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diff --git a/13025-0.txt b/13025-0.txt new file mode 100644 index 0000000..643d9c3 --- /dev/null +++ b/13025-0.txt @@ -0,0 +1,1299 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13025 *** + +[Illustration: images/ill_1.png] + +LA MARQUISE + + +I. + +La marquise de R... n'était pas fort spirituelle, quoiqu'il soit reçu en +littérature que toutes les vieilles femmes doivent pétiller d'esprit. +Son ignorance était extrême sur toutes les choses que le frottement +du monde ne lui avait point apprises. Elle n'avait pas non plus cette +excessive délicatesse d'expression, cette pénétration exquise, ce tact +merveilleux qui distinguent, à ce qu'on dit, les femmes qui ont beaucoup +vécu. Elle était, au contraire, étourdie, brusque, franche, quelquefois +même cynique. Elle détruisait absolument toutes les idées que je +m'étais faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle était bien +marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV; mais, comme ç'avait été +dès lors un caractère d'exception, je vous prie de ne pas chercher dans +son histoire l'étude sérieuse des moeurs d'une époque. La société me +semble si difficile à connaître bien et à bien peindre dans tous les +temps, que je ne veux point m'en mêler. Je me bornerai à vous raconter +de ces faits particuliers qui établissent des rapports de sympathie +irrécusable entre les hommes de toutes les sociétés et de tous les +siècles. + +Je n'avais jamais trouvé un grand charme dans la société de cette +marquise. Elle ne me semblait remarquable que pour la prodigieuse +mémoire qu'elle avait conservée du temps de sa jeunesse, et pour la +lucidité virile avec laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste, +elle était, comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la veille +et insouciante des événements qui n'avaient point sur sa destinée une +influence directe. + +Elle n'avait pas eu une de ces beautés piquantes qui, manquant d'éclat +et de régularité, ne pouvaient se passer d'esprit. Une femme ainsi +faite en acquérait pour devenir aussi belle que celles qui l'étaient +davantage. La marquise, au contraire, avait eu le malheur d'être +incontestablement belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle +avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie d'étaler dans +sa chambre à tous les regards. Elle y était représentée en nymphe +chasseresse, avec un corsage de satin imprimé imitant la peau de tigre, +des manches de dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de +perles qui se jouait sur ses cheveux crêpés. C'était, malgré tout, une +admirable peinture, et surtout une admirable femme; grande, svelte, +brune, avec des yeux noirs, des traits sévères et nobles, une bouche +vermeille qui ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait +le désespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle, le satin et +la poudre, c'eût été vraiment là une de ces nymphes fières et agiles +que les mortels apercevaient au fond des forêts ou sur le flanc des +montagnes pour en devenir fous d'amour et de regret. + +Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De son propre aveu, elle +avait passé pour manquer d'esprit. Les hommes blasés d'alors aimaient +moins la beauté pour elle-même que pour ses agaceries coquettes. Des +femmes infiniment moins admirées lui avaient ravi tous ses adorateurs, +et, ce qu'il y a d'étrange, elle n'avait pas semblé s'en soucier +beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconté, _à bâtons rompus_, de sa vie me +faisait penser que ce coeur-là n'avait point eu de jeunesse, et que la +froideur de l'égoïsme avait dominé toute autre faculté. Cependant je +voyais autour d'elle des amitiés assez vives pour la vieillesse: +ses petits-enfants la chérissaient, et elle faisait du bien sans +ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes, et avouait +n'avoir jamais aimé son amant, le vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas +trouver d'autre explication à son caractère. + +Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume. Il y avait de la +tristesse dans ses pensées. «Mon cher enfant, me dit-elle, le vicomte +de Larrieux vient de mourir de sa goutte; c'est une grande douleur pour +moi, qui fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant de +voir comme l'on meurt! Ce n'est pas étonnant, il était si vieux! + +--Quel âge avait-il? demandai-je. + +--Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts; mais je ne +suis pas infirme comme il l'était; je dois espérer de vivre plus que +lui. N'importe! voici plusieurs de mes amis qui s'en vont cette année, +et on a beau se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne +peut pas s'empêcher d'avoir peur quand on voit partir ainsi ses +contemporains. + +--Ainsi, lui dis-je, voilà tous les regrets que vous lui accordez, à ce +pauvre Larrieux, qui vous a adorée pendant soixante ans, qui n'a cessé +de se plaindre de vos rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebuté? +C'était le modèle des amants, celui-là! On ne fait plus de pareils +hommes! + +--Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid, cet homme avait +la manie de se lamenter et de se dire malheureux. Il ne l'était pas du +tout, chacun le sait.» + +Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai de questions sur +ce vicomte de Larrieux et sur elle-même; et voici la singulière réponse +que j'en obtins. + +«Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez comme une personne +d'un caractère très-maussade et très-inégal. Il se peut que cela soit. +Jugez-en vous-même: je vais vous dire toute mon histoire, et vous +confesser des travers que je n'ai jamais dévoilés à personne. Vous +qui êtes d'une époque sans préjugés, vous me trouverez moins coupable +peut-être que je ne me le semble à moi-même; mais, quelle que soit +l'opinion que vous prendrez de moi, je ne mourrai pas sans m'être fait +connaître à quelqu'un. Peut-être me donnerez-vous quelque marque de +compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs. + +Je fus élevée à Saint-Cyr. L'éducation brillante qu'on y recevait +produisait effectivement fort peu de chose. J'en sortis à seize ans pour +épouser le marquis de R..., qui en avait cinquante, et je n'osai pas +m'en plaindre, car tout le monde me félicitait sur ce beau mariage, et +toutes les filles sans fortune enviaient mon sort. + +J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-là j'étais tout à fait +bête. Cette éducation claustrale avait achevé d'engourdir mes facultés +déjà très-lentes. Je sortis du couvent avec une de ces niaises +innocences dont on a bien tort de nous faire un mérite, et qui nuisent +souvent au bonheur de toute notre vie. + +En effet, l'expérience que j'acquis en six mois de mariage trouva +un esprit si étroit pour la recevoir, qu'elle ne me servit de rien. +J'appris, non pas à connaître la vie, mais à douter de moi-même. +J'entrai dans le monde avec des idées tout à fait fausses et des +préventions dont toute ma vie n'a pu détruire l'effet. + +A seize ans et demi j'étais veuve; et ma belle-mère, qui m'avait prise +en amitié pour la nullité de mon caractère, m'exhorta à me remarier. Il +est vrai que j'étais grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait +devait retourner à la famille de mon mari au cas où je donnerais un +beau-père à son héritier. Dès que mon deuil fut passé, on me produisit +donc dans le monde, et l'on m'y entoura de galants. J'étais alors dans +tout l'éclat de la beauté, et, de l'aveu de toutes les femmes, il +n'était point de figure ni de taille qui pussent m'être comparées. + +Mais mon mari, ce libertin vieux et blasé qui n'avait jamais eu pour moi +qu'un dédain ironique, et qui m'avait épousée pour obtenir une place +promise à ma considération, m'avait laissé tant d'aversion pour le +mariage que jamais je ne voulus consentir à contracter de nouveaux +liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que tous les hommes +étaient les mêmes, que tous avaient cette sécheresse de coeur, cette +impitoyable ironie, ces caresses froides et insultantes qui m'avaient +tant humiliée. Toute bornée que j'étais, j'avais fort bien compris que +les rares transports de mon mari ne s'adressaient qu'à une belle femme, +et qu'il n'y mettait rien de son âme. Je redevenais ensuite pour lui une +sotte dont il rougissait en public, et qu'il eût voulu pouvoir renier. + +Cette funeste entrée dans la vie me désenchanta pour jamais. Mon coeur, +qui n'était peut-être pas destiné à cette froideur, se resserra et +s'entoura de méfiances. Je pris les hommes en aversion et en dégoût. +Leurs hommages m'insultèrent; je ne vis en eux que des fourbes qui se +faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai un ressentiment et +une haine éternels. + +Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voilà pourquoi, avec +les moeurs les plus austères, je ne fus point vertueuse. Oh! combien je +regrettai de ne pouvoir l'être! combien je l'enviai, cette force morale +et religieuse qui combat les passions et colore la vie! la mienne fut si +froide et si nulle! que n'eussé-je point donné pour avoir des passions à +réprimer, une lutte à soutenir, pour pouvoir me jeter à genoux et +prier comme ces jeunes femmes que je voyais, au sortir du couvent, se +maintenir sages dans le monde durant quelques années à force de ferveur +et de résistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je à faire sur la terre? +Rien qu'à me parer, à me montrer et à m'ennuyer. Je n'avais point de +coeur, point de remords, point de terreurs; mon ange gardien dormait au +lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mystères étaient pour moi +sans consolation et sans poésie. Je n'avais nul besoin des protections +célestes: les dangers n'étaient pas faits pour moi, et je me méprisais +pour ce dont j'eusse dû me glorifier. + +Car il faut vous dire que je m'en prenais à moi autant qu'aux autres +quand je trouvais en moi cette volonté de ne pas aimer dégénérée en +impuissance. J'avais souvent confié aux femmes qui me pressaient de +faire choix d'un mari ou d'un amant l'éloignement que m'inspiraient +l'ingratitude, l'égoïsme et la brutalité des hommes. Elles me riaient au +nez quand je parlais ainsi, m'assurant que tous n'étaient pas semblables +à mon vieux mari, et qu'ils avaient des secrets pour se faire pardonner +leurs défauts et leurs vices. Cette manière de raisonner me révoltait; +j'étais humiliée d'être femme en entendant d'autres femmes exprimer des +sentiments aussi grossiers, et rire comme des folles quand l'indignation +me montait au visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles +toutes. + +Et puis je retombais avec douleur sur moi-même; l'ennui me rongeait. La +vie des autres était remplie, la mienne était vide et oisive. Alors je +m'accusais de folie et d'ambition démesurée; je me mettais à croire tout +ce que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui prenaient si +bien leur siècle comme il était. Je me disais que l'ignorance m'avait +perdue, que je m'étais forgé des espérances chimériques, que j'avais +rêvé des hommes loyaux et parfaits qui n'étaient point de ce monde. En +un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus envers moi. + +Tant que les femmes espérèrent me voir bientôt convertie à leurs maximes +et à ce qu'elles appelaient leur sagesse, elles me supportèrent. Il y +en avait même plus d'une qui fondait sur moi un grand espoir de +justification pour elle-même, plus d'une qui avait passé des témoignages +exagérés d'une vertu farouche à une conduite éventée, et qui se flattait +de me voir donner au monde l'exemple d'une légèreté capable d'excuser la +sienne. + +Mais quand elles virent que cela ne se réalisait point, que j'avais déjà +vingt ans et que j'étais incorruptible, elles me prirent en horreur; +elles prétendirent que j'étais leur critique incarnée et vivante; elles +me tournèrent en ridicule avec leurs amants, et ma conquête fut l'objet +des plus outrageants projets et des plus immorales entreprises. Des +femmes d'un haut rang dans le monde ne rougirent point de tramer en +riant d'infâmes complots contre moi, et, dans la liberté de moeurs de la +campagne, je fus attaquée de toutes les manières avec un acharnement de +désirs qui ressemblait à de la haine. Il y eut des hommes qui promirent +à leurs maîtresses de m'apprivoiser, et des femmes qui permirent à leurs +amants de l'essayer. Il y eut des maîtresses de maison qui s'offrirent à +égarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers. J'eus des amis +et des parents qui me présentèrent pour me tenter, des hommes dont +j'aurais fait de très-beaux cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu +l'ingénuité de leur ouvrir toute mon âme, elles savaient fort bien +que ce n'était ni la piété, ni l'honneur, ni un ancien amour qui +me préservait, mais bien la méfiance et un sentiment de répulsion +involontaire; elles ne manquèrent pas de divulguer mon caractère, et, +sans tenir compte des incertitudes et des angoisses de mon âme, elles +répandirent hardiment que je méprisais tous les hommes. Il n'est +rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent plutôt le +libertinage que le dédain. Aussi partagèrent-ils l'aversion que +les femmes avaient pour moi; ils ne me recherchèrent plus que pour +satisfaire leur vengeance et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et +la fausseté écrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en accrut +chaque jour. + +Une femme d'esprit eût pris son parti sur tout cela; elle eût persévéré +dans la résistance, ne fût-ce que pour augmenter la rage de ses rivales; +elle se fût jetée ouvertement dans la piété pour se rattacher à la +société de ce petit nombre de femmes vertueuses qui, même en ce +temps-là, faisaient l'édification des honnêtes gens. Mais je n'avais +pas assez de force dans le caractère pour faire face à l'orage qui +grossissait contre moi. Je me voyais délaissée, haïe, méconnue; déjà ma +réputation était sacrifiée aux imputations les plus horribles et les +plus bizarres. Certaines femmes, vouées à la plus licencieuse débauche, +feignaient de se voir en danger auprès de moi. + + + +II. + +Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans talent, sans +esprit, sans aucune qualité énergique ou séduisante, mais doué d'une +grande candeur et d'une droiture de sentiments bien rare dans le monde +où je vivais. Je commençais à me dire qu'il fallait faire enfin un +_choix_, comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me marier, +étant mère, et, n'ayant confiance à la bonté d'aucun homme, je ne +croyais pas avoir ce droit. C'était donc un amant qu'il me fallait +accepter pour être au niveau de la compagnie où j'étais jetée. Je me +déterminai en faveur de ce provincial, dont le nom et l'état dans le +monde me couvraient d'une assez belle protection. C'était le vicomte de +Larrieux. + +Il m'aimait lui, et dans la sincérité de son âme! Mais son âme! en +avait-il une? C'était un de ces hommes froids et positifs qui n'ont pas +même pour eux l'élégance du vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait +à son ordinaire, comme mon mari m'avait quelquefois aimée. Il n'était +frappé que de ma beauté, et ne se mettait pas en peine de découvrir mon +coeur. Chez lui ce n'était pas dédain, c'était ineptie. S'il eût trouvé +en moi la puissance d'aimer, il n'eût pas su comment y répondre. + +Je ne crois pas qu'il ait existé un homme plus matériel que ce pauvre +Larrieux. Il mangeait avec volupté, il s'endormait sur tous les +fauteuils, et le reste du temps il prenait du tabac. Il était ainsi +toujours occupé à satisfaire quelque appétit physique. Je ne pense pas +qu'il eût une idée par jour. + +Avant de l'élever jusqu'à mon intimité, j'avais de l'amitié pour lui, +parce que si je ne trouvais en lui rien de grand, du moins je n'y +trouvais rien de méchant; et en cela seul consistait sa supériorité +sur tout ce qui m'entourait. Je me flattai donc, en écoutant ses +galanteries, qu'il me réconcilierait avec la nature humaine, et je me +confiai à sa loyauté. Mais à peine lui eus-je donné sur moi ces droits +que les femmes faibles ne reprennent jamais, qu'il me persécuta +d'un genre d'obsession insupportable, et réduisit tout son système +d'affection aux seuls témoignages qu'il fût capable d'apprécier. + +Vous voyez, mon ami, que j'étais tombée de Charybde en Scylla. Cet +homme, qu'à son large appétit et à ses habitudes du sieste j'avais cru +d'un sang si calme, n'avait même pas en lui le sentiment de cette forte +amitié que j'espérais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui était +impossible d'avoir de l'amitié pour une belle femme. Et si vous saviez +ce qu'il appelait l'amour! + +Je n'ai point la prétention d'avoir été pétrie d'un autre limon que +toutes les autres créatures humaines. À présent que je ne suis plus +d'aucun sexe, je pense que j'étais alors tout aussi femme qu'une autre, +mais qu'il a manqué au développement de mes facultés de rencontrer un +homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de poésie sur les faits +de la vie animale. Mais cela n'étant point, vous-même, qui êtes +un homme, et par conséquent moins délicat sur cette perception de +sentiment, vous devez comprendre le dégoût qui s'empare du coeur quand +on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir compris les besoins. +En trois jours le vicomte de Larrieux me devint insoutenable. + +Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'énergie de me débarrasser de +lui! Pendant soixante ans il a fait mon tourment et ma satiété. Par +complaisance, par faiblesse ou par ennui, je l'ai supporté. Toujours +mécontent de mes répugnances, et toujours attiré vers moi par les +obstacles que je mettais à sa passion, il a eu pour moi l'amour le plus +patient, le plus courageux, le plus soutenu et le plus ennuyeux qu'un +homme ait jamais eu pour une femme. + +Il est vrai que, depuis que je l'avais érigé auprès de moi en +protecteur, mon rôle dans le monde était infiniment moins désagréable. +Les hommes n'osaient plus me rechercher; car le vicomte était un +terrible ferrailleur et un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient prédit +que j'étais incapable de fixer un homme, voyaient avec dépit le vicomte +enchaîné à mon char; et peut-être entrait-il dans ma patience envers +lui un peu de cette vanité qui ne permet point à une femme de paraître +délaissée. Il n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans +la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'était un fort bel homme; il +avait du coeur, il savait se taire à propos, il menait un grand train +de vie, il ne manquait pas non plus de cette fatuité modeste qui fait +ressortir le mérite d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'étaient +point du tout dédaigneuses de cette fastidieuse beauté qui me semblait +être le principal défaut du vicomte, elles étaient surprises du +dévouement sincère qu'il me marquait, et le proposaient pour modèle à +leurs amants. Je m'étais donc placée dans une situation enviée; mais +cela, je vous assure, me dédommageait médiocrement des ennuis de +l'intimité. Je les supportai pourtant avec résignation, et je gardai +à Larrieux une inviolable fidélité. Voyez, mon cher enfant, si je fus +aussi coupable envers lui que vous l'avez pensé. + +--Je vous ai parfaitement comprise, lui répondis-je; c'est vous dire que +je vous plains et que je vous estime. Vous avez fait aux moeurs de votre +temps un véritable sacrifice, et vous fûtes persécutée parce que vous +valiez mieux que ces moeurs-là. Avec un peu plus de force morale, vous +eussiez trouvé dans la vertu tout le bonheur que vous ne trouvâtes point +dans une intrigue. Mais laissez-moi m'étonner d'un fait: c'est que vous +n'ayez point rencontré, dans tout le cours de votre vie, un seul homme +capable de vous comprendre et digne de vous convertir au véritable +amour. Faut-il en conclure que les hommes d'aujourd'hui valent mieux que +les hommes d'autrefois? + +--Ce serait de votre part une grande fatuité, me répondit-elle en riant. +J'ai fort peu à me louer des hommes de mon temps, et cependant je doute +que vous ayez fait beaucoup de progrès; mais ne moralisons point. Qu'ils +soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute à moi; je +n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage fierté, il aurait +fallu être une femme supérieure, et choisir d'un coup d'oeil d'aigle +entre tous ces hommes si plats, si faux et si vides, un de ces êtres +vrais et nobles, qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps. +J'étais trop ignorante, trop bornée pour cela. A force de vivre, j'ai +acquis plus de jugement: je me suis aperçue que certains d'entre eux, +que j'avais confondus dans ma peine, méritaient d'autres sentiments; +mais alors j'étais vieille. Il n'était plus temps de m'en aviser. + +--Et tant que vous fûtes jeune, repris-je, vous ne fûtes pas une seule +fois tentée de faire un nouvel essai? Cette aversion farouche n'a jamais +été ébranlée? Cela est étrange.» + + + +III. + +La marquise garda un instant le silence; mais tout à coup, posant avec +bruit sur la table sa tabatière d'or, qu'elle avait longtemps roulée +entre ses doigts, «Eh bien, puisque j'ai commencé à me confesser, +dit-elle, je veux tout avouer. Écoutez bien: + +«Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai été amoureuse, mais amoureuse +comme personne ne l'a été, d'un amour passionné, indomptable, dévorant, +et pourtant idéal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous étonne bien +d'apprendre qu'une marquise du dix-huitième siècle n'ait eu dans toute +sa vie qu'un amour, et un amour platonique! C'est que, voyez-vous, mon +enfant, vous autres jeunes gens, vous croyez bien connaître les femmes, +et vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts +ans se mettaient à vous raconter franchement leur vie, peut-être +découvririez-vous dans l'âme féminine des sources de vice et de vertu +dont vous n'avez pas l'idée. + +Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour qui, moi, marquise, et +marquise hautaine et fière entre toutes, je perdis tout à fait la tête. + +--Le roi de France ou le dauphin Louis XVI. + +--Oh! si vous débutez ainsi, il vous faudra trois heures pour arriver +jusqu'à mon amant. J'aime mieux vous le dire: c'était un comédien. + +--C'était toujours bien un roi, j'imagine. + +--Le plus noble et le plus élégant qui monta jamais sur les planches. +Vous n'êtes pas surpris? + +--Pas trop. J'ai ouï dire que ces unions disproportionnées n'étaient pas +rares, même dans le temps où les préjugés avaient le plus de force en +France. Laquelle des amies de madame d'Épinay vivait donc avec Jéliotte? + +--Comme vous connaissez notre temps! Cela fait pitié. Eh! c'est +précisément parce que ces traits-là sont consignés dans les mémoires, +et cités avec étonnement, que vous devriez conclure leur rareté et leur +contradiction avec les moeurs du temps. Soyez sûr qu'ils faisaient dès +lors un grand scandale; et lorsque vous entendez parler d'horribles +dépravations, du duc de Guiche et de Manicamp, de madame de Lionne et +de sa fille, vous pouvez être assuré que ces choses-là étaient aussi +révoltantes au temps où elles se passèrent qu'au temps où vous les +lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignée vous les a +transmises fussent les seuls honnêtes gens de France?» + +Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel de nous deux +était compétent pour juger la question. Je la ramenai à son histoire, +qu'elle reprit ainsi: + +«Pour vous prouver combien peu cela était toléré, je vous dirai que +la première fois que je le vis, et que j'exprimai mon admiration à la +comtesse de Ferrières, qui se trouvait auprès de moi, elle me répondit: +«Ma toute belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement +devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement si l'on vous +soupçonnait d'oublier qu'aux yeux d'une femme bien née un comédien ne +peut pas être un homme.» + +Cette parole de madame de Ferrières me resta dans l'esprit, je ne sais +pourquoi. Dans la situation où j'étais, ce ton de mépris me paraissait +absurde; et cette crainte que je ne vinsse à me compromettre par mon +admiration semblait une hypocrite méchanceté. + +Il s'appelait Lélio, était Italien de naissance, mais parlait +admirablement le français. Il pouvait bien avoir trente-cinq ans, +quoique sur la scène il parût souvent n'en avoir pas vingt. Il jouait +mieux Corneille que Racine; mais dans l'un et dans l'autre il était +inimitable. + +--Je m'étonne, dis-je en interrompant la marquise, que son nom ne soit +pas resté dans les annales du talent dramatique. + +--Il n'eut jamais de réputation, répondit-elle; on ne l'appréciait ni +à la ville et à la cour. A ses débuts, j'ai ouï dire qu'il fut +outrageusement sifflé. Par la suite, on lui tint compte de la chaleur +de son âme et de ses efforts pour se perfectionner; on le toléra, on +l'applaudit parfois; mais, en somme, on le considéra toujours comme un +comédien de mauvais goût. + +C'était un homme qui, en fait d'art, n'était pas plus de son siècle +qu'en fait de moeurs je n'étais du mien. Ce fut peut-être là le rapport +immatériel, mais tout-puissant, qui des deux extrémités de la chaîne +sociale attira nos âmes l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus +compris Lélio que le monde ne m'a jugée. «Cet homme est exagéré, +disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;» et de moi l'on disait +ailleurs: «Cette femme est méprisante et froide; elle n'a pas de coeur.» +Qui sait si nous n'étions pas les deux êtres qui sentaient le plus +vivement de l'époque! + +Dans ce temps-là, on jouait la tragédie _décemment_; il fallait avoir +bon ton, même en donnant un soufflet; il fallait mourir convenablement +et tomber avec grâce. L'art dramatique était façonné aux convenances du +beau monde; la diction et le geste des acteurs étaient en rapport +avec les paniers et la poudre dont on affublait encore Phèdre et +Clytemnestre. Je n'avais pas calculé et senti les défauts de cette +école. Je n'allais pas loin dans mes réflexions; seulement la tragédie +m'ennuyait à mourir; et comme il était de mauvais ton d'en convenir, +j'allais courageusement m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air +froid et contraint dont j'écoutais ces pompeuses tirades faisait dire de +moi que j'étais insensible au charme des beaux vers. + +J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand je retournai un +soir à la Comédie-Française pour voir jouer _le Cid_. Pendant mon séjour +à la campagne, Lélio avait été admis à ce théâtre, et je le voyais pour +la première fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tôt le son de +sa voix que je fus émue. C'était une voix plus pénétrante que sonore, +une voix nerveuse et accentuée. Sa voix était une des choses que l'on +critiquait en lui. On voulait que le Cid eût une basse-taille, comme on +voulait que tous les héros de l'antiquité fussent grands et forts. Un +roi qui n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre le +diadème: cela était contraire aux arrêts du bon goût. + +Lélio était petit et grêle; sa beauté ne consistait pas dans les +traits, mais dans la noblesse du front, dans la grâce irrésistible des +attitudes, dans l'abandon de la démarche, dans l'expression fière et +mélancolique de la physionomie. Je n'ai jamais vu dans une statue, dans +une peinture, dans un homme, une puissance de beauté plus idéale et plus +suave. C'est pour lui qu'aurait dû être créé le mot de _charme_, qui +s'appliquait à toutes ses paroles, à tous ses regards, à tous ses +mouvements. + +Que vous dirai-je! Ce fut en effet un _charme_ jeté sur moi. Cet homme, +qui marchait, qui parlait, qui agissait sans méthode et sans prétention, +qui sanglotait avec le coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait +lui-même pour s'identifier avec la passion; cet homme que l'âme semblait +user et briser, et dont un regard renfermait tout l'amour que j'avais +cherché vainement dans le monde, exerça sur moi une puissance vraiment +électrique; cet homme, qui n'était pas né dans son temps de gloire et de +sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et marcher avec +lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon dieu, ma vie, mon amour. + +Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait, il me dominait. +Ce n'était pas un homme pour moi; mais je l'entendais autrement que +madame de Ferrières; c'était bien plus: c'était une puissance morale, un +maître intellectuel, dont l'âme pétrissait la mienne à son gré. Bientôt +il me fut impossible de renfermer les impressions que je recevais de +lui. J'abandonnai ma loge à la Comédie-Française pour ne pas me trahir. +Je feignis d'être devenue dévote, et d'aller, le soir, prier dans les +églises. Au lieu de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me +mêler au peuple pour l'écouter et le contempler à mon aise. Enfin, je +gagnai un des employés du théâtre, et j'eus, dans un coin de la salle, +une place étroite et secrète où nul regard ne pouvait m'atteindre et où +je me rendais par un passage dérobé. Pour plus de sûreté, je m'habillais +en écolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel je +n'avais jamais échangé un mot ni un regard, avaient pour moi tout +l'attrait du mystère et toute l'illusion du bonheur. Quand l'heure de +la comédie sonnait à l'énorme pendule de mon salon, de violentes +palpitations me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on +apprêtait ma voiture; je marchais avec agitation, et si Larrieux était +près de moi, je le brutalisais pour le renvoyer; j'éloignais avec un art +infini les autres importuns. Tout l'esprit que me donna cette passion +de théâtre n'est pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la +dissimulation et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans à +Larrieux, qui était le plus jaloux des hommes, et à tous les méchants +qui m'entouraient. + +Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais avec +avidité, avec délices. Elle était si pure! Pourquoi donc en aurais-je +rougi? Elle me créait une vie nouvelle; elle m'initiait enfin à tout ce +que j'avais désiré connaître et sentir; jusqu'à un certain point elle me +faisait femme. + +J'étais heureuse, j'étais fière de me sentir trembler, étouffer, +défaillir. La première fois qu'une violente palpitation vint éveiller +mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil qu'une jeune mère au premier +mouvement de l'enfant renfermé dans son sein. Je devins boudeuse, +rieuse, maligne, inégale. Le bon Larrieux observa que la dévotion +me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on trouva que +j'embellissais chaque jour davantage, que mon oeil noir se veloutait, +que mon sourire avait de la pensée, que mes remarques sur toutes choses +portaient plus juste et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue +capable. On en fit tout l'honneur à Larrieux, qui en était pourtant bien +innocent. + +Je suis décousue dans mes souvenirs, parce que voici une époque de ma +vie où ils m'inondent. En vous les disant, il me semble que je rajeunis +et que mon coeur bat encore au nom de Lélio. Je vous disais tout à +l'heure qu'en entendant sonner la pendule je frémissais de joie et +d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir l'espèce de +suffocation délicieuse qui s'emparait de moi au timbre de cette +sonnerie. Depuis ce temps-là des vicissitudes de fortune m'ont amenée à +me trouver fort heureuse dans un petit appartement du Marais. Eh bien! +je ne regrette rien de mon riche hôtel, de mon noble faubourg et de ma +splendeur passée, que les objets qui m'eussent rappelé ce temps d'amour +et de rêves. J'ai sauvé du désastre quelques meubles qui datent de cette +époque, et que je regarde avec la même émotion que si l'heure allait +sonner, et que si le pied de mes chevaux battait le pavé. Oh! mon +enfant, n'aimez jamais ainsi; car c'est un orage qui ne s'apaise qu'à la +mort! + +Alors je partais, vive, et légère, et jeune, et heureuse! Je commençais +à apprécier tout ce dont se composait ma vie, le luxe, la jeunesse, la +beauté. Le bonheur se révélait à moi par tous les sens, par tous les +pores. Doucement pliée au fond de mon carrosse, les pieds enfoncés dans +la fourrure, je voyais ma figure brillante et parée se répéter dans la +glace encadrée d'or placée vis-à-vis de moi. Le costume des femmes, dont +on s'est tant moqué depuis, était alors d'une richesse et d'un éclat +extraordinaires; porté avec goût et châtié dans ses exagérations, +il prêtait à la beauté une noblesse et une grâce moelleuse dont les +peintures ne sauraient vous donner l'idée. Avec tout cet attirail de +plumes, d'étoffes et de fleurs, une femme était forcée de mettre une +sorte de lenteur à tous ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches +qui, lorsqu'elles étaient poudrées et habillées de blanc, traînant leur +longue queue de moire et balançant avec souplesse les plumes de leur +front, pouvaient, sans hyperbole, être comparées à des cygnes. C'était, +en effet, quoi qu'en ait dit Rousseau, bien plus à des oiseaux qu'à +des guêpes que nous ressemblions avec ces énormes plis de satin, cette +profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient un petit corps +tout frêle, comme le duvet cache la tourterelle; avec ces longs +ailerons de dentelle qui tombaient du bras, avec ces vives couleurs +qui bigarraient nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand nous +tenions nos petits pieds en équilibre dans de jolies mules à talons, +c'est alors vraiment que nous semblions craindre de toucher la terre, et +que nous marchions avec la précaution dédaigneuse d'une bergeronnette au +bord d'un ruisseau. + +A l'époque dont je vous parle, on commençait à porter de la poudre +blonde, qui donnait aux cheveux une teinte douce et cendrée. Cette +manière d'atténuer la crudité des tons de la chevelure donnait au visage +beaucoup de douceur et aux yeux un éclat extraordinaire. Le front, +entièrement découvert, se perdait dans les pâles nuances de ces cheveux +de convention; il en paraissait plus large, plus pur, et toutes les +femmes avaient l'air noble. Aux crêpés, qui n'ont jamais été gracieux, +à mon sens, avaient succédé les coiffures basses, les grosses boucles +rejetées en arrière et tombant sur le cou et sur les épaules. Cette +coiffure m'allait fort bien, et j'étais renommée pour la richesse et +l'invention de mes parures. Je sortais tantôt avec une robe de velours +nacarat garnie de grèbe, tantôt avec une tunique de satin blanc, bordée +de peau de tigre, quelquefois avec un habit complet de damas lilas lamé +d'argent, et des plumes blanches montées en perles. C'est ainsi que +j'allais faire quelques visites en attendant l'heure de la seconde +pièce; car Lélio ne jouait jamais dans la première. + +Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais dans mon +carrosse je regardais avec complaisance la femme qui aimait Lélio, et +qui pouvait s'en faire aimer. Jusque-là le seul plaisir que j'eusse +trouvé à être belle consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin +que je prenais à m'embellir était une bien bénigne vengeance envers ces +femmes qui avaient ourdi de si horribles complots contre moi. Mais du +moment que j'aimai, je me mis à jouir de ma beauté pour moi-même. Je +n'avais que cela à offrir à Lélio en compensation de tous les triomphes +qu'on lui déniait à Paris, et je m'amusais à me représenter l'orgueil et +la joie de ce pauvre comédien si moqué, si méconnu, si rebuté, le jour +où il apprendrait que la marquise de R... lui avait voué son culte. + +Au reste, ce n'étaient là que des rêves riants et fugitifs; c'étaient +tous les résultats, tous les profits que je tirais de ma position. +Dès que mes pensées prenaient un corps et que je m'apercevais de +la consistance d'un projet quelconque de mon amour, je l'étouffais +courageusement, et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon +âme. Vous me regardez d'un air étonné? Je vous expliquerai cela tout à +l'heure. Laissez-moi parcourir le monde enchanté de mes souvenirs. + +Vers huit heures, je me faisais descendre à la petite église des +Carmélites, près le Luxembourg; je renvoyais ma voiture, et j'étais +censée assister à des conférences religieuses qui s'y tenaient à cette +heure-là; mais je ne faisais que traverser l'église et le jardin; je +sortais par une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une jeune +ouvrière nommée Florence, qui m'était toute dévouée. Je m'enfermais dans +sa chambre, et je déposais avec joie sur son grabat tous mes atours pour +endosser l'habit noir carré, l'épée à gaine de chagrin et la perruque +symétrique d'un jeune proviseur de collège aspirant à la prêtrise. +Grande comme j'étais, brune et le regard inoffensif, j'avais bien l'air +gauche et hypocrite d'un petit prestolet qui se cache pour aller au +spectacle. Florence, qui me supposait une intrigue véritable au dehors, +riait avec moi de mes métamorphoses, et j'avoue que je ne les eusse pas +prises plus gaiement pour aller m'enivrer de plaisir et d'amour, comme +toutes ces jeunes folles qui avaient des soupers clandestins dans les +petites maisons. + +Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans ma logette du +théâtre. Ah! alors mes palpitations, mes terreurs, mes joies, mes +impatiences cessaient. Un recueillement profond s'emparait de toutes mes +facultés, et je restais comme absorbée jusqu'au lever du rideau, dans +l'attente d'une grande solennité. + +Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnétique, comme il la +tient haletante et immobile dans le cercle magique qu'il trace au-dessus +d'elle, l'âme de Lélio, sa grande âme de tragédien et de poète, +enveloppait toutes mes facultés et me plongeait dans la torpeur de +l'admiration. J'écoutais, les mains contractées sur mon genou, le menton +appuyé sur le velours d'Utrecht de la loge, le front baigné de sueur. Je +retenais ma respiration, je maudissais la clarté fatigante des lumières, +qui lassait mes yeux secs et brûlants, attachés à tous ses gestes, à +tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre palpitation de son sein, +le moindre pli de son front. Ses émotions feintes, ses malheurs de +théâtre, me pénétraient comme des choses réelles. Je ne savais bientôt +plus distinguer l'erreur de la vérité. Lélio n'existait plus pour moi: +c'était Rodrigue, c'était Bajazet, c'était Hippolyte. Je haïssais ses +ennemis, je tremblais pour ses dangers; ses douleurs me faisaient +répondre avec lui des flots de larmes; sa mort m'arrachait des cris que +j'étais forcée d'étouffer en mâchant mon mouchoir. Dans les entr'actes, +je tombais épuisée au fond de ma loge; j'y restais comme morte, jusqu'à +ce que l'aigre ritournelle m'eût annoncé le lever du rideau. Alors je +ressuscitais, je redevenais forte et ardente, pour admirer, pour sentir, +pour pleurer. Que de fraîcheur, que de poésie, que de jeunesse il y +avait dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette génération +fût de glace pour ne pas tomber à ses pieds. + +Et pourtant, quoiqu'il choquât toutes les idées reçues, quoiqu'il +lui fût impossible de se faire au goût de ce sot public, quoiqu'il +scandalisât les femmes par le désordre de sa tenue, quoiqu'il offensât +les hommes par ses mépris pour leurs sottes exigences, il avait des +moments de puissance sublime et de fascination irrésistible, où il +prenait tout ce public rétif et ingrat dans son regard et dans sa +parole, comme dans le creux de sa main, et il le forçait d'applaudir et +de frissonner. Cela était rare, parce que l'on ne change pas +subitement tout l'esprit d'un siècle; mais quand cela arrivait, les +applaudissements étaient frénétiques; il semblait que, subjugués alors +par son génie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs injustices. +Moi, je croyais plutôt que cet homme avait par instants une puissance +surnaturelle, et que ses plus amers contempteurs se sentaient entraînés +à le faire triompher malgré eux. En vérité, dans ces moments-là la salle +de la Comédie-Française semblait frappée de délire, et en sortant on se +regardait tout étonné d'avoir applaudi Lélio. Pour moi, je me livrais +alors à mon émotion; je criais, je pleurais, je le nommais avec passion, +je l'appelais avec folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le +grand orage qui éclatait autour de moi. + +D'autres fois on le sifflait dans des situations où il me semblait +sublime, et je quittais le spectacle avec rage. Ces jours-là étaient les +plus dangereux pour moi. J'étais violemment tentée d'aller le trouver, +de pleurer avec lui, de maudire le siècle et de le consoler en lui +offrant mon enthousiasme et mon amour. + +Un soir que je sortais par le passage dérobé où j'étais admise, je vis +passer rapidement devant moi un homme petit et maigre qui se dirigeait +vers la rue. Un machiniste lui ôta son chapeau en lui disant: «Bonsoir, +monsieur Lélio.» Aussitôt, avide de regarder de près cet homme +extraordinaire, je m'élance sur ses traces, je traverse la rue, et sans +me soucier du danger auquel je m'expose, j'entre avec lui dans un café. +Heureusement c'était un café borgne, où je ne devais rencontrer aucune +personne de mon rang. + +Quand, à la clarté d'un mauvais lustre enfumé, j'eus jeté les yeux sur +Lélio, je crus m'être trompée et avoir suivi un autre que lui. Il avait +au moins trente-cinq ans: il était jaune, flétri, usé; il était mal mis; +il avait l'air commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait +la main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait horriblement. +Il me fallut entendre prononcer plusieurs fois son nom pour m'assurer +que c'était bien là le dieu du théâtre et l'interprète du grand +Corneille. Je ne retrouvais plus rien en lui des charmes qui m'avaient +fascinée, pas même son regard si noble, si ardent et si triste. Son +oeil était morne, éteint, presque stupide; sa prononciation accentuée +devenait ignoble en s'adressant au garçon de café, en parlant de jeu, +de cabaret et de filles. Sa démarche était lâche, sa tournure sale, ses +joues mal essuyées de fard. Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio. Le +temple était vide et pauvre; l'oracle était muet; le dieu s'était fait +homme; pas même homme, comédien. + +Il sortit, et je restai longtemps stupéfaite à ma place, ne songeant +point à avaler le vin chaud épicé que j'avais demandé pour me donner un +air cavalier. Quand je m'aperçus du lieu où j'étais et des regards qui +s'attachaient sur moi, la peur me prit; c'était la première fois de +ma vie que je me trouvais dans une situation si équivoque et dans un +contact si direct avec des gens de cette classe; depuis, l'émigration +m'a bien aguerrie à ces inconvenances de position. + +Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer. Le garçon +courut après moi. J'eus une honte effroyable; il fallut rentrer, +m'expliquer au comptoir, soutenir tous les regards méfiants et moqueurs +dirigés sur moi. Quand je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je +cherchai vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus devant +la Comédie; Des pas lourds se faisaient entendre toujours sur les miens. +Je me retournai en tremblant; je vis un grand escogriffe que j'avais +remarqué dans un coin du café, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou +de quelque chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me dit, +la frayeur m'ôtait l'intelligence; cependant j'eus assez de présence +d'esprit pour m'en débarrasser. Transformée tout d'un coup en héroïne +par ce courage que donne la peur, je lui allongeai rapidement un coup de +canne dans la figure, et, jetant aussitôt la canne pour mieux courir, +tandis qu'il restait étourdi de mon audace, je pris ma course, légère +comme un trait, et ne m'arrêtai que chez Florence. Quand je m'éveillai +le lendemain à midi dans mon lit à rideaux ouatés et à chapiteaux de +plumes rosés, je crus avoir fait un rêve, et j'éprouvai de ma déception +et de mon aventure de la veille une grande mortification. Je me crus +sérieusement guérie de mon amour, et j'essayai de m'en féliciter; mais +ce fut en vain. J'en éprouvais un regret mortel; l'ennui retombait sur +ma vie, tout se désenchantait. Ce jour-là je mis Larrieux à la porte. + +Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes des +autres soirs. Le monde me sembla insipide. J'allai à l'église; j'écoutai +la conférence, résolue à me faire dévote; je m'y enrhumai: j'en revins +malade. + +Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrières vint me voir, +m'assura que je n'avais point de fièvre, que le lit me rendait malade, +qu'il fallait me distraire, sortir, aller à la Comédie. Je crois qu'elle +avait des vues sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort. + +Il en arriva autrement; elle me força d'aller avec elle voir jouer +_Cinna_. «Vous ne venez plus au spectacle, me disait-elle; c'est la +dévotion et l'ennui qui vous minent. Il y a longtemps que vous n'avez +vu Lélio; il a fait des progrès; on l'applaudit quelquefois maintenant; +j'ai dans l'idée qu'il deviendra supportable.» + +Je ne sais comment je me laissai entraîner. Au reste, désenchantée de +Lélio comme je l'étais, je ne risquais plus de me perdre en affrontant +ses séductions en public. Je me parai excessivement, et j'allai en +grande loge d'avant-scène braver un danger auquel je ne croyais plus. + +Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lélio fut sublime, et je +m'aperçus que jamais je n'en avais été plus éprise. L'aventure de la +veille ne me paraissait plus qu'un rêve; il ne se pouvait pas que Lélio +fût autre qu'il ne me paraissait sur la scène. Malgré moi, je retombai +dans toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer. Je +fus forcée de couvrir mon visage en pleurs de mon mouchoir; dans mon +désordre, j'effaçai mon rouge, j'enlevai mes mouches, et la comtesse +de Ferrières m'engagea à me retirer au fond de ma loge, parce que mon +émotion faisait événement dans la salle. Heureusement j'eus l'adresse de +faire croire que tout cet attendrissement était produit par le jeu de +mademoiselle Hippolyte Clairon. C'était, à mon avis, une tragédienne +bien froide et bien compassée, trop supérieure peut-être, par son +éducation et son caractère, à la profession du théâtre comme on +l'entendait alors; mais la manière dont elle disait _Tout beau_, dans +_Cinna_, lui avait fait une réputation de haut lieu. + +Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lélio, elle devenait +très-supérieure à elle-même. Quoiqu'elle affichât aussi un mépris de bon +ton pour sa méthode, elle subissait l'influence de son génie sans s'en +apercevoir, et s'inspirait de lui lorsque la passion les mettait en +rapport sur la scène. + +Ce soir-là Lélio me remarqua, soit pour ma parure, soit pour mon +émotion; car je le vis se pencher, dans un instant où il était hors +de scène, vers un des hommes qui étaient assis à cette époque sur le +théâtre, et lui demander mon nom. Je compris cela à la manière dont +leurs regards me désignèrent. J'en eus un battement de coeur qui faillit +m'étouffer, et je remarquai que dans le cours de la pièce les yeux de +Lélio se dirigèrent plusieurs fois de mon côté. Que n'aurais-je pas +donné pour savoir ce que lui avait dit de moi le chevalier de Brétillac, +celui qu'il avait interrogé, et qui, en me regardant, lui avait parlé à +plusieurs reprises! La figure de Lélio, forcée de rester grave pour ne +pas déroger à la dignité de son rôle, n'avait rien exprimé qui pût me +faire deviner le genre de renseignements qu'on lui donnait sur mon +compte. Je connaissais du reste fort peu ce Brétillac; je n'imaginais +pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal. + +De ce soir seulement je compris l'espèce d'amour qui m'enchaînait à +Lélio: c'était une passion tout intellectuelle, toute romanesque. Ce +n'était pas lui que j'aimais, mais le héros des anciens jours qu'il +savait représenter; ces types de franchise, de loyauté et de tendresse à +jamais perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui et par lui +reportée à une époque de vertus désormais oubliées. J'avais l'orgueil de +penser qu'en ces jours-là je n'eusse pas été méconnue et diffamée, que +mon coeur eût pu se donner, et que je n'eusse pas été réduite à aimer un +fantôme de comédie. Lélio n'était pour moi que l'ombre du Cid, que le +représentant de l'amour antique et chevaleresque dont on se moquait +maintenant en France. Lui, l'homme, l'histrion, je ne le craignais +guère, je l'avais vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lélio à +moi, c'était un être factice que je ne pouvais plus saisir dès qu'on +éloignait le lustre de la Comédie. Il lui fallait l'illusion de la +scène, le reflet des quinquets, le fard du costume pour être celui que +j'aimais. En dépouillant tout cela, il rentrait pour moi dans le néant; +comme une étoile il s'effaçait à l'éclat du jour. Hors les planches il +ne me prenait plus la moindre envie de le voir, et même j'en eusse été +désespérée. C'eût été pour moi comme de contempler un grand homme réduit +à un peu de cendre dans un vase d'argile. + +Mes fréquentes absences aux heures où j'avais l'habitude de recevoir +Larrieux, et surtout mon refus formel d'être désormais sur un autre pied +avec lui que sur celui de l'amitié, lui inspirèrent un accès de jalousie +mieux fondé, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eût ressentis. Un soir +que j'allais aux Carmélites dans l'intention de m'en échapper par +l'autre issue, je m'aperçus qu'il me suivait, et je compris qu'il serait +désormais presque impossible de lui cacher mes courses nocturnes. Je +pris donc le parti d'aller publiquement au théâtre. J'acquis peu à peu +l'hypocrisie nécessaire pour renfermer mes impressions, et d'ailleurs je +me mis à professer hautement pour Hippolyte Clairon une admiration +qui pouvait donner le change sur mes véritables sentiments. J'étais +désormais plus gênée; forcée comme je l'étais de m'observer +attentivement, mon plaisir était moins vif et moins profond. Mais de +cette situation il en naquit une autre qui établit une compensation +rapide. Lélio me voyait, il m'observait; ma beauté l'avait frappé, ma +sensibilité le flattait. Ses regards avaient peine à se détacher de moi. +Quelquefois il en eut des distractions qui mécontentèrent le public. +Bientôt il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait à en perdre la +tête. + +Ma loge ayant semblé faire envie à la princesse de Vaudemont, je la lui +avais cédée pour en prendre une plus petite, plus enfoncée et mieux +située. J'étais tout à fait sur la rampe, je ne perdais pas un regard +de Lélio, et les siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre. +D'ailleurs, je n'avais même plus besoin de ce moyen pour correspondre +avec toutes ses sensations: dans le son de sa voix, dans les soupirs de +son sein, dans l'accent qu'il donnait à certains vers, à certains mots, +je comprenais qu'il s'adressait à moi. J'étais la plus fière et la plus +heureuse des femmes; car à ces heures-là ce n'était pas du comédien, +c'était du héros que j'étais aimée. + +Eh bien! après deux années d'un amour que j'avais nourri inconnu et +solitaire au fond de mon âme, trois hivers s'écoulèrent encore sur cet +amour désormais partagé sans que jamais mon regard donnât à Lélio le +droit d'espérer autre chose que ces rapports intimes et mystérieux. J'ai +su depuis que Lélio m'avait souvent suivie dans les promenades; je ne +daignai pas l'apercevoir ni le distinguer dans la foule, tant j'étais +peu avertie par le désir de le distinguer hors du théâtre. Ces cinq +années sont les seules que j'aie vécu sur quatre-vingts. + +Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom d'un nouvel acteur +engagé à la Comédie-Française, à la place de Lélio, qui partait pour +l'étranger. Cette nouvelle fut un coup mortel pour moi; je ne concevais +point comment je pourrais vivre désormais sans cette émotion, sans cette +existence de passion et d'orage. Cela fit faire à mon amour un progrès +immense et faillit me perdre. + +Désormais je ne me combattis plus pour étouffer dès sa naissance toute +pensée contraire à la dignité de mon rang. Je ne m'applaudis plus de +ce qu'était réellement Lélio. Je souffris, je murmurai en secret de +ce qu'il n'était point ce qu'il paraissait être sur les planches, et +j'allai jusqu'à le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque +soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes préjugés et +toutes les répugnances de mon organisation. Maintenant que j'allais +perdre cet être moral qui remplissait depuis si longtemps mon âme, il +me prenait envie de réaliser tous mes rêves et d'essayer de la vie +positive, sauf à détester ensuite et la vie, et Lélio, et moi-même. + +J'en étais à ces irrésolutions, lorsque je reçus une lettre d'une +écriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que j'aie conservée +parmi les mille protestations écrites de Larrieux et les mille +déclarations parfumées de cent autres. C'est qu'en effet c'est la seule +lettre d'amour que j'aie reçue.» + +La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une main assurée +un coffre de marqueterie, et en tira une lettre bien froissée, bien +amincie, que je lus avec peine. + +«MADAME, + +«Je suis moralement sûr que cette lettre ne vous inspirera que du +mépris; vous ne la trouverez même pas digne de votre colère. Mais +qu'importe à l'homme qui tombe dans un abîme une pierre de plus ou de +moins dans le fond? Vous me considérerez comme un fou, et vous ne vous +tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez peut-être en secret, car vous +ne pourrez pas douter de ma sincérité. Quelque humble que la piété vous +ait faite, vous comprendrez peut-être l'étendue de mon désespoir; vous +devez savoir déjà, Madame, ce que vos yeux peuvent faire de mal et de +bien. + +«Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensée de compassion, +si ce soir, à l'heure avidement appelée où chaque soir je recommence +à vivre, j'aperçois sur vos traits une-légère expression de pitié, je +partirai moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir qui me +donnera peut-être la force de vivre ailleurs et d'y poursuivre mon +ingrate et pénible carrière. + +«Mais vous devez le savoir déjà, Madame: il est impossible que mon +trouble, mon emportement, mes cris de colère et de désespoir ne m'aient +pas trahi vingt fois sur la scène. Vous n'avez pas pu allumer tous ces +feux sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez. Ah! vous +avez peut-être joué comme le tigre avec sa proie, vous vous êtes fait un +amusement peut-être de mes tourments et de mes folies. + +«Oh! non: c'est trop de présomption. Non, Madame, je ne le crois pas; +vous n'y avez jamais songé. Vous êtes sensible aux vers du grand +Corneille, vous vous identifiez avec les nobles passions de la tragédie: +voilà tout. Et moi, insensé, j'ai osé croire que ma voix seule éveillait +quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait un écho dans le vôtre, +qu'il y avait entre vous et moi quelque chose de plus qu'entre moi et le +public. Oh! c'était une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi, +Madame; que vous importe? Craindriez-vous que j'allasse m'en vanter? De +quel droit pourrais-je le faire, et quel titre aurais-je pour être cru +sur ma parole? Je ne ferais que me livrer à la risée des gens sensés. +Laissez-la-moi, vous dis-je, cette conviction que j'accueille en +tremblant et qui m'a donné plus de bonheur à elle seule que la sévérité +du public envers moi ne m'a donné de chagrin. Laissez-moi vous bénir, +vous remercier à genoux de cette sensibilité que j'ai découverte dans +votre âme et que nulle autre âme ne m'a accordée, de ces larmes que je +vous ai vue verser sur mes malheurs de théâtre, et qui ont souvent porté +mes inspirations jusqu'au délire; de ces regards timides qui, je l'ai +cru du moins, cherchaient à me consoler des froideurs de mon auditoire. + +«Oh! pourquoi êtes-vous née dans l'éclat et dans le faste! pourquoi ne +suis-je qu'un pauvre artiste sans gloire et sans nom! Que n'ai-je la +faveur du public et la richesse d'un financier à troquer contre un +nom, contre un de ces titres que jusqu'ici j'ai dédaignés, et qui me +permettraient peut-être d'aspirer à vous! Autrefois je préférais la +distinction du talent à toute autre; je me demandais à quoi bon être +chevalier ou marquis, si ce n'est pour être sot, fat et impertinent; je +haïssais l'orgueil des grands, et je me croyais assez vengé de leurs +dédains si je m'élevais au-dessus d'eux par mon génie. + +«Chimères et déceptions! mes forces ont trahi mon ambition insensée. +Je suis resté obscur; j'ai fait pis, j'ai frisé le succès, et je l'ai +laissé échapper. Je croyais me sentir grand, et on m'a jeté dans la +poussière; je m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamné au +ridicule. La destinée m'a pris avec mes rêves démesurés et mon âme +audacieuse, et elle m'a brisé comme un roseau! Je suis un homme bien +malheureux! + +«Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jeté mes regards au +delà de cette rampe de quinquets qui trace une ligne invincible entre +moi et le reste de la société. C'est pour moi le cercle de Popilius. +J'ai voulu le franchir! J'ai osé avoir des yeux, moi comédien, et les +arrêter sur une belle femme! sur une femme si jeune, si noble, si +aimante et placée si haut! car vous êtes tout cela, Madame, je le sais. +Le monde vous accuse de froideur et de dévotion outrée, moi seul je +vous juge et je vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos +larmes, ont suffi pour démentir les fables stupides qu'un chevalier de +Brétillac m'a débitées contre vous. + +«Mais quelle destinée est donc aussi la vôtre! Quelle étrange fatalité +pèse donc sur vous comme sur moi pour qu'au sein d'un monde si brillant +et qui se dit si éclairé, vous n'ayez trouvé pour vous rendre justice +que le coeur d'un pauvre comédien? Eh bien! rien ne m'ôtera cette pensée +triste et consolante; c'est que, si nous étions nés sur le même échelon +de la société, vous n'auriez pas pu m'échapper, quels qu'eussent été mes +rivaux, quelle que soit ma médiocrité. Il aurait fallu vous rendre à une +vérité, c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand que leurs +fortunes et leurs titres, la puissance de vous Aimer. + +«LÉLIO.» + +Cette lettre, continua la marquise, étrange pour le temps où elle fut +écrite, me sembla, malgré quelques souvenirs de déclamation racinienne +qui percent dans le commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai +un sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversée. +Le reste de fierté qui combattait en moi s'évanouit. J'eusse donné tous +mes jours pour une heure d'un pareil amour. + +Je ne vous raconterai pas mes anxiétés, mes fantaisies, mes terreurs; +moi-même je ne pourrais en retrouver le fil et la liaison. Je répondis +quelques mots que voici, autant que je me les rappelle: + +«Je ne vous accuse pas, Lélio, j'accuse la destinée; je ne vous plains +pas seul, je me plains aussi. Pour aucune raison d'orgueil, de prudence +ou de pruderie, je ne voudrais vous retirer la consolation de vous +croire distingué de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule que j'aie à +vous offrir. Je ne puis jamais consentir à vous voir.» + +Le lendemain je reçus un billet que je lus à la hâte, et que j'eus +à peine le temps de jeter au feu pour le dérober à Larrieux, qui me +surprit occupée à le lire. Il était à peu près conçu en ces termes: + +«Madame, il faut que je vous parle ou que je meure. Une fois, une seule +fois, une heure seulement, si vous voulez. Que craignez-vous donc d'une +entrevue, puisque vous vous fiez à mon honneur et à ma discrétion? +Madame, je sais qui vous êtes; je connais l'austérité de vos moeurs, je +connais votre piété, je connais même vos sentiments pour le vicomte de +Larrieux. Je n'ai pas la sottise d'espérer de vous autre chose qu'une +parole de pitié; mais il faut qu'elle tombe de vos lèvres sur moi. Il +faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut que mon coeur +se brise. + +«LÉLIO.» + +Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse confiance est +glorieuse dans le danger, que je n'eus pas un instant la crainte d'être +raillée par un impudent libertin. Je crus religieusement à l'humble +sincérité de Lélio. D'ailleurs j'étais payée pour avoir confiance en +ma force; je résolus de le voir. J'avais complètement oublié sa figure +flétrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais plus de lui +que le prestige de son génie, son style et son amour. Je lui répondis: + +«Je vous verrai; trouvez un lieu sûr; mais n'espérez de moi que ce que +vous demandez. J'ai foi en vous comme en Dieu. Si vous cherchiez à en +abuser, vous seriez un misérable, et je ne vous craindrais pas.» + +<b>RÉPONSE.</b> «Votre confiance vous sauverait du dernier des +scélérats. Vous verrez, Madame, que Lélio n'en est pas indigne. Le duc +de *** a eu la bonté de me proposer souvent sa maison de la rue de +Valois; qu'en aurais-je fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour +moi qu'une femme sous le ciel. Daignez être au rendez-vous au sortir de +la comédie.» + +Suivaient les indications de lieu. + +Je reçus ce billet à quatre heures. Toute cette négociation s'était +passée dans l'espace d'un jour. J'avais employé cette journée à +parcourir mes appartements comme une personne privée de raison; j'avais +la fièvre. Cette rapidité d'événements et de décisions, contraires à +cinq ans de résolutions, m'emportait comme un rêve; et quand j'eus pris +le dernier parti, quand je vis que je m'étais engagée et qu'il n'était +plus temps de reculer, je tombai accablée sur mon ottomane, ne respirant +plus et voyant ma chambre tourner sous mes pieds. + +Je fus sérieusement incommodée; il fallut envoyer chercher un chirurgien +qui me saigna. Je défendis à mes gens de dire un mot à qui que ce fût +de mon indisposition; je craignais les importunités des donneurs de +conseils, et je ne voulais pas qu'on m'empêchât de sortir le soir. En +attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je défendis ma porte même +à M. de Larrieux. + +La saignée m'avait physiquement soulagée en m'affaiblissant. Je tombai +dans un grand accablement d'esprit; toutes mes illusions s'envolèrent +avec l'excitation de la fièvre. Je retrouvai la raison et la mémoire; je +me rappelai la terrible déception du café, la misérable allure de Lélio; +je m'apprêtai à rougir de ma folie, à tomber du faîte de mes chimères +dans une plate et ignoble réalité. Je ne pouvais plus comprendre comment +je m'étais décidée à troquer cette héroïque et romanesque tendresse +contre le dégoût qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait tous +mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de ce que j'avais fait; je +pleurai mes enchantements, ma vie d'amour, et l'avenir de satisfaction +pure et intime que j'allais renverser. Je pleurai surtout Lélio, qu'en +le voyant j'allais perdre à jamais, que j'avais eu tant de bonheur à +aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer dans quelques +heures. + +Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma saignée se +rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus que le temps de sonner +ma femme de chambre qui me trouva évanouie dans mon lit. Un profond et +lourd sommeil, contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi. Je ne +rêvai point, je ne souffris point, je fus comme morte pendant quelques +heures. Quand j'ouvris les yeux ma chambre était sombre, mon hôtel +silencieux; ma suivante dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je +restai quelque temps dans un état d'engourdissement et de faiblesse qui +ne me permettait pas un souvenir, pas une pensée. Tout d'un coup la +mémoire me revient; je me demande si l'heure et le jour du rendez-vous +sont passés, si j'ai dormi une heure ou un siècle, s'il fait jour ou +nuit, si mon manque de parole n'a pas tué Lélio, s'il est temps encore. +J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte quelques +instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble toute ma volonté, +je l'appelle au secours de mes membres accablés. Je m'élance sur le +parquet; j'entr'ouvre mes rideaux; je vois briller la lune sur les +arbres de mon jardin; je cours à la pendule, elle marque dix heures. Je +saute sur ma femme de chambre, je la secoue, je l'éveille en sursaut: +«Quinette, quel jour sommes-nous?» Elle quitte sa chaise en criant +et veut fuir, car elle me croit dans le délire; je la retiens, je la +rassure; j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie +Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde avec stupeur. Enfin elle +se convainc que j'ai toute ma tête; elle transmet mon ordre et s'apprête +à m'habiller. + +Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes habits; je ne +plaçai dans mes cheveux aucun ornement; je refusai de mettre du rouge. +Je voulais avant tout inspirer à Lélio l'estime et le respect, qui +m'étaient plus précieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment +de plaisir lorsque Quinette, étonnée de tout ce qui me passait par +l'esprit, me dit, en me regardant de la tête aux pieds: «En vérité, +Madame, je ne sais pas comment vous faites; vous n'avez qu'une simple +robe blanche sans queue et sans panier; vous êtes malade et pâle comme +la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une mouche; eh bien! je +veux mourir si je vous ai jamais vue aussi belle que ce soir. Je plains +les hommes qui vous regarderont! + +--Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette? + +--Hélas! madame la marquise, je demande tous les jour au ciel de le +devenir comme vous; mais jusqu'ici... + +--Allons, ingénue, donne-moi mon mantelet et mon manchon. + +A minuit j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais soigneusement +voilée. Une espèce de valet de chambre vint me recevoir; c'était le seul +hôte visible de cette mystérieuse demeure. Il me conduisit à travers les +détours d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans l'ombre et +le silence. Après avoir déposé dans le vestibule sa lanterne de soie +verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement obscur et profond, me +montra d'un geste respectueux et d'un air impassible le rayon de lumière +qui arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse, comme s'il +eût craint d'éveiller les échos endormis: «Madame est seule, personne +n'est encore arrivé. Madame trouvera dans le salon d'été une sonnette à +laquelle je répondrai si elle a besoin de quelque chose.» Et il disparut +comme par enchantement, en refermant la porte sur moi. + +Il me prit une peur horrible; je craignis d'être tombée dans un +guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitôt; son air solennellement +bête me rassura. Je lui demandai quelle heure il était; je le savais +fort bien: j'avais fait sonner plus de dix fois ma montre dans la +voiture. «Il est minuit, répondit-il sans lever les yeux sur moi.» Je +vis que c'était un homme parfaitement instruit des devoirs de sa charge. +Je me décidai à pénétrer jusqu'au salon d'été, et je me convainquis de +l'injustice de mes craintes en voyant toutes les portes qui donnaient +sur le jardin fermées seulement par des portières de soie peinte à +l'orientale. Rien n'était délicieux comme ce boudoir, qui n'était, à +vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnête du monde. Les murs +étaient de stuc blanc comme la neige, les cadres des glaces en argent +mat; des instruments de musique, d'une richesse extraordinaire, étaient +épars sur des meubles de velours blanc à glands de perles. Toute la +lumière arrivait du haut, mais cachée par des feuilles d'albâtre, qui +formaient comme un plafond à la rotonde. On aurait pu prendre cette +clarté mate et douce pour celle de la lune. J'examinai avec curiosité, +avec intérêt, cette retraite, à laquelle mes souvenirs ne pouvaient rien +comparer. C'était et ce fut la seule fois de ma vie que je mis le pied +dans une petite maison; mais soit que ce ne fût pas la pièce destinée +à servir de temple aux galants mystères qui s'y célébraient, soit que +Lélio en eût fait disparaître tout objet qui eût pu blesser ma vue et +me faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune des +répugnances que j'avais senties en y entrant. Une seule statue de marbre +blanc en décorait le milieu; elle était antique, et représentait Isis +voilée, avec un doigt sur ses lèvres. Les glaces qui nous reflétaient, +elle et moi, pâles et vêtues de blanc, et chastement drapées toutes +deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer pour +distinguer sa forme de la mienne. + +Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et délicieux à la fois, fut +interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se referma; des pas légers +firent doucement craquer les parquets. Je tombai sur un fauteuil, plus +morte que vive; j'allais voir Lélio de près, hors du théâtre. Je fermai +les yeux, et je lui dis intérieurement adieu avant de les rouvrir. + +Mais quelle fut ma surprise! Lélio était beau comme les anges; il +n'avait pas pris le temps d'ôter son costume de théâtre: c'était le plus +élégant que je lui eusse vu. Sa taille, mince et souple, était serrée +dans un pourpoint espagnol de satin blanc. Ses noeuds d'épaule et de +jarretière étaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de même +couleur, était jeté sur son épaule. Il avait une énorme fraise de point +d'Angleterre, les cheveux courts et sans poudre; une toque ombragée de +plumes blanches se balançait sur son front, où brillait une rosace de +diamants. C'était dans ce costume qu'il venait de jouer le rôle de don +Juan du _Festin de Pierre_. Jamais je ne l'avais vu aussi beau, aussi +jeune, aussi poétique, que dans ce moment. Vélasquez se fût prosterné +devant un tel modèle. + +Il se mit à mes genoux. Je ne pus m'empêcher de lui tendre la main. Il +avait l'air si craintif et si soumis! Un homme épris au point d'être +timide devant une femme, c'était si rare dans ce temps-là! et un homme +de trente-cinq ans, un comédien! + +N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il était dans toute la +fraîcheur de l'adolescence. Sous ces blancs habits, il ressemblait à +un jeune page; son front avait toute la pureté, son coeur agité toute +l'ardeur d'un premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers +dévorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tête sur mes genoux; je +caressai son front brûlant, ses cheveux rudes et noirs, son cou brun, +qui se perdait dans la molle blancheur de sa collerette, et Lélio ne +s'enhardit point. Tous ses transports se concentrèrent dans son coeur; +il se mit à pleurer comme une femme. Je fus inondée de ses sanglots. + +Oh! je vous avoue que j'y mêlai les miens avec délices. Je le forçai de +relever sa tête et de me regarder. Qu'il était beau, grand Dieu! Que ses +yeux avaient d'éclat et de tendresse! Que son âme vraie et chaleureuse +prêtait de charmes aux défauts même de sa figure et aux outrages des +veilles et des années! Oh! la puissance de l'âme! qui n'a pas compris +ses miracles n'a jamais aimé! En voyant des rides prématurées à son beau +front, de la langueur à son sourire, de la pâleur à ses lèvres, j'étais +attendrie; j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les dégoûts et +les travaux de sa vie. Je m'identifiais à toutes ses peines, même à +celles de son long amour sans espoir pour moi, et je n'avais plus qu'une +volonté, celle de réparer le mal qu'il avait souffert. + +«Mon cher Lélio, mon grand Rodrigue, mon beau don Juan! lui disais-je +dans mon égarement.» Ses regards me brûlaient. Il me parla, il me +raconta toutes les phases, tous les progrès de son amour; il me dit +comment, d'un histrion aux moeurs relâchées, j'avais fait de lui un +homme ardent et vivace, comme je l'avais élevé à ses propres yeux, comme +je lui avais rendu le courage et les illusions de la jeunesse; il me +dit son respect, sa vénération pour moi, son mépris pour les sottes +forfanteries de l'amour à la mode; il me dit qu'il donnerait tous les +jours qui lui restaient à vivre pour une heure passée dans mes bras, +mais qu'il sacrifierait cette heure-là et tous les jours à la crainte de +m'offenser. Jamais éloquence plus pénétrante n'entraîna le coeur +d'une femme; jamais le tendre Racine ne fit parler l'amour avec cette +conviction, cette poésie et cette force. Tout ce que la passion peut +inspirer de délicat et de grave, de suave et d'impétueux, ses paroles, +sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission me l'apprirent. Hélas! +s'abusait-il lui-même? jouait-il la comédie? + +--Je ne le crois certainement pas,» m'écriai-je en regardant la +marquise. Elle semblait rajeunir en parlant et dépouiller ses cent ans, +comme la fée Urgèle. Je ne sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a +point de rides. + +«Écoutez la fin, me dit-elle. Brûlée, égarée, perdue par tout ce qu'il +me disait, je jetai mes deux bras autour de lui, je frissonnai en +touchant le satin de son habit, en respirant le parfum de ses cheveux. +Ma tête s'égara. Tout ce que j'ignorais, tout ce que je croyais être +incapable de ressentir, se révéla à moi; mais ce fut trop violent, je +m'évanouis. + +Il me rappela à moi-même par de prompt secours. Je le trouvai à mes +pieds, plus timide, plus ému que jamais. «Ayez pitié de moi, me dit-il; +tuez-moi, chassez-moi...» Il était plus pâle et plus mourant que moi. + +Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées dans le +cours d'une si orageuse journée me faisaient rapidement passer d'une +disposition à une autre. Ce rapide éclair d'une nouvelle existence avait +pâli; mon sang était redevenu calme; les délicatesses du véritable amour +reprirent le dessus. + +«Écoutez, Lélio, lui dis-je, ce n'est point le mépris qui m'arrache à +vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes les susceptibilités +qu'on nous inculque dès l'enfance, et qui deviennent pour nous comme une +seconde nature; mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir, +puisque ma nature elle-même vient d'être transformée en une autre +qui m'était inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi à vous résister. +Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction délicieuse de ne vous avoir +aimé qu'avec le coeur. Peut-être, si je n'avais appartenu à personne, me +donnerais-je à vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanée; +sachez qu'entraînée par l'horrible nécessité de faire comme tout le +monde, j'ai subi les caresses d'un homme que je n'ai jamais aimé; sachez +que le dégoût que j'en ai ressenti a éteint chez moi l'imagination au +point que je vous haïrais peut-être à présent si j'avais succombé tout +à l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez pur dans mon +coeur et dans ma mémoire. Séparons-nous pour jamais, et emportons d'ici +tout un avenir de pensées riantes et de souvenirs adorés. Je jure, +Lélio, que je vous aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glaces de +l'âge n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de n'être +jamais à un autre homme après vous avoir résisté. Cet effort ne me sera +pas difficile, et vous pouvez me croire.» + +Lélio se prosterna devant moi; il ne m'implora point, il ne me fit point +de reproches; il me dit qu'il n'avait pas espéré tout le bonheur que je +lui avais donné, et qu'il n'avait pas le droit d'en exiger davantage. +Cependant, en recevant ses adieux, son abattement et l'émotion de sa +voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas à moi avec +bonheur, si les extases de cette nuit ne répandraient pas leurs charmes +sur tous ses jours, si ses peines passées et futures n'en seraient pas +adoucies chaque fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et +promettre tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau à mes pieds, et +baisa ma robe avec emportement. Je sentis que je chancelais; je lui fis +un signe, et il s'éloigna. La voiture que j'avais fait demander arriva. +L'intendant automate de ce séjour clandestin frappa trois coups en +dehors pour m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir; il +avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il céda. Alors +je franchis la porte, et, comme il voulait me suivre, je lui montrai une +chaise au milieu du salon, au dessous de la statue d'Isis. Il s'y assit. +Un sourire passionné erra sur ses lèvres, ses yeux firent jaillir un +dernier éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore beau, +encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de quelques pas, et au +moment de le perdre pour jamais, je me retournai et jetai sur lui un +dernier regard. Le désespoir l'avait brisé. Il était redevenu vieux, +décomposé, effrayant. Son corps semblait paralysé. Sa lèvre contractée +essayait un sourire égaré. Son oeil était vitreux et terne: ce n'était +plus que Lélio, l'ombre d'un amant et d'un prince.» + +La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre et en se +décomposant elle-même comme une ruine qui s'écroule, elle reprit: +«Depuis ce moment je n'ai pas entendu parler de lui.» + +La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la première; mais +avec cette terrible force d'âme que donnent l'effet des longues années, +l'amour obstiné de la vie ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint +gaie, et me dit en souriant: «Eh-bien! croirez-vous désormais à la vertu +du dix-huitième siècle? + +--Madame, lui répondis-je, je n'ai point envie d'en douter; cependant, +si j'étais moins attendri, je vous dirais peut-être que vous fûtes +très-bien avisée de vous faire saigner ce jour-là. + +--Misérables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez rien à +l'histoire du coeur.» + + + +GEORGE SAND. + +FIN DE LA MARQUISE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13025 *** |
