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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13025 ***
+
+[Illustration: images/ill_1.png]
+
+LA MARQUISE
+
+
+I.
+
+La marquise de R... n'était pas fort spirituelle, quoiqu'il soit reçu en
+littérature que toutes les vieilles femmes doivent pétiller d'esprit.
+Son ignorance était extrême sur toutes les choses que le frottement
+du monde ne lui avait point apprises. Elle n'avait pas non plus cette
+excessive délicatesse d'expression, cette pénétration exquise, ce tact
+merveilleux qui distinguent, à ce qu'on dit, les femmes qui ont beaucoup
+vécu. Elle était, au contraire, étourdie, brusque, franche, quelquefois
+même cynique. Elle détruisait absolument toutes les idées que je
+m'étais faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle était bien
+marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV; mais, comme ç'avait été
+dès lors un caractère d'exception, je vous prie de ne pas chercher dans
+son histoire l'étude sérieuse des moeurs d'une époque. La société me
+semble si difficile à connaître bien et à bien peindre dans tous les
+temps, que je ne veux point m'en mêler. Je me bornerai à vous raconter
+de ces faits particuliers qui établissent des rapports de sympathie
+irrécusable entre les hommes de toutes les sociétés et de tous les
+siècles.
+
+Je n'avais jamais trouvé un grand charme dans la société de cette
+marquise. Elle ne me semblait remarquable que pour la prodigieuse
+mémoire qu'elle avait conservée du temps de sa jeunesse, et pour la
+lucidité virile avec laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste,
+elle était, comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la veille
+et insouciante des événements qui n'avaient point sur sa destinée une
+influence directe.
+
+Elle n'avait pas eu une de ces beautés piquantes qui, manquant d'éclat
+et de régularité, ne pouvaient se passer d'esprit. Une femme ainsi
+faite en acquérait pour devenir aussi belle que celles qui l'étaient
+davantage. La marquise, au contraire, avait eu le malheur d'être
+incontestablement belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle
+avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie d'étaler dans
+sa chambre à tous les regards. Elle y était représentée en nymphe
+chasseresse, avec un corsage de satin imprimé imitant la peau de tigre,
+des manches de dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de
+perles qui se jouait sur ses cheveux crêpés. C'était, malgré tout, une
+admirable peinture, et surtout une admirable femme; grande, svelte,
+brune, avec des yeux noirs, des traits sévères et nobles, une bouche
+vermeille qui ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait
+le désespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle, le satin et
+la poudre, c'eût été vraiment là une de ces nymphes fières et agiles
+que les mortels apercevaient au fond des forêts ou sur le flanc des
+montagnes pour en devenir fous d'amour et de regret.
+
+Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De son propre aveu, elle
+avait passé pour manquer d'esprit. Les hommes blasés d'alors aimaient
+moins la beauté pour elle-même que pour ses agaceries coquettes. Des
+femmes infiniment moins admirées lui avaient ravi tous ses adorateurs,
+et, ce qu'il y a d'étrange, elle n'avait pas semblé s'en soucier
+beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconté, _à bâtons rompus_, de sa vie me
+faisait penser que ce coeur-là n'avait point eu de jeunesse, et que la
+froideur de l'égoïsme avait dominé toute autre faculté. Cependant je
+voyais autour d'elle des amitiés assez vives pour la vieillesse:
+ses petits-enfants la chérissaient, et elle faisait du bien sans
+ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes, et avouait
+n'avoir jamais aimé son amant, le vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas
+trouver d'autre explication à son caractère.
+
+Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume. Il y avait de la
+tristesse dans ses pensées. «Mon cher enfant, me dit-elle, le vicomte
+de Larrieux vient de mourir de sa goutte; c'est une grande douleur pour
+moi, qui fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant de
+voir comme l'on meurt! Ce n'est pas étonnant, il était si vieux!
+
+--Quel âge avait-il? demandai-je.
+
+--Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts; mais je ne
+suis pas infirme comme il l'était; je dois espérer de vivre plus que
+lui. N'importe! voici plusieurs de mes amis qui s'en vont cette année,
+et on a beau se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne
+peut pas s'empêcher d'avoir peur quand on voit partir ainsi ses
+contemporains.
+
+--Ainsi, lui dis-je, voilà tous les regrets que vous lui accordez, à ce
+pauvre Larrieux, qui vous a adorée pendant soixante ans, qui n'a cessé
+de se plaindre de vos rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebuté?
+C'était le modèle des amants, celui-là! On ne fait plus de pareils
+hommes!
+
+--Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid, cet homme avait
+la manie de se lamenter et de se dire malheureux. Il ne l'était pas du
+tout, chacun le sait.»
+
+Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai de questions sur
+ce vicomte de Larrieux et sur elle-même; et voici la singulière réponse
+que j'en obtins.
+
+«Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez comme une personne
+d'un caractère très-maussade et très-inégal. Il se peut que cela soit.
+Jugez-en vous-même: je vais vous dire toute mon histoire, et vous
+confesser des travers que je n'ai jamais dévoilés à personne. Vous
+qui êtes d'une époque sans préjugés, vous me trouverez moins coupable
+peut-être que je ne me le semble à moi-même; mais, quelle que soit
+l'opinion que vous prendrez de moi, je ne mourrai pas sans m'être fait
+connaître à quelqu'un. Peut-être me donnerez-vous quelque marque de
+compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs.
+
+Je fus élevée à Saint-Cyr. L'éducation brillante qu'on y recevait
+produisait effectivement fort peu de chose. J'en sortis à seize ans pour
+épouser le marquis de R..., qui en avait cinquante, et je n'osai pas
+m'en plaindre, car tout le monde me félicitait sur ce beau mariage, et
+toutes les filles sans fortune enviaient mon sort.
+
+J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-là j'étais tout à fait
+bête. Cette éducation claustrale avait achevé d'engourdir mes facultés
+déjà très-lentes. Je sortis du couvent avec une de ces niaises
+innocences dont on a bien tort de nous faire un mérite, et qui nuisent
+souvent au bonheur de toute notre vie.
+
+En effet, l'expérience que j'acquis en six mois de mariage trouva
+un esprit si étroit pour la recevoir, qu'elle ne me servit de rien.
+J'appris, non pas à connaître la vie, mais à douter de moi-même.
+J'entrai dans le monde avec des idées tout à fait fausses et des
+préventions dont toute ma vie n'a pu détruire l'effet.
+
+A seize ans et demi j'étais veuve; et ma belle-mère, qui m'avait prise
+en amitié pour la nullité de mon caractère, m'exhorta à me remarier. Il
+est vrai que j'étais grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait
+devait retourner à la famille de mon mari au cas où je donnerais un
+beau-père à son héritier. Dès que mon deuil fut passé, on me produisit
+donc dans le monde, et l'on m'y entoura de galants. J'étais alors dans
+tout l'éclat de la beauté, et, de l'aveu de toutes les femmes, il
+n'était point de figure ni de taille qui pussent m'être comparées.
+
+Mais mon mari, ce libertin vieux et blasé qui n'avait jamais eu pour moi
+qu'un dédain ironique, et qui m'avait épousée pour obtenir une place
+promise à ma considération, m'avait laissé tant d'aversion pour le
+mariage que jamais je ne voulus consentir à contracter de nouveaux
+liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que tous les hommes
+étaient les mêmes, que tous avaient cette sécheresse de coeur, cette
+impitoyable ironie, ces caresses froides et insultantes qui m'avaient
+tant humiliée. Toute bornée que j'étais, j'avais fort bien compris que
+les rares transports de mon mari ne s'adressaient qu'à une belle femme,
+et qu'il n'y mettait rien de son âme. Je redevenais ensuite pour lui une
+sotte dont il rougissait en public, et qu'il eût voulu pouvoir renier.
+
+Cette funeste entrée dans la vie me désenchanta pour jamais. Mon coeur,
+qui n'était peut-être pas destiné à cette froideur, se resserra et
+s'entoura de méfiances. Je pris les hommes en aversion et en dégoût.
+Leurs hommages m'insultèrent; je ne vis en eux que des fourbes qui se
+faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai un ressentiment et
+une haine éternels.
+
+Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voilà pourquoi, avec
+les moeurs les plus austères, je ne fus point vertueuse. Oh! combien je
+regrettai de ne pouvoir l'être! combien je l'enviai, cette force morale
+et religieuse qui combat les passions et colore la vie! la mienne fut si
+froide et si nulle! que n'eussé-je point donné pour avoir des passions à
+réprimer, une lutte à soutenir, pour pouvoir me jeter à genoux et
+prier comme ces jeunes femmes que je voyais, au sortir du couvent, se
+maintenir sages dans le monde durant quelques années à force de ferveur
+et de résistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je à faire sur la terre?
+Rien qu'à me parer, à me montrer et à m'ennuyer. Je n'avais point de
+coeur, point de remords, point de terreurs; mon ange gardien dormait au
+lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mystères étaient pour moi
+sans consolation et sans poésie. Je n'avais nul besoin des protections
+célestes: les dangers n'étaient pas faits pour moi, et je me méprisais
+pour ce dont j'eusse dû me glorifier.
+
+Car il faut vous dire que je m'en prenais à moi autant qu'aux autres
+quand je trouvais en moi cette volonté de ne pas aimer dégénérée en
+impuissance. J'avais souvent confié aux femmes qui me pressaient de
+faire choix d'un mari ou d'un amant l'éloignement que m'inspiraient
+l'ingratitude, l'égoïsme et la brutalité des hommes. Elles me riaient au
+nez quand je parlais ainsi, m'assurant que tous n'étaient pas semblables
+à mon vieux mari, et qu'ils avaient des secrets pour se faire pardonner
+leurs défauts et leurs vices. Cette manière de raisonner me révoltait;
+j'étais humiliée d'être femme en entendant d'autres femmes exprimer des
+sentiments aussi grossiers, et rire comme des folles quand l'indignation
+me montait au visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles
+toutes.
+
+Et puis je retombais avec douleur sur moi-même; l'ennui me rongeait. La
+vie des autres était remplie, la mienne était vide et oisive. Alors je
+m'accusais de folie et d'ambition démesurée; je me mettais à croire tout
+ce que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui prenaient si
+bien leur siècle comme il était. Je me disais que l'ignorance m'avait
+perdue, que je m'étais forgé des espérances chimériques, que j'avais
+rêvé des hommes loyaux et parfaits qui n'étaient point de ce monde. En
+un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus envers moi.
+
+Tant que les femmes espérèrent me voir bientôt convertie à leurs maximes
+et à ce qu'elles appelaient leur sagesse, elles me supportèrent. Il y
+en avait même plus d'une qui fondait sur moi un grand espoir de
+justification pour elle-même, plus d'une qui avait passé des témoignages
+exagérés d'une vertu farouche à une conduite éventée, et qui se flattait
+de me voir donner au monde l'exemple d'une légèreté capable d'excuser la
+sienne.
+
+Mais quand elles virent que cela ne se réalisait point, que j'avais déjà
+vingt ans et que j'étais incorruptible, elles me prirent en horreur;
+elles prétendirent que j'étais leur critique incarnée et vivante; elles
+me tournèrent en ridicule avec leurs amants, et ma conquête fut l'objet
+des plus outrageants projets et des plus immorales entreprises. Des
+femmes d'un haut rang dans le monde ne rougirent point de tramer en
+riant d'infâmes complots contre moi, et, dans la liberté de moeurs de la
+campagne, je fus attaquée de toutes les manières avec un acharnement de
+désirs qui ressemblait à de la haine. Il y eut des hommes qui promirent
+à leurs maîtresses de m'apprivoiser, et des femmes qui permirent à leurs
+amants de l'essayer. Il y eut des maîtresses de maison qui s'offrirent à
+égarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers. J'eus des amis
+et des parents qui me présentèrent pour me tenter, des hommes dont
+j'aurais fait de très-beaux cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu
+l'ingénuité de leur ouvrir toute mon âme, elles savaient fort bien
+que ce n'était ni la piété, ni l'honneur, ni un ancien amour qui
+me préservait, mais bien la méfiance et un sentiment de répulsion
+involontaire; elles ne manquèrent pas de divulguer mon caractère, et,
+sans tenir compte des incertitudes et des angoisses de mon âme, elles
+répandirent hardiment que je méprisais tous les hommes. Il n'est
+rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent plutôt le
+libertinage que le dédain. Aussi partagèrent-ils l'aversion que
+les femmes avaient pour moi; ils ne me recherchèrent plus que pour
+satisfaire leur vengeance et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et
+la fausseté écrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en accrut
+chaque jour.
+
+Une femme d'esprit eût pris son parti sur tout cela; elle eût persévéré
+dans la résistance, ne fût-ce que pour augmenter la rage de ses rivales;
+elle se fût jetée ouvertement dans la piété pour se rattacher à la
+société de ce petit nombre de femmes vertueuses qui, même en ce
+temps-là, faisaient l'édification des honnêtes gens. Mais je n'avais
+pas assez de force dans le caractère pour faire face à l'orage qui
+grossissait contre moi. Je me voyais délaissée, haïe, méconnue; déjà ma
+réputation était sacrifiée aux imputations les plus horribles et les
+plus bizarres. Certaines femmes, vouées à la plus licencieuse débauche,
+feignaient de se voir en danger auprès de moi.
+
+
+
+II.
+
+Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans talent, sans
+esprit, sans aucune qualité énergique ou séduisante, mais doué d'une
+grande candeur et d'une droiture de sentiments bien rare dans le monde
+où je vivais. Je commençais à me dire qu'il fallait faire enfin un
+_choix_, comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me marier,
+étant mère, et, n'ayant confiance à la bonté d'aucun homme, je ne
+croyais pas avoir ce droit. C'était donc un amant qu'il me fallait
+accepter pour être au niveau de la compagnie où j'étais jetée. Je me
+déterminai en faveur de ce provincial, dont le nom et l'état dans le
+monde me couvraient d'une assez belle protection. C'était le vicomte de
+Larrieux.
+
+Il m'aimait lui, et dans la sincérité de son âme! Mais son âme! en
+avait-il une? C'était un de ces hommes froids et positifs qui n'ont pas
+même pour eux l'élégance du vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait
+à son ordinaire, comme mon mari m'avait quelquefois aimée. Il n'était
+frappé que de ma beauté, et ne se mettait pas en peine de découvrir mon
+coeur. Chez lui ce n'était pas dédain, c'était ineptie. S'il eût trouvé
+en moi la puissance d'aimer, il n'eût pas su comment y répondre.
+
+Je ne crois pas qu'il ait existé un homme plus matériel que ce pauvre
+Larrieux. Il mangeait avec volupté, il s'endormait sur tous les
+fauteuils, et le reste du temps il prenait du tabac. Il était ainsi
+toujours occupé à satisfaire quelque appétit physique. Je ne pense pas
+qu'il eût une idée par jour.
+
+Avant de l'élever jusqu'à mon intimité, j'avais de l'amitié pour lui,
+parce que si je ne trouvais en lui rien de grand, du moins je n'y
+trouvais rien de méchant; et en cela seul consistait sa supériorité
+sur tout ce qui m'entourait. Je me flattai donc, en écoutant ses
+galanteries, qu'il me réconcilierait avec la nature humaine, et je me
+confiai à sa loyauté. Mais à peine lui eus-je donné sur moi ces droits
+que les femmes faibles ne reprennent jamais, qu'il me persécuta
+d'un genre d'obsession insupportable, et réduisit tout son système
+d'affection aux seuls témoignages qu'il fût capable d'apprécier.
+
+Vous voyez, mon ami, que j'étais tombée de Charybde en Scylla. Cet
+homme, qu'à son large appétit et à ses habitudes du sieste j'avais cru
+d'un sang si calme, n'avait même pas en lui le sentiment de cette forte
+amitié que j'espérais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui était
+impossible d'avoir de l'amitié pour une belle femme. Et si vous saviez
+ce qu'il appelait l'amour!
+
+Je n'ai point la prétention d'avoir été pétrie d'un autre limon que
+toutes les autres créatures humaines. À présent que je ne suis plus
+d'aucun sexe, je pense que j'étais alors tout aussi femme qu'une autre,
+mais qu'il a manqué au développement de mes facultés de rencontrer un
+homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de poésie sur les faits
+de la vie animale. Mais cela n'étant point, vous-même, qui êtes
+un homme, et par conséquent moins délicat sur cette perception de
+sentiment, vous devez comprendre le dégoût qui s'empare du coeur quand
+on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir compris les besoins.
+En trois jours le vicomte de Larrieux me devint insoutenable.
+
+Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'énergie de me débarrasser de
+lui! Pendant soixante ans il a fait mon tourment et ma satiété. Par
+complaisance, par faiblesse ou par ennui, je l'ai supporté. Toujours
+mécontent de mes répugnances, et toujours attiré vers moi par les
+obstacles que je mettais à sa passion, il a eu pour moi l'amour le plus
+patient, le plus courageux, le plus soutenu et le plus ennuyeux qu'un
+homme ait jamais eu pour une femme.
+
+Il est vrai que, depuis que je l'avais érigé auprès de moi en
+protecteur, mon rôle dans le monde était infiniment moins désagréable.
+Les hommes n'osaient plus me rechercher; car le vicomte était un
+terrible ferrailleur et un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient prédit
+que j'étais incapable de fixer un homme, voyaient avec dépit le vicomte
+enchaîné à mon char; et peut-être entrait-il dans ma patience envers
+lui un peu de cette vanité qui ne permet point à une femme de paraître
+délaissée. Il n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans
+la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'était un fort bel homme; il
+avait du coeur, il savait se taire à propos, il menait un grand train
+de vie, il ne manquait pas non plus de cette fatuité modeste qui fait
+ressortir le mérite d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'étaient
+point du tout dédaigneuses de cette fastidieuse beauté qui me semblait
+être le principal défaut du vicomte, elles étaient surprises du
+dévouement sincère qu'il me marquait, et le proposaient pour modèle à
+leurs amants. Je m'étais donc placée dans une situation enviée; mais
+cela, je vous assure, me dédommageait médiocrement des ennuis de
+l'intimité. Je les supportai pourtant avec résignation, et je gardai
+à Larrieux une inviolable fidélité. Voyez, mon cher enfant, si je fus
+aussi coupable envers lui que vous l'avez pensé.
+
+--Je vous ai parfaitement comprise, lui répondis-je; c'est vous dire que
+je vous plains et que je vous estime. Vous avez fait aux moeurs de votre
+temps un véritable sacrifice, et vous fûtes persécutée parce que vous
+valiez mieux que ces moeurs-là. Avec un peu plus de force morale, vous
+eussiez trouvé dans la vertu tout le bonheur que vous ne trouvâtes point
+dans une intrigue. Mais laissez-moi m'étonner d'un fait: c'est que vous
+n'ayez point rencontré, dans tout le cours de votre vie, un seul homme
+capable de vous comprendre et digne de vous convertir au véritable
+amour. Faut-il en conclure que les hommes d'aujourd'hui valent mieux que
+les hommes d'autrefois?
+
+--Ce serait de votre part une grande fatuité, me répondit-elle en riant.
+J'ai fort peu à me louer des hommes de mon temps, et cependant je doute
+que vous ayez fait beaucoup de progrès; mais ne moralisons point. Qu'ils
+soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute à moi; je
+n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage fierté, il aurait
+fallu être une femme supérieure, et choisir d'un coup d'oeil d'aigle
+entre tous ces hommes si plats, si faux et si vides, un de ces êtres
+vrais et nobles, qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps.
+J'étais trop ignorante, trop bornée pour cela. A force de vivre, j'ai
+acquis plus de jugement: je me suis aperçue que certains d'entre eux,
+que j'avais confondus dans ma peine, méritaient d'autres sentiments;
+mais alors j'étais vieille. Il n'était plus temps de m'en aviser.
+
+--Et tant que vous fûtes jeune, repris-je, vous ne fûtes pas une seule
+fois tentée de faire un nouvel essai? Cette aversion farouche n'a jamais
+été ébranlée? Cela est étrange.»
+
+
+
+III.
+
+La marquise garda un instant le silence; mais tout à coup, posant avec
+bruit sur la table sa tabatière d'or, qu'elle avait longtemps roulée
+entre ses doigts, «Eh bien, puisque j'ai commencé à me confesser,
+dit-elle, je veux tout avouer. Écoutez bien:
+
+«Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai été amoureuse, mais amoureuse
+comme personne ne l'a été, d'un amour passionné, indomptable, dévorant,
+et pourtant idéal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous étonne bien
+d'apprendre qu'une marquise du dix-huitième siècle n'ait eu dans toute
+sa vie qu'un amour, et un amour platonique! C'est que, voyez-vous, mon
+enfant, vous autres jeunes gens, vous croyez bien connaître les femmes,
+et vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts
+ans se mettaient à vous raconter franchement leur vie, peut-être
+découvririez-vous dans l'âme féminine des sources de vice et de vertu
+dont vous n'avez pas l'idée.
+
+Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour qui, moi, marquise, et
+marquise hautaine et fière entre toutes, je perdis tout à fait la tête.
+
+--Le roi de France ou le dauphin Louis XVI.
+
+--Oh! si vous débutez ainsi, il vous faudra trois heures pour arriver
+jusqu'à mon amant. J'aime mieux vous le dire: c'était un comédien.
+
+--C'était toujours bien un roi, j'imagine.
+
+--Le plus noble et le plus élégant qui monta jamais sur les planches.
+Vous n'êtes pas surpris?
+
+--Pas trop. J'ai ouï dire que ces unions disproportionnées n'étaient pas
+rares, même dans le temps où les préjugés avaient le plus de force en
+France. Laquelle des amies de madame d'Épinay vivait donc avec Jéliotte?
+
+--Comme vous connaissez notre temps! Cela fait pitié. Eh! c'est
+précisément parce que ces traits-là sont consignés dans les mémoires,
+et cités avec étonnement, que vous devriez conclure leur rareté et leur
+contradiction avec les moeurs du temps. Soyez sûr qu'ils faisaient dès
+lors un grand scandale; et lorsque vous entendez parler d'horribles
+dépravations, du duc de Guiche et de Manicamp, de madame de Lionne et
+de sa fille, vous pouvez être assuré que ces choses-là étaient aussi
+révoltantes au temps où elles se passèrent qu'au temps où vous les
+lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignée vous les a
+transmises fussent les seuls honnêtes gens de France?»
+
+Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel de nous deux
+était compétent pour juger la question. Je la ramenai à son histoire,
+qu'elle reprit ainsi:
+
+«Pour vous prouver combien peu cela était toléré, je vous dirai que
+la première fois que je le vis, et que j'exprimai mon admiration à la
+comtesse de Ferrières, qui se trouvait auprès de moi, elle me répondit:
+«Ma toute belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement
+devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement si l'on vous
+soupçonnait d'oublier qu'aux yeux d'une femme bien née un comédien ne
+peut pas être un homme.»
+
+Cette parole de madame de Ferrières me resta dans l'esprit, je ne sais
+pourquoi. Dans la situation où j'étais, ce ton de mépris me paraissait
+absurde; et cette crainte que je ne vinsse à me compromettre par mon
+admiration semblait une hypocrite méchanceté.
+
+Il s'appelait Lélio, était Italien de naissance, mais parlait
+admirablement le français. Il pouvait bien avoir trente-cinq ans,
+quoique sur la scène il parût souvent n'en avoir pas vingt. Il jouait
+mieux Corneille que Racine; mais dans l'un et dans l'autre il était
+inimitable.
+
+--Je m'étonne, dis-je en interrompant la marquise, que son nom ne soit
+pas resté dans les annales du talent dramatique.
+
+--Il n'eut jamais de réputation, répondit-elle; on ne l'appréciait ni
+à la ville et à la cour. A ses débuts, j'ai ouï dire qu'il fut
+outrageusement sifflé. Par la suite, on lui tint compte de la chaleur
+de son âme et de ses efforts pour se perfectionner; on le toléra, on
+l'applaudit parfois; mais, en somme, on le considéra toujours comme un
+comédien de mauvais goût.
+
+C'était un homme qui, en fait d'art, n'était pas plus de son siècle
+qu'en fait de moeurs je n'étais du mien. Ce fut peut-être là le rapport
+immatériel, mais tout-puissant, qui des deux extrémités de la chaîne
+sociale attira nos âmes l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus
+compris Lélio que le monde ne m'a jugée. «Cet homme est exagéré,
+disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;» et de moi l'on disait
+ailleurs: «Cette femme est méprisante et froide; elle n'a pas de coeur.»
+Qui sait si nous n'étions pas les deux êtres qui sentaient le plus
+vivement de l'époque!
+
+Dans ce temps-là, on jouait la tragédie _décemment_; il fallait avoir
+bon ton, même en donnant un soufflet; il fallait mourir convenablement
+et tomber avec grâce. L'art dramatique était façonné aux convenances du
+beau monde; la diction et le geste des acteurs étaient en rapport
+avec les paniers et la poudre dont on affublait encore Phèdre et
+Clytemnestre. Je n'avais pas calculé et senti les défauts de cette
+école. Je n'allais pas loin dans mes réflexions; seulement la tragédie
+m'ennuyait à mourir; et comme il était de mauvais ton d'en convenir,
+j'allais courageusement m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air
+froid et contraint dont j'écoutais ces pompeuses tirades faisait dire de
+moi que j'étais insensible au charme des beaux vers.
+
+J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand je retournai un
+soir à la Comédie-Française pour voir jouer _le Cid_. Pendant mon séjour
+à la campagne, Lélio avait été admis à ce théâtre, et je le voyais pour
+la première fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tôt le son de
+sa voix que je fus émue. C'était une voix plus pénétrante que sonore,
+une voix nerveuse et accentuée. Sa voix était une des choses que l'on
+critiquait en lui. On voulait que le Cid eût une basse-taille, comme on
+voulait que tous les héros de l'antiquité fussent grands et forts. Un
+roi qui n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre le
+diadème: cela était contraire aux arrêts du bon goût.
+
+Lélio était petit et grêle; sa beauté ne consistait pas dans les
+traits, mais dans la noblesse du front, dans la grâce irrésistible des
+attitudes, dans l'abandon de la démarche, dans l'expression fière et
+mélancolique de la physionomie. Je n'ai jamais vu dans une statue, dans
+une peinture, dans un homme, une puissance de beauté plus idéale et plus
+suave. C'est pour lui qu'aurait dû être créé le mot de _charme_, qui
+s'appliquait à toutes ses paroles, à tous ses regards, à tous ses
+mouvements.
+
+Que vous dirai-je! Ce fut en effet un _charme_ jeté sur moi. Cet homme,
+qui marchait, qui parlait, qui agissait sans méthode et sans prétention,
+qui sanglotait avec le coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait
+lui-même pour s'identifier avec la passion; cet homme que l'âme semblait
+user et briser, et dont un regard renfermait tout l'amour que j'avais
+cherché vainement dans le monde, exerça sur moi une puissance vraiment
+électrique; cet homme, qui n'était pas né dans son temps de gloire et de
+sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et marcher avec
+lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon dieu, ma vie, mon amour.
+
+Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait, il me dominait.
+Ce n'était pas un homme pour moi; mais je l'entendais autrement que
+madame de Ferrières; c'était bien plus: c'était une puissance morale, un
+maître intellectuel, dont l'âme pétrissait la mienne à son gré. Bientôt
+il me fut impossible de renfermer les impressions que je recevais de
+lui. J'abandonnai ma loge à la Comédie-Française pour ne pas me trahir.
+Je feignis d'être devenue dévote, et d'aller, le soir, prier dans les
+églises. Au lieu de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me
+mêler au peuple pour l'écouter et le contempler à mon aise. Enfin, je
+gagnai un des employés du théâtre, et j'eus, dans un coin de la salle,
+une place étroite et secrète où nul regard ne pouvait m'atteindre et où
+je me rendais par un passage dérobé. Pour plus de sûreté, je m'habillais
+en écolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel je
+n'avais jamais échangé un mot ni un regard, avaient pour moi tout
+l'attrait du mystère et toute l'illusion du bonheur. Quand l'heure de
+la comédie sonnait à l'énorme pendule de mon salon, de violentes
+palpitations me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on
+apprêtait ma voiture; je marchais avec agitation, et si Larrieux était
+près de moi, je le brutalisais pour le renvoyer; j'éloignais avec un art
+infini les autres importuns. Tout l'esprit que me donna cette passion
+de théâtre n'est pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la
+dissimulation et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans à
+Larrieux, qui était le plus jaloux des hommes, et à tous les méchants
+qui m'entouraient.
+
+Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais avec
+avidité, avec délices. Elle était si pure! Pourquoi donc en aurais-je
+rougi? Elle me créait une vie nouvelle; elle m'initiait enfin à tout ce
+que j'avais désiré connaître et sentir; jusqu'à un certain point elle me
+faisait femme.
+
+J'étais heureuse, j'étais fière de me sentir trembler, étouffer,
+défaillir. La première fois qu'une violente palpitation vint éveiller
+mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil qu'une jeune mère au premier
+mouvement de l'enfant renfermé dans son sein. Je devins boudeuse,
+rieuse, maligne, inégale. Le bon Larrieux observa que la dévotion
+me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on trouva que
+j'embellissais chaque jour davantage, que mon oeil noir se veloutait,
+que mon sourire avait de la pensée, que mes remarques sur toutes choses
+portaient plus juste et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue
+capable. On en fit tout l'honneur à Larrieux, qui en était pourtant bien
+innocent.
+
+Je suis décousue dans mes souvenirs, parce que voici une époque de ma
+vie où ils m'inondent. En vous les disant, il me semble que je rajeunis
+et que mon coeur bat encore au nom de Lélio. Je vous disais tout à
+l'heure qu'en entendant sonner la pendule je frémissais de joie et
+d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir l'espèce de
+suffocation délicieuse qui s'emparait de moi au timbre de cette
+sonnerie. Depuis ce temps-là des vicissitudes de fortune m'ont amenée à
+me trouver fort heureuse dans un petit appartement du Marais. Eh bien!
+je ne regrette rien de mon riche hôtel, de mon noble faubourg et de ma
+splendeur passée, que les objets qui m'eussent rappelé ce temps d'amour
+et de rêves. J'ai sauvé du désastre quelques meubles qui datent de cette
+époque, et que je regarde avec la même émotion que si l'heure allait
+sonner, et que si le pied de mes chevaux battait le pavé. Oh! mon
+enfant, n'aimez jamais ainsi; car c'est un orage qui ne s'apaise qu'à la
+mort!
+
+Alors je partais, vive, et légère, et jeune, et heureuse! Je commençais
+à apprécier tout ce dont se composait ma vie, le luxe, la jeunesse, la
+beauté. Le bonheur se révélait à moi par tous les sens, par tous les
+pores. Doucement pliée au fond de mon carrosse, les pieds enfoncés dans
+la fourrure, je voyais ma figure brillante et parée se répéter dans la
+glace encadrée d'or placée vis-à-vis de moi. Le costume des femmes, dont
+on s'est tant moqué depuis, était alors d'une richesse et d'un éclat
+extraordinaires; porté avec goût et châtié dans ses exagérations,
+il prêtait à la beauté une noblesse et une grâce moelleuse dont les
+peintures ne sauraient vous donner l'idée. Avec tout cet attirail de
+plumes, d'étoffes et de fleurs, une femme était forcée de mettre une
+sorte de lenteur à tous ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches
+qui, lorsqu'elles étaient poudrées et habillées de blanc, traînant leur
+longue queue de moire et balançant avec souplesse les plumes de leur
+front, pouvaient, sans hyperbole, être comparées à des cygnes. C'était,
+en effet, quoi qu'en ait dit Rousseau, bien plus à des oiseaux qu'à
+des guêpes que nous ressemblions avec ces énormes plis de satin, cette
+profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient un petit corps
+tout frêle, comme le duvet cache la tourterelle; avec ces longs
+ailerons de dentelle qui tombaient du bras, avec ces vives couleurs
+qui bigarraient nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand nous
+tenions nos petits pieds en équilibre dans de jolies mules à talons,
+c'est alors vraiment que nous semblions craindre de toucher la terre, et
+que nous marchions avec la précaution dédaigneuse d'une bergeronnette au
+bord d'un ruisseau.
+
+A l'époque dont je vous parle, on commençait à porter de la poudre
+blonde, qui donnait aux cheveux une teinte douce et cendrée. Cette
+manière d'atténuer la crudité des tons de la chevelure donnait au visage
+beaucoup de douceur et aux yeux un éclat extraordinaire. Le front,
+entièrement découvert, se perdait dans les pâles nuances de ces cheveux
+de convention; il en paraissait plus large, plus pur, et toutes les
+femmes avaient l'air noble. Aux crêpés, qui n'ont jamais été gracieux,
+à mon sens, avaient succédé les coiffures basses, les grosses boucles
+rejetées en arrière et tombant sur le cou et sur les épaules. Cette
+coiffure m'allait fort bien, et j'étais renommée pour la richesse et
+l'invention de mes parures. Je sortais tantôt avec une robe de velours
+nacarat garnie de grèbe, tantôt avec une tunique de satin blanc, bordée
+de peau de tigre, quelquefois avec un habit complet de damas lilas lamé
+d'argent, et des plumes blanches montées en perles. C'est ainsi que
+j'allais faire quelques visites en attendant l'heure de la seconde
+pièce; car Lélio ne jouait jamais dans la première.
+
+Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais dans mon
+carrosse je regardais avec complaisance la femme qui aimait Lélio, et
+qui pouvait s'en faire aimer. Jusque-là le seul plaisir que j'eusse
+trouvé à être belle consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin
+que je prenais à m'embellir était une bien bénigne vengeance envers ces
+femmes qui avaient ourdi de si horribles complots contre moi. Mais du
+moment que j'aimai, je me mis à jouir de ma beauté pour moi-même. Je
+n'avais que cela à offrir à Lélio en compensation de tous les triomphes
+qu'on lui déniait à Paris, et je m'amusais à me représenter l'orgueil et
+la joie de ce pauvre comédien si moqué, si méconnu, si rebuté, le jour
+où il apprendrait que la marquise de R... lui avait voué son culte.
+
+Au reste, ce n'étaient là que des rêves riants et fugitifs; c'étaient
+tous les résultats, tous les profits que je tirais de ma position.
+Dès que mes pensées prenaient un corps et que je m'apercevais de
+la consistance d'un projet quelconque de mon amour, je l'étouffais
+courageusement, et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon
+âme. Vous me regardez d'un air étonné? Je vous expliquerai cela tout à
+l'heure. Laissez-moi parcourir le monde enchanté de mes souvenirs.
+
+Vers huit heures, je me faisais descendre à la petite église des
+Carmélites, près le Luxembourg; je renvoyais ma voiture, et j'étais
+censée assister à des conférences religieuses qui s'y tenaient à cette
+heure-là; mais je ne faisais que traverser l'église et le jardin; je
+sortais par une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une jeune
+ouvrière nommée Florence, qui m'était toute dévouée. Je m'enfermais dans
+sa chambre, et je déposais avec joie sur son grabat tous mes atours pour
+endosser l'habit noir carré, l'épée à gaine de chagrin et la perruque
+symétrique d'un jeune proviseur de collège aspirant à la prêtrise.
+Grande comme j'étais, brune et le regard inoffensif, j'avais bien l'air
+gauche et hypocrite d'un petit prestolet qui se cache pour aller au
+spectacle. Florence, qui me supposait une intrigue véritable au dehors,
+riait avec moi de mes métamorphoses, et j'avoue que je ne les eusse pas
+prises plus gaiement pour aller m'enivrer de plaisir et d'amour, comme
+toutes ces jeunes folles qui avaient des soupers clandestins dans les
+petites maisons.
+
+Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans ma logette du
+théâtre. Ah! alors mes palpitations, mes terreurs, mes joies, mes
+impatiences cessaient. Un recueillement profond s'emparait de toutes mes
+facultés, et je restais comme absorbée jusqu'au lever du rideau, dans
+l'attente d'une grande solennité.
+
+Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnétique, comme il la
+tient haletante et immobile dans le cercle magique qu'il trace au-dessus
+d'elle, l'âme de Lélio, sa grande âme de tragédien et de poète,
+enveloppait toutes mes facultés et me plongeait dans la torpeur de
+l'admiration. J'écoutais, les mains contractées sur mon genou, le menton
+appuyé sur le velours d'Utrecht de la loge, le front baigné de sueur. Je
+retenais ma respiration, je maudissais la clarté fatigante des lumières,
+qui lassait mes yeux secs et brûlants, attachés à tous ses gestes, à
+tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre palpitation de son sein,
+le moindre pli de son front. Ses émotions feintes, ses malheurs de
+théâtre, me pénétraient comme des choses réelles. Je ne savais bientôt
+plus distinguer l'erreur de la vérité. Lélio n'existait plus pour moi:
+c'était Rodrigue, c'était Bajazet, c'était Hippolyte. Je haïssais ses
+ennemis, je tremblais pour ses dangers; ses douleurs me faisaient
+répondre avec lui des flots de larmes; sa mort m'arrachait des cris que
+j'étais forcée d'étouffer en mâchant mon mouchoir. Dans les entr'actes,
+je tombais épuisée au fond de ma loge; j'y restais comme morte, jusqu'à
+ce que l'aigre ritournelle m'eût annoncé le lever du rideau. Alors je
+ressuscitais, je redevenais forte et ardente, pour admirer, pour sentir,
+pour pleurer. Que de fraîcheur, que de poésie, que de jeunesse il y
+avait dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette génération
+fût de glace pour ne pas tomber à ses pieds.
+
+Et pourtant, quoiqu'il choquât toutes les idées reçues, quoiqu'il
+lui fût impossible de se faire au goût de ce sot public, quoiqu'il
+scandalisât les femmes par le désordre de sa tenue, quoiqu'il offensât
+les hommes par ses mépris pour leurs sottes exigences, il avait des
+moments de puissance sublime et de fascination irrésistible, où il
+prenait tout ce public rétif et ingrat dans son regard et dans sa
+parole, comme dans le creux de sa main, et il le forçait d'applaudir et
+de frissonner. Cela était rare, parce que l'on ne change pas
+subitement tout l'esprit d'un siècle; mais quand cela arrivait, les
+applaudissements étaient frénétiques; il semblait que, subjugués alors
+par son génie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs injustices.
+Moi, je croyais plutôt que cet homme avait par instants une puissance
+surnaturelle, et que ses plus amers contempteurs se sentaient entraînés
+à le faire triompher malgré eux. En vérité, dans ces moments-là la salle
+de la Comédie-Française semblait frappée de délire, et en sortant on se
+regardait tout étonné d'avoir applaudi Lélio. Pour moi, je me livrais
+alors à mon émotion; je criais, je pleurais, je le nommais avec passion,
+je l'appelais avec folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le
+grand orage qui éclatait autour de moi.
+
+D'autres fois on le sifflait dans des situations où il me semblait
+sublime, et je quittais le spectacle avec rage. Ces jours-là étaient les
+plus dangereux pour moi. J'étais violemment tentée d'aller le trouver,
+de pleurer avec lui, de maudire le siècle et de le consoler en lui
+offrant mon enthousiasme et mon amour.
+
+Un soir que je sortais par le passage dérobé où j'étais admise, je vis
+passer rapidement devant moi un homme petit et maigre qui se dirigeait
+vers la rue. Un machiniste lui ôta son chapeau en lui disant: «Bonsoir,
+monsieur Lélio.» Aussitôt, avide de regarder de près cet homme
+extraordinaire, je m'élance sur ses traces, je traverse la rue, et sans
+me soucier du danger auquel je m'expose, j'entre avec lui dans un café.
+Heureusement c'était un café borgne, où je ne devais rencontrer aucune
+personne de mon rang.
+
+Quand, à la clarté d'un mauvais lustre enfumé, j'eus jeté les yeux sur
+Lélio, je crus m'être trompée et avoir suivi un autre que lui. Il avait
+au moins trente-cinq ans: il était jaune, flétri, usé; il était mal mis;
+il avait l'air commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait
+la main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait horriblement.
+Il me fallut entendre prononcer plusieurs fois son nom pour m'assurer
+que c'était bien là le dieu du théâtre et l'interprète du grand
+Corneille. Je ne retrouvais plus rien en lui des charmes qui m'avaient
+fascinée, pas même son regard si noble, si ardent et si triste. Son
+oeil était morne, éteint, presque stupide; sa prononciation accentuée
+devenait ignoble en s'adressant au garçon de café, en parlant de jeu,
+de cabaret et de filles. Sa démarche était lâche, sa tournure sale, ses
+joues mal essuyées de fard. Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio. Le
+temple était vide et pauvre; l'oracle était muet; le dieu s'était fait
+homme; pas même homme, comédien.
+
+Il sortit, et je restai longtemps stupéfaite à ma place, ne songeant
+point à avaler le vin chaud épicé que j'avais demandé pour me donner un
+air cavalier. Quand je m'aperçus du lieu où j'étais et des regards qui
+s'attachaient sur moi, la peur me prit; c'était la première fois de
+ma vie que je me trouvais dans une situation si équivoque et dans un
+contact si direct avec des gens de cette classe; depuis, l'émigration
+m'a bien aguerrie à ces inconvenances de position.
+
+Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer. Le garçon
+courut après moi. J'eus une honte effroyable; il fallut rentrer,
+m'expliquer au comptoir, soutenir tous les regards méfiants et moqueurs
+dirigés sur moi. Quand je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je
+cherchai vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus devant
+la Comédie; Des pas lourds se faisaient entendre toujours sur les miens.
+Je me retournai en tremblant; je vis un grand escogriffe que j'avais
+remarqué dans un coin du café, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou
+de quelque chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me dit,
+la frayeur m'ôtait l'intelligence; cependant j'eus assez de présence
+d'esprit pour m'en débarrasser. Transformée tout d'un coup en héroïne
+par ce courage que donne la peur, je lui allongeai rapidement un coup de
+canne dans la figure, et, jetant aussitôt la canne pour mieux courir,
+tandis qu'il restait étourdi de mon audace, je pris ma course, légère
+comme un trait, et ne m'arrêtai que chez Florence. Quand je m'éveillai
+le lendemain à midi dans mon lit à rideaux ouatés et à chapiteaux de
+plumes rosés, je crus avoir fait un rêve, et j'éprouvai de ma déception
+et de mon aventure de la veille une grande mortification. Je me crus
+sérieusement guérie de mon amour, et j'essayai de m'en féliciter; mais
+ce fut en vain. J'en éprouvais un regret mortel; l'ennui retombait sur
+ma vie, tout se désenchantait. Ce jour-là je mis Larrieux à la porte.
+
+Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes des
+autres soirs. Le monde me sembla insipide. J'allai à l'église; j'écoutai
+la conférence, résolue à me faire dévote; je m'y enrhumai: j'en revins
+malade.
+
+Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrières vint me voir,
+m'assura que je n'avais point de fièvre, que le lit me rendait malade,
+qu'il fallait me distraire, sortir, aller à la Comédie. Je crois qu'elle
+avait des vues sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort.
+
+Il en arriva autrement; elle me força d'aller avec elle voir jouer
+_Cinna_. «Vous ne venez plus au spectacle, me disait-elle; c'est la
+dévotion et l'ennui qui vous minent. Il y a longtemps que vous n'avez
+vu Lélio; il a fait des progrès; on l'applaudit quelquefois maintenant;
+j'ai dans l'idée qu'il deviendra supportable.»
+
+Je ne sais comment je me laissai entraîner. Au reste, désenchantée de
+Lélio comme je l'étais, je ne risquais plus de me perdre en affrontant
+ses séductions en public. Je me parai excessivement, et j'allai en
+grande loge d'avant-scène braver un danger auquel je ne croyais plus.
+
+Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lélio fut sublime, et je
+m'aperçus que jamais je n'en avais été plus éprise. L'aventure de la
+veille ne me paraissait plus qu'un rêve; il ne se pouvait pas que Lélio
+fût autre qu'il ne me paraissait sur la scène. Malgré moi, je retombai
+dans toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer. Je
+fus forcée de couvrir mon visage en pleurs de mon mouchoir; dans mon
+désordre, j'effaçai mon rouge, j'enlevai mes mouches, et la comtesse
+de Ferrières m'engagea à me retirer au fond de ma loge, parce que mon
+émotion faisait événement dans la salle. Heureusement j'eus l'adresse de
+faire croire que tout cet attendrissement était produit par le jeu de
+mademoiselle Hippolyte Clairon. C'était, à mon avis, une tragédienne
+bien froide et bien compassée, trop supérieure peut-être, par son
+éducation et son caractère, à la profession du théâtre comme on
+l'entendait alors; mais la manière dont elle disait _Tout beau_, dans
+_Cinna_, lui avait fait une réputation de haut lieu.
+
+Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lélio, elle devenait
+très-supérieure à elle-même. Quoiqu'elle affichât aussi un mépris de bon
+ton pour sa méthode, elle subissait l'influence de son génie sans s'en
+apercevoir, et s'inspirait de lui lorsque la passion les mettait en
+rapport sur la scène.
+
+Ce soir-là Lélio me remarqua, soit pour ma parure, soit pour mon
+émotion; car je le vis se pencher, dans un instant où il était hors
+de scène, vers un des hommes qui étaient assis à cette époque sur le
+théâtre, et lui demander mon nom. Je compris cela à la manière dont
+leurs regards me désignèrent. J'en eus un battement de coeur qui faillit
+m'étouffer, et je remarquai que dans le cours de la pièce les yeux de
+Lélio se dirigèrent plusieurs fois de mon côté. Que n'aurais-je pas
+donné pour savoir ce que lui avait dit de moi le chevalier de Brétillac,
+celui qu'il avait interrogé, et qui, en me regardant, lui avait parlé à
+plusieurs reprises! La figure de Lélio, forcée de rester grave pour ne
+pas déroger à la dignité de son rôle, n'avait rien exprimé qui pût me
+faire deviner le genre de renseignements qu'on lui donnait sur mon
+compte. Je connaissais du reste fort peu ce Brétillac; je n'imaginais
+pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal.
+
+De ce soir seulement je compris l'espèce d'amour qui m'enchaînait à
+Lélio: c'était une passion tout intellectuelle, toute romanesque. Ce
+n'était pas lui que j'aimais, mais le héros des anciens jours qu'il
+savait représenter; ces types de franchise, de loyauté et de tendresse à
+jamais perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui et par lui
+reportée à une époque de vertus désormais oubliées. J'avais l'orgueil de
+penser qu'en ces jours-là je n'eusse pas été méconnue et diffamée, que
+mon coeur eût pu se donner, et que je n'eusse pas été réduite à aimer un
+fantôme de comédie. Lélio n'était pour moi que l'ombre du Cid, que le
+représentant de l'amour antique et chevaleresque dont on se moquait
+maintenant en France. Lui, l'homme, l'histrion, je ne le craignais
+guère, je l'avais vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lélio à
+moi, c'était un être factice que je ne pouvais plus saisir dès qu'on
+éloignait le lustre de la Comédie. Il lui fallait l'illusion de la
+scène, le reflet des quinquets, le fard du costume pour être celui que
+j'aimais. En dépouillant tout cela, il rentrait pour moi dans le néant;
+comme une étoile il s'effaçait à l'éclat du jour. Hors les planches il
+ne me prenait plus la moindre envie de le voir, et même j'en eusse été
+désespérée. C'eût été pour moi comme de contempler un grand homme réduit
+à un peu de cendre dans un vase d'argile.
+
+Mes fréquentes absences aux heures où j'avais l'habitude de recevoir
+Larrieux, et surtout mon refus formel d'être désormais sur un autre pied
+avec lui que sur celui de l'amitié, lui inspirèrent un accès de jalousie
+mieux fondé, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eût ressentis. Un soir
+que j'allais aux Carmélites dans l'intention de m'en échapper par
+l'autre issue, je m'aperçus qu'il me suivait, et je compris qu'il serait
+désormais presque impossible de lui cacher mes courses nocturnes. Je
+pris donc le parti d'aller publiquement au théâtre. J'acquis peu à peu
+l'hypocrisie nécessaire pour renfermer mes impressions, et d'ailleurs je
+me mis à professer hautement pour Hippolyte Clairon une admiration
+qui pouvait donner le change sur mes véritables sentiments. J'étais
+désormais plus gênée; forcée comme je l'étais de m'observer
+attentivement, mon plaisir était moins vif et moins profond. Mais de
+cette situation il en naquit une autre qui établit une compensation
+rapide. Lélio me voyait, il m'observait; ma beauté l'avait frappé, ma
+sensibilité le flattait. Ses regards avaient peine à se détacher de moi.
+Quelquefois il en eut des distractions qui mécontentèrent le public.
+Bientôt il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait à en perdre la
+tête.
+
+Ma loge ayant semblé faire envie à la princesse de Vaudemont, je la lui
+avais cédée pour en prendre une plus petite, plus enfoncée et mieux
+située. J'étais tout à fait sur la rampe, je ne perdais pas un regard
+de Lélio, et les siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre.
+D'ailleurs, je n'avais même plus besoin de ce moyen pour correspondre
+avec toutes ses sensations: dans le son de sa voix, dans les soupirs de
+son sein, dans l'accent qu'il donnait à certains vers, à certains mots,
+je comprenais qu'il s'adressait à moi. J'étais la plus fière et la plus
+heureuse des femmes; car à ces heures-là ce n'était pas du comédien,
+c'était du héros que j'étais aimée.
+
+Eh bien! après deux années d'un amour que j'avais nourri inconnu et
+solitaire au fond de mon âme, trois hivers s'écoulèrent encore sur cet
+amour désormais partagé sans que jamais mon regard donnât à Lélio le
+droit d'espérer autre chose que ces rapports intimes et mystérieux. J'ai
+su depuis que Lélio m'avait souvent suivie dans les promenades; je ne
+daignai pas l'apercevoir ni le distinguer dans la foule, tant j'étais
+peu avertie par le désir de le distinguer hors du théâtre. Ces cinq
+années sont les seules que j'aie vécu sur quatre-vingts.
+
+Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom d'un nouvel acteur
+engagé à la Comédie-Française, à la place de Lélio, qui partait pour
+l'étranger. Cette nouvelle fut un coup mortel pour moi; je ne concevais
+point comment je pourrais vivre désormais sans cette émotion, sans cette
+existence de passion et d'orage. Cela fit faire à mon amour un progrès
+immense et faillit me perdre.
+
+Désormais je ne me combattis plus pour étouffer dès sa naissance toute
+pensée contraire à la dignité de mon rang. Je ne m'applaudis plus de
+ce qu'était réellement Lélio. Je souffris, je murmurai en secret de
+ce qu'il n'était point ce qu'il paraissait être sur les planches, et
+j'allai jusqu'à le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque
+soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes préjugés et
+toutes les répugnances de mon organisation. Maintenant que j'allais
+perdre cet être moral qui remplissait depuis si longtemps mon âme, il
+me prenait envie de réaliser tous mes rêves et d'essayer de la vie
+positive, sauf à détester ensuite et la vie, et Lélio, et moi-même.
+
+J'en étais à ces irrésolutions, lorsque je reçus une lettre d'une
+écriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que j'aie conservée
+parmi les mille protestations écrites de Larrieux et les mille
+déclarations parfumées de cent autres. C'est qu'en effet c'est la seule
+lettre d'amour que j'aie reçue.»
+
+La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une main assurée
+un coffre de marqueterie, et en tira une lettre bien froissée, bien
+amincie, que je lus avec peine.
+
+«MADAME,
+
+«Je suis moralement sûr que cette lettre ne vous inspirera que du
+mépris; vous ne la trouverez même pas digne de votre colère. Mais
+qu'importe à l'homme qui tombe dans un abîme une pierre de plus ou de
+moins dans le fond? Vous me considérerez comme un fou, et vous ne vous
+tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez peut-être en secret, car vous
+ne pourrez pas douter de ma sincérité. Quelque humble que la piété vous
+ait faite, vous comprendrez peut-être l'étendue de mon désespoir; vous
+devez savoir déjà, Madame, ce que vos yeux peuvent faire de mal et de
+bien.
+
+«Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensée de compassion,
+si ce soir, à l'heure avidement appelée où chaque soir je recommence
+à vivre, j'aperçois sur vos traits une-légère expression de pitié, je
+partirai moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir qui me
+donnera peut-être la force de vivre ailleurs et d'y poursuivre mon
+ingrate et pénible carrière.
+
+«Mais vous devez le savoir déjà, Madame: il est impossible que mon
+trouble, mon emportement, mes cris de colère et de désespoir ne m'aient
+pas trahi vingt fois sur la scène. Vous n'avez pas pu allumer tous ces
+feux sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez. Ah! vous
+avez peut-être joué comme le tigre avec sa proie, vous vous êtes fait un
+amusement peut-être de mes tourments et de mes folies.
+
+«Oh! non: c'est trop de présomption. Non, Madame, je ne le crois pas;
+vous n'y avez jamais songé. Vous êtes sensible aux vers du grand
+Corneille, vous vous identifiez avec les nobles passions de la tragédie:
+voilà tout. Et moi, insensé, j'ai osé croire que ma voix seule éveillait
+quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait un écho dans le vôtre,
+qu'il y avait entre vous et moi quelque chose de plus qu'entre moi et le
+public. Oh! c'était une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi,
+Madame; que vous importe? Craindriez-vous que j'allasse m'en vanter? De
+quel droit pourrais-je le faire, et quel titre aurais-je pour être cru
+sur ma parole? Je ne ferais que me livrer à la risée des gens sensés.
+Laissez-la-moi, vous dis-je, cette conviction que j'accueille en
+tremblant et qui m'a donné plus de bonheur à elle seule que la sévérité
+du public envers moi ne m'a donné de chagrin. Laissez-moi vous bénir,
+vous remercier à genoux de cette sensibilité que j'ai découverte dans
+votre âme et que nulle autre âme ne m'a accordée, de ces larmes que je
+vous ai vue verser sur mes malheurs de théâtre, et qui ont souvent porté
+mes inspirations jusqu'au délire; de ces regards timides qui, je l'ai
+cru du moins, cherchaient à me consoler des froideurs de mon auditoire.
+
+«Oh! pourquoi êtes-vous née dans l'éclat et dans le faste! pourquoi ne
+suis-je qu'un pauvre artiste sans gloire et sans nom! Que n'ai-je la
+faveur du public et la richesse d'un financier à troquer contre un
+nom, contre un de ces titres que jusqu'ici j'ai dédaignés, et qui me
+permettraient peut-être d'aspirer à vous! Autrefois je préférais la
+distinction du talent à toute autre; je me demandais à quoi bon être
+chevalier ou marquis, si ce n'est pour être sot, fat et impertinent; je
+haïssais l'orgueil des grands, et je me croyais assez vengé de leurs
+dédains si je m'élevais au-dessus d'eux par mon génie.
+
+«Chimères et déceptions! mes forces ont trahi mon ambition insensée.
+Je suis resté obscur; j'ai fait pis, j'ai frisé le succès, et je l'ai
+laissé échapper. Je croyais me sentir grand, et on m'a jeté dans la
+poussière; je m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamné au
+ridicule. La destinée m'a pris avec mes rêves démesurés et mon âme
+audacieuse, et elle m'a brisé comme un roseau! Je suis un homme bien
+malheureux!
+
+«Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jeté mes regards au
+delà de cette rampe de quinquets qui trace une ligne invincible entre
+moi et le reste de la société. C'est pour moi le cercle de Popilius.
+J'ai voulu le franchir! J'ai osé avoir des yeux, moi comédien, et les
+arrêter sur une belle femme! sur une femme si jeune, si noble, si
+aimante et placée si haut! car vous êtes tout cela, Madame, je le sais.
+Le monde vous accuse de froideur et de dévotion outrée, moi seul je
+vous juge et je vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos
+larmes, ont suffi pour démentir les fables stupides qu'un chevalier de
+Brétillac m'a débitées contre vous.
+
+«Mais quelle destinée est donc aussi la vôtre! Quelle étrange fatalité
+pèse donc sur vous comme sur moi pour qu'au sein d'un monde si brillant
+et qui se dit si éclairé, vous n'ayez trouvé pour vous rendre justice
+que le coeur d'un pauvre comédien? Eh bien! rien ne m'ôtera cette pensée
+triste et consolante; c'est que, si nous étions nés sur le même échelon
+de la société, vous n'auriez pas pu m'échapper, quels qu'eussent été mes
+rivaux, quelle que soit ma médiocrité. Il aurait fallu vous rendre à une
+vérité, c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand que leurs
+fortunes et leurs titres, la puissance de vous Aimer.
+
+«LÉLIO.»
+
+Cette lettre, continua la marquise, étrange pour le temps où elle fut
+écrite, me sembla, malgré quelques souvenirs de déclamation racinienne
+qui percent dans le commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai
+un sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversée.
+Le reste de fierté qui combattait en moi s'évanouit. J'eusse donné tous
+mes jours pour une heure d'un pareil amour.
+
+Je ne vous raconterai pas mes anxiétés, mes fantaisies, mes terreurs;
+moi-même je ne pourrais en retrouver le fil et la liaison. Je répondis
+quelques mots que voici, autant que je me les rappelle:
+
+«Je ne vous accuse pas, Lélio, j'accuse la destinée; je ne vous plains
+pas seul, je me plains aussi. Pour aucune raison d'orgueil, de prudence
+ou de pruderie, je ne voudrais vous retirer la consolation de vous
+croire distingué de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule que j'aie à
+vous offrir. Je ne puis jamais consentir à vous voir.»
+
+Le lendemain je reçus un billet que je lus à la hâte, et que j'eus
+à peine le temps de jeter au feu pour le dérober à Larrieux, qui me
+surprit occupée à le lire. Il était à peu près conçu en ces termes:
+
+«Madame, il faut que je vous parle ou que je meure. Une fois, une seule
+fois, une heure seulement, si vous voulez. Que craignez-vous donc d'une
+entrevue, puisque vous vous fiez à mon honneur et à ma discrétion?
+Madame, je sais qui vous êtes; je connais l'austérité de vos moeurs, je
+connais votre piété, je connais même vos sentiments pour le vicomte de
+Larrieux. Je n'ai pas la sottise d'espérer de vous autre chose qu'une
+parole de pitié; mais il faut qu'elle tombe de vos lèvres sur moi. Il
+faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut que mon coeur
+se brise.
+
+«LÉLIO.»
+
+Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse confiance est
+glorieuse dans le danger, que je n'eus pas un instant la crainte d'être
+raillée par un impudent libertin. Je crus religieusement à l'humble
+sincérité de Lélio. D'ailleurs j'étais payée pour avoir confiance en
+ma force; je résolus de le voir. J'avais complètement oublié sa figure
+flétrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais plus de lui
+que le prestige de son génie, son style et son amour. Je lui répondis:
+
+«Je vous verrai; trouvez un lieu sûr; mais n'espérez de moi que ce que
+vous demandez. J'ai foi en vous comme en Dieu. Si vous cherchiez à en
+abuser, vous seriez un misérable, et je ne vous craindrais pas.»
+
+<b>RÉPONSE.</b> «Votre confiance vous sauverait du dernier des
+scélérats. Vous verrez, Madame, que Lélio n'en est pas indigne. Le duc
+de *** a eu la bonté de me proposer souvent sa maison de la rue de
+Valois; qu'en aurais-je fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour
+moi qu'une femme sous le ciel. Daignez être au rendez-vous au sortir de
+la comédie.»
+
+Suivaient les indications de lieu.
+
+Je reçus ce billet à quatre heures. Toute cette négociation s'était
+passée dans l'espace d'un jour. J'avais employé cette journée à
+parcourir mes appartements comme une personne privée de raison; j'avais
+la fièvre. Cette rapidité d'événements et de décisions, contraires à
+cinq ans de résolutions, m'emportait comme un rêve; et quand j'eus pris
+le dernier parti, quand je vis que je m'étais engagée et qu'il n'était
+plus temps de reculer, je tombai accablée sur mon ottomane, ne respirant
+plus et voyant ma chambre tourner sous mes pieds.
+
+Je fus sérieusement incommodée; il fallut envoyer chercher un chirurgien
+qui me saigna. Je défendis à mes gens de dire un mot à qui que ce fût
+de mon indisposition; je craignais les importunités des donneurs de
+conseils, et je ne voulais pas qu'on m'empêchât de sortir le soir. En
+attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je défendis ma porte même
+à M. de Larrieux.
+
+La saignée m'avait physiquement soulagée en m'affaiblissant. Je tombai
+dans un grand accablement d'esprit; toutes mes illusions s'envolèrent
+avec l'excitation de la fièvre. Je retrouvai la raison et la mémoire; je
+me rappelai la terrible déception du café, la misérable allure de Lélio;
+je m'apprêtai à rougir de ma folie, à tomber du faîte de mes chimères
+dans une plate et ignoble réalité. Je ne pouvais plus comprendre comment
+je m'étais décidée à troquer cette héroïque et romanesque tendresse
+contre le dégoût qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait tous
+mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de ce que j'avais fait; je
+pleurai mes enchantements, ma vie d'amour, et l'avenir de satisfaction
+pure et intime que j'allais renverser. Je pleurai surtout Lélio, qu'en
+le voyant j'allais perdre à jamais, que j'avais eu tant de bonheur à
+aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer dans quelques
+heures.
+
+Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma saignée se
+rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus que le temps de sonner
+ma femme de chambre qui me trouva évanouie dans mon lit. Un profond et
+lourd sommeil, contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi. Je ne
+rêvai point, je ne souffris point, je fus comme morte pendant quelques
+heures. Quand j'ouvris les yeux ma chambre était sombre, mon hôtel
+silencieux; ma suivante dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je
+restai quelque temps dans un état d'engourdissement et de faiblesse qui
+ne me permettait pas un souvenir, pas une pensée. Tout d'un coup la
+mémoire me revient; je me demande si l'heure et le jour du rendez-vous
+sont passés, si j'ai dormi une heure ou un siècle, s'il fait jour ou
+nuit, si mon manque de parole n'a pas tué Lélio, s'il est temps encore.
+J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte quelques
+instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble toute ma volonté,
+je l'appelle au secours de mes membres accablés. Je m'élance sur le
+parquet; j'entr'ouvre mes rideaux; je vois briller la lune sur les
+arbres de mon jardin; je cours à la pendule, elle marque dix heures. Je
+saute sur ma femme de chambre, je la secoue, je l'éveille en sursaut:
+«Quinette, quel jour sommes-nous?» Elle quitte sa chaise en criant
+et veut fuir, car elle me croit dans le délire; je la retiens, je la
+rassure; j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie
+Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde avec stupeur. Enfin elle
+se convainc que j'ai toute ma tête; elle transmet mon ordre et s'apprête
+à m'habiller.
+
+Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes habits; je ne
+plaçai dans mes cheveux aucun ornement; je refusai de mettre du rouge.
+Je voulais avant tout inspirer à Lélio l'estime et le respect, qui
+m'étaient plus précieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment
+de plaisir lorsque Quinette, étonnée de tout ce qui me passait par
+l'esprit, me dit, en me regardant de la tête aux pieds: «En vérité,
+Madame, je ne sais pas comment vous faites; vous n'avez qu'une simple
+robe blanche sans queue et sans panier; vous êtes malade et pâle comme
+la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une mouche; eh bien! je
+veux mourir si je vous ai jamais vue aussi belle que ce soir. Je plains
+les hommes qui vous regarderont!
+
+--Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette?
+
+--Hélas! madame la marquise, je demande tous les jour au ciel de le
+devenir comme vous; mais jusqu'ici...
+
+--Allons, ingénue, donne-moi mon mantelet et mon manchon.
+
+A minuit j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais soigneusement
+voilée. Une espèce de valet de chambre vint me recevoir; c'était le seul
+hôte visible de cette mystérieuse demeure. Il me conduisit à travers les
+détours d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans l'ombre et
+le silence. Après avoir déposé dans le vestibule sa lanterne de soie
+verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement obscur et profond, me
+montra d'un geste respectueux et d'un air impassible le rayon de lumière
+qui arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse, comme s'il
+eût craint d'éveiller les échos endormis: «Madame est seule, personne
+n'est encore arrivé. Madame trouvera dans le salon d'été une sonnette à
+laquelle je répondrai si elle a besoin de quelque chose.» Et il disparut
+comme par enchantement, en refermant la porte sur moi.
+
+Il me prit une peur horrible; je craignis d'être tombée dans un
+guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitôt; son air solennellement
+bête me rassura. Je lui demandai quelle heure il était; je le savais
+fort bien: j'avais fait sonner plus de dix fois ma montre dans la
+voiture. «Il est minuit, répondit-il sans lever les yeux sur moi.» Je
+vis que c'était un homme parfaitement instruit des devoirs de sa charge.
+Je me décidai à pénétrer jusqu'au salon d'été, et je me convainquis de
+l'injustice de mes craintes en voyant toutes les portes qui donnaient
+sur le jardin fermées seulement par des portières de soie peinte à
+l'orientale. Rien n'était délicieux comme ce boudoir, qui n'était, à
+vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnête du monde. Les murs
+étaient de stuc blanc comme la neige, les cadres des glaces en argent
+mat; des instruments de musique, d'une richesse extraordinaire, étaient
+épars sur des meubles de velours blanc à glands de perles. Toute la
+lumière arrivait du haut, mais cachée par des feuilles d'albâtre, qui
+formaient comme un plafond à la rotonde. On aurait pu prendre cette
+clarté mate et douce pour celle de la lune. J'examinai avec curiosité,
+avec intérêt, cette retraite, à laquelle mes souvenirs ne pouvaient rien
+comparer. C'était et ce fut la seule fois de ma vie que je mis le pied
+dans une petite maison; mais soit que ce ne fût pas la pièce destinée
+à servir de temple aux galants mystères qui s'y célébraient, soit que
+Lélio en eût fait disparaître tout objet qui eût pu blesser ma vue et
+me faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune des
+répugnances que j'avais senties en y entrant. Une seule statue de marbre
+blanc en décorait le milieu; elle était antique, et représentait Isis
+voilée, avec un doigt sur ses lèvres. Les glaces qui nous reflétaient,
+elle et moi, pâles et vêtues de blanc, et chastement drapées toutes
+deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer pour
+distinguer sa forme de la mienne.
+
+Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et délicieux à la fois, fut
+interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se referma; des pas légers
+firent doucement craquer les parquets. Je tombai sur un fauteuil, plus
+morte que vive; j'allais voir Lélio de près, hors du théâtre. Je fermai
+les yeux, et je lui dis intérieurement adieu avant de les rouvrir.
+
+Mais quelle fut ma surprise! Lélio était beau comme les anges; il
+n'avait pas pris le temps d'ôter son costume de théâtre: c'était le plus
+élégant que je lui eusse vu. Sa taille, mince et souple, était serrée
+dans un pourpoint espagnol de satin blanc. Ses noeuds d'épaule et de
+jarretière étaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de même
+couleur, était jeté sur son épaule. Il avait une énorme fraise de point
+d'Angleterre, les cheveux courts et sans poudre; une toque ombragée de
+plumes blanches se balançait sur son front, où brillait une rosace de
+diamants. C'était dans ce costume qu'il venait de jouer le rôle de don
+Juan du _Festin de Pierre_. Jamais je ne l'avais vu aussi beau, aussi
+jeune, aussi poétique, que dans ce moment. Vélasquez se fût prosterné
+devant un tel modèle.
+
+Il se mit à mes genoux. Je ne pus m'empêcher de lui tendre la main. Il
+avait l'air si craintif et si soumis! Un homme épris au point d'être
+timide devant une femme, c'était si rare dans ce temps-là! et un homme
+de trente-cinq ans, un comédien!
+
+N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il était dans toute la
+fraîcheur de l'adolescence. Sous ces blancs habits, il ressemblait à
+un jeune page; son front avait toute la pureté, son coeur agité toute
+l'ardeur d'un premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers
+dévorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tête sur mes genoux; je
+caressai son front brûlant, ses cheveux rudes et noirs, son cou brun,
+qui se perdait dans la molle blancheur de sa collerette, et Lélio ne
+s'enhardit point. Tous ses transports se concentrèrent dans son coeur;
+il se mit à pleurer comme une femme. Je fus inondée de ses sanglots.
+
+Oh! je vous avoue que j'y mêlai les miens avec délices. Je le forçai de
+relever sa tête et de me regarder. Qu'il était beau, grand Dieu! Que ses
+yeux avaient d'éclat et de tendresse! Que son âme vraie et chaleureuse
+prêtait de charmes aux défauts même de sa figure et aux outrages des
+veilles et des années! Oh! la puissance de l'âme! qui n'a pas compris
+ses miracles n'a jamais aimé! En voyant des rides prématurées à son beau
+front, de la langueur à son sourire, de la pâleur à ses lèvres, j'étais
+attendrie; j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les dégoûts et
+les travaux de sa vie. Je m'identifiais à toutes ses peines, même à
+celles de son long amour sans espoir pour moi, et je n'avais plus qu'une
+volonté, celle de réparer le mal qu'il avait souffert.
+
+«Mon cher Lélio, mon grand Rodrigue, mon beau don Juan! lui disais-je
+dans mon égarement.» Ses regards me brûlaient. Il me parla, il me
+raconta toutes les phases, tous les progrès de son amour; il me dit
+comment, d'un histrion aux moeurs relâchées, j'avais fait de lui un
+homme ardent et vivace, comme je l'avais élevé à ses propres yeux, comme
+je lui avais rendu le courage et les illusions de la jeunesse; il me
+dit son respect, sa vénération pour moi, son mépris pour les sottes
+forfanteries de l'amour à la mode; il me dit qu'il donnerait tous les
+jours qui lui restaient à vivre pour une heure passée dans mes bras,
+mais qu'il sacrifierait cette heure-là et tous les jours à la crainte de
+m'offenser. Jamais éloquence plus pénétrante n'entraîna le coeur
+d'une femme; jamais le tendre Racine ne fit parler l'amour avec cette
+conviction, cette poésie et cette force. Tout ce que la passion peut
+inspirer de délicat et de grave, de suave et d'impétueux, ses paroles,
+sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission me l'apprirent. Hélas!
+s'abusait-il lui-même? jouait-il la comédie?
+
+--Je ne le crois certainement pas,» m'écriai-je en regardant la
+marquise. Elle semblait rajeunir en parlant et dépouiller ses cent ans,
+comme la fée Urgèle. Je ne sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a
+point de rides.
+
+«Écoutez la fin, me dit-elle. Brûlée, égarée, perdue par tout ce qu'il
+me disait, je jetai mes deux bras autour de lui, je frissonnai en
+touchant le satin de son habit, en respirant le parfum de ses cheveux.
+Ma tête s'égara. Tout ce que j'ignorais, tout ce que je croyais être
+incapable de ressentir, se révéla à moi; mais ce fut trop violent, je
+m'évanouis.
+
+Il me rappela à moi-même par de prompt secours. Je le trouvai à mes
+pieds, plus timide, plus ému que jamais. «Ayez pitié de moi, me dit-il;
+tuez-moi, chassez-moi...» Il était plus pâle et plus mourant que moi.
+
+Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées dans le
+cours d'une si orageuse journée me faisaient rapidement passer d'une
+disposition à une autre. Ce rapide éclair d'une nouvelle existence avait
+pâli; mon sang était redevenu calme; les délicatesses du véritable amour
+reprirent le dessus.
+
+«Écoutez, Lélio, lui dis-je, ce n'est point le mépris qui m'arrache à
+vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes les susceptibilités
+qu'on nous inculque dès l'enfance, et qui deviennent pour nous comme une
+seconde nature; mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir,
+puisque ma nature elle-même vient d'être transformée en une autre
+qui m'était inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi à vous résister.
+Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction délicieuse de ne vous avoir
+aimé qu'avec le coeur. Peut-être, si je n'avais appartenu à personne, me
+donnerais-je à vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanée;
+sachez qu'entraînée par l'horrible nécessité de faire comme tout le
+monde, j'ai subi les caresses d'un homme que je n'ai jamais aimé; sachez
+que le dégoût que j'en ai ressenti a éteint chez moi l'imagination au
+point que je vous haïrais peut-être à présent si j'avais succombé tout
+à l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez pur dans mon
+coeur et dans ma mémoire. Séparons-nous pour jamais, et emportons d'ici
+tout un avenir de pensées riantes et de souvenirs adorés. Je jure,
+Lélio, que je vous aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glaces de
+l'âge n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de n'être
+jamais à un autre homme après vous avoir résisté. Cet effort ne me sera
+pas difficile, et vous pouvez me croire.»
+
+Lélio se prosterna devant moi; il ne m'implora point, il ne me fit point
+de reproches; il me dit qu'il n'avait pas espéré tout le bonheur que je
+lui avais donné, et qu'il n'avait pas le droit d'en exiger davantage.
+Cependant, en recevant ses adieux, son abattement et l'émotion de sa
+voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas à moi avec
+bonheur, si les extases de cette nuit ne répandraient pas leurs charmes
+sur tous ses jours, si ses peines passées et futures n'en seraient pas
+adoucies chaque fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et
+promettre tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau à mes pieds, et
+baisa ma robe avec emportement. Je sentis que je chancelais; je lui fis
+un signe, et il s'éloigna. La voiture que j'avais fait demander arriva.
+L'intendant automate de ce séjour clandestin frappa trois coups en
+dehors pour m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir; il
+avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il céda. Alors
+je franchis la porte, et, comme il voulait me suivre, je lui montrai une
+chaise au milieu du salon, au dessous de la statue d'Isis. Il s'y assit.
+Un sourire passionné erra sur ses lèvres, ses yeux firent jaillir un
+dernier éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore beau,
+encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de quelques pas, et au
+moment de le perdre pour jamais, je me retournai et jetai sur lui un
+dernier regard. Le désespoir l'avait brisé. Il était redevenu vieux,
+décomposé, effrayant. Son corps semblait paralysé. Sa lèvre contractée
+essayait un sourire égaré. Son oeil était vitreux et terne: ce n'était
+plus que Lélio, l'ombre d'un amant et d'un prince.»
+
+La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre et en se
+décomposant elle-même comme une ruine qui s'écroule, elle reprit:
+«Depuis ce moment je n'ai pas entendu parler de lui.»
+
+La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la première; mais
+avec cette terrible force d'âme que donnent l'effet des longues années,
+l'amour obstiné de la vie ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint
+gaie, et me dit en souriant: «Eh-bien! croirez-vous désormais à la vertu
+du dix-huitième siècle?
+
+--Madame, lui répondis-je, je n'ai point envie d'en douter; cependant,
+si j'étais moins attendri, je vous dirais peut-être que vous fûtes
+très-bien avisée de vous faire saigner ce jour-là.
+
+--Misérables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez rien à
+l'histoire du coeur.»
+
+
+
+GEORGE SAND.
+
+FIN DE LA MARQUISE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13025 ***
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+
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+
+<h1>LA MARQUISE</h1>
+
+<br><br>
+<h2>I.</h2>
+
+<p>La marquise de R... n'était pas fort spirituelle, quoiqu'il
+soit reçu en littérature que toutes les vieilles femmes
+doivent pétiller d'esprit. Son ignorance était extrême sur
+toutes les choses que le frottement du monde ne lui avait
+point apprises. Elle n'avait pas non plus cette excessive
+délicatesse d'expression, cette pénétration exquise, ce
+tact merveilleux qui distinguent, à ce qu'on dit, les
+femmes qui ont beaucoup vécu. Elle était, au contraire,
+étourdie, brusque, franche, quelquefois même cynique.
+Elle détruisait absolument toutes les idées que je m'étais
+faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle
+était bien marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV;
+mais, comme ç'avait été dès lors un caractère d'exception,
+je vous prie de ne pas chercher dans son histoire
+l'étude sérieuse des moeurs d'une époque. La société me
+semble si difficile à connaître bien et à bien peindre dans
+tous les temps, que je ne veux point m'en mêler. Je me
+bornerai à vous raconter de ces faits particuliers qui établissent
+des rapports de sympathie irrécusable entre les
+hommes de toutes les sociétés et de tous les siècles.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais trouvé un grand charme dans la société
+de cette marquise. Elle ne me semblait remarquable
+que pour la prodigieuse mémoire qu'elle avait conservée
+du temps de sa jeunesse, et pour la lucidité virile avec
+laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste, elle était,
+comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la
+veille et insouciante des événements qui n'avaient point
+sur sa destinée une influence directe.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas eu une de ces beautés piquantes qui,
+manquant d'éclat et de régularité, ne pouvaient se passer
+d'esprit. Une femme ainsi faite en acquérait pour devenir
+aussi belle que celles qui l'étaient davantage. La marquise,
+au contraire, avait eu le malheur d'être incontestablement
+belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle
+avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie
+d'étaler dans sa chambre à tous les regards. Elle y était
+représentée en nymphe chasseresse, avec un corsage de
+satin imprimé imitant la peau de tigre, des manches de
+dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de
+perles qui se jouait sur ses cheveux crêpés. C'était, malgré
+tout, une admirable peinture, et surtout une admirable
+femme; grande, svelte, brune, avec des yeux noirs,
+des traits sévères et nobles, une bouche vermeille qui
+ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait
+le désespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle,
+le satin et la poudre, c'eût été vraiment là une de
+ces nymphes fières et agiles que les mortels apercevaient
+au fond des forêts ou sur le flanc des montagnes pour en
+devenir fous d'amour et de regret.</p>
+
+<p>Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De
+son propre aveu, elle avait passé pour manquer d'esprit.
+Les hommes blasés d'alors aimaient moins la beauté pour
+elle-même que pour ses agaceries coquettes. Des femmes
+infiniment moins admirées lui avaient ravi tous ses adorateurs,
+et, ce qu'il y a d'étrange, elle n'avait pas semblé
+s'en soucier beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconté, <i>à bâtons
+rompus</i>, de sa vie me faisait penser que ce coeur-là
+n'avait point eu de jeunesse, et que la froideur de l'égoïsme
+avait dominé toute autre faculté. Cependant je voyais autour
+d'elle des amitiés assez vives pour la vieillesse: ses
+petits-enfants la chérissaient, et elle faisait du bien sans
+ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes,
+et avouait n'avoir jamais aimé son amant, le
+vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas trouver d'autre
+explication à son caractère.</p>
+
+<p>Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume.
+Il y avait de la tristesse dans ses pensées. «Mon cher
+enfant, me dit-elle, le vicomte de Larrieux vient de mourir
+de sa goutte; c'est une grande douleur pour moi, qui
+fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant
+de voir comme l'on meurt! Ce n'est pas étonnant,
+il était si vieux!</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avait-il? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts;
+mais je ne suis pas infirme comme il l'était; je
+dois espérer de vivre plus que lui. N'importe! voici plusieurs
+de mes amis qui s'en vont cette année, et on a beau
+se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne peut
+pas s'empêcher d'avoir peur quand on voit partir ainsi
+ses contemporains.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, lui dis-je, voilà tous les regrets que vous lui
+accordez, à ce pauvre Larrieux, qui vous a adorée pendant
+soixante ans, qui n'a cessé de se plaindre de vos
+rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebuté? C'était le
+modèle des amants, celui-là! On ne fait plus de pareils
+hommes!</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid,
+cet homme avait la manie de se lamenter et de se dire
+malheureux. Il ne l'était pas du tout, chacun le sait.»</p>
+
+<p>Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai
+de questions sur ce vicomte de Larrieux et sur elle-même;
+et voici la singulière réponse que j'en obtins.</p>
+
+<p>«Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez
+comme une personne d'un caractère très-maussade et
+très-inégal. Il se peut que cela soit. Jugez-en vous-même:
+je vais vous dire toute mon histoire, et vous confesser
+des travers que je n'ai jamais dévoilés à personne. Vous
+qui êtes d'une époque sans préjugés, vous me trouverez
+moins coupable peut-être que je ne me le semble à moi-même;
+mais, quelle que soit l'opinion que vous prendrez
+de moi, je ne mourrai pas sans m'être fait connaître à
+quelqu'un. Peut-être me donnerez-vous quelque marque
+de compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs.</p>
+
+<p>Je fus élevée à Saint-Cyr. L'éducation brillante qu'on
+y recevait produisait effectivement fort peu de chose.
+J'en sortis à seize ans pour épouser le marquis de R...,
+qui en avait cinquante, et je n'osai pas m'en plaindre,
+car tout le monde me félicitait sur ce beau mariage, et
+toutes les filles sans fortune enviaient mon sort.</p>
+
+<p>J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-là j'étais
+tout à fait bête. Cette éducation claustrale avait achevé
+d'engourdir mes facultés déjà très-lentes. Je sortis du
+couvent avec une de ces niaises innocences dont on a
+bien tort de nous faire un mérite, et qui nuisent souvent
+au bonheur de toute notre vie.</p>
+
+<p>En effet, l'expérience que j'acquis en six mois de mariage
+trouva un esprit si étroit pour la recevoir, qu'elle
+ne me servit de rien. J'appris, non pas à connaître la vie,
+mais à douter de moi-même. J'entrai dans le monde avec
+des idées tout à fait fausses et des préventions dont toute
+ma vie n'a pu détruire l'effet.</p>
+
+<p>A seize ans et demi j'étais veuve; et ma belle-mère,
+qui m'avait prise en amitié pour la nullité de mon caractère,
+m'exhorta à me remarier. Il est vrai que j'étais
+grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait devait
+retourner à la famille de mon mari au cas où je donnerais
+un beau-père à son héritier. Dès que mon deuil fut passé,
+on me produisit donc dans le monde, et l'on m'y entoura
+de galants. J'étais alors dans tout l'éclat de la beauté, et,
+de l'aveu de toutes les femmes, il n'était point de figure
+ni de taille qui pussent m'être comparées.</p>
+
+<p>Mais mon mari, ce libertin vieux et blasé qui n'avait
+jamais eu pour moi qu'un dédain ironique, et qui m'avait
+épousée pour obtenir une place promise à ma considération,
+m'avait laissé tant d'aversion pour le mariage que
+jamais je ne voulus consentir à contracter de nouveaux
+liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que
+tous les hommes étaient les mêmes, que tous avaient
+cette sécheresse de coeur, cette impitoyable ironie, ces
+caresses froides et insultantes qui m'avaient tant humiliée.
+Toute bornée que j'étais, j'avais fort bien compris
+que les rares transports de mon mari ne s'adressaient
+qu'à une belle femme, et qu'il n'y mettait rien de son
+âme. Je redevenais ensuite pour lui une sotte dont il rougissait
+en public, et qu'il eût voulu pouvoir renier.</p>
+
+<p>Cette funeste entrée dans la vie me désenchanta pour
+jamais. Mon coeur, qui n'était peut-être pas destiné à
+cette froideur, se resserra et s'entoura de méfiances. Je
+pris les hommes en aversion et en dégoût. Leurs hommages
+m'insultèrent; je ne vis en eux que des fourbes qui
+se faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai
+un ressentiment et une haine éternels.</p>
+
+<p>Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voilà
+pourquoi, avec les moeurs les plus austères, je ne fus
+point vertueuse. Oh! combien je regrettai de ne pouvoir
+l'être! combien je l'enviai, cette force morale et religieuse
+qui combat les passions et colore la vie! la mienne
+fut si froide et si nulle! que n'eussé-je point donné pour
+avoir des passions à réprimer, une lutte à soutenir, pour
+pouvoir me jeter à genoux et prier comme ces jeunes
+femmes que je voyais, au sortir du couvent, se maintenir
+sages dans le monde durant quelques années à force de
+ferveur et de résistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je
+à faire sur la terre? Rien qu'à me parer, à me montrer
+et à m'ennuyer. Je n'avais point de coeur, point de remords,
+point de terreurs; mon ange gardien dormait au
+lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mystères étaient
+pour moi sans consolation et sans poésie. Je n'avais nul
+besoin des protections célestes: les dangers n'étaient pas
+faits pour moi, et je me méprisais pour ce dont j'eusse
+dû me glorifier.</p>
+
+<p>Car il faut vous dire que je m'en prenais à moi autant
+qu'aux autres quand je trouvais en moi cette volonté de
+ne pas aimer dégénérée en impuissance. J'avais souvent
+confié aux femmes qui me pressaient de faire choix d'un
+mari ou d'un amant l'éloignement que m'inspiraient l'ingratitude,
+l'égoïsme et la brutalité des hommes. Elles me
+riaient au nez quand je parlais ainsi, m'assurant que
+tous n'étaient pas semblables à mon vieux mari, et qu'ils
+avaient des secrets pour se faire pardonner leurs défauts
+et leurs vices. Cette manière de raisonner me révoltait;
+j'étais humiliée d'être femme en entendant d'autres
+femmes exprimer des sentiments aussi grossiers, et rire
+comme des folles quand l'indignation me montait au
+visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles
+toutes.</p>
+
+<p>Et puis je retombais avec douleur sur moi-même; l'ennui
+me rongeait. La vie des autres était remplie, la
+mienne était vide et oisive. Alors je m'accusais de folie
+et d'ambition démesurée; je me mettais à croire tout ce
+que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui
+prenaient si bien leur siècle comme il était. Je me disais
+que l'ignorance m'avait perdue, que je m'étais forgé des
+espérances chimériques, que j'avais rêvé des hommes
+loyaux et parfaits qui n'étaient point de ce monde. En
+un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus
+envers moi.</p>
+
+<p>Tant que les femmes espérèrent me voir bientôt convertie
+à leurs maximes et à ce qu'elles appelaient leur
+sagesse, elles me supportèrent. Il y en avait même plus
+d'une qui fondait sur moi un grand espoir de justification
+pour elle-même, plus d'une qui avait passé des témoignages
+exagérés d'une vertu farouche à une conduite
+éventée, et qui se flattait de me voir donner au monde
+l'exemple d'une légèreté capable d'excuser la sienne.</p>
+
+<p>Mais quand elles virent que cela ne se réalisait point,
+que j'avais déjà vingt ans et que j'étais incorruptible,
+elles me prirent en horreur; elles prétendirent que j'étais
+leur critique incarnée et vivante; elles me tournèrent en
+ridicule avec leurs amants, et ma conquête fut l'objet des
+plus outrageants projets et des plus immorales entreprises.
+Des femmes d'un haut rang dans le monde ne
+rougirent point de tramer en riant d'infâmes complots
+contre moi, et, dans la liberté de moeurs de la campagne,
+je fus attaquée de toutes les manières avec un acharnement
+de désirs qui ressemblait à de la haine. Il y eut des
+hommes qui promirent à leurs maîtresses de m'apprivoiser,
+et des femmes qui permirent à leurs amants de l'essayer.
+Il y eut des maîtresses de maison qui s'offrirent à
+égarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers.
+J'eus des amis et des parents qui me présentèrent pour
+me tenter, des hommes dont j'aurais fait de très-beaux
+cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu l'ingénuité
+de leur ouvrir toute mon âme, elles savaient fort bien
+que ce n'était ni la piété, ni l'honneur, ni un ancien
+amour qui me préservait, mais bien la méfiance et un
+sentiment de répulsion involontaire; elles ne manquèrent
+pas de divulguer mon caractère, et, sans tenir compte
+des incertitudes et des angoisses de mon âme, elles répandirent
+hardiment que je méprisais tous les hommes.
+Il n'est rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent
+plutôt le libertinage que le dédain. Aussi partagèrent-ils
+l'aversion que les femmes avaient pour moi; ils
+ne me recherchèrent plus que pour satisfaire leur vengeance
+et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et la fausseté
+écrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en
+accrut chaque jour.</p>
+
+<p>Une femme d'esprit eût pris son parti sur tout cela;
+elle eût persévéré dans la résistance, ne fût-ce que pour
+augmenter la rage de ses rivales; elle se fût jetée ouvertement
+dans la piété pour se rattacher à la société de ce
+petit nombre de femmes vertueuses qui, même en ce
+temps-là, faisaient l'édification des honnêtes gens. Mais
+je n'avais pas assez de force dans le caractère pour faire
+face à l'orage qui grossissait contre moi. Je me voyais
+délaissée, haïe, méconnue; déjà ma réputation était
+sacrifiée aux imputations les plus horribles et les plus
+bizarres. Certaines femmes, vouées à la plus licencieuse
+débauche, feignaient de se voir en danger auprès de moi.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>II.</h2>
+
+<p>Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans
+talent, sans esprit, sans aucune qualité énergique ou séduisante,
+mais doué d'une grande candeur et d'une droiture
+de sentiments bien rare dans le monde où je vivais.
+Je commençais à me dire qu'il fallait faire enfin un <i>choix</i>,
+comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me
+marier, étant mère, et, n'ayant confiance à la bonté d'aucun
+homme, je ne croyais pas avoir ce droit. C'était
+donc un amant qu'il me fallait accepter pour être au niveau
+de la compagnie où j'étais jetée. Je me déterminai
+en faveur de ce provincial, dont le nom et l'état dans le
+monde me couvraient d'une assez belle protection. C'était
+le vicomte de Larrieux.</p>
+
+<p>Il m'aimait lui, et dans la sincérité de son âme! Mais
+son âme! en avait-il une? C'était un de ces hommes froids
+et positifs qui n'ont pas même pour eux l'élégance du
+vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait à son ordinaire,
+comme mon mari m'avait quelquefois aimée. Il n'était
+frappé que de ma beauté, et ne se mettait pas en peine
+de découvrir mon coeur. Chez lui ce n'était pas dédain,
+c'était ineptie. S'il eût trouvé en moi la puissance d'aimer,
+il n'eût pas su comment y répondre.</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu'il ait existé un homme plus matériel
+que ce pauvre Larrieux. Il mangeait avec volupté, il
+s'endormait sur tous les fauteuils, et le reste du temps il
+prenait du tabac. Il était ainsi toujours occupé à satisfaire
+quelque appétit physique. Je ne pense pas qu'il eût une
+idée par jour.</p>
+
+<p>Avant de l'élever jusqu'à mon intimité, j'avais de l'amitié
+pour lui, parce que si je ne trouvais en lui rien de
+grand, du moins je n'y trouvais rien de méchant; et en
+cela seul consistait sa supériorité sur tout ce qui m'entourait.
+Je me flattai donc, en écoutant ses galanteries,
+qu'il me réconcilierait avec la nature humaine, et je me
+confiai à sa loyauté. Mais à peine lui eus-je donné sur
+moi ces droits que les femmes faibles ne reprennent jamais,
+qu'il me persécuta d'un genre d'obsession insupportable,
+et réduisit tout son système d'affection aux seuls
+témoignages qu'il fût capable d'apprécier.</p>
+
+<p>Vous voyez, mon ami, que j'étais tombée de Charybde
+en Scylla. Cet homme, qu'à son large appétit et à ses habitudes
+du sieste j'avais cru d'un sang si calme, n'avait
+même pas en lui le sentiment de cette forte amitié que
+j'espérais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui était impossible
+d'avoir de l'amitié pour une belle femme. Et si
+vous saviez ce qu'il appelait l'amour!</p>
+
+<p>Je n'ai point la prétention d'avoir été pétrie d'un autre
+limon que toutes les autres créatures humaines. À présent
+que je ne suis plus d'aucun sexe, je pense que j'étais
+alors tout aussi femme qu'une autre, mais qu'il a manqué
+au développement de mes facultés de rencontrer un
+homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de
+poésie sur les faits de la vie animale. Mais cela n'étant
+point, vous-même, qui êtes un homme, et par conséquent
+moins délicat sur cette perception de sentiment, vous
+devez comprendre le dégoût qui s'empare du coeur quand
+on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir
+compris les besoins. En trois jours le vicomte de Larrieux
+me devint insoutenable.</p>
+
+<p>Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'énergie de me
+débarrasser de lui! Pendant soixante ans il a fait mon
+tourment et ma satiété. Par complaisance, par faiblesse
+ou par ennui, je l'ai supporté. Toujours mécontent de
+mes répugnances, et toujours attiré vers moi par les obstacles
+que je mettais à sa passion, il a eu pour moi
+l'amour le plus patient, le plus courageux, le plus soutenu
+et le plus ennuyeux qu'un homme ait jamais eu pour une
+femme.</p>
+
+<p>Il est vrai que, depuis que je l'avais érigé auprès de
+moi en protecteur, mon rôle dans le monde était infiniment
+moins désagréable. Les hommes n'osaient plus me
+rechercher; car le vicomte était un terrible ferrailleur et
+un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient prédit que
+j'étais incapable de fixer un homme, voyaient avec dépit
+le vicomte enchaîné à mon char; et peut-être entrait-il
+dans ma patience envers lui un peu de cette vanité qui
+ne permet point à une femme de paraître délaissée. Il
+n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans
+la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'était un fort
+bel homme; il avait du coeur, il savait se taire à propos,
+il menait un grand train de vie, il ne manquait pas non
+plus de cette fatuité modeste qui fait ressortir le mérite
+d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'étaient point
+du tout dédaigneuses de cette fastidieuse beauté qui me
+semblait être le principal défaut du vicomte, elles étaient
+surprises du dévouement sincère qu'il me marquait, et le
+proposaient pour modèle à leurs amants. Je m'étais donc
+placée dans une situation enviée; mais cela, je vous assure,
+me dédommageait médiocrement des ennuis de
+l'intimité. Je les supportai pourtant avec résignation, et
+je gardai à Larrieux une inviolable fidélité. Voyez, mon
+cher enfant, si je fus aussi coupable envers lui que vous
+l'avez pensé.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai parfaitement comprise, lui répondis-je;
+c'est vous dire que je vous plains et que je vous estime.
+Vous avez fait aux moeurs de votre temps un véritable
+sacrifice, et vous fûtes persécutée parce que vous valiez
+mieux que ces moeurs-là. Avec un peu plus de force morale,
+vous eussiez trouvé dans la vertu tout le bonheur
+que vous ne trouvâtes point dans une intrigue. Mais
+laissez-moi m'étonner d'un fait: c'est que vous n'ayez
+point rencontré, dans tout le cours de votre vie, un seul
+homme capable de vous comprendre et digne de vous
+convertir au véritable amour. Faut-il en conclure que les
+hommes d'aujourd'hui valent mieux que les hommes
+d'autrefois?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de votre part une grande fatuité, me répondit-elle
+en riant. J'ai fort peu à me louer des hommes
+de mon temps, et cependant je doute que vous ayez fait
+beaucoup de progrès; mais ne moralisons point. Qu'ils
+soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute
+à moi; je n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage
+fierté, il aurait fallu être une femme supérieure, et
+choisir d'un coup d'oeil d'aigle entre tous ces hommes si
+plats, si faux et si vides, un de ces êtres vrais et nobles,
+qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps.
+J'étais trop ignorante, trop bornée pour cela. A force de
+vivre, j'ai acquis plus de jugement: je me suis aperçue
+que certains d'entre eux, que j'avais confondus dans ma
+peine, méritaient d'autres sentiments; mais alors j'étais
+vieille. Il n'était plus temps de m'en aviser.</p>
+
+<p>&mdash;Et tant que vous fûtes jeune, repris-je, vous ne
+fûtes pas une seule fois tentée de faire un nouvel essai?
+Cette aversion farouche n'a jamais été ébranlée? Cela est
+étrange.»</p>
+<br><br>
+
+<h2>III.</h2>
+
+<p>La marquise garda un instant le silence; mais tout à
+coup, posant avec bruit sur la table sa tabatière d'or,
+qu'elle avait longtemps roulée entre ses doigts, «Eh
+bien, puisque j'ai commencé à me confesser, dit-elle, je
+veux tout avouer. Écoutez bien:</p>
+
+<p>«Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai été amoureuse,
+mais amoureuse comme personne ne l'a été, d'un
+amour passionné, indomptable, dévorant, et pourtant
+idéal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous étonne bien
+d'apprendre qu'une marquise du dix-huitième siècle n'ait
+eu dans toute sa vie qu'un amour, et un amour platonique!
+C'est que, voyez-vous, mon enfant, vous autres
+jeunes gens, vous croyez bien connaître les femmes, et
+vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts
+ans se mettaient à vous raconter franchement leur
+vie, peut-être découvririez-vous dans l'âme féminine des
+sources de vice et de vertu dont vous n'avez pas l'idée.</p>
+
+<p>Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour
+qui, moi, marquise, et marquise hautaine et fière entre
+toutes, je perdis tout à fait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de France ou le dauphin Louis XVI.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous débutez ainsi, il vous faudra trois heures
+pour arriver jusqu'à mon amant. J'aime mieux vous le
+dire: c'était un comédien.</p>
+
+<p>&mdash;C'était toujours bien un roi, j'imagine.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus noble et le plus élégant qui monta jamais
+sur les planches. Vous n'êtes pas surpris?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop. J'ai ouï dire que ces unions disproportionnées
+n'étaient pas rares, même dans le temps où les préjugés
+avaient le plus de force en France. Laquelle des
+amies de madame d'Épinay vivait donc avec Jéliotte?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous connaissez notre temps! Cela fait
+pitié. Eh! c'est précisément parce que ces traits-là sont
+consignés dans les mémoires, et cités avec étonnement,
+que vous devriez conclure leur rareté et leur contradiction
+avec les moeurs du temps. Soyez sûr qu'ils faisaient
+dès lors un grand scandale; et lorsque vous entendez
+parler d'horribles dépravations, du duc de Guiche et de
+Manicamp, de madame de Lionne et de sa fille, vous pouvez
+être assuré que ces choses-là étaient aussi révoltantes
+au temps où elles se passèrent qu'au temps où vous les
+lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignée
+vous les a transmises fussent les seuls honnêtes gens de
+France?»</p>
+
+<p>Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel
+de nous deux était compétent pour juger la question. Je
+la ramenai à son histoire, qu'elle reprit ainsi:</p>
+
+<p>«Pour vous prouver combien peu cela était toléré, je
+vous dirai que la première fois que je le vis, et que j'exprimai
+mon admiration à la comtesse de Ferrières, qui se
+trouvait auprès de moi, elle me répondit: «Ma toute
+belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement
+devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement
+si l'on vous soupçonnait d'oublier qu'aux yeux
+d'une femme bien née un comédien ne peut pas être un
+homme.»</p>
+
+<p>Cette parole de madame de Ferrières me resta dans
+l'esprit, je ne sais pourquoi. Dans la situation où j'étais,
+ce ton de mépris me paraissait absurde; et cette crainte
+que je ne vinsse à me compromettre par mon admiration
+semblait une hypocrite méchanceté.</p>
+
+<p>Il s'appelait Lélio, était Italien de naissance, mais parlait
+admirablement le français. Il pouvait bien avoir trente-cinq
+ans, quoique sur la scène il parût souvent n'en
+avoir pas vingt. Il jouait mieux Corneille que Racine;
+mais dans l'un et dans l'autre il était inimitable.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'étonne, dis-je en interrompant la marquise, que
+son nom ne soit pas resté dans les annales du talent dramatique.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'eut jamais de réputation, répondit-elle; on ne
+l'appréciait ni à la ville et à la cour. A ses débuts, j'ai ouï
+dire qu'il fut outrageusement sifflé. Par la suite, on lui
+tint compte de la chaleur de son âme et de ses efforts pour
+se perfectionner; on le toléra, on l'applaudit parfois;
+mais, en somme, on le considéra toujours comme un comédien
+de mauvais goût.</p>
+
+<p>C'était un homme qui, en fait d'art, n'était pas plus de
+son siècle qu'en fait de moeurs je n'étais du mien. Ce fut
+peut-être là le rapport immatériel, mais tout-puissant,
+qui des deux extrémités de la chaîne sociale attira nos
+âmes l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus compris
+Lélio que le monde ne m'a jugée. «Cet homme est exagéré,
+disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;» et de
+moi l'on disait ailleurs: «Cette femme est méprisante et
+froide; elle n'a pas de coeur.» Qui sait si nous n'étions
+pas les deux êtres qui sentaient le plus vivement de
+l'époque!</p>
+
+<p>Dans ce temps-là, on jouait la tragédie <i>décemment</i>;
+il fallait avoir bon ton, même en donnant un soufflet; il
+fallait mourir convenablement et tomber avec grâce. L'art
+dramatique était façonné aux convenances du beau monde;
+la diction et le geste des acteurs étaient en rapport avec
+les paniers et la poudre dont on affublait encore Phèdre
+et Clytemnestre. Je n'avais pas calculé et senti les défauts
+de cette école. Je n'allais pas loin dans mes réflexions;
+seulement la tragédie m'ennuyait à mourir; et comme il
+était de mauvais ton d'en convenir, j'allais courageusement
+m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air froid
+et contraint dont j'écoutais ces pompeuses tirades faisait
+dire de moi que j'étais insensible au charme des beaux
+vers.</p>
+
+<p>J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand
+je retournai un soir à la Comédie-Française pour voir jouer
+<i>le Cid</i>. Pendant mon séjour à la campagne, Lélio avait
+été admis à ce théâtre, et je le voyais pour la première
+fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tôt le son de
+sa voix que je fus émue. C'était une voix plus pénétrante
+que sonore, une voix nerveuse et accentuée. Sa voix était
+une des choses que l'on critiquait en lui. On voulait que
+le Cid eût une basse-taille, comme on voulait que tous les
+héros de l'antiquité fussent grands et forts. Un roi qui
+n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre
+le diadème: cela était contraire aux arrêts du bon goût.</p>
+
+<p>Lélio était petit et grêle; sa beauté ne consistait pas
+dans les traits, mais dans la noblesse du front, dans la
+grâce irrésistible des attitudes, dans l'abandon de la démarche,
+dans l'expression fière et mélancolique de la physionomie.
+Je n'ai jamais vu dans une statue, dans une
+peinture, dans un homme, une puissance de beauté plus
+idéale et plus suave. C'est pour lui qu'aurait dû être créé
+le mot de <i>charme</i>, qui s'appliquait à toutes ses paroles,
+à tous ses regards, à tous ses mouvements.</p>
+
+<p>Que vous dirai-je! Ce fut en effet un <i>charme</i> jeté sur
+moi. Cet homme, qui marchait, qui parlait, qui agissait
+sans méthode et sans prétention, qui sanglotait avec le
+coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait lui-même pour
+s'identifier avec la passion; cet homme que l'âme semblait
+user et briser, et dont un regard renfermait tout
+l'amour que j'avais cherché vainement dans le monde,
+exerça sur moi une puissance vraiment électrique; cet
+homme, qui n'était pas né dans son temps de gloire et de
+sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et
+marcher avec lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon
+dieu, ma vie, mon amour.</p>
+
+<p>Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait,
+il me dominait. Ce n'était pas un homme pour moi; mais
+je l'entendais autrement que madame de Ferrières; c'était
+bien plus: c'était une puissance morale, un maître intellectuel,
+dont l'âme pétrissait la mienne à son gré. Bientôt
+il me fut impossible de renfermer les impressions que je
+recevais de lui. J'abandonnai ma loge à la Comédie-Française
+pour ne pas me trahir. Je feignis d'être devenue
+dévote, et d'aller, le soir, prier dans les églises. Au lieu
+de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me mêler au
+peuple pour l'écouter et le contempler à mon aise. Enfin,
+je gagnai un des employés du théâtre, et j'eus, dans un
+coin de la salle, une place étroite et secrète où nul regard
+ne pouvait m'atteindre et où je me rendais par un
+passage dérobé. Pour plus de sûreté, je m'habillais en
+écolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel
+je n'avais jamais échangé un mot ni un regard,
+avaient pour moi tout l'attrait du mystère et toute l'illusion
+du bonheur. Quand l'heure de la comédie sonnait à
+l'énorme pendule de mon salon, de violentes palpitations
+me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on
+apprêtait ma voiture; je marchais avec agitation, et si
+Larrieux était près de moi, je le brutalisais pour le renvoyer;
+j'éloignais avec un art infini les autres importuns.
+Tout l'esprit que me donna cette passion de théâtre n'est
+pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la dissimulation
+et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans à
+Larrieux, qui était le plus jaloux des hommes, et à tous
+les méchants qui m'entouraient.</p>
+
+<p>Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais
+avec avidité, avec délices. Elle était si pure! Pourquoi
+donc en aurais-je rougi? Elle me créait une vie nouvelle;
+elle m'initiait enfin à tout ce que j'avais désiré
+connaître et sentir; jusqu'à un certain point elle me faisait
+femme.</p>
+
+<p>J'étais heureuse, j'étais fière de me sentir trembler,
+étouffer, défaillir. La première fois qu'une violente palpitation
+vint éveiller mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil
+qu'une jeune mère au premier mouvement de l'enfant
+renfermé dans son sein. Je devins boudeuse, rieuse, maligne,
+inégale. Le bon Larrieux observa que la dévotion
+me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on
+trouva que j'embellissais chaque jour davantage, que mon
+oeil noir se veloutait, que mon sourire avait de la pensée,
+que mes remarques sur toutes choses portaient plus juste
+et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue capable.
+On en fit tout l'honneur à Larrieux, qui en était pourtant
+bien innocent.</p>
+
+<p>Je suis décousue dans mes souvenirs, parce que voici
+une époque de ma vie où ils m'inondent. En vous les disant,
+il me semble que je rajeunis et que mon coeur bat
+encore au nom de Lélio. Je vous disais tout à l'heure
+qu'en entendant sonner la pendule je frémissais de joie et
+d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir
+l'espèce de suffocation délicieuse qui s'emparait de moi au
+timbre de cette sonnerie. Depuis ce temps-là des vicissitudes
+de fortune m'ont amenée à me trouver fort heureuse
+dans un petit appartement du Marais. Eh bien! je
+ne regrette rien de mon riche hôtel, de mon noble faubourg
+et de ma splendeur passée, que les objets qui
+m'eussent rappelé ce temps d'amour et de rêves. J'ai
+sauvé du désastre quelques meubles qui datent de cette
+époque, et que je regarde avec la même émotion que si
+l'heure allait sonner, et que si le pied de mes chevaux
+battait le pavé. Oh! mon enfant, n'aimez jamais ainsi;
+car c'est un orage qui ne s'apaise qu'à la mort!</p>
+
+<p>Alors je partais, vive, et légère, et jeune, et heureuse!
+Je commençais à apprécier tout ce dont se composait ma
+vie, le luxe, la jeunesse, la beauté. Le bonheur se révélait
+à moi par tous les sens, par tous les pores. Doucement
+pliée au fond de mon carrosse, les pieds enfoncés
+dans la fourrure, je voyais ma figure brillante et parée
+se répéter dans la glace encadrée d'or placée vis-à-vis de
+moi. Le costume des femmes, dont on s'est tant moqué
+depuis, était alors d'une richesse et d'un éclat extraordinaires;
+porté avec goût et châtié dans ses exagérations,
+il prêtait à la beauté une noblesse et une grâce moelleuse
+dont les peintures ne sauraient vous donner l'idée. Avec
+tout cet attirail de plumes, d'étoffes et de fleurs, une
+femme était forcée de mettre une sorte de lenteur à tous
+ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches qui, lorsqu'elles
+étaient poudrées et habillées de blanc, traînant
+leur longue queue de moire et balançant avec souplesse
+les plumes de leur front, pouvaient, sans hyperbole, être
+comparées à des cygnes. C'était, en effet, quoi qu'en ait
+dit Rousseau, bien plus à des oiseaux qu'à des guêpes
+que nous ressemblions avec ces énormes plis de satin,
+cette profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient
+un petit corps tout frêle, comme le duvet cache
+la tourterelle; avec ces longs ailerons de dentelle qui
+tombaient du bras, avec ces vives couleurs qui bigarraient
+nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand
+nous tenions nos petits pieds en équilibre dans de jolies
+mules à talons, c'est alors vraiment que nous semblions
+craindre de toucher la terre, et que nous marchions avec
+la précaution dédaigneuse d'une bergeronnette au bord
+d'un ruisseau.</p>
+
+<p>A l'époque dont je vous parle, on commençait à porter
+de la poudre blonde, qui donnait aux cheveux une teinte
+douce et cendrée. Cette manière d'atténuer la crudité des
+tons de la chevelure donnait au visage beaucoup de douceur
+et aux yeux un éclat extraordinaire. Le front, entièrement
+découvert, se perdait dans les pâles nuances de
+ces cheveux de convention; il en paraissait plus large,
+plus pur, et toutes les femmes avaient l'air noble. Aux
+crêpés, qui n'ont jamais été gracieux, à mon sens, avaient
+succédé les coiffures basses, les grosses boucles rejetées
+en arrière et tombant sur le cou et sur les épaules. Cette
+coiffure m'allait fort bien, et j'étais renommée pour la richesse
+et l'invention de mes parures. Je sortais tantôt
+avec une robe de velours nacarat garnie de grèbe, tantôt
+avec une tunique de satin blanc, bordée de peau de tigre,
+quelquefois avec un habit complet de damas lilas lamé
+d'argent, et des plumes blanches montées en perles. C'est
+ainsi que j'allais faire quelques visites en attendant l'heure
+de la seconde pièce; car Lélio ne jouait jamais dans la
+première.</p>
+
+<p>Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais
+dans mon carrosse je regardais avec complaisance
+la femme qui aimait Lélio, et qui pouvait s'en faire aimer.
+Jusque-là le seul plaisir que j'eusse trouvé à être belle
+consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin que je
+prenais à m'embellir était une bien bénigne vengeance
+envers ces femmes qui avaient ourdi de si horribles complots
+contre moi. Mais du moment que j'aimai, je me mis
+à jouir de ma beauté pour moi-même. Je n'avais que cela
+à offrir à Lélio en compensation de tous les triomphes
+qu'on lui déniait à Paris, et je m'amusais à me représenter
+l'orgueil et la joie de ce pauvre comédien si moqué,
+si méconnu, si rebuté, le jour où il apprendrait que la
+marquise de R... lui avait voué son culte.</p>
+
+<p>Au reste, ce n'étaient là que des rêves riants et fugitifs;
+c'étaient tous les résultats, tous les profits que je
+tirais de ma position. Dès que mes pensées prenaient un
+corps et que je m'apercevais de la consistance d'un projet
+quelconque de mon amour, je l'étouffais courageusement,
+et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon
+âme. Vous me regardez d'un air étonné? Je vous expliquerai
+cela tout à l'heure. Laissez-moi parcourir le monde
+enchanté de mes souvenirs.</p>
+
+<p>Vers huit heures, je me faisais descendre à la petite
+église des Carmélites, près le Luxembourg; je renvoyais
+ma voiture, et j'étais censée assister à des conférences
+religieuses qui s'y tenaient à cette heure-là; mais je ne
+faisais que traverser l'église et le jardin; je sortais par
+une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une
+jeune ouvrière nommée Florence, qui m'était toute dévouée.
+Je m'enfermais dans sa chambre, et je déposais
+avec joie sur son grabat tous mes atours pour endosser
+l'habit noir carré, l'épée à gaine de chagrin et la perruque
+symétrique d'un jeune proviseur de collège aspirant
+à la prêtrise. Grande comme j'étais, brune et le regard
+inoffensif, j'avais bien l'air gauche et hypocrite
+d'un petit prestolet qui se cache pour aller au spectacle.
+Florence, qui me supposait une intrigue véritable au dehors,
+riait avec moi de mes métamorphoses, et j'avoue
+que je ne les eusse pas prises plus gaiement pour aller
+m'enivrer de plaisir et d'amour, comme toutes ces jeunes
+folles qui avaient des soupers clandestins dans les petites
+maisons.</p>
+
+<p>Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans
+ma logette du théâtre. Ah! alors mes palpitations, mes
+terreurs, mes joies, mes impatiences cessaient. Un recueillement
+profond s'emparait de toutes mes facultés, et
+je restais comme absorbée jusqu'au lever du rideau, dans
+l'attente d'une grande solennité.</p>
+
+<p>Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnétique,
+comme il la tient haletante et immobile dans
+le cercle magique qu'il trace au-dessus d'elle, l'âme de
+Lélio, sa grande âme de tragédien et de poète, enveloppait
+toutes mes facultés et me plongeait dans la torpeur
+de l'admiration. J'écoutais, les mains contractées sur mon
+genou, le menton appuyé sur le velours d'Utrecht de la
+loge, le front baigné de sueur. Je retenais ma respiration,
+je maudissais la clarté fatigante des lumières, qui
+lassait mes yeux secs et brûlants, attachés à tous ses
+gestes, à tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre
+palpitation de son sein, le moindre pli de son front. Ses
+émotions feintes, ses malheurs de théâtre, me pénétraient
+comme des choses réelles. Je ne savais bientôt plus distinguer
+l'erreur de la vérité. Lélio n'existait plus pour
+moi: c'était Rodrigue, c'était Bajazet, c'était Hippolyte.
+Je haïssais ses ennemis, je tremblais pour ses dangers;
+ses douleurs me faisaient répondre avec lui des flots de
+larmes; sa mort m'arrachait des cris que j'étais forcée
+d'étouffer en mâchant mon mouchoir. Dans les entr'actes,
+je tombais épuisée au fond de ma loge; j'y restais comme
+morte, jusqu'à ce que l'aigre ritournelle m'eût annoncé
+le lever du rideau. Alors je ressuscitais, je redevenais
+forte et ardente, pour admirer, pour sentir, pour pleurer.
+Que de fraîcheur, que de poésie, que de jeunesse il y avait
+dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette génération
+fût de glace pour ne pas tomber à ses pieds.</p>
+
+<p>Et pourtant, quoiqu'il choquât toutes les idées reçues,
+quoiqu'il lui fût impossible de se faire au goût de ce sot
+public, quoiqu'il scandalisât les femmes par le désordre
+de sa tenue, quoiqu'il offensât les hommes par ses mépris
+pour leurs sottes exigences, il avait des moments de
+puissance sublime et de fascination irrésistible, où il prenait
+tout ce public rétif et ingrat dans son regard et dans
+sa parole, comme dans le creux de sa main, et il le forçait
+d'applaudir et de frissonner. Cela était rare, parce
+que l'on ne change pas subitement tout l'esprit d'un
+siècle; mais quand cela arrivait, les applaudissements
+étaient frénétiques; il semblait que, subjugués alors par
+son génie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs
+injustices. Moi, je croyais plutôt que cet homme avait par
+instants une puissance surnaturelle, et que ses plus amers
+contempteurs se sentaient entraînés à le faire triompher
+malgré eux. En vérité, dans ces moments-là la salle de
+la Comédie-Française semblait frappée de délire, et en
+sortant on se regardait tout étonné d'avoir applaudi Lélio.
+Pour moi, je me livrais alors à mon émotion; je criais,
+je pleurais, je le nommais avec passion, je l'appelais avec
+folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le
+grand orage qui éclatait autour de moi.</p>
+
+<p>D'autres fois on le sifflait dans des situations où il me
+semblait sublime, et je quittais le spectacle avec rage.
+Ces jours-là étaient les plus dangereux pour moi. J'étais
+violemment tentée d'aller le trouver, de pleurer avec lui,
+de maudire le siècle et de le consoler en lui offrant mon
+enthousiasme et mon amour.</p>
+
+<p>Un soir que je sortais par le passage dérobé où j'étais
+admise, je vis passer rapidement devant moi un homme
+petit et maigre qui se dirigeait vers la rue. Un machiniste
+lui ôta son chapeau en lui disant: «Bonsoir, monsieur
+Lélio.» Aussitôt, avide de regarder de près cet homme
+extraordinaire, je m'élance sur ses traces, je traverse la
+rue, et sans me soucier du danger auquel je m'expose,
+j'entre avec lui dans un café. Heureusement c'était un
+café borgne, où je ne devais rencontrer aucune personne
+de mon rang.</p>
+
+<p>Quand, à la clarté d'un mauvais lustre enfumé, j'eus
+jeté les yeux sur Lélio, je crus m'être trompée et avoir
+suivi un autre que lui. Il avait au moins trente-cinq ans:
+il était jaune, flétri, usé; il était mal mis; il avait l'air
+commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait
+la main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait
+horriblement. Il me fallut entendre prononcer plusieurs
+fois son nom pour m'assurer que c'était bien là le dieu du
+théâtre et l'interprète du grand Corneille. Je ne retrouvais
+plus rien en lui des charmes qui m'avaient fascinée,
+pas même son regard si noble, si ardent et si triste. Son
+oeil était morne, éteint, presque stupide; sa prononciation
+accentuée devenait ignoble en s'adressant au garçon
+de café, en parlant de jeu, de cabaret et de filles. Sa démarche
+était lâche, sa tournure sale, ses joues mal essuyées
+de fard. Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio.
+Le temple était vide et pauvre; l'oracle était muet; le
+dieu s'était fait homme; pas même homme, comédien.</p>
+
+<p>Il sortit, et je restai longtemps stupéfaite à ma place,
+ne songeant point à avaler le vin chaud épicé que j'avais
+demandé pour me donner un air cavalier. Quand je m'aperçus
+du lieu où j'étais et des regards qui s'attachaient
+sur moi, la peur me prit; c'était la première fois de ma
+vie que je me trouvais dans une situation si équivoque et
+dans un contact si direct avec des gens de cette classe;
+depuis, l'émigration m'a bien aguerrie à ces inconvenances
+de position.</p>
+
+<p>Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer.
+Le garçon courut après moi. J'eus une honte effroyable;
+il fallut rentrer, m'expliquer au comptoir, soutenir tous
+les regards méfiants et moqueurs dirigés sur moi. Quand
+je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je cherchai
+vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus
+devant la Comédie; Des pas lourds se faisaient entendre
+toujours sur les miens. Je me retournai en tremblant; je
+vis un grand escogriffe que j'avais remarqué dans un coin
+du café, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou de quelque
+chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me
+dit, la frayeur m'ôtait l'intelligence; cependant j'eus assez
+de présence d'esprit pour m'en débarrasser. Transformée
+tout d'un coup en héroïne par ce courage que donne la
+peur, je lui allongeai rapidement un coup de canne dans
+la figure, et, jetant aussitôt la canne pour mieux courir,
+tandis qu'il restait étourdi de mon audace, je pris ma
+course, légère comme un trait, et ne m'arrêtai que chez
+Florence. Quand je m'éveillai le lendemain à midi dans
+mon lit à rideaux ouatés et à chapiteaux de plumes rosés,
+je crus avoir fait un rêve, et j'éprouvai de ma déception
+et de mon aventure de la veille une grande mortification.
+Je me crus sérieusement guérie de mon amour, et j'essayai
+de m'en féliciter; mais ce fut en vain. J'en éprouvais
+un regret mortel; l'ennui retombait sur ma vie, tout
+se désenchantait. Ce jour-là je mis Larrieux à la porte.</p>
+
+<p>Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes
+des autres soirs. Le monde me sembla insipide.
+J'allai à l'église; j'écoutai la conférence, résolue à me
+faire dévote; je m'y enrhumai: j'en revins malade.</p>
+
+<p>Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrières
+vint me voir, m'assura que je n'avais point de fièvre,
+que le lit me rendait malade, qu'il fallait me distraire,
+sortir, aller à la Comédie. Je crois qu'elle avait des vues
+sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort.</p>
+
+<p>Il en arriva autrement; elle me força d'aller avec elle
+voir jouer <i>Cinna</i>. «Vous ne venez plus au spectacle, me
+disait-elle; c'est la dévotion et l'ennui qui vous minent.
+Il y a longtemps que vous n'avez vu Lélio; il a fait des
+progrès; on l'applaudit quelquefois maintenant; j'ai dans
+l'idée qu'il deviendra supportable.»</p>
+
+<p>Je ne sais comment je me laissai entraîner. Au reste,
+désenchantée de Lélio comme je l'étais, je ne risquais
+plus de me perdre en affrontant ses séductions en public.
+Je me parai excessivement, et j'allai en grande loge d'avant-scène
+braver un danger auquel je ne croyais plus.</p>
+
+<p>Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lélio fut
+sublime, et je m'aperçus que jamais je n'en avais été plus
+éprise. L'aventure de la veille ne me paraissait plus qu'un
+rêve; il ne se pouvait pas que Lélio fût autre qu'il ne me
+paraissait sur la scène. Malgré moi, je retombai dans
+toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer.
+Je fus forcée de couvrir mon visage en pleurs de
+mon mouchoir; dans mon désordre, j'effaçai mon rouge,
+j'enlevai mes mouches, et la comtesse de Ferrières m'engagea
+à me retirer au fond de ma loge, parce que mon
+émotion faisait événement dans la salle. Heureusement
+j'eus l'adresse de faire croire que tout cet attendrissement
+était produit par le jeu de mademoiselle Hippolyte
+Clairon. C'était, à mon avis, une tragédienne bien froide
+et bien compassée, trop supérieure peut-être, par son
+éducation et son caractère, à la profession du théâtre
+comme on l'entendait alors; mais la manière dont elle
+disait <i>Tout beau</i>, dans <i>Cinna</i>, lui avait fait une
+réputation de haut lieu.</p>
+
+<p>Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lélio, elle
+devenait très-supérieure à elle-même. Quoiqu'elle affichât
+aussi un mépris de bon ton pour sa méthode, elle subissait
+l'influence de son génie sans s'en apercevoir, et s'inspirait
+de lui lorsque la passion les mettait en rapport sur
+la scène.</p>
+
+<p>Ce soir-là Lélio me remarqua, soit pour ma parure, soit
+pour mon émotion; car je le vis se pencher, dans un instant
+où il était hors de scène, vers un des hommes qui
+étaient assis à cette époque sur le théâtre, et lui demander
+mon nom. Je compris cela à la manière dont leurs
+regards me désignèrent. J'en eus un battement de coeur
+qui faillit m'étouffer, et je remarquai que dans le cours
+de la pièce les yeux de Lélio se dirigèrent plusieurs fois
+de mon côté. Que n'aurais-je pas donné pour savoir ce
+que lui avait dit de moi le chevalier de Brétillac, celui
+qu'il avait interrogé, et qui, en me regardant, lui avait
+parlé à plusieurs reprises! La figure de Lélio, forcée de
+rester grave pour ne pas déroger à la dignité de son rôle,
+n'avait rien exprimé qui pût me faire deviner le genre de
+renseignements qu'on lui donnait sur mon compte. Je
+connaissais du reste fort peu ce Brétillac; je n'imaginais
+pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal.</p>
+
+<p>De ce soir seulement je compris l'espèce d'amour qui
+m'enchaînait à Lélio: c'était une passion tout intellectuelle,
+toute romanesque. Ce n'était pas lui que j'aimais,
+mais le héros des anciens jours qu'il savait représenter;
+ces types de franchise, de loyauté et de tendresse à jamais
+perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui
+et par lui reportée à une époque de vertus désormais oubliées.
+J'avais l'orgueil de penser qu'en ces jours-là je
+n'eusse pas été méconnue et diffamée, que mon coeur eût
+pu se donner, et que je n'eusse pas été réduite à aimer
+un fantôme de comédie. Lélio n'était pour moi que l'ombre
+du Cid, que le représentant de l'amour antique et chevaleresque
+dont on se moquait maintenant en France. Lui,
+l'homme, l'histrion, je ne le craignais guère, je l'avais
+vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lélio à moi,
+c'était un être factice que je ne pouvais plus saisir dès
+qu'on éloignait le lustre de la Comédie. Il lui fallait l'illusion
+de la scène, le reflet des quinquets, le fard du costume
+pour être celui que j'aimais. En dépouillant tout cela,
+il rentrait pour moi dans le néant; comme une étoile il
+s'effaçait à l'éclat du jour. Hors les planches il ne me prenait
+plus la moindre envie de le voir, et même j'en eusse
+été désespérée. C'eût été pour moi comme de contempler
+un grand homme réduit à un peu de cendre dans un vase
+d'argile.</p>
+
+<p>Mes fréquentes absences aux heures où j'avais l'habitude
+de recevoir Larrieux, et surtout mon refus formel
+d'être désormais sur un autre pied avec lui que sur celui
+de l'amitié, lui inspirèrent un accès de jalousie mieux
+fondé, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eût ressentis.
+Un soir que j'allais aux Carmélites dans l'intention de
+m'en échapper par l'autre issue, je m'aperçus qu'il me
+suivait, et je compris qu'il serait désormais presque impossible
+de lui cacher mes courses nocturnes. Je pris donc
+le parti d'aller publiquement au théâtre. J'acquis peu à
+peu l'hypocrisie nécessaire pour renfermer mes impressions,
+et d'ailleurs je me mis à professer hautement pour
+Hippolyte Clairon une admiration qui pouvait donner le
+change sur mes véritables sentiments. J'étais désormais
+plus gênée; forcée comme je l'étais de m'observer attentivement,
+mon plaisir était moins vif et moins profond.
+Mais de cette situation il en naquit une autre qui établit
+une compensation rapide. Lélio me voyait, il m'observait;
+ma beauté l'avait frappé, ma sensibilité le flattait. Ses
+regards avaient peine à se détacher de moi. Quelquefois
+il en eut des distractions qui mécontentèrent le public.
+Bientôt il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait
+à en perdre la tête.</p>
+
+<p>Ma loge ayant semblé faire envie à la princesse de Vaudemont,
+je la lui avais cédée pour en prendre une plus
+petite, plus enfoncée et mieux située. J'étais tout à fait
+sur la rampe, je ne perdais pas un regard de Lélio, et les
+siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre.
+D'ailleurs, je n'avais même plus besoin de ce moyen pour
+correspondre avec toutes ses sensations: dans le son de
+sa voix, dans les soupirs de son sein, dans l'accent qu'il
+donnait à certains vers, à certains mots, je comprenais
+qu'il s'adressait à moi. J'étais la plus fière et la plus heureuse
+des femmes; car à ces heures-là ce n'était pas du
+comédien, c'était du héros que j'étais aimée.</p>
+
+<p>Eh bien! après deux années d'un amour que j'avais
+nourri inconnu et solitaire au fond de mon âme, trois hivers
+s'écoulèrent encore sur cet amour désormais partagé
+sans que jamais mon regard donnât à Lélio le droit d'espérer
+autre chose que ces rapports intimes et mystérieux.
+J'ai su depuis que Lélio m'avait souvent suivie dans les
+promenades; je ne daignai pas l'apercevoir ni le distinguer
+dans la foule, tant j'étais peu avertie par le désir de
+le distinguer hors du théâtre. Ces cinq années sont les
+seules que j'aie vécu sur quatre-vingts.</p>
+
+<p>Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom
+d'un nouvel acteur engagé à la Comédie-Française, à la
+place de Lélio, qui partait pour l'étranger. Cette nouvelle
+fut un coup mortel pour moi; je ne concevais point comment
+je pourrais vivre désormais sans cette émotion, sans
+cette existence de passion et d'orage. Cela fit faire à mon
+amour un progrès immense et faillit me perdre.</p>
+
+<p>Désormais je ne me combattis plus pour étouffer dès sa
+naissance toute pensée contraire à la dignité de mon rang.
+Je ne m'applaudis plus de ce qu'était réellement Lélio. Je
+souffris, je murmurai en secret de ce qu'il n'était point
+ce qu'il paraissait être sur les planches, et j'allai jusqu'à
+le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque
+soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes préjugés
+et toutes les répugnances de mon organisation.
+Maintenant que j'allais perdre cet être moral qui remplissait
+depuis si longtemps mon âme, il me prenait envie de
+réaliser tous mes rêves et d'essayer de la vie positive, sauf
+à détester ensuite et la vie, et Lélio, et moi-même.</p>
+
+<p>J'en étais à ces irrésolutions, lorsque je reçus une lettre
+d'une écriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que
+j'aie conservée parmi les mille protestations écrites de
+Larrieux et les mille déclarations parfumées de cent
+autres. C'est qu'en effet c'est la seule lettre d'amour que
+j'aie reçue.»</p>
+
+<p>La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une
+main assurée un coffre de marqueterie, et en tira une
+lettre bien froissée, bien amincie, que je lus avec peine.</p>
+
+<p>«MADAME,</p>
+
+<p>«Je suis moralement sûr que cette lettre ne vous inspirera
+que du mépris; vous ne la trouverez même pas
+digne de votre colère. Mais qu'importe à l'homme qui
+tombe dans un abîme une pierre de plus ou de moins
+dans le fond? Vous me considérerez comme un fou, et
+vous ne vous tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez
+peut-être en secret, car vous ne pourrez pas douter
+de ma sincérité. Quelque humble que la piété vous ait
+faite, vous comprendrez peut-être l'étendue de mon
+désespoir; vous devez savoir déjà, Madame, ce que vos
+yeux peuvent faire de mal et de bien.</p>
+
+<p>«Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensée
+de compassion, si ce soir, à l'heure avidement appelée
+où chaque soir je recommence à vivre, j'aperçois sur
+vos traits une-légère expression de pitié, je partirai
+moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir
+qui me donnera peut-être la force de vivre ailleurs et d'y
+poursuivre mon ingrate et pénible carrière.</p>
+
+<p>«Mais vous devez le savoir déjà, Madame: il est impossible
+que mon trouble, mon emportement, mes cris
+de colère et de désespoir ne m'aient pas trahi vingt fois
+sur la scène. Vous n'avez pas pu allumer tous ces feux
+sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez.
+Ah! vous avez peut-être joué comme le tigre avec sa
+proie, vous vous êtes fait un amusement peut-être de
+mes tourments et de mes folies.</p>
+
+<p>«Oh! non: c'est trop de présomption. Non, Madame,
+je ne le crois pas; vous n'y avez jamais songé. Vous êtes
+sensible aux vers du grand Corneille, vous vous identifiez
+avec les nobles passions de la tragédie: voilà tout.
+Et moi, insensé, j'ai osé croire que ma voix seule éveillait
+quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait
+un écho dans le vôtre, qu'il y avait entre vous et moi
+quelque chose de plus qu'entre moi et le public. Oh!
+c'était une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi,
+Madame; que vous importe? Craindriez-vous que
+j'allasse m'en vanter? De quel droit pourrais-je le faire,
+et quel titre aurais-je pour être cru sur ma parole? Je
+ne ferais que me livrer à la risée des gens sensés. Laissez-la-moi,
+vous dis-je, cette conviction que j'accueille
+en tremblant et qui m'a donné plus de bonheur à elle
+seule que la sévérité du public envers moi ne m'a donné
+de chagrin. Laissez-moi vous bénir, vous remercier à
+genoux de cette sensibilité que j'ai découverte dans
+votre âme et que nulle autre âme ne m'a accordée, de
+ces larmes que je vous ai vue verser sur mes malheurs
+de théâtre, et qui ont souvent porté mes inspirations
+jusqu'au délire; de ces regards timides qui, je l'ai cru
+du moins, cherchaient à me consoler des froideurs de
+mon auditoire.</p>
+
+<p>«Oh! pourquoi êtes-vous née dans l'éclat et dans le
+faste! pourquoi ne suis-je qu'un pauvre artiste sans
+gloire et sans nom! Que n'ai-je la faveur du public et la
+richesse d'un financier à troquer contre un nom, contre
+un de ces titres que jusqu'ici j'ai dédaignés, et qui me
+permettraient peut-être d'aspirer à vous! Autrefois je
+préférais la distinction du talent à toute autre; je me demandais
+à quoi bon être chevalier ou marquis, si ce n'est
+pour être sot, fat et impertinent; je haïssais l'orgueil
+des grands, et je me croyais assez vengé de leurs dédains
+si je m'élevais au-dessus d'eux par mon génie.</p>
+
+<p>«Chimères et déceptions! mes forces ont trahi mon
+ambition insensée. Je suis resté obscur; j'ai fait pis, j'ai
+frisé le succès, et je l'ai laissé échapper. Je croyais me
+sentir grand, et on m'a jeté dans la poussière; je
+m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamné au
+ridicule. La destinée m'a pris avec mes rêves démesurés
+et mon âme audacieuse, et elle m'a brisé comme
+un roseau! Je suis un homme bien malheureux!</p>
+
+<p>«Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jeté
+mes regards au delà de cette rampe de quinquets qui
+trace une ligne invincible entre moi et le reste de la société.
+C'est pour moi le cercle de Popilius. J'ai voulu le
+franchir! J'ai osé avoir des yeux, moi comédien, et les
+arrêter sur une belle femme! sur une femme si jeune,
+si noble, si aimante et placée si haut! car vous êtes tout
+cela, Madame, je le sais. Le monde vous accuse de froideur
+et de dévotion outrée, moi seul je vous juge et je
+vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos
+larmes, ont suffi pour démentir les fables stupides qu'un
+chevalier de Brétillac m'a débitées contre vous.</p>
+
+<p>«Mais quelle destinée est donc aussi la vôtre! Quelle
+étrange fatalité pèse donc sur vous comme sur moi pour
+qu'au sein d'un monde si brillant et qui se dit si éclairé,
+vous n'ayez trouvé pour vous rendre justice que le coeur
+d'un pauvre comédien? Eh bien! rien ne m'ôtera cette
+pensée triste et consolante; c'est que, si nous étions nés
+sur le même échelon de la société, vous n'auriez pas pu
+m'échapper, quels qu'eussent été mes rivaux, quelle que
+soit ma médiocrité. Il aurait fallu vous rendre à une vérité,
+c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand
+que leurs fortunes et leurs titres, la puissance de vous
+Aimer.</p>
+
+<p>«LÉLIO.»</p>
+
+<p>Cette lettre, continua la marquise, étrange pour le
+temps où elle fut écrite, me sembla, malgré quelques souvenirs
+de déclamation racinienne qui percent dans le
+commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai un
+sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversée.
+Le reste de fierté qui combattait en moi s'évanouit.
+J'eusse donné tous mes jours pour une heure d'un
+pareil amour.</p>
+
+<p>Je ne vous raconterai pas mes anxiétés, mes fantaisies,
+mes terreurs; moi-même je ne pourrais en retrouver le
+fil et la liaison. Je répondis quelques mots que voici, autant
+que je me les rappelle:</p>
+
+<p>«Je ne vous accuse pas, Lélio, j'accuse la destinée; je
+ne vous plains pas seul, je me plains aussi. Pour aucune
+raison d'orgueil, de prudence ou de pruderie, je
+ne voudrais vous retirer la consolation de vous croire
+distingué de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule
+que j'aie à vous offrir. Je ne puis jamais consentir à
+vous voir.»</p>
+
+<p>Le lendemain je reçus un billet que je lus à la hâte, et
+que j'eus à peine le temps de jeter au feu pour le dérober
+à Larrieux, qui me surprit occupée à le lire. Il était à peu
+près conçu en ces termes:</p>
+
+<p>«Madame, il faut que je vous parle ou que je meure.
+Une fois, une seule fois, une heure seulement, si vous
+voulez. Que craignez-vous donc d'une entrevue, puisque
+vous vous fiez à mon honneur et à ma discrétion?
+Madame, je sais qui vous êtes; je connais l'austérité de
+vos moeurs, je connais votre piété, je connais même vos
+sentiments pour le vicomte de Larrieux. Je n'ai pas la
+sottise d'espérer de vous autre chose qu'une parole de
+pitié; mais il faut qu'elle tombe de vos lèvres sur moi.
+Il faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut
+que mon coeur se brise.</p>
+
+<p>«LÉLIO.»</p>
+
+<p>Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse
+confiance est glorieuse dans le danger, que je n'eus pas
+un instant la crainte d'être raillée par un impudent libertin.
+Je crus religieusement à l'humble sincérité de Lélio.
+D'ailleurs j'étais payée pour avoir confiance en ma force;
+je résolus de le voir. J'avais complètement oublié sa figure
+flétrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais
+plus de lui que le prestige de son génie, son style et
+son amour. Je lui répondis:</p>
+
+<p>«Je vous verrai; trouvez un lieu sûr; mais n'espérez
+de moi que ce que vous demandez. J'ai foi en vous
+comme en Dieu. Si vous cherchiez à en abuser, vous
+seriez un misérable, et je ne vous craindrais pas.»</p>
+
+<p><b>RÉPONSE.</b> «Votre confiance vous sauverait du dernier
+des scélérats. Vous verrez, Madame, que Lélio n'en est
+pas indigne. Le duc de *** a eu la bonté de me proposer
+souvent sa maison de la rue de Valois; qu'en aurais-je
+fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour moi qu'une
+femme sous le ciel. Daignez être au rendez-vous au
+sortir de la comédie.»</p>
+
+<p>Suivaient les indications de lieu.</p>
+
+<p>Je reçus ce billet à quatre heures. Toute cette négociation
+s'était passée dans l'espace d'un jour. J'avais employé
+cette journée à parcourir mes appartements comme une
+personne privée de raison; j'avais la fièvre. Cette rapidité
+d'événements et de décisions, contraires à cinq ans de résolutions,
+m'emportait comme un rêve; et quand j'eus
+pris le dernier parti, quand je vis que je m'étais engagée
+et qu'il n'était plus temps de reculer, je tombai accablée
+sur mon ottomane, ne respirant plus et voyant ma chambre
+tourner sous mes pieds.</p>
+
+<p>Je fus sérieusement incommodée; il fallut envoyer chercher
+un chirurgien qui me saigna. Je défendis à mes gens
+de dire un mot à qui que ce fût de mon indisposition; je
+craignais les importunités des donneurs de conseils, et je
+ne voulais pas qu'on m'empêchât de sortir le soir. En
+attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je défendis
+ma porte même à M. de Larrieux.</p>
+
+<p>La saignée m'avait physiquement soulagée en m'affaiblissant.
+Je tombai dans un grand accablement d'esprit;
+toutes mes illusions s'envolèrent avec l'excitation de la
+fièvre. Je retrouvai la raison et la mémoire; je me rappelai
+la terrible déception du café, la misérable allure de
+Lélio; je m'apprêtai à rougir de ma folie, à tomber du
+faîte de mes chimères dans une plate et ignoble réalité.
+Je ne pouvais plus comprendre comment je m'étais décidée
+à troquer cette héroïque et romanesque tendresse
+contre le dégoût qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait
+tous mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de
+ce que j'avais fait; je pleurai mes enchantements, ma vie
+d'amour, et l'avenir de satisfaction pure et intime que
+j'allais renverser. Je pleurai surtout Lélio, qu'en le voyant
+j'allais perdre à jamais, que j'avais eu tant de bonheur à
+aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer
+dans quelques heures.</p>
+
+<p>Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma
+saignée se rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus
+que le temps de sonner ma femme de chambre qui me
+trouva évanouie dans mon lit. Un profond et lourd sommeil,
+contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi.
+Je ne rêvai point, je ne souffris point, je fus comme morte
+pendant quelques heures. Quand j'ouvris les yeux ma
+chambre était sombre, mon hôtel silencieux; ma suivante
+dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je restai quelque
+temps dans un état d'engourdissement et de faiblesse
+qui ne me permettait pas un souvenir, pas une pensée.
+Tout d'un coup la mémoire me revient; je me demande
+si l'heure et le jour du rendez-vous sont passés, si j'ai
+dormi une heure ou un siècle, s'il fait jour ou nuit, si mon
+manque de parole n'a pas tué Lélio, s'il est temps encore.
+J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte
+quelques instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble
+toute ma volonté, je l'appelle au secours de mes
+membres accablés. Je m'élance sur le parquet; j'entr'ouvre
+mes rideaux; je vois briller la lune sur les arbres
+de mon jardin; je cours à la pendule, elle marque dix
+heures. Je saute sur ma femme de chambre, je la secoue,
+je l'éveille en sursaut: «Quinette, quel jour sommes-nous?»
+Elle quitte sa chaise en criant et veut fuir, car
+elle me croit dans le délire; je la retiens, je la rassure;
+j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie
+Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde
+avec stupeur. Enfin elle se convainc que j'ai toute ma
+tête; elle transmet mon ordre et s'apprête à m'habiller.</p>
+
+<p>Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes
+habits; je ne plaçai dans mes cheveux aucun ornement;
+je refusai de mettre du rouge. Je voulais avant tout inspirer
+à Lélio l'estime et le respect, qui m'étaient plus
+précieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment
+de plaisir lorsque Quinette, étonnée de tout ce qui me passait
+par l'esprit, me dit, en me regardant de la tête aux
+pieds: «En vérité, Madame, je ne sais pas comment
+vous faites; vous n'avez qu'une simple robe blanche sans
+queue et sans panier; vous êtes malade et pâle comme
+la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une
+mouche; eh bien! je veux mourir si je vous ai jamais vue
+aussi belle que ce soir. Je plains les hommes qui vous regarderont!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame la marquise, je demande tous les
+jour au ciel de le devenir comme vous; mais jusqu'ici...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ingénue, donne-moi mon mantelet et mon
+manchon.</p>
+
+<p>A minuit j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais
+soigneusement voilée. Une espèce de valet de chambre
+vint me recevoir; c'était le seul hôte visible de cette mystérieuse
+demeure. Il me conduisit à travers les détours
+d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans
+l'ombre et le silence. Après avoir déposé dans le vestibule
+sa lanterne de soie verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement
+obscur et profond, me montra d'un geste respectueux
+et d'un air impassible le rayon de lumière qui
+arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse,
+comme s'il eût craint d'éveiller les échos endormis:
+«Madame est seule, personne n'est encore arrivé. Madame
+trouvera dans le salon d'été une sonnette à laquelle
+je répondrai si elle a besoin de quelque chose.» Et il disparut
+comme par enchantement, en refermant la porte
+sur moi.</p>
+
+<p>Il me prit une peur horrible; je craignis d'être tombée
+dans un guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitôt; son
+air solennellement bête me rassura. Je lui demandai
+quelle heure il était; je le savais fort bien: j'avais fait
+sonner plus de dix fois ma montre dans la voiture. «Il
+est minuit, répondit-il sans lever les yeux sur moi.» Je
+vis que c'était un homme parfaitement instruit des devoirs
+de sa charge. Je me décidai à pénétrer jusqu'au salon
+d'été, et je me convainquis de l'injustice de mes craintes
+en voyant toutes les portes qui donnaient sur le jardin
+fermées seulement par des portières de soie peinte à l'orientale.
+Rien n'était délicieux comme ce boudoir, qui n'était,
+à vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnête
+du monde. Les murs étaient de stuc blanc comme la
+neige, les cadres des glaces en argent mat; des instruments
+de musique, d'une richesse extraordinaire, étaient
+épars sur des meubles de velours blanc à glands de perles.
+Toute la lumière arrivait du haut, mais cachée par des
+feuilles d'albâtre, qui formaient comme un plafond à la
+rotonde. On aurait pu prendre cette clarté mate et douce
+pour celle de la lune. J'examinai avec curiosité, avec intérêt,
+cette retraite, à laquelle mes souvenirs ne pouvaient
+rien comparer. C'était et ce fut la seule fois de ma vie que
+je mis le pied dans une petite maison; mais soit que ce
+ne fût pas la pièce destinée à servir de temple aux galants
+mystères qui s'y célébraient, soit que Lélio en eût fait
+disparaître tout objet qui eût pu blesser ma vue et me
+faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune
+des répugnances que j'avais senties en y entrant. Une
+seule statue de marbre blanc en décorait le milieu; elle
+était antique, et représentait Isis voilée, avec un doigt sur
+ses lèvres. Les glaces qui nous reflétaient, elle et moi,
+pâles et vêtues de blanc, et chastement drapées toutes
+deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer
+pour distinguer sa forme de la mienne.</p>
+
+<p>Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et délicieux
+à la fois, fut interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se
+referma; des pas légers firent doucement craquer les parquets.
+Je tombai sur un fauteuil, plus morte que vive;
+j'allais voir Lélio de près, hors du théâtre. Je fermai les
+yeux, et je lui dis intérieurement adieu avant de les
+rouvrir.</p>
+
+<p>Mais quelle fut ma surprise! Lélio était beau comme les
+anges; il n'avait pas pris le temps d'ôter son costume de
+théâtre: c'était le plus élégant que je lui eusse vu. Sa
+taille, mince et souple, était serrée dans un pourpoint espagnol
+de satin blanc. Ses noeuds d'épaule et de jarretière
+étaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de
+même couleur, était jeté sur son épaule. Il avait une
+énorme fraise de point d'Angleterre, les cheveux courts
+et sans poudre; une toque ombragée de plumes blanches
+se balançait sur son front, où brillait une rosace de diamants.
+C'était dans ce costume qu'il venait de jouer le
+rôle de don Juan du <i>Festin de Pierre</i>. Jamais je ne l'avais
+vu aussi beau, aussi jeune, aussi poétique, que dans
+ce moment. Vélasquez se fût prosterné devant un tel
+modèle.</p>
+
+<p>Il se mit à mes genoux. Je ne pus m'empêcher de lui
+tendre la main. Il avait l'air si craintif et si soumis! Un
+homme épris au point d'être timide devant une femme,
+c'était si rare dans ce temps-là! et un homme de trente-cinq
+ans, un comédien!</p>
+
+<p>N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il
+était dans toute la fraîcheur de l'adolescence. Sous ces
+blancs habits, il ressemblait à un jeune page; son front
+avait toute la pureté, son coeur agité toute l'ardeur d'un
+premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers
+dévorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tête sur mes
+genoux; je caressai son front brûlant, ses cheveux rudes
+et noirs, son cou brun, qui se perdait dans la molle blancheur
+de sa collerette, et Lélio ne s'enhardit point. Tous
+ses transports se concentrèrent dans son coeur; il se mit
+à pleurer comme une femme. Je fus inondée de ses
+sanglots.</p>
+
+<p>Oh! je vous avoue que j'y mêlai les miens avec délices.
+Je le forçai de relever sa tête et de me regarder. Qu'il était
+beau, grand Dieu! Que ses yeux avaient d'éclat et de tendresse!
+Que son âme vraie et chaleureuse prêtait de
+charmes aux défauts même de sa figure et aux outrages
+des veilles et des années! Oh! la puissance de l'âme! qui
+n'a pas compris ses miracles n'a jamais aimé! En voyant
+des rides prématurées à son beau front, de la langueur à
+son sourire, de la pâleur à ses lèvres, j'étais attendrie;
+j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les dégoûts et
+les travaux de sa vie. Je m'identifiais à toutes ses peines,
+même à celles de son long amour sans espoir pour moi,
+et je n'avais plus qu'une volonté, celle de réparer le mal
+qu'il avait souffert.</p>
+
+<p>«Mon cher Lélio, mon grand Rodrigue, mon beau don
+Juan! lui disais-je dans mon égarement.» Ses regards me
+brûlaient. Il me parla, il me raconta toutes les phases,
+tous les progrès de son amour; il me dit comment, d'un
+histrion aux moeurs relâchées, j'avais fait de lui un
+homme ardent et vivace, comme je l'avais élevé à ses
+propres yeux, comme je lui avais rendu le courage et les
+illusions de la jeunesse; il me dit son respect, sa vénération
+pour moi, son mépris pour les sottes forfanteries
+de l'amour à la mode; il me dit qu'il donnerait tous les
+jours qui lui restaient à vivre pour une heure passée dans
+mes bras, mais qu'il sacrifierait cette heure-là et tous les
+jours à la crainte de m'offenser. Jamais éloquence plus pénétrante
+n'entraîna le coeur d'une femme; jamais le tendre
+Racine ne fit parler l'amour avec cette conviction, cette
+poésie et cette force. Tout ce que la passion peut inspirer
+de délicat et de grave, de suave et d'impétueux, ses paroles,
+sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission
+me l'apprirent. Hélas! s'abusait-il lui-même? jouait-il la
+comédie?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois certainement pas,» m'écriai-je en
+regardant la marquise. Elle semblait rajeunir en parlant
+et dépouiller ses cent ans, comme la fée Urgèle. Je ne
+sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a point de
+rides.</p>
+
+<p>«Écoutez la fin, me dit-elle. Brûlée, égarée, perdue par
+tout ce qu'il me disait, je jetai mes deux bras autour de
+lui, je frissonnai en touchant le satin de son habit, en
+respirant le parfum de ses cheveux. Ma tête s'égara. Tout
+ce que j'ignorais, tout ce que je croyais être incapable de
+ressentir, se révéla à moi; mais ce fut trop violent, je
+m'évanouis.</p>
+
+<p>Il me rappela à moi-même par de prompt secours. Je
+le trouvai à mes pieds, plus timide, plus ému que jamais.
+«Ayez pitié de moi, me dit-il; tuez-moi, chassez-moi...»
+Il était plus pâle et plus mourant que moi.</p>
+
+<p>Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées
+dans le cours d'une si orageuse journée me faisaient
+rapidement passer d'une disposition à une autre. Ce rapide
+éclair d'une nouvelle existence avait pâli; mon sang était
+redevenu calme; les délicatesses du véritable amour reprirent
+le dessus.</p>
+
+<p>«Écoutez, Lélio, lui dis-je, ce n'est point le mépris qui
+m'arrache à vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes
+les susceptibilités qu'on nous inculque dès l'enfance, et
+qui deviennent pour nous comme une seconde nature;
+mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir, puisque
+ma nature elle-même vient d'être transformée en une
+autre qui m'était inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi à
+vous résister. Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction
+délicieuse de ne vous avoir aimé qu'avec le coeur. Peut-être,
+si je n'avais appartenu à personne, me donnerais-je
+à vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanée;
+sachez qu'entraînée par l'horrible nécessité de faire
+comme tout le monde, j'ai subi les caresses d'un homme
+que je n'ai jamais aimé; sachez que le dégoût que j'en ai
+ressenti a éteint chez moi l'imagination au point que je
+vous haïrais peut-être à présent si j'avais succombé tout
+à l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez
+pur dans mon coeur et dans ma mémoire. Séparons-nous
+pour jamais, et emportons d'ici tout un avenir de pensées
+riantes et de souvenirs adorés. Je jure, Lélio, que je vous
+aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glaces de l'âge
+n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de
+n'être jamais à un autre homme après vous avoir résisté.
+Cet effort ne me sera pas difficile, et vous pouvez me
+croire.»</p>
+
+<p>Lélio se prosterna devant moi; il ne m'implora point,
+il ne me fit point de reproches; il me dit qu'il n'avait pas
+espéré tout le bonheur que je lui avais donné, et qu'il
+n'avait pas le droit d'en exiger davantage. Cependant, en
+recevant ses adieux, son abattement et l'émotion de sa
+voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas
+à moi avec bonheur, si les extases de cette nuit ne répandraient
+pas leurs charmes sur tous ses jours, si ses
+peines passées et futures n'en seraient pas adoucies chaque
+fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et promettre
+tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau à mes
+pieds, et baisa ma robe avec emportement. Je sentis que
+je chancelais; je lui fis un signe, et il s'éloigna. La voiture
+que j'avais fait demander arriva. L'intendant automate
+de ce séjour clandestin frappa trois coups en dehors pour
+m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir; il
+avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il
+céda. Alors je franchis la porte, et, comme il voulait me
+suivre, je lui montrai une chaise au milieu du salon, au dessous
+de la statue d'Isis. Il s'y assit. Un sourire passionné
+erra sur ses lèvres, ses yeux firent jaillir un dernier
+éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore
+beau, encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de
+quelques pas, et au moment de le perdre pour jamais, je
+me retournai et jetai sur lui un dernier regard. Le désespoir
+l'avait brisé. Il était redevenu vieux, décomposé,
+effrayant. Son corps semblait paralysé. Sa lèvre contractée
+essayait un sourire égaré. Son oeil était vitreux et
+terne: ce n'était plus que Lélio, l'ombre d'un amant et
+d'un prince.»</p>
+
+<p>La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre
+et en se décomposant elle-même comme une ruine qui
+s'écroule, elle reprit: «Depuis ce moment je n'ai pas entendu
+parler de lui.»</p>
+
+<p>La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la
+première; mais avec cette terrible force d'âme que donnent
+l'effet des longues années, l'amour obstiné de la vie
+ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint gaie, et me
+dit en souriant: «Eh-bien! croirez-vous désormais à la
+vertu du dix-huitième siècle?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui répondis-je, je n'ai point envie d'en
+douter; cependant, si j'étais moins attendri, je vous
+dirais peut-être que vous fûtes très-bien avisée de vous
+faire saigner ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Misérables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez
+rien à l'histoire du coeur.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p>GEORGE SAND.</p>
+
+<p>FIN DE LA MARQUISE.</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13025 ***</div>
+</body>
+</html>
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+The Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Marquise
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: July 26, 2004 [EBook #13025]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+[Illustration: images/ill_1.png]
+
+LA MARQUISE
+
+
+I.
+
+La marquise de R... n'était pas fort spirituelle, quoiqu'il soit reçu en
+littérature que toutes les vieilles femmes doivent pétiller d'esprit.
+Son ignorance était extrême sur toutes les choses que le frottement
+du monde ne lui avait point apprises. Elle n'avait pas non plus cette
+excessive délicatesse d'expression, cette pénétration exquise, ce tact
+merveilleux qui distinguent, à ce qu'on dit, les femmes qui ont beaucoup
+vécu. Elle était, au contraire, étourdie, brusque, franche, quelquefois
+même cynique. Elle détruisait absolument toutes les idées que je
+m'étais faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle était bien
+marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV; mais, comme ç'avait été
+dès lors un caractère d'exception, je vous prie de ne pas chercher dans
+son histoire l'étude sérieuse des moeurs d'une époque. La société me
+semble si difficile à connaître bien et à bien peindre dans tous les
+temps, que je ne veux point m'en mêler. Je me bornerai à vous raconter
+de ces faits particuliers qui établissent des rapports de sympathie
+irrécusable entre les hommes de toutes les sociétés et de tous les
+siècles.
+
+Je n'avais jamais trouvé un grand charme dans la société de cette
+marquise. Elle ne me semblait remarquable que pour la prodigieuse
+mémoire qu'elle avait conservée du temps de sa jeunesse, et pour la
+lucidité virile avec laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste,
+elle était, comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la veille
+et insouciante des événements qui n'avaient point sur sa destinée une
+influence directe.
+
+Elle n'avait pas eu une de ces beautés piquantes qui, manquant d'éclat
+et de régularité, ne pouvaient se passer d'esprit. Une femme ainsi
+faite en acquérait pour devenir aussi belle que celles qui l'étaient
+davantage. La marquise, au contraire, avait eu le malheur d'être
+incontestablement belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle
+avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie d'étaler dans
+sa chambre à tous les regards. Elle y était représentée en nymphe
+chasseresse, avec un corsage de satin imprimé imitant la peau de tigre,
+des manches de dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de
+perles qui se jouait sur ses cheveux crêpés. C'était, malgré tout, une
+admirable peinture, et surtout une admirable femme; grande, svelte,
+brune, avec des yeux noirs, des traits sévères et nobles, une bouche
+vermeille qui ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait
+le désespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle, le satin et
+la poudre, c'eût été vraiment là une de ces nymphes fières et agiles
+que les mortels apercevaient au fond des forêts ou sur le flanc des
+montagnes pour en devenir fous d'amour et de regret.
+
+Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De son propre aveu, elle
+avait passé pour manquer d'esprit. Les hommes blasés d'alors aimaient
+moins la beauté pour elle-même que pour ses agaceries coquettes. Des
+femmes infiniment moins admirées lui avaient ravi tous ses adorateurs,
+et, ce qu'il y a d'étrange, elle n'avait pas semblé s'en soucier
+beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconté, _à bâtons rompus_, de sa vie me
+faisait penser que ce coeur-là n'avait point eu de jeunesse, et que la
+froideur de l'égoïsme avait dominé toute autre faculté. Cependant je
+voyais autour d'elle des amitiés assez vives pour la vieillesse:
+ses petits-enfants la chérissaient, et elle faisait du bien sans
+ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes, et avouait
+n'avoir jamais aimé son amant, le vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas
+trouver d'autre explication à son caractère.
+
+Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume. Il y avait de la
+tristesse dans ses pensées. «Mon cher enfant, me dit-elle, le vicomte
+de Larrieux vient de mourir de sa goutte; c'est une grande douleur pour
+moi, qui fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant de
+voir comme l'on meurt! Ce n'est pas étonnant, il était si vieux!
+
+--Quel âge avait-il? demandai-je.
+
+--Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts; mais je ne
+suis pas infirme comme il l'était; je dois espérer de vivre plus que
+lui. N'importe! voici plusieurs de mes amis qui s'en vont cette année,
+et on a beau se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne
+peut pas s'empêcher d'avoir peur quand on voit partir ainsi ses
+contemporains.
+
+--Ainsi, lui dis-je, voilà tous les regrets que vous lui accordez, à ce
+pauvre Larrieux, qui vous a adorée pendant soixante ans, qui n'a cessé
+de se plaindre de vos rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebuté?
+C'était le modèle des amants, celui-là! On ne fait plus de pareils
+hommes!
+
+--Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid, cet homme avait
+la manie de se lamenter et de se dire malheureux. Il ne l'était pas du
+tout, chacun le sait.»
+
+Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai de questions sur
+ce vicomte de Larrieux et sur elle-même; et voici la singulière réponse
+que j'en obtins.
+
+«Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez comme une personne
+d'un caractère très-maussade et très-inégal. Il se peut que cela soit.
+Jugez-en vous-même: je vais vous dire toute mon histoire, et vous
+confesser des travers que je n'ai jamais dévoilés à personne. Vous
+qui êtes d'une époque sans préjugés, vous me trouverez moins coupable
+peut-être que je ne me le semble à moi-même; mais, quelle que soit
+l'opinion que vous prendrez de moi, je ne mourrai pas sans m'être fait
+connaître à quelqu'un. Peut-être me donnerez-vous quelque marque de
+compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs.
+
+Je fus élevée à Saint-Cyr. L'éducation brillante qu'on y recevait
+produisait effectivement fort peu de chose. J'en sortis à seize ans pour
+épouser le marquis de R..., qui en avait cinquante, et je n'osai pas
+m'en plaindre, car tout le monde me félicitait sur ce beau mariage, et
+toutes les filles sans fortune enviaient mon sort.
+
+J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-là j'étais tout à fait
+bête. Cette éducation claustrale avait achevé d'engourdir mes facultés
+déjà très-lentes. Je sortis du couvent avec une de ces niaises
+innocences dont on a bien tort de nous faire un mérite, et qui nuisent
+souvent au bonheur de toute notre vie.
+
+En effet, l'expérience que j'acquis en six mois de mariage trouva
+un esprit si étroit pour la recevoir, qu'elle ne me servit de rien.
+J'appris, non pas à connaître la vie, mais à douter de moi-même.
+J'entrai dans le monde avec des idées tout à fait fausses et des
+préventions dont toute ma vie n'a pu détruire l'effet.
+
+A seize ans et demi j'étais veuve; et ma belle-mère, qui m'avait prise
+en amitié pour la nullité de mon caractère, m'exhorta à me remarier. Il
+est vrai que j'étais grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait
+devait retourner à la famille de mon mari au cas où je donnerais un
+beau-père à son héritier. Dès que mon deuil fut passé, on me produisit
+donc dans le monde, et l'on m'y entoura de galants. J'étais alors dans
+tout l'éclat de la beauté, et, de l'aveu de toutes les femmes, il
+n'était point de figure ni de taille qui pussent m'être comparées.
+
+Mais mon mari, ce libertin vieux et blasé qui n'avait jamais eu pour moi
+qu'un dédain ironique, et qui m'avait épousée pour obtenir une place
+promise à ma considération, m'avait laissé tant d'aversion pour le
+mariage que jamais je ne voulus consentir à contracter de nouveaux
+liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que tous les hommes
+étaient les mêmes, que tous avaient cette sécheresse de coeur, cette
+impitoyable ironie, ces caresses froides et insultantes qui m'avaient
+tant humiliée. Toute bornée que j'étais, j'avais fort bien compris que
+les rares transports de mon mari ne s'adressaient qu'à une belle femme,
+et qu'il n'y mettait rien de son âme. Je redevenais ensuite pour lui une
+sotte dont il rougissait en public, et qu'il eût voulu pouvoir renier.
+
+Cette funeste entrée dans la vie me désenchanta pour jamais. Mon coeur,
+qui n'était peut-être pas destiné à cette froideur, se resserra et
+s'entoura de méfiances. Je pris les hommes en aversion et en dégoût.
+Leurs hommages m'insultèrent; je ne vis en eux que des fourbes qui se
+faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai un ressentiment et
+une haine éternels.
+
+Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voilà pourquoi, avec
+les moeurs les plus austères, je ne fus point vertueuse. Oh! combien je
+regrettai de ne pouvoir l'être! combien je l'enviai, cette force morale
+et religieuse qui combat les passions et colore la vie! la mienne fut si
+froide et si nulle! que n'eussé-je point donné pour avoir des passions à
+réprimer, une lutte à soutenir, pour pouvoir me jeter à genoux et
+prier comme ces jeunes femmes que je voyais, au sortir du couvent, se
+maintenir sages dans le monde durant quelques années à force de ferveur
+et de résistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je à faire sur la terre?
+Rien qu'à me parer, à me montrer et à m'ennuyer. Je n'avais point de
+coeur, point de remords, point de terreurs; mon ange gardien dormait au
+lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mystères étaient pour moi
+sans consolation et sans poésie. Je n'avais nul besoin des protections
+célestes: les dangers n'étaient pas faits pour moi, et je me méprisais
+pour ce dont j'eusse dû me glorifier.
+
+Car il faut vous dire que je m'en prenais à moi autant qu'aux autres
+quand je trouvais en moi cette volonté de ne pas aimer dégénérée en
+impuissance. J'avais souvent confié aux femmes qui me pressaient de
+faire choix d'un mari ou d'un amant l'éloignement que m'inspiraient
+l'ingratitude, l'égoïsme et la brutalité des hommes. Elles me riaient au
+nez quand je parlais ainsi, m'assurant que tous n'étaient pas semblables
+à mon vieux mari, et qu'ils avaient des secrets pour se faire pardonner
+leurs défauts et leurs vices. Cette manière de raisonner me révoltait;
+j'étais humiliée d'être femme en entendant d'autres femmes exprimer des
+sentiments aussi grossiers, et rire comme des folles quand l'indignation
+me montait au visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles
+toutes.
+
+Et puis je retombais avec douleur sur moi-même; l'ennui me rongeait. La
+vie des autres était remplie, la mienne était vide et oisive. Alors je
+m'accusais de folie et d'ambition démesurée; je me mettais à croire tout
+ce que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui prenaient si
+bien leur siècle comme il était. Je me disais que l'ignorance m'avait
+perdue, que je m'étais forgé des espérances chimériques, que j'avais
+rêvé des hommes loyaux et parfaits qui n'étaient point de ce monde. En
+un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus envers moi.
+
+Tant que les femmes espérèrent me voir bientôt convertie à leurs maximes
+et à ce qu'elles appelaient leur sagesse, elles me supportèrent. Il y
+en avait même plus d'une qui fondait sur moi un grand espoir de
+justification pour elle-même, plus d'une qui avait passé des témoignages
+exagérés d'une vertu farouche à une conduite éventée, et qui se flattait
+de me voir donner au monde l'exemple d'une légèreté capable d'excuser la
+sienne.
+
+Mais quand elles virent que cela ne se réalisait point, que j'avais déjà
+vingt ans et que j'étais incorruptible, elles me prirent en horreur;
+elles prétendirent que j'étais leur critique incarnée et vivante; elles
+me tournèrent en ridicule avec leurs amants, et ma conquête fut l'objet
+des plus outrageants projets et des plus immorales entreprises. Des
+femmes d'un haut rang dans le monde ne rougirent point de tramer en
+riant d'infâmes complots contre moi, et, dans la liberté de moeurs de la
+campagne, je fus attaquée de toutes les manières avec un acharnement de
+désirs qui ressemblait à de la haine. Il y eut des hommes qui promirent
+à leurs maîtresses de m'apprivoiser, et des femmes qui permirent à leurs
+amants de l'essayer. Il y eut des maîtresses de maison qui s'offrirent à
+égarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers. J'eus des amis
+et des parents qui me présentèrent pour me tenter, des hommes dont
+j'aurais fait de très-beaux cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu
+l'ingénuité de leur ouvrir toute mon âme, elles savaient fort bien
+que ce n'était ni la piété, ni l'honneur, ni un ancien amour qui
+me préservait, mais bien la méfiance et un sentiment de répulsion
+involontaire; elles ne manquèrent pas de divulguer mon caractère, et,
+sans tenir compte des incertitudes et des angoisses de mon âme, elles
+répandirent hardiment que je méprisais tous les hommes. Il n'est
+rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent plutôt le
+libertinage que le dédain. Aussi partagèrent-ils l'aversion que
+les femmes avaient pour moi; ils ne me recherchèrent plus que pour
+satisfaire leur vengeance et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et
+la fausseté écrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en accrut
+chaque jour.
+
+Une femme d'esprit eût pris son parti sur tout cela; elle eût persévéré
+dans la résistance, ne fût-ce que pour augmenter la rage de ses rivales;
+elle se fût jetée ouvertement dans la piété pour se rattacher à la
+société de ce petit nombre de femmes vertueuses qui, même en ce
+temps-là, faisaient l'édification des honnêtes gens. Mais je n'avais
+pas assez de force dans le caractère pour faire face à l'orage qui
+grossissait contre moi. Je me voyais délaissée, haïe, méconnue; déjà ma
+réputation était sacrifiée aux imputations les plus horribles et les
+plus bizarres. Certaines femmes, vouées à la plus licencieuse débauche,
+feignaient de se voir en danger auprès de moi.
+
+
+
+II.
+
+Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans talent, sans
+esprit, sans aucune qualité énergique ou séduisante, mais doué d'une
+grande candeur et d'une droiture de sentiments bien rare dans le monde
+où je vivais. Je commençais à me dire qu'il fallait faire enfin un
+_choix_, comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me marier,
+étant mère, et, n'ayant confiance à la bonté d'aucun homme, je ne
+croyais pas avoir ce droit. C'était donc un amant qu'il me fallait
+accepter pour être au niveau de la compagnie où j'étais jetée. Je me
+déterminai en faveur de ce provincial, dont le nom et l'état dans le
+monde me couvraient d'une assez belle protection. C'était le vicomte de
+Larrieux.
+
+Il m'aimait lui, et dans la sincérité de son âme! Mais son âme! en
+avait-il une? C'était un de ces hommes froids et positifs qui n'ont pas
+même pour eux l'élégance du vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait
+à son ordinaire, comme mon mari m'avait quelquefois aimée. Il n'était
+frappé que de ma beauté, et ne se mettait pas en peine de découvrir mon
+coeur. Chez lui ce n'était pas dédain, c'était ineptie. S'il eût trouvé
+en moi la puissance d'aimer, il n'eût pas su comment y répondre.
+
+Je ne crois pas qu'il ait existé un homme plus matériel que ce pauvre
+Larrieux. Il mangeait avec volupté, il s'endormait sur tous les
+fauteuils, et le reste du temps il prenait du tabac. Il était ainsi
+toujours occupé à satisfaire quelque appétit physique. Je ne pense pas
+qu'il eût une idée par jour.
+
+Avant de l'élever jusqu'à mon intimité, j'avais de l'amitié pour lui,
+parce que si je ne trouvais en lui rien de grand, du moins je n'y
+trouvais rien de méchant; et en cela seul consistait sa supériorité
+sur tout ce qui m'entourait. Je me flattai donc, en écoutant ses
+galanteries, qu'il me réconcilierait avec la nature humaine, et je me
+confiai à sa loyauté. Mais à peine lui eus-je donné sur moi ces droits
+que les femmes faibles ne reprennent jamais, qu'il me persécuta
+d'un genre d'obsession insupportable, et réduisit tout son système
+d'affection aux seuls témoignages qu'il fût capable d'apprécier.
+
+Vous voyez, mon ami, que j'étais tombée de Charybde en Scylla. Cet
+homme, qu'à son large appétit et à ses habitudes du sieste j'avais cru
+d'un sang si calme, n'avait même pas en lui le sentiment de cette forte
+amitié que j'espérais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui était
+impossible d'avoir de l'amitié pour une belle femme. Et si vous saviez
+ce qu'il appelait l'amour!
+
+Je n'ai point la prétention d'avoir été pétrie d'un autre limon que
+toutes les autres créatures humaines. À présent que je ne suis plus
+d'aucun sexe, je pense que j'étais alors tout aussi femme qu'une autre,
+mais qu'il a manqué au développement de mes facultés de rencontrer un
+homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de poésie sur les faits
+de la vie animale. Mais cela n'étant point, vous-même, qui êtes
+un homme, et par conséquent moins délicat sur cette perception de
+sentiment, vous devez comprendre le dégoût qui s'empare du coeur quand
+on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir compris les besoins.
+En trois jours le vicomte de Larrieux me devint insoutenable.
+
+Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'énergie de me débarrasser de
+lui! Pendant soixante ans il a fait mon tourment et ma satiété. Par
+complaisance, par faiblesse ou par ennui, je l'ai supporté. Toujours
+mécontent de mes répugnances, et toujours attiré vers moi par les
+obstacles que je mettais à sa passion, il a eu pour moi l'amour le plus
+patient, le plus courageux, le plus soutenu et le plus ennuyeux qu'un
+homme ait jamais eu pour une femme.
+
+Il est vrai que, depuis que je l'avais érigé auprès de moi en
+protecteur, mon rôle dans le monde était infiniment moins désagréable.
+Les hommes n'osaient plus me rechercher; car le vicomte était un
+terrible ferrailleur et un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient prédit
+que j'étais incapable de fixer un homme, voyaient avec dépit le vicomte
+enchaîné à mon char; et peut-être entrait-il dans ma patience envers
+lui un peu de cette vanité qui ne permet point à une femme de paraître
+délaissée. Il n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans
+la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'était un fort bel homme; il
+avait du coeur, il savait se taire à propos, il menait un grand train
+de vie, il ne manquait pas non plus de cette fatuité modeste qui fait
+ressortir le mérite d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'étaient
+point du tout dédaigneuses de cette fastidieuse beauté qui me semblait
+être le principal défaut du vicomte, elles étaient surprises du
+dévouement sincère qu'il me marquait, et le proposaient pour modèle à
+leurs amants. Je m'étais donc placée dans une situation enviée; mais
+cela, je vous assure, me dédommageait médiocrement des ennuis de
+l'intimité. Je les supportai pourtant avec résignation, et je gardai
+à Larrieux une inviolable fidélité. Voyez, mon cher enfant, si je fus
+aussi coupable envers lui que vous l'avez pensé.
+
+--Je vous ai parfaitement comprise, lui répondis-je; c'est vous dire que
+je vous plains et que je vous estime. Vous avez fait aux moeurs de votre
+temps un véritable sacrifice, et vous fûtes persécutée parce que vous
+valiez mieux que ces moeurs-là. Avec un peu plus de force morale, vous
+eussiez trouvé dans la vertu tout le bonheur que vous ne trouvâtes point
+dans une intrigue. Mais laissez-moi m'étonner d'un fait: c'est que vous
+n'ayez point rencontré, dans tout le cours de votre vie, un seul homme
+capable de vous comprendre et digne de vous convertir au véritable
+amour. Faut-il en conclure que les hommes d'aujourd'hui valent mieux que
+les hommes d'autrefois?
+
+--Ce serait de votre part une grande fatuité, me répondit-elle en riant.
+J'ai fort peu à me louer des hommes de mon temps, et cependant je doute
+que vous ayez fait beaucoup de progrès; mais ne moralisons point. Qu'ils
+soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute à moi; je
+n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage fierté, il aurait
+fallu être une femme supérieure, et choisir d'un coup d'oeil d'aigle
+entre tous ces hommes si plats, si faux et si vides, un de ces êtres
+vrais et nobles, qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps.
+J'étais trop ignorante, trop bornée pour cela. A force de vivre, j'ai
+acquis plus de jugement: je me suis aperçue que certains d'entre eux,
+que j'avais confondus dans ma peine, méritaient d'autres sentiments;
+mais alors j'étais vieille. Il n'était plus temps de m'en aviser.
+
+--Et tant que vous fûtes jeune, repris-je, vous ne fûtes pas une seule
+fois tentée de faire un nouvel essai? Cette aversion farouche n'a jamais
+été ébranlée? Cela est étrange.»
+
+
+
+III.
+
+La marquise garda un instant le silence; mais tout à coup, posant avec
+bruit sur la table sa tabatière d'or, qu'elle avait longtemps roulée
+entre ses doigts, «Eh bien, puisque j'ai commencé à me confesser,
+dit-elle, je veux tout avouer. Écoutez bien:
+
+«Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai été amoureuse, mais amoureuse
+comme personne ne l'a été, d'un amour passionné, indomptable, dévorant,
+et pourtant idéal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous étonne bien
+d'apprendre qu'une marquise du dix-huitième siècle n'ait eu dans toute
+sa vie qu'un amour, et un amour platonique! C'est que, voyez-vous, mon
+enfant, vous autres jeunes gens, vous croyez bien connaître les femmes,
+et vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts
+ans se mettaient à vous raconter franchement leur vie, peut-être
+découvririez-vous dans l'âme féminine des sources de vice et de vertu
+dont vous n'avez pas l'idée.
+
+Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour qui, moi, marquise, et
+marquise hautaine et fière entre toutes, je perdis tout à fait la tête.
+
+--Le roi de France ou le dauphin Louis XVI.
+
+--Oh! si vous débutez ainsi, il vous faudra trois heures pour arriver
+jusqu'à mon amant. J'aime mieux vous le dire: c'était un comédien.
+
+--C'était toujours bien un roi, j'imagine.
+
+--Le plus noble et le plus élégant qui monta jamais sur les planches.
+Vous n'êtes pas surpris?
+
+--Pas trop. J'ai ouï dire que ces unions disproportionnées n'étaient pas
+rares, même dans le temps où les préjugés avaient le plus de force en
+France. Laquelle des amies de madame d'Épinay vivait donc avec Jéliotte?
+
+--Comme vous connaissez notre temps! Cela fait pitié. Eh! c'est
+précisément parce que ces traits-là sont consignés dans les mémoires,
+et cités avec étonnement, que vous devriez conclure leur rareté et leur
+contradiction avec les moeurs du temps. Soyez sûr qu'ils faisaient dès
+lors un grand scandale; et lorsque vous entendez parler d'horribles
+dépravations, du duc de Guiche et de Manicamp, de madame de Lionne et
+de sa fille, vous pouvez être assuré que ces choses-là étaient aussi
+révoltantes au temps où elles se passèrent qu'au temps où vous les
+lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignée vous les a
+transmises fussent les seuls honnêtes gens de France?»
+
+Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel de nous deux
+était compétent pour juger la question. Je la ramenai à son histoire,
+qu'elle reprit ainsi:
+
+«Pour vous prouver combien peu cela était toléré, je vous dirai que
+la première fois que je le vis, et que j'exprimai mon admiration à la
+comtesse de Ferrières, qui se trouvait auprès de moi, elle me répondit:
+«Ma toute belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement
+devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement si l'on vous
+soupçonnait d'oublier qu'aux yeux d'une femme bien née un comédien ne
+peut pas être un homme.»
+
+Cette parole de madame de Ferrières me resta dans l'esprit, je ne sais
+pourquoi. Dans la situation où j'étais, ce ton de mépris me paraissait
+absurde; et cette crainte que je ne vinsse à me compromettre par mon
+admiration semblait une hypocrite méchanceté.
+
+Il s'appelait Lélio, était Italien de naissance, mais parlait
+admirablement le français. Il pouvait bien avoir trente-cinq ans,
+quoique sur la scène il parût souvent n'en avoir pas vingt. Il jouait
+mieux Corneille que Racine; mais dans l'un et dans l'autre il était
+inimitable.
+
+--Je m'étonne, dis-je en interrompant la marquise, que son nom ne soit
+pas resté dans les annales du talent dramatique.
+
+--Il n'eut jamais de réputation, répondit-elle; on ne l'appréciait ni
+à la ville et à la cour. A ses débuts, j'ai ouï dire qu'il fut
+outrageusement sifflé. Par la suite, on lui tint compte de la chaleur
+de son âme et de ses efforts pour se perfectionner; on le toléra, on
+l'applaudit parfois; mais, en somme, on le considéra toujours comme un
+comédien de mauvais goût.
+
+C'était un homme qui, en fait d'art, n'était pas plus de son siècle
+qu'en fait de moeurs je n'étais du mien. Ce fut peut-être là le rapport
+immatériel, mais tout-puissant, qui des deux extrémités de la chaîne
+sociale attira nos âmes l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus
+compris Lélio que le monde ne m'a jugée. «Cet homme est exagéré,
+disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;» et de moi l'on disait
+ailleurs: «Cette femme est méprisante et froide; elle n'a pas de coeur.»
+Qui sait si nous n'étions pas les deux êtres qui sentaient le plus
+vivement de l'époque!
+
+Dans ce temps-là, on jouait la tragédie _décemment_; il fallait avoir
+bon ton, même en donnant un soufflet; il fallait mourir convenablement
+et tomber avec grâce. L'art dramatique était façonné aux convenances du
+beau monde; la diction et le geste des acteurs étaient en rapport
+avec les paniers et la poudre dont on affublait encore Phèdre et
+Clytemnestre. Je n'avais pas calculé et senti les défauts de cette
+école. Je n'allais pas loin dans mes réflexions; seulement la tragédie
+m'ennuyait à mourir; et comme il était de mauvais ton d'en convenir,
+j'allais courageusement m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air
+froid et contraint dont j'écoutais ces pompeuses tirades faisait dire de
+moi que j'étais insensible au charme des beaux vers.
+
+J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand je retournai un
+soir à la Comédie-Française pour voir jouer _le Cid_. Pendant mon séjour
+à la campagne, Lélio avait été admis à ce théâtre, et je le voyais pour
+la première fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tôt le son de
+sa voix que je fus émue. C'était une voix plus pénétrante que sonore,
+une voix nerveuse et accentuée. Sa voix était une des choses que l'on
+critiquait en lui. On voulait que le Cid eût une basse-taille, comme on
+voulait que tous les héros de l'antiquité fussent grands et forts. Un
+roi qui n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre le
+diadème: cela était contraire aux arrêts du bon goût.
+
+Lélio était petit et grêle; sa beauté ne consistait pas dans les
+traits, mais dans la noblesse du front, dans la grâce irrésistible des
+attitudes, dans l'abandon de la démarche, dans l'expression fière et
+mélancolique de la physionomie. Je n'ai jamais vu dans une statue, dans
+une peinture, dans un homme, une puissance de beauté plus idéale et plus
+suave. C'est pour lui qu'aurait dû être créé le mot de _charme_, qui
+s'appliquait à toutes ses paroles, à tous ses regards, à tous ses
+mouvements.
+
+Que vous dirai-je! Ce fut en effet un _charme_ jeté sur moi. Cet homme,
+qui marchait, qui parlait, qui agissait sans méthode et sans prétention,
+qui sanglotait avec le coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait
+lui-même pour s'identifier avec la passion; cet homme que l'âme semblait
+user et briser, et dont un regard renfermait tout l'amour que j'avais
+cherché vainement dans le monde, exerça sur moi une puissance vraiment
+électrique; cet homme, qui n'était pas né dans son temps de gloire et de
+sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et marcher avec
+lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon dieu, ma vie, mon amour.
+
+Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait, il me dominait.
+Ce n'était pas un homme pour moi; mais je l'entendais autrement que
+madame de Ferrières; c'était bien plus: c'était une puissance morale, un
+maître intellectuel, dont l'âme pétrissait la mienne à son gré. Bientôt
+il me fut impossible de renfermer les impressions que je recevais de
+lui. J'abandonnai ma loge à la Comédie-Française pour ne pas me trahir.
+Je feignis d'être devenue dévote, et d'aller, le soir, prier dans les
+églises. Au lieu de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me
+mêler au peuple pour l'écouter et le contempler à mon aise. Enfin, je
+gagnai un des employés du théâtre, et j'eus, dans un coin de la salle,
+une place étroite et secrète où nul regard ne pouvait m'atteindre et où
+je me rendais par un passage dérobé. Pour plus de sûreté, je m'habillais
+en écolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel je
+n'avais jamais échangé un mot ni un regard, avaient pour moi tout
+l'attrait du mystère et toute l'illusion du bonheur. Quand l'heure de
+la comédie sonnait à l'énorme pendule de mon salon, de violentes
+palpitations me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on
+apprêtait ma voiture; je marchais avec agitation, et si Larrieux était
+près de moi, je le brutalisais pour le renvoyer; j'éloignais avec un art
+infini les autres importuns. Tout l'esprit que me donna cette passion
+de théâtre n'est pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la
+dissimulation et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans à
+Larrieux, qui était le plus jaloux des hommes, et à tous les méchants
+qui m'entouraient.
+
+Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais avec
+avidité, avec délices. Elle était si pure! Pourquoi donc en aurais-je
+rougi? Elle me créait une vie nouvelle; elle m'initiait enfin à tout ce
+que j'avais désiré connaître et sentir; jusqu'à un certain point elle me
+faisait femme.
+
+J'étais heureuse, j'étais fière de me sentir trembler, étouffer,
+défaillir. La première fois qu'une violente palpitation vint éveiller
+mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil qu'une jeune mère au premier
+mouvement de l'enfant renfermé dans son sein. Je devins boudeuse,
+rieuse, maligne, inégale. Le bon Larrieux observa que la dévotion
+me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on trouva que
+j'embellissais chaque jour davantage, que mon oeil noir se veloutait,
+que mon sourire avait de la pensée, que mes remarques sur toutes choses
+portaient plus juste et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue
+capable. On en fit tout l'honneur à Larrieux, qui en était pourtant bien
+innocent.
+
+Je suis décousue dans mes souvenirs, parce que voici une époque de ma
+vie où ils m'inondent. En vous les disant, il me semble que je rajeunis
+et que mon coeur bat encore au nom de Lélio. Je vous disais tout à
+l'heure qu'en entendant sonner la pendule je frémissais de joie et
+d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir l'espèce de
+suffocation délicieuse qui s'emparait de moi au timbre de cette
+sonnerie. Depuis ce temps-là des vicissitudes de fortune m'ont amenée à
+me trouver fort heureuse dans un petit appartement du Marais. Eh bien!
+je ne regrette rien de mon riche hôtel, de mon noble faubourg et de ma
+splendeur passée, que les objets qui m'eussent rappelé ce temps d'amour
+et de rêves. J'ai sauvé du désastre quelques meubles qui datent de cette
+époque, et que je regarde avec la même émotion que si l'heure allait
+sonner, et que si le pied de mes chevaux battait le pavé. Oh! mon
+enfant, n'aimez jamais ainsi; car c'est un orage qui ne s'apaise qu'à la
+mort!
+
+Alors je partais, vive, et légère, et jeune, et heureuse! Je commençais
+à apprécier tout ce dont se composait ma vie, le luxe, la jeunesse, la
+beauté. Le bonheur se révélait à moi par tous les sens, par tous les
+pores. Doucement pliée au fond de mon carrosse, les pieds enfoncés dans
+la fourrure, je voyais ma figure brillante et parée se répéter dans la
+glace encadrée d'or placée vis-à-vis de moi. Le costume des femmes, dont
+on s'est tant moqué depuis, était alors d'une richesse et d'un éclat
+extraordinaires; porté avec goût et châtié dans ses exagérations,
+il prêtait à la beauté une noblesse et une grâce moelleuse dont les
+peintures ne sauraient vous donner l'idée. Avec tout cet attirail de
+plumes, d'étoffes et de fleurs, une femme était forcée de mettre une
+sorte de lenteur à tous ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches
+qui, lorsqu'elles étaient poudrées et habillées de blanc, traînant leur
+longue queue de moire et balançant avec souplesse les plumes de leur
+front, pouvaient, sans hyperbole, être comparées à des cygnes. C'était,
+en effet, quoi qu'en ait dit Rousseau, bien plus à des oiseaux qu'à
+des guêpes que nous ressemblions avec ces énormes plis de satin, cette
+profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient un petit corps
+tout frêle, comme le duvet cache la tourterelle; avec ces longs
+ailerons de dentelle qui tombaient du bras, avec ces vives couleurs
+qui bigarraient nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand nous
+tenions nos petits pieds en équilibre dans de jolies mules à talons,
+c'est alors vraiment que nous semblions craindre de toucher la terre, et
+que nous marchions avec la précaution dédaigneuse d'une bergeronnette au
+bord d'un ruisseau.
+
+A l'époque dont je vous parle, on commençait à porter de la poudre
+blonde, qui donnait aux cheveux une teinte douce et cendrée. Cette
+manière d'atténuer la crudité des tons de la chevelure donnait au visage
+beaucoup de douceur et aux yeux un éclat extraordinaire. Le front,
+entièrement découvert, se perdait dans les pâles nuances de ces cheveux
+de convention; il en paraissait plus large, plus pur, et toutes les
+femmes avaient l'air noble. Aux crêpés, qui n'ont jamais été gracieux,
+à mon sens, avaient succédé les coiffures basses, les grosses boucles
+rejetées en arrière et tombant sur le cou et sur les épaules. Cette
+coiffure m'allait fort bien, et j'étais renommée pour la richesse et
+l'invention de mes parures. Je sortais tantôt avec une robe de velours
+nacarat garnie de grèbe, tantôt avec une tunique de satin blanc, bordée
+de peau de tigre, quelquefois avec un habit complet de damas lilas lamé
+d'argent, et des plumes blanches montées en perles. C'est ainsi que
+j'allais faire quelques visites en attendant l'heure de la seconde
+pièce; car Lélio ne jouait jamais dans la première.
+
+Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais dans mon
+carrosse je regardais avec complaisance la femme qui aimait Lélio, et
+qui pouvait s'en faire aimer. Jusque-là le seul plaisir que j'eusse
+trouvé à être belle consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin
+que je prenais à m'embellir était une bien bénigne vengeance envers ces
+femmes qui avaient ourdi de si horribles complots contre moi. Mais du
+moment que j'aimai, je me mis à jouir de ma beauté pour moi-même. Je
+n'avais que cela à offrir à Lélio en compensation de tous les triomphes
+qu'on lui déniait à Paris, et je m'amusais à me représenter l'orgueil et
+la joie de ce pauvre comédien si moqué, si méconnu, si rebuté, le jour
+où il apprendrait que la marquise de R... lui avait voué son culte.
+
+Au reste, ce n'étaient là que des rêves riants et fugitifs; c'étaient
+tous les résultats, tous les profits que je tirais de ma position.
+Dès que mes pensées prenaient un corps et que je m'apercevais de
+la consistance d'un projet quelconque de mon amour, je l'étouffais
+courageusement, et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon
+âme. Vous me regardez d'un air étonné? Je vous expliquerai cela tout à
+l'heure. Laissez-moi parcourir le monde enchanté de mes souvenirs.
+
+Vers huit heures, je me faisais descendre à la petite église des
+Carmélites, près le Luxembourg; je renvoyais ma voiture, et j'étais
+censée assister à des conférences religieuses qui s'y tenaient à cette
+heure-là; mais je ne faisais que traverser l'église et le jardin; je
+sortais par une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une jeune
+ouvrière nommée Florence, qui m'était toute dévouée. Je m'enfermais dans
+sa chambre, et je déposais avec joie sur son grabat tous mes atours pour
+endosser l'habit noir carré, l'épée à gaine de chagrin et la perruque
+symétrique d'un jeune proviseur de collège aspirant à la prêtrise.
+Grande comme j'étais, brune et le regard inoffensif, j'avais bien l'air
+gauche et hypocrite d'un petit prestolet qui se cache pour aller au
+spectacle. Florence, qui me supposait une intrigue véritable au dehors,
+riait avec moi de mes métamorphoses, et j'avoue que je ne les eusse pas
+prises plus gaiement pour aller m'enivrer de plaisir et d'amour, comme
+toutes ces jeunes folles qui avaient des soupers clandestins dans les
+petites maisons.
+
+Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans ma logette du
+théâtre. Ah! alors mes palpitations, mes terreurs, mes joies, mes
+impatiences cessaient. Un recueillement profond s'emparait de toutes mes
+facultés, et je restais comme absorbée jusqu'au lever du rideau, dans
+l'attente d'une grande solennité.
+
+Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnétique, comme il la
+tient haletante et immobile dans le cercle magique qu'il trace au-dessus
+d'elle, l'âme de Lélio, sa grande âme de tragédien et de poète,
+enveloppait toutes mes facultés et me plongeait dans la torpeur de
+l'admiration. J'écoutais, les mains contractées sur mon genou, le menton
+appuyé sur le velours d'Utrecht de la loge, le front baigné de sueur. Je
+retenais ma respiration, je maudissais la clarté fatigante des lumières,
+qui lassait mes yeux secs et brûlants, attachés à tous ses gestes, à
+tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre palpitation de son sein,
+le moindre pli de son front. Ses émotions feintes, ses malheurs de
+théâtre, me pénétraient comme des choses réelles. Je ne savais bientôt
+plus distinguer l'erreur de la vérité. Lélio n'existait plus pour moi:
+c'était Rodrigue, c'était Bajazet, c'était Hippolyte. Je haïssais ses
+ennemis, je tremblais pour ses dangers; ses douleurs me faisaient
+répondre avec lui des flots de larmes; sa mort m'arrachait des cris que
+j'étais forcée d'étouffer en mâchant mon mouchoir. Dans les entr'actes,
+je tombais épuisée au fond de ma loge; j'y restais comme morte, jusqu'à
+ce que l'aigre ritournelle m'eût annoncé le lever du rideau. Alors je
+ressuscitais, je redevenais forte et ardente, pour admirer, pour sentir,
+pour pleurer. Que de fraîcheur, que de poésie, que de jeunesse il y
+avait dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette génération
+fût de glace pour ne pas tomber à ses pieds.
+
+Et pourtant, quoiqu'il choquât toutes les idées reçues, quoiqu'il
+lui fût impossible de se faire au goût de ce sot public, quoiqu'il
+scandalisât les femmes par le désordre de sa tenue, quoiqu'il offensât
+les hommes par ses mépris pour leurs sottes exigences, il avait des
+moments de puissance sublime et de fascination irrésistible, où il
+prenait tout ce public rétif et ingrat dans son regard et dans sa
+parole, comme dans le creux de sa main, et il le forçait d'applaudir et
+de frissonner. Cela était rare, parce que l'on ne change pas
+subitement tout l'esprit d'un siècle; mais quand cela arrivait, les
+applaudissements étaient frénétiques; il semblait que, subjugués alors
+par son génie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs injustices.
+Moi, je croyais plutôt que cet homme avait par instants une puissance
+surnaturelle, et que ses plus amers contempteurs se sentaient entraînés
+à le faire triompher malgré eux. En vérité, dans ces moments-là la salle
+de la Comédie-Française semblait frappée de délire, et en sortant on se
+regardait tout étonné d'avoir applaudi Lélio. Pour moi, je me livrais
+alors à mon émotion; je criais, je pleurais, je le nommais avec passion,
+je l'appelais avec folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le
+grand orage qui éclatait autour de moi.
+
+D'autres fois on le sifflait dans des situations où il me semblait
+sublime, et je quittais le spectacle avec rage. Ces jours-là étaient les
+plus dangereux pour moi. J'étais violemment tentée d'aller le trouver,
+de pleurer avec lui, de maudire le siècle et de le consoler en lui
+offrant mon enthousiasme et mon amour.
+
+Un soir que je sortais par le passage dérobé où j'étais admise, je vis
+passer rapidement devant moi un homme petit et maigre qui se dirigeait
+vers la rue. Un machiniste lui ôta son chapeau en lui disant: «Bonsoir,
+monsieur Lélio.» Aussitôt, avide de regarder de près cet homme
+extraordinaire, je m'élance sur ses traces, je traverse la rue, et sans
+me soucier du danger auquel je m'expose, j'entre avec lui dans un café.
+Heureusement c'était un café borgne, où je ne devais rencontrer aucune
+personne de mon rang.
+
+Quand, à la clarté d'un mauvais lustre enfumé, j'eus jeté les yeux sur
+Lélio, je crus m'être trompée et avoir suivi un autre que lui. Il avait
+au moins trente-cinq ans: il était jaune, flétri, usé; il était mal mis;
+il avait l'air commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait
+la main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait horriblement.
+Il me fallut entendre prononcer plusieurs fois son nom pour m'assurer
+que c'était bien là le dieu du théâtre et l'interprète du grand
+Corneille. Je ne retrouvais plus rien en lui des charmes qui m'avaient
+fascinée, pas même son regard si noble, si ardent et si triste. Son
+oeil était morne, éteint, presque stupide; sa prononciation accentuée
+devenait ignoble en s'adressant au garçon de café, en parlant de jeu,
+de cabaret et de filles. Sa démarche était lâche, sa tournure sale, ses
+joues mal essuyées de fard. Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio. Le
+temple était vide et pauvre; l'oracle était muet; le dieu s'était fait
+homme; pas même homme, comédien.
+
+Il sortit, et je restai longtemps stupéfaite à ma place, ne songeant
+point à avaler le vin chaud épicé que j'avais demandé pour me donner un
+air cavalier. Quand je m'aperçus du lieu où j'étais et des regards qui
+s'attachaient sur moi, la peur me prit; c'était la première fois de
+ma vie que je me trouvais dans une situation si équivoque et dans un
+contact si direct avec des gens de cette classe; depuis, l'émigration
+m'a bien aguerrie à ces inconvenances de position.
+
+Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer. Le garçon
+courut après moi. J'eus une honte effroyable; il fallut rentrer,
+m'expliquer au comptoir, soutenir tous les regards méfiants et moqueurs
+dirigés sur moi. Quand je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je
+cherchai vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus devant
+la Comédie; Des pas lourds se faisaient entendre toujours sur les miens.
+Je me retournai en tremblant; je vis un grand escogriffe que j'avais
+remarqué dans un coin du café, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou
+de quelque chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me dit,
+la frayeur m'ôtait l'intelligence; cependant j'eus assez de présence
+d'esprit pour m'en débarrasser. Transformée tout d'un coup en héroïne
+par ce courage que donne la peur, je lui allongeai rapidement un coup de
+canne dans la figure, et, jetant aussitôt la canne pour mieux courir,
+tandis qu'il restait étourdi de mon audace, je pris ma course, légère
+comme un trait, et ne m'arrêtai que chez Florence. Quand je m'éveillai
+le lendemain à midi dans mon lit à rideaux ouatés et à chapiteaux de
+plumes rosés, je crus avoir fait un rêve, et j'éprouvai de ma déception
+et de mon aventure de la veille une grande mortification. Je me crus
+sérieusement guérie de mon amour, et j'essayai de m'en féliciter; mais
+ce fut en vain. J'en éprouvais un regret mortel; l'ennui retombait sur
+ma vie, tout se désenchantait. Ce jour-là je mis Larrieux à la porte.
+
+Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes des
+autres soirs. Le monde me sembla insipide. J'allai à l'église; j'écoutai
+la conférence, résolue à me faire dévote; je m'y enrhumai: j'en revins
+malade.
+
+Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrières vint me voir,
+m'assura que je n'avais point de fièvre, que le lit me rendait malade,
+qu'il fallait me distraire, sortir, aller à la Comédie. Je crois qu'elle
+avait des vues sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort.
+
+Il en arriva autrement; elle me força d'aller avec elle voir jouer
+_Cinna_. «Vous ne venez plus au spectacle, me disait-elle; c'est la
+dévotion et l'ennui qui vous minent. Il y a longtemps que vous n'avez
+vu Lélio; il a fait des progrès; on l'applaudit quelquefois maintenant;
+j'ai dans l'idée qu'il deviendra supportable.»
+
+Je ne sais comment je me laissai entraîner. Au reste, désenchantée de
+Lélio comme je l'étais, je ne risquais plus de me perdre en affrontant
+ses séductions en public. Je me parai excessivement, et j'allai en
+grande loge d'avant-scène braver un danger auquel je ne croyais plus.
+
+Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lélio fut sublime, et je
+m'aperçus que jamais je n'en avais été plus éprise. L'aventure de la
+veille ne me paraissait plus qu'un rêve; il ne se pouvait pas que Lélio
+fût autre qu'il ne me paraissait sur la scène. Malgré moi, je retombai
+dans toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer. Je
+fus forcée de couvrir mon visage en pleurs de mon mouchoir; dans mon
+désordre, j'effaçai mon rouge, j'enlevai mes mouches, et la comtesse
+de Ferrières m'engagea à me retirer au fond de ma loge, parce que mon
+émotion faisait événement dans la salle. Heureusement j'eus l'adresse de
+faire croire que tout cet attendrissement était produit par le jeu de
+mademoiselle Hippolyte Clairon. C'était, à mon avis, une tragédienne
+bien froide et bien compassée, trop supérieure peut-être, par son
+éducation et son caractère, à la profession du théâtre comme on
+l'entendait alors; mais la manière dont elle disait _Tout beau_, dans
+_Cinna_, lui avait fait une réputation de haut lieu.
+
+Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lélio, elle devenait
+très-supérieure à elle-même. Quoiqu'elle affichât aussi un mépris de bon
+ton pour sa méthode, elle subissait l'influence de son génie sans s'en
+apercevoir, et s'inspirait de lui lorsque la passion les mettait en
+rapport sur la scène.
+
+Ce soir-là Lélio me remarqua, soit pour ma parure, soit pour mon
+émotion; car je le vis se pencher, dans un instant où il était hors
+de scène, vers un des hommes qui étaient assis à cette époque sur le
+théâtre, et lui demander mon nom. Je compris cela à la manière dont
+leurs regards me désignèrent. J'en eus un battement de coeur qui faillit
+m'étouffer, et je remarquai que dans le cours de la pièce les yeux de
+Lélio se dirigèrent plusieurs fois de mon côté. Que n'aurais-je pas
+donné pour savoir ce que lui avait dit de moi le chevalier de Brétillac,
+celui qu'il avait interrogé, et qui, en me regardant, lui avait parlé à
+plusieurs reprises! La figure de Lélio, forcée de rester grave pour ne
+pas déroger à la dignité de son rôle, n'avait rien exprimé qui pût me
+faire deviner le genre de renseignements qu'on lui donnait sur mon
+compte. Je connaissais du reste fort peu ce Brétillac; je n'imaginais
+pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal.
+
+De ce soir seulement je compris l'espèce d'amour qui m'enchaînait à
+Lélio: c'était une passion tout intellectuelle, toute romanesque. Ce
+n'était pas lui que j'aimais, mais le héros des anciens jours qu'il
+savait représenter; ces types de franchise, de loyauté et de tendresse à
+jamais perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui et par lui
+reportée à une époque de vertus désormais oubliées. J'avais l'orgueil de
+penser qu'en ces jours-là je n'eusse pas été méconnue et diffamée, que
+mon coeur eût pu se donner, et que je n'eusse pas été réduite à aimer un
+fantôme de comédie. Lélio n'était pour moi que l'ombre du Cid, que le
+représentant de l'amour antique et chevaleresque dont on se moquait
+maintenant en France. Lui, l'homme, l'histrion, je ne le craignais
+guère, je l'avais vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lélio à
+moi, c'était un être factice que je ne pouvais plus saisir dès qu'on
+éloignait le lustre de la Comédie. Il lui fallait l'illusion de la
+scène, le reflet des quinquets, le fard du costume pour être celui que
+j'aimais. En dépouillant tout cela, il rentrait pour moi dans le néant;
+comme une étoile il s'effaçait à l'éclat du jour. Hors les planches il
+ne me prenait plus la moindre envie de le voir, et même j'en eusse été
+désespérée. C'eût été pour moi comme de contempler un grand homme réduit
+à un peu de cendre dans un vase d'argile.
+
+Mes fréquentes absences aux heures où j'avais l'habitude de recevoir
+Larrieux, et surtout mon refus formel d'être désormais sur un autre pied
+avec lui que sur celui de l'amitié, lui inspirèrent un accès de jalousie
+mieux fondé, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eût ressentis. Un soir
+que j'allais aux Carmélites dans l'intention de m'en échapper par
+l'autre issue, je m'aperçus qu'il me suivait, et je compris qu'il serait
+désormais presque impossible de lui cacher mes courses nocturnes. Je
+pris donc le parti d'aller publiquement au théâtre. J'acquis peu à peu
+l'hypocrisie nécessaire pour renfermer mes impressions, et d'ailleurs je
+me mis à professer hautement pour Hippolyte Clairon une admiration
+qui pouvait donner le change sur mes véritables sentiments. J'étais
+désormais plus gênée; forcée comme je l'étais de m'observer
+attentivement, mon plaisir était moins vif et moins profond. Mais de
+cette situation il en naquit une autre qui établit une compensation
+rapide. Lélio me voyait, il m'observait; ma beauté l'avait frappé, ma
+sensibilité le flattait. Ses regards avaient peine à se détacher de moi.
+Quelquefois il en eut des distractions qui mécontentèrent le public.
+Bientôt il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait à en perdre la
+tête.
+
+Ma loge ayant semblé faire envie à la princesse de Vaudemont, je la lui
+avais cédée pour en prendre une plus petite, plus enfoncée et mieux
+située. J'étais tout à fait sur la rampe, je ne perdais pas un regard
+de Lélio, et les siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre.
+D'ailleurs, je n'avais même plus besoin de ce moyen pour correspondre
+avec toutes ses sensations: dans le son de sa voix, dans les soupirs de
+son sein, dans l'accent qu'il donnait à certains vers, à certains mots,
+je comprenais qu'il s'adressait à moi. J'étais la plus fière et la plus
+heureuse des femmes; car à ces heures-là ce n'était pas du comédien,
+c'était du héros que j'étais aimée.
+
+Eh bien! après deux années d'un amour que j'avais nourri inconnu et
+solitaire au fond de mon âme, trois hivers s'écoulèrent encore sur cet
+amour désormais partagé sans que jamais mon regard donnât à Lélio le
+droit d'espérer autre chose que ces rapports intimes et mystérieux. J'ai
+su depuis que Lélio m'avait souvent suivie dans les promenades; je ne
+daignai pas l'apercevoir ni le distinguer dans la foule, tant j'étais
+peu avertie par le désir de le distinguer hors du théâtre. Ces cinq
+années sont les seules que j'aie vécu sur quatre-vingts.
+
+Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom d'un nouvel acteur
+engagé à la Comédie-Française, à la place de Lélio, qui partait pour
+l'étranger. Cette nouvelle fut un coup mortel pour moi; je ne concevais
+point comment je pourrais vivre désormais sans cette émotion, sans cette
+existence de passion et d'orage. Cela fit faire à mon amour un progrès
+immense et faillit me perdre.
+
+Désormais je ne me combattis plus pour étouffer dès sa naissance toute
+pensée contraire à la dignité de mon rang. Je ne m'applaudis plus de
+ce qu'était réellement Lélio. Je souffris, je murmurai en secret de
+ce qu'il n'était point ce qu'il paraissait être sur les planches, et
+j'allai jusqu'à le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque
+soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes préjugés et
+toutes les répugnances de mon organisation. Maintenant que j'allais
+perdre cet être moral qui remplissait depuis si longtemps mon âme, il
+me prenait envie de réaliser tous mes rêves et d'essayer de la vie
+positive, sauf à détester ensuite et la vie, et Lélio, et moi-même.
+
+J'en étais à ces irrésolutions, lorsque je reçus une lettre d'une
+écriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que j'aie conservée
+parmi les mille protestations écrites de Larrieux et les mille
+déclarations parfumées de cent autres. C'est qu'en effet c'est la seule
+lettre d'amour que j'aie reçue.»
+
+La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une main assurée
+un coffre de marqueterie, et en tira une lettre bien froissée, bien
+amincie, que je lus avec peine.
+
+«MADAME,
+
+«Je suis moralement sûr que cette lettre ne vous inspirera que du
+mépris; vous ne la trouverez même pas digne de votre colère. Mais
+qu'importe à l'homme qui tombe dans un abîme une pierre de plus ou de
+moins dans le fond? Vous me considérerez comme un fou, et vous ne vous
+tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez peut-être en secret, car vous
+ne pourrez pas douter de ma sincérité. Quelque humble que la piété vous
+ait faite, vous comprendrez peut-être l'étendue de mon désespoir; vous
+devez savoir déjà, Madame, ce que vos yeux peuvent faire de mal et de
+bien.
+
+«Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensée de compassion,
+si ce soir, à l'heure avidement appelée où chaque soir je recommence
+à vivre, j'aperçois sur vos traits une-légère expression de pitié, je
+partirai moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir qui me
+donnera peut-être la force de vivre ailleurs et d'y poursuivre mon
+ingrate et pénible carrière.
+
+«Mais vous devez le savoir déjà, Madame: il est impossible que mon
+trouble, mon emportement, mes cris de colère et de désespoir ne m'aient
+pas trahi vingt fois sur la scène. Vous n'avez pas pu allumer tous ces
+feux sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez. Ah! vous
+avez peut-être joué comme le tigre avec sa proie, vous vous êtes fait un
+amusement peut-être de mes tourments et de mes folies.
+
+«Oh! non: c'est trop de présomption. Non, Madame, je ne le crois pas;
+vous n'y avez jamais songé. Vous êtes sensible aux vers du grand
+Corneille, vous vous identifiez avec les nobles passions de la tragédie:
+voilà tout. Et moi, insensé, j'ai osé croire que ma voix seule éveillait
+quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait un écho dans le vôtre,
+qu'il y avait entre vous et moi quelque chose de plus qu'entre moi et le
+public. Oh! c'était une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi,
+Madame; que vous importe? Craindriez-vous que j'allasse m'en vanter? De
+quel droit pourrais-je le faire, et quel titre aurais-je pour être cru
+sur ma parole? Je ne ferais que me livrer à la risée des gens sensés.
+Laissez-la-moi, vous dis-je, cette conviction que j'accueille en
+tremblant et qui m'a donné plus de bonheur à elle seule que la sévérité
+du public envers moi ne m'a donné de chagrin. Laissez-moi vous bénir,
+vous remercier à genoux de cette sensibilité que j'ai découverte dans
+votre âme et que nulle autre âme ne m'a accordée, de ces larmes que je
+vous ai vue verser sur mes malheurs de théâtre, et qui ont souvent porté
+mes inspirations jusqu'au délire; de ces regards timides qui, je l'ai
+cru du moins, cherchaient à me consoler des froideurs de mon auditoire.
+
+«Oh! pourquoi êtes-vous née dans l'éclat et dans le faste! pourquoi ne
+suis-je qu'un pauvre artiste sans gloire et sans nom! Que n'ai-je la
+faveur du public et la richesse d'un financier à troquer contre un
+nom, contre un de ces titres que jusqu'ici j'ai dédaignés, et qui me
+permettraient peut-être d'aspirer à vous! Autrefois je préférais la
+distinction du talent à toute autre; je me demandais à quoi bon être
+chevalier ou marquis, si ce n'est pour être sot, fat et impertinent; je
+haïssais l'orgueil des grands, et je me croyais assez vengé de leurs
+dédains si je m'élevais au-dessus d'eux par mon génie.
+
+«Chimères et déceptions! mes forces ont trahi mon ambition insensée.
+Je suis resté obscur; j'ai fait pis, j'ai frisé le succès, et je l'ai
+laissé échapper. Je croyais me sentir grand, et on m'a jeté dans la
+poussière; je m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamné au
+ridicule. La destinée m'a pris avec mes rêves démesurés et mon âme
+audacieuse, et elle m'a brisé comme un roseau! Je suis un homme bien
+malheureux!
+
+«Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jeté mes regards au
+delà de cette rampe de quinquets qui trace une ligne invincible entre
+moi et le reste de la société. C'est pour moi le cercle de Popilius.
+J'ai voulu le franchir! J'ai osé avoir des yeux, moi comédien, et les
+arrêter sur une belle femme! sur une femme si jeune, si noble, si
+aimante et placée si haut! car vous êtes tout cela, Madame, je le sais.
+Le monde vous accuse de froideur et de dévotion outrée, moi seul je
+vous juge et je vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos
+larmes, ont suffi pour démentir les fables stupides qu'un chevalier de
+Brétillac m'a débitées contre vous.
+
+«Mais quelle destinée est donc aussi la vôtre! Quelle étrange fatalité
+pèse donc sur vous comme sur moi pour qu'au sein d'un monde si brillant
+et qui se dit si éclairé, vous n'ayez trouvé pour vous rendre justice
+que le coeur d'un pauvre comédien? Eh bien! rien ne m'ôtera cette pensée
+triste et consolante; c'est que, si nous étions nés sur le même échelon
+de la société, vous n'auriez pas pu m'échapper, quels qu'eussent été mes
+rivaux, quelle que soit ma médiocrité. Il aurait fallu vous rendre à une
+vérité, c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand que leurs
+fortunes et leurs titres, la puissance de vous Aimer.
+
+«LÉLIO.»
+
+Cette lettre, continua la marquise, étrange pour le temps où elle fut
+écrite, me sembla, malgré quelques souvenirs de déclamation racinienne
+qui percent dans le commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai
+un sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversée.
+Le reste de fierté qui combattait en moi s'évanouit. J'eusse donné tous
+mes jours pour une heure d'un pareil amour.
+
+Je ne vous raconterai pas mes anxiétés, mes fantaisies, mes terreurs;
+moi-même je ne pourrais en retrouver le fil et la liaison. Je répondis
+quelques mots que voici, autant que je me les rappelle:
+
+«Je ne vous accuse pas, Lélio, j'accuse la destinée; je ne vous plains
+pas seul, je me plains aussi. Pour aucune raison d'orgueil, de prudence
+ou de pruderie, je ne voudrais vous retirer la consolation de vous
+croire distingué de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule que j'aie à
+vous offrir. Je ne puis jamais consentir à vous voir.»
+
+Le lendemain je reçus un billet que je lus à la hâte, et que j'eus
+à peine le temps de jeter au feu pour le dérober à Larrieux, qui me
+surprit occupée à le lire. Il était à peu près conçu en ces termes:
+
+«Madame, il faut que je vous parle ou que je meure. Une fois, une seule
+fois, une heure seulement, si vous voulez. Que craignez-vous donc d'une
+entrevue, puisque vous vous fiez à mon honneur et à ma discrétion?
+Madame, je sais qui vous êtes; je connais l'austérité de vos moeurs, je
+connais votre piété, je connais même vos sentiments pour le vicomte de
+Larrieux. Je n'ai pas la sottise d'espérer de vous autre chose qu'une
+parole de pitié; mais il faut qu'elle tombe de vos lèvres sur moi. Il
+faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut que mon coeur
+se brise.
+
+«LÉLIO.»
+
+Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse confiance est
+glorieuse dans le danger, que je n'eus pas un instant la crainte d'être
+raillée par un impudent libertin. Je crus religieusement à l'humble
+sincérité de Lélio. D'ailleurs j'étais payée pour avoir confiance en
+ma force; je résolus de le voir. J'avais complètement oublié sa figure
+flétrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais plus de lui
+que le prestige de son génie, son style et son amour. Je lui répondis:
+
+«Je vous verrai; trouvez un lieu sûr; mais n'espérez de moi que ce que
+vous demandez. J'ai foi en vous comme en Dieu. Si vous cherchiez à en
+abuser, vous seriez un misérable, et je ne vous craindrais pas.»
+
+<b>RÉPONSE.</b> «Votre confiance vous sauverait du dernier des
+scélérats. Vous verrez, Madame, que Lélio n'en est pas indigne. Le duc
+de *** a eu la bonté de me proposer souvent sa maison de la rue de
+Valois; qu'en aurais-je fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour
+moi qu'une femme sous le ciel. Daignez être au rendez-vous au sortir de
+la comédie.»
+
+Suivaient les indications de lieu.
+
+Je reçus ce billet à quatre heures. Toute cette négociation s'était
+passée dans l'espace d'un jour. J'avais employé cette journée à
+parcourir mes appartements comme une personne privée de raison; j'avais
+la fièvre. Cette rapidité d'événements et de décisions, contraires à
+cinq ans de résolutions, m'emportait comme un rêve; et quand j'eus pris
+le dernier parti, quand je vis que je m'étais engagée et qu'il n'était
+plus temps de reculer, je tombai accablée sur mon ottomane, ne respirant
+plus et voyant ma chambre tourner sous mes pieds.
+
+Je fus sérieusement incommodée; il fallut envoyer chercher un chirurgien
+qui me saigna. Je défendis à mes gens de dire un mot à qui que ce fût
+de mon indisposition; je craignais les importunités des donneurs de
+conseils, et je ne voulais pas qu'on m'empêchât de sortir le soir. En
+attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je défendis ma porte même
+à M. de Larrieux.
+
+La saignée m'avait physiquement soulagée en m'affaiblissant. Je tombai
+dans un grand accablement d'esprit; toutes mes illusions s'envolèrent
+avec l'excitation de la fièvre. Je retrouvai la raison et la mémoire; je
+me rappelai la terrible déception du café, la misérable allure de Lélio;
+je m'apprêtai à rougir de ma folie, à tomber du faîte de mes chimères
+dans une plate et ignoble réalité. Je ne pouvais plus comprendre comment
+je m'étais décidée à troquer cette héroïque et romanesque tendresse
+contre le dégoût qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait tous
+mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de ce que j'avais fait; je
+pleurai mes enchantements, ma vie d'amour, et l'avenir de satisfaction
+pure et intime que j'allais renverser. Je pleurai surtout Lélio, qu'en
+le voyant j'allais perdre à jamais, que j'avais eu tant de bonheur à
+aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer dans quelques
+heures.
+
+Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma saignée se
+rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus que le temps de sonner
+ma femme de chambre qui me trouva évanouie dans mon lit. Un profond et
+lourd sommeil, contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi. Je ne
+rêvai point, je ne souffris point, je fus comme morte pendant quelques
+heures. Quand j'ouvris les yeux ma chambre était sombre, mon hôtel
+silencieux; ma suivante dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je
+restai quelque temps dans un état d'engourdissement et de faiblesse qui
+ne me permettait pas un souvenir, pas une pensée. Tout d'un coup la
+mémoire me revient; je me demande si l'heure et le jour du rendez-vous
+sont passés, si j'ai dormi une heure ou un siècle, s'il fait jour ou
+nuit, si mon manque de parole n'a pas tué Lélio, s'il est temps encore.
+J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte quelques
+instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble toute ma volonté,
+je l'appelle au secours de mes membres accablés. Je m'élance sur le
+parquet; j'entr'ouvre mes rideaux; je vois briller la lune sur les
+arbres de mon jardin; je cours à la pendule, elle marque dix heures. Je
+saute sur ma femme de chambre, je la secoue, je l'éveille en sursaut:
+«Quinette, quel jour sommes-nous?» Elle quitte sa chaise en criant
+et veut fuir, car elle me croit dans le délire; je la retiens, je la
+rassure; j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie
+Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde avec stupeur. Enfin elle
+se convainc que j'ai toute ma tête; elle transmet mon ordre et s'apprête
+à m'habiller.
+
+Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes habits; je ne
+plaçai dans mes cheveux aucun ornement; je refusai de mettre du rouge.
+Je voulais avant tout inspirer à Lélio l'estime et le respect, qui
+m'étaient plus précieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment
+de plaisir lorsque Quinette, étonnée de tout ce qui me passait par
+l'esprit, me dit, en me regardant de la tête aux pieds: «En vérité,
+Madame, je ne sais pas comment vous faites; vous n'avez qu'une simple
+robe blanche sans queue et sans panier; vous êtes malade et pâle comme
+la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une mouche; eh bien! je
+veux mourir si je vous ai jamais vue aussi belle que ce soir. Je plains
+les hommes qui vous regarderont!
+
+--Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette?
+
+--Hélas! madame la marquise, je demande tous les jour au ciel de le
+devenir comme vous; mais jusqu'ici...
+
+--Allons, ingénue, donne-moi mon mantelet et mon manchon.
+
+A minuit j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais soigneusement
+voilée. Une espèce de valet de chambre vint me recevoir; c'était le seul
+hôte visible de cette mystérieuse demeure. Il me conduisit à travers les
+détours d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans l'ombre et
+le silence. Après avoir déposé dans le vestibule sa lanterne de soie
+verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement obscur et profond, me
+montra d'un geste respectueux et d'un air impassible le rayon de lumière
+qui arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse, comme s'il
+eût craint d'éveiller les échos endormis: «Madame est seule, personne
+n'est encore arrivé. Madame trouvera dans le salon d'été une sonnette à
+laquelle je répondrai si elle a besoin de quelque chose.» Et il disparut
+comme par enchantement, en refermant la porte sur moi.
+
+Il me prit une peur horrible; je craignis d'être tombée dans un
+guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitôt; son air solennellement
+bête me rassura. Je lui demandai quelle heure il était; je le savais
+fort bien: j'avais fait sonner plus de dix fois ma montre dans la
+voiture. «Il est minuit, répondit-il sans lever les yeux sur moi.» Je
+vis que c'était un homme parfaitement instruit des devoirs de sa charge.
+Je me décidai à pénétrer jusqu'au salon d'été, et je me convainquis de
+l'injustice de mes craintes en voyant toutes les portes qui donnaient
+sur le jardin fermées seulement par des portières de soie peinte à
+l'orientale. Rien n'était délicieux comme ce boudoir, qui n'était, à
+vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnête du monde. Les murs
+étaient de stuc blanc comme la neige, les cadres des glaces en argent
+mat; des instruments de musique, d'une richesse extraordinaire, étaient
+épars sur des meubles de velours blanc à glands de perles. Toute la
+lumière arrivait du haut, mais cachée par des feuilles d'albâtre, qui
+formaient comme un plafond à la rotonde. On aurait pu prendre cette
+clarté mate et douce pour celle de la lune. J'examinai avec curiosité,
+avec intérêt, cette retraite, à laquelle mes souvenirs ne pouvaient rien
+comparer. C'était et ce fut la seule fois de ma vie que je mis le pied
+dans une petite maison; mais soit que ce ne fût pas la pièce destinée
+à servir de temple aux galants mystères qui s'y célébraient, soit que
+Lélio en eût fait disparaître tout objet qui eût pu blesser ma vue et
+me faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune des
+répugnances que j'avais senties en y entrant. Une seule statue de marbre
+blanc en décorait le milieu; elle était antique, et représentait Isis
+voilée, avec un doigt sur ses lèvres. Les glaces qui nous reflétaient,
+elle et moi, pâles et vêtues de blanc, et chastement drapées toutes
+deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer pour
+distinguer sa forme de la mienne.
+
+Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et délicieux à la fois, fut
+interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se referma; des pas légers
+firent doucement craquer les parquets. Je tombai sur un fauteuil, plus
+morte que vive; j'allais voir Lélio de près, hors du théâtre. Je fermai
+les yeux, et je lui dis intérieurement adieu avant de les rouvrir.
+
+Mais quelle fut ma surprise! Lélio était beau comme les anges; il
+n'avait pas pris le temps d'ôter son costume de théâtre: c'était le plus
+élégant que je lui eusse vu. Sa taille, mince et souple, était serrée
+dans un pourpoint espagnol de satin blanc. Ses noeuds d'épaule et de
+jarretière étaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de même
+couleur, était jeté sur son épaule. Il avait une énorme fraise de point
+d'Angleterre, les cheveux courts et sans poudre; une toque ombragée de
+plumes blanches se balançait sur son front, où brillait une rosace de
+diamants. C'était dans ce costume qu'il venait de jouer le rôle de don
+Juan du _Festin de Pierre_. Jamais je ne l'avais vu aussi beau, aussi
+jeune, aussi poétique, que dans ce moment. Vélasquez se fût prosterné
+devant un tel modèle.
+
+Il se mit à mes genoux. Je ne pus m'empêcher de lui tendre la main. Il
+avait l'air si craintif et si soumis! Un homme épris au point d'être
+timide devant une femme, c'était si rare dans ce temps-là! et un homme
+de trente-cinq ans, un comédien!
+
+N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il était dans toute la
+fraîcheur de l'adolescence. Sous ces blancs habits, il ressemblait à
+un jeune page; son front avait toute la pureté, son coeur agité toute
+l'ardeur d'un premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers
+dévorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tête sur mes genoux; je
+caressai son front brûlant, ses cheveux rudes et noirs, son cou brun,
+qui se perdait dans la molle blancheur de sa collerette, et Lélio ne
+s'enhardit point. Tous ses transports se concentrèrent dans son coeur;
+il se mit à pleurer comme une femme. Je fus inondée de ses sanglots.
+
+Oh! je vous avoue que j'y mêlai les miens avec délices. Je le forçai de
+relever sa tête et de me regarder. Qu'il était beau, grand Dieu! Que ses
+yeux avaient d'éclat et de tendresse! Que son âme vraie et chaleureuse
+prêtait de charmes aux défauts même de sa figure et aux outrages des
+veilles et des années! Oh! la puissance de l'âme! qui n'a pas compris
+ses miracles n'a jamais aimé! En voyant des rides prématurées à son beau
+front, de la langueur à son sourire, de la pâleur à ses lèvres, j'étais
+attendrie; j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les dégoûts et
+les travaux de sa vie. Je m'identifiais à toutes ses peines, même à
+celles de son long amour sans espoir pour moi, et je n'avais plus qu'une
+volonté, celle de réparer le mal qu'il avait souffert.
+
+«Mon cher Lélio, mon grand Rodrigue, mon beau don Juan! lui disais-je
+dans mon égarement.» Ses regards me brûlaient. Il me parla, il me
+raconta toutes les phases, tous les progrès de son amour; il me dit
+comment, d'un histrion aux moeurs relâchées, j'avais fait de lui un
+homme ardent et vivace, comme je l'avais élevé à ses propres yeux, comme
+je lui avais rendu le courage et les illusions de la jeunesse; il me
+dit son respect, sa vénération pour moi, son mépris pour les sottes
+forfanteries de l'amour à la mode; il me dit qu'il donnerait tous les
+jours qui lui restaient à vivre pour une heure passée dans mes bras,
+mais qu'il sacrifierait cette heure-là et tous les jours à la crainte de
+m'offenser. Jamais éloquence plus pénétrante n'entraîna le coeur
+d'une femme; jamais le tendre Racine ne fit parler l'amour avec cette
+conviction, cette poésie et cette force. Tout ce que la passion peut
+inspirer de délicat et de grave, de suave et d'impétueux, ses paroles,
+sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission me l'apprirent. Hélas!
+s'abusait-il lui-même? jouait-il la comédie?
+
+--Je ne le crois certainement pas,» m'écriai-je en regardant la
+marquise. Elle semblait rajeunir en parlant et dépouiller ses cent ans,
+comme la fée Urgèle. Je ne sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a
+point de rides.
+
+«Écoutez la fin, me dit-elle. Brûlée, égarée, perdue par tout ce qu'il
+me disait, je jetai mes deux bras autour de lui, je frissonnai en
+touchant le satin de son habit, en respirant le parfum de ses cheveux.
+Ma tête s'égara. Tout ce que j'ignorais, tout ce que je croyais être
+incapable de ressentir, se révéla à moi; mais ce fut trop violent, je
+m'évanouis.
+
+Il me rappela à moi-même par de prompt secours. Je le trouvai à mes
+pieds, plus timide, plus ému que jamais. «Ayez pitié de moi, me dit-il;
+tuez-moi, chassez-moi...» Il était plus pâle et plus mourant que moi.
+
+Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées dans le
+cours d'une si orageuse journée me faisaient rapidement passer d'une
+disposition à une autre. Ce rapide éclair d'une nouvelle existence avait
+pâli; mon sang était redevenu calme; les délicatesses du véritable amour
+reprirent le dessus.
+
+«Écoutez, Lélio, lui dis-je, ce n'est point le mépris qui m'arrache à
+vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes les susceptibilités
+qu'on nous inculque dès l'enfance, et qui deviennent pour nous comme une
+seconde nature; mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir,
+puisque ma nature elle-même vient d'être transformée en une autre
+qui m'était inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi à vous résister.
+Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction délicieuse de ne vous avoir
+aimé qu'avec le coeur. Peut-être, si je n'avais appartenu à personne, me
+donnerais-je à vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanée;
+sachez qu'entraînée par l'horrible nécessité de faire comme tout le
+monde, j'ai subi les caresses d'un homme que je n'ai jamais aimé; sachez
+que le dégoût que j'en ai ressenti a éteint chez moi l'imagination au
+point que je vous haïrais peut-être à présent si j'avais succombé tout
+à l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez pur dans mon
+coeur et dans ma mémoire. Séparons-nous pour jamais, et emportons d'ici
+tout un avenir de pensées riantes et de souvenirs adorés. Je jure,
+Lélio, que je vous aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glaces de
+l'âge n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de n'être
+jamais à un autre homme après vous avoir résisté. Cet effort ne me sera
+pas difficile, et vous pouvez me croire.»
+
+Lélio se prosterna devant moi; il ne m'implora point, il ne me fit point
+de reproches; il me dit qu'il n'avait pas espéré tout le bonheur que je
+lui avais donné, et qu'il n'avait pas le droit d'en exiger davantage.
+Cependant, en recevant ses adieux, son abattement et l'émotion de sa
+voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas à moi avec
+bonheur, si les extases de cette nuit ne répandraient pas leurs charmes
+sur tous ses jours, si ses peines passées et futures n'en seraient pas
+adoucies chaque fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et
+promettre tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau à mes pieds, et
+baisa ma robe avec emportement. Je sentis que je chancelais; je lui fis
+un signe, et il s'éloigna. La voiture que j'avais fait demander arriva.
+L'intendant automate de ce séjour clandestin frappa trois coups en
+dehors pour m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir; il
+avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il céda. Alors
+je franchis la porte, et, comme il voulait me suivre, je lui montrai une
+chaise au milieu du salon, au dessous de la statue d'Isis. Il s'y assit.
+Un sourire passionné erra sur ses lèvres, ses yeux firent jaillir un
+dernier éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore beau,
+encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de quelques pas, et au
+moment de le perdre pour jamais, je me retournai et jetai sur lui un
+dernier regard. Le désespoir l'avait brisé. Il était redevenu vieux,
+décomposé, effrayant. Son corps semblait paralysé. Sa lèvre contractée
+essayait un sourire égaré. Son oeil était vitreux et terne: ce n'était
+plus que Lélio, l'ombre d'un amant et d'un prince.»
+
+La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre et en se
+décomposant elle-même comme une ruine qui s'écroule, elle reprit:
+«Depuis ce moment je n'ai pas entendu parler de lui.»
+
+La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la première; mais
+avec cette terrible force d'âme que donnent l'effet des longues années,
+l'amour obstiné de la vie ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint
+gaie, et me dit en souriant: «Eh-bien! croirez-vous désormais à la vertu
+du dix-huitième siècle?
+
+--Madame, lui répondis-je, je n'ai point envie d'en douter; cependant,
+si j'étais moins attendri, je vous dirais peut-être que vous fûtes
+très-bien avisée de vous faire saigner ce jour-là.
+
+--Misérables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez rien à
+l'histoire du coeur.»
+
+
+
+GEORGE SAND.
+
+FIN DE LA MARQUISE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE ***
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
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+Literary Archive Foundation
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+
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+
+</head>
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+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Marquise
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: July 26, 2004 [EBook #13025]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
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+
+</pre>
+
+
+
+<div align="center">
+<img src="images/ill_1.png" alt=""></div>
+
+<h1>LA MARQUISE</h1>
+
+<br><br>
+<h2>I.</h2>
+
+<p>La marquise de R... n'était pas fort spirituelle, quoiqu'il
+soit reçu en littérature que toutes les vieilles femmes
+doivent pétiller d'esprit. Son ignorance était extrême sur
+toutes les choses que le frottement du monde ne lui avait
+point apprises. Elle n'avait pas non plus cette excessive
+délicatesse d'expression, cette pénétration exquise, ce
+tact merveilleux qui distinguent, à ce qu'on dit, les
+femmes qui ont beaucoup vécu. Elle était, au contraire,
+étourdie, brusque, franche, quelquefois même cynique.
+Elle détruisait absolument toutes les idées que je m'étais
+faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle
+était bien marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV;
+mais, comme ç'avait été dès lors un caractère d'exception,
+je vous prie de ne pas chercher dans son histoire
+l'étude sérieuse des moeurs d'une époque. La société me
+semble si difficile à connaître bien et à bien peindre dans
+tous les temps, que je ne veux point m'en mêler. Je me
+bornerai à vous raconter de ces faits particuliers qui établissent
+des rapports de sympathie irrécusable entre les
+hommes de toutes les sociétés et de tous les siècles.</p>
+
+<p>Je n'avais jamais trouvé un grand charme dans la société
+de cette marquise. Elle ne me semblait remarquable
+que pour la prodigieuse mémoire qu'elle avait conservée
+du temps de sa jeunesse, et pour la lucidité virile avec
+laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste, elle était,
+comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la
+veille et insouciante des événements qui n'avaient point
+sur sa destinée une influence directe.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas eu une de ces beautés piquantes qui,
+manquant d'éclat et de régularité, ne pouvaient se passer
+d'esprit. Une femme ainsi faite en acquérait pour devenir
+aussi belle que celles qui l'étaient davantage. La marquise,
+au contraire, avait eu le malheur d'être incontestablement
+belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle
+avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie
+d'étaler dans sa chambre à tous les regards. Elle y était
+représentée en nymphe chasseresse, avec un corsage de
+satin imprimé imitant la peau de tigre, des manches de
+dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de
+perles qui se jouait sur ses cheveux crêpés. C'était, malgré
+tout, une admirable peinture, et surtout une admirable
+femme; grande, svelte, brune, avec des yeux noirs,
+des traits sévères et nobles, une bouche vermeille qui
+ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait
+le désespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle,
+le satin et la poudre, c'eût été vraiment là une de
+ces nymphes fières et agiles que les mortels apercevaient
+au fond des forêts ou sur le flanc des montagnes pour en
+devenir fous d'amour et de regret.</p>
+
+<p>Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De
+son propre aveu, elle avait passé pour manquer d'esprit.
+Les hommes blasés d'alors aimaient moins la beauté pour
+elle-même que pour ses agaceries coquettes. Des femmes
+infiniment moins admirées lui avaient ravi tous ses adorateurs,
+et, ce qu'il y a d'étrange, elle n'avait pas semblé
+s'en soucier beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconté, <i>à bâtons
+rompus</i>, de sa vie me faisait penser que ce coeur-là
+n'avait point eu de jeunesse, et que la froideur de l'égoïsme
+avait dominé toute autre faculté. Cependant je voyais autour
+d'elle des amitiés assez vives pour la vieillesse: ses
+petits-enfants la chérissaient, et elle faisait du bien sans
+ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes,
+et avouait n'avoir jamais aimé son amant, le
+vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas trouver d'autre
+explication à son caractère.</p>
+
+<p>Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume.
+Il y avait de la tristesse dans ses pensées. «Mon cher
+enfant, me dit-elle, le vicomte de Larrieux vient de mourir
+de sa goutte; c'est une grande douleur pour moi, qui
+fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant
+de voir comme l'on meurt! Ce n'est pas étonnant,
+il était si vieux!</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avait-il? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts;
+mais je ne suis pas infirme comme il l'était; je
+dois espérer de vivre plus que lui. N'importe! voici plusieurs
+de mes amis qui s'en vont cette année, et on a beau
+se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne peut
+pas s'empêcher d'avoir peur quand on voit partir ainsi
+ses contemporains.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, lui dis-je, voilà tous les regrets que vous lui
+accordez, à ce pauvre Larrieux, qui vous a adorée pendant
+soixante ans, qui n'a cessé de se plaindre de vos
+rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebuté? C'était le
+modèle des amants, celui-là! On ne fait plus de pareils
+hommes!</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid,
+cet homme avait la manie de se lamenter et de se dire
+malheureux. Il ne l'était pas du tout, chacun le sait.»</p>
+
+<p>Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai
+de questions sur ce vicomte de Larrieux et sur elle-même;
+et voici la singulière réponse que j'en obtins.</p>
+
+<p>«Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez
+comme une personne d'un caractère très-maussade et
+très-inégal. Il se peut que cela soit. Jugez-en vous-même:
+je vais vous dire toute mon histoire, et vous confesser
+des travers que je n'ai jamais dévoilés à personne. Vous
+qui êtes d'une époque sans préjugés, vous me trouverez
+moins coupable peut-être que je ne me le semble à moi-même;
+mais, quelle que soit l'opinion que vous prendrez
+de moi, je ne mourrai pas sans m'être fait connaître à
+quelqu'un. Peut-être me donnerez-vous quelque marque
+de compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs.</p>
+
+<p>Je fus élevée à Saint-Cyr. L'éducation brillante qu'on
+y recevait produisait effectivement fort peu de chose.
+J'en sortis à seize ans pour épouser le marquis de R...,
+qui en avait cinquante, et je n'osai pas m'en plaindre,
+car tout le monde me félicitait sur ce beau mariage, et
+toutes les filles sans fortune enviaient mon sort.</p>
+
+<p>J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-là j'étais
+tout à fait bête. Cette éducation claustrale avait achevé
+d'engourdir mes facultés déjà très-lentes. Je sortis du
+couvent avec une de ces niaises innocences dont on a
+bien tort de nous faire un mérite, et qui nuisent souvent
+au bonheur de toute notre vie.</p>
+
+<p>En effet, l'expérience que j'acquis en six mois de mariage
+trouva un esprit si étroit pour la recevoir, qu'elle
+ne me servit de rien. J'appris, non pas à connaître la vie,
+mais à douter de moi-même. J'entrai dans le monde avec
+des idées tout à fait fausses et des préventions dont toute
+ma vie n'a pu détruire l'effet.</p>
+
+<p>A seize ans et demi j'étais veuve; et ma belle-mère,
+qui m'avait prise en amitié pour la nullité de mon caractère,
+m'exhorta à me remarier. Il est vrai que j'étais
+grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait devait
+retourner à la famille de mon mari au cas où je donnerais
+un beau-père à son héritier. Dès que mon deuil fut passé,
+on me produisit donc dans le monde, et l'on m'y entoura
+de galants. J'étais alors dans tout l'éclat de la beauté, et,
+de l'aveu de toutes les femmes, il n'était point de figure
+ni de taille qui pussent m'être comparées.</p>
+
+<p>Mais mon mari, ce libertin vieux et blasé qui n'avait
+jamais eu pour moi qu'un dédain ironique, et qui m'avait
+épousée pour obtenir une place promise à ma considération,
+m'avait laissé tant d'aversion pour le mariage que
+jamais je ne voulus consentir à contracter de nouveaux
+liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que
+tous les hommes étaient les mêmes, que tous avaient
+cette sécheresse de coeur, cette impitoyable ironie, ces
+caresses froides et insultantes qui m'avaient tant humiliée.
+Toute bornée que j'étais, j'avais fort bien compris
+que les rares transports de mon mari ne s'adressaient
+qu'à une belle femme, et qu'il n'y mettait rien de son
+âme. Je redevenais ensuite pour lui une sotte dont il rougissait
+en public, et qu'il eût voulu pouvoir renier.</p>
+
+<p>Cette funeste entrée dans la vie me désenchanta pour
+jamais. Mon coeur, qui n'était peut-être pas destiné à
+cette froideur, se resserra et s'entoura de méfiances. Je
+pris les hommes en aversion et en dégoût. Leurs hommages
+m'insultèrent; je ne vis en eux que des fourbes qui
+se faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai
+un ressentiment et une haine éternels.</p>
+
+<p>Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voilà
+pourquoi, avec les moeurs les plus austères, je ne fus
+point vertueuse. Oh! combien je regrettai de ne pouvoir
+l'être! combien je l'enviai, cette force morale et religieuse
+qui combat les passions et colore la vie! la mienne
+fut si froide et si nulle! que n'eussé-je point donné pour
+avoir des passions à réprimer, une lutte à soutenir, pour
+pouvoir me jeter à genoux et prier comme ces jeunes
+femmes que je voyais, au sortir du couvent, se maintenir
+sages dans le monde durant quelques années à force de
+ferveur et de résistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je
+à faire sur la terre? Rien qu'à me parer, à me montrer
+et à m'ennuyer. Je n'avais point de coeur, point de remords,
+point de terreurs; mon ange gardien dormait au
+lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mystères étaient
+pour moi sans consolation et sans poésie. Je n'avais nul
+besoin des protections célestes: les dangers n'étaient pas
+faits pour moi, et je me méprisais pour ce dont j'eusse
+dû me glorifier.</p>
+
+<p>Car il faut vous dire que je m'en prenais à moi autant
+qu'aux autres quand je trouvais en moi cette volonté de
+ne pas aimer dégénérée en impuissance. J'avais souvent
+confié aux femmes qui me pressaient de faire choix d'un
+mari ou d'un amant l'éloignement que m'inspiraient l'ingratitude,
+l'égoïsme et la brutalité des hommes. Elles me
+riaient au nez quand je parlais ainsi, m'assurant que
+tous n'étaient pas semblables à mon vieux mari, et qu'ils
+avaient des secrets pour se faire pardonner leurs défauts
+et leurs vices. Cette manière de raisonner me révoltait;
+j'étais humiliée d'être femme en entendant d'autres
+femmes exprimer des sentiments aussi grossiers, et rire
+comme des folles quand l'indignation me montait au
+visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles
+toutes.</p>
+
+<p>Et puis je retombais avec douleur sur moi-même; l'ennui
+me rongeait. La vie des autres était remplie, la
+mienne était vide et oisive. Alors je m'accusais de folie
+et d'ambition démesurée; je me mettais à croire tout ce
+que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui
+prenaient si bien leur siècle comme il était. Je me disais
+que l'ignorance m'avait perdue, que je m'étais forgé des
+espérances chimériques, que j'avais rêvé des hommes
+loyaux et parfaits qui n'étaient point de ce monde. En
+un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus
+envers moi.</p>
+
+<p>Tant que les femmes espérèrent me voir bientôt convertie
+à leurs maximes et à ce qu'elles appelaient leur
+sagesse, elles me supportèrent. Il y en avait même plus
+d'une qui fondait sur moi un grand espoir de justification
+pour elle-même, plus d'une qui avait passé des témoignages
+exagérés d'une vertu farouche à une conduite
+éventée, et qui se flattait de me voir donner au monde
+l'exemple d'une légèreté capable d'excuser la sienne.</p>
+
+<p>Mais quand elles virent que cela ne se réalisait point,
+que j'avais déjà vingt ans et que j'étais incorruptible,
+elles me prirent en horreur; elles prétendirent que j'étais
+leur critique incarnée et vivante; elles me tournèrent en
+ridicule avec leurs amants, et ma conquête fut l'objet des
+plus outrageants projets et des plus immorales entreprises.
+Des femmes d'un haut rang dans le monde ne
+rougirent point de tramer en riant d'infâmes complots
+contre moi, et, dans la liberté de moeurs de la campagne,
+je fus attaquée de toutes les manières avec un acharnement
+de désirs qui ressemblait à de la haine. Il y eut des
+hommes qui promirent à leurs maîtresses de m'apprivoiser,
+et des femmes qui permirent à leurs amants de l'essayer.
+Il y eut des maîtresses de maison qui s'offrirent à
+égarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers.
+J'eus des amis et des parents qui me présentèrent pour
+me tenter, des hommes dont j'aurais fait de très-beaux
+cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu l'ingénuité
+de leur ouvrir toute mon âme, elles savaient fort bien
+que ce n'était ni la piété, ni l'honneur, ni un ancien
+amour qui me préservait, mais bien la méfiance et un
+sentiment de répulsion involontaire; elles ne manquèrent
+pas de divulguer mon caractère, et, sans tenir compte
+des incertitudes et des angoisses de mon âme, elles répandirent
+hardiment que je méprisais tous les hommes.
+Il n'est rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent
+plutôt le libertinage que le dédain. Aussi partagèrent-ils
+l'aversion que les femmes avaient pour moi; ils
+ne me recherchèrent plus que pour satisfaire leur vengeance
+et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et la fausseté
+écrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en
+accrut chaque jour.</p>
+
+<p>Une femme d'esprit eût pris son parti sur tout cela;
+elle eût persévéré dans la résistance, ne fût-ce que pour
+augmenter la rage de ses rivales; elle se fût jetée ouvertement
+dans la piété pour se rattacher à la société de ce
+petit nombre de femmes vertueuses qui, même en ce
+temps-là, faisaient l'édification des honnêtes gens. Mais
+je n'avais pas assez de force dans le caractère pour faire
+face à l'orage qui grossissait contre moi. Je me voyais
+délaissée, haïe, méconnue; déjà ma réputation était
+sacrifiée aux imputations les plus horribles et les plus
+bizarres. Certaines femmes, vouées à la plus licencieuse
+débauche, feignaient de se voir en danger auprès de moi.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>II.</h2>
+
+<p>Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans
+talent, sans esprit, sans aucune qualité énergique ou séduisante,
+mais doué d'une grande candeur et d'une droiture
+de sentiments bien rare dans le monde où je vivais.
+Je commençais à me dire qu'il fallait faire enfin un <i>choix</i>,
+comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me
+marier, étant mère, et, n'ayant confiance à la bonté d'aucun
+homme, je ne croyais pas avoir ce droit. C'était
+donc un amant qu'il me fallait accepter pour être au niveau
+de la compagnie où j'étais jetée. Je me déterminai
+en faveur de ce provincial, dont le nom et l'état dans le
+monde me couvraient d'une assez belle protection. C'était
+le vicomte de Larrieux.</p>
+
+<p>Il m'aimait lui, et dans la sincérité de son âme! Mais
+son âme! en avait-il une? C'était un de ces hommes froids
+et positifs qui n'ont pas même pour eux l'élégance du
+vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait à son ordinaire,
+comme mon mari m'avait quelquefois aimée. Il n'était
+frappé que de ma beauté, et ne se mettait pas en peine
+de découvrir mon coeur. Chez lui ce n'était pas dédain,
+c'était ineptie. S'il eût trouvé en moi la puissance d'aimer,
+il n'eût pas su comment y répondre.</p>
+
+<p>Je ne crois pas qu'il ait existé un homme plus matériel
+que ce pauvre Larrieux. Il mangeait avec volupté, il
+s'endormait sur tous les fauteuils, et le reste du temps il
+prenait du tabac. Il était ainsi toujours occupé à satisfaire
+quelque appétit physique. Je ne pense pas qu'il eût une
+idée par jour.</p>
+
+<p>Avant de l'élever jusqu'à mon intimité, j'avais de l'amitié
+pour lui, parce que si je ne trouvais en lui rien de
+grand, du moins je n'y trouvais rien de méchant; et en
+cela seul consistait sa supériorité sur tout ce qui m'entourait.
+Je me flattai donc, en écoutant ses galanteries,
+qu'il me réconcilierait avec la nature humaine, et je me
+confiai à sa loyauté. Mais à peine lui eus-je donné sur
+moi ces droits que les femmes faibles ne reprennent jamais,
+qu'il me persécuta d'un genre d'obsession insupportable,
+et réduisit tout son système d'affection aux seuls
+témoignages qu'il fût capable d'apprécier.</p>
+
+<p>Vous voyez, mon ami, que j'étais tombée de Charybde
+en Scylla. Cet homme, qu'à son large appétit et à ses habitudes
+du sieste j'avais cru d'un sang si calme, n'avait
+même pas en lui le sentiment de cette forte amitié que
+j'espérais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui était impossible
+d'avoir de l'amitié pour une belle femme. Et si
+vous saviez ce qu'il appelait l'amour!</p>
+
+<p>Je n'ai point la prétention d'avoir été pétrie d'un autre
+limon que toutes les autres créatures humaines. À présent
+que je ne suis plus d'aucun sexe, je pense que j'étais
+alors tout aussi femme qu'une autre, mais qu'il a manqué
+au développement de mes facultés de rencontrer un
+homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de
+poésie sur les faits de la vie animale. Mais cela n'étant
+point, vous-même, qui êtes un homme, et par conséquent
+moins délicat sur cette perception de sentiment, vous
+devez comprendre le dégoût qui s'empare du coeur quand
+on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir
+compris les besoins. En trois jours le vicomte de Larrieux
+me devint insoutenable.</p>
+
+<p>Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'énergie de me
+débarrasser de lui! Pendant soixante ans il a fait mon
+tourment et ma satiété. Par complaisance, par faiblesse
+ou par ennui, je l'ai supporté. Toujours mécontent de
+mes répugnances, et toujours attiré vers moi par les obstacles
+que je mettais à sa passion, il a eu pour moi
+l'amour le plus patient, le plus courageux, le plus soutenu
+et le plus ennuyeux qu'un homme ait jamais eu pour une
+femme.</p>
+
+<p>Il est vrai que, depuis que je l'avais érigé auprès de
+moi en protecteur, mon rôle dans le monde était infiniment
+moins désagréable. Les hommes n'osaient plus me
+rechercher; car le vicomte était un terrible ferrailleur et
+un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient prédit que
+j'étais incapable de fixer un homme, voyaient avec dépit
+le vicomte enchaîné à mon char; et peut-être entrait-il
+dans ma patience envers lui un peu de cette vanité qui
+ne permet point à une femme de paraître délaissée. Il
+n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans
+la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'était un fort
+bel homme; il avait du coeur, il savait se taire à propos,
+il menait un grand train de vie, il ne manquait pas non
+plus de cette fatuité modeste qui fait ressortir le mérite
+d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'étaient point
+du tout dédaigneuses de cette fastidieuse beauté qui me
+semblait être le principal défaut du vicomte, elles étaient
+surprises du dévouement sincère qu'il me marquait, et le
+proposaient pour modèle à leurs amants. Je m'étais donc
+placée dans une situation enviée; mais cela, je vous assure,
+me dédommageait médiocrement des ennuis de
+l'intimité. Je les supportai pourtant avec résignation, et
+je gardai à Larrieux une inviolable fidélité. Voyez, mon
+cher enfant, si je fus aussi coupable envers lui que vous
+l'avez pensé.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai parfaitement comprise, lui répondis-je;
+c'est vous dire que je vous plains et que je vous estime.
+Vous avez fait aux moeurs de votre temps un véritable
+sacrifice, et vous fûtes persécutée parce que vous valiez
+mieux que ces moeurs-là. Avec un peu plus de force morale,
+vous eussiez trouvé dans la vertu tout le bonheur
+que vous ne trouvâtes point dans une intrigue. Mais
+laissez-moi m'étonner d'un fait: c'est que vous n'ayez
+point rencontré, dans tout le cours de votre vie, un seul
+homme capable de vous comprendre et digne de vous
+convertir au véritable amour. Faut-il en conclure que les
+hommes d'aujourd'hui valent mieux que les hommes
+d'autrefois?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait de votre part une grande fatuité, me répondit-elle
+en riant. J'ai fort peu à me louer des hommes
+de mon temps, et cependant je doute que vous ayez fait
+beaucoup de progrès; mais ne moralisons point. Qu'ils
+soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute
+à moi; je n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage
+fierté, il aurait fallu être une femme supérieure, et
+choisir d'un coup d'oeil d'aigle entre tous ces hommes si
+plats, si faux et si vides, un de ces êtres vrais et nobles,
+qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps.
+J'étais trop ignorante, trop bornée pour cela. A force de
+vivre, j'ai acquis plus de jugement: je me suis aperçue
+que certains d'entre eux, que j'avais confondus dans ma
+peine, méritaient d'autres sentiments; mais alors j'étais
+vieille. Il n'était plus temps de m'en aviser.</p>
+
+<p>&mdash;Et tant que vous fûtes jeune, repris-je, vous ne
+fûtes pas une seule fois tentée de faire un nouvel essai?
+Cette aversion farouche n'a jamais été ébranlée? Cela est
+étrange.»</p>
+<br><br>
+
+<h2>III.</h2>
+
+<p>La marquise garda un instant le silence; mais tout à
+coup, posant avec bruit sur la table sa tabatière d'or,
+qu'elle avait longtemps roulée entre ses doigts, «Eh
+bien, puisque j'ai commencé à me confesser, dit-elle, je
+veux tout avouer. Écoutez bien:</p>
+
+<p>«Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai été amoureuse,
+mais amoureuse comme personne ne l'a été, d'un
+amour passionné, indomptable, dévorant, et pourtant
+idéal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous étonne bien
+d'apprendre qu'une marquise du dix-huitième siècle n'ait
+eu dans toute sa vie qu'un amour, et un amour platonique!
+C'est que, voyez-vous, mon enfant, vous autres
+jeunes gens, vous croyez bien connaître les femmes, et
+vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts
+ans se mettaient à vous raconter franchement leur
+vie, peut-être découvririez-vous dans l'âme féminine des
+sources de vice et de vertu dont vous n'avez pas l'idée.</p>
+
+<p>Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour
+qui, moi, marquise, et marquise hautaine et fière entre
+toutes, je perdis tout à fait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de France ou le dauphin Louis XVI.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous débutez ainsi, il vous faudra trois heures
+pour arriver jusqu'à mon amant. J'aime mieux vous le
+dire: c'était un comédien.</p>
+
+<p>&mdash;C'était toujours bien un roi, j'imagine.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus noble et le plus élégant qui monta jamais
+sur les planches. Vous n'êtes pas surpris?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop. J'ai ouï dire que ces unions disproportionnées
+n'étaient pas rares, même dans le temps où les préjugés
+avaient le plus de force en France. Laquelle des
+amies de madame d'Épinay vivait donc avec Jéliotte?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous connaissez notre temps! Cela fait
+pitié. Eh! c'est précisément parce que ces traits-là sont
+consignés dans les mémoires, et cités avec étonnement,
+que vous devriez conclure leur rareté et leur contradiction
+avec les moeurs du temps. Soyez sûr qu'ils faisaient
+dès lors un grand scandale; et lorsque vous entendez
+parler d'horribles dépravations, du duc de Guiche et de
+Manicamp, de madame de Lionne et de sa fille, vous pouvez
+être assuré que ces choses-là étaient aussi révoltantes
+au temps où elles se passèrent qu'au temps où vous les
+lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignée
+vous les a transmises fussent les seuls honnêtes gens de
+France?»</p>
+
+<p>Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel
+de nous deux était compétent pour juger la question. Je
+la ramenai à son histoire, qu'elle reprit ainsi:</p>
+
+<p>«Pour vous prouver combien peu cela était toléré, je
+vous dirai que la première fois que je le vis, et que j'exprimai
+mon admiration à la comtesse de Ferrières, qui se
+trouvait auprès de moi, elle me répondit: «Ma toute
+belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement
+devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement
+si l'on vous soupçonnait d'oublier qu'aux yeux
+d'une femme bien née un comédien ne peut pas être un
+homme.»</p>
+
+<p>Cette parole de madame de Ferrières me resta dans
+l'esprit, je ne sais pourquoi. Dans la situation où j'étais,
+ce ton de mépris me paraissait absurde; et cette crainte
+que je ne vinsse à me compromettre par mon admiration
+semblait une hypocrite méchanceté.</p>
+
+<p>Il s'appelait Lélio, était Italien de naissance, mais parlait
+admirablement le français. Il pouvait bien avoir trente-cinq
+ans, quoique sur la scène il parût souvent n'en
+avoir pas vingt. Il jouait mieux Corneille que Racine;
+mais dans l'un et dans l'autre il était inimitable.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'étonne, dis-je en interrompant la marquise, que
+son nom ne soit pas resté dans les annales du talent dramatique.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'eut jamais de réputation, répondit-elle; on ne
+l'appréciait ni à la ville et à la cour. A ses débuts, j'ai ouï
+dire qu'il fut outrageusement sifflé. Par la suite, on lui
+tint compte de la chaleur de son âme et de ses efforts pour
+se perfectionner; on le toléra, on l'applaudit parfois;
+mais, en somme, on le considéra toujours comme un comédien
+de mauvais goût.</p>
+
+<p>C'était un homme qui, en fait d'art, n'était pas plus de
+son siècle qu'en fait de moeurs je n'étais du mien. Ce fut
+peut-être là le rapport immatériel, mais tout-puissant,
+qui des deux extrémités de la chaîne sociale attira nos
+âmes l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus compris
+Lélio que le monde ne m'a jugée. «Cet homme est exagéré,
+disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;» et de
+moi l'on disait ailleurs: «Cette femme est méprisante et
+froide; elle n'a pas de coeur.» Qui sait si nous n'étions
+pas les deux êtres qui sentaient le plus vivement de
+l'époque!</p>
+
+<p>Dans ce temps-là, on jouait la tragédie <i>décemment</i>;
+il fallait avoir bon ton, même en donnant un soufflet; il
+fallait mourir convenablement et tomber avec grâce. L'art
+dramatique était façonné aux convenances du beau monde;
+la diction et le geste des acteurs étaient en rapport avec
+les paniers et la poudre dont on affublait encore Phèdre
+et Clytemnestre. Je n'avais pas calculé et senti les défauts
+de cette école. Je n'allais pas loin dans mes réflexions;
+seulement la tragédie m'ennuyait à mourir; et comme il
+était de mauvais ton d'en convenir, j'allais courageusement
+m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air froid
+et contraint dont j'écoutais ces pompeuses tirades faisait
+dire de moi que j'étais insensible au charme des beaux
+vers.</p>
+
+<p>J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand
+je retournai un soir à la Comédie-Française pour voir jouer
+<i>le Cid</i>. Pendant mon séjour à la campagne, Lélio avait
+été admis à ce théâtre, et je le voyais pour la première
+fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tôt le son de
+sa voix que je fus émue. C'était une voix plus pénétrante
+que sonore, une voix nerveuse et accentuée. Sa voix était
+une des choses que l'on critiquait en lui. On voulait que
+le Cid eût une basse-taille, comme on voulait que tous les
+héros de l'antiquité fussent grands et forts. Un roi qui
+n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre
+le diadème: cela était contraire aux arrêts du bon goût.</p>
+
+<p>Lélio était petit et grêle; sa beauté ne consistait pas
+dans les traits, mais dans la noblesse du front, dans la
+grâce irrésistible des attitudes, dans l'abandon de la démarche,
+dans l'expression fière et mélancolique de la physionomie.
+Je n'ai jamais vu dans une statue, dans une
+peinture, dans un homme, une puissance de beauté plus
+idéale et plus suave. C'est pour lui qu'aurait dû être créé
+le mot de <i>charme</i>, qui s'appliquait à toutes ses paroles,
+à tous ses regards, à tous ses mouvements.</p>
+
+<p>Que vous dirai-je! Ce fut en effet un <i>charme</i> jeté sur
+moi. Cet homme, qui marchait, qui parlait, qui agissait
+sans méthode et sans prétention, qui sanglotait avec le
+coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait lui-même pour
+s'identifier avec la passion; cet homme que l'âme semblait
+user et briser, et dont un regard renfermait tout
+l'amour que j'avais cherché vainement dans le monde,
+exerça sur moi une puissance vraiment électrique; cet
+homme, qui n'était pas né dans son temps de gloire et de
+sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et
+marcher avec lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon
+dieu, ma vie, mon amour.</p>
+
+<p>Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait,
+il me dominait. Ce n'était pas un homme pour moi; mais
+je l'entendais autrement que madame de Ferrières; c'était
+bien plus: c'était une puissance morale, un maître intellectuel,
+dont l'âme pétrissait la mienne à son gré. Bientôt
+il me fut impossible de renfermer les impressions que je
+recevais de lui. J'abandonnai ma loge à la Comédie-Française
+pour ne pas me trahir. Je feignis d'être devenue
+dévote, et d'aller, le soir, prier dans les églises. Au lieu
+de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me mêler au
+peuple pour l'écouter et le contempler à mon aise. Enfin,
+je gagnai un des employés du théâtre, et j'eus, dans un
+coin de la salle, une place étroite et secrète où nul regard
+ne pouvait m'atteindre et où je me rendais par un
+passage dérobé. Pour plus de sûreté, je m'habillais en
+écolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel
+je n'avais jamais échangé un mot ni un regard,
+avaient pour moi tout l'attrait du mystère et toute l'illusion
+du bonheur. Quand l'heure de la comédie sonnait à
+l'énorme pendule de mon salon, de violentes palpitations
+me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on
+apprêtait ma voiture; je marchais avec agitation, et si
+Larrieux était près de moi, je le brutalisais pour le renvoyer;
+j'éloignais avec un art infini les autres importuns.
+Tout l'esprit que me donna cette passion de théâtre n'est
+pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la dissimulation
+et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans à
+Larrieux, qui était le plus jaloux des hommes, et à tous
+les méchants qui m'entouraient.</p>
+
+<p>Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais
+avec avidité, avec délices. Elle était si pure! Pourquoi
+donc en aurais-je rougi? Elle me créait une vie nouvelle;
+elle m'initiait enfin à tout ce que j'avais désiré
+connaître et sentir; jusqu'à un certain point elle me faisait
+femme.</p>
+
+<p>J'étais heureuse, j'étais fière de me sentir trembler,
+étouffer, défaillir. La première fois qu'une violente palpitation
+vint éveiller mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil
+qu'une jeune mère au premier mouvement de l'enfant
+renfermé dans son sein. Je devins boudeuse, rieuse, maligne,
+inégale. Le bon Larrieux observa que la dévotion
+me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on
+trouva que j'embellissais chaque jour davantage, que mon
+oeil noir se veloutait, que mon sourire avait de la pensée,
+que mes remarques sur toutes choses portaient plus juste
+et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue capable.
+On en fit tout l'honneur à Larrieux, qui en était pourtant
+bien innocent.</p>
+
+<p>Je suis décousue dans mes souvenirs, parce que voici
+une époque de ma vie où ils m'inondent. En vous les disant,
+il me semble que je rajeunis et que mon coeur bat
+encore au nom de Lélio. Je vous disais tout à l'heure
+qu'en entendant sonner la pendule je frémissais de joie et
+d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir
+l'espèce de suffocation délicieuse qui s'emparait de moi au
+timbre de cette sonnerie. Depuis ce temps-là des vicissitudes
+de fortune m'ont amenée à me trouver fort heureuse
+dans un petit appartement du Marais. Eh bien! je
+ne regrette rien de mon riche hôtel, de mon noble faubourg
+et de ma splendeur passée, que les objets qui
+m'eussent rappelé ce temps d'amour et de rêves. J'ai
+sauvé du désastre quelques meubles qui datent de cette
+époque, et que je regarde avec la même émotion que si
+l'heure allait sonner, et que si le pied de mes chevaux
+battait le pavé. Oh! mon enfant, n'aimez jamais ainsi;
+car c'est un orage qui ne s'apaise qu'à la mort!</p>
+
+<p>Alors je partais, vive, et légère, et jeune, et heureuse!
+Je commençais à apprécier tout ce dont se composait ma
+vie, le luxe, la jeunesse, la beauté. Le bonheur se révélait
+à moi par tous les sens, par tous les pores. Doucement
+pliée au fond de mon carrosse, les pieds enfoncés
+dans la fourrure, je voyais ma figure brillante et parée
+se répéter dans la glace encadrée d'or placée vis-à-vis de
+moi. Le costume des femmes, dont on s'est tant moqué
+depuis, était alors d'une richesse et d'un éclat extraordinaires;
+porté avec goût et châtié dans ses exagérations,
+il prêtait à la beauté une noblesse et une grâce moelleuse
+dont les peintures ne sauraient vous donner l'idée. Avec
+tout cet attirail de plumes, d'étoffes et de fleurs, une
+femme était forcée de mettre une sorte de lenteur à tous
+ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches qui, lorsqu'elles
+étaient poudrées et habillées de blanc, traînant
+leur longue queue de moire et balançant avec souplesse
+les plumes de leur front, pouvaient, sans hyperbole, être
+comparées à des cygnes. C'était, en effet, quoi qu'en ait
+dit Rousseau, bien plus à des oiseaux qu'à des guêpes
+que nous ressemblions avec ces énormes plis de satin,
+cette profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient
+un petit corps tout frêle, comme le duvet cache
+la tourterelle; avec ces longs ailerons de dentelle qui
+tombaient du bras, avec ces vives couleurs qui bigarraient
+nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand
+nous tenions nos petits pieds en équilibre dans de jolies
+mules à talons, c'est alors vraiment que nous semblions
+craindre de toucher la terre, et que nous marchions avec
+la précaution dédaigneuse d'une bergeronnette au bord
+d'un ruisseau.</p>
+
+<p>A l'époque dont je vous parle, on commençait à porter
+de la poudre blonde, qui donnait aux cheveux une teinte
+douce et cendrée. Cette manière d'atténuer la crudité des
+tons de la chevelure donnait au visage beaucoup de douceur
+et aux yeux un éclat extraordinaire. Le front, entièrement
+découvert, se perdait dans les pâles nuances de
+ces cheveux de convention; il en paraissait plus large,
+plus pur, et toutes les femmes avaient l'air noble. Aux
+crêpés, qui n'ont jamais été gracieux, à mon sens, avaient
+succédé les coiffures basses, les grosses boucles rejetées
+en arrière et tombant sur le cou et sur les épaules. Cette
+coiffure m'allait fort bien, et j'étais renommée pour la richesse
+et l'invention de mes parures. Je sortais tantôt
+avec une robe de velours nacarat garnie de grèbe, tantôt
+avec une tunique de satin blanc, bordée de peau de tigre,
+quelquefois avec un habit complet de damas lilas lamé
+d'argent, et des plumes blanches montées en perles. C'est
+ainsi que j'allais faire quelques visites en attendant l'heure
+de la seconde pièce; car Lélio ne jouait jamais dans la
+première.</p>
+
+<p>Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais
+dans mon carrosse je regardais avec complaisance
+la femme qui aimait Lélio, et qui pouvait s'en faire aimer.
+Jusque-là le seul plaisir que j'eusse trouvé à être belle
+consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin que je
+prenais à m'embellir était une bien bénigne vengeance
+envers ces femmes qui avaient ourdi de si horribles complots
+contre moi. Mais du moment que j'aimai, je me mis
+à jouir de ma beauté pour moi-même. Je n'avais que cela
+à offrir à Lélio en compensation de tous les triomphes
+qu'on lui déniait à Paris, et je m'amusais à me représenter
+l'orgueil et la joie de ce pauvre comédien si moqué,
+si méconnu, si rebuté, le jour où il apprendrait que la
+marquise de R... lui avait voué son culte.</p>
+
+<p>Au reste, ce n'étaient là que des rêves riants et fugitifs;
+c'étaient tous les résultats, tous les profits que je
+tirais de ma position. Dès que mes pensées prenaient un
+corps et que je m'apercevais de la consistance d'un projet
+quelconque de mon amour, je l'étouffais courageusement,
+et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon
+âme. Vous me regardez d'un air étonné? Je vous expliquerai
+cela tout à l'heure. Laissez-moi parcourir le monde
+enchanté de mes souvenirs.</p>
+
+<p>Vers huit heures, je me faisais descendre à la petite
+église des Carmélites, près le Luxembourg; je renvoyais
+ma voiture, et j'étais censée assister à des conférences
+religieuses qui s'y tenaient à cette heure-là; mais je ne
+faisais que traverser l'église et le jardin; je sortais par
+une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une
+jeune ouvrière nommée Florence, qui m'était toute dévouée.
+Je m'enfermais dans sa chambre, et je déposais
+avec joie sur son grabat tous mes atours pour endosser
+l'habit noir carré, l'épée à gaine de chagrin et la perruque
+symétrique d'un jeune proviseur de collège aspirant
+à la prêtrise. Grande comme j'étais, brune et le regard
+inoffensif, j'avais bien l'air gauche et hypocrite
+d'un petit prestolet qui se cache pour aller au spectacle.
+Florence, qui me supposait une intrigue véritable au dehors,
+riait avec moi de mes métamorphoses, et j'avoue
+que je ne les eusse pas prises plus gaiement pour aller
+m'enivrer de plaisir et d'amour, comme toutes ces jeunes
+folles qui avaient des soupers clandestins dans les petites
+maisons.</p>
+
+<p>Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans
+ma logette du théâtre. Ah! alors mes palpitations, mes
+terreurs, mes joies, mes impatiences cessaient. Un recueillement
+profond s'emparait de toutes mes facultés, et
+je restais comme absorbée jusqu'au lever du rideau, dans
+l'attente d'une grande solennité.</p>
+
+<p>Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnétique,
+comme il la tient haletante et immobile dans
+le cercle magique qu'il trace au-dessus d'elle, l'âme de
+Lélio, sa grande âme de tragédien et de poète, enveloppait
+toutes mes facultés et me plongeait dans la torpeur
+de l'admiration. J'écoutais, les mains contractées sur mon
+genou, le menton appuyé sur le velours d'Utrecht de la
+loge, le front baigné de sueur. Je retenais ma respiration,
+je maudissais la clarté fatigante des lumières, qui
+lassait mes yeux secs et brûlants, attachés à tous ses
+gestes, à tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre
+palpitation de son sein, le moindre pli de son front. Ses
+émotions feintes, ses malheurs de théâtre, me pénétraient
+comme des choses réelles. Je ne savais bientôt plus distinguer
+l'erreur de la vérité. Lélio n'existait plus pour
+moi: c'était Rodrigue, c'était Bajazet, c'était Hippolyte.
+Je haïssais ses ennemis, je tremblais pour ses dangers;
+ses douleurs me faisaient répondre avec lui des flots de
+larmes; sa mort m'arrachait des cris que j'étais forcée
+d'étouffer en mâchant mon mouchoir. Dans les entr'actes,
+je tombais épuisée au fond de ma loge; j'y restais comme
+morte, jusqu'à ce que l'aigre ritournelle m'eût annoncé
+le lever du rideau. Alors je ressuscitais, je redevenais
+forte et ardente, pour admirer, pour sentir, pour pleurer.
+Que de fraîcheur, que de poésie, que de jeunesse il y avait
+dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette génération
+fût de glace pour ne pas tomber à ses pieds.</p>
+
+<p>Et pourtant, quoiqu'il choquât toutes les idées reçues,
+quoiqu'il lui fût impossible de se faire au goût de ce sot
+public, quoiqu'il scandalisât les femmes par le désordre
+de sa tenue, quoiqu'il offensât les hommes par ses mépris
+pour leurs sottes exigences, il avait des moments de
+puissance sublime et de fascination irrésistible, où il prenait
+tout ce public rétif et ingrat dans son regard et dans
+sa parole, comme dans le creux de sa main, et il le forçait
+d'applaudir et de frissonner. Cela était rare, parce
+que l'on ne change pas subitement tout l'esprit d'un
+siècle; mais quand cela arrivait, les applaudissements
+étaient frénétiques; il semblait que, subjugués alors par
+son génie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs
+injustices. Moi, je croyais plutôt que cet homme avait par
+instants une puissance surnaturelle, et que ses plus amers
+contempteurs se sentaient entraînés à le faire triompher
+malgré eux. En vérité, dans ces moments-là la salle de
+la Comédie-Française semblait frappée de délire, et en
+sortant on se regardait tout étonné d'avoir applaudi Lélio.
+Pour moi, je me livrais alors à mon émotion; je criais,
+je pleurais, je le nommais avec passion, je l'appelais avec
+folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le
+grand orage qui éclatait autour de moi.</p>
+
+<p>D'autres fois on le sifflait dans des situations où il me
+semblait sublime, et je quittais le spectacle avec rage.
+Ces jours-là étaient les plus dangereux pour moi. J'étais
+violemment tentée d'aller le trouver, de pleurer avec lui,
+de maudire le siècle et de le consoler en lui offrant mon
+enthousiasme et mon amour.</p>
+
+<p>Un soir que je sortais par le passage dérobé où j'étais
+admise, je vis passer rapidement devant moi un homme
+petit et maigre qui se dirigeait vers la rue. Un machiniste
+lui ôta son chapeau en lui disant: «Bonsoir, monsieur
+Lélio.» Aussitôt, avide de regarder de près cet homme
+extraordinaire, je m'élance sur ses traces, je traverse la
+rue, et sans me soucier du danger auquel je m'expose,
+j'entre avec lui dans un café. Heureusement c'était un
+café borgne, où je ne devais rencontrer aucune personne
+de mon rang.</p>
+
+<p>Quand, à la clarté d'un mauvais lustre enfumé, j'eus
+jeté les yeux sur Lélio, je crus m'être trompée et avoir
+suivi un autre que lui. Il avait au moins trente-cinq ans:
+il était jaune, flétri, usé; il était mal mis; il avait l'air
+commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait
+la main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait
+horriblement. Il me fallut entendre prononcer plusieurs
+fois son nom pour m'assurer que c'était bien là le dieu du
+théâtre et l'interprète du grand Corneille. Je ne retrouvais
+plus rien en lui des charmes qui m'avaient fascinée,
+pas même son regard si noble, si ardent et si triste. Son
+oeil était morne, éteint, presque stupide; sa prononciation
+accentuée devenait ignoble en s'adressant au garçon
+de café, en parlant de jeu, de cabaret et de filles. Sa démarche
+était lâche, sa tournure sale, ses joues mal essuyées
+de fard. Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio.
+Le temple était vide et pauvre; l'oracle était muet; le
+dieu s'était fait homme; pas même homme, comédien.</p>
+
+<p>Il sortit, et je restai longtemps stupéfaite à ma place,
+ne songeant point à avaler le vin chaud épicé que j'avais
+demandé pour me donner un air cavalier. Quand je m'aperçus
+du lieu où j'étais et des regards qui s'attachaient
+sur moi, la peur me prit; c'était la première fois de ma
+vie que je me trouvais dans une situation si équivoque et
+dans un contact si direct avec des gens de cette classe;
+depuis, l'émigration m'a bien aguerrie à ces inconvenances
+de position.</p>
+
+<p>Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer.
+Le garçon courut après moi. J'eus une honte effroyable;
+il fallut rentrer, m'expliquer au comptoir, soutenir tous
+les regards méfiants et moqueurs dirigés sur moi. Quand
+je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je cherchai
+vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus
+devant la Comédie; Des pas lourds se faisaient entendre
+toujours sur les miens. Je me retournai en tremblant; je
+vis un grand escogriffe que j'avais remarqué dans un coin
+du café, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou de quelque
+chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me
+dit, la frayeur m'ôtait l'intelligence; cependant j'eus assez
+de présence d'esprit pour m'en débarrasser. Transformée
+tout d'un coup en héroïne par ce courage que donne la
+peur, je lui allongeai rapidement un coup de canne dans
+la figure, et, jetant aussitôt la canne pour mieux courir,
+tandis qu'il restait étourdi de mon audace, je pris ma
+course, légère comme un trait, et ne m'arrêtai que chez
+Florence. Quand je m'éveillai le lendemain à midi dans
+mon lit à rideaux ouatés et à chapiteaux de plumes rosés,
+je crus avoir fait un rêve, et j'éprouvai de ma déception
+et de mon aventure de la veille une grande mortification.
+Je me crus sérieusement guérie de mon amour, et j'essayai
+de m'en féliciter; mais ce fut en vain. J'en éprouvais
+un regret mortel; l'ennui retombait sur ma vie, tout
+se désenchantait. Ce jour-là je mis Larrieux à la porte.</p>
+
+<p>Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes
+des autres soirs. Le monde me sembla insipide.
+J'allai à l'église; j'écoutai la conférence, résolue à me
+faire dévote; je m'y enrhumai: j'en revins malade.</p>
+
+<p>Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrières
+vint me voir, m'assura que je n'avais point de fièvre,
+que le lit me rendait malade, qu'il fallait me distraire,
+sortir, aller à la Comédie. Je crois qu'elle avait des vues
+sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort.</p>
+
+<p>Il en arriva autrement; elle me força d'aller avec elle
+voir jouer <i>Cinna</i>. «Vous ne venez plus au spectacle, me
+disait-elle; c'est la dévotion et l'ennui qui vous minent.
+Il y a longtemps que vous n'avez vu Lélio; il a fait des
+progrès; on l'applaudit quelquefois maintenant; j'ai dans
+l'idée qu'il deviendra supportable.»</p>
+
+<p>Je ne sais comment je me laissai entraîner. Au reste,
+désenchantée de Lélio comme je l'étais, je ne risquais
+plus de me perdre en affrontant ses séductions en public.
+Je me parai excessivement, et j'allai en grande loge d'avant-scène
+braver un danger auquel je ne croyais plus.</p>
+
+<p>Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lélio fut
+sublime, et je m'aperçus que jamais je n'en avais été plus
+éprise. L'aventure de la veille ne me paraissait plus qu'un
+rêve; il ne se pouvait pas que Lélio fût autre qu'il ne me
+paraissait sur la scène. Malgré moi, je retombai dans
+toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer.
+Je fus forcée de couvrir mon visage en pleurs de
+mon mouchoir; dans mon désordre, j'effaçai mon rouge,
+j'enlevai mes mouches, et la comtesse de Ferrières m'engagea
+à me retirer au fond de ma loge, parce que mon
+émotion faisait événement dans la salle. Heureusement
+j'eus l'adresse de faire croire que tout cet attendrissement
+était produit par le jeu de mademoiselle Hippolyte
+Clairon. C'était, à mon avis, une tragédienne bien froide
+et bien compassée, trop supérieure peut-être, par son
+éducation et son caractère, à la profession du théâtre
+comme on l'entendait alors; mais la manière dont elle
+disait <i>Tout beau</i>, dans <i>Cinna</i>, lui avait fait une
+réputation de haut lieu.</p>
+
+<p>Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lélio, elle
+devenait très-supérieure à elle-même. Quoiqu'elle affichât
+aussi un mépris de bon ton pour sa méthode, elle subissait
+l'influence de son génie sans s'en apercevoir, et s'inspirait
+de lui lorsque la passion les mettait en rapport sur
+la scène.</p>
+
+<p>Ce soir-là Lélio me remarqua, soit pour ma parure, soit
+pour mon émotion; car je le vis se pencher, dans un instant
+où il était hors de scène, vers un des hommes qui
+étaient assis à cette époque sur le théâtre, et lui demander
+mon nom. Je compris cela à la manière dont leurs
+regards me désignèrent. J'en eus un battement de coeur
+qui faillit m'étouffer, et je remarquai que dans le cours
+de la pièce les yeux de Lélio se dirigèrent plusieurs fois
+de mon côté. Que n'aurais-je pas donné pour savoir ce
+que lui avait dit de moi le chevalier de Brétillac, celui
+qu'il avait interrogé, et qui, en me regardant, lui avait
+parlé à plusieurs reprises! La figure de Lélio, forcée de
+rester grave pour ne pas déroger à la dignité de son rôle,
+n'avait rien exprimé qui pût me faire deviner le genre de
+renseignements qu'on lui donnait sur mon compte. Je
+connaissais du reste fort peu ce Brétillac; je n'imaginais
+pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal.</p>
+
+<p>De ce soir seulement je compris l'espèce d'amour qui
+m'enchaînait à Lélio: c'était une passion tout intellectuelle,
+toute romanesque. Ce n'était pas lui que j'aimais,
+mais le héros des anciens jours qu'il savait représenter;
+ces types de franchise, de loyauté et de tendresse à jamais
+perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui
+et par lui reportée à une époque de vertus désormais oubliées.
+J'avais l'orgueil de penser qu'en ces jours-là je
+n'eusse pas été méconnue et diffamée, que mon coeur eût
+pu se donner, et que je n'eusse pas été réduite à aimer
+un fantôme de comédie. Lélio n'était pour moi que l'ombre
+du Cid, que le représentant de l'amour antique et chevaleresque
+dont on se moquait maintenant en France. Lui,
+l'homme, l'histrion, je ne le craignais guère, je l'avais
+vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lélio à moi,
+c'était un être factice que je ne pouvais plus saisir dès
+qu'on éloignait le lustre de la Comédie. Il lui fallait l'illusion
+de la scène, le reflet des quinquets, le fard du costume
+pour être celui que j'aimais. En dépouillant tout cela,
+il rentrait pour moi dans le néant; comme une étoile il
+s'effaçait à l'éclat du jour. Hors les planches il ne me prenait
+plus la moindre envie de le voir, et même j'en eusse
+été désespérée. C'eût été pour moi comme de contempler
+un grand homme réduit à un peu de cendre dans un vase
+d'argile.</p>
+
+<p>Mes fréquentes absences aux heures où j'avais l'habitude
+de recevoir Larrieux, et surtout mon refus formel
+d'être désormais sur un autre pied avec lui que sur celui
+de l'amitié, lui inspirèrent un accès de jalousie mieux
+fondé, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eût ressentis.
+Un soir que j'allais aux Carmélites dans l'intention de
+m'en échapper par l'autre issue, je m'aperçus qu'il me
+suivait, et je compris qu'il serait désormais presque impossible
+de lui cacher mes courses nocturnes. Je pris donc
+le parti d'aller publiquement au théâtre. J'acquis peu à
+peu l'hypocrisie nécessaire pour renfermer mes impressions,
+et d'ailleurs je me mis à professer hautement pour
+Hippolyte Clairon une admiration qui pouvait donner le
+change sur mes véritables sentiments. J'étais désormais
+plus gênée; forcée comme je l'étais de m'observer attentivement,
+mon plaisir était moins vif et moins profond.
+Mais de cette situation il en naquit une autre qui établit
+une compensation rapide. Lélio me voyait, il m'observait;
+ma beauté l'avait frappé, ma sensibilité le flattait. Ses
+regards avaient peine à se détacher de moi. Quelquefois
+il en eut des distractions qui mécontentèrent le public.
+Bientôt il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait
+à en perdre la tête.</p>
+
+<p>Ma loge ayant semblé faire envie à la princesse de Vaudemont,
+je la lui avais cédée pour en prendre une plus
+petite, plus enfoncée et mieux située. J'étais tout à fait
+sur la rampe, je ne perdais pas un regard de Lélio, et les
+siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre.
+D'ailleurs, je n'avais même plus besoin de ce moyen pour
+correspondre avec toutes ses sensations: dans le son de
+sa voix, dans les soupirs de son sein, dans l'accent qu'il
+donnait à certains vers, à certains mots, je comprenais
+qu'il s'adressait à moi. J'étais la plus fière et la plus heureuse
+des femmes; car à ces heures-là ce n'était pas du
+comédien, c'était du héros que j'étais aimée.</p>
+
+<p>Eh bien! après deux années d'un amour que j'avais
+nourri inconnu et solitaire au fond de mon âme, trois hivers
+s'écoulèrent encore sur cet amour désormais partagé
+sans que jamais mon regard donnât à Lélio le droit d'espérer
+autre chose que ces rapports intimes et mystérieux.
+J'ai su depuis que Lélio m'avait souvent suivie dans les
+promenades; je ne daignai pas l'apercevoir ni le distinguer
+dans la foule, tant j'étais peu avertie par le désir de
+le distinguer hors du théâtre. Ces cinq années sont les
+seules que j'aie vécu sur quatre-vingts.</p>
+
+<p>Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom
+d'un nouvel acteur engagé à la Comédie-Française, à la
+place de Lélio, qui partait pour l'étranger. Cette nouvelle
+fut un coup mortel pour moi; je ne concevais point comment
+je pourrais vivre désormais sans cette émotion, sans
+cette existence de passion et d'orage. Cela fit faire à mon
+amour un progrès immense et faillit me perdre.</p>
+
+<p>Désormais je ne me combattis plus pour étouffer dès sa
+naissance toute pensée contraire à la dignité de mon rang.
+Je ne m'applaudis plus de ce qu'était réellement Lélio. Je
+souffris, je murmurai en secret de ce qu'il n'était point
+ce qu'il paraissait être sur les planches, et j'allai jusqu'à
+le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque
+soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes préjugés
+et toutes les répugnances de mon organisation.
+Maintenant que j'allais perdre cet être moral qui remplissait
+depuis si longtemps mon âme, il me prenait envie de
+réaliser tous mes rêves et d'essayer de la vie positive, sauf
+à détester ensuite et la vie, et Lélio, et moi-même.</p>
+
+<p>J'en étais à ces irrésolutions, lorsque je reçus une lettre
+d'une écriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que
+j'aie conservée parmi les mille protestations écrites de
+Larrieux et les mille déclarations parfumées de cent
+autres. C'est qu'en effet c'est la seule lettre d'amour que
+j'aie reçue.»</p>
+
+<p>La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une
+main assurée un coffre de marqueterie, et en tira une
+lettre bien froissée, bien amincie, que je lus avec peine.</p>
+
+<p>«MADAME,</p>
+
+<p>«Je suis moralement sûr que cette lettre ne vous inspirera
+que du mépris; vous ne la trouverez même pas
+digne de votre colère. Mais qu'importe à l'homme qui
+tombe dans un abîme une pierre de plus ou de moins
+dans le fond? Vous me considérerez comme un fou, et
+vous ne vous tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez
+peut-être en secret, car vous ne pourrez pas douter
+de ma sincérité. Quelque humble que la piété vous ait
+faite, vous comprendrez peut-être l'étendue de mon
+désespoir; vous devez savoir déjà, Madame, ce que vos
+yeux peuvent faire de mal et de bien.</p>
+
+<p>«Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensée
+de compassion, si ce soir, à l'heure avidement appelée
+où chaque soir je recommence à vivre, j'aperçois sur
+vos traits une-légère expression de pitié, je partirai
+moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir
+qui me donnera peut-être la force de vivre ailleurs et d'y
+poursuivre mon ingrate et pénible carrière.</p>
+
+<p>«Mais vous devez le savoir déjà, Madame: il est impossible
+que mon trouble, mon emportement, mes cris
+de colère et de désespoir ne m'aient pas trahi vingt fois
+sur la scène. Vous n'avez pas pu allumer tous ces feux
+sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez.
+Ah! vous avez peut-être joué comme le tigre avec sa
+proie, vous vous êtes fait un amusement peut-être de
+mes tourments et de mes folies.</p>
+
+<p>«Oh! non: c'est trop de présomption. Non, Madame,
+je ne le crois pas; vous n'y avez jamais songé. Vous êtes
+sensible aux vers du grand Corneille, vous vous identifiez
+avec les nobles passions de la tragédie: voilà tout.
+Et moi, insensé, j'ai osé croire que ma voix seule éveillait
+quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait
+un écho dans le vôtre, qu'il y avait entre vous et moi
+quelque chose de plus qu'entre moi et le public. Oh!
+c'était une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi,
+Madame; que vous importe? Craindriez-vous que
+j'allasse m'en vanter? De quel droit pourrais-je le faire,
+et quel titre aurais-je pour être cru sur ma parole? Je
+ne ferais que me livrer à la risée des gens sensés. Laissez-la-moi,
+vous dis-je, cette conviction que j'accueille
+en tremblant et qui m'a donné plus de bonheur à elle
+seule que la sévérité du public envers moi ne m'a donné
+de chagrin. Laissez-moi vous bénir, vous remercier à
+genoux de cette sensibilité que j'ai découverte dans
+votre âme et que nulle autre âme ne m'a accordée, de
+ces larmes que je vous ai vue verser sur mes malheurs
+de théâtre, et qui ont souvent porté mes inspirations
+jusqu'au délire; de ces regards timides qui, je l'ai cru
+du moins, cherchaient à me consoler des froideurs de
+mon auditoire.</p>
+
+<p>«Oh! pourquoi êtes-vous née dans l'éclat et dans le
+faste! pourquoi ne suis-je qu'un pauvre artiste sans
+gloire et sans nom! Que n'ai-je la faveur du public et la
+richesse d'un financier à troquer contre un nom, contre
+un de ces titres que jusqu'ici j'ai dédaignés, et qui me
+permettraient peut-être d'aspirer à vous! Autrefois je
+préférais la distinction du talent à toute autre; je me demandais
+à quoi bon être chevalier ou marquis, si ce n'est
+pour être sot, fat et impertinent; je haïssais l'orgueil
+des grands, et je me croyais assez vengé de leurs dédains
+si je m'élevais au-dessus d'eux par mon génie.</p>
+
+<p>«Chimères et déceptions! mes forces ont trahi mon
+ambition insensée. Je suis resté obscur; j'ai fait pis, j'ai
+frisé le succès, et je l'ai laissé échapper. Je croyais me
+sentir grand, et on m'a jeté dans la poussière; je
+m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamné au
+ridicule. La destinée m'a pris avec mes rêves démesurés
+et mon âme audacieuse, et elle m'a brisé comme
+un roseau! Je suis un homme bien malheureux!</p>
+
+<p>«Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jeté
+mes regards au delà de cette rampe de quinquets qui
+trace une ligne invincible entre moi et le reste de la société.
+C'est pour moi le cercle de Popilius. J'ai voulu le
+franchir! J'ai osé avoir des yeux, moi comédien, et les
+arrêter sur une belle femme! sur une femme si jeune,
+si noble, si aimante et placée si haut! car vous êtes tout
+cela, Madame, je le sais. Le monde vous accuse de froideur
+et de dévotion outrée, moi seul je vous juge et je
+vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos
+larmes, ont suffi pour démentir les fables stupides qu'un
+chevalier de Brétillac m'a débitées contre vous.</p>
+
+<p>«Mais quelle destinée est donc aussi la vôtre! Quelle
+étrange fatalité pèse donc sur vous comme sur moi pour
+qu'au sein d'un monde si brillant et qui se dit si éclairé,
+vous n'ayez trouvé pour vous rendre justice que le coeur
+d'un pauvre comédien? Eh bien! rien ne m'ôtera cette
+pensée triste et consolante; c'est que, si nous étions nés
+sur le même échelon de la société, vous n'auriez pas pu
+m'échapper, quels qu'eussent été mes rivaux, quelle que
+soit ma médiocrité. Il aurait fallu vous rendre à une vérité,
+c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand
+que leurs fortunes et leurs titres, la puissance de vous
+Aimer.</p>
+
+<p>«LÉLIO.»</p>
+
+<p>Cette lettre, continua la marquise, étrange pour le
+temps où elle fut écrite, me sembla, malgré quelques souvenirs
+de déclamation racinienne qui percent dans le
+commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai un
+sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversée.
+Le reste de fierté qui combattait en moi s'évanouit.
+J'eusse donné tous mes jours pour une heure d'un
+pareil amour.</p>
+
+<p>Je ne vous raconterai pas mes anxiétés, mes fantaisies,
+mes terreurs; moi-même je ne pourrais en retrouver le
+fil et la liaison. Je répondis quelques mots que voici, autant
+que je me les rappelle:</p>
+
+<p>«Je ne vous accuse pas, Lélio, j'accuse la destinée; je
+ne vous plains pas seul, je me plains aussi. Pour aucune
+raison d'orgueil, de prudence ou de pruderie, je
+ne voudrais vous retirer la consolation de vous croire
+distingué de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule
+que j'aie à vous offrir. Je ne puis jamais consentir à
+vous voir.»</p>
+
+<p>Le lendemain je reçus un billet que je lus à la hâte, et
+que j'eus à peine le temps de jeter au feu pour le dérober
+à Larrieux, qui me surprit occupée à le lire. Il était à peu
+près conçu en ces termes:</p>
+
+<p>«Madame, il faut que je vous parle ou que je meure.
+Une fois, une seule fois, une heure seulement, si vous
+voulez. Que craignez-vous donc d'une entrevue, puisque
+vous vous fiez à mon honneur et à ma discrétion?
+Madame, je sais qui vous êtes; je connais l'austérité de
+vos moeurs, je connais votre piété, je connais même vos
+sentiments pour le vicomte de Larrieux. Je n'ai pas la
+sottise d'espérer de vous autre chose qu'une parole de
+pitié; mais il faut qu'elle tombe de vos lèvres sur moi.
+Il faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut
+que mon coeur se brise.</p>
+
+<p>«LÉLIO.»</p>
+
+<p>Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse
+confiance est glorieuse dans le danger, que je n'eus pas
+un instant la crainte d'être raillée par un impudent libertin.
+Je crus religieusement à l'humble sincérité de Lélio.
+D'ailleurs j'étais payée pour avoir confiance en ma force;
+je résolus de le voir. J'avais complètement oublié sa figure
+flétrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais
+plus de lui que le prestige de son génie, son style et
+son amour. Je lui répondis:</p>
+
+<p>«Je vous verrai; trouvez un lieu sûr; mais n'espérez
+de moi que ce que vous demandez. J'ai foi en vous
+comme en Dieu. Si vous cherchiez à en abuser, vous
+seriez un misérable, et je ne vous craindrais pas.»</p>
+
+<p><b>RÉPONSE.</b> «Votre confiance vous sauverait du dernier
+des scélérats. Vous verrez, Madame, que Lélio n'en est
+pas indigne. Le duc de *** a eu la bonté de me proposer
+souvent sa maison de la rue de Valois; qu'en aurais-je
+fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour moi qu'une
+femme sous le ciel. Daignez être au rendez-vous au
+sortir de la comédie.»</p>
+
+<p>Suivaient les indications de lieu.</p>
+
+<p>Je reçus ce billet à quatre heures. Toute cette négociation
+s'était passée dans l'espace d'un jour. J'avais employé
+cette journée à parcourir mes appartements comme une
+personne privée de raison; j'avais la fièvre. Cette rapidité
+d'événements et de décisions, contraires à cinq ans de résolutions,
+m'emportait comme un rêve; et quand j'eus
+pris le dernier parti, quand je vis que je m'étais engagée
+et qu'il n'était plus temps de reculer, je tombai accablée
+sur mon ottomane, ne respirant plus et voyant ma chambre
+tourner sous mes pieds.</p>
+
+<p>Je fus sérieusement incommodée; il fallut envoyer chercher
+un chirurgien qui me saigna. Je défendis à mes gens
+de dire un mot à qui que ce fût de mon indisposition; je
+craignais les importunités des donneurs de conseils, et je
+ne voulais pas qu'on m'empêchât de sortir le soir. En
+attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je défendis
+ma porte même à M. de Larrieux.</p>
+
+<p>La saignée m'avait physiquement soulagée en m'affaiblissant.
+Je tombai dans un grand accablement d'esprit;
+toutes mes illusions s'envolèrent avec l'excitation de la
+fièvre. Je retrouvai la raison et la mémoire; je me rappelai
+la terrible déception du café, la misérable allure de
+Lélio; je m'apprêtai à rougir de ma folie, à tomber du
+faîte de mes chimères dans une plate et ignoble réalité.
+Je ne pouvais plus comprendre comment je m'étais décidée
+à troquer cette héroïque et romanesque tendresse
+contre le dégoût qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait
+tous mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de
+ce que j'avais fait; je pleurai mes enchantements, ma vie
+d'amour, et l'avenir de satisfaction pure et intime que
+j'allais renverser. Je pleurai surtout Lélio, qu'en le voyant
+j'allais perdre à jamais, que j'avais eu tant de bonheur à
+aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer
+dans quelques heures.</p>
+
+<p>Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma
+saignée se rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus
+que le temps de sonner ma femme de chambre qui me
+trouva évanouie dans mon lit. Un profond et lourd sommeil,
+contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi.
+Je ne rêvai point, je ne souffris point, je fus comme morte
+pendant quelques heures. Quand j'ouvris les yeux ma
+chambre était sombre, mon hôtel silencieux; ma suivante
+dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je restai quelque
+temps dans un état d'engourdissement et de faiblesse
+qui ne me permettait pas un souvenir, pas une pensée.
+Tout d'un coup la mémoire me revient; je me demande
+si l'heure et le jour du rendez-vous sont passés, si j'ai
+dormi une heure ou un siècle, s'il fait jour ou nuit, si mon
+manque de parole n'a pas tué Lélio, s'il est temps encore.
+J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte
+quelques instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble
+toute ma volonté, je l'appelle au secours de mes
+membres accablés. Je m'élance sur le parquet; j'entr'ouvre
+mes rideaux; je vois briller la lune sur les arbres
+de mon jardin; je cours à la pendule, elle marque dix
+heures. Je saute sur ma femme de chambre, je la secoue,
+je l'éveille en sursaut: «Quinette, quel jour sommes-nous?»
+Elle quitte sa chaise en criant et veut fuir, car
+elle me croit dans le délire; je la retiens, je la rassure;
+j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie
+Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde
+avec stupeur. Enfin elle se convainc que j'ai toute ma
+tête; elle transmet mon ordre et s'apprête à m'habiller.</p>
+
+<p>Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes
+habits; je ne plaçai dans mes cheveux aucun ornement;
+je refusai de mettre du rouge. Je voulais avant tout inspirer
+à Lélio l'estime et le respect, qui m'étaient plus
+précieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment
+de plaisir lorsque Quinette, étonnée de tout ce qui me passait
+par l'esprit, me dit, en me regardant de la tête aux
+pieds: «En vérité, Madame, je ne sais pas comment
+vous faites; vous n'avez qu'une simple robe blanche sans
+queue et sans panier; vous êtes malade et pâle comme
+la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une
+mouche; eh bien! je veux mourir si je vous ai jamais vue
+aussi belle que ce soir. Je plains les hommes qui vous regarderont!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame la marquise, je demande tous les
+jour au ciel de le devenir comme vous; mais jusqu'ici...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ingénue, donne-moi mon mantelet et mon
+manchon.</p>
+
+<p>A minuit j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais
+soigneusement voilée. Une espèce de valet de chambre
+vint me recevoir; c'était le seul hôte visible de cette mystérieuse
+demeure. Il me conduisit à travers les détours
+d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans
+l'ombre et le silence. Après avoir déposé dans le vestibule
+sa lanterne de soie verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement
+obscur et profond, me montra d'un geste respectueux
+et d'un air impassible le rayon de lumière qui
+arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse,
+comme s'il eût craint d'éveiller les échos endormis:
+«Madame est seule, personne n'est encore arrivé. Madame
+trouvera dans le salon d'été une sonnette à laquelle
+je répondrai si elle a besoin de quelque chose.» Et il disparut
+comme par enchantement, en refermant la porte
+sur moi.</p>
+
+<p>Il me prit une peur horrible; je craignis d'être tombée
+dans un guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitôt; son
+air solennellement bête me rassura. Je lui demandai
+quelle heure il était; je le savais fort bien: j'avais fait
+sonner plus de dix fois ma montre dans la voiture. «Il
+est minuit, répondit-il sans lever les yeux sur moi.» Je
+vis que c'était un homme parfaitement instruit des devoirs
+de sa charge. Je me décidai à pénétrer jusqu'au salon
+d'été, et je me convainquis de l'injustice de mes craintes
+en voyant toutes les portes qui donnaient sur le jardin
+fermées seulement par des portières de soie peinte à l'orientale.
+Rien n'était délicieux comme ce boudoir, qui n'était,
+à vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnête
+du monde. Les murs étaient de stuc blanc comme la
+neige, les cadres des glaces en argent mat; des instruments
+de musique, d'une richesse extraordinaire, étaient
+épars sur des meubles de velours blanc à glands de perles.
+Toute la lumière arrivait du haut, mais cachée par des
+feuilles d'albâtre, qui formaient comme un plafond à la
+rotonde. On aurait pu prendre cette clarté mate et douce
+pour celle de la lune. J'examinai avec curiosité, avec intérêt,
+cette retraite, à laquelle mes souvenirs ne pouvaient
+rien comparer. C'était et ce fut la seule fois de ma vie que
+je mis le pied dans une petite maison; mais soit que ce
+ne fût pas la pièce destinée à servir de temple aux galants
+mystères qui s'y célébraient, soit que Lélio en eût fait
+disparaître tout objet qui eût pu blesser ma vue et me
+faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune
+des répugnances que j'avais senties en y entrant. Une
+seule statue de marbre blanc en décorait le milieu; elle
+était antique, et représentait Isis voilée, avec un doigt sur
+ses lèvres. Les glaces qui nous reflétaient, elle et moi,
+pâles et vêtues de blanc, et chastement drapées toutes
+deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer
+pour distinguer sa forme de la mienne.</p>
+
+<p>Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et délicieux
+à la fois, fut interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se
+referma; des pas légers firent doucement craquer les parquets.
+Je tombai sur un fauteuil, plus morte que vive;
+j'allais voir Lélio de près, hors du théâtre. Je fermai les
+yeux, et je lui dis intérieurement adieu avant de les
+rouvrir.</p>
+
+<p>Mais quelle fut ma surprise! Lélio était beau comme les
+anges; il n'avait pas pris le temps d'ôter son costume de
+théâtre: c'était le plus élégant que je lui eusse vu. Sa
+taille, mince et souple, était serrée dans un pourpoint espagnol
+de satin blanc. Ses noeuds d'épaule et de jarretière
+étaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de
+même couleur, était jeté sur son épaule. Il avait une
+énorme fraise de point d'Angleterre, les cheveux courts
+et sans poudre; une toque ombragée de plumes blanches
+se balançait sur son front, où brillait une rosace de diamants.
+C'était dans ce costume qu'il venait de jouer le
+rôle de don Juan du <i>Festin de Pierre</i>. Jamais je ne l'avais
+vu aussi beau, aussi jeune, aussi poétique, que dans
+ce moment. Vélasquez se fût prosterné devant un tel
+modèle.</p>
+
+<p>Il se mit à mes genoux. Je ne pus m'empêcher de lui
+tendre la main. Il avait l'air si craintif et si soumis! Un
+homme épris au point d'être timide devant une femme,
+c'était si rare dans ce temps-là! et un homme de trente-cinq
+ans, un comédien!</p>
+
+<p>N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il
+était dans toute la fraîcheur de l'adolescence. Sous ces
+blancs habits, il ressemblait à un jeune page; son front
+avait toute la pureté, son coeur agité toute l'ardeur d'un
+premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers
+dévorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tête sur mes
+genoux; je caressai son front brûlant, ses cheveux rudes
+et noirs, son cou brun, qui se perdait dans la molle blancheur
+de sa collerette, et Lélio ne s'enhardit point. Tous
+ses transports se concentrèrent dans son coeur; il se mit
+à pleurer comme une femme. Je fus inondée de ses
+sanglots.</p>
+
+<p>Oh! je vous avoue que j'y mêlai les miens avec délices.
+Je le forçai de relever sa tête et de me regarder. Qu'il était
+beau, grand Dieu! Que ses yeux avaient d'éclat et de tendresse!
+Que son âme vraie et chaleureuse prêtait de
+charmes aux défauts même de sa figure et aux outrages
+des veilles et des années! Oh! la puissance de l'âme! qui
+n'a pas compris ses miracles n'a jamais aimé! En voyant
+des rides prématurées à son beau front, de la langueur à
+son sourire, de la pâleur à ses lèvres, j'étais attendrie;
+j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les dégoûts et
+les travaux de sa vie. Je m'identifiais à toutes ses peines,
+même à celles de son long amour sans espoir pour moi,
+et je n'avais plus qu'une volonté, celle de réparer le mal
+qu'il avait souffert.</p>
+
+<p>«Mon cher Lélio, mon grand Rodrigue, mon beau don
+Juan! lui disais-je dans mon égarement.» Ses regards me
+brûlaient. Il me parla, il me raconta toutes les phases,
+tous les progrès de son amour; il me dit comment, d'un
+histrion aux moeurs relâchées, j'avais fait de lui un
+homme ardent et vivace, comme je l'avais élevé à ses
+propres yeux, comme je lui avais rendu le courage et les
+illusions de la jeunesse; il me dit son respect, sa vénération
+pour moi, son mépris pour les sottes forfanteries
+de l'amour à la mode; il me dit qu'il donnerait tous les
+jours qui lui restaient à vivre pour une heure passée dans
+mes bras, mais qu'il sacrifierait cette heure-là et tous les
+jours à la crainte de m'offenser. Jamais éloquence plus pénétrante
+n'entraîna le coeur d'une femme; jamais le tendre
+Racine ne fit parler l'amour avec cette conviction, cette
+poésie et cette force. Tout ce que la passion peut inspirer
+de délicat et de grave, de suave et d'impétueux, ses paroles,
+sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission
+me l'apprirent. Hélas! s'abusait-il lui-même? jouait-il la
+comédie?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois certainement pas,» m'écriai-je en
+regardant la marquise. Elle semblait rajeunir en parlant
+et dépouiller ses cent ans, comme la fée Urgèle. Je ne
+sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a point de
+rides.</p>
+
+<p>«Écoutez la fin, me dit-elle. Brûlée, égarée, perdue par
+tout ce qu'il me disait, je jetai mes deux bras autour de
+lui, je frissonnai en touchant le satin de son habit, en
+respirant le parfum de ses cheveux. Ma tête s'égara. Tout
+ce que j'ignorais, tout ce que je croyais être incapable de
+ressentir, se révéla à moi; mais ce fut trop violent, je
+m'évanouis.</p>
+
+<p>Il me rappela à moi-même par de prompt secours. Je
+le trouvai à mes pieds, plus timide, plus ému que jamais.
+«Ayez pitié de moi, me dit-il; tuez-moi, chassez-moi...»
+Il était plus pâle et plus mourant que moi.</p>
+
+<p>Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées
+dans le cours d'une si orageuse journée me faisaient
+rapidement passer d'une disposition à une autre. Ce rapide
+éclair d'une nouvelle existence avait pâli; mon sang était
+redevenu calme; les délicatesses du véritable amour reprirent
+le dessus.</p>
+
+<p>«Écoutez, Lélio, lui dis-je, ce n'est point le mépris qui
+m'arrache à vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes
+les susceptibilités qu'on nous inculque dès l'enfance, et
+qui deviennent pour nous comme une seconde nature;
+mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir, puisque
+ma nature elle-même vient d'être transformée en une
+autre qui m'était inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi à
+vous résister. Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction
+délicieuse de ne vous avoir aimé qu'avec le coeur. Peut-être,
+si je n'avais appartenu à personne, me donnerais-je
+à vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanée;
+sachez qu'entraînée par l'horrible nécessité de faire
+comme tout le monde, j'ai subi les caresses d'un homme
+que je n'ai jamais aimé; sachez que le dégoût que j'en ai
+ressenti a éteint chez moi l'imagination au point que je
+vous haïrais peut-être à présent si j'avais succombé tout
+à l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez
+pur dans mon coeur et dans ma mémoire. Séparons-nous
+pour jamais, et emportons d'ici tout un avenir de pensées
+riantes et de souvenirs adorés. Je jure, Lélio, que je vous
+aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glaces de l'âge
+n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de
+n'être jamais à un autre homme après vous avoir résisté.
+Cet effort ne me sera pas difficile, et vous pouvez me
+croire.»</p>
+
+<p>Lélio se prosterna devant moi; il ne m'implora point,
+il ne me fit point de reproches; il me dit qu'il n'avait pas
+espéré tout le bonheur que je lui avais donné, et qu'il
+n'avait pas le droit d'en exiger davantage. Cependant, en
+recevant ses adieux, son abattement et l'émotion de sa
+voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas
+à moi avec bonheur, si les extases de cette nuit ne répandraient
+pas leurs charmes sur tous ses jours, si ses
+peines passées et futures n'en seraient pas adoucies chaque
+fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et promettre
+tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau à mes
+pieds, et baisa ma robe avec emportement. Je sentis que
+je chancelais; je lui fis un signe, et il s'éloigna. La voiture
+que j'avais fait demander arriva. L'intendant automate
+de ce séjour clandestin frappa trois coups en dehors pour
+m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir; il
+avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il
+céda. Alors je franchis la porte, et, comme il voulait me
+suivre, je lui montrai une chaise au milieu du salon, au dessous
+de la statue d'Isis. Il s'y assit. Un sourire passionné
+erra sur ses lèvres, ses yeux firent jaillir un dernier
+éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore
+beau, encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de
+quelques pas, et au moment de le perdre pour jamais, je
+me retournai et jetai sur lui un dernier regard. Le désespoir
+l'avait brisé. Il était redevenu vieux, décomposé,
+effrayant. Son corps semblait paralysé. Sa lèvre contractée
+essayait un sourire égaré. Son oeil était vitreux et
+terne: ce n'était plus que Lélio, l'ombre d'un amant et
+d'un prince.»</p>
+
+<p>La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre
+et en se décomposant elle-même comme une ruine qui
+s'écroule, elle reprit: «Depuis ce moment je n'ai pas entendu
+parler de lui.»</p>
+
+<p>La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la
+première; mais avec cette terrible force d'âme que donnent
+l'effet des longues années, l'amour obstiné de la vie
+ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint gaie, et me
+dit en souriant: «Eh-bien! croirez-vous désormais à la
+vertu du dix-huitième siècle?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui répondis-je, je n'ai point envie d'en
+douter; cependant, si j'étais moins attendri, je vous
+dirais peut-être que vous fûtes très-bien avisée de vous
+faire saigner ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Misérables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez
+rien à l'histoire du coeur.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p>GEORGE SAND.</p>
+
+<p>FIN DE LA MARQUISE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE ***
+
+***** This file should be named 13025-h.htm or 13025-h.zip *****
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+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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+++ b/old/13025.txt
@@ -0,0 +1,1693 @@
+The Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Marquise
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: July 26, 2004 [EBook #13025]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+[Illustration: images/ill_1.png]
+
+LA MARQUISE
+
+
+I.
+
+La marquise de R... n'etait pas fort spirituelle, quoiqu'il soit recu en
+litterature que toutes les vieilles femmes doivent petiller d'esprit.
+Son ignorance etait extreme sur toutes les choses que le frottement
+du monde ne lui avait point apprises. Elle n'avait pas non plus cette
+excessive delicatesse d'expression, cette penetration exquise, ce tact
+merveilleux qui distinguent, a ce qu'on dit, les femmes qui ont beaucoup
+vecu. Elle etait, au contraire, etourdie, brusque, franche, quelquefois
+meme cynique. Elle detruisait absolument toutes les idees que je
+m'etais faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle etait bien
+marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV; mais, comme c'avait ete
+des lors un caractere d'exception, je vous prie de ne pas chercher dans
+son histoire l'etude serieuse des moeurs d'une epoque. La societe me
+semble si difficile a connaitre bien et a bien peindre dans tous les
+temps, que je ne veux point m'en meler. Je me bornerai a vous raconter
+de ces faits particuliers qui etablissent des rapports de sympathie
+irrecusable entre les hommes de toutes les societes et de tous les
+siecles.
+
+Je n'avais jamais trouve un grand charme dans la societe de cette
+marquise. Elle ne me semblait remarquable que pour la prodigieuse
+memoire qu'elle avait conservee du temps de sa jeunesse, et pour la
+lucidite virile avec laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste,
+elle etait, comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la veille
+et insouciante des evenements qui n'avaient point sur sa destinee une
+influence directe.
+
+Elle n'avait pas eu une de ces beautes piquantes qui, manquant d'eclat
+et de regularite, ne pouvaient se passer d'esprit. Une femme ainsi
+faite en acquerait pour devenir aussi belle que celles qui l'etaient
+davantage. La marquise, au contraire, avait eu le malheur d'etre
+incontestablement belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle
+avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie d'etaler dans
+sa chambre a tous les regards. Elle y etait representee en nymphe
+chasseresse, avec un corsage de satin imprime imitant la peau de tigre,
+des manches de dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de
+perles qui se jouait sur ses cheveux crepes. C'etait, malgre tout, une
+admirable peinture, et surtout une admirable femme; grande, svelte,
+brune, avec des yeux noirs, des traits severes et nobles, une bouche
+vermeille qui ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait
+le desespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle, le satin et
+la poudre, c'eut ete vraiment la une de ces nymphes fieres et agiles
+que les mortels apercevaient au fond des forets ou sur le flanc des
+montagnes pour en devenir fous d'amour et de regret.
+
+Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De son propre aveu, elle
+avait passe pour manquer d'esprit. Les hommes blases d'alors aimaient
+moins la beaute pour elle-meme que pour ses agaceries coquettes. Des
+femmes infiniment moins admirees lui avaient ravi tous ses adorateurs,
+et, ce qu'il y a d'etrange, elle n'avait pas semble s'en soucier
+beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconte, _a batons rompus_, de sa vie me
+faisait penser que ce coeur-la n'avait point eu de jeunesse, et que la
+froideur de l'egoisme avait domine toute autre faculte. Cependant je
+voyais autour d'elle des amities assez vives pour la vieillesse:
+ses petits-enfants la cherissaient, et elle faisait du bien sans
+ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes, et avouait
+n'avoir jamais aime son amant, le vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas
+trouver d'autre explication a son caractere.
+
+Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume. Il y avait de la
+tristesse dans ses pensees. "Mon cher enfant, me dit-elle, le vicomte
+de Larrieux vient de mourir de sa goutte; c'est une grande douleur pour
+moi, qui fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant de
+voir comme l'on meurt! Ce n'est pas etonnant, il etait si vieux!
+
+--Quel age avait-il? demandai-je.
+
+--Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts; mais je ne
+suis pas infirme comme il l'etait; je dois esperer de vivre plus que
+lui. N'importe! voici plusieurs de mes amis qui s'en vont cette annee,
+et on a beau se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne
+peut pas s'empecher d'avoir peur quand on voit partir ainsi ses
+contemporains.
+
+--Ainsi, lui dis-je, voila tous les regrets que vous lui accordez, a ce
+pauvre Larrieux, qui vous a adoree pendant soixante ans, qui n'a cesse
+de se plaindre de vos rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebute?
+C'etait le modele des amants, celui-la! On ne fait plus de pareils
+hommes!
+
+--Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid, cet homme avait
+la manie de se lamenter et de se dire malheureux. Il ne l'etait pas du
+tout, chacun le sait."
+
+Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai de questions sur
+ce vicomte de Larrieux et sur elle-meme; et voici la singuliere reponse
+que j'en obtins.
+
+"Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez comme une personne
+d'un caractere tres-maussade et tres-inegal. Il se peut que cela soit.
+Jugez-en vous-meme: je vais vous dire toute mon histoire, et vous
+confesser des travers que je n'ai jamais devoiles a personne. Vous
+qui etes d'une epoque sans prejuges, vous me trouverez moins coupable
+peut-etre que je ne me le semble a moi-meme; mais, quelle que soit
+l'opinion que vous prendrez de moi, je ne mourrai pas sans m'etre fait
+connaitre a quelqu'un. Peut-etre me donnerez-vous quelque marque de
+compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs.
+
+Je fus elevee a Saint-Cyr. L'education brillante qu'on y recevait
+produisait effectivement fort peu de chose. J'en sortis a seize ans pour
+epouser le marquis de R..., qui en avait cinquante, et je n'osai pas
+m'en plaindre, car tout le monde me felicitait sur ce beau mariage, et
+toutes les filles sans fortune enviaient mon sort.
+
+J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-la j'etais tout a fait
+bete. Cette education claustrale avait acheve d'engourdir mes facultes
+deja tres-lentes. Je sortis du couvent avec une de ces niaises
+innocences dont on a bien tort de nous faire un merite, et qui nuisent
+souvent au bonheur de toute notre vie.
+
+En effet, l'experience que j'acquis en six mois de mariage trouva
+un esprit si etroit pour la recevoir, qu'elle ne me servit de rien.
+J'appris, non pas a connaitre la vie, mais a douter de moi-meme.
+J'entrai dans le monde avec des idees tout a fait fausses et des
+preventions dont toute ma vie n'a pu detruire l'effet.
+
+A seize ans et demi j'etais veuve; et ma belle-mere, qui m'avait prise
+en amitie pour la nullite de mon caractere, m'exhorta a me remarier. Il
+est vrai que j'etais grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait
+devait retourner a la famille de mon mari au cas ou je donnerais un
+beau-pere a son heritier. Des que mon deuil fut passe, on me produisit
+donc dans le monde, et l'on m'y entoura de galants. J'etais alors dans
+tout l'eclat de la beaute, et, de l'aveu de toutes les femmes, il
+n'etait point de figure ni de taille qui pussent m'etre comparees.
+
+Mais mon mari, ce libertin vieux et blase qui n'avait jamais eu pour moi
+qu'un dedain ironique, et qui m'avait epousee pour obtenir une place
+promise a ma consideration, m'avait laisse tant d'aversion pour le
+mariage que jamais je ne voulus consentir a contracter de nouveaux
+liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que tous les hommes
+etaient les memes, que tous avaient cette secheresse de coeur, cette
+impitoyable ironie, ces caresses froides et insultantes qui m'avaient
+tant humiliee. Toute bornee que j'etais, j'avais fort bien compris que
+les rares transports de mon mari ne s'adressaient qu'a une belle femme,
+et qu'il n'y mettait rien de son ame. Je redevenais ensuite pour lui une
+sotte dont il rougissait en public, et qu'il eut voulu pouvoir renier.
+
+Cette funeste entree dans la vie me desenchanta pour jamais. Mon coeur,
+qui n'etait peut-etre pas destine a cette froideur, se resserra et
+s'entoura de mefiances. Je pris les hommes en aversion et en degout.
+Leurs hommages m'insulterent; je ne vis en eux que des fourbes qui se
+faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai un ressentiment et
+une haine eternels.
+
+Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voila pourquoi, avec
+les moeurs les plus austeres, je ne fus point vertueuse. Oh! combien je
+regrettai de ne pouvoir l'etre! combien je l'enviai, cette force morale
+et religieuse qui combat les passions et colore la vie! la mienne fut si
+froide et si nulle! que n'eusse-je point donne pour avoir des passions a
+reprimer, une lutte a soutenir, pour pouvoir me jeter a genoux et
+prier comme ces jeunes femmes que je voyais, au sortir du couvent, se
+maintenir sages dans le monde durant quelques annees a force de ferveur
+et de resistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je a faire sur la terre?
+Rien qu'a me parer, a me montrer et a m'ennuyer. Je n'avais point de
+coeur, point de remords, point de terreurs; mon ange gardien dormait au
+lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mysteres etaient pour moi
+sans consolation et sans poesie. Je n'avais nul besoin des protections
+celestes: les dangers n'etaient pas faits pour moi, et je me meprisais
+pour ce dont j'eusse du me glorifier.
+
+Car il faut vous dire que je m'en prenais a moi autant qu'aux autres
+quand je trouvais en moi cette volonte de ne pas aimer degeneree en
+impuissance. J'avais souvent confie aux femmes qui me pressaient de
+faire choix d'un mari ou d'un amant l'eloignement que m'inspiraient
+l'ingratitude, l'egoisme et la brutalite des hommes. Elles me riaient au
+nez quand je parlais ainsi, m'assurant que tous n'etaient pas semblables
+a mon vieux mari, et qu'ils avaient des secrets pour se faire pardonner
+leurs defauts et leurs vices. Cette maniere de raisonner me revoltait;
+j'etais humiliee d'etre femme en entendant d'autres femmes exprimer des
+sentiments aussi grossiers, et rire comme des folles quand l'indignation
+me montait au visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles
+toutes.
+
+Et puis je retombais avec douleur sur moi-meme; l'ennui me rongeait. La
+vie des autres etait remplie, la mienne etait vide et oisive. Alors je
+m'accusais de folie et d'ambition demesuree; je me mettais a croire tout
+ce que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui prenaient si
+bien leur siecle comme il etait. Je me disais que l'ignorance m'avait
+perdue, que je m'etais forge des esperances chimeriques, que j'avais
+reve des hommes loyaux et parfaits qui n'etaient point de ce monde. En
+un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus envers moi.
+
+Tant que les femmes espererent me voir bientot convertie a leurs maximes
+et a ce qu'elles appelaient leur sagesse, elles me supporterent. Il y
+en avait meme plus d'une qui fondait sur moi un grand espoir de
+justification pour elle-meme, plus d'une qui avait passe des temoignages
+exageres d'une vertu farouche a une conduite eventee, et qui se flattait
+de me voir donner au monde l'exemple d'une legerete capable d'excuser la
+sienne.
+
+Mais quand elles virent que cela ne se realisait point, que j'avais deja
+vingt ans et que j'etais incorruptible, elles me prirent en horreur;
+elles pretendirent que j'etais leur critique incarnee et vivante; elles
+me tournerent en ridicule avec leurs amants, et ma conquete fut l'objet
+des plus outrageants projets et des plus immorales entreprises. Des
+femmes d'un haut rang dans le monde ne rougirent point de tramer en
+riant d'infames complots contre moi, et, dans la liberte de moeurs de la
+campagne, je fus attaquee de toutes les manieres avec un acharnement de
+desirs qui ressemblait a de la haine. Il y eut des hommes qui promirent
+a leurs maitresses de m'apprivoiser, et des femmes qui permirent a leurs
+amants de l'essayer. Il y eut des maitresses de maison qui s'offrirent a
+egarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers. J'eus des amis
+et des parents qui me presenterent pour me tenter, des hommes dont
+j'aurais fait de tres-beaux cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu
+l'ingenuite de leur ouvrir toute mon ame, elles savaient fort bien
+que ce n'etait ni la piete, ni l'honneur, ni un ancien amour qui
+me preservait, mais bien la mefiance et un sentiment de repulsion
+involontaire; elles ne manquerent pas de divulguer mon caractere, et,
+sans tenir compte des incertitudes et des angoisses de mon ame, elles
+repandirent hardiment que je meprisais tous les hommes. Il n'est
+rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent plutot le
+libertinage que le dedain. Aussi partagerent-ils l'aversion que
+les femmes avaient pour moi; ils ne me rechercherent plus que pour
+satisfaire leur vengeance et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et
+la faussete ecrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en accrut
+chaque jour.
+
+Une femme d'esprit eut pris son parti sur tout cela; elle eut persevere
+dans la resistance, ne fut-ce que pour augmenter la rage de ses rivales;
+elle se fut jetee ouvertement dans la piete pour se rattacher a la
+societe de ce petit nombre de femmes vertueuses qui, meme en ce
+temps-la, faisaient l'edification des honnetes gens. Mais je n'avais
+pas assez de force dans le caractere pour faire face a l'orage qui
+grossissait contre moi. Je me voyais delaissee, haie, meconnue; deja ma
+reputation etait sacrifiee aux imputations les plus horribles et les
+plus bizarres. Certaines femmes, vouees a la plus licencieuse debauche,
+feignaient de se voir en danger aupres de moi.
+
+
+
+II.
+
+Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans talent, sans
+esprit, sans aucune qualite energique ou seduisante, mais doue d'une
+grande candeur et d'une droiture de sentiments bien rare dans le monde
+ou je vivais. Je commencais a me dire qu'il fallait faire enfin un
+_choix_, comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me marier,
+etant mere, et, n'ayant confiance a la bonte d'aucun homme, je ne
+croyais pas avoir ce droit. C'etait donc un amant qu'il me fallait
+accepter pour etre au niveau de la compagnie ou j'etais jetee. Je me
+determinai en faveur de ce provincial, dont le nom et l'etat dans le
+monde me couvraient d'une assez belle protection. C'etait le vicomte de
+Larrieux.
+
+Il m'aimait lui, et dans la sincerite de son ame! Mais son ame! en
+avait-il une? C'etait un de ces hommes froids et positifs qui n'ont pas
+meme pour eux l'elegance du vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait
+a son ordinaire, comme mon mari m'avait quelquefois aimee. Il n'etait
+frappe que de ma beaute, et ne se mettait pas en peine de decouvrir mon
+coeur. Chez lui ce n'etait pas dedain, c'etait ineptie. S'il eut trouve
+en moi la puissance d'aimer, il n'eut pas su comment y repondre.
+
+Je ne crois pas qu'il ait existe un homme plus materiel que ce pauvre
+Larrieux. Il mangeait avec volupte, il s'endormait sur tous les
+fauteuils, et le reste du temps il prenait du tabac. Il etait ainsi
+toujours occupe a satisfaire quelque appetit physique. Je ne pense pas
+qu'il eut une idee par jour.
+
+Avant de l'elever jusqu'a mon intimite, j'avais de l'amitie pour lui,
+parce que si je ne trouvais en lui rien de grand, du moins je n'y
+trouvais rien de mechant; et en cela seul consistait sa superiorite
+sur tout ce qui m'entourait. Je me flattai donc, en ecoutant ses
+galanteries, qu'il me reconcilierait avec la nature humaine, et je me
+confiai a sa loyaute. Mais a peine lui eus-je donne sur moi ces droits
+que les femmes faibles ne reprennent jamais, qu'il me persecuta
+d'un genre d'obsession insupportable, et reduisit tout son systeme
+d'affection aux seuls temoignages qu'il fut capable d'apprecier.
+
+Vous voyez, mon ami, que j'etais tombee de Charybde en Scylla. Cet
+homme, qu'a son large appetit et a ses habitudes du sieste j'avais cru
+d'un sang si calme, n'avait meme pas en lui le sentiment de cette forte
+amitie que j'esperais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui etait
+impossible d'avoir de l'amitie pour une belle femme. Et si vous saviez
+ce qu'il appelait l'amour!
+
+Je n'ai point la pretention d'avoir ete petrie d'un autre limon que
+toutes les autres creatures humaines. A present que je ne suis plus
+d'aucun sexe, je pense que j'etais alors tout aussi femme qu'une autre,
+mais qu'il a manque au developpement de mes facultes de rencontrer un
+homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de poesie sur les faits
+de la vie animale. Mais cela n'etant point, vous-meme, qui etes
+un homme, et par consequent moins delicat sur cette perception de
+sentiment, vous devez comprendre le degout qui s'empare du coeur quand
+on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir compris les besoins.
+En trois jours le vicomte de Larrieux me devint insoutenable.
+
+Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'energie de me debarrasser de
+lui! Pendant soixante ans il a fait mon tourment et ma satiete. Par
+complaisance, par faiblesse ou par ennui, je l'ai supporte. Toujours
+mecontent de mes repugnances, et toujours attire vers moi par les
+obstacles que je mettais a sa passion, il a eu pour moi l'amour le plus
+patient, le plus courageux, le plus soutenu et le plus ennuyeux qu'un
+homme ait jamais eu pour une femme.
+
+Il est vrai que, depuis que je l'avais erige aupres de moi en
+protecteur, mon role dans le monde etait infiniment moins desagreable.
+Les hommes n'osaient plus me rechercher; car le vicomte etait un
+terrible ferrailleur et un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient predit
+que j'etais incapable de fixer un homme, voyaient avec depit le vicomte
+enchaine a mon char; et peut-etre entrait-il dans ma patience envers
+lui un peu de cette vanite qui ne permet point a une femme de paraitre
+delaissee. Il n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans
+la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'etait un fort bel homme; il
+avait du coeur, il savait se taire a propos, il menait un grand train
+de vie, il ne manquait pas non plus de cette fatuite modeste qui fait
+ressortir le merite d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'etaient
+point du tout dedaigneuses de cette fastidieuse beaute qui me semblait
+etre le principal defaut du vicomte, elles etaient surprises du
+devouement sincere qu'il me marquait, et le proposaient pour modele a
+leurs amants. Je m'etais donc placee dans une situation enviee; mais
+cela, je vous assure, me dedommageait mediocrement des ennuis de
+l'intimite. Je les supportai pourtant avec resignation, et je gardai
+a Larrieux une inviolable fidelite. Voyez, mon cher enfant, si je fus
+aussi coupable envers lui que vous l'avez pense.
+
+--Je vous ai parfaitement comprise, lui repondis-je; c'est vous dire que
+je vous plains et que je vous estime. Vous avez fait aux moeurs de votre
+temps un veritable sacrifice, et vous futes persecutee parce que vous
+valiez mieux que ces moeurs-la. Avec un peu plus de force morale, vous
+eussiez trouve dans la vertu tout le bonheur que vous ne trouvates point
+dans une intrigue. Mais laissez-moi m'etonner d'un fait: c'est que vous
+n'ayez point rencontre, dans tout le cours de votre vie, un seul homme
+capable de vous comprendre et digne de vous convertir au veritable
+amour. Faut-il en conclure que les hommes d'aujourd'hui valent mieux que
+les hommes d'autrefois?
+
+--Ce serait de votre part une grande fatuite, me repondit-elle en riant.
+J'ai fort peu a me louer des hommes de mon temps, et cependant je doute
+que vous ayez fait beaucoup de progres; mais ne moralisons point. Qu'ils
+soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute a moi; je
+n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage fierte, il aurait
+fallu etre une femme superieure, et choisir d'un coup d'oeil d'aigle
+entre tous ces hommes si plats, si faux et si vides, un de ces etres
+vrais et nobles, qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps.
+J'etais trop ignorante, trop bornee pour cela. A force de vivre, j'ai
+acquis plus de jugement: je me suis apercue que certains d'entre eux,
+que j'avais confondus dans ma peine, meritaient d'autres sentiments;
+mais alors j'etais vieille. Il n'etait plus temps de m'en aviser.
+
+--Et tant que vous futes jeune, repris-je, vous ne futes pas une seule
+fois tentee de faire un nouvel essai? Cette aversion farouche n'a jamais
+ete ebranlee? Cela est etrange."
+
+
+
+III.
+
+La marquise garda un instant le silence; mais tout a coup, posant avec
+bruit sur la table sa tabatiere d'or, qu'elle avait longtemps roulee
+entre ses doigts, "Eh bien, puisque j'ai commence a me confesser,
+dit-elle, je veux tout avouer. Ecoutez bien:
+
+"Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai ete amoureuse, mais amoureuse
+comme personne ne l'a ete, d'un amour passionne, indomptable, devorant,
+et pourtant ideal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous etonne bien
+d'apprendre qu'une marquise du dix-huitieme siecle n'ait eu dans toute
+sa vie qu'un amour, et un amour platonique! C'est que, voyez-vous, mon
+enfant, vous autres jeunes gens, vous croyez bien connaitre les femmes,
+et vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts
+ans se mettaient a vous raconter franchement leur vie, peut-etre
+decouvririez-vous dans l'ame feminine des sources de vice et de vertu
+dont vous n'avez pas l'idee.
+
+Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour qui, moi, marquise, et
+marquise hautaine et fiere entre toutes, je perdis tout a fait la tete.
+
+--Le roi de France ou le dauphin Louis XVI.
+
+--Oh! si vous debutez ainsi, il vous faudra trois heures pour arriver
+jusqu'a mon amant. J'aime mieux vous le dire: c'etait un comedien.
+
+--C'etait toujours bien un roi, j'imagine.
+
+--Le plus noble et le plus elegant qui monta jamais sur les planches.
+Vous n'etes pas surpris?
+
+--Pas trop. J'ai oui dire que ces unions disproportionnees n'etaient pas
+rares, meme dans le temps ou les prejuges avaient le plus de force en
+France. Laquelle des amies de madame d'Epinay vivait donc avec Jeliotte?
+
+--Comme vous connaissez notre temps! Cela fait pitie. Eh! c'est
+precisement parce que ces traits-la sont consignes dans les memoires,
+et cites avec etonnement, que vous devriez conclure leur rarete et leur
+contradiction avec les moeurs du temps. Soyez sur qu'ils faisaient des
+lors un grand scandale; et lorsque vous entendez parler d'horribles
+depravations, du duc de Guiche et de Manicamp, de madame de Lionne et
+de sa fille, vous pouvez etre assure que ces choses-la etaient aussi
+revoltantes au temps ou elles se passerent qu'au temps ou vous les
+lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignee vous les a
+transmises fussent les seuls honnetes gens de France?"
+
+Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel de nous deux
+etait competent pour juger la question. Je la ramenai a son histoire,
+qu'elle reprit ainsi:
+
+"Pour vous prouver combien peu cela etait tolere, je vous dirai que
+la premiere fois que je le vis, et que j'exprimai mon admiration a la
+comtesse de Ferrieres, qui se trouvait aupres de moi, elle me repondit:
+"Ma toute belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement
+devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement si l'on vous
+soupconnait d'oublier qu'aux yeux d'une femme bien nee un comedien ne
+peut pas etre un homme."
+
+Cette parole de madame de Ferrieres me resta dans l'esprit, je ne sais
+pourquoi. Dans la situation ou j'etais, ce ton de mepris me paraissait
+absurde; et cette crainte que je ne vinsse a me compromettre par mon
+admiration semblait une hypocrite mechancete.
+
+Il s'appelait Lelio, etait Italien de naissance, mais parlait
+admirablement le francais. Il pouvait bien avoir trente-cinq ans,
+quoique sur la scene il parut souvent n'en avoir pas vingt. Il jouait
+mieux Corneille que Racine; mais dans l'un et dans l'autre il etait
+inimitable.
+
+--Je m'etonne, dis-je en interrompant la marquise, que son nom ne soit
+pas reste dans les annales du talent dramatique.
+
+--Il n'eut jamais de reputation, repondit-elle; on ne l'appreciait ni
+a la ville et a la cour. A ses debuts, j'ai oui dire qu'il fut
+outrageusement siffle. Par la suite, on lui tint compte de la chaleur
+de son ame et de ses efforts pour se perfectionner; on le tolera, on
+l'applaudit parfois; mais, en somme, on le considera toujours comme un
+comedien de mauvais gout.
+
+C'etait un homme qui, en fait d'art, n'etait pas plus de son siecle
+qu'en fait de moeurs je n'etais du mien. Ce fut peut-etre la le rapport
+immateriel, mais tout-puissant, qui des deux extremites de la chaine
+sociale attira nos ames l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus
+compris Lelio que le monde ne m'a jugee. "Cet homme est exagere,
+disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;" et de moi l'on disait
+ailleurs: "Cette femme est meprisante et froide; elle n'a pas de coeur."
+Qui sait si nous n'etions pas les deux etres qui sentaient le plus
+vivement de l'epoque!
+
+Dans ce temps-la, on jouait la tragedie _decemment_; il fallait avoir
+bon ton, meme en donnant un soufflet; il fallait mourir convenablement
+et tomber avec grace. L'art dramatique etait faconne aux convenances du
+beau monde; la diction et le geste des acteurs etaient en rapport
+avec les paniers et la poudre dont on affublait encore Phedre et
+Clytemnestre. Je n'avais pas calcule et senti les defauts de cette
+ecole. Je n'allais pas loin dans mes reflexions; seulement la tragedie
+m'ennuyait a mourir; et comme il etait de mauvais ton d'en convenir,
+j'allais courageusement m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air
+froid et contraint dont j'ecoutais ces pompeuses tirades faisait dire de
+moi que j'etais insensible au charme des beaux vers.
+
+J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand je retournai un
+soir a la Comedie-Francaise pour voir jouer _le Cid_. Pendant mon sejour
+a la campagne, Lelio avait ete admis a ce theatre, et je le voyais pour
+la premiere fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tot le son de
+sa voix que je fus emue. C'etait une voix plus penetrante que sonore,
+une voix nerveuse et accentuee. Sa voix etait une des choses que l'on
+critiquait en lui. On voulait que le Cid eut une basse-taille, comme on
+voulait que tous les heros de l'antiquite fussent grands et forts. Un
+roi qui n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre le
+diademe: cela etait contraire aux arrets du bon gout.
+
+Lelio etait petit et grele; sa beaute ne consistait pas dans les
+traits, mais dans la noblesse du front, dans la grace irresistible des
+attitudes, dans l'abandon de la demarche, dans l'expression fiere et
+melancolique de la physionomie. Je n'ai jamais vu dans une statue, dans
+une peinture, dans un homme, une puissance de beaute plus ideale et plus
+suave. C'est pour lui qu'aurait du etre cree le mot de _charme_, qui
+s'appliquait a toutes ses paroles, a tous ses regards, a tous ses
+mouvements.
+
+Que vous dirai-je! Ce fut en effet un _charme_ jete sur moi. Cet homme,
+qui marchait, qui parlait, qui agissait sans methode et sans pretention,
+qui sanglotait avec le coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait
+lui-meme pour s'identifier avec la passion; cet homme que l'ame semblait
+user et briser, et dont un regard renfermait tout l'amour que j'avais
+cherche vainement dans le monde, exerca sur moi une puissance vraiment
+electrique; cet homme, qui n'etait pas ne dans son temps de gloire et de
+sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et marcher avec
+lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon dieu, ma vie, mon amour.
+
+Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait, il me dominait.
+Ce n'etait pas un homme pour moi; mais je l'entendais autrement que
+madame de Ferrieres; c'etait bien plus: c'etait une puissance morale, un
+maitre intellectuel, dont l'ame petrissait la mienne a son gre. Bientot
+il me fut impossible de renfermer les impressions que je recevais de
+lui. J'abandonnai ma loge a la Comedie-Francaise pour ne pas me trahir.
+Je feignis d'etre devenue devote, et d'aller, le soir, prier dans les
+eglises. Au lieu de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me
+meler au peuple pour l'ecouter et le contempler a mon aise. Enfin, je
+gagnai un des employes du theatre, et j'eus, dans un coin de la salle,
+une place etroite et secrete ou nul regard ne pouvait m'atteindre et ou
+je me rendais par un passage derobe. Pour plus de surete, je m'habillais
+en ecolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel je
+n'avais jamais echange un mot ni un regard, avaient pour moi tout
+l'attrait du mystere et toute l'illusion du bonheur. Quand l'heure de
+la comedie sonnait a l'enorme pendule de mon salon, de violentes
+palpitations me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on
+appretait ma voiture; je marchais avec agitation, et si Larrieux etait
+pres de moi, je le brutalisais pour le renvoyer; j'eloignais avec un art
+infini les autres importuns. Tout l'esprit que me donna cette passion
+de theatre n'est pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la
+dissimulation et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans a
+Larrieux, qui etait le plus jaloux des hommes, et a tous les mechants
+qui m'entouraient.
+
+Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais avec
+avidite, avec delices. Elle etait si pure! Pourquoi donc en aurais-je
+rougi? Elle me creait une vie nouvelle; elle m'initiait enfin a tout ce
+que j'avais desire connaitre et sentir; jusqu'a un certain point elle me
+faisait femme.
+
+J'etais heureuse, j'etais fiere de me sentir trembler, etouffer,
+defaillir. La premiere fois qu'une violente palpitation vint eveiller
+mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil qu'une jeune mere au premier
+mouvement de l'enfant renferme dans son sein. Je devins boudeuse,
+rieuse, maligne, inegale. Le bon Larrieux observa que la devotion
+me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on trouva que
+j'embellissais chaque jour davantage, que mon oeil noir se veloutait,
+que mon sourire avait de la pensee, que mes remarques sur toutes choses
+portaient plus juste et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue
+capable. On en fit tout l'honneur a Larrieux, qui en etait pourtant bien
+innocent.
+
+Je suis decousue dans mes souvenirs, parce que voici une epoque de ma
+vie ou ils m'inondent. En vous les disant, il me semble que je rajeunis
+et que mon coeur bat encore au nom de Lelio. Je vous disais tout a
+l'heure qu'en entendant sonner la pendule je fremissais de joie et
+d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir l'espece de
+suffocation delicieuse qui s'emparait de moi au timbre de cette
+sonnerie. Depuis ce temps-la des vicissitudes de fortune m'ont amenee a
+me trouver fort heureuse dans un petit appartement du Marais. Eh bien!
+je ne regrette rien de mon riche hotel, de mon noble faubourg et de ma
+splendeur passee, que les objets qui m'eussent rappele ce temps d'amour
+et de reves. J'ai sauve du desastre quelques meubles qui datent de cette
+epoque, et que je regarde avec la meme emotion que si l'heure allait
+sonner, et que si le pied de mes chevaux battait le pave. Oh! mon
+enfant, n'aimez jamais ainsi; car c'est un orage qui ne s'apaise qu'a la
+mort!
+
+Alors je partais, vive, et legere, et jeune, et heureuse! Je commencais
+a apprecier tout ce dont se composait ma vie, le luxe, la jeunesse, la
+beaute. Le bonheur se revelait a moi par tous les sens, par tous les
+pores. Doucement pliee au fond de mon carrosse, les pieds enfonces dans
+la fourrure, je voyais ma figure brillante et paree se repeter dans la
+glace encadree d'or placee vis-a-vis de moi. Le costume des femmes, dont
+on s'est tant moque depuis, etait alors d'une richesse et d'un eclat
+extraordinaires; porte avec gout et chatie dans ses exagerations,
+il pretait a la beaute une noblesse et une grace moelleuse dont les
+peintures ne sauraient vous donner l'idee. Avec tout cet attirail de
+plumes, d'etoffes et de fleurs, une femme etait forcee de mettre une
+sorte de lenteur a tous ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches
+qui, lorsqu'elles etaient poudrees et habillees de blanc, trainant leur
+longue queue de moire et balancant avec souplesse les plumes de leur
+front, pouvaient, sans hyperbole, etre comparees a des cygnes. C'etait,
+en effet, quoi qu'en ait dit Rousseau, bien plus a des oiseaux qu'a
+des guepes que nous ressemblions avec ces enormes plis de satin, cette
+profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient un petit corps
+tout frele, comme le duvet cache la tourterelle; avec ces longs
+ailerons de dentelle qui tombaient du bras, avec ces vives couleurs
+qui bigarraient nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand nous
+tenions nos petits pieds en equilibre dans de jolies mules a talons,
+c'est alors vraiment que nous semblions craindre de toucher la terre, et
+que nous marchions avec la precaution dedaigneuse d'une bergeronnette au
+bord d'un ruisseau.
+
+A l'epoque dont je vous parle, on commencait a porter de la poudre
+blonde, qui donnait aux cheveux une teinte douce et cendree. Cette
+maniere d'attenuer la crudite des tons de la chevelure donnait au visage
+beaucoup de douceur et aux yeux un eclat extraordinaire. Le front,
+entierement decouvert, se perdait dans les pales nuances de ces cheveux
+de convention; il en paraissait plus large, plus pur, et toutes les
+femmes avaient l'air noble. Aux crepes, qui n'ont jamais ete gracieux,
+a mon sens, avaient succede les coiffures basses, les grosses boucles
+rejetees en arriere et tombant sur le cou et sur les epaules. Cette
+coiffure m'allait fort bien, et j'etais renommee pour la richesse et
+l'invention de mes parures. Je sortais tantot avec une robe de velours
+nacarat garnie de grebe, tantot avec une tunique de satin blanc, bordee
+de peau de tigre, quelquefois avec un habit complet de damas lilas lame
+d'argent, et des plumes blanches montees en perles. C'est ainsi que
+j'allais faire quelques visites en attendant l'heure de la seconde
+piece; car Lelio ne jouait jamais dans la premiere.
+
+Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais dans mon
+carrosse je regardais avec complaisance la femme qui aimait Lelio, et
+qui pouvait s'en faire aimer. Jusque-la le seul plaisir que j'eusse
+trouve a etre belle consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin
+que je prenais a m'embellir etait une bien benigne vengeance envers ces
+femmes qui avaient ourdi de si horribles complots contre moi. Mais du
+moment que j'aimai, je me mis a jouir de ma beaute pour moi-meme. Je
+n'avais que cela a offrir a Lelio en compensation de tous les triomphes
+qu'on lui deniait a Paris, et je m'amusais a me representer l'orgueil et
+la joie de ce pauvre comedien si moque, si meconnu, si rebute, le jour
+ou il apprendrait que la marquise de R... lui avait voue son culte.
+
+Au reste, ce n'etaient la que des reves riants et fugitifs; c'etaient
+tous les resultats, tous les profits que je tirais de ma position.
+Des que mes pensees prenaient un corps et que je m'apercevais de
+la consistance d'un projet quelconque de mon amour, je l'etouffais
+courageusement, et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon
+ame. Vous me regardez d'un air etonne? Je vous expliquerai cela tout a
+l'heure. Laissez-moi parcourir le monde enchante de mes souvenirs.
+
+Vers huit heures, je me faisais descendre a la petite eglise des
+Carmelites, pres le Luxembourg; je renvoyais ma voiture, et j'etais
+censee assister a des conferences religieuses qui s'y tenaient a cette
+heure-la; mais je ne faisais que traverser l'eglise et le jardin; je
+sortais par une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une jeune
+ouvriere nommee Florence, qui m'etait toute devouee. Je m'enfermais dans
+sa chambre, et je deposais avec joie sur son grabat tous mes atours pour
+endosser l'habit noir carre, l'epee a gaine de chagrin et la perruque
+symetrique d'un jeune proviseur de college aspirant a la pretrise.
+Grande comme j'etais, brune et le regard inoffensif, j'avais bien l'air
+gauche et hypocrite d'un petit prestolet qui se cache pour aller au
+spectacle. Florence, qui me supposait une intrigue veritable au dehors,
+riait avec moi de mes metamorphoses, et j'avoue que je ne les eusse pas
+prises plus gaiement pour aller m'enivrer de plaisir et d'amour, comme
+toutes ces jeunes folles qui avaient des soupers clandestins dans les
+petites maisons.
+
+Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans ma logette du
+theatre. Ah! alors mes palpitations, mes terreurs, mes joies, mes
+impatiences cessaient. Un recueillement profond s'emparait de toutes mes
+facultes, et je restais comme absorbee jusqu'au lever du rideau, dans
+l'attente d'une grande solennite.
+
+Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnetique, comme il la
+tient haletante et immobile dans le cercle magique qu'il trace au-dessus
+d'elle, l'ame de Lelio, sa grande ame de tragedien et de poete,
+enveloppait toutes mes facultes et me plongeait dans la torpeur de
+l'admiration. J'ecoutais, les mains contractees sur mon genou, le menton
+appuye sur le velours d'Utrecht de la loge, le front baigne de sueur. Je
+retenais ma respiration, je maudissais la clarte fatigante des lumieres,
+qui lassait mes yeux secs et brulants, attaches a tous ses gestes, a
+tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre palpitation de son sein,
+le moindre pli de son front. Ses emotions feintes, ses malheurs de
+theatre, me penetraient comme des choses reelles. Je ne savais bientot
+plus distinguer l'erreur de la verite. Lelio n'existait plus pour moi:
+c'etait Rodrigue, c'etait Bajazet, c'etait Hippolyte. Je haissais ses
+ennemis, je tremblais pour ses dangers; ses douleurs me faisaient
+repondre avec lui des flots de larmes; sa mort m'arrachait des cris que
+j'etais forcee d'etouffer en machant mon mouchoir. Dans les entr'actes,
+je tombais epuisee au fond de ma loge; j'y restais comme morte, jusqu'a
+ce que l'aigre ritournelle m'eut annonce le lever du rideau. Alors je
+ressuscitais, je redevenais forte et ardente, pour admirer, pour sentir,
+pour pleurer. Que de fraicheur, que de poesie, que de jeunesse il y
+avait dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette generation
+fut de glace pour ne pas tomber a ses pieds.
+
+Et pourtant, quoiqu'il choquat toutes les idees recues, quoiqu'il
+lui fut impossible de se faire au gout de ce sot public, quoiqu'il
+scandalisat les femmes par le desordre de sa tenue, quoiqu'il offensat
+les hommes par ses mepris pour leurs sottes exigences, il avait des
+moments de puissance sublime et de fascination irresistible, ou il
+prenait tout ce public retif et ingrat dans son regard et dans sa
+parole, comme dans le creux de sa main, et il le forcait d'applaudir et
+de frissonner. Cela etait rare, parce que l'on ne change pas
+subitement tout l'esprit d'un siecle; mais quand cela arrivait, les
+applaudissements etaient frenetiques; il semblait que, subjugues alors
+par son genie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs injustices.
+Moi, je croyais plutot que cet homme avait par instants une puissance
+surnaturelle, et que ses plus amers contempteurs se sentaient entraines
+a le faire triompher malgre eux. En verite, dans ces moments-la la salle
+de la Comedie-Francaise semblait frappee de delire, et en sortant on se
+regardait tout etonne d'avoir applaudi Lelio. Pour moi, je me livrais
+alors a mon emotion; je criais, je pleurais, je le nommais avec passion,
+je l'appelais avec folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le
+grand orage qui eclatait autour de moi.
+
+D'autres fois on le sifflait dans des situations ou il me semblait
+sublime, et je quittais le spectacle avec rage. Ces jours-la etaient les
+plus dangereux pour moi. J'etais violemment tentee d'aller le trouver,
+de pleurer avec lui, de maudire le siecle et de le consoler en lui
+offrant mon enthousiasme et mon amour.
+
+Un soir que je sortais par le passage derobe ou j'etais admise, je vis
+passer rapidement devant moi un homme petit et maigre qui se dirigeait
+vers la rue. Un machiniste lui ota son chapeau en lui disant: "Bonsoir,
+monsieur Lelio." Aussitot, avide de regarder de pres cet homme
+extraordinaire, je m'elance sur ses traces, je traverse la rue, et sans
+me soucier du danger auquel je m'expose, j'entre avec lui dans un cafe.
+Heureusement c'etait un cafe borgne, ou je ne devais rencontrer aucune
+personne de mon rang.
+
+Quand, a la clarte d'un mauvais lustre enfume, j'eus jete les yeux sur
+Lelio, je crus m'etre trompee et avoir suivi un autre que lui. Il avait
+au moins trente-cinq ans: il etait jaune, fletri, use; il etait mal mis;
+il avait l'air commun; il parlait d'une voix rauque et eteinte, donnait
+la main a des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait horriblement.
+Il me fallut entendre prononcer plusieurs fois son nom pour m'assurer
+que c'etait bien la le dieu du theatre et l'interprete du grand
+Corneille. Je ne retrouvais plus rien en lui des charmes qui m'avaient
+fascinee, pas meme son regard si noble, si ardent et si triste. Son
+oeil etait morne, eteint, presque stupide; sa prononciation accentuee
+devenait ignoble en s'adressant au garcon de cafe, en parlant de jeu,
+de cabaret et de filles. Sa demarche etait lache, sa tournure sale, ses
+joues mal essuyees de fard. Ce n'etait plus Hippolyte, c'etait Lelio. Le
+temple etait vide et pauvre; l'oracle etait muet; le dieu s'etait fait
+homme; pas meme homme, comedien.
+
+Il sortit, et je restai longtemps stupefaite a ma place, ne songeant
+point a avaler le vin chaud epice que j'avais demande pour me donner un
+air cavalier. Quand je m'apercus du lieu ou j'etais et des regards qui
+s'attachaient sur moi, la peur me prit; c'etait la premiere fois de
+ma vie que je me trouvais dans une situation si equivoque et dans un
+contact si direct avec des gens de cette classe; depuis, l'emigration
+m'a bien aguerrie a ces inconvenances de position.
+
+Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer. Le garcon
+courut apres moi. J'eus une honte effroyable; il fallut rentrer,
+m'expliquer au comptoir, soutenir tous les regards mefiants et moqueurs
+diriges sur moi. Quand je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je
+cherchai vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus devant
+la Comedie; Des pas lourds se faisaient entendre toujours sur les miens.
+Je me retournai en tremblant; je vis un grand escogriffe que j'avais
+remarque dans un coin du cafe, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou
+de quelque chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me dit,
+la frayeur m'otait l'intelligence; cependant j'eus assez de presence
+d'esprit pour m'en debarrasser. Transformee tout d'un coup en heroine
+par ce courage que donne la peur, je lui allongeai rapidement un coup de
+canne dans la figure, et, jetant aussitot la canne pour mieux courir,
+tandis qu'il restait etourdi de mon audace, je pris ma course, legere
+comme un trait, et ne m'arretai que chez Florence. Quand je m'eveillai
+le lendemain a midi dans mon lit a rideaux ouates et a chapiteaux de
+plumes roses, je crus avoir fait un reve, et j'eprouvai de ma deception
+et de mon aventure de la veille une grande mortification. Je me crus
+serieusement guerie de mon amour, et j'essayai de m'en feliciter; mais
+ce fut en vain. J'en eprouvais un regret mortel; l'ennui retombait sur
+ma vie, tout se desenchantait. Ce jour-la je mis Larrieux a la porte.
+
+Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes des
+autres soirs. Le monde me sembla insipide. J'allai a l'eglise; j'ecoutai
+la conference, resolue a me faire devote; je m'y enrhumai: j'en revins
+malade.
+
+Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrieres vint me voir,
+m'assura que je n'avais point de fievre, que le lit me rendait malade,
+qu'il fallait me distraire, sortir, aller a la Comedie. Je crois qu'elle
+avait des vues sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort.
+
+Il en arriva autrement; elle me forca d'aller avec elle voir jouer
+_Cinna_. "Vous ne venez plus au spectacle, me disait-elle; c'est la
+devotion et l'ennui qui vous minent. Il y a longtemps que vous n'avez
+vu Lelio; il a fait des progres; on l'applaudit quelquefois maintenant;
+j'ai dans l'idee qu'il deviendra supportable."
+
+Je ne sais comment je me laissai entrainer. Au reste, desenchantee de
+Lelio comme je l'etais, je ne risquais plus de me perdre en affrontant
+ses seductions en public. Je me parai excessivement, et j'allai en
+grande loge d'avant-scene braver un danger auquel je ne croyais plus.
+
+Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lelio fut sublime, et je
+m'apercus que jamais je n'en avais ete plus eprise. L'aventure de la
+veille ne me paraissait plus qu'un reve; il ne se pouvait pas que Lelio
+fut autre qu'il ne me paraissait sur la scene. Malgre moi, je retombai
+dans toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer. Je
+fus forcee de couvrir mon visage en pleurs de mon mouchoir; dans mon
+desordre, j'effacai mon rouge, j'enlevai mes mouches, et la comtesse
+de Ferrieres m'engagea a me retirer au fond de ma loge, parce que mon
+emotion faisait evenement dans la salle. Heureusement j'eus l'adresse de
+faire croire que tout cet attendrissement etait produit par le jeu de
+mademoiselle Hippolyte Clairon. C'etait, a mon avis, une tragedienne
+bien froide et bien compassee, trop superieure peut-etre, par son
+education et son caractere, a la profession du theatre comme on
+l'entendait alors; mais la maniere dont elle disait _Tout beau_, dans
+_Cinna_, lui avait fait une reputation de haut lieu.
+
+Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lelio, elle devenait
+tres-superieure a elle-meme. Quoiqu'elle affichat aussi un mepris de bon
+ton pour sa methode, elle subissait l'influence de son genie sans s'en
+apercevoir, et s'inspirait de lui lorsque la passion les mettait en
+rapport sur la scene.
+
+Ce soir-la Lelio me remarqua, soit pour ma parure, soit pour mon
+emotion; car je le vis se pencher, dans un instant ou il etait hors
+de scene, vers un des hommes qui etaient assis a cette epoque sur le
+theatre, et lui demander mon nom. Je compris cela a la maniere dont
+leurs regards me designerent. J'en eus un battement de coeur qui faillit
+m'etouffer, et je remarquai que dans le cours de la piece les yeux de
+Lelio se dirigerent plusieurs fois de mon cote. Que n'aurais-je pas
+donne pour savoir ce que lui avait dit de moi le chevalier de Bretillac,
+celui qu'il avait interroge, et qui, en me regardant, lui avait parle a
+plusieurs reprises! La figure de Lelio, forcee de rester grave pour ne
+pas deroger a la dignite de son role, n'avait rien exprime qui put me
+faire deviner le genre de renseignements qu'on lui donnait sur mon
+compte. Je connaissais du reste fort peu ce Bretillac; je n'imaginais
+pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal.
+
+De ce soir seulement je compris l'espece d'amour qui m'enchainait a
+Lelio: c'etait une passion tout intellectuelle, toute romanesque. Ce
+n'etait pas lui que j'aimais, mais le heros des anciens jours qu'il
+savait representer; ces types de franchise, de loyaute et de tendresse a
+jamais perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui et par lui
+reportee a une epoque de vertus desormais oubliees. J'avais l'orgueil de
+penser qu'en ces jours-la je n'eusse pas ete meconnue et diffamee, que
+mon coeur eut pu se donner, et que je n'eusse pas ete reduite a aimer un
+fantome de comedie. Lelio n'etait pour moi que l'ombre du Cid, que le
+representant de l'amour antique et chevaleresque dont on se moquait
+maintenant en France. Lui, l'homme, l'histrion, je ne le craignais
+guere, je l'avais vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lelio a
+moi, c'etait un etre factice que je ne pouvais plus saisir des qu'on
+eloignait le lustre de la Comedie. Il lui fallait l'illusion de la
+scene, le reflet des quinquets, le fard du costume pour etre celui que
+j'aimais. En depouillant tout cela, il rentrait pour moi dans le neant;
+comme une etoile il s'effacait a l'eclat du jour. Hors les planches il
+ne me prenait plus la moindre envie de le voir, et meme j'en eusse ete
+desesperee. C'eut ete pour moi comme de contempler un grand homme reduit
+a un peu de cendre dans un vase d'argile.
+
+Mes frequentes absences aux heures ou j'avais l'habitude de recevoir
+Larrieux, et surtout mon refus formel d'etre desormais sur un autre pied
+avec lui que sur celui de l'amitie, lui inspirerent un acces de jalousie
+mieux fonde, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eut ressentis. Un soir
+que j'allais aux Carmelites dans l'intention de m'en echapper par
+l'autre issue, je m'apercus qu'il me suivait, et je compris qu'il serait
+desormais presque impossible de lui cacher mes courses nocturnes. Je
+pris donc le parti d'aller publiquement au theatre. J'acquis peu a peu
+l'hypocrisie necessaire pour renfermer mes impressions, et d'ailleurs je
+me mis a professer hautement pour Hippolyte Clairon une admiration
+qui pouvait donner le change sur mes veritables sentiments. J'etais
+desormais plus genee; forcee comme je l'etais de m'observer
+attentivement, mon plaisir etait moins vif et moins profond. Mais de
+cette situation il en naquit une autre qui etablit une compensation
+rapide. Lelio me voyait, il m'observait; ma beaute l'avait frappe, ma
+sensibilite le flattait. Ses regards avaient peine a se detacher de moi.
+Quelquefois il en eut des distractions qui mecontenterent le public.
+Bientot il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait a en perdre la
+tete.
+
+Ma loge ayant semble faire envie a la princesse de Vaudemont, je la lui
+avais cedee pour en prendre une plus petite, plus enfoncee et mieux
+situee. J'etais tout a fait sur la rampe, je ne perdais pas un regard
+de Lelio, et les siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre.
+D'ailleurs, je n'avais meme plus besoin de ce moyen pour correspondre
+avec toutes ses sensations: dans le son de sa voix, dans les soupirs de
+son sein, dans l'accent qu'il donnait a certains vers, a certains mots,
+je comprenais qu'il s'adressait a moi. J'etais la plus fiere et la plus
+heureuse des femmes; car a ces heures-la ce n'etait pas du comedien,
+c'etait du heros que j'etais aimee.
+
+Eh bien! apres deux annees d'un amour que j'avais nourri inconnu et
+solitaire au fond de mon ame, trois hivers s'ecoulerent encore sur cet
+amour desormais partage sans que jamais mon regard donnat a Lelio le
+droit d'esperer autre chose que ces rapports intimes et mysterieux. J'ai
+su depuis que Lelio m'avait souvent suivie dans les promenades; je ne
+daignai pas l'apercevoir ni le distinguer dans la foule, tant j'etais
+peu avertie par le desir de le distinguer hors du theatre. Ces cinq
+annees sont les seules que j'aie vecu sur quatre-vingts.
+
+Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom d'un nouvel acteur
+engage a la Comedie-Francaise, a la place de Lelio, qui partait pour
+l'etranger. Cette nouvelle fut un coup mortel pour moi; je ne concevais
+point comment je pourrais vivre desormais sans cette emotion, sans cette
+existence de passion et d'orage. Cela fit faire a mon amour un progres
+immense et faillit me perdre.
+
+Desormais je ne me combattis plus pour etouffer des sa naissance toute
+pensee contraire a la dignite de mon rang. Je ne m'applaudis plus de
+ce qu'etait reellement Lelio. Je souffris, je murmurai en secret de
+ce qu'il n'etait point ce qu'il paraissait etre sur les planches, et
+j'allai jusqu'a le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque
+soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes prejuges et
+toutes les repugnances de mon organisation. Maintenant que j'allais
+perdre cet etre moral qui remplissait depuis si longtemps mon ame, il
+me prenait envie de realiser tous mes reves et d'essayer de la vie
+positive, sauf a detester ensuite et la vie, et Lelio, et moi-meme.
+
+J'en etais a ces irresolutions, lorsque je recus une lettre d'une
+ecriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que j'aie conservee
+parmi les mille protestations ecrites de Larrieux et les mille
+declarations parfumees de cent autres. C'est qu'en effet c'est la seule
+lettre d'amour que j'aie recue."
+
+La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une main assuree
+un coffre de marqueterie, et en tira une lettre bien froissee, bien
+amincie, que je lus avec peine.
+
+"MADAME,
+
+"Je suis moralement sur que cette lettre ne vous inspirera que du
+mepris; vous ne la trouverez meme pas digne de votre colere. Mais
+qu'importe a l'homme qui tombe dans un abime une pierre de plus ou de
+moins dans le fond? Vous me considererez comme un fou, et vous ne vous
+tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez peut-etre en secret, car vous
+ne pourrez pas douter de ma sincerite. Quelque humble que la piete vous
+ait faite, vous comprendrez peut-etre l'etendue de mon desespoir; vous
+devez savoir deja, Madame, ce que vos yeux peuvent faire de mal et de
+bien.
+
+"Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensee de compassion,
+si ce soir, a l'heure avidement appelee ou chaque soir je recommence
+a vivre, j'apercois sur vos traits une-legere expression de pitie, je
+partirai moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir qui me
+donnera peut-etre la force de vivre ailleurs et d'y poursuivre mon
+ingrate et penible carriere.
+
+"Mais vous devez le savoir deja, Madame: il est impossible que mon
+trouble, mon emportement, mes cris de colere et de desespoir ne m'aient
+pas trahi vingt fois sur la scene. Vous n'avez pas pu allumer tous ces
+feux sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez. Ah! vous
+avez peut-etre joue comme le tigre avec sa proie, vous vous etes fait un
+amusement peut-etre de mes tourments et de mes folies.
+
+"Oh! non: c'est trop de presomption. Non, Madame, je ne le crois pas;
+vous n'y avez jamais songe. Vous etes sensible aux vers du grand
+Corneille, vous vous identifiez avec les nobles passions de la tragedie:
+voila tout. Et moi, insense, j'ai ose croire que ma voix seule eveillait
+quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait un echo dans le votre,
+qu'il y avait entre vous et moi quelque chose de plus qu'entre moi et le
+public. Oh! c'etait une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi,
+Madame; que vous importe? Craindriez-vous que j'allasse m'en vanter? De
+quel droit pourrais-je le faire, et quel titre aurais-je pour etre cru
+sur ma parole? Je ne ferais que me livrer a la risee des gens senses.
+Laissez-la-moi, vous dis-je, cette conviction que j'accueille en
+tremblant et qui m'a donne plus de bonheur a elle seule que la severite
+du public envers moi ne m'a donne de chagrin. Laissez-moi vous benir,
+vous remercier a genoux de cette sensibilite que j'ai decouverte dans
+votre ame et que nulle autre ame ne m'a accordee, de ces larmes que je
+vous ai vue verser sur mes malheurs de theatre, et qui ont souvent porte
+mes inspirations jusqu'au delire; de ces regards timides qui, je l'ai
+cru du moins, cherchaient a me consoler des froideurs de mon auditoire.
+
+"Oh! pourquoi etes-vous nee dans l'eclat et dans le faste! pourquoi ne
+suis-je qu'un pauvre artiste sans gloire et sans nom! Que n'ai-je la
+faveur du public et la richesse d'un financier a troquer contre un
+nom, contre un de ces titres que jusqu'ici j'ai dedaignes, et qui me
+permettraient peut-etre d'aspirer a vous! Autrefois je preferais la
+distinction du talent a toute autre; je me demandais a quoi bon etre
+chevalier ou marquis, si ce n'est pour etre sot, fat et impertinent; je
+haissais l'orgueil des grands, et je me croyais assez venge de leurs
+dedains si je m'elevais au-dessus d'eux par mon genie.
+
+"Chimeres et deceptions! mes forces ont trahi mon ambition insensee.
+Je suis reste obscur; j'ai fait pis, j'ai frise le succes, et je l'ai
+laisse echapper. Je croyais me sentir grand, et on m'a jete dans la
+poussiere; je m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamne au
+ridicule. La destinee m'a pris avec mes reves demesures et mon ame
+audacieuse, et elle m'a brise comme un roseau! Je suis un homme bien
+malheureux!
+
+"Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jete mes regards au
+dela de cette rampe de quinquets qui trace une ligne invincible entre
+moi et le reste de la societe. C'est pour moi le cercle de Popilius.
+J'ai voulu le franchir! J'ai ose avoir des yeux, moi comedien, et les
+arreter sur une belle femme! sur une femme si jeune, si noble, si
+aimante et placee si haut! car vous etes tout cela, Madame, je le sais.
+Le monde vous accuse de froideur et de devotion outree, moi seul je
+vous juge et je vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos
+larmes, ont suffi pour dementir les fables stupides qu'un chevalier de
+Bretillac m'a debitees contre vous.
+
+"Mais quelle destinee est donc aussi la votre! Quelle etrange fatalite
+pese donc sur vous comme sur moi pour qu'au sein d'un monde si brillant
+et qui se dit si eclaire, vous n'ayez trouve pour vous rendre justice
+que le coeur d'un pauvre comedien? Eh bien! rien ne m'otera cette pensee
+triste et consolante; c'est que, si nous etions nes sur le meme echelon
+de la societe, vous n'auriez pas pu m'echapper, quels qu'eussent ete mes
+rivaux, quelle que soit ma mediocrite. Il aurait fallu vous rendre a une
+verite, c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand que leurs
+fortunes et leurs titres, la puissance de vous Aimer.
+
+"LELIO."
+
+Cette lettre, continua la marquise, etrange pour le temps ou elle fut
+ecrite, me sembla, malgre quelques souvenirs de declamation racinienne
+qui percent dans le commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai
+un sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversee.
+Le reste de fierte qui combattait en moi s'evanouit. J'eusse donne tous
+mes jours pour une heure d'un pareil amour.
+
+Je ne vous raconterai pas mes anxietes, mes fantaisies, mes terreurs;
+moi-meme je ne pourrais en retrouver le fil et la liaison. Je repondis
+quelques mots que voici, autant que je me les rappelle:
+
+"Je ne vous accuse pas, Lelio, j'accuse la destinee; je ne vous plains
+pas seul, je me plains aussi. Pour aucune raison d'orgueil, de prudence
+ou de pruderie, je ne voudrais vous retirer la consolation de vous
+croire distingue de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule que j'aie a
+vous offrir. Je ne puis jamais consentir a vous voir."
+
+Le lendemain je recus un billet que je lus a la hate, et que j'eus
+a peine le temps de jeter au feu pour le derober a Larrieux, qui me
+surprit occupee a le lire. Il etait a peu pres concu en ces termes:
+
+"Madame, il faut que je vous parle ou que je meure. Une fois, une seule
+fois, une heure seulement, si vous voulez. Que craignez-vous donc d'une
+entrevue, puisque vous vous fiez a mon honneur et a ma discretion?
+Madame, je sais qui vous etes; je connais l'austerite de vos moeurs, je
+connais votre piete, je connais meme vos sentiments pour le vicomte de
+Larrieux. Je n'ai pas la sottise d'esperer de vous autre chose qu'une
+parole de pitie; mais il faut qu'elle tombe de vos levres sur moi. Il
+faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut que mon coeur
+se brise.
+
+"LELIO."
+
+Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse confiance est
+glorieuse dans le danger, que je n'eus pas un instant la crainte d'etre
+raillee par un impudent libertin. Je crus religieusement a l'humble
+sincerite de Lelio. D'ailleurs j'etais payee pour avoir confiance en
+ma force; je resolus de le voir. J'avais completement oublie sa figure
+fletrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais plus de lui
+que le prestige de son genie, son style et son amour. Je lui repondis:
+
+"Je vous verrai; trouvez un lieu sur; mais n'esperez de moi que ce que
+vous demandez. J'ai foi en vous comme en Dieu. Si vous cherchiez a en
+abuser, vous seriez un miserable, et je ne vous craindrais pas."
+
+<b>REPONSE.</b> "Votre confiance vous sauverait du dernier des
+scelerats. Vous verrez, Madame, que Lelio n'en est pas indigne. Le duc
+de *** a eu la bonte de me proposer souvent sa maison de la rue de
+Valois; qu'en aurais-je fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour
+moi qu'une femme sous le ciel. Daignez etre au rendez-vous au sortir de
+la comedie."
+
+Suivaient les indications de lieu.
+
+Je recus ce billet a quatre heures. Toute cette negociation s'etait
+passee dans l'espace d'un jour. J'avais employe cette journee a
+parcourir mes appartements comme une personne privee de raison; j'avais
+la fievre. Cette rapidite d'evenements et de decisions, contraires a
+cinq ans de resolutions, m'emportait comme un reve; et quand j'eus pris
+le dernier parti, quand je vis que je m'etais engagee et qu'il n'etait
+plus temps de reculer, je tombai accablee sur mon ottomane, ne respirant
+plus et voyant ma chambre tourner sous mes pieds.
+
+Je fus serieusement incommodee; il fallut envoyer chercher un chirurgien
+qui me saigna. Je defendis a mes gens de dire un mot a qui que ce fut
+de mon indisposition; je craignais les importunites des donneurs de
+conseils, et je ne voulais pas qu'on m'empechat de sortir le soir. En
+attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je defendis ma porte meme
+a M. de Larrieux.
+
+La saignee m'avait physiquement soulagee en m'affaiblissant. Je tombai
+dans un grand accablement d'esprit; toutes mes illusions s'envolerent
+avec l'excitation de la fievre. Je retrouvai la raison et la memoire; je
+me rappelai la terrible deception du cafe, la miserable allure de Lelio;
+je m'appretai a rougir de ma folie, a tomber du faite de mes chimeres
+dans une plate et ignoble realite. Je ne pouvais plus comprendre comment
+je m'etais decidee a troquer cette heroique et romanesque tendresse
+contre le degout qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait tous
+mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de ce que j'avais fait; je
+pleurai mes enchantements, ma vie d'amour, et l'avenir de satisfaction
+pure et intime que j'allais renverser. Je pleurai surtout Lelio, qu'en
+le voyant j'allais perdre a jamais, que j'avais eu tant de bonheur a
+aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer dans quelques
+heures.
+
+Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma saignee se
+rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus que le temps de sonner
+ma femme de chambre qui me trouva evanouie dans mon lit. Un profond et
+lourd sommeil, contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi. Je ne
+revai point, je ne souffris point, je fus comme morte pendant quelques
+heures. Quand j'ouvris les yeux ma chambre etait sombre, mon hotel
+silencieux; ma suivante dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je
+restai quelque temps dans un etat d'engourdissement et de faiblesse qui
+ne me permettait pas un souvenir, pas une pensee. Tout d'un coup la
+memoire me revient; je me demande si l'heure et le jour du rendez-vous
+sont passes, si j'ai dormi une heure ou un siecle, s'il fait jour ou
+nuit, si mon manque de parole n'a pas tue Lelio, s'il est temps encore.
+J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte quelques
+instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble toute ma volonte,
+je l'appelle au secours de mes membres accables. Je m'elance sur le
+parquet; j'entr'ouvre mes rideaux; je vois briller la lune sur les
+arbres de mon jardin; je cours a la pendule, elle marque dix heures. Je
+saute sur ma femme de chambre, je la secoue, je l'eveille en sursaut:
+"Quinette, quel jour sommes-nous?" Elle quitte sa chaise en criant
+et veut fuir, car elle me croit dans le delire; je la retiens, je la
+rassure; j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie
+Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde avec stupeur. Enfin elle
+se convainc que j'ai toute ma tete; elle transmet mon ordre et s'apprete
+a m'habiller.
+
+Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes habits; je ne
+placai dans mes cheveux aucun ornement; je refusai de mettre du rouge.
+Je voulais avant tout inspirer a Lelio l'estime et le respect, qui
+m'etaient plus precieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment
+de plaisir lorsque Quinette, etonnee de tout ce qui me passait par
+l'esprit, me dit, en me regardant de la tete aux pieds: "En verite,
+Madame, je ne sais pas comment vous faites; vous n'avez qu'une simple
+robe blanche sans queue et sans panier; vous etes malade et pale comme
+la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une mouche; eh bien! je
+veux mourir si je vous ai jamais vue aussi belle que ce soir. Je plains
+les hommes qui vous regarderont!
+
+--Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette?
+
+--Helas! madame la marquise, je demande tous les jour au ciel de le
+devenir comme vous; mais jusqu'ici...
+
+--Allons, ingenue, donne-moi mon mantelet et mon manchon.
+
+A minuit j'etais a la maison de la rue de Valois. J'etais soigneusement
+voilee. Une espece de valet de chambre vint me recevoir; c'etait le seul
+hote visible de cette mysterieuse demeure. Il me conduisit a travers les
+detours d'un sombre jardin jusqu'a un pavillon enseveli dans l'ombre et
+le silence. Apres avoir depose dans le vestibule sa lanterne de soie
+verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement obscur et profond, me
+montra d'un geste respectueux et d'un air impassible le rayon de lumiere
+qui arrivait du fond de l'enfilade, et me dit a voix basse, comme s'il
+eut craint d'eveiller les echos endormis: "Madame est seule, personne
+n'est encore arrive. Madame trouvera dans le salon d'ete une sonnette a
+laquelle je repondrai si elle a besoin de quelque chose." Et il disparut
+comme par enchantement, en refermant la porte sur moi.
+
+Il me prit une peur horrible; je craignis d'etre tombee dans un
+guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitot; son air solennellement
+bete me rassura. Je lui demandai quelle heure il etait; je le savais
+fort bien: j'avais fait sonner plus de dix fois ma montre dans la
+voiture. "Il est minuit, repondit-il sans lever les yeux sur moi." Je
+vis que c'etait un homme parfaitement instruit des devoirs de sa charge.
+Je me decidai a penetrer jusqu'au salon d'ete, et je me convainquis de
+l'injustice de mes craintes en voyant toutes les portes qui donnaient
+sur le jardin fermees seulement par des portieres de soie peinte a
+l'orientale. Rien n'etait delicieux comme ce boudoir, qui n'etait, a
+vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnete du monde. Les murs
+etaient de stuc blanc comme la neige, les cadres des glaces en argent
+mat; des instruments de musique, d'une richesse extraordinaire, etaient
+epars sur des meubles de velours blanc a glands de perles. Toute la
+lumiere arrivait du haut, mais cachee par des feuilles d'albatre, qui
+formaient comme un plafond a la rotonde. On aurait pu prendre cette
+clarte mate et douce pour celle de la lune. J'examinai avec curiosite,
+avec interet, cette retraite, a laquelle mes souvenirs ne pouvaient rien
+comparer. C'etait et ce fut la seule fois de ma vie que je mis le pied
+dans une petite maison; mais soit que ce ne fut pas la piece destinee
+a servir de temple aux galants mysteres qui s'y celebraient, soit que
+Lelio en eut fait disparaitre tout objet qui eut pu blesser ma vue et
+me faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune des
+repugnances que j'avais senties en y entrant. Une seule statue de marbre
+blanc en decorait le milieu; elle etait antique, et representait Isis
+voilee, avec un doigt sur ses levres. Les glaces qui nous refletaient,
+elle et moi, pales et vetues de blanc, et chastement drapees toutes
+deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer pour
+distinguer sa forme de la mienne.
+
+Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et delicieux a la fois, fut
+interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se referma; des pas legers
+firent doucement craquer les parquets. Je tombai sur un fauteuil, plus
+morte que vive; j'allais voir Lelio de pres, hors du theatre. Je fermai
+les yeux, et je lui dis interieurement adieu avant de les rouvrir.
+
+Mais quelle fut ma surprise! Lelio etait beau comme les anges; il
+n'avait pas pris le temps d'oter son costume de theatre: c'etait le plus
+elegant que je lui eusse vu. Sa taille, mince et souple, etait serree
+dans un pourpoint espagnol de satin blanc. Ses noeuds d'epaule et de
+jarretiere etaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de meme
+couleur, etait jete sur son epaule. Il avait une enorme fraise de point
+d'Angleterre, les cheveux courts et sans poudre; une toque ombragee de
+plumes blanches se balancait sur son front, ou brillait une rosace de
+diamants. C'etait dans ce costume qu'il venait de jouer le role de don
+Juan du _Festin de Pierre_. Jamais je ne l'avais vu aussi beau, aussi
+jeune, aussi poetique, que dans ce moment. Velasquez se fut prosterne
+devant un tel modele.
+
+Il se mit a mes genoux. Je ne pus m'empecher de lui tendre la main. Il
+avait l'air si craintif et si soumis! Un homme epris au point d'etre
+timide devant une femme, c'etait si rare dans ce temps-la! et un homme
+de trente-cinq ans, un comedien!
+
+N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il etait dans toute la
+fraicheur de l'adolescence. Sous ces blancs habits, il ressemblait a
+un jeune page; son front avait toute la purete, son coeur agite toute
+l'ardeur d'un premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers
+devorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tete sur mes genoux; je
+caressai son front brulant, ses cheveux rudes et noirs, son cou brun,
+qui se perdait dans la molle blancheur de sa collerette, et Lelio ne
+s'enhardit point. Tous ses transports se concentrerent dans son coeur;
+il se mit a pleurer comme une femme. Je fus inondee de ses sanglots.
+
+Oh! je vous avoue que j'y melai les miens avec delices. Je le forcai de
+relever sa tete et de me regarder. Qu'il etait beau, grand Dieu! Que ses
+yeux avaient d'eclat et de tendresse! Que son ame vraie et chaleureuse
+pretait de charmes aux defauts meme de sa figure et aux outrages des
+veilles et des annees! Oh! la puissance de l'ame! qui n'a pas compris
+ses miracles n'a jamais aime! En voyant des rides prematurees a son beau
+front, de la langueur a son sourire, de la paleur a ses levres, j'etais
+attendrie; j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les degouts et
+les travaux de sa vie. Je m'identifiais a toutes ses peines, meme a
+celles de son long amour sans espoir pour moi, et je n'avais plus qu'une
+volonte, celle de reparer le mal qu'il avait souffert.
+
+"Mon cher Lelio, mon grand Rodrigue, mon beau don Juan! lui disais-je
+dans mon egarement." Ses regards me brulaient. Il me parla, il me
+raconta toutes les phases, tous les progres de son amour; il me dit
+comment, d'un histrion aux moeurs relachees, j'avais fait de lui un
+homme ardent et vivace, comme je l'avais eleve a ses propres yeux, comme
+je lui avais rendu le courage et les illusions de la jeunesse; il me
+dit son respect, sa veneration pour moi, son mepris pour les sottes
+forfanteries de l'amour a la mode; il me dit qu'il donnerait tous les
+jours qui lui restaient a vivre pour une heure passee dans mes bras,
+mais qu'il sacrifierait cette heure-la et tous les jours a la crainte de
+m'offenser. Jamais eloquence plus penetrante n'entraina le coeur
+d'une femme; jamais le tendre Racine ne fit parler l'amour avec cette
+conviction, cette poesie et cette force. Tout ce que la passion peut
+inspirer de delicat et de grave, de suave et d'impetueux, ses paroles,
+sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission me l'apprirent. Helas!
+s'abusait-il lui-meme? jouait-il la comedie?
+
+--Je ne le crois certainement pas," m'ecriai-je en regardant la
+marquise. Elle semblait rajeunir en parlant et depouiller ses cent ans,
+comme la fee Urgele. Je ne sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a
+point de rides.
+
+"Ecoutez la fin, me dit-elle. Brulee, egaree, perdue par tout ce qu'il
+me disait, je jetai mes deux bras autour de lui, je frissonnai en
+touchant le satin de son habit, en respirant le parfum de ses cheveux.
+Ma tete s'egara. Tout ce que j'ignorais, tout ce que je croyais etre
+incapable de ressentir, se revela a moi; mais ce fut trop violent, je
+m'evanouis.
+
+Il me rappela a moi-meme par de prompt secours. Je le trouvai a mes
+pieds, plus timide, plus emu que jamais. "Ayez pitie de moi, me dit-il;
+tuez-moi, chassez-moi..." Il etait plus pale et plus mourant que moi.
+
+Mais toutes ces revolutions nerveuses que j'avais eprouvees dans le
+cours d'une si orageuse journee me faisaient rapidement passer d'une
+disposition a une autre. Ce rapide eclair d'une nouvelle existence avait
+pali; mon sang etait redevenu calme; les delicatesses du veritable amour
+reprirent le dessus.
+
+"Ecoutez, Lelio, lui dis-je, ce n'est point le mepris qui m'arrache a
+vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes les susceptibilites
+qu'on nous inculque des l'enfance, et qui deviennent pour nous comme une
+seconde nature; mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir,
+puisque ma nature elle-meme vient d'etre transformee en une autre
+qui m'etait inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi a vous resister.
+Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction delicieuse de ne vous avoir
+aime qu'avec le coeur. Peut-etre, si je n'avais appartenu a personne, me
+donnerais-je a vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanee;
+sachez qu'entrainee par l'horrible necessite de faire comme tout le
+monde, j'ai subi les caresses d'un homme que je n'ai jamais aime; sachez
+que le degout que j'en ai ressenti a eteint chez moi l'imagination au
+point que je vous hairais peut-etre a present si j'avais succombe tout
+a l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez pur dans mon
+coeur et dans ma memoire. Separons-nous pour jamais, et emportons d'ici
+tout un avenir de pensees riantes et de souvenirs adores. Je jure,
+Lelio, que je vous aimerai jusqu'a la mort. Je sens que les glaces de
+l'age n'eteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de n'etre
+jamais a un autre homme apres vous avoir resiste. Cet effort ne me sera
+pas difficile, et vous pouvez me croire."
+
+Lelio se prosterna devant moi; il ne m'implora point, il ne me fit point
+de reproches; il me dit qu'il n'avait pas espere tout le bonheur que je
+lui avais donne, et qu'il n'avait pas le droit d'en exiger davantage.
+Cependant, en recevant ses adieux, son abattement et l'emotion de sa
+voix m'effrayerent. Je lui demandai s'il ne penserait pas a moi avec
+bonheur, si les extases de cette nuit ne repandraient pas leurs charmes
+sur tous ses jours, si ses peines passees et futures n'en seraient pas
+adoucies chaque fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et
+promettre tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau a mes pieds, et
+baisa ma robe avec emportement. Je sentis que je chancelais; je lui fis
+un signe, et il s'eloigna. La voiture que j'avais fait demander arriva.
+L'intendant automate de ce sejour clandestin frappa trois coups en
+dehors pour m'avertir. Lelio se jeta devant la porte avec desespoir; il
+avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il ceda. Alors
+je franchis la porte, et, comme il voulait me suivre, je lui montrai une
+chaise au milieu du salon, au dessous de la statue d'Isis. Il s'y assit.
+Un sourire passionne erra sur ses levres, ses yeux firent jaillir un
+dernier eclair de reconnaissance et d'amour. Il etait encore beau,
+encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de quelques pas, et au
+moment de le perdre pour jamais, je me retournai et jetai sur lui un
+dernier regard. Le desespoir l'avait brise. Il etait redevenu vieux,
+decompose, effrayant. Son corps semblait paralyse. Sa levre contractee
+essayait un sourire egare. Son oeil etait vitreux et terne: ce n'etait
+plus que Lelio, l'ombre d'un amant et d'un prince."
+
+La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre et en se
+decomposant elle-meme comme une ruine qui s'ecroule, elle reprit:
+"Depuis ce moment je n'ai pas entendu parler de lui."
+
+La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la premiere; mais
+avec cette terrible force d'ame que donnent l'effet des longues annees,
+l'amour obstine de la vie ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint
+gaie, et me dit en souriant: "Eh-bien! croirez-vous desormais a la vertu
+du dix-huitieme siecle?
+
+--Madame, lui repondis-je, je n'ai point envie d'en douter; cependant,
+si j'etais moins attendri, je vous dirais peut-etre que vous futes
+tres-bien avisee de vous faire saigner ce jour-la.
+
+--Miserables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez rien a
+l'histoire du coeur."
+
+
+
+GEORGE SAND.
+
+FIN DE LA MARQUISE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE ***
+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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