour que Corysandre
+ne sache pas qu'elle est de vous et, apres l'avoir fait copier par ma
+fille, je l'enverrai. Cherchez ce qu'il faut pour ecrire et mettez-vous
+au travail.
+
+Mais trouver ce qu'il fallait pour ecrire n'etait pas chose commode chez
+madame de Barizel, qui n'ecrivait jamais ni lettres, ni comptes, ni
+rien, un peu par paresse, beaucoup par prudence pour qu'on ne vit pas
+son ecriture et surtout son orthographe. C'etait meme cette grave
+question de l'orthographe qui faisait qu'elle demandait a Leplaquet de
+lui ecrire cette lettre, car si Corysandre en savait plus qu'elle, elle
+n'en savait pas beaucoup cependant, et il ne fallait pas que le duc
+s'apercut que celle qu'il aimait ne savait rien.
+
+Toutes les recherches de Leplaquet furent vaines, il fallut faire
+apporter de la cuisine un registre crasseux et un encrier boueux pour
+qu'il put ecrire son brouillon.
+
+--Vous comprenez la situation? dit madame de Barizel.
+
+--C'est que c'est vraiment delicat, dit-il avec embarras.
+
+--Pas pour vous, mon ami.
+
+--Cela le decida; il se mit a ecrire assez rapidement, sans s'arreter;
+les feuillets s'ajouterent aux feuillets.
+
+--Il ne faudrait pas que cela fut trop long, dit madame de Barizel.
+
+--Je sais bien, mais c'est que c'est le diable de faire court: il faut
+des preparations, des transitions.
+
+--Chez une jeune fille? Enfin, allez.
+
+Il alla encore et il arriva enfin au bout de son sixieme feuillet.
+
+--Je crois que c'est assez, dit-il, voulez-vous voir?
+
+--Si vous voulez lire vous-meme, je suivrai mieux.
+
+Il commenca sa lecture, que madame de Barizel ecouta sans interrompre,
+sans un mot d'approbation ou de critique. Ce fut seulement quand il se
+tut qu'elle prit la parole.
+
+--C'est admirable, dit-elle, plein de belles phrases bien arrangees et
+de beaux sentiments merveilleusement exprimes, seulement ce n'est pas
+tout a fait ainsi qu'ecrit une jeune fille.
+
+--Ah! dit Leplaquet d'un air pince.
+
+--Ne soyez pas blesse de mon observation, mon ami, toutes les fois que
+j'ai lu des lettres de femmes dans des romans ecrits par des hommes,
+je les ai trouvees fausses et maladroites; les hommes ne savent pas
+attraper le tour des femmes ni leur maniere de dire, qui, toute vague
+qu'elle paraisse, est cependant si precise. C'est la le defaut de votre
+lettre, qui dit trop nettement les choses, trop regulierement, en
+suivant un programme raisonne: les femmes n'ecrivent pas ainsi.
+
+--Alors, comment ecrivent-elles?
+
+--Je ne suis qu'une ignorante, je ne sais pas faire des phrases
+d'auteur; mais voila ce que j'aurais dit... Voulez-vous l'ecrire?
+
+Il reprit la plume avec mauvaise humeur et ecrivit ce qu'elle dictait,
+assez lentement, en pesant ses mots, mais cependant sans hesitation:
+
+"Je n'aurais jamais eu la pensee que notre intimite devait cesser;
+j'etais heureuse; je vivais de ma journee de la veille et de l'esperance
+du lendemain, sans rien prevoir, sans rien attendre, et voila que tout
+a coup on me prouve que ce que je croyais per" mis est blamable, que ce
+qui faisait ma joie est defendu.
+
+--Il me semble qu'apres avoir confesse son amour il est bon que
+Corysandre me fasse intervenir; elle aime, mais elle cede a sa mere.
+
+--Tres bon; continuez.
+
+"Il va nous etre interdit de nous voir; vous ne serez plus recu chez ma
+mere, et si je veux rester l'honnete fille que je dois etre il me faudra
+effacer de mon souvenir..."
+
+--Elle s'interrompit:
+
+--Si nous mettions "meme"!
+
+"... Meme de mon souvenir les doux moments passes ensemble; je devrai
+me dire que j'ai reve. Reve! reve notre premiere entrevue, reve nos
+promenades, nos heures de liberte, vos paroles, vos regards!...
+
+Elle s'interrompit encore:
+
+--Est-ce distingue, de mettre des points d'exclamation?
+
+--Pourvu qu'il n'y en ait pas trop.
+
+--Eh bien, mettez-en juste ce que les convenances permettent.
+
+Elle continua de dicter:
+
+"... C'est ce que le monde nous impose, c'est ce qu'on exige de nous;
+et je ne puis ni agir, ni lutter, je ne puis que courber la tete,
+desesperee de mon impuissance. Quelle navrante chose d'etre obligee de
+vous dire: "Ne venez plus", quand je voudrais au contraire vous appeler
+toujours; mais je le dois. Seulement saurez-vous jamais ce qu'une telle
+demarche m'aura coute de douleurs..."--Soyons tendre, n'est-ce pas? "ce
+que j'en peux souffrir. Comprendrez-vous qu'il m'a fallu toute ma foi en
+votre honneur, ma confiance en vos sentiments, ma croyance en vous, pour
+n'etre pas arretee au premier mot de cette lettre et pour la terminer en
+vous disant..."
+
+Elle s'arreta:
+
+--Qu'est-ce qu'elle peut bien lui dire? c'est la le point delicat, car
+il faut qu'elle en dise assez sans en trop dire.
+
+Apres un moment de reflexion, elle poursuivit:
+
+"... En vous disant: Allez a ma mere, elle seule peut vous ouvrir notre
+maison qu'elle veut vous tenir fermee."
+
+--Et c'est tout: s'il ne comprend pas, c'est qu'il est stupide.
+Maintenant, mon ami, relisez cela; arrangez mes phrases, donnez-leur une
+bonne tournure. Je crois que l'essentiel est dit.
+
+--Je me garderai bien de changer un seul mot a cette lettre, qui est
+vraiment parfaite et que, pour mon compte, j'admire. Vous me demontrez
+une chose que je croyais deja: c'est qu'il n'y a que les femmes qui
+puissent ecrire des lettres.
+
+
+
+XXVIII
+
+Aussitot que Leplaquet fut parti, madame de Barizel se mit a copier
+la lettre qu'elle avait dictee, ou plutot a la dessiner, car pour son
+esprit ignorant aussi bien que pour sa main inexperimentee l'ecriture
+etait une sorte de dessin; elle imitait scrupuleusement ce qu'elle avait
+devant les yeux; puis, quand elle avait fini un mot, elle comptait sur
+le modele le nombre de lettres dont il se composait, et elle faisait
+aussitot, la meme operation sur sa copie. Ne fallait-il pas que
+Corysandre ne put pas se tromper?
+
+Enfin, apres beaucoup de mal et de temps, elle vint a bout de ce
+travail, et aussitot elle fit appeler sa fille; mais, avant que
+Corysandre entrat, elle eut soin de cacher sa copie.
+
+--Je t'ai fait appeler, dit madame de Barizel, pour te parler de M. de
+Naurouse.
+
+Corysandre regarda sa mere avec inquietude; elle eut voulu qu'on ne lui
+parlat pas de Roger.
+
+--Je t'ai dit, continua madame de Barizel, que s'il ne se prononcait pas
+nous romprions toutes relations.
+
+--Il s'est prononce.
+
+--Avec toi, oui; mais avec moi? C'est dimanche qu'il t'a declare son
+amour; le soir meme il devait me demander ta main ou en tous cas il
+devait le faire le lendemain; il ne l'a pas fait. Je dois donc, quoi
+qu'il m'en coute, ne pas laisser cette cour se prolonger plus longtemps.
+A partir d'aujourd'hui notre porte sera fermee au duc.
+
+Cela fut dit d'une voix ferme qui annoncait une volonte inebranlable.
+
+Cependant, apres quelques courts instants de silence, elle parut
+s'adoucir.
+
+--Cela est terrible pour toi, ma pauvre fille, je le comprends, je le
+sens; mais que puis-je y faire?
+
+--Pourquoi ne pas attendre? essaya Corysandre.
+
+--Sois certaine que ca n'a pas ete sans de longues hesitations, que je
+me suis arretee a cette resolution. Je l'ai balancee toute la nuit, ne
+pouvant pas me resoudre a te briser le coeur, prevoyant bien, sentant
+bien quelle serait ta douleur. Un moment j'ai cru avoir trouve un moyen
+pour n'en pas venir a cette terrible extremite et pour amener le duc a
+me demander ta main aujourd'hui meme; mais, apres l'avoir longuement
+examine, j'y ai renonce.
+
+--Et pourquoi? s'ecria Corysandre en se jetant sur cette esperance qui
+lui etait presentee.
+
+--Pour deux raisons: la premiere, c'est qu'il est un peu aventureux; la
+seconde, c'est que tu n'en voudrais peut-etre pas.
+
+--Je voudrai tout ce qui ne nous separera pas.
+
+--Tu dis cela.
+
+--Cela est ainsi.
+
+--Au reste, je veux bien t'expliquer ce moyen; s'il n'a plus
+d'importance maintenant que je l'ai rejete, au moins peut-il te montrer
+combien vivement je veux ton bonheur et aussi comment je m'ingenie
+toujours a t'eviter des chagrins. Tu ecrivais au duc...
+
+--Moi?
+
+--Ah! tu vois; sans savoir, voila que tu m'interromps.
+
+--C'est de la surprise, rien de plus.
+
+--Tu ecrivais au duc et tu lui disais que j'exigeais la rupture de
+votre intimite; puis, apres avoir en quelques mots exprime combien cela
+t'etait cruel, tu ajoutais qu'il n'y avait qu'un moyen pour que cette
+rupture n'eut pas lieu; et ce moyen, c'etait qu'il vint a moi. Cela
+m'avait tout d'abord paru excellent, si bien que j'avais meme ecrit la
+lettre, tiens, la voici; veux-tu la lire? Tu me diras si ces sentiments
+sont les tiens et si je me suis mise a ta place.
+
+Elle lui tendit la lettre, et Corysandre, l'ayant prise, commenca a la
+lire; mais madame de Barizel ne la laissa pas aller loin.
+
+--Est-ce que tu n'aurais pas evoque ces souvenirs dont je parle, si tu
+avais toi-meme ecrit? demanda-telle.
+
+--Oui, je crois.
+
+Corysandre continua sa lecture, que sa mere interrompit bientot:
+
+--N'aurais-tu pas encore dit toi-meme que tu etais navree de parler
+contre ton coeur?
+
+--Oh! oui.
+
+--Allons, je vois que j'ai bien devine tes sentiments, mais n'est-il pas
+tout naturel qu'une mere, bien que n'etant pas pres de sa fille, ecrive
+en quelque sorte sous sa dictee! En realite cette lettre est de toi.
+
+Corysandre acheva sa lecture.
+
+--Quel malheur, dit madame de Barizel, qu'on ne puisse pas l'envoyer au
+duc.
+
+Elle fit une pause et, comme Corysandre ne disait rien, elle ajouta:
+
+--Il y aurait des chances pour que le duc accourut tout de suite: au
+moins cela m'avait paru probable en l'ecrivant, car tu penses bien
+que je n'ai eu qu'un but: enlever M. de Naurouse a ses hesitations,
+inexplicables s'il t'aime comme tu le crois.
+
+--Et pourquoi ne pas l'envoyer? dit Corysandre lentement et en hesitant
+a chaque mot.
+
+--S'il ne t'aime pas, il saisira cette occasion de rupture.
+
+--Il m'aime.
+
+--Si tu en es sure, cela augmente singulierement les chances de le voir
+accourir; seulement, moi qui n'ai pas les memes raisons pour me fier a
+cet amour, j'ai du renoncer a ce moyen que j'avais trouve tout d'abord
+et qui conciliait tout: notre dignite et ton amour; car tu sens bien,
+n'est-ce pas, que cette question de dignite est considerable? Que nous
+continuions a recevoir le duc maintenant comme avant, et il s'etonnerait
+bien certainement des facilites que je t'accorde, peut-etre meme cela
+lui inspirerait-il des doutes pour le passe.
+
+--Si je copiais cette lettre? repeta Corysandre, qui se perdait dans ces
+paroles contradictoires et qui d'ailleurs etait trop profondement emue;
+par la menace de sa mere pour pouvoir raisonner.
+
+Puisqu'on lui disait, puisqu'on lui expliquait que cette lettre devait
+tout concilier, ne serait-ce pas folie a elle de refuser le moyen qui
+lui etait offert? En elle il y avait bien quelque chose qui protestait
+contre l'emploi de ce moyen; mais elle n'etait guere en etat d'entendre
+la voix de sa conscience et de son coeur, troublee, entrainee qu'elle
+etait par la voix de sa mere qui ne lui laissait pas le temps de se
+reconnaitre et de reflechir.
+
+--Je n'ai pas le droit de t'empecher de risquer cette aventure, dit
+madame de Barizel.
+
+--Je pourrais la lui remettre quand il viendra.
+
+--Oh! non, cela serait tres mauvais; ce qu'il faut, si tu veux copier
+cette lettre, c'est qu'elle n'arrive au duc qu'apres que nous ne
+l'aurons pas recu. Aussitot qu'il sera parti, tu la remettras a Bob, qui
+la portera, et il est possible que quelques minutes apres nous voyions
+le duc accourir ou qu'il m'ecrive pour me demander une entrevue. Je dis
+que cela est possible, mais je ne dis pas que cela soit certain. Vois et
+decide toi-meme.
+
+Comme Corysandre restait hesitante, madame de Barizel reprit:
+
+-Pour moi, au milieu de ces incertitudes, mon devoir de mere est
+heureusement trace et je n'ai qu'a le suivre tout droit: Ne plus
+recevoir le duc... a moins qu'il ne se presente pour me demander ta main
+et, quoi qu'il m'en coute, je ne faillirai pas a ce devoir; plus tard,
+quand tu ne seras plus sous le coup immediat de la douleur, tu me
+remercieras de ma fermete.
+
+Elle se dirigea vers la porte comme pour sortir; mais elle ne sortit
+pas, car, tout en ayant l'air de vouloir laisser Corysandre a ses
+reflexions, elle tenait essentiellement, au contraire, a ce qu'elle ne
+put pas reflechir.
+
+--A quelle heure doit venir le duc aujourd'hui?
+
+--A une heure pour...
+
+--Et il est?
+
+--Midi passe.
+
+--Deja. Alors tu n'as que juste le temps d'ecrire..., si tu veux ecrire.
+
+--Je vais ecrire.
+
+--Alors, tu es sure de lui?
+
+--Oui.
+
+
+
+XXIX
+
+Quand Roger se presenta et que Bob lui repondit que "madame la comtesse
+ne pouvait pas le recevoir ni mademoiselle non plus", il fut etrangement
+surpris. Cette heure matinale avait ete choisie la veille avec
+Corysandre pour s'entendre a propos d'une promenade, et il etait
+d'autant plus etonnant qu'on ne le recut pas, que Bob, interroge,
+repondait que ni "madame la comtesse ni mademoiselle n'etaient malades".
+
+Il dut se retirer, deconcerte, se demandant ce que cela signifiait.
+
+Mais il ne pouvait guere examiner froidement cette question en la
+raisonnant, etant agite au contraire par une impatience fievreuse.
+
+Les reponses aux lettres qu'il avait ecrites a ses amis d'Amerique
+peur leur demander des renseignements sur la famille de Barizel ne lui
+etaient pas encore parvenues, et la veille il avait expedie des depeches
+a ses deux amis pour les prier de lui faire savoir par le telegraphe
+s'il pouvait donner suite au projet dont il les avait entretenus dans
+ses lettres; c'etait a la derniere extremite qu'il s'etait decide a
+employer le systeme des depeches qui, en un pareil sujet et aussi bien
+pour les demandes que pour les reponses, ne pouvait etre que mauvais par
+sa concision et surtout par sa discretion obligee; mais, apres ce qui
+s'etait passe entre lui et Corysandre, dans la tour de l'eglise de
+Fribourg, il ne pouvait plus attendre. Par la poste les reponses
+pouvaient tarder encore huit jours, peut-etre plus. Se taire plus
+longtemps devenait tout a fait ridicule.
+
+Revenant chez lui, il se trouva alors dans un etat penible de confusion
+et de perplexite, allant d'un extreme a l'autre, sans pouvoir
+raisonnablement s'arreter a rien.
+
+Il n'y avait pas une demi-heure qu'il etait rentre, quand on lui monta
+la lettre de Corysandre, sans lui dire qui l'avait apportee.
+
+Son premier mouvement fut de la jeter sur une table; il n'en connaissait
+point l'ecriture et il avait bien autre chose en tete que de s'occuper
+des lettres que pouvaient lui adresser des gens qui lui etaient
+indifferents.
+
+C'etaient des depeches qu'il attendait, non des lettres.
+
+Comme il ne pouvait rester en place et qu'il marchait a travers son
+appartement, il passa plusieurs fois aupres de la table sur laquelle
+il avait jete cette lettre: puis a un certain moment il la prit
+machinalement entre ses doigts et il lui sembla que ce papier exhalait
+le parfum de Corysandre.
+
+Sans aucun doute c'etait la une hallucination: il pensait si fortement
+a Corysandre, elle occupait si bien son coeur et son esprit, qu'il la
+voyait partout.
+
+Cependant il ne put s'empecher de flairer cette lettre, et aussitot une
+commotion delicieuse courut dans ses nerfs et le secoua de la tete aux
+pieds; c'etait bien le parfum de Corysandre, le meme au moins que celui
+qu'il avait si souvent respire avec enivrement.
+
+Vivement il dechira l'enveloppe et il lut:
+
+"Allez a ma mere..."
+
+Evidemment il n'avait que cela a faire, et telle etait la situation que
+creait cette lettre, qu'il ne pouvait pas attendre davantage.
+
+Pour que Corysandre ne se fut pas jusqu'a ce jour fachee de ses
+hesitations et de son silence, il fallait qu'elle eut vraiment l'ame
+indulgente, ou plutot il fallait qu'elle l'aimat assez pour n'etre
+sensible qu'a son amour; mais maintenant, comment ne serait-elle pas
+blessee d'un retard qui serait pour elle la plus cruelle des blessures
+en meme temps que le plus injuste des outrages? comment s'imaginer que
+plus tard elle pourrait s'en souvenir sans amertume?
+
+Jamais il n'avait eprouve pareille anxiete, car, s'il avait de
+puissantes raisons pour attendre, il en avait de plus puissantes encore
+pour n'attendre pas.
+
+Quoi qu'il decidat, il serait en faute: s'il se prononcait tout de
+suite, envers son nom; s'il ne se prononcait pas, envers son amour.
+
+Comme il agitait anxieusement ces pensees, sa porte s'ouvrit.
+
+C'etait une depeche; qu'on lui apportait.
+
+"Pouvez donner suite a votre projet, mais plus sage serait d'attendre
+lettre partie depuis six jours."
+
+Plus sage!
+
+D'un bond il fut a son bureau.
+
+"Madame la comtesse,
+
+"J'ai l'honneur de vous demander une entrevue, je vous serais
+reconnaissant de me l'accorder aujourd'hui meme, aussitot que possible.
+
+"On attendra votre reponse.
+
+"Daignez agreer l'expression de mon profond respect.
+
+NAUROUSE."
+
+Au bout de dix minutes on lui remit sous enveloppe une carte portant ces
+simples mots: "Madame la comtesse de Barizel attend monsieur le duc de
+Naurouse."
+
+Lorsqu'il se presenta devant la comtesse, il croyait qu'il prendrait le
+premier la parole; mais elle le devanca:
+
+--Vous avez du etre surpris, monsieur le duc, dit-elle ceremonieusement,
+de ne pas nous trouver lorsque vous avez bien voulu nous honorer de
+votre visite? Je vous dois une explication a cet egard et je vais vous
+la donner. Ma fille et moi, monsieur le duc, nous avons beaucoup de
+sympathie pour vous et nous sommes l'une et l'autre tres heureuses de
+l'agrement que vous paraissez trouver en notre compagnie, agrement qui
+est partage d'ailleurs; mais ma fille est une jeune fille, et, qui plus
+est, une jeune fille a marier. Tant que nos relations ont garde un
+caractere de camaraderie mondaine, je n'ai pas eu a m'en preoccuper;
+vous paraissiez eprouver un certain plaisir a nous rencontrer, nous en
+ressentions un tres vif a nous trouver avec vous, c'etait parfait. Mais
+en ces derniers temps on m'a fait des observations... tres serieuses, au
+moins au point de vue des usages francais qui desormais doivent etre
+les notres, sur... comment dirais-je bien... sur votre intimite avec ma
+fille. Mes yeux alors se sont ouverts, mon devoir de mere a parle haut
+et j'ai decide que, quoi qu'il nous en coutat, a ma fille et a moi, nous
+devions rompre des relations qui plus tard pouvaient nuire a Corysandre,
+et qui meme lui avaient peut-etre deja nui. C'est ce qui vous explique
+pourquoi nous n'avons pas pu recevoir votre visite tantot. Sans doute
+j'aurais pu la recevoir et vous donner alors les raisons que je vous
+donne en ce moment, mais j'ai pense que vous comprendriez vous-meme le
+sentiment qui me faisait agir. Vous avez voulu une franche explication,
+la voila.
+
+--Si j'ai insiste pour etre recu, ce n'a point ete dans l'intention de
+provoquer cette explication que vous voulez bien me donner avec tant de
+franchise. Il y a longtemps que j'aime mademoiselle Corysandre...
+
+--Vous, monsieur le duc!
+
+--En realite je l'aime du jour ou je l'ai vue pour la premiere fois.
+Mais si vif, si grand que soit cet amour, je n'ai pas voulu ecouter ses
+inspirations avant d'etre bien certain que je n'obeissais pas a des
+illusions enthousiastes; aujourd'hui cette certitude s'est faite dans
+mon esprit aussi bien que dans mon coeur et je viens vous demander de me
+la donner pour femme.
+
+Aucune emotion, ni trouble, ni joie, ni triomphe, ne se montra sur le
+visage de madame de Barizel en entendant cette parole qu'elle avait
+cependant si anxieusement attendue et si laborieusement amenee.
+
+Elle resta assez longtemps sans repondre, comme si elle etait plongee
+dans un profond embarras; a la fin elle se decida, mais en hesitant.
+
+--Avant tout je dois vous avouer que votre demande, dont je suis fort
+honoree, me prend tout a fait au depourvu et me cause une surprise que
+je n'ai pas la force de cacher, car j'etais loin de soupconner votre
+amour pour elle,--la resolution que j'ai mise a execution aujourd'hui
+en est la preuve. Avant de vous repondre je dois donc tout d'abord
+interroger ma fille, dont je ne connais pas les sentiments et que je ne
+contrarierai jamais dans son choix. Et puis il est une personne aussi
+que je dois consulter, notre meilleur ami en France, le second pere de
+ma fille, M. Dayelle, qui, je ne vous le cacherai pas, sera peut-etre
+votre adversaire, au moins dans une certaine mesure, c'est-a-dire...
+
+--M. Dayelle m'a explique pourquoi il me considerait comme un assez
+mauvais mari; mais c'est la un exces de rigorisme contre lequel je me
+defendrai facilement si vous voulez bien m'entendre.
+
+--Je voudrais que ce fut notre ami Dayelle qui vous entendit, car je
+dois avoir egard a son opinion. Justement je l'attends. Vous pourrez
+donc le faire revenir de ses preventions, qui, j'en suis convaincue, ne
+sont pas fondees; mais, jusque-la il est bien entendu que la mesure que
+j'avais cru devoir prendre et qui s'imposait a ma prevoyance de mere
+n'a plus de raison d'etre, et que toutes les fois que vous voudrez bien
+venir, nous serons heureuses, ma fille et moi, de vous recevoir.
+
+--Alors j'aurai l'honneur de vous faire ma visite ce soir.
+
+Roger se retira.
+
+Ce fut ceremonieusement que madame de Barizel le reconduisit; mais
+aussitot qu'il fut parti elle monta quatre a quatre a la chambre de sa
+fille, ou elle entra en dansant.
+
+--Enfin ca y est, s'ecria-t-elle, embrasse-moi, duchesse!
+
+
+
+XXX
+
+Si l'annonce du mariage de mademoiselle de Barizel, de la belle
+Corysandre avec le prince Savine avait fait du tapage, celle de son
+mariage avec le duc de Naurouse en fit un bien plus grand encore. On
+avait parle de Savine, parce que Savine voulait qu'on parlat de lui
+et employait dans ce but toute sorte de moyens. On parlait du duc de
+Naurouse tout naturellement, parce qu'on avait plaisir a s'occuper de
+lui. Savine n'etait aime de personne; Naurouse etait sympathique a
+tout le monde, meme a ceux qui ne le connaissaient que pour ce qu'on
+racontait sur son compte.
+
+Et puis c'etait la semaine des courses, et les anciens amis de Roger
+etaient arrives a Bade; le prince du Kappel, Poupardin, Montrevault
+et dix autres avec leurs maitresses presentes ou anciennes, et tous
+s'etaient jetes sur cette nouvelle:
+
+--Naurouse se marie, est-ce possible?
+
+On l'avait entoure, questionne, felicite, et tout d'abord il avait mis
+une certaine reserve dans ses reponses; mais, lorsqu'a la suite de
+l'entrevue avec Dayelle et d'un nouvel entretien avec madame de Barizel,
+dans lequel celle-ci, "eclairee sur les sentiments de sa fille
+et conseillee par son ami Dayelle", avait formellement donne son
+consentement, il avait tres franchement montre combien il etait heureux
+de ce mariage, n'attendant meme pas les questions pour l'annoncer a ceux
+de ses amis qu'il estimait assez pour leur parler de son bonheur.
+
+Les felicitations les plus vives qu'il recut furent celles du prince de
+Kappel:
+
+--Etes-vous heureux, cher ami, de pouvoir vous marier librement et de
+vous choisir votre femme vous-meme et tout seul! Je crois que si j'avais
+la liberte de faire comme vous, je me marierais; tandis qu'il est bien
+certain que je mourrai garcon pour ne pas me laisser marier a quelque
+princesse de sang royal, mais tuberculeux ou scrofuleux, qu'on
+m'imposerait au nom de la politique et a qui je devrais faire des
+enfants... si je pouvais. J'aime mieux ne pas essayer. D'ailleurs, un
+futur roi qui ne se marie pas, c'est drole, et on est original comme on
+peut.
+
+Parmi ses amis, un seul, au lieu de le feliciter, le blama et tres
+vivement, parlant au nom de l'amitie et de la raison, employant la
+persuasion et la raillerie pour empecher ce qu'il appelait un suicide:
+ce fut Mautravers.
+
+Contrairement a son habitude, Mautravers n'etait point arrive a Bade
+pour le commencement des courses, et quand Roger, surpris de ne le pas
+voir, avait demande de ses nouvelles, on lui avait repondu qu'il ne
+viendrait probablement pas; cependant il etait venu, et, le matin de la
+deuxieme journee, en debarquant de chemin de fer il etait tombe chez
+Roger encore au lit et endormi.
+
+--Enfin vous voila de retour et pour longtemps, j'espere.
+
+--Pour tres longtemps, pour toujours probablement.
+
+--Est-ce que ce qu'on raconte serait vrai?
+
+--Que raconte-t-on?
+
+--Que vous avez l'idee de vous marier.
+
+--C'est vrai.
+
+--Vous marier avec une Americaine, une etrangere, vous, Francois-Roger
+de Charlus, duc de Naurouse?
+
+--Cette Americaine est d'origine francaise: elle appartient a une tres
+vieille et tres bonne famille du Poitou, les Barizel.
+
+--On m'avait dit tout cela, car on s'occupe beaucoup de vous en ce
+moment, et on m'a dit aussi que c'etait par amour que vous vouliez
+epouser cette jeune fille, mais je ne l'ai pas cru.
+
+--Vraiment!
+
+--Qu'on me dise que vous faites un mariage de convenance avec une jeune
+fille de votre rang, et cela pour continuer votre nom, pour avoir une
+maison, je ne repondrai rien, ou presque rien, bien que le mariage soit
+a mon sens la chose la plus folle du monde; mais un mariage d'amour,
+vous, vous, Roger, jamais je ne l'admettrai. Qu'on puisse aimer sa femme
+de coeur eternellement comme l'exige la loi du mariage, je veux bien
+vous le conceder; c'est rare, cependant c'est possible. Mais a cote
+des sentiments du coeur, il y en a d'autres, n'est-ce pas? Eh bien,
+croyez-vous que ceux-la puissent etre eternels? Vous avez eu des
+maitresses, et dans le nombre il y en a que vous avez aimees
+passionnement, eh bien! est-ce qu'a un moment donne, tout en eprouvant
+encore pour elles de la tendresse, vous n'avez pas ete desagreablement
+surpris de vous apercevoir que sous d'autres rapports elles vous etaient
+devenues absolument indifferentes, ne vous disant plus rien, a ce point
+que vous vous demandiez avec stupefaction comment elles avaient pu
+eveiller en vous un desir? Vous savez comme moi que cela est fatal et
+que ceux-la meme qui sont les plus fortement maitres de leur volonte
+n'echappent pas a cette loi humaine. Quand cela arrivera dans votre
+mariage d'amour, car il faudra bien qu'un jour ou l'autre cela arrive,
+et que vous resterez en presence d'une femme aigrie, d'autant plus
+insupportable qu'elle aura de justes raisons pour se plaindre, vous vous
+souviendrez de mes paroles; seulement il sera trop tard. Et notez qu'en
+parlant ainsi je ne calomnie pas l'amour, car je reconnais volontiers
+qu'on peut aimer une maitresse indefiniment, toujours, meme vieille, et
+cela tout simplement parce qu'elle n'est pas liee a vous, parce que vous
+ne lui appartenez pas; tandis qu'une femme qu'on a, ou plutot qui vous a
+du matin au soir et du soir au matin, on ne peut pas ne pas s'en lasser,
+et alors...
+
+Mautravers etait reste dans la chambre, tandis que Roger etait entre
+dans son cabinet de toilette, et c'etait de la chambre qu'il parlait.
+Sur ces derniers mots, Roger sortit du cabinet une serviette a la main,
+s'essuyant le cou et le visage.
+
+--Mon cher ami, dit-il posement, tout en se frottant, ce n'est pas
+d'aujourd'hui que vous me faites entendre des paroles du genre de
+celles que vous venez de m'adresser. On dirait que c'est chez vous une
+specialite. Bien souvent, vous m'avez fait souffrir, aujourd'hui que
+j'ai un peu plus d'experience, vous m'interessez. Aussi ne vous ai-je
+pas interrompu, curieux de voir ou vous vouliez en venir. J'avoue que je
+ne le sais pas encore, car, si vous avez pour but de me faire renoncer a
+ce mariage, vous devez comprendre qu'il est trop tard. Je suis engage,
+et vous savez bien que je ne me degage jamais. D'ailleurs, tout ce que
+vous venez de me dire, fut-il vrai et dut-il se realiser, que cela
+ne m'arreterait pas. J'aime celle que je vais epouser, je l'aime
+passionnement, et, dusse-je n'avoir qu'un jour de bonheur pres d'elle,
+pour ce jour je donnerais tout ce qui me reste de temps a vivre. Vous
+voyez donc que rien ne changera ma resolution... sentimentale. Mais,
+alors meme que les sentiments qui s'ont inspiree n'existeraient pas,
+je la realiserais cependant quand meme, car je veux me marier tout de
+suite, et pour cela j'ai une raison qui, quand je vous l'aurai dite,
+vous fera, j'en suis certain, m'approuver: cette raison, c'est que je
+veux avoir des enfants afin que mon nom ne puisse point passer un jour
+aux Condrieu.
+
+Disant cela il regarda Mautravers en plein visage et il s'etablit entre
+eux un assez long silence; puis il reprit:
+
+--Ma fortune, je puis la leur enlever par un bon testament; mais pour
+mon nom je ne puis l'empecher surement de tomber entre leurs mains que
+par un mariage qui me donnera des enfants... et je me marie. Au reste
+vous allez voir bientot que celle que j'epouse est digne non seulement
+d'inspirer l'amour, mais encore de le retenir et de le fixer.
+
+--Je n'ai rien dit qui fut personnel a mademoiselle de Barizel, j'ai
+parle en general.
+
+--Elle sera tantot aux courses; je vous presenterai a elle; quand vous
+la connaitrez, vous serez peut-etre moins absolu dans vos theories.
+
+--Est-ce que vous dinez ce soir chez madame de Barizel? demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Eh bien, alors nous dinerons ensemble si vous voulez bien.
+
+Comme Roger faisait un mouvement pour refuser:
+
+--Bien entendu, vous aurez toute liberte pour vous en aller aussitot
+que vous voudrez, de facon a faire une visite du soir a mademoiselle de
+Barizel, si vous le desirez.
+
+
+
+XXXI
+
+Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et
+il avait ete convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'etait une fete
+de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques
+semaines.
+
+Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de
+Washington,--la lettre justement qu'annoncait la depeche.
+
+En la prenant il eprouva une vive emotion: "Plus sage d attendre
+lettre", disait la depeche.
+
+Maintenant que cette lettre arrivait, etait-il sage a lui de l'ouvrir?
+Au point ou en etaient les choses il ne pouvait pas revenir en arriere.
+Et le put-il, le dut-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il
+la supporterait, si cruelle qu'elle fut; mais il ne l'imposerait jamais
+a Corysandre.
+
+Son mouvement d'hesitation fut court: l'anxiete etait trop poignante
+pour qu'il l'endurat, et d'ailleurs ce n'etait point son habitude
+d'hesiter en face d'un danger.
+
+Il lut:
+
+"Mon cher Roger,
+
+"Je voudrais repondre a votre lettre d'une facon simple et precise;
+par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquete sur la
+famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis
+justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable
+residence de Washington, bien faite pour donner le spleen a l'homme
+le plus gai de la terre. Je suis donc oblige de m'en tenir a des
+renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami,
+en me lisant et surtout en prenant une resolution d'apres ces
+renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes
+a la verite. Sur le mari il y a unanimite: un gentleman et, ce qui est
+mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur
+et de coeur, noble des pieds a la tete, dans sa vie, ses manieres, ses
+habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le representent
+comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Reste Francais bien
+que n'ayant pas vecu en France, mais Francais d'origine, Francais de
+sang, et Francais du dix-huitieme siecle avec quelque chose de brillant,
+de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est
+distingue pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent ete
+heroiques dans un pays ou l'on serait moins sensible a la pratique et au
+but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec
+sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son
+importance: il avait herite d'une grande fortune engagee dans toutes
+sortes de complications; il ne l'a point degagee, loin de la, et
+l'abolition de l'esclavage a du lui porter un coup funeste; mais a cet
+egard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de
+vous repondre, suivant l'usage americain:--Vaut.... tant de mille
+dollars.--Sur la mere, au lieu de l'unanimite, c'est la contradiction
+que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les
+autres, c'est une aventuriere, et ceux-la meme racontent sur elle toutes
+sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car
+si elles etaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous
+l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner
+aux sources, de facon a vous dire ce qu'il y a d'exageration la dedans.
+Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une depeche vous me demandez de
+faire cette enquete. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je
+suis entierement a votre disposition et que ce me sera un plaisir de
+vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-a-dire au moment ou
+vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans
+l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a
+la meme unanimite que sur le pere: la plus belle personne du monde, a
+provoque l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux
+qui l'ont vue. La seule chose a noter et a interpreter contre elle est
+qu'elle a manque plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce
+elle qui n'a pas voulu de ses pretendants? sont-ce les pretendants qui
+n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il
+semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voila pour aujourd'hui tout ce
+que je puis vous dire. Cela manque de precision, j'en conviens; mais je
+vous repete que je suis tout a vous, pret a aller a la Nouvelle-Orleans
+ou ailleurs au premier signe que vous me ferez."
+
+Ecrite sans alinea, comme il est d'usage en diplomatie, et, en ecriture
+batarde aussi nette que si elle avait ete lithographiee, cette lettre
+fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle etait sur un point assez
+inquietante, mais il avait craint pire. En somme, elle etait aussi
+satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui
+etait l'essentiel. Le pere, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds
+a la tete, "la fille, la plus belle personne du monde." C'etait quelque
+chose cela, c'etait beaucoup. Il est vrai que du cote de la mere les
+choses ne se presentaient plus sous le meme aspect; mais ces histoires
+scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute a des
+amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mere fut un modele
+de vertu: ce n'est pas sa belle-mere qu'on epouse, sans quoi on ne se
+marierait jamais.
+
+Cependant, comme il ne fallait rien negliger, il envoya une depeche a
+son ami pour le prier d'aller sinon a la Nouvelle-Orleans pour suivre
+cette enquete, au moins de la confier a quelqu'un de sur et, cela fait,
+il se rendit chez madame de Barizel le coeur leger, plein de confiance,
+ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait
+passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle
+preoccupation eut resiste a cette joie!
+
+En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de
+madame de Barizel; avec inquietude il interrogea Corysandre du regard,
+mais celle-ci ne lui repondit rien ou plutot le regard qu'elle attacha
+sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour.
+
+Ce fut madame de Barizel elle-meme qui vint au-devant des questions
+qu'il n'osait pas poser:
+
+--J'aurais un mot a vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon.
+
+Il la suivit.
+
+Elle tira une lettre de sa poche:
+
+--Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre
+anonyme qui vous concerne: j'ai hesite sur la question de savoir si je
+vous la montrerais; mais, tout bien considere, je pense que vous devez
+la connaitre.
+
+Elle la lui tendit ouverte:
+
+"Un de vos amis, qui est en meme temps l'admirateur de votre charmante
+fille, se trouve vivement emu par le bruit qu'on fait courir du prochain
+mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez
+votre consentement a ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le
+jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous etes etrangere.
+Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il
+n'aurait ete admis par une famille francaise honorable qui aurait eu
+souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux
+vous l'expliquer: il est ne d'un pere qui portait en lui le germe de
+plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombe jeune
+encore, et d'une mere qui est morte poitrinaire. Il a herite et de son
+pere et de sa mere. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez
+ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pale; surtout
+regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les medecins, est un
+des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son
+enfance il a ete constamment malade et, en ces dernieres annees, tres
+gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec
+un ou deux enfants qui seront les miserables heritiers de leur pere pour
+la sante, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait
+un crime."
+
+--Vous voyez! dit madame de Barizel.
+
+Roger ne repondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui
+tremblait entre ses doigts.
+
+--Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame
+de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un
+profond mepris, m'aurait jetee dans une angoisse terrible: heureusement,
+je sais par experience que les craintes qu'elle voudrait provoquer
+ne sont pas fondees, et c'est pour cela que je vous la communique,
+uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les
+ennemis odieux qui recourent a de pareilles armes.
+
+--D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-pere, et je suis
+aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la
+dicter: il voudrait m'empecher de me marier afin qu'un jour son autre
+petit-fils, celui qu'il aime, herite de mon titre et de mon nom et pour
+cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a
+fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empecher
+d'avoir des enfants, il ecrit ces lettres infames.
+
+Violemment il la froissa dans sa main crispee.
+
+--Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondement
+blesse et peine; mais au moins ne vous inquietez pas, de pareilles
+denonciations ne peuvent rien sur mes resolutions, et pour Corysandre,
+il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et
+n'en saura jamais rien?
+
+En voyant comment madame de Barizel accueillait ces revelations, il
+pouvait ne pas s'inquieter pour son mariage, mais pour lui-meme il ne
+pouvait pas ne pas penser a cette lettre.
+
+Il etait vrai que son pere etait mort jeune; il etait vrai que sa mere
+etait poitrinaire: il etait vrai que lui-meme depuis son enfance avait
+ete bien souvent malade. Etait-il donc condamne a transmettre a ses
+enfants les maladies hereditaires qu'il aurait recues de ses parents?
+
+Une main hippocratique? Qu'etait-ce que cela? Avait-il vraiment la main
+hippocratique?
+
+Sa journee, dont il s'etait promis tant de bonheur fut empoisonnee, et
+le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres
+ne parvinrent pas toujours a chasser les nuages qui assombrissaient son
+front.
+
+A un certain moment il vit dans la foule un medecin parisien qu'il avait
+connu autrefois et qu'on etait sur de rencontrer partout ou il y avait
+des cocottes; aussitot, se levant de la chaise qu'il occupait aupres de
+Corysandre, il alla a lui.
+
+--Docteur, j'ai un renseignement a vous demander, dit-il en l'emmenant
+a l'ecart. A quels signes reconnait-on donc ce que vous appelez la main
+hippocratique?
+
+--Au renflement en massue de la derniere phalange des doigts et a
+l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale.
+
+--Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine.
+
+--Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est
+exagere: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains.
+
+--Je vous remercie.
+
+Avant de revenir aupres de Corysandre, Roger s'en alla tout a
+l'extremite de l'enceinte du pesage, et la, se degantant rapidement, il
+examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardees, en se demandant
+si elles etaient ou n'etaient pas hippocratiques.
+
+Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez leger, qu'a un
+doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant a l'incurvation de l'ongle,
+il ne savait pas trop ce que cela pouvait etre; c'etait sans doute un
+terme de medecine, il le chercherait.
+
+
+
+XXXII
+
+Roger croyait diner avec Mautravers seul; mais, quand il entra dans le
+salon ou celui-ci l'attendait, il trouva plusieurs convives reunis: le
+prince de Kappel, Poupardin, Montrevault, Sermizelles, Cara, Balbine,
+Esther Marix et enfin Raphaelle.
+
+Hommes et femmes s'empresserent au-devant de lui, pour lui tendre la
+main; quand Raphaelle lui tendit la sienne, il ne fut pas maitre de
+retenir un leger mouvement.
+
+--Ne me remerciez pas d'avoir invite une ancienne amie, dit Mautravers,
+qui l'observait, c'est elle-meme qui s'est invitee tout a l'heure quand
+elle a su que nous dinions ensemble.
+
+--Ca c'est beau, dit Poupardin.
+
+--Au moins c'est unique, repondit Raphaelle, ce n'aurait pas ete
+pour vous, mon cher Poupardin, que j'aurais adresse cette demande a
+Mautravers.
+
+On se mit a rire et Poupardin n'osa pas se facher tout haut.
+
+--Ne remarquez-vous pas une chose curieuse, dit Mautravers, c'est qu'a
+l'exception de Garami mort et de Savine en voyage, nous voila tous
+reunis aujourd'hui pour celebrer les adieux a la vie de notre ami, comme
+nous etions reunis il y a cinq ans pour feter son entree dans la vie.
+
+--Si cette remarque est juste, dit le prince de Kappel, elle n'est pas
+consolante, car elle prouve que nous tournons toujours dans le meme
+cercle et sur place, comme des chevaux de cirque; a Paris, comme a
+l'etranger, comme partout, hommes, femmes, nous sommes toujours les
+memes, et franchement ca manque de diversite. Nous allons dire les memes
+choses qu'a Paris, rire des memes plaisanteries, manger la meme sauce
+brune, la meme sauce rouge, la meme sauce blanche; et puis demain nous
+recommencerons.
+
+On se mit a table et Raphaelle se placa a cote de Roger; ce voisinage
+n'etait guere pour lui plaire, mais il eut ete maladroit et ridicule
+d'en rien laisser paraitre. Aussi s'assit-il sans faire la moindre
+observation; c'etait deja trop qu'il eut montre de la surprise en la
+voyant: elle ne lui etait, elle ne pouvait lui etre que completement
+indifferente et il ne devait pas plus se rappeler qu'il l'avait aimee,
+qu'il ne devait se souvenir qu'elle l'avait trompe; tout cela etait si
+loin!
+
+Cependant, au lieu de se tourner vers elle, il adressa la parole
+a Balbine, qu'il avait a sa gauche, et pendant assez longtemps il
+s'entretint avec elle, sans plus faire attention a Raphaelle que s'il ne
+la connaissait pas.
+
+A un certain moment, cet entretien s'etant interrompu, Raphaelle se
+pencha vers lui et, parlant d'une voix etouffee, de maniere a n'etre
+entendue que de lui seul:
+
+--Cela te contrarie, dit-elle, que je me sois invitee a ce diner.
+
+Ce tutoiement le blessa; se tournant vers elle vivement, il la regarda
+de haut, puis tout a coup se baissant de facon a lui parler a l'oreille:
+
+--Le jour ou nous nous sommes separes, dit-il, j'etais sur le balcon et
+j'ai tout entendu.
+
+--C'a ete justement parce que je te savais sur le balcon du boudoir et
+parce que je savais aussi que de ce balcon on entendait tout ce qui se
+disait chez mes parents que j'ai parle. Ne fallait-il pas t'amener a
+rompre?
+
+Il eut un tressaillement.
+
+--Est-ce que tu te confesses? demanda Cara.
+
+--Justement, repondit-elle.
+
+--Alors cela sera long!
+
+--Si je disais tout, ca ne finirait pas aujourd'hui.
+
+--Continue, mais tout haut.
+
+--Merci.
+
+Elle continua comme si elle n'avait pas ete interrompue, s'exprimant
+au milieu de ces neuf personnes a peu pres aussi librement que si elle
+avait ete seule, car c'etait un de ses talents, de pouvoir parler en
+jetant hardiment a la face des gens ce qu'elle voulait dire, sans que
+ses voisins l'entendissent.
+
+--Il y a longtemps que je sentais, que je voyais que tu te perdrais pour
+moi, par generosite, par amour, et que si les choses continuaient ainsi
+ta famille te ferait interdire. Plusieurs fois deja j'avais essaye de
+rompre et, tout ce que je t'avais propose, tu l'avais repousse; si tu
+savais comme cela m'avait ete doux! Alors, voyant qu'il fallait te
+sauver malgre toi, j'ai invente cette comedie. Tu sais: ce n'est pas
+impunement qu'on fait du theatre; j'ai pris un moyen qui m'etait inspire
+par mon metier, j'ai joue une scene... atroce, en me disant pour me
+soutenir que si tu pouvais me croire ce que je paraissais etre, tu
+souffrirais moins et te guerirais plus surement, plus vite.
+
+Le maitre d'hotel l'interrompit pour placer devant elle une assiette a
+laquelle elle ne toucha pas.
+
+--Je sais bien, continua-t-elle, que je ne suis pas une bien bonne
+comedienne; mais il parait que ce jour-la j'ai eu du talent, car tu as
+cru a la scene que je jouais, tu y as cru pendant de longues annees, tu
+y crois peut-etre encore en ce moment meme, te disant que j'ai ete
+la plus miserable des femmes, au lieu de voir que j'en etais la plus
+tendre, la plus devouee, tendre jusqu'au sacrifice de mon amour, devouee
+jusqu'au suicide.
+
+--Que diable chuchotez-vous donc a l'oreille de Naurouse? demanda
+Montrevault, ca n'est pas correct, cela, ma chere.
+
+Assurement non, cela n'etait pas correct; elle le sentait sans qu'il fut
+besoin de le lui faire observer, mais, comme, elle n'avait pas dit tout
+ce qu'elle voulait dire, elle prit bravement son parti et se decida a
+achever tout haut ce qu'elle avait commence tout bas:
+
+--Ce que je lui dis? fit-elle en se mettant de face et en promenant
+sur tous les convives un regard assure, une chose bien simple, bien
+elementaire, mais qui, cependant, peut vous etre utile a tous, j'entends
+a tous les hommes qui sont ici, et dont je veux bien vous faire part
+pour votre education. Comme je n'aurai a tromper aucun de vous, je peux
+parler franchement. Ce que je disais, le voici: Tout homme s'imagine,
+quand il est l'amant d'une femme qui lui temoigne de l'amour, qu'il doit
+etre seul et que, s'il ne l'est pas, c'est qu'il n'est pas aime; eh
+bien! ca, c'est des betises.
+
+--Bravo! cria Balbine.
+
+--Certainement, continua Raphaelle, une femme peut n'aimer qu'un homme
+et l'aimer exclusivement, si bien que tous les autres ne sont rien
+pour elle; mais, quant a n'avoir qu'un seul amant, ca c'est une autre
+affaire, et il n'en est pas une seule, si elle est franche, qui vous
+dira que c'est possible; il en faut un pour ceci, un autre pour cela,
+enfin des relais.
+
+--Tres bien, dit Mautravers en riant, au moins tu es franche.
+
+--Je m'en flatte; c'etait la ce que j'expliquais au duc, au petit duc,
+comme nous disions autrefois, quand Montrevault m'a interrompue pour me
+rappeler que je n'etais pas correcte, ce qui est grave. Et le but de
+cette explication etait de lui prouver... ca, j'aimerais mieux le lui
+dire tout bas, mais puisque je ne serais pas correcte, il faut bien que
+je le dise tout haut, tant pis pour ceux que ca blessera...
+
+--Va toujours, dit Mautravers, ceux qui se blesseront de tes paroles
+auront mauvais caractere.
+
+--Et puis, comme Savine ne peut pas m'entendre il m'est bien egal qu'on
+se fache ou qu'on ne se fache pas. Donc le but de mon explication etait
+de lui prouver que bien que nous nous soyons faches, je l'ai aime,
+tendrement, passionnement aime, et, qu'en realite, je n'ai jamais aime
+que lui.
+
+Il y eut une explosion de cris et d'exclamations.
+
+--Ca, c'est aimable pour Poupardin, dit Mautravers dominant le tumulte.
+
+--Poupardin cheval de renfort, dit Montrevault.
+
+--Pourquoi avez-vous voulu que je dise haut ce que j'etais en train de
+dire bas, continua Raphaelle sans se laisser deconcerter, ce n'est
+pas ma faute. Nous nous sommes faches, mon petit duc et moi, sans
+explication; apres plusieurs annees je le retrouve, alors je saisis
+l'occasion aux cheveux et je m'explique! c'est bien naturel. Dans
+d'autres circonstances je n'aurais pas risque cette explication, parce
+qu'on aurait pu supposer que je n'entreprenais ma justification que dans
+un but interesse, mais maintenant cela n'est pas a craindre, cette idee
+ne peut venir a personne et je suis bien aise que le petit duc sache...
+
+--Qu'il a ete l'homme aime et non un vulgaire amant, dit Sermizelles,
+c'est entendu.
+
+--Il le sait.
+
+--Il en est fier.
+
+--Il en revera.
+
+--Ton souvenir consolera ses vieux jours.
+
+--Blaguez tant que vous voudrez, repliqua Raphaelle, cela m'est egal;
+j'ai dit ce que je voulais dire.
+
+Elle se mit alors a manger consciencieusement, en femme qui veut
+regagner le temps perdu, et, pendant le reste du diner, elle ne
+chercha point a s'adresser a Roger en particulier, ne lui parlant
+que lorsqu'elle y etait amenee naturellement par les hasards de la
+conversation.
+
+Au dessert, Roger se leva et quitta la table.
+
+--Comment, vous nous abandonnez? s'ecria Balbine; c'est scandaleux!
+
+--Et il a joliment raison! dit le prince de Kappel.
+
+Sans plus repondre a ceux qui l'approuvaient qu'a ceux qui le blamaient,
+Roger se retira pour se rendre aupres de Corysandre, et en chemin
+une question qu'il s'etait deja posee lui revint: Pourquoi Raphaelle
+avait-elle essaye cette justification? Il etait dans des dispositions ou
+l'on se defie de tout et de tous: les etranges paroles que Mautravers
+lui avait adressees le matin, puis presque aussitot la lettre anonyme
+que madame de Barizel lui avait communiquee, l'avaient mis sur ses
+gardes; il traversait bien evidemment une phase decisive, et des
+dangers, des embuches dressees par M. de Condrieu-Revel, devaient
+l'envelopper de toutes parts. On ne reculerait devant rien pour rompre
+son mariage. Cela etait bien certain, il le savait, il le voyait, et
+ses soupcons ne devaient s'arreter devant personne; mais enfin il lui
+paraissait difficile d'admettre que les explications de Raphaelle
+pussent se rattacher a ces dangers, ou, si cela etait, il ne voyait ni
+par ou ni comment. Raphaelle etait trop intelligente pour croire qu'il
+pouvait revenir a elle, alors meme qu'il croirait qu'elle s'etait
+immolee, qu'elle s'etait suicidee pour lui. Et si ce n'etait pas cela
+qu'elle avait cherche, ce qui eut ete absurde, il ne trouvait pas ce
+qu'elle avait pu vouloir, au moins en ce qui touchait son mariage.
+
+
+
+XXXIII
+
+Le lendemain matin, au moment ou Roger allait descendre pour dejeuner,
+il entendit un bruit de voix dans son antichambre, et ce bruit se
+continuant comme s'il y avait une discussion entre Bernard et une
+personne qui voudrait entrer, il ouvrit sa porte.
+
+La personne qui voulait entrer n'etait autre que Raphaelle, et Bernard,
+qui aimait a se substituer a son maitre, s'imaginant que celui-ci ne
+devait pas etre en disposition de recevoir une ancienne maitresse,
+refusait de la recevoir:
+
+--Puisque j'affirme a madame que M. le duc est sorti.
+
+C'etait sur ce mot que Roger avait ouvert la porte.
+
+Sans daigner remettre le valet de chambre a sa place, Raphaelle, passant
+devant lui, se hata d'entrer.
+
+Elle lui tendit la main en le regardant; il lui donna la sienne, mais ce
+ne fut pas bien franchement. Cette visite n'etait pas pour lui plaire,
+pas plus que ce tutoiement auquel elle s'obstinait, bien qu'il eut evite
+de la tutoyer lui-meme.
+
+Elle parut ne pas s'en apercevoir et, tirant un fauteuil, elle s'assit.
+
+--Sais-tu pourquoi j'ai tenu si fort a te presenter ma justification?
+lui demanda-t-elle.
+
+--Pour te justifier probablement, repondit-il en employant de mauvaise
+grace le tutoiement.
+
+--Sans doute; mais tu me connais mal si tu t'imagines que je n'ai ete
+guidee que par un motif etroitement personnel. Depuis notre separation
+j'ai supporte ton mepris, trouvant, je te l'avoue, une joie orgueilleuse
+a me dire: "Il ne saura jamais ce que j'ai fait pour lui, mais il suffit
+que je le sache, moi."--Et cela me suffisait reellement. Tu penses bien
+que dans ma vie j'ai eu des heures d'amertume, n'est-ce pas, et de
+degout? Mais quand, dans ces heures-la, je pensais a toi, j'etais tout
+de suite relevee et je redressais la tete quand je me disais: "Voila ce
+que j'ai fait pour l'homme que j'aimais." Eh bien! j'aurais continue
+a me taire s'il n'etait pas venu un moment ou j'ai eu besoin de ton
+estime, non pour moi, mais pour toi.
+
+Comme il la regardait avec etonnement, se demandant ou tendaient ces
+etranges paroles, elle continua:
+
+Tu ne comprends rien a ce que je te dis la, n'est-ce pas? mais tu vas
+voir bientot que je ne dis pas un seul mot inutile. Cependant, avant
+d'en arriver la, il faut que je te dise encore que c'est pour toi que
+je suis a Bade, au risque d'une scene terrible avec Savine quand il
+apprendra que je suis venue ici, bien qu'il m'ait demande de rester a
+Paris pendant son absence, et les demandes de Savine, ce sont les ordres
+du plus feroce des despotes. Enfin il faut que tu saches aussi que
+c'est moi qui ai arrange ce diner avec Mautravers, qui ne voulait pas
+m'inviter et qui ne s'est decide qu'en pensant que j'avais sans doute
+l'esperance de t'entrainer a faire une infidelite a ta fiancee,--ce qui,
+pour sa nature bienveillante, est un plaisir tres doux.--Maintenant que
+tout cela est explique, ecoute-moi.
+
+Elle fit une pause, se recueillant, puis elle poursuivit:
+
+--Tu sais qu'avant ton retour en Europe le bruit a couru que Savine
+devait epouser mademoiselle de Barizel?
+
+--Que ce nom ne soit pas prononce entre nous, dit Roger en etendant la
+main par un geste energique.
+
+--Oh! sois tranquille, ce n'est pas d'elle que je veux parler; je n'ai
+rien a en dire; jamais l'idee ne me serait venue de porter un temoignage
+contre une jeune fille que tu aimes et dont tu veux faire ta femme; tu
+me calomnies si tu me juges capable d'une pareille bassesse. Rassure-toi
+donc et laisse-moi continuer sans m'interrompre; ce que j'ai a dire est
+deja assez difficile; si tu me troubles je n'en viendrai jamais a bout.
+
+Elle fit une nouvelle pause:
+
+--Tu connais Savine, tu comprends donc sans qu'il soit besoin que je te
+le dise que je ne l'aime pas. Savine mourra sans avoir jamais aime
+et sans avoir jamais ete aime; peut-etre, quand il sera vieux, le
+regrettera-t-il, mais il sera trop tard. Cependant malgre son egoisme,
+son avarice, sa secheresse de coeur, sa mechancete, sa durete, sa
+lachete, malgre tous les defauts et tous les vices qui font de lui un
+des plus vilains masques qu'on puisse rencontrer, je tiens a lui...
+parce qu'il m'est necessaire. Si je pouvais aimer; je n'aurais jamais
+ete sa maitresse; mais, dans les dispositions ou je suis, mieux vaut lui
+qu'un autre; au moins il a une qualite: la richesse, et, bien qu'il y
+tienne terriblement, a cette richesse, on peut avec un peu d'habilete
+lui en extraire de temps en temps quelques bribes. De ces bribes je n'ai
+pas assez et il me faut quelques annees encore pour atteindre le chiffre
+que je me suis fixe, car, avec lui, le travail d'extraction est d'un
+difficile que tu n'imaginerais jamais, toi qui es la generosite meme.
+Aussi, quand j'ai appris le bruit qu'on faisait courir de son mariage,
+tu peux te representer l'etat dans lequel cela m'a jetee; on ne perd
+pas ainsi un homme qui vous fait la femme la plus enviee de Paris. Tout
+d'abord je me suis refusee a admettre que ce mariage fut possible, car
+je croyais bien connaitre mon Savine, et ce qui s'est passe m'a donne
+raison; mais devant la persistance de ce bruit j'ai fini par m'inquieter
+un peu, puis beaucoup, et alors j'ai eu l'idee d'empecher ce mariage si
+je le pouvais. Avant tout il me fallait savoir quelle etait celle que
+Savine voulait epouser, et j'ai envoye un homme dont j'etais sur faire
+une enquete ici.
+
+--Il suffit, dit Roger, je comprends maintenant ou tend cet entretien,
+restons-en la; je ne veux pas en entendre davantage; j'en ai deja trop
+entendu.
+
+--Il faut que tu m'entendes, dit-elle, il le faut, au nom de ton
+honneur.
+
+--Mon honneur ne regarde que moi seul, et je ne permets a personne d'en
+prendre souci.
+
+--Quand tu sais qu'il est en danger, oui; mais quand tu ne sais pas
+qu'il est menace, ne permets-tu pas qu'on t'avertisse? Je t'ai dit que
+je ne voulais pas parler de... de celle que tu aimes, tu peux donc
+m'entendre sans craindre que mes paroles soient un outrage pour elle;
+mais il y a plus: tu dois m'entendre, tu le dois pour ton nom, dont tu
+es si justement fier, pour ton bonheur. Quand on se marie on prend
+des renseignements sur la famille de celle qu'on epouse, pourquoi
+repousserais-tu ceux que je t'apporte?
+
+Il eut un geste de colere; puis, d'une voix sourde:
+
+--Parce qu'on choisit ceux a qui on demande un temoignage.
+
+--Ah! Roger! s'ecria-t-elle, tu es cruel pour une femme qui ne veut que
+ton bien et qui ne demande rien que d'etre entendue quand elle eleve la
+voix non pour elle, mais pour toi; tu la frappes injustement. Mais je ne
+veux pas me plaindre, encore moins me facher; je me mets a ta place, je
+sens ce que ma demarche doit te faire souffrir et je sais que, quand tu
+souffres, la colere l'emporte en toi sur la bonte et la generosite de
+ton caractere; si tu regrettes le coup dont tu viens de me frapper,
+ecoute-moi, c'est la seule reparation que je veuille.
+
+--Mais pourquoi donc, s'ecria-t-il violemment, venir m'imposer des
+paroles que je ne veux pas entendre, car elles s'adressent a des
+personnes dont il ne peut pas etre question entre nous?
+
+--Parce qu'il faut que tu les entendes, ces paroles, parce que si je ne
+venais pas te les dire, les sachant, je serais coupable d'une infamie
+et d'une lachete. Ce que j'ai appris, je ne l'ai pas cherche pour toi,
+mais, maintenant que je le sais, je ne peux pas, je ne dois pas le
+garder pour moi. Refuserais-tu donc d'ecouter une voix qui t'avertirait
+que tu vas tomber dans un precipice, parce que tu n'aurais pas demande
+cet avertissement? N'est-ce pas un devoir de te le donner, de te le
+crier, pour qui voit ce precipice, et vas-tu me repondre que je ne suis
+pas digne de t'avertir? Mais ce serait de la folie.
+
+L'insistance meme de Raphaelle avait fini par emouvoir Roger. Son
+premier mouvement avait ete de lui fermer la bouche; mais, ne le pouvant
+pas, il avait ete peu a peu ebranle par l'ardeur qu'elle avait mise
+a vouloir parler quand meme et malgre lui; et puis le souvenir de la
+lettre de son ami, le secretaire de la legation de Washington, lui
+revenait et le troublait.
+
+Brusquement il se decida:
+
+--Hier tu m'as dit des choses bien etranges et bien invraisemblables,
+auxquelles je n'ai pas voulu repondre; aujourd'hui l'heure est venue de
+me prouver que tu etais sincere hier, et pour cela c'est de m'apporter
+les preuves palpables, evidentes, de ce que tu veux me reveler. Si tu me
+donnes ces preuves, je te croirai non seulement pour aujourd'hui, mais
+encore pour hier; au contraire, si tu ne me les donnes pas, je te
+traiterai comme la derniere des miserables.
+
+Vivement elle etendit le bras:
+
+--Alors mets ta main dans la mienne, s'ecria-telle, la condition que
+tu m'imposes, je la tiens, et les preuves que tu exiges, je te les
+donnerai, non pas dans un delai que je pourrais allonger, non pas
+demain, mais tout de suite, car ces preuves, je les ai la, les voici:
+
+Disant cela, elle tira une liasse de papiers de la poche de sa robe
+et la presenta a Roger, qui, pret a la prendre, eut un mouvement de
+repulsion.
+
+--Mais, avant de te les mettre sous les yeux, continua-t-elle, il faut
+que je t'explique comment elles sont venues entre mes mains. Je t'ai
+dit que voulant empecher Savine de m'abandonner pour se marier, j'avais
+envoye ici un homme sur, habitue a ce genre de recherches, qui devait
+faire une enquete sur ce qu'etait celle que Savine allait epouser,
+disait-on, et sur la famille de celle-ci. Mon homme me confirma ce
+mariage, qui lui parut decide; mais les renseignements qu'il me donna
+n'eurent pas une grande importance. Ils m'apprirent ce que tu as du voir
+toi-meme sur l'interieur, les relations, les habitudes de madame de
+Barizel, qui n'ont rien de respectable et qui sentent terriblement la
+boheme.
+
+Roger voulut l'interrompre.
+
+--Il faut bien, dit-elle, que j'appelle les choses par leur nom;
+d'ailleurs, madame de Barizel etant une etrangere, il n'y a rien
+d'extraordinaire a ce qu'elle ne vive pas comme tout le monde. Si je
+n'avais a parler que de cela, je n'en dirais rien. Sans me rapporter
+rien de precis, mon homme m'en dit assez cependant pour me faire
+comprendre que si je voulais poursuivre mon enquete en Amerique, je
+pouvais en apprendre assez sur madame de Barizel pour empecher Savine de
+devenir son gendre. C'etait grave d'envoyer un agent en Amerique et de
+poursuivre la-bas des recherches de ce genre; cela exigeait de grands
+frais. Mais, d'autre part, c'etait grave aussi de perdre Savine, et les
+risques que je courais d'un cote n'etaient nullement en rapport avec les
+chances que je pouvais m'assurer d'un autre. J'envoyai donc mon homme en
+Amerique.
+
+--Ah!
+
+Il eut voulu retenir cette exclamation qui trahissait son emotion, mais
+en voyant la tournure que prenaient les choses, il n'avait pas ete
+maitre de ne pas la laisser echapper, car ce n'etait pas, comme il
+l'avait suppose tout d'abord, de bavardages mondains qu'il allait etre
+question, de racontages ramasses a Paris ou a Bade; ce que Raphaelle
+avait fait pour son interet a elle, c'etait ce qu'il aurait voulu, ce
+qu'il aurait du faire lui-meme pour son honneur.
+
+--Et ce que je t'apporte, dit-elle, c'est le resultat des recherches
+que mon homme a faites en Amerique, avec preuves a l'appui, car il
+me fallait ces preuves pour Savine, et j'avais recommande qu'on ne
+recueillit aucun bruit sans le faire appuyer par un temoignage certain;
+tous les renseignements qu'on a recueillis n'ont pas ete prouves, mais
+ceux qui l'ont ete suffiront, et au dela, pour t'eclairer.
+
+Au lieu de continuer, elle s'arreta, et son visage, qu'avait anime
+l'ardeur de la discussion, prit une expression desolee:
+
+--Si tu savais, dit-elle, comme je suis peinee de te causer une douleur,
+moi qui voudrais tant t'eviter un chagrin, moi qui aurais voulu que mon
+souvenir ne fut pas associe a de mauvais souvenirs! Mais je suis comme
+une mere qui doit avoir le courage de frapper l'enfant qu'elle aime.
+
+--Au fait, dit Roger, ces renseignements, ces preuves...
+
+Apres avoir resiste pour ne pas l'entendre, c'etait lui maintenant qui
+la pressait de parler.
+
+--Tu sais le nom de madame de Barizel, son nom de famille?
+
+--Non.
+
+--C'est facheux, car cela t'aurait permis de suivre les renseignements
+et les temoignages que je vais successivement te donner sur sa jeunesse,
+qui est la partie interessante de sa vie; mais tu pourras savoir
+facilement ce nom meme sans le lui demander. Elle a achete un terrain
+aux Champs-Elysees, soi-disant pour construire dessus un hotel, mais en
+realite et tout simplement pour eblouir les epouseurs, et son nom de
+fille se trouve dans cet acte: Olympe de Boudousquie ou plutot sans
+_de_, Olympe Boudousquie tout court, ainsi que le prouve, ce certificat
+de bapteme, revetu, comme tu le vois, de toutes les signatures et de
+toutes les cachets qui peuvent affirmer son authenticite.
+
+Disant cela, elle prit dans sa liasse un papier qu'elle presenta a
+Roger, et, pendant qu'il lisait, elle continua:
+
+--Tu vois: le pere, Jerome Boudousquie, professeur de musique; la mere,
+Rosalie Aitie, modiste, cela n'indique guere que la fille de ces gens-la
+ait droit a la particule, n'est-ce pas? Au reste, cette Rosalie Aitie
+etait une personne remarquable par sa beaute, a laquelle il n'a manque
+pour faire fortune qu'un autre theatre que Natchez, qui est une petite
+ville de trois a quatre mille habitants, ou une femme, meme de talent
+(et il parait qu'elle etait douee), ne peut pas briller, et puis il y
+avait en elle un vice qui devait l'empecher de s'elever: son sang; elle
+etait d'origine noire, bien que parfaitement blanche...
+
+Comme Roger avait laisse echapper un mouvement, elle s'interrompit pour
+prendre deux pieces qu'elle lui tendit:
+
+--Ceci est prouve; la mere de Rosalie Aitie etait, tu le vois, une
+esclave.
+
+Elle fit une pause pour que Roger eut le temps de lire les papiers
+qu'elle lui avait presentes; puis, sans le regarder, pour ne pas
+augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner
+attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle
+continua:
+
+--M. Jerome Boudousquie disparut quand sa fille Olympe etait encore tout
+enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements
+manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la
+lacune qui existe entre le moment ou madame Boudousquie quitte Natchez
+et celui ou nous la retrouvons a la Nouvelle-Orleans, tenant l'emploi
+des meres nobles ou pas du tout nobles aupres de sa fille Olympe, lancee
+dans la haute cocotterie, et deja mademoiselle de Boudousquie pour ceux
+qui ne savent pas d'ou elle vient. Elle a un succes de tous les diables,
+succes du autant a sa beaute qu'a son habilete, car tout le monde
+s'accorde a reconnaitre que c'est une femme tres forte. Malheureusement,
+sur cette periode, les renseignements manquent aussi, c'est-a-dire les
+renseignements avec preuve a l'appui, les seuls dont nous ayons a nous
+occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je
+dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants
+qui allait lui echapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les debris
+de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au
+compte de la jalousie par des juges complaisants.
+
+--Ceci est absurde, s'ecria Roger, et c'est se moquer de moi que de me
+raconter de pareilles histoires.
+
+--Je ne l'ai racontee que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de
+Barizel et quelle est sa reputation. N'est-ce pas chose grave qu'on
+puisse parler ainsi d'une femme, meme alors que cette femme serait
+innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la
+juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas la-dessus. Une
+seule chose est certaine, c'est qu'apres la mort de ce personnage,
+qui s'appelait Jose Granda et qui etait Espagnol, elle quitte la
+Nouvelle-Orleans pour Charlestown, ou un riche commercant se ruine et
+se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frere de William
+Layton, qui l'a alors connue comme la maitresse de son frere et qui a
+ete temoin de cette ruine et de ce suicide, est etabli a Paris, 45,
+rue de l'Echiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les
+renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a cause la mort de son
+frere et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'a l'interroger pour qu'il
+parle: c'est un temoin vivant et qui, par son honorabilite, merite toute
+confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue
+de l'Echiquier?
+
+Il repondit par un signe de tete, car une emotion poignante le serrait a
+la gorge: ce n'etait plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour
+avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'a interroger un temoin, un
+temoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventuriere
+dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables
+dont il etait question dans cette lettre seraient vraies? Etait-ce
+possible? Il se debattait contre cette question, et son amour pour
+Corysandre se revoltait, a cette pensee.
+
+--Apres Charlestown, continua Raphaelle, il y a encore une disparition.
+On la retrouve a Savannah menant grande existence, maitresse d'un
+negociant qui, ruine par elle, est venu se refaire une fortune en
+France, ou il a reussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle
+volontiers d'Olympe Boudousquie, car elle n'a laisse que de mauvais
+souvenirs a ses amants et ils la traitent sans menagement; il n'y a qu'a
+l'interroger aussi, celui-la. Nouvelle disparition. Elle va a la Havane,
+d'ou la ramene le comte de Barizel, qui la presente et la traite comme
+sa femme. L'a-t-il veritablement epousee? On n'en sait rien: mon
+homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible
+cependant, car le comte etait un homme passionne, un parfait gentilhomme
+francais dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutot
+contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laisse que de
+grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le
+train qui est le sien depuis qu'elle est a Paris. Il est vrai que les
+reponses ne manquent pas a ces questions pour ceux qui veulent prendre
+la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel
+manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu
+peux la-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir
+autant parce que tu n'es pas du metier, tu peux en voir assez cependant
+pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe a
+Paris ou a Bade, et je ne suis venue a toi que pour te parler de ce que
+je savais sur la vie de madame de Barizel en Amerique. Le hasard ou
+plutot, mon interet m'ayant amenee a rechercher ce qu'etait cette femme
+qui, par son habilete et surtout par son audace, est parvenue a prendre
+place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par
+sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me
+ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que
+j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez
+maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras,
+je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose a
+ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que
+je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en
+feras ce que ton honneur t'indiquera.
+
+Elle se leva, tandis que Roger restait assis, aneanti, ecrase par ces
+terribles revelations.
+
+Le premier mouvement qu'il fit longtemps, tres longtemps apres le depart
+de Raphaelle, fut d'etendre la main pour prendre un _Indicateur des
+chemins de fer_ qui etait la sur une table; mais il lui fallut plusieurs
+minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant
+ses yeux troubles et les filets noirs qui separent les trains se
+brouillaient; enfin il parvint a voir que le premier train pour Paris
+etait a trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait.
+
+Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitot il se rendit
+aux allees de Lichtenthal.
+
+Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.
+
+--Quel bonheur! dit-elle, le visage radieux, je ne vous attendais pas de
+sitot; quelle bonne surprise!
+
+Il se raidit pour ne pas se trahir:
+
+--C'est une mauvais nouvelle que je vous apporte je suis oblige de
+partir pour Paris par le train de trois heures.
+
+--Partir!
+
+Elle le regarda en tremblant: instantanement son beau visage s'etait
+decolore.
+
+--Et pourquoi partir? demanda-t-elle d'une voix rauque.
+
+--Pour une chose tres grave... mais rassurez-vous, chere mignonne, et
+dites-vous que je n'ai jamais mieux senti combien profondement, combien
+passionnement je vous aime qu'en ce moment ou je suis oblige de
+m'eloigner de vous... pour quelques jours seulement, je l'espere.
+
+Tendrement elle lui tendit la main et le regardant avec des yeux doux et
+passionnes:
+
+--Alors partez, dit-elle, mais revenez vite, n'est-ce pas, tres vite? Si
+courte que soit votre absence, elle sera eternelle pour moi.
+
+A ce moment madame de Barizel ouvrit la porte et entra dans le salon;
+vivement Corysandre courut au-devant d'elle:
+
+--Si tu savais quelle mauvaise nouvelle, dit-elle.
+
+--Quoi donc?
+
+Roger voulut repondre lui-meme:
+
+--Je suis oblige de partir pour Paris a trois heures et je viens vous
+faire mes adieux.
+
+--Comment partir! Vous n'assistez pas aux dernieres journees de courses?
+
+--Cela m'est impossible.
+
+--Mais vous ne nous aviez pas parle de ce depart.
+
+--C'est que je ne savais pas moi-meme que je partirais; c'est ce matin,
+il y a quelques instants, que ce depart a ete decide.
+
+Avec Corysandre il s'etait senti le coeur brise; mais avec madame de
+Barizel ce n'etait pas un sentiment de lachete qui l'aneantissait,
+c'etait un sentiment d'indignation et de fureur qui le soulevait.
+Etait-elle vraiment la femme que Raphaelle venait de lui montrer? Il
+pouvait le savoir.
+
+Il fit quelques pas vers la porte:
+
+--C'est justement avec deux de vos compatriotes, dit-il en regardant
+madame de Barizel, que j'ai a traiter l'affaire... capitale qui
+m'appelle a Paris, deux Americains, M. Layton, de Charlestown...
+
+Elle palit.
+
+--... Et M. Henry Urquhart, de Savannah.
+
+Il crut qu'elle allait defaillir; mais elle se redressa:
+
+--Bon voyage! dit-elle.
+
+
+
+XXXIV
+
+Le trouble de madame de Barizel avait ete le plus terrible des aveux.
+
+Cependant Roger partit pour Paris, et, apres avoir vu M. Layton, le
+frere du suicide de Charlestown, il alla au Havre pour voir M. Urquhart.
+
+Une fille! La mere de celle qu'il aimait avait ete une fille!
+
+Il revint a Paris, ecrase, mais cependant ferme dans sa resolution.
+
+Jamais il ne reverrait Corysandre.
+
+Comment supporteraient-ils l'un et l'autre cette separation? Il n'en
+savait rien, il ne se le demandait meme pas, car ce n'etait pas de
+l'avenir qu'il pouvait s'occuper, c'etait du present, du present seul.
+
+Et dans ce present il n'y avait qu'une chose: la fille d'Olympe
+Boudousquie ne pouvait pas etre duchesse de Naurouse.
+
+Ce que souffrirait Corysandre, ce qu'il souffrirait lui-meme, il devait
+pour le moment ecarter cela de sa pensee et tacher de ne voir que ce que
+l'honneur de son nom lui imposait.
+
+Il se serait fait tuer pour l'honneur de ce nom: cette resolution serait
+un suicide.
+
+Et dans le wagon qui le ramenait du Havre a Paris, il arreta la mise a
+execution de cette resolution, s'y reprenant a vingt fois, a cent fois,
+ne restant fixe qu'a un seul point, qui etait qu'il ne devait pas
+retourner a Bade, car il sentait bien que, s'il revoyait Corysandre, il
+n'y aurait ni volonte, ni dignite, ni honneur qui tiendraient contre
+elle; et puis, que lui dirait-il, d'ailleurs? Il ne pouvait pas lui
+parler de sa mere, il faudrait qu'il inventat des pretextes; lesquels?
+Elle le verrait mentir, et cela il ne le voulait pas.
+
+Il ecrirait donc.
+
+Il fut emporte dans un tel trouble, un tel emoi, une telle angoisse, un
+tumulte si vertigineux, qu'il fut tout surpris de se trouver arrive a
+Paris: le temps, la distance, etant choses inappreciables pour lui.
+
+Immediatement il se rendit chez lui et tout de suite il ecrivit ses
+lettres, dont les termes etaient arretes dans sa tete.
+
+"Madame la comtesse,
+
+"En vous disant que je partais pour voir MM. Layton et Urquhart vous
+avez compris qu'il me serait impossible de donner suite au projet de
+mariage dont je vous avais entretenu. Apres avoir vu ces deux messieurs,
+je vous confirme cette impossibilite.
+
+"NAUROUSE."
+
+Puis il passa a la lettre de Corysandre; mais, avant de pouvoir poser
+la plume sur le papier, il la laissa tomber plus de dix fois, l'esprit
+affole, le coeur defaillant:
+
+"Je vous aime, chere Corysandre, et c'est sous le coup de la plus
+affreuse, de la plus grande douleur que j'aie jamais eprouvee que je
+vous ecris.
+
+"Nous ne nous verrons plus.
+
+"Cependant mon amour pour vous est ce qu'il etait hier, plus profond
+meme, et ce que je vous disais en me separant de vous, je vous le repete
+en toute sincerite: Je vous aime, je vous adore.
+
+"Mais l'implacable fatalite nous separe et il n'y a pas de volonte
+humaine qui puisse nous reunir.
+
+"Adieu; mon dernier mot sera celui qui a commence cette lettre, celui
+qui remplit ma vie: je vous aime, chere Corysandre.
+
+"ROGER."
+
+Cette lettre ecrite, il la relut, et il voulut la dechirer, car elle ne
+disait nullement ce qu'il voulait dire; mais, quand il la recommencerait
+dix fois, vingt fois, a quoi bon, puisque, ce qui etait dans son coeur,
+il ne pouvait justement pas l'exprimer.
+
+Il avait decide que ce serait Bernard reste a Bade qui porterait
+ces deux lettres, et, en les envoyant a celui-ci, il lui donna ses
+instructions qu'il precisa minutieusement: tout d'abord, Bernard devait
+porter la lettre adressee a Corysandre et la remettre lui-meme aux mains
+de mademoiselle de Barizel; quand a celle de madame de Barizel, il etait
+mieux qu'il la remit a quelqu'un de la maison sans explication.
+
+Lorsque l'enveloppe dans laquelle il avait place ces lettres fut fermee,
+il la garda longtemps devant lui, ne pouvant pas l'envoyer a la poste:
+c'etait sa vie, son bonheur, qu'il allait sacrifier, son amour.
+
+Jamais il n'avait eprouve pareille douleur, pareille angoisse, et si son
+coeur ne defaillait pas dans les faiblesses de l'irresolution, il se
+brisait sous les efforts de la volonte.
+
+Il fallait qu'il renoncat a celle qu'il avait aimee, qu'il aimait si
+passionnement, et il y renoncait; mais au prix de quelles souffrances
+accomplissait-il ce devoir!
+
+Enfin l'heure du depart des courriers approcha! il ne pouvait plus
+attendre; il prit la lettre et la porta lui-meme au bureau de la rue
+Taitbout, marchant rapidement, resolument; mais, lorsqu'il la jeta dans
+la boite, il eut la sensation qu'il lui en aurait moins coute de presser
+la gachette d'un pistolet dont la gueule eut ete appuyee sur son coeur.
+
+Il etait pres de la rue Le Pelletier; le souvenir de Harly se presenta a
+son esprit, non de Harly son ami,--il n'avait point d'ami a cette heure
+et l'humanite entiere lui etait odieuse, mais de Harly, medecin; il
+monta chez lui.
+
+En le voyant entrer, Harly vint a lui vivement.
+
+--Quelle joie, mon cher Roger!
+
+Mais en remarquant combien il etait pale et comme tout son visage
+portait les marques d'un profond bouleversement, il s'arreta.
+
+--Qu'avez-vous donc? Etes-vous malade? s'ecria-t-il.
+
+--Malade, non; mort: je viens de rompre mon mariage.
+
+Plusieurs fois Roger avait ecrit a Harly pour lui parler de ce mariage
+et lui dire combien il aimait Corysandre.
+
+--J'ai rompu, continua Roger, et j'aime celle que je devais epouser plus
+que je ne l'ai jamais aimee; de son cote elle m'aime toujours, c'est
+vous dire ce que je souffre. Plus tard, je vous expliquerai les raisons
+de cette rupture; aujourd'hui je viens demander au medecin un remede
+pour oublier et dormir, car, si j'ai eu le courage d'accomplir cette
+rupture, j'ai maintenant la lachete de ne pas pouvoir supporter ma
+douleur.
+
+--Mais que voulez-vous?
+
+--Je vous l'ai dit: oublier, dormir, ne pas penser, ne pas souffrir.
+
+--Mais, mon ami, la douleur morale s'use par le temps; on ne la supprime
+pas. Si je la suspends par le sommeil, au reveil vous la retrouverez
+aussi intense qu'en ce moment.
+
+--J'aurai dormi, j'aurai echappe a moi-meme, a mes pensees, a mes
+souvenirs.
+
+--Et apres?
+
+--Ce n'est pas demain qui m'occupe en ce moment, c'est aujourd'hui.
+
+Harly ne l'avait pas vu depuis deux ans et il le trouvait plus pale,
+plus maigre que lorsqu'il l'avait quitte. Ce long voyage ne lui avait
+pas ete salutaire. La fievre bien certainement ne le quittait pas.
+
+Dans ces conditions comment allait-il supporter la crise qu'il
+traversait? Par les lettres qu'il avait recues Harly savait que Roger
+avait mis toutes les esperances de sa vie dans ce mariage qui, pour
+lui, etait le point de depart d'une existence nouvelle, serieusement,
+utilement remplie, avec toutes les joies de l'amour et de la famille,
+ces joies qu'il n'avait jamais connues et apres lesquelles il aspirait
+si ardemment. Dans cette existence tranquille et reguliere, il aurait
+pu trouver le retablissement de sa sante, tandis que s'il reprenait ses
+anciennes habitudes il y trouverait surement l'aggravation rapide de sa
+maladie.
+
+Comment l'empecher de les reprendre?
+
+
+
+XXXV
+
+Ce que Harly avait predit se realisa: quand Roger sortit de son
+assoupissement il trouva sa douleur aussi intense que la veille et
+meme plus lourde, plus accablante, car il n'etait plus enfievre par la
+resolution a prendre puisque l'irreparable etait accompli, et c'etait le
+sentiment de cet irreparable qui pesait sur lui de tout son poids.
+
+C'etait fini, il ne la verrait plus, et cependant elle etait la devant
+ses yeux plus belle, plus radieuse, plus eblouissante qu'il ne l'avait
+jamais vue; ce n'etait pas la mort qui la lui enlevait, mais sa propre
+volonte. Cette separation, il l'avait voulue, il la voulait et cependant
+il en etait a se demander s'il n'etait pas plus coupable envers
+Corysandre en l'abandonnant qu'il ne l'eut ete envers l'honneur de son
+nom en l'epousant. Que lui avait-il valu jusqu'a ce jour, ce nom dont il
+avait ete, dont il etait si fier? La guerre avec sa famille qui avait
+empoisonne sa jeunesse, et maintenant le sacrifice de son bonheur.
+
+Il ne pouvait pas rester enferme toute la journee, tournant et
+retournant la meme pensee, voyant et revoyant toujours la meme image.
+
+Il envoya chercher une voiture:
+
+--Ou faut-il aller?
+
+--Faites-moi faire le tour de Paris par les boulevards exterieurs.
+
+En arrivant pour la seconde fois a la Porte-Maillot, le cheval de sa
+victoria n'en pouvait plus; il descendit de voiture, en prit une autre
+et recommenca sa promenade.
+
+A sept heures, il se fit conduire chez Bignon; mais au lieu d'entrer au
+rez-de-chaussee, il monta a l'entresol pour diner seul dans un salon
+particulier.
+
+--Combien monsieur le duc veut-il de couverts? demanda le maitre
+d'hotel, qui le reconnut.
+
+--Un seul.
+
+--Que commande monsieur le duc?
+
+--Ce que vous voudrez.
+
+A huit heures il entra a l'Opera.
+
+Il ne tarda pas a ne pas pouvoir rester en place; la musique
+l'exasperait.
+
+Il sortit et s'en alla aux Bouffes.
+
+Mais il n'y resta pas davantage.
+
+Alors il se fit conduire aux Folies-Dramatiques, d'ou il se sauva au
+bout d'un quart d'heure.
+
+Ces gens qui paraissaient s'amuser, ces comediens qui jouaient
+serieusement, la foule, le bruit, les lumieres, tout lui faisait
+horreur.
+
+Il entra chez lui, se disant que le lendemain ce serait la meme chose,
+puis le surlendemain, puis toujours ainsi.
+
+Mais le lendemain justement il n'en fut pas ainsi.
+
+Le matin, comme il allait sortir, pour sortir, sans savoir ou aller, le
+valet de chambre, entrant dans son cabinet, lui demanda s'il pouvait
+recevoir madame la comtesse de Barizel.
+
+La comtesse a Paris! Il resta un moment abasourdi.
+
+--Avez-vous dit que j'etais chez moi? demanda-il.
+
+--J'ai dit que j'allais voir si M. le duc pouvait recevoir.
+
+Son parti fut pris.
+
+--Faites entrer, dit-il.
+
+Il passa dans le salon, s'efforcant de se calmer. Ce n'etait que la
+comtesse, il n'avait pas de menagement a garder avec elle; il haissait,
+il meprisait cette miserable femme qui le separait de Corysandre.
+
+Elle entra la tete haute, avec un sourire sur le visage, et comme Roger,
+stupefait, ne pensait pas a lui avancer un siege, elle prit un fauteuil
+et s'assit. Elle eut fait une visite insignifiante, qu'elle n'eut certes
+pas paru etre plus a son aise.
+
+--J'ai recu votre lettre hier matin, dit-elle, et aussitot je me suis
+mise en route pour venir vous demander ce qu'elle signifie.
+
+--Que je renonce a la main de mademoiselle de Barizel.
+
+--Oh! cela, je l'ai bien compris; mais pourquoi renoncez-vous a la main
+de ma fille?
+
+Il avait eu le temps de se remettre, et en voyant cette assurance qui
+ressemblait a un defi, un sentiment d'indignation l'avait souleve.
+
+--Parce qu'un duc de Naurouse ne donne pas son nom a la fille de
+mademoiselle Olympe Boudousquie.
+
+Il croyait la faire rentrer sous terre, elle se redressa au contraire et
+son sourire s'accentua:
+
+--Je crois, dit-elle, que vous etes victime d'une etrange confusion de
+nom, que des malveillants, des jaloux ont inventee dans un sentiment de
+haine stupide et de basse envie pour ma fille: je me nomme, il est vrai,
+de Boudousquie du nom de mon pere; mais de Boudousquie et Boudousquie
+sont deux. Lorsque avec des yeux egares vous etes venu m'annoncer que
+vous partiez pour voir MM. Layton et Urquhart, j'ai ete pour vous
+avertir qu'on tendait un piege a votre credulite, comme on avait essaye
+d'en tendre un a la mienne lorsqu'on m'avait ecrit pour m'avertir qu'il
+y avait en vous le germe de je ne sais quelle maladie mortelle, car deja
+on m'avait menacee, pour m'escroquer de l'argent, de me rattacher a
+cette famille Boudousquie avec laquelle je n'ai rien de commun; mais
+je ne l'ai point fait, pensant que vous ne donneriez pas dans cette
+invention grossiere. Je crois que j'ai eu tort; je vois que ces gens ont
+su troubler votre jugement, cependant si ferme et si droit d'ordinaire,
+et je viens me mettre a votre disposition pour vous fournir toutes les
+explications que vous pouvez desirer. Il s'agit de ma fille, de son
+bonheur, de son honneur, et je n'ecoute, moi, sa mere, que cette seule
+consideration. Que vous a-t-on dit!
+
+--Vous le demandez?
+
+--Certes.
+
+--M. Layton m'a dit qu'Olympe Boudousquie, apres avoir ruine son frere
+dont elle etait la maitresse, avait amene celui-ci a se tuer. M.
+Urquhart m'a dit que la meme Olympe Boudousquie, qui l'avait trompe et
+ruine, etait la derniere des filles.
+
+--Eh bien! en quoi cela a-t-il pu vous toucher? Il n'y a jamais eu rien
+de commun entre la famille Boudousquie, a laquelle appartenait cette...
+fille, et la famille de Boudousquie d'ou je sors.
+
+--Alors comment se fait-il que le portrait d'Olympe Boudousquie, que M.
+Urquhart a conserve et m'a montre, soit... le votre?
+
+Du coup, madame de Barizel, si pleine d'assurance, fut renversee;
+une paleur mortelle envahit son visage et Roger crut qu'elle allait
+defaillir. Se voyant observee, elle se cacha la tete entre ses mains,
+mais le tremblement de ses bras trahit son emotion.
+
+Cependant elle se remit assez vite, au moins de facon a pouvoir
+reprendre la parole:
+
+--Je n'essayerai pas de cacher ma confusion et ma honte, dit-elle, car
+je veux vous avouer la verite, toute la verite. Que ne l'ai-je fait plus
+tot! Je vous aurais epargne les douleurs par lesquelles vous avez passe
+et que vous nous avez imposees, a ma fille et a moi. J'avoue donc que,
+tout a l'heure, en vous disant qu'il n'y avait rien de commun entre
+Olympe Boudousquie et ma famille, j'ai manque a la verite: en realite
+cette Olympe etait la fille de mon pere, fille naturelle, nee de
+relations entre mon pere et une jeune femme...
+
+--Mademoiselle Aitie, modiste a Natchez; j'ai le certificat de bapteme
+d'Olympe Boudousquie et beaucoup d'autres pieces authentiques la
+concernant et concernant aussi sa mere.
+
+Madame de Barizel eut un mouvement d'hesitation, cependant elle
+continua:
+
+--Vous savez comme ces liaisons se font et se defont facilement. Mon
+pere eut le tort de ne pas s'occuper de cette fille qui, devenue grande,
+suivit les traces de sa mere; c'est a elle que se rapportent sans doute
+les pieces dont vous parlez, a elle aussi que se rapportent les recits
+qui ont ete faits par MM. Layton et Urquhart et si vous trouvez qu'une
+certaine ressemblance existe entre le portrait qu'on vous a montre et
+moi, vous devez comprendre que cette ressemblance est assez naturelle
+puisque celle qui a pose pour ce portrait etait... ma soeur.
+
+--Et cette soeur naturelle, puis-je vous demander ce qu'elle est
+devenue?
+
+--Morte.
+
+--Il y a longtemps?
+
+--Une quinzaine d'annees.
+
+--Vous avez un acte qui constate sa mort.
+
+--Non, mais on pourrait sans doute le trouver... en le cherchant.
+
+--Eh bien, je puis eviter cette peine, car j'ai une serie d'actes
+s'appliquant a cette Olympe Boudousquie qui permettent de la suivre
+jusqu'au moment ou M. le comte de Barizel l'a ramenee de la Havane.
+
+--Monsieur le duc!
+
+Mais Roger ne se laissa pas interrompre, vivement il se leva et etendant
+le bras vers la porte:
+
+--Je vous prie de vous retirer.
+
+--Mais je vous jure.
+
+--Me croyez-vous donc assez naif pour avoir foi aux serments d'Olympe
+Boudousquie?
+
+Elle se jeta aux genoux de Roger en lui saisissant une main malgre
+l'effort qu'il faisait pour se degager:
+
+--Eh bien! je partirai, s'ecria-t-elle avec un accent dechirant, je
+retournerai en Amerique, vous n'entendrez jamais parler de moi, je serai
+morte pour le monde, pour vous, meme pour ma fille; mais, je vous en
+conjure a genoux, a mains jointes, en vous priant, en vous suppliant
+comme le bon Dieu, ne l'abandonnez pas, ne renoncez pas a ce mariage.
+Elle est innocente, elle est la fille legitime du comte de Barizel
+dont la noblesse est certaine; elle vous aime, elle vous adore. La
+tuerez-vous par votre abandon? C'est sa douleur qui m'a poussee a cette
+demarche. Ne vous laisserez-vous pas emouvoir, vous qui l'aimez? l'amour
+ne parlera-t-il pas en vous plus que l'orgueil?
+
+--Que l'orgueil, oui; que l'honneur, non, jamais!
+
+
+
+XXXVI
+
+Madame de Barizel etait partie depuis longtemps et Roger n'avait pas
+quitte son salon, qu'il arpentait en long et en large, a grands pas,
+fievreusement, quand le domestique entra de nouveau.
+
+--Il y a la une dame, dit-il, qui veut a toute force voir monsieur le
+duc; elle refuse de donner son nom.
+
+--Ne la recevez pas.
+
+--Elle est jeune, et sous son voile elle parait tres jolie.
+
+Roger ne fut pas sensible a cette raison qui, dans la bouche du
+domestique, paraissait toute-puissante:
+
+--Ne la recevez pas, dit-il, ne recevez personne.
+
+Mais, avant que le domestique fut sorti, la porte du salon se rouvrit et
+la jeune dame qui paraissait tres jolie sous son voile entra.
+
+Roger n'eut pas besoin de la regarder longuement pour la reconnaitre;
+son coeur avait bondi au-devant d'elle:
+
+--Vous!
+
+--Roger!
+
+Le domestique sortit vivement.
+
+Elle se jeta dans les bras de Roger.
+
+--Chere Corysandre!
+
+Ils resterent longtemps sans parler, se regardant, les yeux dans les
+yeux, perdus dans une extase passionnee; ce fut elle qui la premiere
+prit la parole:
+
+--Ma presence ici vous explique que je ne vous en veux pas de votre
+lettre, j'ai ete foudroyee en la lisant, je n'ai pas ete fachee. Fachee
+contre vous, moi!
+
+Et elle s'arreta pour le regarder, mettant toute son ame, toute sa
+tendresse, tout son amour dans ce regard, fremissante de la tete aux
+pieds, eperdue, aneantie; ce n'etait plus l'admirable et froide statue
+qu'il avait vue en arrivant a Bade, mais une femme que la passion avait
+touchee et qu'elle entrainait.
+
+Tout a coup un flot de sang empourpra son visage et elle se cacha la
+tete dans le cou de Roger.
+
+--Si je viens a vous, dit-elle faiblement, chez vous, ce n'est pas pour
+vous demander les raisons qui vous empechent de me prendre pour femme.
+
+--Mais...
+
+--Ces raisons, ne me les dis pas, s'ecria-t-elle dans un elan
+irresistible, je ne veux pas les connaitre... au moins je ne veux pas
+que tu me les dises.
+
+De nouveau, elle se cacha le visage contre lui.
+
+Puis apres quelques instants elle poursuivit sans le regarder:
+
+--Si un homme comme vous ne tient pas l'engagement qu'il a pris...
+librement, c'est qu'il a pour agir ainsi des raisons qui s'imposent a
+son honneur; je sens cela. Lesquelles? Je ne les sais pas, je ne veux
+pas les savoir, je ne veux pas qu'on me les dise.
+
+Elle jeta ses mains sur ses yeux et ses oreilles comme si elle avait
+peur de voir et d'entendre.
+
+--Tu as pense a moi, n'est-ce pas, demanda-t-elle, avant de prendre
+cette resolution, a ma douleur, a mon desespoir; tu as pense que je
+pouvais en mourir.
+
+Il inclina la tete.
+
+--Et cependant tu l'as prise?
+
+--J'ai du la prendre.
+
+--Tu as du! C'est bien cela, je comprends; mais tu m'aimes, n'est-ce
+pas; tu m'aimes encore!
+
+--Si je t'aime!
+
+La prenant dans ses bras, il l'etreignit passionnement; ils resterent
+sans parler, les levres sur les levres.
+
+Mais doucement elle se degagea:
+
+--Ce que je te demande, je le savais avant que tu me le dises, je
+l'avais senti, je l'avais devine, et c'est parce que je sentais bien que
+tu m'aimais, que tu m'aimes toujours que je suis venue a toi, car
+enfin nous ne pouvons pas etre separes,--j'en mourrais. Et toi,
+supporterais-tu donc cette douleur? vivrais-tu sans moi? Pour moi, je ne
+peux pas vivre sans toi, sans ton amour. Je le veux, il me le faut et je
+viens te le demander. Ce que disait ta lettre, n'est-ce pas, c'etait que
+je ne pouvais pas etre ta femme?
+
+Il baissa la tete, ne pouvant pas repondre.
+
+--Pourquoi ne reponds-tu pas? s'ecria-t-elle, pourquoi ne parles-tu
+pas franchement? Tu as peur que je t'adresse des questions. Mais ces
+questions m'epouvantent encore plus qu'elles ne peuvent t'epouvanter
+toi-meme. En me disant que tu m'aimais toujours et que tu ne pouvais
+pas faire de moi ta femme, tu m'as tout dit. Je ne veux pas en savoir
+davantage. Il y a la quelque mystere, quelque secret terrible que je ne
+dois pas connaitre puisque tu ne me l'as pas dit et que tu montres tant
+d'inquietude a la pensee que je peux te le demander. Je ne suis qu'une
+pauvre fille sans experience, je ne sais que bien peu de chose dans la
+vie et du monde; mais, pour mon malheur, j'ai appris a regarder et
+a voir, et ce que bien souvent je ne comprends pas, je le devine
+cependant. Ce que j'ai devine c'est qu'apres avoir voulu me prendre pour
+ta femme, tu ne le veux plus maintenant.
+
+--Je ne le peux plus.
+
+--Mais tu peux m'aimer cependant, tu m'aimes. Eh bien, ne nous separons
+plus. Me voici; prends-moi, garde-moi.
+
+Elle lui jeta les bras autour du cou, et le regardant sans baisser les
+yeux:
+
+--Me veux-tu?
+
+--Et j'ai pu t'ecrire que nous ne nous verrions plus! s'ecria-t-il.
+
+--Oh! ne t'accuse pas. A ta place j'aurais agi comme toi sans doute; a
+la mienne tu ferais ce que je fais; tu as eu la douleur de resister a
+ton amour, moi j'ai la joie d'obeir au mien. Et sens-tu comme elle est
+grande, sens-tu comme elle m'exalte, comme elle m'eleve au-dessus de
+toutes les considerations si sages et si petites de ce monde? Jusqu'a ce
+jour je n'ai eu qu'un orgueil, celui de ma beaute; on m'a tant dit que
+j'etais belle, on m'a montre tant d'enthousiasme, tant d'admiration,
+que j'ai cru... quelquefois que j'etais au-dessus des autres femmes; au
+moins je l'ai cru pour la beaute, car pour tout le reste je savais bien
+que je n'etais qu'une fille tres ordinaire. Mais voila que tu m'aimes,
+voila que je t'aime, que je t'aime passionnement, plus que tout au
+monde, plus que ma reputation, plus que mon honneur, plus que tout, et
+voila que c'est par mon amour que je deviens superieure aux autres,
+puisque je fais ce que nulle autre sans doute n'oserait faire a ma place
+et m'en glorifie.
+
+Elle le regarda un moment; ses yeux lancaient des flammes, sa poitrine
+bondissait, elle etait transfiguree par la passion.
+
+--C'est que j'ai foi en toi, continua-t-elle, et que je sais que tu
+m'acceptes comme je me donne,--entierement. Ou tu voudras que j'aille,
+j'irai; ce que tu voudras, je le voudrai. Je n'aurai pas d'autre volonte
+que la tienne, d'autres desirs que les tiens, d'autre bonheur que le
+tien; heureuse que tu m'aimes, ne demandant rien, n'imaginant rien, ne
+souhaitant rien que ton amour. Si tu savais comme j'ai besoin d'etre
+aimee; si tu savais que je ne l'ai jamais ete... par personne, tu
+entends, par personne, et que mon enfance a ete aussi triste, aussi
+delaissee que la tienne.
+
+Comme il la regardait dans les yeux, elle detourna la tete.
+
+--Ne parlons pas de cela, dit-elle, je veux plutot t'expliquer comment
+j'ai pris cette resolution.
+
+Elle avait jusqu'alors parle debout; elle attira un fauteuil et s'assit,
+tandis que Roger prenait place devant elle sur une chaise, lui tenant
+les mains dans les siennes, penche vers elle, aspirant ses paroles et
+ses regards.
+
+--C'est aussitot apres avoir lu ta lettre et quand ma mere m'a donne
+celle que tu lui ecrivais que je me suis decidee. Comme elle m'annoncait
+qu'elle venait a Paris pour dissiper le malentendu qui s'etait eleve
+entre vous, je lui ai demande a l'accompagner, devinant bien qu'il
+ne s'agissait point d'un malentendu comme elle disait et que rien ni
+personne ne te ferait revenir sur cette rupture, que tu n'avais pu
+arreter qu'apres de terribles combats, force par des raisons qui ne
+changeraient pas. Elle a consenti a mon voyage. Nous sommes arrivees ce
+matin, et elle m'a dit qu'elle venait chez toi. J'ai attendu son retour,
+mais sans rien esperer de bon de sa visite. Lorsqu'elle est rentree,
+dans un etat pitoyable de douleur et de fureur, elle m'a dit que tu
+persistais dans ta resolution. Alors je suis sortie; dans la rue j'ai
+appele un cocher qui passait et je lui ai dit de m'amener ici. Il a
+fallu subir l'examen de ton concierge et de ton valet de chambre. Mais
+qu'importe! Pouvais-je etre sensible a cela en un pareil moment! Me
+voici, pres de toi, a toi, cher Roger; ne pensons qu'a cela, au bonheur
+d'etre ensemble. Moi, je me suis faite a l'idee de ce bonheur puisque,
+depuis hier, je savais que ces mots que tu as du avoir tant de peine a
+ecrire: "Nous ne nous verrons plus", n'auraient pas de sens aujourd'hui;
+mais toi, ne te surprend-il pas?
+
+Glissant de son siege, il se mit a genoux devant elle, et dans une
+muette extase, il la contempla, la regarda des pieds a la tete, tandis
+qu'il promenait dans de douces caresses ses mains sur elle, sur ses
+bras, sur son corsage, la serrant, l'etreignant comme s'il avait besoin
+d'une preuve materielle pour se persuader qu'il n'etait pas sous
+l'influence d'une illusion.
+
+--Que ne puis-je te garder toujours ainsi, a mes pieds, dit-elle en
+souriant; mais nous ne devons pas nous oublier. Il est impossible que ma
+mere ne s'apercoive pas bientot de mon depart. Elle me cherchera. Ne me
+trouvant pas, la pensee lui viendra bien certainement que je suis ici,
+car elle sait combien je t'aime. Il ne faut pas qu'elle puisse me
+reprendre, car elle saurait bien nous separer, dut-elle me mettre dans
+un couvent jusqu'au jour ou elle aurait arrange un autre mariage pour
+moi. Ce mariage, je ne l'accepterais pas; cela, tu le sais. Mais je ne
+veux pas de luttes, je ne veux pas d'intrigues. Arrache-moi a cette
+existence... miserable. Partons, partons aussitot que possible.
+
+--Tout de suite. Ou veux-tu que nous allions?
+
+--Et que m'importe! J'aurais voulu aller a Varages, a Naurouse, la ou tu
+as vecu, ou tu devais me conduire. Mais ce serait folie en ce moment;
+on nous retrouverait trop facilement, et il ne faut pas qu'on nous
+retrouve, il ne le faut pas, aussi bien pour toi que pour moi. Allons
+donc ou tu voudras; moi je ne veux qu'une chose: etre ensemble. Tous les
+pays me sont indifferents; ils me deviendront charmants quand nous les
+verrons ensemble.
+
+--L'Espagne!
+
+--Si tu veux.
+
+--Partons.
+
+--Le temps d'envoyer chercher une voiture.
+
+Mais au moment ou il se dirigeait vers la porte, un bruit de voix
+retentit dans le vestibule, comme si une altercation venait de s'elever
+entre plusieurs personnes.
+
+
+
+XXXVII
+
+Roger courut a la porte pour la fermer, et en meme temps, se tournant
+vers Corysandre, il lui fit signe d'entrer dans la piece voisine, qui
+etait sa chambre.
+
+Il n'avait pas tourne le pene, qu'on frappa a la porte non avec le
+doigt, mais avec la main pleine, trois coups assez forts.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez! cria une voix assuree.
+
+Evidemment c'etait madame de Barizel qui venait reprendre Corysandre.
+
+Au lieu d'ouvrir, Roger traversa le salon en courant et entra dans sa
+chambre, ou il trouva Corysandre.
+
+--Ma mere! murmura-t-elle d'une voix epouvantee.
+
+--Oui.
+
+--Qu'allez-vous faire?
+
+--Nous allons descendre par l'escalier de service; vite.
+
+La prenant par la main, il l'entraina de la chambre dans le cabinet de
+toilette, du cabinet de toilette dans un couloir de degagement au bout
+duquel se trouvait la porte de l'escalier de service; mais cette porte
+etait fermee a clef, et la clef ne se trouvait pas dans la serrure.
+
+Roger n'avait pas pense a cela, il fut deconcerte. Ou, chercher cette
+clef? Il n'en avait pas l'idee.
+
+Avant qu'il eut pu reflechir, un bruit de pas retentit au bout du
+couloir. Alors, tenant toujours Corysandre par la main, il rentra dans
+le cabinet de toilette dont il verrouilla la porte. C'etait se faire
+prendre dans une souriciere; mais ils n'avaient aucun moyen de sortir.
+
+Corysandre etreignit Roger dans ses deux bras, et, comme il se baissait
+vers elle, elle l'embrassa passionnement, desesperement, comme si elle
+avait conscience que c'etait le dernier baiser qu'elle lui donnait et
+qu'elle recevait de lui.
+
+-Entrons dans ta chambre, dit-elle, et ouvre la porte; ne nous cachons
+pas.
+
+Mais il n'eut pas a aller tirer le verrou: au moment ou ils arrivaient
+dans la chambre, la porte opposee a celle par laquelle ils entraient
+s'ouvrait, et derriere un petit homme a lunettes, vetu de noir, ils
+apercurent madame de Barizel.
+
+Le petit homme entr'ouvrit sa redingote et Roger apercut le bout d'une
+echarpe tricolore.
+
+--Monsieur le duc, dit le commissaire de police, je suis charge de
+rechercher chez vous mademoiselle Corysandre de Barizel, mineure
+au-dessous de seize ans, que sa mere, madame la comtesse de Barizel, ici
+presente, vous accuse d'avoir enlevee et detournee.
+
+Roger s'etait avance, tandis que Corysandre etait restee en arriere,
+mais sans chercher a se cacher, la tete haute, ne laissant paraitre sa
+confusion que par le trouble de ses yeux et la rougeur de son visage.
+
+Sur ces derniers mots du commissaire elle s'avanca a son tour et vint se
+poser a cote de Roger.
+
+--Je n'ai ete ni enlevee, ni detournee, dit-elle en s'efforcant
+d'affermir sa voix, qui malgre elle trembla, je suis venue
+volontairement.
+
+Le commissaire salua de la tete sans repondre, tandis que madame de
+Barizel levait au ciel ses mains indignees et fremissantes.
+
+--Pretendez-vous, monsieur le duc, dit le commissaire, s'adressant a
+Roger, que mademoiselle est venue chez vous simplement en visite?
+
+Roger ne repondit rien.
+
+--S'enferme-t-on au verrou pour recevoir des visites? s'ecria madame de
+Barizel; cherche-t-on a se sauver? Enfin une jeune fille va-t-elle faire
+une visite a un jeune homme? Cette defense est absurde.
+
+--Me suis-je donc defendu? demanda Roger avec hauteur.
+
+--M. de Naurouse n'a pas a se defendre, dit vivement Corysandre, il n'a
+rien fait; s'il faut un coupable, ce n'est pas lui.
+
+Toutes ces paroles, celles de Corysandre, de Roger et de madame de
+Barizel, etaient parties irresistiblement, sans reflexion, sous le coup
+de l'emotion; seul le commissaire; qui en avait vu bien d'autres et qui
+d'ailleurs n'etait point partie interessee, avait su ce qu'il disait.
+
+Cependant le temps avait permis a Roger de se reconnaitre, au moins
+jusqu'a un certain point, c'est-a-dire qu'il ne comprenait rien a ce qui
+se passait.
+
+Cependant il fallait qu'il parlat, qu'il se defendit, ou s'il ne se
+defendait pas, qu'il sut a quoi cela l'entrainait. Madame de Barizel,
+habile et avisee comme elle l'etait, n'avait certes pas decide une
+pareille aventure a la legere.
+
+--Monsieur le commissaire, dit-il, je voudrais avoir quelques instants
+d'entretien avec vous.
+
+--Je suis a votre disposition, monsieur le duc, repondit le commissaire,
+qui paraissait beaucoup mieux dispose en faveur des accuses que de
+l'accusateur.
+
+--Mais, monsieur... s'ecria madame de Barizel.
+
+--Ne craignez rien, madame, la porte est gardee.
+
+Avant de sortir, Roger regarda Corysandre comme pour lui demander pardon
+de la laisser seule; mais elle lui fit signe qu'elle avait compris.
+Alors il passa dans le salon avec le commissaire.
+
+--Monsieur le commissaire, dit-il, c'est une question que je voudrais
+vous adresser si vous le permettez: vous avez parle d'accusation tout a
+l'heure, cette accusation est-elle serieuse? sur quoi porte-t-elle? a
+quoi expose-t-elle?
+
+--Vous avez un code, monsieur le duc?
+
+--Non.
+
+--C'est cependant un livre qui devrait se trouver chez tout le monde,
+dit-il sentencieusement; enfin, puisque vous n'en avez pas, je vais
+tacher de repondre a vos questions. Vous demandez si cette accusation
+est serieuse? Oui, monsieur le duc, au moins par ses consequences
+possibles. Les articles sous le coup desquels elle vous place sont les
+354, 355, 356, 357 du code penal, qui disent que quiconque aura enleve
+ou detourne une fille au-dessous de seize ans subira la peine des
+travaux forces a temps.
+
+Roger ne fut pas maitre de retenir un mouvement.
+
+--C'est ainsi, monsieur le duc; on ne sait pas cela dans le monde,
+n'est-ce pas? Cependant telle est la loi. Elle dit aussi que, quand meme
+la fille aurait consenti a son enlevement ou suivi volontairement son
+ravisseur, si celui-ci est majeur de vingt-un ans ou au-dessus, il
+sera condamne aux travaux forces a temps. Mademoiselle de Barizel, en
+affirmant qu'elle etait venue librement chez vous, a paru vouloir vous
+innocenter; vous voyez qu'elle s'est trompee. N'oubliez pas cela,
+monsieur le duc. De meme n'oubliez pas non plus le dernier article que
+je signale tout particulierement a votre attention, et qui dit que
+dans le cas ou le ravisseur epouserait la fille qu'il a enlevee, il ne
+pourrait etre condamne que si la nullite de son mariage etait prononcee.
+Dans l'espece, vous sentez, n'est-ce pas, l'importance de cet article?
+
+Baissant la tete, le commissaire adressa a Roger par-dessus ses lunettes
+un sourire qui en disait long.
+
+--Vous avez devine qu'on voulait me contraindre a ce mariage? dit Roger.
+
+--He! he! he!
+
+Il n'en dit pas davantage; mais il se frotta les mains, satisfait sans
+doute d'avoir ete compris.
+
+--J'ai un proces-verbal a dresser, dit-il, je puis m'installer ici,
+n'est-ce pas?
+
+Il s'assit devant la table.
+
+--Ce proces-verbal doit constater la porte fermee a clef, la tentative
+de fuite par l'escalier de service, le desordre de la toilette de la
+jeune personne. Pourquoi donc avez-vous ferme cette porte, monsieur le
+duc?
+
+--Je n'ai pense qu'a la mere et j'ai voulu lui echapper.
+
+--Facheux.
+
+Abandonnant le commissaire, Roger rentra dans la chambre; Corysandre
+etait assise a un bout, madame de Barizel a un autre.
+
+--Eh bien, monsieur le duc, demanda-t-elle, vous etes-vous fait
+renseigner par M. le commissaire sur les consequences de ce que la loi
+francaise appelle un detournement de mineure?
+
+Comme Roger ne repondait pas, elle continua:
+
+--Oui, n'est-ce pas. Alors vous savez que ces consequences sont un
+proces en cour d'assises et une condamnation aux travaux forces.
+
+Corysandre se leva et d'un bond vint a Roger.
+
+--Je pense, poursuivit madame de Barizel, que cela vous a donne a
+reflechir et que vous pouvez me faire connaitre vos intentions. Vous
+aimez ma fille. De son cote, elle vous aime passionnement, follement; sa
+demarche le prouve. L'epousez-vous?
+
+Avant qu'il eut pu repondre. Corysandre s'etait jetee devant lui et,
+s'adressant a sa mere:
+
+-M. le duc de Naurouse ne peut pas m'epouser, dit-elle.
+
+--Je ne te parle pas, s'ecria madame de Barizel.
+
+--Je reponds pour lui.
+
+Puis se tournant vers Roger:
+
+--Si a la demande qu'on t'adresse sous le coup de cette pression infame,
+dit-elle, tu repondais: "Oui", tu ne serais plus le duc de Naurouse que
+j'aime. Tu ne pouvais pas me prendre pour ta femme hier, tu le peux
+encore moins aujourd'hui.
+
+Madame de Barizel parut hesiter un moment; mais presque aussitot ses
+yeux lancerent des eclairs, tandis que ses narines retroussees et ses
+levres minces fremissaient: elle se leva et s'avancant:
+
+--Et pourquoi donc M. le duc de Naurouse ne peut-il pas t'epouser?
+dit-elle d'un air de defi; s'il a des raisons a donner pour justifier
+son refus, j'entends des raisons honnetes et avouables, qu'il les donne
+tout haut. Parlez, monsieur le duc, parlez donc.
+
+Une fois encore Corysandre intervint en se jetant au-devant de Roger:
+
+--Ah! vous savez bien qu'il ne parlera pas, s'ecria-t-elle, et que je
+n'ai pas a lui demander, moi, votre fille, de se taire.
+
+Malgre sa fermete, madame de Barizel fut deconcertee; mais son trouble
+ne dura qu'un court instant:
+
+--Vous reflechirez, monsieur le duc, dit-elle; votre femme, ou vous ne
+la reverrez jamais.
+
+Sans repondre, Corysandre se jeta sur la poitrine de Roger.
+
+--A toi pour la vie, s'ecria-t-elle, pour la vie, je te le jure.
+
+La porte du salon s'ouvrit:
+
+--Si monsieur le duc de Naurouse veut signer le proces-verbal? dit le
+commissaire de police.
+
+
+
+XXXVIII
+
+Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son proces-verbal.
+
+Il ne fallut pas longtemps a Roger pour voir qu'il ne lui etait pas
+possible, non seulement de resoudre cette question, mais meme de
+l'examiner, et tout de suite il pensa a Nougaret. Il croyait cependant
+bien en avoir fini avec les avoues, les avocats et les gens d'affaires.
+
+Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret etait au travail.
+Les vacances etaient pour lui son temps le plus occupe; il mettait a
+jour son arriere.
+
+Il fit raconter a Roger comment les choses s'etaient passees,
+minutieusement, et il exigea un recit complet non seulement sur le fait
+meme du proces-verbal du commissaire de police, mais encore sur les
+antecedents de madame de Barizel.
+
+--C'est le caractere du personnage qui nous expliquera ce dont il est
+capable, dit-il pour decider Roger, qui hesitait.
+
+Il fallut donc que Roger repetat le recit de Raphaelle et les
+temoignages de MM. Layton et Urquhart.
+
+--Et la jeune personne, demanda l'avoue, elle n'est pas complice de sa
+mere?
+
+--Elle!
+
+--Ca s'est vu.
+
+Ce fut un nouveau recit, celui de l'intervention de Corysandre.
+
+--C'est tres beau, dit l'avoue; seulement cela serait plus beau encore
+si c'etait joue, car il est bien certain que par la venue chez vous de
+cette jeune fille qui vous dit: "Ne me prenez pas pour votre femme,
+puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre
+maitresse, puisque nous nous aimons", vous avez ete profondement touche.
+
+--C'est l'emotion la plus forte que j'aie eprouvee de ma vie.
+
+--Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mere
+et vous pour dire: "Il ne peut pas m'epouser," elle vous a paru tres
+belle.
+
+--Admirable d'heroisme.
+
+--C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez
+jamais aimee.
+
+--Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des
+lachetes en ne l'epousant pas.
+
+--C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais desespere de dire
+une parole qui put vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous
+admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour
+sa beaute; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce
+sacrifice arrive bien a point pour peser sur vos resolutions. Et notez
+que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas ete sincere; je n'insinue
+jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis
+presentement, c'est que nous avons affaire a une mere tres forte qui a
+bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui
+la faisait agir.
+
+--Je vous affirme que tout en elle a ete spontane, inspire seulement par
+le coeur.
+
+--Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai,
+et cela suffit pour vous avertir d'avoir a vous tenir sur vos gardes.
+D'ailleurs les raisons qui vous empechaient hier d'epouser mademoiselle
+de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois
+pas que par sa demarche aupres de vous, pas plus que par la mise
+en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit
+rehabilitee; elle est ce qu'elle etait, et elle a pris soin de vous
+prouver elle-meme qu'on ne l'avait pas calomniee en vous la representant
+comme une aventuriere dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer
+de son proces-verbal? C'est la qu'est la question pressante.
+
+--Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que
+mademoiselle de Barizel a plus de seize ans.
+
+--C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre a
+l'abri. Si la loi punit des travaux forces le ravisseur d'une fille
+au-dessous de seize ans, elle punit de la reclusion le ravisseur d'une
+mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a
+toujours moins de vingt-un ans et, par consequent, la plainte peut etre
+deposee et le proces peut etre fait. Le fera-t-elle?
+
+--Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tire
+sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre
+lorsqu'on me l'avait racontee, me parait maintenant possible.
+
+--En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas a elle que je pense, c'est
+aux avantages qu'elle peut avoir a le faire. A vous en menacer, les
+avantages sautent aux yeux: elle espere vous faire peur; avant de se
+laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un
+duc de Naurouse reflechit, et entre deux hontes il choisit la moindre.
+
+La moindre serait la condamnation.
+
+--C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous
+serait de devenir son gendre. C'est la son calcul: tout a ete prepare
+pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un
+chantage comme un autre et, a vrai dire, je suis surpris que celui-la ne
+soit pas plus souvent pratique; mais voila, les coquins n'etudient le
+code que pour echapper aux consequences de leurs coquineries et non pour
+en preparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient a la
+dispositions des habiles!
+
+--Si madame de Barizel n'a pas etudie le code, soyez sur qu'elle se
+l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent.
+
+--J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risque part d'une main
+experimentee; mais justement parce qu'elle n'a pas agi a la legere, elle
+doit savoir que vous pouvez tres bien, au lieu d'avoir peur du proces,
+l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui presentement est encore
+mariable, devient immariable. Si belle, si seduisante que soit une jeune
+fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a ete enlevee ou detournee
+et quand un proces retentissant a fait un scandale epouvantable autour
+de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille?
+Une aventuriere vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu,
+puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc etre certain qu'avant
+de deposer sa plainte, elle y regardera a deux fois. Elle a joue ses
+premieres cartes et elle a gagne, c'est-a-dire qu'elle a gagne son
+proces-verbal sur lequel elle peut echafauder une action... si vous
+avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son
+proces-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse
+partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez
+assure qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera a vous tater, qu'on vous
+fera meme des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le
+moment, tout cela ne nous regarde pas.
+
+--Helas!
+
+--C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine tres bien ce que
+vous devez souffrir.
+
+--Ce n'est pas a moi que je pense, c'est a... elle.
+
+Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annonce avec sa
+surete de diagnostic, ce fut Dayelle.
+
+Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement
+cherche a apprendre ce que Corysandre etait devenue, retenu qu'il etait
+par la reserve que Nougaret lui avait imposee, Bernard, de retour de
+Bade, annonca M. Dayelle, et celui-ci fit son entree, grave, majestueux,
+s'etant arrange une tete et une tenue pour cette visite, plus imposant,
+plus important qu'il ne l'avait jamais ete, serre dans sa redingote
+noire, son menton rase de pres releve par son col de satin.
+
+Apres les premieres paroles de politesse, Roger attendit, s'efforcant
+d'imposer silence a son emotion et de ne pas crier le mot qui lui
+montait du coeur:--Ou est Corysandre?
+
+--Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos
+inventions.
+
+--Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui?
+
+--Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus
+ancien... un second pere.
+
+--J'ai fait connaitre ces intentions a madame la comtesse de Barizel;
+il m'est, a mon grand regret, impossible de donner suite au projet que
+j'avais forme et dont je vous avais entretenu.
+
+--Mais depuis que vous avez fait connaitre vos intentions a madame de
+Barizel, il s'est passe un... incident grave qui a du les modifier.
+
+--Il ne les a point modifiees.
+
+--Vous m'etonnez, monsieur le duc; c'est un honnete homme qui vous le
+dit.
+
+Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnete homme a sa place; mais
+il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le
+voulut pas.
+
+--Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait eprouver un reel
+plaisir a prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre
+mouvement que je me suis decide a cette demarche aupres de vous, dans
+l'interet de Corysandre que j'aime d'une affection tres vive; je viens
+de voir madame de Barizel bien decidee a demander aux tribunaux la
+reparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai
+arretee en la priant de me permettre de faire appel a votre honneur....
+
+--C'est justement l'honneur qui m'empeche de poursuivre ce mariage, dit
+Roger, incapable de retenir cette exclamation.
+
+--Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une
+accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes
+amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette
+accusation tacite.
+
+--J'ai donne a madame de Barizel les raisons qui me font rompre un
+mariage que je desirais ardemment.
+
+--Vous avez ecoute de basses calomnies, monsieur le duc.
+
+Roger ne repondit pas.
+
+Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eut rompu
+l'entretien s'il n'avait espere pouvoir trouver le moyen de savoir ou
+etait Corysandre.
+
+--Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre
+inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en
+droit de demander a votre loyaute. Je venais a vous en conciliateur.
+Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous
+dites aimer.
+
+--Que j'aime et qui m'aime.
+
+--Sa mere a du la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en
+faites pas sortir en l'epousant, elle y restera enfermee jusqu'a sa
+majorite, car vous sentez bien qu'apres ce proces elle ne pourrait
+jamais se marier.
+
+Roger, se raidissant contre son emotion, voulut essayer de suivre les
+conseils de Nougaret:
+
+--Alors nous attendrons cette majorite, dit-il, j'ai foi en elle comme
+elle a foi en moi; par ce proces, madame de Barizel deshonorera sa
+fille, voila tout.
+
+
+
+XXXIX
+
+"Nous attendrons".
+
+Mais c'etait une parole de defense, une bravade, un defi qui n'avait
+d'autre but que de montrer qu'il n'etait pas plus effraye par la menace
+du proces que par celle du couvent.
+
+En realite, il esperait bien n'avoir pas a attendre longtemps;
+Corysandre trouverait certainement un moyen pour lui faire savoir dans
+quel couvent elle etait; et lui, de son cote, en trouverait un pour la
+tirer de ce couvent. Reunis, ils partiraient, et bien adroite serait
+madame de Barizel si elle les rejoignait.
+
+Quant aux poursuites en detournement de mineure, il semblait, apres la
+visite de Dayelle, qu'il ne devait pas s'en inquieter; jamais madame
+de Barizel ne poursuivrait ce proces qui perdrait sa fille, et a la
+vengeance elle prefererait son interet.
+
+Il se trouva avoir raisonne juste pour les poursuites, mais non pour
+Corysandre.
+
+Des poursuites il n'entendit pas parler, si ce n'est par Nougaret, qui
+lui apprit que Dayelle avait fait des demarches aupres du commissaire
+de police et aupres de quelques autres personnes pour qu'on gardat le
+silence sur le proces-verbal, qui serait enterre.
+
+De Corysandre il ne recut aucune nouvelle; le temps s'ecoula; la lettre
+qu'il attendait n'arriva pas. Il devait donc la chercher, la trouver;
+mais comment?
+
+Madame de Barizel avait quitte Paris pour s'installer chez Dayelle,
+dans un chateau que celui-ci possedait aux environs de Poissy, et ou
+il passait tous les ans la saison d'automne avec son fils et tout un
+cortege d'invites qui se renouvelaient par series; en la surveillant
+adroitement, en la suivant, elle devait vous conduire au couvent ou
+Corysandre etait enfermee.
+
+Mais il ne lui convenait pas de remplir ce role d'espion, et d'ailleurs
+il eut suffi que madame de Barizel put soupconner qu'elle etait
+espionnee pour derouter toutes les recherches; il lui fallait donc
+quelqu'un qui put exercer cette surveillance avec autant de discretion
+que d'habilete.
+
+L'idee lui vint de demander a Raphaelle de lui donner l'homme qu'elle
+avait envoye en Amerique; sans doute il eprouvait bien une certaine
+repugnance a s'adresser a Raphaelle; mais cet homme, en obtenant les
+renseignements relatifs a madame de Barizel, avait donne des preuves
+incontestables d'activite et d'habilete; il connaissait deja celle-ci,
+et c'etaient la des considerations qui devaient l'emporter, semblait-il,
+sur sa repugnance; puisque c'etait par Raphaelle seule qu'il pouvait
+savoir qui etait cet homme, il fallait bien qu'il le lui demandat.
+
+Aux premiers mots qu'il lui adressa a ce sujet, elle parut embarrassee;
+mais bientot elle prit son parti.
+
+--C'est que la personne dont tu me parles, dit-elle, ne fait pas son
+metier de ces sortes d'affaires; c'est par amitie qu'elle a bien voulu
+me rendre ce service; en un mot, c'est mon pere. Tu vois combien il est
+delicat que je lui demande de faire pour toi ce qu'il a bien voulu faire
+pour moi. Et puis, ce qui est delicat aussi, c'est de lui donner des
+raisons pour justifier a ses propres yeux son intervention. Ces raisons,
+je ne te les demande pas, elles ne me regardent pas. Mais lui, avant
+d'agir, voudra savoir pourquoi il agit. C'est un homme meticuleux, qui
+pousse certains scrupules a l'exageration; le type du vieux soldat.
+Enfin je vais tacher de te l'envoyer; tu t'arrangeras avec lui.
+
+Raphaelle reussit dans sa mission qu'elle presentait comme si delicate,
+si difficile, et le lendemain matin Roger vit entrer M. Houssu, sangle
+dans sa redingote boutonnee comme une tunique, les epaules effacees,
+la poitrine bombee, avec un large ruban rouge sur le coeur. Il salua
+militairement et, d'une voix breve:
+
+--Monsieur le duc, je viens a vous de la part de ma fille... a qui je
+n'ai rien a refuser. Elle m'a dit que vous aviez besoin de mes services
+pour rechercher une jeune fille que sa mere ferait retenir injustement
+dans un couvent. Je me mets donc a votre disposition, d'abord pour avoir
+le plaisir de vous obliger,--il salua,--ensuite pour etre agreable a ma
+fille,--il mit la main sur son coeur d'un air attendri,--enfin parce que
+mes principes d'homme libre s'opposent a ces sequestrations dans les
+couvents.
+
+Comme Roger se souciait peu de connaitre les principes de M. Houssu, il
+se hata de parler de la question de remuneration.
+
+--A la vacation, monsieur le duc, dit Houssu avec bonhomie, a la
+vacation, je vous compterai le temps passe a cette surveillance... et
+mes frais, au plus juste.
+
+Soit que Houssu voulut tirer a la vacation, soit toute autre raison, le
+temps s'ecoula sans qu'il apportat aucun renseignement sur Corysandre;
+cependant il etait bien certain qu'il s'occupait de cette surveillance
+avec activite, car, s'il etait muet sur Corysandre, il etait d'une
+prolixite inepuisable sur madame de Barizel, dont Roger pouvait suivre
+la vie comme s'il l'avait partagee.
+
+Mais ce n'etait pas de madame de Barizel qu'il s'inquietait, c'etait de
+Corysandre.
+
+Que lui importait que madame de Barizel quittat, deux fois par semaine,
+le chateau de Dayelle pour venir a Paris et qu'en arrivant elle allat
+dejeuner avec Avizard dans un cabinet, tantot de tel restaurant, tantot
+de tel autre; puis qu'apres avoir quitte Avizard elle allat passer une
+heure avec Leplaquet dans une chambre d'un des hotels qui avoisinent la
+gare Saint-Lazare; cela confirmait ce que Raphaelle lui avait raconte,
+mais que lui importait! Son opinion sur madame de Barizel etait faite,
+et il n'etait d'aucun interet pour lui qu'on la confirmat ou qu'on la
+combattit.
+
+Cependant il fallait qu'il ecoutat tous ces rapports de Houssu, de meme
+qu'il fallait qu'il autorisat celui-ci a continuer sa surveillance, car
+c'etait en la suivant qu'on pouvait esperer arriver a Corysandre.
+
+Mais les journees s'ajoutaient aux journees et Houssu ne trouvait rien.
+
+Que devait penser Corysandre? Ne l'accusait-elle point de l'abandonner?
+
+L'automne se passa et madame de Barizel revint a Paris.
+
+--Maintenant, dit Houssu, nous la tenons.
+
+Mais ce fut une fausse esperance; elle n'alla point voir sa fille et ses
+domestiques, interroges, ne purent rien dire de satisfaisant. Les uns
+pensaient que mademoiselle etait retournee en Amerique, une autre
+croyait qu'elle etait a Paris; la seule chose certaine etait qu'elle
+n'ecrivait pas a sa mere et que sa mere ne lui ecrivait pas. Quant a
+celle-ci, on parlait de son prochain mariage avec Dayelle.
+
+Ce mariage inspira a Houssu une idee que Roger n'accepta pas; elle etait
+cependant bien simple c'etait de faire savoir a madame de Barizel que si
+elle ne rendait pas la liberte a sa fille, on ferait manquer son mariage
+avec Dayelle en communiquant a celui-ci les renseignements avec pieces a
+l'appui qui racontaient la jeunesse d'Olympe Boudousquie.
+
+Houssu fut d'autant plus surpris que ce moyen fut repousse, qu'il voyait
+combien etait vive l'impatience, combien etaient douloureuses les
+angoisses du duc.
+
+C'etait non seulement pour Corysandre que Roger s'exasperait de ces
+retards, mais c'etait encore pour lui-meme.
+
+En effet, avec la mauvaise saison son etat maladif s'etait aggrave, et
+il ne se passait guere de jour sans que Harly le pressat de partir pour
+le Midi.
+
+--Allez ou vous voudrez, disait Harly, la Corniche, l'Algerie, Varages
+si vous le preferez, mais, je vous en prie comme ami, je vous l'ordonne
+comme medecin, quittez Paris dont la vie vous devore.
+
+--Bientot, repondait Roger, dans quelques jours.
+
+Car il esperait qu'au bout de ces quelques jours il pourrait partir avec
+Corysandre, et puisqu'on lui ordonnait le Midi, s'en aller avec elle en
+Egypte, dans l'Inde, au bout du monde.
+
+Mais les quelques jours s'ecoulaient; Houssu n'apportait aucune nouvelle
+de Corysandre, le mal faisait des progres, la faiblesse augmentait et
+Harly revenait a la charge et repetait son eternel refrain: "Partez."
+Partir au moment ou il allait enfin savoir dans quel couvent se trouvait
+Corysandre, quitter Paris quand elle pouvait arriver chez lui tout a
+coup! Puisqu'elle etait venue une fois, pourquoi ne viendrait-elle pas
+une seconde? Et il attendait.
+
+Un matin Houssu se presenta avec une figure joyeuse.
+
+--Cassez-moi aux gages, monsieur le duc, je n'ai ete qu'un sot: j'ai
+surveille madame de Barizel, tandis que c'etait M. Dayelle qu'il fallait
+filer.
+
+--Mademoiselle de Barizel, interrompit Roger.
+
+--Elle est a Paris, au couvent des dames irlandaises, rue de la
+Glaciere, ou M. Dayelle va tous les jours la voir avec son fils. On
+dit... Mon Dieu, je ne sais pas si je dois le repeter a monsieur le
+duc....
+
+--Allez donc.
+
+--On dit que le fils doit epouser la fille en meme temps que le pere
+epousera la mere; c'est un moyen que M. Dayelle a trouve afin de ne pas
+perdre l'argent qu'il a donne a madame de Barizel pour constituer la dot
+de sa fille.
+
+--C'est insense.
+
+--Evidemment.... Seulement on le dit, et j'ai cru que mon devoir etait
+de le repeter a monsieur le duc.
+
+--Il faut que vous fassiez parvenir aujourd'hui meme a mademoiselle de
+Barizel la lettre que je vais vous donner.
+
+--Cela sera bien difficile.
+
+--Je payerai l'impossible.
+
+--On tachera.
+
+Tout de suite Roger se mit a ecrire cette lettre, qui fut longuement
+explicative et surtout ardemment passionnee, mais qui ne dit pas un mot
+des projets de mariage avec Dayelle fils.
+
+Tandis que Houssu emportait cette lettre, il alla lui-meme rue de la
+Glaciere pour voir le couvent ou elle etait enfermee; mais il ne vit
+rien que des grands murs, des grands arbres et une grande porte aussi
+bien fermee que celle d'une prison.
+
+Comme il restait devant cette porte, la regardant melancoliquement, un
+bruit de voiture lui fit tourner la tete: c'etait un coupe attele de
+deux chevaux qui arrivait grand train, conduit par un cocher a livree
+vert et argent,--celle de Dayelle.
+
+Il s'eloigna pour n'etre pas reconnu et, s'etant retourne, il vit
+descendre du coupe Dayelle accompagne de son fils; le valet de pied
+avait sonne. La porte si bien fermee s'ouvrit; ils entrerent.
+
+
+
+XL
+
+C'etait folie d'admettre que Leon Dayelle pouvait devenir le mari de
+Corysandre.
+
+Mais alors pourquoi venait-il la voir avec son pere?
+
+C'etait une terrible femme que madame de Barizel, de qui l'on pouvait
+tout attendre, de qui l'on devait tout craindre! Si elle se pouvait
+faire epouser par Dayelle, ne pouvait-elle pas faire epouser Corysandre
+par Leon? Il est vrai qu'elle voulait ce mariage avec le pere, tandis
+que Corysandre ne voudrait jamais le fils. Ce serait lui faire une
+mortelle injure que la croire capable d'une pareille trahison. Il avait
+foi en elle, en sa fidelite, en son amour.
+
+Et cependant cette visite du pere et du fils dans le couvent se
+prolongeait bien longtemps. Que pouvaient-ils dire? Comment Corysandre
+pouvait-elle les ecouter?
+
+C'etait embusque sous la porte d'un megissier que Roger agitait
+fievreusement ces questions, attendant qu'ils sortissent.
+
+Enfin il les vit paraitre; ils monterent en voiture, et il put a son
+tour partir et rentrer chez lui, ou il attendit Houssu. Mais Houssu ne
+vint pas ce jour-la. Ce fut seulement le lendemain qu'il arriva, la mine
+longue: il n'avait pas reussi a trouver quelqu'un pour se charger de la
+lettre, et il craignait bien de n'etre pas plus heureux. Les difficultes
+etaient grandes; il voulut les enumerer, mais Roger l'interrompit en lui
+disant qu'il fallait, coute que coute, que cette lettre fut remise au
+plus vite dans les mains de mademoiselle de Barizel. Avec du zele et de
+l'argent, on devait reussir.
+
+--Soyez sur que je n'economiserai ni l'un ni l'autre, dit Houssu.
+
+Le lendemain il vint annoncer qu'il avait des esperances, le
+surlendemain qu'il n'en avait plus, puis deux jours apres qu'il en avait
+de nouvelles et d'un autre cote.
+
+Le temps recommenca a s'ecouler sans resultat, et Roger, exaspere,
+voulut agir lui-meme. Il pensa a s'adresser a mademoiselle Renee de
+Queyras, la tante de Christine, qui devait etre en relation avec les
+dames irlandaises de la rue de la Glaciere, comme elle l'etait avec
+toutes les congregations religieuses de Paris. Mais que lui dirait-il
+quand elle lui demanderait dans quel but il voulait avoir des nouvelles
+de mademoiselle de Barizel?
+
+--C'est une fille que vous aimez? Oui.--Que vous voulez epouser?--Non,
+que je veux enlever.
+
+C'etait la une des fatalites de sa position qu'il ne pouvait trouver
+d'aide qu'aupres de gens comme Houssu. Il se cachait de Harly et de
+Nougaret; a plus forte raison ne pouvait-il pas s'ouvrir a mademoiselle
+Renee.
+
+Cependant il fallait qu'il se hatat d'agir, car dans le monde, autour de
+lui, on commencait a parler du mariage de mademoiselle de Barizel
+avec Leon Dayelle. Ce bruit, qui tout d'abord lui avait paru absurde,
+s'imposait maintenant a lui quoi qu'il fit pour le repousser. Il y avait
+des gens qui le regardaient d'une facon etrange, ceux-ci avec curiosite,
+ceux-la d'un air enigmatique. Il y en avait d'autres qui, plus naifs ou
+plus cyniques, l'interrogeaient directement:
+
+--Est-ce vrai que la belle Corysandre epouse le fils du pere Dayelle?
+
+Quand il ne repondait pas il y avait des gens qui repondaient pour lui,
+expliquant les raisons qui justifiaient ce mariage: la rouerie de madame
+de Barizel, la beaute de Corysandre, ses mariages manques jusqu'a ce
+jour, la nullite de Leon Dayelle, l'avarice du pere Dayelle qui voulait
+faire passer aux mains de son fils l'argent qu'il avait eu la faiblesse
+de se laisser arracher par madame de Barizel, ce qui etait une operation
+veritablement habile.
+
+Ainsi presse, il allait se decider a chercher un nouvel agent pour
+l'adjoindre a Houssu, quand celui-ci vint l'avertir tout triomphant
+qu'il avait enfin trouve une personne sure pour faire remettre a
+mademoiselle de Barizel la lettre dont il etait charge.
+
+--Et la reponse a cette lettre? demanda Roger.
+
+--Si la jeune personne en fait une, j'ai pris mes precautions pour
+qu'elle nous parvienne demain; mais monsieur le duc doit comprendre que
+je ne peux pas savoir si mademoiselle de Barizel repondra.
+
+Cela pouvait, en effet, faire l'objet d'un doute pour Houssu, mais non
+pour Roger, qui etait bien certain qu'a sa lettre elle repondrait par
+une lettre non moins tendre; non moins passionnee. Maintenant que
+le moyen de correspondre etait trouve, ils s'ecriraient, ils
+s'entendraient, et dans quelques jours elle serait a lui; si ce n'etait
+pas dans quelques jours, ce serait dans quelques semaines; le temps
+n'avait plus d'importance pour eux.
+
+Grande fut sa surprise ou plutot sa stupefaction quand le lendemain,
+au moment ou il attendait Houssu, Bernard lui annonca que madame la
+comtesse de Barizel lui demandait un entretien et qu'elle etait dans son
+salon, l'attendant.
+
+Apres quelques secondes de reflexion, il se dit qu'elle venait sans
+doute pour obtenir de lui les pieces compromettantes qu'il avait entre
+ses mains et au moyen desquelles il pouvait empecher son mariage avec
+Dayelle s'il voulait s'en servir.
+
+Il entra dans son salon le sourire aux levres, decide a se montrer bon
+prince et a ne pas abuser des avantages de sa position: malgre tout elle
+etait la mere de Corysandre.
+
+Mais, ayant jete sur elle un rapide coup d'oeil, il remarqua qu'elle
+aussi etait souriante et que son attitude, au lieu d'etre celle d'une
+suppliante, etait plutot celle d'une femme sure d'elle-meme, qui peut
+parler haut.
+
+C'etait a elle d'entamer l'entretien et d'expliquer le but de sa
+visite,--ce qu'elle fit sans aucun embarras.
+
+--C'est une lettre que je vous apporte, dit-elle.
+
+--Je vous remercie, madame de la peine que vous avez prise.
+
+--Une lettre de la part de ma fille.
+
+Avant de tendre cette lettre qu'elle tenait cachee, elle le regarda avec
+un sourire ironique; ce ne fut qu'apres une pause assez longue qu'elle
+la sortit de sa poche.
+
+Il reconnut celle qu'il avait remise a Houssu et ne fut pas maitre de
+retenir un mouvement.
+
+--Mon Dieu oui, monsieur le duc, c'est la votre, dit-elle en accentuant
+son sourire; l'agent que vous employez a paye des gens pour la faire
+parvenir a ma fille, et celle-ci, ayant reconnu l'ecriture de l'adresse,
+n'a pas cru devoir l'ouvrir: elle me l'a remise pour que je vous la
+rapporte. Vous voyez que le cachet est intact, n'est-ce pas.
+
+Puis, apres avoir joui pendant quelques instants de la confusion de
+Roger, elle poursuivit:
+
+--Comment n'avez-vous pas compris, que cet accueil etait le seul que
+pouvait recevoir votre lettre? Elle serait arrivee le lendemain de la
+visite de ma fille ici, il en eut ete sans doute autrement. Encore sous
+l'influence de son coup de tete, Corysandre n'eut pas reflechi et elle
+aurait ete peut-etre entrainee. Vous savez comme on persiste facilement
+dans une folie; meme quand on sait que c'est une folie on s'y obstine.
+Mais apres le temps qui s'est ecoule, apres votre long silence, elle
+a pu reflechir; elle a envisage la situation, elle vous a juge, mal
+peut-etre, mais enfin elle vous a juge tel que les circonstances vous
+montraient et, a vrai dire, non a votre avantage. Songez donc qu'elle
+avait ete prodigieusement etonnee et meme assez profondement blessee de
+votre lenteur a vous declarer a Bade, ne comprenant rien a votre reserve
+et se disant que vous etiez un amant bien compasse, bien froid, ce que
+vous appelez, je crois, un amoureux transi. Est-ce le mot?
+
+Elle regarda toujours souriante, montrant ses dents blanches pointues;
+puis comme il ne repondait pas, elle continua:
+
+--Lorsque apres son depart d'ici et dans la solitude du couvent ou je
+l'avais placee, elle a vu que vous ne faisiez rien pour l'arracher a
+ce couvent et que vous continuiez a vous enfermer dans votre prudente
+reserve, elle a trouve que de transi vous deveniez tout a fait glace. La
+situation que vous me faisiez etait vraiment trop belle pour que je n'en
+profite pas, et je vous avoue que j'en ai tire parti. Aux reflexions que
+faisait ma fille j'ai ajoute les miennes, qui je l'avoue encore, n'ont
+pas ete a votre avantage. Croyez-vous qu'il a ete difficile de prouver
+a ma fille que vous ne l'aimiez pas, que vous ne l'aviez jamais aimee.
+Est-ce que quand on aime une jeune fille, belle, honnete, tendre comme
+Corysandre, on ne l'epouse pas malgre tout? Est-ce qu'on se laisse
+arreter par je ne sais quelles considerations d'orgueil? Quand on aime,
+il n'y a pas de considerations, il n'y a que l'amour. Est-ce que quand
+cette jeune fille est mise dans un couvent, on la laisse s'y morfondre
+et s'y desesperer? Si elle commence par la, elle finit par se consoler
+et se laisser consoler. C'est ce qui est arrive. Apres avoir ecoute la
+voix de la raison, Corysandre, qui ignorait que vous aviez charge un
+agent de la decouvrir, a ecoute celle de la tendresse. Vous dites?
+
+--Rien, madame; je vous ecoute, je vous admire.
+
+--N'allez pas croire au moins que j'exagere. Il ne faut pas juger
+Corysandre sur son coup de tete et voir en elle une fille exaltee et
+passionnee, capable de tout dans un elan d'amour. Songez qu'elle a pu
+etre poussee a ce coup de tete par une volonte au-dessus de la sienne,
+qui croyait ainsi assurer son mariage.
+
+--Ah! vous le reconnaissez?
+
+--J'explique, rien de plus. Mais ce que je veux surtout vous faire
+comprendre c'est la nature de ma fille. En realite c'est une personne
+raisonnable, douce, tendre, qui a horreur des aventures, du desordre, de
+la lutte et qui desire par-dessus tout une existence reguliere et calme.
+L'eut-elle trouvee aupres de vous, cette existence? En devenant votre
+femme, oui, sans doute; mais votre maitresse... On la lui a offerte...
+elle l'a acceptee avec un coeur emu, plein de reconnaissance pour le
+galant homme qui voulait bien oublier qu'elle avait eu une minute
+d'egarement... rien qu'une minute. Aujourd'hui elle aime ce galant
+homme,--la facon dont elle repond a votre lettre vous le prouve,--et
+dans quelques jours elle devient la femme de M. Leon Dayelle.
+
+Roger, qui tout d'abord avait ete foudroye, se tint la tete haute et
+ferme.
+
+--Votre visite a devance la mienne, dit-il, j'ai la certains papiers qui
+vous concernent: ce sont les pieces qui se rapportent a l'enquete faite
+a Natchez, la Nouvelle-Orleans, Charlestown, Savannah.
+
+--Ces pieces n'ont aucun interet pour moi, dit-elle avec audace.
+
+--Meme si je vous les remets.
+
+Il passa dans son cabinet et presque aussitot il revint avec les papiers
+qui lui avaient ete remis par Raphaelle.
+
+Madame de Barizel sauta dessus plutot qu'elle ne les prit, et violemment
+elle les jeta dans la cheminee, ou brulait un grand brasier; ils se
+tordirent et s'enflammerent.
+
+Alors elle passa devant Roger s'arretant un court instant:
+
+--Monsieur le duc, vous etes un homme d'honneur.
+
+Il resta impassible, mais lorsqu'elle fut sortie en fermant la porte, il
+se laissa tomber sur un fauteuil et se cacha la tete entre ses mains.
+
+
+
+XLI
+
+Bien que Roger n'eut plus a attendre Corysandre, il n'avait pas voulu,
+cependant, obeir aux prescriptions de Harly et quitter Paris.
+
+Au lieu de chercher le calme et la tranquillite qui lui eussent permis
+de se soigner, il s'etait lance a corps perdu dans la vie fievreuse qui
+avait ete celle des premieres annees de sa jeunesse. Apres une longue
+disparition le monde qui s'amuse l'avait retrouve partout ou il y avait
+un plaisir a prendre et ou il etait de bon ton de se montrer: au Bois,
+chaque jour, quelque temps qu'il fit, montant un cheval brillant ou dans
+une voiture qui attirait les regards des connaisseurs; aux courses,
+si eloignees qu'elles fussent dans la banlieue de Paris; a toutes les
+premieres representations, si tard qu'elles finissent; dans tous les
+petits theatres a la mode, si enfumes, si etouffants qu'ils fussent. Ou
+qu'on allat et toujours au premier rang, avec quelques amis, Mautravers,
+Sermizelles, le prince de Kappel, tantot l'un, tantot l'autre, car
+ils etaient obliges de se relayer pour le suivre, eux solides et bien
+portants, on etait sur d'apercevoir sa tete pale aux joues creuses, aux
+yeux ardents qui, se promenant partout, sur toutes choses et sur tous
+indifferemment, ne trahissaient que l'ennui, le degout ou la raillerie.
+
+Chaque matin Harly venait le voir et avant tout il l'interrogeait sur sa
+journee de la veille.
+
+--A quelle heure etes-vous rentre cette nuit?
+
+--A trois heures.
+
+--C'est fou.
+
+--Mais non, c'est sage. Pourquoi voulez-vous que je rentre? Pour ne pas
+dormir, pour reflechir, pour songer; le bruit m'occupe.
+
+--Au moins vous etes-vous amuse?
+
+--Je ne m'amuse pas; je m'etourdis, je m'use, je me fatigue.
+
+--Vous vous tuez.
+
+--Qu'importe. Mais, je vous en prie, ne parlons pas medecine: nous ne
+nous entendons pas; il me peine d'etre en dissentiment avec vous que
+j'aime comme ami, mais que je crains comme medecin.
+
+Il dit ces derniers mots avec une energie voulue et comme avec une
+intention.
+
+--Ce que vous me dites la est grave pour moi, car si vous ne voulez pas
+faire ce que je vous ordonne je suis oblige de me retirer.... Oh! comme
+medecin, non comme ami.
+
+Roger garda le silence un moment:
+
+--Eh bien, dit-il, donnez-moi un de vos confreres, celui que vous
+appelleriez si vous etiez malade; je ne veux pas de cause de division
+entre nous; je vous aime trop.
+
+S'il ne s'etait pas laisse soigner par Harly, il n'avait pas ete plus
+docile avec le medecin que celui-ci lui avait donne, et ce fut seulement
+quand il fut abattu tout a fait sur son lit, sans forces, qu'il s'arreta
+et se livra a son nouveau medecin.
+
+Ceux qui avaient ete ses compagnons de plaisir furent presque tous ses
+compagnons de douleur. Du jour ou il fut oblige de garder la chambre, il
+vit arriver chez lui ses anciens amis: Mautravers, le prince de Kappel,
+Sermizelles, Montrevault, Savine, et aussi les femmes de son monde:
+Cara, Balbine, Raphaelle. On se donnait rendez-vous chez lui pour
+dejeuner, diner ou souper, et sa cuisine, qui n'avait jamais vu une
+casserole, fut garnie de tous les ustensiles que pouvait desirer le
+cordon bleu le plus exigeant.
+
+Quand il etait en etat de se mettre a table, l'on dejeunait ou l'on
+dinait avec lui; quand il etait souffrant ou quand il dormait, on se
+faisait servir comme s'il avait ete la. Bernard prenait soin seulement
+de tenir fermees les portes du salon, de facon a ce que le tapage de la
+salle a manger n'arrivat pas jusqu'a la chambre a coucher; on causait,
+on riait, et de temps en temps on le plaignait:--Pauvre petit
+duc.--Chut, s'il nous entendait.--C'est vrai.--Et l'on recommencait a
+plaisanter et a s'amuser, pour ne pas l'inquieter. Bien souvent, apres
+le dejeuner ou apres le souper, on remplacait la nappe blanche par un
+tapis en drap vert et une partie de la journee ou de la nuit on restait
+la a jouer; les hommes arrivaient en sortant de leur cercle, les femmes
+apres que le theatre etait fini, si elles n'avaient rien de mieux a
+faire; c'etait une maison qu'on avait la certitude de trouver toujours
+ouverte, avec table servie, ce qui est commode.
+
+Si Roger se reveillait, on allait lui faire une visite a tour de role,
+courte pour ne pas le fatiguer, et l'on revenait bien vite prendre
+sa place devant la nappe ou le tapis vert. Quand les portes
+s'entrouvraient, de son lit il entendait le cliquetis de la vaisselle et
+de l'argenterie, ou le tintement des louis; il s'informait des noms de
+ceux ou celles qui etaient la, et il faisait appeler ceux ou celles
+qu'il voulait voir, les renvoyant sans colere lorsqu'il les trouvait
+impatients d'aller finir le morceau servi dans leur assiette ou la
+partie commencee.
+
+Seules ses matinees etaient solitaires, car c'etait le moment du sommeil
+pour tous et pour toutes. Il est vrai que pour lui c'etait le moment des
+tristes reflexions qui suivent ordinairement une nuit de fievre; mais
+apres lui avoir donne la journee ou la soiree, il n'etait que juste de
+prendre le matin pour dormir. Pour le soigner et l'egayer, devait-on se
+rendre malade?
+
+Un matin qu'il sommeillait a moitie, il entendit un bruit de pas sur le
+tapis; mais il n'y prit pas attention, croyant que c'etait la garde
+de jour qui venait relever la garde de nuit. Tout a coup un fracas de
+verrerie lui fit brusquement tourner la tete pour voir qui venait de
+renverser cette verrerie, et il apercut au milieu de la chambre, se
+tenant sur la pointe des pieds sans oser avancer ou reculer, son ancien
+professeur Crozat.
+
+--Eh quoi! c'est vous, mon cher Crozat?
+
+--Excusez-moi, je ne voulais pas faire de bruit?
+
+--Et vous avez renverse le gueridon.
+
+--Mon Dieu! oui, ca n'arrive qu'a moi, ces maladresses-la.
+
+--Ce n'est rien; avancez et donnez-moi la main, que je vous dise combien
+je suis content de vous voir.
+
+--Vrai?
+
+--En doutez-vous?
+
+--Non, et c'est pour cela que je suis venu quand j'ai appris par Harly
+que vous etiez malade, pour vous voir d'abord et puis pour me mettre
+a votre disposition, vous faire la lecture, si cela peut vous etre
+agreable, ecrire vos lettres.
+
+--Merci, mon bon Crozat.
+
+--Seulement je debute mal dans la chambre d'un malade.
+
+D'un air piteux, il regarda les debris qui jonchaient le tapis.
+
+--Ne vous inquietez donc pas de cela. Dites-moi plutot comment vous
+allez. Parlez-moi du _Comte et de la Marquise_.
+
+--Je viens de le transformer en opera-comique pour un musicien influent
+qui va le faire jouer... surement. Il est vrai que la musique nuira au
+poeme, mais que voulez-vous!
+
+Crozat raconta les mesaventures de sa piece. Cela fut long et dura
+jusqu'au moment ou Mautravers, qui etait toujours le premier arrive,
+entra; alors il se retira.
+
+Le lendemain, il revint a la meme heure, et Roger le vit entrer portant
+un livre sous son bras.
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--L'_Odyssee_ en grec; j'ai pense qu'apres les journaux qui sont bien
+vides, vous seriez peut-etre satisfait que je vous fasse une bonne
+lecture; alors j'ai apporte l'_Odyssee_, que nous n'avons pas eu le
+temps de bien lire quand nous travaillions ensemble a Varages.
+
+--En grec?
+
+--Oh! je vais vous le traduire, bien entendu; parce que les traductions
+imprimees sont ridicules.--Il ouvrit le volume--Ainsi si je vous dis,
+comme dans toutes les traductions, que Telemaque "s'asseoit sur un siege
+elegant", cela ne vous fait rien voir, car il y a vingt facons d'etre
+elegant pour un siege; tandis que si je traduis "sur un siege sculpte",
+vous voyez tout de suite ce siege. Le mot propre, il n'y a que cela.
+
+Tout de suite il commenca sa traduction; et ce fut seulement quand
+Mautravers arriva qu'il ferma son livre et s'en alla.
+
+--Ca vous amuse? demanda Mautravers a Roger d'un air meprisant.
+
+--Lui, ca l'amuse, et moi ca me fait plaisir de lui laisser croire qu'il
+me fait plaisir.
+
+Mautravers se promit de rendre la place impossible a ce cuistre, de
+facon a l'empecher de revenir.
+
+En effet il lui deplaisait qu'on entourat son ami, qu'il eut voulu etre
+le seul a soigner et a visiter.
+
+Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'heritage, et il
+esperait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au
+moins la plus grosse part de cette fortune fut pour lui. N'etait-ce pas
+tout naturel. Puisque Roger desheriterait sa famille, et puisque lui
+Mautravers etait son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si
+ce n'est a lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles
+etait impossible, Montrevault aussi, Savine encore plus, Harly etait
+incapable de recevoir en sa qualite de medecin; les femmes, Balbine,
+Cara et meme Raphaelle, malgre son avidite et sa rouerie, ne
+recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait heriter et
+s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprime sa volonte de
+soustraire sa fortune aux Condrieu.
+
+Il se croyait deja si bien maitre de cette fortune, qu'il veillait a ce
+qu'il n'y eut pas trop de gaspillage dans la maison et meme a ce qu'on
+ne deteriorat pas le mobilier.
+
+En ces derniers temps, Roger avait renouvele ce mobilier et il avait
+apporte de Londres un meuble de chambre a coucher qui plaisait tout
+particulierement a Mautravers: l'etoffe des rideaux du lit et des
+fenetres, du canape et des fauteuils etait en satin bleu de ciel, a
+grands dessins broches camaieu du gris au blanc; le bois des meubles
+etait en citronnier des Iles, d'un grain serre et poli dont la teinte
+claire etait relevee par des filets en acajou au-dessus desquels courait
+une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le
+tout etait parfaitement harmonieux, d'une decoration correcte, bien
+ordonnee, et les nuances du bois et de l'etoffe produisaient un effet
+doux et gracieux.
+
+C'etait justement la fraicheur et la douceur de ces nuances qui
+inquietaient Mautravers; il avait peur qu'on les defraichit; il veillait
+sur les visiteurs, les examinant de la tete aux pieds, surtout aux
+pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour
+qu'on ne s'assit pas sur ce satin. Si l'on n'etait pas venu en voiture,
+il se montrait impitoyable.
+
+--Notre ami est bien fatigue, disait-il.
+
+Son inquietude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre
+deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il
+trouvait toujours moyen d'offrir quand il etait la et qu'il n'oubliait
+jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait.
+
+
+
+XLII
+
+Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de pres son
+ami, de maniere a voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se
+disait.
+
+Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades:
+la maladie le degoutait, les malades l'exasperaient. Ce sentiment etait
+si vif chez lui que, malgre tout le desir qu'il avait de ne pas blesser
+Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur.
+Cela arrivait surtout a l'occasion des acces de toux qui, a chaque
+instant, prenaient le malade; suffoque, etouffe par ces acces, a bout
+de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois
+volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons.
+
+--Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspere; vous vous faites mal.
+
+--Mais non, cela me fait respirer.
+
+--Cela vous epuise, au contraire.
+
+Si les paroles etaient brutales, le ton sur lequel elles etaient dites
+etait plus dur encore; alors Roger se tournait du cote oppose a celui ou
+se tenait son ami et il s'efforcait de ne pas tousser; mais si l'on peut
+tousser volontairement, on ne peut pas ne pas tousser a volonte. Quand
+il sentait l'acces venir, il renvoyait Mautravers, tantot sous un
+pretexte, tantot sous un autre, s'ingeniant a en chercher.
+
+Mais ou il desirait surtout se debarrasser de lui, c'etait quand Harly
+devait venir, afin d'avoir quelques instants de causerie intime et
+affectueuse qui le reposat.
+
+Bien qu'il ne fit plus fonction de medecin, Harly n'en venait pas moins
+voir Roger tous les matins, et s'il ne lui prescrivait plus des remedes
+qui, au point ou en etait arrivee la maladie, ne pouvaient pas avoir
+grande efficacite, il le reconfortait au moins par des paroles
+d'esperance et d'amitie aussi bonnes pour le coeur que pour l'esprit.
+
+Ces heures du matin entre Harly et Crozat etaient les meilleures de la
+journee pour le malade, celles au moins qui lui faisaient oublier sa
+maladie et la gravite de son etat.
+
+Un jour Harly n'arriva pas seul: il amenait par la main une petite fille
+de dix a onze ans, qui portait une corbeille recouverte de feuilles.
+
+--C'est ma fille, dit-il, qui a voulu malgre moi vous apporter la
+premiere cueille de son cerisier. Vous savez, votre cerisier?
+
+--Comment si je sais; mais c'est la un des meilleurs souvenirs de ma
+vie. J'ai eu la joie de faire ce jour-la une heureuse, et c'est la un
+plaisir qui m'a ete donne... ou que je me suis donne trop rarement; il
+est vrai qu'il est encore possible de rattraper le temps perdu.
+
+--Certainement, dit Crozat.
+
+--En se pressant, ajouta Roger avec un triste sourire.
+
+Puis, pour ne pas rester sous cette derniere impression, il demanda a la
+petite fille de lui donner sa main pour qu'il l'embrassat, et il voulut
+qu'elle mangeat quelques cerises avec lui; mais, pour lui, il n'en put
+manger que trois ou quatre, leur acidite l'ayant fait tousser.
+
+--Ce sera pour tantot, dit-il.
+
+Puis, comme Harly et sa fille allaient se retirer, il rappela celle-ci:
+
+--Claire est votre nom, n'est-ce pas? demanda-t-il, et vous n'en avez
+pas d'autre?
+
+--Non.
+
+--C'est un tres joli nom.
+
+S'il y avait des visites qui rendaient Roger heureux, il y en avait
+d'autres qui l'exasperaient, bien qu'il ne les recut pas: celles du
+comte de Condrieu et de Ludovic de Condrieu, qui chaque jour venaient
+ensemble se faire inscrire.
+
+--Quelle belle chose que l'hypocrisie! disait-il, voila des gens qui
+savent que je les execre et qui cependant viennent tous les jours a ma
+porte pour qu'on ne les accuse pas de me laisser mourir dans l'abandon;
+si j'en avais la force je voudrais les recevoir un jour moi-meme pour
+leur dire leur fait; ils doivent cependant etre bien convaincus qu'ils
+n'auront rien de moi.
+
+--Cela serait trop bete, dit Mautravers.
+
+--Alors il n'y aurait plus de justice en ce monde, dit Raphaelle.
+
+--L'avantage d'avoir des parents de ce genre, continua Mautravers, c'est
+qu'on peut les desheriter sans remords.
+
+--Je voudrais plus et mieux, dit Roger.
+
+S'il ne pouvait pas plus et mieux que les desheriter, il pouvait au
+moins leur faire peur, les tourmenter, les exasperer de facon a ce
+qu'ils ne vinssent plus. Cette idee qui avait traverse son esprit devint
+bientot chez lui une manie de malade et il voulut la mettre a execution,
+ce qu'il fit un soir qu'il avait presque tous ses amis reunis autour de
+lui:
+
+--Savez-vous une idee qui m'est venue, dit-il, c'est de me marier.
+
+Et comme on le regardait pour voir s'il ne delirait point.
+
+--De me marier in extremis avec une jeune fille de bonne maison qui
+aurait un enfant. Je legitimerais cet enfant par ce mariage et je lui
+assurerais mon nom, mon titre et ma fortune.
+
+--Elle est absurde votre idee, s'ecria Mautravers.
+
+--Mais non, je sauverais mon nom et mon titre, ce qui n'est pas absurde,
+il me semble. Montrevault, vous qui avez tant de relations et qui
+connaissez tout le monde en France et a l'etranger, vous devriez me
+chercher cette jeune fille.
+
+--On peut la trouver.
+
+--Vous lui direz que je ne serai pas un mari genant.
+
+Il esperait bien que ces paroles seraient rapportees a M. de Condrieu;
+mais il etait loin de prevoir ce qu'elles produiraient.
+
+Quelques jours apres il vit entrer dans sa chambre; Bernard, qui avait
+un air embarrasse:
+
+--Ce sont deux religieuses, dit-il.
+
+--Qu'on leur donne une offrande.
+
+--Mais l'une de ces religieuses veut voir monsieur le duc.
+
+--C'est impossible; il faut le lui expliquer poliment.
+
+--Je l'ai fait; mais elle a insiste et elle a voulu que je vienne dire a
+monsieur le duc que celle qui desirait le voir etait la soeur Angelique.
+
+Soeur Angelique! Mais c'etait le nom en religion de Christine. Christine
+chez lui; Christine qui voulait le voir. Etait-ce possible?
+
+L'emotion fit trembler sa voix:
+
+--Quel est le costume de cette religieuse? demanda-t-il. Une robe noire,
+une ceinture de cuir noir, une coiffe blanche a fond plisse?
+
+--Oui.
+
+--Qu'elles entrent.
+
+Pendant que Bernard allait les chercher, il s'efforca de calmer les
+mouvements tumultueux de son coeur: Christine a laquelle il avait si
+souvent pense! Christine qu'il avait si ardemment desire revoir avant de
+mourir! son amie d'enfance! sa petite Christine!
+
+Elle entra: elle etait seule.
+
+--Toi! s'ecria-t-il, tandis qu'elle s'avancait vers son lit.
+
+Il lui tendit ses deux mains decharnees; mais elle ne les prit point,
+repondant seulement a son elan par un sourire qui valait le plus doux,
+le plus tendre des baisers.
+
+--Voila que je te dis toi sans savoir si je peux te tutoyer: mais, tu
+vois, ma chere Christine, je ne suis plus qu'une ame, et dans le
+ciel, n'est-ce pas, les ames amies doivent se tutoyer? Pourquoi ne se
+tutoieraient-elles pas sur la terre?
+
+--J'ai appris que tu etais malade.
+
+--Plus que malade, mourant.
+
+--J'ai voulu te voir et j'en ai obtenu la permission de notre mere.
+
+--Chere Christine, tu me donnes la plus grande des joies que je puisse
+gouter, et quand je n'esperais plus rien.
+
+--Pourquoi parles-tu ainsi?
+
+--Parce que c'est fini. Serais-tu la, pres de moi, s'il en etait
+autrement? C'est au mourant que tu viens dire adieu; c'est le mourant
+que tu viens consoler par ta chere presence, et c'est plus que la
+consolation que tu lui apportes: c'est l'oubli du present, c'est le
+retour dans le passe, dans la jeunesse,--la notre, ou je te trouve
+partout pres de moi, avec moi, mon amie, ma soeur, mon bon ange.
+
+Elle detourna la tete pour cacher son attendrissement; mais, apres un
+moment de silence recueilli, elle attacha sur lui ses yeux emus, tandis
+que lui-meme la regardait longuement, l'admirait, fraiche jeune, belle
+d'une beaute seraphique sous sa coiffe qui lui faisait une sorte
+d'aureole de sainte et de vierge.
+
+Ils resterent assez longtemps ainsi; puis tout a coup, en meme temps,
+des larmes roulerent dans leurs paupieres et coulerent sur leurs joues,
+sans qu'ils pensassent a les retenir ou a les cacher.
+
+--Ah! Roger!
+
+--Chere Christine!
+
+Ce fut elle qui se remit la premiere, au moins ce fut elle qui parla:
+
+--Ce retour dans le passe ne t'inspire-t-il pas un souvenir pour ta
+famille? dit-elle d'une voix vibrante.
+
+--Ma famille, c'est toi
+
+--Je ne suis pas seule.
+
+--Ah! ne me parle ni de ton grand-pere, ni de ton frere.
+
+--Je le veux cependant, je le dois: a cette heure supreme ton coeur si
+bon, si droit, ne t'inspirera-t-il pas une parole de reconciliation?
+
+--Ah! s'ecria-t-il d'une voix rauque en se frappant la poitrine, quel
+coup tu viens de lui porter a ce coeur! ce mot que tu as prononce "Je le
+dois", m'a fait tout comprendre. Et je m'imaginais que c'etait de ton
+propre mouvement que tu etais venue.
+
+Un acces de toux lui coupa la parole; mais assez vite il reprit, les
+joues rougies, les yeux etincelants:
+
+--Tu ne savais pas hier que j'etais malade, j'en suis sur, car les
+bruits de ce monde ne passent pas vos portes; c'est ton grand-pere qui
+t'a prevenue en allant t'avertir que tu devais veiller a mon salut et
+aussi a assurer ma fortune a ton frere. Oh! tu sais que je le connais
+bien; je le vois d'ici avec sa mine paterne. Eh bien! pour mon salut, ne
+sois pas en peine: envoie-moi ton confesseur; tu seras en paix, n'est-ce
+pas? Mais pour ma fortune, jamais, tu entends, jamais ta famille n'en
+aura que ce que je ne puis pas lui enlever. Ah! si j'avais pu te la
+laissez sans craindre qu'elle passe a ton frere!
+
+Elle l'interrompit:
+
+--Tu juges mal notre grand-pere, ce n'est point a ta fortune comme tu le
+dis qu'il a pense, c'est a l'honneur de ton nom.
+
+A son tour il lui soupa la parole:
+
+--Et tu as pu croire a cette histoire, toi qui me connais. Que ton
+grand-pere y ait cru; ca c'est ma vengeance et ma joie; mais toi,
+Christine, toi, ma petite soeur, tu as pu croire que moi, duc de
+Naurouse pret a paraitre devant Dieu, je ferais un mensonge; que la main
+de la Mort sur ma tete, et elle y est, tu la vois bien sur ce front
+decharne,--tu as pu croire que je parjurerais et que je reconnaitrais un
+enfant qui ne serait pas de moi! Ah! tu ne sais pas ce qu'il me coute,
+ce nom: et c'est la ton excuse. Aussi, malgre cet acces de colere, sois
+bien certaine que je ne t'en veux pas, mais a ceux qui t'envoient, a
+ceux-la....
+
+De nouveau la toux lui coupa la parole et il eut une crise, suivie d'une
+faiblesse.
+
+Christine eperdue voulut appeler, mais d'un signe il la retint.
+
+--Que faut-il faire?
+
+De sa main vacillante il lui montra une fiole, puis une cuillere; et
+vivement elle lui donna ce qu'il paraissait demander.
+
+Un peu de calme se produisit, mais en meme temps l'abattement,
+l'aneantissement.
+
+Elle se mit a genoux et, appuyant ses mains jointes, sur le lit,
+longuement elle pria en le regardant.
+
+Puis, se relevant:
+
+--Je demanderai a notre mere de venir te voir demain, dit-elle, le temps
+qu'on m'avait accorde est plus qu'ecoule.
+
+Il lui saisit la main et l'attirant par un mouvement irresistible:
+
+--Dis-moi adieu, Christine, et maintenant prie pour moi: jusqu'a ma
+derniere heure, ce me sera une joie de penser que tu prononces mon nom
+en t'adressant a Dieu. Dans le ciel tu sauras combien je t'ai aimee.
+
+
+
+
+XLIII
+
+Les medecins avaient declare qu'il ne devait point passer la semaine et
+meme qu'il pouvait mourir d'un moment a l'autre, tout a coup, sans qu'on
+s'en apercut; si on ne le veillait pas attentivement et sans le quitter.
+
+Mautravers avait fait de cet avertissement un ordre, et il s'etait
+installe rue Auber, y mangeant, y couchant, agissant en veritable maitre
+de la maison, pour tout ordonner et diriger aussi bien que pour recevoir
+a sa table ceux qui, malgre l'imminence du danger, continuaient a venir
+s'y asseoir, chaque jour, dejeunant la, dinant, soupant, jouant comme
+s'ils avaient ete dans un cercle ou un restaurant.
+
+Malgre l'extreme faiblesse dans laquelle il etait tombe, Roger avait
+conserve sa pleine connaissance et, contrairement a ce qui arrive
+avec la plupart des poitrinaires, il se rendait compte de son etat: a
+l'entendre on pouvait croire qu'il calculait l'instant precis de sa
+mort, et a tout ce qu'on lui disait pour le tromper, il se contentait de
+secouer la tete avec un triste sourire.
+
+--Ce qu'il y a d'affreux dans la mort, repetait-il quelquefois, ce n'est
+pas de renoncer a l'avenir, c'est de regretter le passe: bienheureux
+sont ceux qui ont un passe.
+
+Mais ce n'etait pas a tous ses amis qu'il parlait ainsi, seulement a
+quelques-uns: Harly, Crozat.
+
+Un matin, au petit jour, il fit appeler Mautravers qui, s'etant couche
+tard apres une soiree de deveine, arriva l'air maussade, aussi furieux
+d'etre reveille de bonne heure que d'avoir perdu la veille.
+
+--Eh bien! que se passe-t-il? demanda-t-il en baillant.
+
+--Le moment approche.
+
+--Ne dites donc pas de pareilles niaiseries, vous avez deja surmonte
+plus d'une faiblesse, vous surmonterez celle-la. Voulez-vous quelque
+chose? ajouta-t-il de l'air d'un homme presse d'aller se remettre au
+lit.
+
+--Oui, donnez-moi mon pupitre; l'heure est venue de s'occuper de mon
+testament.
+
+Instantanement ce mot changea la physionomie de Mautravers, qui se fit
+bienveillante et affectueuse.
+
+--Tout de suite, cher ami.
+
+Avec empressement il alla chercher ce pupitre qui etait ferme a clef, et
+il l'apporta a Roger.
+
+--Obligez-moi d'ouvrir les rideaux, dit Roger, on n'y voit pas.
+
+Aussitot les rayons rouges du soleil levant eclairerent la chambre.
+
+Alors Roger de sa main vacillante tatonna sous son oreiller, et ayant
+trouve un trousseau de clefs il ouvrit le pupitre.
+
+Il chercha un moment parmi les papiers qui s'y trouvaient enfermes et
+ayant trouve deux larges enveloppes scellees d'un cachet rouge il en
+prit une, apres l'avoir attentivement examinee; il remit l'autre dans le
+pupitre qu'il referma a clef.
+
+Sans en avoir l'air Mautravers ne perdait rien de ce qui se passait; il
+s'etait place en face d'une fenetre comme pour regarder le levant, mais
+au moyen de la psyche il n'avait d'yeux que pour le lit.
+
+Ce fut ainsi qu'il vit Roger ouvrir l'enveloppe qu'il avait prise,
+deplier une feuille de papier timbre, la lire puis la dechirer en petits
+morceaux: un testament qu'il annulait sans doute; l'autre, le sien
+assurement, etait donc le bon.
+
+Roger l'appela; vivement il alla a lui, il n'etait plus maussade, il
+n'avait plus perdu.
+
+--Voulez-vous aneantir ces papiers? dit Roger, montrant les morceaux.
+
+--Comment?
+
+--Puisque nous n'avons pas de feu allume: jetez-les dans les cabinets et
+faites couler de l'eau.
+
+Mautravers ramassa scrupuleusement tous ces morceaux les emporta, mais
+en sortant il laissa la porte de la chambre ouverte.
+
+Debout, sur son seant, Roger ecoutait; n'entendant rien, il appela:
+
+--Je n'entends pas l'eau couler, cria-t-il faiblement.
+
+C'est qu'avant de faire disparaitre ces morceaux de papier Mautravers
+avait voulu voir ce qui etait ecrit dessus, ayant lu plusieurs fois le
+mot "hospices" et les noms de Harly, de Corysandre et de Crozat, il
+fut convaincu que le testament conserve etait bien decidement le
+bon, c'est-a-dire le sien, et alors il fit couler l'eau abondamment,
+bruyamment.
+
+--Mon testament est dans ce pupitre, dit Roger lorsqu'il rentra, vous le
+remettrez a M. Le Genest de la Crochardiere; je vous le recommande: il
+desherite les Condrieu qui ont ete indignes pour moi. Vous comprenez
+combien je tiens a ce qu'il soit execute.
+
+--Il sera sacre pour moi, s'ecria Mautravers avec enthousiasme et je
+vous jure que je ferai tout pour qu'il soit execute.
+
+--Merci; maintenant je vais etre plus tranquille.
+
+Il tourna le dos a la lumiere crue du matin, tandis que Mautravers, qui
+n'avait plus envie de dormir s'installait dans un fauteuil, ne voulant
+pas qu'un autre que lui veillat un si brave garcon.
+
+Il y avait une heure a peu pres que Mautravers se promenait dans ses
+terres de Varages et de Naurouse, lorsqu'il crut remarquer que, depuis
+quelque temps deja, Roger n'avait pas remue; il ecouta et, n'entendant
+plus sa respiration, il s'approcha du lit: il etait mort, tout a coup,
+comme avaient dit les medecins, sans qu'on s'en apercut.
+
+Aussitot Mautravers reveilla toute la maison.
+
+--Qu'on aille vite chercher M. Le Genest de la Crochardiere, dit-il,
+qu'on le fasse lever, qu'il vienne tout de suite; avertissez-le que
+c'est pour recevoir le testament du duc de Naurouse.
+
+Il attendit, suant d'impatience; mais ce ne fut pas le notaire qui
+arriva tout d'abord, ce fut Raphaelle, qu'il n'avait pas dit de
+prevenir.
+
+--Tu sais, dit-elle apres la premiere explosion du chagrin, que le duc
+m'avait donne son argenterie et ses bijoux.
+
+--Non, je n'en sais rien; mais il a fait un testament qu'on va ouvrir
+tout a l'heure, nous verrons cela.
+
+--Je n'ai pas besoin du testament pour ce qui m'a ete donne.
+
+--Attendons.
+
+Il n'y eut pas longtemps a attendre: le notaire arriva bientot,
+Mautravers esperait qu'on allait ouvrir le testament tout de suite, mais
+il n'en fut rien.
+
+--Je vais le deposer au president du tribunal, dit le notaire.
+
+--Quand en connaitra-t-on le contenu! s'ecria Mautravers.
+
+Puis, comprenant qu'il montrait trop franchement son impatiente
+curiosite:
+
+--Il peut y avoir dans ce testament que je ne connais pas, dit-il, des
+prescriptions relatives aux obseques et il est important que nous soyons
+fixes la-dessus.
+
+--Vous le serez dans la journee, dit le notaire.
+
+Le notaire parti, Mautravers declara a Raphaelle qu'ils devaient se
+retirer, et celle-ci ne fit pas d'observation.
+
+Ils sortirent ensemble et se quitterent a la porte, Raphaelle tournant
+a gauche et Mautravers a droite; mais il n'alla pas plus loin que la
+Chaussee-d'Antin et revenant sur ses pas, il remonta l'escalier de
+Roger. Quand il entra dans la salle a manger, il trouva Raphaelle,
+qui etait revenue, elle aussi, au plus vite, en train d'emballer
+l'argenterie dans des serviettes. Deja elle avait fourre plusieurs
+pieces dans ses poches.
+
+--Je ne permettrai pas cela, s'ecria Mautravers en sautant sur les
+serviettes qui etaient deja nouees.
+
+--De quoi te meles-tu?
+
+--J'ai jure de faire executer le testament de ce pauvre Roger.
+
+--Tu esperes donc bien heriter! Ce pauvre Roger! C'etait de son vivant
+qu'il fallait le plaindre, au lieu de se faire son espion au profit du
+vieux Condrieu.
+
+--Si quelqu'un a tire parti du vieux Condrieu, n'est-ce pas toi, qui lui
+as vendu tes papiers pour faire manquer le mariage de Corysandre?
+
+La querelle allait s'envenimer; mais la porte s'ouvrit et M. de Condrieu
+entra, pouvant a peine se tenir, appuye sur le bras de Ludovic:
+
+--Oh! mon pauvre petit-fils, s'ecria-t-il d'une voix brisee, plus
+hesitante que jamais, mon cher petit-fils, ou est-il?
+
+Il se heurtait aux meubles, aveugle par les larmes. Heureusement
+Ludovic, guide par Mautravers, put le conduire a la chambre mortuaire
+et le faire agenouiller aupres du lit, ou il resta longtemps en priere,
+ecrase par la douleur, poussant des sanglots et criant;
+
+--Mon cher petit-fils!
+
+Peu a peu arriverent les amis de Roger: Harly, Crozat et les autres;
+puis, vers midi, madame d'Arvernes, accompagnee d'un jeune homme plus
+jeune, plus frais, plus beau garcon encore que le vicomte de Baudrimont.
+
+Elle voulut voir Roger et elle entra dans la chambre, ne faisant rien
+pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Se penchant sur lui,
+elle l'embrassa au front.
+
+--Pauvre Roger, dit-elle.
+
+Elle sortit, eclatant en sanglots. Dans la salle a manger, elle prit le
+bras du jeune homme qui l'accompagnait et, se serrant contre lui:
+
+--N'est-ce pas qu'il etait beau, dit-elle, mais c'etait ses yeux qu'il
+fallait voir, ces pauvres yeux qui n'ont plus de regard.
+
+Les visites se continuerent ainsi, recues par M. de Condrieu et par
+Ludovic aussi bien que par Mautravers, qui agissait de plus en plus
+comme s'il etait chez lui. N'etait-ce pas maintenant une affaire de
+quelques minutes seulement; le notaire allait arriver.
+
+Il se fit attendre longtemps encore; mais enfin il arriva, accompagne de
+Harly et de Nougaret, que M. de Condrieu regarda comme s'il voulait les
+mettre a la porte; mais il avait autre chose a faire pour le moment.
+
+--Le testament de mon petit-fils, de mon cher petit-fils, a-t-il ete
+ouvert? demanda-t-il au notaire.
+
+--Oui, monsieur le comte, et en voici la copie.
+
+--Veuillez la lire, dit M. de Condrieu.
+
+--Mais, monsieur le comte...
+
+--Veuillez la lire, repeta M. de Condrieu.
+
+--Lisez, dit Mautravers, mon ami Roger m'a charge de veiller a
+l'execution de son testament; je dois le connaitre.
+
+Le notaire lut:
+
+"Ceci est mon testament; il m'a ete inspire par le desir de faire apres
+moi ce que je n'ai pu faire de mon vivant--le bonheur d'une personne qui
+en soit digne.
+
+"Je desherite donc autant que la loi me le permet la famille de
+Condrieu, qui a ete mon ennemie, et je laisse ma fortune a mademoiselle
+Claire Harly, fille de mon ami Harly, a charge par elle de donner:
+
+"1 deg. A mon ancien maitre, M. Crozat, qui m'a appris le peu que je sais,
+deux cent mille francs;
+
+"2 deg. Aux pauvres de Naurouse cent mille francs;
+
+"3 deg. Aux pauvres de Varages cent mille francs;
+
+"4 deg. A mes domestiques cent mille francs, sur lesquels Bernard, mon valet
+de chambre, en prelevera quarante mille pour sa part.
+
+"Francois-Roger de CHARLUS, duc de NAUROUSE."
+
+--Voila un testament qui est nul, s'ecria M. de Condrieu; l'article
+909 du code ne permet pas aux medecins de profiter des dispositions
+testamentaires faites en leur faveur par un malade qu'ils ont soigne
+pendant la maladie dont il meurt, et l'article declare que les enfants
+de ces medecins sont personnes interposees et par consequent incapables
+de recevoir.
+
+Nougaret s'avanca:
+
+--Monsieur le comte de Condrieu oublie, dit-il, que depuis quatre mois
+le docteur Harly n'etait plus la medecin de M. de Naurouse.
+
+--N'a-t-il pas ete le medecin de la derniere maladie?
+
+--Il n'etait plus le medecin de M. de Naurouse quand ce testament a ete
+fait; c'est ce que prouve la date, qui remonte a six semaines seulement.
+
+--Ce n'est pas le lieu de decider cette question, dit Harly.
+
+--Ce seront les tribunaux qui la decideront, dit M. de Condrieu.
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+NOTICE SUR LA "BOHEME TAPAGEUSE"
+
+Malgre le secret professionnel, c'est de leurs observations personnelles
+que les medecins se servent pour ecrire la plupart des livres qu'ils
+publient chaque jour avec une abondance qui n'est egalee que par
+celle des theologiens; si bien que pour peu que vous ayez un medecin
+ecrivain,--et ils le sont tous,--vous etes expose a vous trouver un jour
+ou l'autre dans un de leurs livres ou de leurs articles, tandis que
+vos amis, percant des initiales transparentes, apprendront que vos
+ascendants paternels etaient alcooliques, les maternels tuberculeux, que
+vos enfants seront l'un ou l'autre, et que vous-meme vous n'en avez pas
+pour longtemps.
+
+C'est aussi avec leurs observations que les romanciers ecrivent leurs
+livres, mais les romans sont les romans, et comme on doit toujours
+y introduire une certaine dose d'imagination et de fantaisie, ils
+s'eloignent forcement de la precision medicale. D'ailleurs le romancier
+n'est pas lie par le secret professionnel. Ceux dont il parle ne l'ont
+pas paye pour qu'il se taise. Et par cela seul sa situation ne ressemble
+en rien a celle du medecin.
+
+Ce n'est pas a dire qu'elle ne soit pas quelquefois delicate, en cela
+surtout que plus il est consciencieux, plus il est entraine a peindre
+ceux qu'il connait le mieux: les siens, ses proches, ses amis intimes.
+Pour mon compte, a l'exception de quelques romans ecrits sous
+l'inspiration directe et demandee de ceux qui les avaient vecus: les
+_Amours de Jacques, Madame Obernin, Pompon, Vices francais_, je n'ai
+point pris mes modeles parmi les miens ni parmi mes intimes, et ceux qui
+ont honore ou egaye ma vie de leur amitie ont eu cette securite de ne
+point se voir servis tout vifs a la curiosite des lecteurs.
+
+Mais pour ceux avec qui ne me liait point une etroite intimite, je
+reconnais qu'il en a ete autrement, et particulierement pour les
+personnages de la _Boheme tapageuse_ qui tous ou presque tous ont vecu
+d'une vie propre que j'ai pu observer et rendre sans aucune trahison,
+puisque selon la formule de la loi je n'ai ete ni leur parent, ni leur
+allie, et que je n'ai pas plus ete attache a leur service qu'ils ne
+l'ont ete au mien, si bien que j'ai pu ouvrir les yeux et les oreilles
+sans que rien dans nos relations me fermat la bouche.
+
+J'etais encore collegien et tout jeune collegien lorsque j'ai connu
+celle qui, dans ce roman, est devenue la duchesse d'Arvernes, Avec
+ma mere j'avais ete passer les vacances au bord de la mer, a
+Sainte-Adresse, qu'Alphonse Karr venait de faire entrer dans la
+notoriete, et je m'etais si bien ingenie aupres d'amis communs que
+j'avais obtenu des lettres pour me faire ouvrir la porte de son jardin
+dont revait mon admiration juvenile. C'etait justement le beau temps
+de la reputation d'Alphonse Karr; il avait donne _Sous les Tilleuls,
+Genevieve, le Chemin le plus court_, et depuis quelques annees il
+publiait les _Guepes_ qui, a cette epoque, faisaient presque autant de
+bruit qu'en a fait plus tard la _Lanterne_. On comprend quel pouvait
+etre mon enthousiasme pour le premier ecrivain de talent que
+j'approchais, car les jeunes gens de ma generation ne commencaient point
+la vie par l'indifference ou le mepris pour leurs aines. Ce fut dans
+ce fameux jardin original et bizarre dont il a tire tant de livres
+charmants que je rencontrai la duchesse d'Arvernes, venue a
+Sainte-Adresse pour y passer une saison avec sa mere, et comme nous
+etions du meme age, comme elle s'ennuyait et n'avait personne pour
+l'amuser, comme elle n'etait ni timide, ni reservee, oh! mais pas
+du tout du tout, nous fumes bien vite camarades. On peut, sans que
+j'insiste, se faire une idee de ce que fut la stupefaction d'un jeune
+provincial, fils d'un notaire qui, parmi ses clients, comptait quelques
+representants de la noblesse polie, affinee, sceptique et legere du
+dix-huitieme siecle, en se trouvant brusquement en presence de cette
+fille deluree qui portait un des grands noms de l'Empire, car telle je
+l'ai representee, dans ce roman, telle elle etait deja, si bien que
+je n'ai eu qu'a me souvenir pour la copier, et encore sans appuyer,
+laissant dans l'ombre certains cotes que j'aurais du peindre, si au lieu
+d'une figure de roman j'avais fait un portrait.
+
+Ce fut a Cauterets que je connus Naurouse: on avait organise une journee
+de courses d'hommes a la montagne, et j'avais ete charge de reunir
+quelques souscriptions, parmi lesquelles celle du duc de Naurouse. Le
+hasard fit qu'il connut quelques-uns de mes romans. Il s'ennuyait ferme,
+il m'invita a entrer chez lui quand je passerais devant sa fenetre
+toujours fermee, derriere laquelle il se tenait, seul, du matin au soir,
+pale, triste, mourant, regardant sans le voir le mouvement des allees et
+venues dans le petit jardin de l'_Hotel de France_. Et je n'eus garde de
+refuser cette invitation, jusqu'au moment ou il quitta Cauterets, autant
+parce qu'il n'y trouvait point de soulagement a son mal, que parce que
+madame d'Arvernes etait venue l'y relancer. On l'avait logee dans la
+chambre voisine de la mienne, et tous les soirs, a travers notre mince
+cloison, j'entendais les eclats de sa voix et de ses rires pendant
+qu'elle dinait avec une jeune amie a laquelle elle faisait visiter les
+Pyrenees, comme tous les matins j'entendais aussi le guide Barragat, qui
+venait la chercher pour une excursion dans la montagne, crier avec son
+accent meridional: "Madame la duchesse est-elle prete?"
+
+Avec Naurouse et madame d'Arvernes, Harly est un des principaux
+personnages de la _Boheme tapageuse_. Il avait lu une scene de jeu dans
+_Un Mariage sous le Second Empire_; il me fit demander par Ph. Jourde,
+le directeur du _Siecle_, si je voulais qu'il m'en racontat une "vraie"
+au moins aussi interessante que celle que j'avais inventee. C'est
+celle qui se trouve au commencement de _Raphaelle_, avec l'episode
+du cerisier. Mais il ne s'en tint pas la, il me communiqua aussi les
+papiers laisses par Naurouse, ses carnets de depenses, ses lettres,
+et c'est en les ayant sous les yeux, du premier au dernier mot de mon
+roman, que je l'ai ecrit.
+
+Ce que je dis a propos de Naurouse, de madame d'Arvernes, de Harly,
+je pourrais le dire aussi a propos du prince de Kappel, de Savine,
+de Mautravers; mais c'en est assez de ces quelques indications
+d'observation pour qu'on voie comment a ete etudie et execute ce roman.
+Je n'ajoute qu'un mot. Il est tres rare que dans mes romans j'aie
+introduit des faits qui me soient personnels: dans _La Boheme
+tapageuse_, j'ai manque une fois a cette regle, et si j'en parle ici
+c'est pour expliquer un passage du _Dictionnaire des Contemporains_ de
+Vapereau, copie par beaucoup d'autres, qui n'est pas tres exact, et par
+cela m'a plus d'une fois ennuye. Vapereau dit: "Il (c'est moi) ecrivit
+des brochures politiques pour un senateur." Les brochures, ou plutot
+la brochure que j'ai ecrite, c'est celle qui m'a ete en quelque sorte
+dictee par M. de Condrieu-Revel, exactement dans les memes conditions
+que celles racontees dans mon roman, et elle etait historique,
+non politique. Sous plus d'un point de vue la rectification a son
+importance, pour moi au moins.
+
+Bien qu'ecrite avec la sincerite dont je viens de donner quelques
+preuves, _La Boheme tapageuse_, au moment de sa publication, fut accusee
+d'exageration, et particulierement par Aurelien Scholl, qui avait bien
+connu la plupart de ses personnages, et avait meme ete de l'intimite de
+plus d'un d'entre eux. Dans un article qu'il publia a ce sujet, et dans
+lequel il les nomme avec une liberte que prennent les chroniqueurs,
+mais que se refusent les romanciers, il dit "C'est une serie d'actes
+d'accusation."
+
+Trop dure, la _Boheme tapageuse!_ trop cruelle! trop "acte
+d'accusation!" Voyons la realite.
+
+Peu de temps apres la mise en vente de mon roman, je recus d'un
+magistrat un mot pour assister a une audience de la Cour d'Assises:
+"L'affaire interessera l'auteur de la _Duchesse d'Arvernes_", me
+disait-il.
+
+En effet, cette affaire etait celle d'une des filles de la duchesse
+d'Arvernes, accusee de faux, une de celles que le duc veut emmener dans
+sa promenade, avec ceux de ses enfants qu'il croit les siens.
+
+Elle fut acquittee; mais aurais-je jamais ose inventer un denouement
+aussi cruel, aussi "acte d'accusation"? Tant il est vrai que le roman
+reste le plus souvent au-dessous de la simple verite, au lieu d'aller
+au-dela.
+
+H. M.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Corysandre, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORYSANDRE ***
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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