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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:41:12 -0700 |
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Elle détruisait absolument toutes les idées que je +m'étais faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle était bien +marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV; mais, comme ç'avait été +dès lors un caractère d'exception, je vous prie de ne pas chercher dans +son histoire l'étude sérieuse des moeurs d'une époque. La société me +semble si difficile à connaître bien et à bien peindre dans tous les +temps, que je ne veux point m'en mêler. Je me bornerai à vous raconter +de ces faits particuliers qui établissent des rapports de sympathie +irrécusable entre les hommes de toutes les sociétés et de tous les +siècles. + +Je n'avais jamais trouvé un grand charme dans la société de cette +marquise. Elle ne me semblait remarquable que pour la prodigieuse +mémoire qu'elle avait conservée du temps de sa jeunesse, et pour la +lucidité virile avec laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste, +elle était, comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la veille +et insouciante des événements qui n'avaient point sur sa destinée une +influence directe. + +Elle n'avait pas eu une de ces beautés piquantes qui, manquant d'éclat +et de régularité, ne pouvaient se passer d'esprit. Une femme ainsi +faite en acquérait pour devenir aussi belle que celles qui l'étaient +davantage. La marquise, au contraire, avait eu le malheur d'être +incontestablement belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle +avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie d'étaler dans +sa chambre à tous les regards. Elle y était représentée en nymphe +chasseresse, avec un corsage de satin imprimé imitant la peau de tigre, +des manches de dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de +perles qui se jouait sur ses cheveux crêpés. C'était, malgré tout, une +admirable peinture, et surtout une admirable femme; grande, svelte, +brune, avec des yeux noirs, des traits sévères et nobles, une bouche +vermeille qui ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait +le désespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle, le satin et +la poudre, c'eût été vraiment là une de ces nymphes fières et agiles +que les mortels apercevaient au fond des forêts ou sur le flanc des +montagnes pour en devenir fous d'amour et de regret. + +Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De son propre aveu, elle +avait passé pour manquer d'esprit. Les hommes blasés d'alors aimaient +moins la beauté pour elle-même que pour ses agaceries coquettes. Des +femmes infiniment moins admirées lui avaient ravi tous ses adorateurs, +et, ce qu'il y a d'étrange, elle n'avait pas semblé s'en soucier +beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconté, _à bâtons rompus_, de sa vie me +faisait penser que ce coeur-là n'avait point eu de jeunesse, et que la +froideur de l'égoïsme avait dominé toute autre faculté. Cependant je +voyais autour d'elle des amitiés assez vives pour la vieillesse: +ses petits-enfants la chérissaient, et elle faisait du bien sans +ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes, et avouait +n'avoir jamais aimé son amant, le vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas +trouver d'autre explication à son caractère. + +Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume. Il y avait de la +tristesse dans ses pensées. «Mon cher enfant, me dit-elle, le vicomte +de Larrieux vient de mourir de sa goutte; c'est une grande douleur pour +moi, qui fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant de +voir comme l'on meurt! Ce n'est pas étonnant, il était si vieux! + +--Quel âge avait-il? demandai-je. + +--Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts; mais je ne +suis pas infirme comme il l'était; je dois espérer de vivre plus que +lui. N'importe! voici plusieurs de mes amis qui s'en vont cette année, +et on a beau se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne +peut pas s'empêcher d'avoir peur quand on voit partir ainsi ses +contemporains. + +--Ainsi, lui dis-je, voilà tous les regrets que vous lui accordez, à ce +pauvre Larrieux, qui vous a adorée pendant soixante ans, qui n'a cessé +de se plaindre de vos rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebuté? +C'était le modèle des amants, celui-là ! On ne fait plus de pareils +hommes! + +--Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid, cet homme avait +la manie de se lamenter et de se dire malheureux. Il ne l'était pas du +tout, chacun le sait.» + +Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai de questions sur +ce vicomte de Larrieux et sur elle-même; et voici la singulière réponse +que j'en obtins. + +«Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez comme une personne +d'un caractère très-maussade et très-inégal. Il se peut que cela soit. +Jugez-en vous-même: je vais vous dire toute mon histoire, et vous +confesser des travers que je n'ai jamais dévoilés à personne. Vous +qui êtes d'une époque sans préjugés, vous me trouverez moins coupable +peut-être que je ne me le semble à moi-même; mais, quelle que soit +l'opinion que vous prendrez de moi, je ne mourrai pas sans m'être fait +connaître à quelqu'un. Peut-être me donnerez-vous quelque marque de +compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs. + +Je fus élevée à Saint-Cyr. L'éducation brillante qu'on y recevait +produisait effectivement fort peu de chose. J'en sortis à seize ans pour +épouser le marquis de R..., qui en avait cinquante, et je n'osai pas +m'en plaindre, car tout le monde me félicitait sur ce beau mariage, et +toutes les filles sans fortune enviaient mon sort. + +J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-là j'étais tout à fait +bête. Cette éducation claustrale avait achevé d'engourdir mes facultés +déjà très-lentes. Je sortis du couvent avec une de ces niaises +innocences dont on a bien tort de nous faire un mérite, et qui nuisent +souvent au bonheur de toute notre vie. + +En effet, l'expérience que j'acquis en six mois de mariage trouva +un esprit si étroit pour la recevoir, qu'elle ne me servit de rien. +J'appris, non pas à connaître la vie, mais à douter de moi-même. +J'entrai dans le monde avec des idées tout à fait fausses et des +préventions dont toute ma vie n'a pu détruire l'effet. + +A seize ans et demi j'étais veuve; et ma belle-mère, qui m'avait prise +en amitié pour la nullité de mon caractère, m'exhorta à me remarier. Il +est vrai que j'étais grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait +devait retourner à la famille de mon mari au cas où je donnerais un +beau-père à son héritier. Dès que mon deuil fut passé, on me produisit +donc dans le monde, et l'on m'y entoura de galants. J'étais alors dans +tout l'éclat de la beauté, et, de l'aveu de toutes les femmes, il +n'était point de figure ni de taille qui pussent m'être comparées. + +Mais mon mari, ce libertin vieux et blasé qui n'avait jamais eu pour moi +qu'un dédain ironique, et qui m'avait épousée pour obtenir une place +promise à ma considération, m'avait laissé tant d'aversion pour le +mariage que jamais je ne voulus consentir à contracter de nouveaux +liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que tous les hommes +étaient les mêmes, que tous avaient cette sécheresse de coeur, cette +impitoyable ironie, ces caresses froides et insultantes qui m'avaient +tant humiliée. Toute bornée que j'étais, j'avais fort bien compris que +les rares transports de mon mari ne s'adressaient qu'à une belle femme, +et qu'il n'y mettait rien de son âme. Je redevenais ensuite pour lui une +sotte dont il rougissait en public, et qu'il eût voulu pouvoir renier. + +Cette funeste entrée dans la vie me désenchanta pour jamais. Mon coeur, +qui n'était peut-être pas destiné à cette froideur, se resserra et +s'entoura de méfiances. Je pris les hommes en aversion et en dégoût. +Leurs hommages m'insultèrent; je ne vis en eux que des fourbes qui se +faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai un ressentiment et +une haine éternels. + +Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voilà pourquoi, avec +les moeurs les plus austères, je ne fus point vertueuse. Oh! combien je +regrettai de ne pouvoir l'être! combien je l'enviai, cette force morale +et religieuse qui combat les passions et colore la vie! la mienne fut si +froide et si nulle! que n'eussé-je point donné pour avoir des passions à +réprimer, une lutte à soutenir, pour pouvoir me jeter à genoux et +prier comme ces jeunes femmes que je voyais, au sortir du couvent, se +maintenir sages dans le monde durant quelques années à force de ferveur +et de résistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je à faire sur la terre? +Rien qu'à me parer, à me montrer et à m'ennuyer. Je n'avais point de +coeur, point de remords, point de terreurs; mon ange gardien dormait au +lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mystères étaient pour moi +sans consolation et sans poésie. Je n'avais nul besoin des protections +célestes: les dangers n'étaient pas faits pour moi, et je me méprisais +pour ce dont j'eusse dû me glorifier. + +Car il faut vous dire que je m'en prenais à moi autant qu'aux autres +quand je trouvais en moi cette volonté de ne pas aimer dégénérée en +impuissance. J'avais souvent confié aux femmes qui me pressaient de +faire choix d'un mari ou d'un amant l'éloignement que m'inspiraient +l'ingratitude, l'égoïsme et la brutalité des hommes. Elles me riaient au +nez quand je parlais ainsi, m'assurant que tous n'étaient pas semblables +à mon vieux mari, et qu'ils avaient des secrets pour se faire pardonner +leurs défauts et leurs vices. Cette manière de raisonner me révoltait; +j'étais humiliée d'être femme en entendant d'autres femmes exprimer des +sentiments aussi grossiers, et rire comme des folles quand l'indignation +me montait au visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles +toutes. + +Et puis je retombais avec douleur sur moi-même; l'ennui me rongeait. La +vie des autres était remplie, la mienne était vide et oisive. Alors je +m'accusais de folie et d'ambition démesurée; je me mettais à croire tout +ce que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui prenaient si +bien leur siècle comme il était. Je me disais que l'ignorance m'avait +perdue, que je m'étais forgé des espérances chimériques, que j'avais +rêvé des hommes loyaux et parfaits qui n'étaient point de ce monde. En +un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus envers moi. + +Tant que les femmes espérèrent me voir bientôt convertie à leurs maximes +et à ce qu'elles appelaient leur sagesse, elles me supportèrent. Il y +en avait même plus d'une qui fondait sur moi un grand espoir de +justification pour elle-même, plus d'une qui avait passé des témoignages +exagérés d'une vertu farouche à une conduite éventée, et qui se flattait +de me voir donner au monde l'exemple d'une légèreté capable d'excuser la +sienne. + +Mais quand elles virent que cela ne se réalisait point, que j'avais déjà +vingt ans et que j'étais incorruptible, elles me prirent en horreur; +elles prétendirent que j'étais leur critique incarnée et vivante; elles +me tournèrent en ridicule avec leurs amants, et ma conquête fut l'objet +des plus outrageants projets et des plus immorales entreprises. Des +femmes d'un haut rang dans le monde ne rougirent point de tramer en +riant d'infâmes complots contre moi, et, dans la liberté de moeurs de la +campagne, je fus attaquée de toutes les manières avec un acharnement de +désirs qui ressemblait à de la haine. Il y eut des hommes qui promirent +à leurs maîtresses de m'apprivoiser, et des femmes qui permirent à leurs +amants de l'essayer. Il y eut des maîtresses de maison qui s'offrirent à +égarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers. J'eus des amis +et des parents qui me présentèrent pour me tenter, des hommes dont +j'aurais fait de très-beaux cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu +l'ingénuité de leur ouvrir toute mon âme, elles savaient fort bien +que ce n'était ni la piété, ni l'honneur, ni un ancien amour qui +me préservait, mais bien la méfiance et un sentiment de répulsion +involontaire; elles ne manquèrent pas de divulguer mon caractère, et, +sans tenir compte des incertitudes et des angoisses de mon âme, elles +répandirent hardiment que je méprisais tous les hommes. Il n'est +rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent plutôt le +libertinage que le dédain. Aussi partagèrent-ils l'aversion que +les femmes avaient pour moi; ils ne me recherchèrent plus que pour +satisfaire leur vengeance et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et +la fausseté écrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en accrut +chaque jour. + +Une femme d'esprit eût pris son parti sur tout cela; elle eût persévéré +dans la résistance, ne fût-ce que pour augmenter la rage de ses rivales; +elle se fût jetée ouvertement dans la piété pour se rattacher à la +société de ce petit nombre de femmes vertueuses qui, même en ce +temps-là , faisaient l'édification des honnêtes gens. Mais je n'avais +pas assez de force dans le caractère pour faire face à l'orage qui +grossissait contre moi. Je me voyais délaissée, haïe, méconnue; déjà ma +réputation était sacrifiée aux imputations les plus horribles et les +plus bizarres. Certaines femmes, vouées à la plus licencieuse débauche, +feignaient de se voir en danger auprès de moi. + + + +II. + +Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans talent, sans +esprit, sans aucune qualité énergique ou séduisante, mais doué d'une +grande candeur et d'une droiture de sentiments bien rare dans le monde +où je vivais. Je commençais à me dire qu'il fallait faire enfin un +_choix_, comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me marier, +étant mère, et, n'ayant confiance à la bonté d'aucun homme, je ne +croyais pas avoir ce droit. C'était donc un amant qu'il me fallait +accepter pour être au niveau de la compagnie où j'étais jetée. Je me +déterminai en faveur de ce provincial, dont le nom et l'état dans le +monde me couvraient d'une assez belle protection. C'était le vicomte de +Larrieux. + +Il m'aimait lui, et dans la sincérité de son âme! Mais son âme! en +avait-il une? C'était un de ces hommes froids et positifs qui n'ont pas +même pour eux l'élégance du vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait +à son ordinaire, comme mon mari m'avait quelquefois aimée. Il n'était +frappé que de ma beauté, et ne se mettait pas en peine de découvrir mon +coeur. Chez lui ce n'était pas dédain, c'était ineptie. S'il eût trouvé +en moi la puissance d'aimer, il n'eût pas su comment y répondre. + +Je ne crois pas qu'il ait existé un homme plus matériel que ce pauvre +Larrieux. Il mangeait avec volupté, il s'endormait sur tous les +fauteuils, et le reste du temps il prenait du tabac. Il était ainsi +toujours occupé à satisfaire quelque appétit physique. Je ne pense pas +qu'il eût une idée par jour. + +Avant de l'élever jusqu'à mon intimité, j'avais de l'amitié pour lui, +parce que si je ne trouvais en lui rien de grand, du moins je n'y +trouvais rien de méchant; et en cela seul consistait sa supériorité +sur tout ce qui m'entourait. Je me flattai donc, en écoutant ses +galanteries, qu'il me réconcilierait avec la nature humaine, et je me +confiai à sa loyauté. Mais à peine lui eus-je donné sur moi ces droits +que les femmes faibles ne reprennent jamais, qu'il me persécuta +d'un genre d'obsession insupportable, et réduisit tout son système +d'affection aux seuls témoignages qu'il fût capable d'apprécier. + +Vous voyez, mon ami, que j'étais tombée de Charybde en Scylla. Cet +homme, qu'à son large appétit et à ses habitudes du sieste j'avais cru +d'un sang si calme, n'avait même pas en lui le sentiment de cette forte +amitié que j'espérais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui était +impossible d'avoir de l'amitié pour une belle femme. Et si vous saviez +ce qu'il appelait l'amour! + +Je n'ai point la prétention d'avoir été pétrie d'un autre limon que +toutes les autres créatures humaines. À présent que je ne suis plus +d'aucun sexe, je pense que j'étais alors tout aussi femme qu'une autre, +mais qu'il a manqué au développement de mes facultés de rencontrer un +homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de poésie sur les faits +de la vie animale. Mais cela n'étant point, vous-même, qui êtes +un homme, et par conséquent moins délicat sur cette perception de +sentiment, vous devez comprendre le dégoût qui s'empare du coeur quand +on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir compris les besoins. +En trois jours le vicomte de Larrieux me devint insoutenable. + +Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'énergie de me débarrasser de +lui! Pendant soixante ans il a fait mon tourment et ma satiété. Par +complaisance, par faiblesse ou par ennui, je l'ai supporté. Toujours +mécontent de mes répugnances, et toujours attiré vers moi par les +obstacles que je mettais à sa passion, il a eu pour moi l'amour le plus +patient, le plus courageux, le plus soutenu et le plus ennuyeux qu'un +homme ait jamais eu pour une femme. + +Il est vrai que, depuis que je l'avais érigé auprès de moi en +protecteur, mon rôle dans le monde était infiniment moins désagréable. +Les hommes n'osaient plus me rechercher; car le vicomte était un +terrible ferrailleur et un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient prédit +que j'étais incapable de fixer un homme, voyaient avec dépit le vicomte +enchaîné à mon char; et peut-être entrait-il dans ma patience envers +lui un peu de cette vanité qui ne permet point à une femme de paraître +délaissée. Il n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans +la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'était un fort bel homme; il +avait du coeur, il savait se taire à propos, il menait un grand train +de vie, il ne manquait pas non plus de cette fatuité modeste qui fait +ressortir le mérite d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'étaient +point du tout dédaigneuses de cette fastidieuse beauté qui me semblait +être le principal défaut du vicomte, elles étaient surprises du +dévouement sincère qu'il me marquait, et le proposaient pour modèle à +leurs amants. Je m'étais donc placée dans une situation enviée; mais +cela, je vous assure, me dédommageait médiocrement des ennuis de +l'intimité. Je les supportai pourtant avec résignation, et je gardai +à Larrieux une inviolable fidélité. Voyez, mon cher enfant, si je fus +aussi coupable envers lui que vous l'avez pensé. + +--Je vous ai parfaitement comprise, lui répondis-je; c'est vous dire que +je vous plains et que je vous estime. Vous avez fait aux moeurs de votre +temps un véritable sacrifice, et vous fûtes persécutée parce que vous +valiez mieux que ces moeurs-là . Avec un peu plus de force morale, vous +eussiez trouvé dans la vertu tout le bonheur que vous ne trouvâtes point +dans une intrigue. Mais laissez-moi m'étonner d'un fait: c'est que vous +n'ayez point rencontré, dans tout le cours de votre vie, un seul homme +capable de vous comprendre et digne de vous convertir au véritable +amour. Faut-il en conclure que les hommes d'aujourd'hui valent mieux que +les hommes d'autrefois? + +--Ce serait de votre part une grande fatuité, me répondit-elle en riant. +J'ai fort peu à me louer des hommes de mon temps, et cependant je doute +que vous ayez fait beaucoup de progrès; mais ne moralisons point. Qu'ils +soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute à moi; je +n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage fierté, il aurait +fallu être une femme supérieure, et choisir d'un coup d'oeil d'aigle +entre tous ces hommes si plats, si faux et si vides, un de ces êtres +vrais et nobles, qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps. +J'étais trop ignorante, trop bornée pour cela. A force de vivre, j'ai +acquis plus de jugement: je me suis aperçue que certains d'entre eux, +que j'avais confondus dans ma peine, méritaient d'autres sentiments; +mais alors j'étais vieille. Il n'était plus temps de m'en aviser. + +--Et tant que vous fûtes jeune, repris-je, vous ne fûtes pas une seule +fois tentée de faire un nouvel essai? Cette aversion farouche n'a jamais +été ébranlée? Cela est étrange.» + + + +III. + +La marquise garda un instant le silence; mais tout à coup, posant avec +bruit sur la table sa tabatière d'or, qu'elle avait longtemps roulée +entre ses doigts, «Eh bien, puisque j'ai commencé à me confesser, +dit-elle, je veux tout avouer. Écoutez bien: + +«Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai été amoureuse, mais amoureuse +comme personne ne l'a été, d'un amour passionné, indomptable, dévorant, +et pourtant idéal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous étonne bien +d'apprendre qu'une marquise du dix-huitième siècle n'ait eu dans toute +sa vie qu'un amour, et un amour platonique! C'est que, voyez-vous, mon +enfant, vous autres jeunes gens, vous croyez bien connaître les femmes, +et vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts +ans se mettaient à vous raconter franchement leur vie, peut-être +découvririez-vous dans l'âme féminine des sources de vice et de vertu +dont vous n'avez pas l'idée. + +Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour qui, moi, marquise, et +marquise hautaine et fière entre toutes, je perdis tout à fait la tête. + +--Le roi de France ou le dauphin Louis XVI. + +--Oh! si vous débutez ainsi, il vous faudra trois heures pour arriver +jusqu'à mon amant. J'aime mieux vous le dire: c'était un comédien. + +--C'était toujours bien un roi, j'imagine. + +--Le plus noble et le plus élégant qui monta jamais sur les planches. +Vous n'êtes pas surpris? + +--Pas trop. J'ai ouï dire que ces unions disproportionnées n'étaient pas +rares, même dans le temps où les préjugés avaient le plus de force en +France. Laquelle des amies de madame d'Épinay vivait donc avec Jéliotte? + +--Comme vous connaissez notre temps! Cela fait pitié. Eh! c'est +précisément parce que ces traits-là sont consignés dans les mémoires, +et cités avec étonnement, que vous devriez conclure leur rareté et leur +contradiction avec les moeurs du temps. Soyez sûr qu'ils faisaient dès +lors un grand scandale; et lorsque vous entendez parler d'horribles +dépravations, du duc de Guiche et de Manicamp, de madame de Lionne et +de sa fille, vous pouvez être assuré que ces choses-là étaient aussi +révoltantes au temps où elles se passèrent qu'au temps où vous les +lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignée vous les a +transmises fussent les seuls honnêtes gens de France?» + +Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel de nous deux +était compétent pour juger la question. Je la ramenai à son histoire, +qu'elle reprit ainsi: + +«Pour vous prouver combien peu cela était toléré, je vous dirai que +la première fois que je le vis, et que j'exprimai mon admiration à la +comtesse de Ferrières, qui se trouvait auprès de moi, elle me répondit: +«Ma toute belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement +devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement si l'on vous +soupçonnait d'oublier qu'aux yeux d'une femme bien née un comédien ne +peut pas être un homme.» + +Cette parole de madame de Ferrières me resta dans l'esprit, je ne sais +pourquoi. Dans la situation où j'étais, ce ton de mépris me paraissait +absurde; et cette crainte que je ne vinsse à me compromettre par mon +admiration semblait une hypocrite méchanceté. + +Il s'appelait Lélio, était Italien de naissance, mais parlait +admirablement le français. Il pouvait bien avoir trente-cinq ans, +quoique sur la scène il parût souvent n'en avoir pas vingt. Il jouait +mieux Corneille que Racine; mais dans l'un et dans l'autre il était +inimitable. + +--Je m'étonne, dis-je en interrompant la marquise, que son nom ne soit +pas resté dans les annales du talent dramatique. + +--Il n'eut jamais de réputation, répondit-elle; on ne l'appréciait ni +à la ville et à la cour. A ses débuts, j'ai ouï dire qu'il fut +outrageusement sifflé. Par la suite, on lui tint compte de la chaleur +de son âme et de ses efforts pour se perfectionner; on le toléra, on +l'applaudit parfois; mais, en somme, on le considéra toujours comme un +comédien de mauvais goût. + +C'était un homme qui, en fait d'art, n'était pas plus de son siècle +qu'en fait de moeurs je n'étais du mien. Ce fut peut-être là le rapport +immatériel, mais tout-puissant, qui des deux extrémités de la chaîne +sociale attira nos âmes l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus +compris Lélio que le monde ne m'a jugée. «Cet homme est exagéré, +disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;» et de moi l'on disait +ailleurs: «Cette femme est méprisante et froide; elle n'a pas de coeur.» +Qui sait si nous n'étions pas les deux êtres qui sentaient le plus +vivement de l'époque! + +Dans ce temps-là , on jouait la tragédie _décemment_; il fallait avoir +bon ton, même en donnant un soufflet; il fallait mourir convenablement +et tomber avec grâce. L'art dramatique était façonné aux convenances du +beau monde; la diction et le geste des acteurs étaient en rapport +avec les paniers et la poudre dont on affublait encore Phèdre et +Clytemnestre. Je n'avais pas calculé et senti les défauts de cette +école. Je n'allais pas loin dans mes réflexions; seulement la tragédie +m'ennuyait à mourir; et comme il était de mauvais ton d'en convenir, +j'allais courageusement m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air +froid et contraint dont j'écoutais ces pompeuses tirades faisait dire de +moi que j'étais insensible au charme des beaux vers. + +J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand je retournai un +soir à la Comédie-Française pour voir jouer _le Cid_. Pendant mon séjour +à la campagne, Lélio avait été admis à ce théâtre, et je le voyais pour +la première fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tôt le son de +sa voix que je fus émue. C'était une voix plus pénétrante que sonore, +une voix nerveuse et accentuée. Sa voix était une des choses que l'on +critiquait en lui. On voulait que le Cid eût une basse-taille, comme on +voulait que tous les héros de l'antiquité fussent grands et forts. Un +roi qui n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre le +diadème: cela était contraire aux arrêts du bon goût. + +Lélio était petit et grêle; sa beauté ne consistait pas dans les +traits, mais dans la noblesse du front, dans la grâce irrésistible des +attitudes, dans l'abandon de la démarche, dans l'expression fière et +mélancolique de la physionomie. Je n'ai jamais vu dans une statue, dans +une peinture, dans un homme, une puissance de beauté plus idéale et plus +suave. C'est pour lui qu'aurait dû être créé le mot de _charme_, qui +s'appliquait à toutes ses paroles, à tous ses regards, à tous ses +mouvements. + +Que vous dirai-je! Ce fut en effet un _charme_ jeté sur moi. Cet homme, +qui marchait, qui parlait, qui agissait sans méthode et sans prétention, +qui sanglotait avec le coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait +lui-même pour s'identifier avec la passion; cet homme que l'âme semblait +user et briser, et dont un regard renfermait tout l'amour que j'avais +cherché vainement dans le monde, exerça sur moi une puissance vraiment +électrique; cet homme, qui n'était pas né dans son temps de gloire et de +sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et marcher avec +lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon dieu, ma vie, mon amour. + +Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait, il me dominait. +Ce n'était pas un homme pour moi; mais je l'entendais autrement que +madame de Ferrières; c'était bien plus: c'était une puissance morale, un +maître intellectuel, dont l'âme pétrissait la mienne à son gré. Bientôt +il me fut impossible de renfermer les impressions que je recevais de +lui. J'abandonnai ma loge à la Comédie-Française pour ne pas me trahir. +Je feignis d'être devenue dévote, et d'aller, le soir, prier dans les +églises. Au lieu de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me +mêler au peuple pour l'écouter et le contempler à mon aise. Enfin, je +gagnai un des employés du théâtre, et j'eus, dans un coin de la salle, +une place étroite et secrète où nul regard ne pouvait m'atteindre et où +je me rendais par un passage dérobé. Pour plus de sûreté, je m'habillais +en écolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel je +n'avais jamais échangé un mot ni un regard, avaient pour moi tout +l'attrait du mystère et toute l'illusion du bonheur. Quand l'heure de +la comédie sonnait à l'énorme pendule de mon salon, de violentes +palpitations me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on +apprêtait ma voiture; je marchais avec agitation, et si Larrieux était +près de moi, je le brutalisais pour le renvoyer; j'éloignais avec un art +infini les autres importuns. Tout l'esprit que me donna cette passion +de théâtre n'est pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la +dissimulation et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans à +Larrieux, qui était le plus jaloux des hommes, et à tous les méchants +qui m'entouraient. + +Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais avec +avidité, avec délices. Elle était si pure! Pourquoi donc en aurais-je +rougi? Elle me créait une vie nouvelle; elle m'initiait enfin à tout ce +que j'avais désiré connaître et sentir; jusqu'à un certain point elle me +faisait femme. + +J'étais heureuse, j'étais fière de me sentir trembler, étouffer, +défaillir. La première fois qu'une violente palpitation vint éveiller +mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil qu'une jeune mère au premier +mouvement de l'enfant renfermé dans son sein. Je devins boudeuse, +rieuse, maligne, inégale. Le bon Larrieux observa que la dévotion +me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on trouva que +j'embellissais chaque jour davantage, que mon oeil noir se veloutait, +que mon sourire avait de la pensée, que mes remarques sur toutes choses +portaient plus juste et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue +capable. On en fit tout l'honneur à Larrieux, qui en était pourtant bien +innocent. + +Je suis décousue dans mes souvenirs, parce que voici une époque de ma +vie où ils m'inondent. En vous les disant, il me semble que je rajeunis +et que mon coeur bat encore au nom de Lélio. Je vous disais tout à +l'heure qu'en entendant sonner la pendule je frémissais de joie et +d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir l'espèce de +suffocation délicieuse qui s'emparait de moi au timbre de cette +sonnerie. Depuis ce temps-là des vicissitudes de fortune m'ont amenée à +me trouver fort heureuse dans un petit appartement du Marais. Eh bien! +je ne regrette rien de mon riche hôtel, de mon noble faubourg et de ma +splendeur passée, que les objets qui m'eussent rappelé ce temps d'amour +et de rêves. J'ai sauvé du désastre quelques meubles qui datent de cette +époque, et que je regarde avec la même émotion que si l'heure allait +sonner, et que si le pied de mes chevaux battait le pavé. Oh! mon +enfant, n'aimez jamais ainsi; car c'est un orage qui ne s'apaise qu'à la +mort! + +Alors je partais, vive, et légère, et jeune, et heureuse! Je commençais +à apprécier tout ce dont se composait ma vie, le luxe, la jeunesse, la +beauté. Le bonheur se révélait à moi par tous les sens, par tous les +pores. Doucement pliée au fond de mon carrosse, les pieds enfoncés dans +la fourrure, je voyais ma figure brillante et parée se répéter dans la +glace encadrée d'or placée vis-à -vis de moi. Le costume des femmes, dont +on s'est tant moqué depuis, était alors d'une richesse et d'un éclat +extraordinaires; porté avec goût et châtié dans ses exagérations, +il prêtait à la beauté une noblesse et une grâce moelleuse dont les +peintures ne sauraient vous donner l'idée. Avec tout cet attirail de +plumes, d'étoffes et de fleurs, une femme était forcée de mettre une +sorte de lenteur à tous ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches +qui, lorsqu'elles étaient poudrées et habillées de blanc, traînant leur +longue queue de moire et balançant avec souplesse les plumes de leur +front, pouvaient, sans hyperbole, être comparées à des cygnes. C'était, +en effet, quoi qu'en ait dit Rousseau, bien plus à des oiseaux qu'à +des guêpes que nous ressemblions avec ces énormes plis de satin, cette +profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient un petit corps +tout frêle, comme le duvet cache la tourterelle; avec ces longs +ailerons de dentelle qui tombaient du bras, avec ces vives couleurs +qui bigarraient nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand nous +tenions nos petits pieds en équilibre dans de jolies mules à talons, +c'est alors vraiment que nous semblions craindre de toucher la terre, et +que nous marchions avec la précaution dédaigneuse d'une bergeronnette au +bord d'un ruisseau. + +A l'époque dont je vous parle, on commençait à porter de la poudre +blonde, qui donnait aux cheveux une teinte douce et cendrée. Cette +manière d'atténuer la crudité des tons de la chevelure donnait au visage +beaucoup de douceur et aux yeux un éclat extraordinaire. Le front, +entièrement découvert, se perdait dans les pâles nuances de ces cheveux +de convention; il en paraissait plus large, plus pur, et toutes les +femmes avaient l'air noble. Aux crêpés, qui n'ont jamais été gracieux, +à mon sens, avaient succédé les coiffures basses, les grosses boucles +rejetées en arrière et tombant sur le cou et sur les épaules. Cette +coiffure m'allait fort bien, et j'étais renommée pour la richesse et +l'invention de mes parures. Je sortais tantôt avec une robe de velours +nacarat garnie de grèbe, tantôt avec une tunique de satin blanc, bordée +de peau de tigre, quelquefois avec un habit complet de damas lilas lamé +d'argent, et des plumes blanches montées en perles. C'est ainsi que +j'allais faire quelques visites en attendant l'heure de la seconde +pièce; car Lélio ne jouait jamais dans la première. + +Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais dans mon +carrosse je regardais avec complaisance la femme qui aimait Lélio, et +qui pouvait s'en faire aimer. Jusque-là le seul plaisir que j'eusse +trouvé à être belle consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin +que je prenais à m'embellir était une bien bénigne vengeance envers ces +femmes qui avaient ourdi de si horribles complots contre moi. Mais du +moment que j'aimai, je me mis à jouir de ma beauté pour moi-même. Je +n'avais que cela à offrir à Lélio en compensation de tous les triomphes +qu'on lui déniait à Paris, et je m'amusais à me représenter l'orgueil et +la joie de ce pauvre comédien si moqué, si méconnu, si rebuté, le jour +où il apprendrait que la marquise de R... lui avait voué son culte. + +Au reste, ce n'étaient là que des rêves riants et fugitifs; c'étaient +tous les résultats, tous les profits que je tirais de ma position. +Dès que mes pensées prenaient un corps et que je m'apercevais de +la consistance d'un projet quelconque de mon amour, je l'étouffais +courageusement, et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon +âme. Vous me regardez d'un air étonné? Je vous expliquerai cela tout à +l'heure. Laissez-moi parcourir le monde enchanté de mes souvenirs. + +Vers huit heures, je me faisais descendre à la petite église des +Carmélites, près le Luxembourg; je renvoyais ma voiture, et j'étais +censée assister à des conférences religieuses qui s'y tenaient à cette +heure-là ; mais je ne faisais que traverser l'église et le jardin; je +sortais par une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une jeune +ouvrière nommée Florence, qui m'était toute dévouée. Je m'enfermais dans +sa chambre, et je déposais avec joie sur son grabat tous mes atours pour +endosser l'habit noir carré, l'épée à gaine de chagrin et la perruque +symétrique d'un jeune proviseur de collège aspirant à la prêtrise. +Grande comme j'étais, brune et le regard inoffensif, j'avais bien l'air +gauche et hypocrite d'un petit prestolet qui se cache pour aller au +spectacle. Florence, qui me supposait une intrigue véritable au dehors, +riait avec moi de mes métamorphoses, et j'avoue que je ne les eusse pas +prises plus gaiement pour aller m'enivrer de plaisir et d'amour, comme +toutes ces jeunes folles qui avaient des soupers clandestins dans les +petites maisons. + +Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans ma logette du +théâtre. Ah! alors mes palpitations, mes terreurs, mes joies, mes +impatiences cessaient. Un recueillement profond s'emparait de toutes mes +facultés, et je restais comme absorbée jusqu'au lever du rideau, dans +l'attente d'une grande solennité. + +Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnétique, comme il la +tient haletante et immobile dans le cercle magique qu'il trace au-dessus +d'elle, l'âme de Lélio, sa grande âme de tragédien et de poète, +enveloppait toutes mes facultés et me plongeait dans la torpeur de +l'admiration. J'écoutais, les mains contractées sur mon genou, le menton +appuyé sur le velours d'Utrecht de la loge, le front baigné de sueur. Je +retenais ma respiration, je maudissais la clarté fatigante des lumières, +qui lassait mes yeux secs et brûlants, attachés à tous ses gestes, à +tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre palpitation de son sein, +le moindre pli de son front. Ses émotions feintes, ses malheurs de +théâtre, me pénétraient comme des choses réelles. Je ne savais bientôt +plus distinguer l'erreur de la vérité. Lélio n'existait plus pour moi: +c'était Rodrigue, c'était Bajazet, c'était Hippolyte. Je haïssais ses +ennemis, je tremblais pour ses dangers; ses douleurs me faisaient +répondre avec lui des flots de larmes; sa mort m'arrachait des cris que +j'étais forcée d'étouffer en mâchant mon mouchoir. Dans les entr'actes, +je tombais épuisée au fond de ma loge; j'y restais comme morte, jusqu'à +ce que l'aigre ritournelle m'eût annoncé le lever du rideau. Alors je +ressuscitais, je redevenais forte et ardente, pour admirer, pour sentir, +pour pleurer. Que de fraîcheur, que de poésie, que de jeunesse il y +avait dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette génération +fût de glace pour ne pas tomber à ses pieds. + +Et pourtant, quoiqu'il choquât toutes les idées reçues, quoiqu'il +lui fût impossible de se faire au goût de ce sot public, quoiqu'il +scandalisât les femmes par le désordre de sa tenue, quoiqu'il offensât +les hommes par ses mépris pour leurs sottes exigences, il avait des +moments de puissance sublime et de fascination irrésistible, où il +prenait tout ce public rétif et ingrat dans son regard et dans sa +parole, comme dans le creux de sa main, et il le forçait d'applaudir et +de frissonner. Cela était rare, parce que l'on ne change pas +subitement tout l'esprit d'un siècle; mais quand cela arrivait, les +applaudissements étaient frénétiques; il semblait que, subjugués alors +par son génie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs injustices. +Moi, je croyais plutôt que cet homme avait par instants une puissance +surnaturelle, et que ses plus amers contempteurs se sentaient entraînés +à le faire triompher malgré eux. En vérité, dans ces moments-là la salle +de la Comédie-Française semblait frappée de délire, et en sortant on se +regardait tout étonné d'avoir applaudi Lélio. Pour moi, je me livrais +alors à mon émotion; je criais, je pleurais, je le nommais avec passion, +je l'appelais avec folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le +grand orage qui éclatait autour de moi. + +D'autres fois on le sifflait dans des situations où il me semblait +sublime, et je quittais le spectacle avec rage. Ces jours-là étaient les +plus dangereux pour moi. J'étais violemment tentée d'aller le trouver, +de pleurer avec lui, de maudire le siècle et de le consoler en lui +offrant mon enthousiasme et mon amour. + +Un soir que je sortais par le passage dérobé où j'étais admise, je vis +passer rapidement devant moi un homme petit et maigre qui se dirigeait +vers la rue. Un machiniste lui ôta son chapeau en lui disant: «Bonsoir, +monsieur Lélio.» Aussitôt, avide de regarder de près cet homme +extraordinaire, je m'élance sur ses traces, je traverse la rue, et sans +me soucier du danger auquel je m'expose, j'entre avec lui dans un café. +Heureusement c'était un café borgne, où je ne devais rencontrer aucune +personne de mon rang. + +Quand, à la clarté d'un mauvais lustre enfumé, j'eus jeté les yeux sur +Lélio, je crus m'être trompée et avoir suivi un autre que lui. Il avait +au moins trente-cinq ans: il était jaune, flétri, usé; il était mal mis; +il avait l'air commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait +la main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait horriblement. +Il me fallut entendre prononcer plusieurs fois son nom pour m'assurer +que c'était bien là le dieu du théâtre et l'interprète du grand +Corneille. Je ne retrouvais plus rien en lui des charmes qui m'avaient +fascinée, pas même son regard si noble, si ardent et si triste. Son +oeil était morne, éteint, presque stupide; sa prononciation accentuée +devenait ignoble en s'adressant au garçon de café, en parlant de jeu, +de cabaret et de filles. Sa démarche était lâche, sa tournure sale, ses +joues mal essuyées de fard. Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio. Le +temple était vide et pauvre; l'oracle était muet; le dieu s'était fait +homme; pas même homme, comédien. + +Il sortit, et je restai longtemps stupéfaite à ma place, ne songeant +point à avaler le vin chaud épicé que j'avais demandé pour me donner un +air cavalier. Quand je m'aperçus du lieu où j'étais et des regards qui +s'attachaient sur moi, la peur me prit; c'était la première fois de +ma vie que je me trouvais dans une situation si équivoque et dans un +contact si direct avec des gens de cette classe; depuis, l'émigration +m'a bien aguerrie à ces inconvenances de position. + +Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer. Le garçon +courut après moi. J'eus une honte effroyable; il fallut rentrer, +m'expliquer au comptoir, soutenir tous les regards méfiants et moqueurs +dirigés sur moi. Quand je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je +cherchai vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus devant +la Comédie; Des pas lourds se faisaient entendre toujours sur les miens. +Je me retournai en tremblant; je vis un grand escogriffe que j'avais +remarqué dans un coin du café, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou +de quelque chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me dit, +la frayeur m'ôtait l'intelligence; cependant j'eus assez de présence +d'esprit pour m'en débarrasser. Transformée tout d'un coup en héroïne +par ce courage que donne la peur, je lui allongeai rapidement un coup de +canne dans la figure, et, jetant aussitôt la canne pour mieux courir, +tandis qu'il restait étourdi de mon audace, je pris ma course, légère +comme un trait, et ne m'arrêtai que chez Florence. Quand je m'éveillai +le lendemain à midi dans mon lit à rideaux ouatés et à chapiteaux de +plumes rosés, je crus avoir fait un rêve, et j'éprouvai de ma déception +et de mon aventure de la veille une grande mortification. Je me crus +sérieusement guérie de mon amour, et j'essayai de m'en féliciter; mais +ce fut en vain. J'en éprouvais un regret mortel; l'ennui retombait sur +ma vie, tout se désenchantait. Ce jour-là je mis Larrieux à la porte. + +Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes des +autres soirs. Le monde me sembla insipide. J'allai à l'église; j'écoutai +la conférence, résolue à me faire dévote; je m'y enrhumai: j'en revins +malade. + +Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrières vint me voir, +m'assura que je n'avais point de fièvre, que le lit me rendait malade, +qu'il fallait me distraire, sortir, aller à la Comédie. Je crois qu'elle +avait des vues sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort. + +Il en arriva autrement; elle me força d'aller avec elle voir jouer +_Cinna_. «Vous ne venez plus au spectacle, me disait-elle; c'est la +dévotion et l'ennui qui vous minent. Il y a longtemps que vous n'avez +vu Lélio; il a fait des progrès; on l'applaudit quelquefois maintenant; +j'ai dans l'idée qu'il deviendra supportable.» + +Je ne sais comment je me laissai entraîner. Au reste, désenchantée de +Lélio comme je l'étais, je ne risquais plus de me perdre en affrontant +ses séductions en public. Je me parai excessivement, et j'allai en +grande loge d'avant-scène braver un danger auquel je ne croyais plus. + +Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lélio fut sublime, et je +m'aperçus que jamais je n'en avais été plus éprise. L'aventure de la +veille ne me paraissait plus qu'un rêve; il ne se pouvait pas que Lélio +fût autre qu'il ne me paraissait sur la scène. Malgré moi, je retombai +dans toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer. Je +fus forcée de couvrir mon visage en pleurs de mon mouchoir; dans mon +désordre, j'effaçai mon rouge, j'enlevai mes mouches, et la comtesse +de Ferrières m'engagea à me retirer au fond de ma loge, parce que mon +émotion faisait événement dans la salle. Heureusement j'eus l'adresse de +faire croire que tout cet attendrissement était produit par le jeu de +mademoiselle Hippolyte Clairon. C'était, à mon avis, une tragédienne +bien froide et bien compassée, trop supérieure peut-être, par son +éducation et son caractère, à la profession du théâtre comme on +l'entendait alors; mais la manière dont elle disait _Tout beau_, dans +_Cinna_, lui avait fait une réputation de haut lieu. + +Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lélio, elle devenait +très-supérieure à elle-même. Quoiqu'elle affichât aussi un mépris de bon +ton pour sa méthode, elle subissait l'influence de son génie sans s'en +apercevoir, et s'inspirait de lui lorsque la passion les mettait en +rapport sur la scène. + +Ce soir-là Lélio me remarqua, soit pour ma parure, soit pour mon +émotion; car je le vis se pencher, dans un instant où il était hors +de scène, vers un des hommes qui étaient assis à cette époque sur le +théâtre, et lui demander mon nom. Je compris cela à la manière dont +leurs regards me désignèrent. J'en eus un battement de coeur qui faillit +m'étouffer, et je remarquai que dans le cours de la pièce les yeux de +Lélio se dirigèrent plusieurs fois de mon côté. Que n'aurais-je pas +donné pour savoir ce que lui avait dit de moi le chevalier de Brétillac, +celui qu'il avait interrogé, et qui, en me regardant, lui avait parlé à +plusieurs reprises! La figure de Lélio, forcée de rester grave pour ne +pas déroger à la dignité de son rôle, n'avait rien exprimé qui pût me +faire deviner le genre de renseignements qu'on lui donnait sur mon +compte. Je connaissais du reste fort peu ce Brétillac; je n'imaginais +pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal. + +De ce soir seulement je compris l'espèce d'amour qui m'enchaînait à +Lélio: c'était une passion tout intellectuelle, toute romanesque. Ce +n'était pas lui que j'aimais, mais le héros des anciens jours qu'il +savait représenter; ces types de franchise, de loyauté et de tendresse à +jamais perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui et par lui +reportée à une époque de vertus désormais oubliées. J'avais l'orgueil de +penser qu'en ces jours-là je n'eusse pas été méconnue et diffamée, que +mon coeur eût pu se donner, et que je n'eusse pas été réduite à aimer un +fantôme de comédie. Lélio n'était pour moi que l'ombre du Cid, que le +représentant de l'amour antique et chevaleresque dont on se moquait +maintenant en France. Lui, l'homme, l'histrion, je ne le craignais +guère, je l'avais vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lélio à +moi, c'était un être factice que je ne pouvais plus saisir dès qu'on +éloignait le lustre de la Comédie. Il lui fallait l'illusion de la +scène, le reflet des quinquets, le fard du costume pour être celui que +j'aimais. En dépouillant tout cela, il rentrait pour moi dans le néant; +comme une étoile il s'effaçait à l'éclat du jour. Hors les planches il +ne me prenait plus la moindre envie de le voir, et même j'en eusse été +désespérée. C'eût été pour moi comme de contempler un grand homme réduit +à un peu de cendre dans un vase d'argile. + +Mes fréquentes absences aux heures où j'avais l'habitude de recevoir +Larrieux, et surtout mon refus formel d'être désormais sur un autre pied +avec lui que sur celui de l'amitié, lui inspirèrent un accès de jalousie +mieux fondé, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eût ressentis. Un soir +que j'allais aux Carmélites dans l'intention de m'en échapper par +l'autre issue, je m'aperçus qu'il me suivait, et je compris qu'il serait +désormais presque impossible de lui cacher mes courses nocturnes. Je +pris donc le parti d'aller publiquement au théâtre. J'acquis peu à peu +l'hypocrisie nécessaire pour renfermer mes impressions, et d'ailleurs je +me mis à professer hautement pour Hippolyte Clairon une admiration +qui pouvait donner le change sur mes véritables sentiments. J'étais +désormais plus gênée; forcée comme je l'étais de m'observer +attentivement, mon plaisir était moins vif et moins profond. Mais de +cette situation il en naquit une autre qui établit une compensation +rapide. Lélio me voyait, il m'observait; ma beauté l'avait frappé, ma +sensibilité le flattait. Ses regards avaient peine à se détacher de moi. +Quelquefois il en eut des distractions qui mécontentèrent le public. +Bientôt il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait à en perdre la +tête. + +Ma loge ayant semblé faire envie à la princesse de Vaudemont, je la lui +avais cédée pour en prendre une plus petite, plus enfoncée et mieux +située. J'étais tout à fait sur la rampe, je ne perdais pas un regard +de Lélio, et les siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre. +D'ailleurs, je n'avais même plus besoin de ce moyen pour correspondre +avec toutes ses sensations: dans le son de sa voix, dans les soupirs de +son sein, dans l'accent qu'il donnait à certains vers, à certains mots, +je comprenais qu'il s'adressait à moi. J'étais la plus fière et la plus +heureuse des femmes; car à ces heures-là ce n'était pas du comédien, +c'était du héros que j'étais aimée. + +Eh bien! après deux années d'un amour que j'avais nourri inconnu et +solitaire au fond de mon âme, trois hivers s'écoulèrent encore sur cet +amour désormais partagé sans que jamais mon regard donnât à Lélio le +droit d'espérer autre chose que ces rapports intimes et mystérieux. J'ai +su depuis que Lélio m'avait souvent suivie dans les promenades; je ne +daignai pas l'apercevoir ni le distinguer dans la foule, tant j'étais +peu avertie par le désir de le distinguer hors du théâtre. Ces cinq +années sont les seules que j'aie vécu sur quatre-vingts. + +Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom d'un nouvel acteur +engagé à la Comédie-Française, à la place de Lélio, qui partait pour +l'étranger. Cette nouvelle fut un coup mortel pour moi; je ne concevais +point comment je pourrais vivre désormais sans cette émotion, sans cette +existence de passion et d'orage. Cela fit faire à mon amour un progrès +immense et faillit me perdre. + +Désormais je ne me combattis plus pour étouffer dès sa naissance toute +pensée contraire à la dignité de mon rang. Je ne m'applaudis plus de +ce qu'était réellement Lélio. Je souffris, je murmurai en secret de +ce qu'il n'était point ce qu'il paraissait être sur les planches, et +j'allai jusqu'à le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque +soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes préjugés et +toutes les répugnances de mon organisation. Maintenant que j'allais +perdre cet être moral qui remplissait depuis si longtemps mon âme, il +me prenait envie de réaliser tous mes rêves et d'essayer de la vie +positive, sauf à détester ensuite et la vie, et Lélio, et moi-même. + +J'en étais à ces irrésolutions, lorsque je reçus une lettre d'une +écriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que j'aie conservée +parmi les mille protestations écrites de Larrieux et les mille +déclarations parfumées de cent autres. C'est qu'en effet c'est la seule +lettre d'amour que j'aie reçue.» + +La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une main assurée +un coffre de marqueterie, et en tira une lettre bien froissée, bien +amincie, que je lus avec peine. + +«MADAME, + +«Je suis moralement sûr que cette lettre ne vous inspirera que du +mépris; vous ne la trouverez même pas digne de votre colère. Mais +qu'importe à l'homme qui tombe dans un abîme une pierre de plus ou de +moins dans le fond? Vous me considérerez comme un fou, et vous ne vous +tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez peut-être en secret, car vous +ne pourrez pas douter de ma sincérité. Quelque humble que la piété vous +ait faite, vous comprendrez peut-être l'étendue de mon désespoir; vous +devez savoir déjà , Madame, ce que vos yeux peuvent faire de mal et de +bien. + +«Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensée de compassion, +si ce soir, à l'heure avidement appelée où chaque soir je recommence +à vivre, j'aperçois sur vos traits une-légère expression de pitié, je +partirai moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir qui me +donnera peut-être la force de vivre ailleurs et d'y poursuivre mon +ingrate et pénible carrière. + +«Mais vous devez le savoir déjà , Madame: il est impossible que mon +trouble, mon emportement, mes cris de colère et de désespoir ne m'aient +pas trahi vingt fois sur la scène. Vous n'avez pas pu allumer tous ces +feux sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez. Ah! vous +avez peut-être joué comme le tigre avec sa proie, vous vous êtes fait un +amusement peut-être de mes tourments et de mes folies. + +«Oh! non: c'est trop de présomption. Non, Madame, je ne le crois pas; +vous n'y avez jamais songé. Vous êtes sensible aux vers du grand +Corneille, vous vous identifiez avec les nobles passions de la tragédie: +voilà tout. Et moi, insensé, j'ai osé croire que ma voix seule éveillait +quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait un écho dans le vôtre, +qu'il y avait entre vous et moi quelque chose de plus qu'entre moi et le +public. Oh! c'était une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi, +Madame; que vous importe? Craindriez-vous que j'allasse m'en vanter? De +quel droit pourrais-je le faire, et quel titre aurais-je pour être cru +sur ma parole? Je ne ferais que me livrer à la risée des gens sensés. +Laissez-la-moi, vous dis-je, cette conviction que j'accueille en +tremblant et qui m'a donné plus de bonheur à elle seule que la sévérité +du public envers moi ne m'a donné de chagrin. Laissez-moi vous bénir, +vous remercier à genoux de cette sensibilité que j'ai découverte dans +votre âme et que nulle autre âme ne m'a accordée, de ces larmes que je +vous ai vue verser sur mes malheurs de théâtre, et qui ont souvent porté +mes inspirations jusqu'au délire; de ces regards timides qui, je l'ai +cru du moins, cherchaient à me consoler des froideurs de mon auditoire. + +«Oh! pourquoi êtes-vous née dans l'éclat et dans le faste! pourquoi ne +suis-je qu'un pauvre artiste sans gloire et sans nom! Que n'ai-je la +faveur du public et la richesse d'un financier à troquer contre un +nom, contre un de ces titres que jusqu'ici j'ai dédaignés, et qui me +permettraient peut-être d'aspirer à vous! Autrefois je préférais la +distinction du talent à toute autre; je me demandais à quoi bon être +chevalier ou marquis, si ce n'est pour être sot, fat et impertinent; je +haïssais l'orgueil des grands, et je me croyais assez vengé de leurs +dédains si je m'élevais au-dessus d'eux par mon génie. + +«Chimères et déceptions! mes forces ont trahi mon ambition insensée. +Je suis resté obscur; j'ai fait pis, j'ai frisé le succès, et je l'ai +laissé échapper. Je croyais me sentir grand, et on m'a jeté dans la +poussière; je m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamné au +ridicule. La destinée m'a pris avec mes rêves démesurés et mon âme +audacieuse, et elle m'a brisé comme un roseau! Je suis un homme bien +malheureux! + +«Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jeté mes regards au +delà de cette rampe de quinquets qui trace une ligne invincible entre +moi et le reste de la société. C'est pour moi le cercle de Popilius. +J'ai voulu le franchir! J'ai osé avoir des yeux, moi comédien, et les +arrêter sur une belle femme! sur une femme si jeune, si noble, si +aimante et placée si haut! car vous êtes tout cela, Madame, je le sais. +Le monde vous accuse de froideur et de dévotion outrée, moi seul je +vous juge et je vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos +larmes, ont suffi pour démentir les fables stupides qu'un chevalier de +Brétillac m'a débitées contre vous. + +«Mais quelle destinée est donc aussi la vôtre! Quelle étrange fatalité +pèse donc sur vous comme sur moi pour qu'au sein d'un monde si brillant +et qui se dit si éclairé, vous n'ayez trouvé pour vous rendre justice +que le coeur d'un pauvre comédien? Eh bien! rien ne m'ôtera cette pensée +triste et consolante; c'est que, si nous étions nés sur le même échelon +de la société, vous n'auriez pas pu m'échapper, quels qu'eussent été mes +rivaux, quelle que soit ma médiocrité. Il aurait fallu vous rendre à une +vérité, c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand que leurs +fortunes et leurs titres, la puissance de vous Aimer. + +«LÉLIO.» + +Cette lettre, continua la marquise, étrange pour le temps où elle fut +écrite, me sembla, malgré quelques souvenirs de déclamation racinienne +qui percent dans le commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai +un sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversée. +Le reste de fierté qui combattait en moi s'évanouit. J'eusse donné tous +mes jours pour une heure d'un pareil amour. + +Je ne vous raconterai pas mes anxiétés, mes fantaisies, mes terreurs; +moi-même je ne pourrais en retrouver le fil et la liaison. Je répondis +quelques mots que voici, autant que je me les rappelle: + +«Je ne vous accuse pas, Lélio, j'accuse la destinée; je ne vous plains +pas seul, je me plains aussi. Pour aucune raison d'orgueil, de prudence +ou de pruderie, je ne voudrais vous retirer la consolation de vous +croire distingué de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule que j'aie à +vous offrir. Je ne puis jamais consentir à vous voir.» + +Le lendemain je reçus un billet que je lus à la hâte, et que j'eus +à peine le temps de jeter au feu pour le dérober à Larrieux, qui me +surprit occupée à le lire. Il était à peu près conçu en ces termes: + +«Madame, il faut que je vous parle ou que je meure. Une fois, une seule +fois, une heure seulement, si vous voulez. Que craignez-vous donc d'une +entrevue, puisque vous vous fiez à mon honneur et à ma discrétion? +Madame, je sais qui vous êtes; je connais l'austérité de vos moeurs, je +connais votre piété, je connais même vos sentiments pour le vicomte de +Larrieux. Je n'ai pas la sottise d'espérer de vous autre chose qu'une +parole de pitié; mais il faut qu'elle tombe de vos lèvres sur moi. Il +faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut que mon coeur +se brise. + +«LÉLIO.» + +Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse confiance est +glorieuse dans le danger, que je n'eus pas un instant la crainte d'être +raillée par un impudent libertin. Je crus religieusement à l'humble +sincérité de Lélio. D'ailleurs j'étais payée pour avoir confiance en +ma force; je résolus de le voir. J'avais complètement oublié sa figure +flétrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais plus de lui +que le prestige de son génie, son style et son amour. Je lui répondis: + +«Je vous verrai; trouvez un lieu sûr; mais n'espérez de moi que ce que +vous demandez. J'ai foi en vous comme en Dieu. Si vous cherchiez à en +abuser, vous seriez un misérable, et je ne vous craindrais pas.» + +<b>RÉPONSE.</b> «Votre confiance vous sauverait du dernier des +scélérats. Vous verrez, Madame, que Lélio n'en est pas indigne. Le duc +de *** a eu la bonté de me proposer souvent sa maison de la rue de +Valois; qu'en aurais-je fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour +moi qu'une femme sous le ciel. Daignez être au rendez-vous au sortir de +la comédie.» + +Suivaient les indications de lieu. + +Je reçus ce billet à quatre heures. Toute cette négociation s'était +passée dans l'espace d'un jour. J'avais employé cette journée à +parcourir mes appartements comme une personne privée de raison; j'avais +la fièvre. Cette rapidité d'événements et de décisions, contraires à +cinq ans de résolutions, m'emportait comme un rêve; et quand j'eus pris +le dernier parti, quand je vis que je m'étais engagée et qu'il n'était +plus temps de reculer, je tombai accablée sur mon ottomane, ne respirant +plus et voyant ma chambre tourner sous mes pieds. + +Je fus sérieusement incommodée; il fallut envoyer chercher un chirurgien +qui me saigna. Je défendis à mes gens de dire un mot à qui que ce fût +de mon indisposition; je craignais les importunités des donneurs de +conseils, et je ne voulais pas qu'on m'empêchât de sortir le soir. En +attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je défendis ma porte même +à M. de Larrieux. + +La saignée m'avait physiquement soulagée en m'affaiblissant. Je tombai +dans un grand accablement d'esprit; toutes mes illusions s'envolèrent +avec l'excitation de la fièvre. Je retrouvai la raison et la mémoire; je +me rappelai la terrible déception du café, la misérable allure de Lélio; +je m'apprêtai à rougir de ma folie, à tomber du faîte de mes chimères +dans une plate et ignoble réalité. Je ne pouvais plus comprendre comment +je m'étais décidée à troquer cette héroïque et romanesque tendresse +contre le dégoût qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait tous +mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de ce que j'avais fait; je +pleurai mes enchantements, ma vie d'amour, et l'avenir de satisfaction +pure et intime que j'allais renverser. Je pleurai surtout Lélio, qu'en +le voyant j'allais perdre à jamais, que j'avais eu tant de bonheur à +aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer dans quelques +heures. + +Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma saignée se +rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus que le temps de sonner +ma femme de chambre qui me trouva évanouie dans mon lit. Un profond et +lourd sommeil, contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi. Je ne +rêvai point, je ne souffris point, je fus comme morte pendant quelques +heures. Quand j'ouvris les yeux ma chambre était sombre, mon hôtel +silencieux; ma suivante dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je +restai quelque temps dans un état d'engourdissement et de faiblesse qui +ne me permettait pas un souvenir, pas une pensée. Tout d'un coup la +mémoire me revient; je me demande si l'heure et le jour du rendez-vous +sont passés, si j'ai dormi une heure ou un siècle, s'il fait jour ou +nuit, si mon manque de parole n'a pas tué Lélio, s'il est temps encore. +J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte quelques +instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble toute ma volonté, +je l'appelle au secours de mes membres accablés. Je m'élance sur le +parquet; j'entr'ouvre mes rideaux; je vois briller la lune sur les +arbres de mon jardin; je cours à la pendule, elle marque dix heures. Je +saute sur ma femme de chambre, je la secoue, je l'éveille en sursaut: +«Quinette, quel jour sommes-nous?» Elle quitte sa chaise en criant +et veut fuir, car elle me croit dans le délire; je la retiens, je la +rassure; j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie +Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde avec stupeur. Enfin elle +se convainc que j'ai toute ma tête; elle transmet mon ordre et s'apprête +à m'habiller. + +Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes habits; je ne +plaçai dans mes cheveux aucun ornement; je refusai de mettre du rouge. +Je voulais avant tout inspirer à Lélio l'estime et le respect, qui +m'étaient plus précieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment +de plaisir lorsque Quinette, étonnée de tout ce qui me passait par +l'esprit, me dit, en me regardant de la tête aux pieds: «En vérité, +Madame, je ne sais pas comment vous faites; vous n'avez qu'une simple +robe blanche sans queue et sans panier; vous êtes malade et pâle comme +la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une mouche; eh bien! je +veux mourir si je vous ai jamais vue aussi belle que ce soir. Je plains +les hommes qui vous regarderont! + +--Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette? + +--Hélas! madame la marquise, je demande tous les jour au ciel de le +devenir comme vous; mais jusqu'ici... + +--Allons, ingénue, donne-moi mon mantelet et mon manchon. + +A minuit j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais soigneusement +voilée. Une espèce de valet de chambre vint me recevoir; c'était le seul +hôte visible de cette mystérieuse demeure. Il me conduisit à travers les +détours d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans l'ombre et +le silence. Après avoir déposé dans le vestibule sa lanterne de soie +verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement obscur et profond, me +montra d'un geste respectueux et d'un air impassible le rayon de lumière +qui arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse, comme s'il +eût craint d'éveiller les échos endormis: «Madame est seule, personne +n'est encore arrivé. Madame trouvera dans le salon d'été une sonnette à +laquelle je répondrai si elle a besoin de quelque chose.» Et il disparut +comme par enchantement, en refermant la porte sur moi. + +Il me prit une peur horrible; je craignis d'être tombée dans un +guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitôt; son air solennellement +bête me rassura. Je lui demandai quelle heure il était; je le savais +fort bien: j'avais fait sonner plus de dix fois ma montre dans la +voiture. «Il est minuit, répondit-il sans lever les yeux sur moi.» Je +vis que c'était un homme parfaitement instruit des devoirs de sa charge. +Je me décidai à pénétrer jusqu'au salon d'été, et je me convainquis de +l'injustice de mes craintes en voyant toutes les portes qui donnaient +sur le jardin fermées seulement par des portières de soie peinte à +l'orientale. Rien n'était délicieux comme ce boudoir, qui n'était, à +vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnête du monde. Les murs +étaient de stuc blanc comme la neige, les cadres des glaces en argent +mat; des instruments de musique, d'une richesse extraordinaire, étaient +épars sur des meubles de velours blanc à glands de perles. Toute la +lumière arrivait du haut, mais cachée par des feuilles d'albâtre, qui +formaient comme un plafond à la rotonde. On aurait pu prendre cette +clarté mate et douce pour celle de la lune. J'examinai avec curiosité, +avec intérêt, cette retraite, à laquelle mes souvenirs ne pouvaient rien +comparer. C'était et ce fut la seule fois de ma vie que je mis le pied +dans une petite maison; mais soit que ce ne fût pas la pièce destinée +à servir de temple aux galants mystères qui s'y célébraient, soit que +Lélio en eût fait disparaître tout objet qui eût pu blesser ma vue et +me faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune des +répugnances que j'avais senties en y entrant. Une seule statue de marbre +blanc en décorait le milieu; elle était antique, et représentait Isis +voilée, avec un doigt sur ses lèvres. Les glaces qui nous reflétaient, +elle et moi, pâles et vêtues de blanc, et chastement drapées toutes +deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer pour +distinguer sa forme de la mienne. + +Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et délicieux à la fois, fut +interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se referma; des pas légers +firent doucement craquer les parquets. Je tombai sur un fauteuil, plus +morte que vive; j'allais voir Lélio de près, hors du théâtre. Je fermai +les yeux, et je lui dis intérieurement adieu avant de les rouvrir. + +Mais quelle fut ma surprise! Lélio était beau comme les anges; il +n'avait pas pris le temps d'ôter son costume de théâtre: c'était le plus +élégant que je lui eusse vu. Sa taille, mince et souple, était serrée +dans un pourpoint espagnol de satin blanc. Ses noeuds d'épaule et de +jarretière étaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de même +couleur, était jeté sur son épaule. Il avait une énorme fraise de point +d'Angleterre, les cheveux courts et sans poudre; une toque ombragée de +plumes blanches se balançait sur son front, où brillait une rosace de +diamants. C'était dans ce costume qu'il venait de jouer le rôle de don +Juan du _Festin de Pierre_. Jamais je ne l'avais vu aussi beau, aussi +jeune, aussi poétique, que dans ce moment. Vélasquez se fût prosterné +devant un tel modèle. + +Il se mit à mes genoux. Je ne pus m'empêcher de lui tendre la main. Il +avait l'air si craintif et si soumis! Un homme épris au point d'être +timide devant une femme, c'était si rare dans ce temps-là ! et un homme +de trente-cinq ans, un comédien! + +N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il était dans toute la +fraîcheur de l'adolescence. Sous ces blancs habits, il ressemblait à +un jeune page; son front avait toute la pureté, son coeur agité toute +l'ardeur d'un premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers +dévorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tête sur mes genoux; je +caressai son front brûlant, ses cheveux rudes et noirs, son cou brun, +qui se perdait dans la molle blancheur de sa collerette, et Lélio ne +s'enhardit point. Tous ses transports se concentrèrent dans son coeur; +il se mit à pleurer comme une femme. Je fus inondée de ses sanglots. + +Oh! je vous avoue que j'y mêlai les miens avec délices. Je le forçai de +relever sa tête et de me regarder. Qu'il était beau, grand Dieu! Que ses +yeux avaient d'éclat et de tendresse! Que son âme vraie et chaleureuse +prêtait de charmes aux défauts même de sa figure et aux outrages des +veilles et des années! Oh! la puissance de l'âme! qui n'a pas compris +ses miracles n'a jamais aimé! En voyant des rides prématurées à son beau +front, de la langueur à son sourire, de la pâleur à ses lèvres, j'étais +attendrie; j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les dégoûts et +les travaux de sa vie. Je m'identifiais à toutes ses peines, même à +celles de son long amour sans espoir pour moi, et je n'avais plus qu'une +volonté, celle de réparer le mal qu'il avait souffert. + +«Mon cher Lélio, mon grand Rodrigue, mon beau don Juan! lui disais-je +dans mon égarement.» Ses regards me brûlaient. Il me parla, il me +raconta toutes les phases, tous les progrès de son amour; il me dit +comment, d'un histrion aux moeurs relâchées, j'avais fait de lui un +homme ardent et vivace, comme je l'avais élevé à ses propres yeux, comme +je lui avais rendu le courage et les illusions de la jeunesse; il me +dit son respect, sa vénération pour moi, son mépris pour les sottes +forfanteries de l'amour à la mode; il me dit qu'il donnerait tous les +jours qui lui restaient à vivre pour une heure passée dans mes bras, +mais qu'il sacrifierait cette heure-là et tous les jours à la crainte de +m'offenser. Jamais éloquence plus pénétrante n'entraîna le coeur +d'une femme; jamais le tendre Racine ne fit parler l'amour avec cette +conviction, cette poésie et cette force. Tout ce que la passion peut +inspirer de délicat et de grave, de suave et d'impétueux, ses paroles, +sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission me l'apprirent. Hélas! +s'abusait-il lui-même? jouait-il la comédie? + +--Je ne le crois certainement pas,» m'écriai-je en regardant la +marquise. Elle semblait rajeunir en parlant et dépouiller ses cent ans, +comme la fée Urgèle. Je ne sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a +point de rides. + +«Écoutez la fin, me dit-elle. Brûlée, égarée, perdue par tout ce qu'il +me disait, je jetai mes deux bras autour de lui, je frissonnai en +touchant le satin de son habit, en respirant le parfum de ses cheveux. +Ma tête s'égara. Tout ce que j'ignorais, tout ce que je croyais être +incapable de ressentir, se révéla à moi; mais ce fut trop violent, je +m'évanouis. + +Il me rappela à moi-même par de prompt secours. Je le trouvai à mes +pieds, plus timide, plus ému que jamais. «Ayez pitié de moi, me dit-il; +tuez-moi, chassez-moi...» Il était plus pâle et plus mourant que moi. + +Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées dans le +cours d'une si orageuse journée me faisaient rapidement passer d'une +disposition à une autre. Ce rapide éclair d'une nouvelle existence avait +pâli; mon sang était redevenu calme; les délicatesses du véritable amour +reprirent le dessus. + +«Écoutez, Lélio, lui dis-je, ce n'est point le mépris qui m'arrache à +vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes les susceptibilités +qu'on nous inculque dès l'enfance, et qui deviennent pour nous comme une +seconde nature; mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir, +puisque ma nature elle-même vient d'être transformée en une autre +qui m'était inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi à vous résister. +Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction délicieuse de ne vous avoir +aimé qu'avec le coeur. Peut-être, si je n'avais appartenu à personne, me +donnerais-je à vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanée; +sachez qu'entraînée par l'horrible nécessité de faire comme tout le +monde, j'ai subi les caresses d'un homme que je n'ai jamais aimé; sachez +que le dégoût que j'en ai ressenti a éteint chez moi l'imagination au +point que je vous haïrais peut-être à présent si j'avais succombé tout +à l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez pur dans mon +coeur et dans ma mémoire. Séparons-nous pour jamais, et emportons d'ici +tout un avenir de pensées riantes et de souvenirs adorés. Je jure, +Lélio, que je vous aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glaces de +l'âge n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de n'être +jamais à un autre homme après vous avoir résisté. Cet effort ne me sera +pas difficile, et vous pouvez me croire.» + +Lélio se prosterna devant moi; il ne m'implora point, il ne me fit point +de reproches; il me dit qu'il n'avait pas espéré tout le bonheur que je +lui avais donné, et qu'il n'avait pas le droit d'en exiger davantage. +Cependant, en recevant ses adieux, son abattement et l'émotion de sa +voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas à moi avec +bonheur, si les extases de cette nuit ne répandraient pas leurs charmes +sur tous ses jours, si ses peines passées et futures n'en seraient pas +adoucies chaque fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et +promettre tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau à mes pieds, et +baisa ma robe avec emportement. Je sentis que je chancelais; je lui fis +un signe, et il s'éloigna. La voiture que j'avais fait demander arriva. +L'intendant automate de ce séjour clandestin frappa trois coups en +dehors pour m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir; il +avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il céda. Alors +je franchis la porte, et, comme il voulait me suivre, je lui montrai une +chaise au milieu du salon, au dessous de la statue d'Isis. Il s'y assit. +Un sourire passionné erra sur ses lèvres, ses yeux firent jaillir un +dernier éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore beau, +encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de quelques pas, et au +moment de le perdre pour jamais, je me retournai et jetai sur lui un +dernier regard. Le désespoir l'avait brisé. Il était redevenu vieux, +décomposé, effrayant. Son corps semblait paralysé. Sa lèvre contractée +essayait un sourire égaré. Son oeil était vitreux et terne: ce n'était +plus que Lélio, l'ombre d'un amant et d'un prince.» + +La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre et en se +décomposant elle-même comme une ruine qui s'écroule, elle reprit: +«Depuis ce moment je n'ai pas entendu parler de lui.» + +La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la première; mais +avec cette terrible force d'âme que donnent l'effet des longues années, +l'amour obstiné de la vie ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint +gaie, et me dit en souriant: «Eh-bien! croirez-vous désormais à la vertu +du dix-huitième siècle? + +--Madame, lui répondis-je, je n'ai point envie d'en douter; cependant, +si j'étais moins attendri, je vous dirais peut-être que vous fûtes +très-bien avisée de vous faire saigner ce jour-là . + +--Misérables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez rien à +l'histoire du coeur.» + + + +GEORGE SAND. + +FIN DE LA MARQUISE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13025 *** diff --git a/13025-h/13025-h.htm b/13025-h/13025-h.htm new file mode 100644 index 0000000..40826fc --- /dev/null +++ b/13025-h/13025-h.htm @@ -0,0 +1,1606 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>The book</title> + <meta name="author" content=" "> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.dropcap {float: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13025 ***</div> + +<div align="center"> +<img src="images/ill_1.png" alt=""></div> + +<h1>LA MARQUISE</h1> + +<br><br> +<h2>I.</h2> + +<p>La marquise de R... n'était pas fort spirituelle, quoiqu'il +soit reçu en littérature que toutes les vieilles femmes +doivent pétiller d'esprit. Son ignorance était extrême sur +toutes les choses que le frottement du monde ne lui avait +point apprises. Elle n'avait pas non plus cette excessive +délicatesse d'expression, cette pénétration exquise, ce +tact merveilleux qui distinguent, à ce qu'on dit, les +femmes qui ont beaucoup vécu. Elle était, au contraire, +étourdie, brusque, franche, quelquefois même cynique. +Elle détruisait absolument toutes les idées que je m'étais +faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle +était bien marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV; +mais, comme ç'avait été dès lors un caractère d'exception, +je vous prie de ne pas chercher dans son histoire +l'étude sérieuse des moeurs d'une époque. La société me +semble si difficile à connaître bien et à bien peindre dans +tous les temps, que je ne veux point m'en mêler. Je me +bornerai à vous raconter de ces faits particuliers qui établissent +des rapports de sympathie irrécusable entre les +hommes de toutes les sociétés et de tous les siècles.</p> + +<p>Je n'avais jamais trouvé un grand charme dans la société +de cette marquise. Elle ne me semblait remarquable +que pour la prodigieuse mémoire qu'elle avait conservée +du temps de sa jeunesse, et pour la lucidité virile avec +laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste, elle était, +comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la +veille et insouciante des événements qui n'avaient point +sur sa destinée une influence directe.</p> + +<p>Elle n'avait pas eu une de ces beautés piquantes qui, +manquant d'éclat et de régularité, ne pouvaient se passer +d'esprit. Une femme ainsi faite en acquérait pour devenir +aussi belle que celles qui l'étaient davantage. La marquise, +au contraire, avait eu le malheur d'être incontestablement +belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle +avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie +d'étaler dans sa chambre à tous les regards. Elle y était +représentée en nymphe chasseresse, avec un corsage de +satin imprimé imitant la peau de tigre, des manches de +dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de +perles qui se jouait sur ses cheveux crêpés. C'était, malgré +tout, une admirable peinture, et surtout une admirable +femme; grande, svelte, brune, avec des yeux noirs, +des traits sévères et nobles, une bouche vermeille qui +ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait +le désespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle, +le satin et la poudre, c'eût été vraiment là une de +ces nymphes fières et agiles que les mortels apercevaient +au fond des forêts ou sur le flanc des montagnes pour en +devenir fous d'amour et de regret.</p> + +<p>Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De +son propre aveu, elle avait passé pour manquer d'esprit. +Les hommes blasés d'alors aimaient moins la beauté pour +elle-même que pour ses agaceries coquettes. Des femmes +infiniment moins admirées lui avaient ravi tous ses adorateurs, +et, ce qu'il y a d'étrange, elle n'avait pas semblé +s'en soucier beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconté, <i>à bâtons +rompus</i>, de sa vie me faisait penser que ce coeur-là +n'avait point eu de jeunesse, et que la froideur de l'égoïsme +avait dominé toute autre faculté. Cependant je voyais autour +d'elle des amitiés assez vives pour la vieillesse: ses +petits-enfants la chérissaient, et elle faisait du bien sans +ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes, +et avouait n'avoir jamais aimé son amant, le +vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas trouver d'autre +explication à son caractère.</p> + +<p>Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume. +Il y avait de la tristesse dans ses pensées. «Mon cher +enfant, me dit-elle, le vicomte de Larrieux vient de mourir +de sa goutte; c'est une grande douleur pour moi, qui +fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant +de voir comme l'on meurt! Ce n'est pas étonnant, +il était si vieux!</p> + +<p>—Quel âge avait-il? demandai-je.</p> + +<p>—Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts; +mais je ne suis pas infirme comme il l'était; je +dois espérer de vivre plus que lui. N'importe! voici plusieurs +de mes amis qui s'en vont cette année, et on a beau +se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne peut +pas s'empêcher d'avoir peur quand on voit partir ainsi +ses contemporains.</p> + +<p>—Ainsi, lui dis-je, voilà tous les regrets que vous lui +accordez, à ce pauvre Larrieux, qui vous a adorée pendant +soixante ans, qui n'a cessé de se plaindre de vos +rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebuté? C'était le +modèle des amants, celui-là ! On ne fait plus de pareils +hommes!</p> + +<p>—Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid, +cet homme avait la manie de se lamenter et de se dire +malheureux. Il ne l'était pas du tout, chacun le sait.»</p> + +<p>Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai +de questions sur ce vicomte de Larrieux et sur elle-même; +et voici la singulière réponse que j'en obtins.</p> + +<p>«Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez +comme une personne d'un caractère très-maussade et +très-inégal. Il se peut que cela soit. Jugez-en vous-même: +je vais vous dire toute mon histoire, et vous confesser +des travers que je n'ai jamais dévoilés à personne. Vous +qui êtes d'une époque sans préjugés, vous me trouverez +moins coupable peut-être que je ne me le semble à moi-même; +mais, quelle que soit l'opinion que vous prendrez +de moi, je ne mourrai pas sans m'être fait connaître à +quelqu'un. Peut-être me donnerez-vous quelque marque +de compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs.</p> + +<p>Je fus élevée à Saint-Cyr. L'éducation brillante qu'on +y recevait produisait effectivement fort peu de chose. +J'en sortis à seize ans pour épouser le marquis de R..., +qui en avait cinquante, et je n'osai pas m'en plaindre, +car tout le monde me félicitait sur ce beau mariage, et +toutes les filles sans fortune enviaient mon sort.</p> + +<p>J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-là j'étais +tout à fait bête. Cette éducation claustrale avait achevé +d'engourdir mes facultés déjà très-lentes. Je sortis du +couvent avec une de ces niaises innocences dont on a +bien tort de nous faire un mérite, et qui nuisent souvent +au bonheur de toute notre vie.</p> + +<p>En effet, l'expérience que j'acquis en six mois de mariage +trouva un esprit si étroit pour la recevoir, qu'elle +ne me servit de rien. J'appris, non pas à connaître la vie, +mais à douter de moi-même. J'entrai dans le monde avec +des idées tout à fait fausses et des préventions dont toute +ma vie n'a pu détruire l'effet.</p> + +<p>A seize ans et demi j'étais veuve; et ma belle-mère, +qui m'avait prise en amitié pour la nullité de mon caractère, +m'exhorta à me remarier. Il est vrai que j'étais +grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait devait +retourner à la famille de mon mari au cas où je donnerais +un beau-père à son héritier. Dès que mon deuil fut passé, +on me produisit donc dans le monde, et l'on m'y entoura +de galants. J'étais alors dans tout l'éclat de la beauté, et, +de l'aveu de toutes les femmes, il n'était point de figure +ni de taille qui pussent m'être comparées.</p> + +<p>Mais mon mari, ce libertin vieux et blasé qui n'avait +jamais eu pour moi qu'un dédain ironique, et qui m'avait +épousée pour obtenir une place promise à ma considération, +m'avait laissé tant d'aversion pour le mariage que +jamais je ne voulus consentir à contracter de nouveaux +liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que +tous les hommes étaient les mêmes, que tous avaient +cette sécheresse de coeur, cette impitoyable ironie, ces +caresses froides et insultantes qui m'avaient tant humiliée. +Toute bornée que j'étais, j'avais fort bien compris +que les rares transports de mon mari ne s'adressaient +qu'à une belle femme, et qu'il n'y mettait rien de son +âme. Je redevenais ensuite pour lui une sotte dont il rougissait +en public, et qu'il eût voulu pouvoir renier.</p> + +<p>Cette funeste entrée dans la vie me désenchanta pour +jamais. Mon coeur, qui n'était peut-être pas destiné à +cette froideur, se resserra et s'entoura de méfiances. Je +pris les hommes en aversion et en dégoût. Leurs hommages +m'insultèrent; je ne vis en eux que des fourbes qui +se faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai +un ressentiment et une haine éternels.</p> + +<p>Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voilà +pourquoi, avec les moeurs les plus austères, je ne fus +point vertueuse. Oh! combien je regrettai de ne pouvoir +l'être! combien je l'enviai, cette force morale et religieuse +qui combat les passions et colore la vie! la mienne +fut si froide et si nulle! que n'eussé-je point donné pour +avoir des passions à réprimer, une lutte à soutenir, pour +pouvoir me jeter à genoux et prier comme ces jeunes +femmes que je voyais, au sortir du couvent, se maintenir +sages dans le monde durant quelques années à force de +ferveur et de résistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je +à faire sur la terre? Rien qu'à me parer, à me montrer +et à m'ennuyer. Je n'avais point de coeur, point de remords, +point de terreurs; mon ange gardien dormait au +lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mystères étaient +pour moi sans consolation et sans poésie. Je n'avais nul +besoin des protections célestes: les dangers n'étaient pas +faits pour moi, et je me méprisais pour ce dont j'eusse +dû me glorifier.</p> + +<p>Car il faut vous dire que je m'en prenais à moi autant +qu'aux autres quand je trouvais en moi cette volonté de +ne pas aimer dégénérée en impuissance. J'avais souvent +confié aux femmes qui me pressaient de faire choix d'un +mari ou d'un amant l'éloignement que m'inspiraient l'ingratitude, +l'égoïsme et la brutalité des hommes. Elles me +riaient au nez quand je parlais ainsi, m'assurant que +tous n'étaient pas semblables à mon vieux mari, et qu'ils +avaient des secrets pour se faire pardonner leurs défauts +et leurs vices. Cette manière de raisonner me révoltait; +j'étais humiliée d'être femme en entendant d'autres +femmes exprimer des sentiments aussi grossiers, et rire +comme des folles quand l'indignation me montait au +visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles +toutes.</p> + +<p>Et puis je retombais avec douleur sur moi-même; l'ennui +me rongeait. La vie des autres était remplie, la +mienne était vide et oisive. Alors je m'accusais de folie +et d'ambition démesurée; je me mettais à croire tout ce +que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui +prenaient si bien leur siècle comme il était. Je me disais +que l'ignorance m'avait perdue, que je m'étais forgé des +espérances chimériques, que j'avais rêvé des hommes +loyaux et parfaits qui n'étaient point de ce monde. En +un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus +envers moi.</p> + +<p>Tant que les femmes espérèrent me voir bientôt convertie +à leurs maximes et à ce qu'elles appelaient leur +sagesse, elles me supportèrent. Il y en avait même plus +d'une qui fondait sur moi un grand espoir de justification +pour elle-même, plus d'une qui avait passé des témoignages +exagérés d'une vertu farouche à une conduite +éventée, et qui se flattait de me voir donner au monde +l'exemple d'une légèreté capable d'excuser la sienne.</p> + +<p>Mais quand elles virent que cela ne se réalisait point, +que j'avais déjà vingt ans et que j'étais incorruptible, +elles me prirent en horreur; elles prétendirent que j'étais +leur critique incarnée et vivante; elles me tournèrent en +ridicule avec leurs amants, et ma conquête fut l'objet des +plus outrageants projets et des plus immorales entreprises. +Des femmes d'un haut rang dans le monde ne +rougirent point de tramer en riant d'infâmes complots +contre moi, et, dans la liberté de moeurs de la campagne, +je fus attaquée de toutes les manières avec un acharnement +de désirs qui ressemblait à de la haine. Il y eut des +hommes qui promirent à leurs maîtresses de m'apprivoiser, +et des femmes qui permirent à leurs amants de l'essayer. +Il y eut des maîtresses de maison qui s'offrirent à +égarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers. +J'eus des amis et des parents qui me présentèrent pour +me tenter, des hommes dont j'aurais fait de très-beaux +cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu l'ingénuité +de leur ouvrir toute mon âme, elles savaient fort bien +que ce n'était ni la piété, ni l'honneur, ni un ancien +amour qui me préservait, mais bien la méfiance et un +sentiment de répulsion involontaire; elles ne manquèrent +pas de divulguer mon caractère, et, sans tenir compte +des incertitudes et des angoisses de mon âme, elles répandirent +hardiment que je méprisais tous les hommes. +Il n'est rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent +plutôt le libertinage que le dédain. Aussi partagèrent-ils +l'aversion que les femmes avaient pour moi; ils +ne me recherchèrent plus que pour satisfaire leur vengeance +et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et la fausseté +écrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en +accrut chaque jour.</p> + +<p>Une femme d'esprit eût pris son parti sur tout cela; +elle eût persévéré dans la résistance, ne fût-ce que pour +augmenter la rage de ses rivales; elle se fût jetée ouvertement +dans la piété pour se rattacher à la société de ce +petit nombre de femmes vertueuses qui, même en ce +temps-là , faisaient l'édification des honnêtes gens. Mais +je n'avais pas assez de force dans le caractère pour faire +face à l'orage qui grossissait contre moi. Je me voyais +délaissée, haïe, méconnue; déjà ma réputation était +sacrifiée aux imputations les plus horribles et les plus +bizarres. Certaines femmes, vouées à la plus licencieuse +débauche, feignaient de se voir en danger auprès de moi.</p> +<br><br> + + +<h2>II.</h2> + +<p>Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans +talent, sans esprit, sans aucune qualité énergique ou séduisante, +mais doué d'une grande candeur et d'une droiture +de sentiments bien rare dans le monde où je vivais. +Je commençais à me dire qu'il fallait faire enfin un <i>choix</i>, +comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me +marier, étant mère, et, n'ayant confiance à la bonté d'aucun +homme, je ne croyais pas avoir ce droit. C'était +donc un amant qu'il me fallait accepter pour être au niveau +de la compagnie où j'étais jetée. Je me déterminai +en faveur de ce provincial, dont le nom et l'état dans le +monde me couvraient d'une assez belle protection. C'était +le vicomte de Larrieux.</p> + +<p>Il m'aimait lui, et dans la sincérité de son âme! Mais +son âme! en avait-il une? C'était un de ces hommes froids +et positifs qui n'ont pas même pour eux l'élégance du +vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait à son ordinaire, +comme mon mari m'avait quelquefois aimée. Il n'était +frappé que de ma beauté, et ne se mettait pas en peine +de découvrir mon coeur. Chez lui ce n'était pas dédain, +c'était ineptie. S'il eût trouvé en moi la puissance d'aimer, +il n'eût pas su comment y répondre.</p> + +<p>Je ne crois pas qu'il ait existé un homme plus matériel +que ce pauvre Larrieux. Il mangeait avec volupté, il +s'endormait sur tous les fauteuils, et le reste du temps il +prenait du tabac. Il était ainsi toujours occupé à satisfaire +quelque appétit physique. Je ne pense pas qu'il eût une +idée par jour.</p> + +<p>Avant de l'élever jusqu'à mon intimité, j'avais de l'amitié +pour lui, parce que si je ne trouvais en lui rien de +grand, du moins je n'y trouvais rien de méchant; et en +cela seul consistait sa supériorité sur tout ce qui m'entourait. +Je me flattai donc, en écoutant ses galanteries, +qu'il me réconcilierait avec la nature humaine, et je me +confiai à sa loyauté. Mais à peine lui eus-je donné sur +moi ces droits que les femmes faibles ne reprennent jamais, +qu'il me persécuta d'un genre d'obsession insupportable, +et réduisit tout son système d'affection aux seuls +témoignages qu'il fût capable d'apprécier.</p> + +<p>Vous voyez, mon ami, que j'étais tombée de Charybde +en Scylla. Cet homme, qu'à son large appétit et à ses habitudes +du sieste j'avais cru d'un sang si calme, n'avait +même pas en lui le sentiment de cette forte amitié que +j'espérais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui était impossible +d'avoir de l'amitié pour une belle femme. Et si +vous saviez ce qu'il appelait l'amour!</p> + +<p>Je n'ai point la prétention d'avoir été pétrie d'un autre +limon que toutes les autres créatures humaines. À présent +que je ne suis plus d'aucun sexe, je pense que j'étais +alors tout aussi femme qu'une autre, mais qu'il a manqué +au développement de mes facultés de rencontrer un +homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de +poésie sur les faits de la vie animale. Mais cela n'étant +point, vous-même, qui êtes un homme, et par conséquent +moins délicat sur cette perception de sentiment, vous +devez comprendre le dégoût qui s'empare du coeur quand +on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir +compris les besoins. En trois jours le vicomte de Larrieux +me devint insoutenable.</p> + +<p>Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'énergie de me +débarrasser de lui! Pendant soixante ans il a fait mon +tourment et ma satiété. Par complaisance, par faiblesse +ou par ennui, je l'ai supporté. Toujours mécontent de +mes répugnances, et toujours attiré vers moi par les obstacles +que je mettais à sa passion, il a eu pour moi +l'amour le plus patient, le plus courageux, le plus soutenu +et le plus ennuyeux qu'un homme ait jamais eu pour une +femme.</p> + +<p>Il est vrai que, depuis que je l'avais érigé auprès de +moi en protecteur, mon rôle dans le monde était infiniment +moins désagréable. Les hommes n'osaient plus me +rechercher; car le vicomte était un terrible ferrailleur et +un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient prédit que +j'étais incapable de fixer un homme, voyaient avec dépit +le vicomte enchaîné à mon char; et peut-être entrait-il +dans ma patience envers lui un peu de cette vanité qui +ne permet point à une femme de paraître délaissée. Il +n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans +la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'était un fort +bel homme; il avait du coeur, il savait se taire à propos, +il menait un grand train de vie, il ne manquait pas non +plus de cette fatuité modeste qui fait ressortir le mérite +d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'étaient point +du tout dédaigneuses de cette fastidieuse beauté qui me +semblait être le principal défaut du vicomte, elles étaient +surprises du dévouement sincère qu'il me marquait, et le +proposaient pour modèle à leurs amants. Je m'étais donc +placée dans une situation enviée; mais cela, je vous assure, +me dédommageait médiocrement des ennuis de +l'intimité. Je les supportai pourtant avec résignation, et +je gardai à Larrieux une inviolable fidélité. Voyez, mon +cher enfant, si je fus aussi coupable envers lui que vous +l'avez pensé.</p> + +<p>—Je vous ai parfaitement comprise, lui répondis-je; +c'est vous dire que je vous plains et que je vous estime. +Vous avez fait aux moeurs de votre temps un véritable +sacrifice, et vous fûtes persécutée parce que vous valiez +mieux que ces moeurs-là . Avec un peu plus de force morale, +vous eussiez trouvé dans la vertu tout le bonheur +que vous ne trouvâtes point dans une intrigue. Mais +laissez-moi m'étonner d'un fait: c'est que vous n'ayez +point rencontré, dans tout le cours de votre vie, un seul +homme capable de vous comprendre et digne de vous +convertir au véritable amour. Faut-il en conclure que les +hommes d'aujourd'hui valent mieux que les hommes +d'autrefois?</p> + +<p>—Ce serait de votre part une grande fatuité, me répondit-elle +en riant. J'ai fort peu à me louer des hommes +de mon temps, et cependant je doute que vous ayez fait +beaucoup de progrès; mais ne moralisons point. Qu'ils +soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute +à moi; je n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage +fierté, il aurait fallu être une femme supérieure, et +choisir d'un coup d'oeil d'aigle entre tous ces hommes si +plats, si faux et si vides, un de ces êtres vrais et nobles, +qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps. +J'étais trop ignorante, trop bornée pour cela. A force de +vivre, j'ai acquis plus de jugement: je me suis aperçue +que certains d'entre eux, que j'avais confondus dans ma +peine, méritaient d'autres sentiments; mais alors j'étais +vieille. Il n'était plus temps de m'en aviser.</p> + +<p>—Et tant que vous fûtes jeune, repris-je, vous ne +fûtes pas une seule fois tentée de faire un nouvel essai? +Cette aversion farouche n'a jamais été ébranlée? Cela est +étrange.»</p> +<br><br> + +<h2>III.</h2> + +<p>La marquise garda un instant le silence; mais tout à +coup, posant avec bruit sur la table sa tabatière d'or, +qu'elle avait longtemps roulée entre ses doigts, «Eh +bien, puisque j'ai commencé à me confesser, dit-elle, je +veux tout avouer. Écoutez bien:</p> + +<p>«Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai été amoureuse, +mais amoureuse comme personne ne l'a été, d'un +amour passionné, indomptable, dévorant, et pourtant +idéal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous étonne bien +d'apprendre qu'une marquise du dix-huitième siècle n'ait +eu dans toute sa vie qu'un amour, et un amour platonique! +C'est que, voyez-vous, mon enfant, vous autres +jeunes gens, vous croyez bien connaître les femmes, et +vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts +ans se mettaient à vous raconter franchement leur +vie, peut-être découvririez-vous dans l'âme féminine des +sources de vice et de vertu dont vous n'avez pas l'idée.</p> + +<p>Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour +qui, moi, marquise, et marquise hautaine et fière entre +toutes, je perdis tout à fait la tête.</p> + +<p>—Le roi de France ou le dauphin Louis XVI.</p> + +<p>—Oh! si vous débutez ainsi, il vous faudra trois heures +pour arriver jusqu'à mon amant. J'aime mieux vous le +dire: c'était un comédien.</p> + +<p>—C'était toujours bien un roi, j'imagine.</p> + +<p>—Le plus noble et le plus élégant qui monta jamais +sur les planches. Vous n'êtes pas surpris?</p> + +<p>—Pas trop. J'ai ouï dire que ces unions disproportionnées +n'étaient pas rares, même dans le temps où les préjugés +avaient le plus de force en France. Laquelle des +amies de madame d'Épinay vivait donc avec Jéliotte?</p> + +<p>—Comme vous connaissez notre temps! Cela fait +pitié. Eh! c'est précisément parce que ces traits-là sont +consignés dans les mémoires, et cités avec étonnement, +que vous devriez conclure leur rareté et leur contradiction +avec les moeurs du temps. Soyez sûr qu'ils faisaient +dès lors un grand scandale; et lorsque vous entendez +parler d'horribles dépravations, du duc de Guiche et de +Manicamp, de madame de Lionne et de sa fille, vous pouvez +être assuré que ces choses-là étaient aussi révoltantes +au temps où elles se passèrent qu'au temps où vous les +lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignée +vous les a transmises fussent les seuls honnêtes gens de +France?»</p> + +<p>Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel +de nous deux était compétent pour juger la question. Je +la ramenai à son histoire, qu'elle reprit ainsi:</p> + +<p>«Pour vous prouver combien peu cela était toléré, je +vous dirai que la première fois que je le vis, et que j'exprimai +mon admiration à la comtesse de Ferrières, qui se +trouvait auprès de moi, elle me répondit: «Ma toute +belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement +devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement +si l'on vous soupçonnait d'oublier qu'aux yeux +d'une femme bien née un comédien ne peut pas être un +homme.»</p> + +<p>Cette parole de madame de Ferrières me resta dans +l'esprit, je ne sais pourquoi. Dans la situation où j'étais, +ce ton de mépris me paraissait absurde; et cette crainte +que je ne vinsse à me compromettre par mon admiration +semblait une hypocrite méchanceté.</p> + +<p>Il s'appelait Lélio, était Italien de naissance, mais parlait +admirablement le français. Il pouvait bien avoir trente-cinq +ans, quoique sur la scène il parût souvent n'en +avoir pas vingt. Il jouait mieux Corneille que Racine; +mais dans l'un et dans l'autre il était inimitable.</p> + +<p>—Je m'étonne, dis-je en interrompant la marquise, que +son nom ne soit pas resté dans les annales du talent dramatique.</p> + +<p>—Il n'eut jamais de réputation, répondit-elle; on ne +l'appréciait ni à la ville et à la cour. A ses débuts, j'ai ouï +dire qu'il fut outrageusement sifflé. Par la suite, on lui +tint compte de la chaleur de son âme et de ses efforts pour +se perfectionner; on le toléra, on l'applaudit parfois; +mais, en somme, on le considéra toujours comme un comédien +de mauvais goût.</p> + +<p>C'était un homme qui, en fait d'art, n'était pas plus de +son siècle qu'en fait de moeurs je n'étais du mien. Ce fut +peut-être là le rapport immatériel, mais tout-puissant, +qui des deux extrémités de la chaîne sociale attira nos +âmes l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus compris +Lélio que le monde ne m'a jugée. «Cet homme est exagéré, +disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;» et de +moi l'on disait ailleurs: «Cette femme est méprisante et +froide; elle n'a pas de coeur.» Qui sait si nous n'étions +pas les deux êtres qui sentaient le plus vivement de +l'époque!</p> + +<p>Dans ce temps-là , on jouait la tragédie <i>décemment</i>; +il fallait avoir bon ton, même en donnant un soufflet; il +fallait mourir convenablement et tomber avec grâce. L'art +dramatique était façonné aux convenances du beau monde; +la diction et le geste des acteurs étaient en rapport avec +les paniers et la poudre dont on affublait encore Phèdre +et Clytemnestre. Je n'avais pas calculé et senti les défauts +de cette école. Je n'allais pas loin dans mes réflexions; +seulement la tragédie m'ennuyait à mourir; et comme il +était de mauvais ton d'en convenir, j'allais courageusement +m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air froid +et contraint dont j'écoutais ces pompeuses tirades faisait +dire de moi que j'étais insensible au charme des beaux +vers.</p> + +<p>J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand +je retournai un soir à la Comédie-Française pour voir jouer +<i>le Cid</i>. Pendant mon séjour à la campagne, Lélio avait +été admis à ce théâtre, et je le voyais pour la première +fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tôt le son de +sa voix que je fus émue. C'était une voix plus pénétrante +que sonore, une voix nerveuse et accentuée. Sa voix était +une des choses que l'on critiquait en lui. On voulait que +le Cid eût une basse-taille, comme on voulait que tous les +héros de l'antiquité fussent grands et forts. Un roi qui +n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre +le diadème: cela était contraire aux arrêts du bon goût.</p> + +<p>Lélio était petit et grêle; sa beauté ne consistait pas +dans les traits, mais dans la noblesse du front, dans la +grâce irrésistible des attitudes, dans l'abandon de la démarche, +dans l'expression fière et mélancolique de la physionomie. +Je n'ai jamais vu dans une statue, dans une +peinture, dans un homme, une puissance de beauté plus +idéale et plus suave. C'est pour lui qu'aurait dû être créé +le mot de <i>charme</i>, qui s'appliquait à toutes ses paroles, +à tous ses regards, à tous ses mouvements.</p> + +<p>Que vous dirai-je! Ce fut en effet un <i>charme</i> jeté sur +moi. Cet homme, qui marchait, qui parlait, qui agissait +sans méthode et sans prétention, qui sanglotait avec le +coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait lui-même pour +s'identifier avec la passion; cet homme que l'âme semblait +user et briser, et dont un regard renfermait tout +l'amour que j'avais cherché vainement dans le monde, +exerça sur moi une puissance vraiment électrique; cet +homme, qui n'était pas né dans son temps de gloire et de +sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et +marcher avec lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon +dieu, ma vie, mon amour.</p> + +<p>Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait, +il me dominait. Ce n'était pas un homme pour moi; mais +je l'entendais autrement que madame de Ferrières; c'était +bien plus: c'était une puissance morale, un maître intellectuel, +dont l'âme pétrissait la mienne à son gré. Bientôt +il me fut impossible de renfermer les impressions que je +recevais de lui. J'abandonnai ma loge à la Comédie-Française +pour ne pas me trahir. Je feignis d'être devenue +dévote, et d'aller, le soir, prier dans les églises. Au lieu +de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me mêler au +peuple pour l'écouter et le contempler à mon aise. Enfin, +je gagnai un des employés du théâtre, et j'eus, dans un +coin de la salle, une place étroite et secrète où nul regard +ne pouvait m'atteindre et où je me rendais par un +passage dérobé. Pour plus de sûreté, je m'habillais en +écolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel +je n'avais jamais échangé un mot ni un regard, +avaient pour moi tout l'attrait du mystère et toute l'illusion +du bonheur. Quand l'heure de la comédie sonnait à +l'énorme pendule de mon salon, de violentes palpitations +me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on +apprêtait ma voiture; je marchais avec agitation, et si +Larrieux était près de moi, je le brutalisais pour le renvoyer; +j'éloignais avec un art infini les autres importuns. +Tout l'esprit que me donna cette passion de théâtre n'est +pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la dissimulation +et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans à +Larrieux, qui était le plus jaloux des hommes, et à tous +les méchants qui m'entouraient.</p> + +<p>Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais +avec avidité, avec délices. Elle était si pure! Pourquoi +donc en aurais-je rougi? Elle me créait une vie nouvelle; +elle m'initiait enfin à tout ce que j'avais désiré +connaître et sentir; jusqu'à un certain point elle me faisait +femme.</p> + +<p>J'étais heureuse, j'étais fière de me sentir trembler, +étouffer, défaillir. La première fois qu'une violente palpitation +vint éveiller mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil +qu'une jeune mère au premier mouvement de l'enfant +renfermé dans son sein. Je devins boudeuse, rieuse, maligne, +inégale. Le bon Larrieux observa que la dévotion +me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on +trouva que j'embellissais chaque jour davantage, que mon +oeil noir se veloutait, que mon sourire avait de la pensée, +que mes remarques sur toutes choses portaient plus juste +et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue capable. +On en fit tout l'honneur à Larrieux, qui en était pourtant +bien innocent.</p> + +<p>Je suis décousue dans mes souvenirs, parce que voici +une époque de ma vie où ils m'inondent. En vous les disant, +il me semble que je rajeunis et que mon coeur bat +encore au nom de Lélio. Je vous disais tout à l'heure +qu'en entendant sonner la pendule je frémissais de joie et +d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir +l'espèce de suffocation délicieuse qui s'emparait de moi au +timbre de cette sonnerie. Depuis ce temps-là des vicissitudes +de fortune m'ont amenée à me trouver fort heureuse +dans un petit appartement du Marais. Eh bien! je +ne regrette rien de mon riche hôtel, de mon noble faubourg +et de ma splendeur passée, que les objets qui +m'eussent rappelé ce temps d'amour et de rêves. J'ai +sauvé du désastre quelques meubles qui datent de cette +époque, et que je regarde avec la même émotion que si +l'heure allait sonner, et que si le pied de mes chevaux +battait le pavé. Oh! mon enfant, n'aimez jamais ainsi; +car c'est un orage qui ne s'apaise qu'à la mort!</p> + +<p>Alors je partais, vive, et légère, et jeune, et heureuse! +Je commençais à apprécier tout ce dont se composait ma +vie, le luxe, la jeunesse, la beauté. Le bonheur se révélait +à moi par tous les sens, par tous les pores. Doucement +pliée au fond de mon carrosse, les pieds enfoncés +dans la fourrure, je voyais ma figure brillante et parée +se répéter dans la glace encadrée d'or placée vis-à -vis de +moi. Le costume des femmes, dont on s'est tant moqué +depuis, était alors d'une richesse et d'un éclat extraordinaires; +porté avec goût et châtié dans ses exagérations, +il prêtait à la beauté une noblesse et une grâce moelleuse +dont les peintures ne sauraient vous donner l'idée. Avec +tout cet attirail de plumes, d'étoffes et de fleurs, une +femme était forcée de mettre une sorte de lenteur à tous +ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches qui, lorsqu'elles +étaient poudrées et habillées de blanc, traînant +leur longue queue de moire et balançant avec souplesse +les plumes de leur front, pouvaient, sans hyperbole, être +comparées à des cygnes. C'était, en effet, quoi qu'en ait +dit Rousseau, bien plus à des oiseaux qu'à des guêpes +que nous ressemblions avec ces énormes plis de satin, +cette profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient +un petit corps tout frêle, comme le duvet cache +la tourterelle; avec ces longs ailerons de dentelle qui +tombaient du bras, avec ces vives couleurs qui bigarraient +nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand +nous tenions nos petits pieds en équilibre dans de jolies +mules à talons, c'est alors vraiment que nous semblions +craindre de toucher la terre, et que nous marchions avec +la précaution dédaigneuse d'une bergeronnette au bord +d'un ruisseau.</p> + +<p>A l'époque dont je vous parle, on commençait à porter +de la poudre blonde, qui donnait aux cheveux une teinte +douce et cendrée. Cette manière d'atténuer la crudité des +tons de la chevelure donnait au visage beaucoup de douceur +et aux yeux un éclat extraordinaire. Le front, entièrement +découvert, se perdait dans les pâles nuances de +ces cheveux de convention; il en paraissait plus large, +plus pur, et toutes les femmes avaient l'air noble. Aux +crêpés, qui n'ont jamais été gracieux, à mon sens, avaient +succédé les coiffures basses, les grosses boucles rejetées +en arrière et tombant sur le cou et sur les épaules. Cette +coiffure m'allait fort bien, et j'étais renommée pour la richesse +et l'invention de mes parures. Je sortais tantôt +avec une robe de velours nacarat garnie de grèbe, tantôt +avec une tunique de satin blanc, bordée de peau de tigre, +quelquefois avec un habit complet de damas lilas lamé +d'argent, et des plumes blanches montées en perles. C'est +ainsi que j'allais faire quelques visites en attendant l'heure +de la seconde pièce; car Lélio ne jouait jamais dans la +première.</p> + +<p>Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais +dans mon carrosse je regardais avec complaisance +la femme qui aimait Lélio, et qui pouvait s'en faire aimer. +Jusque-là le seul plaisir que j'eusse trouvé à être belle +consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin que je +prenais à m'embellir était une bien bénigne vengeance +envers ces femmes qui avaient ourdi de si horribles complots +contre moi. Mais du moment que j'aimai, je me mis +à jouir de ma beauté pour moi-même. Je n'avais que cela +à offrir à Lélio en compensation de tous les triomphes +qu'on lui déniait à Paris, et je m'amusais à me représenter +l'orgueil et la joie de ce pauvre comédien si moqué, +si méconnu, si rebuté, le jour où il apprendrait que la +marquise de R... lui avait voué son culte.</p> + +<p>Au reste, ce n'étaient là que des rêves riants et fugitifs; +c'étaient tous les résultats, tous les profits que je +tirais de ma position. Dès que mes pensées prenaient un +corps et que je m'apercevais de la consistance d'un projet +quelconque de mon amour, je l'étouffais courageusement, +et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon +âme. Vous me regardez d'un air étonné? Je vous expliquerai +cela tout à l'heure. Laissez-moi parcourir le monde +enchanté de mes souvenirs.</p> + +<p>Vers huit heures, je me faisais descendre à la petite +église des Carmélites, près le Luxembourg; je renvoyais +ma voiture, et j'étais censée assister à des conférences +religieuses qui s'y tenaient à cette heure-là ; mais je ne +faisais que traverser l'église et le jardin; je sortais par +une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une +jeune ouvrière nommée Florence, qui m'était toute dévouée. +Je m'enfermais dans sa chambre, et je déposais +avec joie sur son grabat tous mes atours pour endosser +l'habit noir carré, l'épée à gaine de chagrin et la perruque +symétrique d'un jeune proviseur de collège aspirant +à la prêtrise. Grande comme j'étais, brune et le regard +inoffensif, j'avais bien l'air gauche et hypocrite +d'un petit prestolet qui se cache pour aller au spectacle. +Florence, qui me supposait une intrigue véritable au dehors, +riait avec moi de mes métamorphoses, et j'avoue +que je ne les eusse pas prises plus gaiement pour aller +m'enivrer de plaisir et d'amour, comme toutes ces jeunes +folles qui avaient des soupers clandestins dans les petites +maisons.</p> + +<p>Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans +ma logette du théâtre. Ah! alors mes palpitations, mes +terreurs, mes joies, mes impatiences cessaient. Un recueillement +profond s'emparait de toutes mes facultés, et +je restais comme absorbée jusqu'au lever du rideau, dans +l'attente d'une grande solennité.</p> + +<p>Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnétique, +comme il la tient haletante et immobile dans +le cercle magique qu'il trace au-dessus d'elle, l'âme de +Lélio, sa grande âme de tragédien et de poète, enveloppait +toutes mes facultés et me plongeait dans la torpeur +de l'admiration. J'écoutais, les mains contractées sur mon +genou, le menton appuyé sur le velours d'Utrecht de la +loge, le front baigné de sueur. Je retenais ma respiration, +je maudissais la clarté fatigante des lumières, qui +lassait mes yeux secs et brûlants, attachés à tous ses +gestes, à tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre +palpitation de son sein, le moindre pli de son front. Ses +émotions feintes, ses malheurs de théâtre, me pénétraient +comme des choses réelles. Je ne savais bientôt plus distinguer +l'erreur de la vérité. Lélio n'existait plus pour +moi: c'était Rodrigue, c'était Bajazet, c'était Hippolyte. +Je haïssais ses ennemis, je tremblais pour ses dangers; +ses douleurs me faisaient répondre avec lui des flots de +larmes; sa mort m'arrachait des cris que j'étais forcée +d'étouffer en mâchant mon mouchoir. Dans les entr'actes, +je tombais épuisée au fond de ma loge; j'y restais comme +morte, jusqu'à ce que l'aigre ritournelle m'eût annoncé +le lever du rideau. Alors je ressuscitais, je redevenais +forte et ardente, pour admirer, pour sentir, pour pleurer. +Que de fraîcheur, que de poésie, que de jeunesse il y avait +dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette génération +fût de glace pour ne pas tomber à ses pieds.</p> + +<p>Et pourtant, quoiqu'il choquât toutes les idées reçues, +quoiqu'il lui fût impossible de se faire au goût de ce sot +public, quoiqu'il scandalisât les femmes par le désordre +de sa tenue, quoiqu'il offensât les hommes par ses mépris +pour leurs sottes exigences, il avait des moments de +puissance sublime et de fascination irrésistible, où il prenait +tout ce public rétif et ingrat dans son regard et dans +sa parole, comme dans le creux de sa main, et il le forçait +d'applaudir et de frissonner. Cela était rare, parce +que l'on ne change pas subitement tout l'esprit d'un +siècle; mais quand cela arrivait, les applaudissements +étaient frénétiques; il semblait que, subjugués alors par +son génie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs +injustices. Moi, je croyais plutôt que cet homme avait par +instants une puissance surnaturelle, et que ses plus amers +contempteurs se sentaient entraînés à le faire triompher +malgré eux. En vérité, dans ces moments-là la salle de +la Comédie-Française semblait frappée de délire, et en +sortant on se regardait tout étonné d'avoir applaudi Lélio. +Pour moi, je me livrais alors à mon émotion; je criais, +je pleurais, je le nommais avec passion, je l'appelais avec +folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le +grand orage qui éclatait autour de moi.</p> + +<p>D'autres fois on le sifflait dans des situations où il me +semblait sublime, et je quittais le spectacle avec rage. +Ces jours-là étaient les plus dangereux pour moi. J'étais +violemment tentée d'aller le trouver, de pleurer avec lui, +de maudire le siècle et de le consoler en lui offrant mon +enthousiasme et mon amour.</p> + +<p>Un soir que je sortais par le passage dérobé où j'étais +admise, je vis passer rapidement devant moi un homme +petit et maigre qui se dirigeait vers la rue. Un machiniste +lui ôta son chapeau en lui disant: «Bonsoir, monsieur +Lélio.» Aussitôt, avide de regarder de près cet homme +extraordinaire, je m'élance sur ses traces, je traverse la +rue, et sans me soucier du danger auquel je m'expose, +j'entre avec lui dans un café. Heureusement c'était un +café borgne, où je ne devais rencontrer aucune personne +de mon rang.</p> + +<p>Quand, à la clarté d'un mauvais lustre enfumé, j'eus +jeté les yeux sur Lélio, je crus m'être trompée et avoir +suivi un autre que lui. Il avait au moins trente-cinq ans: +il était jaune, flétri, usé; il était mal mis; il avait l'air +commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait +la main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait +horriblement. Il me fallut entendre prononcer plusieurs +fois son nom pour m'assurer que c'était bien là le dieu du +théâtre et l'interprète du grand Corneille. Je ne retrouvais +plus rien en lui des charmes qui m'avaient fascinée, +pas même son regard si noble, si ardent et si triste. Son +oeil était morne, éteint, presque stupide; sa prononciation +accentuée devenait ignoble en s'adressant au garçon +de café, en parlant de jeu, de cabaret et de filles. Sa démarche +était lâche, sa tournure sale, ses joues mal essuyées +de fard. Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio. +Le temple était vide et pauvre; l'oracle était muet; le +dieu s'était fait homme; pas même homme, comédien.</p> + +<p>Il sortit, et je restai longtemps stupéfaite à ma place, +ne songeant point à avaler le vin chaud épicé que j'avais +demandé pour me donner un air cavalier. Quand je m'aperçus +du lieu où j'étais et des regards qui s'attachaient +sur moi, la peur me prit; c'était la première fois de ma +vie que je me trouvais dans une situation si équivoque et +dans un contact si direct avec des gens de cette classe; +depuis, l'émigration m'a bien aguerrie à ces inconvenances +de position.</p> + +<p>Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer. +Le garçon courut après moi. J'eus une honte effroyable; +il fallut rentrer, m'expliquer au comptoir, soutenir tous +les regards méfiants et moqueurs dirigés sur moi. Quand +je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je cherchai +vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus +devant la Comédie; Des pas lourds se faisaient entendre +toujours sur les miens. Je me retournai en tremblant; je +vis un grand escogriffe que j'avais remarqué dans un coin +du café, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou de quelque +chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me +dit, la frayeur m'ôtait l'intelligence; cependant j'eus assez +de présence d'esprit pour m'en débarrasser. Transformée +tout d'un coup en héroïne par ce courage que donne la +peur, je lui allongeai rapidement un coup de canne dans +la figure, et, jetant aussitôt la canne pour mieux courir, +tandis qu'il restait étourdi de mon audace, je pris ma +course, légère comme un trait, et ne m'arrêtai que chez +Florence. Quand je m'éveillai le lendemain à midi dans +mon lit à rideaux ouatés et à chapiteaux de plumes rosés, +je crus avoir fait un rêve, et j'éprouvai de ma déception +et de mon aventure de la veille une grande mortification. +Je me crus sérieusement guérie de mon amour, et j'essayai +de m'en féliciter; mais ce fut en vain. J'en éprouvais +un regret mortel; l'ennui retombait sur ma vie, tout +se désenchantait. Ce jour-là je mis Larrieux à la porte.</p> + +<p>Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes +des autres soirs. Le monde me sembla insipide. +J'allai à l'église; j'écoutai la conférence, résolue à me +faire dévote; je m'y enrhumai: j'en revins malade.</p> + +<p>Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrières +vint me voir, m'assura que je n'avais point de fièvre, +que le lit me rendait malade, qu'il fallait me distraire, +sortir, aller à la Comédie. Je crois qu'elle avait des vues +sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort.</p> + +<p>Il en arriva autrement; elle me força d'aller avec elle +voir jouer <i>Cinna</i>. «Vous ne venez plus au spectacle, me +disait-elle; c'est la dévotion et l'ennui qui vous minent. +Il y a longtemps que vous n'avez vu Lélio; il a fait des +progrès; on l'applaudit quelquefois maintenant; j'ai dans +l'idée qu'il deviendra supportable.»</p> + +<p>Je ne sais comment je me laissai entraîner. Au reste, +désenchantée de Lélio comme je l'étais, je ne risquais +plus de me perdre en affrontant ses séductions en public. +Je me parai excessivement, et j'allai en grande loge d'avant-scène +braver un danger auquel je ne croyais plus.</p> + +<p>Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lélio fut +sublime, et je m'aperçus que jamais je n'en avais été plus +éprise. L'aventure de la veille ne me paraissait plus qu'un +rêve; il ne se pouvait pas que Lélio fût autre qu'il ne me +paraissait sur la scène. Malgré moi, je retombai dans +toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer. +Je fus forcée de couvrir mon visage en pleurs de +mon mouchoir; dans mon désordre, j'effaçai mon rouge, +j'enlevai mes mouches, et la comtesse de Ferrières m'engagea +à me retirer au fond de ma loge, parce que mon +émotion faisait événement dans la salle. Heureusement +j'eus l'adresse de faire croire que tout cet attendrissement +était produit par le jeu de mademoiselle Hippolyte +Clairon. C'était, à mon avis, une tragédienne bien froide +et bien compassée, trop supérieure peut-être, par son +éducation et son caractère, à la profession du théâtre +comme on l'entendait alors; mais la manière dont elle +disait <i>Tout beau</i>, dans <i>Cinna</i>, lui avait fait une +réputation de haut lieu.</p> + +<p>Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lélio, elle +devenait très-supérieure à elle-même. Quoiqu'elle affichât +aussi un mépris de bon ton pour sa méthode, elle subissait +l'influence de son génie sans s'en apercevoir, et s'inspirait +de lui lorsque la passion les mettait en rapport sur +la scène.</p> + +<p>Ce soir-là Lélio me remarqua, soit pour ma parure, soit +pour mon émotion; car je le vis se pencher, dans un instant +où il était hors de scène, vers un des hommes qui +étaient assis à cette époque sur le théâtre, et lui demander +mon nom. Je compris cela à la manière dont leurs +regards me désignèrent. J'en eus un battement de coeur +qui faillit m'étouffer, et je remarquai que dans le cours +de la pièce les yeux de Lélio se dirigèrent plusieurs fois +de mon côté. Que n'aurais-je pas donné pour savoir ce +que lui avait dit de moi le chevalier de Brétillac, celui +qu'il avait interrogé, et qui, en me regardant, lui avait +parlé à plusieurs reprises! La figure de Lélio, forcée de +rester grave pour ne pas déroger à la dignité de son rôle, +n'avait rien exprimé qui pût me faire deviner le genre de +renseignements qu'on lui donnait sur mon compte. Je +connaissais du reste fort peu ce Brétillac; je n'imaginais +pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal.</p> + +<p>De ce soir seulement je compris l'espèce d'amour qui +m'enchaînait à Lélio: c'était une passion tout intellectuelle, +toute romanesque. Ce n'était pas lui que j'aimais, +mais le héros des anciens jours qu'il savait représenter; +ces types de franchise, de loyauté et de tendresse à jamais +perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui +et par lui reportée à une époque de vertus désormais oubliées. +J'avais l'orgueil de penser qu'en ces jours-là je +n'eusse pas été méconnue et diffamée, que mon coeur eût +pu se donner, et que je n'eusse pas été réduite à aimer +un fantôme de comédie. Lélio n'était pour moi que l'ombre +du Cid, que le représentant de l'amour antique et chevaleresque +dont on se moquait maintenant en France. Lui, +l'homme, l'histrion, je ne le craignais guère, je l'avais +vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lélio à moi, +c'était un être factice que je ne pouvais plus saisir dès +qu'on éloignait le lustre de la Comédie. Il lui fallait l'illusion +de la scène, le reflet des quinquets, le fard du costume +pour être celui que j'aimais. En dépouillant tout cela, +il rentrait pour moi dans le néant; comme une étoile il +s'effaçait à l'éclat du jour. Hors les planches il ne me prenait +plus la moindre envie de le voir, et même j'en eusse +été désespérée. C'eût été pour moi comme de contempler +un grand homme réduit à un peu de cendre dans un vase +d'argile.</p> + +<p>Mes fréquentes absences aux heures où j'avais l'habitude +de recevoir Larrieux, et surtout mon refus formel +d'être désormais sur un autre pied avec lui que sur celui +de l'amitié, lui inspirèrent un accès de jalousie mieux +fondé, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eût ressentis. +Un soir que j'allais aux Carmélites dans l'intention de +m'en échapper par l'autre issue, je m'aperçus qu'il me +suivait, et je compris qu'il serait désormais presque impossible +de lui cacher mes courses nocturnes. Je pris donc +le parti d'aller publiquement au théâtre. J'acquis peu à +peu l'hypocrisie nécessaire pour renfermer mes impressions, +et d'ailleurs je me mis à professer hautement pour +Hippolyte Clairon une admiration qui pouvait donner le +change sur mes véritables sentiments. J'étais désormais +plus gênée; forcée comme je l'étais de m'observer attentivement, +mon plaisir était moins vif et moins profond. +Mais de cette situation il en naquit une autre qui établit +une compensation rapide. Lélio me voyait, il m'observait; +ma beauté l'avait frappé, ma sensibilité le flattait. Ses +regards avaient peine à se détacher de moi. Quelquefois +il en eut des distractions qui mécontentèrent le public. +Bientôt il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait +à en perdre la tête.</p> + +<p>Ma loge ayant semblé faire envie à la princesse de Vaudemont, +je la lui avais cédée pour en prendre une plus +petite, plus enfoncée et mieux située. J'étais tout à fait +sur la rampe, je ne perdais pas un regard de Lélio, et les +siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre. +D'ailleurs, je n'avais même plus besoin de ce moyen pour +correspondre avec toutes ses sensations: dans le son de +sa voix, dans les soupirs de son sein, dans l'accent qu'il +donnait à certains vers, à certains mots, je comprenais +qu'il s'adressait à moi. J'étais la plus fière et la plus heureuse +des femmes; car à ces heures-là ce n'était pas du +comédien, c'était du héros que j'étais aimée.</p> + +<p>Eh bien! après deux années d'un amour que j'avais +nourri inconnu et solitaire au fond de mon âme, trois hivers +s'écoulèrent encore sur cet amour désormais partagé +sans que jamais mon regard donnât à Lélio le droit d'espérer +autre chose que ces rapports intimes et mystérieux. +J'ai su depuis que Lélio m'avait souvent suivie dans les +promenades; je ne daignai pas l'apercevoir ni le distinguer +dans la foule, tant j'étais peu avertie par le désir de +le distinguer hors du théâtre. Ces cinq années sont les +seules que j'aie vécu sur quatre-vingts.</p> + +<p>Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom +d'un nouvel acteur engagé à la Comédie-Française, à la +place de Lélio, qui partait pour l'étranger. Cette nouvelle +fut un coup mortel pour moi; je ne concevais point comment +je pourrais vivre désormais sans cette émotion, sans +cette existence de passion et d'orage. Cela fit faire à mon +amour un progrès immense et faillit me perdre.</p> + +<p>Désormais je ne me combattis plus pour étouffer dès sa +naissance toute pensée contraire à la dignité de mon rang. +Je ne m'applaudis plus de ce qu'était réellement Lélio. Je +souffris, je murmurai en secret de ce qu'il n'était point +ce qu'il paraissait être sur les planches, et j'allai jusqu'à +le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque +soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes préjugés +et toutes les répugnances de mon organisation. +Maintenant que j'allais perdre cet être moral qui remplissait +depuis si longtemps mon âme, il me prenait envie de +réaliser tous mes rêves et d'essayer de la vie positive, sauf +à détester ensuite et la vie, et Lélio, et moi-même.</p> + +<p>J'en étais à ces irrésolutions, lorsque je reçus une lettre +d'une écriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que +j'aie conservée parmi les mille protestations écrites de +Larrieux et les mille déclarations parfumées de cent +autres. C'est qu'en effet c'est la seule lettre d'amour que +j'aie reçue.»</p> + +<p>La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une +main assurée un coffre de marqueterie, et en tira une +lettre bien froissée, bien amincie, que je lus avec peine.</p> + +<p>«MADAME,</p> + +<p>«Je suis moralement sûr que cette lettre ne vous inspirera +que du mépris; vous ne la trouverez même pas +digne de votre colère. Mais qu'importe à l'homme qui +tombe dans un abîme une pierre de plus ou de moins +dans le fond? Vous me considérerez comme un fou, et +vous ne vous tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez +peut-être en secret, car vous ne pourrez pas douter +de ma sincérité. Quelque humble que la piété vous ait +faite, vous comprendrez peut-être l'étendue de mon +désespoir; vous devez savoir déjà , Madame, ce que vos +yeux peuvent faire de mal et de bien.</p> + +<p>«Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensée +de compassion, si ce soir, à l'heure avidement appelée +où chaque soir je recommence à vivre, j'aperçois sur +vos traits une-légère expression de pitié, je partirai +moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir +qui me donnera peut-être la force de vivre ailleurs et d'y +poursuivre mon ingrate et pénible carrière.</p> + +<p>«Mais vous devez le savoir déjà , Madame: il est impossible +que mon trouble, mon emportement, mes cris +de colère et de désespoir ne m'aient pas trahi vingt fois +sur la scène. Vous n'avez pas pu allumer tous ces feux +sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez. +Ah! vous avez peut-être joué comme le tigre avec sa +proie, vous vous êtes fait un amusement peut-être de +mes tourments et de mes folies.</p> + +<p>«Oh! non: c'est trop de présomption. Non, Madame, +je ne le crois pas; vous n'y avez jamais songé. Vous êtes +sensible aux vers du grand Corneille, vous vous identifiez +avec les nobles passions de la tragédie: voilà tout. +Et moi, insensé, j'ai osé croire que ma voix seule éveillait +quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait +un écho dans le vôtre, qu'il y avait entre vous et moi +quelque chose de plus qu'entre moi et le public. Oh! +c'était une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi, +Madame; que vous importe? Craindriez-vous que +j'allasse m'en vanter? De quel droit pourrais-je le faire, +et quel titre aurais-je pour être cru sur ma parole? Je +ne ferais que me livrer à la risée des gens sensés. Laissez-la-moi, +vous dis-je, cette conviction que j'accueille +en tremblant et qui m'a donné plus de bonheur à elle +seule que la sévérité du public envers moi ne m'a donné +de chagrin. Laissez-moi vous bénir, vous remercier à +genoux de cette sensibilité que j'ai découverte dans +votre âme et que nulle autre âme ne m'a accordée, de +ces larmes que je vous ai vue verser sur mes malheurs +de théâtre, et qui ont souvent porté mes inspirations +jusqu'au délire; de ces regards timides qui, je l'ai cru +du moins, cherchaient à me consoler des froideurs de +mon auditoire.</p> + +<p>«Oh! pourquoi êtes-vous née dans l'éclat et dans le +faste! pourquoi ne suis-je qu'un pauvre artiste sans +gloire et sans nom! Que n'ai-je la faveur du public et la +richesse d'un financier à troquer contre un nom, contre +un de ces titres que jusqu'ici j'ai dédaignés, et qui me +permettraient peut-être d'aspirer à vous! Autrefois je +préférais la distinction du talent à toute autre; je me demandais +à quoi bon être chevalier ou marquis, si ce n'est +pour être sot, fat et impertinent; je haïssais l'orgueil +des grands, et je me croyais assez vengé de leurs dédains +si je m'élevais au-dessus d'eux par mon génie.</p> + +<p>«Chimères et déceptions! mes forces ont trahi mon +ambition insensée. Je suis resté obscur; j'ai fait pis, j'ai +frisé le succès, et je l'ai laissé échapper. Je croyais me +sentir grand, et on m'a jeté dans la poussière; je +m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamné au +ridicule. La destinée m'a pris avec mes rêves démesurés +et mon âme audacieuse, et elle m'a brisé comme +un roseau! Je suis un homme bien malheureux!</p> + +<p>«Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jeté +mes regards au delà de cette rampe de quinquets qui +trace une ligne invincible entre moi et le reste de la société. +C'est pour moi le cercle de Popilius. J'ai voulu le +franchir! J'ai osé avoir des yeux, moi comédien, et les +arrêter sur une belle femme! sur une femme si jeune, +si noble, si aimante et placée si haut! car vous êtes tout +cela, Madame, je le sais. Le monde vous accuse de froideur +et de dévotion outrée, moi seul je vous juge et je +vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos +larmes, ont suffi pour démentir les fables stupides qu'un +chevalier de Brétillac m'a débitées contre vous.</p> + +<p>«Mais quelle destinée est donc aussi la vôtre! Quelle +étrange fatalité pèse donc sur vous comme sur moi pour +qu'au sein d'un monde si brillant et qui se dit si éclairé, +vous n'ayez trouvé pour vous rendre justice que le coeur +d'un pauvre comédien? Eh bien! rien ne m'ôtera cette +pensée triste et consolante; c'est que, si nous étions nés +sur le même échelon de la société, vous n'auriez pas pu +m'échapper, quels qu'eussent été mes rivaux, quelle que +soit ma médiocrité. Il aurait fallu vous rendre à une vérité, +c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand +que leurs fortunes et leurs titres, la puissance de vous +Aimer.</p> + +<p>«LÉLIO.»</p> + +<p>Cette lettre, continua la marquise, étrange pour le +temps où elle fut écrite, me sembla, malgré quelques souvenirs +de déclamation racinienne qui percent dans le +commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai un +sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversée. +Le reste de fierté qui combattait en moi s'évanouit. +J'eusse donné tous mes jours pour une heure d'un +pareil amour.</p> + +<p>Je ne vous raconterai pas mes anxiétés, mes fantaisies, +mes terreurs; moi-même je ne pourrais en retrouver le +fil et la liaison. Je répondis quelques mots que voici, autant +que je me les rappelle:</p> + +<p>«Je ne vous accuse pas, Lélio, j'accuse la destinée; je +ne vous plains pas seul, je me plains aussi. Pour aucune +raison d'orgueil, de prudence ou de pruderie, je +ne voudrais vous retirer la consolation de vous croire +distingué de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule +que j'aie à vous offrir. Je ne puis jamais consentir à +vous voir.»</p> + +<p>Le lendemain je reçus un billet que je lus à la hâte, et +que j'eus à peine le temps de jeter au feu pour le dérober +à Larrieux, qui me surprit occupée à le lire. Il était à peu +près conçu en ces termes:</p> + +<p>«Madame, il faut que je vous parle ou que je meure. +Une fois, une seule fois, une heure seulement, si vous +voulez. Que craignez-vous donc d'une entrevue, puisque +vous vous fiez à mon honneur et à ma discrétion? +Madame, je sais qui vous êtes; je connais l'austérité de +vos moeurs, je connais votre piété, je connais même vos +sentiments pour le vicomte de Larrieux. Je n'ai pas la +sottise d'espérer de vous autre chose qu'une parole de +pitié; mais il faut qu'elle tombe de vos lèvres sur moi. +Il faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut +que mon coeur se brise.</p> + +<p>«LÉLIO.»</p> + +<p>Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse +confiance est glorieuse dans le danger, que je n'eus pas +un instant la crainte d'être raillée par un impudent libertin. +Je crus religieusement à l'humble sincérité de Lélio. +D'ailleurs j'étais payée pour avoir confiance en ma force; +je résolus de le voir. J'avais complètement oublié sa figure +flétrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais +plus de lui que le prestige de son génie, son style et +son amour. Je lui répondis:</p> + +<p>«Je vous verrai; trouvez un lieu sûr; mais n'espérez +de moi que ce que vous demandez. J'ai foi en vous +comme en Dieu. Si vous cherchiez à en abuser, vous +seriez un misérable, et je ne vous craindrais pas.»</p> + +<p><b>RÉPONSE.</b> «Votre confiance vous sauverait du dernier +des scélérats. Vous verrez, Madame, que Lélio n'en est +pas indigne. Le duc de *** a eu la bonté de me proposer +souvent sa maison de la rue de Valois; qu'en aurais-je +fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour moi qu'une +femme sous le ciel. Daignez être au rendez-vous au +sortir de la comédie.»</p> + +<p>Suivaient les indications de lieu.</p> + +<p>Je reçus ce billet à quatre heures. Toute cette négociation +s'était passée dans l'espace d'un jour. J'avais employé +cette journée à parcourir mes appartements comme une +personne privée de raison; j'avais la fièvre. Cette rapidité +d'événements et de décisions, contraires à cinq ans de résolutions, +m'emportait comme un rêve; et quand j'eus +pris le dernier parti, quand je vis que je m'étais engagée +et qu'il n'était plus temps de reculer, je tombai accablée +sur mon ottomane, ne respirant plus et voyant ma chambre +tourner sous mes pieds.</p> + +<p>Je fus sérieusement incommodée; il fallut envoyer chercher +un chirurgien qui me saigna. Je défendis à mes gens +de dire un mot à qui que ce fût de mon indisposition; je +craignais les importunités des donneurs de conseils, et je +ne voulais pas qu'on m'empêchât de sortir le soir. En +attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je défendis +ma porte même à M. de Larrieux.</p> + +<p>La saignée m'avait physiquement soulagée en m'affaiblissant. +Je tombai dans un grand accablement d'esprit; +toutes mes illusions s'envolèrent avec l'excitation de la +fièvre. Je retrouvai la raison et la mémoire; je me rappelai +la terrible déception du café, la misérable allure de +Lélio; je m'apprêtai à rougir de ma folie, à tomber du +faîte de mes chimères dans une plate et ignoble réalité. +Je ne pouvais plus comprendre comment je m'étais décidée +à troquer cette héroïque et romanesque tendresse +contre le dégoût qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait +tous mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de +ce que j'avais fait; je pleurai mes enchantements, ma vie +d'amour, et l'avenir de satisfaction pure et intime que +j'allais renverser. Je pleurai surtout Lélio, qu'en le voyant +j'allais perdre à jamais, que j'avais eu tant de bonheur à +aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer +dans quelques heures.</p> + +<p>Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma +saignée se rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus +que le temps de sonner ma femme de chambre qui me +trouva évanouie dans mon lit. Un profond et lourd sommeil, +contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi. +Je ne rêvai point, je ne souffris point, je fus comme morte +pendant quelques heures. Quand j'ouvris les yeux ma +chambre était sombre, mon hôtel silencieux; ma suivante +dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je restai quelque +temps dans un état d'engourdissement et de faiblesse +qui ne me permettait pas un souvenir, pas une pensée. +Tout d'un coup la mémoire me revient; je me demande +si l'heure et le jour du rendez-vous sont passés, si j'ai +dormi une heure ou un siècle, s'il fait jour ou nuit, si mon +manque de parole n'a pas tué Lélio, s'il est temps encore. +J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte +quelques instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble +toute ma volonté, je l'appelle au secours de mes +membres accablés. Je m'élance sur le parquet; j'entr'ouvre +mes rideaux; je vois briller la lune sur les arbres +de mon jardin; je cours à la pendule, elle marque dix +heures. Je saute sur ma femme de chambre, je la secoue, +je l'éveille en sursaut: «Quinette, quel jour sommes-nous?» +Elle quitte sa chaise en criant et veut fuir, car +elle me croit dans le délire; je la retiens, je la rassure; +j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie +Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde +avec stupeur. Enfin elle se convainc que j'ai toute ma +tête; elle transmet mon ordre et s'apprête à m'habiller.</p> + +<p>Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes +habits; je ne plaçai dans mes cheveux aucun ornement; +je refusai de mettre du rouge. Je voulais avant tout inspirer +à Lélio l'estime et le respect, qui m'étaient plus +précieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment +de plaisir lorsque Quinette, étonnée de tout ce qui me passait +par l'esprit, me dit, en me regardant de la tête aux +pieds: «En vérité, Madame, je ne sais pas comment +vous faites; vous n'avez qu'une simple robe blanche sans +queue et sans panier; vous êtes malade et pâle comme +la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une +mouche; eh bien! je veux mourir si je vous ai jamais vue +aussi belle que ce soir. Je plains les hommes qui vous regarderont!</p> + +<p>—Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette?</p> + +<p>—Hélas! madame la marquise, je demande tous les +jour au ciel de le devenir comme vous; mais jusqu'ici...</p> + +<p>—Allons, ingénue, donne-moi mon mantelet et mon +manchon.</p> + +<p>A minuit j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais +soigneusement voilée. Une espèce de valet de chambre +vint me recevoir; c'était le seul hôte visible de cette mystérieuse +demeure. Il me conduisit à travers les détours +d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans +l'ombre et le silence. Après avoir déposé dans le vestibule +sa lanterne de soie verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement +obscur et profond, me montra d'un geste respectueux +et d'un air impassible le rayon de lumière qui +arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse, +comme s'il eût craint d'éveiller les échos endormis: +«Madame est seule, personne n'est encore arrivé. Madame +trouvera dans le salon d'été une sonnette à laquelle +je répondrai si elle a besoin de quelque chose.» Et il disparut +comme par enchantement, en refermant la porte +sur moi.</p> + +<p>Il me prit une peur horrible; je craignis d'être tombée +dans un guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitôt; son +air solennellement bête me rassura. Je lui demandai +quelle heure il était; je le savais fort bien: j'avais fait +sonner plus de dix fois ma montre dans la voiture. «Il +est minuit, répondit-il sans lever les yeux sur moi.» Je +vis que c'était un homme parfaitement instruit des devoirs +de sa charge. Je me décidai à pénétrer jusqu'au salon +d'été, et je me convainquis de l'injustice de mes craintes +en voyant toutes les portes qui donnaient sur le jardin +fermées seulement par des portières de soie peinte à l'orientale. +Rien n'était délicieux comme ce boudoir, qui n'était, +à vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnête +du monde. Les murs étaient de stuc blanc comme la +neige, les cadres des glaces en argent mat; des instruments +de musique, d'une richesse extraordinaire, étaient +épars sur des meubles de velours blanc à glands de perles. +Toute la lumière arrivait du haut, mais cachée par des +feuilles d'albâtre, qui formaient comme un plafond à la +rotonde. On aurait pu prendre cette clarté mate et douce +pour celle de la lune. J'examinai avec curiosité, avec intérêt, +cette retraite, à laquelle mes souvenirs ne pouvaient +rien comparer. C'était et ce fut la seule fois de ma vie que +je mis le pied dans une petite maison; mais soit que ce +ne fût pas la pièce destinée à servir de temple aux galants +mystères qui s'y célébraient, soit que Lélio en eût fait +disparaître tout objet qui eût pu blesser ma vue et me +faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune +des répugnances que j'avais senties en y entrant. Une +seule statue de marbre blanc en décorait le milieu; elle +était antique, et représentait Isis voilée, avec un doigt sur +ses lèvres. Les glaces qui nous reflétaient, elle et moi, +pâles et vêtues de blanc, et chastement drapées toutes +deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer +pour distinguer sa forme de la mienne.</p> + +<p>Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et délicieux +à la fois, fut interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se +referma; des pas légers firent doucement craquer les parquets. +Je tombai sur un fauteuil, plus morte que vive; +j'allais voir Lélio de près, hors du théâtre. Je fermai les +yeux, et je lui dis intérieurement adieu avant de les +rouvrir.</p> + +<p>Mais quelle fut ma surprise! Lélio était beau comme les +anges; il n'avait pas pris le temps d'ôter son costume de +théâtre: c'était le plus élégant que je lui eusse vu. Sa +taille, mince et souple, était serrée dans un pourpoint espagnol +de satin blanc. Ses noeuds d'épaule et de jarretière +étaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de +même couleur, était jeté sur son épaule. Il avait une +énorme fraise de point d'Angleterre, les cheveux courts +et sans poudre; une toque ombragée de plumes blanches +se balançait sur son front, où brillait une rosace de diamants. +C'était dans ce costume qu'il venait de jouer le +rôle de don Juan du <i>Festin de Pierre</i>. Jamais je ne l'avais +vu aussi beau, aussi jeune, aussi poétique, que dans +ce moment. Vélasquez se fût prosterné devant un tel +modèle.</p> + +<p>Il se mit à mes genoux. Je ne pus m'empêcher de lui +tendre la main. Il avait l'air si craintif et si soumis! Un +homme épris au point d'être timide devant une femme, +c'était si rare dans ce temps-là ! et un homme de trente-cinq +ans, un comédien!</p> + +<p>N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il +était dans toute la fraîcheur de l'adolescence. Sous ces +blancs habits, il ressemblait à un jeune page; son front +avait toute la pureté, son coeur agité toute l'ardeur d'un +premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers +dévorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tête sur mes +genoux; je caressai son front brûlant, ses cheveux rudes +et noirs, son cou brun, qui se perdait dans la molle blancheur +de sa collerette, et Lélio ne s'enhardit point. Tous +ses transports se concentrèrent dans son coeur; il se mit +à pleurer comme une femme. Je fus inondée de ses +sanglots.</p> + +<p>Oh! je vous avoue que j'y mêlai les miens avec délices. +Je le forçai de relever sa tête et de me regarder. Qu'il était +beau, grand Dieu! Que ses yeux avaient d'éclat et de tendresse! +Que son âme vraie et chaleureuse prêtait de +charmes aux défauts même de sa figure et aux outrages +des veilles et des années! Oh! la puissance de l'âme! qui +n'a pas compris ses miracles n'a jamais aimé! En voyant +des rides prématurées à son beau front, de la langueur à +son sourire, de la pâleur à ses lèvres, j'étais attendrie; +j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les dégoûts et +les travaux de sa vie. Je m'identifiais à toutes ses peines, +même à celles de son long amour sans espoir pour moi, +et je n'avais plus qu'une volonté, celle de réparer le mal +qu'il avait souffert.</p> + +<p>«Mon cher Lélio, mon grand Rodrigue, mon beau don +Juan! lui disais-je dans mon égarement.» Ses regards me +brûlaient. Il me parla, il me raconta toutes les phases, +tous les progrès de son amour; il me dit comment, d'un +histrion aux moeurs relâchées, j'avais fait de lui un +homme ardent et vivace, comme je l'avais élevé à ses +propres yeux, comme je lui avais rendu le courage et les +illusions de la jeunesse; il me dit son respect, sa vénération +pour moi, son mépris pour les sottes forfanteries +de l'amour à la mode; il me dit qu'il donnerait tous les +jours qui lui restaient à vivre pour une heure passée dans +mes bras, mais qu'il sacrifierait cette heure-là et tous les +jours à la crainte de m'offenser. Jamais éloquence plus pénétrante +n'entraîna le coeur d'une femme; jamais le tendre +Racine ne fit parler l'amour avec cette conviction, cette +poésie et cette force. Tout ce que la passion peut inspirer +de délicat et de grave, de suave et d'impétueux, ses paroles, +sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission +me l'apprirent. Hélas! s'abusait-il lui-même? jouait-il la +comédie?</p> + +<p>—Je ne le crois certainement pas,» m'écriai-je en +regardant la marquise. Elle semblait rajeunir en parlant +et dépouiller ses cent ans, comme la fée Urgèle. Je ne +sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a point de +rides.</p> + +<p>«Écoutez la fin, me dit-elle. Brûlée, égarée, perdue par +tout ce qu'il me disait, je jetai mes deux bras autour de +lui, je frissonnai en touchant le satin de son habit, en +respirant le parfum de ses cheveux. Ma tête s'égara. Tout +ce que j'ignorais, tout ce que je croyais être incapable de +ressentir, se révéla à moi; mais ce fut trop violent, je +m'évanouis.</p> + +<p>Il me rappela à moi-même par de prompt secours. Je +le trouvai à mes pieds, plus timide, plus ému que jamais. +«Ayez pitié de moi, me dit-il; tuez-moi, chassez-moi...» +Il était plus pâle et plus mourant que moi.</p> + +<p>Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées +dans le cours d'une si orageuse journée me faisaient +rapidement passer d'une disposition à une autre. Ce rapide +éclair d'une nouvelle existence avait pâli; mon sang était +redevenu calme; les délicatesses du véritable amour reprirent +le dessus.</p> + +<p>«Écoutez, Lélio, lui dis-je, ce n'est point le mépris qui +m'arrache à vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes +les susceptibilités qu'on nous inculque dès l'enfance, et +qui deviennent pour nous comme une seconde nature; +mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir, puisque +ma nature elle-même vient d'être transformée en une +autre qui m'était inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi à +vous résister. Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction +délicieuse de ne vous avoir aimé qu'avec le coeur. Peut-être, +si je n'avais appartenu à personne, me donnerais-je +à vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanée; +sachez qu'entraînée par l'horrible nécessité de faire +comme tout le monde, j'ai subi les caresses d'un homme +que je n'ai jamais aimé; sachez que le dégoût que j'en ai +ressenti a éteint chez moi l'imagination au point que je +vous haïrais peut-être à présent si j'avais succombé tout +à l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez +pur dans mon coeur et dans ma mémoire. Séparons-nous +pour jamais, et emportons d'ici tout un avenir de pensées +riantes et de souvenirs adorés. Je jure, Lélio, que je vous +aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glaces de l'âge +n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de +n'être jamais à un autre homme après vous avoir résisté. +Cet effort ne me sera pas difficile, et vous pouvez me +croire.»</p> + +<p>Lélio se prosterna devant moi; il ne m'implora point, +il ne me fit point de reproches; il me dit qu'il n'avait pas +espéré tout le bonheur que je lui avais donné, et qu'il +n'avait pas le droit d'en exiger davantage. Cependant, en +recevant ses adieux, son abattement et l'émotion de sa +voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas +à moi avec bonheur, si les extases de cette nuit ne répandraient +pas leurs charmes sur tous ses jours, si ses +peines passées et futures n'en seraient pas adoucies chaque +fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et promettre +tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau à mes +pieds, et baisa ma robe avec emportement. Je sentis que +je chancelais; je lui fis un signe, et il s'éloigna. La voiture +que j'avais fait demander arriva. L'intendant automate +de ce séjour clandestin frappa trois coups en dehors pour +m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir; il +avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il +céda. Alors je franchis la porte, et, comme il voulait me +suivre, je lui montrai une chaise au milieu du salon, au dessous +de la statue d'Isis. Il s'y assit. Un sourire passionné +erra sur ses lèvres, ses yeux firent jaillir un dernier +éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore +beau, encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de +quelques pas, et au moment de le perdre pour jamais, je +me retournai et jetai sur lui un dernier regard. Le désespoir +l'avait brisé. Il était redevenu vieux, décomposé, +effrayant. Son corps semblait paralysé. Sa lèvre contractée +essayait un sourire égaré. Son oeil était vitreux et +terne: ce n'était plus que Lélio, l'ombre d'un amant et +d'un prince.»</p> + +<p>La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre +et en se décomposant elle-même comme une ruine qui +s'écroule, elle reprit: «Depuis ce moment je n'ai pas entendu +parler de lui.»</p> + +<p>La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la +première; mais avec cette terrible force d'âme que donnent +l'effet des longues années, l'amour obstiné de la vie +ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint gaie, et me +dit en souriant: «Eh-bien! croirez-vous désormais à la +vertu du dix-huitième siècle?</p> + +<p>—Madame, lui répondis-je, je n'ai point envie d'en +douter; cependant, si j'étais moins attendri, je vous +dirais peut-être que vous fûtes très-bien avisée de vous +faire saigner ce jour-là .</p> + +<p>—Misérables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez +rien à l'histoire du coeur.»</p> +<br><br><br> + + +<p>GEORGE SAND.</p> + +<p>FIN DE LA MARQUISE.</p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13025 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/13025-h/images/ill_1.png b/13025-h/images/ill_1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5836692 --- /dev/null +++ b/13025-h/images/ill_1.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Marquise + +Author: George Sand + +Release Date: July 26, 2004 [EBook #13025] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +[Illustration: images/ill_1.png] + +LA MARQUISE + + +I. + +La marquise de R... n'était pas fort spirituelle, quoiqu'il soit reçu en +littérature que toutes les vieilles femmes doivent pétiller d'esprit. +Son ignorance était extrême sur toutes les choses que le frottement +du monde ne lui avait point apprises. Elle n'avait pas non plus cette +excessive délicatesse d'expression, cette pénétration exquise, ce tact +merveilleux qui distinguent, à ce qu'on dit, les femmes qui ont beaucoup +vécu. Elle était, au contraire, étourdie, brusque, franche, quelquefois +même cynique. Elle détruisait absolument toutes les idées que je +m'étais faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle était bien +marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV; mais, comme ç'avait été +dès lors un caractère d'exception, je vous prie de ne pas chercher dans +son histoire l'étude sérieuse des moeurs d'une époque. La société me +semble si difficile à connaître bien et à bien peindre dans tous les +temps, que je ne veux point m'en mêler. Je me bornerai à vous raconter +de ces faits particuliers qui établissent des rapports de sympathie +irrécusable entre les hommes de toutes les sociétés et de tous les +siècles. + +Je n'avais jamais trouvé un grand charme dans la société de cette +marquise. Elle ne me semblait remarquable que pour la prodigieuse +mémoire qu'elle avait conservée du temps de sa jeunesse, et pour la +lucidité virile avec laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste, +elle était, comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la veille +et insouciante des événements qui n'avaient point sur sa destinée une +influence directe. + +Elle n'avait pas eu une de ces beautés piquantes qui, manquant d'éclat +et de régularité, ne pouvaient se passer d'esprit. Une femme ainsi +faite en acquérait pour devenir aussi belle que celles qui l'étaient +davantage. La marquise, au contraire, avait eu le malheur d'être +incontestablement belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle +avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie d'étaler dans +sa chambre à tous les regards. Elle y était représentée en nymphe +chasseresse, avec un corsage de satin imprimé imitant la peau de tigre, +des manches de dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de +perles qui se jouait sur ses cheveux crêpés. C'était, malgré tout, une +admirable peinture, et surtout une admirable femme; grande, svelte, +brune, avec des yeux noirs, des traits sévères et nobles, une bouche +vermeille qui ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait +le désespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle, le satin et +la poudre, c'eût été vraiment là une de ces nymphes fières et agiles +que les mortels apercevaient au fond des forêts ou sur le flanc des +montagnes pour en devenir fous d'amour et de regret. + +Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De son propre aveu, elle +avait passé pour manquer d'esprit. Les hommes blasés d'alors aimaient +moins la beauté pour elle-même que pour ses agaceries coquettes. Des +femmes infiniment moins admirées lui avaient ravi tous ses adorateurs, +et, ce qu'il y a d'étrange, elle n'avait pas semblé s'en soucier +beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconté, _à bâtons rompus_, de sa vie me +faisait penser que ce coeur-là n'avait point eu de jeunesse, et que la +froideur de l'égoïsme avait dominé toute autre faculté. Cependant je +voyais autour d'elle des amitiés assez vives pour la vieillesse: +ses petits-enfants la chérissaient, et elle faisait du bien sans +ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes, et avouait +n'avoir jamais aimé son amant, le vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas +trouver d'autre explication à son caractère. + +Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume. Il y avait de la +tristesse dans ses pensées. «Mon cher enfant, me dit-elle, le vicomte +de Larrieux vient de mourir de sa goutte; c'est une grande douleur pour +moi, qui fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant de +voir comme l'on meurt! Ce n'est pas étonnant, il était si vieux! + +--Quel âge avait-il? demandai-je. + +--Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts; mais je ne +suis pas infirme comme il l'était; je dois espérer de vivre plus que +lui. N'importe! voici plusieurs de mes amis qui s'en vont cette année, +et on a beau se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne +peut pas s'empêcher d'avoir peur quand on voit partir ainsi ses +contemporains. + +--Ainsi, lui dis-je, voilà tous les regrets que vous lui accordez, à ce +pauvre Larrieux, qui vous a adorée pendant soixante ans, qui n'a cessé +de se plaindre de vos rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebuté? +C'était le modèle des amants, celui-là! On ne fait plus de pareils +hommes! + +--Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid, cet homme avait +la manie de se lamenter et de se dire malheureux. Il ne l'était pas du +tout, chacun le sait.» + +Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai de questions sur +ce vicomte de Larrieux et sur elle-même; et voici la singulière réponse +que j'en obtins. + +«Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez comme une personne +d'un caractère très-maussade et très-inégal. Il se peut que cela soit. +Jugez-en vous-même: je vais vous dire toute mon histoire, et vous +confesser des travers que je n'ai jamais dévoilés à personne. Vous +qui êtes d'une époque sans préjugés, vous me trouverez moins coupable +peut-être que je ne me le semble à moi-même; mais, quelle que soit +l'opinion que vous prendrez de moi, je ne mourrai pas sans m'être fait +connaître à quelqu'un. Peut-être me donnerez-vous quelque marque de +compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs. + +Je fus élevée à Saint-Cyr. L'éducation brillante qu'on y recevait +produisait effectivement fort peu de chose. J'en sortis à seize ans pour +épouser le marquis de R..., qui en avait cinquante, et je n'osai pas +m'en plaindre, car tout le monde me félicitait sur ce beau mariage, et +toutes les filles sans fortune enviaient mon sort. + +J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-là j'étais tout à fait +bête. Cette éducation claustrale avait achevé d'engourdir mes facultés +déjà très-lentes. Je sortis du couvent avec une de ces niaises +innocences dont on a bien tort de nous faire un mérite, et qui nuisent +souvent au bonheur de toute notre vie. + +En effet, l'expérience que j'acquis en six mois de mariage trouva +un esprit si étroit pour la recevoir, qu'elle ne me servit de rien. +J'appris, non pas à connaître la vie, mais à douter de moi-même. +J'entrai dans le monde avec des idées tout à fait fausses et des +préventions dont toute ma vie n'a pu détruire l'effet. + +A seize ans et demi j'étais veuve; et ma belle-mère, qui m'avait prise +en amitié pour la nullité de mon caractère, m'exhorta à me remarier. Il +est vrai que j'étais grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait +devait retourner à la famille de mon mari au cas où je donnerais un +beau-père à son héritier. Dès que mon deuil fut passé, on me produisit +donc dans le monde, et l'on m'y entoura de galants. J'étais alors dans +tout l'éclat de la beauté, et, de l'aveu de toutes les femmes, il +n'était point de figure ni de taille qui pussent m'être comparées. + +Mais mon mari, ce libertin vieux et blasé qui n'avait jamais eu pour moi +qu'un dédain ironique, et qui m'avait épousée pour obtenir une place +promise à ma considération, m'avait laissé tant d'aversion pour le +mariage que jamais je ne voulus consentir à contracter de nouveaux +liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que tous les hommes +étaient les mêmes, que tous avaient cette sécheresse de coeur, cette +impitoyable ironie, ces caresses froides et insultantes qui m'avaient +tant humiliée. Toute bornée que j'étais, j'avais fort bien compris que +les rares transports de mon mari ne s'adressaient qu'à une belle femme, +et qu'il n'y mettait rien de son âme. Je redevenais ensuite pour lui une +sotte dont il rougissait en public, et qu'il eût voulu pouvoir renier. + +Cette funeste entrée dans la vie me désenchanta pour jamais. Mon coeur, +qui n'était peut-être pas destiné à cette froideur, se resserra et +s'entoura de méfiances. Je pris les hommes en aversion et en dégoût. +Leurs hommages m'insultèrent; je ne vis en eux que des fourbes qui se +faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai un ressentiment et +une haine éternels. + +Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voilà pourquoi, avec +les moeurs les plus austères, je ne fus point vertueuse. Oh! combien je +regrettai de ne pouvoir l'être! combien je l'enviai, cette force morale +et religieuse qui combat les passions et colore la vie! la mienne fut si +froide et si nulle! que n'eussé-je point donné pour avoir des passions à +réprimer, une lutte à soutenir, pour pouvoir me jeter à genoux et +prier comme ces jeunes femmes que je voyais, au sortir du couvent, se +maintenir sages dans le monde durant quelques années à force de ferveur +et de résistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je à faire sur la terre? +Rien qu'à me parer, à me montrer et à m'ennuyer. Je n'avais point de +coeur, point de remords, point de terreurs; mon ange gardien dormait au +lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mystères étaient pour moi +sans consolation et sans poésie. Je n'avais nul besoin des protections +célestes: les dangers n'étaient pas faits pour moi, et je me méprisais +pour ce dont j'eusse dû me glorifier. + +Car il faut vous dire que je m'en prenais à moi autant qu'aux autres +quand je trouvais en moi cette volonté de ne pas aimer dégénérée en +impuissance. J'avais souvent confié aux femmes qui me pressaient de +faire choix d'un mari ou d'un amant l'éloignement que m'inspiraient +l'ingratitude, l'égoïsme et la brutalité des hommes. Elles me riaient au +nez quand je parlais ainsi, m'assurant que tous n'étaient pas semblables +à mon vieux mari, et qu'ils avaient des secrets pour se faire pardonner +leurs défauts et leurs vices. Cette manière de raisonner me révoltait; +j'étais humiliée d'être femme en entendant d'autres femmes exprimer des +sentiments aussi grossiers, et rire comme des folles quand l'indignation +me montait au visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles +toutes. + +Et puis je retombais avec douleur sur moi-même; l'ennui me rongeait. La +vie des autres était remplie, la mienne était vide et oisive. Alors je +m'accusais de folie et d'ambition démesurée; je me mettais à croire tout +ce que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui prenaient si +bien leur siècle comme il était. Je me disais que l'ignorance m'avait +perdue, que je m'étais forgé des espérances chimériques, que j'avais +rêvé des hommes loyaux et parfaits qui n'étaient point de ce monde. En +un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus envers moi. + +Tant que les femmes espérèrent me voir bientôt convertie à leurs maximes +et à ce qu'elles appelaient leur sagesse, elles me supportèrent. Il y +en avait même plus d'une qui fondait sur moi un grand espoir de +justification pour elle-même, plus d'une qui avait passé des témoignages +exagérés d'une vertu farouche à une conduite éventée, et qui se flattait +de me voir donner au monde l'exemple d'une légèreté capable d'excuser la +sienne. + +Mais quand elles virent que cela ne se réalisait point, que j'avais déjà +vingt ans et que j'étais incorruptible, elles me prirent en horreur; +elles prétendirent que j'étais leur critique incarnée et vivante; elles +me tournèrent en ridicule avec leurs amants, et ma conquête fut l'objet +des plus outrageants projets et des plus immorales entreprises. Des +femmes d'un haut rang dans le monde ne rougirent point de tramer en +riant d'infâmes complots contre moi, et, dans la liberté de moeurs de la +campagne, je fus attaquée de toutes les manières avec un acharnement de +désirs qui ressemblait à de la haine. Il y eut des hommes qui promirent +à leurs maîtresses de m'apprivoiser, et des femmes qui permirent à leurs +amants de l'essayer. Il y eut des maîtresses de maison qui s'offrirent à +égarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers. J'eus des amis +et des parents qui me présentèrent pour me tenter, des hommes dont +j'aurais fait de très-beaux cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu +l'ingénuité de leur ouvrir toute mon âme, elles savaient fort bien +que ce n'était ni la piété, ni l'honneur, ni un ancien amour qui +me préservait, mais bien la méfiance et un sentiment de répulsion +involontaire; elles ne manquèrent pas de divulguer mon caractère, et, +sans tenir compte des incertitudes et des angoisses de mon âme, elles +répandirent hardiment que je méprisais tous les hommes. Il n'est +rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent plutôt le +libertinage que le dédain. Aussi partagèrent-ils l'aversion que +les femmes avaient pour moi; ils ne me recherchèrent plus que pour +satisfaire leur vengeance et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et +la fausseté écrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en accrut +chaque jour. + +Une femme d'esprit eût pris son parti sur tout cela; elle eût persévéré +dans la résistance, ne fût-ce que pour augmenter la rage de ses rivales; +elle se fût jetée ouvertement dans la piété pour se rattacher à la +société de ce petit nombre de femmes vertueuses qui, même en ce +temps-là, faisaient l'édification des honnêtes gens. Mais je n'avais +pas assez de force dans le caractère pour faire face à l'orage qui +grossissait contre moi. Je me voyais délaissée, haïe, méconnue; déjà ma +réputation était sacrifiée aux imputations les plus horribles et les +plus bizarres. Certaines femmes, vouées à la plus licencieuse débauche, +feignaient de se voir en danger auprès de moi. + + + +II. + +Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans talent, sans +esprit, sans aucune qualité énergique ou séduisante, mais doué d'une +grande candeur et d'une droiture de sentiments bien rare dans le monde +où je vivais. Je commençais à me dire qu'il fallait faire enfin un +_choix_, comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me marier, +étant mère, et, n'ayant confiance à la bonté d'aucun homme, je ne +croyais pas avoir ce droit. C'était donc un amant qu'il me fallait +accepter pour être au niveau de la compagnie où j'étais jetée. Je me +déterminai en faveur de ce provincial, dont le nom et l'état dans le +monde me couvraient d'une assez belle protection. C'était le vicomte de +Larrieux. + +Il m'aimait lui, et dans la sincérité de son âme! Mais son âme! en +avait-il une? C'était un de ces hommes froids et positifs qui n'ont pas +même pour eux l'élégance du vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait +à son ordinaire, comme mon mari m'avait quelquefois aimée. Il n'était +frappé que de ma beauté, et ne se mettait pas en peine de découvrir mon +coeur. Chez lui ce n'était pas dédain, c'était ineptie. S'il eût trouvé +en moi la puissance d'aimer, il n'eût pas su comment y répondre. + +Je ne crois pas qu'il ait existé un homme plus matériel que ce pauvre +Larrieux. Il mangeait avec volupté, il s'endormait sur tous les +fauteuils, et le reste du temps il prenait du tabac. Il était ainsi +toujours occupé à satisfaire quelque appétit physique. Je ne pense pas +qu'il eût une idée par jour. + +Avant de l'élever jusqu'à mon intimité, j'avais de l'amitié pour lui, +parce que si je ne trouvais en lui rien de grand, du moins je n'y +trouvais rien de méchant; et en cela seul consistait sa supériorité +sur tout ce qui m'entourait. Je me flattai donc, en écoutant ses +galanteries, qu'il me réconcilierait avec la nature humaine, et je me +confiai à sa loyauté. Mais à peine lui eus-je donné sur moi ces droits +que les femmes faibles ne reprennent jamais, qu'il me persécuta +d'un genre d'obsession insupportable, et réduisit tout son système +d'affection aux seuls témoignages qu'il fût capable d'apprécier. + +Vous voyez, mon ami, que j'étais tombée de Charybde en Scylla. Cet +homme, qu'à son large appétit et à ses habitudes du sieste j'avais cru +d'un sang si calme, n'avait même pas en lui le sentiment de cette forte +amitié que j'espérais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui était +impossible d'avoir de l'amitié pour une belle femme. Et si vous saviez +ce qu'il appelait l'amour! + +Je n'ai point la prétention d'avoir été pétrie d'un autre limon que +toutes les autres créatures humaines. À présent que je ne suis plus +d'aucun sexe, je pense que j'étais alors tout aussi femme qu'une autre, +mais qu'il a manqué au développement de mes facultés de rencontrer un +homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de poésie sur les faits +de la vie animale. Mais cela n'étant point, vous-même, qui êtes +un homme, et par conséquent moins délicat sur cette perception de +sentiment, vous devez comprendre le dégoût qui s'empare du coeur quand +on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir compris les besoins. +En trois jours le vicomte de Larrieux me devint insoutenable. + +Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'énergie de me débarrasser de +lui! Pendant soixante ans il a fait mon tourment et ma satiété. Par +complaisance, par faiblesse ou par ennui, je l'ai supporté. Toujours +mécontent de mes répugnances, et toujours attiré vers moi par les +obstacles que je mettais à sa passion, il a eu pour moi l'amour le plus +patient, le plus courageux, le plus soutenu et le plus ennuyeux qu'un +homme ait jamais eu pour une femme. + +Il est vrai que, depuis que je l'avais érigé auprès de moi en +protecteur, mon rôle dans le monde était infiniment moins désagréable. +Les hommes n'osaient plus me rechercher; car le vicomte était un +terrible ferrailleur et un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient prédit +que j'étais incapable de fixer un homme, voyaient avec dépit le vicomte +enchaîné à mon char; et peut-être entrait-il dans ma patience envers +lui un peu de cette vanité qui ne permet point à une femme de paraître +délaissée. Il n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans +la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'était un fort bel homme; il +avait du coeur, il savait se taire à propos, il menait un grand train +de vie, il ne manquait pas non plus de cette fatuité modeste qui fait +ressortir le mérite d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'étaient +point du tout dédaigneuses de cette fastidieuse beauté qui me semblait +être le principal défaut du vicomte, elles étaient surprises du +dévouement sincère qu'il me marquait, et le proposaient pour modèle à +leurs amants. Je m'étais donc placée dans une situation enviée; mais +cela, je vous assure, me dédommageait médiocrement des ennuis de +l'intimité. Je les supportai pourtant avec résignation, et je gardai +à Larrieux une inviolable fidélité. Voyez, mon cher enfant, si je fus +aussi coupable envers lui que vous l'avez pensé. + +--Je vous ai parfaitement comprise, lui répondis-je; c'est vous dire que +je vous plains et que je vous estime. Vous avez fait aux moeurs de votre +temps un véritable sacrifice, et vous fûtes persécutée parce que vous +valiez mieux que ces moeurs-là. Avec un peu plus de force morale, vous +eussiez trouvé dans la vertu tout le bonheur que vous ne trouvâtes point +dans une intrigue. Mais laissez-moi m'étonner d'un fait: c'est que vous +n'ayez point rencontré, dans tout le cours de votre vie, un seul homme +capable de vous comprendre et digne de vous convertir au véritable +amour. Faut-il en conclure que les hommes d'aujourd'hui valent mieux que +les hommes d'autrefois? + +--Ce serait de votre part une grande fatuité, me répondit-elle en riant. +J'ai fort peu à me louer des hommes de mon temps, et cependant je doute +que vous ayez fait beaucoup de progrès; mais ne moralisons point. Qu'ils +soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute à moi; je +n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage fierté, il aurait +fallu être une femme supérieure, et choisir d'un coup d'oeil d'aigle +entre tous ces hommes si plats, si faux et si vides, un de ces êtres +vrais et nobles, qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps. +J'étais trop ignorante, trop bornée pour cela. A force de vivre, j'ai +acquis plus de jugement: je me suis aperçue que certains d'entre eux, +que j'avais confondus dans ma peine, méritaient d'autres sentiments; +mais alors j'étais vieille. Il n'était plus temps de m'en aviser. + +--Et tant que vous fûtes jeune, repris-je, vous ne fûtes pas une seule +fois tentée de faire un nouvel essai? Cette aversion farouche n'a jamais +été ébranlée? Cela est étrange.» + + + +III. + +La marquise garda un instant le silence; mais tout à coup, posant avec +bruit sur la table sa tabatière d'or, qu'elle avait longtemps roulée +entre ses doigts, «Eh bien, puisque j'ai commencé à me confesser, +dit-elle, je veux tout avouer. Écoutez bien: + +«Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai été amoureuse, mais amoureuse +comme personne ne l'a été, d'un amour passionné, indomptable, dévorant, +et pourtant idéal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous étonne bien +d'apprendre qu'une marquise du dix-huitième siècle n'ait eu dans toute +sa vie qu'un amour, et un amour platonique! C'est que, voyez-vous, mon +enfant, vous autres jeunes gens, vous croyez bien connaître les femmes, +et vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts +ans se mettaient à vous raconter franchement leur vie, peut-être +découvririez-vous dans l'âme féminine des sources de vice et de vertu +dont vous n'avez pas l'idée. + +Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour qui, moi, marquise, et +marquise hautaine et fière entre toutes, je perdis tout à fait la tête. + +--Le roi de France ou le dauphin Louis XVI. + +--Oh! si vous débutez ainsi, il vous faudra trois heures pour arriver +jusqu'à mon amant. J'aime mieux vous le dire: c'était un comédien. + +--C'était toujours bien un roi, j'imagine. + +--Le plus noble et le plus élégant qui monta jamais sur les planches. +Vous n'êtes pas surpris? + +--Pas trop. J'ai ouï dire que ces unions disproportionnées n'étaient pas +rares, même dans le temps où les préjugés avaient le plus de force en +France. Laquelle des amies de madame d'Épinay vivait donc avec Jéliotte? + +--Comme vous connaissez notre temps! Cela fait pitié. Eh! c'est +précisément parce que ces traits-là sont consignés dans les mémoires, +et cités avec étonnement, que vous devriez conclure leur rareté et leur +contradiction avec les moeurs du temps. Soyez sûr qu'ils faisaient dès +lors un grand scandale; et lorsque vous entendez parler d'horribles +dépravations, du duc de Guiche et de Manicamp, de madame de Lionne et +de sa fille, vous pouvez être assuré que ces choses-là étaient aussi +révoltantes au temps où elles se passèrent qu'au temps où vous les +lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignée vous les a +transmises fussent les seuls honnêtes gens de France?» + +Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel de nous deux +était compétent pour juger la question. Je la ramenai à son histoire, +qu'elle reprit ainsi: + +«Pour vous prouver combien peu cela était toléré, je vous dirai que +la première fois que je le vis, et que j'exprimai mon admiration à la +comtesse de Ferrières, qui se trouvait auprès de moi, elle me répondit: +«Ma toute belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement +devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement si l'on vous +soupçonnait d'oublier qu'aux yeux d'une femme bien née un comédien ne +peut pas être un homme.» + +Cette parole de madame de Ferrières me resta dans l'esprit, je ne sais +pourquoi. Dans la situation où j'étais, ce ton de mépris me paraissait +absurde; et cette crainte que je ne vinsse à me compromettre par mon +admiration semblait une hypocrite méchanceté. + +Il s'appelait Lélio, était Italien de naissance, mais parlait +admirablement le français. Il pouvait bien avoir trente-cinq ans, +quoique sur la scène il parût souvent n'en avoir pas vingt. Il jouait +mieux Corneille que Racine; mais dans l'un et dans l'autre il était +inimitable. + +--Je m'étonne, dis-je en interrompant la marquise, que son nom ne soit +pas resté dans les annales du talent dramatique. + +--Il n'eut jamais de réputation, répondit-elle; on ne l'appréciait ni +à la ville et à la cour. A ses débuts, j'ai ouï dire qu'il fut +outrageusement sifflé. Par la suite, on lui tint compte de la chaleur +de son âme et de ses efforts pour se perfectionner; on le toléra, on +l'applaudit parfois; mais, en somme, on le considéra toujours comme un +comédien de mauvais goût. + +C'était un homme qui, en fait d'art, n'était pas plus de son siècle +qu'en fait de moeurs je n'étais du mien. Ce fut peut-être là le rapport +immatériel, mais tout-puissant, qui des deux extrémités de la chaîne +sociale attira nos âmes l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus +compris Lélio que le monde ne m'a jugée. «Cet homme est exagéré, +disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;» et de moi l'on disait +ailleurs: «Cette femme est méprisante et froide; elle n'a pas de coeur.» +Qui sait si nous n'étions pas les deux êtres qui sentaient le plus +vivement de l'époque! + +Dans ce temps-là, on jouait la tragédie _décemment_; il fallait avoir +bon ton, même en donnant un soufflet; il fallait mourir convenablement +et tomber avec grâce. L'art dramatique était façonné aux convenances du +beau monde; la diction et le geste des acteurs étaient en rapport +avec les paniers et la poudre dont on affublait encore Phèdre et +Clytemnestre. Je n'avais pas calculé et senti les défauts de cette +école. Je n'allais pas loin dans mes réflexions; seulement la tragédie +m'ennuyait à mourir; et comme il était de mauvais ton d'en convenir, +j'allais courageusement m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air +froid et contraint dont j'écoutais ces pompeuses tirades faisait dire de +moi que j'étais insensible au charme des beaux vers. + +J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand je retournai un +soir à la Comédie-Française pour voir jouer _le Cid_. Pendant mon séjour +à la campagne, Lélio avait été admis à ce théâtre, et je le voyais pour +la première fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tôt le son de +sa voix que je fus émue. C'était une voix plus pénétrante que sonore, +une voix nerveuse et accentuée. Sa voix était une des choses que l'on +critiquait en lui. On voulait que le Cid eût une basse-taille, comme on +voulait que tous les héros de l'antiquité fussent grands et forts. Un +roi qui n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre le +diadème: cela était contraire aux arrêts du bon goût. + +Lélio était petit et grêle; sa beauté ne consistait pas dans les +traits, mais dans la noblesse du front, dans la grâce irrésistible des +attitudes, dans l'abandon de la démarche, dans l'expression fière et +mélancolique de la physionomie. Je n'ai jamais vu dans une statue, dans +une peinture, dans un homme, une puissance de beauté plus idéale et plus +suave. C'est pour lui qu'aurait dû être créé le mot de _charme_, qui +s'appliquait à toutes ses paroles, à tous ses regards, à tous ses +mouvements. + +Que vous dirai-je! Ce fut en effet un _charme_ jeté sur moi. Cet homme, +qui marchait, qui parlait, qui agissait sans méthode et sans prétention, +qui sanglotait avec le coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait +lui-même pour s'identifier avec la passion; cet homme que l'âme semblait +user et briser, et dont un regard renfermait tout l'amour que j'avais +cherché vainement dans le monde, exerça sur moi une puissance vraiment +électrique; cet homme, qui n'était pas né dans son temps de gloire et de +sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et marcher avec +lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon dieu, ma vie, mon amour. + +Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait, il me dominait. +Ce n'était pas un homme pour moi; mais je l'entendais autrement que +madame de Ferrières; c'était bien plus: c'était une puissance morale, un +maître intellectuel, dont l'âme pétrissait la mienne à son gré. Bientôt +il me fut impossible de renfermer les impressions que je recevais de +lui. J'abandonnai ma loge à la Comédie-Française pour ne pas me trahir. +Je feignis d'être devenue dévote, et d'aller, le soir, prier dans les +églises. Au lieu de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me +mêler au peuple pour l'écouter et le contempler à mon aise. Enfin, je +gagnai un des employés du théâtre, et j'eus, dans un coin de la salle, +une place étroite et secrète où nul regard ne pouvait m'atteindre et où +je me rendais par un passage dérobé. Pour plus de sûreté, je m'habillais +en écolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel je +n'avais jamais échangé un mot ni un regard, avaient pour moi tout +l'attrait du mystère et toute l'illusion du bonheur. Quand l'heure de +la comédie sonnait à l'énorme pendule de mon salon, de violentes +palpitations me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on +apprêtait ma voiture; je marchais avec agitation, et si Larrieux était +près de moi, je le brutalisais pour le renvoyer; j'éloignais avec un art +infini les autres importuns. Tout l'esprit que me donna cette passion +de théâtre n'est pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la +dissimulation et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans à +Larrieux, qui était le plus jaloux des hommes, et à tous les méchants +qui m'entouraient. + +Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais avec +avidité, avec délices. Elle était si pure! Pourquoi donc en aurais-je +rougi? Elle me créait une vie nouvelle; elle m'initiait enfin à tout ce +que j'avais désiré connaître et sentir; jusqu'à un certain point elle me +faisait femme. + +J'étais heureuse, j'étais fière de me sentir trembler, étouffer, +défaillir. La première fois qu'une violente palpitation vint éveiller +mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil qu'une jeune mère au premier +mouvement de l'enfant renfermé dans son sein. Je devins boudeuse, +rieuse, maligne, inégale. Le bon Larrieux observa que la dévotion +me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on trouva que +j'embellissais chaque jour davantage, que mon oeil noir se veloutait, +que mon sourire avait de la pensée, que mes remarques sur toutes choses +portaient plus juste et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue +capable. On en fit tout l'honneur à Larrieux, qui en était pourtant bien +innocent. + +Je suis décousue dans mes souvenirs, parce que voici une époque de ma +vie où ils m'inondent. En vous les disant, il me semble que je rajeunis +et que mon coeur bat encore au nom de Lélio. Je vous disais tout à +l'heure qu'en entendant sonner la pendule je frémissais de joie et +d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir l'espèce de +suffocation délicieuse qui s'emparait de moi au timbre de cette +sonnerie. Depuis ce temps-là des vicissitudes de fortune m'ont amenée à +me trouver fort heureuse dans un petit appartement du Marais. Eh bien! +je ne regrette rien de mon riche hôtel, de mon noble faubourg et de ma +splendeur passée, que les objets qui m'eussent rappelé ce temps d'amour +et de rêves. J'ai sauvé du désastre quelques meubles qui datent de cette +époque, et que je regarde avec la même émotion que si l'heure allait +sonner, et que si le pied de mes chevaux battait le pavé. Oh! mon +enfant, n'aimez jamais ainsi; car c'est un orage qui ne s'apaise qu'à la +mort! + +Alors je partais, vive, et légère, et jeune, et heureuse! Je commençais +à apprécier tout ce dont se composait ma vie, le luxe, la jeunesse, la +beauté. Le bonheur se révélait à moi par tous les sens, par tous les +pores. Doucement pliée au fond de mon carrosse, les pieds enfoncés dans +la fourrure, je voyais ma figure brillante et parée se répéter dans la +glace encadrée d'or placée vis-à-vis de moi. Le costume des femmes, dont +on s'est tant moqué depuis, était alors d'une richesse et d'un éclat +extraordinaires; porté avec goût et châtié dans ses exagérations, +il prêtait à la beauté une noblesse et une grâce moelleuse dont les +peintures ne sauraient vous donner l'idée. Avec tout cet attirail de +plumes, d'étoffes et de fleurs, une femme était forcée de mettre une +sorte de lenteur à tous ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches +qui, lorsqu'elles étaient poudrées et habillées de blanc, traînant leur +longue queue de moire et balançant avec souplesse les plumes de leur +front, pouvaient, sans hyperbole, être comparées à des cygnes. C'était, +en effet, quoi qu'en ait dit Rousseau, bien plus à des oiseaux qu'à +des guêpes que nous ressemblions avec ces énormes plis de satin, cette +profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient un petit corps +tout frêle, comme le duvet cache la tourterelle; avec ces longs +ailerons de dentelle qui tombaient du bras, avec ces vives couleurs +qui bigarraient nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand nous +tenions nos petits pieds en équilibre dans de jolies mules à talons, +c'est alors vraiment que nous semblions craindre de toucher la terre, et +que nous marchions avec la précaution dédaigneuse d'une bergeronnette au +bord d'un ruisseau. + +A l'époque dont je vous parle, on commençait à porter de la poudre +blonde, qui donnait aux cheveux une teinte douce et cendrée. Cette +manière d'atténuer la crudité des tons de la chevelure donnait au visage +beaucoup de douceur et aux yeux un éclat extraordinaire. Le front, +entièrement découvert, se perdait dans les pâles nuances de ces cheveux +de convention; il en paraissait plus large, plus pur, et toutes les +femmes avaient l'air noble. Aux crêpés, qui n'ont jamais été gracieux, +à mon sens, avaient succédé les coiffures basses, les grosses boucles +rejetées en arrière et tombant sur le cou et sur les épaules. Cette +coiffure m'allait fort bien, et j'étais renommée pour la richesse et +l'invention de mes parures. Je sortais tantôt avec une robe de velours +nacarat garnie de grèbe, tantôt avec une tunique de satin blanc, bordée +de peau de tigre, quelquefois avec un habit complet de damas lilas lamé +d'argent, et des plumes blanches montées en perles. C'est ainsi que +j'allais faire quelques visites en attendant l'heure de la seconde +pièce; car Lélio ne jouait jamais dans la première. + +Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais dans mon +carrosse je regardais avec complaisance la femme qui aimait Lélio, et +qui pouvait s'en faire aimer. Jusque-là le seul plaisir que j'eusse +trouvé à être belle consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin +que je prenais à m'embellir était une bien bénigne vengeance envers ces +femmes qui avaient ourdi de si horribles complots contre moi. Mais du +moment que j'aimai, je me mis à jouir de ma beauté pour moi-même. Je +n'avais que cela à offrir à Lélio en compensation de tous les triomphes +qu'on lui déniait à Paris, et je m'amusais à me représenter l'orgueil et +la joie de ce pauvre comédien si moqué, si méconnu, si rebuté, le jour +où il apprendrait que la marquise de R... lui avait voué son culte. + +Au reste, ce n'étaient là que des rêves riants et fugitifs; c'étaient +tous les résultats, tous les profits que je tirais de ma position. +Dès que mes pensées prenaient un corps et que je m'apercevais de +la consistance d'un projet quelconque de mon amour, je l'étouffais +courageusement, et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon +âme. Vous me regardez d'un air étonné? Je vous expliquerai cela tout à +l'heure. Laissez-moi parcourir le monde enchanté de mes souvenirs. + +Vers huit heures, je me faisais descendre à la petite église des +Carmélites, près le Luxembourg; je renvoyais ma voiture, et j'étais +censée assister à des conférences religieuses qui s'y tenaient à cette +heure-là; mais je ne faisais que traverser l'église et le jardin; je +sortais par une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une jeune +ouvrière nommée Florence, qui m'était toute dévouée. Je m'enfermais dans +sa chambre, et je déposais avec joie sur son grabat tous mes atours pour +endosser l'habit noir carré, l'épée à gaine de chagrin et la perruque +symétrique d'un jeune proviseur de collège aspirant à la prêtrise. +Grande comme j'étais, brune et le regard inoffensif, j'avais bien l'air +gauche et hypocrite d'un petit prestolet qui se cache pour aller au +spectacle. Florence, qui me supposait une intrigue véritable au dehors, +riait avec moi de mes métamorphoses, et j'avoue que je ne les eusse pas +prises plus gaiement pour aller m'enivrer de plaisir et d'amour, comme +toutes ces jeunes folles qui avaient des soupers clandestins dans les +petites maisons. + +Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans ma logette du +théâtre. Ah! alors mes palpitations, mes terreurs, mes joies, mes +impatiences cessaient. Un recueillement profond s'emparait de toutes mes +facultés, et je restais comme absorbée jusqu'au lever du rideau, dans +l'attente d'une grande solennité. + +Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnétique, comme il la +tient haletante et immobile dans le cercle magique qu'il trace au-dessus +d'elle, l'âme de Lélio, sa grande âme de tragédien et de poète, +enveloppait toutes mes facultés et me plongeait dans la torpeur de +l'admiration. J'écoutais, les mains contractées sur mon genou, le menton +appuyé sur le velours d'Utrecht de la loge, le front baigné de sueur. Je +retenais ma respiration, je maudissais la clarté fatigante des lumières, +qui lassait mes yeux secs et brûlants, attachés à tous ses gestes, à +tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre palpitation de son sein, +le moindre pli de son front. Ses émotions feintes, ses malheurs de +théâtre, me pénétraient comme des choses réelles. Je ne savais bientôt +plus distinguer l'erreur de la vérité. Lélio n'existait plus pour moi: +c'était Rodrigue, c'était Bajazet, c'était Hippolyte. Je haïssais ses +ennemis, je tremblais pour ses dangers; ses douleurs me faisaient +répondre avec lui des flots de larmes; sa mort m'arrachait des cris que +j'étais forcée d'étouffer en mâchant mon mouchoir. Dans les entr'actes, +je tombais épuisée au fond de ma loge; j'y restais comme morte, jusqu'à +ce que l'aigre ritournelle m'eût annoncé le lever du rideau. Alors je +ressuscitais, je redevenais forte et ardente, pour admirer, pour sentir, +pour pleurer. Que de fraîcheur, que de poésie, que de jeunesse il y +avait dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette génération +fût de glace pour ne pas tomber à ses pieds. + +Et pourtant, quoiqu'il choquât toutes les idées reçues, quoiqu'il +lui fût impossible de se faire au goût de ce sot public, quoiqu'il +scandalisât les femmes par le désordre de sa tenue, quoiqu'il offensât +les hommes par ses mépris pour leurs sottes exigences, il avait des +moments de puissance sublime et de fascination irrésistible, où il +prenait tout ce public rétif et ingrat dans son regard et dans sa +parole, comme dans le creux de sa main, et il le forçait d'applaudir et +de frissonner. Cela était rare, parce que l'on ne change pas +subitement tout l'esprit d'un siècle; mais quand cela arrivait, les +applaudissements étaient frénétiques; il semblait que, subjugués alors +par son génie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs injustices. +Moi, je croyais plutôt que cet homme avait par instants une puissance +surnaturelle, et que ses plus amers contempteurs se sentaient entraînés +à le faire triompher malgré eux. En vérité, dans ces moments-là la salle +de la Comédie-Française semblait frappée de délire, et en sortant on se +regardait tout étonné d'avoir applaudi Lélio. Pour moi, je me livrais +alors à mon émotion; je criais, je pleurais, je le nommais avec passion, +je l'appelais avec folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le +grand orage qui éclatait autour de moi. + +D'autres fois on le sifflait dans des situations où il me semblait +sublime, et je quittais le spectacle avec rage. Ces jours-là étaient les +plus dangereux pour moi. J'étais violemment tentée d'aller le trouver, +de pleurer avec lui, de maudire le siècle et de le consoler en lui +offrant mon enthousiasme et mon amour. + +Un soir que je sortais par le passage dérobé où j'étais admise, je vis +passer rapidement devant moi un homme petit et maigre qui se dirigeait +vers la rue. Un machiniste lui ôta son chapeau en lui disant: «Bonsoir, +monsieur Lélio.» Aussitôt, avide de regarder de près cet homme +extraordinaire, je m'élance sur ses traces, je traverse la rue, et sans +me soucier du danger auquel je m'expose, j'entre avec lui dans un café. +Heureusement c'était un café borgne, où je ne devais rencontrer aucune +personne de mon rang. + +Quand, à la clarté d'un mauvais lustre enfumé, j'eus jeté les yeux sur +Lélio, je crus m'être trompée et avoir suivi un autre que lui. Il avait +au moins trente-cinq ans: il était jaune, flétri, usé; il était mal mis; +il avait l'air commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait +la main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait horriblement. +Il me fallut entendre prononcer plusieurs fois son nom pour m'assurer +que c'était bien là le dieu du théâtre et l'interprète du grand +Corneille. Je ne retrouvais plus rien en lui des charmes qui m'avaient +fascinée, pas même son regard si noble, si ardent et si triste. Son +oeil était morne, éteint, presque stupide; sa prononciation accentuée +devenait ignoble en s'adressant au garçon de café, en parlant de jeu, +de cabaret et de filles. Sa démarche était lâche, sa tournure sale, ses +joues mal essuyées de fard. Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio. Le +temple était vide et pauvre; l'oracle était muet; le dieu s'était fait +homme; pas même homme, comédien. + +Il sortit, et je restai longtemps stupéfaite à ma place, ne songeant +point à avaler le vin chaud épicé que j'avais demandé pour me donner un +air cavalier. Quand je m'aperçus du lieu où j'étais et des regards qui +s'attachaient sur moi, la peur me prit; c'était la première fois de +ma vie que je me trouvais dans une situation si équivoque et dans un +contact si direct avec des gens de cette classe; depuis, l'émigration +m'a bien aguerrie à ces inconvenances de position. + +Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer. Le garçon +courut après moi. J'eus une honte effroyable; il fallut rentrer, +m'expliquer au comptoir, soutenir tous les regards méfiants et moqueurs +dirigés sur moi. Quand je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je +cherchai vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus devant +la Comédie; Des pas lourds se faisaient entendre toujours sur les miens. +Je me retournai en tremblant; je vis un grand escogriffe que j'avais +remarqué dans un coin du café, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou +de quelque chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me dit, +la frayeur m'ôtait l'intelligence; cependant j'eus assez de présence +d'esprit pour m'en débarrasser. Transformée tout d'un coup en héroïne +par ce courage que donne la peur, je lui allongeai rapidement un coup de +canne dans la figure, et, jetant aussitôt la canne pour mieux courir, +tandis qu'il restait étourdi de mon audace, je pris ma course, légère +comme un trait, et ne m'arrêtai que chez Florence. Quand je m'éveillai +le lendemain à midi dans mon lit à rideaux ouatés et à chapiteaux de +plumes rosés, je crus avoir fait un rêve, et j'éprouvai de ma déception +et de mon aventure de la veille une grande mortification. Je me crus +sérieusement guérie de mon amour, et j'essayai de m'en féliciter; mais +ce fut en vain. J'en éprouvais un regret mortel; l'ennui retombait sur +ma vie, tout se désenchantait. Ce jour-là je mis Larrieux à la porte. + +Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes des +autres soirs. Le monde me sembla insipide. J'allai à l'église; j'écoutai +la conférence, résolue à me faire dévote; je m'y enrhumai: j'en revins +malade. + +Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrières vint me voir, +m'assura que je n'avais point de fièvre, que le lit me rendait malade, +qu'il fallait me distraire, sortir, aller à la Comédie. Je crois qu'elle +avait des vues sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort. + +Il en arriva autrement; elle me força d'aller avec elle voir jouer +_Cinna_. «Vous ne venez plus au spectacle, me disait-elle; c'est la +dévotion et l'ennui qui vous minent. Il y a longtemps que vous n'avez +vu Lélio; il a fait des progrès; on l'applaudit quelquefois maintenant; +j'ai dans l'idée qu'il deviendra supportable.» + +Je ne sais comment je me laissai entraîner. Au reste, désenchantée de +Lélio comme je l'étais, je ne risquais plus de me perdre en affrontant +ses séductions en public. Je me parai excessivement, et j'allai en +grande loge d'avant-scène braver un danger auquel je ne croyais plus. + +Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lélio fut sublime, et je +m'aperçus que jamais je n'en avais été plus éprise. L'aventure de la +veille ne me paraissait plus qu'un rêve; il ne se pouvait pas que Lélio +fût autre qu'il ne me paraissait sur la scène. Malgré moi, je retombai +dans toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer. Je +fus forcée de couvrir mon visage en pleurs de mon mouchoir; dans mon +désordre, j'effaçai mon rouge, j'enlevai mes mouches, et la comtesse +de Ferrières m'engagea à me retirer au fond de ma loge, parce que mon +émotion faisait événement dans la salle. Heureusement j'eus l'adresse de +faire croire que tout cet attendrissement était produit par le jeu de +mademoiselle Hippolyte Clairon. C'était, à mon avis, une tragédienne +bien froide et bien compassée, trop supérieure peut-être, par son +éducation et son caractère, à la profession du théâtre comme on +l'entendait alors; mais la manière dont elle disait _Tout beau_, dans +_Cinna_, lui avait fait une réputation de haut lieu. + +Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lélio, elle devenait +très-supérieure à elle-même. Quoiqu'elle affichât aussi un mépris de bon +ton pour sa méthode, elle subissait l'influence de son génie sans s'en +apercevoir, et s'inspirait de lui lorsque la passion les mettait en +rapport sur la scène. + +Ce soir-là Lélio me remarqua, soit pour ma parure, soit pour mon +émotion; car je le vis se pencher, dans un instant où il était hors +de scène, vers un des hommes qui étaient assis à cette époque sur le +théâtre, et lui demander mon nom. Je compris cela à la manière dont +leurs regards me désignèrent. J'en eus un battement de coeur qui faillit +m'étouffer, et je remarquai que dans le cours de la pièce les yeux de +Lélio se dirigèrent plusieurs fois de mon côté. Que n'aurais-je pas +donné pour savoir ce que lui avait dit de moi le chevalier de Brétillac, +celui qu'il avait interrogé, et qui, en me regardant, lui avait parlé à +plusieurs reprises! La figure de Lélio, forcée de rester grave pour ne +pas déroger à la dignité de son rôle, n'avait rien exprimé qui pût me +faire deviner le genre de renseignements qu'on lui donnait sur mon +compte. Je connaissais du reste fort peu ce Brétillac; je n'imaginais +pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal. + +De ce soir seulement je compris l'espèce d'amour qui m'enchaînait à +Lélio: c'était une passion tout intellectuelle, toute romanesque. Ce +n'était pas lui que j'aimais, mais le héros des anciens jours qu'il +savait représenter; ces types de franchise, de loyauté et de tendresse à +jamais perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui et par lui +reportée à une époque de vertus désormais oubliées. J'avais l'orgueil de +penser qu'en ces jours-là je n'eusse pas été méconnue et diffamée, que +mon coeur eût pu se donner, et que je n'eusse pas été réduite à aimer un +fantôme de comédie. Lélio n'était pour moi que l'ombre du Cid, que le +représentant de l'amour antique et chevaleresque dont on se moquait +maintenant en France. Lui, l'homme, l'histrion, je ne le craignais +guère, je l'avais vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lélio à +moi, c'était un être factice que je ne pouvais plus saisir dès qu'on +éloignait le lustre de la Comédie. Il lui fallait l'illusion de la +scène, le reflet des quinquets, le fard du costume pour être celui que +j'aimais. En dépouillant tout cela, il rentrait pour moi dans le néant; +comme une étoile il s'effaçait à l'éclat du jour. Hors les planches il +ne me prenait plus la moindre envie de le voir, et même j'en eusse été +désespérée. C'eût été pour moi comme de contempler un grand homme réduit +à un peu de cendre dans un vase d'argile. + +Mes fréquentes absences aux heures où j'avais l'habitude de recevoir +Larrieux, et surtout mon refus formel d'être désormais sur un autre pied +avec lui que sur celui de l'amitié, lui inspirèrent un accès de jalousie +mieux fondé, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eût ressentis. Un soir +que j'allais aux Carmélites dans l'intention de m'en échapper par +l'autre issue, je m'aperçus qu'il me suivait, et je compris qu'il serait +désormais presque impossible de lui cacher mes courses nocturnes. Je +pris donc le parti d'aller publiquement au théâtre. J'acquis peu à peu +l'hypocrisie nécessaire pour renfermer mes impressions, et d'ailleurs je +me mis à professer hautement pour Hippolyte Clairon une admiration +qui pouvait donner le change sur mes véritables sentiments. J'étais +désormais plus gênée; forcée comme je l'étais de m'observer +attentivement, mon plaisir était moins vif et moins profond. Mais de +cette situation il en naquit une autre qui établit une compensation +rapide. Lélio me voyait, il m'observait; ma beauté l'avait frappé, ma +sensibilité le flattait. Ses regards avaient peine à se détacher de moi. +Quelquefois il en eut des distractions qui mécontentèrent le public. +Bientôt il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait à en perdre la +tête. + +Ma loge ayant semblé faire envie à la princesse de Vaudemont, je la lui +avais cédée pour en prendre une plus petite, plus enfoncée et mieux +située. J'étais tout à fait sur la rampe, je ne perdais pas un regard +de Lélio, et les siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre. +D'ailleurs, je n'avais même plus besoin de ce moyen pour correspondre +avec toutes ses sensations: dans le son de sa voix, dans les soupirs de +son sein, dans l'accent qu'il donnait à certains vers, à certains mots, +je comprenais qu'il s'adressait à moi. J'étais la plus fière et la plus +heureuse des femmes; car à ces heures-là ce n'était pas du comédien, +c'était du héros que j'étais aimée. + +Eh bien! après deux années d'un amour que j'avais nourri inconnu et +solitaire au fond de mon âme, trois hivers s'écoulèrent encore sur cet +amour désormais partagé sans que jamais mon regard donnât à Lélio le +droit d'espérer autre chose que ces rapports intimes et mystérieux. J'ai +su depuis que Lélio m'avait souvent suivie dans les promenades; je ne +daignai pas l'apercevoir ni le distinguer dans la foule, tant j'étais +peu avertie par le désir de le distinguer hors du théâtre. Ces cinq +années sont les seules que j'aie vécu sur quatre-vingts. + +Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom d'un nouvel acteur +engagé à la Comédie-Française, à la place de Lélio, qui partait pour +l'étranger. Cette nouvelle fut un coup mortel pour moi; je ne concevais +point comment je pourrais vivre désormais sans cette émotion, sans cette +existence de passion et d'orage. Cela fit faire à mon amour un progrès +immense et faillit me perdre. + +Désormais je ne me combattis plus pour étouffer dès sa naissance toute +pensée contraire à la dignité de mon rang. Je ne m'applaudis plus de +ce qu'était réellement Lélio. Je souffris, je murmurai en secret de +ce qu'il n'était point ce qu'il paraissait être sur les planches, et +j'allai jusqu'à le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque +soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes préjugés et +toutes les répugnances de mon organisation. Maintenant que j'allais +perdre cet être moral qui remplissait depuis si longtemps mon âme, il +me prenait envie de réaliser tous mes rêves et d'essayer de la vie +positive, sauf à détester ensuite et la vie, et Lélio, et moi-même. + +J'en étais à ces irrésolutions, lorsque je reçus une lettre d'une +écriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que j'aie conservée +parmi les mille protestations écrites de Larrieux et les mille +déclarations parfumées de cent autres. C'est qu'en effet c'est la seule +lettre d'amour que j'aie reçue.» + +La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une main assurée +un coffre de marqueterie, et en tira une lettre bien froissée, bien +amincie, que je lus avec peine. + +«MADAME, + +«Je suis moralement sûr que cette lettre ne vous inspirera que du +mépris; vous ne la trouverez même pas digne de votre colère. Mais +qu'importe à l'homme qui tombe dans un abîme une pierre de plus ou de +moins dans le fond? Vous me considérerez comme un fou, et vous ne vous +tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez peut-être en secret, car vous +ne pourrez pas douter de ma sincérité. Quelque humble que la piété vous +ait faite, vous comprendrez peut-être l'étendue de mon désespoir; vous +devez savoir déjà, Madame, ce que vos yeux peuvent faire de mal et de +bien. + +«Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensée de compassion, +si ce soir, à l'heure avidement appelée où chaque soir je recommence +à vivre, j'aperçois sur vos traits une-légère expression de pitié, je +partirai moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir qui me +donnera peut-être la force de vivre ailleurs et d'y poursuivre mon +ingrate et pénible carrière. + +«Mais vous devez le savoir déjà, Madame: il est impossible que mon +trouble, mon emportement, mes cris de colère et de désespoir ne m'aient +pas trahi vingt fois sur la scène. Vous n'avez pas pu allumer tous ces +feux sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez. Ah! vous +avez peut-être joué comme le tigre avec sa proie, vous vous êtes fait un +amusement peut-être de mes tourments et de mes folies. + +«Oh! non: c'est trop de présomption. Non, Madame, je ne le crois pas; +vous n'y avez jamais songé. Vous êtes sensible aux vers du grand +Corneille, vous vous identifiez avec les nobles passions de la tragédie: +voilà tout. Et moi, insensé, j'ai osé croire que ma voix seule éveillait +quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait un écho dans le vôtre, +qu'il y avait entre vous et moi quelque chose de plus qu'entre moi et le +public. Oh! c'était une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi, +Madame; que vous importe? Craindriez-vous que j'allasse m'en vanter? De +quel droit pourrais-je le faire, et quel titre aurais-je pour être cru +sur ma parole? Je ne ferais que me livrer à la risée des gens sensés. +Laissez-la-moi, vous dis-je, cette conviction que j'accueille en +tremblant et qui m'a donné plus de bonheur à elle seule que la sévérité +du public envers moi ne m'a donné de chagrin. Laissez-moi vous bénir, +vous remercier à genoux de cette sensibilité que j'ai découverte dans +votre âme et que nulle autre âme ne m'a accordée, de ces larmes que je +vous ai vue verser sur mes malheurs de théâtre, et qui ont souvent porté +mes inspirations jusqu'au délire; de ces regards timides qui, je l'ai +cru du moins, cherchaient à me consoler des froideurs de mon auditoire. + +«Oh! pourquoi êtes-vous née dans l'éclat et dans le faste! pourquoi ne +suis-je qu'un pauvre artiste sans gloire et sans nom! Que n'ai-je la +faveur du public et la richesse d'un financier à troquer contre un +nom, contre un de ces titres que jusqu'ici j'ai dédaignés, et qui me +permettraient peut-être d'aspirer à vous! Autrefois je préférais la +distinction du talent à toute autre; je me demandais à quoi bon être +chevalier ou marquis, si ce n'est pour être sot, fat et impertinent; je +haïssais l'orgueil des grands, et je me croyais assez vengé de leurs +dédains si je m'élevais au-dessus d'eux par mon génie. + +«Chimères et déceptions! mes forces ont trahi mon ambition insensée. +Je suis resté obscur; j'ai fait pis, j'ai frisé le succès, et je l'ai +laissé échapper. Je croyais me sentir grand, et on m'a jeté dans la +poussière; je m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamné au +ridicule. La destinée m'a pris avec mes rêves démesurés et mon âme +audacieuse, et elle m'a brisé comme un roseau! Je suis un homme bien +malheureux! + +«Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jeté mes regards au +delà de cette rampe de quinquets qui trace une ligne invincible entre +moi et le reste de la société. C'est pour moi le cercle de Popilius. +J'ai voulu le franchir! J'ai osé avoir des yeux, moi comédien, et les +arrêter sur une belle femme! sur une femme si jeune, si noble, si +aimante et placée si haut! car vous êtes tout cela, Madame, je le sais. +Le monde vous accuse de froideur et de dévotion outrée, moi seul je +vous juge et je vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos +larmes, ont suffi pour démentir les fables stupides qu'un chevalier de +Brétillac m'a débitées contre vous. + +«Mais quelle destinée est donc aussi la vôtre! Quelle étrange fatalité +pèse donc sur vous comme sur moi pour qu'au sein d'un monde si brillant +et qui se dit si éclairé, vous n'ayez trouvé pour vous rendre justice +que le coeur d'un pauvre comédien? Eh bien! rien ne m'ôtera cette pensée +triste et consolante; c'est que, si nous étions nés sur le même échelon +de la société, vous n'auriez pas pu m'échapper, quels qu'eussent été mes +rivaux, quelle que soit ma médiocrité. Il aurait fallu vous rendre à une +vérité, c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand que leurs +fortunes et leurs titres, la puissance de vous Aimer. + +«LÉLIO.» + +Cette lettre, continua la marquise, étrange pour le temps où elle fut +écrite, me sembla, malgré quelques souvenirs de déclamation racinienne +qui percent dans le commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai +un sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversée. +Le reste de fierté qui combattait en moi s'évanouit. J'eusse donné tous +mes jours pour une heure d'un pareil amour. + +Je ne vous raconterai pas mes anxiétés, mes fantaisies, mes terreurs; +moi-même je ne pourrais en retrouver le fil et la liaison. Je répondis +quelques mots que voici, autant que je me les rappelle: + +«Je ne vous accuse pas, Lélio, j'accuse la destinée; je ne vous plains +pas seul, je me plains aussi. Pour aucune raison d'orgueil, de prudence +ou de pruderie, je ne voudrais vous retirer la consolation de vous +croire distingué de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule que j'aie à +vous offrir. Je ne puis jamais consentir à vous voir.» + +Le lendemain je reçus un billet que je lus à la hâte, et que j'eus +à peine le temps de jeter au feu pour le dérober à Larrieux, qui me +surprit occupée à le lire. Il était à peu près conçu en ces termes: + +«Madame, il faut que je vous parle ou que je meure. Une fois, une seule +fois, une heure seulement, si vous voulez. Que craignez-vous donc d'une +entrevue, puisque vous vous fiez à mon honneur et à ma discrétion? +Madame, je sais qui vous êtes; je connais l'austérité de vos moeurs, je +connais votre piété, je connais même vos sentiments pour le vicomte de +Larrieux. Je n'ai pas la sottise d'espérer de vous autre chose qu'une +parole de pitié; mais il faut qu'elle tombe de vos lèvres sur moi. Il +faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut que mon coeur +se brise. + +«LÉLIO.» + +Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse confiance est +glorieuse dans le danger, que je n'eus pas un instant la crainte d'être +raillée par un impudent libertin. Je crus religieusement à l'humble +sincérité de Lélio. D'ailleurs j'étais payée pour avoir confiance en +ma force; je résolus de le voir. J'avais complètement oublié sa figure +flétrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais plus de lui +que le prestige de son génie, son style et son amour. Je lui répondis: + +«Je vous verrai; trouvez un lieu sûr; mais n'espérez de moi que ce que +vous demandez. J'ai foi en vous comme en Dieu. Si vous cherchiez à en +abuser, vous seriez un misérable, et je ne vous craindrais pas.» + +<b>RÉPONSE.</b> «Votre confiance vous sauverait du dernier des +scélérats. Vous verrez, Madame, que Lélio n'en est pas indigne. Le duc +de *** a eu la bonté de me proposer souvent sa maison de la rue de +Valois; qu'en aurais-je fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour +moi qu'une femme sous le ciel. Daignez être au rendez-vous au sortir de +la comédie.» + +Suivaient les indications de lieu. + +Je reçus ce billet à quatre heures. Toute cette négociation s'était +passée dans l'espace d'un jour. J'avais employé cette journée à +parcourir mes appartements comme une personne privée de raison; j'avais +la fièvre. Cette rapidité d'événements et de décisions, contraires à +cinq ans de résolutions, m'emportait comme un rêve; et quand j'eus pris +le dernier parti, quand je vis que je m'étais engagée et qu'il n'était +plus temps de reculer, je tombai accablée sur mon ottomane, ne respirant +plus et voyant ma chambre tourner sous mes pieds. + +Je fus sérieusement incommodée; il fallut envoyer chercher un chirurgien +qui me saigna. Je défendis à mes gens de dire un mot à qui que ce fût +de mon indisposition; je craignais les importunités des donneurs de +conseils, et je ne voulais pas qu'on m'empêchât de sortir le soir. En +attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je défendis ma porte même +à M. de Larrieux. + +La saignée m'avait physiquement soulagée en m'affaiblissant. Je tombai +dans un grand accablement d'esprit; toutes mes illusions s'envolèrent +avec l'excitation de la fièvre. Je retrouvai la raison et la mémoire; je +me rappelai la terrible déception du café, la misérable allure de Lélio; +je m'apprêtai à rougir de ma folie, à tomber du faîte de mes chimères +dans une plate et ignoble réalité. Je ne pouvais plus comprendre comment +je m'étais décidée à troquer cette héroïque et romanesque tendresse +contre le dégoût qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait tous +mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de ce que j'avais fait; je +pleurai mes enchantements, ma vie d'amour, et l'avenir de satisfaction +pure et intime que j'allais renverser. Je pleurai surtout Lélio, qu'en +le voyant j'allais perdre à jamais, que j'avais eu tant de bonheur à +aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer dans quelques +heures. + +Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma saignée se +rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus que le temps de sonner +ma femme de chambre qui me trouva évanouie dans mon lit. Un profond et +lourd sommeil, contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi. Je ne +rêvai point, je ne souffris point, je fus comme morte pendant quelques +heures. Quand j'ouvris les yeux ma chambre était sombre, mon hôtel +silencieux; ma suivante dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je +restai quelque temps dans un état d'engourdissement et de faiblesse qui +ne me permettait pas un souvenir, pas une pensée. Tout d'un coup la +mémoire me revient; je me demande si l'heure et le jour du rendez-vous +sont passés, si j'ai dormi une heure ou un siècle, s'il fait jour ou +nuit, si mon manque de parole n'a pas tué Lélio, s'il est temps encore. +J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte quelques +instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble toute ma volonté, +je l'appelle au secours de mes membres accablés. Je m'élance sur le +parquet; j'entr'ouvre mes rideaux; je vois briller la lune sur les +arbres de mon jardin; je cours à la pendule, elle marque dix heures. Je +saute sur ma femme de chambre, je la secoue, je l'éveille en sursaut: +«Quinette, quel jour sommes-nous?» Elle quitte sa chaise en criant +et veut fuir, car elle me croit dans le délire; je la retiens, je la +rassure; j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie +Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde avec stupeur. Enfin elle +se convainc que j'ai toute ma tête; elle transmet mon ordre et s'apprête +à m'habiller. + +Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes habits; je ne +plaçai dans mes cheveux aucun ornement; je refusai de mettre du rouge. +Je voulais avant tout inspirer à Lélio l'estime et le respect, qui +m'étaient plus précieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment +de plaisir lorsque Quinette, étonnée de tout ce qui me passait par +l'esprit, me dit, en me regardant de la tête aux pieds: «En vérité, +Madame, je ne sais pas comment vous faites; vous n'avez qu'une simple +robe blanche sans queue et sans panier; vous êtes malade et pâle comme +la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une mouche; eh bien! je +veux mourir si je vous ai jamais vue aussi belle que ce soir. Je plains +les hommes qui vous regarderont! + +--Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette? + +--Hélas! madame la marquise, je demande tous les jour au ciel de le +devenir comme vous; mais jusqu'ici... + +--Allons, ingénue, donne-moi mon mantelet et mon manchon. + +A minuit j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais soigneusement +voilée. Une espèce de valet de chambre vint me recevoir; c'était le seul +hôte visible de cette mystérieuse demeure. Il me conduisit à travers les +détours d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans l'ombre et +le silence. Après avoir déposé dans le vestibule sa lanterne de soie +verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement obscur et profond, me +montra d'un geste respectueux et d'un air impassible le rayon de lumière +qui arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse, comme s'il +eût craint d'éveiller les échos endormis: «Madame est seule, personne +n'est encore arrivé. Madame trouvera dans le salon d'été une sonnette à +laquelle je répondrai si elle a besoin de quelque chose.» Et il disparut +comme par enchantement, en refermant la porte sur moi. + +Il me prit une peur horrible; je craignis d'être tombée dans un +guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitôt; son air solennellement +bête me rassura. Je lui demandai quelle heure il était; je le savais +fort bien: j'avais fait sonner plus de dix fois ma montre dans la +voiture. «Il est minuit, répondit-il sans lever les yeux sur moi.» Je +vis que c'était un homme parfaitement instruit des devoirs de sa charge. +Je me décidai à pénétrer jusqu'au salon d'été, et je me convainquis de +l'injustice de mes craintes en voyant toutes les portes qui donnaient +sur le jardin fermées seulement par des portières de soie peinte à +l'orientale. Rien n'était délicieux comme ce boudoir, qui n'était, à +vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnête du monde. Les murs +étaient de stuc blanc comme la neige, les cadres des glaces en argent +mat; des instruments de musique, d'une richesse extraordinaire, étaient +épars sur des meubles de velours blanc à glands de perles. Toute la +lumière arrivait du haut, mais cachée par des feuilles d'albâtre, qui +formaient comme un plafond à la rotonde. On aurait pu prendre cette +clarté mate et douce pour celle de la lune. J'examinai avec curiosité, +avec intérêt, cette retraite, à laquelle mes souvenirs ne pouvaient rien +comparer. C'était et ce fut la seule fois de ma vie que je mis le pied +dans une petite maison; mais soit que ce ne fût pas la pièce destinée +à servir de temple aux galants mystères qui s'y célébraient, soit que +Lélio en eût fait disparaître tout objet qui eût pu blesser ma vue et +me faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune des +répugnances que j'avais senties en y entrant. Une seule statue de marbre +blanc en décorait le milieu; elle était antique, et représentait Isis +voilée, avec un doigt sur ses lèvres. Les glaces qui nous reflétaient, +elle et moi, pâles et vêtues de blanc, et chastement drapées toutes +deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer pour +distinguer sa forme de la mienne. + +Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et délicieux à la fois, fut +interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se referma; des pas légers +firent doucement craquer les parquets. Je tombai sur un fauteuil, plus +morte que vive; j'allais voir Lélio de près, hors du théâtre. Je fermai +les yeux, et je lui dis intérieurement adieu avant de les rouvrir. + +Mais quelle fut ma surprise! Lélio était beau comme les anges; il +n'avait pas pris le temps d'ôter son costume de théâtre: c'était le plus +élégant que je lui eusse vu. Sa taille, mince et souple, était serrée +dans un pourpoint espagnol de satin blanc. Ses noeuds d'épaule et de +jarretière étaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de même +couleur, était jeté sur son épaule. Il avait une énorme fraise de point +d'Angleterre, les cheveux courts et sans poudre; une toque ombragée de +plumes blanches se balançait sur son front, où brillait une rosace de +diamants. C'était dans ce costume qu'il venait de jouer le rôle de don +Juan du _Festin de Pierre_. Jamais je ne l'avais vu aussi beau, aussi +jeune, aussi poétique, que dans ce moment. Vélasquez se fût prosterné +devant un tel modèle. + +Il se mit à mes genoux. Je ne pus m'empêcher de lui tendre la main. Il +avait l'air si craintif et si soumis! Un homme épris au point d'être +timide devant une femme, c'était si rare dans ce temps-là! et un homme +de trente-cinq ans, un comédien! + +N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il était dans toute la +fraîcheur de l'adolescence. Sous ces blancs habits, il ressemblait à +un jeune page; son front avait toute la pureté, son coeur agité toute +l'ardeur d'un premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers +dévorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tête sur mes genoux; je +caressai son front brûlant, ses cheveux rudes et noirs, son cou brun, +qui se perdait dans la molle blancheur de sa collerette, et Lélio ne +s'enhardit point. Tous ses transports se concentrèrent dans son coeur; +il se mit à pleurer comme une femme. Je fus inondée de ses sanglots. + +Oh! je vous avoue que j'y mêlai les miens avec délices. Je le forçai de +relever sa tête et de me regarder. Qu'il était beau, grand Dieu! Que ses +yeux avaient d'éclat et de tendresse! Que son âme vraie et chaleureuse +prêtait de charmes aux défauts même de sa figure et aux outrages des +veilles et des années! Oh! la puissance de l'âme! qui n'a pas compris +ses miracles n'a jamais aimé! En voyant des rides prématurées à son beau +front, de la langueur à son sourire, de la pâleur à ses lèvres, j'étais +attendrie; j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les dégoûts et +les travaux de sa vie. Je m'identifiais à toutes ses peines, même à +celles de son long amour sans espoir pour moi, et je n'avais plus qu'une +volonté, celle de réparer le mal qu'il avait souffert. + +«Mon cher Lélio, mon grand Rodrigue, mon beau don Juan! lui disais-je +dans mon égarement.» Ses regards me brûlaient. Il me parla, il me +raconta toutes les phases, tous les progrès de son amour; il me dit +comment, d'un histrion aux moeurs relâchées, j'avais fait de lui un +homme ardent et vivace, comme je l'avais élevé à ses propres yeux, comme +je lui avais rendu le courage et les illusions de la jeunesse; il me +dit son respect, sa vénération pour moi, son mépris pour les sottes +forfanteries de l'amour à la mode; il me dit qu'il donnerait tous les +jours qui lui restaient à vivre pour une heure passée dans mes bras, +mais qu'il sacrifierait cette heure-là et tous les jours à la crainte de +m'offenser. Jamais éloquence plus pénétrante n'entraîna le coeur +d'une femme; jamais le tendre Racine ne fit parler l'amour avec cette +conviction, cette poésie et cette force. Tout ce que la passion peut +inspirer de délicat et de grave, de suave et d'impétueux, ses paroles, +sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission me l'apprirent. Hélas! +s'abusait-il lui-même? jouait-il la comédie? + +--Je ne le crois certainement pas,» m'écriai-je en regardant la +marquise. Elle semblait rajeunir en parlant et dépouiller ses cent ans, +comme la fée Urgèle. Je ne sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a +point de rides. + +«Écoutez la fin, me dit-elle. Brûlée, égarée, perdue par tout ce qu'il +me disait, je jetai mes deux bras autour de lui, je frissonnai en +touchant le satin de son habit, en respirant le parfum de ses cheveux. +Ma tête s'égara. Tout ce que j'ignorais, tout ce que je croyais être +incapable de ressentir, se révéla à moi; mais ce fut trop violent, je +m'évanouis. + +Il me rappela à moi-même par de prompt secours. Je le trouvai à mes +pieds, plus timide, plus ému que jamais. «Ayez pitié de moi, me dit-il; +tuez-moi, chassez-moi...» Il était plus pâle et plus mourant que moi. + +Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées dans le +cours d'une si orageuse journée me faisaient rapidement passer d'une +disposition à une autre. Ce rapide éclair d'une nouvelle existence avait +pâli; mon sang était redevenu calme; les délicatesses du véritable amour +reprirent le dessus. + +«Écoutez, Lélio, lui dis-je, ce n'est point le mépris qui m'arrache à +vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes les susceptibilités +qu'on nous inculque dès l'enfance, et qui deviennent pour nous comme une +seconde nature; mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir, +puisque ma nature elle-même vient d'être transformée en une autre +qui m'était inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi à vous résister. +Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction délicieuse de ne vous avoir +aimé qu'avec le coeur. Peut-être, si je n'avais appartenu à personne, me +donnerais-je à vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanée; +sachez qu'entraînée par l'horrible nécessité de faire comme tout le +monde, j'ai subi les caresses d'un homme que je n'ai jamais aimé; sachez +que le dégoût que j'en ai ressenti a éteint chez moi l'imagination au +point que je vous haïrais peut-être à présent si j'avais succombé tout +à l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez pur dans mon +coeur et dans ma mémoire. Séparons-nous pour jamais, et emportons d'ici +tout un avenir de pensées riantes et de souvenirs adorés. Je jure, +Lélio, que je vous aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glaces de +l'âge n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de n'être +jamais à un autre homme après vous avoir résisté. Cet effort ne me sera +pas difficile, et vous pouvez me croire.» + +Lélio se prosterna devant moi; il ne m'implora point, il ne me fit point +de reproches; il me dit qu'il n'avait pas espéré tout le bonheur que je +lui avais donné, et qu'il n'avait pas le droit d'en exiger davantage. +Cependant, en recevant ses adieux, son abattement et l'émotion de sa +voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas à moi avec +bonheur, si les extases de cette nuit ne répandraient pas leurs charmes +sur tous ses jours, si ses peines passées et futures n'en seraient pas +adoucies chaque fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et +promettre tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau à mes pieds, et +baisa ma robe avec emportement. Je sentis que je chancelais; je lui fis +un signe, et il s'éloigna. La voiture que j'avais fait demander arriva. +L'intendant automate de ce séjour clandestin frappa trois coups en +dehors pour m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir; il +avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il céda. Alors +je franchis la porte, et, comme il voulait me suivre, je lui montrai une +chaise au milieu du salon, au dessous de la statue d'Isis. Il s'y assit. +Un sourire passionné erra sur ses lèvres, ses yeux firent jaillir un +dernier éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore beau, +encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de quelques pas, et au +moment de le perdre pour jamais, je me retournai et jetai sur lui un +dernier regard. Le désespoir l'avait brisé. Il était redevenu vieux, +décomposé, effrayant. Son corps semblait paralysé. Sa lèvre contractée +essayait un sourire égaré. Son oeil était vitreux et terne: ce n'était +plus que Lélio, l'ombre d'un amant et d'un prince.» + +La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre et en se +décomposant elle-même comme une ruine qui s'écroule, elle reprit: +«Depuis ce moment je n'ai pas entendu parler de lui.» + +La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la première; mais +avec cette terrible force d'âme que donnent l'effet des longues années, +l'amour obstiné de la vie ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint +gaie, et me dit en souriant: «Eh-bien! croirez-vous désormais à la vertu +du dix-huitième siècle? + +--Madame, lui répondis-je, je n'ai point envie d'en douter; cependant, +si j'étais moins attendri, je vous dirais peut-être que vous fûtes +très-bien avisée de vous faire saigner ce jour-là. + +--Misérables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez rien à +l'histoire du coeur.» + + + +GEORGE SAND. + +FIN DE LA MARQUISE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE *** + +***** This file should be named 13025-8.txt or 13025-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/2/13025/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13025-8.zip b/old/13025-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..40dbe10 --- /dev/null +++ b/old/13025-8.zip diff --git a/old/13025-h.zip b/old/13025-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8591379 --- /dev/null +++ b/old/13025-h.zip diff --git a/old/13025-h/13025-h.htm b/old/13025-h/13025-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b358268 --- /dev/null +++ b/old/13025-h/13025-h.htm @@ -0,0 +1,2026 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The book</title> + <meta name="author" content=" "> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.dropcap {float: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Marquise + +Author: George Sand + +Release Date: July 26, 2004 [EBook #13025] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + +<div align="center"> +<img src="images/ill_1.png" alt=""></div> + +<h1>LA MARQUISE</h1> + +<br><br> +<h2>I.</h2> + +<p>La marquise de R... n'était pas fort spirituelle, quoiqu'il +soit reçu en littérature que toutes les vieilles femmes +doivent pétiller d'esprit. Son ignorance était extrême sur +toutes les choses que le frottement du monde ne lui avait +point apprises. Elle n'avait pas non plus cette excessive +délicatesse d'expression, cette pénétration exquise, ce +tact merveilleux qui distinguent, à ce qu'on dit, les +femmes qui ont beaucoup vécu. Elle était, au contraire, +étourdie, brusque, franche, quelquefois même cynique. +Elle détruisait absolument toutes les idées que je m'étais +faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle +était bien marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV; +mais, comme ç'avait été dès lors un caractère d'exception, +je vous prie de ne pas chercher dans son histoire +l'étude sérieuse des moeurs d'une époque. La société me +semble si difficile à connaître bien et à bien peindre dans +tous les temps, que je ne veux point m'en mêler. Je me +bornerai à vous raconter de ces faits particuliers qui établissent +des rapports de sympathie irrécusable entre les +hommes de toutes les sociétés et de tous les siècles.</p> + +<p>Je n'avais jamais trouvé un grand charme dans la société +de cette marquise. Elle ne me semblait remarquable +que pour la prodigieuse mémoire qu'elle avait conservée +du temps de sa jeunesse, et pour la lucidité virile avec +laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste, elle était, +comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la +veille et insouciante des événements qui n'avaient point +sur sa destinée une influence directe.</p> + +<p>Elle n'avait pas eu une de ces beautés piquantes qui, +manquant d'éclat et de régularité, ne pouvaient se passer +d'esprit. Une femme ainsi faite en acquérait pour devenir +aussi belle que celles qui l'étaient davantage. La marquise, +au contraire, avait eu le malheur d'être incontestablement +belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle +avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie +d'étaler dans sa chambre à tous les regards. Elle y était +représentée en nymphe chasseresse, avec un corsage de +satin imprimé imitant la peau de tigre, des manches de +dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de +perles qui se jouait sur ses cheveux crêpés. C'était, malgré +tout, une admirable peinture, et surtout une admirable +femme; grande, svelte, brune, avec des yeux noirs, +des traits sévères et nobles, une bouche vermeille qui +ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait +le désespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle, +le satin et la poudre, c'eût été vraiment là une de +ces nymphes fières et agiles que les mortels apercevaient +au fond des forêts ou sur le flanc des montagnes pour en +devenir fous d'amour et de regret.</p> + +<p>Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De +son propre aveu, elle avait passé pour manquer d'esprit. +Les hommes blasés d'alors aimaient moins la beauté pour +elle-même que pour ses agaceries coquettes. Des femmes +infiniment moins admirées lui avaient ravi tous ses adorateurs, +et, ce qu'il y a d'étrange, elle n'avait pas semblé +s'en soucier beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconté, <i>à bâtons +rompus</i>, de sa vie me faisait penser que ce coeur-là +n'avait point eu de jeunesse, et que la froideur de l'égoïsme +avait dominé toute autre faculté. Cependant je voyais autour +d'elle des amitiés assez vives pour la vieillesse: ses +petits-enfants la chérissaient, et elle faisait du bien sans +ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes, +et avouait n'avoir jamais aimé son amant, le +vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas trouver d'autre +explication à son caractère.</p> + +<p>Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume. +Il y avait de la tristesse dans ses pensées. «Mon cher +enfant, me dit-elle, le vicomte de Larrieux vient de mourir +de sa goutte; c'est une grande douleur pour moi, qui +fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant +de voir comme l'on meurt! Ce n'est pas étonnant, +il était si vieux!</p> + +<p>—Quel âge avait-il? demandai-je.</p> + +<p>—Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts; +mais je ne suis pas infirme comme il l'était; je +dois espérer de vivre plus que lui. N'importe! voici plusieurs +de mes amis qui s'en vont cette année, et on a beau +se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne peut +pas s'empêcher d'avoir peur quand on voit partir ainsi +ses contemporains.</p> + +<p>—Ainsi, lui dis-je, voilà tous les regrets que vous lui +accordez, à ce pauvre Larrieux, qui vous a adorée pendant +soixante ans, qui n'a cessé de se plaindre de vos +rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebuté? C'était le +modèle des amants, celui-là! On ne fait plus de pareils +hommes!</p> + +<p>—Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid, +cet homme avait la manie de se lamenter et de se dire +malheureux. Il ne l'était pas du tout, chacun le sait.»</p> + +<p>Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai +de questions sur ce vicomte de Larrieux et sur elle-même; +et voici la singulière réponse que j'en obtins.</p> + +<p>«Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez +comme une personne d'un caractère très-maussade et +très-inégal. Il se peut que cela soit. Jugez-en vous-même: +je vais vous dire toute mon histoire, et vous confesser +des travers que je n'ai jamais dévoilés à personne. Vous +qui êtes d'une époque sans préjugés, vous me trouverez +moins coupable peut-être que je ne me le semble à moi-même; +mais, quelle que soit l'opinion que vous prendrez +de moi, je ne mourrai pas sans m'être fait connaître à +quelqu'un. Peut-être me donnerez-vous quelque marque +de compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs.</p> + +<p>Je fus élevée à Saint-Cyr. L'éducation brillante qu'on +y recevait produisait effectivement fort peu de chose. +J'en sortis à seize ans pour épouser le marquis de R..., +qui en avait cinquante, et je n'osai pas m'en plaindre, +car tout le monde me félicitait sur ce beau mariage, et +toutes les filles sans fortune enviaient mon sort.</p> + +<p>J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-là j'étais +tout à fait bête. Cette éducation claustrale avait achevé +d'engourdir mes facultés déjà très-lentes. Je sortis du +couvent avec une de ces niaises innocences dont on a +bien tort de nous faire un mérite, et qui nuisent souvent +au bonheur de toute notre vie.</p> + +<p>En effet, l'expérience que j'acquis en six mois de mariage +trouva un esprit si étroit pour la recevoir, qu'elle +ne me servit de rien. J'appris, non pas à connaître la vie, +mais à douter de moi-même. J'entrai dans le monde avec +des idées tout à fait fausses et des préventions dont toute +ma vie n'a pu détruire l'effet.</p> + +<p>A seize ans et demi j'étais veuve; et ma belle-mère, +qui m'avait prise en amitié pour la nullité de mon caractère, +m'exhorta à me remarier. Il est vrai que j'étais +grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait devait +retourner à la famille de mon mari au cas où je donnerais +un beau-père à son héritier. Dès que mon deuil fut passé, +on me produisit donc dans le monde, et l'on m'y entoura +de galants. J'étais alors dans tout l'éclat de la beauté, et, +de l'aveu de toutes les femmes, il n'était point de figure +ni de taille qui pussent m'être comparées.</p> + +<p>Mais mon mari, ce libertin vieux et blasé qui n'avait +jamais eu pour moi qu'un dédain ironique, et qui m'avait +épousée pour obtenir une place promise à ma considération, +m'avait laissé tant d'aversion pour le mariage que +jamais je ne voulus consentir à contracter de nouveaux +liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que +tous les hommes étaient les mêmes, que tous avaient +cette sécheresse de coeur, cette impitoyable ironie, ces +caresses froides et insultantes qui m'avaient tant humiliée. +Toute bornée que j'étais, j'avais fort bien compris +que les rares transports de mon mari ne s'adressaient +qu'à une belle femme, et qu'il n'y mettait rien de son +âme. Je redevenais ensuite pour lui une sotte dont il rougissait +en public, et qu'il eût voulu pouvoir renier.</p> + +<p>Cette funeste entrée dans la vie me désenchanta pour +jamais. Mon coeur, qui n'était peut-être pas destiné à +cette froideur, se resserra et s'entoura de méfiances. Je +pris les hommes en aversion et en dégoût. Leurs hommages +m'insultèrent; je ne vis en eux que des fourbes qui +se faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai +un ressentiment et une haine éternels.</p> + +<p>Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voilà +pourquoi, avec les moeurs les plus austères, je ne fus +point vertueuse. Oh! combien je regrettai de ne pouvoir +l'être! combien je l'enviai, cette force morale et religieuse +qui combat les passions et colore la vie! la mienne +fut si froide et si nulle! que n'eussé-je point donné pour +avoir des passions à réprimer, une lutte à soutenir, pour +pouvoir me jeter à genoux et prier comme ces jeunes +femmes que je voyais, au sortir du couvent, se maintenir +sages dans le monde durant quelques années à force de +ferveur et de résistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je +à faire sur la terre? Rien qu'à me parer, à me montrer +et à m'ennuyer. Je n'avais point de coeur, point de remords, +point de terreurs; mon ange gardien dormait au +lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mystères étaient +pour moi sans consolation et sans poésie. Je n'avais nul +besoin des protections célestes: les dangers n'étaient pas +faits pour moi, et je me méprisais pour ce dont j'eusse +dû me glorifier.</p> + +<p>Car il faut vous dire que je m'en prenais à moi autant +qu'aux autres quand je trouvais en moi cette volonté de +ne pas aimer dégénérée en impuissance. J'avais souvent +confié aux femmes qui me pressaient de faire choix d'un +mari ou d'un amant l'éloignement que m'inspiraient l'ingratitude, +l'égoïsme et la brutalité des hommes. Elles me +riaient au nez quand je parlais ainsi, m'assurant que +tous n'étaient pas semblables à mon vieux mari, et qu'ils +avaient des secrets pour se faire pardonner leurs défauts +et leurs vices. Cette manière de raisonner me révoltait; +j'étais humiliée d'être femme en entendant d'autres +femmes exprimer des sentiments aussi grossiers, et rire +comme des folles quand l'indignation me montait au +visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles +toutes.</p> + +<p>Et puis je retombais avec douleur sur moi-même; l'ennui +me rongeait. La vie des autres était remplie, la +mienne était vide et oisive. Alors je m'accusais de folie +et d'ambition démesurée; je me mettais à croire tout ce +que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui +prenaient si bien leur siècle comme il était. Je me disais +que l'ignorance m'avait perdue, que je m'étais forgé des +espérances chimériques, que j'avais rêvé des hommes +loyaux et parfaits qui n'étaient point de ce monde. En +un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus +envers moi.</p> + +<p>Tant que les femmes espérèrent me voir bientôt convertie +à leurs maximes et à ce qu'elles appelaient leur +sagesse, elles me supportèrent. Il y en avait même plus +d'une qui fondait sur moi un grand espoir de justification +pour elle-même, plus d'une qui avait passé des témoignages +exagérés d'une vertu farouche à une conduite +éventée, et qui se flattait de me voir donner au monde +l'exemple d'une légèreté capable d'excuser la sienne.</p> + +<p>Mais quand elles virent que cela ne se réalisait point, +que j'avais déjà vingt ans et que j'étais incorruptible, +elles me prirent en horreur; elles prétendirent que j'étais +leur critique incarnée et vivante; elles me tournèrent en +ridicule avec leurs amants, et ma conquête fut l'objet des +plus outrageants projets et des plus immorales entreprises. +Des femmes d'un haut rang dans le monde ne +rougirent point de tramer en riant d'infâmes complots +contre moi, et, dans la liberté de moeurs de la campagne, +je fus attaquée de toutes les manières avec un acharnement +de désirs qui ressemblait à de la haine. Il y eut des +hommes qui promirent à leurs maîtresses de m'apprivoiser, +et des femmes qui permirent à leurs amants de l'essayer. +Il y eut des maîtresses de maison qui s'offrirent à +égarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers. +J'eus des amis et des parents qui me présentèrent pour +me tenter, des hommes dont j'aurais fait de très-beaux +cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu l'ingénuité +de leur ouvrir toute mon âme, elles savaient fort bien +que ce n'était ni la piété, ni l'honneur, ni un ancien +amour qui me préservait, mais bien la méfiance et un +sentiment de répulsion involontaire; elles ne manquèrent +pas de divulguer mon caractère, et, sans tenir compte +des incertitudes et des angoisses de mon âme, elles répandirent +hardiment que je méprisais tous les hommes. +Il n'est rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent +plutôt le libertinage que le dédain. Aussi partagèrent-ils +l'aversion que les femmes avaient pour moi; ils +ne me recherchèrent plus que pour satisfaire leur vengeance +et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et la fausseté +écrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en +accrut chaque jour.</p> + +<p>Une femme d'esprit eût pris son parti sur tout cela; +elle eût persévéré dans la résistance, ne fût-ce que pour +augmenter la rage de ses rivales; elle se fût jetée ouvertement +dans la piété pour se rattacher à la société de ce +petit nombre de femmes vertueuses qui, même en ce +temps-là, faisaient l'édification des honnêtes gens. Mais +je n'avais pas assez de force dans le caractère pour faire +face à l'orage qui grossissait contre moi. Je me voyais +délaissée, haïe, méconnue; déjà ma réputation était +sacrifiée aux imputations les plus horribles et les plus +bizarres. Certaines femmes, vouées à la plus licencieuse +débauche, feignaient de se voir en danger auprès de moi.</p> +<br><br> + + +<h2>II.</h2> + +<p>Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans +talent, sans esprit, sans aucune qualité énergique ou séduisante, +mais doué d'une grande candeur et d'une droiture +de sentiments bien rare dans le monde où je vivais. +Je commençais à me dire qu'il fallait faire enfin un <i>choix</i>, +comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me +marier, étant mère, et, n'ayant confiance à la bonté d'aucun +homme, je ne croyais pas avoir ce droit. C'était +donc un amant qu'il me fallait accepter pour être au niveau +de la compagnie où j'étais jetée. Je me déterminai +en faveur de ce provincial, dont le nom et l'état dans le +monde me couvraient d'une assez belle protection. C'était +le vicomte de Larrieux.</p> + +<p>Il m'aimait lui, et dans la sincérité de son âme! Mais +son âme! en avait-il une? C'était un de ces hommes froids +et positifs qui n'ont pas même pour eux l'élégance du +vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait à son ordinaire, +comme mon mari m'avait quelquefois aimée. Il n'était +frappé que de ma beauté, et ne se mettait pas en peine +de découvrir mon coeur. Chez lui ce n'était pas dédain, +c'était ineptie. S'il eût trouvé en moi la puissance d'aimer, +il n'eût pas su comment y répondre.</p> + +<p>Je ne crois pas qu'il ait existé un homme plus matériel +que ce pauvre Larrieux. Il mangeait avec volupté, il +s'endormait sur tous les fauteuils, et le reste du temps il +prenait du tabac. Il était ainsi toujours occupé à satisfaire +quelque appétit physique. Je ne pense pas qu'il eût une +idée par jour.</p> + +<p>Avant de l'élever jusqu'à mon intimité, j'avais de l'amitié +pour lui, parce que si je ne trouvais en lui rien de +grand, du moins je n'y trouvais rien de méchant; et en +cela seul consistait sa supériorité sur tout ce qui m'entourait. +Je me flattai donc, en écoutant ses galanteries, +qu'il me réconcilierait avec la nature humaine, et je me +confiai à sa loyauté. Mais à peine lui eus-je donné sur +moi ces droits que les femmes faibles ne reprennent jamais, +qu'il me persécuta d'un genre d'obsession insupportable, +et réduisit tout son système d'affection aux seuls +témoignages qu'il fût capable d'apprécier.</p> + +<p>Vous voyez, mon ami, que j'étais tombée de Charybde +en Scylla. Cet homme, qu'à son large appétit et à ses habitudes +du sieste j'avais cru d'un sang si calme, n'avait +même pas en lui le sentiment de cette forte amitié que +j'espérais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui était impossible +d'avoir de l'amitié pour une belle femme. Et si +vous saviez ce qu'il appelait l'amour!</p> + +<p>Je n'ai point la prétention d'avoir été pétrie d'un autre +limon que toutes les autres créatures humaines. À présent +que je ne suis plus d'aucun sexe, je pense que j'étais +alors tout aussi femme qu'une autre, mais qu'il a manqué +au développement de mes facultés de rencontrer un +homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de +poésie sur les faits de la vie animale. Mais cela n'étant +point, vous-même, qui êtes un homme, et par conséquent +moins délicat sur cette perception de sentiment, vous +devez comprendre le dégoût qui s'empare du coeur quand +on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir +compris les besoins. En trois jours le vicomte de Larrieux +me devint insoutenable.</p> + +<p>Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'énergie de me +débarrasser de lui! Pendant soixante ans il a fait mon +tourment et ma satiété. Par complaisance, par faiblesse +ou par ennui, je l'ai supporté. Toujours mécontent de +mes répugnances, et toujours attiré vers moi par les obstacles +que je mettais à sa passion, il a eu pour moi +l'amour le plus patient, le plus courageux, le plus soutenu +et le plus ennuyeux qu'un homme ait jamais eu pour une +femme.</p> + +<p>Il est vrai que, depuis que je l'avais érigé auprès de +moi en protecteur, mon rôle dans le monde était infiniment +moins désagréable. Les hommes n'osaient plus me +rechercher; car le vicomte était un terrible ferrailleur et +un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient prédit que +j'étais incapable de fixer un homme, voyaient avec dépit +le vicomte enchaîné à mon char; et peut-être entrait-il +dans ma patience envers lui un peu de cette vanité qui +ne permet point à une femme de paraître délaissée. Il +n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans +la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'était un fort +bel homme; il avait du coeur, il savait se taire à propos, +il menait un grand train de vie, il ne manquait pas non +plus de cette fatuité modeste qui fait ressortir le mérite +d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'étaient point +du tout dédaigneuses de cette fastidieuse beauté qui me +semblait être le principal défaut du vicomte, elles étaient +surprises du dévouement sincère qu'il me marquait, et le +proposaient pour modèle à leurs amants. Je m'étais donc +placée dans une situation enviée; mais cela, je vous assure, +me dédommageait médiocrement des ennuis de +l'intimité. Je les supportai pourtant avec résignation, et +je gardai à Larrieux une inviolable fidélité. Voyez, mon +cher enfant, si je fus aussi coupable envers lui que vous +l'avez pensé.</p> + +<p>—Je vous ai parfaitement comprise, lui répondis-je; +c'est vous dire que je vous plains et que je vous estime. +Vous avez fait aux moeurs de votre temps un véritable +sacrifice, et vous fûtes persécutée parce que vous valiez +mieux que ces moeurs-là. Avec un peu plus de force morale, +vous eussiez trouvé dans la vertu tout le bonheur +que vous ne trouvâtes point dans une intrigue. Mais +laissez-moi m'étonner d'un fait: c'est que vous n'ayez +point rencontré, dans tout le cours de votre vie, un seul +homme capable de vous comprendre et digne de vous +convertir au véritable amour. Faut-il en conclure que les +hommes d'aujourd'hui valent mieux que les hommes +d'autrefois?</p> + +<p>—Ce serait de votre part une grande fatuité, me répondit-elle +en riant. J'ai fort peu à me louer des hommes +de mon temps, et cependant je doute que vous ayez fait +beaucoup de progrès; mais ne moralisons point. Qu'ils +soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute +à moi; je n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage +fierté, il aurait fallu être une femme supérieure, et +choisir d'un coup d'oeil d'aigle entre tous ces hommes si +plats, si faux et si vides, un de ces êtres vrais et nobles, +qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps. +J'étais trop ignorante, trop bornée pour cela. A force de +vivre, j'ai acquis plus de jugement: je me suis aperçue +que certains d'entre eux, que j'avais confondus dans ma +peine, méritaient d'autres sentiments; mais alors j'étais +vieille. Il n'était plus temps de m'en aviser.</p> + +<p>—Et tant que vous fûtes jeune, repris-je, vous ne +fûtes pas une seule fois tentée de faire un nouvel essai? +Cette aversion farouche n'a jamais été ébranlée? Cela est +étrange.»</p> +<br><br> + +<h2>III.</h2> + +<p>La marquise garda un instant le silence; mais tout à +coup, posant avec bruit sur la table sa tabatière d'or, +qu'elle avait longtemps roulée entre ses doigts, «Eh +bien, puisque j'ai commencé à me confesser, dit-elle, je +veux tout avouer. Écoutez bien:</p> + +<p>«Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai été amoureuse, +mais amoureuse comme personne ne l'a été, d'un +amour passionné, indomptable, dévorant, et pourtant +idéal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous étonne bien +d'apprendre qu'une marquise du dix-huitième siècle n'ait +eu dans toute sa vie qu'un amour, et un amour platonique! +C'est que, voyez-vous, mon enfant, vous autres +jeunes gens, vous croyez bien connaître les femmes, et +vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts +ans se mettaient à vous raconter franchement leur +vie, peut-être découvririez-vous dans l'âme féminine des +sources de vice et de vertu dont vous n'avez pas l'idée.</p> + +<p>Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour +qui, moi, marquise, et marquise hautaine et fière entre +toutes, je perdis tout à fait la tête.</p> + +<p>—Le roi de France ou le dauphin Louis XVI.</p> + +<p>—Oh! si vous débutez ainsi, il vous faudra trois heures +pour arriver jusqu'à mon amant. J'aime mieux vous le +dire: c'était un comédien.</p> + +<p>—C'était toujours bien un roi, j'imagine.</p> + +<p>—Le plus noble et le plus élégant qui monta jamais +sur les planches. Vous n'êtes pas surpris?</p> + +<p>—Pas trop. J'ai ouï dire que ces unions disproportionnées +n'étaient pas rares, même dans le temps où les préjugés +avaient le plus de force en France. Laquelle des +amies de madame d'Épinay vivait donc avec Jéliotte?</p> + +<p>—Comme vous connaissez notre temps! Cela fait +pitié. Eh! c'est précisément parce que ces traits-là sont +consignés dans les mémoires, et cités avec étonnement, +que vous devriez conclure leur rareté et leur contradiction +avec les moeurs du temps. Soyez sûr qu'ils faisaient +dès lors un grand scandale; et lorsque vous entendez +parler d'horribles dépravations, du duc de Guiche et de +Manicamp, de madame de Lionne et de sa fille, vous pouvez +être assuré que ces choses-là étaient aussi révoltantes +au temps où elles se passèrent qu'au temps où vous les +lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignée +vous les a transmises fussent les seuls honnêtes gens de +France?»</p> + +<p>Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel +de nous deux était compétent pour juger la question. Je +la ramenai à son histoire, qu'elle reprit ainsi:</p> + +<p>«Pour vous prouver combien peu cela était toléré, je +vous dirai que la première fois que je le vis, et que j'exprimai +mon admiration à la comtesse de Ferrières, qui se +trouvait auprès de moi, elle me répondit: «Ma toute +belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement +devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement +si l'on vous soupçonnait d'oublier qu'aux yeux +d'une femme bien née un comédien ne peut pas être un +homme.»</p> + +<p>Cette parole de madame de Ferrières me resta dans +l'esprit, je ne sais pourquoi. Dans la situation où j'étais, +ce ton de mépris me paraissait absurde; et cette crainte +que je ne vinsse à me compromettre par mon admiration +semblait une hypocrite méchanceté.</p> + +<p>Il s'appelait Lélio, était Italien de naissance, mais parlait +admirablement le français. Il pouvait bien avoir trente-cinq +ans, quoique sur la scène il parût souvent n'en +avoir pas vingt. Il jouait mieux Corneille que Racine; +mais dans l'un et dans l'autre il était inimitable.</p> + +<p>—Je m'étonne, dis-je en interrompant la marquise, que +son nom ne soit pas resté dans les annales du talent dramatique.</p> + +<p>—Il n'eut jamais de réputation, répondit-elle; on ne +l'appréciait ni à la ville et à la cour. A ses débuts, j'ai ouï +dire qu'il fut outrageusement sifflé. Par la suite, on lui +tint compte de la chaleur de son âme et de ses efforts pour +se perfectionner; on le toléra, on l'applaudit parfois; +mais, en somme, on le considéra toujours comme un comédien +de mauvais goût.</p> + +<p>C'était un homme qui, en fait d'art, n'était pas plus de +son siècle qu'en fait de moeurs je n'étais du mien. Ce fut +peut-être là le rapport immatériel, mais tout-puissant, +qui des deux extrémités de la chaîne sociale attira nos +âmes l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus compris +Lélio que le monde ne m'a jugée. «Cet homme est exagéré, +disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;» et de +moi l'on disait ailleurs: «Cette femme est méprisante et +froide; elle n'a pas de coeur.» Qui sait si nous n'étions +pas les deux êtres qui sentaient le plus vivement de +l'époque!</p> + +<p>Dans ce temps-là, on jouait la tragédie <i>décemment</i>; +il fallait avoir bon ton, même en donnant un soufflet; il +fallait mourir convenablement et tomber avec grâce. L'art +dramatique était façonné aux convenances du beau monde; +la diction et le geste des acteurs étaient en rapport avec +les paniers et la poudre dont on affublait encore Phèdre +et Clytemnestre. Je n'avais pas calculé et senti les défauts +de cette école. Je n'allais pas loin dans mes réflexions; +seulement la tragédie m'ennuyait à mourir; et comme il +était de mauvais ton d'en convenir, j'allais courageusement +m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air froid +et contraint dont j'écoutais ces pompeuses tirades faisait +dire de moi que j'étais insensible au charme des beaux +vers.</p> + +<p>J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand +je retournai un soir à la Comédie-Française pour voir jouer +<i>le Cid</i>. Pendant mon séjour à la campagne, Lélio avait +été admis à ce théâtre, et je le voyais pour la première +fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tôt le son de +sa voix que je fus émue. C'était une voix plus pénétrante +que sonore, une voix nerveuse et accentuée. Sa voix était +une des choses que l'on critiquait en lui. On voulait que +le Cid eût une basse-taille, comme on voulait que tous les +héros de l'antiquité fussent grands et forts. Un roi qui +n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre +le diadème: cela était contraire aux arrêts du bon goût.</p> + +<p>Lélio était petit et grêle; sa beauté ne consistait pas +dans les traits, mais dans la noblesse du front, dans la +grâce irrésistible des attitudes, dans l'abandon de la démarche, +dans l'expression fière et mélancolique de la physionomie. +Je n'ai jamais vu dans une statue, dans une +peinture, dans un homme, une puissance de beauté plus +idéale et plus suave. C'est pour lui qu'aurait dû être créé +le mot de <i>charme</i>, qui s'appliquait à toutes ses paroles, +à tous ses regards, à tous ses mouvements.</p> + +<p>Que vous dirai-je! Ce fut en effet un <i>charme</i> jeté sur +moi. Cet homme, qui marchait, qui parlait, qui agissait +sans méthode et sans prétention, qui sanglotait avec le +coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait lui-même pour +s'identifier avec la passion; cet homme que l'âme semblait +user et briser, et dont un regard renfermait tout +l'amour que j'avais cherché vainement dans le monde, +exerça sur moi une puissance vraiment électrique; cet +homme, qui n'était pas né dans son temps de gloire et de +sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et +marcher avec lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon +dieu, ma vie, mon amour.</p> + +<p>Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait, +il me dominait. Ce n'était pas un homme pour moi; mais +je l'entendais autrement que madame de Ferrières; c'était +bien plus: c'était une puissance morale, un maître intellectuel, +dont l'âme pétrissait la mienne à son gré. Bientôt +il me fut impossible de renfermer les impressions que je +recevais de lui. J'abandonnai ma loge à la Comédie-Française +pour ne pas me trahir. Je feignis d'être devenue +dévote, et d'aller, le soir, prier dans les églises. Au lieu +de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me mêler au +peuple pour l'écouter et le contempler à mon aise. Enfin, +je gagnai un des employés du théâtre, et j'eus, dans un +coin de la salle, une place étroite et secrète où nul regard +ne pouvait m'atteindre et où je me rendais par un +passage dérobé. Pour plus de sûreté, je m'habillais en +écolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel +je n'avais jamais échangé un mot ni un regard, +avaient pour moi tout l'attrait du mystère et toute l'illusion +du bonheur. Quand l'heure de la comédie sonnait à +l'énorme pendule de mon salon, de violentes palpitations +me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on +apprêtait ma voiture; je marchais avec agitation, et si +Larrieux était près de moi, je le brutalisais pour le renvoyer; +j'éloignais avec un art infini les autres importuns. +Tout l'esprit que me donna cette passion de théâtre n'est +pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la dissimulation +et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans à +Larrieux, qui était le plus jaloux des hommes, et à tous +les méchants qui m'entouraient.</p> + +<p>Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais +avec avidité, avec délices. Elle était si pure! Pourquoi +donc en aurais-je rougi? Elle me créait une vie nouvelle; +elle m'initiait enfin à tout ce que j'avais désiré +connaître et sentir; jusqu'à un certain point elle me faisait +femme.</p> + +<p>J'étais heureuse, j'étais fière de me sentir trembler, +étouffer, défaillir. La première fois qu'une violente palpitation +vint éveiller mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil +qu'une jeune mère au premier mouvement de l'enfant +renfermé dans son sein. Je devins boudeuse, rieuse, maligne, +inégale. Le bon Larrieux observa que la dévotion +me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on +trouva que j'embellissais chaque jour davantage, que mon +oeil noir se veloutait, que mon sourire avait de la pensée, +que mes remarques sur toutes choses portaient plus juste +et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue capable. +On en fit tout l'honneur à Larrieux, qui en était pourtant +bien innocent.</p> + +<p>Je suis décousue dans mes souvenirs, parce que voici +une époque de ma vie où ils m'inondent. En vous les disant, +il me semble que je rajeunis et que mon coeur bat +encore au nom de Lélio. Je vous disais tout à l'heure +qu'en entendant sonner la pendule je frémissais de joie et +d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir +l'espèce de suffocation délicieuse qui s'emparait de moi au +timbre de cette sonnerie. Depuis ce temps-là des vicissitudes +de fortune m'ont amenée à me trouver fort heureuse +dans un petit appartement du Marais. Eh bien! je +ne regrette rien de mon riche hôtel, de mon noble faubourg +et de ma splendeur passée, que les objets qui +m'eussent rappelé ce temps d'amour et de rêves. J'ai +sauvé du désastre quelques meubles qui datent de cette +époque, et que je regarde avec la même émotion que si +l'heure allait sonner, et que si le pied de mes chevaux +battait le pavé. Oh! mon enfant, n'aimez jamais ainsi; +car c'est un orage qui ne s'apaise qu'à la mort!</p> + +<p>Alors je partais, vive, et légère, et jeune, et heureuse! +Je commençais à apprécier tout ce dont se composait ma +vie, le luxe, la jeunesse, la beauté. Le bonheur se révélait +à moi par tous les sens, par tous les pores. Doucement +pliée au fond de mon carrosse, les pieds enfoncés +dans la fourrure, je voyais ma figure brillante et parée +se répéter dans la glace encadrée d'or placée vis-à-vis de +moi. Le costume des femmes, dont on s'est tant moqué +depuis, était alors d'une richesse et d'un éclat extraordinaires; +porté avec goût et châtié dans ses exagérations, +il prêtait à la beauté une noblesse et une grâce moelleuse +dont les peintures ne sauraient vous donner l'idée. Avec +tout cet attirail de plumes, d'étoffes et de fleurs, une +femme était forcée de mettre une sorte de lenteur à tous +ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches qui, lorsqu'elles +étaient poudrées et habillées de blanc, traînant +leur longue queue de moire et balançant avec souplesse +les plumes de leur front, pouvaient, sans hyperbole, être +comparées à des cygnes. C'était, en effet, quoi qu'en ait +dit Rousseau, bien plus à des oiseaux qu'à des guêpes +que nous ressemblions avec ces énormes plis de satin, +cette profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient +un petit corps tout frêle, comme le duvet cache +la tourterelle; avec ces longs ailerons de dentelle qui +tombaient du bras, avec ces vives couleurs qui bigarraient +nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand +nous tenions nos petits pieds en équilibre dans de jolies +mules à talons, c'est alors vraiment que nous semblions +craindre de toucher la terre, et que nous marchions avec +la précaution dédaigneuse d'une bergeronnette au bord +d'un ruisseau.</p> + +<p>A l'époque dont je vous parle, on commençait à porter +de la poudre blonde, qui donnait aux cheveux une teinte +douce et cendrée. Cette manière d'atténuer la crudité des +tons de la chevelure donnait au visage beaucoup de douceur +et aux yeux un éclat extraordinaire. Le front, entièrement +découvert, se perdait dans les pâles nuances de +ces cheveux de convention; il en paraissait plus large, +plus pur, et toutes les femmes avaient l'air noble. Aux +crêpés, qui n'ont jamais été gracieux, à mon sens, avaient +succédé les coiffures basses, les grosses boucles rejetées +en arrière et tombant sur le cou et sur les épaules. Cette +coiffure m'allait fort bien, et j'étais renommée pour la richesse +et l'invention de mes parures. Je sortais tantôt +avec une robe de velours nacarat garnie de grèbe, tantôt +avec une tunique de satin blanc, bordée de peau de tigre, +quelquefois avec un habit complet de damas lilas lamé +d'argent, et des plumes blanches montées en perles. C'est +ainsi que j'allais faire quelques visites en attendant l'heure +de la seconde pièce; car Lélio ne jouait jamais dans la +première.</p> + +<p>Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais +dans mon carrosse je regardais avec complaisance +la femme qui aimait Lélio, et qui pouvait s'en faire aimer. +Jusque-là le seul plaisir que j'eusse trouvé à être belle +consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin que je +prenais à m'embellir était une bien bénigne vengeance +envers ces femmes qui avaient ourdi de si horribles complots +contre moi. Mais du moment que j'aimai, je me mis +à jouir de ma beauté pour moi-même. Je n'avais que cela +à offrir à Lélio en compensation de tous les triomphes +qu'on lui déniait à Paris, et je m'amusais à me représenter +l'orgueil et la joie de ce pauvre comédien si moqué, +si méconnu, si rebuté, le jour où il apprendrait que la +marquise de R... lui avait voué son culte.</p> + +<p>Au reste, ce n'étaient là que des rêves riants et fugitifs; +c'étaient tous les résultats, tous les profits que je +tirais de ma position. Dès que mes pensées prenaient un +corps et que je m'apercevais de la consistance d'un projet +quelconque de mon amour, je l'étouffais courageusement, +et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon +âme. Vous me regardez d'un air étonné? Je vous expliquerai +cela tout à l'heure. Laissez-moi parcourir le monde +enchanté de mes souvenirs.</p> + +<p>Vers huit heures, je me faisais descendre à la petite +église des Carmélites, près le Luxembourg; je renvoyais +ma voiture, et j'étais censée assister à des conférences +religieuses qui s'y tenaient à cette heure-là; mais je ne +faisais que traverser l'église et le jardin; je sortais par +une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une +jeune ouvrière nommée Florence, qui m'était toute dévouée. +Je m'enfermais dans sa chambre, et je déposais +avec joie sur son grabat tous mes atours pour endosser +l'habit noir carré, l'épée à gaine de chagrin et la perruque +symétrique d'un jeune proviseur de collège aspirant +à la prêtrise. Grande comme j'étais, brune et le regard +inoffensif, j'avais bien l'air gauche et hypocrite +d'un petit prestolet qui se cache pour aller au spectacle. +Florence, qui me supposait une intrigue véritable au dehors, +riait avec moi de mes métamorphoses, et j'avoue +que je ne les eusse pas prises plus gaiement pour aller +m'enivrer de plaisir et d'amour, comme toutes ces jeunes +folles qui avaient des soupers clandestins dans les petites +maisons.</p> + +<p>Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans +ma logette du théâtre. Ah! alors mes palpitations, mes +terreurs, mes joies, mes impatiences cessaient. Un recueillement +profond s'emparait de toutes mes facultés, et +je restais comme absorbée jusqu'au lever du rideau, dans +l'attente d'une grande solennité.</p> + +<p>Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnétique, +comme il la tient haletante et immobile dans +le cercle magique qu'il trace au-dessus d'elle, l'âme de +Lélio, sa grande âme de tragédien et de poète, enveloppait +toutes mes facultés et me plongeait dans la torpeur +de l'admiration. J'écoutais, les mains contractées sur mon +genou, le menton appuyé sur le velours d'Utrecht de la +loge, le front baigné de sueur. Je retenais ma respiration, +je maudissais la clarté fatigante des lumières, qui +lassait mes yeux secs et brûlants, attachés à tous ses +gestes, à tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre +palpitation de son sein, le moindre pli de son front. Ses +émotions feintes, ses malheurs de théâtre, me pénétraient +comme des choses réelles. Je ne savais bientôt plus distinguer +l'erreur de la vérité. Lélio n'existait plus pour +moi: c'était Rodrigue, c'était Bajazet, c'était Hippolyte. +Je haïssais ses ennemis, je tremblais pour ses dangers; +ses douleurs me faisaient répondre avec lui des flots de +larmes; sa mort m'arrachait des cris que j'étais forcée +d'étouffer en mâchant mon mouchoir. Dans les entr'actes, +je tombais épuisée au fond de ma loge; j'y restais comme +morte, jusqu'à ce que l'aigre ritournelle m'eût annoncé +le lever du rideau. Alors je ressuscitais, je redevenais +forte et ardente, pour admirer, pour sentir, pour pleurer. +Que de fraîcheur, que de poésie, que de jeunesse il y avait +dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette génération +fût de glace pour ne pas tomber à ses pieds.</p> + +<p>Et pourtant, quoiqu'il choquât toutes les idées reçues, +quoiqu'il lui fût impossible de se faire au goût de ce sot +public, quoiqu'il scandalisât les femmes par le désordre +de sa tenue, quoiqu'il offensât les hommes par ses mépris +pour leurs sottes exigences, il avait des moments de +puissance sublime et de fascination irrésistible, où il prenait +tout ce public rétif et ingrat dans son regard et dans +sa parole, comme dans le creux de sa main, et il le forçait +d'applaudir et de frissonner. Cela était rare, parce +que l'on ne change pas subitement tout l'esprit d'un +siècle; mais quand cela arrivait, les applaudissements +étaient frénétiques; il semblait que, subjugués alors par +son génie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs +injustices. Moi, je croyais plutôt que cet homme avait par +instants une puissance surnaturelle, et que ses plus amers +contempteurs se sentaient entraînés à le faire triompher +malgré eux. En vérité, dans ces moments-là la salle de +la Comédie-Française semblait frappée de délire, et en +sortant on se regardait tout étonné d'avoir applaudi Lélio. +Pour moi, je me livrais alors à mon émotion; je criais, +je pleurais, je le nommais avec passion, je l'appelais avec +folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le +grand orage qui éclatait autour de moi.</p> + +<p>D'autres fois on le sifflait dans des situations où il me +semblait sublime, et je quittais le spectacle avec rage. +Ces jours-là étaient les plus dangereux pour moi. J'étais +violemment tentée d'aller le trouver, de pleurer avec lui, +de maudire le siècle et de le consoler en lui offrant mon +enthousiasme et mon amour.</p> + +<p>Un soir que je sortais par le passage dérobé où j'étais +admise, je vis passer rapidement devant moi un homme +petit et maigre qui se dirigeait vers la rue. Un machiniste +lui ôta son chapeau en lui disant: «Bonsoir, monsieur +Lélio.» Aussitôt, avide de regarder de près cet homme +extraordinaire, je m'élance sur ses traces, je traverse la +rue, et sans me soucier du danger auquel je m'expose, +j'entre avec lui dans un café. Heureusement c'était un +café borgne, où je ne devais rencontrer aucune personne +de mon rang.</p> + +<p>Quand, à la clarté d'un mauvais lustre enfumé, j'eus +jeté les yeux sur Lélio, je crus m'être trompée et avoir +suivi un autre que lui. Il avait au moins trente-cinq ans: +il était jaune, flétri, usé; il était mal mis; il avait l'air +commun; il parlait d'une voix rauque et éteinte, donnait +la main à des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait +horriblement. Il me fallut entendre prononcer plusieurs +fois son nom pour m'assurer que c'était bien là le dieu du +théâtre et l'interprète du grand Corneille. Je ne retrouvais +plus rien en lui des charmes qui m'avaient fascinée, +pas même son regard si noble, si ardent et si triste. Son +oeil était morne, éteint, presque stupide; sa prononciation +accentuée devenait ignoble en s'adressant au garçon +de café, en parlant de jeu, de cabaret et de filles. Sa démarche +était lâche, sa tournure sale, ses joues mal essuyées +de fard. Ce n'était plus Hippolyte, c'était Lélio. +Le temple était vide et pauvre; l'oracle était muet; le +dieu s'était fait homme; pas même homme, comédien.</p> + +<p>Il sortit, et je restai longtemps stupéfaite à ma place, +ne songeant point à avaler le vin chaud épicé que j'avais +demandé pour me donner un air cavalier. Quand je m'aperçus +du lieu où j'étais et des regards qui s'attachaient +sur moi, la peur me prit; c'était la première fois de ma +vie que je me trouvais dans une situation si équivoque et +dans un contact si direct avec des gens de cette classe; +depuis, l'émigration m'a bien aguerrie à ces inconvenances +de position.</p> + +<p>Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer. +Le garçon courut après moi. J'eus une honte effroyable; +il fallut rentrer, m'expliquer au comptoir, soutenir tous +les regards méfiants et moqueurs dirigés sur moi. Quand +je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je cherchai +vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus +devant la Comédie; Des pas lourds se faisaient entendre +toujours sur les miens. Je me retournai en tremblant; je +vis un grand escogriffe que j'avais remarqué dans un coin +du café, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou de quelque +chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me +dit, la frayeur m'ôtait l'intelligence; cependant j'eus assez +de présence d'esprit pour m'en débarrasser. Transformée +tout d'un coup en héroïne par ce courage que donne la +peur, je lui allongeai rapidement un coup de canne dans +la figure, et, jetant aussitôt la canne pour mieux courir, +tandis qu'il restait étourdi de mon audace, je pris ma +course, légère comme un trait, et ne m'arrêtai que chez +Florence. Quand je m'éveillai le lendemain à midi dans +mon lit à rideaux ouatés et à chapiteaux de plumes rosés, +je crus avoir fait un rêve, et j'éprouvai de ma déception +et de mon aventure de la veille une grande mortification. +Je me crus sérieusement guérie de mon amour, et j'essayai +de m'en féliciter; mais ce fut en vain. J'en éprouvais +un regret mortel; l'ennui retombait sur ma vie, tout +se désenchantait. Ce jour-là je mis Larrieux à la porte.</p> + +<p>Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes +des autres soirs. Le monde me sembla insipide. +J'allai à l'église; j'écoutai la conférence, résolue à me +faire dévote; je m'y enrhumai: j'en revins malade.</p> + +<p>Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrières +vint me voir, m'assura que je n'avais point de fièvre, +que le lit me rendait malade, qu'il fallait me distraire, +sortir, aller à la Comédie. Je crois qu'elle avait des vues +sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort.</p> + +<p>Il en arriva autrement; elle me força d'aller avec elle +voir jouer <i>Cinna</i>. «Vous ne venez plus au spectacle, me +disait-elle; c'est la dévotion et l'ennui qui vous minent. +Il y a longtemps que vous n'avez vu Lélio; il a fait des +progrès; on l'applaudit quelquefois maintenant; j'ai dans +l'idée qu'il deviendra supportable.»</p> + +<p>Je ne sais comment je me laissai entraîner. Au reste, +désenchantée de Lélio comme je l'étais, je ne risquais +plus de me perdre en affrontant ses séductions en public. +Je me parai excessivement, et j'allai en grande loge d'avant-scène +braver un danger auquel je ne croyais plus.</p> + +<p>Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lélio fut +sublime, et je m'aperçus que jamais je n'en avais été plus +éprise. L'aventure de la veille ne me paraissait plus qu'un +rêve; il ne se pouvait pas que Lélio fût autre qu'il ne me +paraissait sur la scène. Malgré moi, je retombai dans +toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer. +Je fus forcée de couvrir mon visage en pleurs de +mon mouchoir; dans mon désordre, j'effaçai mon rouge, +j'enlevai mes mouches, et la comtesse de Ferrières m'engagea +à me retirer au fond de ma loge, parce que mon +émotion faisait événement dans la salle. Heureusement +j'eus l'adresse de faire croire que tout cet attendrissement +était produit par le jeu de mademoiselle Hippolyte +Clairon. C'était, à mon avis, une tragédienne bien froide +et bien compassée, trop supérieure peut-être, par son +éducation et son caractère, à la profession du théâtre +comme on l'entendait alors; mais la manière dont elle +disait <i>Tout beau</i>, dans <i>Cinna</i>, lui avait fait une +réputation de haut lieu.</p> + +<p>Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lélio, elle +devenait très-supérieure à elle-même. Quoiqu'elle affichât +aussi un mépris de bon ton pour sa méthode, elle subissait +l'influence de son génie sans s'en apercevoir, et s'inspirait +de lui lorsque la passion les mettait en rapport sur +la scène.</p> + +<p>Ce soir-là Lélio me remarqua, soit pour ma parure, soit +pour mon émotion; car je le vis se pencher, dans un instant +où il était hors de scène, vers un des hommes qui +étaient assis à cette époque sur le théâtre, et lui demander +mon nom. Je compris cela à la manière dont leurs +regards me désignèrent. J'en eus un battement de coeur +qui faillit m'étouffer, et je remarquai que dans le cours +de la pièce les yeux de Lélio se dirigèrent plusieurs fois +de mon côté. Que n'aurais-je pas donné pour savoir ce +que lui avait dit de moi le chevalier de Brétillac, celui +qu'il avait interrogé, et qui, en me regardant, lui avait +parlé à plusieurs reprises! La figure de Lélio, forcée de +rester grave pour ne pas déroger à la dignité de son rôle, +n'avait rien exprimé qui pût me faire deviner le genre de +renseignements qu'on lui donnait sur mon compte. Je +connaissais du reste fort peu ce Brétillac; je n'imaginais +pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal.</p> + +<p>De ce soir seulement je compris l'espèce d'amour qui +m'enchaînait à Lélio: c'était une passion tout intellectuelle, +toute romanesque. Ce n'était pas lui que j'aimais, +mais le héros des anciens jours qu'il savait représenter; +ces types de franchise, de loyauté et de tendresse à jamais +perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui +et par lui reportée à une époque de vertus désormais oubliées. +J'avais l'orgueil de penser qu'en ces jours-là je +n'eusse pas été méconnue et diffamée, que mon coeur eût +pu se donner, et que je n'eusse pas été réduite à aimer +un fantôme de comédie. Lélio n'était pour moi que l'ombre +du Cid, que le représentant de l'amour antique et chevaleresque +dont on se moquait maintenant en France. Lui, +l'homme, l'histrion, je ne le craignais guère, je l'avais +vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lélio à moi, +c'était un être factice que je ne pouvais plus saisir dès +qu'on éloignait le lustre de la Comédie. Il lui fallait l'illusion +de la scène, le reflet des quinquets, le fard du costume +pour être celui que j'aimais. En dépouillant tout cela, +il rentrait pour moi dans le néant; comme une étoile il +s'effaçait à l'éclat du jour. Hors les planches il ne me prenait +plus la moindre envie de le voir, et même j'en eusse +été désespérée. C'eût été pour moi comme de contempler +un grand homme réduit à un peu de cendre dans un vase +d'argile.</p> + +<p>Mes fréquentes absences aux heures où j'avais l'habitude +de recevoir Larrieux, et surtout mon refus formel +d'être désormais sur un autre pied avec lui que sur celui +de l'amitié, lui inspirèrent un accès de jalousie mieux +fondé, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eût ressentis. +Un soir que j'allais aux Carmélites dans l'intention de +m'en échapper par l'autre issue, je m'aperçus qu'il me +suivait, et je compris qu'il serait désormais presque impossible +de lui cacher mes courses nocturnes. Je pris donc +le parti d'aller publiquement au théâtre. J'acquis peu à +peu l'hypocrisie nécessaire pour renfermer mes impressions, +et d'ailleurs je me mis à professer hautement pour +Hippolyte Clairon une admiration qui pouvait donner le +change sur mes véritables sentiments. J'étais désormais +plus gênée; forcée comme je l'étais de m'observer attentivement, +mon plaisir était moins vif et moins profond. +Mais de cette situation il en naquit une autre qui établit +une compensation rapide. Lélio me voyait, il m'observait; +ma beauté l'avait frappé, ma sensibilité le flattait. Ses +regards avaient peine à se détacher de moi. Quelquefois +il en eut des distractions qui mécontentèrent le public. +Bientôt il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait +à en perdre la tête.</p> + +<p>Ma loge ayant semblé faire envie à la princesse de Vaudemont, +je la lui avais cédée pour en prendre une plus +petite, plus enfoncée et mieux située. J'étais tout à fait +sur la rampe, je ne perdais pas un regard de Lélio, et les +siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre. +D'ailleurs, je n'avais même plus besoin de ce moyen pour +correspondre avec toutes ses sensations: dans le son de +sa voix, dans les soupirs de son sein, dans l'accent qu'il +donnait à certains vers, à certains mots, je comprenais +qu'il s'adressait à moi. J'étais la plus fière et la plus heureuse +des femmes; car à ces heures-là ce n'était pas du +comédien, c'était du héros que j'étais aimée.</p> + +<p>Eh bien! après deux années d'un amour que j'avais +nourri inconnu et solitaire au fond de mon âme, trois hivers +s'écoulèrent encore sur cet amour désormais partagé +sans que jamais mon regard donnât à Lélio le droit d'espérer +autre chose que ces rapports intimes et mystérieux. +J'ai su depuis que Lélio m'avait souvent suivie dans les +promenades; je ne daignai pas l'apercevoir ni le distinguer +dans la foule, tant j'étais peu avertie par le désir de +le distinguer hors du théâtre. Ces cinq années sont les +seules que j'aie vécu sur quatre-vingts.</p> + +<p>Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom +d'un nouvel acteur engagé à la Comédie-Française, à la +place de Lélio, qui partait pour l'étranger. Cette nouvelle +fut un coup mortel pour moi; je ne concevais point comment +je pourrais vivre désormais sans cette émotion, sans +cette existence de passion et d'orage. Cela fit faire à mon +amour un progrès immense et faillit me perdre.</p> + +<p>Désormais je ne me combattis plus pour étouffer dès sa +naissance toute pensée contraire à la dignité de mon rang. +Je ne m'applaudis plus de ce qu'était réellement Lélio. Je +souffris, je murmurai en secret de ce qu'il n'était point +ce qu'il paraissait être sur les planches, et j'allai jusqu'à +le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque +soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes préjugés +et toutes les répugnances de mon organisation. +Maintenant que j'allais perdre cet être moral qui remplissait +depuis si longtemps mon âme, il me prenait envie de +réaliser tous mes rêves et d'essayer de la vie positive, sauf +à détester ensuite et la vie, et Lélio, et moi-même.</p> + +<p>J'en étais à ces irrésolutions, lorsque je reçus une lettre +d'une écriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que +j'aie conservée parmi les mille protestations écrites de +Larrieux et les mille déclarations parfumées de cent +autres. C'est qu'en effet c'est la seule lettre d'amour que +j'aie reçue.»</p> + +<p>La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une +main assurée un coffre de marqueterie, et en tira une +lettre bien froissée, bien amincie, que je lus avec peine.</p> + +<p>«MADAME,</p> + +<p>«Je suis moralement sûr que cette lettre ne vous inspirera +que du mépris; vous ne la trouverez même pas +digne de votre colère. Mais qu'importe à l'homme qui +tombe dans un abîme une pierre de plus ou de moins +dans le fond? Vous me considérerez comme un fou, et +vous ne vous tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez +peut-être en secret, car vous ne pourrez pas douter +de ma sincérité. Quelque humble que la piété vous ait +faite, vous comprendrez peut-être l'étendue de mon +désespoir; vous devez savoir déjà, Madame, ce que vos +yeux peuvent faire de mal et de bien.</p> + +<p>«Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensée +de compassion, si ce soir, à l'heure avidement appelée +où chaque soir je recommence à vivre, j'aperçois sur +vos traits une-légère expression de pitié, je partirai +moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir +qui me donnera peut-être la force de vivre ailleurs et d'y +poursuivre mon ingrate et pénible carrière.</p> + +<p>«Mais vous devez le savoir déjà, Madame: il est impossible +que mon trouble, mon emportement, mes cris +de colère et de désespoir ne m'aient pas trahi vingt fois +sur la scène. Vous n'avez pas pu allumer tous ces feux +sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez. +Ah! vous avez peut-être joué comme le tigre avec sa +proie, vous vous êtes fait un amusement peut-être de +mes tourments et de mes folies.</p> + +<p>«Oh! non: c'est trop de présomption. Non, Madame, +je ne le crois pas; vous n'y avez jamais songé. Vous êtes +sensible aux vers du grand Corneille, vous vous identifiez +avec les nobles passions de la tragédie: voilà tout. +Et moi, insensé, j'ai osé croire que ma voix seule éveillait +quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait +un écho dans le vôtre, qu'il y avait entre vous et moi +quelque chose de plus qu'entre moi et le public. Oh! +c'était une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi, +Madame; que vous importe? Craindriez-vous que +j'allasse m'en vanter? De quel droit pourrais-je le faire, +et quel titre aurais-je pour être cru sur ma parole? Je +ne ferais que me livrer à la risée des gens sensés. Laissez-la-moi, +vous dis-je, cette conviction que j'accueille +en tremblant et qui m'a donné plus de bonheur à elle +seule que la sévérité du public envers moi ne m'a donné +de chagrin. Laissez-moi vous bénir, vous remercier à +genoux de cette sensibilité que j'ai découverte dans +votre âme et que nulle autre âme ne m'a accordée, de +ces larmes que je vous ai vue verser sur mes malheurs +de théâtre, et qui ont souvent porté mes inspirations +jusqu'au délire; de ces regards timides qui, je l'ai cru +du moins, cherchaient à me consoler des froideurs de +mon auditoire.</p> + +<p>«Oh! pourquoi êtes-vous née dans l'éclat et dans le +faste! pourquoi ne suis-je qu'un pauvre artiste sans +gloire et sans nom! Que n'ai-je la faveur du public et la +richesse d'un financier à troquer contre un nom, contre +un de ces titres que jusqu'ici j'ai dédaignés, et qui me +permettraient peut-être d'aspirer à vous! Autrefois je +préférais la distinction du talent à toute autre; je me demandais +à quoi bon être chevalier ou marquis, si ce n'est +pour être sot, fat et impertinent; je haïssais l'orgueil +des grands, et je me croyais assez vengé de leurs dédains +si je m'élevais au-dessus d'eux par mon génie.</p> + +<p>«Chimères et déceptions! mes forces ont trahi mon +ambition insensée. Je suis resté obscur; j'ai fait pis, j'ai +frisé le succès, et je l'ai laissé échapper. Je croyais me +sentir grand, et on m'a jeté dans la poussière; je +m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamné au +ridicule. La destinée m'a pris avec mes rêves démesurés +et mon âme audacieuse, et elle m'a brisé comme +un roseau! Je suis un homme bien malheureux!</p> + +<p>«Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jeté +mes regards au delà de cette rampe de quinquets qui +trace une ligne invincible entre moi et le reste de la société. +C'est pour moi le cercle de Popilius. J'ai voulu le +franchir! J'ai osé avoir des yeux, moi comédien, et les +arrêter sur une belle femme! sur une femme si jeune, +si noble, si aimante et placée si haut! car vous êtes tout +cela, Madame, je le sais. Le monde vous accuse de froideur +et de dévotion outrée, moi seul je vous juge et je +vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos +larmes, ont suffi pour démentir les fables stupides qu'un +chevalier de Brétillac m'a débitées contre vous.</p> + +<p>«Mais quelle destinée est donc aussi la vôtre! Quelle +étrange fatalité pèse donc sur vous comme sur moi pour +qu'au sein d'un monde si brillant et qui se dit si éclairé, +vous n'ayez trouvé pour vous rendre justice que le coeur +d'un pauvre comédien? Eh bien! rien ne m'ôtera cette +pensée triste et consolante; c'est que, si nous étions nés +sur le même échelon de la société, vous n'auriez pas pu +m'échapper, quels qu'eussent été mes rivaux, quelle que +soit ma médiocrité. Il aurait fallu vous rendre à une vérité, +c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand +que leurs fortunes et leurs titres, la puissance de vous +Aimer.</p> + +<p>«LÉLIO.»</p> + +<p>Cette lettre, continua la marquise, étrange pour le +temps où elle fut écrite, me sembla, malgré quelques souvenirs +de déclamation racinienne qui percent dans le +commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai un +sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversée. +Le reste de fierté qui combattait en moi s'évanouit. +J'eusse donné tous mes jours pour une heure d'un +pareil amour.</p> + +<p>Je ne vous raconterai pas mes anxiétés, mes fantaisies, +mes terreurs; moi-même je ne pourrais en retrouver le +fil et la liaison. Je répondis quelques mots que voici, autant +que je me les rappelle:</p> + +<p>«Je ne vous accuse pas, Lélio, j'accuse la destinée; je +ne vous plains pas seul, je me plains aussi. Pour aucune +raison d'orgueil, de prudence ou de pruderie, je +ne voudrais vous retirer la consolation de vous croire +distingué de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule +que j'aie à vous offrir. Je ne puis jamais consentir à +vous voir.»</p> + +<p>Le lendemain je reçus un billet que je lus à la hâte, et +que j'eus à peine le temps de jeter au feu pour le dérober +à Larrieux, qui me surprit occupée à le lire. Il était à peu +près conçu en ces termes:</p> + +<p>«Madame, il faut que je vous parle ou que je meure. +Une fois, une seule fois, une heure seulement, si vous +voulez. Que craignez-vous donc d'une entrevue, puisque +vous vous fiez à mon honneur et à ma discrétion? +Madame, je sais qui vous êtes; je connais l'austérité de +vos moeurs, je connais votre piété, je connais même vos +sentiments pour le vicomte de Larrieux. Je n'ai pas la +sottise d'espérer de vous autre chose qu'une parole de +pitié; mais il faut qu'elle tombe de vos lèvres sur moi. +Il faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut +que mon coeur se brise.</p> + +<p>«LÉLIO.»</p> + +<p>Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse +confiance est glorieuse dans le danger, que je n'eus pas +un instant la crainte d'être raillée par un impudent libertin. +Je crus religieusement à l'humble sincérité de Lélio. +D'ailleurs j'étais payée pour avoir confiance en ma force; +je résolus de le voir. J'avais complètement oublié sa figure +flétrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais +plus de lui que le prestige de son génie, son style et +son amour. Je lui répondis:</p> + +<p>«Je vous verrai; trouvez un lieu sûr; mais n'espérez +de moi que ce que vous demandez. J'ai foi en vous +comme en Dieu. Si vous cherchiez à en abuser, vous +seriez un misérable, et je ne vous craindrais pas.»</p> + +<p><b>RÉPONSE.</b> «Votre confiance vous sauverait du dernier +des scélérats. Vous verrez, Madame, que Lélio n'en est +pas indigne. Le duc de *** a eu la bonté de me proposer +souvent sa maison de la rue de Valois; qu'en aurais-je +fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour moi qu'une +femme sous le ciel. Daignez être au rendez-vous au +sortir de la comédie.»</p> + +<p>Suivaient les indications de lieu.</p> + +<p>Je reçus ce billet à quatre heures. Toute cette négociation +s'était passée dans l'espace d'un jour. J'avais employé +cette journée à parcourir mes appartements comme une +personne privée de raison; j'avais la fièvre. Cette rapidité +d'événements et de décisions, contraires à cinq ans de résolutions, +m'emportait comme un rêve; et quand j'eus +pris le dernier parti, quand je vis que je m'étais engagée +et qu'il n'était plus temps de reculer, je tombai accablée +sur mon ottomane, ne respirant plus et voyant ma chambre +tourner sous mes pieds.</p> + +<p>Je fus sérieusement incommodée; il fallut envoyer chercher +un chirurgien qui me saigna. Je défendis à mes gens +de dire un mot à qui que ce fût de mon indisposition; je +craignais les importunités des donneurs de conseils, et je +ne voulais pas qu'on m'empêchât de sortir le soir. En +attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je défendis +ma porte même à M. de Larrieux.</p> + +<p>La saignée m'avait physiquement soulagée en m'affaiblissant. +Je tombai dans un grand accablement d'esprit; +toutes mes illusions s'envolèrent avec l'excitation de la +fièvre. Je retrouvai la raison et la mémoire; je me rappelai +la terrible déception du café, la misérable allure de +Lélio; je m'apprêtai à rougir de ma folie, à tomber du +faîte de mes chimères dans une plate et ignoble réalité. +Je ne pouvais plus comprendre comment je m'étais décidée +à troquer cette héroïque et romanesque tendresse +contre le dégoût qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait +tous mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de +ce que j'avais fait; je pleurai mes enchantements, ma vie +d'amour, et l'avenir de satisfaction pure et intime que +j'allais renverser. Je pleurai surtout Lélio, qu'en le voyant +j'allais perdre à jamais, que j'avais eu tant de bonheur à +aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer +dans quelques heures.</p> + +<p>Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma +saignée se rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus +que le temps de sonner ma femme de chambre qui me +trouva évanouie dans mon lit. Un profond et lourd sommeil, +contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi. +Je ne rêvai point, je ne souffris point, je fus comme morte +pendant quelques heures. Quand j'ouvris les yeux ma +chambre était sombre, mon hôtel silencieux; ma suivante +dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je restai quelque +temps dans un état d'engourdissement et de faiblesse +qui ne me permettait pas un souvenir, pas une pensée. +Tout d'un coup la mémoire me revient; je me demande +si l'heure et le jour du rendez-vous sont passés, si j'ai +dormi une heure ou un siècle, s'il fait jour ou nuit, si mon +manque de parole n'a pas tué Lélio, s'il est temps encore. +J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte +quelques instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble +toute ma volonté, je l'appelle au secours de mes +membres accablés. Je m'élance sur le parquet; j'entr'ouvre +mes rideaux; je vois briller la lune sur les arbres +de mon jardin; je cours à la pendule, elle marque dix +heures. Je saute sur ma femme de chambre, je la secoue, +je l'éveille en sursaut: «Quinette, quel jour sommes-nous?» +Elle quitte sa chaise en criant et veut fuir, car +elle me croit dans le délire; je la retiens, je la rassure; +j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie +Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde +avec stupeur. Enfin elle se convainc que j'ai toute ma +tête; elle transmet mon ordre et s'apprête à m'habiller.</p> + +<p>Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes +habits; je ne plaçai dans mes cheveux aucun ornement; +je refusai de mettre du rouge. Je voulais avant tout inspirer +à Lélio l'estime et le respect, qui m'étaient plus +précieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment +de plaisir lorsque Quinette, étonnée de tout ce qui me passait +par l'esprit, me dit, en me regardant de la tête aux +pieds: «En vérité, Madame, je ne sais pas comment +vous faites; vous n'avez qu'une simple robe blanche sans +queue et sans panier; vous êtes malade et pâle comme +la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une +mouche; eh bien! je veux mourir si je vous ai jamais vue +aussi belle que ce soir. Je plains les hommes qui vous regarderont!</p> + +<p>—Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette?</p> + +<p>—Hélas! madame la marquise, je demande tous les +jour au ciel de le devenir comme vous; mais jusqu'ici...</p> + +<p>—Allons, ingénue, donne-moi mon mantelet et mon +manchon.</p> + +<p>A minuit j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais +soigneusement voilée. Une espèce de valet de chambre +vint me recevoir; c'était le seul hôte visible de cette mystérieuse +demeure. Il me conduisit à travers les détours +d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans +l'ombre et le silence. Après avoir déposé dans le vestibule +sa lanterne de soie verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement +obscur et profond, me montra d'un geste respectueux +et d'un air impassible le rayon de lumière qui +arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse, +comme s'il eût craint d'éveiller les échos endormis: +«Madame est seule, personne n'est encore arrivé. Madame +trouvera dans le salon d'été une sonnette à laquelle +je répondrai si elle a besoin de quelque chose.» Et il disparut +comme par enchantement, en refermant la porte +sur moi.</p> + +<p>Il me prit une peur horrible; je craignis d'être tombée +dans un guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitôt; son +air solennellement bête me rassura. Je lui demandai +quelle heure il était; je le savais fort bien: j'avais fait +sonner plus de dix fois ma montre dans la voiture. «Il +est minuit, répondit-il sans lever les yeux sur moi.» Je +vis que c'était un homme parfaitement instruit des devoirs +de sa charge. Je me décidai à pénétrer jusqu'au salon +d'été, et je me convainquis de l'injustice de mes craintes +en voyant toutes les portes qui donnaient sur le jardin +fermées seulement par des portières de soie peinte à l'orientale. +Rien n'était délicieux comme ce boudoir, qui n'était, +à vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnête +du monde. Les murs étaient de stuc blanc comme la +neige, les cadres des glaces en argent mat; des instruments +de musique, d'une richesse extraordinaire, étaient +épars sur des meubles de velours blanc à glands de perles. +Toute la lumière arrivait du haut, mais cachée par des +feuilles d'albâtre, qui formaient comme un plafond à la +rotonde. On aurait pu prendre cette clarté mate et douce +pour celle de la lune. J'examinai avec curiosité, avec intérêt, +cette retraite, à laquelle mes souvenirs ne pouvaient +rien comparer. C'était et ce fut la seule fois de ma vie que +je mis le pied dans une petite maison; mais soit que ce +ne fût pas la pièce destinée à servir de temple aux galants +mystères qui s'y célébraient, soit que Lélio en eût fait +disparaître tout objet qui eût pu blesser ma vue et me +faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune +des répugnances que j'avais senties en y entrant. Une +seule statue de marbre blanc en décorait le milieu; elle +était antique, et représentait Isis voilée, avec un doigt sur +ses lèvres. Les glaces qui nous reflétaient, elle et moi, +pâles et vêtues de blanc, et chastement drapées toutes +deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer +pour distinguer sa forme de la mienne.</p> + +<p>Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et délicieux +à la fois, fut interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se +referma; des pas légers firent doucement craquer les parquets. +Je tombai sur un fauteuil, plus morte que vive; +j'allais voir Lélio de près, hors du théâtre. Je fermai les +yeux, et je lui dis intérieurement adieu avant de les +rouvrir.</p> + +<p>Mais quelle fut ma surprise! Lélio était beau comme les +anges; il n'avait pas pris le temps d'ôter son costume de +théâtre: c'était le plus élégant que je lui eusse vu. Sa +taille, mince et souple, était serrée dans un pourpoint espagnol +de satin blanc. Ses noeuds d'épaule et de jarretière +étaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de +même couleur, était jeté sur son épaule. Il avait une +énorme fraise de point d'Angleterre, les cheveux courts +et sans poudre; une toque ombragée de plumes blanches +se balançait sur son front, où brillait une rosace de diamants. +C'était dans ce costume qu'il venait de jouer le +rôle de don Juan du <i>Festin de Pierre</i>. Jamais je ne l'avais +vu aussi beau, aussi jeune, aussi poétique, que dans +ce moment. Vélasquez se fût prosterné devant un tel +modèle.</p> + +<p>Il se mit à mes genoux. Je ne pus m'empêcher de lui +tendre la main. Il avait l'air si craintif et si soumis! Un +homme épris au point d'être timide devant une femme, +c'était si rare dans ce temps-là! et un homme de trente-cinq +ans, un comédien!</p> + +<p>N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il +était dans toute la fraîcheur de l'adolescence. Sous ces +blancs habits, il ressemblait à un jeune page; son front +avait toute la pureté, son coeur agité toute l'ardeur d'un +premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers +dévorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tête sur mes +genoux; je caressai son front brûlant, ses cheveux rudes +et noirs, son cou brun, qui se perdait dans la molle blancheur +de sa collerette, et Lélio ne s'enhardit point. Tous +ses transports se concentrèrent dans son coeur; il se mit +à pleurer comme une femme. Je fus inondée de ses +sanglots.</p> + +<p>Oh! je vous avoue que j'y mêlai les miens avec délices. +Je le forçai de relever sa tête et de me regarder. Qu'il était +beau, grand Dieu! Que ses yeux avaient d'éclat et de tendresse! +Que son âme vraie et chaleureuse prêtait de +charmes aux défauts même de sa figure et aux outrages +des veilles et des années! Oh! la puissance de l'âme! qui +n'a pas compris ses miracles n'a jamais aimé! En voyant +des rides prématurées à son beau front, de la langueur à +son sourire, de la pâleur à ses lèvres, j'étais attendrie; +j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les dégoûts et +les travaux de sa vie. Je m'identifiais à toutes ses peines, +même à celles de son long amour sans espoir pour moi, +et je n'avais plus qu'une volonté, celle de réparer le mal +qu'il avait souffert.</p> + +<p>«Mon cher Lélio, mon grand Rodrigue, mon beau don +Juan! lui disais-je dans mon égarement.» Ses regards me +brûlaient. Il me parla, il me raconta toutes les phases, +tous les progrès de son amour; il me dit comment, d'un +histrion aux moeurs relâchées, j'avais fait de lui un +homme ardent et vivace, comme je l'avais élevé à ses +propres yeux, comme je lui avais rendu le courage et les +illusions de la jeunesse; il me dit son respect, sa vénération +pour moi, son mépris pour les sottes forfanteries +de l'amour à la mode; il me dit qu'il donnerait tous les +jours qui lui restaient à vivre pour une heure passée dans +mes bras, mais qu'il sacrifierait cette heure-là et tous les +jours à la crainte de m'offenser. Jamais éloquence plus pénétrante +n'entraîna le coeur d'une femme; jamais le tendre +Racine ne fit parler l'amour avec cette conviction, cette +poésie et cette force. Tout ce que la passion peut inspirer +de délicat et de grave, de suave et d'impétueux, ses paroles, +sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission +me l'apprirent. Hélas! s'abusait-il lui-même? jouait-il la +comédie?</p> + +<p>—Je ne le crois certainement pas,» m'écriai-je en +regardant la marquise. Elle semblait rajeunir en parlant +et dépouiller ses cent ans, comme la fée Urgèle. Je ne +sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a point de +rides.</p> + +<p>«Écoutez la fin, me dit-elle. Brûlée, égarée, perdue par +tout ce qu'il me disait, je jetai mes deux bras autour de +lui, je frissonnai en touchant le satin de son habit, en +respirant le parfum de ses cheveux. Ma tête s'égara. Tout +ce que j'ignorais, tout ce que je croyais être incapable de +ressentir, se révéla à moi; mais ce fut trop violent, je +m'évanouis.</p> + +<p>Il me rappela à moi-même par de prompt secours. Je +le trouvai à mes pieds, plus timide, plus ému que jamais. +«Ayez pitié de moi, me dit-il; tuez-moi, chassez-moi...» +Il était plus pâle et plus mourant que moi.</p> + +<p>Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées +dans le cours d'une si orageuse journée me faisaient +rapidement passer d'une disposition à une autre. Ce rapide +éclair d'une nouvelle existence avait pâli; mon sang était +redevenu calme; les délicatesses du véritable amour reprirent +le dessus.</p> + +<p>«Écoutez, Lélio, lui dis-je, ce n'est point le mépris qui +m'arrache à vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes +les susceptibilités qu'on nous inculque dès l'enfance, et +qui deviennent pour nous comme une seconde nature; +mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir, puisque +ma nature elle-même vient d'être transformée en une +autre qui m'était inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi à +vous résister. Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction +délicieuse de ne vous avoir aimé qu'avec le coeur. Peut-être, +si je n'avais appartenu à personne, me donnerais-je +à vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanée; +sachez qu'entraînée par l'horrible nécessité de faire +comme tout le monde, j'ai subi les caresses d'un homme +que je n'ai jamais aimé; sachez que le dégoût que j'en ai +ressenti a éteint chez moi l'imagination au point que je +vous haïrais peut-être à présent si j'avais succombé tout +à l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez +pur dans mon coeur et dans ma mémoire. Séparons-nous +pour jamais, et emportons d'ici tout un avenir de pensées +riantes et de souvenirs adorés. Je jure, Lélio, que je vous +aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glaces de l'âge +n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de +n'être jamais à un autre homme après vous avoir résisté. +Cet effort ne me sera pas difficile, et vous pouvez me +croire.»</p> + +<p>Lélio se prosterna devant moi; il ne m'implora point, +il ne me fit point de reproches; il me dit qu'il n'avait pas +espéré tout le bonheur que je lui avais donné, et qu'il +n'avait pas le droit d'en exiger davantage. Cependant, en +recevant ses adieux, son abattement et l'émotion de sa +voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas +à moi avec bonheur, si les extases de cette nuit ne répandraient +pas leurs charmes sur tous ses jours, si ses +peines passées et futures n'en seraient pas adoucies chaque +fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et promettre +tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau à mes +pieds, et baisa ma robe avec emportement. Je sentis que +je chancelais; je lui fis un signe, et il s'éloigna. La voiture +que j'avais fait demander arriva. L'intendant automate +de ce séjour clandestin frappa trois coups en dehors pour +m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir; il +avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il +céda. Alors je franchis la porte, et, comme il voulait me +suivre, je lui montrai une chaise au milieu du salon, au dessous +de la statue d'Isis. Il s'y assit. Un sourire passionné +erra sur ses lèvres, ses yeux firent jaillir un dernier +éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore +beau, encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de +quelques pas, et au moment de le perdre pour jamais, je +me retournai et jetai sur lui un dernier regard. Le désespoir +l'avait brisé. Il était redevenu vieux, décomposé, +effrayant. Son corps semblait paralysé. Sa lèvre contractée +essayait un sourire égaré. Son oeil était vitreux et +terne: ce n'était plus que Lélio, l'ombre d'un amant et +d'un prince.»</p> + +<p>La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre +et en se décomposant elle-même comme une ruine qui +s'écroule, elle reprit: «Depuis ce moment je n'ai pas entendu +parler de lui.»</p> + +<p>La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la +première; mais avec cette terrible force d'âme que donnent +l'effet des longues années, l'amour obstiné de la vie +ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint gaie, et me +dit en souriant: «Eh-bien! croirez-vous désormais à la +vertu du dix-huitième siècle?</p> + +<p>—Madame, lui répondis-je, je n'ai point envie d'en +douter; cependant, si j'étais moins attendri, je vous +dirais peut-être que vous fûtes très-bien avisée de vous +faire saigner ce jour-là.</p> + +<p>—Misérables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez +rien à l'histoire du coeur.»</p> +<br><br><br> + + +<p>GEORGE SAND.</p> + +<p>FIN DE LA MARQUISE.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE *** + +***** This file should be named 13025-h.htm or 13025-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/2/13025/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Marquise + +Author: George Sand + +Release Date: July 26, 2004 [EBook #13025] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +[Illustration: images/ill_1.png] + +LA MARQUISE + + +I. + +La marquise de R... n'etait pas fort spirituelle, quoiqu'il soit recu en +litterature que toutes les vieilles femmes doivent petiller d'esprit. +Son ignorance etait extreme sur toutes les choses que le frottement +du monde ne lui avait point apprises. Elle n'avait pas non plus cette +excessive delicatesse d'expression, cette penetration exquise, ce tact +merveilleux qui distinguent, a ce qu'on dit, les femmes qui ont beaucoup +vecu. Elle etait, au contraire, etourdie, brusque, franche, quelquefois +meme cynique. Elle detruisait absolument toutes les idees que je +m'etais faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle etait bien +marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV; mais, comme c'avait ete +des lors un caractere d'exception, je vous prie de ne pas chercher dans +son histoire l'etude serieuse des moeurs d'une epoque. La societe me +semble si difficile a connaitre bien et a bien peindre dans tous les +temps, que je ne veux point m'en meler. Je me bornerai a vous raconter +de ces faits particuliers qui etablissent des rapports de sympathie +irrecusable entre les hommes de toutes les societes et de tous les +siecles. + +Je n'avais jamais trouve un grand charme dans la societe de cette +marquise. Elle ne me semblait remarquable que pour la prodigieuse +memoire qu'elle avait conservee du temps de sa jeunesse, et pour la +lucidite virile avec laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste, +elle etait, comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la veille +et insouciante des evenements qui n'avaient point sur sa destinee une +influence directe. + +Elle n'avait pas eu une de ces beautes piquantes qui, manquant d'eclat +et de regularite, ne pouvaient se passer d'esprit. Une femme ainsi +faite en acquerait pour devenir aussi belle que celles qui l'etaient +davantage. La marquise, au contraire, avait eu le malheur d'etre +incontestablement belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle +avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie d'etaler dans +sa chambre a tous les regards. Elle y etait representee en nymphe +chasseresse, avec un corsage de satin imprime imitant la peau de tigre, +des manches de dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de +perles qui se jouait sur ses cheveux crepes. C'etait, malgre tout, une +admirable peinture, et surtout une admirable femme; grande, svelte, +brune, avec des yeux noirs, des traits severes et nobles, une bouche +vermeille qui ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait +le desespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle, le satin et +la poudre, c'eut ete vraiment la une de ces nymphes fieres et agiles +que les mortels apercevaient au fond des forets ou sur le flanc des +montagnes pour en devenir fous d'amour et de regret. + +Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De son propre aveu, elle +avait passe pour manquer d'esprit. Les hommes blases d'alors aimaient +moins la beaute pour elle-meme que pour ses agaceries coquettes. Des +femmes infiniment moins admirees lui avaient ravi tous ses adorateurs, +et, ce qu'il y a d'etrange, elle n'avait pas semble s'en soucier +beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconte, _a batons rompus_, de sa vie me +faisait penser que ce coeur-la n'avait point eu de jeunesse, et que la +froideur de l'egoisme avait domine toute autre faculte. Cependant je +voyais autour d'elle des amities assez vives pour la vieillesse: +ses petits-enfants la cherissaient, et elle faisait du bien sans +ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes, et avouait +n'avoir jamais aime son amant, le vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas +trouver d'autre explication a son caractere. + +Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume. Il y avait de la +tristesse dans ses pensees. "Mon cher enfant, me dit-elle, le vicomte +de Larrieux vient de mourir de sa goutte; c'est une grande douleur pour +moi, qui fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant de +voir comme l'on meurt! Ce n'est pas etonnant, il etait si vieux! + +--Quel age avait-il? demandai-je. + +--Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts; mais je ne +suis pas infirme comme il l'etait; je dois esperer de vivre plus que +lui. N'importe! voici plusieurs de mes amis qui s'en vont cette annee, +et on a beau se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne +peut pas s'empecher d'avoir peur quand on voit partir ainsi ses +contemporains. + +--Ainsi, lui dis-je, voila tous les regrets que vous lui accordez, a ce +pauvre Larrieux, qui vous a adoree pendant soixante ans, qui n'a cesse +de se plaindre de vos rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebute? +C'etait le modele des amants, celui-la! On ne fait plus de pareils +hommes! + +--Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid, cet homme avait +la manie de se lamenter et de se dire malheureux. Il ne l'etait pas du +tout, chacun le sait." + +Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai de questions sur +ce vicomte de Larrieux et sur elle-meme; et voici la singuliere reponse +que j'en obtins. + +"Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez comme une personne +d'un caractere tres-maussade et tres-inegal. Il se peut que cela soit. +Jugez-en vous-meme: je vais vous dire toute mon histoire, et vous +confesser des travers que je n'ai jamais devoiles a personne. Vous +qui etes d'une epoque sans prejuges, vous me trouverez moins coupable +peut-etre que je ne me le semble a moi-meme; mais, quelle que soit +l'opinion que vous prendrez de moi, je ne mourrai pas sans m'etre fait +connaitre a quelqu'un. Peut-etre me donnerez-vous quelque marque de +compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs. + +Je fus elevee a Saint-Cyr. L'education brillante qu'on y recevait +produisait effectivement fort peu de chose. J'en sortis a seize ans pour +epouser le marquis de R..., qui en avait cinquante, et je n'osai pas +m'en plaindre, car tout le monde me felicitait sur ce beau mariage, et +toutes les filles sans fortune enviaient mon sort. + +J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-la j'etais tout a fait +bete. Cette education claustrale avait acheve d'engourdir mes facultes +deja tres-lentes. Je sortis du couvent avec une de ces niaises +innocences dont on a bien tort de nous faire un merite, et qui nuisent +souvent au bonheur de toute notre vie. + +En effet, l'experience que j'acquis en six mois de mariage trouva +un esprit si etroit pour la recevoir, qu'elle ne me servit de rien. +J'appris, non pas a connaitre la vie, mais a douter de moi-meme. +J'entrai dans le monde avec des idees tout a fait fausses et des +preventions dont toute ma vie n'a pu detruire l'effet. + +A seize ans et demi j'etais veuve; et ma belle-mere, qui m'avait prise +en amitie pour la nullite de mon caractere, m'exhorta a me remarier. Il +est vrai que j'etais grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait +devait retourner a la famille de mon mari au cas ou je donnerais un +beau-pere a son heritier. Des que mon deuil fut passe, on me produisit +donc dans le monde, et l'on m'y entoura de galants. J'etais alors dans +tout l'eclat de la beaute, et, de l'aveu de toutes les femmes, il +n'etait point de figure ni de taille qui pussent m'etre comparees. + +Mais mon mari, ce libertin vieux et blase qui n'avait jamais eu pour moi +qu'un dedain ironique, et qui m'avait epousee pour obtenir une place +promise a ma consideration, m'avait laisse tant d'aversion pour le +mariage que jamais je ne voulus consentir a contracter de nouveaux +liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que tous les hommes +etaient les memes, que tous avaient cette secheresse de coeur, cette +impitoyable ironie, ces caresses froides et insultantes qui m'avaient +tant humiliee. Toute bornee que j'etais, j'avais fort bien compris que +les rares transports de mon mari ne s'adressaient qu'a une belle femme, +et qu'il n'y mettait rien de son ame. Je redevenais ensuite pour lui une +sotte dont il rougissait en public, et qu'il eut voulu pouvoir renier. + +Cette funeste entree dans la vie me desenchanta pour jamais. Mon coeur, +qui n'etait peut-etre pas destine a cette froideur, se resserra et +s'entoura de mefiances. Je pris les hommes en aversion et en degout. +Leurs hommages m'insulterent; je ne vis en eux que des fourbes qui se +faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai un ressentiment et +une haine eternels. + +Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voila pourquoi, avec +les moeurs les plus austeres, je ne fus point vertueuse. Oh! combien je +regrettai de ne pouvoir l'etre! combien je l'enviai, cette force morale +et religieuse qui combat les passions et colore la vie! la mienne fut si +froide et si nulle! que n'eusse-je point donne pour avoir des passions a +reprimer, une lutte a soutenir, pour pouvoir me jeter a genoux et +prier comme ces jeunes femmes que je voyais, au sortir du couvent, se +maintenir sages dans le monde durant quelques annees a force de ferveur +et de resistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je a faire sur la terre? +Rien qu'a me parer, a me montrer et a m'ennuyer. Je n'avais point de +coeur, point de remords, point de terreurs; mon ange gardien dormait au +lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mysteres etaient pour moi +sans consolation et sans poesie. Je n'avais nul besoin des protections +celestes: les dangers n'etaient pas faits pour moi, et je me meprisais +pour ce dont j'eusse du me glorifier. + +Car il faut vous dire que je m'en prenais a moi autant qu'aux autres +quand je trouvais en moi cette volonte de ne pas aimer degeneree en +impuissance. J'avais souvent confie aux femmes qui me pressaient de +faire choix d'un mari ou d'un amant l'eloignement que m'inspiraient +l'ingratitude, l'egoisme et la brutalite des hommes. Elles me riaient au +nez quand je parlais ainsi, m'assurant que tous n'etaient pas semblables +a mon vieux mari, et qu'ils avaient des secrets pour se faire pardonner +leurs defauts et leurs vices. Cette maniere de raisonner me revoltait; +j'etais humiliee d'etre femme en entendant d'autres femmes exprimer des +sentiments aussi grossiers, et rire comme des folles quand l'indignation +me montait au visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles +toutes. + +Et puis je retombais avec douleur sur moi-meme; l'ennui me rongeait. La +vie des autres etait remplie, la mienne etait vide et oisive. Alors je +m'accusais de folie et d'ambition demesuree; je me mettais a croire tout +ce que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui prenaient si +bien leur siecle comme il etait. Je me disais que l'ignorance m'avait +perdue, que je m'etais forge des esperances chimeriques, que j'avais +reve des hommes loyaux et parfaits qui n'etaient point de ce monde. En +un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus envers moi. + +Tant que les femmes espererent me voir bientot convertie a leurs maximes +et a ce qu'elles appelaient leur sagesse, elles me supporterent. Il y +en avait meme plus d'une qui fondait sur moi un grand espoir de +justification pour elle-meme, plus d'une qui avait passe des temoignages +exageres d'une vertu farouche a une conduite eventee, et qui se flattait +de me voir donner au monde l'exemple d'une legerete capable d'excuser la +sienne. + +Mais quand elles virent que cela ne se realisait point, que j'avais deja +vingt ans et que j'etais incorruptible, elles me prirent en horreur; +elles pretendirent que j'etais leur critique incarnee et vivante; elles +me tournerent en ridicule avec leurs amants, et ma conquete fut l'objet +des plus outrageants projets et des plus immorales entreprises. Des +femmes d'un haut rang dans le monde ne rougirent point de tramer en +riant d'infames complots contre moi, et, dans la liberte de moeurs de la +campagne, je fus attaquee de toutes les manieres avec un acharnement de +desirs qui ressemblait a de la haine. Il y eut des hommes qui promirent +a leurs maitresses de m'apprivoiser, et des femmes qui permirent a leurs +amants de l'essayer. Il y eut des maitresses de maison qui s'offrirent a +egarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers. J'eus des amis +et des parents qui me presenterent pour me tenter, des hommes dont +j'aurais fait de tres-beaux cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu +l'ingenuite de leur ouvrir toute mon ame, elles savaient fort bien +que ce n'etait ni la piete, ni l'honneur, ni un ancien amour qui +me preservait, mais bien la mefiance et un sentiment de repulsion +involontaire; elles ne manquerent pas de divulguer mon caractere, et, +sans tenir compte des incertitudes et des angoisses de mon ame, elles +repandirent hardiment que je meprisais tous les hommes. Il n'est +rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent plutot le +libertinage que le dedain. Aussi partagerent-ils l'aversion que +les femmes avaient pour moi; ils ne me rechercherent plus que pour +satisfaire leur vengeance et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et +la faussete ecrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en accrut +chaque jour. + +Une femme d'esprit eut pris son parti sur tout cela; elle eut persevere +dans la resistance, ne fut-ce que pour augmenter la rage de ses rivales; +elle se fut jetee ouvertement dans la piete pour se rattacher a la +societe de ce petit nombre de femmes vertueuses qui, meme en ce +temps-la, faisaient l'edification des honnetes gens. Mais je n'avais +pas assez de force dans le caractere pour faire face a l'orage qui +grossissait contre moi. Je me voyais delaissee, haie, meconnue; deja ma +reputation etait sacrifiee aux imputations les plus horribles et les +plus bizarres. Certaines femmes, vouees a la plus licencieuse debauche, +feignaient de se voir en danger aupres de moi. + + + +II. + +Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans talent, sans +esprit, sans aucune qualite energique ou seduisante, mais doue d'une +grande candeur et d'une droiture de sentiments bien rare dans le monde +ou je vivais. Je commencais a me dire qu'il fallait faire enfin un +_choix_, comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me marier, +etant mere, et, n'ayant confiance a la bonte d'aucun homme, je ne +croyais pas avoir ce droit. C'etait donc un amant qu'il me fallait +accepter pour etre au niveau de la compagnie ou j'etais jetee. Je me +determinai en faveur de ce provincial, dont le nom et l'etat dans le +monde me couvraient d'une assez belle protection. C'etait le vicomte de +Larrieux. + +Il m'aimait lui, et dans la sincerite de son ame! Mais son ame! en +avait-il une? C'etait un de ces hommes froids et positifs qui n'ont pas +meme pour eux l'elegance du vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait +a son ordinaire, comme mon mari m'avait quelquefois aimee. Il n'etait +frappe que de ma beaute, et ne se mettait pas en peine de decouvrir mon +coeur. Chez lui ce n'etait pas dedain, c'etait ineptie. S'il eut trouve +en moi la puissance d'aimer, il n'eut pas su comment y repondre. + +Je ne crois pas qu'il ait existe un homme plus materiel que ce pauvre +Larrieux. Il mangeait avec volupte, il s'endormait sur tous les +fauteuils, et le reste du temps il prenait du tabac. Il etait ainsi +toujours occupe a satisfaire quelque appetit physique. Je ne pense pas +qu'il eut une idee par jour. + +Avant de l'elever jusqu'a mon intimite, j'avais de l'amitie pour lui, +parce que si je ne trouvais en lui rien de grand, du moins je n'y +trouvais rien de mechant; et en cela seul consistait sa superiorite +sur tout ce qui m'entourait. Je me flattai donc, en ecoutant ses +galanteries, qu'il me reconcilierait avec la nature humaine, et je me +confiai a sa loyaute. Mais a peine lui eus-je donne sur moi ces droits +que les femmes faibles ne reprennent jamais, qu'il me persecuta +d'un genre d'obsession insupportable, et reduisit tout son systeme +d'affection aux seuls temoignages qu'il fut capable d'apprecier. + +Vous voyez, mon ami, que j'etais tombee de Charybde en Scylla. Cet +homme, qu'a son large appetit et a ses habitudes du sieste j'avais cru +d'un sang si calme, n'avait meme pas en lui le sentiment de cette forte +amitie que j'esperais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui etait +impossible d'avoir de l'amitie pour une belle femme. Et si vous saviez +ce qu'il appelait l'amour! + +Je n'ai point la pretention d'avoir ete petrie d'un autre limon que +toutes les autres creatures humaines. A present que je ne suis plus +d'aucun sexe, je pense que j'etais alors tout aussi femme qu'une autre, +mais qu'il a manque au developpement de mes facultes de rencontrer un +homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de poesie sur les faits +de la vie animale. Mais cela n'etant point, vous-meme, qui etes +un homme, et par consequent moins delicat sur cette perception de +sentiment, vous devez comprendre le degout qui s'empare du coeur quand +on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir compris les besoins. +En trois jours le vicomte de Larrieux me devint insoutenable. + +Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'energie de me debarrasser de +lui! Pendant soixante ans il a fait mon tourment et ma satiete. Par +complaisance, par faiblesse ou par ennui, je l'ai supporte. Toujours +mecontent de mes repugnances, et toujours attire vers moi par les +obstacles que je mettais a sa passion, il a eu pour moi l'amour le plus +patient, le plus courageux, le plus soutenu et le plus ennuyeux qu'un +homme ait jamais eu pour une femme. + +Il est vrai que, depuis que je l'avais erige aupres de moi en +protecteur, mon role dans le monde etait infiniment moins desagreable. +Les hommes n'osaient plus me rechercher; car le vicomte etait un +terrible ferrailleur et un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient predit +que j'etais incapable de fixer un homme, voyaient avec depit le vicomte +enchaine a mon char; et peut-etre entrait-il dans ma patience envers +lui un peu de cette vanite qui ne permet point a une femme de paraitre +delaissee. Il n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans +la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'etait un fort bel homme; il +avait du coeur, il savait se taire a propos, il menait un grand train +de vie, il ne manquait pas non plus de cette fatuite modeste qui fait +ressortir le merite d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'etaient +point du tout dedaigneuses de cette fastidieuse beaute qui me semblait +etre le principal defaut du vicomte, elles etaient surprises du +devouement sincere qu'il me marquait, et le proposaient pour modele a +leurs amants. Je m'etais donc placee dans une situation enviee; mais +cela, je vous assure, me dedommageait mediocrement des ennuis de +l'intimite. Je les supportai pourtant avec resignation, et je gardai +a Larrieux une inviolable fidelite. Voyez, mon cher enfant, si je fus +aussi coupable envers lui que vous l'avez pense. + +--Je vous ai parfaitement comprise, lui repondis-je; c'est vous dire que +je vous plains et que je vous estime. Vous avez fait aux moeurs de votre +temps un veritable sacrifice, et vous futes persecutee parce que vous +valiez mieux que ces moeurs-la. Avec un peu plus de force morale, vous +eussiez trouve dans la vertu tout le bonheur que vous ne trouvates point +dans une intrigue. Mais laissez-moi m'etonner d'un fait: c'est que vous +n'ayez point rencontre, dans tout le cours de votre vie, un seul homme +capable de vous comprendre et digne de vous convertir au veritable +amour. Faut-il en conclure que les hommes d'aujourd'hui valent mieux que +les hommes d'autrefois? + +--Ce serait de votre part une grande fatuite, me repondit-elle en riant. +J'ai fort peu a me louer des hommes de mon temps, et cependant je doute +que vous ayez fait beaucoup de progres; mais ne moralisons point. Qu'ils +soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute a moi; je +n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage fierte, il aurait +fallu etre une femme superieure, et choisir d'un coup d'oeil d'aigle +entre tous ces hommes si plats, si faux et si vides, un de ces etres +vrais et nobles, qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps. +J'etais trop ignorante, trop bornee pour cela. A force de vivre, j'ai +acquis plus de jugement: je me suis apercue que certains d'entre eux, +que j'avais confondus dans ma peine, meritaient d'autres sentiments; +mais alors j'etais vieille. Il n'etait plus temps de m'en aviser. + +--Et tant que vous futes jeune, repris-je, vous ne futes pas une seule +fois tentee de faire un nouvel essai? Cette aversion farouche n'a jamais +ete ebranlee? Cela est etrange." + + + +III. + +La marquise garda un instant le silence; mais tout a coup, posant avec +bruit sur la table sa tabatiere d'or, qu'elle avait longtemps roulee +entre ses doigts, "Eh bien, puisque j'ai commence a me confesser, +dit-elle, je veux tout avouer. Ecoutez bien: + +"Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai ete amoureuse, mais amoureuse +comme personne ne l'a ete, d'un amour passionne, indomptable, devorant, +et pourtant ideal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous etonne bien +d'apprendre qu'une marquise du dix-huitieme siecle n'ait eu dans toute +sa vie qu'un amour, et un amour platonique! C'est que, voyez-vous, mon +enfant, vous autres jeunes gens, vous croyez bien connaitre les femmes, +et vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts +ans se mettaient a vous raconter franchement leur vie, peut-etre +decouvririez-vous dans l'ame feminine des sources de vice et de vertu +dont vous n'avez pas l'idee. + +Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour qui, moi, marquise, et +marquise hautaine et fiere entre toutes, je perdis tout a fait la tete. + +--Le roi de France ou le dauphin Louis XVI. + +--Oh! si vous debutez ainsi, il vous faudra trois heures pour arriver +jusqu'a mon amant. J'aime mieux vous le dire: c'etait un comedien. + +--C'etait toujours bien un roi, j'imagine. + +--Le plus noble et le plus elegant qui monta jamais sur les planches. +Vous n'etes pas surpris? + +--Pas trop. J'ai oui dire que ces unions disproportionnees n'etaient pas +rares, meme dans le temps ou les prejuges avaient le plus de force en +France. Laquelle des amies de madame d'Epinay vivait donc avec Jeliotte? + +--Comme vous connaissez notre temps! Cela fait pitie. Eh! c'est +precisement parce que ces traits-la sont consignes dans les memoires, +et cites avec etonnement, que vous devriez conclure leur rarete et leur +contradiction avec les moeurs du temps. Soyez sur qu'ils faisaient des +lors un grand scandale; et lorsque vous entendez parler d'horribles +depravations, du duc de Guiche et de Manicamp, de madame de Lionne et +de sa fille, vous pouvez etre assure que ces choses-la etaient aussi +revoltantes au temps ou elles se passerent qu'au temps ou vous les +lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignee vous les a +transmises fussent les seuls honnetes gens de France?" + +Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel de nous deux +etait competent pour juger la question. Je la ramenai a son histoire, +qu'elle reprit ainsi: + +"Pour vous prouver combien peu cela etait tolere, je vous dirai que +la premiere fois que je le vis, et que j'exprimai mon admiration a la +comtesse de Ferrieres, qui se trouvait aupres de moi, elle me repondit: +"Ma toute belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement +devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement si l'on vous +soupconnait d'oublier qu'aux yeux d'une femme bien nee un comedien ne +peut pas etre un homme." + +Cette parole de madame de Ferrieres me resta dans l'esprit, je ne sais +pourquoi. Dans la situation ou j'etais, ce ton de mepris me paraissait +absurde; et cette crainte que je ne vinsse a me compromettre par mon +admiration semblait une hypocrite mechancete. + +Il s'appelait Lelio, etait Italien de naissance, mais parlait +admirablement le francais. Il pouvait bien avoir trente-cinq ans, +quoique sur la scene il parut souvent n'en avoir pas vingt. Il jouait +mieux Corneille que Racine; mais dans l'un et dans l'autre il etait +inimitable. + +--Je m'etonne, dis-je en interrompant la marquise, que son nom ne soit +pas reste dans les annales du talent dramatique. + +--Il n'eut jamais de reputation, repondit-elle; on ne l'appreciait ni +a la ville et a la cour. A ses debuts, j'ai oui dire qu'il fut +outrageusement siffle. Par la suite, on lui tint compte de la chaleur +de son ame et de ses efforts pour se perfectionner; on le tolera, on +l'applaudit parfois; mais, en somme, on le considera toujours comme un +comedien de mauvais gout. + +C'etait un homme qui, en fait d'art, n'etait pas plus de son siecle +qu'en fait de moeurs je n'etais du mien. Ce fut peut-etre la le rapport +immateriel, mais tout-puissant, qui des deux extremites de la chaine +sociale attira nos ames l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus +compris Lelio que le monde ne m'a jugee. "Cet homme est exagere, +disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;" et de moi l'on disait +ailleurs: "Cette femme est meprisante et froide; elle n'a pas de coeur." +Qui sait si nous n'etions pas les deux etres qui sentaient le plus +vivement de l'epoque! + +Dans ce temps-la, on jouait la tragedie _decemment_; il fallait avoir +bon ton, meme en donnant un soufflet; il fallait mourir convenablement +et tomber avec grace. L'art dramatique etait faconne aux convenances du +beau monde; la diction et le geste des acteurs etaient en rapport +avec les paniers et la poudre dont on affublait encore Phedre et +Clytemnestre. Je n'avais pas calcule et senti les defauts de cette +ecole. Je n'allais pas loin dans mes reflexions; seulement la tragedie +m'ennuyait a mourir; et comme il etait de mauvais ton d'en convenir, +j'allais courageusement m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air +froid et contraint dont j'ecoutais ces pompeuses tirades faisait dire de +moi que j'etais insensible au charme des beaux vers. + +J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand je retournai un +soir a la Comedie-Francaise pour voir jouer _le Cid_. Pendant mon sejour +a la campagne, Lelio avait ete admis a ce theatre, et je le voyais pour +la premiere fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tot le son de +sa voix que je fus emue. C'etait une voix plus penetrante que sonore, +une voix nerveuse et accentuee. Sa voix etait une des choses que l'on +critiquait en lui. On voulait que le Cid eut une basse-taille, comme on +voulait que tous les heros de l'antiquite fussent grands et forts. Un +roi qui n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre le +diademe: cela etait contraire aux arrets du bon gout. + +Lelio etait petit et grele; sa beaute ne consistait pas dans les +traits, mais dans la noblesse du front, dans la grace irresistible des +attitudes, dans l'abandon de la demarche, dans l'expression fiere et +melancolique de la physionomie. Je n'ai jamais vu dans une statue, dans +une peinture, dans un homme, une puissance de beaute plus ideale et plus +suave. C'est pour lui qu'aurait du etre cree le mot de _charme_, qui +s'appliquait a toutes ses paroles, a tous ses regards, a tous ses +mouvements. + +Que vous dirai-je! Ce fut en effet un _charme_ jete sur moi. Cet homme, +qui marchait, qui parlait, qui agissait sans methode et sans pretention, +qui sanglotait avec le coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait +lui-meme pour s'identifier avec la passion; cet homme que l'ame semblait +user et briser, et dont un regard renfermait tout l'amour que j'avais +cherche vainement dans le monde, exerca sur moi une puissance vraiment +electrique; cet homme, qui n'etait pas ne dans son temps de gloire et de +sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et marcher avec +lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon dieu, ma vie, mon amour. + +Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait, il me dominait. +Ce n'etait pas un homme pour moi; mais je l'entendais autrement que +madame de Ferrieres; c'etait bien plus: c'etait une puissance morale, un +maitre intellectuel, dont l'ame petrissait la mienne a son gre. Bientot +il me fut impossible de renfermer les impressions que je recevais de +lui. J'abandonnai ma loge a la Comedie-Francaise pour ne pas me trahir. +Je feignis d'etre devenue devote, et d'aller, le soir, prier dans les +eglises. Au lieu de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me +meler au peuple pour l'ecouter et le contempler a mon aise. Enfin, je +gagnai un des employes du theatre, et j'eus, dans un coin de la salle, +une place etroite et secrete ou nul regard ne pouvait m'atteindre et ou +je me rendais par un passage derobe. Pour plus de surete, je m'habillais +en ecolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel je +n'avais jamais echange un mot ni un regard, avaient pour moi tout +l'attrait du mystere et toute l'illusion du bonheur. Quand l'heure de +la comedie sonnait a l'enorme pendule de mon salon, de violentes +palpitations me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on +appretait ma voiture; je marchais avec agitation, et si Larrieux etait +pres de moi, je le brutalisais pour le renvoyer; j'eloignais avec un art +infini les autres importuns. Tout l'esprit que me donna cette passion +de theatre n'est pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la +dissimulation et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans a +Larrieux, qui etait le plus jaloux des hommes, et a tous les mechants +qui m'entouraient. + +Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais avec +avidite, avec delices. Elle etait si pure! Pourquoi donc en aurais-je +rougi? Elle me creait une vie nouvelle; elle m'initiait enfin a tout ce +que j'avais desire connaitre et sentir; jusqu'a un certain point elle me +faisait femme. + +J'etais heureuse, j'etais fiere de me sentir trembler, etouffer, +defaillir. La premiere fois qu'une violente palpitation vint eveiller +mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil qu'une jeune mere au premier +mouvement de l'enfant renferme dans son sein. Je devins boudeuse, +rieuse, maligne, inegale. Le bon Larrieux observa que la devotion +me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on trouva que +j'embellissais chaque jour davantage, que mon oeil noir se veloutait, +que mon sourire avait de la pensee, que mes remarques sur toutes choses +portaient plus juste et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue +capable. On en fit tout l'honneur a Larrieux, qui en etait pourtant bien +innocent. + +Je suis decousue dans mes souvenirs, parce que voici une epoque de ma +vie ou ils m'inondent. En vous les disant, il me semble que je rajeunis +et que mon coeur bat encore au nom de Lelio. Je vous disais tout a +l'heure qu'en entendant sonner la pendule je fremissais de joie et +d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir l'espece de +suffocation delicieuse qui s'emparait de moi au timbre de cette +sonnerie. Depuis ce temps-la des vicissitudes de fortune m'ont amenee a +me trouver fort heureuse dans un petit appartement du Marais. Eh bien! +je ne regrette rien de mon riche hotel, de mon noble faubourg et de ma +splendeur passee, que les objets qui m'eussent rappele ce temps d'amour +et de reves. J'ai sauve du desastre quelques meubles qui datent de cette +epoque, et que je regarde avec la meme emotion que si l'heure allait +sonner, et que si le pied de mes chevaux battait le pave. Oh! mon +enfant, n'aimez jamais ainsi; car c'est un orage qui ne s'apaise qu'a la +mort! + +Alors je partais, vive, et legere, et jeune, et heureuse! Je commencais +a apprecier tout ce dont se composait ma vie, le luxe, la jeunesse, la +beaute. Le bonheur se revelait a moi par tous les sens, par tous les +pores. Doucement pliee au fond de mon carrosse, les pieds enfonces dans +la fourrure, je voyais ma figure brillante et paree se repeter dans la +glace encadree d'or placee vis-a-vis de moi. Le costume des femmes, dont +on s'est tant moque depuis, etait alors d'une richesse et d'un eclat +extraordinaires; porte avec gout et chatie dans ses exagerations, +il pretait a la beaute une noblesse et une grace moelleuse dont les +peintures ne sauraient vous donner l'idee. Avec tout cet attirail de +plumes, d'etoffes et de fleurs, une femme etait forcee de mettre une +sorte de lenteur a tous ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches +qui, lorsqu'elles etaient poudrees et habillees de blanc, trainant leur +longue queue de moire et balancant avec souplesse les plumes de leur +front, pouvaient, sans hyperbole, etre comparees a des cygnes. C'etait, +en effet, quoi qu'en ait dit Rousseau, bien plus a des oiseaux qu'a +des guepes que nous ressemblions avec ces enormes plis de satin, cette +profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient un petit corps +tout frele, comme le duvet cache la tourterelle; avec ces longs +ailerons de dentelle qui tombaient du bras, avec ces vives couleurs +qui bigarraient nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand nous +tenions nos petits pieds en equilibre dans de jolies mules a talons, +c'est alors vraiment que nous semblions craindre de toucher la terre, et +que nous marchions avec la precaution dedaigneuse d'une bergeronnette au +bord d'un ruisseau. + +A l'epoque dont je vous parle, on commencait a porter de la poudre +blonde, qui donnait aux cheveux une teinte douce et cendree. Cette +maniere d'attenuer la crudite des tons de la chevelure donnait au visage +beaucoup de douceur et aux yeux un eclat extraordinaire. Le front, +entierement decouvert, se perdait dans les pales nuances de ces cheveux +de convention; il en paraissait plus large, plus pur, et toutes les +femmes avaient l'air noble. Aux crepes, qui n'ont jamais ete gracieux, +a mon sens, avaient succede les coiffures basses, les grosses boucles +rejetees en arriere et tombant sur le cou et sur les epaules. Cette +coiffure m'allait fort bien, et j'etais renommee pour la richesse et +l'invention de mes parures. Je sortais tantot avec une robe de velours +nacarat garnie de grebe, tantot avec une tunique de satin blanc, bordee +de peau de tigre, quelquefois avec un habit complet de damas lilas lame +d'argent, et des plumes blanches montees en perles. C'est ainsi que +j'allais faire quelques visites en attendant l'heure de la seconde +piece; car Lelio ne jouait jamais dans la premiere. + +Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais dans mon +carrosse je regardais avec complaisance la femme qui aimait Lelio, et +qui pouvait s'en faire aimer. Jusque-la le seul plaisir que j'eusse +trouve a etre belle consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin +que je prenais a m'embellir etait une bien benigne vengeance envers ces +femmes qui avaient ourdi de si horribles complots contre moi. Mais du +moment que j'aimai, je me mis a jouir de ma beaute pour moi-meme. Je +n'avais que cela a offrir a Lelio en compensation de tous les triomphes +qu'on lui deniait a Paris, et je m'amusais a me representer l'orgueil et +la joie de ce pauvre comedien si moque, si meconnu, si rebute, le jour +ou il apprendrait que la marquise de R... lui avait voue son culte. + +Au reste, ce n'etaient la que des reves riants et fugitifs; c'etaient +tous les resultats, tous les profits que je tirais de ma position. +Des que mes pensees prenaient un corps et que je m'apercevais de +la consistance d'un projet quelconque de mon amour, je l'etouffais +courageusement, et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon +ame. Vous me regardez d'un air etonne? Je vous expliquerai cela tout a +l'heure. Laissez-moi parcourir le monde enchante de mes souvenirs. + +Vers huit heures, je me faisais descendre a la petite eglise des +Carmelites, pres le Luxembourg; je renvoyais ma voiture, et j'etais +censee assister a des conferences religieuses qui s'y tenaient a cette +heure-la; mais je ne faisais que traverser l'eglise et le jardin; je +sortais par une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une jeune +ouvriere nommee Florence, qui m'etait toute devouee. Je m'enfermais dans +sa chambre, et je deposais avec joie sur son grabat tous mes atours pour +endosser l'habit noir carre, l'epee a gaine de chagrin et la perruque +symetrique d'un jeune proviseur de college aspirant a la pretrise. +Grande comme j'etais, brune et le regard inoffensif, j'avais bien l'air +gauche et hypocrite d'un petit prestolet qui se cache pour aller au +spectacle. Florence, qui me supposait une intrigue veritable au dehors, +riait avec moi de mes metamorphoses, et j'avoue que je ne les eusse pas +prises plus gaiement pour aller m'enivrer de plaisir et d'amour, comme +toutes ces jeunes folles qui avaient des soupers clandestins dans les +petites maisons. + +Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans ma logette du +theatre. Ah! alors mes palpitations, mes terreurs, mes joies, mes +impatiences cessaient. Un recueillement profond s'emparait de toutes mes +facultes, et je restais comme absorbee jusqu'au lever du rideau, dans +l'attente d'une grande solennite. + +Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnetique, comme il la +tient haletante et immobile dans le cercle magique qu'il trace au-dessus +d'elle, l'ame de Lelio, sa grande ame de tragedien et de poete, +enveloppait toutes mes facultes et me plongeait dans la torpeur de +l'admiration. J'ecoutais, les mains contractees sur mon genou, le menton +appuye sur le velours d'Utrecht de la loge, le front baigne de sueur. Je +retenais ma respiration, je maudissais la clarte fatigante des lumieres, +qui lassait mes yeux secs et brulants, attaches a tous ses gestes, a +tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre palpitation de son sein, +le moindre pli de son front. Ses emotions feintes, ses malheurs de +theatre, me penetraient comme des choses reelles. Je ne savais bientot +plus distinguer l'erreur de la verite. Lelio n'existait plus pour moi: +c'etait Rodrigue, c'etait Bajazet, c'etait Hippolyte. Je haissais ses +ennemis, je tremblais pour ses dangers; ses douleurs me faisaient +repondre avec lui des flots de larmes; sa mort m'arrachait des cris que +j'etais forcee d'etouffer en machant mon mouchoir. Dans les entr'actes, +je tombais epuisee au fond de ma loge; j'y restais comme morte, jusqu'a +ce que l'aigre ritournelle m'eut annonce le lever du rideau. Alors je +ressuscitais, je redevenais forte et ardente, pour admirer, pour sentir, +pour pleurer. Que de fraicheur, que de poesie, que de jeunesse il y +avait dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette generation +fut de glace pour ne pas tomber a ses pieds. + +Et pourtant, quoiqu'il choquat toutes les idees recues, quoiqu'il +lui fut impossible de se faire au gout de ce sot public, quoiqu'il +scandalisat les femmes par le desordre de sa tenue, quoiqu'il offensat +les hommes par ses mepris pour leurs sottes exigences, il avait des +moments de puissance sublime et de fascination irresistible, ou il +prenait tout ce public retif et ingrat dans son regard et dans sa +parole, comme dans le creux de sa main, et il le forcait d'applaudir et +de frissonner. Cela etait rare, parce que l'on ne change pas +subitement tout l'esprit d'un siecle; mais quand cela arrivait, les +applaudissements etaient frenetiques; il semblait que, subjugues alors +par son genie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs injustices. +Moi, je croyais plutot que cet homme avait par instants une puissance +surnaturelle, et que ses plus amers contempteurs se sentaient entraines +a le faire triompher malgre eux. En verite, dans ces moments-la la salle +de la Comedie-Francaise semblait frappee de delire, et en sortant on se +regardait tout etonne d'avoir applaudi Lelio. Pour moi, je me livrais +alors a mon emotion; je criais, je pleurais, je le nommais avec passion, +je l'appelais avec folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le +grand orage qui eclatait autour de moi. + +D'autres fois on le sifflait dans des situations ou il me semblait +sublime, et je quittais le spectacle avec rage. Ces jours-la etaient les +plus dangereux pour moi. J'etais violemment tentee d'aller le trouver, +de pleurer avec lui, de maudire le siecle et de le consoler en lui +offrant mon enthousiasme et mon amour. + +Un soir que je sortais par le passage derobe ou j'etais admise, je vis +passer rapidement devant moi un homme petit et maigre qui se dirigeait +vers la rue. Un machiniste lui ota son chapeau en lui disant: "Bonsoir, +monsieur Lelio." Aussitot, avide de regarder de pres cet homme +extraordinaire, je m'elance sur ses traces, je traverse la rue, et sans +me soucier du danger auquel je m'expose, j'entre avec lui dans un cafe. +Heureusement c'etait un cafe borgne, ou je ne devais rencontrer aucune +personne de mon rang. + +Quand, a la clarte d'un mauvais lustre enfume, j'eus jete les yeux sur +Lelio, je crus m'etre trompee et avoir suivi un autre que lui. Il avait +au moins trente-cinq ans: il etait jaune, fletri, use; il etait mal mis; +il avait l'air commun; il parlait d'une voix rauque et eteinte, donnait +la main a des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait horriblement. +Il me fallut entendre prononcer plusieurs fois son nom pour m'assurer +que c'etait bien la le dieu du theatre et l'interprete du grand +Corneille. Je ne retrouvais plus rien en lui des charmes qui m'avaient +fascinee, pas meme son regard si noble, si ardent et si triste. Son +oeil etait morne, eteint, presque stupide; sa prononciation accentuee +devenait ignoble en s'adressant au garcon de cafe, en parlant de jeu, +de cabaret et de filles. Sa demarche etait lache, sa tournure sale, ses +joues mal essuyees de fard. Ce n'etait plus Hippolyte, c'etait Lelio. Le +temple etait vide et pauvre; l'oracle etait muet; le dieu s'etait fait +homme; pas meme homme, comedien. + +Il sortit, et je restai longtemps stupefaite a ma place, ne songeant +point a avaler le vin chaud epice que j'avais demande pour me donner un +air cavalier. Quand je m'apercus du lieu ou j'etais et des regards qui +s'attachaient sur moi, la peur me prit; c'etait la premiere fois de +ma vie que je me trouvais dans une situation si equivoque et dans un +contact si direct avec des gens de cette classe; depuis, l'emigration +m'a bien aguerrie a ces inconvenances de position. + +Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer. Le garcon +courut apres moi. J'eus une honte effroyable; il fallut rentrer, +m'expliquer au comptoir, soutenir tous les regards mefiants et moqueurs +diriges sur moi. Quand je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je +cherchai vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus devant +la Comedie; Des pas lourds se faisaient entendre toujours sur les miens. +Je me retournai en tremblant; je vis un grand escogriffe que j'avais +remarque dans un coin du cafe, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou +de quelque chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me dit, +la frayeur m'otait l'intelligence; cependant j'eus assez de presence +d'esprit pour m'en debarrasser. Transformee tout d'un coup en heroine +par ce courage que donne la peur, je lui allongeai rapidement un coup de +canne dans la figure, et, jetant aussitot la canne pour mieux courir, +tandis qu'il restait etourdi de mon audace, je pris ma course, legere +comme un trait, et ne m'arretai que chez Florence. Quand je m'eveillai +le lendemain a midi dans mon lit a rideaux ouates et a chapiteaux de +plumes roses, je crus avoir fait un reve, et j'eprouvai de ma deception +et de mon aventure de la veille une grande mortification. Je me crus +serieusement guerie de mon amour, et j'essayai de m'en feliciter; mais +ce fut en vain. J'en eprouvais un regret mortel; l'ennui retombait sur +ma vie, tout se desenchantait. Ce jour-la je mis Larrieux a la porte. + +Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes des +autres soirs. Le monde me sembla insipide. J'allai a l'eglise; j'ecoutai +la conference, resolue a me faire devote; je m'y enrhumai: j'en revins +malade. + +Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrieres vint me voir, +m'assura que je n'avais point de fievre, que le lit me rendait malade, +qu'il fallait me distraire, sortir, aller a la Comedie. Je crois qu'elle +avait des vues sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort. + +Il en arriva autrement; elle me forca d'aller avec elle voir jouer +_Cinna_. "Vous ne venez plus au spectacle, me disait-elle; c'est la +devotion et l'ennui qui vous minent. Il y a longtemps que vous n'avez +vu Lelio; il a fait des progres; on l'applaudit quelquefois maintenant; +j'ai dans l'idee qu'il deviendra supportable." + +Je ne sais comment je me laissai entrainer. Au reste, desenchantee de +Lelio comme je l'etais, je ne risquais plus de me perdre en affrontant +ses seductions en public. Je me parai excessivement, et j'allai en +grande loge d'avant-scene braver un danger auquel je ne croyais plus. + +Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lelio fut sublime, et je +m'apercus que jamais je n'en avais ete plus eprise. L'aventure de la +veille ne me paraissait plus qu'un reve; il ne se pouvait pas que Lelio +fut autre qu'il ne me paraissait sur la scene. Malgre moi, je retombai +dans toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer. Je +fus forcee de couvrir mon visage en pleurs de mon mouchoir; dans mon +desordre, j'effacai mon rouge, j'enlevai mes mouches, et la comtesse +de Ferrieres m'engagea a me retirer au fond de ma loge, parce que mon +emotion faisait evenement dans la salle. Heureusement j'eus l'adresse de +faire croire que tout cet attendrissement etait produit par le jeu de +mademoiselle Hippolyte Clairon. C'etait, a mon avis, une tragedienne +bien froide et bien compassee, trop superieure peut-etre, par son +education et son caractere, a la profession du theatre comme on +l'entendait alors; mais la maniere dont elle disait _Tout beau_, dans +_Cinna_, lui avait fait une reputation de haut lieu. + +Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lelio, elle devenait +tres-superieure a elle-meme. Quoiqu'elle affichat aussi un mepris de bon +ton pour sa methode, elle subissait l'influence de son genie sans s'en +apercevoir, et s'inspirait de lui lorsque la passion les mettait en +rapport sur la scene. + +Ce soir-la Lelio me remarqua, soit pour ma parure, soit pour mon +emotion; car je le vis se pencher, dans un instant ou il etait hors +de scene, vers un des hommes qui etaient assis a cette epoque sur le +theatre, et lui demander mon nom. Je compris cela a la maniere dont +leurs regards me designerent. J'en eus un battement de coeur qui faillit +m'etouffer, et je remarquai que dans le cours de la piece les yeux de +Lelio se dirigerent plusieurs fois de mon cote. Que n'aurais-je pas +donne pour savoir ce que lui avait dit de moi le chevalier de Bretillac, +celui qu'il avait interroge, et qui, en me regardant, lui avait parle a +plusieurs reprises! La figure de Lelio, forcee de rester grave pour ne +pas deroger a la dignite de son role, n'avait rien exprime qui put me +faire deviner le genre de renseignements qu'on lui donnait sur mon +compte. Je connaissais du reste fort peu ce Bretillac; je n'imaginais +pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal. + +De ce soir seulement je compris l'espece d'amour qui m'enchainait a +Lelio: c'etait une passion tout intellectuelle, toute romanesque. Ce +n'etait pas lui que j'aimais, mais le heros des anciens jours qu'il +savait representer; ces types de franchise, de loyaute et de tendresse a +jamais perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui et par lui +reportee a une epoque de vertus desormais oubliees. J'avais l'orgueil de +penser qu'en ces jours-la je n'eusse pas ete meconnue et diffamee, que +mon coeur eut pu se donner, et que je n'eusse pas ete reduite a aimer un +fantome de comedie. Lelio n'etait pour moi que l'ombre du Cid, que le +representant de l'amour antique et chevaleresque dont on se moquait +maintenant en France. Lui, l'homme, l'histrion, je ne le craignais +guere, je l'avais vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lelio a +moi, c'etait un etre factice que je ne pouvais plus saisir des qu'on +eloignait le lustre de la Comedie. Il lui fallait l'illusion de la +scene, le reflet des quinquets, le fard du costume pour etre celui que +j'aimais. En depouillant tout cela, il rentrait pour moi dans le neant; +comme une etoile il s'effacait a l'eclat du jour. Hors les planches il +ne me prenait plus la moindre envie de le voir, et meme j'en eusse ete +desesperee. C'eut ete pour moi comme de contempler un grand homme reduit +a un peu de cendre dans un vase d'argile. + +Mes frequentes absences aux heures ou j'avais l'habitude de recevoir +Larrieux, et surtout mon refus formel d'etre desormais sur un autre pied +avec lui que sur celui de l'amitie, lui inspirerent un acces de jalousie +mieux fonde, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eut ressentis. Un soir +que j'allais aux Carmelites dans l'intention de m'en echapper par +l'autre issue, je m'apercus qu'il me suivait, et je compris qu'il serait +desormais presque impossible de lui cacher mes courses nocturnes. Je +pris donc le parti d'aller publiquement au theatre. J'acquis peu a peu +l'hypocrisie necessaire pour renfermer mes impressions, et d'ailleurs je +me mis a professer hautement pour Hippolyte Clairon une admiration +qui pouvait donner le change sur mes veritables sentiments. J'etais +desormais plus genee; forcee comme je l'etais de m'observer +attentivement, mon plaisir etait moins vif et moins profond. Mais de +cette situation il en naquit une autre qui etablit une compensation +rapide. Lelio me voyait, il m'observait; ma beaute l'avait frappe, ma +sensibilite le flattait. Ses regards avaient peine a se detacher de moi. +Quelquefois il en eut des distractions qui mecontenterent le public. +Bientot il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait a en perdre la +tete. + +Ma loge ayant semble faire envie a la princesse de Vaudemont, je la lui +avais cedee pour en prendre une plus petite, plus enfoncee et mieux +situee. J'etais tout a fait sur la rampe, je ne perdais pas un regard +de Lelio, et les siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre. +D'ailleurs, je n'avais meme plus besoin de ce moyen pour correspondre +avec toutes ses sensations: dans le son de sa voix, dans les soupirs de +son sein, dans l'accent qu'il donnait a certains vers, a certains mots, +je comprenais qu'il s'adressait a moi. J'etais la plus fiere et la plus +heureuse des femmes; car a ces heures-la ce n'etait pas du comedien, +c'etait du heros que j'etais aimee. + +Eh bien! apres deux annees d'un amour que j'avais nourri inconnu et +solitaire au fond de mon ame, trois hivers s'ecoulerent encore sur cet +amour desormais partage sans que jamais mon regard donnat a Lelio le +droit d'esperer autre chose que ces rapports intimes et mysterieux. J'ai +su depuis que Lelio m'avait souvent suivie dans les promenades; je ne +daignai pas l'apercevoir ni le distinguer dans la foule, tant j'etais +peu avertie par le desir de le distinguer hors du theatre. Ces cinq +annees sont les seules que j'aie vecu sur quatre-vingts. + +Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom d'un nouvel acteur +engage a la Comedie-Francaise, a la place de Lelio, qui partait pour +l'etranger. Cette nouvelle fut un coup mortel pour moi; je ne concevais +point comment je pourrais vivre desormais sans cette emotion, sans cette +existence de passion et d'orage. Cela fit faire a mon amour un progres +immense et faillit me perdre. + +Desormais je ne me combattis plus pour etouffer des sa naissance toute +pensee contraire a la dignite de mon rang. Je ne m'applaudis plus de +ce qu'etait reellement Lelio. Je souffris, je murmurai en secret de +ce qu'il n'etait point ce qu'il paraissait etre sur les planches, et +j'allai jusqu'a le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque +soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes prejuges et +toutes les repugnances de mon organisation. Maintenant que j'allais +perdre cet etre moral qui remplissait depuis si longtemps mon ame, il +me prenait envie de realiser tous mes reves et d'essayer de la vie +positive, sauf a detester ensuite et la vie, et Lelio, et moi-meme. + +J'en etais a ces irresolutions, lorsque je recus une lettre d'une +ecriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que j'aie conservee +parmi les mille protestations ecrites de Larrieux et les mille +declarations parfumees de cent autres. C'est qu'en effet c'est la seule +lettre d'amour que j'aie recue." + +La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une main assuree +un coffre de marqueterie, et en tira une lettre bien froissee, bien +amincie, que je lus avec peine. + +"MADAME, + +"Je suis moralement sur que cette lettre ne vous inspirera que du +mepris; vous ne la trouverez meme pas digne de votre colere. Mais +qu'importe a l'homme qui tombe dans un abime une pierre de plus ou de +moins dans le fond? Vous me considererez comme un fou, et vous ne vous +tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez peut-etre en secret, car vous +ne pourrez pas douter de ma sincerite. Quelque humble que la piete vous +ait faite, vous comprendrez peut-etre l'etendue de mon desespoir; vous +devez savoir deja, Madame, ce que vos yeux peuvent faire de mal et de +bien. + +"Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensee de compassion, +si ce soir, a l'heure avidement appelee ou chaque soir je recommence +a vivre, j'apercois sur vos traits une-legere expression de pitie, je +partirai moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir qui me +donnera peut-etre la force de vivre ailleurs et d'y poursuivre mon +ingrate et penible carriere. + +"Mais vous devez le savoir deja, Madame: il est impossible que mon +trouble, mon emportement, mes cris de colere et de desespoir ne m'aient +pas trahi vingt fois sur la scene. Vous n'avez pas pu allumer tous ces +feux sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez. Ah! vous +avez peut-etre joue comme le tigre avec sa proie, vous vous etes fait un +amusement peut-etre de mes tourments et de mes folies. + +"Oh! non: c'est trop de presomption. Non, Madame, je ne le crois pas; +vous n'y avez jamais songe. Vous etes sensible aux vers du grand +Corneille, vous vous identifiez avec les nobles passions de la tragedie: +voila tout. Et moi, insense, j'ai ose croire que ma voix seule eveillait +quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait un echo dans le votre, +qu'il y avait entre vous et moi quelque chose de plus qu'entre moi et le +public. Oh! c'etait une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi, +Madame; que vous importe? Craindriez-vous que j'allasse m'en vanter? De +quel droit pourrais-je le faire, et quel titre aurais-je pour etre cru +sur ma parole? Je ne ferais que me livrer a la risee des gens senses. +Laissez-la-moi, vous dis-je, cette conviction que j'accueille en +tremblant et qui m'a donne plus de bonheur a elle seule que la severite +du public envers moi ne m'a donne de chagrin. Laissez-moi vous benir, +vous remercier a genoux de cette sensibilite que j'ai decouverte dans +votre ame et que nulle autre ame ne m'a accordee, de ces larmes que je +vous ai vue verser sur mes malheurs de theatre, et qui ont souvent porte +mes inspirations jusqu'au delire; de ces regards timides qui, je l'ai +cru du moins, cherchaient a me consoler des froideurs de mon auditoire. + +"Oh! pourquoi etes-vous nee dans l'eclat et dans le faste! pourquoi ne +suis-je qu'un pauvre artiste sans gloire et sans nom! Que n'ai-je la +faveur du public et la richesse d'un financier a troquer contre un +nom, contre un de ces titres que jusqu'ici j'ai dedaignes, et qui me +permettraient peut-etre d'aspirer a vous! Autrefois je preferais la +distinction du talent a toute autre; je me demandais a quoi bon etre +chevalier ou marquis, si ce n'est pour etre sot, fat et impertinent; je +haissais l'orgueil des grands, et je me croyais assez venge de leurs +dedains si je m'elevais au-dessus d'eux par mon genie. + +"Chimeres et deceptions! mes forces ont trahi mon ambition insensee. +Je suis reste obscur; j'ai fait pis, j'ai frise le succes, et je l'ai +laisse echapper. Je croyais me sentir grand, et on m'a jete dans la +poussiere; je m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamne au +ridicule. La destinee m'a pris avec mes reves demesures et mon ame +audacieuse, et elle m'a brise comme un roseau! Je suis un homme bien +malheureux! + +"Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jete mes regards au +dela de cette rampe de quinquets qui trace une ligne invincible entre +moi et le reste de la societe. C'est pour moi le cercle de Popilius. +J'ai voulu le franchir! J'ai ose avoir des yeux, moi comedien, et les +arreter sur une belle femme! sur une femme si jeune, si noble, si +aimante et placee si haut! car vous etes tout cela, Madame, je le sais. +Le monde vous accuse de froideur et de devotion outree, moi seul je +vous juge et je vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos +larmes, ont suffi pour dementir les fables stupides qu'un chevalier de +Bretillac m'a debitees contre vous. + +"Mais quelle destinee est donc aussi la votre! Quelle etrange fatalite +pese donc sur vous comme sur moi pour qu'au sein d'un monde si brillant +et qui se dit si eclaire, vous n'ayez trouve pour vous rendre justice +que le coeur d'un pauvre comedien? Eh bien! rien ne m'otera cette pensee +triste et consolante; c'est que, si nous etions nes sur le meme echelon +de la societe, vous n'auriez pas pu m'echapper, quels qu'eussent ete mes +rivaux, quelle que soit ma mediocrite. Il aurait fallu vous rendre a une +verite, c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand que leurs +fortunes et leurs titres, la puissance de vous Aimer. + +"LELIO." + +Cette lettre, continua la marquise, etrange pour le temps ou elle fut +ecrite, me sembla, malgre quelques souvenirs de declamation racinienne +qui percent dans le commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai +un sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversee. +Le reste de fierte qui combattait en moi s'evanouit. J'eusse donne tous +mes jours pour une heure d'un pareil amour. + +Je ne vous raconterai pas mes anxietes, mes fantaisies, mes terreurs; +moi-meme je ne pourrais en retrouver le fil et la liaison. Je repondis +quelques mots que voici, autant que je me les rappelle: + +"Je ne vous accuse pas, Lelio, j'accuse la destinee; je ne vous plains +pas seul, je me plains aussi. Pour aucune raison d'orgueil, de prudence +ou de pruderie, je ne voudrais vous retirer la consolation de vous +croire distingue de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule que j'aie a +vous offrir. Je ne puis jamais consentir a vous voir." + +Le lendemain je recus un billet que je lus a la hate, et que j'eus +a peine le temps de jeter au feu pour le derober a Larrieux, qui me +surprit occupee a le lire. Il etait a peu pres concu en ces termes: + +"Madame, il faut que je vous parle ou que je meure. Une fois, une seule +fois, une heure seulement, si vous voulez. Que craignez-vous donc d'une +entrevue, puisque vous vous fiez a mon honneur et a ma discretion? +Madame, je sais qui vous etes; je connais l'austerite de vos moeurs, je +connais votre piete, je connais meme vos sentiments pour le vicomte de +Larrieux. Je n'ai pas la sottise d'esperer de vous autre chose qu'une +parole de pitie; mais il faut qu'elle tombe de vos levres sur moi. Il +faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut que mon coeur +se brise. + +"LELIO." + +Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse confiance est +glorieuse dans le danger, que je n'eus pas un instant la crainte d'etre +raillee par un impudent libertin. Je crus religieusement a l'humble +sincerite de Lelio. D'ailleurs j'etais payee pour avoir confiance en +ma force; je resolus de le voir. J'avais completement oublie sa figure +fletrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais plus de lui +que le prestige de son genie, son style et son amour. Je lui repondis: + +"Je vous verrai; trouvez un lieu sur; mais n'esperez de moi que ce que +vous demandez. J'ai foi en vous comme en Dieu. Si vous cherchiez a en +abuser, vous seriez un miserable, et je ne vous craindrais pas." + +<b>REPONSE.</b> "Votre confiance vous sauverait du dernier des +scelerats. Vous verrez, Madame, que Lelio n'en est pas indigne. Le duc +de *** a eu la bonte de me proposer souvent sa maison de la rue de +Valois; qu'en aurais-je fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour +moi qu'une femme sous le ciel. Daignez etre au rendez-vous au sortir de +la comedie." + +Suivaient les indications de lieu. + +Je recus ce billet a quatre heures. Toute cette negociation s'etait +passee dans l'espace d'un jour. J'avais employe cette journee a +parcourir mes appartements comme une personne privee de raison; j'avais +la fievre. Cette rapidite d'evenements et de decisions, contraires a +cinq ans de resolutions, m'emportait comme un reve; et quand j'eus pris +le dernier parti, quand je vis que je m'etais engagee et qu'il n'etait +plus temps de reculer, je tombai accablee sur mon ottomane, ne respirant +plus et voyant ma chambre tourner sous mes pieds. + +Je fus serieusement incommodee; il fallut envoyer chercher un chirurgien +qui me saigna. Je defendis a mes gens de dire un mot a qui que ce fut +de mon indisposition; je craignais les importunites des donneurs de +conseils, et je ne voulais pas qu'on m'empechat de sortir le soir. En +attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je defendis ma porte meme +a M. de Larrieux. + +La saignee m'avait physiquement soulagee en m'affaiblissant. Je tombai +dans un grand accablement d'esprit; toutes mes illusions s'envolerent +avec l'excitation de la fievre. Je retrouvai la raison et la memoire; je +me rappelai la terrible deception du cafe, la miserable allure de Lelio; +je m'appretai a rougir de ma folie, a tomber du faite de mes chimeres +dans une plate et ignoble realite. Je ne pouvais plus comprendre comment +je m'etais decidee a troquer cette heroique et romanesque tendresse +contre le degout qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait tous +mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de ce que j'avais fait; je +pleurai mes enchantements, ma vie d'amour, et l'avenir de satisfaction +pure et intime que j'allais renverser. Je pleurai surtout Lelio, qu'en +le voyant j'allais perdre a jamais, que j'avais eu tant de bonheur a +aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer dans quelques +heures. + +Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma saignee se +rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus que le temps de sonner +ma femme de chambre qui me trouva evanouie dans mon lit. Un profond et +lourd sommeil, contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi. Je ne +revai point, je ne souffris point, je fus comme morte pendant quelques +heures. Quand j'ouvris les yeux ma chambre etait sombre, mon hotel +silencieux; ma suivante dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je +restai quelque temps dans un etat d'engourdissement et de faiblesse qui +ne me permettait pas un souvenir, pas une pensee. Tout d'un coup la +memoire me revient; je me demande si l'heure et le jour du rendez-vous +sont passes, si j'ai dormi une heure ou un siecle, s'il fait jour ou +nuit, si mon manque de parole n'a pas tue Lelio, s'il est temps encore. +J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte quelques +instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble toute ma volonte, +je l'appelle au secours de mes membres accables. Je m'elance sur le +parquet; j'entr'ouvre mes rideaux; je vois briller la lune sur les +arbres de mon jardin; je cours a la pendule, elle marque dix heures. Je +saute sur ma femme de chambre, je la secoue, je l'eveille en sursaut: +"Quinette, quel jour sommes-nous?" Elle quitte sa chaise en criant +et veut fuir, car elle me croit dans le delire; je la retiens, je la +rassure; j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie +Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde avec stupeur. Enfin elle +se convainc que j'ai toute ma tete; elle transmet mon ordre et s'apprete +a m'habiller. + +Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes habits; je ne +placai dans mes cheveux aucun ornement; je refusai de mettre du rouge. +Je voulais avant tout inspirer a Lelio l'estime et le respect, qui +m'etaient plus precieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment +de plaisir lorsque Quinette, etonnee de tout ce qui me passait par +l'esprit, me dit, en me regardant de la tete aux pieds: "En verite, +Madame, je ne sais pas comment vous faites; vous n'avez qu'une simple +robe blanche sans queue et sans panier; vous etes malade et pale comme +la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une mouche; eh bien! je +veux mourir si je vous ai jamais vue aussi belle que ce soir. Je plains +les hommes qui vous regarderont! + +--Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette? + +--Helas! madame la marquise, je demande tous les jour au ciel de le +devenir comme vous; mais jusqu'ici... + +--Allons, ingenue, donne-moi mon mantelet et mon manchon. + +A minuit j'etais a la maison de la rue de Valois. J'etais soigneusement +voilee. Une espece de valet de chambre vint me recevoir; c'etait le seul +hote visible de cette mysterieuse demeure. Il me conduisit a travers les +detours d'un sombre jardin jusqu'a un pavillon enseveli dans l'ombre et +le silence. Apres avoir depose dans le vestibule sa lanterne de soie +verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement obscur et profond, me +montra d'un geste respectueux et d'un air impassible le rayon de lumiere +qui arrivait du fond de l'enfilade, et me dit a voix basse, comme s'il +eut craint d'eveiller les echos endormis: "Madame est seule, personne +n'est encore arrive. Madame trouvera dans le salon d'ete une sonnette a +laquelle je repondrai si elle a besoin de quelque chose." Et il disparut +comme par enchantement, en refermant la porte sur moi. + +Il me prit une peur horrible; je craignis d'etre tombee dans un +guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitot; son air solennellement +bete me rassura. Je lui demandai quelle heure il etait; je le savais +fort bien: j'avais fait sonner plus de dix fois ma montre dans la +voiture. "Il est minuit, repondit-il sans lever les yeux sur moi." Je +vis que c'etait un homme parfaitement instruit des devoirs de sa charge. +Je me decidai a penetrer jusqu'au salon d'ete, et je me convainquis de +l'injustice de mes craintes en voyant toutes les portes qui donnaient +sur le jardin fermees seulement par des portieres de soie peinte a +l'orientale. Rien n'etait delicieux comme ce boudoir, qui n'etait, a +vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnete du monde. Les murs +etaient de stuc blanc comme la neige, les cadres des glaces en argent +mat; des instruments de musique, d'une richesse extraordinaire, etaient +epars sur des meubles de velours blanc a glands de perles. Toute la +lumiere arrivait du haut, mais cachee par des feuilles d'albatre, qui +formaient comme un plafond a la rotonde. On aurait pu prendre cette +clarte mate et douce pour celle de la lune. J'examinai avec curiosite, +avec interet, cette retraite, a laquelle mes souvenirs ne pouvaient rien +comparer. C'etait et ce fut la seule fois de ma vie que je mis le pied +dans une petite maison; mais soit que ce ne fut pas la piece destinee +a servir de temple aux galants mysteres qui s'y celebraient, soit que +Lelio en eut fait disparaitre tout objet qui eut pu blesser ma vue et +me faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune des +repugnances que j'avais senties en y entrant. Une seule statue de marbre +blanc en decorait le milieu; elle etait antique, et representait Isis +voilee, avec un doigt sur ses levres. Les glaces qui nous refletaient, +elle et moi, pales et vetues de blanc, et chastement drapees toutes +deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer pour +distinguer sa forme de la mienne. + +Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et delicieux a la fois, fut +interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se referma; des pas legers +firent doucement craquer les parquets. Je tombai sur un fauteuil, plus +morte que vive; j'allais voir Lelio de pres, hors du theatre. Je fermai +les yeux, et je lui dis interieurement adieu avant de les rouvrir. + +Mais quelle fut ma surprise! Lelio etait beau comme les anges; il +n'avait pas pris le temps d'oter son costume de theatre: c'etait le plus +elegant que je lui eusse vu. Sa taille, mince et souple, etait serree +dans un pourpoint espagnol de satin blanc. Ses noeuds d'epaule et de +jarretiere etaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de meme +couleur, etait jete sur son epaule. Il avait une enorme fraise de point +d'Angleterre, les cheveux courts et sans poudre; une toque ombragee de +plumes blanches se balancait sur son front, ou brillait une rosace de +diamants. C'etait dans ce costume qu'il venait de jouer le role de don +Juan du _Festin de Pierre_. Jamais je ne l'avais vu aussi beau, aussi +jeune, aussi poetique, que dans ce moment. Velasquez se fut prosterne +devant un tel modele. + +Il se mit a mes genoux. Je ne pus m'empecher de lui tendre la main. Il +avait l'air si craintif et si soumis! Un homme epris au point d'etre +timide devant une femme, c'etait si rare dans ce temps-la! et un homme +de trente-cinq ans, un comedien! + +N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il etait dans toute la +fraicheur de l'adolescence. Sous ces blancs habits, il ressemblait a +un jeune page; son front avait toute la purete, son coeur agite toute +l'ardeur d'un premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers +devorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tete sur mes genoux; je +caressai son front brulant, ses cheveux rudes et noirs, son cou brun, +qui se perdait dans la molle blancheur de sa collerette, et Lelio ne +s'enhardit point. Tous ses transports se concentrerent dans son coeur; +il se mit a pleurer comme une femme. Je fus inondee de ses sanglots. + +Oh! je vous avoue que j'y melai les miens avec delices. Je le forcai de +relever sa tete et de me regarder. Qu'il etait beau, grand Dieu! Que ses +yeux avaient d'eclat et de tendresse! Que son ame vraie et chaleureuse +pretait de charmes aux defauts meme de sa figure et aux outrages des +veilles et des annees! Oh! la puissance de l'ame! qui n'a pas compris +ses miracles n'a jamais aime! En voyant des rides prematurees a son beau +front, de la langueur a son sourire, de la paleur a ses levres, j'etais +attendrie; j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les degouts et +les travaux de sa vie. Je m'identifiais a toutes ses peines, meme a +celles de son long amour sans espoir pour moi, et je n'avais plus qu'une +volonte, celle de reparer le mal qu'il avait souffert. + +"Mon cher Lelio, mon grand Rodrigue, mon beau don Juan! lui disais-je +dans mon egarement." Ses regards me brulaient. Il me parla, il me +raconta toutes les phases, tous les progres de son amour; il me dit +comment, d'un histrion aux moeurs relachees, j'avais fait de lui un +homme ardent et vivace, comme je l'avais eleve a ses propres yeux, comme +je lui avais rendu le courage et les illusions de la jeunesse; il me +dit son respect, sa veneration pour moi, son mepris pour les sottes +forfanteries de l'amour a la mode; il me dit qu'il donnerait tous les +jours qui lui restaient a vivre pour une heure passee dans mes bras, +mais qu'il sacrifierait cette heure-la et tous les jours a la crainte de +m'offenser. Jamais eloquence plus penetrante n'entraina le coeur +d'une femme; jamais le tendre Racine ne fit parler l'amour avec cette +conviction, cette poesie et cette force. Tout ce que la passion peut +inspirer de delicat et de grave, de suave et d'impetueux, ses paroles, +sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission me l'apprirent. Helas! +s'abusait-il lui-meme? jouait-il la comedie? + +--Je ne le crois certainement pas," m'ecriai-je en regardant la +marquise. Elle semblait rajeunir en parlant et depouiller ses cent ans, +comme la fee Urgele. Je ne sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a +point de rides. + +"Ecoutez la fin, me dit-elle. Brulee, egaree, perdue par tout ce qu'il +me disait, je jetai mes deux bras autour de lui, je frissonnai en +touchant le satin de son habit, en respirant le parfum de ses cheveux. +Ma tete s'egara. Tout ce que j'ignorais, tout ce que je croyais etre +incapable de ressentir, se revela a moi; mais ce fut trop violent, je +m'evanouis. + +Il me rappela a moi-meme par de prompt secours. Je le trouvai a mes +pieds, plus timide, plus emu que jamais. "Ayez pitie de moi, me dit-il; +tuez-moi, chassez-moi..." Il etait plus pale et plus mourant que moi. + +Mais toutes ces revolutions nerveuses que j'avais eprouvees dans le +cours d'une si orageuse journee me faisaient rapidement passer d'une +disposition a une autre. Ce rapide eclair d'une nouvelle existence avait +pali; mon sang etait redevenu calme; les delicatesses du veritable amour +reprirent le dessus. + +"Ecoutez, Lelio, lui dis-je, ce n'est point le mepris qui m'arrache a +vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes les susceptibilites +qu'on nous inculque des l'enfance, et qui deviennent pour nous comme une +seconde nature; mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir, +puisque ma nature elle-meme vient d'etre transformee en une autre +qui m'etait inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi a vous resister. +Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction delicieuse de ne vous avoir +aime qu'avec le coeur. Peut-etre, si je n'avais appartenu a personne, me +donnerais-je a vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanee; +sachez qu'entrainee par l'horrible necessite de faire comme tout le +monde, j'ai subi les caresses d'un homme que je n'ai jamais aime; sachez +que le degout que j'en ai ressenti a eteint chez moi l'imagination au +point que je vous hairais peut-etre a present si j'avais succombe tout +a l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez pur dans mon +coeur et dans ma memoire. Separons-nous pour jamais, et emportons d'ici +tout un avenir de pensees riantes et de souvenirs adores. Je jure, +Lelio, que je vous aimerai jusqu'a la mort. Je sens que les glaces de +l'age n'eteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de n'etre +jamais a un autre homme apres vous avoir resiste. Cet effort ne me sera +pas difficile, et vous pouvez me croire." + +Lelio se prosterna devant moi; il ne m'implora point, il ne me fit point +de reproches; il me dit qu'il n'avait pas espere tout le bonheur que je +lui avais donne, et qu'il n'avait pas le droit d'en exiger davantage. +Cependant, en recevant ses adieux, son abattement et l'emotion de sa +voix m'effrayerent. Je lui demandai s'il ne penserait pas a moi avec +bonheur, si les extases de cette nuit ne repandraient pas leurs charmes +sur tous ses jours, si ses peines passees et futures n'en seraient pas +adoucies chaque fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et +promettre tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau a mes pieds, et +baisa ma robe avec emportement. Je sentis que je chancelais; je lui fis +un signe, et il s'eloigna. La voiture que j'avais fait demander arriva. +L'intendant automate de ce sejour clandestin frappa trois coups en +dehors pour m'avertir. Lelio se jeta devant la porte avec desespoir; il +avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il ceda. Alors +je franchis la porte, et, comme il voulait me suivre, je lui montrai une +chaise au milieu du salon, au dessous de la statue d'Isis. Il s'y assit. +Un sourire passionne erra sur ses levres, ses yeux firent jaillir un +dernier eclair de reconnaissance et d'amour. Il etait encore beau, +encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de quelques pas, et au +moment de le perdre pour jamais, je me retournai et jetai sur lui un +dernier regard. Le desespoir l'avait brise. Il etait redevenu vieux, +decompose, effrayant. Son corps semblait paralyse. Sa levre contractee +essayait un sourire egare. Son oeil etait vitreux et terne: ce n'etait +plus que Lelio, l'ombre d'un amant et d'un prince." + +La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre et en se +decomposant elle-meme comme une ruine qui s'ecroule, elle reprit: +"Depuis ce moment je n'ai pas entendu parler de lui." + +La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la premiere; mais +avec cette terrible force d'ame que donnent l'effet des longues annees, +l'amour obstine de la vie ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint +gaie, et me dit en souriant: "Eh-bien! croirez-vous desormais a la vertu +du dix-huitieme siecle? + +--Madame, lui repondis-je, je n'ai point envie d'en douter; cependant, +si j'etais moins attendri, je vous dirais peut-etre que vous futes +tres-bien avisee de vous faire saigner ce jour-la. + +--Miserables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez rien a +l'histoire du coeur." + + + +GEORGE SAND. + +FIN DE LA MARQUISE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE *** + +***** This file should be named 13025.txt or 13025.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/0/2/13025/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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