diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:40:05 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:40:05 -0700 |
| commit | f483e8b8b6065415b184de2e33c1950aeffaa868 (patch) | |
| tree | 17b1d0dbcfc0b4b8fd501d660e4078a152448f76 /old/12489.txt | |
Diffstat (limited to 'old/12489.txt')
| -rw-r--r-- | old/12489.txt | 7132 |
1 files changed, 7132 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/12489.txt b/old/12489.txt new file mode 100644 index 0000000..1098abe --- /dev/null +++ b/old/12489.txt @@ -0,0 +1,7132 @@ +Project Gutenberg's L'art de la mise en scene, by L. Becq de Fouquieres + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'art de la mise en scene + Essai d'esthetique theatrale + +Author: L. Becq de Fouquieres + +Release Date: June 2, 2004 [EBook #12489] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART DE LA MISE EN SCENE *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team from images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +L. BECQ DE FOUQUIERES + + +L'ART DE LA MISE EN SCENE + +ESSAI D'ESTHETIQUE THEATRALE + + + +PARIS +G. CHARPENTIER ET Cie, EDITEURS + +1884 + + + +PREFACE + +Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur la mise en scene; c'est donc +sans fausse modestie que j'ai donne le titre d'_Essai_ a cette etude. +Ceux qui, apres moi, s'interesseront a ce sujet et voudront le traiter +de nouveau auront sans doute a combler quelques lacunes, a completer ou +a rectifier quelques-unes des theories exposees et peut-etre a pousser +plus loin et en differents sens leurs investigations. + +Au premier abord, le sujet parait simple et tres limite; mais plus on y +reflechit, plus il apparait tel qu'il est en realite, complexe et d'une +etendue infinie. Pour beaucoup de personnes il se resume dans une +question toute materielle; et la mise en scene se reduit au plus ou +moins de splendeur apportee a la representation d'un ouvrage dramatique, +au plus ou moins de richesse des costumes et a une plus ou moins +nombreuse figuration. Ce ne sont la cependant que les dehors les plus +apparents du sujet, car, en y regardant bien, la mise en scene se +confond presque avec l'art dramatique, et c'est dans le cerveau meme du +poete qu'il faudrait en commencer l'etude. + +Toutefois, il y a la une ligne de partage assez nettement tracee: d'un +cote, l'art dramatique, c'est-a-dire tout ce qui est l'oeuvre propre du +poete; de l'autre, la mise en scene, c'est-a-dire ce qui est l'oeuvre +commune de tous ceux qui, a un degre quelconque, concourent a la +representation. Sans doute ces deux arts se penetrent reciproquement. +Quand le poete se preoccupe de dispositions sceniques, qui ne se +deduisent pas necessairement des caracteres et des passions, il fait +de l'art theatral; quand un comedien met en relief certains sentiments +auxquels l'auteur n'avait pas tout d'abord accorde une importance +suffisante, il fait de l'art dramatique. Cependant, comme il est +necessaire que tout sujet soit delimite, je maintiendrai la distinction +au moins apparente qui separe l'art dramatique de l'art theatral. Cette +etude commence donc au moment ou le poete a termine son oeuvre. + +Ainsi limitee, elle est encore fort complexe; elle comprend la +recherche de l'effet general que doit produire la representation et la +determination des effets particuliers des actes et des tableaux, dans +lesquels se decomposent la piece. Il faut donc arreter le caractere +pittoresque de la decoration, son plus ou moins de relief et de +profondeur, etc. L'artiste charge d'executer une decoration en trace +d'abord une vue d'ensemble sur un plan vertical, qu'il suppose place +dans l'encadrement de la scene a la place du rideau. Ensuite il execute +la maquette, c'est-a-dire une reduction du decor tel qu'il doit etre +dispose sur le plan geometral. Le public a pu voir dans plusieurs +expositions quelques maquettes celebres, conservees a la bibliotheque de +l'Opera. Pendant que les peintres preparent et brossent les decors, on +monte la piece. L'operation preliminaire, qui est la distribution des +roles, est peut-etre la plus importante, car le succes definitif en +depend. Une fois les roles distribues, chaque acteur apprend le sien. La +conception et la composition d'un role imposent a l'acteur qui en est +charge un labeur considerable et un grand effort subjectif. Quand tous +les roles sont sus, on les assemble; alors commence le travail long et +minutieux des repetitions, car on se propose d'arriver a une harmonie +generale et a un ensemble, qui souvent, a defaut d'acteurs de premier +ordre, suffisent a assurer le succes. Tel role doit etre eteint, tel +autre doit etre au contraire plus accentue. En meme temps, on etudie +les mouvements sceniques; on determine les places successives que les +personnages doivent occuper les uns par rapport aux autres ou par +rapport a la decoration; on regle les entrees et les sorties, ce qui +exige parfois des remaniements dans le texte de la piece. Puis vient la +composition de la figuration, et son instruction orchestrique, s'il y a +lieu. Pendant le temps des repetitions, on confectionne les costumes, +dont les dessins exigent beaucoup de gout et demandent souvent de +longues recherches. Bientot, aux repetitions partielles succedent les +repetitions d'ensemble, ou tous les accessoires jouent le role qui +leur est assigne. La repetition generale a lieu en costume: c'est une +premiere anticipee. Enfin arrive le jour de la premiere representation, +qui delivre tout le personnel du theatre de l'anxiete finale et libere +auteur, directeur et acteurs d'un labeur ou commencaient a s'user les +meilleures volontes. + +Telle est l'esquisse sommaire du sujet complexe dont j'ai entrepris +l'etude. Si celle-ci devait etre poussee a fond, elle exigerait +plusieurs volumes, car elle comprendrait: l'architecture theatrale, la +peinture decorative, la science tres compliquee de la perspective, la +mecanique particuliere des machines, les applications de l'electricite, +la description des dessous, du cintre et des coulisses, le role de +ces differentes parties, la plantation des decors, la composition et +l'examen des magasins d'accessoires, puis les sciences de l'optique et +de l'acoustique, et enfin l'art sans limites precises du comedien, etc. + +De tout ce vaste ensemble, je ne retiendrai que l'ESTHETIQUE +THEATRALE, c'est-a-dire l'etude des principes et des lois generales ou +particulieres qui regissent la representation des oeuvres dramatiques et +concourent a la production du pathetique et du beau. + +Pour la composition de cet ouvrage, la division du sujet et la +repartition des matieres, j'avais le choix entre l'ordre historique et +l'ordre esthetique. Le premier exigeait que je suivisse pas a pas le +travail de la mise en scene, a partir du moment ou l'auteur depose +son manuscrit jusqu'au moment ou le rideau se leve pour la premiere +representation. J'ai prefere le second, qui va du general au particulier +et qui, des principes generaux, deduit les lois particulieres. Le +premier aurait ete preferable si cet ouvrage avait du etre anecdotique. + +Quant a la methode de travail qui a preside a l'elaboration de cette +etude, je crois devoir en dire ici quelques mots. La methode erudite +consiste a suivre chaque jour le mouvement litteraire, a noter les faits +a mesure qu'ils eveillent l'attention du public et les discussions +critiques auxquelles ils donnent lieu dans les journaux et dans les +revues; a extraire des ouvrages speciaux les remarques utiles a +l'eclaircissement du sujet; puis a classer les notes innombrables ainsi +accumulees, a les repartir en un certain nombre de chapitres et a relier +le tout au moyen des idees generales qui naissent du groupement des +faits. Cette methode implique l'indication de tous les emprunts qu'on +a pu faire, et la citation, de tous les auteurs dont on reproduit +integralement les idees. + +Il suffira au lecteur de feuilleter cet ouvrage sans notes et sans +references pour conclure que je n'ai pas employe cette methode. Il a +ete ecrit en effet d'un bout a l'autre sans le secours d'aucune note +et d'aucun livre, par la simple methode speculative. Chacune des deux +methodes que j'oppose l'une a l'autre a ses vertus et ses defauts: ce +n'est pas ici le lieu de les comparer entre elles. Si j'ai cru devoir +indiquer celle que j'ai suivie, c'est uniquement pour expliquer +l'absence absolue de citations et afin qu'on ne l'attribuat pas a un +dedain, qui ne serait nullement justifie, pour les travaux de tous ceux +qui, avant moi, ont etudie en artistes ou en critiques l'art de la mise +en scene. Pour etre accessible a un pareil sentiment, il faudrait ne pas +etre convaincu comme je le suis que l'esprit de l'homme doit la majeure +et la meilleure partie de ses creations en apparence les plus originales +a une collaboration incessante, quoique souvent insaisissable et +secrete. Pour moi, j'eprouve le plus vif plaisir a avouer ici la double +dette de reconnaissance que j'ai contractee. + +Suivant assidument les representations de la Comedie-Francaise, j'y +puise un enseignement dont le prix augmente chaque jour a mes yeux. +Depuis que mon attention s'est arretee sur la mise en scene, j'ai pu +admirer la science et le gout qui president a la composition artistique +des decorations, a la recherche des effets pittoresques ou grandioses, +au choix etudie des costumes, a la juste somptuosite des ameublements, +a l'instruction orchestrique de la figuration et a la merveilleuse +precision des jeux de scene. C'est cet art exquis, joint au labeur +consciencieux et a l'incomparable talent des comediens, qui fait de la +Comedie-Francaise la premiere ecole dramatique et theatrale de l'Europe, +c'est-a-dire du monde entier. Or, ce gout irreprochable et cette +science, qui s'appuie sur une longue experience, sont les deux qualites +maitresses de son administrateur actuel. Je suis donc heureux de saluer +ici M. Emile Perrin comme un des maitres de la mise en scene moderne. Si +cet ouvrage a quelque merite, il lui en est redevable en grande partie, +car c'est devant ses belles conceptions theatrales que j'ai pu apprecier +la portee artistique de la mise en scene et le role important qu'elle +est appelee a jouer dans l'art dramatique moderne. + +Par une rencontre piquante, c'est precisement a un adversaire de +M. Perrin que je me sens le devoir de payer ma seconde dette de +reconnaissance. On se rappelle la discussion recente qui, dans +un tournoi litteraire, a arme l'un contre l'autre M. Sarcey et +l'administrateur de la Comedie-Francaise, tous deux, au fond, amoureux +du meme objet, Tournoi heureusement sans fin, sans vainqueur ni vaincu, +et dont apres tout l'art fait son profit, car, a la lumiere qui jaillit +du choc de tels esprits, la verite trouve mieux son chemin qu'au milieu +du silence et de la nuit. + +Mais je ne puis taire que si M. Sarcey redige depuis plus de quinze ans +le feuilleton dramatique du _Temps_, je le lis assidument depuis le +meme nombre d'annees. Or, s'il m'eut ete impossible de designer avec +precision les idees que j'ai pu directement lui emprunter, j'ai la +conscience de beaucoup lui devoir, et d'avoir souvent, en le lisant, +senti ma pensee s'agiter a l'agitation intellectuelle de la sienne. +J'ai donc contracte vis-a-vis de lui une dette, dont je ne saurais +meconnaitre la valeur; et il m'est agreable d'avouer hautement +l'influence qu'a pu avoir sur mon oeuvre un des maitres incontestes de +la critique contemporaine. + +Je n'ai plus a ajouter que quelques mots explicatifs, pour clore +cette preface. Ayant senti la necessite d'appuyer d'un certain nombre +d'exemples l'exposition de mes idees, j'ai cru cependant devoir +me restreindre a ceux que je pouvais tirer des ouvrages modernes +representes depuis peu, ou des oeuvres classiques jouees le plus +recemment. Il etait necessaire, en effet, que le public eut encore +presents a la memoire les faits sur lesquels j'attire son attention. + +J'ai souvent employe l'expression de _metteur en scene_; mais la plupart +du temps c'est pour moi une expression complexe qui ne repond pas a une +personnalite distincte et a une fonction reelle. En parlant du travail +theatral, des decors, des jeux et des combinaisons sceniques, j'ai +d'ailleurs evite de me servir d'expressions techniques peu familieres +aux lecteurs. Par contre, chaque fois que j'ai du me servir de mots +appartenant a la langue esthetique ou psychologique, je me suis efforce +d'atteindre a la clarte par l'exactitude et la propriete des termes. + +Enfin, dirai-je pour terminer, j'ai rencontre comme cela etait fatal, la +theorie realiste ou naturaliste. Je ne me suis pas derobe a l'obligation +de la soumettre a l'analyse critique. Je l'ai fait sans idee preconcue +et sans aucun parti pris d'hostilite. On pourra trouver, je crois, que +le jugement que je porte sur cette ecole, sans etre complaisant, n'est +ni rigoureux ni injuste. Je n'ai eu d'ailleurs a examiner ses theories +qu'au point de vue particulier du theatre. + + + +L'ART DE LA MISE EN SCENE + + + +CHAPITRE PREMIER + +Le succes n'est pas la mesure de la valeur intrinseque d'une oeuvre +dramatique.--Les variations de l'art correspondent aux variations de +l'esprit. + + +J'examinerai tout d'abord la question de la mise en scene dans ses +termes les plus generaux, ce qui me permettra de formuler des lois +generales d'ou il sera ensuite plus facile de deduire les regles +particulieres. Je commencerai par rappeler cette verite universellement +admise et acceptee couramment comme un lieu commun: la valeur +intrinseque d'une oeuvre dramatique n'a pas toujours pour mesure la +valeur que lui attribuent les contemporains. + +Cette proposition ne peut rencontrer beaucoup de contradicteurs. Il +suffit de rappeler l'engouement peu justifie du public, a toutes les +epoques, pour tel poete ou pour telle oeuvre dramatique. Les exemples +que l'on pourrait citer sont innombrables. Si l'on dressait la liste de +tous les auteurs ayant joui d'une grande reputation de leur vivant et +ayant remporte de tres vifs succes au theatre, on pourrait constater +qu'il en est quelques-uns dont les noms ont disparu de la memoire des +hommes, et que la plupart ne nous sont aujourd'hui connus que par les +titres de pieces qu'on ne lit plus. Comme toute chose ici-bas, les +oeuvres d'art se plient aux caprices passagers de la mode et aux +perversions momentanees du gout. Une elite peu nombreuse porte seule des +jugements certains que ratifie l'avenir, tandis que la foule se complait +dans le plaisir qu'elle eprouve a sentir caresser ses passions et +favoriser ses penchants. Elle s'admire dans les oeuvres qui flattent +ses gouts, comme le fat devant un miroir qui reflete son air a la mode. +Chaque pas du temps fait des hecatombes d'oeuvres dramatiques; et +la grande reputation d'une oeuvre passee n'a souvent d'egal que +l'etonnement plein de tristesse et de desenchantement que nous cause +sa reprise. Qui ne sait meme, a un point de vue plus general encore, +combien nous sommes exposes a gater nos plus chers souvenirs, quand dans +l'age mur nous avons la faiblesse de rouvrir les livres qui nous ont +ravi dans notre jeunesse. En pareil cas, on se console naivement en +disant que l'oeuvre a vieilli, tandis que c'est tout le contraire qui +est le vrai: l'oeuvre a garde son age, et nous seuls nous avons vieilli. + +Or, ce qui se passe dans la vie d'un homme se passe dans la vie d'une +nation et dans celle de l'humanite. Les jugements des hommes sont soumis +a des transformations perpetuelles, car les elements de leur esprit se +combinent de mille manieres selon leur nombre et leur nature. Il est +a croire que ces combinaisons donnent lieu, comme en chimie, a des +composes dont les uns sont tres stables et les autres particulierement +instables. Quand les oeuvres litteraires correspondent aux premiers, ils +vivent dans la meme estime aussi longtemps que la combinaison persiste; +quand elles se rapportent aux seconds, elles ne plaisent qu'un jour, et +tout ce que l'on peut esperer pour elles c'est que la meme combinaison, +venant a se reproduire fortuitement, leur ramene momentanement la +fortune. Il est, au contraire, quelques oeuvres privilegiees qui +correspondent a des combinaisons indissolubles: elles sont immortelles; +et l'esprit en savourera sans fin la beaute et la verite eternelle, de +meme que le corps humain puisera la vie, jusqu'a la consommation des +temps, dans l'air immuable qui l'enveloppe. + + + +CHAPITRE II + +La valeur d'une piece ne depend pas de son effet representatif.--Ce +n'est pas l'effet representatif qui a assure la renommee du theatre +des Grecs, non plus que des theatres etrangers et de notre theatre +classique. + + +Nous ferons un pas de plus dans la connaissance du sujet en emettant +cette seconde proposition: la valeur intrinseque d'une oeuvre dramatique +ne depend pas de son effet representatif. Si nous n'avions en vue que +l'effet representatif produit sur des contemporains a une epoque donnee, +il est clair que cette proposition rentrerait dans la precedente: Mais +il s'agit ici de l'effet representatif absolu, et a ce titre elle merite +de nous arreter. + +Je remarquerai d'abord, au sujet des oeuvres appartenant aux +litteratures anciennes ou etrangeres, que si la representation d'une +oeuvre dramatique a servi a la mettre en lumiere, ce qui n'est pas +niable, elle n'a pas suffi a lui assurer la renommee durable qui en a +perpetue le souvenir dans la posterite. L'effet representatif est dans +ce cas sans influence sur le jugement que nous portons de la valeur +d'une oeuvre dramatique. En effet, si nous considerons le theatre des +Grecs, nous pouvons dire que nous n'avons aucune idee, ou tout au +moins que des idees excessivement confuses, de ce que pouvait etre la +representation des tragedies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, ou +celle des comedies d'Aristophane. C'est uniquement par leur valeur +intrinseque qu'elles s'imposent a notre admiration, et c'est avec raison +que nous les considerons comme des modeles presque inimitables, sans que +nous ayons besoin de tenir compte d'un effet representatif que nous ne +pouvons imaginer qu'a grand renfort d'erudition, sans jamais pouvoir +etre sur de l'apprecier a sa juste valeur. + +Il en est a peu pres de meme du theatre des Espagnols, aussi bien que de +celui des Anglais et des Allemands. Bien que les sujets en soient pris +dans un monde en tout moins eloigne du notre et qui est celui ou se +meuvent souvent encore nos personnages de theatre, ce n'est nullement +dans leur effet representatif que nous cherchons et que nous trouvons +les justes motifs de leur renommee. Nous n'en sommes que tres rarement +les spectateurs, et c'est uniquement comme lecteurs que nous apprenons a +les connaitre et que nous les jugeons. C'est bien dans ce cas l'esprit +seul qui en goute la poesie, sans que nos yeux soient dupes des +seductions de la mise en scene. Le theatre francais lui-meme n'echappe +pas au meme phenomene. La representation l'amoindrit presque toujours, +en attenue les proportions psychologiques et en rapetisse sensiblement +les heros. Que serait-ce si nous tenions compte du maigre appareil dont, +jusqu'a la fin du XVIIIe siecle, on entourait la representation de notre +theatre classique! L'effet representatif des tragedies de Corneille +et de Racine n'a donc que peu d'influence sur l'admiration que nous +eprouvons pour elles. Bien au contraire, la representation nous apporte +souvent un desenchantement en quelque sorte prevu. Cette remarque ne +tend pas a en proscrire la representation, qu'en rendent, au contraire, +necessaire et desirable d'autres raisons que nous exposerons plus loin. + +On a souvent voulu transporter les theatres etrangers sur la scene +francaise, notamment les drames de Shakspeare. Toujours l'effet a ete +inferieur a celui qu'on en attendait, ce qui pourtant n'a jamais diminue +l'admiration que nous ressentons pour le grand poete anglais. Il serait +d'ailleurs pueril d'en rechercher la cause dans le changement de langue +que necessite la translation de ses oeuvres sur notre theatre, car +c'est par la traduction seule qu'un grand nombre de lecteurs francais +connaissent Shakspeare et apprennent a l'aimer et a l'apprecier. La +traduction d'une oeuvre ancienne ou etrangere, loin de lui nuire, la +rajeunit souvent en attenuant ou en modifiant des idees ou des images +qui seraient de nature a choquer notre gout actuel; elle tient forcement +compte, rien que par l'emploi de la langue dont elle se sert, de la +difference des temps, des lieux et des transformations de l'esprit. +C'est une nouvelle mise au point, qui degage ce qu'il y a dans toute +oeuvre d'essentiellement humain et d'eternellement beau. + +D'ailleurs, a un autre point de vue, il suffit d'un moment de reflexion +pour s'apercevoir que l'effet representatif n'est pas la mesure de la +valeur intrinseque d'une oeuvre dramatique. Si nous comparons entre eux +le _Guillaume Tell_ et les _Brigands_ de Schiller, l'_Iphigenie_ et +l'_Egmont_ de Goethe, le _Polyeucte_ et _le Cid_ de Corneille, le +_Misanthrope_ et le _Tartufe_ de Moliere, il est certain que de toutes +ces pieces les premieres ont une valeur intrinseque au moins aussi +grande, si ce n'est plus grande, que les secondes, tandis que celles-ci +ont un effet representatif beaucoup plus grand. C'est que la valeur +representative et la valeur poetique d'une oeuvre dramatique ne se +composent pas des memes elements, et par consequent n'ont pas de commune +mesure. Si les contemporains se trompent souvent sur la valeur d'une +piece, c'est que dans leurs jugements ils tiennent compte de l'effet +representatif qui precisement s'adapte a leur gout actuel. La posterite, +au contraire, fait abstraction de cet effet et souvent n'en a pas meme +l'idee; c'est pourquoi son jugement, portant uniquement sur la valeur +poetique de l'oeuvre, est plus durable. Negligeant ce qui est variable +et passager, elle ne fonde son jugement que sur ce qui est invariable et +constant. + +Ce n'est pas, en resume, dans l'effet representatif d'une oeuvre +dramatique qu'il faut chercher la raison superieure de l'appreciation +qu'en a portee la posterite. Ce n'est donc pas en augmentant, par la +mise en scene, l'effet representatif d'une oeuvre dramatique que l'on +ajoute a sa valeur intrinseque. + + + +CHAPITRE III + +De l'effet representatif ideal dans un esprit cultive.--Imperfections +de la mise en scene reelle.--Sa necessite pour les esprits peu +cultives.--La mise en scene ideale est le modele et le point de depart +de la mise en scene reelle. + + +L'effet representatif, on le concoit, n'est pas cree de toutes pieces +par la mise en scene. Toute oeuvre dramatique possede par elle-meme +une valeur poetique et une valeur representative. Seulement, dans +l'imagination du poete, elles sont souvent dans une relation inverse de +ce qu'elles nous paraissent sur un theatre, ou la mise en scene modifie +et parfois renverse la proportion: on peut dire que la mise en scene est +l'epanouissement, rendu visible, d'un germe ideal. C'est ce dont il est +facile de se rendre compte. + +Nous ne sommes a l'aurore ni de l'humanite, ni de l'histoire, ni de la +litterature. Nous sommes, bien qu'a differents degres, les produits +d'une education poursuivie pendant des siecles a travers un grand nombre +de generations. Modifies par l'heredite, par une somme sans cesse +croissante de connaissances transmises ou acquises, nous avons passe +par des etats de conscience inconnus aux hommes que n'a pas visites la +civilisation. Il est certain qu'un sauvage ne comprendrait rien a la +lecture d'une tragedie de Racine ou d'un drame de Shakspeare, si +meme par impossible il pouvait saisir le sens des mots; il ne serait +nullement dans les conditions necessaires d'instruction et d'education +intellectuelles et morales. + +Que se passe-t-il donc en nous quand nous lisons une oeuvre dramatique? +Il est clair qu'elle ne penetre pas dans un esprit vierge de toute +impression similaire. Nous avons tous vu des theatres de formes les plus +diverses, les uns ouverts, les autres fermes, souvent chez differents +peuples; nous avons assiste a de nombreuses representations dramatiques; +nous possedons dans notre imagination une ample collection, un peu +confuse, mais tres riche, de costumes de tous les ages; nous connaissons +plus ou moins les moeurs des nations anciennes et modernes ayant joue un +role important dans l'histoire; enfin, nous sommes familiers avec les +legendes heroiques, les mythologies, souvent meme avec les langues des +pays etrangers. Une foule innombrable d'objets se sont presentes a notre +esprit et se trouvent enregistres dans notre memoire, ou ils restent +d'ordinaire a l'etat latent. Mais aussitot qu'une lecture en ravive le +souvenir, il se fait dans notre esprit une representation subjective +de tous les objets dont nous avons conserve les images. Et cette +representation illustre immediatement notre lecture et lui sert de mise +en scene ideale: mise en scene toujours discrete, qui parait, s'efface, +disparait et reparait sans s'imposer a notre esprit, sans le distraire; +decor mobile ou tout reste a son plan et qui se rapproche ou s'eloigne +au gre de notre imagination. Dans cette mise en scene ideale, tout se +reduit souvent a des signes purement ideographiques; c'est un fond +toujours un peu efface, seme d'images confuses, qui s'evanouissent des +qu'on veut les considerer avec fixite, mais sur lequel l'oeuvre poetique +s'enleve en pleine lumiere, comme une belle piece d'orfevrerie se +detache sur une tapisserie usee par le temps. Ce fond s'harmonise +merveilleusement avec le texte poetique. Des images, diffuses ou +instables, semblent venir du lointain le plus recule et forment cette +mise en scene ideale que nous projetons objectivement dans l'espace +incertain. C'est sur ce fond propice que se detachent les heros du +drame: ils ont la stature, le regard, le geste, la voix qu'ils doivent +avoir. Dans cette jouissance un peu extatique rien ne vient contrarier +le pathetique des situations, rien ne distrait de la beaute des vers, +de la logique de l'action, de la justesse des pensees, de l'effet +emotionnel des passions; et c'est alors que nous ressentons l'emotion +esthetique, non la plus forte, ni la plus profonde, ni la plus complete, +mais la plus pure de tout alliage, qu'il nous soit donne d'eprouver. + +Combien l'effet representatif reel est violent par rapport a cet effet +representatif ideal! La main souvent brutale du decorateur ou du metteur +en scene immobilise tout ce qui precisement avait une grace mobile et +fugitive; elle fait une sorte de trompe-l'oeil de ce qui n'etait qu'un +jeu de notre imagination. Au milieu d'une nature de carton peint, sous +une lumiere invraisemblable, s'accumulent alors des imperfections de +toutes sortes, imperfections de decors, de costumes, de mouvements, de +gestes, de diction, qui sont autant d'outrages a la beaute poetique. +Ce sont la, en effet, les conditions desastreuses dans lesquelles une +oeuvre dramatique parait sur le theatre. Mais, hatons-nous de le dire, +il faut s'y resigner. Pour un homme qui a assez de loisir, de gout, de +delicatesse et d'imagination pour s'abandonner sans reserve a ce jeu de +l'esprit qu'on appelle l'art, qui se laisse tout entier attendrir et +subjuguer par les accents pathetiques d'Iphigenie ou par la melancolique +chanson d'Ophelie, combien y a-t-il d'hommes dont le cerveau n'est +peuple que des images cruelles de la realite vivante, qui n'ont ni +l'heur ni le loisir de s'essayer ainsi sur la flute des dieux, et qui le +soir, las et meurtris d'un labeur avilissant, ont besoin qu'un coup de +baguette magique les transporte dans un monde nouveau, reveille leur +imagination engourdie et les ravisse a eux-memes et a la bassesse de +leurs travaux journaliers! Pour ces hommes, le plaisir de l'esprit +n'est jamais pur; il s'y mele toujours un plaisir des sens. C'est +donc precisement par ses defauts memes que la mise en scene agit plus +puissamment sur leur organisme. + +Quoi qu'il en soit, l'effet representatif ideal sera toujours le modele +que le metteur en scene devra se proposer de realiser, en tenant compte +des necessites psychologiques, intellectuelles et morales que lui impose +la composition particuliere de la foule des spectateurs a laquelle il +s'adresse. Nous ajouterons, ce qui resulte des idees deja exposees et +sur lesquelles nous reviendrons, qu'on doit dans la mise en scene se +rapprocher de la sobriete et de la discretion de la mise en scene +ideale, dans la proportion ou l'oeuvre representee s'approche de la +perfection. + + + +CHAPITRE IV + +Rapports de la mise en scene avec la valeur d'une oeuvre dramatique. +--Le peu d'appareil des theatres de province favorisait l'art +dramatique.--L'exces de mise en scene lui est nuisible. + + +Puisqu'il n'y a pas equation entre l'effet representatif d'une oeuvre +dramatique et sa valeur intrinseque, nous pouvons en conclure qu'en +augmentant son effet representatif on n'ajoute rien a sa valeur +intrinseque, et que les valeurs relatives de deux oeuvres dramatiques ne +sont pas entre elles comme leurs effets representatifs. Mais, dans la +generalite des cas, le plaisir que l'on cherche a procurer au spectateur +est un plaisir general et total qui se compose de la somme de toutes ses +sensations et de toutes ses emotions, de quelque nature qu'elles soient. +Il suit de la, premierement, que la mise en scene pourra etre souvent +consideree comme un correctif a la faiblesse d'une oeuvre dramatique; +deuxiemement, que la mise en scene peut par son exces etre un derivatif +a l'attention que meriterait la valeur intrinseque d'une oeuvre +dramatique. C'est a peine si la premiere proposition merite que nous +nous y arretions. Tout le monde sait qu'un certain nombre des theatres +de Paris ne vivent que par la mise en scene. Les ouvrages mediocres +qu'ils montent ne reussissent la plupart du temps a captiver le public +que par le pittoresque des decors, la richesse des costumes, l'ampleur +de la figuration, ou meme par les exhibitions les plus excentriques. +L'art dramatique ramene ainsi a n'etre que de l'art theatral devient un +art tout a fait inferieur. + +Toutefois, si la premiere proposition ne demande que quelques mots +d'explication, elle est cependant importante par une des conclusions +qu'on en peut tirer et qui nous offre la resolution d'un probleme +interessant. Jadis, quand il y avait des theatres en province et des +troupes qui s'y etablissaient a demeure pour la saison d'hiver, les +directeurs, n'ayant en general a leur disposition qu'un tres maigre +appareil representatif, avaient a se preoccuper dans une certaine mesure +de la valeur des pieces qu'ils montaient. Ces theatres etaient ainsi +favorables au progres de l'art dramatique. Aujourd'hui, un autre systeme +a prevalu. Une troupe part de Paris, avec armes et bagages, et s'en +va de ville en ville, montant partout l'unique piece qui compose son +repertoire et pour laquelle elle a pu faire les depenses d'un appareil +representatif, tres superieur a celui qu'aurait eu a sa disposition +un directeur de province. Or, a la faveur de cet appareil et grace +au prestige de quelques acteurs en renom, on parvient a imposer aux +applaudissements de la province des pieces d'une valeur intrinseque +inferieure. C'est ainsi que les nouvelles moeurs theatrales et que ces +troupes de voyage sont contraires au progres de l'art dramatique. Ici, +je n'ai pas d'ailleurs a examiner cette question dans les details +infinis qu'elle comporterait: je l'ai ramenee a sa plus simple +expression. Je ne puis cependant resister au desir de signaler, comme +la consequence, la plus grave peut-etre, du systeme actuel, +l'aneantissement du repertoire classique. + +L'examen de la seconde proposition nous conduira a une conclusion +identique. L'abus ou l'exces de la mise en scene detourne le jugement du +spectateur de l'objet qui devrait faire sa preoccupation principale, par +suite abaisse son gout, et en meme temps pousse les auteurs, qui peuvent +compter sur l'effet d'un puissant appareil representatif, a se contenter +d'un succes plus facile a obtenir et a negliger la conception de leur +oeuvre et la conduite de l'action. L'abus ou l'exces de la mise en scene +est donc ainsi contraire aux progres de l'art dramatique. + + + +CHAPITRE V + +Recherche d'un principe physiologique auquel puissent se rattacher +les lois de la mise eu scene.--Les impressions intellectuelles et les +sensations organiques s'annihilent reciproquement. + + +On a pu m'accorder les propositions emises precedemment et en +reconnaitre la justesse. En effet, elles resultent de la constatation +de faits que chacun a pu observer. Mais il me parait necessaire de les +rattacher a un point fixe et de chercher, en dehors du theatre, une +methode de demonstration. + +Or, en physiologie, ou en psychologie, comme on voudra, on admet, en se +basant sur des series d'experiences pour ainsi dire quotidiennes, et que +chacun peut controler par ses propres observations, que notre attention, +ordinairement diffuse et mobile, peut, en se concentrant sur des +impressions recues par notre esprit ou sur des sensations eprouvees par +un de nos organes, nous rendre insensibles a tout ce qui ne se rapporte +pas exclusivement soit a ces impressions intellectuelles, soit a +ces sensations organiques. En d'autres termes, sous l'influence de +preoccupations speciales, un groupe de sensations, d'images ou d'idees, +s'impose a nous a l'exclusion de tous les autres qui restent alors +inapercus. On pourrait dire, en quelque sorte, que la sensibilite +energiquement surexcitee d'un de nos organes anesthesie momentanement +nos autres organes. + +Les exemples sont nombreux et bien connus. Une personne absorbee par +une pensee regarde fixement sans les voir les autres personnes qui sont +devant elle; ou bien, captivee par un spectacle, elle n'entendra pas +qu'on lui parle. Un soldat, au milieu de la melee, n'a pas immediatement +conscience d'une blessure qu'il vient de recevoir; il ne s'en apercoit +que lorsque le sang qui coule attire son attention. Pascal domptait +la douleur par le travail, et Archimede, occupe de la resolution d'un +probleme, ne percevait pas le bruit du combat qui se livrait dans les +rues de Syracuse. La vue des images divines, qui hantaient l'esprit des +martyrs, les absorbait souvent a tel point qu'ils ne sentaient ni le fer +ni le feu qui torturaient leurs chairs. Mais, pour prendre un exemple +moins tragique et d'observation plus aisee, tout le monde sait que, +lorsque nous voulons concentrer notre esprit sur une idee, nous fermons +instinctivement les yeux, ou bien que nous fixons nos regards sur +quelque angle banal et obscur de la chambre; que l'enfant, pour +apprendre ses lecons, se bouche les oreilles de ses deux mains, et que +le collegien qui regarde les mouches voler ne profite pas beaucoup des +demonstrations du professeur. C'est a l'infini qu'on pourrait recueillir +des faits semblables. Tantot, c'est la preoccupation de l'esprit qui +empeche nos regards de percevoir les formes et les couleurs ou nos +oreilles de percevoir les sons, tantot ce sont des images optiques ou +des sons qui s'opposent a toute autre association d'idees. + +A cette observation d'ordre physiologique on objectera, qu'en realite +il nous est possible dans le meme moment d'ecouter, de regarder et de +penser. En effet, c'est la le cours perpetuel de la vie; mais, dans ce +cas, les impressions auditives, optiques et intellectuelles doivent +etre assez faibles pour pouvoir etre percues toutes a la fois, car, si +l'equilibre entre ces impressions egalement faibles vient a se rompre, +la loi physiologique s'impose. Nous pouvons donc dire que, pour +etre percues a la fois, des impressions auditives, optiques et +intellectuelles doivent, premierement, etre tres faibles ou avoir un +rapport commun, et, deuxiemement, conserver entre elles la proportion +d'intensite qui leur a permis de se manifester dans le meme moment. + + + +CHAPITRE VI + +De la fin que se proposent les beaux-arts.--L'exces de la mise en scene +nuit a l'integrite du plaisir de l'esprit.--La lecture est la pierre +de touche des oeuvres dramatiques.--La mise en scene est tantot une +question de gout, tantot une question d'habilete. + + +Les arts (et pour plus de simplicite, je ne considererai ici que la +poesie, la peinture et la musique), les arts, dis-je, n'ont d'autre +but que de nous fournir des impressions auditives, optiques et +intellectuelles. Ils se proposent, pour fin unique: la poesie, le +plaisir de l'esprit; la peinture, celui des yeux et la musique celui +de l'oreille. Tant qu'un de ces trois arts borne son ambition a nous +procurer, dans toute son integrite, le plaisir particulier pour lequel +il a ete cree, il se maintient dans la sphere elevee qui lui est propre; +il dechoit des qu'il empiete sur le domaine des deux autres. Telles sont +la musique descriptive et pittoresque, et la peinture spirituelle ou +philosophique, genres batards, auxquels ne se laissent jamais entrainer +les veritables artistes. + +Le cas de la poesie est plus complexe, parce que rien ne parvient a +notre esprit que par l'intermediaire oblige de nos organes; mais la +poesie elle-meme dechoit si, au lieu de considerer le plaisir des yeux +et de l'oreille comme subordonne a celui de l'esprit, elle emploie, pour +captiver l'esprit, le prestige de la peinture ou la seduction de la +musique. + +La poesie dramatique, que sa nature meme placerait dans une sphere +inferieure a la poesie epique et a la poesie lyrique, reprend cependant +sa place elevee lorsque, dans la lecture, par exemple, rien ne vient +distraire notre esprit du plaisir ideal qu'elle nous procure, et que +notre imagination seule fait tous les frais de la mise en scene. L'art +dramatique est donc sur une pente toujours dangereuse, sur laquelle il +lui est malheureusement trop facile de se laisser glisser. + +Dans la representation d'une oeuvre dramatique, tout ce qu'au dela d'une +certaine limite un directeur ajoute, pour le plaisir des yeux ou pour +celui de l'oreille, detruit l'integrite d'un plaisir qui n'aurait du +etre destine qu'a l'esprit. Le spectateur, dont les magnificences de la +mise en scene captivent les yeux, n'est plus dans un etat de conscience +susceptible de gouter, soit la beaute litteraire de l'oeuvre +representee, soit la profondeur et la verite psychologique des passions +qu'elle met en jeu. L'attention est detournee de son objet principal, +et, dans ce cas, le plaisir que nous goutons, veritable plaisir des +sens, est inferieur a celui que nous aurions du ressentir. On peut donc +affirmer, sans crainte de se tromper, que l'abus et l'exces de la mise +en scene tendent a la decadence de l'art dramatique. + +A un autre point de vue, il est juste de dire que la necessite de la +mise en scene s'impose d'autant plus que l'oeuvre est plus faible. Sans +le secours des decors, des costumes, d'une nombreuse figuration, +combien de pieces, privees de ces moyens artificiels de detourner notre +attention, n'oseraient ou ne pourraient affronter le jugement integral +de notre esprit. Sans doute c'est un merite, et meme un grand merite, +d'amuser les spectateurs, et nous nous plaisons souvent a nous laisser +duper par de brillantes images; cela nous evite un effort intellectuel, +et quand nous arrivons fatigues au theatre, nous sommes reconnaissants +envers un auteur de son habilete a nous procurer une delectation facile +et a menager la paresse de notre esprit. Mais combien souvent le +lendemain nous nous vengeons cruellement de cette duperie, dont +cependant nous nous sommes faits les complices; car, tout en avouant +le plaisir que nous avons goute, nous condamnons la piece en declarant +qu'elle ne supporte pas la lecture. Aucun jugement critique ne depasse +celui-la, en rigueur et en verite tout a la fois, car il est porte par +l'esprit, degage des seductions de la mise en scene et soustrait aux +complaisances faciles de nos organes. + +La lecture infirme ou confirme donc le jugement porte par le spectateur +apres la representation. La plupart des pieces dont le comique touche a +l'extravagance nous paraissent en effet, des qu'elles sont imprimees, +d'une telle platitude que nous avons peine a comprendre le plaisir que +nous avons pu y prendre. Au contraire, la lecture des comedies de M. +Labiche, meme des plus folles, ajoute encore a leur valeur en mettant en +relief la finesse et la justesse d'observation de l'auteur. La lecture +est donc la veritable pierre de touche des oeuvres dramatiques. + +Ainsi, nous revenons, par un autre chemin et en nous appuyant de +l'experience physiologique et psychologique, aux propositions que nous +avons emises precedemment. L'art dramatique ne peut se soustraire aux +lois qui dominent notre etre tout entier. Quand nous sommes sollicites a +la fois par un plaisir de l'esprit et par un plaisir des sens, nous ne +pouvons nous dedoubler et jouir integralement et egalement de l'un et +de l'autre; nous nous abandonnons, a celui qui s'impose avec le plus +de force, de meme que de deux douleurs, la plus forte eteint la plus +faible. Il y a donc dans l'art theatral une juste balance a tenir, un +etat d'equilibre a observer. Pour monter telle piece, c'est faire acte +de gout que de temperer l'eclat de la mise en scene; pour monter telle +autre piece, c'est faire acte d'habilete que de detourner l'attention du +spectateur en agitant un lambeau de pourpre a ses yeux. + + + +CHAPITRE VII + +Competence litteraire necessaire a un directeur de +theatre.--Etablissement theorique des frais generaux de mise eu +scene.--L'art dramatique exigerait des vues a longue portee. + + +Nous avons jusqu'a present insiste sur ce fait que l'effet +representatif, obtenu par la mise en scene, devait etre inversement +proportionnel a la valeur intrinseque de l'oeuvre dramatique. En un +mot, il faut contre-balancer, par l'emploi des arts accessoires, ce que +l'effet direct de la poesie sur l'esprit du spectateur serait impuissant +a obtenir. Ainsi il arrive assez souvent que dans une piece ayant une +valeur intrinseque incontestable, mais dont les differents actes ont +une puissance dramatique inegale, on est oblige de masquer la langueur +momentanee de l'action par un habile deploiement de mise en scene. Ce +qui domine donc tout d'abord la mise en scene d'une oeuvre dramatique, +c'est le jugement litteraire qu'en porte le directeur charge des soins +et de la responsabilite de la representation. Un directeur incapable +de formuler un jugement sur une piece n'est qu'un entrepreneur de +spectacles. En dehors de ce cas, il est clair que l'interet meme de +l'exploitation est lie a la surete de jugement du directeur; car, s'il +parvient a tirer quelque profit d'une oeuvre faible au moyen de quelques +depenses de mise en scene, d'un autre cote, ce serait une depense perdue +et par la inintelligente que de se resoudre aux memes frais pour une +piece qui ne l'exigerait pas. + +Chaque fois qu'on met un train de chemin de fer en marche, le nombre des +wagons que la machine doit tirer est calcule sur le nombre presume des +voyageurs; et le poids du train determine la force que doit produire +la machine et par suite la depense qu'occasionnera la traction. Que +dirait-on du chef d'exploitation qui ferait une grande depense de +combustible pour mettre en marche un train toujours compose d'un meme +nombre de wagons, quel que soit le nombre des voyageurs? Que dirait-on +d'un mecanicien qui ne saurait pas profiter de la declivite du sol et de +la vitesse determinee par le seul poids du train pour diminuer la force +de traction et par suite la depense de combustible? On pourrait ainsi +rassembler un grand nombre d'exemples ayant tous un rapport plus ou +moins prochain avec les devoirs et les preoccupations d'un directeur de +theatre. Tous conduiraient a la meme conclusion: a savoir que les frais +de mise en scene doivent etre en raison inverse de la valeur propre de +l'oeuvre representee. L'ideal pour un directeur, serait de n'avoir a +monter que des pieces qu'on put representer dans un decor banal. + +Ainsi donc, la direction d'un theatre exige deux conditions de celui +qui assume la responsabilite d'une pareille entreprise. La premiere est +qu'il soit en etat de porter un jugement sur la valeur intrinseque des +oeuvres dramatiques; la seconde, qu'il ait la sagesse de faire dependre +les frais de mise en scene du jugement qu'il a porte. Je ne sais si +beaucoup de directeurs remplissent ces deux conditions. En tout cas, ce +qu'on voit frequemment, ce sont des pieces, que la critique qualifie +d'ineptes, rapporter de grosses sommes d'argent a la faveur d'une +eblouissante mise en scene. On peut donc croire que les directeurs +remplissent la seconde condition, au moins chaque fois qu'il ne s'agit +que d'exagerer la mise en scene. La premiere condition parait beaucoup +plus rare; elle exige non seulement une competence speciale, mais encore +un labeur quotidien et perseverant, sans lequel la direction d'un +theatre n'est pas tres differente d'une simple partie de baccarat. Les +directeurs se plaignent de ne pas rencontrer de chefs-d'oeuvre; mais +ont-ils la conscience de faire tout ce qu'il faut pour trouver, non des +chefs-d'oeuvre qui sont toujours choses rares, mais seulement des pieces +veritablement estimables? Malheureusement, la direction d'un theatre +n'est trop souvent qu'une entreprise financiere dont les gains doivent +etre immediats, ce qui ne se concilie pas avec des vues a longue portee. +Un directeur avise et prevoyant serait celui qui monterait une piece, +meme mediocre, s'il devinait dans son auteur un sens dramatique capable +de produire un chef-d'oeuvre dans dix ans. Faute de cette prevision +d'avenir, que leur interdit la necessite d'un gain immediat, les +directeurs forcent les auteurs a rester de jeunes auteurs jusqu'a +soixante ans. C'est ainsi que les directeurs, qui se plaignent, +contribuent plus que tout autre a la decadence de l'art dramatique et a +la ruine de ceux qui leur succederont. + + + +CHAPITRE VIII + +La mise en scene est conditionnee par le nombre probable +de spectateurs.--Grossissement par les acteurs des effets +representatifs.--Les actrices moins portees a exagerer les effets.--_Le +Monde ou l'on s'ennuie._--Necessite actuelle de plaire a la +foule.--Abaissement de l'ideal.--Compensation.--Utilite et devoir des +theatres subventionnes. + + +Les deux conditions que nous venons d'enumerer ne sont pas les seules +que doit remplir un directeur de theatre. Une troisieme condition +indispensable est la connaissance des milieux: la meme oeuvre qui +reussit rue Richelieu ne reussira pas boulevard du Temple. Cette +question du milieu est connexe a celle du nombre. Etant donnee une +oeuvre dramatique d'une certaine valeur intrinseque, si une mise en +scene judicieuse et moderee lui fait produire un effet representatif +suffisant pour trente mille personnes, ce meme effet representatif sera +insuffisant pour deux cent mille. La prevision du nombre possible de +spectateurs entre donc dans les calculs prealables d'un directeur. + +Une fois la piece lancee, l'ensemble de la mise en scene n'est plus +modifiable, mais il arrive presque toujours que, lorsqu'une piece reste +longtemps sur l'affiche, les acteurs cedent a la tentation d'exagerer +l'effet representatif de leurs roles; et ils y sont encourages par +les applaudissements du public, qui devient moins delicat, a mesure +qu'augmente le nombre des representations. Mais tous les roles +ne possedant pas un effet representatif susceptible d'un egal +grossissement, et les acteurs cedant inegalement a la tentation des +applaudissements, il en resulte ce fait remarquable que la piece, a +mesure que s'accroit le nombre des representations, perd sa physionomie +premiere en meme temps que l'equilibre primitif resultant de l'accord +entre sa valeur intrinseque et son effet representatif. C'est, en un +mot, l'oeuvre representee qui perd a cette transformation insensible; et +si la direction du theatre y gagne quelque profit actuel, c'est, il faut +l'avouer, au detriment de la direction future et de l'art dramatique +lui-meme. + +En general, les hommes se laissent aller beaucoup plus facilement que +les femmes a grossir l'effet representatif de leur role; cela tient sans +doute a ce que les femmes possedent a un plus haut degre la faculte +d'imitation et d'assimilation, tandis que les hommes sont pousses par +une puissance d'agir, difficile a contenir, a forcer leurs premiers +effets et a en essayer de nouveaux. Je citerai comme un exemple +remarquable _le Monde ou l'on s'ennuie_, qui a tenu l'affiche pendant +deux cent cinquante representations. Les hommes se sont visiblement +fatigues; les premiers acteurs ont ete remplaces par d'autres, qui se +sont eux-memes lasses, ce dont je suis bien loin de leur faire un crime; +mais les actrices qui avaient cree les roles les ont conserves sans +interruption jusqu'a la fin, et non seulement elles ont resiste a la +tentation de grossir des effets faciles a exagerer, mais encore elles +ont eu le merite peu commun de nous conserver jusque dans les dernieres +representations la perfection de jeu et de diction qu'elles avaient +atteinte des les premieres. + +Un directeur attentif s'apercoit sans doute de la tendance qu'ont les +acteurs d'une piece a grossir l'effet representatif de leur role; mais, +outre qu'il est assez difficile d'enrayer un mouvement qui ne s'accelere +qu'insensiblement, il faut reconnaitre que la resolution a prendre dans +ces cas-la, de la part du directeur, est souvent aussi delicate que +difficile et complexe. D'un cote, c'est manquer a ce que l'on doit +au genie d'un poete que de laisser alterer si peu que ce soit +la physionomie de son oeuvre; d'un autre, sacrifier a l'effet +representatif, c'est augmenter l'attrait et la seduction que peut +exercer une piece et attirer a la connaissance et a l'estime des belles +oeuvres un public de plus en plus nombreux. + +Il semble qu'il y ait la une sorte de compensation, bien difficile a ne +pas accepter dans l'etat actuel de la societe francaise. La Revolution a +brise les barrieres qui separaient les classes les unes des autres. La +France est aujourd'hui une democratie. Les plus humbles veulent jouir +des memes plaisirs que les plus fortunes; aussi, depuis la fin du +siecle dernier, on peut dire que le public qui suit les representations +dramatiques a presque centuple. Il faut non seulement un plus grand +nombre de theatres pour satisfaire a tous ses gouts; mais encore +une piece qui, jadis, eut ete arretee de la vingt-cinquieme a la +cinquantieme representation atteint facilement aujourd'hui la +centieme, la deux-centieme meme et souvent apres un nombre pareil de +representations n'a epuise que momentanement son succes. + +La necessite de plaire a la foule s'impose donc, mais impose du meme +coup a l'art un sacrifice penible; car l'ideal s'abaisse sensiblement +a mesure qu'augmente en nombre le public dont on sollicite les +applaudissements. Il n'y a relativement qu'un petit nombre d'esprits +delicats et cultives qui soient capables de sentir la beaute severe +d'une oeuvre d'art. En revanche, en attirant la foule, fut-ce au prix +de quelques concessions, en la sollicitant, par l'attrait d'un plaisir +facile, a gouter a son tour le charme des belles oeuvres, on rehausse +et on purifie si peu que ce soit son ideal. Si donc la cime de l'art +s'abaisse, la culture generale de l'esprit s'etend, s'eleve meme, et la +encore il y a compensation. Or, dans une societe democratique, c'est une +compensation qu'il n'est pas permis de negliger et qu'on serait meme +coupable de ne pas rechercher. Mais, si nous pouvons nous consoler de +l'abaissement fatal de l'art par la compensation que nous trouvons +dans la culture du plus grand nombre, c'est a la condition que nous ne +perdions pas de vue le sommet auquel il s'est eleve et vers lequel il +doit tendre a remonter, par un autre chemin peut-etre, afin que nous +ayons toujours conscience de l'effort qu'il nous faudrait faire pour +l'atteindre. + +C'est pourquoi, s'il est pardonnable a la plupart des directeurs de +sacrifier a la moindre culture du plus grand nombre, il est du devoir de +quelques directeurs privilegies de maintenir, autant que possible, l'art +dans toute son integrite et de resister au desir de trop flatter +les instincts moins delicats d'un public plus nombreux. Or, s'ils +remplissent ce devoir, c'est a la condition de se resigner a une +perte de gain possible, sacrifice qui trouve sa compensation dans les +subventions de l'Etat. Un directeur privilegie et garanti par l'Etat +contre des pertes trop sensibles a pour devoir de ne pas sacrifier l'art +a un desir de gain immodere. Il doit s'appliquer a mettre en lumiere la +valeur intrinseque des ouvrages qu'il met en scene; a amener a son point +de perfection leur effet representatif, sans permettre qu'il puisse +detourner l'esprit des spectateurs de ce qui doit etre l'objet principal +de son attention. Il doit, en outre, interdire aux comediens de troubler +l'harmonie generale de l'oeuvre en grossissant trop sensiblement l'effet +representatif de leur role. Il doit, en un mot, s'efforcer de meriter +les applaudissements du public, mais se montrer severe sur les moyens de +les lui arracher. C'est son honneur et sa gloire de monter parfois des +oeuvres qui ne soient susceptibles de plaire qu'a un public restreint, +mais delicat et lettre. Car cette elite plus eclairee, que toute nation +possede en elle-meme, est destinee a voir peu a peu grossir ses rangs +par l'adjonction de ceux qu'elevent jusqu'a elle l'instruction et +l'education de jour en jour plus repandues. Travailler pour cette elite, +c'est donc travailler pour tous, c'est conspirer contre l'ignorance et +le mauvais gout, en eveillant les meilleurs instincts de la foule, en la +conviant a la jouissance d'un ideal superieur. + +Malheureusement, le devoir qui incombe a un theatre subventionne est +rarement bien compris de la foule. Un grand nombre de spectateurs +s'imaginent qu'une subvention impose au theatre qui la recoit la +preoccupation constante d'une mise en scene luxueuse. Or, c'est +precisement tout le contraire, comme nous l'avons fait voir dans +ce chapitre. Ce qui rend donc difficile la position d'un directeur +subventionne, c'est la necessite de reagir contre ce prejuge de la +foule, sans etre assure que ses intentions seront bien comprises, +et qu'on ne blamera pas tout ce qui, dans sa conduite, meriterait +precisement l'eloge. + + + +CHAPITRE IX + +La mise en scene ne doit par pecher par defaut.--De la contention +d'esprit du spectateur.--La mise en scene ne doit pas proposer a +l'esprit de coordinations contradictoires. + + +Nous avons insiste sur l'accord qui devait regner entre l'effet +representatif d'une oeuvre dramatique et sa valeur intrinseque, et nous +avons surtout montre que tout ce qui s'ajoutait inutilement a cet +effet representatif etait nuisible a l'oeuvre elle-meme, en distrayant +l'esprit de ce qui devait etre sa principale et quelquefois son unique +preoccupation. Mais il est evident que, pour realiser cet accord, s'il +convient de ne rien ajouter a la juste mise en scene, il ne faut pas non +plus en rien retrancher. De meme que la mise en scene peut pecher par +exces, elle peut aussi pecher par defaut. L'esprit est toujours frappe +fortement par un contraste. Le decor, les costumes, les jeux de scene, +la figuration, doivent donc convenir au texte poetique; c'est ce que +jadis on aurait exprime en disant que la mise en scene doit etre +decente. Elle ne le serait pas si, par exemple, on jouait _le +Misanthrope_ dans le meme decor que les _Femmes savantes_; elle ne l'est +pas quand l'aspect de la figuration repugne a l'idee avantageuse qu'en +fait naitre le texte de la piece. + +Pour suivre avec profit une oeuvre dramatique, forte et bien liee dans +toutes ses parties, il faut une grande contention d'esprit, dont en +general on n'apprecie pas assez la puissance. On en aura une idee +approximative quand on se sera rendu compte que l'esprit est occupe a la +coordination d'un nombre considerable d'impressions auditives, visuelles +et intellectuelles, dont les elements changent constamment, se +compliquent, se croisent, s'ajoutent ou se retranchent dans un mouvement +incessant. Il faudrait une longue analyse pour decomposer ce travail, +dont on aura une mesure bien affaiblie si nous disons que l'esprit +coordonne d'abord, non seulement son etat de conscience present, mais +encore ses etats de conscience anterieurs, avec les lieux, les costumes +et le langage des personnages; ensuite qu'il coordonne entre eux les +mouvements, les attitudes, les gestes, la physionomie, les regards, les +mots, les phrases, la hauteur des sons, leurs relations, leur intensite, +le rythme, et enfin les idees, qui se derobent sous une foule d'images, +faibles ou vives, souvent lointaines, et qu'il calcule encore leurs +rapports avec toute la succession des faits ecoules et des faits +possibles, etc. + +Il faut a l'esprit, pour suffire a cette coordination presque +incommensurable, un influx constant de force nerveuse dont rien ne +doit venir troubler ou detourner le cours. On doit donc se garder de +soumettre a l'esprit des coordinations contradictoires. C'est bien assez +qu'il ait a resoudre les contradictions qui resultent du jeu ou de +la diction imparfaite des acteurs, ou de tant d'autres causes +qui proviennent souvent, du poete lui-meme. Il faut eviter les +contradictions qui pourraient naitre de la mise en scene, telles que +les details du decor qui ne repondraient a aucune des circonstances +du poeme; les costumes qui ne conviendraient pas a la condition des +personnages ou a leur situation actuelle, le desaccord entre la +figuration et les exigences du drame. Il suffit souvent d'une negligence +de detail, telle par exemple que le mouvement intempestif d'un figurant +au milieu d'une scene pathetique, pour detourner le cours de l'influx +nerveux, que l'esprit emploie immediatement a des coordinations tout a +fait etrangeres a l'oeuvre representee sous nos yeux, ou pour que cette +force nerveuse se dissipe brusquement en se jetant sur les muscles du +rire. Les contrastes qui ne resultent ni de l'action ni des peripeties +du drame sont au nombre des causes les plus puissantes qui detournent +fatalement l'attention du spectateur. + +Nous nous en tiendrons a ces considerations generales, en evitant +d'entrer dans les details d'une analyse qui nous entrainerait trop loin, +sans beaucoup de profit. Ce que nous avons dit suffit pour demontrer que +la mise en scene ne doit jamais contredire le texte poetique ou l'idee +qu'on peut se faire des lieux, de l'epoque, des costumes, de l'attitude +et du langage des personnages. + + + +CHAPITRE X + +De la perspective theatrale.--Contradiction du personnage humain avec la +perspective des decors.--Precautions a prendre par le decorateur et par +le metteur en scene. + + +Il peut etre utile de comparer l'art de la peinture a l'art de la +decoration theatrale, en se tenant a un point de vue general et en +laissant de cote toute explication mathematique. La perspective d'un +tableau se rapporte a un unique plan vertical. Il n'en est pas de +meme sur un theatre, ou les acteurs se meuvent sur un plan suppose +horizontal, termine par un plan vertical qui forme le decor du fond. En +realite, le plan sur lequel marchent les acteurs est incline et forme +approximativement un angle de trois degres avec le plan horizontal. Le +but de cette inclinaison est de faire fuir la perspective plus vite que +dans la nature et de faire paraitre ainsi la scene plus profonde qu'elle +ne l'est veritablement. On rapproche ainsi les acteurs de l'avant-scene +et on evite que la voix aille se perdre dans le cintre et dans les +dessous, ce qui arriverait inevitablement si on jouait sur des scenes +profondes. La perspective d'un decor doit etre consideree comme +rationnelle, par rapport du moins a une rangee de spectateurs. Quand +l'acteur est sur l'avant-scene il est a son plan; mais a mesure qu'il +s'avance vers le fond de la scene, il monte, et, par consequent, loin +de diminuer dans la proportion exigee par la perspective du decor, il +semble au contraire grandir et n'est plus en rapport avec les objets +dont les dimensions sont calculees d'apres le plan qu'ils occupent dans +la perspective fuyante de la scene. + +C'est un contraste qu'on ne peut entierement eviter, mais qu'il ne faut +pas rechercher de parti pris. Aussi la mise en scene, qui se rapproche +un peu par la de l'art du bas-relief, doit autant que possible maintenir +les acteurs sur les premiers plans et ne pas laisser les jeux de scene, +surtout ceux auxquels participent les personnages principaux, se +prolonger inutilement le long et pres de la toile du fond. En resume, +il y a contradiction entre la perspective trompeuse du decor et la +perspective veritable a laquelle se soumet naturellement l'acteur. +Celui-ci, en parcourant la scene dans le sens de la profondeur, detruit +donc toujours plus ou moins l'illusion habilement produite par le decor. +Dans un tableau, cette contradiction serait absolument choquante et +constituerait une faute grossiere. Au theatre, des considerations de +premier ordre font passer par-dessus cette anomalie. Le spectateur +l'accepte, et quand le personnage en scene captive son attention, +il apercoit vaguement l'incoherence mathematique qu'il y a entre la +decoration et les personnages, mais il concentre ses regards sur ceux-ci +et n'accorde qu'une importance secondaire au milieu fictif qui les +entoure. Toutefois, on concoit que, dans la mesure du possible, il soit +necessaire d'attenuer la disproportion qui existe entre les acteurs et +les objets figures. + +Il ressort de la que le decorateur doit eviter dans les derniers plans +la representation d'objets a dimensions determinees, attirant, d'une +maniere trop speciale l'oeil du spectateur; car il peut arriver un +moment ou cet objet se trouve en realite sur le meme plan qu'un des +acteurs, bien qu'il soit cense appartenir a un plan beaucoup plus +eloigne, effet de contraste qui soumettrait a l'esprit une coordination +contradictoire. C'est la d'ailleurs, empressons-nous de l'ajouter, un de +ces details techniques qui ne sont de la competence ni de la direction, +ni du metteur en scene; ils rentrent dans l'art special du decorateur, +exerce en general par des perspecteurs tres habiles, qui usent de +differents procedes pour masquer les contacts entre les personnages et +les decors trop lointains. + +Toutefois, comme cet art presente des difficultes quelquefois +insurmontables, il est necessaire que le metteur en scene aide +le decorateur a eviter a l'oeil du spectateur la necessite d'une +coordination impossible. Dans les cas ou cette conjonction de +perspectives se produit, on remarquera combien l'acteur, tout en se +trouvant demesurement grandi, perd en importance dramatique. L'illusion +qui nous faisait voir en lui un personnage du drame, faisant corps avec +le milieu figure, cree par le poete et le decorateur, s'evanouit en un +instant, et nous n'avons plus devant les yeux qu'une marionnette trop +grande, se promenant dans un theatre d'enfant. + +Tous les spectateurs ont souvent remarque combien est maigre l'effet +representatif d'objets qui, appartenant censement a l'un des plans +representes en peinture sur la toile de fond, semblent s'en detacher et +viennent jouer un role sur le plan horizontal de la scene. Je citerai +surtout les navires dont les proportions sont toujours ridicules par +rapport aux personnages qui s'approchent d'eux. Ce sont la de ces +contradictions sceniques qu'on doit considerer comme absolument +mauvaises: c'est de l'art incoherent. De meme sont les chevaux qui +entrent sur la scene en longeant la toile de fond; ils font l'effet +grotesque d'animaux demesures. D'ailleurs, pour d'autres raisons qui +tiennent a l'essence meme de l'art dramatique, l'exhibition d'animaux +quelconques sur la scene est absolument antiartistique. + +Les conditions scientifiques de la mise en scene et de la decoration +n'admettent donc pas toutes les possibilites reelles; comme tous les +arts, c'est un art qui a ses limites. Souvent un theatre se met en +grands frais pour retomber dans un art absolument enfantin, ou se +coudoient le reel et l'imaginaire. En se placant a un point de vue +litteraire, on peut dire que, des que le poete, par ses inventions +dereglees, impose une mise en scene inconciliable avec les lois pourtant +complaisantes de la perspective theatrale, il fait oeuvre de poete +epique, pour lequel la distance n'existe pas, et non de poete +dramatique, qui doit se renfermer dans le lieu immediat de l'action. + + + +CHAPITRE XI + +La decoration doit avoir une valeur generale et non particuliere a un +moment determine.--Moderation dans l'emploi des moyens accessoires. + + +La comparaison entre la peinture et la decoration theatrale peut encore +nous suggerer quelques reflexions importantes. Un tableau ne represente +jamais qu'un moment d'une action, tandis que la mise en scene doit +s'adapter a des moments successifs. Mais, pour un meme moment, le +peintre et le decorateur ne peuvent de la meme maniere associer la +nature a des actes humains. Le premier peut saisir la nature dans un +mouvement qui ne s'acheve pas, tandis que le decorateur sera oblige +d'achever le mouvement, ce qui est incompatible avec l'immobilite +decorative. Ainsi le Titien, dans un de ses plus beaux tableaux, +aujourd'hui detruit par un incendie, a represente un arbre tordu par le +vent et aux pieds duquel un dominicain succombe sous le poignard d'un +assassin. Le peintre a ainsi associe une tourmente de la nature a un +acte criminel. La representation n'en serait pas possible au theatre par +les memes moyens; car la nature y est immobile et le vent n'y courbe pas +les arbres. C'est par le sifflement du vent et le bruit du tonnerre que +le metteur en scene arriverait a produire un effet analogue. L'effet +obtenu, qu'augmenterait encore l'assombrissement du jour et le mouvement +des nuages sur le disque lunaire, obtenu par l'electricite, depasserait +peut-etre en intensite d'impression l'effet obtenu par le peintre; mais, +qu'on le remarque, il serait produit par un appareil etranger a la +scene. Les arbres de la decoration, quelque fort que soit le sifflement +du vent, ne resteront pas moins immobiles, et que ce soit avant, pendant +ou apres la tempete, ils seront toujours identiques, a eux-memes. + +Aussi, comme la decoration ne peut varier ses effets selon les moments +successifs d'une action, elle doit etre, soit dans le mouvement, soit +dans le ton des choses inanimees, en relation generale avec l'action +et non en relation speciale avec un des moments particuliers de cette +action. Un decorateur qui voudrait associer sa toile avec un instant +unique exercerait une impression preventive et detruirait par avance +l'effet qu'il aurait voulu obtenir; et si l'effet persistait apres +l'achevement de l'acte associe, il redeviendrait contradictoire comme +il l'etait anterieurement au moment choisi. C'est donc une impression +generale que doit s'attacher a produire le decorateur; et cette loi +n'est pas sans creer des obligations semblables au metteur en scene. + +Celui-ci sans doute peut a son gre dechainer le vent et le tonnerre; il +a sous la main, dans son magasin d'accessoires, l'outre d'Eole et le +foudre de Jupiter; mais, pour peu qu'il ait conscience des conditions +particulieres de son art, il se gardera bien d'abuser de pareils effets. +Outre qu'il serait absurde de couvrir la voix de l'acteur, il sait qu'il +ne produira d'illusion que pendant un temps relativement court, a la +condition qu'il ne fera que determiner chez le spectateur une sensation +rapide, destinee a s'associer a l'action, et qu'il ne detournera pas +l'attention de celui-ci sur ses imitations approximatives des phenomenes +de la nature. Quand bien meme d'ailleurs celles-ci seraient parfaites, +leur persistance forcerait l'esprit du spectateur a une coordination +tout a fait contradictoire, l'immobilite de l'air et de la nature peinte +s'associant fort mal au grondement perpetuel de la foudre et au +bruit ininterrompu du vent. Il est toujours maladroit de rappeler +au spectateur, quand le pathetique du drame le lui fait oublier, la +contradiction et l'impuissance de la mise en scene. Tout est faux dans +la nature peinte qui enveloppe les acteurs; il est donc inutile de faire +ressortir ce defaut inherent aux representations theatrales, tandis que +tout est vrai, absolument vrai, ou doit le paraitre, dans les passions +qui animent les personnages du drame. + +La mise en scene doit donc respecter la verite dramatique, la laisser se +produire dans toute son integrite et ne pas maladroitement detruire le +courant sympathique qui va de l'ame du spectateur a ceux des personnages +du drame. L'art du metteur en scene demande beaucoup plus de precaution +que d'audace. Il doit mettre tous ses soins a ne diriger sur les yeux +attentifs des spectateurs que des faisceaux d'impressions visuelles +necessaires, et surtout a eteindre ou a attenuer les rayons trop +brillants. Par cette harmonie, dans laquelle il maintient tout +l'appareil objectif de la scene, il se rapproche du peintre qui +n'obtient un effet reellement puissant qu'en sachant se decider a une +foule de sacrifices necessaires. + + + +CHAPITRE XII + +La mise en scene est conditionnee par la logique de l'esprit.--De la +decoration peinte et du materiel figuratif.--Leurs relations avec le +drame.--Leur action differente sur l'esprit du spectateur. + + +En peinture, l'art de la composition est en grande partie fonde sur +l'association des idees et sur la logique de l'esprit. Socrate, assis +sur un lit, s'entretient avec ses disciples; tout en parlant, il tend la +main vers une coupe que lui presente le serviteur des Onze: ce tableau +represente la mort de Socrate. L'esprit du spectateur acheve le +mouvement commence de Socrate; et le sujet ainsi presente est beaucoup +plus dramatique parce que la mort, au lieu d'etre un fait accompli, est +instante, et que l'attente tragique agit eternellement sur l'ame du +spectateur. Il en est de meme de la mort de Jane Grey. L'esprit acheve +le mouvement de la victime, qui, les yeux bandes tend la main vers le +billot, tandis que le bourreau se tient a cote, appuye sur sa hache. Le +spectateur souffre de l'angoisse des derniers instants, plus terribles +que la mort elle-meme. La composition de ces tableaux est donc fondee +sur la fatalite de l'evenement; et tous deux, par suite de la logique +rigoureuse de l'esprit, representent la mort de Socrate et celle de Jane +Grey aussi surement que si les cadavres des deux victimes etaient etales +a nos yeux. + +Cette loi, qui ouvre un champ fecond a l'imagination du peintre, domine +l'art de la mise en scene. Sous aucun pretexte il n'est permis de +s'y soustraire. En peinture, quand-il ne s'agit pas d'un evenement +historique, et que la necessite d'une fin ne s'impose pas, le peintre +choisit souvent les attitudes et les gestes de ses personnages pour +le charme et le pittoresque de leur mouvement, et non pour determiner +l'esprit a envisager un evenement subsequent, dont la possibilite n'est +pas en cause. La peinture se renferme alors dans une pure actualite; +et l'oeil est ici le seul juge competent, car c'est a lui procurer un +plaisir special et sans melange que le genie du peintre conspire. + +Dans la mise en scene, il n'en est pas de meme: la, rien n'est suspendu, +tout se precipite irrevocablement a sa fin; les moments se succedent +necessairement, et l'esprit, par le double moyen de la deduction et de +l'induction, devance l'action meme dans la voie ou elle s'avance vers un +denouement fatal. Tandis que l'oeil du spectateur enveloppe la scene, +interroge tous les objets temoins de l'action qui va se derouler, scrute +jusqu'au moindre detail de la decoration, suit les personnages dans +leurs mouvements, dans leurs attitudes, dans leurs gestes, son oreille +est suspendue aux levres des acteurs, analyse toutes les impressions +sonores qu'elle recoit; et ces deux organes fournissent incessamment a +l'esprit les elements qu'il va successivement coordonner avec les faits +ainsi qu'avec les caracteres et les passions des personnages. L'auteur +et le metteur en scene ne doivent jamais oublier que, depuis le moment +ou le rideau se leve, jusqu'a celui ou il retombe, ils vont se trouver +aux prises avec la logique inexorable de l'esprit. + +Cette necessite ineluctable de ne pas blesser la raison du spectateur, +de ne pas l'induire a de faux jugements, de ne pas l'egarer sur de +fausses pistes, a fait imaginer de classer tout ce qui, en dehors des +acteurs, se rapporte a la mise en scene du drame en deux categories +distinctes, la premiere feinte et immobile, la seconde reelle et mobile. +Tout ce qui doit faire partie de la premiere categorie est peint et fait +corps avec les panneaux decoratifs et avec la toile du fond; tout ce qui +doit etre compris dans la seconde, prend place en realite sur la scene +et compose le materiel figuratif. Les objets de mise en scene de la +premiere categorie n'ont qu'un rapport general avec l'action, tandis que +ceux de la seconde ont avec elle un rapport particulier, plus ou moins +etroit. C'est cette difference qui tout d'abord frappe l'esprit du +spectateur des que la toile se leve et avant meme que l'action commence. +Tout ce que son oeil juge peint et sans realite n'a qu'une influence +generale et faible sur son esprit; il ne lui accorde, avec raison, +qu'une attention de surface. Il n'y a la rien de plus que la +constatation du milieu ou va se derouler la suite des evenements. +Tous les objets qui font corps avec la decoration ne sont que des +caracteristiques de ce milieu, et le spectateur n'est pas entraine a +chercher une relation, qu'il sait devoir etre impossible, entre ces +objets sans realite et un moment quelconque de l'action. Si, par +exemple, une porte est peinte sur un des panneaux, le spectateur sait +bien que personne ne la poussera. + +Mais, au contraire, tout ce que son oeil juge reel et voit detache de la +decoration eveille son attention, et il devine un rapport particulier +entre tel ou tel objet et l'action du drame. Ce sera un secretaire, une +bibliotheque, une table chargee de papiers ou un trophee d'armes, +dont la vue determine dans l'esprit soit une possibilite, soit une +probabilite. Le spectateur se trouve ainsi prepare a telle evolution du +drame, a tel acte tragique d'un personnage, a tel denouement. Le drame +commence donc par une entente tacite entre le spectateur et le poete; +celui-ci est certain qu'au moment voulu l'esprit du public prendra telle +direction, appellera et par suite acceptera telle peripetie qui, sans +cette sorte de complicite prealable, aurait peut-etre paru inutile ou +contraire a la logique, et qui, en tout cas, a un moment inopportun, +aurait complique l'action d'un element nouveau et distrait l'attention +du public en exigeant de lui une coordination immediate et inattendue. + +Au surplus, je ferai remarquer que dans tout ce qui precede il ne s'agit +nullement de conventions esthetiques plus ou moins fondees. La mise en +scene est conditionnee par la logique de l'esprit, qui est exactement la +meme au theatre que dans la vie reelle. Supposez, par exemple, qu'une +violente querelle, s'eleve entre deux hommes irascibles et que vous eu +soyez les temoins, ne fremirez-vous pas si vous apercevez un couteau +place sur une table a portee de ces deux hommes? Eh bien, le spectateur +est un temoin qui calcule les consequences fatales d'un fait; et que ce +soit au theatre ou dans la vie reelle, la vue du couteau determinera la +meme emotion, qui dans les deux cas sera identique, en qualite sinon en +quantite. + +Concluons donc que les conditions de la mise en scene ne sont pas +soumises aux vues plus ou moins arbitraires d'une ecole, mais dependent +uniquement des lois memes de l'esprit humain. + + + +CHAPITRE XIII + +De la fin necessaire des objets composant le materiel figuratif.--_Le +Misanthrope_ et _les Femmes savantes_.--Le hasard n'est pas un ressort +dramatique. + + +Nous pouvons tirer quelques conclusions des idees exposees dans le +chapitre precedent. Puisque le decor ne doit avoir qu'une influence +generale sur l'esprit du spectateur, il est necessaire qu'il soit traite +avec une grande moderation de tons et une grande simplicite de details; +il ne doit pas trop attirer les yeux, et, si ceux-ci s'y reposent, il ne +doit leur presenter aucun trait susceptible de produire sur l'esprit une +excitation speciale. Quant aux objets representes, qui par leur nature +auraient pu faire partie du materiel figuratif, il est important qu'ils +soient peints largement, sans aucune recherche du trompe-l'oeil. Agir +autrement serait une grande faute; car, puisqu'on a juge que tel objet, +inutile a l'action, ne devait pas figurer en realite sur la scene, il ne +faut pas donner a cet objet peint la valeur de l'objet reel. Il est a +peine besoin de signaler le cas ou un objet figurant reellement doit +avoir un pendant similaire: il est clair que ce pendant doit etre reel +et non peint. Dans un cabinet de travail, a gauche et a droite de la +porte du milieu, sont placees deux bibliotheques; il faut de toute +evidence qu'elles soient peintes toutes deux, ou que, si l'une est utile +a l'action, elles soient toutes deux reelles. Il est inutile d'insister +sur d'aussi simples details. + +Si les details du decor ne doivent pas affecter outre mesure l'esprit +du spectateur, on concoit combien, par contraste, le materiel figuratif +prendra d'importance aux yeux du public et s'imposera a son attention. +Ainsi, par le seul effet de cette double loi, le poete agit d'une facon +certaine sur la direction de nos pensees. En faisant apparaitre certains +objets a nos yeux, il nous prepare tacitement a une evolution du drame. +Puisque nous avons dit que le materiel figuratif, avait un rapport +particulier avec l'action, il suit de la qu'aucun des objets reels qui +le composent ne peut etre indifferent. C'est donc une loi absolue de la +mise en scene qu'aucun objet reel, predestine par sa nature ou par sa +place a attirer l'attention du spectateur, ne peut etre mis sous nos +yeux a moins qu'il n'ait un rapport certain avec la marche du drame. +Chacun d'eux joue donc un role, plus ou moins important, et a un moment +donne aide au developpement du drame et souvent concourt a une de +ses evolutions. Dans _Tartufe_, la table couverte d'un tapis et sous +laquelle se cache Orgon remplit un role de premier ordre. La vue d'une +table sur la scene est donc loin d'etre indifferente, et on peut en dire +autant de tout le materiel figuratif. Naturellement, il y a toujours un +certain nombre d'objets reels qui peuvent figurer dans la decoration +sans attirer notre attention. Par exemple, si la mise en scene comporte +une cheminee, on y joindra une garniture, pendule, vases, flambeaux, +etc., sans que cela tire a consequence, puisque cela forme pour l'oeil +un ensemble auquel il est habitue. D'ailleurs, il est clair que +certains objets sont plus caracteristiques que d'autres. Il est inutile +d'insister: il y a dans tous les arts des regles de detail qui ne +relevent que du bon sens. En outre, l'apparition d'objets, meme +caracteristiques, perd de son importance si elle se rattache a une +methode generale de mise en scene, et si l'amplification porte sur tout +l'ensemble du materiel figuratif. + +Dans la vie, les objets n'ont qu'une importance contingente; dans une +oeuvre dramatique, ils sont lies d'une facon necessaire a l'action qui +va se developper sous nos yeux. Dans un salon, par exemple, ou une femme +recoit a certain jour des visites, le nombre de sieges formant cercle +autour de la cheminee est invariable et en general superieur au nombre +de personnes presentes. Un peintre, choisissant une scene de visites +pour sujet d'un tableau de genre, sera naturellement vrai en +reproduisant la realite, et il ne viendra a l'esprit d'aucun spectateur +du tableau de comparer le nombre des visiteurs a celui des sieges. C'est +qu'en effet la suite de cette scene a la contingence de la vie: il +pourra venir d'autres visiteurs, comme il pourra n'en pas venir. Dans +cette oeuvre d'art, la representation est a elle-meme sa propre fin. +L'esprit n'est sollicite en rien a chercher un rapport entre cette scene +et une scene subsequente qui ne viendra jamais. + +Transportons-nous dans le salon de Celimene au deuxieme acte du +_Misanthrope_. Lorsque Basque avance des sieges sur l'ordre de sa +maitresse, il pourrait lui arriver, sur le theatre comme dans la +vie reelle, d'approcher un nombre de sieges superieur a celui des +personnages. Supposez que cela se produisit sur la scene, et imaginez +qu'au milieu d'Eliante, de Philinte, d'Acaste, de Clitandre, d'Alceste +et de Celimene, tous assis, il restat un siege vide: quelle importance +ce detail ne prendrait-il pas aux yeux des spectateurs! Ce siege vide +intriguerait le public et distrairait l'esprit d'une des plus belles +scenes de l'ouvrage, car il serait la comme un siege d'attente et +semblerait annoncer un nouveau personnage, et par suite une peripetie +que notre esprit serait decu de ne point voir se produire. + +Cette observation pourra paraitre subtile. Pour comprendre toute son +importance, il nous suffira de nous reporter a la mise en scene des +_Femmes savantes_. A la seconde scene de l'acte III, lorsque le valet +approche les sieges sur lesquels prennent place Henriette, Philaminte, +Trissotin, Belise et Armande, il dispose, sur le premier plan, six +sieges, dont cinq seulement sont occupes par les personnages en scene, +tandis que le sixieme reste vide. Voila bien ce siege d'attente dont +nous parlions; or, ici, il annonce une scene subsequente dont le public +est ainsi averti, qu'il attend, et qui se produira en effet. Pendant +tout le temps que dure la scene ou Trissotin lit ses vers, ce siege vide +est un temoin muet; sa presence est deja une protestation contre +les mechants vers de Trissotin, et le public se dit qu'il annonce +necessairement un autre personnage qui vengera le bon sens outrage. Et +ce vengeur, en effet, c'est un autre pedant, Vadius, qui, tout pedant +qu'il est lui-meme, fera entendre a Trissotin de dures, mais justes +verites. On voit par cet exemple comment la mise en scene conspire +a l'evolution de l'action dramatique, en fondant ses dispositions +quelquefois les plus simples sur la logique rigoureuse qui regit +l'esprit du spectateur. + +Il n'est pas jusqu'aux objets non visibles qu'il soit permis de produire +sans preparation et sans precaution. Tous les jours, nous croisons dans +la rue des personnes qui portent un revolver sur elles et auxquelles il +pourrait arriver d'etre en situation de le tirer de leur poche. Sur la +scene, un personnage ne peut impunement tirer a l'improviste un revolver +de sa poche; il faut, ou que le public soit averti de la presence d'une +arme dans la poche de tel personnage, ou que tout au moins il soit +predispose a voir cette arme apparaitre. Il ne serait pas non plus +permis a un personnage de parler d'un pistolet qu'il porte sur lui, +l'occasion meme serait-elle naturelle, si cette arme ne devait point +jouer un role subsequent. Mais ces deux derniers exemples ont trait aux +fautes de mise en scene qui peuvent etre commises, non par la direction +du theatre, mais par l'auteur lui-meme. + +Le hasard, en resume, ne peut jamais etre un ressort dramatique, et +la raison en est simple: le mot _hasard_ et le mot _art_ s'excluent +mutuellement, le premier impliquant une rencontre fortuite, le second un +arrangement prealable. Si donc, par impossible, le hasard montait sur la +scene, l'art en descendrait. Il n'y a pas la une question d'appreciation +que des ecoles opposees puissent resoudre differemment. La signification +exacte du mot _art_ entraine necessairement l'idee que nous devons nous +faire d'une oeuvre artistique, dont toutes les parties doivent etre +articulees, et dont le moindre objet doit etre un article necessaire. +Si des personnes pensaient differemment, il faudrait, au prealable, +qu'elles cherchassent d'autres mots qui correspondissent a leurs +manieres de voir. Au theatre, toute peripetie doit avoir ete +anterieurement a l'etat de possibilite, et dans les denouements, par +exemple, le grand art consiste a surprendre le spectateur par un trait +ou un acte final, qu'il a la satisfaction de deduire immediatement ou +du caractere du personnage tel qu'il a ete expose, ou d'une situation +anterieure, operation mentale rapide comme l'eclair et qui est +l'epanouissement du plaisir esthetique. + + + +CHAPITRE XIV + +De la sensualite et de l'individualite dans le gout actuel.--Derogations +aux principes.--Rapports de la mise en scene avec le milieu +theatral.--Caractere d'un theatre, de son repertoire et du public qui le +frequente. + + +Les principes que nous venons d'exposer dominent l'art de la mise en +scene et ne sont pas impunement violes en ce qu'ils ont d'essentiel. +Cependant, on ne peut nier que notre epoque n'ait une tendance a en +attenuer la rigueur. Nous inclinons, a ce qu'il semble, a gouter les +arts par leurs cotes sensualistes, et nous apportons au theatre cette +tendance qui nous predispose a tenir un grand compte du plaisir de nos +yeux dans le charme qu'exercent sur nous les ouvrages dramatiques. + +En outre, dans la vie moderne, l'individualite des gouts suppose un +rapport plus etroit entre le sujet et les objets qui l'entourent, et +cree en quelque sorte pour chaque homme un milieu individuel dont nous +ne pouvons l'abstraire absolument. En peinture, on se preoccupe a juste +titre de la coloration et de l'intensite des reflets; il en sera de meme +au theatre, et puisque notre tournure d'esprit elle-meme se reflete sur +les objets dont nous meublons notre vie, l'auteur et le metteur en scene +devront s'attacher a satisfaire la predisposition qu'ont les spectateurs +modernes a chercher dans les objets le reflet des qualites morales ou +intellectuelles du sujet. + +Les theatres sont donc amenes presque fatalement, pour ces diverses +raisons, a apporter a la mise en scene des soins de plus en plus +minutieux, et a descendre du general au particulier dans la +representation de la realite. En outre, ils ont du obeir a la necessite +d'augmenter l'effet representatif des pieces qu'ils remontent ou qu'ils +exposent pour la premiere fois devant les yeux du public. Il est +donc interessant d'examiner dans quelle mesure les principes peuvent +s'inflechir et s'accommoder a notre gout actuel. + +Apres avoir etudie les principes de la mise en scene en ce qu'ils ont +d'absolu, il nous faut donc les etudier dans ce qu'ils ont de +relatif. Nous allons passer en revue le plus rapidement possible les +modifications dont est susceptible la mise en scene, selon qu'on +l'etudie dans ses rapports soit avec le milieu theatral, soit avec le +milieu dramatique, soit avec le milieu social. + +Occupons-nous d'abord du milieu theatral. Il est certain que nous +n'allons pas a la Comedie-Francaise, a l'Ambigu ou au Chatelet dans +les memes dispositions d'esprit, et que selon le milieu theatral nous +inclinons a rechercher tantot un plaisir ou l'esprit aura la plus grande +part, tantot un plaisir plus ou moins fortement impregne de sensualisme. +Dans le premier cas, nous serons moins exposes a subir l'influence de +nos yeux, et l'attention de notre esprit sera une force subjective tres +resistante a toutes les causes objectives de distraction, tandis que +dans le second notre esprit, mobile et flottant, ouvert aux impressions +du dehors, sera dispose a se laisser seduire par le charme des images +optiques. En outre, le choix meme du theatre a ete ordinairement +determine par le caractere particulier de son repertoire habituel. Nous +savons qu'en general ici la crise dramatique eclatera par suite du +conflit probable de passions plus ou moins fortes ou par suite du choc +inevitable de caracteres dissemblables; tandis que la l'interet pourra +naitre du concours des evenements et de l'influence qu'exercera sur eux, +comme dans la vie reelle, la contingence inevitable des choses. Dans le +premier cas, le monde interieur de l'ame nous enveloppe en quelque sorte +tout entier et nous protege contre toute influence etrangere; dans le +second, le monde exterieur nous sollicite avec l'extreme diversite +des sensations qui nous attendent de tous les cotes. Donc, ici, a la +Comedie-Francaise, par exemple, un peu d'exces dans la mise en scene ne +modifiera pas sensiblement le caractere general qu'elle doit conserver, +et nous ne serons pas tentes de scruter les rapports speciaux que le +materiel figuratif, un peu trop amplifie, pourrait avoir avec la marche +du drame, tandis que la, au Chatelet par exemple, chacun des details du +materiel figuratif nous attirera par le rapport probable que nous +le soupconnerons d'avoir avec la suite du drame. Ainsi, a la +Comedie-Francaise, tel meuble, inutile a l'action, ne sera _a priori_ +qu'un temoignage de confortable ou de somptuosite, tandis qu'au +Chatelet, nous serons tentes, _a priori_, de regarder ce meme meuble +comme indispensable a l'action ou meme comme une boite a surprise +possible. + +Donc, suivant le milieu theatral, des effets de mise en scene, +d'intensite egale, n'auront pas une portee identique. Plus le +repertoire habituel d'un theatre est intellectuellement releve, moins +l'accroissement de l'effet representatif aura d'influence facheuse, a la +condition cependant que tout le materiel figuratif soit soumis a la +meme proportion d'intensite, et qu'aucun detail n'eveille en nous une +attention particuliere. C'est pourquoi, a la Comedie-Francaise, on +pourra apporter des soins presque excessifs a la composition des +ameublements sans crainte de jeter l'esprit du spectateur sur de fausses +pistes. Le gout plus delicat du public habituel en sera satisfait, et la +mise en scene s'associera ainsi aux habitudes sociales du monde auquel +appartiennent les spectateurs et les personnages de la plupart des +pieces qu'on represente a ce theatre. Au Chatelet, comme a la Gaite ou +a l'Ambigu, c'est au contraire au decor peint qu'il faudra uniquement +demander un accroissement de mise en scene; car on ne peut modifier +le materiel figuratif sans changer l'effet special qu'en attend le +spectateur. En resume, lorsque pour des raisons superieures on croira +necessaire d'augmenter l'effet representatif d'une oeuvre dramatique, la +derogation aux principes essentiels de la mise en scene trouvera dans +le milieu theatral soit des circonstances attenuantes, soit des +circonstances aggravantes. + +CHAPITRE XV + +Rapports de la mise en scene avec le milieu dramatique.--Pieces ou +domine l'imagination.--Le theatre de Scribe.--Le theatre de Victor +Hugo.--Effet curieux observe dans _Quatre-vingt-treize_. + + +Le milieu dramatique est tres different du milieu theatral, puisque +le milieu dramatique peut varier dans un meme milieu theatral. Nous +ecartons tout d'abord les oeuvres classiques qui meritent une etude +speciale. Mais il est encore necessaire de restreindre notre sujet; car +il ne tendrait a rien moins qu'a passer en revue tous les genres de +la litterature dramatique, tels que le drame heroique, historique, +romantique ou bourgeois, et la comedie d'intrigue, de caractere ou +de sentiment. Nous croyons plus profitable de considerer le milieu +dramatique dans ses rapports avec l'imagination, le sentiment et la +fantaisie. + +La nature de l'imagination depend de la nature de l'esprit; elle +varie suivant l'attrait que l'esprit eprouve pour telle qualite, tel +caractere, telle forme ou telle coloration des images rememorees et +associees. En se placant a un point de vue tres general, on peut dire +qu'il y a deux sortes d'imaginations; premierement, celle qui est +surtout seduite par les contours et les formes, les rapports des formes +entre elles, leur agencement, les qualites exterieures et superficielles +des objets; deuxiemement, celle qui se laisse charmer par la couleur, +les effets d'ombre et de lumiere, les rapports de nature entre les +objets, leurs qualites substantielles et leur agencement pittoresque +dans les profondeurs de l'espace. Quand il s'agit d'oeuvres theatrales, +la mise en scene devra naturellement varier selon la nature particuliere +de l'imagination du poete. + +Scribe, on ne peut le nier, avait une imagination feconde, mais celle-ci +avait un caractere superficiel et etait uniquement theatrale. Pour lui, +le monde exterieur n'etait qu'un decor et les hommes n'etaient que des +comediens. Il n'y avait en quelque sorte aucun lien sympathique entre +son ame et l'ame des etres et des choses. Son regard ne penetre pas plus +profondement que sa pensee; l'un et l'autre s'arretent aux surfaces et +son genie se complait dans les apparences. Aussi serait-ce une faute, +quand il s'agit des oeuvres de Scribe, de detacher l'action sur un decor +trop etudie, trop nature en quelque sorte; il leur faut une decoration +un peu banale, qui ne fasse pas trop illusion, qui soit bien du carton +et du papier peints, et derriere laquelle notre esprit devine la +coulisse. De meme, les acteurs devront craindre de paraitre trop +humains et de trop se rapprocher de la nature, car ils se mettraient +en contradiction avec le genie particulier de l'auteur; ils doivent +s'attacher a rester comediens. Aux yeux de Scribe, l'art est destine a +nous procurer une delectation facile, sans secousse violente; et dans la +representation de ses pieces tout doit conserver ce caractere tempere. +La decoration ne doit exercer sur nos yeux qu'une illusion facile a +s'evaporer, comme ces brillantes bulles de savon qu'un souffle fait +evanouir; de meme, l'action et la diction des acteurs, les peripeties +tristes ou gaies par lesquelles passent les personnages doivent garder +le caractere aimable d'un jeu d'esprit, comme il sied a une societe d'ou +la belle humeur a proscrit les passions troublantes. En un mot, rien ne +doit avoir la pretention d'affecter trop profondement notre ame. +C'est pourquoi il ne faut rien de trop riche dans la decoration, rien +d'inutile dans le materiel figuratif, rien de trop vrai surtout: des +apparences de tableaux, des apparences de pendules, des apparences de +meubles; des costumes sentant le theatre et des accessoires sortant +ostensiblement du magasin. C'est la que les fourchettes piquent des +morceaux chimeriques dans des pates de carton et que les verres ne +s'emplissent que du vide des bouteilles. + +Transportons maintenant ces procedes de mise en scene dans un autre +milieu dramatique, dans le theatre de Victor Hugo, par exemple, nous +n'obtiendrons souvent par ces memes moyens que des effets disparates. +C'est que toute autre est l'imagination substantielle et pittoresque +du poete; elle est une representation embellie, agrandie et en quelque +sorte outree de la nature, et l'etre humain s'y montre toujours a l'etat +heroique, ou grandiose ou grotesque, sous une lumiere intense qui rend +les ombres plus profondes. + +Ce grand effet de clair-obscur, que le poete projette sur les etres et +sur les choses, leur donne un relief saisissant. Lui-meme, dans les +indications de mise en scene qu'il joint a son oeuvre, fouille les +details, decrit les ameublements et les costumes, sculpte les bahuts +et cisele les armes. Dans ses vers, pas plus que dans ses indications +sceniques, il ne se contente de l'a peu pres theatral: il touche et +faconne les objets du pouce de Michel-Ange et les revet de la couleur du +Titien. Il faut a ses personnages des pourpoints de velours et de soie, +des epees brillantes et souples; il faut a ses heureux interpretes un +visage majestueux ou farouche, une parole caressante ou hautaine, un +jeu de proportion heroique, de facon que, laissant bien loin d'eux le +comedien, ils depassent un peu le personnage lui-meme. A ses drames +conviennent les decorations splendides, les ameublements somptueux, les +foules innombrables de la figuration; car partout et toujours, derriere +la decoration, derriere les personnages, comme un dieu impalpable +derriere un heros de l'Iliade, on devine la grande ombre du poete dont +la volonte puissante assemble les choses ou pousse et fait mouvoir ses +personnages a nos yeux. Genie essentiellement lyrique, bien plutot que +dramatique, qui jamais n'abstrait son oeuvre de lui-meme, et qui se sent +a l'etroit sur les planches et entre les coulisses d'un theatre. La +veritable scene ou se meuvent les personnages du drame, c'est le cerveau +meme du poete: c'est la qu'il faut chercher les mobiles secrets de ses +heros, qui obeissent bien plus a la volonte expresse de leur createur +qu'a la logique de leurs propres passions; et c'est la seulement que +peuvent entierement se realiser ses conceptions sceniques et decoratives +souvent a peu pres irrealisables, comme dans _le Roi s'amuse_. + +Dans tous les drames de Victor Hugo, l'imagination est tellement +instante et puissante, a tous les moments de l'action, qu'un jour, fait +inoui dans les annales dramatiques, dans un tableau qui ouvre un des +actes de _Quatre-Vingt-Treize_, le poete a soudain supprime decors et +acteurs, et, sans autre intermediaire que l'orchestre et des comparses +derriere la toile baissee, a fait assister toute une salle de theatre a +un drame sanglant, faisant ainsi passer directement de son imagination +dans celle du spectateur une serie d'images emouvantes, sans +l'interposition necessaire d'images sensibles et reelles. Quand je dis +toute la salle, je me trompe, car tandis qu'une partie de l'orchestre +s'associait a l'emotion esthetique du poete, des hauteurs du theatre on +reclamait a grands cris le lever du rideau. La haut, ils voulaient voir +ce qui n'existait pas, et ils reclamaient la vue directe d'un drame dont +leur imagination etait incapable de leur fournir une image subjective! +Il leur aurait tout au moins fallu le recit classique que justifie donc, +dans certains cas, le procede du maitre moderne. + +La mise en scene d'un tel poete sera toujours difficile a realiser. Elle +devra souvent etre d'ordre composite, associant le faux et le vrai, +poursuivant souvent l'impossible, decoupant ou etageant la scene, tantot +etalant au premier plan les pauvretes maladroites de ses decors peints, +tantot se lancant dans le luxe exagere des decorations d'opera. + + + +CHAPITRE XVI + +Des pieces ou domine le sentiment.--Cas ou les causes de l'emotion sont +subjectives.--_Le Mariage de Victorine._--Cas ou les causes de l'emotion +sont objectives.--_L'Ami Fritz._ + + +Dans les pieces fondees sur le sentiment, les ressorts principaux de +l'action sont les emotions morales, tendres ou tristes, dont sont agites +les personnages. Ce sont des mouvements de l'ame qui determinent le +mouvement scenique. L'auteur cherche a nous interesser a ces emotions +en eveillant sympathiquement notre sensibilite, c'est-a-dire notre +susceptibilite a l'impression des choses morales. Ce que nous devons +considerer, c'est la source d'ou jaillit l'emotion, c'est-a-dire la +cause d'ou nait le sentiment qui agite les personnages et qui de leur +ame passe sympathiquement dans la notre. Il est donc necessaire, +dans l'etude des oeuvres dramatiques fondees sur le developpement +psychologique des sentiments, de distinguer celles ou les emotions +decoulent de causes subjectives de celles ou elles proviennent de causes +objectives. C'est la distinction qui importe et d'ou se deduisent les +conditions de la mise en scene. Pour eclaircir cette question, il +convient d'examiner a ce point de vue deux oeuvres dramatiques dans +lesquelles les emotions de tristesse ou de joie sont precisement +fondees, dans l'une, sur des causes subjectives, dans l'autre, sur des +causes objectives. + +Dans _le Mariage de Victorine_, de George Sand, nous assistons a un +drame emouvant qui se joue dans le coeur d'un pere et dans celui de sa +fille. Celle-ci, sans oser se l'avouer, aime le fils du maitre et +du bienfaiteur de son pere. Celui-ci, qui voit naitre cette aveugle +passion, veut la combattre en mariant sa fille a un des commis de son +maitre. La grandeur d'ame du pere et de la fille, la purete de leur +conscience morale, leur respect pour les hierarchies sociales, le soin +de leur propre dignite, l'estime qu'ils ont d'eux-memes, la fierte qui +releve jusqu'a l'heroisme le sentiment de leur devoir, font un spectacle +poignant et douloureux de la lutte genereuse qui se livre dans le +coeur du pere entre son amour paternel et le respect qu'il a pour son +bienfaiteur, dans le coeur de la fille entre son amour et son affection +filiale. Le drame auquel nous assistons se joue reellement dans ces deux +ames, et la notre en suit les peripeties avec une sympathie douloureuse. +Nous sentons combien sont intimes et subjectives toutes les causes de +leur determination, et combien dans ce drame psychologique sont de peu +de prix tous les attraits du monde exterieur. Rien aux yeux de ce +pere et de cette jeune fille, comme a ceux du spectateur, n'est digne +d'exercer une influence quelconque sur leur resolution morale, ni le +luxe des appartements, ni les richesses qui s'entassent dans les coffres +de banquier, ni la beaute des costumes, rien enfin de ce qui est la +marque de la position plus haute a laquelle leur position plus humble +leur defend d'aspirer. Aussi tout ce qui, dans la decoration et dans la +mise en scene, attirerait les regards a ce point de vue rendrait presque +impossible le denouement que le public attend et desire, et en tous cas +en denaturerait la grandeur morale. La mise en scene doit etre humble, +modeste, presque effacee, pauvre de details, car rien n'y a d'interet +pour nous; les costumes simples et un peu austeres, le jeu des acteurs +contenu, leurs gestes et leur diction sans emphase. Il faut, en un mot, +resserrer l'action, la maintenir et la denouer dans, un milieu purement +moral, sans qu'aucun detail de la mise en scene vienne de sa pointe trop +brillante dechirer le voile de larmes que le drame a fait descendre sur +les regards des spectateurs. + +Combien seront differents les effets que l'on devra se proposer +d'obtenir dans la representation de _l'Ami Fritz_, de MM. +Erckmann-Chatrian. Dans ce drame; les causes immediates sont toutes +objectives. Fritz est un homme jeune, bien portant, egoiste et heureux. +Tout lui sourit dans la vie, et il possede ce qui a ses yeux compose le +veritable bonheur ici-bas, une maison bien ensoleillee, des buffets bien +garnis d'argenterie et de beau linge, une gouvernante qui previent ses +moindres desirs, et un estomac capable de tenir tete aux amis qu'il +rassemble a sa table et avec lesquels il sable les vins de la Moselle et +du Rhin ou savoure, en fumant, la bonne biere d'Alsace. Tout ce qui a +sur le caractere de Fritz une influence si heureuse compose precisement +tous les elements de la mise en scene. Ici, il faut que les regards +du spectateur se reposent avec plaisir, comme ceux de Fritz, sur les +moindres details de l'ameublement, sur le service de table et sur le +linge que la gouvernante etale avec orgueil et complaisance. Le repas +lui-meme auquel il convie ses amis ne peut avoir la simplicite sommaire +des repas de theatres, car c'est la un des facteurs principaux du seul +bonheur qu'il a connu jusqu'ici. Quand l'amour s'insinue dans son +coeur, c'est encore par les cotes sensuels de sa nature qu'il se laisse +seduire: c'est la bonne odeur de la fenaison, la voix pure de Suzel, qui +s'unit a celles des faucheurs, les cerises, toutes glacees de la rosee +du matin, que du haut de l'arbre lui jette en riant la jeune fille, les +beignets succulents qu'elle a confectionnes de ses blanches mains, les +oeufs frais dont elle lui donne le desir, et les belles truites qu'elle +lui permet d'esperer. + +Avec quel soin un directeur ne composera-t-il pas celte mise en scene, +dont chaque detail est destine a produire un effet psychologique! Ici, +il ne faut plus que tous les accessoires sentent trop le theatre; il +y faut un certain naturel qui puisse faire quelque illusion a l'oeil +complaisant du spectateur, et le seduire lui-meme a cette bonne vie +materielle de Fritz. Plus tard, quand tout ce bonheur se sera abime dans +la detresse de son coeur, toute cette mise en scene servira encore, par +contraste, a accuser plus fortement la desesperance de Fritz. + +Mais j'en ai dit assez, il me semble; pour faire saisir la difference +essentielle qu'il y a entre la mise en scene d'une piece fondee sur +un sentiment subjectif et celle d'une oeuvre ou domine, dans les +sentiments, la puissance objective des choses. J'ajouterai, afin qu'on +ne se meprenne pas sur ma pensee, que cette difference peut etre +consideree comme le fondement du jugement litteraire. De deux oeuvres, +dissemblables par la nature des sentiments, un gout eclaire preferera +toujours celle qui aura necessite un moins grand appareil de mise en +scene. Un mouvement genereux de l'ame vaut par lui-meme, et c'est en +diminuer le merite que de le faire dependre de causes materielles et +accidentelles. Nous en revenons a ce que nous avons expose dans les +premieres pages de cet ouvrage, sur le rapport inverse qu'il y a entre +la richesse de la mise en scene et la valeur intrinseque d'une oeuvre +dramatique. + + + +CHAPITRE XVII + +Des pieces ou domine la fantaisie.--Caractere de la fantaisie.--Le +theatre de M. Labiche et de M. Meilhac.--Limites de la fantaisie.--De la +convenance dans la fantaisie.--_Lili_.--Pieces d'ordre composite.--_Ma +Camarade_.--Les feeries. + + +Nous examinerons, dans ce chapitre, les rapports de la mise en scene +avec ce que nous avons appele la fantaisie. Une premiere difficulte +se presente, c'est de definir la fantaisie et de la distinguer de +l'imagination. A ne considerer que le sens premier des mots, il n'y a +guere de difference entre elles; cependant on ne peut contester qu'il +n'y en ait une notable si nous considerons l'emploi que nous faisons de +ces deux mots, quand nous les appliquons a des ouvrages dramatiques. +L'imagination est la faculte que nous avons d'evoquer des images et des +series associees d'images, auxquelles correspondent des idees et des +series associees d'idees, et qui toutes sont reliees par un lien de +contiguite serielle, sinon immediate, au moins saisissable et certaine. +La fantaisie, au contraire, associe entre elles des images qui +n'appartiennent pas a une meme serie et n'ont par consequent pas entre +elles de rapport necessaire et prochain. Le contraste apparent des +images associees est donc la premiere loi de la fantaisie; mais la +seconde loi est que ces images associees doivent presenter immediatement +a l'esprit un rapport inattendu, qui, bien que lointain et inaccoutume, +mette en relation des idees qu'on aurait pu croire absolument +disparates. C'est en meme temps l'etrangete et la verite relative de ce +rapprochement qui en constitue le piquant et l'originalite. En un mot, +on pourrait dire que la fantaisie, c'est de l'esprit dans l'imagination. +Il y a quelque chose de cela dans ce que les Anglais appellent +l'_humour_. + +Par exemple, on peut, je crois, trouver que dans les oeuvres de M. +Alexandre Dumas fils il y a plus d'esprit que de fantaisie, tandis que +dans certaines oeuvres d'Alfred de Musset il y a plus de fantaisie que +d'esprit. Dans les pieces de M. Meilhac et de M. Labiche, il y a tantot +de l'esprit, et du plus fin, tantot de la fantaisie, et de la plus +originale. Cette association de l'esprit et de la fantaisie est, en +effet, le propre des oeuvres comiques, car les lois de l'esprit et de la +fantaisie semblent etre identiques a celles de la gaiete et du rire, +et consister dans le rapport soudain que l'auteur nous fait apercevoir +entre deux objets les plus disparates d'apparence. A mesure que decroit +le nombre des parties justement associees dans les images mises en +presence, la fantaisie perd de son prix, n'est bientot qu'une sorte +d'imagination vagabonde et dereglee, devient enfin grossiere et tombe +dans ce qu'on appelle familierement la betise, qui n'est autre chose +qu'une contradiction irremediable entre deux images conjuguees. La +betise est donc encore susceptible d'exciter le rire par l'inattendu +burlesque de la contradiction qu'elle propose a l'esprit. + +Si nous avons reussi a presenter une idee juste de ce que nous entendons +par fantaisie, on doit comprendre combien les oeuvres dramatiques qui +sont des creations de la fantaisie, telles que _la Cagnotte, le Chapeau +de paille d'Italie, la Grande-Duchesse, la Cigale_, etc., s'eloignent a +chaque instant de la realite des actes et des contingences possibles +de la vie. Les comediens qui traduisent sur la scene ces combinaisons +originales et fantaisistes doivent s'y sentir degages du monde reel, +sans quoi ils se trouveraient aussi mal a l'aise sur la scene que nous +pourrions nous trouver genes de nous voir en habit d'Arlequin dans la +compagnie de gens graves et serieux. La mise en scene ne doit avoir +qu'un but, c'est de fournir un fond suffisant sur lequel se detachent +en pleine lumiere ces creations de la fantaisie. Elle doit donc etre +sommaire et pourvoir uniquement aux necessites sceniques. Les costumes +surtout demandent une appropriation heureuse, aussi eloignee de la +correction que de l'excentricite banale. Il y faut conserver un certain +rapport avec la verite. Aussi ce sont les artistes les mieux doues sous +le rapport de l'observation qui trouvent les costumes les plus comiques; +car, en deformant la realite, ils ne la perdent cependant pas de vue et +font saillir aux yeux des spectateurs des rapprochements aussi piquants +qu'inattendus. La diction et les gestes doivent, eux aussi, concourir +au meme effet general, s'ecarter de la logique dans les limites du +comprehensible, et presenter toujours un rapport, amusant pour l'esprit, +entre la fiction et la realite. + +Il est encore une limite que ne doit pas depasser la fantaisie, c'est +celle des convenances. Je ne parle pas seulement des convenances banales +qui consistent a ne pas outrager les bonnes moeurs. Mais un exemple fera +mieux comprendre la portee de cette observation. Quand un auteur +veut traduire sur la scene, pour en tirer des effets comiques, des +personnages de la vie reelle, auxquels nous attachons des idees, +factices peut-etre, mais tres puissantes, de dignite, de fierte morale, +et qui dans notre esprit sont associes a des sentiments extremement +delicats, il ne peut le faire, sans nous blesser, qu'en exagerant ce qui +est precisement chez eux une qualite essentielle. C'est pourquoi dans +_Lili_, le role du Commandant etait si amusant, tandis que ceux des +autres officiers meles a la meme action etaient si choquants. C'est +qu'en effet c'est une qualite chez un militaire d'etre bref, energique, +et d'avoir en meme temps le coeur bon et sensible, et que par consequent +on peut rire des exagerations burlesques de ces memes qualites. La +fantaisie conserve un rapport certain entre les images associees, et +quand nous redescendons de la fantaisie au reel, nous ne trouvons rien +que de respectable dans l'idee eveillee en nous par l'auteur. Notre +rire ne se trouve pas en desaccord formel avec ce qui compose +notre sentiment. Au contraire, une sentimentalite de goguette, la +frequentation d'un monde interlope, la trivialite du gout et des +habitudes nous choqueront chez un militaire, auquel nous attachons des +idees d'honorabilite, de rigidite meme, de droiture et de dignite; et +c'est pourquoi nous n'acceptons pas sur la scene, quand il s'agit de +militaires, la representation de ces defauts bien qu'ils soient humains. +La fantaisie ne fera qu'exagerer notre repugnance, car il y aura une +contradiction choquante entre l'image qu'on nous presente et l'image +reelle que nous evoquons en nous: et nous nous sentirons d'autant plus +blesses que l'image qui nous est chere repose sur une idee acquise, +laborieusement fondee par necessite sociale et soigneusement entretenue +par amour-propre national. + +Pour en revenir a la mise en scene, si l'on faisait une etude +comparative des pieces d'observation pure et des pieces qui sont fondees +sur la fantaisie, on remarquerait que les premieres demandent plus de +verite que les secondes dans l'effet representatif, et surtout plus de +soin dans la composition du materiel figuratif. Dans une piece ou un +acte d'observation se melerait a plusieurs actes de fantaisie, on +verrait de meme la necessite de modifier les conditions de la mise en +scene, et tandis que dans celui-la elle serait d'une grande exactitude +jusque dans les moindres details, dans ceux-ci au contraire elle devrait +rester sommaire et restreinte aux necessites sceniques. On en a un +exemple frappant dans _Ma Camarade_, ou un acte d'observation et de fine +comedie s'intercale entre deux actes de pure fantaisie. Tandis que dans +ceux-ci la mise en scene reste sommaire et tout a fait approximative, +elle est traitee dans celui-la avec les plus grands soins, tant dans +l'ensemble de la decoration que dans tous les details du materiel +figuratif. + +Est-il besoin qu'en terminant ce chapitre j'aborde la mise en scene des +feeries? Je ne le crois pas: il n'y a pas de conditions dans le domaine +de l'impossible. Cependant il est meme une limite a l'eblouissement des +yeux et a l'effet produit sur nous par le nombre et par un mouvement +meme vertigineux. Ce n'est donc ni dans l'intensite croissante de la +lumiere ni dans l'exageration du nombre et du mouvement qu'on trouvera +des effets nouveaux et amusants, mais en cherchant dans des series +d'images de plus en plus eloignees quelque rapport apparent entre le +possible et l'impossible. La feerie est de la fantaisie hyperbolique; +mais, comme telle, elle ne doit pas violer trop ouvertement les lois de +la fantaisie. + + + +CHAPITRE XVIII + +Rapports de la mise en scene avec le milieu social.--La mise en scene +se modifie comme la societe.--Types generaux de l'ancienne +comedie.--Le _Tartufe_.--Complexite et heterogeneite de la societe +actuelle.--Plasticite necessaire de la mise en scene.--Vieillissement +rapide du theatre moderne. + + +Les rapports de la mise en scene avec le milieu social sont tres +importants, eu egard a nos idees actuelles. Mais, pour plus de clarte et +ne pouvant tout dire a la fois, nous nous reservons d'examiner plus loin +tout ce que le temps et la distance amenent de modifications dans ces +rapports. + +Nous poserons ce principe, qui n'a pas, il semble, besoin de +demonstration: l'a mise en scene doit correspondre exactement au milieu +social, c'est-a-dire doit convenir a l'etat social des personnages mis +en scene et s'adapter a leurs moeurs et a leurs usages. Toutefois, et +c'est ici le point interessant, ce n'est qu'a une epoque relativement +recente que la mise en scene a conquis un role de plus en plus +preponderant. Autrefois, on aurait pu concevoir uniquement trois +decorations, autrement dit trois milieux, un milieu grand seigneur, un +milieu bourgeois et un milieu populaire. Et encore c'est theoriquement +que je compte ce dernier qui en fait n'existait pas et dont par +consequent la decoration correspondante serait restee d'une parfaite +inutilite. Ce qui en tenait lieu, c'etait le milieu villageois ou +autrement dit le milieu pastoral. Jadis les classes etaient nettement +separees les unes des autres et ne se confondaient jamais. _Le Bourgeois +gentilhomme_ est la pour nous montrer combien etait ridicule un +bourgeois voulant trancher du grand seigneur. En fait, un grand +seigneur, riche ou pauvre, etait toujours un grand seigneur, tandis +qu'un bourgeois, riche ou pauvre, n'etait jamais qu'un bourgeois. +C'etait la naissance seule qui importait; on s'inquietait fort peu de la +fonction et du merite social. + +Aujourd'hui, malgre tout ce qui peut subsister de notre ancienne +division sociale, nous ne sommes plus repartis selon les regles etroites +d'une hierarchie immuable. Les rangs sont confondus. C'est en general le +talent et l'argent qui, bien plus que la naissance, assurent une +haute position sociale. C'est pourquoi, au theatre, l'ancienne unite +decorative ne correspondrait plus en rien a nos idees actuelles. Tandis +qu'il n'y avait jadis qu'un petit nombre de divisions generales, il y en +a aujourd'hui une infinite, et nous assimilons a nos fonctions, a nos +gouts, a nos moeurs, tout ce qui nous entoure et participe a notre +existence. En un mot, ainsi que nous l'avons deja dit plus haut, notre +personnalite morale se reflete autour de nous jusque sur les moindres +objets. De la le role de la mise en scene dans les pieces modernes, +ou du moins dans celles qui s'ingenient a traduire sur le theatre la +societe francaise actuelle, et la necessite d'en accorder tous les +elements avec la personnalite morale des personnages representes. + +C'est donc par une consequence logique que le decorateur et le metteur +en scene se sont faits tapissiers et en quelque sorte bibelotiers, et +qu'ils ont du chercher a donner au materiel figuratif cette physionomie +personnelle qui est la caracteristique de la mise en scene moderne. +L'interieur d'un jeune homme riche variera selon le monde au milieu +duquel il vit, monde de cheval ou de galanterie. Le cabinet d'un +financier ne sera pas celui d'un diplomate. Le salon d'une femme du +monde n'aura pas le meme aspect que celui d'une demi-mondaine, et +celui-ci ne ressemblera pas a celui d'une femme galante. Dans l'effet +general, qui est celui que doivent produire la decoration et la mise en +scene, l'esthetique moderne a introduit une foule de specialisations +necessaires. Nos pieces actuelles exigent une adaptation perpetuellement +nouvelle de la mise en scene; c'est peut-etre ce qui les fera vieillir +assez vite, et, au bout d'un certain nombre d'annees, rendra leur +reprise tres difficile. + +Mais la mise en scene est bien obligee de suivre en cela l'esthetique, +qui ne se contente plus des types generaux de l'humanite. Dans les +comedies de Moliere, les personnages sont le moins possible de leur +temps, ou du moins ils ne le sont que dans la mesure necessaire; c'est +l'homme que peint Moliere plutot que tel ou tel homme. Dans les pieces +modernes, au contraire, dans les pieces de M. Emile Augier ou de M. +Alexandre Dumas fils, par exemple, les personnages sont le plus possible +de leur temps; et ce n'est plus l'homme en general qu'ils s'ingenient +a nous peindre, mais l'homme plastiquement et moralement conforme ou +deforme, selon le milieu social particulier ou s'exerce son caractere et +ou s'agitent ses passions. + +Dans _Tartufe_, par exemple, il nous serait tout a fait impossible de +deviner quelle est la fonction sociale de chaque personnage, et, a ce +point de vue, Tartufe lui-meme est un grand embarras pour notre maniere +de voir toute moderne. C'est un devot, mais ce n'est la que sa fonction +psychologique. Qu'est-il, socialement parlant? Appartient-il ou non a un +ordre, a une confrerie? A-t-il une fonction religieuse? Quelle est sa +position dans la societe? Quels sont ses antecedents? Ces questions ne +recevront jamais de reponse; de telle sorte qu'aujourd'hui le costume de +Tartufe est un probleme insoluble. Dans une piece moderne, au +contraire, ce qu'on etablit tout d'abord, c'est la fonction sociale +des personnages, leur position dans le monde: l'un est depute, l'autre +banquier, celui-ci est militaire, celui-la est avocat, procureur +general, magistrat, etc. Nos auteurs modernes partent d'une idee, qui +n'est assurement pas fausse, et qui est en tout cas feconde: c'est que +l'expression de nos passions varie suivant le milieu ou nous vivons et +suivant les idees transmises ou acquises, dont chacun de nous est en +quelque sorte un recueil different. Ils s'interessent a l'humanite +en detail et tiennent compte d'une foule de differenciations, dont +autrefois on ne s'inquietait nullement, parce qu'en somme elles etaient +moins visibles. + +Cette revolution esthetique s'accorde d'ailleurs avec nos idees +metaphysiques, psychologiques et physiologiques actuelles. Comme le +monde, comme les societes, comme toutes les sciences, l'esthetique a +cru en complexite et en heterogeneite, et nous ne sommes pas sans doute +encore au bout des transformations que l'avenir lui imposera. La mise +en scene ne peut pas s'isoler et se separer de l'esthetique, dont elle +n'est qu'une partie subordonnee; elle ne doit pas obeir a des principes +differents. C'est pourquoi l'evolution de la mise en scene n'est pas le +resultat d'un parti pris, mais au contraire resulte d'une transformation +insensible de l'esthetique dramatique et de la societe moderne. La mise +en scene a ainsi acquis une plasticite qu'elle n'avait pas autrefois, et +sur ce point semble se soumettre ou tout au moins se preter aux theories +de l'ecole realiste ou naturaliste, dont le plus grand tort est de +vouloir precipiter une evolution, qui, ainsi que nous le verrons plus +loin, amenerait fatalement une decheance de l'art, si elle n'etait +modifiee et retardee par une lente diffusion de la culture generale de +l'esprit et par un relevement graduel de l'ideal artistique. + +Toutefois, cette physionomie particuliere de la mise en scene pourrait +etre un obstacle a la reprise future de nos pieces modernes; car ce +qui nous parait aujourd'hui un trait de jeunesse sera un jour une ride +d'autant plus marquee que le trait aura ete plus precis. Toutefois, une +reflexion s'impose, qui nous permet de ne pas tenir grand compte de ce +vieillissement certain: c'est que, dans une oeuvre dramatique, la mise +en scene est la partie essentiellement destructible. Au bout d'un petit +nombre d'annees, les decorations d'une piece et son materiel figuratif +n'existent plus. Par consequent, une reprise necessite une mise en +oeuvre nouvelle, qui devra etre sensiblement differente de la mise en +oeuvre primitive, ainsi que nous le ferons voir plus loin. Ici, il nous +suffira de dire que l'appareil decoratif et figuratif, mis de nouveau +en concordance, d'une part avec la piece, et d'autre part avec le gout +actuel, n'aura necessairement que les rides que lui infligera l'oeuvre +dramatique elle-meme. Malheureusement, elles seront nombreuses si l'art +continue, comme la societe, a croitre en complexite et en heterogeneite. + + + +CHAPITRE XIX + +Lois restrictives de la mise en scene.--De la loi de proportion--Plans +d'importance scenique.--_L'Ami Fritz._--Des repas de +theatre.--Application de la loi au materiel figuratif. + + +Apres avoir etabli les lois generales de la mise en scene, nous avons, +dans les chapitres precedents, examine les causes diverses qui peuvent +les inflechir. Nous avons vu que toutes ces deviations, quelle qu'en fut +l'importance, derivaient de principes esthetiques, et qu'elles etaient +en realite comme les resultantes de plusieurs forces composees. Pour les +legitimer, on ne peut jamais invoquer le caprice et le gout de l'art +pour l'art. La mise en scene n'a pas sa fin en elle-meme; la cause +finale du drame est la cause formelle de la mise en scene. En partant du +texte d'une oeuvre dramatique, on arrive aisement a etablir le minimum +de mise en scene necessaire. Mais, quand on veut tenir compte de toutes +les conditions de nature, de genre, d'epoque et de milieu, qui peuvent +entrainer a de larges accroissements de mise en scene, tant sous le +rapport du personnel que sous celui du materiel figuratif, on peut +legitimement se demander s'il n'y a pas des lois qui imposent une limite +a cette extension; si, en d'autres termes, il n'y a pas, dans chaque +cas, un maximum de mise en scene qu'il n'est pas permis artistiquement +de depasser. On sent combien serait salutaire l'application de telles +lois somptuaires, a une epoque ou le luxe de la mise en scene atteint +des proportions veritablement ruineuses. Or, ces lois semblent en +effet exister. Il en est deux surtout qu'il parait facile d'etablir +theoriquement et qu'observent d'ailleurs, par une intuition tres sure, +les theatres encore soucieux de la question artistique. Ces deux +lois essentielles sont: la premiere, la loi de proportion, que nous +etudierons dans le present chapitre; la seconde, la loi d'apparence, +dont nous reservons l'examen au chapitre suivant. + +Si nous regardons d'abord avec attention un paysage, nous nous +apercevrons que la distance a pour effet, dans la nature, de rendre +de moins en moins visibles les nombreux details de chaque objet +et d'eteindre de plus eu plus l'eclat de leurs couleurs par +l'epaississement progressif de la couche d'atmosphere; si ensuite +nous examinons un tableau, nous verrons que les peintres produisent +l'illusion de l'eloignement, d'une part, par l'effacement des traits +particuliers, et, d'autre part, par la degradation des tons. Mais, si +nous transportions cette loi telle quelle dans la mise en scene, elle ne +s'appliquerait qu'aux decorations, ou elle est en effet tres habilement +observee par les peintres qui cultivent cette branche de l'art. Pour en +faire utilement l'application a la mise en scene, il est necessaire de +la transformer. Nous ne considererons plus, comme dans la peinture, des +plans de distance, mais des plans d'importance scenique. Et nous dirons +que, dans la mise en scene, le fini et la perfection d'imitation des +objets qui composent le materiel figuratif doivent etre proportionnels a +leur importance hierarchique. + +Je prendrai un exemple dans _l'Ami Fritz_. Le repas que l'on sert au +premier acte necessite un grand nombre d'accessoires, qui ont chacun une +certaine importance, les uns parce qu'ils ont un rapport avec le texte, +les autres parce qu'ils servent a des combinaisons sceniques. Il faut +donc observer la loi de proportion. La nappe, sur laquelle l'attention +des spectateurs est formellement appelee, doit etre d'une imitation +beaucoup plus parfaite que les autres parties du service. Les details du +repas ne doivent pas etre traites tous avec le meme soin, ni atteindre +le meme degre de fini, car ils ne sont pas tous destines a faire +egalement illusion. La fumee qui s'echappe de la soupiere repond par la +perfection d'imitation au jeu de scene qui ouvre le repas et sur lequel +l'attention du spectateur est appelee et maintenue pendant un certain +temps. Mais, apres la soupe, toute la suite du repas est composee +d'accessoires de theatre, qui sont bientot relegues au deuxieme et +troisieme plan d'importance par la marche de l'action theatrale. Si nous +nous transportons dans un autre theatre, a la Gaite, par exemple, nous +verrons qu'au premier tableau de _la Charbonniere_, piece dans laquelle +la mise en scene occupait le premier rang, la loi de proportion etait +cependant observee et exactement de la meme facon, dans la disposition +du banquet des fiancailles. La regle est generale et on en trouvera +l'application dans toute mise en scene bien concue. C'est ainsi que sont +regles le repas de don Cesar au quatrieme acte de _Ruy Blas_, celui +d'Annibal et de Fabrice dans _l'Aventuriere_, et celui de l'oncle et du +neveu dans _Il ne faut jurer de rien_. Si j'ai choisi comme exemple un +repas de theatre, c'est que la mise en scene en est toujours perilleuse. +Il ne faut insister que sur les details qui ont un lien etroit avec +l'action; des que l'attention du public se detourne vers quelque +autre objet, il faut que le repas s'efface et prenne fin. D'ailleurs +l'observation du temps exact n'est jamais necessaire au theatre. Comme +dans la vie reelle, le spectateur perd la notion du temps des que son +attention est detournee; il perd alors de vue ce concept abstrait pour +lequel il ne possede pas d'unite de mesure absolue. + +C'est cette loi de proportion qui permet de simplifier le materiel +figuratif, en ne se preoccupant que des principaux objets qui le +composent et en traitant les autres beaucoup plus sommairement et meme +en les releguant parmi la partie decorative. Ainsi, si quelques livres +d'une bibliotheque sont destines a jouer un role special, a etre +deplaces et replaces, ils devront reellement figurer sur un rayon, mais +il ne sera pas necessaire que les autres parties de la bibliotheque +soient composees de livres veritables. Des dos de volumes peints sur des +rayons egalement peints constitueront une imitation suffisante. C'est ce +que beaucoup de spectateurs ont pu observer au second acte du _Marquis +de Villemer_. Dans un trophee d'armes, toutes n'auront pas besoin d'etre +reelles, si toutes ne doivent pas eveiller une egale attention dans +l'esprit du public. + +Cette loi de proportion est souvent difficile a appliquer avec sagacite +et montre avec quel soin prealable il faut faire le depart de tout ce +que doit comprendre la partie decorative et de tous les objets qui +doivent composer le materiel figuratif. Cette loi empeche la mise en +scene de degenerer en une exhibition inutile ou encombrante et maintient +les yeux du spectateur sur les objets qui ont une reelle importance. +Un habile directeur de theatre arrive ainsi a produire une illusion +parfaite en ne cherchant la perfection d'imitation que pour les objets +qui doivent fixer l'attention du spectateur. Quand, par exemple, on +examine a ce point de vue la decoration du premier acte des _Rantzau_, +on remarque tout d'abord une grande abondance dans l'ensemble decoratif. +L'impression de l'interieur du vieil instituteur alsacien est tres vive; +rien n'y manque de ce qui peut nous raconter l'histoire de sa vie de +famille et de travail, depuis le berceau jusqu'a la bibliotheque et aux +collections de papillons. Mais ce n'est la qu'une impression generale +due au premier aspect. Sitot que l'oeil examine la mise en scene pour en +tirer une induction sur le developpement de l'action, tout rentre dans +la decoration peinte; et le materiel figuratif ne se trouve en realite +compose que d'un tres petit nombre d'objets. L'execution des decorations +est donc precedee d'un travail tres delicat ou le gout et la science de +composition ont egalement leur part. + + + +CHAPITRE XX + +De la loi d'apparence.--De l'usage des lorgnettes.--Au theatre, le sens +du toucher ne s'exerce jamais.--Seules les sensations optiques sont +directes.--Le theatre ne nous doit que des apparences.--Des costumes et +des toilettes des actrices. + + +La loi d'apparence est d'un genre different et a une portee tout autre. +Elle est basee sur ce fait important que, dans les beaux-arts, sur les +cinq sens que nous possedons, deux ne sont jamais exerces, ce sont le +gout et l'odorat, et qu'au theatre sur les trois sens artistiques, la +vue, l'ouie et le toucher, deux seulement sont appeles a jouer un +role. Les sensations tactiles ne figurent que comme des sensations +ordinairement associees a des sensations optiques, et la surete de nos +appreciations est au theatre constamment mise en defaut par la distance. +Sans doute la plupart des spectateurs sont armes de lorgnettes qui +comblent en partie cette distance, mais il n'y a pas a s'arreter a cette +objection; car, s'il y a un fait certain, c'est que la lorgnette est +destructive du plaisir theatral, puisqu'elle a pour effet de rompre +l'illusion que l'on a eu quelquefois tant de peine a produire. La +lorgnette est necessaire pour corriger une infirmite de la vue et meme +de l'ouie; pour satisfaire un gout plastique, s'il s'agit de la beaute +des actrices, ou, a un point de vue plus special, pour etudier les jeux +de physionomie d'un acteur. En dehors de ces quelques cas, je considere +la lorgnette comme essentiellement contraire au plaisir purement +artistique que nous allons chercher au theatre. Ce point ecarte, je +reviens a la loi d'apparence. + +Si nous etalons devant nos yeux, a une distance assez faible pour que +nous puissions saisir les details des objets, un morceau de marbre, de +pierre, d'ivoire, de bois, de carton ou de toile, de soie, de velours, +nous remarquerons que la vue de ces differents objets eveille en nous +une foule de sensations tactiles qui, meme sans que nous les eprouvions +directement, nous sont absolument indispensables pour formuler un +jugement sur la nature reelle des objets. Il semble que nous les +touchions, et si nous les touchions reellement les sensations eprouvees +seraient plus fortes, mais nullement differentes de celles que la vue +avait suffi a determiner en nous. Or, au theatre, le tact ne peut +pas s'exercer, et la distance est toujours assez grande pour que +les sensations tactiles associees aux sensations optiques soient +excessivement faibles, car ce ne sont que des reminiscences. La +distance, en effet, ne nous permet pas d'apprecier le poli du marbre, la +transparence de l'ivoire, la qualite fibreuse du bois, la trame soyeuse +des etoffes, non plus que l'habilete du tissage ou du brochage. Nos +sensations optiques se reduisent au coloris des objets, aux relations +de tons entre les ombres et les lumieres et a la nature plus ou moins +brillante ou mate des reflets. + +Nous ne jugeons donc, au theatre, des objets que par leur aspect +exterieur. Par consequent, pour que notre illusion soit suffisante, le +theatre ne nous doit que des apparences. A quoi servirait-il de nous +montrer une colonne de marbre, si une colonne de carton peint nous +produit l'effet du marbre? A quoi bon recouvrir des meubles d'une etoffe +couteuse, si une etoffe plus grossiere produit un effet analogue? Du +bois blanc habilement peint ne suffira-t-il pas a representer a nos +yeux le meuble le plus precieux? Qu'on le remarque, ce n'est pas la le +resultat d'une convention prealable, conclue entre le decorateur et le +public. Le theatre nous donne absolument tout ce qu'il nous doit, des +sensations optiques exactes; et comme nous ne pouvons controler ces +sensations par le toucher, il n'a pas a se preoccuper d'une eventualite +qui ne se produira pas. Un directeur inintelligent pourrait seul avoir +la fantaisie de satisfaire un sens qui au theatre ne s'exerce jamais. On +en a vu des exemples, et jamais l'effet n'a repondu a l'attente. Seule, +la ruine est au bout de ces essais aussi inutiles qu'extravagants. +D'ailleurs, c'est precisement parce que la mise en scene est une fiction +qu'elle est un art. + +Les costumes, eux aussi, devraient obeir a la loi d'apparence. On en +tient compte, sans doute, dans une certaine mesure, les hommes surtout, +car les femmes y resistent ou plutot se revoltent contre elle. Mais +est-ce bien aux actrices qu'il faut reprocher leurs exces de toilette? +N'y a-t-il pas de la faute du public? Voyez dans une salle de spectacle +toutes les lorgnettes se diriger sur l'actrice qui entre en scene, +l'environner, la devisager, la passer en revue dans toutes les parties +de sa personne, examiner les mille details de sa toilette, signer sa +robe du nom du plus habile faiseur, faire l'inventaire et l'estimation +de ses diamants et de ses dentelles. Du moment que le spectateur modifie +les conditions de l'optique theatral, l'actrice est-elle bien coupable +de violer la loi d'apparence? Notez que ces superbes toilettes, si +veritablement belles et luxueuses quand on les detaille au grossissement +de la lorgnette, sont tres souvent d'un tres mediocre effet quand on +les regarde a l'oeil nu, c'est-a-dire quand on les replace dans les +conditions optiques qui conviennent au theatre. C'est que l'art de la +toilette a la ville obeit a de tout autres lois que l'art de la toilette +a la scene. La toilette de ville est soumise de tres pres a la vue et a +la possibilite du toucher; la toilette de theatre n'est faite que pour +nous procurer une satisfaction du sens de la vue, affaibli par la +distance. En sculpture et en peinture, une oeuvre destinee a etre +regardee a une distance de trente metres est d'un travail absolument +different de celle qui doit etre vue a une distance de trois ou quatre +metres. Il en est de meme de la toilette des actrices: un costume de +theatre doit, pour produire le meme effet qu'un costume de ville, etre +traite differemment et exige des etoffes differentes qui fassent des +plis plus larges et plus amples, et qui par consequent soient d'une +autre qualite. En outre, les tons doivent etre plus francs et choisis en +vue de l'eclairage special des theatres; les ornements doivent etre +d'un dessin plus simple et d'une plus grande sobriete de details. C'est +souvent par des moyens contraires qu'on obtient des effets analogues. La +meme toilette ne peut egalement plaire le jour dans le monde et le soir +au theatre; elle ne peut non plus satisfaire egalement deux spectateurs +dont l'un la detaille a l'aide de la lorgnette et l'isole ainsi de +l'ensemble de la mise en scene, et dont l'autre se contente de la +regarder dans la perspective theatrale. Une actrice intelligente ne +saurait hesiter. Mais le moyen le plus sur de soumettre les actrices aux +conditions esthetiques de l'art de la mise en scene serait de ne pas +leur faire supporter les frais de leur toilette. Elles y gagneraient +assurement, ainsi que les convenances artistiques. La difference que +l'on a etablie entre ce qu'on appelle le costume de theatre et la +toilette de ville est absurde et contraire a la verite artistique. Au +theatre, il n'y a pas de toilettes de ville, il n'y a que des costumes +de theatre. Si la direction ne consent pas a payer tous les costumes, au +meme titre qu'elle fait les frais des decors et des accessoires, c'est +elle qui est en partie responsable des fantaisies ruineuses que se +permettent les actrices. Toutefois, parmi les causes de ce luxe exagere, +une des plus difficiles a detruire est precisement le gout de la societe +actuelle, je ne dirai pas pour la toilette, ce qui a existe de tout +temps, mais pour la diversite de la toilette. Dans chaque mode generale +chaque femme se taille une mode particuliere; et les femmes de theatre, +dans la position en vue qu'elles occupent, sont excusables de chercher +a faire preuve d'un gout personnel dont les spectatrices cherchent a +decouvrir la caracteristique, souvent dans un but avoue d'imitation. + + + +CHAPITRE XXI + +Rapports de la mise en scene avec l'espace et le temps,--_Les Danicheff_ +et _l'Oncle Sam_.--Du vrai et du vraisemblable.--De la couleur +locale.--Predominance des traits generaux.--Les romantiques.--_Le Cid_ +et _Bajazet_.--Le theatre de Victor Hugo. + + +L'esprit est relativement au temps dans les memes conditions que la vue +relativement a la distance. L'espace et le temps sont d'ailleurs deux +concepts correlatifs qui ne peuvent s'expliquer l'un sans l'autre. On +peut donc dire qu'une piece dont l'action se deroule dans un milieu +tres eloigne de celui ou nous vivons, presente les memes difficultes de +representation qu'une piece dont l'action a ete placee a une epoque de +beaucoup anterieure a la notre. Neanmoins, il ne serait pas juste de +dire simplement que dans ces deux cas la difficulte est multipliee par +la distance ou par le temps. Il est, en effet, necessaire de tenir +compte de la connaissance que nous avons de ce milieu ou de cette +epoque, et des rapports que les idees, les moeurs, les costumes peuvent +avoir avec les notres. Les Etats-Unis, par exemple, quoique plus +distants de nous que certains pays des bords du Danube, nous offriraient +des difficultes de mise en scene beaucoup moins grandes. De meme +l'histoire, les idees, les moeurs de l'Athenes de Pericles nous sont +plus familieres que celles des premiers siecles de notre ere, et meme +que celles de nos ancetres directs. + +Il n'y a donc rien d'absolu dans les difficultes que le temps ou la +distance offre a la mise en scene. C'est le plus ou moins d'instruction +du spectateur, l'etendue de son savoir et l'ampleur de ses informations +qui indiquent le point de vraisemblance auquel nous devons nous efforcer +d'atteindre. Depuis un certain nombre d'annees, les oeuvres traduites +des romanciers russes nous ont fait connaitre dans leurs details les +moeurs de la Russie, et nous ont inities a des idees assez differentes +des notres; aussi a-t-on pu, dans _les Danicheff_, interesser le public +francais a un drame dont l'action n'aurait pu se derouler dans le +milieu ou nous sommes habitues de vivre, et l'on a pu arriver a une +representation suffisamment exacte de moeurs, d'idees et de sentiments +dans lesquels nous ne serions pas entres il y a cinquante ans. Dans +_l'Oncle Sam_, c'est la vie et, disons le mot, l'excentricite americaine +qui ont ete produites sur le theatre, et la mise en scene a pu se +rapprocher de la verite relative par la connaissance que possede ou que +croit posseder le public francais de ce caractere americain qui est +celui d'un type nouveau dans l'humanite moderne. Mais qu'il s'agisse de +monter un drame dont l'action se deroulerait en Turquie, on eprouvera +des difficultes presque insurmontables. Ce qu'on appelle la couleur +locale serait dans ce cas-la beaucoup plus nuisible qu'utile, car elle +serait sans doute en opposition avec l'idee que le public en general se +forme des moeurs turques et du mystere qui entoure la vie privee des +femmes. Tout le travail d'approximation que serait tente de faire +l'auteur laisserait le public froid et incredule. + +Ce que nous cherchons dans le theatre, en depit de l'ecole realiste, qui +a absolument tort sur ce point, c'est une image des idees acquises et +enregistrees par notre esprit; c'est le spectacle de passions analogues +a celles qui pourraient nous agiter. Le theatre est donc en quelque +sorte fonde sur le transport de nos propres etats de conscience dans les +personnages du drame. Tout ce qui n'est pas concevable pour nous-memes +n'est ni vrai ni vraisemblable a nos yeux. Tout le monde sait combien il +nous est difficile, pour ne pas dire impossible, de concevoir des etres +ayant un sixieme, un septieme, un huitieme sens, ou des corps ayant +moins ou plus de trois dimensions. Il en est de meme des idees: il +nous est impossible de concevoir chez un autre des idees que nous ne +concevons pas en nous. On peut en donner un exemple historique frappant. +Supposons qu'un poete nous represente Pericles pleurant sur le tombeau +du dernier de ses fils. Certes ce sera un spectacle touchant si nous ne +voyons en lui qu'un pere, en tout semblable a nous, se lamentant sur +la perte d'un fils bien-aime. Mais si l'auteur s'avise de faire de +l'archeologie morale et veut nous interesser au chagrin particulier +qu'a ressenti Pericles a la pensee que son tombeau et ceux de tous +les Alcmeonides seraient desormais prives des honneurs et des rites +hereditaires, il est certain que le chagrin de ce grand homme, +demesurement grossi d'un trouble superstitieux que nous ne concevons +plus, nous paraitra purement oratoire et ne nous inspirera aucune +sympathie, par la raison bien simple que ce sont des sentiments qui se +sont eteints en se transformant et qui n'ont aujourd'hui aucune prise +sur notre coeur. + +Ce que nous venons de dire des sentiments et des idees exprimees par le +drame est egalement vrai de la mise en scene. Oserait-on, par exemple, +dans la representation d'un drame oriental, etaler a nos yeux cet +amalgame etrange d'objets europeens et d'objets asiatiques qui depare la +vie des plus grands seigneurs, ce melange bizarre des modes seculaires +de Constantinople et des modes les plus vulgaires de Paris? De pareilles +disparates, qui sont frequentes dans la vie orientale telle que l'a +faite le cosmopolitisme moderne, nous choqueraient a ce point que +nous ne pourrions en supporter la vue. Elles seraient, en effet, en +contradiction avec la representation que notre imagination nous fait +de la vie orientale, et c'est cette representation-la que nous doit +le metteur en scene. La couleur locale n'a de prix que lorsque c'est +celle-la meme que peut imaginer le spectateur. Si on s'ingeniait a +monter un drame chinois, se deroulant par exemple a Pekin, il est +clair que ce qu'il y aurait de plus simple serait de nous montrer des +kiosques, des arbres, des Chinois et des Chinoises de paravent, car ce +sont ceux-la seulement que nous connaissons et qui ont a nos yeux le +plus pur caractere chinois. Or, tout ce qui nous est etranger est, a un +degre quelconque, un peu chinois pour nous. + +Si donc on se demande quelle est la regle generale qui doit presider +a la mise en scene d'une piece dont la difficulte de representation +provient de la distance ou du temps, nous dirons que cette regle +consiste dans la predominance des traits generaux sur les traits +particuliers, aussi bien dans les idees et dans le langage, ce qui est +du domaine du poete, que dans la decoration, dans le materiel figuratif +et dans les costumes, ce qui rentre dans le domaine du metteur en scene. +Quelle que soit la distance ou quel que soit le temps, d'ailleurs, on +descend du general au particulier en proportion de la connaissance que +nous possedons du milieu represente. En tout cas, il faut avoir le +courage de repudier toute manifestation inutile et par consequent +inopportune de la couleur locale. Le romantisme en a singulierement +abuse, et c'est precisement cet abus qui est cause que les pieces d'il y +a cinquante ans ont si vite vieilli et sont aujourd'hui singulierement +demodees. C'est que precisement ce qu'on appelle la couleur locale est +plus qu'on ne pense une question de point de vue. Nous n'avons jamais +qu'une notion imparfaite de ce qui est eloigne de nous par le temps ou +par la distance, et ce que nous croyons etre une verite absolue n'est +jamais qu'une verite relative, fondee precisement sur nos gouts, sur nos +idees, sur nos vues actuelles. On a abuse a un certain moment du moyen +age et de la chevalerie; or, ce qu'en 1830 on croyait etre, soit le +langage, soit l'esprit du moyen age, n'est aujourd'hui a nos yeux que +le langage et l'esprit de 1830. Nous voyons le passe sous un angle +different. Si donc, a cette epoque, on s'etait contente de marquer le +moyen age de traits generaux, ceux-ci auraient conserve le privilege +de nous le rendre a peu pres tel que nous pouvons encore le concevoir +aujourd'hui; mais ce sont les traits particuliers qui ont gate le +portrait et lui donnent maintenant un certain air de caricature. + +N'est-ce pas, en effet, ce defaut, joint a l'abus du pittoresque et de +l'antithese, qui deja, du vivant meme de Victor Hugo, nuit a l'oeuvre +dramatique du poete, en depit de l'imagination poetique qu'on admire +dans _Hernani_, cette oeuvre rayonnante de jeunesse et de passion, en +depit de la perfection litteraire a laquelle atteint le style de _Ruy +Blas_. Au contraire, _le Cid_ et _Bajazet_ ont-ils vieilli? Ils n'ont +pas aujourd'hui une ride de plus qu'au jour ou ils ont paru sur la +scene. _Le Cid_ a par lui-meme un effet representatif considerable, mais +Corneille ne s'est pas abandonne a la couleur locale; ses heros sont +marques de traits humains plus que particulierement espagnols, sauf en +ce qui concerne l'honneur. Sans doute l'enflure du style cornelien ne +correspond plus a notre gout actuel, mais elle est corrigee par la +franchise de l'accent et par la beaute morale des situations, sur +laquelle la recherche du pittoresque n'empiete jamais. Quant a +_Bajazet_, qui ne devrait jamais quitter pour longtemps le repertoire de +la Comedie-Francaise, et que je ne puis jamais relire sans une profonde +emotion esthetique, il devra son eternelle jeunesse a la predominance +des traits generaux sur les traits particuliers, ce qui est remarquable +dans un sujet qui aurait comporte facilement un abus d'effets +representatifs, tires de la vie orientale et des mysteres qui planent +sur les drames des harems, abus dans lequel ne manquerait peut-etre pas +de tomber un auteur moderne. + +Quelle que soit la predilection que j'eprouve personnellement pour +Racine, je ne crois cependant pas que l'on puisse dire que Corneille et +Racine aient ete de plus grands poetes que Victor Hugo. Si donc ce n'est +pas dans l'inegalite de leur genie poetique que git la difference de +vitalite de leurs oeuvres dramatiques, il faut en faire remonter la +cause a un exces de richesse dans l'imagination de Victor Hugo, qui l'a +entraine a un abus perpetuel d'effets uniquement representatifs et a une +recherche purement epique du pittoresque et de la couleur locale. Dans +les prefaces ou les notes qui accompagnent ses pieces imprimees, Victor +Hugo se fait un merite d'avoir puise une foule de traits particuliers, +peu connus, dans tel ou tel auteur espagnol ou anglais; ce serait, en +effet, un merite pour un historien, mais ce n'en est pas un pour un +poete dramatique. Ce que celui-ci doit au public, ce sont des etres +purement humains, uniquement revetus, s'ils sont etrangers, de traits +generaux suffisants a les faire reconnaitre pour tels. Ajoutons +d'ailleurs, pour etre juste, qu'une aussi vaste imagination, nuisible au +poete dramatique, est l'essence meme du genie du poete epique; et Victor +Hugo en est encore ici un illustre exemple, car le livre de _la Legende +des siecles_ est un chef-d'oeuvre, auquel rien ne peut etre compare dans +la litterature francaise non plus que dans les litteratures etrangeres. + +Si donc, pour en revenir a l'objet de ce chapitre, il s'agit de +representer un milieu eloigne du notre par la distance ou le temps, il +sera toujours sage de se renfermer dans une mise en scene sobre et +tres simple, de se contenter d'une couleur locale discrete et moderee, +d'eviter la recherche des effets trop speciaux au milieu represente, +enfin de ne marquer l'oeuvre que des traits particuliers necessites +formellement par le texte lui-meme. Les costumes doivent produire un +effet d'ensemble, avoir ce caractere commun que nous attribuons soit +a un pays, soit a une epoque, ne pas presenter de recherches inutiles +d'originalite; car le public n'entre que tres difficilement dans les +raisons des modes des anciens ou des etrangers, puisque ses gouts sont +aujourd'hui totalement differents. Mais nous touchons la a un autre +ordre d'idees qui a besoin de quelques developpements. + + + +CHAPITRE XXII + +Vanite de toute recherche archeologique.--Des differents +styles.--Les costumes du _Misanthrope_.--Le temps efface les traits +particuliers.--Formation des types artistiques.--Destructibilite de +la mise en scene.--Necessite de demonter les oeuvres classiques.--Des +reprises.--_Antony_.--La mise en scene est une creation +artistique.--Erreur de l'ecole realiste. + + +Tout ce qu'il y a de special et de circonstanciel dans les milieux +differents de celui ou nous vivons nous echappe a peu pres completement. +Si, pour prendre un exemple frappant, nous revenons un instant a +la Chine, qui est par excellence un pays excentrique par rapport a +l'Europe, on peut affirmer que nos yeux ne sont pas formes a remarquer +les differences d'usages, de moeurs et de costumes qui caracterisent les +diverses epoques de son histoire. De telle sorte que, sur un million de +spectateurs, il n'y en aurait probablement pas un qui fut susceptible de +saisir, a mille ans pres, des differences dans les modes chinoises. +Un tel exemple est de nature, il semble, a nous rendre legerement +sceptiques relativement a la valeur de la couleur locale. Et, en y +reflechissant, on peut se demander si nos connaissances sont beaucoup +plus etendues en ce qui concerne toute l'Asie, l'Afrique, l'Egypte, la +Grece elle-meme, ainsi que Rome et surtout les premiers siecles de notre +propre histoire. + +Tout ce qui s'eloigne de notre experience actuelle perd peu a peu toute +precision, et meme de sa vraisemblance, tellement que si on faisait +passer devant les yeux d'un homme de soixante ans une suite +chronologique de gravures representant les modes qu'ont depuis sa +naissance successivement adoptees ses contemporains, il ne les +reconnaitrait pas pour la plupart et en regarderait quelques-unes comme +imaginees apres coup et tout a fait invraisemblables. C'est pourquoi, +dans la mise en scene d'une piece dont l'action se deroule dans un autre +temps, toute recherche trop precise d'archeologie, c'est-a-dire portant +sur un trop grand nombre de details, est non seulement inutile, mais +contraire a la vraisemblance, et n'a pas par consequent un caractere +incontestable de verite. Sans doute, s'il s'agit du passe de notre +propre race, nous possederons un ensemble de connaissances plus +certaines que s'il s'agissait d'un peuple etranger, meme contemporain. +Un grand nombre de spectateurs sont aptes a distinguer entre eux, tant +sous le rapport de la decoration et de l'ameublement que sous celui des +costumes, les styles Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI; mais +combien peu sauraient etablir des differences dans les modes diverses +qui ont pu regner pendant le cours de ces grandes epoques. Le public ne +se choque pas de differences qui, pour des contemporains, eussent ete +monstrueuses. C'est ainsi qu'en 1878, a la Comedie-Francaise, on a +repris _le Misanthrope_ avec les costumes faits en 1837 pour une +representation de gala a Versailles et qui sont a la mode de la minorite +de Louis XIV, bien que _le Misanthrope_, qui date de 1666, eut toujours +ete joue jusqu'alors en habits carres de la seconde moitie du siecle. +Nous, hommes du XIXe siecle, qui nous piquons d'exactitude, souvent +plus que de raison, en sommes-nous choques? Et d'ailleurs, combien de +spectateurs songent a comparer la date des costumes avec celle de la +piece? La plupart ignorent sans doute que les costumes du _Misanthrope_ +peuvent faire question. + +Mais bien mieux, pendant qu'a la Comedie-Francaise, on joue _le +Misanthrope_ en manteaux courts, on continue a le jouer a l'Odeon en +habits carres. Toutefois, comme l'exemple est contagieux, un des +acteurs a eu l'idee de jouer le role d'Acaste en manteau, comme rue de +Richelieu, tandis que tous les autres personnages conservent l'habit +carre. Or, bien peu de spectateurs s'apercoivent de ce qu'il y a de +disparate dans ce melange de modes qui ne sont point de la meme epoque. +Cependant, nous serions choques si on introduisait dans une comedie +contemporaine en habits noirs un personnage habille a la mode de 1830. +C'est qu'avec le temps, on ne s'attache qu'aux caracteres generaux et +qu'on neglige les differences, pourtant considerables, qui naissent de +la comparaison des traits particuliers. + +Il va de soi que l'idee qui se forme en nous des costumes d'une epoque +est d'autant plus generale qu'elle repose sur un plus grand nombre +d'exemplaires pris, soit dans un meme temps, soit dans des temps +successifs. Cette idee, d'ailleurs, nait en nous, comme toute idee, par +la reunion des caracteres communs qui nous frappent dans ce grand nombre +d'exemplaires. Il suit de la que l'idee que nous avons du style d'une +epoque, que nous avons traversee, est generale et non particuliere, et +que, lorsqu'il s'agit de mise en scene, nous devons realiser dans la +decoration, dans l'ameublement et dans les costumes cette idee generale +qui est seule intelligible pour notre esprit et qui, seule, est pour +nous la verite. En outre, on peut remarquer que les idees particulieres +des contemporains, se changeant peu a peu en idees de plus en plus +generales a mesure que leur point de depart s'enfonce dans les brumes du +passe, il arrive un moment ou elles se fixent dans des types generaux +desormais invariables, au moins dans les previsions actuelles, et +auxquels nous devons rapporter tout ce que nous creons aujourd'hui dans +le but de representer telle ou telle epoque passee. Ce sont donc, dans +ce cas, ces types generaux et invariablement fixes dont le theatre nous +doit la representation fidele, puisque eux seuls repondent aux formes +que le temps a imposees a nos idees. Il y a donc un degre d'exactitude +au dela duquel la mise en scene deviendrait non seulement antitheatrale, +mais meme antiartistique. Une piece qu'on exhumerait au bout de +cinquante ans, dans les memes decorations et avec les memes costumes +qu'a sa premiere representation, nous ferait l'effet d'une veritable +caricature; car, en bien des points, elle pourrait se trouver en +contradiction avec les types que le temps aurait formes dans notre +esprit. + +Ce qui precede nous amene donc a deux consequences importantes. La +premiere est que, lorsqu'une piece a fourni sa carriere et qu'on n'en +peut prevoir une reprise prochaine, il est desirable de detruire la mise +en scene. C'est d'ailleurs, lorsqu'une piece quitte l'affiche apres +avoir epuise son succes, l'effet de l'usure naturelle des choses. On ne +peut emmagasiner a l'infini des decors dont on ne prevoit pas l'utilite +prochaine, et dont quelques-uns peuvent etre fatigues et deteriores par +l'usage. Il en est de meme des costumes. La mise en scene se trouve donc +detruite _ipso facto_. La seconde consequence est que, lorsqu'on reprend +une piece depuis longtemps disparue de l'affiche, il n'y a pas lieu de +reproduire identiquement la mise en scene primitive. + +Sur le premier point, on pourrait s'imaginer que la regle ne s'impose +point au repertoire classique, tragedies et comedies, que la mise en +scene en est immuable et si bien etablie qu'on n'y puisse esperer faire +aucun changement. Ce serait une erreur de penser ainsi d'autant que, par +suite de la revolution qui, vers la fin du siecle dernier, a modifie +l'art des decorations et des costumes, la mise en scene de nos +chefs-d'oeuvre classiques est toute moderne. Elle a pu varier et, en +effet, elle a souvent varie et variera encore. S'il s'agit de pieces +grecques ou romaines, il est d'ailleurs evident que le point de vue d'ou +on a successivement juge l'antiquite s'est frequemment deplace, et que +la meme representation ne pourrait satisfaire les spectateurs actuels, +apres avoir satisfait ceux des deux derniers siecles. Si donc il y a des +traditions en ce qui concerne le jeu et la diction des acteurs, il n'en +saurait etre de meme des decorations et des costumes. En outre, les +changements d'acteurs finissent par necessiter une nouvelle mise au +point. Le gout du public, variable d'une generation a l'autre, se lasse +peu a peu du meme spectacle, et il lui semble, a tort ou a raison, qu'en +introduisant quelque variete dans l'appareil theatral, on pourra se +rapprocher d'un ideal qu'en fait on n'atteint jamais. + +Ces diverses raisons font donc une loi de ne pas laisser les oeuvres +classiques s'eterniser dans le meme etat representatif. Apres les avoir +fait figurer un an ou deux au repertoire courant, il est bon de les +demonter completement pour la plupart, et d'attendre quelque temps avant +d'en faire une reprise. + +D'ailleurs le procede qui consiste a renouveler, les roles un a un, soit +par le moyen de doublures, soit en utilisant les nouvelles acquisitions +du theatre, est utile s'il ne s'agit que de remedier a un accident +imprevu ou de favoriser les debuts d'un acteur; mais en soi il est +mauvais, parce qu'il porte le trouble dans un ensemble habilement +combine, et parce qu'il ne permet pas de plus larges corrections +qu'autorise seule une nouvelle mise en scene. C'est ainsi qu'a l'heure +actuelle il me parait necessaire de retirer _Phedre_ du repertoire de la +Comedie-Francaise (nous en verrons plus loin les raisons), et d'attendre +un certain temps avant d'en faire une reprise etudiee. + +S'il s'agit, non plus de pieces grecques ou romaines, mais d'une oeuvre +dramatique dont le sujet a ete pris dans le monde contemporain de +l'epoque ou elle a paru pour la premiere fois a la scene, il faut +distinguer si l'oeuvre est ancienne ou moderne. Les pieces qui datent +d'une epoque de l'histoire pour laquelle le temps a fait son office, en +creant des types generaux qui sont aujourd'hui a peu pres fixes, sont +plus faciles a monter parce que deja ces types ont ete realises sur la +scene et que d'autres arts, la peinture, la gravure et la sculpture, en +ont en quelque sorte vulgarise la connaissance. On a vu cependant, par +l'exemple que nous avons cite du _Misanthrope_, qu'il y a place, meme +dans ces cas-la, pour des ecarts considerables. + +La difficulte est quelquefois plus grande pour des oeuvres modernes, +dans lesquelles il faut precisement realiser pour la premiere fois des +types qui commencent a se former dans notre esprit, et dans lesquels +il y a encore predominance de traits particuliers, variables dans la +memoire de chacun de nous. Cette question a ete justement agitee, +recemment a propos de la reprise _d'Antony_. C'est le cas de remarquer +combien il est heureux que toute mise en scene soit de sa nature +destructible; car si par impossible on avait conserve celle _d'Antony_ +et qu'on nous l'eut remise aujourd'hui sous les yeux, on aurait pu sans +doute esperer piquer jusqu'a un certain point la curiosite d'une partie +du public, mais tres certainement elle aurait produit un effet definitif +desastreux et aurait ete contre le but qu'on s'etait propose et qui ne +pouvait etre que celui de nous toucher et de nous emouvoir. Il nous +aurait ete impossible de prendre au serieux une gravure de mode +surannee; et le ridicule du spectacle aurait ete en nous un obstacle +insurmontable a l'epanouissement de la sympathie. + +Mais en fait la mise en scene d'_Antony_ n'existait plus et il a fallu +la recreer de toutes pieces. La difficulte etait precisement dans le +grand nombre de traits precis et particuliers dont, relativement a cette +epoque peu eloignee de nous, notre imagination est encore encombree. Il +fallait, pour le costume d'_Antony_, eviter le ridicule auquel il +ne pretait pas jadis et auquel il ne devait pas non plus preter +aujourd'hui. Il fallait creer, comme cela s'est fait, de soi-meme et +insensiblement, pour des epoques plus anciennes, un type general qui +eut le caractere du temps sans etre le personnage a la mode de telle ou +telle annee. On devait donc avoir grand soin de ne pas feuilleter +les gravures de modes, les journaux illustres, mais de s'inspirer de +portraits, de bustes, de gravures, c'est-a-dire, en un mot, d'oeuvres +d'art. Leur examen collectif devait offrir un certain nombre de +caracteres communs et fournir les traits generaux du type a realiser. +En tout cas, ce dont il fallait bien se penetrer, c'est que le costume +d'Antony ne devait etre ni une copie ni une reminiscence, mais une +creation au sens artistique du mot. + +A l'Odeon, on n'a pas fait une etude suffisamment artistique de la +mise en scene. On a tout simplement modernise le costume d'Antony en +modifiant la forme de ses collets, de ses cols et de sa cravate; on +a ete jusqu'a lui permettre le gant Derby; on a de meme modernise la +coiffure des femmes et trop allonge leurs robes. Toutefois, je reconnais +qu'on a reussi a eviter le ridicule que n'eut pas manque d'exciter une +resurrection exacte des costumes de 1830. Seulement on n'a pas reussi, +ce qui demandait un effort artistique, a constituer le type theatral +d'Antony. + +Ajoutons d'ailleurs que pour cette piece tous les details de mise en +scene n'ont qu'une importance tres secondaire, par la raison qu'_Antony_ +est un chef-d'oeuvre, qui restera tel au milieu des transformations +sceniques que lui imposera le gout des generations successives. La +posterite commence seulement pour cette oeuvre extraordinaire, qui +est destinee tot ou tard a faire partie du repertoire courant de la +Comedie-Francaise. Les types et les costumes se fixeront d'eux-memes, +sans qu'il soit besoin d'un travail critique reflechi. Ce drame, +pathetique et humain, rajeunira de lui-meme a mesure que la societe +francaise vieillira. + +En resume, la mise en scene est un art qui n'echappe pas aux conditions +auxquelles sont soumis les autres arts. C'est une imitation visible +et non deguisee de la nature, mais libre et synthetique, et partant +creatrice, et qui est, par rapport aux choses et aux etres pris comme +modeles, ce que sont toutes nos idees par rapport aux objets ou aux +phenomenes souvent innombrables qui ont contribue a les former en nous. +Faire de la mise en scene une copie servile de la realite serait d'abord +une impossibilite materielle, et ensuite, quand le temps est un des +facteurs de la question, un non-sens artistique, puisqu'elle serait +en perpetuelle contradiction avec les lentes, mais ineluctables +transformations que les lois de l'esprit imposent a toutes nos +idees. Enfin il faudrait que chaque objet du monde exterieur eut une +representation identique dans chaque cerveau humain. Quelques auteurs +modernes qui se piquent d'une exactitude scrupuleuse se leurrent +eux-memes, parce qu'ils ne se rendent pas compte que ce qu'ils prennent +pour la realite n'est qu'une image et qu'une interpretation de la +nature, modifiable suivant le temperament, la constitution physique et +l'adaptation physiologique de chacun de nous. + +Il faut reconnaitre que la realite est en soi quelque chose qui echappe +a la certitude humaine, et que pour un meme objet il y a autant d'images +differentes de cet objet que d'observateurs. Et, en effet, ce que nous +appelons realite n'est en fait qu'une oeuvre d'art qui a pour auteur +l'artiste que la nature a cache au fond de chacun de nous. La pretention +qu'a l'ecole realiste d'etre plus vraie que l'ecole idealiste n'est, +chez beaucoup de ses adeptes, qu'une infirmite intellectuelle qui +consiste a croire les images qui se forment dans notre oeil plus +ressemblantes que celles qui se forment dans l'oeil de nos semblables. +Ou la theorie realiste ou naturaliste reprend de sa valeur et de son +importance, c'est lorsqu'elle nous fait une loi de substituer la vue +directe et immediate des objets a leur vue indirecte et mediate, +c'est-a-dire de repousser l'interposition, entre la nature et nous, de +temperaments artistiques differents de notre propre temperament. + +Ajoutons que beaucoup de personnes restreignent la verite a la +particularite. Or une idee generale n'est pas moins vraie qu'une idee +particuliere; l'une s'applique a un plus grand nombre d'objets, l'autre +a un plus petit nombre, voila tout. Un decor representant un paysage ne +sera pas en contradiction avec la verite parce qu'il laissera de cote un +nombre plus ou moins grand de details particuliers faciles a constater +dans tel ou tel paysage reel. Seulement, il est une oeuvre artistique et +correspond exactement, par son degre de generalite, a ce qu'est une idee +dans l'ordre intellectuel. De meme un costume de theatre doit etre une +oeuvre d'art et nous donner l'idee du costume d'une epoque, ce a quoi +il parviendra sans etre tel ou tel costume particulier de cette epoque. +C'est d'ailleurs la un sujet que des pages ajoutees a des pages +n'epuiseraient pas. En ces matieres, il est inutile de chercher +a convaincre ceux qui ne se sont pas rendu compte de la maniere +synthetique dont se forment les idees dans leur esprit. Nous y +reviendrons au surplus dans la suite, quand nous nous occuperons plus +particulierement de la mise en scene des personnages de theatre. + + + +CHAPITRE XXIII + +De la representation des oeuvres classiques.--Du plaisir theatral.--De +la sensation du beau.--Analyse de cette sensation. + + +J'aborde un sujet dont l'interet ne le cede pas a l'importance: la mise +en scene des chefs-d'oeuvre classiques de la litterature francaise. +Sujet vaste, qu'il faut s'empresser de limiter, en ecartant autant que +possible tout ce qui dans l'etude esthetique de ces oeuvres dramatiques +ne se rapporte pas a la mise en scene. Des les premieres pages de +ce volume, nous avons dit l'interet superieur qui s'attache a la +representation des oeuvres classiques. Elles marquent le niveau +superieur ou s'est eleve le genie francais, ou mieux le point culminant +qu'a pu atteindre en France l'art dramatique, sous sa forme la plus +simple et la plus severe. Pour les poetes, c'est un exemple toujours +present, qui domine leurs efforts, ne les laisse jamais satisfaits de +leurs propres ouvrages et les pousse dans la voie indefinie du progres. +Corneille, Racine et Moliere servent de conscience, soyons-en surs, +a ceux-la memes qu'enivre la popularite, et que semble aveugler le +contentement de soi-meme. + +Ces representations ne sont pas moins salutaires au public; et +n'auraient-elles que le merite de former et de purifier son gout, +d'elever et d'agrandir son esprit, qu'elles contribueraient ainsi a +la culture generale des lettres, au maintien des bonnes moeurs et aux +insensibles progres de la civilisation. C'est surtout en se demandant +comment les representations classiques forment et epurent le gout qu'on +met en evidence l'attrait qu'elles ont seules le privilege d'exercer et +la raison secrete de l'empire qu'elles prennent sur ceux qui ont une +fois senti le plaisir particulier qu'elles procurent. Depuis plusieurs +annees j'ai assiste a un tres grand nombre de ces representations, et +c'est un point que je me suis efforce d'eclaircir, en analysant mes +propres impressions et en les comparant avec celles que me semblait +eprouver la salle tout entiere. + +Il est certain que les hommes ne vont chercher au theatre que des +sensations, ce qu'en un mot nous appelons du plaisir. Personne n'entre a +la Comedie-Francaise avec la pretention de se rendre meilleur, de former +son gout, d'elever son esprit. A cet egard notre amour-propre, qui +souvent se contente de peu, nous fait juger notre esprit assez eleve, +notre gout suffisamment delicat et nous entretient dans l'estime de +nous-memes. Les salles de theatre seraient vides si elles ne devaient +se remplir que de personnes qu'y ameneraient des motifs aussi louables. +Non, le mobile qui nous pousse au theatre n'est pas aussi desinteresse +qu'on le pense; nous voulons y gouter du plaisir dans toute la force du +terme et y eprouver des sensations reelles, qui mettent en emoi notre +organisme tout entier. On se tromperait d'ailleurs si on croyait que +nous sommes ici en contradiction avec ce que nous avons dit dans +le commencement de cet ouvrage, car il y a un ordre de sensations +auxquelles on ne parvient que par un effort constant et une puissante +application de l'esprit, et que par consequent la moindre distraction +empecherait de naitre en nous. + +Tous les jours il peut nous arriver d'assister a des comedies plus +spirituelles ou plus amusantes que les comedies de Moliere, a des drames +plus interessants ou plus poignants que les tragedies de Corneille et de +Racine. On outrepasserait la verite en voulant prouver que toutes +les pieces le cedent en gaiete ou en force dramatique aux oeuvres +classiques: ce n'est pas vrai. Pour moi, j'avoue tres humblement, m'etre +souvent beaucoup plus amuse a certaines pieces du Palais-Royal, du +Vaudeville ou des Varietes qu'a la representation des _Femmes savantes_ +ou du _Misanthrope_; et en depit d'une rhetorique froide et gourmee il +faut reconnaitre que le rire, le fou rire meme, est un plaisir que nous +recherchons et dont il ne faut pas rabaisser la valeur. De meme, a +des drames de l'Ambigu ou de la Porte-Saint-Martin, j'ai eprouve des +sensations de pitie, de terreur ou d'anxiete beaucoup plus fortes que +celles que m'ont jamais causees les heros ou les heroines des plus +belles tragedies; et ces impressions ont pour nous des voluptes +auxquelles nous goutons avidement et qui nous arrachent des +applaudissements et des cris. Or ce qu'il faut bien comprendre, c'est +que les sensations que nous font eprouver les oeuvres classiques sont +tout aussi reelles, mais qu'elles sont d'un autre ordre, et d'un ordre +superieur. C'est donc precisement leur realite qu'il faut mettre en +evidence, car c'est par leur realite que ces jouissances artistiques ont +du prix pour les hommes, les attirent et les sollicitent avec une force +qu'elles n'auraient pas si elles n'avaient a leur offrir qu'un semblant +de plaisir ideal et platonique. Or, a l'egard de cette realite, il n'y a +pas de doute a avoir. + +Quand commence une representation tragique les spectateurs sont d'abord +simplement attentifs, les uns parce qu'ils se disposent a un plaisir +ineffable qu'ils connaissent, les autres par l'intuition qu'ils ont de +ce plaisir, un certain nombre enfin par respect, par convenance ou meme +seulement par imitation. La plupart n'entrent que tres peu dans les +raisons longuement deduites de l'exposition et ne s'attachent que +mediocrement aux preliminaires de l'action. Mais peu a peu l'interet +s'accroit, a mesure que la passion se degage et que sous le personnage +historique ou legendaire apparait le type humain cree et mis en scene +par le poete, c'est-a-dire a mesure que l'art se manifeste et que le +genie du poete, s'essayant a un jeu divin, infuse dans les fantomes +qu'il evoque a nos yeux la vie et toutes les passions qui en font le +charme ou l'horreur. Alors, pour peu que la decoration soit decente, que +le jeu et la declamation des acteurs s'accordent avec le texte poetique, +il arrive un moment, une scene, une situation ou l'art se manifeste sous +sa plus parfaite expression, ou tous les moyens si patiemment combines, +ou tous les efforts si longuement accumules aboutissent enfin, et ou +l'idee, arrachee de l'esprit, de l'ame et des entrailles du poete, se +degage de ses langes et se dresse a nos yeux, eclatante de verite +et toute palpitante de vie, belle dans sa nudite sans defauts comme +l'Anadyomene antique. A ce moment un trouble profond et delicieux +envahit notre etre tout entier, une angoisse inquiete, haletante nous +etreint, pareille a l'emotion de l'amant qui surprend un signe adore; un +besoin d'air et d'espace infini semble nous soulever, comme ces reves +qui nous donnent des ailes; puis a cette volupte etrange et rapide +succede un attendrissement qui se resout en larmes, et bientot la +lassitude qui suit ce moment de plaisir supreme nous permet de mesurer +la puissance de la commotion dont tout notre etre a ete ebranle. Or +cette sensation, ce n'est pas la pitie que nous inspire Iphigenie qui +nous la donne, ni la double anxiete de Chimene, ni l'enthousiasme +contagieux de Pauline, ni la rage d'Hermione; non, cette sensation, dont +le dieu nous secoue apres avoir secoue le poete, n'est autre chose que +la sensation du beau, c'est-a-dire ce trouble presque superstitieux de +stupefaction et d'admiration qui s'empare de nous, lorsque nous voyons +une ebauche faite de main d'homme se revetir soudain des signes +superieurs de la vie dont la volonte divine a marque le front de ses +creatures. + +Cela est si vrai que cette sensation pourtant si forte peut etre +eprouvee, identique dans tous ses effets, aussi bien a la representation +d'une comedie de Moliere qu'a la representation d'une tragedie de +Corneille ou de Racine, ce qui ne se concevrait pas si on devait en +chercher la source dans le pathetique des situations, au lieu d'y voir +un effet de la puissance de la poesie et du jaillissement de la vie, en +un mot une manifestation du beau ideal, c'est-a-dire du beau concu par +l'esprit et enferme par l'artiste dans un simulacre humain. C'est donc +en resume cette sensation reelle et tout organique qui constitue le +plaisir particulier que nous allons demander aux oeuvres classiques. +Si elle parait plus intense a la representation des oeuvres tragiques, +c'est que celles-ci exaltent notre sensibilite, et, comme d'une corde +plus tendue, nous arrachent des tressaillements plus aigus. + +Cette sensation ne se produit pas toujours, soit par suite de nos +dispositions personnelles, soit par suite de celles des comediens. +Mais quand une fois on l'a ressentie, on en conserve un souvenir +imperissable; on constate en soi ce gout des grandes oeuvres dont nombre +de personnes parlent sans le connaitre, et on se sent en possession d'un +plaisir ineffable qui surpasse de beaucoup celui que pourraient nous +procurer les situations dramatiques les plus emouvantes. Quand on +s'efforce d'elever et de purifier le gout des jeunes gens, de leur +ouvrir l'esprit, de leur faciliter l'acces des oeuvres immortelles qui +sont la gloire de l'esprit humain, on travaille en definitive (que n'en +sont-ils persuades!) a leur procurer des plaisirs reels, des emotions +aussi vraies, moralement et physiquement, que toutes celles auxquelles +ils aspirent et enfin cette sensation du beau, qui est la jouissance +supreme de l'etre humain et la raison derniere de l'art. + +Mais les hommes, ai-je besoin de l'ajouter, sont de complexion +differente. Aux uns, c'est la poesie qui procure seule cette sensation +du beau; aux autres, c'est la peinture, a ceux-ci c'est la musique, +a ceux-la c'est la nature. Dans le domaine litteraire, on peut la +ressentir a l'audition ou a la lecture des oeuvres les plus diverses, +et elle est d'ailleurs variable d'intensite. Si je n'ai parle que des +chefs-d'oeuvre classiques, c'est d'abord qu'eux seuls nous font eprouver +cette sensation dans toute son integrite et qu'ensuite je n'ai pas la +pretention de juger sommairement les ecrivains et les poetes de mon +epoque. Il me sera permis toutefois d'ajouter que j'ai eprouve cette +sensation du beau a la representation (pour m'en tenir au theatre) de la +plupart des oeuvres d'Alfred de Musset, dont le genie sait decouvrir et +ouvrir cette source de vie dont le jaillissement inonde notre ame. + +Pour conclure, je dirai que c'est cette sensation du beau qui est +la raison des representations classiques, et la justification des +subventions que l'Etat accorde a l'Odeon et a la Comedie-Francaise. +Est-il un but plus noble que celui de convier a un plaisir aussi parfait +et aussi pur un peuple recemment affranchi, mais libre, helas! pour le +mal comme pour le bien, echappe a la discipline avant la fin de son +education intellectuelle et morale, et porte naturellement a toutes les +satisfactions des sens? N'est-il pas a esperer que parmi ce peuple, ceux +qui auront une fois goute et apprecie un plaisir si delicat se sentiront +moins entraines vers des plaisirs grossiers? C'est la qu'est la moralite +de l'art et la raison de son influence sur la destinee humaine et sur la +marche de la civilisation. + + + +CHAPITRE XXIV + +De la mise en scene tragique.--Ce qu'elle etait jadis en France.--Ce +qu'elle etait chez les Grecs.--Notre imagination seule cree la mise +en scene tragique.--Du caractere general de la decoration et des +costumes.--La mise en scene n'est pas immuable. + +Nous savons maintenant a quoi tendent les representations classiques, le +but qu'elles poursuivent et la sensation supreme qu'elles s'efforcent de +faire eprouver a tous les spectateurs. Sans doute, tous ne sentent pas +le beau avec une force egale, et ne sont pas d'ailleurs disposes ou +prepares a subir le joug du poete; mais par l'effet physiologique de la +contagion, qui se produit dans toute foule humaine, les plus indecis et +les plus tiedes sont ebranles par le spectacle de l'emotion que leur +donnent les plus ardents, et bientot il s'etablit, entre ces spectateurs +de tout age et de toute condition, une sorte de communion emotionnelle, +qui fait qu'une salle tout entiere fond en larmes au meme instant ou +eclate en applaudissements. + +Il y a dans toute oeuvre dramatique un ou plusieurs moments +psychologiques ou doit se produire cette commotion, qu'il ne faut pas +confondre avec celle qui est due au pathetique des situations. Elle se +fait souvent sentir des le second acte, et il suffit d'une idee, +d'un vers, d'un mot, d'un geste, d'un regard, pour determiner ce +jaillissement de verite et de vie qui nous atteint en pleine ame. Mais, +dans les belles oeuvres, ces deux commotions du pathetique et du beau +se resolvent enfin en une seule, qui se fait sentir, en general, au +quatrieme acte, apres lequel il ne reste plus au poete qu'a apaiser +l'emotion soulevee dans l'ame du spectateur, a ramener l'equilibre +dans son esprit, et a lui laisser du spectacle tragique une impression +complete en soi, dont le souvenir est destine a s'associer avec une idee +de plaisir organique et de joie morale. Ce double souvenir, qui retentit +longtemps au fond de nous-memes, nous dispose a venir de nouveau +savourer cette sensation exquise; et cette disposition est precisement +la marque d'un gout qui s'aiguise au souvenir et a l'espoir d'un +plaisir, dans lequel se combinent egalement l'intelligence et la +sensibilite. + +Les moments psychologiques determines, et ils ne le sont guere d'une +facon certaine qu'apres une suite de representations, a moins que des +reprises anterieures ne les aient traditionnellement fixes, tout doit +concourir a faire produire au drame son plein et entier effet. Il arrive +assez souvent que les effets attendus et prevus ne se manifestent pas, +soit par suite de la defaillance d'un ou de plusieurs acteurs, soit +par suite des dispositions du public ou de la composition de la salle. +D'autres fois, il y a deplacement dans les points de plus grande +intensite, par suite de la preponderance inattendue que le jeu d'un +acteur donne a l'un des personnages. En dehors du succes personnel que +recueille cet acteur, il n'y a pas generalement lieu de s'en feliciter; +car, si on admettait de pareilles transpositions, le succes des +representations serait abandonne au hasard. Le theatre ne peut +veritablement s'applaudir que lorsqu'aux moments precis les effets +attendus se manifestent dans toute leur integrite. Dans ce cas, +assez frequent d'ailleurs dans une troupe d'elite comme celle de la +Comedie-Francaise, on sent longtemps d'avance se dessiner le succes; +il suffit au commencement de la representation d'une intonation +particulierement juste, d'un geste d'une saisissante precision, pour +etablir entre la scene et la salle ce courant sympathique qui electrise +en meme temps les acteurs et les spectateurs. Le jeu des acteurs +s'assure et s'harmonise, leur voix prend des intonations chaudes et +puissantes; ils semblent possedes du genie du poete dont les pensees et +les vers franchissent incessamment la rampe; les spectateurs, de leur +cote, sentent leur esprit se tendre sans fatigue, leurs sens devenir +plus subtils, et leur coeur pret a battre plus rapidement sous +l'etreinte du poete. A mesure que la sensibilite des spectateurs +s'accentue, les acteurs, tout en sentant leur etre vibrer avec plus +d'intensite, deviennent plus surs et plus maitres d'eux-memes; ils se +possedent d'autant mieux que le public se possede moins; et, dans ces +moments decisifs, quand les spectateurs sont en quelque sorte emportes +hors d'eux-memes, c'est a la puissance sur soi-meme que se reconnaissent +precisement les grands acteurs. + +Mais on concoit que pour faire produire a la representation d'une oeuvre +classique tout ce qu'elle doit donner, il faut une savante et minutieuse +preparation. Or existe-t-il ou a-t-il existe quelque part un modele que +nous devions nous efforcer de reproduire dans la mise en scene tragique? +Voila, il semble, la question dont la reponse determinera la direction +de nos efforts dans la preparation d'une representation theatrale. Eh +bien, on peut affirmer que ce modele n'existe et n'a jamais existe que +dans notre imagination. Tout d'abord, si nous remontons le cours de +notre propre histoire litteraire, nous verrons comment ce modele imagine +a ete long a se former en nous. La mise en scene s'est bien lentement +perfectionnee et nos idees sur le costume datent a peu pres de la fin du +siecle dernier. Le costume tragique etait jadis de pure fantaisie, +un melange d'elements modernes et anciens, un compose de plumes, de +velours, de soie, le tout s'agencant en forme de tunique a l'antique, +retombant sur des cnemides resplendissantes. Quant a la decoration et +a la mise en scene, elles etaient ce qu'elles pouvaient au milieu des +spectateurs privilegies qui encombraient la scene. Ce n'est donc pas +sur notre propre theatre que nous pourrions trouver le modele que nous +cherchons. Pouvons-nous esperer, en remontant le cours du temps, le +rencontrer sur la scene tragique elle-meme ou furent representes les +drames de Sophocle et d'Euripide? Nos recherches ne seraient pas +couronnees de ce cote de plus de succes. + +Nous n'avons que des idees assez confuses sur l'organisation des +theatres antiques; et le peu que nous en savons suffit pour nous +demontrer que dans l'antiquite la decoration et le costume des acteurs +etaient en partie fantaisistes et en partie hieratiques. Quant a ce que +nous appelons la couleur locale et la verite historique, les anciens ne +s'en preoccupaient nullement. D'ailleurs leurs personnages tragiques +appartenaient a un passe purement legendaire et epique, et etaient en +realite des creations de leur imagination. En pouvait-il etre autrement? +C'est precisement le caractere de l'art d'etre un jeu, et c'est par la +qu'il merite de charmer et d'embellir la vie. Comment donc ces memes +personnages, qui composent encore aujourd'hui notre personnel tragique, +prendraient-ils a nos yeux une consistance historique qu'ils n'ont +jamais eue? Ce qui nous trompe, et ce qui en cela fait le plus grand +honneur a l'art, c'est la verite et la puissance des passions auxquelles +les acteurs pretent l'apparence materielle de leurs corps. Il ne faut +donc pas s'y meprendre: il n'y a pas et il n'y a jamais eu de milieu +historique concordant expressement avec ces figures tragiques. La mise +en scene doit se composer non pas avec ce qui a ete ou ce qui a pu etre, +mais avec les images qui, dans notre imagination, forment et composent +le monde antique. Quelque parti que nous prenions, quelles que soient +les recherches savantes et archeologiques dont nous nous fassions +guider, jamais notre scene, avec ses personnages de creation toute +poetique, ne nous offrira un tableau veritable de la vie antique; pas +plus d'ailleurs que les personnages heroiques qu'ont peints Homere et +Eschyle n'ont jamais ressemble aux etres historiques dont un savant +moderne, dans sa foi ardente, exhume les restes a Mycenes et a Troie. +Les Grecs contemporains de Sophocle ne reconnaitraient certainement pas +la tragedie du plus grand de leur poete dans l'_Oedipe roi_ qu'on joue +actuellement a la Comedie-Francaise. Elle est pourtant une traduction +aussi fidele que possible, et la mise en scene en a ete reglee avec +un gout parfait. Ils seraient choques de voir les heros et les rois +descendus de leurs cothurnes et ramenes a la taille des marchands +d'Athenes, et de les entendre parler sans masques d'une facon aussi +simple et aussi peu melodique. Quant aux choeurs, ils se demanderaient +par quelle aberration du gout on ose leur faire declamer des strophes +sur une musique qui ne s'y adapte pas metriquement. C'est que les Grecs +concevaient de leur propre antiquite une image toute differente de celle +que nous nous en formons, et avaient sur l'art tragique des idees +tres differentes des notres. Maintenant qu'ils sont devenus eux-memes +l'antiquite, ce sont eux qui nous interessent, et, a la distance ou nous +sommes d'eux, nous les confondons volontiers avec leurs heros et avec +leurs dieux memes, ce qui prouve bien que ce monde mythologique, +heroique et historique n'existe a l'etat decoratif que dans notre propre +imagination. Cela n'empeche pas d'ailleurs que la tragedie grecque et la +tragedie francaise n'obeissent au meme principe essentiel, qui est la +caracteristique du theatre grec et du theatre francais, a savoir la +predominance constante de l'idee sur le fait et du developpement moral +sur l'acte materiel. + +Dans la mise en scene d'une oeuvre tragique, il est donc sage +d'abandonner toute pretention a une restauration antique, inutile et +impossible. On se perdrait immanquablement dans des essais aussi vains +que puerils. Ce que l'on prend d'ailleurs souvent pour des restaurations +ne sont que des caricatures decoratives: c'est ainsi qu'il y a quelques +annees on avait une tendance generale a jouer dans des decors de style +pompeien les tragedies dont l'action nous reporte au dela des temps +historiques de la Grece. Il faut donc s'efforcer d'effacer les traits +particuliers et s'en tenir aux grandes lignes generales, se contenter +d'une architecture simple et grande tout a la fois, de hauts et severes +portiques, peu surcharges d'ornements. Le vaste espace est de tous les +milieux celui qui convient le mieux a la grandeur tragique. Quant aux +costumes, il faut non sans doute s'en tenir a ceux dont se contente la +statuaire, qui est l'art du nu par excellence, mais ne pas s'en ecarter +de parti pris, et s'en inspirer, dans le choix des tissus, auxquels on +doit demander de beaux plis sculpturals. Tout en evitant la monotonie +dans les couleurs et la constante uniformite des vetements blancs, on ne +doit pas rechercher des contrastes trop accentues, ni ce bariolage de +tons crus auxquels il faut la brillante lumiere de l'implacable soleil. +L'eclairage plus que mediocre de nos scenes modernes n'admet pas l'abus +du style polychrome. + +En un mot, c'est nous, hommes du XIXe siecle, qui creons tout cet +appareil theatral par la puissance de notre imagination; nous projetons +au dehors de nous et nous objectivons les images du monde antique qui +se sont formees lentement en nous par la contemplation des statues, des +vases, des medailles, des oeuvres des peintres de toutes les ecoles et +de tous les temps, par le souvenir de tout ce qui nous a ete fourni par +l'enseignement et par la lecture. L'idee du monde antique est en nous +le resultat d'une synthese qui a combine en types generaux tous les +elements divers qui se sont tour a tour enregistres en nous. Mais, +puisque tout cet appareil theatral n'est que le produit de notre +imagination actuelle, il en resulte que la mise en scene de nos oeuvres +classiques n'est pas en soi immuable, et qu'elle est susceptible de +changer comme change de generation en generation l'image que les hommes +se font du monde antique. Chacune de ces oeuvres doit donc, apres un +certain temps, etre retiree du repertoire, pour y reparaitre plus tard +dans un nouvel etat, plus conforme aux idees nouvelles. + +Nous dirons de plus, au sujet des costumes, que, quelle que soit la +verite presumee de ceux que l'on choisit, ils ne peuvent etre juges et +consideres a part de la personne meme de l'acteur ou de l'actrice. Il +est, en effet, a penser qu'une modification du costume sera necessaire +chaque fois que le role changera de titulaire; car la premiere loi du +costume de theatre, c'est d'etre en rapport avec l'age, la stature et +l'air de la personne qui doit le porter. Pour produire un effet d'une +puissance egale, il est necessaire que le costume change suivant +l'apparence de l'acteur. Le point fixe, immuable, c'est l'effet a +produire; ce qui est mobile et changeant, c'est le moyen de produire cet +effet. N'est-ce pas d'ailleurs la loi naturelle? Les femmes qui veulent +plaire n'ajustent-elles pas leurs toilettes a l'air de leur visage? Les +acteurs et les actrices sont soumis a la meme loi. La premiere condition +de tel costume est de donner a celui qui le porte un air majestueux, et +non d'etre _a priori_ de telle forme et de telle couleur. D'ailleurs, au +theatre, un acteur ne se substitue pas a un autre, il lui succede; et +il y a toujours au moins dans l'ajustement du costume quelque detail a +modifier. Je ne parle bien entendu que des roles importants, et je ne +tiens pas compte des cas fortuits ou de force majeure. + +Mais je me hate d'abandonner les generalites, car je crois plus +profitable de prendre un exemple particulier, qui me fournira l'occasion +d'agiter plusieurs questions interessantes et importantes pour l'art de +la mise en scene. Je vais donc passer en revue la mise en scene de +la _Phedre_ de Racine, telle qu'elle est reglee actuellement a la +Comedie-Francaise. + + + +CHAPITRE XXV + +Etude de la mise en scene de _Phedre_.--Le decor.--Comparaison avec les +theatres des anciens.--De l'ornementation.--Du materiel figuratif.--Son +influence sur la composition du role de Thesee. + + +Si j'ai choisi _Phedre_, ce n'est pas que cette tragedie offre une +occasion exceptionnelle d'etude et fournisse une plus riche moisson +d'exemples que toute autre; c'est uniquement qu'au moment meme ou +je m'occupais de la mise en scene j'ai pu assister a plusieurs +representations de cette tragedie. Si toute autre, au lieu de _Phedre_, +eut fait partie du repertoire courant c'est celle-la que j'eusse +choisie. J'en profiterai pour agiter quelques questions generales a +mesure qu'elles se presenteront. Pour mettre un certain ordre dans +l'ensemble des faits que nous devons passer en revue, j'examinerai +successivement le decor, le materiel figuratif, les costumes et les +dispositions sceniques; et ce que je chercherai surtout a mettre +en lumiere, c'est le rapport direct qu'a la mise en scene avec +l'interpretation du drame, c'est-a-dire son influence sur le jeu et la +diction des acteurs, et par consequent sur le resultat final et total de +la representation. + +Nous commencerons par examiner la decoration. "La scene est a Trezene, +ville du Peloponese." Telle est la seule indication portee par Racine +en tete de _Phedre_. Le theatre represente le peristyle du palais de +Thesee, entoure d'un portique a colonnes elevees. L'aspect du decor a +de la grandeur et convient a l'action heroique du drame. A travers la +colonnade du fond, on apercoit une haute colline que couronnent trois +temples. Comme nous n'avons que des idees fort confuses sur ce que +pouvait etre la demeure d'un Thesee, je ne ferai aucune difficulte +d'accepter l'architecture du decor, bien qu'elle put convenir a toute +autre tragedie grecque et meme a une tragedie romaine. Mais je fais peu +de cas d'une exactitude archeologique qui n'est pas verifiable; et si +l'on joue d'autres tragedies dans ce meme decor, je n'y trouve rien a +blamer. Les Grecs, qui etaient des artistes, jouaient en general leurs +drames devant la facade d'un palais a trois portes, decor banal et +toujours le meme; la porte du milieu donnait acces dans l'appartement du +roi ou du maitre du palais, celle de droite dans l'appartement consacre +aux hotes et aux etrangers, celle de gauche dans la partie du palais +reservee aux femmes. Cette disposition eclairait immediatement le public +sur le rang et le role du personnage qui paraissait. Nos decorations ont +perdu cet avantage. Dans _Phedre_, les portes de gauche et de droite +donnent acces dans les appartements. Celui de Phedre est a gauche +et celui d'Aricie a droite. Je ne ferai a cela aucune chicane +archeologique, bien que dans les maisons antiques l'appartement reserve +aux femmes ait du etre dans une meme partie de la maison. + +Si l'architecture me parait heureusement appropriee, je ne saurais +en dire autant de la toile du fond, qui, en definitive, represente +l'acropole d'Athenes, ou une colline sainte qui lui ressemble a s'y +meprendre. Trezene, comme toutes les villes grecques, avait son acropole +batie sur une eminence qui dominait la ville. Le decor n'est donc pas +fautif en soi, mais il peut derouter le spectateur en eveillant dans +son imagination le souvenir de l'acropole par excellence, qui est celle +d'Athenes. Sans doute le lieu de l'action est clairement indique des le +debut de la tragedie: + + Le dessein en est pris: je pars, cher Theramene, + Et quitte le sejour de l'aimable Trezene, + +dit Hippolyte en entrant. Mais precisement ces deux vers et la toile du +fond offrent au spectateur des associations d'idees contradictoires. Il +y a donc la une modification necessaire a faire, d'autant plus que dans +la piece on parle d'Athenes a differentes reprises, et que par suite +cette toile de fond doit legerement brouiller les idees d'un certain +nombre de personnes. + +L'ornementation du decor consiste principalement en statues dont une +seule serait utile, celle de Neptune. Comme grandeur elle est, il est +vrai, la principale; malheureusement elle est mal placee, releguee +qu'elle est au fond a droite, sur un plan recule. Il serait donc +desirable qu'on la changeat de place, et qu'on la mit, par exemple, au +premier plan, a droite. De la sorte, lorsque Thesee invoque Neptune, +l'acteur pourrait s'adresser directement au simulacre du dieu, et +ne serait pas contraint de lui tourner le dos, comme cela a lieu +actuellement, etant admis qu'il est plus poli de tourner le dos a un +dieu qu'au public. Ce deplacement aurait en outre l'avantage de forcer +a l'enlevement d'un hemicycle dont nous parlerons plus loin. Dans nos +pieces modernes, chaque fois qu'un personnage s'adresse a la divinite, +il se tourne vers son image, si celle-ci figure dans la decoration. Il +n'y a qu'un cas ou l'acteur peut tourner le dos a celui qu'il evoque ou +qu'il invoque, c'est lorsque celui-ci est un fantome qui n'a de realite +que dans l'imagination du personnage. C'est alors pour le public +qu'on objective une apparition qui est entierement subjective pour le +personnage. Mais chaque cas doit d'ailleurs etre etudie en lui-meme. Je +ne ferai pas d'autre observation en ce qui concerne la decoration et je +passe au materiel figuratif. + +On sait ce qu'un homme d'esprit disait d'un distique qu'on venait de lui +lire: il est fort joli, mais il y a des longueurs! Eh bien, le materiel +figuratif consiste en trois sieges et l'on peut dire qu'il est excessif. +A gauche on a place un fauteuil, a droite un tabouret et un banc en +forme d'hemicycle. Le premier siege est indispensable, car c'est lui que +les suivantes de Phedre approchent de leur maitresse, lorsque, a son +entree, au premier acte, elle est pres de defaillir. Le second peut etre +admis; et c'est lui qui servira a Thesee, si l'on croit, ce qui est pour +moi un point douteux, qu'il soit necessaire a celui-ci de s'asseoir. +Mais c'est, a mon avis, une faute de mise en scene que d'avoir installe +a droite, au premier plan, un banc en forme d'hemicycle. On pourrait +tout d'abord insister sur le peu de convenance architecturale de cet +hemicycle, attendu qu'il n'est pas necessite par une forme particuliere +du mur du peristyle. Il n'est pas probable qu'un hemicycle ait jamais +ete place de la sorte sous un portique. Mais toutes les raisons qu'on +pourrait faire valoir dans cet ordre d'idees ne seraient que des raisons +d'architecte ou d'archeologue, et par consequent seraient les plus +vaines du monde, si cet hemicycle etait impose par la mise en scene et +favorisait, soit le developpement de l'action, soit le jeu des acteurs. + +Or, et c'est la la seule raison valable en fait de mise en scene, cet +hemicycle, non seulement est inutile au developpement de l'action, +mais encore nuit au jeu des acteurs et a la plus funeste influence sur +l'attitude de Thesee. L'acteur, en effet, supposant qu'un siege est +fait pour s'en servir, a la malencontreuse idee de s'asseoir sur cet +hemicycle. Malheureusement la forme semi-circulaire n'est pas favorable +a la severite de l'attitude et favorise au contraire une certaine, +nonchalance qui manque de grandeur au theatre et nuit au caractere +majestueux que doit conserver Thesee aux yeux des spectateurs. En outre, +en offrant ainsi au heros un siege aussi defavorable, le metteur en +scene devient en partie responsable de l'interpretation defectueuse +du role. En dehors du cinquieme acte, ou Thesee ecoute le recit de +Theramene, accable et par consequent assis, il n'y a qu'un moment dans +la tragedie ou l'on puisse supposer que Thesee prenne un siege; c'est au +commencement du quatrieme acte. Quand la toile se leve, Thesee est assis +(pour cela le siege sans bras suffit); et cette attitude resulte du +sentiment qu'eprouve le heros. Il vient d'entendre l'accusation portee +par Oenone, et il interroge celle-ci, meditant sur la cruaute de ce coup +du destin qui l'attendait a son retour dans son palais. Toute cette +premiere partie de l'acte a un caractere deliberatif qui permet a Thesee +d'etre assis. L'agitation du heros est interne et ne deviendra en +quelque sorte externe que lorsque le sentiment qui l'anime, de +deliberatif qu'il etait, deviendra resolutif. Or, le discours de Thesee +prend decidement le caractere actif et resolutif aux premiers mots que +lui adresse Hippolyte. Le heros se dresse alors et jette a son fils ce +vers qui l'accable: + + Perfide! oses-tu bien te montrer devant moi? + +A partir de ce moment, jusqu'a celui ou Thesee tombe sur son siege en +apprenant la mort de son fils, jamais il ne doit plus s'asseoir. Le +courroux aveugle qui s'est empare de lui, l'exasperation nerveuse qui +l'agite et qui s'echappe au dehors, comme une flamme d'une fournaise +ardente, a pour premier effet une tres forte tension musculaire qui +s'oppose au flechissement necessaire a l'action de s'asseoir. Prendre un +siege c'est, pour l'acteur qui joue le role de Thesee, mettre son etat +physique en contradiction avec l'etat moral du personnage, car ce serait +l'indice d'une detente dans la colere du heros. Si Thesee s'asseyait, +c'est qu'il reflechirait; et s'il reflechissait, il suspendrait les +imprecations qu'il lance contre Hippolyte. Si au quatrieme acte il ne +s'assied point, c'est qu'a la colere a succede l'inquietude, nouveau +sentiment qui maintient son agitation et appelle encore de nouvelles +decharges nerveuses sur le systeme musculaire. + +Au lieu de ce jeu naturel, dicte par l'etat physiologique de Thesee, +l'acteur qui remplit ce role a le tort, pendant une partie de la scene +avec Hippolyte, tantot de s'asseoir sur l'hemicycle, qui le force a une +attitude abandonnee, absolument contradictoire, tantot de jouer debout +sur la marche de l'hemicycle: or Thesee, dans l'etat d'agitation ou il +se trouve, ne pourrait supporter d'etre ainsi rive a un aussi etroit +espace. Concluons donc que si on avait pense que cet hemicycle ne +put servir on ne l'aurait pas place au premier plan; il denote, par +consequent, une fausse conception du role de Thesee, et c'est ainsi que +la mise en scene pousse un acteur a une facheuse interpretation de son +role. + +Cet exemple est de nature, il me semble, a faire saisir toute +l'importance de la mise en scene. Un objet, insignifiant a premiere vue, +prend souvent une valeur considerable et agit alors fatalement sur le +jeu des acteurs et sur l'effet general du drame. Les quelques reflexions +que nous inspirera l'examen des costumes nous conduira a la meme +conclusion. + + + +CHAPITRE XXVI + +Du costume tragique.--Accord du costume avec les peripeties du +drame.--Du costume de Theramene.--L'uniformite de costume concorde avec +l'unite passionnelle d'un role.--Du costume de Thesee.--Les accessoires +doivent convenir au texte et a l'action.--Du costume d'Hippolyte. + + +La reforme du costume tragique commencee par Lekain et Mlle Clairon a +ete achevee par Talma. Aujourd'hui, toute tragedie est jouee avec des +costumes qui sont censes reproduire ceux de l'epoque a laquelle se passe +l'action. Il ne faut pas toutefois, ainsi que nous l'avons deja dit, +s'exagerer la verite de ces costumes, qui n'est jamais que relative. On +atteint une vraisemblance et une exactitude suffisantes quand les images +que l'on produit aux yeux des spectateurs s'accordent avec les types +qui se sont formes dans l'imagination de la plupart des hommes de notre +temps. Toute recherche d'archeologie est vaine si elle contrarie l'idee +que nous avons des costumes de telle ou telle epoque. Les documents sur +lesquels on peut s'appuyer, tels que statues, vases, camees, medailles, +bas-reliefs, peintures, etc., sont deja des oeuvres d'art, c'est-a-dire +qu'ils ne nous offrent qu'une verite ideale et des combinaisons purement +imaginatives. Si par impossible on pouvait arriver a une verite absolue +et nous representer nos tragedies dans les veritables costumes des +contemporains de Thesee ou de Pericles, de Tarquin ou d'Auguste, nous +ne les trouverions nullement ressemblants a ceux que nous propose notre +imagination, et l'artiste en nous reclamerait avec raison contre ce +mepris et cet oubli de l'ideal. + +Qu'on ait encore et toujours a faire quelques progres dans la +composition et dans le port de ces costumes de theatre, cela se concoit, +surtout si on ne perd pas de vue l'essentiel, c'est-a-dire l'harmonie +generale. On peut dire toutefois qu'a notre epoque l'art du costume a +atteint un tres haut degre de perfection, et que s'il se commet quelques +fautes de gout ce n'est jamais que dans des cas isoles. Ce ne sont +donc pas les costumes en eux-memes qui nous offrent un sujet d'etude +interessant, mais le rapport du costume a l'action et a la situation des +personnages et son influence sur le jeu des acteurs. En se placant a ce +point de vue, on s'apercoit bien vite que l'art du costume tragique a +encore un progres necessaire a faire pour que la reforme soit complete +et que la mise en scene s'accorde avec les conceptions dramatiques. + +C'est precisement ce que nous allons voir en examinant les costumes +de _Phedre_. Il est admis que les costumes de confidents sont faits +d'etoffes de couleur, et generalement de tons bruns ou jaunes. Le blanc +sied aux grands roles et la pourpre est particulierement reservee aux +rois. Dans _Phedre_, Oenone et Theramene ont des costumes appropries +a leurs conditions. Toutefois celui de Theramene a un aspect un peu +biblique, qui conviendrait mieux a un apotre qu'au gouverneur d'un +prince grec. Theramene parait descendre d'une toile de Poussin. Mais ce +n'est la qu'une critique peu importante. Le point plus interessant sur +lequel je crois devoir appeler l'attention, c'est sur la modification de +costume qui s'impose a Theramene au cinquieme acte. Est-ce vraiment dans +cet accoutrement flottant, sans chapeau et sans armes, que Theramene +accompagnait Hippolyte? Il semble qu'il vienne de faire une promenade +idyllique autour du lac de Genesareth. Si on ne croit pas devoir +adjoindre a son costume un chapeau de voyage et des armes, il est au +moins essentiel que, lorsque bouleverse et atterre il reparait aux yeux +de Thesee, il porte son long et ample vetement de dessus releve et serre +a la ceinture. Cette modification de costume (celle que j'indique ou +toute autre produisant un effet analogue) concorderait avec la serie +des actes accomplis par Theramene; et, lorsqu'il se presente devant les +spectateurs, son aspect seul indiquerait qu'il n'est pas demeure dans +le palais, et que, parti avec Hippolyte, il a precipite son retour +pour apprendre a Thesee la mort de son malheureux fils. Voila donc une +modification de costume qui resulte des peripeties de la piece; car +il est necessaire que Theramene porte et conserve ainsi la trace de +l'evenement tragique auquel il a ete mele directement. + +Si nous passons a l'examen du costume de Thesee, nous verrons la +marche de l'action exiger, au contraire, une uniformite absolue, sans +modification aucune. En soi, ce costume ne me parait approprie ni a la +situation ni au caractere du heros grec. Quand il entre en scene, on est +frappe de l'aspect magnifique de son costume, surtout de ses cnemides +brillantes et de son casque a cimier que surmonte un panache eclatant. +L'aspect n'est pas tel qu'il devrait etre. Si on nous representait +Thesee au cours d'un de ses exploits amoureux, il ne saurait etre trop +magnifiquement vetu; mais ici il nous apparait comme un emule d'Hercule, +un coureur d'aventures heroiques, un rude guerrier, a peine echappe des +prisons d'Epire. L'aspect de Thesee doit etre fruste et farouche, et ne +pas eveiller en nous l'idee d'un Agamemnon majestueux et glorieux; il ne +nous apparait pas au milieu d'un camp, entoure de son peuple et escorte +de heros, mais accompagne de quelques compagnons rudes comme lui, +portant la trace des revers qu'il vient d'essuyer. Rien dans son costume +ne doit sentir la parade. Son casque doit etre sans panache ni cimier; +ses armes, ses cnemides, fortes, d'un aspect plus solide que brillant. +Par-dessus sa tunique, j'aimerais lui voir une casaque de guerre, sur +laquelle pourrait alors flotter le royal manteau de pourpre. Surtout ce +manteau devrait etre taille dans un tissu un peu epais, afin d'avoir +l'aspect d'un vetement de campement, propre aux embuscades et aux nuits +passees dans les gorges sauvages des montagnes. Mais tel qu'il apparait +au debut de la piece, tel il doit rester jusqu'au denouement. Une +tragedie domestique l'attend au seuil de son palais; et l'inceste se +dresse devant lui, sans lui laisser le temps de la reflexion. Son aspect +farouche doit d'ailleurs imprimer dans l'esprit des spectateurs une idee +de rudesse inexorable; or modifier quoi que ce soit dans le costume sous +lequel il nous apparait, substituer a ce vetement de soldat un plus +riche costume de roi, ce serait en quelque sorte laisser planer l'espoir +d'une magnanimite qui n'est pas dans son caractere entier et violent. La +marche de l'action exige donc l'uniformite dans le costume de Thesee, ce +qui est admis d'ailleurs, mais reclame qu'on en eteigne tous les eclats. + +Le costume d'Hippolyte ne me parait pas preter a la critique; il est +ce qu'il doit etre, jeune et elegant dans sa simplicite. Il consiste +uniquement dans une tunique de laine blanche. Mais il est un detail sur +lequel j'appellerai l'attention de l'acteur charge de ce role, et dont +je dois parler, puisqu'il se rapporte precisement a la mise en scene. +Hippolyte parait deux fois, son arc a la main, notamment dans la +premiere scene, lorsqu'il ouvre la tragedie avec ce vers: + + Le dessein en est pris, je pars, cher Theramene. + +C'est meme sans doute ce vers qui est cause de l'erreur. Hippolyte fait +part a Theramene du dessein qu'il a forme de partir a la recherche de +son pere, et de partir sans delai, voulant se soustraire aux charmes de +la jeune Aricie; mais son char n'est pas dispose, ses chevaux ne sont +point atteles, ses gardes ne sont point prets a l'accompagner: tous ces +soins regarderaient precisement Theramene, son gouverneur. D'ailleurs +Hippolyte n'a point revetu le costume de voyage. Pourquoi des lors +tient-il son arc a la main, ses armes etant la derniere chose qu'il +ceindra ou qu'il prendra avant de monter sur son char? J'ajouterai que +cet arc est plutot une arme de chasse qu'une arme de guerre et se trouve +par suite en contradiction avec ce vers de la tragedie: + + Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune. + +C'est donc une faute de mise en scene que de faire paraitre Hippolyle un +arc a la main. Si on voulait nous le montrer en tenue de depart (ce qui +est contraire a la situation), il aurait fallu lui mettre a la main une +de ces lances que les vases grecs donnent aux heros, aux Ajax et aux +Diomede. + + + +CHAPITRE XXVII + +Rapport du costume avec la personnalite.--Le costume doit s'accorder +avec les etats psychologiques d'un personnage.--Du costume de +Phedre.--Influence du costume sur le jeu et sur la diction.--Les +costumes d'_Iphigenie_. + + +Nous arrivons a l'examen du costume le plus important de la tragedie, +celui de Phedre elle-meme. Nous avons vu, a propos du role de Theramene +et de celui de Thesee, que la variete ou l'uniformite de costume depend +d'une loi qui a sa raison d'etre dans le developpement de l'action +dramatique. Le role de Phedre nous montrera, avec bien plus de force +encore, la necessite d'achever la reforme du costume tragique, en +l'associant en quelque sorte plus etroitement aux mouvements des +passions. + +Dans le monde, aussi bien que sur le theatre, le costume est une partie +visible de nous-meme; c'est lui qui, avec notre figure et nos mains, +compose notre aspect exterieur. C'est ainsi, les mains et la figure +nues, mais couverts de leurs vetements habituels ou de costumes de +circonstance, que se fixent dans notre souvenir toutes les personnes +qui appartiennent a notre vie intime, a celle de notre ame. Nous ne +les voyons jamais dans leur nudite sculpturale; le nu est un etat sous +lequel nous ne les connaissons pour ainsi dire jamais et sous lequel, +le cas echeant, nous ne les reconnaitrions pas. Chez tous les peuples +civilises, qui ne vivent point sous des climats brulants, le costume +s'est superpose au corps, nous en voile les formes, un grand nombre de +mouvements, et se substitue a lui dans les images qui se forment d'une +facon durable dans notre esprit. Il est donc impossible que le costume +n'ait point part a toutes les modifications physiques et morales +auxquelles nous sommes soumis incessamment. + +Et de fait il en est ainsi. Un homme vif, actif, ne s'habille pas ou +ne porte pas ses vetements comme un homme lent et paresseux. Une femme +paree de sa dignite mondaine n'a pas le meme aspect exterieur que +la meme femme, sous les memes vetements, prete a s'abandonner dans +l'intimite a l'entrainement de son coeur. Son corps, auquel sa fierte +donnait une sorte de rigidite, ploie et assouplit ces memes vetements +sous l'effort du mouvement passionne qui l'agite. Voici un homme, il y a +quelques heures correct dans sa tenue d'homme du monde, dont une nuit +de jeu a pali et bouleverse les traits: est-ce que ses vetements ne +porteront pas la trace de son anxiete fievreuse et ne prendront pas, +comme son visage, un aspect devaste? A plus forte raison la femme +languissante et malade ne s'habillera pas comme la femme qui recherche +l'admiration des hommes et brave la jalousie des autres femmes. + +Il est inutile d'insister, car ce sont la en quelque sorte des lieux +communs. Il me reste a faire remarquer que, precisement, notre theatre +contemporain tient grand compte, meme parfois avec exces, de ces nuances +psychologiques de costume. A la scene, les comediens modifient leur +costume selon les differents actes de la vie; et les femmes, soit +qu'elles recherchent un effet de similitude ou de contraste, ajustent +les couleurs de leurs robes a celles de leurs pensees. Aussi les +personnages y prennent un caractere remarquable de verite et de naturel. +Comment se fait-il que dans la tragedie on n'ait pas davantage senti +la necessite d'ajuster l'aspect des personnages aux divers etats +psychologiques qu'ils traversent? Sans doute, il faut le faire avec une +grande sobriete et ne pas se laisser entrainer a l'unique representation +de faits materiels qui jouent un role tres restreint dans la tragedie; +mais quand un etat moral est de nature a agir sur tout l'etre, l'unite +absolue de costume peut etre parfois un contresens et avoir une +influence funeste sur la composition d'un role. + +Dans la tragedie de Racine, telle qu'on la represente, Phedre est vetue +d'une simple tunique rattachee sur l'epaule par des agrafes, serree a la +taille par une ceinture et tombant jusqu'aux talons. Phedre est a demi +decolletee et ses bras sont nus jusqu'aux epaules. Au premier acte, +un simple voile de gaze est fixe sur sa tete. Sauf le voile, c'est le +vetement qu'elle conserve pendant tout le cours de la representation. +En soi, le costume est heureusement combine, gracieux et en meme +temps d'une elegante severite. Mais, neanmoins, l'aspect de Phedre, +lorsqu'elle parait sur la scene, n'est pas tel qu'il devrait etre. +Lorsque son chagrin inquiet l'arrache de son lit, est-ce bien la le +costume d'une femme mourante et qui cherche a mourir? Phedre, surexcitee +par la pensee qui l'obsede sans treve, agitee par la fievre qui la +devore, a voulu quitter sa couche, revoir la lumiere du jour, peut-etre +retrouver quelques traces fatales de cet Hippolyte dont le fantome +habite sa pensee. Ses femmes obeissent a ce caprice imperieux d'une +malade; elles la levent, rattachent ses cheveux avec des epingles d'or, +lui passent une large et chaude tunique qui couvre son cou, ses epaules +et ses bras, et elles l'enveloppent d'une etoffe de laine ample et +moelleuse qui la couvre entierement. C'est meme cette piece d'etoffe qui +devrait remplacer le voile, et que Phedre devrait avoir ramene sur son +front. Cette ample piece d'etoffe, d'un caractere bien antique, ne joue +pas, dans la mise en scene de nos tragedies, le role qui devrait lui +appartenir. Les actrices trouveraient, dans le maniement de cette +draperie toujours libre, flottante ou serree a leur gre, l'occasion de +beaux plis ou de gracieux enveloppements. Mais il faudrait apprendre a +s'en servir et faire du port du costume antique une etude attentive. + +Pour en revenir a Phedre, c'est ainsi qu'elle doit sortir de son +appartement, pale et enveloppee de la tete aux pieds, succombant dans sa +faiblesse sous le poids de sa coiffure et de ses vetements. L'importance +de ce costume de Phedre est beaucoup plus grande qu'un examen +superficiel ne permettrait de le croire. Dans un autre ouvrage, dans le +_Traite de Diction_ que j'ai publie il y a deux ans, j'ai insiste sur la +necessite pour un acteur de se composer un exterieur physique en rapport +avec le sentiment moral du personnage qu'il represente. Or, nous avons +dit que le costume fait partie de notre aspect exterieur; il faut donc +le composer de maniere qu'il reagisse, comme les traits du visage, sur +la diction et sur le jeu qui conviennent au personnage. Dans son costume +actuel, Phedre nous apparait, sous ses couleurs naturelles, le cou et +les bras nus, vetue d'une tunique legere qui ne pese d'aucun poids sur +ses epaules: or, il est certain que l'actrice qui remplit ce role ne se +sentira genee ou retenue dans ses mouvements par aucun obstacle, et que +cet affranchissement de toute entrave materielle laissera a sa personne, +et par suite a ses gestes et a sa voix, une liberte qui formera +contraste avec la triste realite de la situation decrite par le poete. +Si, au contraire, l'actrice sent le poids de sa coiffure, si ses bras +ont quelque peine a soulever les plis du pallium qui l'enveloppe, releve +sur le sommet de la tete comme un voile; si ses pas trainent avec un +certain effort la longue tunique qui descend jusqu'a ses pieds, alors +elle laissera naturellement retomber sa tete; sa demarche trahira la +lassitude qui l'accable; ses bras appesantis chercheront un appui sur +les femmes qui l'accompagnent; ses gestes seront lents et languissants, +et sa voix, sa diction prendront le caractere correlatif de cet etat +physique qu'elle aura incline vers celui qui convient au personnage de +Phedre. + +Avec un costume mieux approprie a la situation, l'actrice jouera plus +facilement son role et le jouera mieux. Ses gestes seront plus rares, +car le petit effort qu'il lui faudra faire sera un obstacle suffisant a +la plupart de ceux qui ne sont pas le fait d'une volonte determinee, et +ceux qu'elle aura la resolution d'achever seront d'un effet beaucoup +plus saisissant, parce qu'ils trahiront l'effort. + +Dans tout le premier acte, Phedre est sous l'empire du mal qui la tue, +et l'actrice en exprimera facilement tous les sentiments, si elle a en +quelque sorte revetu l'aspect exterieur du personnage. Mais a la fin +du premier acte, combien change la situation! En apprenant la mort de +Thesee, Phedre reste saisie, immobile, silencieuse, ouvrant l'oreille +aux perfides conseils d'Oenone, qui ne vont que trop au-devant du +coupable espoir qui lui fait horreur. Au second acte, elle n'est plus +la femme mourante, qui, tout a l'heure, se trainait sur le seuil de son +appartement. L'animation de la vie a de nouveau colore ses joues. Sa +tete ne ploie plus sous les tresses savantes d'une chevelure que serre +une bandelette d'or. Elle a quitte le pallium qui l'enveloppait et elle +parait sur la scene couverte seulement de cette tunique legere qui +laisse voir son cou et ses bras, nus jusqu'aux epaules. Ici, le costume +de Phedre, tel qu'il est compose a la Comedie-Francaise, a bien le +caractere qui lui convient. Il decele, chez la femme, l'espoir inavoue +de toucher peut-etre le farouche Hippolyte. Le contraste entre ce +costume et celui du premier acte prepare la scene entre Phedre et +Hippolyte, et le jeu comme la diction de l'actrice en recoivent une +animation immediate. En revetant ce nouvel aspect, elle en prend le +caractere. Ses gestes ne sont plus desormais emprisonnes dans ses +voiles, et c'est avec toute la furie d'une femme embrasee des feux de +Venus, qu'apres avoir fait au fils de son epoux l'aveu de sa coupable +passion, ramenee a l'horrible realite, elle saisira le glaive +d'Hippolyte pour le tourner contre elle-meme. + +Il est etonnant qu'on n'ait pas des longtemps senti la necessite des +modifications qui s'imposent dans le costume de Phedre, au premier et au +second acte. La raison en est certainement dans une fausse conception du +costume tragique. En voulant pousser trop loin l'unite de costume, on +cree, comme a plaisir, des contradictions entre l'aspect exterieur des +personnages et les sentiments qui les font agir. Or, au point de vue +theatral, de telles contradictions entrainent une diction defectueuse et +des gestes qui ne sont pas en situation. Entre l'aspect et le moral d'un +personnage, il y a un lien qu'il n'est pas permis de briser; car, au +theatre, prendre l'aspect physique d'un etre humain c'est, pour un +acteur, disposer son ame a avoir le sentiment de l'etat moral du +personnage et se rendre capable d'exprimer les passions qui l'agitent. + +Si nous nous sommes etendu sur _Phedre_, cette tragedie n'est cependant +qu'un exemple entre beaucoup d'autres, qui nous a permis de mettre en +lumiere une loi generale de la mise en scene, relative au costume. +_Iphigenie en Aulide_ se fut aisement pretee a des remarques non moins +importantes. La mise en scene de cette tragedie, telle qu'elle est +actuellement reglee a la Comedie-Francaise, exigerait de nombreuses +corrections. Laissant de cote les dispositions sceniques, qui ne sont +pas toujours irreprochables, je ne dirai que quelques mots des costumes, +qu'on a tort de ne pas mettre d'accord avec la marche de l'action et +avec la situation des personnages. + +Au second acte, Clytemnestre et Iphigenie doivent porter des costumes +simples; mais, si Clytemnestre, qui ne quitte pas la tente d'Agamemnon, +conserve jusqu'a la fin le meme vetement, il ne doit pas en etre de meme +d'Iphigenie, qui au troisieme acte doit paraitre le front couronne de +fleurs et enveloppee jusqu'aux pieds d'un voile d'une eblouissante +blancheur, dont au cinquieme acte, en s'abandonnant aux mains des +soldats, elle se couvrira le visage. + +Plus importantes encore sont les modifications qu'exigerait le costume +d'Agamemnon. On peut, au premier acte, admettre et conserver celui qu'il +porte actuellement. C'est la nuit, tout dort dans le camp des Grecs. +Seul, Agamemnon veille dans sa tente, en proie a l'insomnie; il a +deboucle sa cuirasse et depose son casque et ses armes. Loin des yeux +des soldats, il est redevenu pere, et s'abandonne aux mouvements +genereux de son ame. Mais, au second acte, le jour s'est leve; Agamemnon +va paraitre aux regards de l'armee, et il ne le fera que sous l'appareil +imposant qui convient a celui que les Grecs ont nomme le roi des rois. +Autour de ses jambes sont attachees de riches cnemides que maintiennent +des agrafes d'argent. Sa poitrine est couverte d'une cuirasse, formee de +bandes de metal, alternativement d'or et d'acier bruni. Trois dragons +d'azur rayonnent jusqu'au col. Son glaive, brillant de clous d'or, est +renferme dans un fourreau d'argent, que soutient un baudrier tissu d'or. +Sur son front se pose un casque etincelant: d'abondantes crinieres +s'echappent des quatre cimiers, et l'aigrette qui le surmonte s'agite en +ondulations terribles. Sur ses epaules flotte la pourpre des rois. Voila +le costume homerique sous lequel doit apparaitre aux spectateurs le +chef supreme des Grecs. Ce costume, splendide et majestueux, amortirait +heureusement le trop juvenile eclat de celui d'Achille. Dans la superbe +scene du quatrieme acte, ou les deux heros se mesurent, on aurait devant +les yeux une scene digne de l'_Iliade_. Sous les dehors trompeurs d'une +querelle de famille, on verrait apparaitre une rivalite guerriere, +prelude des longues dissensions des Grecs sous les murs de Troie. Cet +appareil formidable hausserait le genie tragique de l'acteur; et le +spectateur aurait alors la sensation necessaire de l'ambition demesuree +et de l'indomptable orgueil d'Agamemnon. + +Apres cette courte digression, je reviens a _Phedre_, dont il me reste a +examiner quelques-unes des dispositions sceniques, en les rattachant a +une etude generale. + + + +CHAPITRE XXVIII + +Des salles de spectacle.--De la scene.--Des zones invisibles.--De +la ligne optique.--Du lieu optique.--Elements de statique +theatrale.--Exemples.--Des mouvements sceniques dans _Phedre_. + + +Nos salles de spectacle sont extremement defectueuses. Les theatres +des anciens leur etaient sans doute inferieurs sous le rapport de +l'acoustique, mais ils etaient construits dans des conditions optiques +tres superieures, attendu que le centre de convergence optique +coincidait presque avec le centre de figure. Dans nos theatres, si tous +les spectateurs etaient assis et dirigeaient leurs regards, comme cela +serait desirable, normalement aux courbes paralleles des galeries et des +loges, il y aurait un grand nombre d'entre eux qui n'apercevraient meme +pas la scene. Si l'on suppose une ligne horizontale, perpendiculaire +a la rampe et passant par le trou du souffleur, et si l'on mene, par +supposition, un plan vertical passant par ce grand axe du theatre, ce +plan sera dit le plan de symetrie optique. C'est sur ce plan que se +trouveront les points d'intersection des regards des spectateurs de +droite et de gauche, tandis que les regards des spectateurs faisant +face a la scene lui seront paralleles. Mais en fait une partie des +spectateurs prend une position oblique et tous ceux qui occupent le +second rang des loges sont obliges de se lever et de se pencher d'une +facon tres sensible et tres fatigante. Il est impossible que la mise en +scene ne tienne pas compte de la disposition de nos salles de theatre +et des conditions optiques defectueuses dans lesquelles sont places les +spectateurs. + +La scene est un trapeze a peu pres invariable dans le sens de la +largeur, mais tres variable dans le sens de la hauteur et de la +profondeur. A gauche et a droite sont deux zones, qui sont plus ou moins +invisibles, celle de gauche a un certain nombre de spectateurs places du +cote gauche, celle de droite a un certain nombre de spectateurs places +du cote droit. Ce qui diminue toutefois un peu l'etendue de ces zones, +c'est l'obliquite qu'on donne aux decors et le frequent usage des pans +coupes. Le point de l'axe du theatre situe devant le trou du souffleur +est par excellence le point de convergence optique. Quant aux +spectateurs places de face, ils echappent aux conditions mediocres +ou mauvaises dont se plaignent ceux de gauche ou de droite. Pour eux +toutefois le point de convergence optique represente encore une moyenne +de distance et d'obliquite. Ces dispositions etant reconnues, supposons +qu'un acteur, place au point de convergence optique, s'eloigne dans le +sens de l'axe du theatre: chaque pas l'eloignera des spectateurs et le +soustraira de plus en plus a la lumiere de la rampe; si, au contraire, +il marche, soit a gauche, soit a droite, parallelement a la rampe, +a mesure qu'il s'avancera il se soustraira aux regards d'un nombre +toujours croissant de spectateurs, selon qu'il se rapprochera de la zone +invisible de gauche ou de droite; s'il s'eloigne obliquement, les deux +effets se composeront. Tous les jeux de scene qui auront lieu sur un +meme plan parallele a la rampe seront pareillement eclaires, tandis que +ceux qui auront lieu sur des plans de plus en plus recules recevront une +lumiere proportionnellement degradee, ou passeront de la lumiere de la +rampe, qui les eclaire de bas en haut, sous une gerbe de lumiere tombant +du cintre sous un angle de 45 degres. + +Il resulte donc des dispositions de la scene et des effets qui en sont +la consequence que la mise en scene doit etablir un rapport de valeur +entre l'importance d'un jeu de scene et l'endroit du theatre ou il +faut l'executer, et que dans une scene, et par suite dans un acte, les +positions relatives des personnages sont liees a l'importance qu'ils +prennent alternativement dans le developpement de l'action. Dans la +plupart des cas, l'intuition, le gout, l'habitude suffisent pour decider +si telle ou telle disposition fait bien ou mal; mais souvent la question +meriterait d'etre etudiee et soumise au raisonnement. Pour abreger, je +donnerai a la ligne de convergence optique le nom plus court de +ligne optique. Quant au point de convergence optique, c'est un point +mathematique situe a l'intersection de l'axe du theatre et d'une ligne +perpendiculaire a cet axe, passant devant le trou du souffleur. Ce point +est le centre d'un cercle, auquel je donnerai le nom de lieu optique, +qui a a peu pres pour diametre le tiers de la largeur de la scene, et +dont tous les points egalement eclaires sont facilement accessibles aux +regards de tous les spectateurs. C'est le lieu scenique par excellence, +d'ou l'acteur tient le public sous son empire et d'ou sa voix porte sans +effort jusque dans les profondeurs de la salle. + +Posons maintenant quelques principes generaux de statique theatrale. +Dans toute peripetie ou dans tout denouement, le personnage en qui se +resume l'interet doit etre place dans le lieu optique, le plus pres +possible du centre optique, ou tout au moins sur la ligne optique si +l'action l'exige. Ainsi, dans le denouement de l'_Aventuriere_, Clorinde +est sur la ligne optique, tandis que les autres personnages sont places +a droite et a gauche de la porte par laquelle elle va sortir. Au +deuxieme acte du _Misanthrope_, dans la scene des portraits, Celimene +occupe le centre optique; mais au denouement, au cinquieme acte, c'est +Alceste qui prend cette place, tandis que Celimene est a gauche, +correspondant au groupe de Philinte et d'Eliante qui occupe la droite. +Dans _l'Ami Fritz_, c'est sur la ligne optique que Suzel vient se +jeter dans les bras de Fritz. Dans _les Rantzau_, les deux freres vont +au-devant l'un de l'autre et s'embrassent au centre optique. C'est +encore sur la ligne optique que les soldats deposent le lit de +Mithridate mourant, etc. + +Quand il y a dualite de personnages, les deux personnages ou les deux +groupes s'equilibrent, places a peu pres a la meme distance de la ligne +optique. Au troisieme acte du _Marquis de Villemer_, celui-ci est a +droite evanoui sur le canape, et Mlle de Saint-Geneix est a gauche +devant la table de travail et le regarde. La toile tombe sur ce tableau +qui est ainsi tres bien pondere. Dans ces cas de dualite, il y a +quelques precautions a prendre. Ainsi, si l'on voulait representer la +mort du duc de Guise, et que l'on s'appliquat a reproduire le tableau de +Paul Delaroche, la mise en scene serait tres defectueuse par la raison +que le corps du duc de Guise a droite, et surtout le roi qui souleve la +tapisserie a gauche seraient dans les zones invisibles. Au theatre, on +serait oblige de disposer la scene autrement, soit qu'on rapprochat +les deux groupes de la ligne optique, soit qu'on obliquat la scene en +placant dans un pan coupe la porte dont le roi souleverait la portiere. + +En resume, il y a toujours une raison esthetique qui dans les +denouements rapproche ou ecarte plus ou moins les personnages de +la ligne ou du centre optique. Il en est de meme dans les scenes +successives; car chacune d'elles a en quelque sorte ses peripeties et +son denouement. On voit ainsi que le rythme scenique suit dans tous ses +mouvements le rythme esthetique, et que les deplacements des personnages +ne sont pas arbitraires. Il faut naturellement tenir compte des rapports +qui enchainent les personnages a des objets fixes, places a droite ou +a gauche, tels qu'un bosquet, une table, un canape, un autel, etc. +Toutefois, dans ces cas-la, il faut user d'artifice autant que possible +dans la disposition et dans la plantation du decor. Dans _Il ne faut +jurer de rien_, la scene charmante du dernier acte entre Valentin +et Cecile se passe sur un banc, au pied d'une charmille placee +malheureusement un peu trop pres de la zone invisible de gauche. Il +serait desirable que l'on put tant soit peu rapprocher la charmille du +lieu optique. Dans le dernier acte du _Monde ou l'on s'ennuie_, tres +habilement mis en scene, les deux bosquets de droite et de gauche sont +le lieu de scenes episodiques qui s'equilibrent; mais la scene entre +Roger et Suzanne se noue et se denoue dans le lieu optique. Il y a la +une heureuse hierarchie dans les effets. + +Je ne puis, on le comprendra, qu'effleurer un sujet tres complexe dans +lequel chaque cas demanderait a etre etudie en lui-meme, ce qui serait +d'un detail infini. Mais le peu que j'ai pu dire suffit a montrer que le +mouvement scenique, la disposition et le balancement des groupes, +les modifications successives des plans qu'occupent les personnages +constituent un art qui s'appuie sur la connaissance psychologique du +sujet. Il arrive souvent qu'une disposition scenique se trouve en +contradiction avec la valeur relative des personnages: dans ce cas, +l'effet sur lequel on comptait ne se produit pas, parce que la mise en +scene a contrarie et amoindri l'effet dramatique. C'est pourquoi le sens +particulier que les poetes ont de leur oeuvre leur donne une autorite +dont il ne faut pas s'affranchir legerement quand il s'agit de regler la +mise en scene; et c'est pourquoi l'instinct dramatique est de toutes les +qualites celle qui est la plus precieuse dans un metteur en scene. + +Je reviens maintenant, avant de clore ce chapitre, a la mise en scene de +_Phedre_, qui me fournira l'occasion de presenter une application des +principes de statique theatrale. La disposition scenique du premier +acte ne me parait pas heureusement concue. La place qu'occupe Phedre, a +gauche de la scene et non loin de la zone invisible, n'est nullement en +rapport avec l'importance psychologique et dramatique du personnage dans +cet acte. C'est d'ailleurs une faute, a mon sens, que de faire entrer +Phedre par la gauche et de la faire asseoir du meme cote, de telle sorte +que l'acte s'acheve sans que le personnage principal, non seulement +de cet acte, mais encore du drame tout entier, ait mis le pied sur le +centre optique. Cette place a gauche est celle qui lui conviendra au +cinquieme acte, lorsqu'elle sort mourante de ses appartements. Les +moments lui sont precieux, c'est pourquoi Phedre, soutenue par ses +femmes, s'affaisse sur le premier siege a gauche qui se trouve a sa +portee. Au surplus a ce moment, et par le fait seul qu'elle meurt et +que, sinon son corps, son ame et son esprit du moins quittent la scene, +tout le poids du drame retombe sur Thesee qui alors occupe justement le +centre optique. + +Mais la situation est absolument differente au premier acte. Si +d'ailleurs mes souvenirs me servent bien, il me semble que jadis +Rachel venait occuper precisement le centre, optique, qui est la +place psychologique de Phedre, et celle qui s'offre a elle le plus +naturellement. En effet, Phedre sort de ses appartements et veut revoir +la lumiere du jour; mais a peine a-t-elle fait quelques pas, soutenue +par ses femmes, que ses forces l'abandonnent. C'est sur la ligne +optique, qu'epuisee et ne se soutenant plus, elle s'arrete soudain et +refuse d'aller plus loin. Des lors, il est inadmissible que ses femmes +la trainent jusqu'a ce siege qui est a gauche, lorsqu'il leur est si +facile et si naturel de l'approcher. Alors Phedre se laisse aller sur +ce siege vers lequel elle n'aurait pas eu la force de marcher; et c'est +ainsi, par le jeu de scene le plus simple, que Phedre se trouve assise +au centre optique, concentrant sur elle tous les regards des spectateurs +de meme qu'elle concentre sur elle tout l'interet du drame. + +Comme on a pu s'en rendre compte, une grande partie de la science de la +mise en scene consiste dans l'oscillation des jeux de scene autour du +centre optique ou a droite et a gauche de la ligne optique. C'est +une science comparable a celle qui preside a la composition et a la +disposition d'un tableau. Quand il s'agit d'une scene complexe a +plusieurs personnages, auxquels s'ajoute une figuration nombreuse, il +faut determiner le centre de gravite de la scene, si je puis me servir +de cette expression, de facon qu'il se trouve le plus rapproche possible +du centre optique. On sent bien d'ailleurs qu'il ne s'agit point ici +d'equilibre entre des nombres, non plus que d'une sorte d'equilibre +visuel, mais d'un equilibre moral et dramatique. La mise en scene, +consideree a ce point de vue, est non seulement un art, mais une science +dont le fondement est pour ainsi dire mathematique. Tous les arts se +rejoignent et ont pour point de depart commun les lois memes de la +nature. Un metteur en scene et un directeur de theatre doivent donc +posseder une connaissance etendue des principes des arts et surtout de +leurs fondements scientifiques, car ceux-ci sont dans l'art theatral et +particulierement dans la mise en scene d'une application constante. Pour +terminer par un exemple qui illustre la theorie, je ferai observer que +la Comedie-Francaise doit certainement a la competence artistique de +son administrateur actuel la perfection de mise en scene qui depuis +plusieurs annees fait l'admiration du public. + + + +CHAPITRE XXIX + +De la figuration.--De son role actif.--_Athalie_.--De son role +passif.--_Oedipe roi_.--Des mouvements orchestriques.--Des figurants de +tragedie.--Regles a observer. + + +A un point de vue general, la figuration est soumise aux lois qui +reglent la disposition hierarchique des personnages sur la scene. Elle +entre dans le rythme scenique et concourt a la composition du tableau +dont presque toujours elle occupe les derniers plans. Il faut donc la +traiter comme un peintre traite les masses, c'est-a-dire sacrifier le +detail particulier a l'ensemble. Si le metteur en scene se preoccupe a +juste titre des places relatives que doivent occuper individuellement +les personnages du drame, il a aussi a s'occuper de grouper la +figuration, de la diviser en parties harmoniques, de telle sorte qu'elle +produise un effet general ou s'efface toute individualite. Sur la +scene de l'Opera, ce qui regit la composition des groupes, c'est la +repartition des voix; mais, dans une oeuvre dramatique, il y a lieu +de se preoccuper de l'effet optique, de l'importance des groupes par +rapport a la situation et a la marche de l'action, et surtout du role +qui est devolu a la figuration a laquelle je donnerai souvent le nom de +_choeur_, qu'elle avait chez les anciens. + +Le role du choeur, en effet, est tantot actif, tantot passif. Il est +actif quand la presence du choeur est un element de l'action dramatique, +quand il agit sur les personnages du drame et qu'il impose une direction +aux sentiments moraux et aux passions qui les agitent. Dans ce cas, il +faut obtenir de la figuration une grande sobriete de mouvements, de +gestes et d'attitudes; car pour le public l'interet n'est pas dans le +choeur lui-meme, mais dans le personnage et dans son evolution morale a +laquelle nous assistons et a laquelle nous participons. On peut citer +comme exemple le role de la figuration au cinquieme acte d'_Athalie_. Au +moment ou Joad s'ecrie: + + Soldats du Dieu vivant, defendez votre roi, + +le fond du theatre s'ouvre. On apercoit l'interieur du temple et +les levites armes s'avancent sur la scene. On a tort, a la +Comedie-Francaise, de ne pas executer entierement cette mise en scene. +Le fond du theatre devrait s'ouvrir derriere le trone ou est place Joas; +et le public devrait apercevoir, jusque dans les derniers plans du +theatre, les masses nombreuses des levites armes. Au lieu de cela, on +voit simplement entrer par les cotes un certain nombre de levites tenant +un glaive a la main. Cette figuration manque de grandeur et n'est pas de +nature a faire sentir au public le poids dont la sainte armee devrait +peser sur l'orgueil et sur la colere d'Athalie. Et ici ce sont bien les +sentiments par lesquels passe Athalie qu'il faut nous faire comprendre +et partager. Un glaive a la main des levites ne suffit pas; il faudrait +un appareil plus formidable, et surtout eviter l'entree successive des +levites par les bas cotes. Au moment ou le fond du theatre s'ouvre et +ou l'on apercoit les rangs presses des levites herisses d'armes, le +mouvement orchestrique devrait consister en une marche d'ensemble, de +deux ou trois pas seulement, de toute cette troupe armee, divisee en +deux groupes, l'un a gauche, l'autre a droite du trone. Cette double +poussee imposante agirait avec une puissance que doublerait l'ensemble +du mouvement; et nous participerions au sentiment de surprise et +d'effroi qui s'empare de l'esprit d'Athalie. On peut d'ailleurs juger de +la puissance d'effet que possede un mouvement d'ensemble par les ballets +italiens dont c'est a peu pres le seul merite. + +Quand le choeur est appele a jouer un role passif, ce qui avait lieu en +general chez les anciens, la mise en scene demande plus de soins encore +et plus de science; car, dans ce cas, c'est le choeur lui-meme qui +devient le personnage complexe auquel nous nous interessons et avec +lequel nous sympathisons. Il exprime alors les sentiments divers qui +doivent passer dans notre ame et nous agiter comme lui-meme. Tout le +public participe a la situation du choeur, et le triomphe du poete est +de reussir a troubler l'ame du spectateur des memes emotions qui sont +censees troubler l'ame des personnages qui composent la figuration. On +en a un exemple saisissant dans l'_Oedipe roi_, tel qu'on le joue a la +Comedie-Francaise ou il est admirablement mis en scene. + +Au lever du rideau, le peuple est a genoux, tendant ses mains +suppliantes vers le palais d'Oedipe. Les sentiments qu'il exprime et qui +l'agitent sont ceux-la memes qui doivent penetrer dans notre ame. C'est +donc de l'attitude de la figuration que depend l'impression que recevra +le public. Cela demande une preparation savante, et une tres grande +severite de discipline. La difficulte est d'ailleurs moins grande quand +le choeur est en majorite compose de femmes; car la femme a une faculte +d'assimilation et d'imitation tres superieure a celle de l'homme. Le +premier soin est de determiner l'attitude du corps, le mouvement des +bras, des mains, et d'exiger que les regards ne quittent pas le point +fixe sur lequel ils sont diriges. On obtient de la sorte l'attitude +suppliante, qui determine chez les femmes agenouillees une disposition +morale conforme a leur aspect physique. A son tour, cette disposition +morale se reflechit et donne a leur attitude celle ressemblance +frappante avec la nature qui agit sur nous par une sorte d'influence +identique. Il s'etablit ainsi, chez les femmes agenouillees, un double +courant qui va du physique au moral et qui retourne du moral au +physique, double courant dont il ne faut qu'aucune distraction vienne +interrompre le circuit. Le public subit, comme nous l'avons dit, +l'influence du tableau qu'on compose pour ses yeux, et ses dispositions +morales se conforment a celles que les figurantes doivent a leur propre +attitude. On voit que la science de la mise en scene a la un point de +contact remarquable avec la physiologie. + +Au dernier acte d'_Oedipe roi_, le role du choeur est plus important +encore. Il est regle a la Comedie-Francaise d'une maniere tout a fait +remarquable, et les mouvements de la figuration peuvent s'y comparer +aux evolutions savantes et mesurees des choeurs antiques. Le peuple de +Thebes est groupe au fond du theatre, devant le palais d'Oedipe. Il +vient d'apprendre la mort violente de Jocaste et d'entendre le recit +lamentable de l'attentat d'Oedipe sur lui-meme. Le miserable, en effet, +s'est enfonce dans les yeux une epingle d'or arrachee au cadavre de la +reine. Mais l'infortune s'approche. Alors le choeur s'ebranle, entraine +par ce mouvement de poignante curiosite qui pousse les foules au-devant +des spectacles tragiques. Dans une suite de mouvements successifs, en +quelque sorte musicalement mesures, le choeur monte et envahit les +marches du palais. Soudain l'effroi s'empare de cette foule des qu'elle +apercoit le malheureux que le public ne voit point encore, et un +mouvement de recul se dessine, harmonieusement mesure. Le peuple alors, +marche a marche et en des temps egaux, redescend les degres du palais, +s'ecartant devant un spectacle horrible; et c'est lorsque le public +a participe a ce double sentiment de curiosite anxieuse et d'effroi +qu'apparait le spectre aux yeux sanglants. Spectacle veritablement +tragique, mais qui n'est si grand que parce que notre douloureuse +sympathie a ete prealablement eveillee par les angoisses du choeur qui +se sont repercutees dans notre ame. Voila de la veritable science de +mise en scene. Elevee a ce degre, la mise en scene est un art qui n'a +rien a envier a l'orchestrique des anciens, et la Comedie-Francaise est +en cela egale, si ce n'est superieure, aux theatres d'Athenes. + +Chez les anciens, le role du choeur etait bien plus considerable que ne +l'est jamais chez les modernes la figuration. Le choeur fut d'abord le +personnage principal et pour ainsi dire unique du drame; apres Eschyle, +a l'epoque de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane, il conserva encore, +sinon sa preponderance dramatique, au moins toute sa magnificence et +toute sa puissance poetique. Ce fut en lui que se resuma toujours +la beaute du spectacle, qui en fit l'attrait et qui constituait la +difficulte de la representation. C'etait, en effet, dans les evolutions +du choeur que consistait presque toute la mise en scene. Ecrites suivant +les lois et les metres de la poesie lyrique, les strophes etaient +dansees, mimees et chantees; ou du moins, pour etre plus exact, tandis +qu'on les recitait sur un rythme musical, on marchait en mesure en +appuyant le recit lyrique de gestes appropries. On concoit que la +formation d'un choeur, son instruction musicale et orchestrique +exigeaient de longues etudes et de nombreuses repetitions. Aujourd'hui, +c'est tout le contraire; le choeur n'est qu'un accessoire, et +parfois meme on le supprime sans beaucoup de facons. C'est ainsi que +dernierement, a l'Odeon, a une representation d'_Andromaque_, j'ai vu +supprimer la figuration dans la derniere scene du cinquieme acte, ce +qui est absolument contraire au texte de Racine, ce qui nuit a l'effet +representatif de cette supreme scene et ce qui en outre entraine la +suppression des quatre derniers vers de la tragedie. + +C'est, en general, quand la piece est sue et prete a etre jouee que l'on +forme et que l'on faconne la figuration. Les figurants, il est +vrai, n'ont plus a reciter les choeurs de Sophocle, d'Euripide et +d'Aristophane, qui comptent parmi les plus beaux morceaux que nous ait +laisses la poesie lyrique. Aussi le dommage est-il moindre. Cependant +pendant longtemps les figurants ont depare la tragedie francaise. Jadis, +on faisait generalement avancer les soldats, grecs et les licteurs +romains en une sorte de file indienne; puis ils faisaient front, face au +public, comme nos conscrits sur le terrain d'exercice. Or une marche de +flanc est aussi dangereuse au theatre qu'a la guerre, car le ridicule +tue aussi bien et aussi surement qu'un boulet de canon. Et de fait, +le public accueillait presque toujours ces pauvres licteurs d'un rire +moqueur qui avait pour premier inconvenient de detruire son propre +plaisir. Aujourd'hui, la tragedie est dans son ensemble beaucoup mieux +jouee qu'autrefois, meme que du temps de Rachel, que nous n'avons plus, +helas! La raison en est dans le soin que l'on prend de ne confier les +roles secondaires qu'a des acteurs capables de les tenir dignement et +aux precautions qu'on prend pour eviter aux figurants leur antique +mesaventure. + +Voici a ce sujet les deux prescriptions les plus importantes. Dans la +tragedie, premierement, les soldats, les gardes, les licteurs doivent se +presenter sur la scene en groupe irregulierement serre, en ayant soin +d'eviter toute disposition pouvant presenter l'apparence de files ou de +rangs; deuxiemement, ils ne doivent jamais executer un mouvement ayant +une apparence de manoeuvre. Au surplus, on n'aurait eu, pour decouvrir +cette regle bien simple, qu'a regarder les medailles antiques, qui sont +des objets d'art, et comme tels en laissent apercevoir les procedes. Or +toujours, des qu'il y est figure des soldats a pied ou a cheval, que ce +soient des licteurs, des porte-etendards, des archers ou autres, +ils sont formes en groupes irreguliers, presentant une disposition +artistique bien plus que militaire. C'est la ce qu'il fallait imiter, et +ce qu'on s'est decide a faire par intuition peut-etre plutot que conduit +par le raisonnement. Quand un groupe de figurants, soldats ou licteurs, +arrive sur la scene, il doit se presenter vivement, en ayant l'attention +de ne pas prendre l'allure cadencee du pas militaire, et s'arreter +franchement sans se preoccuper de la regularisation des rangs; s'il +entre par le fond et s'il doit faire face au public, il faut que le +mouvement soit un et jamais decompose en deux mouvements. Si le choeur a +defile de flanc sous les yeux des spectateurs, il doit, en s'arretant, +conserver, si c'est possible, cette position et ne pas executer le +mouvement de front. Si l'on ne peut eviter ce mouvement, il faut qu'il +soit accompli librement et vivement par chaque figurant, sans que +son allure semble liee a celle de son voisin. Moyennant ces quelques +precautions, on evitera ce que jadis l'entree de ces figurants avait +toujours de ridicule. + +Il restera encore de grandes difficultes a faire manoeuvrer un personnel +nombreux, surtout a presenter decemment au public une image de ce qu'on +appelle le monde, et a figurer par exemple une soiree ou un bal. On se +heurte en quelque sorte a des impossibilites, car on n'a pas la faculte +de donner a ses figurants la jeunesse, la beaute et la distinction des +manieres. On relegue bien la figuration dans les derniers plans; on en +masque autant que possible la vue, en ne la montrant que par echappees; +mais il faut que le texte se prete a ces subterfuges. On peut donc +desirer que les poetes n'abusent pas de ces representations qui sont de +nature a nuire a leurs oeuvres. Dans les theatres comiques, on prend +resolument le taureau par les cornes, et l'on figure le bal le plus +elegant au moyen de six ou huit figurants pietrement habilles. Le public +se contente ici d'un signe abrege, ce qui est possible dans un genre +ou l'on ne recherche la verite que dans l'humour et dans l'esprit du +dialogue. + + + +CHAPITRE XXX + +Des actes et des tableaux.--Confusion frequente.--Unite dramatique des +actes.--Du theatre espagnol, anglais, allemand.--Les changements de +tableaux impliquent des changements a vue. + + +Dans les cinquante dernieres annees, l'esthetique dramatique s'est +modifiee. Jadis l'action devait etre une, se derouler dans le meme +lieu pendant l'unite de temps qui est le jour de vingt-quatre heures. +L'action se divisait en general en cinq actes qui representaient cinq +moments successifs. Toutefois, la regle des trois unites, qui a fait +couler des flots d'encre, n'a jamais ete respectee que chez les +Francais. Chez les Espagnols, chez les Anglais, et enfin chez les +Allemands, les poetes ne s'en sont jamais preoccupes. Entraines par leur +exemple, les Francais a leur tour ont brise cette triple entrave, ou +plutot ils n'en ont conserve qu'une seule, l'unite d'action. On a si +bien transgresse l'unite de temps que parfois, en depit de Boileau qui +le reprochait au theatre etranger, un personnage, enfant au premier +acte, est barbon au dernier. Quant a l'unite de lieu, non seulement le +lieu a pu changer d'acte en acte, mais encore, a l'exemple, de ce qui +a lieu dans Shakspeare, les differentes scenes d'un acte se passent la +plupart du temps dans des lieux differents. Je ne m'arreterai pas +a discuter les lois de cette esthetique nouvelle et a en peser les +avantages et le merite: cela est completement en dehors du sujet que je +traite. Je n'ai a m'occuper que de la mise en scene, et en particulier +de la representation des drames empruntes au theatre des Anglais, des +Espagnols et des Allemands. + +Sur nos affiches, nous voyons a chaque instant annonce un drame en +cinq actes et douze tableaux. Je dis _douze_ pour prendre un exemple +quelconque. Conformement aux principes de l'esthetique, les douze +tableaux devraient se repartir dans les cinq actes, de telle sorte que +la representation mit en lumiere et imposat a l'esprit des spectateurs +les rapports que doivent avoir entre eux les tableaux renfermes dans un +meme acte. Or, en general, il n'en est absolument rien, et il est facile +de constater que si les spectateurs savent a tout instant a quel tableau +en est la piece, ils perdent rapidement la notion des actes et sont dans +l'impossibilite de dire a quel acte appartient tel ou tel tableau. Cela +tient a ce que les tableaux sont presque toujours separes les uns des +autres par des entr'actes, absolument comme s'ils etaient des actes. Il +n'y a que demi-mal quand il s'agit de pieces modernes, ou le mot _acte_ +et le mot _tableau_ sont si frequemment confondus, et ou l'expression de +_cinq actes_ n'est qu'une phraseologie de convention. Dans ce cas, il +faudrait mieux indiquer simplement le nombre des tableaux, comme dans +_Nana Sahib_, qui etait denomme par son auteur _drame en sept tableaux_. +Mais, alors, pourquoi pas _drame en sept actes_? C'est un hommage tacite +rendu a l'antique division dramatique. + +Ainsi nous constatons une confusion constante entre les actes et les +tableaux, et il est manifeste que parfois on emploie le mot _tableau_ +uniquement parce que la duree parait un peu petite pour un acte, ce +qui est une tres mauvaise raison, un acte n'ayant pas en soi de duree +determinee. D'un autre cote, la meme confusion eclate quand il s'agit de +la representation des chefs-d'oeuvre etrangers. _Hamlet_ est un drame +en cinq actes et vingt tableaux; _Othello_, un drame en cinq actes et +quinze tableaux. Or, pour les adapter a la scene francaise, ou modifie +la physionomie de ces oeuvres par la preoccupation qu'on a de diminuer +le nombre des tableaux et d'eviter ainsi des frais et des difficultes de +mise en scene. C'est ainsi que l'_Othello_ de M. de Gramont, represente +il y a deux ans a l'Odeon, est denomme drame en cinq actes, huit +tableaux. On a fait une economie de sept tableaux, qui sont, il est +vrai, les moins importants; mais, ce qui est plus grave, c'est que l'on +a modifie la division de l'action dramatique, de telle sorte l'_Othello_ +est devenu une piece en huit actes. Il est clair ici que je ne m'en +prends pas a l'auteur qui n'a fait en somme que se plier aux exigences +theatrales. C'est donc a la mise en scene que j'en ai. + +Un acte est une division dramatique qui doit avoir un commencement +et une fin, dont toutes les parties sont indissolubles, et dont +par consequent la representation ne doit pas offrir de solution de +continuite pour les yeux, puisqu'elle n'en offre pas pour l'esprit. Dans +un entr'acte, si court qu'il soit, un poete peut faire tenir un temps +quelconque si grand qu'il soit. En generalisant le phenomene, on peut +dire que dans un temps reel infiniment petit nous pouvons faire tenir un +temps imaginaire infiniment grand. On en a une preuve dans ce fait que +dans une seconde de sommeil le reve fait entrer une suite considerable +d'evenements. La duree des entr'actes est donc sans rapports avec le +temps suppose ecoule par le poete et avec le nombre d'evenements +qu'il imagine s'etre passes entre deux actes. Donc, en allongeant un +entr'acte, nous ne rendons nullement plus plausible l'intervalle plus ou +moins grand de temps, suppose ecoule entre les deux moments de l'action +au milieu desquels il s'intercale. La duree d'un entr'acte n'est pas +proportionnelle a l'accroissement du temps. Voila une des faces du +phenomene; examinons l'autre. + +Quand le rideau tombe, l'esprit du spectateur, degage de l'etreinte du +poete, redevient immediatement libre. Il y a dans cette chute du rideau, +dans cette disparition absolue du spectacle, un signe manifeste de +l'interruption de l'action dramatique. Une partie de cette action est +des lors accomplie, et l'esprit du spectateur est pret a franchir +l'espace de temps que voudra le poete, mais non a accepter, quand le +rideau se relevera, une contiguite entre les deux tableaux, et une +continuation, apres interruption, du moment precedent de l'action. Un +acte represente une suite de sensations etroitement associees; si +donc, entre deux tableaux appartenant a un meme acte, on intercale un +entr'acte, on brise un anneau de la chaine des sensations, qui doivent +se succeder sans interruption pour se fondre dans une sensation generale +et totale. L'esprit du spectateur est donc oblige de reconstruire +retrospectivement la suite interrompue de ses sensations, de revenir +de lui-meme sur l'idee de fin qui s'etait formee en lui: au lieu d'un +mouvement en avant, il eprouve donc, non seulement un temps d'arret, +mais encore un mouvement de recul. L'action du drame, au lieu d'avancer, +retrograde, et l'impression de ralentissement se fait sentir a notre +esprit, bien qu'elle ne resulte pas des dispositions imaginees par le +poete. C'est par consequent, dans ce cas, la mise en scene qui est +responsable de ce sentiment de lenteur qui nous fait juger sous un jour +faux l'action ininterrompue tracee par le poete. + +C'est une impression que, sans pouvoir l'expliquer, j'avais souvent +eprouvee, quand de temps a autre on remontait sur une scene francaise +un des drames de Shakspeare. Il me semblait que par moments l'action ne +marchait pas et je n'etais pas loin d'en accuser le genie dramatique du +poete. Cependant la lecture me donnait une impression tout autre. Mais, +des que mon attention se porta sur la mise en scene, je ne fus pas long +a decouvrir que l'ennui, provenant d'une action qui semblait trop lente +ou stagnante, avait pour veritable cause les procedes de notre mise en +scene appliques aux drames de Shakspeare. Le rythme et la mesure de +l'oeuvre se trouvaient alteres, absolument comme si dans une phrase +musicale on eut intercale mal a propos un temps de silence. Je n'ignore +pas que la division en actes des drames de Shakspeare est posterieure au +poete. A cela on peut toutefois repondre que la representation devait +forcement operer la division des tableaux, dont la repartition en cinq +actes a ete le resultat d'un travail critique reflechi, peu de temps +apres la mort de Shakspeare, et a laquelle il est assez raisonnable de +nous tenir. En tout cas, il ne peut y avoir plusieurs manieres egalement +bonnes d'operer cette division. Au surplus, a defaut de l'exemple de +Shakspeare, il resterait celui de Goethe et de Schiller, et celui de +Sheridan dans le theatre anglais. + +Pour conclure, je crois que l'on pourrait procurer un plaisir dramatique +tres vif aux spectateurs francais, en montant sur nos scenes les plus +belles oeuvres des theatres etrangers, espagnols, anglais et allemands, +a la condition qu'on respectat la division generale et qu'on n'alterat +pas l'integrite de chaque acte par l'introduction d'entr'actes entre les +divers tableaux qui le composent. Il faudrait dans ce but prendre le +parti d'une mise en scene speciale et sommaire qui permit de faire +a vue, entre les tableaux d'un meme acte, tous les changements de +decorations necessites par les changements de lieux. Grace a la +continuite du spectacle, ces drames conserveraient leur physionomie +propre, l'action son allure reelle et les differents moments de cette +action leur marche ininterrompue. Dans ce systeme, il faudrait renoncer +a toute somptuosite de mise en scene, autre que celle qui resulterait +des decorations peintes. Je ne vois pas ou serait l'inconvenient, ces +drames ayant presque tous par eux-memes une puissance representative +tres grande. + +Quant a nos pieces modernes, il me parait necessaire que les auteurs +mettent un terme a la confusion qui dure depuis trop longtemps entre les +actes et les tableaux, et qu'ils reservent le nom d'_acte_ a toute +suite de scenes formant un tout dramatique partiel, termine par cette +interruption du spectacle qu'on appelle un entr'acte. Dans ce systeme, +qui est le seul logique, il faudrait faire abnegation de toute mise en +scene exigeant entre les tableaux un entr'acte pour la plantation du +decor. + +La verite dramatique et la logique de l'action opposent donc des bornes +naturelles a l'exageration de la mise en scene. C'est un fait important +a constater, puisqu'il nous montre que les progres de l'art dramatique +sont loin d'exiger un luxe disproportionne de mise en scene, et que +souvent c'est en s'effacant modestement que la mise en scene merite le +nom d'art. Ce qui entraine souvent les poetes, c'est que les changements +les plus compliques n'exigent d'eux qu'un trait de plume; et que leur +imagination eleve ou renverse des palais avec une rapidite telle qu'elle +n'altere en rien la contiguite des differents moments d'une action +partielle qui pour leur esprit reste une et indissoluble. L'art pour eux +n'est qu'un jeu de leur imagination; et de meme qu'ils ne nous doivent +que l'apparence des etres, de meme ils ne nous doivent que l'apparence +des choses. Mais alors il ne faut pas que la mise en scene s'attarde a +remuer d'enormes machines; il faut qu'elle se fasse alerte et quelque +peu feerique pour repondre aux coups d'aile de l'imagination poetique. + +J'ajouterai une remarque generale pour clore ce chapitre. Les directeurs +ont le defaut de faire les entr'actes trop longs. La plupart du temps +sans doute le spectateur n'eprouve qu'un ennui que dissipe le lever +du rideau; mais quelquefois la longueur de l'entr'acte nuit a l'effet +dramatique. Je citerai comme exemple le drame d'_Antony_. Si, entre +le second et le troisieme acte, ainsi qu'entre le quatrieme et le +cinquieme, on n'intercalait qu'un entr'acte d'une ou deux minutes, juste +le temps de changer les decors par des procedes rapides, on doublerait +la puissance du drame en ne laissant pas au spectateur le temps de +recouvrer son sang-froid et de se degager de l'etreinte du poete. Mais, +objectera-t-on, au lieu de finir a minuit le spectacle finirait a +onze heures: on me permettra, je pense, de mepriser absolument cette +objection. Au surplus, quand je dis qu'entre deux actes, lies par le +pathetique d'une meme situation, l'entr'acte doit etre reduit a la plus +petite duree possible, ce n'est pas un conseil discutable que je donne, +mais une regle indiscutable que j'enonce et qui s'impose au nom de +principes artistiques qui ne souffrent pas d'objections. + + + +CHAPITRE XXXI + +De l'imitation de la nature.--De la presentation et de la representation +d'un phenomene.--De la representation de la mort.--Toute representation +est conditionnee par l'imagination du spectateur.--Le jugement du public +est subordonne a l'idee qu'il se fait de la realite. + + +L'auteur, dans la mise en scene qu'il imagine, le decorateur et le +metteur en scene, dans celle qu'ils realisent, les comediens dans +leur diction et dans leur jeu ainsi que dans leurs costumes, ont +necessairement pour legitime ambition d'arriver a une ressemblance +frappante avec la nature qui est leur modele. Tout le monde en convient; +mais alors ne semble-t-il pas que cette direction imprimee a tant +d'efforts divers soit contradictoire avec le jugement defavorable que +l'on se croit en droit de porter sur la theorie realiste? Ou bien y +aurait-il un degre d'approximation que l'art ne doive pas franchir? Nous +touchons la a l'eternelle question sur la nature et sur le but de l'art, +question que je crois fort inutile de relever dans ce petit ouvrage ou +elle ne pourrait occuper qu'une place incidente. Je la ramenerai a des +proportions plus modestes, et je la limiterai au sujet special que je +traite. Je vais donc m'occuper de rechercher jusqu'a quel point +le metteur en scene et l'acteur peuvent pousser la perfection de +l'imitation, et si, dans les efforts qu'ils font pour y atteindre, ils +ne doivent pas etre diriges par une methode generale et un ensemble de +regles suffisamment precises. + +Ce probleme est domine par un mot dont il faut bien comprendre le sens +et la portee; c'est le mot _representation_. Tous les faits quelconques +dont nous sommes chaque jour les temoins oculaires se presentent a nous; +tandis que, lorsque le souvenir de ces memes faits nous revient a +la memoire, ceux-ci se representent a notre esprit. Or, entre la +presentation et la representation d'un fait, il existe une difference +qui consiste en ce qu'un nombre variable de details d'importance +diverse, plus ou moins bien observes dans la presentation, ne se +retrouvent plus dans la representation. En outre, si un meme fait se +presente a nous a differentes reprises, offrant chaque fois quelque +variete dans l'ordre ou l'intensite des phenomenes, il est clair que les +representations successives que nous aurons eues de ces faits semblables +varieront dans leurs caracteres particuliers, mais se ressembleront +dans leurs caracteres generaux. Par suite, la synthese de ces diverses +representations offrira donc a notre esprit une nouvelle representation, +rassemblant et fixant les caracteres communs de toutes les +representations anterieures et laissant dans le vague une masse +flottante, indecise de traits particuliers. Cette nouvelle +representation n'est autre chose que l'idee que nous avons acquise d'un +certain ordre de faits. + +Prenons pour exemple la representation de la mort, qui est le +phenomene naturel dont le theatre nous offre le plus frequemment la +representation. Il est peu de personnes qui n'aient assiste a la mort +d'un etre quelconque: l'un a vu mourir un vieillard, l'autre un enfant +ou une femme; celui-ci a vu tomber des soldats sur le champ de bataille, +celui-la a assiste a l'agonie de malades dans un hopital; les uns ont +observe la mort lente ou violente d'animaux, les autres la leur ont +causee volontairement; tous enfin ont vu les memes phenomenes generaux +se reproduire dans des conditions extremement variables. Si l'on +ajoute a ce nombre plus ou moins grand d'experiences personnelles la +description si souvent faite de ce meme phenomene, on comprendra comment +il s'est forme dans l'esprit de chacun de nous une idee de la mort, idee +qui se compose des caracteres communs a toutes les presentations de +ce phenomene supreme, et qui pour chacun de nous est la meme dans ses +traits generaux et ne peut differer que par un certain nombre de traits +particuliers d'importance secondaire. Or, c'est uniquement cette idee, +ou cette image (ce qui revient au meme), qui est seule artistiquement +representable. + +Transportons-nous dans une salle de theatre ou nous assisterons a un +drame dans lequel un acteur ou une actrice doit nous donner le spectacle +de la mort, et examinons bien les conditions du probleme scenique a +resoudre. L'acteur doit produire l'apparence de la mort, et son art +consiste a atteindre un degre frappant de ressemblance. Mais de +ressemblance avec quoi? Avec la mort d'un parent a laquelle il aura +assiste dans sa famille ou d'un moribond d'hopital dont il aura par +scrupule ete etudier l'agonie? Nullement; mais de ressemblance avec +l'idee de la mort que possedent les quinze cents spectateurs qu'il a +devant lui. Si l'image qu'il evoque devant toute une salle est semblable +dans ses caracteres generaux a l'idee que chacun se fait de la mort, les +quinze cents spectateurs declareront a l'unanimite que le jeu de cet +acteur est admirable de verite, ce qui sera exact puisque l'art de +l'acteur consiste precisement a objectiver devant les yeux du spectateur +l'image ou l'idee que celui-ci a dans l'esprit. Et son jeu, qu'on le +remarque, sera d'autant plus vrai qu'il sera moins reel, c'est-a-dire +moins complique de details particuliers et speciaux, non observes par la +majorite des spectateurs. + +Si, en effet, un acteur s'ingeniait a reproduire trait pour trait telle +facon extraordinaire de mourir, observee par lui-meme, il s'exposerait, +tout en etant plus reel, a paraitre moins vrai, car l'image qu'il +offrirait serait dissemblable a celle qu'ont dans l'esprit la plupart +des quinze cents spectateurs. Nous pouvons donc conclure que, si le reel +est le vrai dans la presentation des phenomenes, il n'est pas toujours +le vrai dans la representation de ces memes phenomenes. Or comme au +theatre il ne s'agit jamais que de la representation de la vie et de +tous les actes qui la composent, ni l'auteur, ni le metteur en scene, +ni les acteurs ne doivent s'attacher a reproduire la realite, mais +seulement l'image qui est la representation ideale du reel. + +Un acteur doit donc etre un observateur de la nature, non pour +transporter servilement ses observations sur la scene, mais +pour enregistrer en lui tous les traits communs dont se compose +synthetiquement l'idee ou l'image qu'il s'efforcera de reproduire. C'est +pour cela que dans la carriere du comedien l'intuition lui est d'un si +grand secours; car, apres le travail inconscient de generalisation qui +se produit en lui, cette faculte d'introspection lui permet d'avoir une +vue tres nette de l'image interieure qui s'est formee dans son esprit; +et c'est precisement cette vue tres claire des idees qui fait les grands +comediens. Si l'un d'eux doit representer une scene de folie, ira-t-il +a Bicetre etudier un fou particulier dont il s'efforcera de reproduire +identiquement les airs, les gestes et toutes les manies? Non pas; mais +il cherchera dans une visite generale a rassembler dans sa memoire +les traits communs qui se retrouvent dans tous les fous d'une meme +categorie; surtout il s'efforcera, par une attention toute subjective, +de tirer des tenebres de son esprit l'idee qu'il se fait d'un fou et de +bien se penetrer, pour les reproduire, des traits qui composent cette +image ideale. C'est precisement dans la fixation de cette image +subjective et dans la difficulte de la transformer en une image +objective que les comediens ont toujours quelques progres a faire. +C'est cette image qui est le modele dont le theatre nous doit la plus +frappante copie. + +Autrement, s'il s'agissait au theatre de realite, comment le public +serait-il apte a juger de la verite, lui qui la plupart du temps n'a +pas directement observe cette realite? Au contraire, transportez-le +au milieu de civilisations eteintes ou etrangeres, dans un milieu +populaire, bourgeois ou aristocratique, etalez devant ses yeux les +crimes les plus monstrueux, les actes vertueux les plus rares, il +s'ecriera ingenument: comme c'est nature! comme c'est vrai! et vous, +poetes et comediens, vous savourerez cette manifestation de son +admiration, et c'est pour meriter cet eloge que vous donnez toutes +vos forces a un travail qui souvent vous tue. Or, d'ou le public +tiendrait-il cette competence que vous lui reconnaissez, s'il ne devait +formuler son jugement que d'apres l'observation personnelle et directe +du phenomene? S'il a le droit de porter ainsi l'eloge ou le blame sur +vos travaux, sur vos conceptions et sur les resultats de vos longues et +penibles etudes, c'est qu'il rapporte la representation que vous lui +offrez a l'idee qu'il se fait du phenomene et a l'image qu'il possede +en lui-meme; et ce qu'il applaudit, ce n'est pas la reproduction d'une +realite qu'il ne lui a pas ete donne d'observer directement, mais le +degre de ressemblance de l'image que vous dessinez a ses yeux avec +l'idee qu'il s'est formee du fait represente. + + + +CHAPITRE XXXII + +De l'acteur.--De la formation subjective des images.--Rapport de la +creation de l'acteur avec l'ideal du public.--Toute evolution ideale +implique une modification dans l'image representee.--C'est la generalite +d'un phenomene qui justifie sa representation.--_Smilis_.--L'acteur doit +eviter l'accidentel. + + +Le metteur en scene et l'acteur doivent donc s'attacher a bien +determiner les traits generaux des etres dont ils doivent exposer aux +yeux du public la representation theatrale, et les caracteres communs +de tous les phenomenes particuliers qui composent l'idee qu'ils veulent +rendre sensible et visible. Dans toute nouvelle creation, leur merite +consiste, surtout pour l'acteur, dont l'art est plus fecond et +plus personnel, a amener la representation scenique a son point de +perfection, c'est-a-dire a determiner jusqu'ou ils peuvent pousser la +realisation de l'idee dont ils possedent en eux l'image subjective. A +mesure que le temps s'ecoule, que les generations se succedent, il y +a des images qui s'affaiblissent et d'autres qui, au contraire, +s'eclaircissent et se precisent. Les idees qui flottent dans +l'imagination des hommes sont semblables aux images que nous tenons dans +le champ de notre lorgnette et qui, selon les dispositions relatives que +nous donnons aux foyers des lentilles, se rapprochent et se precisent ou +s'eloignent en se diffusant. Le comedien doit donc s'efforcer de bien +discerner les traits dont se composent les idees des spectateurs; et son +ambition constante est de decouvrir quelques-uns des caracteres communs, +si faibles qu'ils soient, que ses predecesseurs ont neglige de mettre en +evidence; enfin de se rendre compte des modifications que le temps ou +des circonstances particulieres ont apporte a ces idees. C'est en +ce sens que le comedien doit toujours etudier la nature; car il est +necessaire qu'il compare, le plus souvent possible, la presentation et +la representation des phenomenes, afin de discerner si les traits dont +il revet ses imitations ont bien tous le caractere general qui sera pour +tous les spectateurs la marque de la verite, et de decouvrir peut-etre +quelque trait nouveau qui soit de nature a rendre la ressemblance plus +parfaite. + +Si, par suite de circonstances fortuites, les hommes d'une generation +ont ete a meme d'observer plus souvent ou mieux que ceux qui les ont +precedes un certain ordre de faits, l'idee qu'ils en concoivent sera +sensiblement differente de celle qu'en possedaient les generations +anterieures; et le comedien, s'il a de l'intuition et de la penetration, +ne se contentera plus pour les representer des traditions de metier, +mais modifiera son jeu de maniere a reproduire l'image actuelle et a +trouver sa ressemblance exacte. Supposons qu'une actrice, ayant cree il +y a vingt ans le role d'une convulsionnaire, dut de nouveau en creer +un semblable aujourd'hui, devrait-elle se contenter de reproduire +identiquement le jeu de scene qui lui a valu jadis un succes? Nullement, +car les idees que nous avons aujourd'hui sur les nevroses sont +sensiblement differentes de celles que nous avions il y a vingt ans. On +s'est beaucoup occupe de cette question; les journaux l'ont agitee, ont +rendu compte avec force details des nombreuses experiences faites avec +eclat sur l'hysterie; et l'idee que nous nous faisons actuellement d'une +convulsionnaire a des formes plus nettes et plus accusees. L'actrice +devra donc proceder a une nouvelle mise au point, ajouter a son +jeu d'autrefois et le mettre en harmonie avec l'idee actuelle des +spectateurs, avec discernement, d'ailleurs, et sans exageration, car les +idees humaines n'ont que de lentes evolutions. Mais enfin tel trait +qui, dans son jeu, eut paru extravagant il y a vingt ans, paraitrait +aujourd'hui vrai et naturel. Ce n'est pas la realite cependant qui a +change, mais l'image ideale qu'en possede l'esprit des spectateurs. +On voit en quels sens divers le talent d'un comedien peut toujours +progresser par l'observation; c'est un art qui n'est jamais immobile, +mais qui se renouvelle constamment et qui, dans son evolution, suit les +evolutions des idees humaines. + +La methode de travail du comedien se resume donc en deux points: +premierement, determination des traits generaux de l'image qui est la +synthese ideale d'un ensemble de phenomenes particuliers et reels; +deuxiemement, retour frequent a l'observation de la nature, afin de +decouvrir si l'examen compare des phenomenes ne lui fournira pas +quelque caractere commun jusqu'ici neglige ou inapercu, ou si, dans les +presentations fortuitement frequentes d'un phenomene, la reapparition +d'un trait particulier ne l'eleve pas a l'importance d'un trait general. +Ce deuxieme point est extremement delicat, car il est toujours tentant +d'ajouter quelque chose au jeu de ses predecesseurs ou de ses emules; et +c'est presque toujours par exces que pechent les comediens, par suite de +l'attention que plus que tout autre ils apportent a l'observation des +phenomenes. Quand, dans le jeu d'un comedien, un trait parait contraire +a la nature, on peut presque toujours etre certain que ce trait a +cependant ete observe et pris sur la nature par le comedien, dont +l'erreur a uniquement consiste a lui attribuer un caractere general +qu'il n'avait pas, et par consequent a evoquer aux yeux des spectateurs +une image differant par exces de l'idee qui a pu se former dans l'esprit +du plus grand nombre d'entre eux. + +Voici entre autres un exemple. Dans un drame intitule _Smilis_, joue +recemment a la Comedie-Francaise, on voyait, au premier acte, deux vieux +amis, l'un amiral, l'autre commandant, se retrouvant apres une longue +separation, tomber dans les bras l'un de l'autre. Or les acteurs avaient +cru devoir ajouter le baiser a l'accolade, baiser franchement donne et +recu, et entendu de tous les spectateurs qui ne pouvaient reprimer un +sourire, temoignage instinctif de leur etonnement. C'est qu'en effet +c'etait une faute de mise en scene de la part des deux excellents +comediens, provenant precisement d'une judicieuse et reelle observation: +beaucoup de personnes savent que les militaires et les marins ont +l'inoffensive habitude de s'embrasser fraternellement quand ils se +retrouvent dans leur carriere aventureuse. Mais les comediens avaient eu +le tort de relever un trait particulier ne s'accordant pas avec l'idee +generale que se forme le public de deux hommes qui se jettent dans les +bras l'un de l'autre. L'embrassade, en effet, n'admet, dans la vie +reelle, que le simulacre du baiser, qui aux yeux de la plupart des +hommes est un acte entache d'un peu de ridicule. Voila donc une legere +faute de mise en scene qui a precisement pour cause l'observation exacte +de la nature dans certains cas particuliers; et la faute a consiste dans +la substitution d'une image particuliere a l'image generale qui seule +repondait a l'idee que se faisaient du fait represente les dix-huit +cents spectateurs. + +A un autre point de vue, d'ailleurs, on peut dire qu'au theatre, en +dehors de certains cas particuliers, comme par exemple dans l'expression +du sentiment filial, le baiser n'est tolere que s'il est donne ou recu +par une femme. En general, les acteurs n'en doivent jamais faire que le +simulacre. _Le Mariage de Figaro_ nous facilite la determination de la +limite au dela de laquelle on choquerait la bienseance. Au cinquieme +acte, lorsque Cherubin, croyant embrasser Suzanne, embrasse le comte +Almaviva, tout spectateur attentif a ses propres impressions s'apercevra +que la realite du baiser serait choquante si le role de Cherubin etait +rempli par un homme, et que si elle ne l'est pas, c'est qu'il sait que +sous les traits et sous le costume du page c'est une femme qui donne ce +baiser a l'acteur qui joue le role du comte. + +La loi que nous avons cherche a elucider sur la representation des idees +nous permet d'expliquer certains jeux de scene dont la portee soi-disant +conventionnelle depasse de beaucoup la portee absolue. Le mot de +convention, dans ces cas-la, ne me parait cependant juste que si on lui +donne uniquement sa signification veritable, qui est celle d'accord +entre les manieres de voir, et que si on n'y attache pas une idee +d'arbitraire. Or, l'accord entre les manieres de voir n'est autre chose +que la possession commune d'une image generale identique. Dans le code +du monde, par exemple, un homme est considere comme outrage si un +adversaire ou un ennemi ose lever la main sur lui et il se battra pour +venger son honneur. Voila l'idee generale. Cependant il y aura des +hommes qui ne se sentiront outrages et qui ne se battront que s'ils ont +recu reellement le soufflet. Voila l'idee particuliere. Or le theatre ne +peut en toute surete aborder que la representation de l'idee generale, +de telle sorte que, si le cas particulier devait etre represente, il +faudrait de la part de l'auteur beaucoup d'habilete et de preparation +pour le faire admettre par le public. Quand nous apprenons qu'un mari a +trouve un homme aux pieds de sa femme, ou qu'au moment ou il est entre +il a surpris cet homme embrassant la main de sa femme, nous concluons +avec certitude que cette femme trahissait son mari, le plus ou le moins +etant sans valeur relativement a la conclusion morale. On se sert +souvent, dans ce cas, du mot assez curieux de conversation criminelle, +euphemisme qui n'est en somme qu'une idee generale, tres suffisante dans +l'espece, et qui repond par consequent a l'image generale, la seule dont +le theatre nous doive la representation. Dans la realite, au moment ou +le mari apparait, l'amant a pu etre surpris se livrant a tels ou +tels actes plus ou moins caracteristiques; mais ce sont la des cas +particuliers et des circonstances accidentelles qui n'ajoutent rien au +fait fondamental, qui est la trahison de la femme. Ce n'est donc pas +sans y avoir profondement reflechi qu'un acteur pourra se croire +permis d'ajouter quelque trait particulier a l'acte simple qui est la +representation de l'idee generale. + +On pourrait citer un plus grand nombre d'exemples. Ainsi, dans la +comedie, quand une jeune fille pleure elle porte son mouchoir a ses +yeux, et son air ainsi que le mouvement de sa poitrine suffisent a +dessiner l'image du chagrin, parce que ces differents traits sont +generaux et se retrouvent a peu pres dans l'expression de toutes les +douleurs de l'ame. Dans la realite cependant que de traits particuliers +et variables viennent s'y joindre, selon la nature de chacun, +l'abondance des sanglots et des pleurs, les cris de timbres differents, +les mouvements souvent desordonnes, l'abandon de soi-meme, etc. On +ferait egalement de semblables remarques au sujet de l'expression de +la joie, ou l'image generale suffit, sans qu'on y ajoute les images +disgracieuses qui deparent souvent les plus jolis visages. + +Mais il est inutile de multiplier ces exemples; les deux que nous avons +choisis plus haut suffisent. Il faut mieux donner a reflechir que de +tout dire. Il est juste d'ajouter que, dans beaucoup de cas, la dignite +personnelle du comedien doit entrer en ligne de compte; mais c'est la +une raison de sentiment qui me semble secondaire. Les raisons que nous +avons presentees sont artistiques et comme telles de plus grande valeur. + + + +CHAPITRE XXXIII + +De la composition d'un role.--Des traditions.--De l'intuition et de +l'introspection.--Developpement des images initiales.--Rapport ou +contraste entre les images initiales de differents roles.--_Le +Demi-Monde_.--_Le Gendre de M. Poirier_.--_Mademoiselle de Belle-Isle_. + + +Dans les chapitres precedents, nous avons parle du jeu de scene, en le +considerant comme un acte isole, detache d'un ensemble dramatique ou +comique. Nous avons pris l'action dans un moment particulier. Nous +devons maintenant examiner, au moins succinctement, la mise en scene +d'un role et son rapport avec le developpement de l'action, mais en nous +preoccupant exclusivement de l'aspect du role et en laissant de cote +tout ce qui touche a la declamation. + +Il n'y a, dans les arts, qu'un petit nombre de principes; nous ne devons +donc pas ici rechercher et rencontrer de lois esthetiques differentes de +celles que nous avons deja mises en lumiere. Ce qui, d'ailleurs, fait +l'excellence d'une regle, c'est de ne pas etre restreinte a un fait +special: l'exiguite du cercle ou se meut une regle est un signe certain +d'empirisme; et, dans ce cas, la regle prend le nom de procede. Les +procedes, je l'accorde, ont leur utilite et meme leur prix, +surtout lorsqu'ils portent ce beau nom de traditions, usite a la +Comedie-Francaise. Des qu'une piece a fourni une longue carriere, et +lorsque des acteurs ont particulierement brille dans certains roles, +il est tres comprehensible que les nouveaux venus, qui plus tard sont +charges de reprendre ces roles, s'ingenient a reproduire les effets qui +ont si bien reussi a leurs predecesseurs. La facon de dire ces roles et +d'executer tel ou tel jeu de scene, de faire tel geste, de prendre telle +attitude, de faire meme telle correction au texte, etc., donne donc +lieu a ce qu'on appelle des traditions, soit que ces procedes aient ete +scrupuleusement notes, soit que le nouveau venu ait pu se rendre +compte par lui-meme du jeu de son predecesseur, soit qu'ils se soient +uniquement transmis de memoire. Il y a, a la Comedie-Francaise, un assez +grand nombre de jeux de scene qui n'ont pas d'autre raison d'etre, et +dont on se contente de dire pour les justifier qu'ils sont de tradition. +En resume, la tradition est une experience accumulee dont il faut tenir +grand compte. Il y a certaines facons exquises de dire, certains gestes +empreints d'une eloquente grandeur, qui sont tout ce qui nous reste des +grands artistes du passe. Toutefois, il ne faut pas que la tradition +soit un esclavage, car nous avons vu precisement que quelques roles +peuvent changer d'aspect avec le temps dans la mesure ou les idees +elles-memes des spectateurs se modifient sous l'influence de +circonstances fatales ou fortuites. Il faut donc maintenir la tradition +au-dessous de la regle, et se degager du procede des qu'on vient a +s'apercevoir qu'il est en contradiction avec l'idee actuelle. C'est donc +ici la regle qui nous importe, et ce sont uniquement les principes qui +doivent nous arreter. Un ouvrage special sur les traditions conservees a +la Comedie-Francaise serait d'un tres grand interet; mais il ne pourrait +etre entrepris que par quelque esprit attentif, appartenant depuis +longtemps a la maison de Moliere. On pourrait y joindre un assez grand +nombre de faits extraits de memoires ou conserves dans les ouvrages +qui concernent l'art dramatique. Je serais, quant a moi, absolument +incompetent en pareille matiere. C'est donc la un sujet que je dois +ecarter de ma route; et je reviens a l'examen des principes, auquel +d'ailleurs doit seul s'attacher un ouvrage theorique. + +Si nous passons d'un jeu de scene particulier au role qui le contient, +nous ne faisons que remonter de l'examen de la partie a celui du tout, +et un moment de reflexion suffit pour conclure que tous les jeux de +scene, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes les inflexions +doivent etre dans le caractere du role. A cinquante ans, on n'aime +pas comme a vingt-cinq, ou, si on est affecte de la meme complexion +amoureuse, on est qualifie differemment. Il y a telle occurrence ou +un magistrat ne se conduira pas comme un militaire. L'education, +l'instruction, le commerce avec nos semblables nous inculquent certaines +facons de penser, de dire, d'agir, qui varient suivant le milieu ou nous +avons vecu. Il y a donc dans tout role un aspect permanent et persistant +dont le comedien doit se penetrer. + +C'est ici que l'intuition, au sens exact et etymologique du mot, prend +une importance de premier ordre. Si le comedien est bien doue, il +possede en lui-meme une riche collection d'observations, souvent +inconscientes, suites et series d'images qui peuplent son imagination. +A la premiere connaissance qu'il prend du role, il obeit a un mouvement +naturel tout subjectif: il regarde en lui-meme, et de cet examen +intuitif resulte une image initiale, sur laquelle il concentre alors +son esprit de toute la force de son attention. C'est la son modele; il +s'efforce d'en bien concevoir les formes lumineuses, qui se dessineront +dans la chambre noire de sa pensee. De la clarte de l'image dependent +la nettete et la serenite du jeu. Quelquefois l'image est lente a se +former, surtout a se completer, et quelques acteurs ont en quelque sorte +besoin de l'objectiver; il leur faut plusieurs repetitions pour en +porter la representation au point de perfection qu'ils sont capables +d'atteindre. Quelquefois, au contraire, elle jaillit du cerveau +sans effort, et, dans ce cas, l'artiste se sent des le premier jour +absolument maitre de son role. Mais cette premiere phase intuitive d'un +role est suivie d'une seconde phase plus laborieuse; car l'image apparue +a l'esprit de l'artiste n'est, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une +image centrale, autour de laquelle oscillent un certain nombre d'images +similaires, correspondant aux differents moments de l'action. C'est la +variete qu'il s'agit des lors d'introduire dans le role sans en detruire +l'unite. + +Tous les jeux de scene, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes +les inflexions de voix ne sont et ne doivent etre que des idees +secondaires, derivees de l'idee premiere, ou autrement des images en +rapport de ressemblance avec l'image initiale. Tout cela, bien que ne +presentant aucune difficulte, se comprendra mieux encore au moyen +d'un exemple. Dans _le Demi-Monde_, si nous melions en regard le role +d'Olivier de Jalin et celui de Raymond, l'un homme du monde, l'autre +militaire, il est clair que les comediens charges de ces deux roles ont +immediatement vu surgir a leurs yeux, des profondeurs de leur esprit, +les images initiales de ces deux personnages. C'est alors que pour tous +deux a commence un travail de detail tres difficile et tres minutieux, +consistant a deduire de cette image intuitive toute une serie d'images +secondaires reproduisant toujours la meme personnalite. Ils n'auront +jamais une attitude identique, Olivier s'abandonnant sans effort a une +aisance familiere, Raymond gardant toujours une certaine rectitude +de maintien; ils ne feront pas un geste semblable, ni dans le meme +mouvement; ils ne s'assoiront pas, ne se leveront pas, ne marcheront pas +de meme, et ils ne parleront pas sur des rythmes similaires. + +Dans toutes les pieces, tous les roles ont ainsi leur physionomie propre +que l'acteur ne doit jamais perdre de vue. Cela parait tout simple +au spectateur qui ne parait nullement s'en etonner, et qui n'y voit +probablement aucune difficulte. Sans doute, la composition du role est +relativement facile quand la personnalite des personnages est nettement +determinee, comme dans l'exemple que j'ai choisi; mais que le lendemain +les deux memes comediens aient a remplir les roles de Montmeyran et du +marquis de Presle, dans _le Gendre de M. Poirier_, la transition, pour +ne pas etre brusque, n'en sera que plus delicate; et le spectateur, s'il +y pense, pourra commencer a s'apercevoir de toute la difficulte qui +preside a la mise en scene d'un role. Montmeyran est un militaire comme +Raymond; mais le second a fourni une image initiale aux contours un peu +secs et tranchants, tandis que le premier se revele sous les traits +d'une image aux angles adoucis. La ressemblance entre les deux sera +surtout dans une certaine rectitude morale. Le marquis de Presle est un +homme du monde comme Olivier de Jalin, mais avec un peu plus de morgue +et de hauteur; il s'est moins use a tous les contacts de la vie, et il a +garde la part de prejuges qu'Olivier a, des longtemps, echanges contre +une aimable philosophie. Eh bien, ces nuances qui differencient les +images initiales de ces roles, il faut ne pas les laisser perdre; elles +doivent se retrouver a tous les moments de l'action, dans toutes les +attitudes, dans les moindres gestes, dans la facon d'entrer et de +sortir. Que le surlendemain les deux memes acteurs reparaissent dans +_Mademoiselle de Belle-Isle_, sous les traits du duc de Richelieu et du +chevalier d'Aubigny, voila encore des images initiales qui sont dans un +certain rapport, d'une part, avec le marquis de Presle et Olivier de +Jalin, d'autre part, avec Montmeyran et Raymond, mais qui se distinguent +cependant par des nuances multiples d'une grande importance, auxquelles +s'ajoute la difference des epoques, des costumes, des milieux, des +caracteres historiques, etc. On comprendra, des lors, que si l'intuition +fournit aisement aux comediens les images initiales de chacun de ces +roles, la reflexion, l'etude, la comparaison leur seront necessaires +pour arriver laborieusement a fixer toutes les images derivees, dans +lesquelles le spectateur doit toujours retrouver l'image initiale. + +Il semble resulter de ce que nous venons de dire, sur la facon dont on +procede a la composition d'un role, que la premiere qualite pour un +comedien est l'imagination; accompagnee de cette faculte d'introspection +qui lui permet d'apercevoir et de degager les images subjectives +inconsciemment accumulees dans son esprit. Viennent ensuite +l'intelligence et le travail, au moyen desquels il pousse la +representation de ces images au degre desirable de fini et de +ressemblance. Un jeune homme ou une jeune fille peuvent avoir en partage +un physique heureux, une voix enchanteresse, une intelligence tres fine, +et faire presager un comedien ou une comedienne de talent; mais ils +ne possederont pas de veritable genie dramatique s'ils n'ont pas +d'imagination et si par consequent ils ne possedent pas cette faculte +d'intuition qui en decoule. C'est pourquoi les debuts sont si souvent +trompeurs; on y fait montre de qualites charmantes et meme superieures, +mais le veritable comedien ne se revele que le jour ou, abandonne de ses +maitres, seul vis-a-vis de lui-meme, il aborde la creation d'un role. +C'est la que la faculte maitresse se devoile ou se montre decidement +absente. On ne serait pas embarrasse de citer grand nombre d'acteurs qui +ont parcouru une carriere honorable, qui se sont meme distingues dans +leur emploi, mais qui en realite n'etaient pas fatalement destines a +etre comediens, et qui n'ont reussi que grace a la mise en oeuvre de +qualites tres estimables, mais secondaires au point de vue de l'art +et qui auraient pu trouver leur emploi dans toute autre carriere. Ces +acteurs tiennent cependant une grande place et une place meritee dans +l'histoire dramatique; car instruits, attentifs, scrupuleux et toujours +egaux a eux-memes, ils sont les gardiens les plus fideles des traditions +et forment ensuite les meilleurs professeurs. + + + +CHAPITRE XXXIV + +Aptitude a jouer certains roles.--De la personnalite scenique de +l'acteur.--Complexite et heterogeneite des roles modernes.--Leur +influence sur l'art dramatique et sur l'art theatral.--Deformation du +talent de l'acteur. + + +Si on examine un certain nombre de roles avec quelque attention, on +s'apercevra que les uns et les autres sont a quelque degre semblables +ou dissemblables entre eux, et qu'ils peuvent se repartir en diverses +classes plus ou moins separees les unes des autres. Ainsi, si nous +revenons aux exemples que nous avons cites dans le chapitre precedent, +nous trouverons que les roles d'Olivier de Jalin, de Gaston de Presle et +du duc de Richelieu forment une certaine classe et que ceux de Raymond +de Nanjac, de Montmeyran et du chevalier d'Aubigny en forment une autre. +Dans chaque classe, les roles ont entre eux quelque analogie, quelque +rapport plus ou moins proche, quelque affinite secrete, tandis que +d'une classe a l'autre ce sont des dissemblances qui s'affirmeront, +des oppositions plus ou moins fortes et plus ou moins saillantes. Par +consequent, toutes les images initiales, qui sont les points de +depart des roles d'une meme classe ayant quelques caracteres communs, +deriveront toutes d'une meme image plus lointaine, plus generale, +hierarchie d'images absolument semblable a la hierarchie des idees. +Ces images generales constituent en quelque sorte des personnalites +complexes. + +De meme on pourrait diviser une agglomeration d'hommes en groupes plus +ou moins nombreux, constituant des personnalites complexes, et dont tous +les membres auraient entre eux un certain air de parentage. Eu faisant +encore un pas, on pourrait des lors etablir une correspondance entre ces +groupes d'etres humains et ces classes dans lesquelles nous avons dit +que se repartissaient tous les roles; et l'on verrait que le comedien, +en tant qu'homme, appartenant a quelque groupe, porte en lui l'air de +cette personnalite complexe a laquelle se rattache la sienne propre, et +que par consequent son aspect, son image a quelque rapport avec l'image +generale de laquelle se deduisent les images initiales d'une serie plus +ou moins nombreuse de personnages de theatre. + +Un acteur possede donc par lui-meme une aptitude particuliere a remplir +certains roles. C'est cette aptitude, cette conformite naturelle que +consultent surtout les auteurs et les directeurs de theatre quand il +s'agit de distribuer les roles d'une piece; et l'importance en est +tellement grande pour le resultat final, qu'il arrive a chaque instant +aux auteurs, en concevant et en ecrivant leurs pieces, de se composer +une troupe ideale de comediens connus, et, bien mieux encore, de +conformer l'image du role qu'ils dessinent a l'image personnelle de +tel ou tel artiste. Bien entendu il ne faudrait pas restreindre cette +concordance entre un artiste et un groupe de roles a de simples +similitudes physiques. Sans doute le physique n'est pas sans importance, +mais en tout cas il ne peut s'agir que du physique tel qu'il est modifie +par les conditions sceniques, et vu a la lumiere de la rampe, dans la +perspective du decor. Il est des acteurs que la scene grandit, d'autres +qu'elle rapetisse; mais c'est surtout la physionomie que l'optique +theatrale modifie profondement, ce qui se concoit aisement, puisque la +lumiere du jour et celle de la rampe avivent les memes traits en sens +inverse. Mais cette concordance tient, en outre, a la predisposition +nerveuse qui est la source de la sensibilite, a l'inclination morale, +a la qualite et au timbre de la voix, a l'expression du regard et a la +plasticite generale. Dans la mise en scene, la distribution des roles +est donc d'une importance capitale. Une faute dans cette distribution +est en tout point semblable a celle que commettrait un musicien qui se +tromperait sur le caractere physiologique des instruments et ferait +exprimer par les hautbois ce qui ne peut l'etre que par les trompettes, +ou voudrait forcer les clarinettes a nous faire eprouver les memes +sentiments que les violoncelles. + +C'est cette meme concordance entre la personnalite scenique d'un acteur +et les roles du repertoire qu'il est si important de decouvrir quand il +s'agit d'un debut. On se trompe souvent, soit que l'acteur ne donne pas +tout ce qu'il promettait, soit que la scene modifie completement son +image theatrale. Quand il s'agit de discerner le meilleur emploi qu'il +sera possible de faire de qualites moyennes et temperees, il vaut mieux +choisir de modestes roles de debut, afin de laisser le temperament de +l'artiste se reveler et s'affirmer peu a peu. Quand on croit avoir +affaire a un temperament personnel d'une certaine valeur, il est +preferable de mettre l'artiste aux prises avec un grand role, dut ce +premier essai ne pas etre couronne de succes, car le contraste meme, +entre le role qu'il remplit et sa personnalite scenique, mettra celle-ci +en pleine lumiere et lui permettra de s'affirmer au grand jour de la +rampe. Dans ce cas, meme apres un debut malheureux, un directeur avise +aura la certitude d'avoir mis la main sur un artiste hors ligne et il +aura du meme coup determine vers quels roles l'incline son temperament. + +Une troupe, quelque nombreuse qu'elle soit, presente toujours des +lacunes, ce qu'on comprendra aisement apres les explications qui +precedent. C'est pourquoi il se presente dans l'histoire d'un theatre +des periodes pendant lesquelles telle piece ne produit pas tout l'effet +qu'on en devrait attendre et quelquefois ne peut absolument pas etre +reprise. Souvent il se passe dix ans, vingt ans meme, pendant lesquels +un groupe de pieces ne peut etre remonte avec succes, par suite du +manque d'un acteur d'un certain temperament. Cela se fait surtout sentir +dans les pieces modernes, et cela tient a l'heterogeneite des roles qui +tend et tendra a s'accuser de plus en plus. L'art dramatique suit en +cela l'evolution de la vie moderne, et de meme que dans le monde chacun +prend une personnalite de plus en plus distincte, de meme dans le +theatre qui reflete le monde les roles augmentent en nombre a mesure +qu'ils se differencient les uns des autres. Et meme, c'est par une sorte +de tendance philosophique instinctive que les auteurs se laissent si +facilement aller a composer des pieces entieres pour tel acteur ou pour +telle actrice. Ils profitent habilement d'une personnalite distincte +et tres particuliere que leur offre benevolement la nature, qu'ils +s'ingenient a developper et a pousser dans ses differents sens, et ils +composent toutes leurs pieces en vue d'une personnalite theatrale que le +hasard probablement ne leur offrira pas une seconde fois. C'est surtout +dans les theatres de genre que ce systeme tend a prevaloir, et on +arrive reellement a produire sur le public des impressions piquantes +et originales; mais le danger est dans la repetition trop souvent +renouvelee du meme procede. Pour arriver a satisfaire le public et pour +prevenir en lui la satiete, il faudrait un peu plus souvent casser et +remplacer le joujou dont on l'amuse. + +Cette heterogeneite de l'art a pour consequence une differenciation +de plus en plus grande entre les images initiales des personnages du +theatre moderne; et, par suite, un acteur devient de moins en moins apte +a remplir avec succes un grand nombre de roles: son image s'associe avec +des groupes de roles de plus en plus restreints. D'ou resulterait la +necessite d'accroitre indefiniment le nombre d'acteurs composant une +troupe de theatre. Cette necessite a pour consequence immediate: +premierement, la disparition des troupes de province; deuxiemement, +la fusion en une seule de toutes les troupes existant a Paris; +troisiemement, l'exploitation des theatres de province par les troupes +de Paris. La premiere consequence s'est aujourd'hui entierement +realisee: les quelques troupes qui resistent encore se ruinent ou se +ruineront. Le moment approche ou il n'y aura plus un seul theatre de +province vivant de sa vie propre. La seconde consequence se fait deja +sentir. Les acteurs, pour la plupart, ne contractent plus que des +engagements temporaires, qui se restreignent souvent a l'exploitation +d'une piece. Les acteurs passent d'un theatre a l'autre sans se fixer +definitivement. Les directeurs font des emprunts quotidiens aux troupes +de leurs confreres: d'ou nait une tendance naturelle a mettre en commun +leurs ressources, c'est-a-dire leurs theatres, leurs capitaux, leurs +acteurs, leurs decors et leur materiel. La troisieme consequence a porte +tous ses fruits: troupes d'hiver, troupes d'ete, troupes de villes +d'eau ou de villes de jeu, toutes s'organisent a Paris au moyen des +disponibilites existantes en personnel et en materiel. + +Quelles sont maintenant les consequences de cette heterogeneite sur +l'art theatral. Produit de l'analyse, elle pousse les artistes dans la +voie de l'analyse. Les images ou idees, de generales qu'elles etaient, +se decomposent en images ou idees particulieres; celles-ci se +differencient les unes des autres par des caracteres qui, negliges jadis +ou habilement fondus dans l'ensemble, s'accusent et prennent un relief +inattendu. De la un travail incessant des comediens pour mettre en +saillie ces traits particuliers et speciaux; de la, la recherche du +detail et par suite l'introduction de plus en plus frequente du reel. +Dans la comedie de Moliere, pour prendre un exemple, l'argent ne s'est +pas encore incarne dans un personnage special; mais au XVIIIe siecle +nous voyons se dessiner l'image du financier. Aujourd'hui cette image, +beaucoup trop generale pour nous, s'est decomposee et nous fournit les +images du banquier, de l'agent de change, du quart d'agent de change, du +boursier, du coulissier, etc. Ce qui distingue ces personnalites, +issues d'une personnalite plus generale, ce sont, non des differences +essentielles, mais des differences de surface, des details pris sur le +vif de la societe actuelle, des traits de moeurs particulieres. +L'esprit d'analyse du comedien est oblige de s'affiner; il creuse ses +personnages, se met en observation, a l'affut des types particuliers qui +se croisent sous ses yeux; et, quand il monte sur la scene, il ressemble +souvent a tel que nous venons de coudoyer une heure avant d'entrer au +theatre. Ce n'est plus le portrait a l'huile, peint largement, qui doit +la flamme de la vie au temperament de l'artiste: c'est l'implacable +photographie qui fouille les rides, exagere les defauts et grossit les +plus charmants details. + +De la, pour le comedien, nait une certaine tendance a devenir +caricaturiste, tendance qui s'affirme surtout dans les theatres de +genre. En outre, comme le nombre de representations des pieces a succes +a decuple, et que telle qu'on aurait jouee autrefois une cinquantaine de +fois arrive souvent aujourd'hui a la trois-centieme representation, il +s'ensuit que cette repetition forcee des memes roles tend a deformer le +talent de l'artiste et a transformer en traits permanents des traits +qui ne devraient etre que passagers. Le comedien, malgre lui, sans +d'ailleurs qu'il en ait conscience, est la proie d'une personnalite +qu'il revet trop souvent et dont la nature composee se substitue peu +a peu par l'habitude a sa propre nature. Il arrive meme un moment ou +l'acteur a perdu toute faculte de creation nouvelle, et semble absorbe +dans un role unique dont il ne pourra desormais se debarrasser, car il +en a pris definitivement la ressemblance, la voix, le port, les allures, +les manieres et jusqu'aux tics particuliers. C'est la vengeance de +l'art. + + + +CHAPITRE XXXV + +Complexite de la mise en scene moderne.--_L'Avocat Patelin; Bertrand +et Raton; Pot-Bouille; la Charbonniere._--Invasion du reel.--Du +procede.--Retour necessaire au repertoire classique.--Son influence sur +le talent des acteurs.--Necessite des theatres subventionnes. + + +L'heterogeneite, il faut en faire l'aveu, conspire en faveur de l'ecole +realiste. Je ne sais si celle-ci se rend bien compte de l'arme puissante +que les revolutions de l'esprit remettent entre ses mains. On peut le +croire, car elle pousse furieusement a l'envahissement de la scene par +le reel, et elle n'y reussit que trop bien. Cette annee, on a remonte +a la Comedie-Francaise _Bertrand et Raton_, dont un des actes se passe +dans le modeste magasin de soieries de Raton Burgenstaf. Une decoration +peinte suffit a l'amoncellement modere des etoffes, un comptoir de chene +s'etale sans orgueil, un escalier de bois conduit au logement du gros +marchand de la Cour, et dans la boutique meme s'ouvre la porte de la +cave: mise en scene tres justement appropriee au theatre de Scribe. +Que nous sommes deja loin cependant des treteaux sur lesquels, dans +l'_Avocat Patelin_, maitre Guillaume vient etaler ses pieces de draps! +Or la veille du jour ou vous avez vu _Bertrand et Raton_, vous aviez pu +voir _Pot-Bouille_ a l'Ambigu et admirer le magasin des Vabre avec son +elegant escalier en spirale, avec ses commis, ses acheteuses qu'un +equipage reel attend a la porte; et le lendemain vous avez peut-etre +vu _la Charbonniere_ a la Gaite. La se trouvait transplante et formant +decor l'escalier monumental d'un des plus grands magasins de Paris, +spectacle extraordinaire pour les yeux, presentant l'encombrement et +l'affolement d'un grand jour de vente, la presse des acheteurs, la foule +des commis, un etalage savamment fait dans les regles du genre, les +comptoirs, les caisses, et, dans l'angle de la decoration, un ascenseur, +inutile a l'action, mais montant et descendant alternativement dans sa +lente majeste, et semblant etre l'organe respiratoire de ce mastodonte +industriel. + +On se demande, non sans inquietude, ou s'arretera la mise en scene? +Sans doute, il y a des limites qu'elle ne pourra franchir, mais elle +continuera a empieter de plus en plus sur le domaine litteraire et +deja l'action qui relie tous les tableaux d'un drame est tenue et bien +fugitive. Un obstacle qu'il lui faudra tourner est precisement la +grandeur de la scene. En faisant monter les humbles et les desherites +sur le theatre, en etalant a nos yeux les miseres physiques et morales +des dernieres classes de la societe, elle ne pourra rapetisser la +scene a la taille d'une mansarde ou d'un bouge. Quoi qu'elle fasse, la +chambrette de Jenny ou la hutte du chiffonnier sera toujours plus grande +que le salon d'un ministre. Toutefois la complaisance du public est +admirable, et son imagination, dont l'ecole realiste sera forcee +d'accepter le secours, consentira a ramener la grandeur de la scene +aux proportions que desirera l'auteur: l'espace et le temps resteront +toujours au theatre forcement conventionnels. + +Mais l'heterogeneite des roles continuera a s'accentuer, et c'est la +qu'est le danger croissant de l'art dramatique; car, si l'on veut +appliquer sa pensee a suivre cette progression ininterrompue, on verra +peu a peu l'art descendre des hauteurs morales ou regnent les idees +generales, s'abaisser de plus en plus a mesure que les images se +revetiront de caracteres plus particuliers, s'etendre a toutes les +realites, s'emanciper de toutes les conditions de regle, de choix, +d'election, et aller finalement s'absorber et disparaitre dans la vie +elle-meme. C'est qu'en effet la croissance constante de l'heterogeneite +a pour limite extreme l'aneantissement de l'art. D'autres plus +complaisants diront que ce sera la vie qui, en absorbant l'art, en +recevra une beaute nouvelle. C'est bien loin pour decider. Mais d'ici +la, quoi qu'il arrive, l'art dramatique aura ses jours d'epreuve. En +ressortira-t-il rajeuni? C'est une grave question que nous examinerons +dans les derniers chapitres de cet ouvrage. + +Nous entrons a peine dans la voie fatale, et c'est d'hier que l'antique +homogeneite se desagrege: elle n'est pas encore reduite a l'etat de +poussiere dramatique. D'ailleurs, si l'art nouveau est plein de dangers, +il n'est pas toujours sans charmes, et nous nous laissons volontiers +seduire de plus en plus par tous les traits, si exigus qu'ils soient, +qui portent l'empreinte de la verite. Nous-meme, nous nous apercevons +que notre esprit est moins homogene que celui de nos peres et qu'il est +en proie a l'esprit d'analyse. Nous goutons donc un art que nos peres +n'auraient pas apprecie, et, en depit de son inferiorite, nous eprouvons +des charmes secrets a penetrer dans les replis des etres et des choses. +Malheureusement l'apparent et le materiel nous distraient de l'ame +humaine: a trop partager son coeur, on abaisse l'idee que l'on se +faisait de l'amitie. Au theatre, l'artiste vise un but moins eleve; il a +mis l'ideal a sa portee. Mele a la foule, il imite Malherbe qui allait +etudier sa langue au port au foin, et, a la poursuite du reel, il saisit +la verite partout ou il la rencontre, dans les assommoirs aussi bien que +dans les alcoves des femmes perdues. Certes il y fait des trouvailles +originales; et il met en saillie les caracteristiques de tous ces +personnages nouveaux dans le monde de l'art et jusqu'a celles meme +des metiers les moins avouables. Je ne meprise nullement l'effort de +l'artiste en quelque sens qu'il s'exerce; cet effort n'est ni vain ni +pueril, mais c'est l'histoire des chercheurs d'or: apres avoir epuise +les mines aux filons eblouissants, ils tamisent la poussiere d'or melee +au limon que charrient les fleuves. + +Peu a peu le metier dramatique s'encombre de formules qui vont en se +compliquant de plus en plus, et les regles d'autrefois se reduisent a +une foule sans cesse grossissante de procedes. C'est la qu'est le danger +immediat; car l'homme est l'esclave des choses plus qu'il ne le croit. +Son physique et jusqu'a son moral, jusqu'a son intelligence, sont des +matieres plastiques qui prennent aisement la forme des moules ou il les +enferme. Le reel des pieces modernes disloque le talent des comediens; +et quelques-uns gardent a perpetuite une souplesse d'acrobate. Dans +l'interet de l'art moderne, dans l'interet meme des plaisirs du +spectateur, il est necessaire de mettre un frein a cette poursuite +aveugle du reel, et surtout a son influence sur le theatre. Or il y a +un remede efficace a la degenerescence theatrale qui nous menace; et +ce remede c'est le retour frequent au repertoire classique. Nous avons +parle plus haut de son influence sur le gout public, de son importance +au point de vue du plaisir le plus pur qu'il nous soit donne d'eprouver +au theatre. Nous n'y reviendrons pas; mais il nous reste a dire un mot +de son influence sur le talent des comediens et de son importance au +point de vue du metier dramatique. + +Si le lecteur a suivi avec quelque attention ce que nous avons dit sur +la maniere dont l'acteur procede a la composition d'un role, sur l'image +initiale qui se dresse dans son esprit et sur toute la serie d'images +associees, il se rappellera que ces images seront d'autant plus marquees +de traits particuliers que le personnage dont il revet la personnalite +est un type moins general. En suivant le developpement historique du +theatre, qui se conforme aux revolutions sociales, on voit les types +de theatre se multiplier et se compliquer a mesure qu'on s'approche de +l'epoque actuelle, et au contraire diminuer et se simplifier a mesure +qu'on remonte dans le passe. Plus les types sont generaux, et c'est le +cas de la tragedie et de l'ancienne comedie, plus les images initiales +sont generales. Pour traduire sur la scene les personnages classiques, +le comedien doit donc eviter de marquer son attitude, son jeu, sa +diction de trop de details particuliers et caracteristiques, car il n'a +que fort rarement a tenir compte des rapports du physique ou du moral +avec une fonction sociale, une profession determinee, une maniere +particuliere de vivre. Tout le materiel, tout l'accidentel et le +circonstanciel de la vie reelle n'entrent que pour fort peu de chose +dans la representation des personnages classiques. Ce sont surtout des +passions heroiques ou criminelles et de grandes infortunes dans la +tragedie, des vices et des travers generaux dans la comedie, qui +demandent a etre traitees synthetiquement, tandis que le theatre moderne +exige du comedien un esprit d'analyse toujours en eveil. La tragedie de +Corneille et de Racine et la comedie de Moliere commandent donc, sans +appuyer ici sur l'etude psychologique des roles, une grande largeur +de diction, une elocution tres nette degagee des a peu pres de la +conversation courante, une science du geste d'autant plus grande qu'il +est plus rare et qu'il a un rapport plus etroit avec le texte poetique, +une attitude qui n'a jamais le droit d'etre vulgaire ou qui, dans +l'emportement meme des passions, ne doit jamais manquer de dignite. +Les acteurs qui abordent ces roles sont obliges d'exercer sur eux une +contrainte severe, de maitriser tout mouvement qui pourrait trahir leur +personnalite moderne, de tenir enfin leur etre tout entier sous la +dependance de la passion dont ils prennent le langage ou du caractere +general aux impulsions duquel se plie l'action dramatique. + +Largeur, simplicite, sobriete, mais precision dans les effets, telle +est la loi de composition de tous les roles classiques. Il n'y a pas de +meilleure ecole pour les comediens; et c'est l'influence permanente +de l'ancien repertoire qui fait la superiorite incontestable de la +Comedie-Francaise sur tous les autres theatres. Tour a tour, entre les +representations d'une piece moderne qui doit garder l'affiche pendant +trois ou quatre mois, chaque societaire reprend la tunique d'Hippolyte +ou les rubans verts d'Alceste, reforme son corps, son attitude, sa +demarche, ses gestes a la severite sculpturale de l'antique ou a +l'aisance aristocratique du grand siecle, et accorde de nouveau son +oreille aux harmonies du vers de Racine ou aux larges mouvements +aisement cadences de la prose de Moliere. Les comediens qui passent par +ces epreuves se corrigent ainsi incessamment du maniere, du cherche, +des gestes inconscients et des defauts de diction inherents a la +conversation courante. Quand ils abordent les roles du theatre moderne, +ils en elargissent les effets, les haussent en quelque sorte d'un ton, +et ne sont pas sans influence sur les auteurs qui ecrivent pour eux +et qui par suite elevent leur ideal et celui meme de la foule qui les +applaudit. + +C'est par le commerce qu'elle entretient avec les grands ecrivains du +XVIIe siecle que la Comedie-Francaise maintient dans sa troupe d'elite +les belles traditions et les principes les plus eleves de l'art +dramatique, qu'elle agit a son tour sur les productions de l'esprit, et +qu'elle exerce une influence intellectuelle et morale, non seulement sur +la societe francaise, mais encore sur l'Europe entiere et sur tout +le monde civilise. C'est presque toujours a son ecole, au moins +indirectement, que se sont formes les comediens qui vont secouer le rire +sur notre triste univers, et prouver par leur presence sur tous les +points du globe l'universalite de la langue francaise et le charme +encore triomphant de l'esprit francais. + +Concluons donc que dans notre societe democratique, ou le nombre tuera +l'ideal, s'il n'est conquis par lui, le maintien du repertoire classique +a l'Odeon et a la Comedie-Francaise (joint a une reformation urgente +de l'enseignement du Conservatoire) est en quelque sorte une mesure de +renovation sociale, de relevement intellectuel et moral et de salut +artistique. Mais ce n'est que par de larges subventions qu'on peut +leur imposer le maintien de ce repertoire, qui exige des sacrifices +permanents et d'incessants labeurs. Le jour ou le Corps legislatif, dans +un esprit d'ignorance ou d'aveuglement, supprimerait ou diminuerait +seulement ces subventions, il porterait du meme vote un coup funeste a +l'art francais; il assurerait a bref delai l'envahissement de tous les +theatres par les adeptes les moins scrupuleux de l'ecole, realiste et +tarirait a l'avance dans les yeux de nos enfants la source des plus +douces larmes qui se puissent verser ici-bas. + +Abandonnons cette perspective heureusement lointaine et reprenons pied +sur la scene. Rappelons que, parmi les acteurs qui, en dehors de la +Comedie-Francaise, forcent l'admiration du public, les meilleurs sont +ceux qui, au Conservatoire ou a l'Odeon, ont eu le bonheur de traverser +le repertoire classique. Que ne peuvent-ils aller de temps a autre s'y +retremper librement, y refaire leurs forces, s'y perfectionner dans +l'art de bien dire; et, apres avoir trop longtemps joue un personnage +laid et vulgaire, que ne peuvent-ils, comme Mercure, s'en aller au ciel, +avec de l'ambroisie, s'en debarbouiller tout a fait! + + + +CHAPITRE XXXVI + +Du role de la musique au theatre.--La puissance musicale.--Le +melodrame.--Le vaudeville.--Evolution de l'art dramatique.--La musique +devenue un personnage dramatique. + + +Dans ce chapitre et le suivant je voudrais, au point de vue de +l'esthetique et de la mise en scene, dire quelques mots du role de la +musique dans les representations theatrales. La musique est en soi un +art complet, absolu, comme la poesie et comme la peinture, et ce n'est +pas naturellement de cet art, considere dans son ensemble, dont je puis +avoir a m'occuper ici, non plus que des productions de cet art qui sont +fondees sur le plaisir propre de l'oreille. Mais la musique tient dans +son empire l'expression des sentiments, et en dehors du charme qu'elle +exerce sur l'oreille, ou conjointement avec lui, elle provoque dans tout +notre etre, toujours par l'intermediaire de l'oreille, un ebranlement +qui se propage dans tout le systeme nerveux, et qui determine en +nous des etats generaux identiques a ceux que nous eprouvons dans la +tristesse, dans la joie, dans l'enthousiasme, dans la langueur, dans +l'attendrissement, etc. Associee en nous-memes avec tous les sentiments +que notre ame est capable d'eprouver, elle a le merveilleux pouvoir, en +nous replacant dans les memes conditions d'ebranlement nerveux, de les +rappeler, de les faire renaitre en nous, de troubler et de bouleverser +tout notre etre par le mouvement qu'elle imprime aux ondes nerveuses qui +le parcourent. Bien des conditions contribuent a l'effet que produit sur +nous la musique: la qualite des sons, leur hauteur, leur timbre, les +rapports melodiques des sons successifs, les rapports harmoniques des +sons simultanes, le mouvement, le rythme, etc. Mais ne considerons ici +que la hauteur des sons; le reste s'y ajoute naturellement et multiplie +ou affaiblit, en tout cas modifie profondement l'effet produit par la +hauteur. + +Quand nous parlons, les syllabes successives que nous prononcons sont a +des hauteurs diverses; pour y monter ou pour en descendre, notre voix se +traine rapidement de l'une a l'autre, et, ne franchissant pas d'un bond +les intervalles qui les separent, ne se fixant d'ailleurs a aucune des +hauteurs qu'elle effleure, ne nous fait eprouver que des sensations +sonores, mais non musicales, aucun des sons emis ne pouvant se rapporter +exactement a une gamme quelconque. Sans doute certaines voix nous +semblent et sont en effet plus musicales que d'autres; sans doute +dans le langage d'un acteur, et surtout d'une actrice, il passe +instantanement des syllabes qui ont une reelle puissance musicale et +nous font tressaillir comme un coup d'archet; mais nous devons voir ici +le phenomene dans sa generalite et nous sommes fondes a dire que, dans +le langage parle, les sons, en dehors des idees qu'ils expriment, +ne nous causent que des sensations musicales tres legeres, et par +consequent ne determinent en nous que des sentiments tres fugitifs. Au +contraire, dans le chant, l'effort que fait le chanteur pour tenir le +son a une hauteur exactement musicale determine en nous un ebranlement +nerveux identique et correspondant et fait vibrer notre etre a l'unisson +de celui du chanteur. Ainsi quand la voix passe du langage parle au +chant, l'auditeur passe d'etats non persistants et tres legerement +sentis a des etats persistants et profondement sentis. + +Cela etant bien compris, voyons quel etait jadis le role de la musique +dans les representations dramatiques. Deux genres faisaient alors un +emploi constant de la musique, c'etait le melodrame et le vaudeville. Le +melodrame est un drame dont les situations pathetiques sont annoncees, +soutenues et renforcees par la musique. C'est l'orchestre seul qui fait +ici l'office de multiplicateur. Quand la situation est de nature a faire +eprouver au spectateur un sentiment quelconque, l'orchestre s'en empare, +ajoute a la sensation eprouvee toute la puissance musicale, determine +dans l'etre du spectateur un ebranlement nerveux, jette l'ame dans un +trouble profond et la tient sous l'empire d'un sentiment assez intense +pour qu'elle ne puisse se soulager que par les larmes du poids qui +l'oppresse. Telle est l'esthetique du melodrame. La musique y vient +donc en aide au pathetique; mais, point important a noter, elle reste +completement en dehors de l'action. C'est un moyen d'agir sur le systeme +nerveux du spectateur, qui ne fait pas partie integrante du drame; et +si, par impossible, on pouvait concevoir un rapport entre un courant +electrique et les ondulations nerveuses correlatives de nos sentiments, +on pourrait parfaitement dans les melodrames remplacer l'orchestre par +une pile electrique. + +Dans le vaudeville, l'union de la musique et de l'action est plus +intime. Un vaudeville, est une comedie melee de couplets. La musique +y fait encore, comme dans le melodrame, office de multiplicateur et +d'amplificateur. L'orchestre souligne les situations qui tournent au +sentiment, facilite aux acteurs le passage du langage parle au chant, +et en les accompagnant renforce leur puissance d'action sur l'ame du +spectateur. Quant aux personnages, lorsque la situation determine en +eux l'apparition d'un sentiment de tristesse ou de joie, le chant qui +succede chez eux au langage parle donne a leur voix une qualite musicale +correlative de nos sentiments, et ajoute a la valeur de l'idee, exprimee +par le couplet, l'expression intense qu'un genre aussi leger ne +comporterait pas et que la musique ajoute sans transition, sans effort, +par l'effet seul de sa puissance propre. Dans le vaudeville, la musique +est donc un multiplicateur du sentiment qu'eprouvent ou qu'expriment +les personnages. Mais, qu'on le remarque, elle n'a aucun pouvoir sur +eux-memes; c'est un procede accessoire d'expression qu'emploie l'auteur, +aide du musicien, pour donner a ses personnages plus d'action sur l'ame +des spectateurs. Si la musique n'est plus ici, comme dans le melodrame, +en dehors du spectacle, elle n'en reste pas moins en dehors de l'action +dramatique. + +L'ancien vaudeville etait presque toujours une piece gaie, aimable, +dans laquelle ca et la une pointe de sentiment, nee de l'action, etait +habilement saisie par l'auteur, qui fixait ce sentiment dans un couplet +et au moyen de la musique en multipliait l'effet. Puis le dialogue vif, +alerte reprenait, et le vaudeville continuait sans grande ambition +litteraire, eveillant ainsi de temps a autre la sensibilite du public. +Spectacle aimable, sans fatigue, plaisir mele d'un attendrissement +delicat et modere, comme il sied a un public qui n'a pas besoin d'etre +violemment secoue. La vie etait alors plus facile et plus unie; le +spectacle etait une recreation qu'on goutait innocemment, un jeu dont on +connaissait l'artifice et auquel on s'abandonnait sans arriere-pensee, +pour le plaisir du jeu lui-meme. Tous les hommes qui sont au declin de +leur vie ont connu le vaudeville dans toute sa gloire, surtout s'ils ont +commence de bonne heure a aller au theatre, et ont conserve un souvenir +ineffacable des douces emotions qu'il leur a fait eprouver. Et cependant +sa gloire aussi a passe. Aujourd'hui, le vaudeville est mort a jamais, +et ses quelques soubresauts sont ceux d'une agonie qui se prolonge. +Les hommes de ma generation le regrettent, mais c'est en vain qu'ils +esperent pour lui un retour de fortune. Ce ne pourrait etre que +le resultat d'une mode passagere. Le vaudeville a vecu; et il ne +ressuscitera pas plus que le genie dramatique de Scribe. + +Mais d'ou vient la disparition de ce genre particulier de la litterature +dramatique? Est-elle due au hasard? Est-elle le fait de la volonte +determinee de quelques auteurs? Est-ce par caprice ou par ennui que le +public s'en est detourne? Je crois peu au hasard dans la destinee des +choses et tres peu a l'influence des hommes sur l'evolution de leurs +idees et les modifications de leur gout. Nous nous developpons sous +l'empire de causes et de lois qui nous echappent, et nous savons +aujourd'hui, par exemple, que nos langues, quels que soient les efforts +souvent contraires des savants, naissent, se developpent, s'epanouissent +et meurent suivant des lois ineluctables. C'est dans ce cas l'ignorant +qui est l'instrument inconscient de la nature, et tout ce que nous +pouvons savoir ou deviner, c'est que les races humaines, leurs idees, +leurs langues et leurs arts obeissent comme tous les etres, comme +les plantes elles-memes, dans leur lente evolution, aux memes causes +premieres et presentent aussi leur epoque de germination, de croissance, +de floraison et de mort. Mais nulle part ici-bas la mort n'est un +aneantissement dans le sens exact du mot; c'est une dissolution de +parties, une desagregation suivie d'une redistribution des elements +suivant de nouvelles combinaisons, en un mot, une transformation de +matiere et un transport de forces. Si donc le vaudeville a disparu, il +faut y voir non une perte absolue, definitive, mais une transformation +dans la matiere plastique du drame et un transport ainsi qu'une +redistribution nouvelle de la force emotionnelle. + +Et en effet, le vaudeville a disparu dans une evolution de l'art +dramatique moderne, evolution qui a consiste en ce que la musique, +d'exterieure et d'etrangere qu'elle etait, est montee a son tour sur la +scene et est devenue un personnage du drame. Jadis la musique etait +une puissance que le poete conservait dans la main, qu'il dechainait +directement sur le spectateur, renforcant ainsi les moyens dramatiques, +et qu'il employait comme un resonateur destine a amplifier et a +multiplier le pathetique. C'etait toujours par rapport au drame une +puissance objective. Aujourd'hui, la musique est devenue une puissance +subjective; elle fait partie integrante de l'action dramatique, et le +point ou s'applique directement cette force emotionnelle n'est plus dans +l'ame du spectateur, mais dans l'ame meme des personnages du drame. Art +plus profond et plus eleve, puisque l'emotion que provoque en nous la +musique n'est plus etrangere a l'action, mais au contraire nait en nous +sympathiquement du trouble qu'eprouve l'etre meme du personnage et de +l'etat psychologique de son ame. + +Il y a sans doute a cette revolution de l'art une cause profonde, qui +semble etre la necessite d'une imitation plus transcendante de la vie et +de l'etre humain, au sein duquel s'opere la fusion de toutes les +forces physiques, intellectuelles et morales. L'art dramatique avait +jusqu'alors soustrait ses personnages a toutes les forces naturelles qui +assiegent l'homme et les avait uniquement soumis a l'empire des idees. +La musique les soumet a l'empire des sensations. La revolution qui s'est +operee insensiblement et qui a fait penetrer la puissance emotionnelle +des sons dans le drame litteraire semble de meme ordre que celle qui a +fait penetrer la puissance imaginative des idees dans le drame musical. +De telles revolutions sont lentes et ne se font pas par de brusques +changements a vue. Dans la nature, il en est de meme: chaque goutte +d'eau qui tombe ne laisse pas de trace visible, mais au bout d'un +certain temps on s'apercoit que le roc le plus dur s'est creuse sous +l'effort incessant des gouttes d'eau. Dans l'art, on ne peut suivre pas +a pas les progres d'une evolution, mais on peut periodiquement mesurer +le chemin parcouru. Aujourd'hui, on en sera frappe pour peu que l'on +porte son attention sur ce point, il est incontestable que la musique +joue un role considerable dans nos pieces de theatre, et qu'elle y +apparait avec sa puissance propre. Tantot elle agit directement sur +l'esprit d'un personnage, tantot elle prete sa voix a son ame emue et +muette; quelquefois, acteur elle-meme dans le drame, elle evoque et +dessine a nos yeux une image avec une puissance et une precision +veritablement magiques et que n'atteindrait pas un recit litteraire. +En un mot, la musique est devenue une puissance dramatique; et, comme +telle, elle s'associe a l'action, y contribue par l'emotion qu'elle +developpe dans le heros du drame, et transporte; en nous l'emotion a +laquelle il est en proie et que sa voix serait lente ou impuissante a +exprimer. Mais toujours elle fait partie integrante du sujet; elle en +est en quelque sorte un personnage impalpable et invisible. C'est donc +la facon dont les auteurs modernes comprennent la mise en scene de ce +nouveau et poetique personnage qu'il nous faut eclaircir autant que +possible par des exemples. + + + +CHAPITRE XXXVII + +De l'execution musicale.--Des rapports de la musique avec l'action +dramatique.--_Le Monde ou l'on s'ennuie._--Le theatre de Victor +Hugo.--_Lucrece Borgia._--_Ruy Blas._--_L'Ami Fritz._--Transport +d'effet: _les Rantzau._--_Les Rois en exil._ + + +Le premier resultat de cette revolution esthetique a ete de proscrire +l'orchestre des theatres. Aujourd'hui, il a completement disparu de la +Comedie-Francaise, de l'Odeon, du Vaudeville et du Gymnase. Il n'a garde +sa place que dans les theatres voues encore au melodrame et dans ceux ou +l'on cultive les genres mixtes qui tiennent de l'operette et de l'ancien +vaudeville. La disparition de l'orchestre entraine cette consequence +que, lorsque la musique doit jouer un role dans une piece, ce sont les +personnages eux-memes qui sont les executants, soit qu'ils chantent +avec ou sans accompagnement, soit qu'ils jouent d'un ou de plusieurs +instruments. Quand je dis que les personnages sont les executants, il +faut ajouter que souvent ils ne sont que les executants apparents, ce +qui suffit naturellement si l'acteur, qui est cense chanter ou jouer, +n'est pas sur la scene, mais ce qui aujourd'hui ne serait guere admis +quand l'acteur est en scene. On le tolere encore quand il s'agit d'un +instrument a cordes, lorsque, par exemple, dans le _Mariage de Figaro_, +Suzanne accompagne sur la guitare la romance que chante le page; mais +une actrice qui ne serait pas musicienne ne saurait en general prendre +un role comportant l'execution d'un morceau de piano, tel que celui de +Mlle de Saint-Geneix dans _le Marquis de Villemer_. Dans _Barberine_, +le role peut etre tenu par une actrice n'ayant pas de voix, puisque +Barberine chante hors de la scene et peut etre remplacee par une +cantatrice. Il en est a peu pres de meme du role de Francois Ier dans +_le Roi s'amuse_. + +Le role de la musique dans l'action dramatique est multiple, mais tend +toujours a produire un effet d'accord ou de contraste, et a mettre en +evidence les sentiments les plus secrets et les plus profonds de l'ame +humaine. Nous allons passer en revue quelques exemples qui feront +ressortir clairement l'emploi que les auteurs modernes ont fait de la +musique, soit dans le drame, soit dans la comedie. Prenons les effets +les plus simples, d'abord, ceux qui resultent uniquement du caractere +de la musique, et de son rapport avec le sentiment d'un personnage. Au +premier acte du _Monde ou l'on s'ennuie_, lorsque le sous-prefet et sa +femme sont introduits et se trouvent seuls dans le salon de la duchesse +de Reville, la jeune sous-prefete s'approche du piano ouvert et se met a +jouer un air d'operette. Cet air est representatif, par son caractere, +de l'humeur enjouee de la jeune femme et de la gaiete du nouveau menage. +Survient un domestique: au moment d'etre surprise, la sous-prefete passe +habilement de ce motif leger a un theme de musique classique, qui est, +lui, representatif du serieux affecte que tous deux croient devoir +garder dans le monde ou ils font leur entree. Voila donc immediatement +les deux personnages connus du public pour ce qu'ils sont et pour ce +qu'ils veulent paraitre, en meme temps qu'est parfaitement determine +le caractere du monde ou va se nouer et se denouer l'intrigue de la +comedie. La musique est donc ici chargee de l'exposition dramatique et +elevee au rang de confident. Elle facilite singulierement a l'auteur la +mise en marche de l'action, et evite aux personnages l'ennui de faire +et au public celui d'entendre l'expose de leurs sentiments les plus +intimes. C'est d'ailleurs la un des roles les plus frequents et des +moins complexes de la musique. Dans la meme piece, la jeune fille, +jalouse et nerveuse, raye le piano d'un geste sec et fievreux; et les +sentiments qui l'agitent se devoilent instantanement. Ici l'intervention +musicale passe au role d'excitateur dramatique, puisque c'est elle qui +devoile aux autres personnages le trouble profond de la jeune fille. Si +nous nous transportons au cinquieme acte d'_Hernani_, au moment ou dona +Sol voudrait entendre s'elever le chant du rossignol au milieu de cette +belle nuit nuptiale, c'est le son inattendu du cor qui resonne au milieu +de la solitude de la nuit et vient rappeler a Hernani qu'il est l'heure +de mourir. Ici le cor a une signification exacte et determinee: c'est la +voix meme de Ruy Gomez, dont il evoque l'image menacante aux yeux des +spectateurs. C'est le cor qui dechaine la mort dans cette nuit promise +a l'amour et qui precipite le denouement tragique. Mais on peut a peine +dire que dans ce dernier cas il s'agisse d'une intervention musicale, +car celle-ci est reduite a un son. Les cas precedents sont beaucoup plus +nombreux au theatre, et se ramenent tous a une jeune fille ou a une +jeune femme revelant au public l'etat de son ame par le choix de la +musique qu'elle joue ou de la romance qu'elle chante. Les exemples que +l'on pourrait citer sont innombrables. Dans tous les cas, la musique +n'a pas d'influence directe sur le spectateur; elle puise sa puissance +emotionnelle dans l'ame du personnage qu'elle traverse avant d'arriver a +celle du spectateur. + +Victor Hugo a eu des longtemps l'intuition du role nouveau qu'est +appelee a jouer la musique au theatre et l'a souvent introduite dans ses +oeuvres dramatiques. Qui ne se souvient de l'effet saisissant du _De +profundis_ qui glace d'effroi Gennaro et ses compagnons, a la fin du +festin ou Lucrece Borgia vient de leur faire verser du poison? Au +premier et au second acte de _Marie Tudor_, la meme romance chantee +par Fabiani, qui s'accompagne sur une guitare, est employee comme une +poetique formule d'amour. La musique est ici la caracteristique de la +passion qui a jete Fabiani aux pieds de la reine. Mais dans cet exemple +la romance de Fabiani, quoiqu'elle resulte physiologiquement de l'etat +d'un coeur qui eprouve le besoin, d'epancher son bonheur, ne joue que le +role d'un _aparte_ musical et n'est en quelque sorte qu'une confidence +faite directement au public. Dans _Lucrece Borgia_, au contraire, le _De +profundis_ ne nous emeut si profondement que parce qu'il terrifie +les personnages du drame. Voila le veritable emploi de la musique au +theatre. Nous eprouvons sympathiquement l'effroi de Gennaro, mais c'est +sur lui que tombe directement la sensation musicale: c'est dans son +ame que se joue le drame affreux dont nous attendons, haletants, la +peripetie supreme; et c'est, les yeux fixes sur lui et participant a +toutes les poignantes emotions qui le traversent, que nous suivons d'une +oreille attentive les versets du chant lugubre qui se rapproche. + +_Ruy Blas_, au second acte, nous offre encore un bel exemple +d'intervention musicale. Au moment ou la reine, emue d'un amour inconnu +qu'elle sent monter jusqu'a elle, exhale en tristes plaintes l'ennui que +lui causent sa solitude et son royal esclavage, des lavandieres passent +en chantant dans les bruyeres et leurs voix qui meurent en s'eloignant +jettent dans son ame des paroles enflammees d'amour. Considere en dehors +de l'action dramatique, le chant des lavandieres n'aurait pour le public +que le charme d'une poesie pleine de delicatesse et de fraicheur et ne +lui apporterait qu'un plaisir purement poetique et musical, mais il +devient d'une ineffable tristesse en passant par l'ame de la reine. +C'est sa propre emotion, croissant pendant tout le temps que dure la +chanson des lavandieres, qui se communique a nous sympathiquement. Ce +n'est pas la musique qui fait couler nos larmes, ce sont celles qui +tombent goutte a goutte des yeux et du coeur de la reine. + +Nous pouvons deja remarquer que la meilleure maniere de mettre en +scene la musique, c'est d'en masquer l'execution et de soustraire les +executants aux yeux du public. Il ne faut pas, en effet, que l'execution +musicale puisse nous distraire de l'emotion que la puissance des sons +musicaux n'est que mediatement destinee a faire naitre en nous. Et cela +se concoit, puisque l'interet n'est pas, en ce cas, dans le personnage +qui chante, mais dans le personnage dont les sentiments s'epanouissent +au contact de la sensation musicale. + +_L'Ami Fritz_ nous offrira encore un exemple remarquable de l'emploi de +la musique au theatre, emploi trois fois renouvele et chaque fois d'une +maniere differente. Au commencement du deuxieme acte, au moment du +depart des moissonneurs pour les champs, se place la chanson de Suzel, +dont le choeur reprend le dernier vers: + + Ils ne se verront plus! + +Le chant de Suzel se trouve amene naturellement dans la piece, et +cependant, en dehors de l'effet touchant qu'il prepare pour la fin de +l'acte, il n'offre guere que l'interet de l'execution musicale, puisque +Suzel est en scene; et a la Comedie-Francaise cet interet est, il est +vrai, tres vif parce que l'actrice qui remplit ce role a une remarquable +diction, aussi large et aussi pure quand elle chante, meme sans +accompagnement, que lorsqu'elle parle. Neanmoins, cette premiere scene +de l'acte prepare surtout la derniere. En effet, quand Suzel apercoit de +loin la voiture qui emporte Fritz, Fritz qui fuit eperdu, croyant guerir +ainsi son inguerissable blessure, elle tombe aneantie sur un banc, et +au meme moment le choeur des moissonneurs, qui regagnent lentement la +ferme, fait entendre de nouveau le dernier vers de la chanson de Suzel, +qui est ici d'une indicible melancolie: + + Ils ne se verront plus! + +Ce choeur entendu dans le lointain semble le gemissement de la nature +entiere, qui pleure le coeur brise de la pauvre fille et son bonheur +detruit. Que pourrait dire Suzel et quelles paroles vaudraient +l'eloquence de cette phrase musicale, qui arrive au public grossie de +tous les sanglots qui gonflent le coeur de l'abandonnee? C'est la une +belle fin dramatique, ou, il est vrai, le sentiment l'emporte sur +l'idee, mais qui est conforme a l'esthetique du drame moderne. + +Le premier acte de l'_Ami Fritz_ presente un emploi de la musique plus +remarquable encore, parce qu'il est plus rare: il s'agit de l'emotion +produite uniquement par un morceau de musique instrumentale. Apres une +minutieuse exposition, dont tous les details font ressortir l'epicurisme +de Fritz et son egoisme de vieux garcon, on s'est mis a table, et ce +repas de gourmand, digne couronnement de toute cette exposition, un +instant interrompu par l'arrivee de Suzel, se continue, les vins les +plus fumeux succedant aux plats les plus succulents, lorsque soudain +resonne un coup d'archet: c'est le violon du bohemien Joseph, qui tous +les ans, le jour de la fete de Fritz, vient avec quelques-uns de ses +compagnons executer un morceau sous les fenetres de son ami. Les trois +convives s'arretent, levent la tete et pretent l'oreille a la voix +vibrante des instruments a cordes. A ce moment, les dix-huit cents +spectateurs qui emplissent la salle sentent l'ame de Fritz s'ouvrir aux +accents pathetiques des instruments a voix humaine, et tout ce qu'il a +fait de bien, de bon, de juste dans sa vie remonter a son coeur, et +le reparer de sa beaute morale au milieu de cette scene de vulgaire +sensualite. En meme temps, l'ame de Fritz, soustraite soudain aux liens +materiels de son existence, s'eleve et s'unit, dans une commune emotion, +avec celle de Suzel que la belle musique fait toujours pleurer. +L'attendrissement qu'eprouve le public ne lui vient pas directement des +instruments, mais de la profonde emotion dont ceux-ci troublent l'ame de +Fritz et celle de Suzel. C'est la un tres bel exemple du role pathetique +que peuvent remplir des instruments a cordes dans le drame ou dans la +comedie. + +Une autre piece des memes auteurs, _les Rantzau_, presente un curieux +exemple de la musique employee comme ressort dramatique; mais cette fois +l'exemple est bizarre, plus peut-etre qu'il n'est heureux. La musique, +en effet, y joue un role ingrat et n'a d'autre merite, aux yeux de Jean +Rantzau chez qui se donne un petit concert improvise, que celui d'etre +un bruit desagreable et agacant pour Jacques Rantzau. Jean insiste sur +le but qu'il se propose et qu'il atteint, car soudain la colere de +Jacques se traduit par le vacarme de sa batteuse qu'il fait mettre en +mouvement. Les auteurs se sont trompes sur la mise en oeuvre du ressort +musical. Sans me preoccuper de l'action du drame, je dirai que c'est le +tableau contraire qu'ils auraient du presenter. L'interet dramatique de +la scene aurait du etre dans la colere de Jacques Rantzau, et c'est le +concert que lui donne son frere Jean qui aurait du etre place hors de la +scene. Il y a eu transposition d'effets. C'est a l'agacement progressif +de Jacques que le public aurait du participer, et non pas au concert qui +n'a par lui-meme aucun charme musical et qui n'est qu'un ressort ayant +precisement le defaut d'etre trop apparent. Ce qui doit toujours +etre mis au premier rang, sous les regards des spectateurs, c'est le +personnage sur qui doit s'exercer l'action musicale. + +Je ne puis resister au desir de citer un bel et dernier exemple, tire +d'une piece toute moderne et essentiellement parisienne, _les Rois en +exil_, que des susceptibilites politiques ont arretee trop tot pour le +plaisir de ceux qui sentent l'interet artistique qu'offrent tous les +ouvrages de M. Daudet. C'est jour de grande soiree chez la reine +d'Illyrie; sous l'apparence d'un bal, il s'agit d'une reunion politique +ou vont se prendre des resolutions viriles. On attend le roi, celui en +qui se resume les esperances de tout un parti. Soudain sur l'escalier +d'honneur, suppose en dehors de la scene, eclate la marche nationale +illyrienne. Au son de cette musique guerriere, tous les courages +s'affermissent; les coeurs se haussent et volent au-devant de ce roi +qui s'apprete a tirer l'epee pour ressaisir sa couronne. C'est l'entree +triomphale d'un heros, d'un conquerant, du representant et du sauveur de +la monarchie. Tout ce que les accents de cet hymne national remuent chez +la reine et chez ses fideles de beau, de patriotique, de chevaleresque +evoque dans l'imagination des spectateurs une figure noble et sans +tache, une sorte d'archange royal pret a couper les sept tetes de la +Revolution de son epee flamboyante. C'est apres quelques instants +remplis d'une ardente esperance, sous tous les regards du public et sous +ceux de la reine deja anxieuse, que parait enfin le roi. L'effet +est foudroyant, implacable. Christian, le regard terne, la demarche +legerement avinee, entre, inconscient de l'ecroulement definitif de sa +fortune royale, hebete au milieu d'un desastre que rien ne peut plus +conjurer. L'effet de contraste est irresistible, entre ce viveur +fatigue, ce protecteur de filles, protege lui-meme par des usuriers, et +la figure de roi que la marche nationale illyrienne avait annoncee et +paree d'avance d'une heroique majeste. + +Apres ce dernier exemple, il ne nous reste plus qu'a ajouter quelques +mots de conclusion sur ce sujet. Il ne serait pas impossible que +l'introduction de la puissance musicale dans le drame moderne eut pour +cause initiale une influence germanique. Mais, a en juger d'apres +l'_Egmont_ de Goethe, le genie allemand accorde a la musique une +puissance ideale et imaginative qu'elle ne peut avoir que dans l'opera +ou le poete y ajoute un sens litteraire. Le genie francais, fait +essentiellement de clarte, n'a pas suivi le genie allemand qui lui avait +peut-etre suggere cette tentative, et pour lui la puissance dramatique +de la musique ne reside que dans la propriete qu'elle possede +d'eveiller, de propager et d'exalter les sentiments. + + + +CHAPITRE XXXVIII + +Decadence de l'art dramatique.--Des conventions dans l'art +classique.--Grandeur de l'art ideal.--De l'evolution +democratique.--Caractere de la sensibilite du public.--Son jugement +artistique.--De l'ecole realiste.--De l'esprit moderne.--De l'individuel +et de l'exceptionnel.--Causes d'avortement. + + +J'ai parcouru les differentes phases du sujet que je m'etais propose. +Sans doute j'ai laisse beaucoup a dire et je suis loin d'avoir epuise +une matiere qui est de sa nature inepuisable. Cependant j'aurai +peut-etre atteint le but si j'ai pu faire comprendre le sens assez +marque de l'evolution de l'art dramatique et de l'art theatral. Tous les +arts modernes, ainsi que toutes les sciences, ne cessent de croitre en +complexite et en heterogeneite. La mise en scene ne peut que suivre ce +mouvement, malgre les vaines reclamations d'une rhetorique, surannee, +dit-on, avec laquelle je ne me sens moi-meme que trop de liens. Par +une habitude d'esprit, nee de l'education et de l'instruction, +nous accordons a la tradition un empire et un prestige que ne lui +reconnaissent pas ceux qui ne l'ont pas recue toute formee des lecons +d'un maitre, ou ne l'ont pas puisee dans l'etude des chefs-d'oeuvre des +siecles passes. Il n'y a pas d'entente artistique possible entre un +homme qui eprouve des emotions profondes a la lecture d'Homere ou +de Sophocle et un homme qui n'a jamais connu leurs oeuvres que par +oui-dire, ce qui cependant est deja un progres sur l'ignorance absolue. + +Nous assistons donc a la decadence certaine de l'art, dans la forme du +moins que nous avons ete habitues a lui reconnaitre et sous laquelle +nous l'avons aime, respecte et cultive. Cet art etait le privilege d'une +elite peu nombreuse qui, dedaigneuse des spectacles vulgaires et ne +recherchant que les sensations exquises, n'en respirait que la fleur et +laissait tomber le reste en poussiere. Tout drame ou toute comedie etait +un conflit psychologique et moral et mettait en presence des etres qui, +sous des apparences reelles, n'etaient qu'idealement vrais. Sous les +traits individuels que leur pretaient les acteurs, les personnages de +theatre etaient des types generaux que la nature ne nous offre jamais et +que l'esprit peut seul concevoir et se representer. Aussi le point de +depart essentiel de cet art transcendant etait la convention. Ce qui, +dans tout drame et dans toute comedie, etait idealement vrai, c'etaient +les vertus, les vices, les caracteres ou les passions. C'etait la que +portait tout l'effort de la creation artistique, de l'observation +philosophique et de l'imagination poetique; et ces etres, en quelque +sorte abstraits, prenaient alors une intensite de vie morale d'une +puissance extraordinaire et veritablement surhumaine. Compares aux +personnages de theatre, les etres reels n'en paraissaient que des +extraits incomplets et inacheves, a peine ebauches. Jamais, en effet, +l'humanite n'aurait pu les realiser en entier. Seule la poesie pouvait +creer de toutes pieces ces etres dont la nature avait eparpille tous les +traits sur des milliers d'exemplaires humains. Mais quelle etait alors +la grandeur tragique ou la profondeur comique du spectacle qu'offraient +aux esprits, longuement prepares a le comprendre et a le gouter, la +rencontre et le conflit de ces personnages plus vrais que la realite +elle-meme! L'interet de ce jeu poetique etait si puissant, que le reste +etait de peu d'importance: ce n'etait qu'une affaire de convention +definitivement et prealablement reglee entre le poete et le spectateur. + +Qu'importe d'ou viennent et ou vont Scapin, Lisette, Geronte, Eraste et +Isabelle, reunis par le caprice du poete dans un meme enchevetrement +d'evenements, pourvu que nous riions des fourberies de l'un, de la +malice de l'autre, de la sottise de celui-ci, et que nous assistions au +triomphe final des amants! Qu'importe qu'ils se rencontrent ici ou la, +dans un decor representant un appartement ou une place publique! C'est +par pure bonte d'ame que le poete daigne parfois nous apprendre que la +scene se passe a Naples ou a Paris: nous n'avons que faire de le savoir, +puisque ce sont les memes personnages, qu'il transporte a son gre aux +quatre coins du monde. Qui songe a reprocher a ces personnages de +s'asseoir et de discourir au beau milieu d'une place publique? +Qu'importe, pourvu que ces personnages nous eblouissent des etincelles +de leur esprit, que la verite psychologique et que l'observation morale +naissent du choc de leurs caracteres et du conflit ou les engagent leurs +passions! Ce spectacle a le pouvoir magique d'offrir a nos meditations +l'etre humain, degage de toutes les realites qui l'encombrent et le +masquent. Mais, pour s'y plaire, il faut que l'esprit soit des longtemps +forme a l'abstraction et a la synthese, et qu'il accorde au fait moral +une superiorite constante sur le fait materiel. En un mot, il lui faut +la foi, une foi en quelque sorte innee, pour croire a la verite degagee +du reel, pour etre convaincu que la peinture de l'ideal est l'unique +raison d'etre de l'art. + +Les foules qui montent des tenebres a la lumiere et qui des bas-fonds +de l'humanite s'elevent a toutes les jouissances d'une vie sociale +superieure ne sont pas predisposees par l'education, par l'instruction, +par l'influence hereditaire que les generations exercent les unes +sur les autres, a jouir d'un art qui s'est degage de la realite, +c'est-a-dire de ce qui leur semble etre toute la verite. Elles ne +savent pas voir par les yeux seuls de l'esprit et sont dominees par les +sensations directement percues par les organes de l'ouie, de la vue et +du toucher. Toujours en contact avec la realite, elles n'apprecient les +objets qu'un a un, les estiment pour leur qualite visible ou tangible, +et, ne s'elevant pas aux classifications generales, ne s'interessent aux +etres et aux objets que par leurs traits individuels et particuliers. +Comme cependant elles ont une sensibilite tres vive, d'autant plus vive +qu'elle n'a pas ete emoussee ou affinee par de frequentes emotions +esthetiques, elles prennent souvent plaisir aux spectacles tragiques ou +comiques de l'art classique, mais dans des conditions intellectuelles et +morales toutes particulieres. Elles ne separent pas l'action tragique ou +comique de la possibilite reelle, ramenent les heros de la tragedie +et les personnages de la comedie dans le cercle etroit de leur vue +immediate, et leur esprit en change singulierement les proportions, en +appliquant a ces creations ideales une sorte de compas de reduction. +Elles s'interessent non au developpement poetique et moral des +personnages, mais a l'acte qu'ils accomplissent; non a la verite +generale qu'ils representent, mais aux traits particuliers sous lesquels +la verite se manifeste et au fait qui en est l'occasion. Leur emotion +au theatre n'est jamais ou n'est que tres rarement esthetique: c'est +pourquoi elles ne pleurent pas exactement aux memes endroits ni pour les +memes causes, et quelquefois, dans la comedie, rient franchement d'un +trait qui nous serre le coeur. En un mot, elles sont frappees de +l'action tragique et en sont impressionnees comme elles le seraient d'un +drame de cour d'assises. + +Une telle maniere de comprendre et de juger les oeuvres dramatiques et +d'en apprecier la moralite n'est sans doute pas tres elevee; cependant +elle n'est ni fausse ni injuste: on peut meme affirmer qu'elle est +exacte et rigoureuse. Mais la verite, ainsi vue sous un angle etroit, +n'est plus la verite ideale: c'est en quelque sorte une verite tangible +et mesurable, nee de l'observation directe des faits, de l'examen des +objets et de la confrontation des etres particuliers qu'a reunis un meme +acte criminel ou une meme situation comique. Ce nouveau public, vierge +d'emotions esthetiques, auquel s'adressent aujourd'hui les poetes +dramatiques, n'est pas forme a juger une passion ou un caractere en +soi, independamment du circonstanciel des faits; mais il rapporte cette +passion et ce caractere a son experience personnelle et actuelle, et +pour apprecier ce que l'une a d'horrible et l'autre de ridicule n'a +d'autre etalon que la realite. Ce n'est donc qu'en multipliant les +traits particuliers, d'observation courante et journaliere, qu'on lui +procure la sensation de la verite et de la vie. Il est bien heureux que +_Don Juan, Tartufe_ et le _Misanthrope_ soient ecrits, car un nouveau +Moliere ne saurait concevoir aujourd'hui sous la meme forme ces comedies +idealement humaines et vraies, mais dont les personnages sont des types +generaux tout a fait en dehors de notre experience personnelle et de nos +observations quotidiennes. Le public actuel s'interesse donc moins a +l'homme en general qu'aux hommes en particulier, et ne concoit pas +plus ceux-ci soustraits a toutes les conditions de climat, de race, +de temperament et de milieu social, qu'il ne les concoit degages des +influences exterieures, des circonstances et des faits. + +C'est a satisfaire a ce nouveau besoin intellectuel que s'ingenie +l'ecole realiste ou naturaliste. Nous sommes encore au fort de la +bataille que cette ecole livre aux classiques et aux romantiques et dont +les injures sont des deux cotes les projectiles ordinaires. Nous n'y +ajouterons pas les notres, bien que l'ecole realiste ait souvent merite +les severites de la critique en flattant les instincts les moins nobles +de l'humanite et en prenant le succes d'une oeuvre d'art pour la mesure +de sa moralite. Mais les adeptes d'une ecole quelconque sont des hommes, +c'est-a-dire des etres essentiellement faillibles, dont la vue est +courte et le jugement borne. Bien que la plupart aient fait un emploi +deplorable et parfois peu recommandable de leur faculte d'observation, +il est interessant de degager et de mettre en lumiere l'idee qui les +meut et a laquelle ils ont obei inconsciemment, et de determiner la +force generatrice dont ils ne sont que des rouages de transmission. + +Or, on peut aisement reconnaitre que l'ecole realiste, ses exces mis a +part, obeit, mais aveuglement et sans conscience du but final de l'art, +a l'esprit qui gouverne le monde moderne. La science s'est d'abord +lancee a la conquete de l'infiniment grand; aujourd'hui, elle penetre +dans l'infiniment petit. Apres la synthese audacieuse est venue +l'analyse patiente; et nous sommes a l'ere des sciences et des arts +microscopiques, qui poursuivent la vie jusque dans ses retraites les +plus secretes et les plus ignorees. L'auteur dramatique ne fait donc +qu'obeir a la tendance generale quand il fouille les plis les plus +caches de l'ame humaine et soumet a son etude les ferments de sa +desorganisation morale. En meme temps, les couches humaines les plus +profondes, entrainees par le grand mouvement des revolutions s'elevent +comme une ecume a la surface des societes et viennent d'elles-memes se +placer dans le champ de ses observations. Son oeil patient decompose ces +masses et s'attache aux caracteres particuliers qui differencient +ces millions d'individualites. Chacune d'elles est un nouveau monde, +complexe et complet en soi, qui obeit a ses lois propres et relatives, +derivees des lois generales et absolues. Par suite, le probleme +dramatique semble etre aujourd'hui de mettre en relief, non les +caracteres communs et collectifs que ces individualites offrent a un +observateur attentif, mais les caracteres particuliers qui de chacune +font un etre distinct. + +L'art realiste vise donc l'individuel et partant l'exceptionnel, +d'ou l'extreme difficulte d'en obtenir une representation, toute +representation etant toujours le resultat d'un travail ideal et d'une +generalisation. C'est pourquoi la nouvelle ecole voudrait ramener +l'art a la presentation du reel, sans se rendre compte de ce que cette +ambition a precisement de chimerique. Toute oeuvre d'art ne peut etre +qu'une representation du reel et partant est une creation ideale: il +suffit pour arriver a cette conclusion de ne pas raisonner par a peu +pres et de prendre les mots avec leur sens exact. Une oeuvre dramatique, +concue selon les visees realistes, est uniquement une oeuvre dont +l'ideal est moins general et moins eleve, et que son inferiorite seule +rapproche des donnees de la realite courante et journaliere. Ce +but, quoique plus humble, est cependant celui qui seul justifie les +pretentions de l'ecole realiste. Etant donnees des passions humaines, +qui sont de tous les temps, il s'agit de leur chercher des motifs dans +notre monde actuel et de les developper selon des raisons deduites des +lois complexes des societes modernes. Ramenee ainsi dans ces limites +plus etroites, l'ecole realiste peut se defendre et se justifier. + +Dans ses fouilles au fond de l'homme moderne, et dans son etude directe +de toutes les choses de la nature, le realisme trouvera la vie, une vie +intense melee a un mouvement vertigineux. Les limites superficielles de +l'art se trouveront ainsi reculees; et l'exploration mettra le pied sur +quelques-unes des terres encore peu foulees de l'humanite et de la vie. +Le nombre des personnages de theatre s'accroitra considerablement, et +chacun d'eux ne nous apparaitra plus qu'avec son ideal particulier, +c'est-a-dire un ideal ramene a la mesure de son intelligence, de son +developpement moral et de sa fonction sociale. D'ou la diversite +extraordinaire du spectacle, ce qui est une seduction pour l'esprit +moins generalisateur du public actuel. Aussi l'avenir immediat semble +appartenir a l'art nouveau. Il etait d'ailleurs fatal que l'apparition +de l'ecole realiste ou naturaliste fut synchronique a l'epanouissement +de l'esprit democratique dans les societes modernes. + +Mais toute la poussee furieuse de cette ecole n'aboutira qu'a un +avortement, si elle s'enfonce de plus en plus dans l'analyse de matieres +au sein desquelles la vie n'a jamais ete et ne sera jamais. Ce sont les +manifestations seules de la vie qui doivent faire l'objet de ce que +l'ecole appelle ambitieusement ses experiences. La nature ne doit y +entrer que par ses rapports avec la vie, et par le role passif qu'elle +joue dans le developpement de l'activite humaine. L'etude de la nature +inerte, de la matiere en soi, est donc une premiere cause d'avortement +que devra eviter l'ecole realiste. Une autre cause est le manque de +controle, partant le manque d'interet et de sympathie qu'offre toute +manifestation individuelle et exceptionnelle de la vie. C'est pourquoi, +a mesure que l'analyse descendra dans l'infiniment petit, l'interet du +spectateur decroitra dans la meme proportion. + +Une troisieme cause, parmi beaucoup d'autres que nous pourrions encore +citer, est le dedain irreflechi de l'ecole pour la psychologie et pour +la morale. Il est particulierement un point important sur lequel elle +se trompe etrangement. L'interet qu'elle parait porter aux classes +populaires part d'un bon naturel, je veux le croire, mais l'entraine a +nous representer trop souvent comme contradictoires l'elevation +morale et l'elevation sociale, tandis que ce sont, en definitive, les +exceptions mises a part, les deux colonnes egales et paralleles qui +supportent tout l'edifice de la societe et de la civilisation. A ce +dedain de la psychologie se joint un amour immodere pour la physiologie. +Tout le monde sait que le physique reagit sur le moral; c'est un sujet +que Cabanis, au point de vue descriptif, me semble avoir epuise du +premier coup. Malheureusement, le naturalisme tend a remplacer l'etude +psychologique par la description du phenomene physiologique qui en est +l'antecedent. Or ce qu'on peut reprocher a ce procede c'est-d'etre +absolument pueril. Tous ceux qui ont un instant reflechi sur les +conditions de la production artistique savent que la description +physiologique est ce qu'il y a au monde de plus facile et de plus +banal. La difficulte et l'interet ne commencent que lorsque l'artiste +entreprend l'etude du moral. + +Dans l'etat de la question, il est necessaire que l'ecole aborde le +theatre: elle y trouvera peut-etre le salut, car c'est le theatre seul +qui la forcera d'abandonner ses vaines pretentions physiologiques et +qui l'amenera a relever son ideal, en lui imposant des generalisations +necessaires. En effet, l'ecole realiste trouvera dans l'observation +des realites vivantes plus d'elements de drames et de comedies, que de +drames tout composes et de comedies toutes faites. Pour construire un +drame ou une comedie, il faut rassembler ces elements epars, les faire +concourir a une meme action, et par une logique severe, qui ne reside +que rarement dans l'esprit des etres reels, mener cette action d'un +commencement a une fin. Cette necessite theatrale sera pour l'ecole +realiste un retour force a l'ideal. Si celle-ci est assez sensee +pour joindre a l'observation realiste la methode classique, toute +psychologique, elle assurera le salut de l'art moderne, en lui infusant +une vie nouvelle; mais, si elle rejette tout compromis, par mepris +irraisonne de l'ideal, elle usera ses forces a des besognes minuscules, +et l'art desagrege se dispersera en poussiere. + +Jusqu'a present, l'ecole hesite a aborder le theatre par le +pressentiment qu'elle a d'echouer ou d'etre obligee d'abandonner ce +que ses theories ont d'absolu. Toutefois je crois a des tentatives +prochaines, car laisser le theatre en dehors de sa sphere d'action +serait pour l'ecole un aveu d'impuissance. Apres avoir bataille sur les +ouvrages avances, il lui faut donner l'assaut au corps de place. Si +l'experience echoue, elle sera courte, mais laissera pendant assez +longtemps l'art dans une tres grande confusion; si elle reussit, elle +renouvellera le theatre, en agrandissant en quelque sorte la superficie +dramatique; et l'art, bien qu'abaisse en dignite, puisque son ideal +sera moins eleve, entrera cependant dans une periode de fecondite +extraordinaire, car tous les sujets traites depuis deux mille ans, et +quelques-uns a satiete, reprendront une vie nouvelle par suite de cette +transfusion de sang moderne. + + + +CHAPITRE XXXIX + +Role actuel de la mise en scene.--La loi de concentration.--Du +naturalisme moderne.--De la puissance psychologique de la nature.--La +realite est une cause formelle et non finale d'une evolution +dramatique.--_L'Ami Fritz._--Rapports de la mise en scene avec la +conception poetique.--_Il ne faut jurer de rien._--De l'imitation +theatrale. + + +Quel role particulier est appelee a jouer la mise en scene dans cette +evolution de l'art dramatique? C'est un point qu'il me reste a examiner. +Jusqu'a present, il parait y avoir beaucoup de confusion dans les idees +de ceux qui se reclament de l'ecole realiste. Les theatres semblent +obeir a une tendance dangereuse qui ne peut aboutir qu'a leur ruine +sans profit pour l'art. Cette tendance consiste a transformer la +representation du reel en une sorte de presentation directe, de +telle sorte qu'ils cherchent a s'affranchir du procede artistique de +l'imitation et mettent leur ambition a nous interesser a la vue des +objets eux-memes. Ainsi compris, l'art de la mise en scene aurait sa fin +en lui-meme, ce qui serait, pour qui reflechit, son aneantissement, car +il deviendrait, ici, l'art du peintre, la, l'art de l'architecte, la, +l'art du sculpteur, la, l'art du tapissier, etc., mais il ne serait plus +un art synthetique obeissant a ses lois propres. + +D'ailleurs, dans cette direction, les efforts seraient hors de toute +proportion avec le peu d'interet qu'offrirait l'atteinte du but. La mise +en scene, en effet, subit fatalement la loi de concentration, en vertu +de laquelle l'attention du spectateur est ramenee et se fixe sur le +personnage humain. Des que l'action dramatique eveille en nous la +sympathie que nous ressentons pour toute douleur ou toute joie, le decor +echappe rapidement a notre attention, et la mise en scene disparait +a nos yeux. Elle n'est plus des lors qu'un danger; car la moindre +discordance, comme un coup de baguette magique, aneantirait en un clin +d'oeil tout le charme dramatique. Aussi arrive-t-il, quand nous avons +assiste a la representation d'une piece ayant agi avec quelque force sur +notre ame, que nous ne gardons qu'un souvenir vague de la mise en scene, +ou que du moins elle ne nous laisse qu'une impression d'autant plus +generale que la figure du personnage humain prend plus d'importance et +de precision dans notre souvenir. C'est en somme le triomphe de l'etre +humain sur la nature, de l'intelligence sur la matiere. + +Par consequent, l'art de la mise en scene ne peut avoir la pretention de +prendre le pas sur l'art dramatique. Il ne le pourrait qu'en annihilant +celui-ci, ce qui serait contraire a sa propre destination. Il doit +donc lui rester subordonne, tout en le suivant forcement et en se +preoccupant, a son exemple, du caractere individuel et particulier des +objets qu'il evoque a nos yeux. Nous avons d'ailleurs insiste deja +dans le courant de cet ouvrage sur la necessite pour la mise en scene +d'adapter les milieux aux types particuliers que recherche l'art +moderne. C'est une des conditions actuelles de la mise en scene. Mais la +mise en scene peut-elle aspirer a jouer un role personnel et actif dans +l'evolution du drame? Et, s'il lui est permis d'envisager une telle +perspective, quelles sont les limites infranchissables imposees a son +ambition? On est conduit a envisager ce role de la mise en scene en +reconnaissant la valeur, en quelque sorte psychologique et morale, qu'a +prise la nature dans la litterature moderne. + +Toute notre litterature derive en grande partie de celles des peuples +grecs et des peuples latins: elle a une origine toute meridionale. Or, +dans les pays devores par une lumiere ardente, la nature n'agit pas sur +l'homme avec le charme penetrant qu'elle a dans les pays du nord. La +transparence de l'atmosphere, la nettete des lignes, l'egalite des +effets, la coloration puissante des tons, ne semblent pas s'associer a +la melancolie humaine comme les paysages humides et crepusculaires du +nord. Aussi tous les artistes, tous les poetes ont neglige ou n'ont que +legerement indique cette association de l'homme et de la nature. Au +XVIIe siecle, la nature artistique est factice: ce ne sont que des +paysages baignes dans la transparente lumiere de l'Attique. Ce n'est que +vers la fin du XVIIIe siecle que l'homme a laisse son ame s'ouvrir aux +impressions profondes de la nature et qu'il a associe celle-ci a ses +etats psychologiques. Mais aujourd'hui toute notre litterature est +fortement empreinte de naturalisme. Il n'est donc pas etonnant que la +decoration theatrale et que la mise en scene aient eu l'ambition de se +parer de ce charme pittoresque qui a sur nous tant d'empire. + +Toutefois, cette ambition n'avait pas eu jusqu'alors de visee plus haute +que celle de plaire directement aux spectateurs, et de renforcer la +puissance dramatique en dirigeant sur nos yeux ses effets les plus +romantiques. Comme la musique dans le melodrame et dans le vaudeville, +la mise en scene n'avait eu jusqu'alors qu'un role, celui d'environner +le spectateur d'une sorte d'atmosphere passionnelle, et de creer un +milieu adapte a l'emotion nee du developpement de l'action dramatique. +La mise en scene a donc ete jusqu'a present une force emotionnelle +destinee a agir directement sur le spectateur, absolument comme dans +le melodrame une longue phrase chantee sur le violoncelle agit sur +son systeme nerveux et le dispose a l'attendrissement. Eh bien! sans +renoncer a cette puissance du pittoresque que le decorateur continuera +a exercer directement sur les spectateurs et qui est en effet sa +destination, la mise en scene peut-elle pretendre jouer sur le theatre +le role que la nature joue dans notre vie actuelle? Comme la musique, +va-t-elle a son tour venir se meler au drame, en devenir aussi un des +personnages et concourir au developpement de l'action elle-meme? + +Sans doute on ne peut comparer la nature, agissant directement sur nous, +a l'imitation de la nature qui nous interesse a ses procedes artistiques +plus qu'aux phenomenes eux-memes qu'elle reproduit a nos yeux. On ne +peut non plus comparer la mise en scene, ou tout est factice, a la +musique dont le theatre ne modifie en rien les conditions et qui, au +theatre comme dans la vie, doit au charme mysterieux des sons reels +l'empire qu'elle exerce sur notre sensibilite. Cependant la litterature, +meme avant qu'elle fut en proie au naturalisme, tenait compte dans une +certaine mesure de l'influence des forces de la nature sur la decision +humaine et partant sur l'evolution du drame. Et dans ce cas la mise en +scene s'elevait au role d'une puissance mysterieuse, superieure a la +volonte humaine: elle nouait ou denouait le drame comme la fatalite +antique. Le theatre en presente de nombreux exemples. Ainsi le voyageur, +au moment de quitter l'auberge ou il s'est mis a l'abri, est assailli +par la tempete: le tonnerre se mele au bruit de la grele ou de la +pluie; le vent repousse la porte avec violence; le voyageur, fortement +impressionne, recule, reste et est assassine. + +Certes, c'est un art inferieur que celui qui met une evolution, qui +ne devrait etre que passionnelle, sous la dependance de phenomenes +contingents. Cependant l'intervention des forces mysterieuses de la +nature est dans ce cas tout a fait remarquable, en ce que l'illusion +theatrale agit directement sur le personnage du drame, a l'emotion +duquel s'associe le spectateur. L'impression causee par la mise en scene +est donc en meme temps ressentie par le personnage et par le spectateur, +et celui-ci ne comprendrait pas que celui-la y restat insensible. Cela +tient sans doute a ce que la nature nous impose sa puissance en la +transformant en mouvement et en bruit, double phenomene dont la +representation ne change pas le mode d'action. Quelle qu'en soit la +raison d'ailleurs, nous sommes amenes a constater que, dans ce cas, +l'evolution du drame est due a une cause naturelle objective. + +Mais l'ecole moderne a fait un pas de plus, en cherchant a donner a +l'evolution dramatique une cause naturelle objective, qui s'adressat a +celui de nos sens qui est le plus artistique, a celui de la vue. C'est +la, en realite, que commencent les difficultes. Nous allons citer un +exemple ou l'intention realiste de l'auteur est pleinement justifiee, ce +qui nous permettra de deduire les conditions esthetiques dans lesquelles +le probleme peut en general etre resolu. Je prendrai cet exemple dans le +second acte de _l'Ami Fritz_, et je rappellerai aux lecteurs, qui tous +connaissent la piece, la fontaine ou Suzel vient puiser de l'eau, eau +veritable que le public voit couler. Quelques-uns ont critique, a tort, +a mon sens, cette recherche d'un effet reel. C'est la vue de l'eau qui +eveille chez Sichel le desir de boire, et c'est l'action de boire a +la cruche que penche la jeune fille qui ramene a la memoire du rabbin +l'histoire touchante de Rebecca et d'Eliezer. Ici, c'est tres justement +que l'art theatral s'associe activement a une situation veritablement +dramatique; et si on etudie attentivement l'enchainement de cette cause +toute objective a l'effet dramatique qui en decoule, on verra que la +presentation reelle de l'eau determine une representation ideale, dans +l'imagination de Sichel et lui fournit la forme particuliere dont va se +revetir sa pensee. Ce n'est pas l'eau qui suggere au rabbin l'idee +de sonder le coeur de la jeune fille; elle ne lui offre que le moyen +immediat d'y parvenir. La fontaine, qui procure a nos yeux l'illusion de +la realite, n'est donc pas la cause finale de la scene entre Sichel et +Suzel; elle n'en est que la cause formelle. Sous ce rapport, cet emploi +remarquablement habile de l'illusion theatrale est un modele puisqu'il +nous permet d'en deduire une loi importante de l'esthetique theatrale et +dramatique, que l'on peut formuler ainsi: La realite contingente ne peut +jamais etre une des causes finales du drame; elle ne peut en etre qu'une +des causes formelles. + +On ne peut nier que la realite, en montant sur la scene et en venant y +jouer le role qui lui est propre et y exercer une influence contingente, +ne contribue, absolument comme cela se passe dans la vie, a modifier, +a diversifier et, par suite, a enrichir la pensee poetique en lui +fournissant des formes nouvelles et imprevues. Deux ames mises et +maintenues en presence, en dehors de toute influence objective, ne +peuvent echanger que des idees purement psychologiques. Ces deux ames +rentreront dans les donnees plus exactes de la vie, si elles puisent +dans la realite ambiante une forme plus variee de raisonnement et les +elements plus prochains de leur eloquence. Toutefois, il est a peine +besoin de faire remarquer que l'intervention d'une cause objective ne +peut etre admise, que lorsqu'elle derive d'une possibilite anterieure. +Elle ne doit etre, en effet, qu'une cause seconde; c'est ainsi que +l'acte de venir puiser de l'eau a la fontaine, dans l'exemple pris de +_l'Ami Fritz_, n'est qu'une consequence de la condition de Suzel et du +milieu ou se developpe l'action; il se rattache donc logiquement aux +donnees memes du poeme dramatique. + +Bien differente et moins justifiable serait l'intervention d'une cause +objective, si celle-ci etait une cause premiere, si, par exemple, le +caractere de la decoration devait peser sur la resolution du personnage +dramatique. Cela ne pourrait se tenter qu'en rentrant habilement dans +les lois les plus certaines de la mise en scene, c'est-a-dire en +agissant prealablement sur le spectateur, en concevant une decoration +capable, par la grandeur, la hauteur et la profondeur de la scene, ainsi +que par des effets d'ombre ou de lumiere, de faire naitre une impression +morale, que le spectateur transporterait alors dans le personnage. Un +pareil effet est toujours aleatoire, puisqu'il depend des dispositions +du public et de l'imagination des spectateurs. C'est sur la scene de +l'Opera qu'on pourrait et qu'on a pu employer ce procede avec quelque +securite, parce que la, la puissance de la musique sur l'inclination +morale du spectateur vient en aide a la puissance pittoresque de la +decoration. Ce serait donc s'exposer a de graves mecomptes que de +vouloir elever le pittoresque de la decoration a l'etat de ressort +dramatique, ou autrement, de regarder le pittoresque comme une cause +finale suffisante de l'evolution dramatique. Il ne peut en etre qu'une +des causes formelles. Nous aboutissons donc, pour l'ensemble decoratif, +a la meme loi que pour tout objet considere dans son influence +eventuelle sur la marche du drame. + +Il est certain que, dans toute conception poetique, le monde exterieur, +reduit au milieu immediat ou s'agitent les personnages, fournit ou peut +fournir incessamment a ceux-ci les causes formelles de leur langage. La +mise en scene peut-elle nourrir l'ambition realiste de rendre visible +au spectateur tout ce qui, dans le milieu objectif, joue le role d'une +cause formelle? C'est le dernier refuge de l'ecole nouvelle. Pour +eclaircir cette question, prenons un exemple. Au troisieme acte de _Il +ne faut jurer de rien_, le decor, a la Comedie-Francaise, represente un +bois sombre et sauvage. Les arbres qui montent jusqu'aux frises derobent +au spectateur la vue du ciel. C'est une belle solitude nocturne. Voyons +maintenant la mise en scene imaginee par le poete. C'est un soir d'ete. +Apres une chaude journee, l'orage a eclate. Quand Van Buck et son neveu +arrivent pres du lieu ou doit se rendre Cecile, Valentin, en quelques +mots, esquisse la mise en scene: "La lune se leve et l'orage passe. +Voyez ces perles sur les feuilles, comme ce vent tiede les fait rouler." +Enfin, dans la clairiere ou se rencontrent Valentin et Cecile, la +mise en scene est conditionnee par le texte: "Venez la, ou la lune +eclaire...--Non, venez la, ou il fait sombre; la, sous l'ombre de ces +bouleaux... Y a-t-il longtemps que vous m'attendez?--Depuis que la lune +est dans le ciel... Viens sur mon coeur; que le tien le sente battre, et +que ce beau ciel les emporte a Dieu... Voyons, savez-vous ce que c'est +que cela?--Quoi? cette etoile a droite de cet arbre?--Non, celle-la qui +se montre a peine et qui brille comme une larme..." Toute cette scene, +comme on le voit, est fortement empreinte d'un naturalisme plein de +melancolie. + +Aujourd'hui, au theatre, avec l'aide de la lumiere electrique, la mise +en scene pourrait realiser le paysage nocturne decrit par le poete. Au +commencement de l'acte, de lourds nuages sombres passeraient sur le +ciel etoile et sur la lune qu'ils obscurciraient. Enfin les nuages, +en fuyant, laisseraient voir dans toute sa purete un ciel profond et +etoile, au milieu duquel brillerait le disque lunaire. Les arbres, des +bouleaux au feuillage leger, aux troncs clairs, disposes par bouquets, +laisseraient le regard du spectateur se perdre dans "l'ocean des nuits." +Le public participerait ainsi, comme les personnages du drame, a la vue +de ces beaux effets de la nature, qui sont, en plus d'un endroit, pour +Valentin et Cecile, les causes formelles de leurs pensees. Cependant, +c'est par un motif de premier ordre que la Comedie-Francaise n'a pas du +chercher a realiser cette poetique mise en scene, en admettant, pour un +moment, qu'elle eut pu avoir la pensee de le faire. C'est qu'en effet, +ce dont on peut juger par certains details du dialogue (je t'aime! voila +ce que je sais, ma chere; voila ce que cette fleur te dira, etc.), qui +sont incompatibles avec un decor nocturne, c'est qu'en effet, dis-je, la +nature evoquee par le poete est purement ideale, c'est-a-dire concue +par son esprit, et que la mise en scene decrite par lui n'est pas +la peinture reelle d'un effet vu et observe par ses yeux. Dans la +conception de cette scene, ce n'est pas la vue d'un phenomene qui +a determine l'idee, mais, au contraire, l'idee qui a ramene dans +l'imagination du poete la representation d'un phenomene. + +La Comedie-Francaise a donc du chercher l'idee generale du decor au dela +des causes formelles de la pensee du poete; et elle a place Valentin +et Cecile au milieu d'une solitude profonde, qui rendit possible au +seducteur toute tentative de profanation et fit resplendir l'angelique +purete de cette jeune fille qui, seule, la nuit, vient, sereine et +candide, poser son front sur la poitrine de celui qu'elle aime. Le +veritable orage qui s'apaise, c'est celui qui s'etait souleve dans +le coeur de Valentin, et la veritable etoile, ce n'est pas celle que +pourrait allumer le metteur en scene dans le ciel de son decor, c'est +celle de l'amour qui se leve dans l'ame purifiee de Valentin. On voit +donc combien l'effet general du decor repond mieux a l'idee poetique que +les effets particuliers d'une mise en scene plus naturaliste. + +Cet exemple montre qu'il faut lire avec la plus grande attention +l'oeuvre que l'on doit mettre en scene et determiner la nature de +l'inspiration de l'auteur. S'il est sensible que le poete a remonte de +l'idee au phenomene, comme c'est le cas dans l'exemple precedent, il ne +faut pas presenter un ordre inverse au spectateur, et, par consequent, +la mise en scene doit laisser l'idee seule se manifester et eveiller le +phenomene dans l'imagination du spectateur, comme cela a eu lieu dans +celle du poete. Si, au contraire, il est sensible que l'auteur a voulu +subordonner la representation de l'idee a la presentation du phenomene, +il faut s'efforcer de realiser la mise en scene decrite par lui. Il est +clair que dans _l'Ami Fritz_, sans l'eau qui coule de la fontaine, la +legende de Rebecca n'a aucune raison de se representer a la memoire de +Sichel. + +Les cas ou une mise en scene realiste s'imposera ne sont pas aussi +frequents ni aussi nombreux qu'on pourrait le croire au premier abord. +Le plus souvent, il sera prudent de s'en tenir a l'ancienne conception +decorative qui ne recherche qu'un effet simple et general. Et cela pour +deux raisons d'ordre superieur. La premiere, c'est que l'impression +que nous cause la nature se ramene toujours dans la realite a quelques +sensations tres simples, telles que la presence ou l'absence de la +lumiere, le mouvement ou le repos des objets, le bruit ou le silence, le +plus ou le moins de vapeur humide dans l'atmosphere, le plus ou le moins +de grandeur ou de profondeur, etc. Tout le surplus de nos impressions, +souvent tres complexes, nait du rapport que ces sensations simples +ont avec l'etat moral de notre ame. Il faut, par consequent, dans la +representation des effets de la nature ne pas tenir compte de ce que, +precisement, y mettra le spectateur, pour peu que l'action dramatique +ait incline son ame vers tel ou tel etat psychologique. C'est la une +raison toute philosophique. + +La seconde raison a une portee esthetique a laquelle j'ai deja fait +allusion ci-dessus, et sur laquelle j'appelle l'attention des personnes +qui se laissent trop facilement seduire par les promesses de l'ecole +realiste ou naturaliste. Quand on transporte le monde exterieur, objets +ou phenomenes, sur la scene, on n'en donne naturellement qu'une copie, +qu'une imitation. Sur la scene, on ne batit pas de vraies maisons, on ne +plante pas de vrais arbres, on ne deroule pas de veritables flots, on +ne pousse pas dans le ciel de vrais nuages, etc.; on ne nous donne de +toutes ces choses que des imitations. Or, du moment que l'on ne presente +pas au spectateur les objets reels qui, selon le poete, devraient avoir +une influence psychologique sur les personnages du drame, on ne peut +pas compter que les objets imites auront la meme portee, attendu que +l'attention du spectateur est, non pas attiree par la contemplation du +phenomene naturel, mais preoccupee uniquement du phenomene artistique de +l'imitation. Plus l'on compliquera la mise en scene, plus on cherchera +a reproduire avec exactitude les impressions de la nature, plus l'on +comptera sur la perfection decorative pour agir sur l'inclination morale +des spectateurs, et plus l'ecole realiste s'eloignera du but qu'elle +poursuit; car l'esprit du spectateur, sollicite, par des impressions +optiques, et sensible a toute creation artistique, s'attachera +obstinement a ce qui lui offrira un interet immediat, c'est-a-dire a +l'art particulier de la mise en scene, aux procedes scientifiques ou +autres de l'imitation, et ne subira par consequent pas l'influence +psychologique qu'on aura eu la pretention d'exercer sur lui. Dans ce +cas, c'est tout simplement un art d'ordre inferieur qui prend le pas sur +un art d'ordre superieur. + + + +CHAPITRE XL + +L'ecole naturaliste au theatre.--La theorie des milieux.--Des milieux +generateurs.--Des milieux contingents.--Conjonction de l'ideal et du +reel.--_La Charbonniere_.--Du reel dans la perspective theatrale.--_Le +Pave de Paris_.--Le naturalisme imposerait des conditions nouvelles a +l'architecture theatrale.--L'ecole realiste devra tendre a redevenir une +ecole idealiste. + + +A la verite, l'ecole qui s'intitule naturaliste parait avoir une grande +predilection pour la forme du roman. Cela se concoit; car c'est la +seulement que, lorsque les personnages n'agissent pas ou ne prennent pas +la parole, un acteur, et le principal, reparaissant en scene, decrit les +beautes severes ou riantes de la nature, la melancolie des bois ombreux, +l'immobile majeste des monts, la pesante solitude des espaces deserts; +la mysterieuse circulation de la vie, ses ardeurs et ses epuisements, +et en meme temps cherche a montrer le lien sympathique qui rattache les +etats psychologiques de l'etre humain a tous ces aspects de la nature. +Cet acteur, c'est le poete lui-meme, dont l'ame anime la nature +inanimee. Mais, au theatre, les personnages seuls ont le droit de +s'adresser au public, et le poete, c'est-a-dire le demonstrateur +psychologique, est reduit au silence. La nature n'agit donc dans la mise +en scene que par ses effets simples et generaux, n'engendrant chez les +spectateurs que des sensations initiales, simples et generales. Nous +arrivons ainsi, par un autre chemin, a la meme conclusion que dans le +chapitre precedent. Au theatre, le poete, present mais silencieux, n'y +peut plus animer la nature et lui insuffler, comme dans le roman, une +sorte de force passionnelle active. C'est pourquoi, en abordant la +scene, l'ecole naturaliste est contrainte d'abandonner toute sa +puissance descriptive, et de sacrifier la nature pour s'attacher aux +effets humains et sociaux de la vie. + +Quelle est, sous ce rapport et en quelques mots, l'esthetique de +l'ecole? Si je vois juste, la voici, degagee des theories secondaires +qui l'encombrent et presentee sans denigrement avec toute l'impartialite +dont je suis capable. On peut dire, sans exageration, qu'elle est tout +entiere contenue dans la theorie des milieux. Premierement, les etres +humains ne peuvent s'abstraire des milieux ou ils sont nes, ou ils se +sont developpes et qui determinent leur mode de sentir, leur mode de +penser et leur mode d'agir. Deuxiemement, nulle action dramatique, nee +du conflit de passions humaines, ne peut s'isoler des milieux ou elle se +noue, se developpe et tend a sa fin. + +L'ecole ne considere plus une passion en soi, mais l'envisage dans ses +differents modes et met son ambition a traduire sur la scene, dans +toute leur realite complexe et relative, les etats psychologiques et +pathologiques des etres, individuellement determines, qui agissent sous +l'empire d'une passion. Ce qu'elle cherche, c'est donc une verite plutot +relative qu'absolue. C'est pour cela que nous avons dit plus haut que +l'ecole agrandissait la superficie de l'art, en abaissant sensiblement +l'ideal. On peut, en effet, accorder au realisme le droit qu'il reclame +de differencier, par exemple, le mode d'aimer de l'homme du peuple de +celui de l'homme du monde; mais des que la jalousie armera d'un couteau +la main de l'un et de l'autre, elle devrait a son tour reconnaitre +que toutes les distinctions sociales s'aneantissent devant un fait +pathologique purement humain. + +L'art, parti du particulier et du relatif, doit donc aboutir au general +et a l'absolu; et par suite le poete, apres avoir soigneusement pris ses +types dans la realite, doit tendre a l'ideal, c'est-a-dire a degager +l'etre humain de toute contrainte sociale et a debarrasser les passions +des masques sous lesquels cette contrainte les force a se cacher et a se +derober aux regards. C'est le transport du relatif au theatre qui fait +la richesse de l'art moderne; mais c'est seulement en degageant l'absolu +de ses donnees relatives que celui-ci assurera a ses productions une +valeur generale et une portee psychologique universelle, et leur donnera +l'esperance de vivre au dela du temps present. + +En cela, l'esthetique theatrale devra suivre l'esthetique dramatique. Si +le poete a conduit rationnellement son oeuvre du relatif a l'absolu, +la mise en scene devra s'efforcer de ne pas contrarier cette evolution +ascendante. On peut donc, conclure que, dans une oeuvre dramatique +moderne, la mise en scene devra realiser avec le plus de soin possible +tous les tableaux d'exposition, ceux ou s'accusent le relatif des idees +et des faits ainsi que l'influence des milieux sur les caracteres et sur +les passions; mais, a mesure que l'action s'approchera du denouement, +elle devra de plus en plus sacrifier, soit dans les decors, soit dans +les costumes, soit dans la figuration, les traits particuliers qui +faisaient la richesse des premiers tableaux, et peu a peu revetir un +aspect general qui puisse s'harmoniser avec ce qu'a d'absolu et de +purement humain l'explosion psychologique et pathologique des passions. + +La seconde loi se rapporte, comme nous l'avons dit, a l'influence +contingente des milieux. C'est l'aspect multiple et complexe de la vie +que l'ecole cherche a realiser par l'observation de cette loi. Poussez +la porte d'un etablissement public quelconque, et dans la foule des +etres humains qui y sont reunis, que de drames et de comedies! Ici un +beau drame d'amour va naitre, tandis que la une folle comedie se denoue; +dans le groupe prochain un marche honteux se conclut; dans celui-ci un +crime horrible se prepare, tandis que dans celui-la s'epanouissent la +jeunesse et le bonheur. Une action tragique ou comique ne se developpe +pas dans le vide, mais elle se meut en traversant des milieux +successifs, qui souvent determinent une modification dans la direction +de sa trajectoire. Tous ces tableaux nous representent la vie dans sa +complexite et dans son heterogeneite actuelles; ils forment le fond +pittoresque sur lequel s'enlevent en vigueur les personnages de premier +plan. Si ce sont les personnages qui disparaissent, il n'y a plus +d'action dramatique; mais si ce sont les tableaux qu'on soustrait a +la vue, on enleve au drame ce qui precisement lui donnait l'aspect +saisissant de la vie. En un mot, un drame ne se profile jamais ici-bas +sur un fond neutre, semblable a ces fonds gris sur lesquels les peintres +enlevent vigoureusement un portrait, mais sur des tableaux animes +eux-memes, sur des lambeaux d'histoire humaine et sociale qui sont +souvent le commentaire le plus eloquent du drame, soit qu'ils expliquent +la fatalite d'un acte par l'influence du milieu traverse, soit que par +contraste ils en accusent plus fortement l'horreur. + +De la se deduisent la composition et la construction d'une piece +naturaliste. Il s'agit de peindre les differents moments de l'action au +milieu des tableaux animes ou celle-ci s'est successivement transportee. +D'ou la necessite d'une mise en scene toujours changeante et variee. +C'est une succession de tableaux de genre, faits d'apres nature, a tous +les degres de la vie sociale, depuis ses bas-fonds jusqu'aux couches +superieures. Evidemment, cette suite d'exhibitions, souvent pleines +de mouvement et d'expression, ou le pittoresque atteint une grande +intensite, constitue pour les yeux et meme pour l'esprit un amusement +parfois tres vif. On arrive ainsi a renouveler et a diversifier, jusqu'a +les rendre meconnaissables au premier abord, des drames a peu pres aussi +vieux que l'esprit humain. Prenez l'_Andromaque_ de Racine, vous en +pourrez transporter l'action dans tous les mondes, depuis le plus +raffine jusqu'au plus abject, et vous pourrez diversifier a l'infini +votre drame en faisant traverser a vos personnages les milieux les plus +etranges. Sans doute, c'est precisement cette possibilite qui constitue +la critique du systeme. Mais ici, je ne critique pas, j'analyse et +j'expose les theories d'une ecole, en cherchant au contraire a les +montrer dans leur jour le plus favorable. Or, ce que l'ecole recherche +par-dessus tout, c'est l'exactitude des tableaux, destinee a procurer +au spectateur, une sensation tres intense de la vie. C'est donc ici +qu'apparait la mise en scene, dont les lois imposent une limite aux +pretentions de l'ecole. Ce qui nous reste donc a examiner, c'est +jusqu'ou la mise en scene peut se preter a toutes les exigences +naturalistes. Je le ferai tres brievement, attendu que le lecteur, +arrive au dernier chapitre de cet ouvrage, a son jugement forme sur les +points principaux qu'il nous faut examiner. + +Or, en abordant la scene, l'ecole naturaliste rencontrera, sans pouvoir +la resoudre, une double difficulte dramatique et theatrale, qui ne +derive nullement de lois arbitraires ou de theories plus ou moins +contestables, comme celle des trois unites, mais qui tient uniquement a +la structure de l'esprit et de l'oeil du spectateur. Cette difficulte +consiste, au point de vue dramatique, dans la juxtaposition, incoherente +pour l'esprit, de l'ideal et du reel, et, au point de vue theatral, dans +la juxtaposition incoherente pour l'oeil, du vrai et du faux. Ainsi, +d'une part, toute representation ideale detruira l'impression tres +vive que nous aurait causee la presentation du reel, ou reciproquement +l'effet de la premiere sera detruit par celui que produira la seconde; +d'autre part, toute opposition entre la realite et la perspective +theatrale, qui met en presence le vrai et le faux, aneantira +immediatement l'illusion et reduira le reel a l'imaginaire. + +On peut aisement fournir des exemples qui mettront en relief cette +double contradiction. Dans _la Charbonniere_, un tableau representait +une salle d'hopital. L'aspect de cette salle nue, blanchie a la chaux, +que garnissaient deux rangees de lits entoures de leurs rideaux blancs, +etait d'un realisme vraiment saisissant. Au pied du premier lit, a +droite, une soeur, veillait; dans le lit etait etendue une moribonde, +dont le visage a demi fracasse etait recouvert d'un voile de gaze. Le +tableau, dans sa simplicite tragique, causait une double impression de +pitie et de terreur; et cette impression ne se fut pas effacee si le +drame n'eut amene dans ce tableau une representation de la mort et +ensuite une representation de la folie. Ces deux representations +ne peuvent jamais etre qu'ideales, c'est-a-dire concues et rendues +idealement par la reduction forcee du temps necessaire a la succession +des phenomenes morbides, par la predominance des effets generaux et par +l'effacement des traits particuliers. Or, des que l'ideal surgissait au +milieu du reel, l'impression premiere se dissipait immediatement, et +l'esprit du spectateur, debarrasse de toute angoisse, s'interessait a +l'imitation artistique de la mort et de la folie. Dans ce tableau, la +mort et la folie etaient, contre le voeu de l'auteur moins poignantes +que le decor; et par consequent la realite tragique de celui-ci avait +detruit d'avance l'effet que l'auteur devait attendre de ce double +denouement. En outre, la recherche de l'impression reelle avait d'avance +annihile tout l'effort artistique des comediens. La juxtaposition de la +realite empeche donc l'illusion de se produire au meme degre que si le +denouement se profilait sur un decor de carton. L'idee de juxtaposer +l'art et la realite est contradictoire et constitue pour l'ecole +naturaliste un obstacle insurmontable. Celle-ci doit donc, si elle veut +rester fidele a ses theories, ne jamais introduire de representation +ideale au milieu de tableaux fondes sur la presentation du reel. Par +consequent, l'ecole est condamnee a n'introduire dans ses tableaux qu'un +minimum d'action dramatique, et c'est a cela, en effet, qu'elle tend +de plus en plus. Les pieces tournent chaque jour davantage a des +exhibitions de tableaux vivants et animes, art inferieur, sensualiste et +materialiste, mais surtout tres borne et qui ne peut fournir une longue +carriere. + +Dans _le Pave de Paris_, joue a la Porte-Saint-Martin, un tableau +representait l'interieur d'un tunnel. A un moment donne, un train de +chemin de fer traversait la scene a l'arriere-plan. Je ne me souviens +pas bien au juste de la fable dramatique; en tous cas, a l'arrivee du +train, en tete duquel s'avancait la locomotive, armee de ses feux rouges +comme de deux yeux sinistres, la deception du spectateur etait complete, +et ce chemin de fer de carton frisait le ridicule. C'est qu'en effet ce +n'etait qu'un joujou. La locomotive et les voitures du train n'avaient +que les dimensions que leur imposait la perspective theatrale, et par +consequent elles etaient trop petites pour la distance reelle. Dans _la +Jeunesse du roi Henri_, un des decors representait un carrefour dans +une foret, et la perspective habile donnait a cette foret de vastes +proportions. Soudain, deux ou trois cavaliers debouchent du fond, suivis +d'une meute de vrais chiens: immediatement la foret devient un joujou. +C'est Gulliver s'ebattant maladroitement dans un paysage de l'ile de +Lilliput. Cette contradiction optique provient, on le sait, de ce que +la profondeur de la scene est en grande partie fictive. Voila encore un +obstacle que ne pourra surmonter l'ecole naturaliste. Il lui est donc +interdit de composer des tableaux ou doit eclater la contradiction qui +resulte de la juxtaposition d'etres soumis a la perspective reelle de la +nature et d'objets soumis a la perspective fictive des theatres. + +Pour aborder certaines representations, l'ecole, pour etre consequente +avec elle-meme et pour realiser quelques-uns de ses principes les plus +chers, devra se resoudre a faire construire des theatres speciaux, a +scenes rectangulaires tres profondes, dans lesquels le plancher de +l'orchestre et du parterre sera sensiblement eleve, et le plancher de la +scene ramene a l'horizontalite. Alors, c'est, l'oeil seul du spectateur +qui inclinera toutes les lignes des decors au point de fuite, et les +acteurs, en s'enfoncant dans les profondeurs de la scene, seront partout +a leur place et n'auront que les dimensions qu'ils doivent avoir. Mais +ce sera en meme temps la fin du theatre parle et le retour aux drames +mimes. + +En resume et pour conclure, l'ecole naturaliste, en abordant le +theatre, se verra enfermee dans un cercle tres etroit, dont il lui sera +artistiquement et scientifiquement impossible de franchir les limites. +C'est pourquoi nous ne verrons jamais se produire une piece naturaliste, +telle que les adeptes de l'ecole l'imaginent dans leur naivete +esthetique. Est-ce a dire que les efforts de l'ecole seront vains et +inutiles? Une telle conclusion serait injuste et contraire a la verite. +Par la presentation du reel, chaque fois qu'elle pourra eviter la double +contradiction que nous lui signalons dans ce chapitre, l'ecole realiste +pourra agrandir l'etendue superficielle de l'art theatral, de meme +qu'elle pourra agrandir l'etendue superficielle de l'art dramatique en +s'attachant a la peinture des traits particuliers et des caracteres +individuels. Ce sera un resultat qui n'est pas a dedaigner et auquel +elle serait sage de borner son ambition. Si elle vise un but plus eleve, +elle devra alors modifier ses principes; et, de meme que les sciences, +dans leur periode d'analyse patiente, nourrissent le long espoir d'une +synthese future, de meme l'ecole realiste ne devra chercher dans ses +experiences actuelles, dans l'etude des faits et des phenomenes, que +les elements d'une idealisation future. Apres la periode actuelle +d'apprentissage artistique, qui n'etait pas inutile pour corriger les +visibles deviations d'un art depuis trop longtemps traditionnel et +conventionnel, elle redeviendra a son tour une ecole idealiste, et +c'est seulement alors qu'on pourra decider si le nouvel ideal de nos +petits-neveux sera d'un degre superieur ou inferieur a celui de l'ecole +classique, et si la route douteuse, ou nous sommes aujourd'hui engages, +aura conduit l'esprit francais a un nouveau progres ou a une decadence +definitive. + + + +TABLE DES MATIERES + + +PREFACE + +CHAPITRE PREMIER +Le succes n'est pas la mesure de la valeur intrinseque d'une oeuvre +dramatique.--Les variations de l'art correspondent aux variations de +l'esprit. + + +CHAPITRE II +La valeur d'une piece ne depend pas de son effet representatif.--Ce +n'est pas l'effet representatif qui a assure la renommee du theatre +des Grecs, non plus que des theatres etrangers et de notre theatre +classique. + + +CHAPITRE III +De l'effet representatif ideal dans un esprit cultive.--Imperfections +de la mise en scene reelle.--Sa necessite pour les esprits peu +cultives.--La mise en scene ideale est le modele et le point de depart +de la mise en scene reelle. + + +CHAPITRE IV +Rapports de la mise en scene avec la valeur d'une oeuvre dramatique.--Le +peu d'appareil des theatres de province favorisait l'art +dramatique.--L'exces de mise en scene lui est nuisible. + + +CHAPITRE V +Recherches d'un principe physiologique auquel puissent se rattacher +les lois de la mise en scene.--Les impressions intellectuelles et les +sensations organiques s'annihilent reciproquement. + + +CHAPITRE VI +De la fin que se proposent les beaux-arts.--L'exces de la mise en scene +nuit a l'integrite du plaisir de l'esprit.--La lecture est la pierre +de touche des oeuvres dramatiques.--La mise en scene est tantot une +question de gout, tantot une question d'habilete. + + +CHAPITRE VII +Competence litteraire necessaire a un directeur de +theatre.--Etablissement theorique des frais generaux de mise en +scene.--L'art dramatique exigerait des vues a longue portee. + + +CHAPITRE VIII +La mise en scene est conditionnee par le nombre probable +de spectateurs.--Grossissement par les acteurs des effets +representatifs.--Les actrices moins portees a exagerer les effets.--_Le +Monde ou l'on s'ennuie_.--Necessite actuelle de plaire a la +foule.--Abaissement de l'ideal.--Compensation.--Utilite et devoir des +theatres subventionnes. + + +CHAPITRE IX +La mise en scene ne doit pas pecher par defaut.--De la contention +d'esprit du spectateur.--La mise en scene ne doit pas proposer a +l'esprit de coordinations contradictoires. + + +CHAPITRE X +De la perspective theatrale.--Contradiction du personnage humain avec la +perspective des decors.--Precautions a prendre par le decorateur et par +le metteur en scene. + + +CHAPITRE XI +La decoration doit avoir une valeur generale et non particuliere a un +moment determine.--Moderation dans l'emploi des moyens accessoires. + + +CHAPITRE XII +La mise en scene est conditionnee par la logique de l'esprit.--De la +decoration peinte et du materiel figuratif.--Leurs relations avec le +drame.--Leur action differente sur l'esprit du spectateur. + + +CHAPITRE XIII +De la fin necessaire des objets composant le materiel figuratif.--_Le +Misanthrope et les Femmes savantes_.--Le hasard n'est pas un ressort +dramatique. + + +CHAPITRE XIV +De la sensualite et de l'individualite dans le gout actuel.--Derogations +aux principes.--Rapports de la mise en scene avec le milieu +theatral.--Caractere d'un theatre, de son repertoire et du public qui le +frequente. + + +CHAPITRE XV +Rapports de la mise en scene avec le milieu dramatique.--Pieces ou +domine l'imagination.--Le theatre de Scribe.--Le theatre de Victor +Hugo.--Effet curieux observe dans _Quatre-vingt-treize_. + + +CHAPITRE XVI +Des pieces ou domine le sentiment.--Cas ou les causes de l'emotion sont +subjectives.--_Le Mariage de Victorine_.--Cas ou les causes de l'emotion +sont objectives.--_L'Ami Fritz_. + + +CHAPITRE XVII +Des pieces ou domine la fantaisie.--Caractere de la fantaisie.--Le +theatre de M. Labiche et de M. Meilhac.--Limites de la fantaisie.--De la +convenance dans la fantaisie.--_Lili_.--Pieces d'ordre composite.--_Ma +Camarade_.--Les feeries. + + +CHAPITRE XVIII +Rapports de la mise en scene avec le milieu social.--La mise en scene +se modifie comme la societe.--Types generaux de l'ancienne +comedie.--Le _Tartufe_.--Complexite et heterogeneite de la societe +actuelle.--Plasticite necessaire de la mise en scene.--Vieillissement +rapide du theatre moderne. + + +CHAPITRE XIX +Lois restrictives de la mise en scene.--De la loi de proportion.--Plans +d'importance scenique.--_L'Ami Fritz_.--Des repas de +theatre.--Application de la loi au materiel figuratif. + + +CHAPITRE XX +De la loi d'apparence.--De l'usage des lorgnettes.--Au theatre le sens +du toucher ne s'exerce jamais.--Seules les sensations optiques sont +directes.--Le theatre ne nous doit que des apparences.--Des costumes et +des toilettes des actrices. + + +CHAPITRE XXI +Rapports de la mise en scene avec l'espace et le temps.--_Les Danicheff +et l'Oncle Sam_.--Du vrai et du vraisemblable.--De la couleur +locale.--Predominance des traits generaux.--Les romantiques.--_Le Cid et +Bajazet_.--Le theatre de Victor Hugo. + + +CHAPITRE XXII +Vanite de toute recherche archeologique.--Des differents +styles.--Les costumes du _Misanthrope_.--Le temps efface les traits +particuliers.--Formation des types artistiques.--Destruction de la +mise en scene.--Necessite de demonter les oeuvres classiques.--Des +reprises.--_Antony_.--La mise en scene est une creation +artistique.--Erreur de l'ecole realiste. + + +CHAPITRE XXIII +De la representation des oeuvres classiques.--Du plaisir theatral.--De +la sensation du beau.--Analyse de cette sensation. + + +CHAPITRE XXIV +De la mise en scene tragique.--Ce qu'elle etait jadis en France. Ce +qu'elle etait chez les Grecs.--Notre imagination seule cree la mise +en scene tragique.--Du caractere general de la decoration et des +costumes.--La mise en scene n'est pas immuable. + + +CHAPITRE XXV +Etude de la mise en scene de _Phedre_.--Le decor.--Comparaison avec les +theatres des anciens.--De l'ornementation.--Du materiel figuratif.--Son +influence sur la composition du role de Thesee. + + +CHAPITRE XXVI +Du costume tragique.--Accord du costume avec les peripeties du +drame.--Du costume de Theramene.--L'uniformite de costume concorde avec +l'unite passionnelle d'un role.--Du costume de Thesee.--Les accessoires +doivent convenir au texte et a l'action.--Du costume d'Hippolyte. + + +CHAPITRE XXVII +Rapport du costume avec la personnalite.--Le costume doit s'accorder +avec les etats psychologiques d'un personnage.--Du costume de +Phedre.--Influence du costume sur le jeu et sur la diction.--Les +costumes d'_Iphigenie_. + + +CHAPITRE XXVIII +Des salles de spectacle.--De la scene.--Des zones invisibles.--De +la ligne opaque.--Du lieu optique.--Elements de statique +theatrale.--Exemples.--Des mouvements sceniques dans _Phedre_. + + +CHAPITRE XXIX +De la figuration.--De son role actif.--_Athalie_.--De son role +passif.--_Oedipe roi_.--Des mouvements orchestriques.--Des figurants de +tragedie.--Regles a observer. + + +CHAPITRE XXX +Des actes et des tableaux.--Confusion frequente.--Unite dramatique des +actes.--Du theatre espagnol, anglais, allemand.--Les changements de +tableaux impliquent des changements a vue. + + +CHAPITRE XXXI +De l'imitation de la nature.--De la presentation et de la representation +d'un phenomene.--De la representation de la mort.--Toute representation +est conditionnee par l'imagination du spectateur.--Le jugement du public +est subordonne a l'idee qu'il se fait de la realite. + + +CHAPITRE XXXII +De l'acteur.--De la formation subjective des images.--Rapport de la +creation de l'acteur avec l'ideal du public.--Toute evolution ideale +implique une modification dans l'image representee.--C'est la generalite +d'un phenomene qui justifie sa representation.--_Smilis_.--L'acteur doit +eviter l'accidentel. + + +CHAPITRE XXXIII +De la composition d'un role.--Des traditions.--De l'intuition et de +l'introspection.--Developpement des images initiales.--Rapport ou +contraste entre les images initiales de differents roles.--_Le +Demi-Monde_.--_Le Gendre de M. Poirier_.--_Mademoiselle de Belle-Isle_. + + +CHAPITRE XXXIV +Aptitude a jouer certains roles.--De la personnalite scenique de +l'acteur.--Complexite et heterogeneite des roles modernes.--Leur +influence sur l'art dramatique et sur l'art theatral.--Deformation du +talent de l'acteur. + + +CHAPITRE XXXV +Complexite de la mise en scene moderne.--_L'Avocat Patelin; Bertrand +et Raton; Pot-Bouille; la Charbonniere_.--Invasion du reel.--Du +procede.--Retour necessaire au repertoire classique.--Son influence sur +le talent des acteurs.--Necessite des theatres subventionnes. + + +CHAPITRE XXXVI +Du role de la musique au theatre.--La puissance musicale.--Le +melodrame.--Le vaudeville.--Evolution de l'art dramatique.--La musique +devenue un personnage dramatique. + + +CHAPITRE XXXVII +De l'execution musicale.--Des rapports de la musique avec l'action +dramatique.--_Le Monde ou l'on s'ennuie_.--Le theatre de Victor +Hugo.--_Lucrece Borgia.--Ruy Blas.--L'Ami Fritz_.--Transport d'effet: +_les Rantzau.--Les rois en exil_. + + +CHAPITRE XXXVIII +Decadence de l'art dramatique.--Des conventions dans l'art +classique.--Grandeur de l'art ideal.--De l'evolution +democratique.--Caractere de la sensibilite du public.--Son jugement +artistique.--De l'ecole realiste.--De l'esprit moderne.--De l'individuel +et de l'exceptionnel.--Causes d'avortement. + + +CHAPITRE XXXIX +Role actuel de la mise en scene.--La loi de concentration.--Du +naturalisme moderne.--De la puissance psychologique de la nature.--La +realite est une cause formelle et non finale d'une evolution +dramatique.--_L'Ami Fritz_.--Rapports de la mise en scene avec la +conception poetique.--_Il ne faut jurer de rien_.--De l'imitation +theatrale. + + +CHAPITRE XL +L'ecole naturaliste au theatre.--La theorie des milieux.--Des milieux +generateurs.--Des milieux contingents.--Conjonction de l'ideal et du +reel.--_La Charbonniere_.--Du reel dans la perspective theatrale.--_Le +Pave de Paris_.--Le naturalisme imposerait des conditions nouvelles a +l'architecture theatrale.--L'ecole realiste devra tendre a redevenir une +ecole idealiste. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'art de la mise en scene, by L. Becq de Fouquieres + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART DE LA MISE EN SCENE *** + +***** This file should be named 12489.txt or 12489.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/4/8/12489/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team from images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. For example: + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + |
