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+The Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La Marquise
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: July 26, 2004 [EBook #13025]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
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+
+
+
+
+[Illustration: images/ill_1.png]
+
+LA MARQUISE
+
+
+I.
+
+La marquise de R... n'etait pas fort spirituelle, quoiqu'il soit recu en
+litterature que toutes les vieilles femmes doivent petiller d'esprit.
+Son ignorance etait extreme sur toutes les choses que le frottement
+du monde ne lui avait point apprises. Elle n'avait pas non plus cette
+excessive delicatesse d'expression, cette penetration exquise, ce tact
+merveilleux qui distinguent, a ce qu'on dit, les femmes qui ont beaucoup
+vecu. Elle etait, au contraire, etourdie, brusque, franche, quelquefois
+meme cynique. Elle detruisait absolument toutes les idees que je
+m'etais faites d'une marquise du bon temps. Et pourtant elle etait bien
+marquise, et elle avait vu la cour de Louis XV; mais, comme c'avait ete
+des lors un caractere d'exception, je vous prie de ne pas chercher dans
+son histoire l'etude serieuse des moeurs d'une epoque. La societe me
+semble si difficile a connaitre bien et a bien peindre dans tous les
+temps, que je ne veux point m'en meler. Je me bornerai a vous raconter
+de ces faits particuliers qui etablissent des rapports de sympathie
+irrecusable entre les hommes de toutes les societes et de tous les
+siecles.
+
+Je n'avais jamais trouve un grand charme dans la societe de cette
+marquise. Elle ne me semblait remarquable que pour la prodigieuse
+memoire qu'elle avait conservee du temps de sa jeunesse, et pour la
+lucidite virile avec laquelle s'exprimaient ses souvenirs. Du reste,
+elle etait, comme tous les vieillards, oublieuse des choses de la veille
+et insouciante des evenements qui n'avaient point sur sa destinee une
+influence directe.
+
+Elle n'avait pas eu une de ces beautes piquantes qui, manquant d'eclat
+et de regularite, ne pouvaient se passer d'esprit. Une femme ainsi
+faite en acquerait pour devenir aussi belle que celles qui l'etaient
+davantage. La marquise, au contraire, avait eu le malheur d'etre
+incontestablement belle. Je n'ai vu d'elle que son portrait, qu'elle
+avait, comme toutes les vieilles femmes, la coquetterie d'etaler dans
+sa chambre a tous les regards. Elle y etait representee en nymphe
+chasseresse, avec un corsage de satin imprime imitant la peau de tigre,
+des manches de dentelle, un arc de bois de sandal et un croissant de
+perles qui se jouait sur ses cheveux crepes. C'etait, malgre tout, une
+admirable peinture, et surtout une admirable femme; grande, svelte,
+brune, avec des yeux noirs, des traits severes et nobles, une bouche
+vermeille qui ne souriait point, et des mains qui, dit-on, avaient fait
+le desespoir de la princesse de Lamballe. Sans la dentelle, le satin et
+la poudre, c'eut ete vraiment la une de ces nymphes fieres et agiles
+que les mortels apercevaient au fond des forets ou sur le flanc des
+montagnes pour en devenir fous d'amour et de regret.
+
+Pourtant la marquise avait eu peu d'aventures. De son propre aveu, elle
+avait passe pour manquer d'esprit. Les hommes blases d'alors aimaient
+moins la beaute pour elle-meme que pour ses agaceries coquettes. Des
+femmes infiniment moins admirees lui avaient ravi tous ses adorateurs,
+et, ce qu'il y a d'etrange, elle n'avait pas semble s'en soucier
+beaucoup. Ce qu'elle m'avait raconte, _a batons rompus_, de sa vie me
+faisait penser que ce coeur-la n'avait point eu de jeunesse, et que la
+froideur de l'egoisme avait domine toute autre faculte. Cependant je
+voyais autour d'elle des amities assez vives pour la vieillesse:
+ses petits-enfants la cherissaient, et elle faisait du bien sans
+ostentation; mais comme elle ne se piquait pas de principes, et avouait
+n'avoir jamais aime son amant, le vicomte de Larrieux, je ne pouvais pas
+trouver d'autre explication a son caractere.
+
+Un soir je la vis plus expansive encore que de coutume. Il y avait de la
+tristesse dans ses pensees. "Mon cher enfant, me dit-elle, le vicomte
+de Larrieux vient de mourir de sa goutte; c'est une grande douleur pour
+moi, qui fus son amie pendant soixante ans. Et puis il est effrayant de
+voir comme l'on meurt! Ce n'est pas etonnant, il etait si vieux!
+
+--Quel age avait-il? demandai-je.
+
+--Quatre-vingt-quatre ans. Pour moi, j'en ai quatre-vingts; mais je ne
+suis pas infirme comme il l'etait; je dois esperer de vivre plus que
+lui. N'importe! voici plusieurs de mes amis qui s'en vont cette annee,
+et on a beau se dire qu'on est plus jeune et plus robuste, on ne
+peut pas s'empecher d'avoir peur quand on voit partir ainsi ses
+contemporains.
+
+--Ainsi, lui dis-je, voila tous les regrets que vous lui accordez, a ce
+pauvre Larrieux, qui vous a adoree pendant soixante ans, qui n'a cesse
+de se plaindre de vos rigueurs, et qui ne s'en est jamais rebute?
+C'etait le modele des amants, celui-la! On ne fait plus de pareils
+hommes!
+
+--Laissez donc, dit la marquise avec un sourire froid, cet homme avait
+la manie de se lamenter et de se dire malheureux. Il ne l'etait pas du
+tout, chacun le sait."
+
+Voyant ma marquise en train de babiller, je la pressai de questions sur
+ce vicomte de Larrieux et sur elle-meme; et voici la singuliere reponse
+que j'en obtins.
+
+"Mon cher enfant, je vois bien que vous me regardez comme une personne
+d'un caractere tres-maussade et tres-inegal. Il se peut que cela soit.
+Jugez-en vous-meme: je vais vous dire toute mon histoire, et vous
+confesser des travers que je n'ai jamais devoiles a personne. Vous
+qui etes d'une epoque sans prejuges, vous me trouverez moins coupable
+peut-etre que je ne me le semble a moi-meme; mais, quelle que soit
+l'opinion que vous prendrez de moi, je ne mourrai pas sans m'etre fait
+connaitre a quelqu'un. Peut-etre me donnerez-vous quelque marque de
+compassion qui adoucira la tristesse de mes souvenirs.
+
+Je fus elevee a Saint-Cyr. L'education brillante qu'on y recevait
+produisait effectivement fort peu de chose. J'en sortis a seize ans pour
+epouser le marquis de R..., qui en avait cinquante, et je n'osai pas
+m'en plaindre, car tout le monde me felicitait sur ce beau mariage, et
+toutes les filles sans fortune enviaient mon sort.
+
+J'ai toujours eu peu d'esprit; dans ce temps-la j'etais tout a fait
+bete. Cette education claustrale avait acheve d'engourdir mes facultes
+deja tres-lentes. Je sortis du couvent avec une de ces niaises
+innocences dont on a bien tort de nous faire un merite, et qui nuisent
+souvent au bonheur de toute notre vie.
+
+En effet, l'experience que j'acquis en six mois de mariage trouva
+un esprit si etroit pour la recevoir, qu'elle ne me servit de rien.
+J'appris, non pas a connaitre la vie, mais a douter de moi-meme.
+J'entrai dans le monde avec des idees tout a fait fausses et des
+preventions dont toute ma vie n'a pu detruire l'effet.
+
+A seize ans et demi j'etais veuve; et ma belle-mere, qui m'avait prise
+en amitie pour la nullite de mon caractere, m'exhorta a me remarier. Il
+est vrai que j'etais grosse, et que le faible douaire qu'on me laissait
+devait retourner a la famille de mon mari au cas ou je donnerais un
+beau-pere a son heritier. Des que mon deuil fut passe, on me produisit
+donc dans le monde, et l'on m'y entoura de galants. J'etais alors dans
+tout l'eclat de la beaute, et, de l'aveu de toutes les femmes, il
+n'etait point de figure ni de taille qui pussent m'etre comparees.
+
+Mais mon mari, ce libertin vieux et blase qui n'avait jamais eu pour moi
+qu'un dedain ironique, et qui m'avait epousee pour obtenir une place
+promise a ma consideration, m'avait laisse tant d'aversion pour le
+mariage que jamais je ne voulus consentir a contracter de nouveaux
+liens. Dans mon ignorance de la vie, je m'imaginais que tous les hommes
+etaient les memes, que tous avaient cette secheresse de coeur, cette
+impitoyable ironie, ces caresses froides et insultantes qui m'avaient
+tant humiliee. Toute bornee que j'etais, j'avais fort bien compris que
+les rares transports de mon mari ne s'adressaient qu'a une belle femme,
+et qu'il n'y mettait rien de son ame. Je redevenais ensuite pour lui une
+sotte dont il rougissait en public, et qu'il eut voulu pouvoir renier.
+
+Cette funeste entree dans la vie me desenchanta pour jamais. Mon coeur,
+qui n'etait peut-etre pas destine a cette froideur, se resserra et
+s'entoura de mefiances. Je pris les hommes en aversion et en degout.
+Leurs hommages m'insulterent; je ne vis en eux que des fourbes qui se
+faisaient esclaves pour devenir tyrans. Je leur vouai un ressentiment et
+une haine eternels.
+
+Quand on n'a pas besoin de vertu, on n'en a pas; voila pourquoi, avec
+les moeurs les plus austeres, je ne fus point vertueuse. Oh! combien je
+regrettai de ne pouvoir l'etre! combien je l'enviai, cette force morale
+et religieuse qui combat les passions et colore la vie! la mienne fut si
+froide et si nulle! que n'eusse-je point donne pour avoir des passions a
+reprimer, une lutte a soutenir, pour pouvoir me jeter a genoux et
+prier comme ces jeunes femmes que je voyais, au sortir du couvent, se
+maintenir sages dans le monde durant quelques annees a force de ferveur
+et de resistance! Moi, malheureuse, qu'avais-je a faire sur la terre?
+Rien qu'a me parer, a me montrer et a m'ennuyer. Je n'avais point de
+coeur, point de remords, point de terreurs; mon ange gardien dormait au
+lieu de veiller. La Vierge et ses chastes mysteres etaient pour moi
+sans consolation et sans poesie. Je n'avais nul besoin des protections
+celestes: les dangers n'etaient pas faits pour moi, et je me meprisais
+pour ce dont j'eusse du me glorifier.
+
+Car il faut vous dire que je m'en prenais a moi autant qu'aux autres
+quand je trouvais en moi cette volonte de ne pas aimer degeneree en
+impuissance. J'avais souvent confie aux femmes qui me pressaient de
+faire choix d'un mari ou d'un amant l'eloignement que m'inspiraient
+l'ingratitude, l'egoisme et la brutalite des hommes. Elles me riaient au
+nez quand je parlais ainsi, m'assurant que tous n'etaient pas semblables
+a mon vieux mari, et qu'ils avaient des secrets pour se faire pardonner
+leurs defauts et leurs vices. Cette maniere de raisonner me revoltait;
+j'etais humiliee d'etre femme en entendant d'autres femmes exprimer des
+sentiments aussi grossiers, et rire comme des folles quand l'indignation
+me montait au visage. Je m'imaginais un instant valoir mieux qu'elles
+toutes.
+
+Et puis je retombais avec douleur sur moi-meme; l'ennui me rongeait. La
+vie des autres etait remplie, la mienne etait vide et oisive. Alors je
+m'accusais de folie et d'ambition demesuree; je me mettais a croire tout
+ce que m'avaient dit ces femmes rieuses et philosophes, qui prenaient si
+bien leur siecle comme il etait. Je me disais que l'ignorance m'avait
+perdue, que je m'etais forge des esperances chimeriques, que j'avais
+reve des hommes loyaux et parfaits qui n'etaient point de ce monde. En
+un mot, je m'accusais de tous les torts qu'on avait eus envers moi.
+
+Tant que les femmes espererent me voir bientot convertie a leurs maximes
+et a ce qu'elles appelaient leur sagesse, elles me supporterent. Il y
+en avait meme plus d'une qui fondait sur moi un grand espoir de
+justification pour elle-meme, plus d'une qui avait passe des temoignages
+exageres d'une vertu farouche a une conduite eventee, et qui se flattait
+de me voir donner au monde l'exemple d'une legerete capable d'excuser la
+sienne.
+
+Mais quand elles virent que cela ne se realisait point, que j'avais deja
+vingt ans et que j'etais incorruptible, elles me prirent en horreur;
+elles pretendirent que j'etais leur critique incarnee et vivante; elles
+me tournerent en ridicule avec leurs amants, et ma conquete fut l'objet
+des plus outrageants projets et des plus immorales entreprises. Des
+femmes d'un haut rang dans le monde ne rougirent point de tramer en
+riant d'infames complots contre moi, et, dans la liberte de moeurs de la
+campagne, je fus attaquee de toutes les manieres avec un acharnement de
+desirs qui ressemblait a de la haine. Il y eut des hommes qui promirent
+a leurs maitresses de m'apprivoiser, et des femmes qui permirent a leurs
+amants de l'essayer. Il y eut des maitresses de maison qui s'offrirent a
+egarer ma raison avec l'aide des vins de leurs soupers. J'eus des amis
+et des parents qui me presenterent pour me tenter, des hommes dont
+j'aurais fait de tres-beaux cochers pour ma voiture. Comme j'avais eu
+l'ingenuite de leur ouvrir toute mon ame, elles savaient fort bien
+que ce n'etait ni la piete, ni l'honneur, ni un ancien amour qui
+me preservait, mais bien la mefiance et un sentiment de repulsion
+involontaire; elles ne manquerent pas de divulguer mon caractere, et,
+sans tenir compte des incertitudes et des angoisses de mon ame, elles
+repandirent hardiment que je meprisais tous les hommes. Il n'est
+rien qui les blesse plus que ce sentiment; ils pardonnent plutot le
+libertinage que le dedain. Aussi partagerent-ils l'aversion que
+les femmes avaient pour moi; ils ne me rechercherent plus que pour
+satisfaire leur vengeance et me railler ensuite. Je trouvai l'ironie et
+la faussete ecrites sur tous les fronts, et ma misanthropie s'en accrut
+chaque jour.
+
+Une femme d'esprit eut pris son parti sur tout cela; elle eut persevere
+dans la resistance, ne fut-ce que pour augmenter la rage de ses rivales;
+elle se fut jetee ouvertement dans la piete pour se rattacher a la
+societe de ce petit nombre de femmes vertueuses qui, meme en ce
+temps-la, faisaient l'edification des honnetes gens. Mais je n'avais
+pas assez de force dans le caractere pour faire face a l'orage qui
+grossissait contre moi. Je me voyais delaissee, haie, meconnue; deja ma
+reputation etait sacrifiee aux imputations les plus horribles et les
+plus bizarres. Certaines femmes, vouees a la plus licencieuse debauche,
+feignaient de se voir en danger aupres de moi.
+
+
+
+II.
+
+Sur ces entrefaites arriva de province un homme sans talent, sans
+esprit, sans aucune qualite energique ou seduisante, mais doue d'une
+grande candeur et d'une droiture de sentiments bien rare dans le monde
+ou je vivais. Je commencais a me dire qu'il fallait faire enfin un
+_choix_, comme disaient mes compagnes. Je ne pouvais pas me marier,
+etant mere, et, n'ayant confiance a la bonte d'aucun homme, je ne
+croyais pas avoir ce droit. C'etait donc un amant qu'il me fallait
+accepter pour etre au niveau de la compagnie ou j'etais jetee. Je me
+determinai en faveur de ce provincial, dont le nom et l'etat dans le
+monde me couvraient d'une assez belle protection. C'etait le vicomte de
+Larrieux.
+
+Il m'aimait lui, et dans la sincerite de son ame! Mais son ame! en
+avait-il une? C'etait un de ces hommes froids et positifs qui n'ont pas
+meme pour eux l'elegance du vice et l'esprit du mensonge. Il m'aimait
+a son ordinaire, comme mon mari m'avait quelquefois aimee. Il n'etait
+frappe que de ma beaute, et ne se mettait pas en peine de decouvrir mon
+coeur. Chez lui ce n'etait pas dedain, c'etait ineptie. S'il eut trouve
+en moi la puissance d'aimer, il n'eut pas su comment y repondre.
+
+Je ne crois pas qu'il ait existe un homme plus materiel que ce pauvre
+Larrieux. Il mangeait avec volupte, il s'endormait sur tous les
+fauteuils, et le reste du temps il prenait du tabac. Il etait ainsi
+toujours occupe a satisfaire quelque appetit physique. Je ne pense pas
+qu'il eut une idee par jour.
+
+Avant de l'elever jusqu'a mon intimite, j'avais de l'amitie pour lui,
+parce que si je ne trouvais en lui rien de grand, du moins je n'y
+trouvais rien de mechant; et en cela seul consistait sa superiorite
+sur tout ce qui m'entourait. Je me flattai donc, en ecoutant ses
+galanteries, qu'il me reconcilierait avec la nature humaine, et je me
+confiai a sa loyaute. Mais a peine lui eus-je donne sur moi ces droits
+que les femmes faibles ne reprennent jamais, qu'il me persecuta
+d'un genre d'obsession insupportable, et reduisit tout son systeme
+d'affection aux seuls temoignages qu'il fut capable d'apprecier.
+
+Vous voyez, mon ami, que j'etais tombee de Charybde en Scylla. Cet
+homme, qu'a son large appetit et a ses habitudes du sieste j'avais cru
+d'un sang si calme, n'avait meme pas en lui le sentiment de cette forte
+amitie que j'esperais rencontrer. Il disait en riant qu'il lui etait
+impossible d'avoir de l'amitie pour une belle femme. Et si vous saviez
+ce qu'il appelait l'amour!
+
+Je n'ai point la pretention d'avoir ete petrie d'un autre limon que
+toutes les autres creatures humaines. A present que je ne suis plus
+d'aucun sexe, je pense que j'etais alors tout aussi femme qu'une autre,
+mais qu'il a manque au developpement de mes facultes de rencontrer un
+homme que je pusse aimer assez pour jeter un peu de poesie sur les faits
+de la vie animale. Mais cela n'etant point, vous-meme, qui etes
+un homme, et par consequent moins delicat sur cette perception de
+sentiment, vous devez comprendre le degout qui s'empare du coeur quand
+on se soumet aux exigences de l'amour sans en avoir compris les besoins.
+En trois jours le vicomte de Larrieux me devint insoutenable.
+
+Eh bien! mon cher, je n'eus jamais l'energie de me debarrasser de
+lui! Pendant soixante ans il a fait mon tourment et ma satiete. Par
+complaisance, par faiblesse ou par ennui, je l'ai supporte. Toujours
+mecontent de mes repugnances, et toujours attire vers moi par les
+obstacles que je mettais a sa passion, il a eu pour moi l'amour le plus
+patient, le plus courageux, le plus soutenu et le plus ennuyeux qu'un
+homme ait jamais eu pour une femme.
+
+Il est vrai que, depuis que je l'avais erige aupres de moi en
+protecteur, mon role dans le monde etait infiniment moins desagreable.
+Les hommes n'osaient plus me rechercher; car le vicomte etait un
+terrible ferrailleur et un atroce jaloux. Les femmes, qui avaient predit
+que j'etais incapable de fixer un homme, voyaient avec depit le vicomte
+enchaine a mon char; et peut-etre entrait-il dans ma patience envers
+lui un peu de cette vanite qui ne permet point a une femme de paraitre
+delaissee. Il n'y avait pourtant pas de quoi se glorifier beaucoup dans
+la personne de ce pauvre Larrieux; mais c'etait un fort bel homme; il
+avait du coeur, il savait se taire a propos, il menait un grand train
+de vie, il ne manquait pas non plus de cette fatuite modeste qui fait
+ressortir le merite d'une femme. Enfin, outre que les femmes n'etaient
+point du tout dedaigneuses de cette fastidieuse beaute qui me semblait
+etre le principal defaut du vicomte, elles etaient surprises du
+devouement sincere qu'il me marquait, et le proposaient pour modele a
+leurs amants. Je m'etais donc placee dans une situation enviee; mais
+cela, je vous assure, me dedommageait mediocrement des ennuis de
+l'intimite. Je les supportai pourtant avec resignation, et je gardai
+a Larrieux une inviolable fidelite. Voyez, mon cher enfant, si je fus
+aussi coupable envers lui que vous l'avez pense.
+
+--Je vous ai parfaitement comprise, lui repondis-je; c'est vous dire que
+je vous plains et que je vous estime. Vous avez fait aux moeurs de votre
+temps un veritable sacrifice, et vous futes persecutee parce que vous
+valiez mieux que ces moeurs-la. Avec un peu plus de force morale, vous
+eussiez trouve dans la vertu tout le bonheur que vous ne trouvates point
+dans une intrigue. Mais laissez-moi m'etonner d'un fait: c'est que vous
+n'ayez point rencontre, dans tout le cours de votre vie, un seul homme
+capable de vous comprendre et digne de vous convertir au veritable
+amour. Faut-il en conclure que les hommes d'aujourd'hui valent mieux que
+les hommes d'autrefois?
+
+--Ce serait de votre part une grande fatuite, me repondit-elle en riant.
+J'ai fort peu a me louer des hommes de mon temps, et cependant je doute
+que vous ayez fait beaucoup de progres; mais ne moralisons point. Qu'ils
+soient ce qu'ils sont; la faute de mon malheur, est toute a moi; je
+n'avais pas l'esprit de le juger. Avec ma sauvage fierte, il aurait
+fallu etre une femme superieure, et choisir d'un coup d'oeil d'aigle
+entre tous ces hommes si plats, si faux et si vides, un de ces etres
+vrais et nobles, qui sont rares et exceptionnels dans tous les temps.
+J'etais trop ignorante, trop bornee pour cela. A force de vivre, j'ai
+acquis plus de jugement: je me suis apercue que certains d'entre eux,
+que j'avais confondus dans ma peine, meritaient d'autres sentiments;
+mais alors j'etais vieille. Il n'etait plus temps de m'en aviser.
+
+--Et tant que vous futes jeune, repris-je, vous ne futes pas une seule
+fois tentee de faire un nouvel essai? Cette aversion farouche n'a jamais
+ete ebranlee? Cela est etrange."
+
+
+
+III.
+
+La marquise garda un instant le silence; mais tout a coup, posant avec
+bruit sur la table sa tabatiere d'or, qu'elle avait longtemps roulee
+entre ses doigts, "Eh bien, puisque j'ai commence a me confesser,
+dit-elle, je veux tout avouer. Ecoutez bien:
+
+"Une fois, une seule fois dans ma vie j'ai ete amoureuse, mais amoureuse
+comme personne ne l'a ete, d'un amour passionne, indomptable, devorant,
+et pourtant ideal et platonique s'il en fut. Oh! cela vous etonne bien
+d'apprendre qu'une marquise du dix-huitieme siecle n'ait eu dans toute
+sa vie qu'un amour, et un amour platonique! C'est que, voyez-vous, mon
+enfant, vous autres jeunes gens, vous croyez bien connaitre les femmes,
+et vous n'y entendez rien. Si beaucoup de vieilles de quatre-vingts
+ans se mettaient a vous raconter franchement leur vie, peut-etre
+decouvririez-vous dans l'ame feminine des sources de vice et de vertu
+dont vous n'avez pas l'idee.
+
+Maintenant devinez de quel rang fut l'homme pour qui, moi, marquise, et
+marquise hautaine et fiere entre toutes, je perdis tout a fait la tete.
+
+--Le roi de France ou le dauphin Louis XVI.
+
+--Oh! si vous debutez ainsi, il vous faudra trois heures pour arriver
+jusqu'a mon amant. J'aime mieux vous le dire: c'etait un comedien.
+
+--C'etait toujours bien un roi, j'imagine.
+
+--Le plus noble et le plus elegant qui monta jamais sur les planches.
+Vous n'etes pas surpris?
+
+--Pas trop. J'ai oui dire que ces unions disproportionnees n'etaient pas
+rares, meme dans le temps ou les prejuges avaient le plus de force en
+France. Laquelle des amies de madame d'Epinay vivait donc avec Jeliotte?
+
+--Comme vous connaissez notre temps! Cela fait pitie. Eh! c'est
+precisement parce que ces traits-la sont consignes dans les memoires,
+et cites avec etonnement, que vous devriez conclure leur rarete et leur
+contradiction avec les moeurs du temps. Soyez sur qu'ils faisaient des
+lors un grand scandale; et lorsque vous entendez parler d'horribles
+depravations, du duc de Guiche et de Manicamp, de madame de Lionne et
+de sa fille, vous pouvez etre assure que ces choses-la etaient aussi
+revoltantes au temps ou elles se passerent qu'au temps ou vous les
+lisez. Croyez-vous donc que ceux dont la plume indignee vous les a
+transmises fussent les seuls honnetes gens de France?"
+
+Je n'osais point contredire la marquise. Je ne sais lequel de nous deux
+etait competent pour juger la question. Je la ramenai a son histoire,
+qu'elle reprit ainsi:
+
+"Pour vous prouver combien peu cela etait tolere, je vous dirai que
+la premiere fois que je le vis, et que j'exprimai mon admiration a la
+comtesse de Ferrieres, qui se trouvait aupres de moi, elle me repondit:
+"Ma toute belle, vous ferez bien de ne pas dire votre avis si chaudement
+devant une autre que moi; on vous raillerait cruellement si l'on vous
+soupconnait d'oublier qu'aux yeux d'une femme bien nee un comedien ne
+peut pas etre un homme."
+
+Cette parole de madame de Ferrieres me resta dans l'esprit, je ne sais
+pourquoi. Dans la situation ou j'etais, ce ton de mepris me paraissait
+absurde; et cette crainte que je ne vinsse a me compromettre par mon
+admiration semblait une hypocrite mechancete.
+
+Il s'appelait Lelio, etait Italien de naissance, mais parlait
+admirablement le francais. Il pouvait bien avoir trente-cinq ans,
+quoique sur la scene il parut souvent n'en avoir pas vingt. Il jouait
+mieux Corneille que Racine; mais dans l'un et dans l'autre il etait
+inimitable.
+
+--Je m'etonne, dis-je en interrompant la marquise, que son nom ne soit
+pas reste dans les annales du talent dramatique.
+
+--Il n'eut jamais de reputation, repondit-elle; on ne l'appreciait ni
+a la ville et a la cour. A ses debuts, j'ai oui dire qu'il fut
+outrageusement siffle. Par la suite, on lui tint compte de la chaleur
+de son ame et de ses efforts pour se perfectionner; on le tolera, on
+l'applaudit parfois; mais, en somme, on le considera toujours comme un
+comedien de mauvais gout.
+
+C'etait un homme qui, en fait d'art, n'etait pas plus de son siecle
+qu'en fait de moeurs je n'etais du mien. Ce fut peut-etre la le rapport
+immateriel, mais tout-puissant, qui des deux extremites de la chaine
+sociale attira nos ames l'une vers l'autre. Le public n'a pas plus
+compris Lelio que le monde ne m'a jugee. "Cet homme est exagere,
+disait-on, de lui; il se force, il ne sent rien;" et de moi l'on disait
+ailleurs: "Cette femme est meprisante et froide; elle n'a pas de coeur."
+Qui sait si nous n'etions pas les deux etres qui sentaient le plus
+vivement de l'epoque!
+
+Dans ce temps-la, on jouait la tragedie _decemment_; il fallait avoir
+bon ton, meme en donnant un soufflet; il fallait mourir convenablement
+et tomber avec grace. L'art dramatique etait faconne aux convenances du
+beau monde; la diction et le geste des acteurs etaient en rapport
+avec les paniers et la poudre dont on affublait encore Phedre et
+Clytemnestre. Je n'avais pas calcule et senti les defauts de cette
+ecole. Je n'allais pas loin dans mes reflexions; seulement la tragedie
+m'ennuyait a mourir; et comme il etait de mauvais ton d'en convenir,
+j'allais courageusement m'y ennuyer deux fois par semaine; mais l'air
+froid et contraint dont j'ecoutais ces pompeuses tirades faisait dire de
+moi que j'etais insensible au charme des beaux vers.
+
+J'avais fait une assez longue absence de Paris, quand je retournai un
+soir a la Comedie-Francaise pour voir jouer _le Cid_. Pendant mon sejour
+a la campagne, Lelio avait ete admis a ce theatre, et je le voyais pour
+la premiere fois. Il joua Rodrigue. Je n'entendis pas plus tot le son de
+sa voix que je fus emue. C'etait une voix plus penetrante que sonore,
+une voix nerveuse et accentuee. Sa voix etait une des choses que l'on
+critiquait en lui. On voulait que le Cid eut une basse-taille, comme on
+voulait que tous les heros de l'antiquite fussent grands et forts. Un
+roi qui n'avait pas cinq pieds six pouces ne pouvait pas ceindre le
+diademe: cela etait contraire aux arrets du bon gout.
+
+Lelio etait petit et grele; sa beaute ne consistait pas dans les
+traits, mais dans la noblesse du front, dans la grace irresistible des
+attitudes, dans l'abandon de la demarche, dans l'expression fiere et
+melancolique de la physionomie. Je n'ai jamais vu dans une statue, dans
+une peinture, dans un homme, une puissance de beaute plus ideale et plus
+suave. C'est pour lui qu'aurait du etre cree le mot de _charme_, qui
+s'appliquait a toutes ses paroles, a tous ses regards, a tous ses
+mouvements.
+
+Que vous dirai-je! Ce fut en effet un _charme_ jete sur moi. Cet homme,
+qui marchait, qui parlait, qui agissait sans methode et sans pretention,
+qui sanglotait avec le coeur autant qu'avec la voix, qui s'oubliait
+lui-meme pour s'identifier avec la passion; cet homme que l'ame semblait
+user et briser, et dont un regard renfermait tout l'amour que j'avais
+cherche vainement dans le monde, exerca sur moi une puissance vraiment
+electrique; cet homme, qui n'etait pas ne dans son temps de gloire et de
+sympathies, et qui n'avait que moi pour le comprendre et marcher avec
+lui, fut, pendant cinq ans, mon roi, mon dieu, ma vie, mon amour.
+
+Je ne pouvais plus vivre sans le voir: il me gouvernait, il me dominait.
+Ce n'etait pas un homme pour moi; mais je l'entendais autrement que
+madame de Ferrieres; c'etait bien plus: c'etait une puissance morale, un
+maitre intellectuel, dont l'ame petrissait la mienne a son gre. Bientot
+il me fut impossible de renfermer les impressions que je recevais de
+lui. J'abandonnai ma loge a la Comedie-Francaise pour ne pas me trahir.
+Je feignis d'etre devenue devote, et d'aller, le soir, prier dans les
+eglises. Au lieu de cela, je m'habillais en grisette, et j'allais me
+meler au peuple pour l'ecouter et le contempler a mon aise. Enfin, je
+gagnai un des employes du theatre, et j'eus, dans un coin de la salle,
+une place etroite et secrete ou nul regard ne pouvait m'atteindre et ou
+je me rendais par un passage derobe. Pour plus de surete, je m'habillais
+en ecolier. Ces folies que je faisais pour un homme avec lequel je
+n'avais jamais echange un mot ni un regard, avaient pour moi tout
+l'attrait du mystere et toute l'illusion du bonheur. Quand l'heure de
+la comedie sonnait a l'enorme pendule de mon salon, de violentes
+palpitations me saisissaient. J'essayais de me recueillir, tandis qu'on
+appretait ma voiture; je marchais avec agitation, et si Larrieux etait
+pres de moi, je le brutalisais pour le renvoyer; j'eloignais avec un art
+infini les autres importuns. Tout l'esprit que me donna cette passion
+de theatre n'est pas croyable. Il faut que j'aie eu bien de la
+dissimulation et bien de la finesse pour le cacher pendant cinq ans a
+Larrieux, qui etait le plus jaloux des hommes, et a tous les mechants
+qui m'entouraient.
+
+Il faut vous dire qu'au lieu de la combattre je m'y livrais avec
+avidite, avec delices. Elle etait si pure! Pourquoi donc en aurais-je
+rougi? Elle me creait une vie nouvelle; elle m'initiait enfin a tout ce
+que j'avais desire connaitre et sentir; jusqu'a un certain point elle me
+faisait femme.
+
+J'etais heureuse, j'etais fiere de me sentir trembler, etouffer,
+defaillir. La premiere fois qu'une violente palpitation vint eveiller
+mon coeur inerte, j'eus autant d'orgueil qu'une jeune mere au premier
+mouvement de l'enfant renferme dans son sein. Je devins boudeuse,
+rieuse, maligne, inegale. Le bon Larrieux observa que la devotion
+me donnait de singuliers caprices. Dans le monde, on trouva que
+j'embellissais chaque jour davantage, que mon oeil noir se veloutait,
+que mon sourire avait de la pensee, que mes remarques sur toutes choses
+portaient plus juste et allaient plus loin qu'on ne m'en aurait crue
+capable. On en fit tout l'honneur a Larrieux, qui en etait pourtant bien
+innocent.
+
+Je suis decousue dans mes souvenirs, parce que voici une epoque de ma
+vie ou ils m'inondent. En vous les disant, il me semble que je rajeunis
+et que mon coeur bat encore au nom de Lelio. Je vous disais tout a
+l'heure qu'en entendant sonner la pendule je fremissais de joie et
+d'impatience. Maintenant encore il me semble ressentir l'espece de
+suffocation delicieuse qui s'emparait de moi au timbre de cette
+sonnerie. Depuis ce temps-la des vicissitudes de fortune m'ont amenee a
+me trouver fort heureuse dans un petit appartement du Marais. Eh bien!
+je ne regrette rien de mon riche hotel, de mon noble faubourg et de ma
+splendeur passee, que les objets qui m'eussent rappele ce temps d'amour
+et de reves. J'ai sauve du desastre quelques meubles qui datent de cette
+epoque, et que je regarde avec la meme emotion que si l'heure allait
+sonner, et que si le pied de mes chevaux battait le pave. Oh! mon
+enfant, n'aimez jamais ainsi; car c'est un orage qui ne s'apaise qu'a la
+mort!
+
+Alors je partais, vive, et legere, et jeune, et heureuse! Je commencais
+a apprecier tout ce dont se composait ma vie, le luxe, la jeunesse, la
+beaute. Le bonheur se revelait a moi par tous les sens, par tous les
+pores. Doucement pliee au fond de mon carrosse, les pieds enfonces dans
+la fourrure, je voyais ma figure brillante et paree se repeter dans la
+glace encadree d'or placee vis-a-vis de moi. Le costume des femmes, dont
+on s'est tant moque depuis, etait alors d'une richesse et d'un eclat
+extraordinaires; porte avec gout et chatie dans ses exagerations,
+il pretait a la beaute une noblesse et une grace moelleuse dont les
+peintures ne sauraient vous donner l'idee. Avec tout cet attirail de
+plumes, d'etoffes et de fleurs, une femme etait forcee de mettre une
+sorte de lenteur a tous ses mouvements. J'en ai vu de fort blanches
+qui, lorsqu'elles etaient poudrees et habillees de blanc, trainant leur
+longue queue de moire et balancant avec souplesse les plumes de leur
+front, pouvaient, sans hyperbole, etre comparees a des cygnes. C'etait,
+en effet, quoi qu'en ait dit Rousseau, bien plus a des oiseaux qu'a
+des guepes que nous ressemblions avec ces enormes plis de satin, cette
+profusion de mousselines et de bouffantes qui cachaient un petit corps
+tout frele, comme le duvet cache la tourterelle; avec ces longs
+ailerons de dentelle qui tombaient du bras, avec ces vives couleurs
+qui bigarraient nos jupes, nos rubans et nos pierreries; et quand nous
+tenions nos petits pieds en equilibre dans de jolies mules a talons,
+c'est alors vraiment que nous semblions craindre de toucher la terre, et
+que nous marchions avec la precaution dedaigneuse d'une bergeronnette au
+bord d'un ruisseau.
+
+A l'epoque dont je vous parle, on commencait a porter de la poudre
+blonde, qui donnait aux cheveux une teinte douce et cendree. Cette
+maniere d'attenuer la crudite des tons de la chevelure donnait au visage
+beaucoup de douceur et aux yeux un eclat extraordinaire. Le front,
+entierement decouvert, se perdait dans les pales nuances de ces cheveux
+de convention; il en paraissait plus large, plus pur, et toutes les
+femmes avaient l'air noble. Aux crepes, qui n'ont jamais ete gracieux,
+a mon sens, avaient succede les coiffures basses, les grosses boucles
+rejetees en arriere et tombant sur le cou et sur les epaules. Cette
+coiffure m'allait fort bien, et j'etais renommee pour la richesse et
+l'invention de mes parures. Je sortais tantot avec une robe de velours
+nacarat garnie de grebe, tantot avec une tunique de satin blanc, bordee
+de peau de tigre, quelquefois avec un habit complet de damas lilas lame
+d'argent, et des plumes blanches montees en perles. C'est ainsi que
+j'allais faire quelques visites en attendant l'heure de la seconde
+piece; car Lelio ne jouait jamais dans la premiere.
+
+Je faisais sensation dans les salons, et lorsque je remontais dans mon
+carrosse je regardais avec complaisance la femme qui aimait Lelio, et
+qui pouvait s'en faire aimer. Jusque-la le seul plaisir que j'eusse
+trouve a etre belle consistait dans la jalousie que j'inspirais. Le soin
+que je prenais a m'embellir etait une bien benigne vengeance envers ces
+femmes qui avaient ourdi de si horribles complots contre moi. Mais du
+moment que j'aimai, je me mis a jouir de ma beaute pour moi-meme. Je
+n'avais que cela a offrir a Lelio en compensation de tous les triomphes
+qu'on lui deniait a Paris, et je m'amusais a me representer l'orgueil et
+la joie de ce pauvre comedien si moque, si meconnu, si rebute, le jour
+ou il apprendrait que la marquise de R... lui avait voue son culte.
+
+Au reste, ce n'etaient la que des reves riants et fugitifs; c'etaient
+tous les resultats, tous les profits que je tirais de ma position.
+Des que mes pensees prenaient un corps et que je m'apercevais de
+la consistance d'un projet quelconque de mon amour, je l'etouffais
+courageusement, et tout l'orgueil du rang reprenait ses droits sur mon
+ame. Vous me regardez d'un air etonne? Je vous expliquerai cela tout a
+l'heure. Laissez-moi parcourir le monde enchante de mes souvenirs.
+
+Vers huit heures, je me faisais descendre a la petite eglise des
+Carmelites, pres le Luxembourg; je renvoyais ma voiture, et j'etais
+censee assister a des conferences religieuses qui s'y tenaient a cette
+heure-la; mais je ne faisais que traverser l'eglise et le jardin; je
+sortais par une autre rue. J'allais trouver dans sa mansarde une jeune
+ouvriere nommee Florence, qui m'etait toute devouee. Je m'enfermais dans
+sa chambre, et je deposais avec joie sur son grabat tous mes atours pour
+endosser l'habit noir carre, l'epee a gaine de chagrin et la perruque
+symetrique d'un jeune proviseur de college aspirant a la pretrise.
+Grande comme j'etais, brune et le regard inoffensif, j'avais bien l'air
+gauche et hypocrite d'un petit prestolet qui se cache pour aller au
+spectacle. Florence, qui me supposait une intrigue veritable au dehors,
+riait avec moi de mes metamorphoses, et j'avoue que je ne les eusse pas
+prises plus gaiement pour aller m'enivrer de plaisir et d'amour, comme
+toutes ces jeunes folles qui avaient des soupers clandestins dans les
+petites maisons.
+
+Je montais dans un fiacre, et j'allais me blottir dans ma logette du
+theatre. Ah! alors mes palpitations, mes terreurs, mes joies, mes
+impatiences cessaient. Un recueillement profond s'emparait de toutes mes
+facultes, et je restais comme absorbee jusqu'au lever du rideau, dans
+l'attente d'une grande solennite.
+
+Comme le vautour prend une perdrix dans son vol magnetique, comme il la
+tient haletante et immobile dans le cercle magique qu'il trace au-dessus
+d'elle, l'ame de Lelio, sa grande ame de tragedien et de poete,
+enveloppait toutes mes facultes et me plongeait dans la torpeur de
+l'admiration. J'ecoutais, les mains contractees sur mon genou, le menton
+appuye sur le velours d'Utrecht de la loge, le front baigne de sueur. Je
+retenais ma respiration, je maudissais la clarte fatigante des lumieres,
+qui lassait mes yeux secs et brulants, attaches a tous ses gestes, a
+tous ses pas. J'aurais voulu saisir la moindre palpitation de son sein,
+le moindre pli de son front. Ses emotions feintes, ses malheurs de
+theatre, me penetraient comme des choses reelles. Je ne savais bientot
+plus distinguer l'erreur de la verite. Lelio n'existait plus pour moi:
+c'etait Rodrigue, c'etait Bajazet, c'etait Hippolyte. Je haissais ses
+ennemis, je tremblais pour ses dangers; ses douleurs me faisaient
+repondre avec lui des flots de larmes; sa mort m'arrachait des cris que
+j'etais forcee d'etouffer en machant mon mouchoir. Dans les entr'actes,
+je tombais epuisee au fond de ma loge; j'y restais comme morte, jusqu'a
+ce que l'aigre ritournelle m'eut annonce le lever du rideau. Alors je
+ressuscitais, je redevenais forte et ardente, pour admirer, pour sentir,
+pour pleurer. Que de fraicheur, que de poesie, que de jeunesse il y
+avait dans le talent de cet homme! Il fallait que toute cette generation
+fut de glace pour ne pas tomber a ses pieds.
+
+Et pourtant, quoiqu'il choquat toutes les idees recues, quoiqu'il
+lui fut impossible de se faire au gout de ce sot public, quoiqu'il
+scandalisat les femmes par le desordre de sa tenue, quoiqu'il offensat
+les hommes par ses mepris pour leurs sottes exigences, il avait des
+moments de puissance sublime et de fascination irresistible, ou il
+prenait tout ce public retif et ingrat dans son regard et dans sa
+parole, comme dans le creux de sa main, et il le forcait d'applaudir et
+de frissonner. Cela etait rare, parce que l'on ne change pas
+subitement tout l'esprit d'un siecle; mais quand cela arrivait, les
+applaudissements etaient frenetiques; il semblait que, subjugues alors
+par son genie, les Parisiens voulussent expier toutes leurs injustices.
+Moi, je croyais plutot que cet homme avait par instants une puissance
+surnaturelle, et que ses plus amers contempteurs se sentaient entraines
+a le faire triompher malgre eux. En verite, dans ces moments-la la salle
+de la Comedie-Francaise semblait frappee de delire, et en sortant on se
+regardait tout etonne d'avoir applaudi Lelio. Pour moi, je me livrais
+alors a mon emotion; je criais, je pleurais, je le nommais avec passion,
+je l'appelais avec folie; ma faible voix se perdait heureusement dans le
+grand orage qui eclatait autour de moi.
+
+D'autres fois on le sifflait dans des situations ou il me semblait
+sublime, et je quittais le spectacle avec rage. Ces jours-la etaient les
+plus dangereux pour moi. J'etais violemment tentee d'aller le trouver,
+de pleurer avec lui, de maudire le siecle et de le consoler en lui
+offrant mon enthousiasme et mon amour.
+
+Un soir que je sortais par le passage derobe ou j'etais admise, je vis
+passer rapidement devant moi un homme petit et maigre qui se dirigeait
+vers la rue. Un machiniste lui ota son chapeau en lui disant: "Bonsoir,
+monsieur Lelio." Aussitot, avide de regarder de pres cet homme
+extraordinaire, je m'elance sur ses traces, je traverse la rue, et sans
+me soucier du danger auquel je m'expose, j'entre avec lui dans un cafe.
+Heureusement c'etait un cafe borgne, ou je ne devais rencontrer aucune
+personne de mon rang.
+
+Quand, a la clarte d'un mauvais lustre enfume, j'eus jete les yeux sur
+Lelio, je crus m'etre trompee et avoir suivi un autre que lui. Il avait
+au moins trente-cinq ans: il etait jaune, fletri, use; il etait mal mis;
+il avait l'air commun; il parlait d'une voix rauque et eteinte, donnait
+la main a des pleutres, avalait de l'eau-de-vie et jurait horriblement.
+Il me fallut entendre prononcer plusieurs fois son nom pour m'assurer
+que c'etait bien la le dieu du theatre et l'interprete du grand
+Corneille. Je ne retrouvais plus rien en lui des charmes qui m'avaient
+fascinee, pas meme son regard si noble, si ardent et si triste. Son
+oeil etait morne, eteint, presque stupide; sa prononciation accentuee
+devenait ignoble en s'adressant au garcon de cafe, en parlant de jeu,
+de cabaret et de filles. Sa demarche etait lache, sa tournure sale, ses
+joues mal essuyees de fard. Ce n'etait plus Hippolyte, c'etait Lelio. Le
+temple etait vide et pauvre; l'oracle etait muet; le dieu s'etait fait
+homme; pas meme homme, comedien.
+
+Il sortit, et je restai longtemps stupefaite a ma place, ne songeant
+point a avaler le vin chaud epice que j'avais demande pour me donner un
+air cavalier. Quand je m'apercus du lieu ou j'etais et des regards qui
+s'attachaient sur moi, la peur me prit; c'etait la premiere fois de
+ma vie que je me trouvais dans une situation si equivoque et dans un
+contact si direct avec des gens de cette classe; depuis, l'emigration
+m'a bien aguerrie a ces inconvenances de position.
+
+Je me levai et j'essayai de fuir, mais j'oubliai de payer. Le garcon
+courut apres moi. J'eus une honte effroyable; il fallut rentrer,
+m'expliquer au comptoir, soutenir tous les regards mefiants et moqueurs
+diriges sur moi. Quand je fus sortie, il me sembla qu'on me suivait. Je
+cherchai vainement un fiacre pour m'y jeter, il n'y en avait plus devant
+la Comedie; Des pas lourds se faisaient entendre toujours sur les miens.
+Je me retournai en tremblant; je vis un grand escogriffe que j'avais
+remarque dans un coin du cafe, et qui avait bien l'air d'un mouchard ou
+de quelque chose de pis. Il me parla; je ne sais pas ce qu'il me dit,
+la frayeur m'otait l'intelligence; cependant j'eus assez de presence
+d'esprit pour m'en debarrasser. Transformee tout d'un coup en heroine
+par ce courage que donne la peur, je lui allongeai rapidement un coup de
+canne dans la figure, et, jetant aussitot la canne pour mieux courir,
+tandis qu'il restait etourdi de mon audace, je pris ma course, legere
+comme un trait, et ne m'arretai que chez Florence. Quand je m'eveillai
+le lendemain a midi dans mon lit a rideaux ouates et a chapiteaux de
+plumes roses, je crus avoir fait un reve, et j'eprouvai de ma deception
+et de mon aventure de la veille une grande mortification. Je me crus
+serieusement guerie de mon amour, et j'essayai de m'en feliciter; mais
+ce fut en vain. J'en eprouvais un regret mortel; l'ennui retombait sur
+ma vie, tout se desenchantait. Ce jour-la je mis Larrieux a la porte.
+
+Le soir arriva et ne m'apporta plus ces agitations bienfaisantes des
+autres soirs. Le monde me sembla insipide. J'allai a l'eglise; j'ecoutai
+la conference, resolue a me faire devote; je m'y enrhumai: j'en revins
+malade.
+
+Je gardai le lit plusieurs jours. La comtesse de Ferrieres vint me voir,
+m'assura que je n'avais point de fievre, que le lit me rendait malade,
+qu'il fallait me distraire, sortir, aller a la Comedie. Je crois qu'elle
+avait des vues sur Larrieux, et qu'elle voulait ma mort.
+
+Il en arriva autrement; elle me forca d'aller avec elle voir jouer
+_Cinna_. "Vous ne venez plus au spectacle, me disait-elle; c'est la
+devotion et l'ennui qui vous minent. Il y a longtemps que vous n'avez
+vu Lelio; il a fait des progres; on l'applaudit quelquefois maintenant;
+j'ai dans l'idee qu'il deviendra supportable."
+
+Je ne sais comment je me laissai entrainer. Au reste, desenchantee de
+Lelio comme je l'etais, je ne risquais plus de me perdre en affrontant
+ses seductions en public. Je me parai excessivement, et j'allai en
+grande loge d'avant-scene braver un danger auquel je ne croyais plus.
+
+Mais le danger ne fut jamais plus imminent. Lelio fut sublime, et je
+m'apercus que jamais je n'en avais ete plus eprise. L'aventure de la
+veille ne me paraissait plus qu'un reve; il ne se pouvait pas que Lelio
+fut autre qu'il ne me paraissait sur la scene. Malgre moi, je retombai
+dans toutes les agitations terribles qu'il savait me communiquer. Je
+fus forcee de couvrir mon visage en pleurs de mon mouchoir; dans mon
+desordre, j'effacai mon rouge, j'enlevai mes mouches, et la comtesse
+de Ferrieres m'engagea a me retirer au fond de ma loge, parce que mon
+emotion faisait evenement dans la salle. Heureusement j'eus l'adresse de
+faire croire que tout cet attendrissement etait produit par le jeu de
+mademoiselle Hippolyte Clairon. C'etait, a mon avis, une tragedienne
+bien froide et bien compassee, trop superieure peut-etre, par son
+education et son caractere, a la profession du theatre comme on
+l'entendait alors; mais la maniere dont elle disait _Tout beau_, dans
+_Cinna_, lui avait fait une reputation de haut lieu.
+
+Il est vrai de dire que, lorsqu'elle jouait avec Lelio, elle devenait
+tres-superieure a elle-meme. Quoiqu'elle affichat aussi un mepris de bon
+ton pour sa methode, elle subissait l'influence de son genie sans s'en
+apercevoir, et s'inspirait de lui lorsque la passion les mettait en
+rapport sur la scene.
+
+Ce soir-la Lelio me remarqua, soit pour ma parure, soit pour mon
+emotion; car je le vis se pencher, dans un instant ou il etait hors
+de scene, vers un des hommes qui etaient assis a cette epoque sur le
+theatre, et lui demander mon nom. Je compris cela a la maniere dont
+leurs regards me designerent. J'en eus un battement de coeur qui faillit
+m'etouffer, et je remarquai que dans le cours de la piece les yeux de
+Lelio se dirigerent plusieurs fois de mon cote. Que n'aurais-je pas
+donne pour savoir ce que lui avait dit de moi le chevalier de Bretillac,
+celui qu'il avait interroge, et qui, en me regardant, lui avait parle a
+plusieurs reprises! La figure de Lelio, forcee de rester grave pour ne
+pas deroger a la dignite de son role, n'avait rien exprime qui put me
+faire deviner le genre de renseignements qu'on lui donnait sur mon
+compte. Je connaissais du reste fort peu ce Bretillac; je n'imaginais
+pas ce qu'il avait pu dire de moi en bien ou en mal.
+
+De ce soir seulement je compris l'espece d'amour qui m'enchainait a
+Lelio: c'etait une passion tout intellectuelle, toute romanesque. Ce
+n'etait pas lui que j'aimais, mais le heros des anciens jours qu'il
+savait representer; ces types de franchise, de loyaute et de tendresse a
+jamais perdus revivaient en lui, et je me trouvais avec lui et par lui
+reportee a une epoque de vertus desormais oubliees. J'avais l'orgueil de
+penser qu'en ces jours-la je n'eusse pas ete meconnue et diffamee, que
+mon coeur eut pu se donner, et que je n'eusse pas ete reduite a aimer un
+fantome de comedie. Lelio n'etait pour moi que l'ombre du Cid, que le
+representant de l'amour antique et chevaleresque dont on se moquait
+maintenant en France. Lui, l'homme, l'histrion, je ne le craignais
+guere, je l'avais vu; je ne pouvais l'aimer qu'en public. Mon Lelio a
+moi, c'etait un etre factice que je ne pouvais plus saisir des qu'on
+eloignait le lustre de la Comedie. Il lui fallait l'illusion de la
+scene, le reflet des quinquets, le fard du costume pour etre celui que
+j'aimais. En depouillant tout cela, il rentrait pour moi dans le neant;
+comme une etoile il s'effacait a l'eclat du jour. Hors les planches il
+ne me prenait plus la moindre envie de le voir, et meme j'en eusse ete
+desesperee. C'eut ete pour moi comme de contempler un grand homme reduit
+a un peu de cendre dans un vase d'argile.
+
+Mes frequentes absences aux heures ou j'avais l'habitude de recevoir
+Larrieux, et surtout mon refus formel d'etre desormais sur un autre pied
+avec lui que sur celui de l'amitie, lui inspirerent un acces de jalousie
+mieux fonde, je l'avoue, qu'aucun de ceux qu'il eut ressentis. Un soir
+que j'allais aux Carmelites dans l'intention de m'en echapper par
+l'autre issue, je m'apercus qu'il me suivait, et je compris qu'il serait
+desormais presque impossible de lui cacher mes courses nocturnes. Je
+pris donc le parti d'aller publiquement au theatre. J'acquis peu a peu
+l'hypocrisie necessaire pour renfermer mes impressions, et d'ailleurs je
+me mis a professer hautement pour Hippolyte Clairon une admiration
+qui pouvait donner le change sur mes veritables sentiments. J'etais
+desormais plus genee; forcee comme je l'etais de m'observer
+attentivement, mon plaisir etait moins vif et moins profond. Mais de
+cette situation il en naquit une autre qui etablit une compensation
+rapide. Lelio me voyait, il m'observait; ma beaute l'avait frappe, ma
+sensibilite le flattait. Ses regards avaient peine a se detacher de moi.
+Quelquefois il en eut des distractions qui mecontenterent le public.
+Bientot il me fut impossible de m'y tromper; il m'aimait a en perdre la
+tete.
+
+Ma loge ayant semble faire envie a la princesse de Vaudemont, je la lui
+avais cedee pour en prendre une plus petite, plus enfoncee et mieux
+situee. J'etais tout a fait sur la rampe, je ne perdais pas un regard
+de Lelio, et les siens pouvaient m'y chercher sans me compromettre.
+D'ailleurs, je n'avais meme plus besoin de ce moyen pour correspondre
+avec toutes ses sensations: dans le son de sa voix, dans les soupirs de
+son sein, dans l'accent qu'il donnait a certains vers, a certains mots,
+je comprenais qu'il s'adressait a moi. J'etais la plus fiere et la plus
+heureuse des femmes; car a ces heures-la ce n'etait pas du comedien,
+c'etait du heros que j'etais aimee.
+
+Eh bien! apres deux annees d'un amour que j'avais nourri inconnu et
+solitaire au fond de mon ame, trois hivers s'ecoulerent encore sur cet
+amour desormais partage sans que jamais mon regard donnat a Lelio le
+droit d'esperer autre chose que ces rapports intimes et mysterieux. J'ai
+su depuis que Lelio m'avait souvent suivie dans les promenades; je ne
+daignai pas l'apercevoir ni le distinguer dans la foule, tant j'etais
+peu avertie par le desir de le distinguer hors du theatre. Ces cinq
+annees sont les seules que j'aie vecu sur quatre-vingts.
+
+Un jour enfin je lus dans le Mercure de France le nom d'un nouvel acteur
+engage a la Comedie-Francaise, a la place de Lelio, qui partait pour
+l'etranger. Cette nouvelle fut un coup mortel pour moi; je ne concevais
+point comment je pourrais vivre desormais sans cette emotion, sans cette
+existence de passion et d'orage. Cela fit faire a mon amour un progres
+immense et faillit me perdre.
+
+Desormais je ne me combattis plus pour etouffer des sa naissance toute
+pensee contraire a la dignite de mon rang. Je ne m'applaudis plus de
+ce qu'etait reellement Lelio. Je souffris, je murmurai en secret de
+ce qu'il n'etait point ce qu'il paraissait etre sur les planches, et
+j'allai jusqu'a le souhaiter beau et jeune comme l'art le faisait chaque
+soir, afin de pouvoir lui sacrifier tout l'orgueil de mes prejuges et
+toutes les repugnances de mon organisation. Maintenant que j'allais
+perdre cet etre moral qui remplissait depuis si longtemps mon ame, il
+me prenait envie de realiser tous mes reves et d'essayer de la vie
+positive, sauf a detester ensuite et la vie, et Lelio, et moi-meme.
+
+J'en etais a ces irresolutions, lorsque je recus une lettre d'une
+ecriture inconnue; c'est la seule lettre d'amour que j'aie conservee
+parmi les mille protestations ecrites de Larrieux et les mille
+declarations parfumees de cent autres. C'est qu'en effet c'est la seule
+lettre d'amour que j'aie recue."
+
+La marquise s'interrompit, se leva, alla ouvrir d'une main assuree
+un coffre de marqueterie, et en tira une lettre bien froissee, bien
+amincie, que je lus avec peine.
+
+"MADAME,
+
+"Je suis moralement sur que cette lettre ne vous inspirera que du
+mepris; vous ne la trouverez meme pas digne de votre colere. Mais
+qu'importe a l'homme qui tombe dans un abime une pierre de plus ou de
+moins dans le fond? Vous me considererez comme un fou, et vous ne vous
+tromperez pas. Eh bien vous me plaindrez peut-etre en secret, car vous
+ne pourrez pas douter de ma sincerite. Quelque humble que la piete vous
+ait faite, vous comprendrez peut-etre l'etendue de mon desespoir; vous
+devez savoir deja, Madame, ce que vos yeux peuvent faire de mal et de
+bien.
+
+"Eh bien! dis-je, si j'obtiens de vous une seule pensee de compassion,
+si ce soir, a l'heure avidement appelee ou chaque soir je recommence
+a vivre, j'apercois sur vos traits une-legere expression de pitie, je
+partirai moins malheureux; j'emporterai de France un souvenir qui me
+donnera peut-etre la force de vivre ailleurs et d'y poursuivre mon
+ingrate et penible carriere.
+
+"Mais vous devez le savoir deja, Madame: il est impossible que mon
+trouble, mon emportement, mes cris de colere et de desespoir ne m'aient
+pas trahi vingt fois sur la scene. Vous n'avez pas pu allumer tous ces
+feux sans avoir un peu la conscience de ce que vous faisiez. Ah! vous
+avez peut-etre joue comme le tigre avec sa proie, vous vous etes fait un
+amusement peut-etre de mes tourments et de mes folies.
+
+"Oh! non: c'est trop de presomption. Non, Madame, je ne le crois pas;
+vous n'y avez jamais songe. Vous etes sensible aux vers du grand
+Corneille, vous vous identifiez avec les nobles passions de la tragedie:
+voila tout. Et moi, insense, j'ai ose croire que ma voix seule eveillait
+quelquefois vos sympathies, que mon coeur avait un echo dans le votre,
+qu'il y avait entre vous et moi quelque chose de plus qu'entre moi et le
+public. Oh! c'etait une insigne, mais bien douce folie! Laissez-la-moi,
+Madame; que vous importe? Craindriez-vous que j'allasse m'en vanter? De
+quel droit pourrais-je le faire, et quel titre aurais-je pour etre cru
+sur ma parole? Je ne ferais que me livrer a la risee des gens senses.
+Laissez-la-moi, vous dis-je, cette conviction que j'accueille en
+tremblant et qui m'a donne plus de bonheur a elle seule que la severite
+du public envers moi ne m'a donne de chagrin. Laissez-moi vous benir,
+vous remercier a genoux de cette sensibilite que j'ai decouverte dans
+votre ame et que nulle autre ame ne m'a accordee, de ces larmes que je
+vous ai vue verser sur mes malheurs de theatre, et qui ont souvent porte
+mes inspirations jusqu'au delire; de ces regards timides qui, je l'ai
+cru du moins, cherchaient a me consoler des froideurs de mon auditoire.
+
+"Oh! pourquoi etes-vous nee dans l'eclat et dans le faste! pourquoi ne
+suis-je qu'un pauvre artiste sans gloire et sans nom! Que n'ai-je la
+faveur du public et la richesse d'un financier a troquer contre un
+nom, contre un de ces titres que jusqu'ici j'ai dedaignes, et qui me
+permettraient peut-etre d'aspirer a vous! Autrefois je preferais la
+distinction du talent a toute autre; je me demandais a quoi bon etre
+chevalier ou marquis, si ce n'est pour etre sot, fat et impertinent; je
+haissais l'orgueil des grands, et je me croyais assez venge de leurs
+dedains si je m'elevais au-dessus d'eux par mon genie.
+
+"Chimeres et deceptions! mes forces ont trahi mon ambition insensee.
+Je suis reste obscur; j'ai fait pis, j'ai frise le succes, et je l'ai
+laisse echapper. Je croyais me sentir grand, et on m'a jete dans la
+poussiere; je m'imaginais toucher au sublime, on m'a condamne au
+ridicule. La destinee m'a pris avec mes reves demesures et mon ame
+audacieuse, et elle m'a brise comme un roseau! Je suis un homme bien
+malheureux!
+
+"Mais la plus grande de mes folies, c'est d'avoir jete mes regards au
+dela de cette rampe de quinquets qui trace une ligne invincible entre
+moi et le reste de la societe. C'est pour moi le cercle de Popilius.
+J'ai voulu le franchir! J'ai ose avoir des yeux, moi comedien, et les
+arreter sur une belle femme! sur une femme si jeune, si noble, si
+aimante et placee si haut! car vous etes tout cela, Madame, je le sais.
+Le monde vous accuse de froideur et de devotion outree, moi seul je
+vous juge et je vous connais. Un seul de vos sourires, une seule de vos
+larmes, ont suffi pour dementir les fables stupides qu'un chevalier de
+Bretillac m'a debitees contre vous.
+
+"Mais quelle destinee est donc aussi la votre! Quelle etrange fatalite
+pese donc sur vous comme sur moi pour qu'au sein d'un monde si brillant
+et qui se dit si eclaire, vous n'ayez trouve pour vous rendre justice
+que le coeur d'un pauvre comedien? Eh bien! rien ne m'otera cette pensee
+triste et consolante; c'est que, si nous etions nes sur le meme echelon
+de la societe, vous n'auriez pas pu m'echapper, quels qu'eussent ete mes
+rivaux, quelle que soit ma mediocrite. Il aurait fallu vous rendre a une
+verite, c'est qu'il y a en moi quelque chose de plus grand que leurs
+fortunes et leurs titres, la puissance de vous Aimer.
+
+"LELIO."
+
+Cette lettre, continua la marquise, etrange pour le temps ou elle fut
+ecrite, me sembla, malgre quelques souvenirs de declamation racinienne
+qui percent dans le commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvai
+un sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversee.
+Le reste de fierte qui combattait en moi s'evanouit. J'eusse donne tous
+mes jours pour une heure d'un pareil amour.
+
+Je ne vous raconterai pas mes anxietes, mes fantaisies, mes terreurs;
+moi-meme je ne pourrais en retrouver le fil et la liaison. Je repondis
+quelques mots que voici, autant que je me les rappelle:
+
+"Je ne vous accuse pas, Lelio, j'accuse la destinee; je ne vous plains
+pas seul, je me plains aussi. Pour aucune raison d'orgueil, de prudence
+ou de pruderie, je ne voudrais vous retirer la consolation de vous
+croire distingue de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule que j'aie a
+vous offrir. Je ne puis jamais consentir a vous voir."
+
+Le lendemain je recus un billet que je lus a la hate, et que j'eus
+a peine le temps de jeter au feu pour le derober a Larrieux, qui me
+surprit occupee a le lire. Il etait a peu pres concu en ces termes:
+
+"Madame, il faut que je vous parle ou que je meure. Une fois, une seule
+fois, une heure seulement, si vous voulez. Que craignez-vous donc d'une
+entrevue, puisque vous vous fiez a mon honneur et a ma discretion?
+Madame, je sais qui vous etes; je connais l'austerite de vos moeurs, je
+connais votre piete, je connais meme vos sentiments pour le vicomte de
+Larrieux. Je n'ai pas la sottise d'esperer de vous autre chose qu'une
+parole de pitie; mais il faut qu'elle tombe de vos levres sur moi. Il
+faut que mon coeur la recueille et l'emporte, ou il faut que mon coeur
+se brise.
+
+"LELIO."
+
+Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse confiance est
+glorieuse dans le danger, que je n'eus pas un instant la crainte d'etre
+raillee par un impudent libertin. Je crus religieusement a l'humble
+sincerite de Lelio. D'ailleurs j'etais payee pour avoir confiance en
+ma force; je resolus de le voir. J'avais completement oublie sa figure
+fletrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais plus de lui
+que le prestige de son genie, son style et son amour. Je lui repondis:
+
+"Je vous verrai; trouvez un lieu sur; mais n'esperez de moi que ce que
+vous demandez. J'ai foi en vous comme en Dieu. Si vous cherchiez a en
+abuser, vous seriez un miserable, et je ne vous craindrais pas."
+
+<b>REPONSE.</b> "Votre confiance vous sauverait du dernier des
+scelerats. Vous verrez, Madame, que Lelio n'en est pas indigne. Le duc
+de *** a eu la bonte de me proposer souvent sa maison de la rue de
+Valois; qu'en aurais-je fait? Il y a trois ans qu'il n'existe plus pour
+moi qu'une femme sous le ciel. Daignez etre au rendez-vous au sortir de
+la comedie."
+
+Suivaient les indications de lieu.
+
+Je recus ce billet a quatre heures. Toute cette negociation s'etait
+passee dans l'espace d'un jour. J'avais employe cette journee a
+parcourir mes appartements comme une personne privee de raison; j'avais
+la fievre. Cette rapidite d'evenements et de decisions, contraires a
+cinq ans de resolutions, m'emportait comme un reve; et quand j'eus pris
+le dernier parti, quand je vis que je m'etais engagee et qu'il n'etait
+plus temps de reculer, je tombai accablee sur mon ottomane, ne respirant
+plus et voyant ma chambre tourner sous mes pieds.
+
+Je fus serieusement incommodee; il fallut envoyer chercher un chirurgien
+qui me saigna. Je defendis a mes gens de dire un mot a qui que ce fut
+de mon indisposition; je craignais les importunites des donneurs de
+conseils, et je ne voulais pas qu'on m'empechat de sortir le soir. En
+attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je defendis ma porte meme
+a M. de Larrieux.
+
+La saignee m'avait physiquement soulagee en m'affaiblissant. Je tombai
+dans un grand accablement d'esprit; toutes mes illusions s'envolerent
+avec l'excitation de la fievre. Je retrouvai la raison et la memoire; je
+me rappelai la terrible deception du cafe, la miserable allure de Lelio;
+je m'appretai a rougir de ma folie, a tomber du faite de mes chimeres
+dans une plate et ignoble realite. Je ne pouvais plus comprendre comment
+je m'etais decidee a troquer cette heroique et romanesque tendresse
+contre le degout qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait tous
+mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de ce que j'avais fait; je
+pleurai mes enchantements, ma vie d'amour, et l'avenir de satisfaction
+pure et intime que j'allais renverser. Je pleurai surtout Lelio, qu'en
+le voyant j'allais perdre a jamais, que j'avais eu tant de bonheur a
+aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer dans quelques
+heures.
+
+Dans mon chagrin je me tordis les bras avec force; ma saignee se
+rouvrit, le sang coula avec abondance; je n'eus que le temps de sonner
+ma femme de chambre qui me trouva evanouie dans mon lit. Un profond et
+lourd sommeil, contre lequel je luttai vainement, s'empara de moi. Je ne
+revai point, je ne souffris point, je fus comme morte pendant quelques
+heures. Quand j'ouvris les yeux ma chambre etait sombre, mon hotel
+silencieux; ma suivante dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je
+restai quelque temps dans un etat d'engourdissement et de faiblesse qui
+ne me permettait pas un souvenir, pas une pensee. Tout d'un coup la
+memoire me revient; je me demande si l'heure et le jour du rendez-vous
+sont passes, si j'ai dormi une heure ou un siecle, s'il fait jour ou
+nuit, si mon manque de parole n'a pas tue Lelio, s'il est temps encore.
+J'essaie de me lever, mes forces s'y refusent; je lutte quelques
+instants comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble toute ma volonte,
+je l'appelle au secours de mes membres accables. Je m'elance sur le
+parquet; j'entr'ouvre mes rideaux; je vois briller la lune sur les
+arbres de mon jardin; je cours a la pendule, elle marque dix heures. Je
+saute sur ma femme de chambre, je la secoue, je l'eveille en sursaut:
+"Quinette, quel jour sommes-nous?" Elle quitte sa chaise en criant
+et veut fuir, car elle me croit dans le delire; je la retiens, je la
+rassure; j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie
+Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde avec stupeur. Enfin elle
+se convainc que j'ai toute ma tete; elle transmet mon ordre et s'apprete
+a m'habiller.
+
+Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes habits; je ne
+placai dans mes cheveux aucun ornement; je refusai de mettre du rouge.
+Je voulais avant tout inspirer a Lelio l'estime et le respect, qui
+m'etaient plus precieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment
+de plaisir lorsque Quinette, etonnee de tout ce qui me passait par
+l'esprit, me dit, en me regardant de la tete aux pieds: "En verite,
+Madame, je ne sais pas comment vous faites; vous n'avez qu'une simple
+robe blanche sans queue et sans panier; vous etes malade et pale comme
+la mort; vous n'avez pas seulement voulu mettre une mouche; eh bien! je
+veux mourir si je vous ai jamais vue aussi belle que ce soir. Je plains
+les hommes qui vous regarderont!
+
+--Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette?
+
+--Helas! madame la marquise, je demande tous les jour au ciel de le
+devenir comme vous; mais jusqu'ici...
+
+--Allons, ingenue, donne-moi mon mantelet et mon manchon.
+
+A minuit j'etais a la maison de la rue de Valois. J'etais soigneusement
+voilee. Une espece de valet de chambre vint me recevoir; c'etait le seul
+hote visible de cette mysterieuse demeure. Il me conduisit a travers les
+detours d'un sombre jardin jusqu'a un pavillon enseveli dans l'ombre et
+le silence. Apres avoir depose dans le vestibule sa lanterne de soie
+verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement obscur et profond, me
+montra d'un geste respectueux et d'un air impassible le rayon de lumiere
+qui arrivait du fond de l'enfilade, et me dit a voix basse, comme s'il
+eut craint d'eveiller les echos endormis: "Madame est seule, personne
+n'est encore arrive. Madame trouvera dans le salon d'ete une sonnette a
+laquelle je repondrai si elle a besoin de quelque chose." Et il disparut
+comme par enchantement, en refermant la porte sur moi.
+
+Il me prit une peur horrible; je craignis d'etre tombee dans un
+guet-apens. Je le rappelai. Il parut aussitot; son air solennellement
+bete me rassura. Je lui demandai quelle heure il etait; je le savais
+fort bien: j'avais fait sonner plus de dix fois ma montre dans la
+voiture. "Il est minuit, repondit-il sans lever les yeux sur moi." Je
+vis que c'etait un homme parfaitement instruit des devoirs de sa charge.
+Je me decidai a penetrer jusqu'au salon d'ete, et je me convainquis de
+l'injustice de mes craintes en voyant toutes les portes qui donnaient
+sur le jardin fermees seulement par des portieres de soie peinte a
+l'orientale. Rien n'etait delicieux comme ce boudoir, qui n'etait, a
+vrai dire, qu'un salon de musique, le plus honnete du monde. Les murs
+etaient de stuc blanc comme la neige, les cadres des glaces en argent
+mat; des instruments de musique, d'une richesse extraordinaire, etaient
+epars sur des meubles de velours blanc a glands de perles. Toute la
+lumiere arrivait du haut, mais cachee par des feuilles d'albatre, qui
+formaient comme un plafond a la rotonde. On aurait pu prendre cette
+clarte mate et douce pour celle de la lune. J'examinai avec curiosite,
+avec interet, cette retraite, a laquelle mes souvenirs ne pouvaient rien
+comparer. C'etait et ce fut la seule fois de ma vie que je mis le pied
+dans une petite maison; mais soit que ce ne fut pas la piece destinee
+a servir de temple aux galants mysteres qui s'y celebraient, soit que
+Lelio en eut fait disparaitre tout objet qui eut pu blesser ma vue et
+me faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune des
+repugnances que j'avais senties en y entrant. Une seule statue de marbre
+blanc en decorait le milieu; elle etait antique, et representait Isis
+voilee, avec un doigt sur ses levres. Les glaces qui nous refletaient,
+elle et moi, pales et vetues de blanc, et chastement drapees toutes
+deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer pour
+distinguer sa forme de la mienne.
+
+Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et delicieux a la fois, fut
+interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se referma; des pas legers
+firent doucement craquer les parquets. Je tombai sur un fauteuil, plus
+morte que vive; j'allais voir Lelio de pres, hors du theatre. Je fermai
+les yeux, et je lui dis interieurement adieu avant de les rouvrir.
+
+Mais quelle fut ma surprise! Lelio etait beau comme les anges; il
+n'avait pas pris le temps d'oter son costume de theatre: c'etait le plus
+elegant que je lui eusse vu. Sa taille, mince et souple, etait serree
+dans un pourpoint espagnol de satin blanc. Ses noeuds d'epaule et de
+jarretiere etaient en ruban rouge-cerise; un court manteau, de meme
+couleur, etait jete sur son epaule. Il avait une enorme fraise de point
+d'Angleterre, les cheveux courts et sans poudre; une toque ombragee de
+plumes blanches se balancait sur son front, ou brillait une rosace de
+diamants. C'etait dans ce costume qu'il venait de jouer le role de don
+Juan du _Festin de Pierre_. Jamais je ne l'avais vu aussi beau, aussi
+jeune, aussi poetique, que dans ce moment. Velasquez se fut prosterne
+devant un tel modele.
+
+Il se mit a mes genoux. Je ne pus m'empecher de lui tendre la main. Il
+avait l'air si craintif et si soumis! Un homme epris au point d'etre
+timide devant une femme, c'etait si rare dans ce temps-la! et un homme
+de trente-cinq ans, un comedien!
+
+N'importe: il me sembla, il me semble encore qu'il etait dans toute la
+fraicheur de l'adolescence. Sous ces blancs habits, il ressemblait a
+un jeune page; son front avait toute la purete, son coeur agite toute
+l'ardeur d'un premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers
+devorants. Alors je devins folle; j'attirai sa tete sur mes genoux; je
+caressai son front brulant, ses cheveux rudes et noirs, son cou brun,
+qui se perdait dans la molle blancheur de sa collerette, et Lelio ne
+s'enhardit point. Tous ses transports se concentrerent dans son coeur;
+il se mit a pleurer comme une femme. Je fus inondee de ses sanglots.
+
+Oh! je vous avoue que j'y melai les miens avec delices. Je le forcai de
+relever sa tete et de me regarder. Qu'il etait beau, grand Dieu! Que ses
+yeux avaient d'eclat et de tendresse! Que son ame vraie et chaleureuse
+pretait de charmes aux defauts meme de sa figure et aux outrages des
+veilles et des annees! Oh! la puissance de l'ame! qui n'a pas compris
+ses miracles n'a jamais aime! En voyant des rides prematurees a son beau
+front, de la langueur a son sourire, de la paleur a ses levres, j'etais
+attendrie; j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les degouts et
+les travaux de sa vie. Je m'identifiais a toutes ses peines, meme a
+celles de son long amour sans espoir pour moi, et je n'avais plus qu'une
+volonte, celle de reparer le mal qu'il avait souffert.
+
+"Mon cher Lelio, mon grand Rodrigue, mon beau don Juan! lui disais-je
+dans mon egarement." Ses regards me brulaient. Il me parla, il me
+raconta toutes les phases, tous les progres de son amour; il me dit
+comment, d'un histrion aux moeurs relachees, j'avais fait de lui un
+homme ardent et vivace, comme je l'avais eleve a ses propres yeux, comme
+je lui avais rendu le courage et les illusions de la jeunesse; il me
+dit son respect, sa veneration pour moi, son mepris pour les sottes
+forfanteries de l'amour a la mode; il me dit qu'il donnerait tous les
+jours qui lui restaient a vivre pour une heure passee dans mes bras,
+mais qu'il sacrifierait cette heure-la et tous les jours a la crainte de
+m'offenser. Jamais eloquence plus penetrante n'entraina le coeur
+d'une femme; jamais le tendre Racine ne fit parler l'amour avec cette
+conviction, cette poesie et cette force. Tout ce que la passion peut
+inspirer de delicat et de grave, de suave et d'impetueux, ses paroles,
+sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission me l'apprirent. Helas!
+s'abusait-il lui-meme? jouait-il la comedie?
+
+--Je ne le crois certainement pas," m'ecriai-je en regardant la
+marquise. Elle semblait rajeunir en parlant et depouiller ses cent ans,
+comme la fee Urgele. Je ne sais qui a dit que le coeur d'une femme n'a
+point de rides.
+
+"Ecoutez la fin, me dit-elle. Brulee, egaree, perdue par tout ce qu'il
+me disait, je jetai mes deux bras autour de lui, je frissonnai en
+touchant le satin de son habit, en respirant le parfum de ses cheveux.
+Ma tete s'egara. Tout ce que j'ignorais, tout ce que je croyais etre
+incapable de ressentir, se revela a moi; mais ce fut trop violent, je
+m'evanouis.
+
+Il me rappela a moi-meme par de prompt secours. Je le trouvai a mes
+pieds, plus timide, plus emu que jamais. "Ayez pitie de moi, me dit-il;
+tuez-moi, chassez-moi..." Il etait plus pale et plus mourant que moi.
+
+Mais toutes ces revolutions nerveuses que j'avais eprouvees dans le
+cours d'une si orageuse journee me faisaient rapidement passer d'une
+disposition a une autre. Ce rapide eclair d'une nouvelle existence avait
+pali; mon sang etait redevenu calme; les delicatesses du veritable amour
+reprirent le dessus.
+
+"Ecoutez, Lelio, lui dis-je, ce n'est point le mepris qui m'arrache a
+vos transports. Il se peut faire que j'aie toutes les susceptibilites
+qu'on nous inculque des l'enfance, et qui deviennent pour nous comme une
+seconde nature; mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir,
+puisque ma nature elle-meme vient d'etre transformee en une autre
+qui m'etait inconnue. Si vous m'aimez, aidez-moi a vous resister.
+Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction delicieuse de ne vous avoir
+aime qu'avec le coeur. Peut-etre, si je n'avais appartenu a personne, me
+donnerais-je a vous avec joie; mais sachez que Larrieux m'a profanee;
+sachez qu'entrainee par l'horrible necessite de faire comme tout le
+monde, j'ai subi les caresses d'un homme que je n'ai jamais aime; sachez
+que le degout que j'en ai ressenti a eteint chez moi l'imagination au
+point que je vous hairais peut-etre a present si j'avais succombe tout
+a l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez pur dans mon
+coeur et dans ma memoire. Separons-nous pour jamais, et emportons d'ici
+tout un avenir de pensees riantes et de souvenirs adores. Je jure,
+Lelio, que je vous aimerai jusqu'a la mort. Je sens que les glaces de
+l'age n'eteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de n'etre
+jamais a un autre homme apres vous avoir resiste. Cet effort ne me sera
+pas difficile, et vous pouvez me croire."
+
+Lelio se prosterna devant moi; il ne m'implora point, il ne me fit point
+de reproches; il me dit qu'il n'avait pas espere tout le bonheur que je
+lui avais donne, et qu'il n'avait pas le droit d'en exiger davantage.
+Cependant, en recevant ses adieux, son abattement et l'emotion de sa
+voix m'effrayerent. Je lui demandai s'il ne penserait pas a moi avec
+bonheur, si les extases de cette nuit ne repandraient pas leurs charmes
+sur tous ses jours, si ses peines passees et futures n'en seraient pas
+adoucies chaque fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et
+promettre tout ce que je voulus. Il tomba de nouveau a mes pieds, et
+baisa ma robe avec emportement. Je sentis que je chancelais; je lui fis
+un signe, et il s'eloigna. La voiture que j'avais fait demander arriva.
+L'intendant automate de ce sejour clandestin frappa trois coups en
+dehors pour m'avertir. Lelio se jeta devant la porte avec desespoir; il
+avait l'air d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il ceda. Alors
+je franchis la porte, et, comme il voulait me suivre, je lui montrai une
+chaise au milieu du salon, au dessous de la statue d'Isis. Il s'y assit.
+Un sourire passionne erra sur ses levres, ses yeux firent jaillir un
+dernier eclair de reconnaissance et d'amour. Il etait encore beau,
+encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de quelques pas, et au
+moment de le perdre pour jamais, je me retournai et jetai sur lui un
+dernier regard. Le desespoir l'avait brise. Il etait redevenu vieux,
+decompose, effrayant. Son corps semblait paralyse. Sa levre contractee
+essayait un sourire egare. Son oeil etait vitreux et terne: ce n'etait
+plus que Lelio, l'ombre d'un amant et d'un prince."
+
+La marquise fit une pause; puis, avec un sourire sombre et en se
+decomposant elle-meme comme une ruine qui s'ecroule, elle reprit:
+"Depuis ce moment je n'ai pas entendu parler de lui."
+
+La marquise fit une nouvelle pause plus longue que la premiere; mais
+avec cette terrible force d'ame que donnent l'effet des longues annees,
+l'amour obstine de la vie ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint
+gaie, et me dit en souriant: "Eh-bien! croirez-vous desormais a la vertu
+du dix-huitieme siecle?
+
+--Madame, lui repondis-je, je n'ai point envie d'en douter; cependant,
+si j'etais moins attendri, je vous dirais peut-etre que vous futes
+tres-bien avisee de vous faire saigner ce jour-la.
+
+--Miserables hommes! dit la marquise, vous ne comprenez rien a
+l'histoire du coeur."
+
+
+
+GEORGE SAND.
+
+FIN DE LA MARQUISE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Marquise, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE ***
+
+***** This file should be named 13025.txt or 13025.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/0/2/13025/
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
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+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
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+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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