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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:40:05 -0700 |
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BECQ DE FOUQUIÈRES + + +L'ART DE LA MISE EN SCÈNE + +ESSAI D'ESTHÉTIQUE THÉATRALE + + + +PARIS +G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS + +1884 + + + +PRÉFACE + +Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur la mise en scène; c'est donc +sans fausse modestie que j'ai donné le titre d'_Essai_ à cette étude. +Ceux qui, après moi, s'intéresseront à ce sujet et voudront le traiter +de nouveau auront sans doute à combler quelques lacunes, à compléter ou +à rectifier quelques-unes des théories exposées et peut-être à pousser +plus loin et en différents sens leurs investigations. + +Au premier abord, le sujet paraît simple et très limité; mais plus on y +réfléchit, plus il apparaît tel qu'il est en réalité, complexe et d'une +étendue infinie. Pour beaucoup de personnes il se résume dans une +question toute matérielle; et la mise en scène se réduit au plus ou +moins de splendeur apportée à la représentation d'un ouvrage dramatique, +au plus ou moins de richesse des costumes et à une plus ou moins +nombreuse figuration. Ce ne sont là cependant que les dehors les plus +apparents du sujet, car, en y regardant bien, la mise en scène se +confond presque avec l'art dramatique, et c'est dans le cerveau même du +poète qu'il faudrait en commencer l'étude. + +Toutefois, il y a là une ligne de partage assez nettement tracée: d'un +côté, l'art dramatique, c'est-à-dire tout ce qui est l'oeuvre propre du +poète; de l'autre, la mise en scène, c'est-à-dire ce qui est l'oeuvre +commune de tous ceux qui, à un degré quelconque, concourent à la +représentation. Sans doute ces deux arts se pénètrent réciproquement. +Quand le poète se préoccupe de dispositions scéniques, qui ne se +déduisent pas nécessairement des caractères et des passions, il fait +de l'art théâtral; quand un comédien met en relief certains sentiments +auxquels l'auteur n'avait pas tout d'abord accordé une importance +suffisante, il fait de l'art dramatique. Cependant, comme il est +nécessaire que tout sujet soit délimité, je maintiendrai la distinction +au moins apparente qui sépare l'art dramatique de l'art théâtral. Cette +étude commence donc au moment où le poète a terminé son oeuvre. + +Ainsi limitée, elle est encore fort complexe; elle comprend la +recherche de l'effet général que doit produire la représentation et la +détermination des effets particuliers des actes et des tableaux, dans +lesquels se décomposent la pièce. Il faut donc arrêter le caractère +pittoresque de la décoration, son plus ou moins de relief et de +profondeur, etc. L'artiste chargé d'exécuter une décoration en trace +d'abord une vue d'ensemble sur un plan vertical, qu'il suppose place +dans l'encadrement de la scène à la place du rideau. Ensuite il exécute +la maquette, c'est-à-dire une réduction du décor tel qu'il doit être +disposé sur le plan géométral. Le public a pu voir dans plusieurs +expositions quelques maquettes célèbres, conservées à la bibliothèque de +l'Opéra. Pendant que les peintres préparent et brossent les décors, on +monte la pièce. L'opération préliminaire, qui est la distribution des +rôles, est peut-être la plus importante, car le succès définitif en +dépend. Une fois les rôles distribués, chaque acteur apprend le sien. La +conception et la composition d'un rôle imposent à l'acteur qui en est +chargé un labeur considérable et un grand effort subjectif. Quand tous +les rôles sont sus, on les assemble; alors commence le travail long et +minutieux des répétitions, car on se propose d'arriver à une harmonie +générale et à un ensemble, qui souvent, à défaut d'acteurs de premier +ordre, suffisent à assurer le succès. Tel rôle doit être éteint, tel +autre doit être au contraire plus accentué. En même temps, on étudie +les mouvements scéniques; on détermine les places successives que les +personnages doivent occuper les uns par rapport aux autres ou par +rapport à la décoration; on règle les entrées et les sorties, ce qui +exige parfois des remaniements dans le texte de la pièce. Puis vient la +composition de la figuration, et son instruction orchestrique, s'il y a +lieu. Pendant le temps des répétitions, on confectionne les costumes, +dont les dessins exigent beaucoup de goût et demandent souvent de +longues recherches. Bientôt, aux répétitions partielles succèdent les +répétitions d'ensemble, où tous les accessoires jouent le rôle qui +leur est assigné. La répétition générale a lieu en costume: c'est une +première anticipée. Enfin arrive le jour de la première représentation, +qui délivre tout le personnel du théâtre de l'anxiété finale et libère +auteur, directeur et acteurs d'un labeur où commençaient à s'user les +meilleures volontés. + +Telle est l'esquisse sommaire du sujet complexe dont j'ai entrepris +l'étude. Si celle-ci devait être poussée à fond, elle exigerait +plusieurs volumes, car elle comprendrait: l'architecture théâtrale, la +peinture décorative, la science très compliquée de la perspective, la +mécanique particulière des machines, les applications de l'électricité, +la description des dessous, du cintre et des coulisses, le rôle de +ces différentes parties, la plantation des décors, la composition et +l'examen des magasins d'accessoires, puis les sciences de l'optique et +de l'acoustique, et enfin l'art sans limites précises du comédien, etc. + +De tout ce vaste ensemble, je ne retiendrai que l'ESTHÉTIQUE +THÉATRALE, c'est-à-dire l'étude des principes et des lois générales ou +particulières qui régissent la représentation des oeuvres dramatiques et +concourent à la production du pathétique et du beau. + +Pour la composition de cet ouvrage, la division du sujet et la +répartition des matières, j'avais le choix entre l'ordre historique et +l'ordre esthétique. Le premier exigeait que je suivisse pas à pas le +travail de la mise en scène, à partir du moment où l'auteur dépose +son manuscrit jusqu'au moment où le rideau se lève pour la première +représentation. J'ai préféré le second, qui va du général au particulier +et qui, des principes généraux, déduit les lois particulières. Le +premier aurait été préférable si cet ouvrage avait dû être anecdotique. + +Quant à la méthode de travail qui a présidé à l'élaboration de cette +étude, je crois devoir en dire ici quelques mots. La méthode érudite +consiste à suivre chaque jour le mouvement littéraire, à noter les faits +à mesure qu'ils éveillent l'attention du public et les discussions +critiques auxquelles ils donnent lieu dans les journaux et dans les +revues; à extraire des ouvrages spéciaux les remarques utiles à +l'éclaircissement du sujet; puis à classer les notes innombrables ainsi +accumulées, a les répartir en un certain nombre de chapitres et à relier +le tout au moyen des idées générales qui naissent du groupement des +faits. Cette méthode implique l'indication de tous les emprunts qu'on +a pu faire, et la citation, de tous les auteurs dont on reproduit +intégralement les idées. + +Il suffira au lecteur de feuilleter cet ouvrage sans notes et sans +références pour conclure que je n'ai pas employé cette méthode. Il a +été écrit en effet d'un bout à l'autre sans le secours d'aucune note +et d'aucun livre, par la simple méthode spéculative. Chacune des deux +méthodes que j'oppose l'une à l'autre a ses vertus et ses défauts: ce +n'est pas ici le lieu de les comparer entre elles. Si j'ai cru devoir +indiquer celle que j'ai suivie, c'est uniquement pour expliquer +l'absence absolue de citations et afin qu'on ne l'attribuât pas à un +dédain, qui ne serait nullement justifié, pour les travaux de tous ceux +qui, avant moi, ont étudié en artistes ou en critiques l'art de la mise +en scène. Pour être accessible à un pareil sentiment, il faudrait ne pas +être convaincu comme je le suis que l'esprit de l'homme doit la majeure +et la meilleure partie de ses créations en apparence les plus originales +à une collaboration incessante, quoique souvent insaisissable et +secrète. Pour moi, j'éprouve le plus vif plaisir à avouer ici la double +dette de reconnaissance que j'ai contractée. + +Suivant assidûment les représentations de la Comédie-Française, j'y +puise un enseignement dont le prix augmente chaque jour à mes yeux. +Depuis que mon attention s'est arrêtée sur la mise en scène, j'ai pu +admirer la science et le goût qui président à la composition artistique +des décorations, à la recherche des effets pittoresques ou grandioses, +au choix étudié des costumes, à la juste somptuosité des ameublements, +à l'instruction orchestrique de la figuration et à la merveilleuse +précision des jeux de scène. C'est cet art exquis, joint au labeur +consciencieux et à l'incomparable talent des comédiens, qui fait de la +Comédie-Française la première école dramatique et théâtrale de l'Europe, +c'est-à-dire du monde entier. Or, ce goût irréprochable et cette +science, qui s'appuie sur une longue expérience, sont les deux qualités +maîtresses de son administrateur actuel. Je suis donc heureux de saluer +ici M. Émile Perrin comme un des maîtres de la mise en scène moderne. Si +cet ouvrage a quelque mérite, il lui en est redevable en grande partie, +car c'est devant ses belles conceptions théâtrales que j'ai pu apprécier +la portée artistique de la mise en scène et le rôle important qu'elle +est appelée à jouer dans l'art dramatique moderne. + +Par une rencontre piquante, c'est précisément à un adversaire de +M. Perrin que je me sens le devoir de payer ma seconde dette de +reconnaissance. On se rappelle la discussion récente qui, dans +un tournoi littéraire, a armé l'un contre l'autre M. Sarcey et +l'administrateur de la Comédie-Française, tous deux, au fond, amoureux +du même objet, Tournoi heureusement sans fin, sans vainqueur ni vaincu, +et dont après tout l'art fait son profit, car, à la lumière qui jaillit +du choc de tels esprits, la vérité trouve mieux son chemin qu'au milieu +du silence et de la nuit. + +Mais je ne puis taire que si M. Sarcey rédige depuis plus de quinze ans +le feuilleton dramatique du _Temps_, je le lis assidûment depuis le +même nombre d'années. Or, s'il m'eût été impossible de désigner avec +précision les idées que j'ai pu directement lui emprunter, j'ai la +conscience de beaucoup lui devoir, et d'avoir souvent, en le lisant, +senti ma pensée s'agiter à l'agitation intellectuelle de la sienne. +J'ai donc contracté vis-à-vis de lui une dette, dont je ne saurais +méconnaître la valeur; et il m'est agréable d'avouer hautement +l'influence qu'a pu avoir sur mon oeuvre un des maîtres incontestés de +la critique contemporaine. + +Je n'ai plus à ajouter que quelques mots explicatifs, pour clore +cette préface. Ayant senti la nécessité d'appuyer d'un certain nombre +d'exemples l'exposition de mes idées, j'ai cru cependant devoir +me restreindre à ceux que je pouvais tirer des ouvrages modernes +représentés depuis peu, ou des oeuvres classiques jouées le plus +récemment. Il était nécessaire, en effet, que le public eût encore +présents à la mémoire les faits sur lesquels j'attire son attention. + +J'ai souvent employé l'expression de _metteur en scène_; mais la plupart +du temps c'est pour moi une expression complexe qui ne répond pas à une +personnalité distincte et à une fonction réelle. En parlant du travail +théâtral, des décors, des jeux et des combinaisons scéniques, j'ai +d'ailleurs évité de me servir d'expressions techniques peu familières +aux lecteurs. Par contre, chaque fois que j'ai dû me servir de mots +appartenant à la langue esthétique ou psychologique, je me suis efforcé +d'atteindre à la clarté par l'exactitude et la propriété des termes. + +Enfin, dirai-je pour terminer, j'ai rencontré comme cela était fatal, la +théorie réaliste ou naturaliste. Je ne me suis pas dérobé à l'obligation +de la soumettre à l'analyse critique. Je l'ai fait sans idée préconçue +et sans aucun parti pris d'hostilité. On pourra trouver, je crois, que +le jugement que je porte sur cette école, sans être complaisant, n'est +ni rigoureux ni injuste. Je n'ai eu d'ailleurs à examiner ses théories +qu'au point de vue particulier du théâtre. + + + +L'ART DE LA MISE EN SCÈNE + + + +CHAPITRE PREMIER + +Le succès n'est pas la mesure de la valeur intrinsèque d'une oeuvre +dramatique.--Les variations de l'art correspondent aux variations de +l'esprit. + + +J'examinerai tout d'abord la question de la mise en scène dans ses +termes les plus généraux, ce qui me permettra de formuler des lois +générales d'où il sera ensuite plus facile de déduire les règles +particulières. Je commencerai par rappeler cette vérité universellement +admise et acceptée couramment comme un lieu commun: la valeur +intrinsèque d'une oeuvre dramatique n'a pas toujours pour mesure la +valeur que lui attribuent les contemporains. + +Cette proposition ne peut rencontrer beaucoup de contradicteurs. Il +suffit de rappeler l'engouement peu justifié du public, à toutes les +époques, pour tel poète ou pour telle oeuvre dramatique. Les exemples +que l'on pourrait citer sont innombrables. Si l'on dressait la liste de +tous les auteurs ayant joui d'une grande réputation de leur vivant et +ayant remporté de très vifs succès au théâtre, on pourrait constater +qu'il en est quelques-uns dont les noms ont disparu de la mémoire des +hommes, et que la plupart ne nous sont aujourd'hui connus que par les +titres de pièces qu'on ne lit plus. Comme toute chose ici-bas, les +oeuvres d'art se plient aux caprices passagers de la mode et aux +perversions momentanées du goût. Une élite peu nombreuse porte seule des +jugements certains que ratifie l'avenir, tandis que la foule se complaît +dans le plaisir qu'elle éprouve à sentir caresser ses passions et +favoriser ses penchants. Elle s'admire dans les oeuvres qui flattent +ses goûts, comme le fat devant un miroir qui reflète son air à la mode. +Chaque pas du temps fait des hécatombes d'oeuvres dramatiques; et +la grande réputation d'une oeuvre passée n'a souvent d'égal que +l'étonnement plein de tristesse et de désenchantement que nous cause +sa reprise. Qui ne sait même, à un point de vue plus général encore, +combien nous sommes exposés à gâter nos plus chers souvenirs, quand dans +l'âge mûr nous avons la faiblesse de rouvrir les livres qui nous ont +ravi dans notre jeunesse. En pareil cas, on se console naïvement en +disant que l'oeuvre a vieilli, tandis que c'est tout le contraire qui +est le vrai: l'oeuvre a gardé son âge, et nous seuls nous avons vieilli. + +Or, ce qui se passe dans la vie d'un homme se passe dans la vie d'une +nation et dans celle de l'humanité. Les jugements des hommes sont soumis +à des transformations perpétuelles, car les éléments de leur esprit se +combinent de mille manières selon leur nombre et leur nature. Il est +à croire que ces combinaisons donnent lieu, comme en chimie, à des +composés dont les uns sont très stables et les autres particulièrement +instables. Quand les oeuvres littéraires correspondent aux premiers, ils +vivent dans la même estime aussi longtemps que la combinaison persiste; +quand elles se rapportent aux seconds, elles ne plaisent qu'un jour, et +tout ce que l'on peut espérer pour elles c'est que la même combinaison, +venant à se reproduire fortuitement, leur ramène momentanément la +fortune. Il est, au contraire, quelques oeuvres privilégiées qui +correspondent à des combinaisons indissolubles: elles sont immortelles; +et l'esprit en savourera sans fin la beauté et la vérité éternelle, de +même que le corps humain puisera la vie, jusqu'à la consommation des +temps, dans l'air immuable qui l'enveloppe. + + + +CHAPITRE II + +La valeur d'une pièce ne dépend pas de son effet représentatif.--Ce +n'est pas l'effet représentatif qui a assuré la renommée du théâtre +des Grecs, non plus que des théâtres étrangers et de notre théâtre +classique. + + +Nous ferons un pas de plus dans la connaissance du sujet en émettant +cette seconde proposition: la valeur intrinsèque d'une oeuvre dramatique +ne dépend pas de son effet représentatif. Si nous n'avions en vue que +l'effet représentatif produit sur des contemporains à une époque donnée, +il est clair que cette proposition rentrerait dans la précédente: Mais +il s'agit ici de l'effet représentatif absolu, et à ce titre elle mérite +de nous arrêter. + +Je remarquerai d'abord, au sujet des oeuvres appartenant aux +littératures anciennes ou étrangères, que si la représentation d'une +oeuvre dramatique a servi à la mettre en lumière, ce qui n'est pas +niable, elle n'a pas suffi à lui assurer la renommée durable qui en a +perpétué le souvenir dans la postérité. L'effet représentatif est dans +ce cas sans influence sur le jugement que nous portons de la valeur +d'une oeuvre dramatique. En effet, si nous considérons le théâtre des +Grecs, nous pouvons dire que nous n'avons aucune idée, ou tout au +moins que des idées excessivement confuses, de ce que pouvait être la +représentation des tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, ou +celle des comédies d'Aristophane. C'est uniquement par leur valeur +intrinsèque qu'elles s'imposent à notre admiration, et c'est avec raison +que nous les considérons comme des modèles presque inimitables, sans que +nous ayons besoin de tenir compte d'un effet représentatif que nous ne +pouvons imaginer qu'à grand renfort d'érudition, sans jamais pouvoir +être sûr de l'apprécier à sa juste valeur. + +Il en est à peu près de même du théâtre des Espagnols, aussi bien que de +celui des Anglais et des Allemands. Bien que les sujets en soient pris +dans un monde en tout moins éloigné du nôtre et qui est celui où se +meuvent souvent encore nos personnages de théâtre, ce n'est nullement +dans leur effet représentatif que nous cherchons et que nous trouvons +les justes motifs de leur renommée. Nous n'en sommes que très rarement +les spectateurs, et c'est uniquement comme lecteurs que nous apprenons à +les connaître et que nous les jugeons. C'est bien dans ce cas l'esprit +seul qui en goûte la poésie, sans que nos yeux soient dupes des +séductions de la mise en scène. Le théâtre français lui-même n'échappe +pas au même phénomène. La représentation l'amoindrit presque toujours, +en atténue les proportions psychologiques et en rapetisse sensiblement +les héros. Que serait-ce si nous tenions compte du maigre appareil dont, +jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, on entourait la représentation de notre +théâtre classique! L'effet représentatif des tragédies de Corneille +et de Racine n'a donc que peu d'influence sur l'admiration que nous +éprouvons pour elles. Bien au contraire, la représentation nous apporte +souvent un désenchantement en quelque sorte prévu. Cette remarque ne +tend pas à en proscrire la représentation, qu'en rendent, au contraire, +nécessaire et désirable d'autres raisons que nous exposerons plus loin. + +On a souvent voulu transporter les théâtres étrangers sur la scène +française, notamment les drames de Shakspeare. Toujours l'effet a été +inférieur à celui qu'on en attendait, ce qui pourtant n'a jamais diminué +l'admiration que nous ressentons pour le grand poète anglais. Il serait +d'ailleurs puéril d'en rechercher la cause dans le changement de langue +que nécessite la translation de ses oeuvres sur notre théâtre, car +c'est par la traduction seule qu'un grand nombre de lecteurs français +connaissent Shakspeare et apprennent à l'aimer et à l'apprécier. La +traduction d'une oeuvre ancienne ou étrangère, loin de lui nuire, la +rajeunit souvent en atténuant ou en modifiant des idées ou des images +qui seraient de nature à choquer notre goût actuel; elle tient forcément +compte, rien que par l'emploi de la langue dont elle se sert, de la +différence des temps, des lieux et des transformations de l'esprit. +C'est une nouvelle mise au point, qui dégage ce qu'il y a dans toute +oeuvre d'essentiellement humain et d'éternellement beau. + +D'ailleurs, à un autre point de vue, il suffit d'un moment de réflexion +pour s'apercevoir que l'effet représentatif n'est pas la mesure de la +valeur intrinsèque d'une oeuvre dramatique. Si nous comparons entre eux +le _Guillaume Tell_ et les _Brigands_ de Schiller, l'_Iphigénie_ et +l'_Egmont_ de Goethe, le _Polyeucte_ et _le Cid_ de Corneille, le +_Misanthrope_ et le _Tartufe_ de Molière, il est certain que de toutes +ces pièces les premières ont une valeur intrinsèque au moins aussi +grande, si ce n'est plus grande, que les secondes, tandis que celles-ci +ont un effet représentatif beaucoup plus grand. C'est que la valeur +représentative et la valeur poétique d'une oeuvre dramatique ne se +composent pas des mêmes éléments, et par conséquent n'ont pas de commune +mesure. Si les contemporains se trompent souvent sur la valeur d'une +pièce, c'est que dans leurs jugements ils tiennent compte de l'effet +représentatif qui précisément s'adapte à leur goût actuel. La postérité, +au contraire, fait abstraction de cet effet et souvent n'en a pas même +l'idée; c'est pourquoi son jugement, portant uniquement sur la valeur +poétique de l'oeuvre, est plus durable. Négligeant ce qui est variable +et passager, elle ne fonde son jugement que sur ce qui est invariable et +constant. + +Ce n'est pas, en résumé, dans l'effet représentatif d'une oeuvre +dramatique qu'il faut chercher la raison supérieure de l'appréciation +qu'en a portée la postérité. Ce n'est donc pas en augmentant, par la +mise en scène, l'effet représentatif d'une oeuvre dramatique que l'on +ajoute à sa valeur intrinsèque. + + + +CHAPITRE III + +De l'effet représentatif idéal dans un esprit cultivé.--Imperfections +de la mise en scène réelle.--Sa nécessité pour les esprits peu +cultivés.--La mise en scène idéale est le modèle et le point de départ +de la mise en scène réelle. + + +L'effet représentatif, on le conçoit, n'est pas créé de toutes pièces +par la mise en scène. Toute oeuvre dramatique possède par elle-même +une valeur poétique et une valeur représentative. Seulement, dans +l'imagination du poète, elles sont souvent dans une relation inverse de +ce qu'elles nous paraissent sur un théâtre, où la mise en scène modifie +et parfois renverse la proportion: on peut dire que la mise en scène est +l'épanouissement, rendu visible, d'un germe idéal. C'est ce dont il est +facile de se rendre compte. + +Nous ne sommes à l'aurore ni de l'humanité, ni de l'histoire, ni de la +littérature. Nous sommes, bien qu'à différents degrés, les produits +d'une éducation poursuivie pendant des siècles à travers un grand nombre +de générations. Modifiés par l'hérédité, par une somme sans cesse +croissante de connaissances transmises ou acquises, nous avons passé +par des états de conscience inconnus aux hommes que n'a pas visités la +civilisation. Il est certain qu'un sauvage ne comprendrait rien à la +lecture d'une tragédie de Racine ou d'un drame de Shakspeare, si +même par impossible il pouvait saisir le sens des mots; il ne serait +nullement dans les conditions nécessaires d'instruction et d'éducation +intellectuelles et morales. + +Que se passe-t-il donc en nous quand nous lisons une oeuvre dramatique? +Il est clair qu'elle ne pénètre pas dans un esprit vierge de toute +impression similaire. Nous avons tous vu des théâtres de formes les plus +diverses, les uns ouverts, les autres fermés, souvent chez différents +peuples; nous avons assisté à de nombreuses représentations dramatiques; +nous possédons dans notre imagination une ample collection, un peu +confuse, mais très riche, de costumes de tous les âges; nous connaissons +plus ou moins les moeurs des nations anciennes et modernes ayant joué un +rôle important dans l'histoire; enfin, nous sommes familiers avec les +légendes héroïques, les mythologies, souvent même avec les langues des +pays étrangers. Une foule innombrable d'objets se sont présentés à notre +esprit et se trouvent enregistrés dans notre mémoire, où ils restent +d'ordinaire à l'état latent. Mais aussitôt qu'une lecture en ravive le +souvenir, il se fait dans notre esprit une représentation subjective +de tous les objets dont nous avons conservé les images. Et cette +représentation illustre immédiatement notre lecture et lui sert de mise +en scène idéale: mise en scène toujours discrète, qui paraît, s'efface, +disparaît et reparaît sans s'imposer à notre esprit, sans le distraire; +décor mobile où tout reste à son plan et qui se rapproche ou s'éloigne +au gré de notre imagination. Dans cette mise en scène idéale, tout se +réduit souvent à des signes purement idéographiques; c'est un fond +toujours un peu effacé, semé d'images confuses, qui s'évanouissent dès +qu'on veut les considérer avec fixité, mais sur lequel l'oeuvre poétique +s'enlève en pleine lumière, comme une belle pièce d'orfèvrerie se +détache sur une tapisserie usée par le temps. Ce fond s'harmonise +merveilleusement avec le texte poétique. Des images, diffuses ou +instables, semblent venir du lointain le plus reculé et forment cette +mise en scène idéale que nous projetons objectivement dans l'espace +incertain. C'est sur ce fond propice que se détachent les héros du +drame: ils ont la stature, le regard, le geste, la voix qu'ils doivent +avoir. Dans cette jouissance un peu extatique rien ne vient contrarier +le pathétique des situations, rien ne distrait de la beauté des vers, +de la logique de l'action, de la justesse des pensées, de l'effet +émotionnel des passions; et c'est alors que nous ressentons l'émotion +esthétique, non la plus forte, ni la plus profonde, ni la plus complète, +mais la plus pure de tout alliage, qu'il nous soit donné d'éprouver. + +Combien l'effet représentatif réel est violent par rapport à cet effet +représentatif idéal! La main souvent brutale du décorateur ou du metteur +en scène immobilise tout ce qui précisément avait une grâce mobile et +fugitive; elle fait une sorte de trompe-l'oeil de ce qui n'était qu'un +jeu de notre imagination. Au milieu d'une nature de carton peint, sous +une lumière invraisemblable, s'accumulent alors des imperfections de +toutes sortes, imperfections de décors, de costumes, de mouvements, de +gestes, de diction, qui sont autant d'outrages à la beauté poétique. +Ce sont là, en effet, les conditions désastreuses dans lesquelles une +oeuvre dramatique paraît sur le théâtre. Mais, hâtons-nous de le dire, +il faut s'y résigner. Pour un homme qui a assez de loisir, de goût, de +délicatesse et d'imagination pour s'abandonner sans réserve à ce jeu de +l'esprit qu'on appelle l'art, qui se laisse tout entier attendrir et +subjuguer par les accents pathétiques d'Iphigénie ou par la mélancolique +chanson d'Ophélie, combien y a-t-il d'hommes dont le cerveau n'est +peuplé que des images cruelles de la réalité vivante, qui n'ont ni +l'heur ni le loisir de s'essayer ainsi sur la flûte des dieux, et qui le +soir, las et meurtris d'un labeur avilissant, ont besoin qu'un coup de +baguette magique les transporte dans un monde nouveau, réveille leur +imagination engourdie et les ravisse à eux-mêmes et à la bassesse de +leurs travaux journaliers! Pour ces hommes, le plaisir de l'esprit +n'est jamais pur; il s'y mêle toujours un plaisir des sens. C'est +donc précisément par ses défauts mêmes que la mise en scène agit plus +puissamment sur leur organisme. + +Quoi qu'il en soit, l'effet représentatif idéal sera toujours le modèle +que le metteur en scène devra se proposer de réaliser, en tenant compte +des nécessités psychologiques, intellectuelles et morales que lui impose +la composition particulière de la foule des spectateurs à laquelle il +s'adresse. Nous ajouterons, ce qui résulte des idées déjà exposées et +sur lesquelles nous reviendrons, qu'on doit dans la mise en scène se +rapprocher de la sobriété et de la discrétion de la mise en scène +idéale, dans la proportion où l'oeuvre représentée s'approche de la +perfection. + + + +CHAPITRE IV + +Rapports de la mise en scène avec la valeur d'une oeuvre dramatique. +--Le peu d'appareil des théâtres de province favorisait l'art +dramatique.--L'excès de mise en scène lui est nuisible. + + +Puisqu'il n'y a pas équation entre l'effet représentatif d'une oeuvre +dramatique et sa valeur intrinsèque, nous pouvons en conclure qu'en +augmentant son effet représentatif on n'ajoute rien à sa valeur +intrinsèque, et que les valeurs relatives de deux oeuvres dramatiques ne +sont pas entre elles comme leurs effets représentatifs. Mais, dans la +généralité des cas, le plaisir que l'on cherche à procurer au spectateur +est un plaisir général et total qui se compose de la somme de toutes ses +sensations et de toutes ses émotions, de quelque nature qu'elles soient. +Il suit de là, premièrement, que la mise en scène pourra être souvent +considérée comme un correctif à la faiblesse d'une oeuvre dramatique; +deuxièmement, que la mise en scène peut par son excès être un dérivatif +à l'attention que mériterait la valeur intrinsèque d'une oeuvre +dramatique. C'est à peine si la première proposition mérite que nous +nous y arrêtions. Tout le monde sait qu'un certain nombre des théâtres +de Paris ne vivent que par la mise en scène. Les ouvrages médiocres +qu'ils montent ne réussissent la plupart du temps à captiver le public +que par le pittoresque des décors, la richesse des costumes, l'ampleur +de la figuration, ou même par les exhibitions les plus excentriques. +L'art dramatique ramené ainsi à n'être que de l'art théâtral devient un +art tout à fait inférieur. + +Toutefois, si la première proposition ne demande que quelques mots +d'explication, elle est cependant importante par une des conclusions +qu'on en peut tirer et qui nous offre la résolution d'un problème +intéressant. Jadis, quand il y avait des théâtres en province et des +troupes qui s'y établissaient à demeure pour la saison d'hiver, les +directeurs, n'ayant en général à leur disposition qu'un très maigre +appareil représentatif, avaient à se préoccuper dans une certaine mesure +de la valeur des pièces qu'ils montaient. Ces théâtres étaient ainsi +favorables au progrès de l'art dramatique. Aujourd'hui, un autre système +a prévalu. Une troupe part de Paris, avec armes et bagages, et s'en +va de ville en ville, montant partout l'unique pièce qui compose son +répertoire et pour laquelle elle a pu faire les dépenses d'un appareil +représentatif, très supérieur à celui qu'aurait eu à sa disposition +un directeur de province. Or, à la faveur de cet appareil et grâce +au prestige de quelques acteurs en renom, on parvient à imposer aux +applaudissements de la province des pièces d'une valeur intrinsèque +inférieure. C'est ainsi que les nouvelles moeurs théâtrales et que ces +troupes de voyage sont contraires au progrès de l'art dramatique. Ici, +je n'ai pas d'ailleurs à examiner cette question dans les détails +infinis qu'elle comporterait: je l'ai ramenée à sa plus simple +expression. Je ne puis cependant résister au désir de signaler, comme +la conséquence, la plus grave peut-être, du système actuel, +l'anéantissement du répertoire classique. + +L'examen de la seconde proposition nous conduira à une conclusion +identique. L'abus ou l'excès de la mise en scène détourne le jugement du +spectateur de l'objet qui devrait faire sa préoccupation principale, par +suite abaisse son goût, et en même temps pousse les auteurs, qui peuvent +compter sur l'effet d'un puissant appareil représentatif, à se contenter +d'un succès plus facile à obtenir et à négliger la conception de leur +oeuvre et la conduite de l'action. L'abus ou l'excès de la mise en scène +est donc ainsi contraire aux progrès de l'art dramatique. + + + +CHAPITRE V + +Recherche d'un principe physiologique auquel puissent se rattacher +les lois de la mise eu scène.--Les impressions intellectuelles et les +sensations organiques s'annihilent réciproquement. + + +On a pu m'accorder les propositions émises précédemment et en +reconnaître la justesse. En effet, elles résultent de la constatation +de faits que chacun a pu observer. Mais il me paraît nécessaire de les +rattacher à un point fixe et de chercher, en dehors du théâtre, une +méthode de démonstration. + +Or, en physiologie, ou en psychologie, comme on voudra, on admet, en se +basant sur des séries d'expériences pour ainsi dire quotidiennes, et que +chacun peut contrôler par ses propres observations, que notre attention, +ordinairement diffuse et mobile, peut, en se concentrant sur des +impressions reçues par notre esprit ou sur des sensations éprouvées par +un de nos organes, nous rendre insensibles à tout ce qui ne se rapporte +pas exclusivement soit à ces impressions intellectuelles, soit à +ces sensations organiques. En d'autres termes, sous l'influence de +préoccupations spéciales, un groupe de sensations, d'images ou d'idées, +s'impose à nous à l'exclusion de tous les autres qui restent alors +inaperçus. On pourrait dire, en quelque sorte, que la sensibilité +énergiquement surexcitée d'un de nos organes anesthésie momentanément +nos autres organes. + +Les exemples sont nombreux et bien connus. Une personne absorbée par +une pensée regarde fixement sans les voir les autres personnes qui sont +devant elle; ou bien, captivée par un spectacle, elle n'entendra pas +qu'on lui parle. Un soldat, au milieu de la mêlée, n'a pas immédiatement +conscience d'une blessure qu'il vient de recevoir; il ne s'en aperçoit +que lorsque le sang qui coule attire son attention. Pascal domptait +la douleur par le travail, et Archimède, occupé de la résolution d'un +problème, ne percevait pas le bruit du combat qui se livrait dans les +rues de Syracuse. La vue des images divines, qui hantaient l'esprit des +martyrs, les absorbait souvent à tel point qu'ils ne sentaient ni le fer +ni le feu qui torturaient leurs chairs. Mais, pour prendre un exemple +moins tragique et d'observation plus aisée, tout le monde sait que, +lorsque nous voulons concentrer notre esprit sur une idée, nous fermons +instinctivement les yeux, ou bien que nous fixons nos regards sur +quelque angle banal et obscur de la chambre; que l'enfant, pour +apprendre ses leçons, se bouche les oreilles de ses deux mains, et que +le collégien qui regarde les mouches voler ne profite pas beaucoup des +démonstrations du professeur. C'est à l'infini qu'on pourrait recueillir +des faits semblables. Tantôt, c'est la préoccupation de l'esprit qui +empêche nos regards de percevoir les formes et les couleurs ou nos +oreilles de percevoir les sons, tantôt ce sont des images optiques ou +des sons qui s'opposent à toute autre association d'idées. + +A cette observation d'ordre physiologique on objectera, qu'en réalité +il nous est possible dans le même moment d'écouter, de regarder et de +penser. En effet, c'est là le cours perpétuel de la vie; mais, dans ce +cas, les impressions auditives, optiques et intellectuelles doivent +être assez faibles pour pouvoir être perçues toutes à la fois, car, si +l'équilibre entre ces impressions également faibles vient à se rompre, +la loi physiologique s'impose. Nous pouvons donc dire que, pour +être perçues à la fois, des impressions auditives, optiques et +intellectuelles doivent, premièrement, être très faibles ou avoir un +rapport commun, et, deuxièmement, conserver entre elles la proportion +d'intensité qui leur a permis de se manifester dans le même moment. + + + +CHAPITRE VI + +De la fin que se proposent les beaux-arts.--L'excès de la mise en scène +nuit à l'intégrité du plaisir de l'esprit.--La lecture est la pierre +de touche des oeuvres dramatiques.--La mise en scène est tantôt une +question de goût, tantôt une question d'habileté. + + +Les arts (et pour plus de simplicité, je ne considérerai ici que la +poésie, la peinture et la musique), les arts, dis-je, n'ont d'autre +but que de nous fournir des impressions auditives, optiques et +intellectuelles. Ils se proposent, pour fin unique: la poésie, le +plaisir de l'esprit; la peinture, celui des yeux et la musique celui +de l'oreille. Tant qu'un de ces trois arts borne son ambition à nous +procurer, dans toute son intégrité, le plaisir particulier pour lequel +il a été créé, il se maintient dans la sphère élevée qui lui est propre; +il déchoit dès qu'il empiète sur le domaine des deux autres. Telles sont +la musique descriptive et pittoresque, et la peinture spirituelle ou +philosophique, genres bâtards, auxquels ne se laissent jamais entraîner +les véritables artistes. + +Le cas de la poésie est plus complexe, parce que rien ne parvient à +notre esprit que par l'intermédiaire obligé de nos organes; mais la +poésie elle-même déchoit si, au lieu de considérer le plaisir des yeux +et de l'oreille comme subordonné à celui de l'esprit, elle emploie, pour +captiver l'esprit, le prestige de la peinture ou la séduction de la +musique. + +La poésie dramatique, que sa nature même placerait dans une sphère +inférieure à la poésie épique et à la poésie lyrique, reprend cependant +sa place élevée lorsque, dans la lecture, par exemple, rien ne vient +distraire notre esprit du plaisir idéal qu'elle nous procure, et que +notre imagination seule fait tous les frais de la mise en scène. L'art +dramatique est donc sur une pente toujours dangereuse, sur laquelle il +lui est malheureusement trop facile de se laisser glisser. + +Dans la représentation d'une oeuvre dramatique, tout ce qu'au delà d'une +certaine limite un directeur ajoute, pour le plaisir des yeux ou pour +celui de l'oreille, détruit l'intégrité d'un plaisir qui n'aurait dû +être destiné qu'à l'esprit. Le spectateur, dont les magnificences de la +mise en scène captivent les yeux, n'est plus dans un état de conscience +susceptible de goûter, soit la beauté littéraire de l'oeuvre +représentée, soit la profondeur et la vérité psychologique des passions +qu'elle met en jeu. L'attention est détournée de son objet principal, +et, dans ce cas, le plaisir que nous goûtons, véritable plaisir des +sens, est inférieur à celui que nous aurions dû ressentir. On peut donc +affirmer, sans crainte de se tromper, que l'abus et l'excès de la mise +en scène tendent à la décadence de l'art dramatique. + +A un autre point de vue, il est juste de dire que la nécessité de la +mise en scène s'impose d'autant plus que l'oeuvre est plus faible. Sans +le secours des décors, des costumes, d'une nombreuse figuration, +combien de pièces, privées de ces moyens artificiels de détourner notre +attention, n'oseraient ou ne pourraient affronter le jugement intégral +de notre esprit. Sans doute c'est un mérite, et même un grand mérite, +d'amuser les spectateurs, et nous nous plaisons souvent à nous laisser +duper par de brillantes images; cela nous évite un effort intellectuel, +et quand nous arrivons fatigués au théâtre, nous sommes reconnaissants +envers un auteur de son habileté à nous procurer une délectation facile +et à ménager la paresse de notre esprit. Mais combien souvent le +lendemain nous nous vengeons cruellement de cette duperie, dont +cependant nous nous sommes faits les complices; car, tout en avouant +le plaisir que nous avons goûté, nous condamnons la pièce en déclarant +qu'elle ne supporte pas la lecture. Aucun jugement critique ne dépasse +celui-là, en rigueur et en vérité tout à la fois, car il est porté par +l'esprit, dégagé des séductions de la mise en scène et soustrait aux +complaisances faciles de nos organes. + +La lecture infirme ou confirme donc le jugement porté par le spectateur +après la représentation. La plupart des pièces dont le comique touche à +l'extravagance nous paraissent en effet, dès qu'elles sont imprimées, +d'une telle platitude que nous avons peine à comprendre le plaisir que +nous avons pu y prendre. Au contraire, la lecture des comédies de M. +Labiche, même des plus folles, ajoute encore à leur valeur en mettant en +relief la finesse et la justesse d'observation de l'auteur. La lecture +est donc la véritable pierre de touche des oeuvres dramatiques. + +Ainsi, nous revenons, par un autre chemin et en nous appuyant de +l'expérience physiologique et psychologique, aux propositions que nous +avons émises précédemment. L'art dramatique ne peut se soustraire aux +lois qui dominent notre être tout entier. Quand nous sommes sollicités à +la fois par un plaisir de l'esprit et par un plaisir des sens, nous ne +pouvons nous dédoubler et jouir intégralement et également de l'un et +de l'autre; nous nous abandonnons, à celui qui s'impose avec le plus +de force, de même que de deux douleurs, la plus forte éteint la plus +faible. Il y a donc dans l'art théâtral une juste balance à tenir, un +état d'équilibre à observer. Pour monter telle pièce, c'est faire acte +de goût que de tempérer l'éclat de la mise en scène; pour monter telle +autre pièce, c'est faire acte d'habileté que de détourner l'attention du +spectateur en agitant un lambeau de pourpre à ses yeux. + + + +CHAPITRE VII + +Compétence littéraire nécessaire à un directeur de +théâtre.--Établissement théorique des frais généraux de mise eu +scène.--L'art dramatique exigerait des vues à longue portée. + + +Nous avons jusqu'à présent insisté sur ce fait que l'effet +représentatif, obtenu par la mise en scène, devait être inversement +proportionnel à la valeur intrinsèque de l'oeuvre dramatique. En un +mot, il faut contre-balancer, par l'emploi des arts accessoires, ce que +l'effet direct de la poésie sur l'esprit du spectateur serait impuissant +à obtenir. Ainsi il arrive assez souvent que dans une pièce ayant une +valeur intrinsèque incontestable, mais dont les différents actes ont +une puissance dramatique inégale, on est obligé de masquer la langueur +momentanée de l'action par un habile déploiement de mise en scène. Ce +qui domine donc tout d'abord la mise en scène d'une oeuvre dramatique, +c'est le jugement littéraire qu'en porte le directeur chargé des soins +et de la responsabilité de la représentation. Un directeur incapable +de formuler un jugement sur une pièce n'est qu'un entrepreneur de +spectacles. En dehors de ce cas, il est clair que l'intérêt même de +l'exploitation est lié à la sûreté de jugement du directeur; car, s'il +parvient à tirer quelque profit d'une oeuvre faible au moyen de quelques +dépenses de mise en scène, d'un autre côté, ce serait une dépense perdue +et par là inintelligente que de se résoudre aux mêmes frais pour une +pièce qui ne l'exigerait pas. + +Chaque fois qu'on met un train de chemin de fer en marche, le nombre des +wagons que la machine doit tirer est calculé sur le nombre présumé des +voyageurs; et le poids du train détermine la force que doit produire +la machine et par suite la dépense qu'occasionnera la traction. Que +dirait-on du chef d'exploitation qui ferait une grande dépense de +combustible pour mettre en marche un train toujours composé d'un même +nombre de wagons, quel que soit le nombre des voyageurs? Que dirait-on +d'un mécanicien qui ne saurait pas profiter de la déclivité du sol et de +la vitesse déterminée par le seul poids du train pour diminuer la force +de traction et par suite la dépense de combustible? On pourrait ainsi +rassembler un grand nombre d'exemples ayant tous un rapport plus ou +moins prochain avec les devoirs et les préoccupations d'un directeur de +théâtre. Tous conduiraient à la même conclusion: à savoir que les frais +de mise en scène doivent être en raison inverse de la valeur propre de +l'oeuvre représentée. L'idéal pour un directeur, serait de n'avoir à +monter que des pièces qu'on pût représenter dans un décor banal. + +Ainsi donc, la direction d'un théâtre exige deux conditions de celui +qui assume la responsabilité d'une pareille entreprise. La première est +qu'il soit en état de porter un jugement sur la valeur intrinsèque des +oeuvres dramatiques; la seconde, qu'il ait la sagesse de faire dépendre +les frais de mise en scène du jugement qu'il a porté. Je ne sais si +beaucoup de directeurs remplissent ces deux conditions. En tout cas, ce +qu'on voit fréquemment, ce sont des pièces, que la critique qualifie +d'ineptes, rapporter de grosses sommes d'argent à la faveur d'une +éblouissante mise en scène. On peut donc croire que les directeurs +remplissent la seconde condition, au moins chaque fois qu'il ne s'agit +que d'exagérer la mise en scène. La première condition paraît beaucoup +plus rare; elle exige non seulement une compétence spéciale, mais encore +un labeur quotidien et persévérant, sans lequel la direction d'un +théâtre n'est pas très différente d'une simple partie de baccarat. Les +directeurs se plaignent de ne pas rencontrer de chefs-d'oeuvre; mais +ont-ils la conscience de faire tout ce qu'il faut pour trouver, non des +chefs-d'oeuvre qui sont toujours choses rares, mais seulement des pièces +véritablement estimables? Malheureusement, la direction d'un théâtre +n'est trop souvent qu'une entreprise financière dont les gains doivent +être immédiats, ce qui ne se concilie pas avec des vues à longue portée. +Un directeur avisé et prévoyant serait celui qui monterait une pièce, +même médiocre, s'il devinait dans son auteur un sens dramatique capable +de produire un chef-d'oeuvre dans dix ans. Faute de cette prévision +d'avenir, que leur interdit la nécessité d'un gain immédiat, les +directeurs forcent les auteurs à rester de jeunes auteurs jusqu'à +soixante ans. C'est ainsi que les directeurs, qui se plaignent, +contribuent plus que tout autre à la décadence de l'art dramatique et à +la ruine de ceux qui leur succéderont. + + + +CHAPITRE VIII + +La mise en scène est conditionnée par le nombre probable +de spectateurs.--Grossissement par les acteurs des effets +représentatifs.--Les actrices moins portées à exagérer les effets.--_Le +Monde où l'on s'ennuie._--Nécessité actuelle de plaire à la +foule.--Abaissement de l'idéal.--Compensation.--Utilité et devoir des +théâtres subventionnés. + + +Les deux conditions que nous venons d'énumérer ne sont pas les seules +que doit remplir un directeur de théâtre. Une troisième condition +indispensable est la connaissance des milieux: la même oeuvre qui +réussit rue Richelieu ne réussira pas boulevard du Temple. Cette +question du milieu est connexe à celle du nombre. Étant donnée une +oeuvre dramatique d'une certaine valeur intrinsèque, si une mise en +scène judicieuse et modérée lui fait produire un effet représentatif +suffisant pour trente mille personnes, ce même effet représentatif sera +insuffisant pour deux cent mille. La prévision du nombre possible de +spectateurs entre donc dans les calculs préalables d'un directeur. + +Une fois la pièce lancée, l'ensemble de la mise en scène n'est plus +modifiable, mais il arrive presque toujours que, lorsqu'une pièce reste +longtemps sur l'affiche, les acteurs cèdent à la tentation d'exagérer +l'effet représentatif de leurs rôles; et ils y sont encouragés par +les applaudissements du public, qui devient moins délicat, à mesure +qu'augmente le nombre des représentations. Mais tous les rôles +ne possédant pas un effet représentatif susceptible d'un égal +grossissement, et les acteurs cédant inégalement à la tentation des +applaudissements, il en résulte ce fait remarquable que la pièce, à +mesure que s'accroît le nombre des représentations, perd sa physionomie +première en même temps que l'équilibre primitif résultant de l'accord +entre sa valeur intrinsèque et son effet représentatif. C'est, en un +mot, l'oeuvre représentée qui perd à cette transformation insensible; et +si la direction du théâtre y gagne quelque profit actuel, c'est, il faut +l'avouer, au détriment de la direction future et de l'art dramatique +lui-même. + +En général, les hommes se laissent aller beaucoup plus facilement que +les femmes à grossir l'effet représentatif de leur rôle; cela tient sans +doute à ce que les femmes possèdent à un plus haut degré la faculté +d'imitation et d'assimilation, tandis que les hommes sont poussés par +une puissance d'agir, difficile à contenir, à forcer leurs premiers +effets et à en essayer de nouveaux. Je citerai comme un exemple +remarquable _le Monde où l'on s'ennuie_, qui a tenu l'affiche pendant +deux cent cinquante représentations. Les hommes se sont visiblement +fatigués; les premiers acteurs ont été remplacés par d'autres, qui se +sont eux-mêmes lassés, ce dont je suis bien loin de leur faire un crime; +mais les actrices qui avaient créé les rôles les ont conservés sans +interruption jusqu'à la fin, et non seulement elles ont résisté à la +tentation de grossir des effets faciles à exagérer, mais encore elles +ont eu le mérite peu commun de nous conserver jusque dans les dernières +représentations la perfection de jeu et de diction qu'elles avaient +atteinte dès les premières. + +Un directeur attentif s'aperçoit sans doute de la tendance qu'ont les +acteurs d'une pièce à grossir l'effet représentatif de leur rôle; mais, +outre qu'il est assez difficile d'enrayer un mouvement qui ne s'accélère +qu'insensiblement, il faut reconnaître que la résolution à prendre dans +ces cas-là, de la part du directeur, est souvent aussi délicate que +difficile et complexe. D'un côté, c'est manquer à ce que l'on doit +au génie d'un poète que de laisser altérer si peu que ce soit +la physionomie de son oeuvre; d'un autre, sacrifier à l'effet +représentatif, c'est augmenter l'attrait et la séduction que peut +exercer une pièce et attirer à la connaissance et à l'estime des belles +oeuvres un public de plus en plus nombreux. + +Il semble qu'il y ait là une sorte de compensation, bien difficile à ne +pas accepter dans l'état actuel de la société française. La Révolution a +brisé les barrières qui séparaient les classes les unes des autres. La +France est aujourd'hui une démocratie. Les plus humbles veulent jouir +des mêmes plaisirs que les plus fortunés; aussi, depuis la fin du +siècle dernier, on peut dire que le public qui suit les représentations +dramatiques a presque centuplé. Il faut non seulement un plus grand +nombre de théâtres pour satisfaire à tous ses goûts; mais encore +une pièce qui, jadis, eût été arrêtée de la vingt-cinquième à la +cinquantième représentation atteint facilement aujourd'hui la +centième, la deux-centième même et souvent après un nombre pareil de +représentations n'a épuisé que momentanément son succès. + +La nécessité de plaire à la foule s'impose donc, mais impose du même +coup à l'art un sacrifice pénible; car l'idéal s'abaisse sensiblement +à mesure qu'augmente en nombre le public dont on sollicite les +applaudissements. Il n'y a relativement qu'un petit nombre d'esprits +délicats et cultivés qui soient capables de sentir la beauté sévère +d'une oeuvre d'art. En revanche, en attirant la foule, fût-ce au prix +de quelques concessions, en la sollicitant, par l'attrait d'un plaisir +facile, à goûter à son tour le charme des belles oeuvres, on rehausse +et on purifie si peu que ce soit son idéal. Si donc la cime de l'art +s'abaisse, la culture générale de l'esprit s'étend, s'élève même, et là +encore il y a compensation. Or, dans une société démocratique, c'est une +compensation qu'il n'est pas permis de négliger et qu'on serait même +coupable de ne pas rechercher. Mais, si nous pouvons nous consoler de +l'abaissement fatal de l'art par la compensation que nous trouvons +dans la culture du plus grand nombre, c'est à la condition que nous ne +perdions pas de vue le sommet auquel il s'est élevé et vers lequel il +doit tendre à remonter, par un autre chemin peut-être, afin que nous +ayons toujours conscience de l'effort qu'il nous faudrait faire pour +l'atteindre. + +C'est pourquoi, s'il est pardonnable à la plupart des directeurs de +sacrifier à la moindre culture du plus grand nombre, il est du devoir de +quelques directeurs privilégiés de maintenir, autant que possible, l'art +dans toute son intégrité et de résister au désir de trop flatter +les instincts moins délicats d'un public plus nombreux. Or, s'ils +remplissent ce devoir, c'est à la condition de se résigner à une +perte de gain possible, sacrifice qui trouve sa compensation dans les +subventions de l'État. Un directeur privilégié et garanti par l'État +contre des pertes trop sensibles a pour devoir de ne pas sacrifier l'art +à un désir de gain immodéré. Il doit s'appliquer à mettre en lumière la +valeur intrinsèque des ouvrages qu'il met en scène; à amener à son point +de perfection leur effet représentatif, sans permettre qu'il puisse +détourner l'esprit des spectateurs de ce qui doit être l'objet principal +de son attention. Il doit, en outre, interdire aux comédiens de troubler +l'harmonie générale de l'oeuvre en grossissant trop sensiblement l'effet +représentatif de leur rôle. Il doit, en un mot, s'efforcer de mériter +les applaudissements du public, mais se montrer sévère sur les moyens de +les lui arracher. C'est son honneur et sa gloire de monter parfois des +oeuvres qui ne soient susceptibles de plaire qu'à un public restreint, +mais délicat et lettré. Car cette élite plus éclairée, que toute nation +possède en elle-même, est destinée à voir peu à peu grossir ses rangs +par l'adjonction de ceux qu'élèvent jusqu'à elle l'instruction et +l'éducation de jour en jour plus répandues. Travailler pour cette élite, +c'est donc travailler pour tous, c'est conspirer contre l'ignorance et +le mauvais goût, en éveillant les meilleurs instincts de la foule, en la +conviant à la jouissance d'un idéal supérieur. + +Malheureusement, le devoir qui incombe à un théâtre subventionné est +rarement bien compris de la foule. Un grand nombre de spectateurs +s'imaginent qu'une subvention impose au théâtre qui la reçoit la +préoccupation constante d'une mise en scène luxueuse. Or, c'est +précisément tout le contraire, comme nous l'avons fait voir dans +ce chapitre. Ce qui rend donc difficile la position d'un directeur +subventionné, c'est la nécessité de réagir contre ce préjugé de la +foule, sans être assuré que ses intentions seront bien comprises, +et qu'on ne blâmera pas tout ce qui, dans sa conduite, mériterait +précisément l'éloge. + + + +CHAPITRE IX + +La mise en scène ne doit par pécher par défaut.--De la contention +d'esprit du spectateur.--La mise en scène ne doit pas proposer à +l'esprit de coordinations contradictoires. + + +Nous avons insisté sur l'accord qui devait régner entre l'effet +représentatif d'une oeuvre dramatique et sa valeur intrinsèque, et nous +avons surtout montré que tout ce qui s'ajoutait inutilement à cet +effet représentatif était nuisible à l'oeuvre elle-même, en distrayant +l'esprit de ce qui devait être sa principale et quelquefois son unique +préoccupation. Mais il est évident que, pour réaliser cet accord, s'il +convient de ne rien ajouter à la juste mise en scène, il ne faut pas non +plus en rien retrancher. De même que la mise en scène peut pécher par +excès, elle peut aussi pécher par défaut. L'esprit est toujours frappé +fortement par un contraste. Le décor, les costumes, les jeux de scène, +la figuration, doivent donc convenir au texte poétique; c'est ce que +jadis on aurait exprimé en disant que la mise en scène doit être +décente. Elle ne le serait pas si, par exemple, on jouait _le +Misanthrope_ dans le même décor que les _Femmes savantes_; elle ne l'est +pas quand l'aspect de la figuration répugne à l'idée avantageuse qu'en +fait naître le texte de la pièce. + +Pour suivre avec profit une oeuvre dramatique, forte et bien liée dans +toutes ses parties, il faut une grande contention d'esprit, dont en +général on n'apprécie pas assez la puissance. On en aura une idée +approximative quand on se sera rendu compte que l'esprit est occupé à la +coordination d'un nombre considérable d'impressions auditives, visuelles +et intellectuelles, dont les éléments changent constamment, se +compliquent, se croisent, s'ajoutent ou se retranchent dans un mouvement +incessant. Il faudrait une longue analyse pour décomposer ce travail, +dont on aura une mesure bien affaiblie si nous disons que l'esprit +coordonne d'abord, non seulement son état de conscience présent, mais +encore ses états de conscience antérieurs, avec les lieux, les costumes +et le langage des personnages; ensuite qu'il coordonne entre eux les +mouvements, les attitudes, les gestes, la physionomie, les regards, les +mots, les phrases, la hauteur des sons, leurs relations, leur intensité, +le rythme, et enfin les idées, qui se dérobent sous une foule d'images, +faibles ou vives, souvent lointaines, et qu'il calcule encore leurs +rapports avec toute la succession des faits écoulés et des faits +possibles, etc. + +Il faut à l'esprit, pour suffire à cette coordination presque +incommensurable, un influx constant de force nerveuse dont rien ne +doit venir troubler ou détourner le cours. On doit donc se garder de +soumettre à l'esprit des coordinations contradictoires. C'est bien assez +qu'il ait à résoudre les contradictions qui résultent du jeu ou de +la diction imparfaite des acteurs, ou de tant d'autres causes +qui proviennent souvent, du poète lui-même. Il faut éviter les +contradictions qui pourraient naître de la mise en scène, telles que +les détails du décor qui ne répondraient à aucune des circonstances +du poème; les costumes qui ne conviendraient pas à la condition des +personnages ou à leur situation actuelle, le désaccord entre la +figuration et les exigences du drame. Il suffit souvent d'une négligence +de détail, telle par exemple que le mouvement intempestif d'un figurant +au milieu d'une scène pathétique, pour détourner le cours de l'influx +nerveux, que l'esprit emploie immédiatement à des coordinations tout à +fait étrangères à l'oeuvre représentée sous nos yeux, ou pour que cette +force nerveuse se dissipe brusquement en se jetant sur les muscles du +rire. Les contrastes qui ne résultent ni de l'action ni des péripéties +du drame sont au nombre des causes les plus puissantes qui détournent +fatalement l'attention du spectateur. + +Nous nous en tiendrons à ces considérations générales, en évitant +d'entrer dans les détails d'une analyse qui nous entraînerait trop loin, +sans beaucoup de profit. Ce que nous avons dit suffit pour démontrer que +la mise en scène ne doit jamais contredire le texte poétique ou l'idée +qu'on peut se faire des lieux, de l'époque, des costumes, de l'attitude +et du langage des personnages. + + + +CHAPITRE X + +De la perspective théâtrale.--Contradiction du personnage humain avec la +perspective des décors.--Précautions à prendre par le décorateur et par +le metteur en scène. + + +Il peut être utile de comparer l'art de la peinture à l'art de la +décoration théâtrale, en se tenant à un point de vue général et en +laissant de côté toute explication mathématique. La perspective d'un +tableau se rapporte à un unique plan vertical. Il n'en est pas de +même sur un théâtre, où les acteurs se meuvent sur un plan supposé +horizontal, terminé par un plan vertical qui forme le décor du fond. En +réalité, le plan sur lequel marchent les acteurs est incliné et forme +approximativement un angle de trois degrés avec le plan horizontal. Le +but de cette inclinaison est de faire fuir la perspective plus vite que +dans la nature et de faire paraître ainsi la scène plus profonde qu'elle +ne l'est véritablement. On rapproche ainsi les acteurs de l'avant-scène +et on évite que la voix aille se perdre dans le cintre et dans les +dessous, ce qui arriverait inévitablement si on jouait sur des scènes +profondes. La perspective d'un décor doit être considérée comme +rationnelle, par rapport du moins à une rangée de spectateurs. Quand +l'acteur est sur l'avant-scène il est à son plan; mais à mesure qu'il +s'avance vers le fond de la scène, il monte, et, par conséquent, loin +de diminuer dans la proportion exigée par la perspective du décor, il +semble au contraire grandir et n'est plus en rapport avec les objets +dont les dimensions sont calculées d'après le plan qu'ils occupent dans +la perspective fuyante de la scène. + +C'est un contraste qu'on ne peut entièrement éviter, mais qu'il ne faut +pas rechercher de parti pris. Aussi la mise en scène, qui se rapproche +un peu par là de l'art du bas-relief, doit autant que possible maintenir +les acteurs sur les premiers plans et ne pas laisser les jeux de scène, +surtout ceux auxquels participent les personnages principaux, se +prolonger inutilement le long et près de la toile du fond. En résumé, +il y a contradiction entre la perspective trompeuse du décor et la +perspective véritable à laquelle se soumet naturellement l'acteur. +Celui-ci, en parcourant la scène dans le sens de la profondeur, détruit +donc toujours plus ou moins l'illusion habilement produite par le décor. +Dans un tableau, cette contradiction serait absolument choquante et +constituerait une faute grossière. Au théâtre, des considérations de +premier ordre font passer par-dessus cette anomalie. Le spectateur +l'accepte, et quand le personnage en scène captive son attention, +il aperçoit vaguement l'incohérence mathématique qu'il y a entre la +décoration et les personnages, mais il concentre ses regards sur ceux-ci +et n'accorde qu'une importance secondaire au milieu fictif qui les +entoure. Toutefois, on conçoit que, dans la mesure du possible, il soit +nécessaire d'atténuer la disproportion qui existe entre les acteurs et +les objets figurés. + +Il ressort de là que le décorateur doit éviter dans les derniers plans +la représentation d'objets à dimensions déterminées, attirant, d'une +manière trop spéciale l'oeil du spectateur; car il peut arriver un +moment où cet objet se trouve en réalité sur le même plan qu'un des +acteurs, bien qu'il soit censé appartenir à un plan beaucoup plus +éloigné, effet de contraste qui soumettrait à l'esprit une coordination +contradictoire. C'est là d'ailleurs, empressons-nous de l'ajouter, un de +ces détails techniques qui ne sont de la compétence ni de la direction, +ni du metteur en scène; ils rentrent dans l'art spécial du décorateur, +exercé en général par des perspecteurs très habiles, qui usent de +différents procédés pour masquer les contacts entre les personnages et +les décors trop lointains. + +Toutefois, comme cet art présente des difficultés quelquefois +insurmontables, il est nécessaire que le metteur en scène aide +le décorateur à éviter à l'oeil du spectateur la nécessité d'une +coordination impossible. Dans les cas où cette conjonction de +perspectives se produit, on remarquera combien l'acteur, tout en se +trouvant démesurément grandi, perd en importance dramatique. L'illusion +qui nous faisait voir en lui un personnage du drame, faisant corps avec +le milieu figuré, créé par le poète et le décorateur, s'évanouit en un +instant, et nous n'avons plus devant les yeux qu'une marionnette trop +grande, se promenant dans un théâtre d'enfant. + +Tous les spectateurs ont souvent remarqué combien est maigre l'effet +représentatif d'objets qui, appartenant censément à l'un des plans +représentés en peinture sur la toile de fond, semblent s'en détacher et +viennent jouer un rôle sur le plan horizontal de la scène. Je citerai +surtout les navires dont les proportions sont toujours ridicules par +rapport aux personnages qui s'approchent d'eux. Ce sont là de ces +contradictions scéniques qu'on doit considérer comme absolument +mauvaises: c'est de l'art incohérent. De même sont les chevaux qui +entrent sur la scène en longeant la toile de fond; ils font l'effet +grotesque d'animaux démesurés. D'ailleurs, pour d'autres raisons qui +tiennent à l'essence même de l'art dramatique, l'exhibition d'animaux +quelconques sur la scène est absolument antiartistique. + +Les conditions scientifiques de la mise en scène et de la décoration +n'admettent donc pas toutes les possibilités réelles; comme tous les +arts, c'est un art qui a ses limites. Souvent un théâtre se met en +grands frais pour retomber dans un art absolument enfantin, où se +coudoient le réel et l'imaginaire. En se plaçant à un point de vue +littéraire, on peut dire que, dès que le poète, par ses inventions +déréglées, impose une mise en scène inconciliable avec les lois pourtant +complaisantes de la perspective théâtrale, il fait oeuvre de poète +épique, pour lequel la distance n'existe pas, et non de poète +dramatique, qui doit se renfermer dans le lieu immédiat de l'action. + + + +CHAPITRE XI + +La décoration doit avoir une valeur générale et non particulière à un +moment déterminé.--Modération dans l'emploi des moyens accessoires. + + +La comparaison entre la peinture et la décoration théâtrale peut encore +nous suggérer quelques réflexions importantes. Un tableau ne représente +jamais qu'un moment d'une action, tandis que la mise en scène doit +s'adapter à des moments successifs. Mais, pour un même moment, le +peintre et le décorateur ne peuvent de la même manière associer la +nature à des actes humains. Le premier peut saisir la nature dans un +mouvement qui ne s'achève pas, tandis que le décorateur sera obligé +d'achever le mouvement, ce qui est incompatible avec l'immobilité +décorative. Ainsi le Titien, dans un de ses plus beaux tableaux, +aujourd'hui détruit par un incendie, a représenté un arbre tordu par le +vent et aux pieds duquel un dominicain succombe sous le poignard d'un +assassin. Le peintre a ainsi associé une tourmente de la nature à un +acte criminel. La représentation n'en serait pas possible au théâtre par +les mêmes moyens; car la nature y est immobile et le vent n'y courbe pas +les arbres. C'est par le sifflement du vent et le bruit du tonnerre que +le metteur en scène arriverait à produire un effet analogue. L'effet +obtenu, qu'augmenterait encore l'assombrissement du jour et le mouvement +des nuages sur le disque lunaire, obtenu par l'électricité, dépasserait +peut-être en intensité d'impression l'effet obtenu par le peintre; mais, +qu'on le remarque, il serait produit par un appareil étranger à la +scène. Les arbres de la décoration, quelque fort que soit le sifflement +du vent, ne resteront pas moins immobiles, et que ce soit avant, pendant +ou après la tempête, ils seront toujours identiques, à eux-mêmes. + +Aussi, comme la décoration ne peut varier ses effets selon les moments +successifs d'une action, elle doit être, soit dans le mouvement, soit +dans le ton des choses inanimées, en relation générale avec l'action +et non en relation spéciale avec un des moments particuliers de cette +action. Un décorateur qui voudrait associer sa toile avec un instant +unique exercerait une impression préventive et détruirait par avance +l'effet qu'il aurait voulu obtenir; et si l'effet persistait après +l'achèvement de l'acte associé, il redeviendrait contradictoire comme +il l'était antérieurement au moment choisi. C'est donc une impression +générale que doit s'attacher à produire le décorateur; et cette loi +n'est pas sans créer des obligations semblables au metteur en scène. + +Celui-ci sans doute peut à son gré déchaîner le vent et le tonnerre; il +a sous la main, dans son magasin d'accessoires, l'outre d'Éole et le +foudre de Jupiter; mais, pour peu qu'il ait conscience des conditions +particulières de son art, il se gardera bien d'abuser de pareils effets. +Outre qu'il serait absurde de couvrir la voix de l'acteur, il sait qu'il +ne produira d'illusion que pendant un temps relativement court, à la +condition qu'il ne fera que déterminer chez le spectateur une sensation +rapide, destinée à s'associer à l'action, et qu'il ne détournera pas +l'attention de celui-ci sur ses imitations approximatives des phénomènes +de la nature. Quand bien même d'ailleurs celles-ci seraient parfaites, +leur persistance forcerait l'esprit du spectateur à une coordination +tout à fait contradictoire, l'immobilité de l'air et de la nature peinte +s'associant fort mal au grondement perpétuel de la foudre et au +bruit ininterrompu du vent. Il est toujours maladroit de rappeler +au spectateur, quand le pathétique du drame le lui fait oublier, la +contradiction et l'impuissance de la mise en scène. Tout est faux dans +la nature peinte qui enveloppe les acteurs; il est donc inutile de faire +ressortir ce défaut inhérent aux représentations théâtrales, tandis que +tout est vrai, absolument vrai, ou doit le paraître, dans les passions +qui animent les personnages du drame. + +La mise en scène doit donc respecter la vérité dramatique, la laisser se +produire dans toute son intégrité et ne pas maladroitement détruire le +courant sympathique qui va de l'âme du spectateur à ceux des personnages +du drame. L'art du metteur en scène demande beaucoup plus de précaution +que d'audace. Il doit mettre tous ses soins à ne diriger sur les yeux +attentifs des spectateurs que des faisceaux d'impressions visuelles +nécessaires, et surtout à éteindre ou à atténuer les rayons trop +brillants. Par cette harmonie, dans laquelle il maintient tout +l'appareil objectif de la scène, il se rapproche du peintre qui +n'obtient un effet réellement puissant qu'en sachant se décider à une +foule de sacrifices nécessaires. + + + +CHAPITRE XII + +La mise en scène est conditionnée par la logique de l'esprit.--De la +décoration peinte et du matériel figuratif.--Leurs relations avec le +drame.--Leur action différente sur l'esprit du spectateur. + + +En peinture, l'art de la composition est en grande partie fondé sur +l'association des idées et sur la logique de l'esprit. Socrate, assis +sur un lit, s'entretient avec ses disciples; tout en parlant, il tend la +main vers une coupe que lui présente le serviteur des Onze: ce tableau +représente la mort de Socrate. L'esprit du spectateur achève le +mouvement commencé de Socrate; et le sujet ainsi présenté est beaucoup +plus dramatique parce que la mort, au lieu d'être un fait accompli, est +instante, et que l'attente tragique agit éternellement sur l'âme du +spectateur. Il en est de même de la mort de Jane Grey. L'esprit achève +le mouvement de la victime, qui, les yeux bandés tend la main vers le +billot, tandis que le bourreau se tient à côté, appuyé sur sa hache. Le +spectateur souffre de l'angoisse des derniers instants, plus terribles +que la mort elle-même. La composition de ces tableaux est donc fondée +sur la fatalité de l'événement; et tous deux, par suite de la logique +rigoureuse de l'esprit, représentent la mort de Socrate et celle de Jane +Grey aussi sûrement que si les cadavres des deux victimes étaient étalés +à nos yeux. + +Cette loi, qui ouvre un champ fécond à l'imagination du peintre, domine +l'art de la mise en scène. Sous aucun prétexte il n'est permis de +s'y soustraire. En peinture, quand-il ne s'agit pas d'un événement +historique, et que la nécessité d'une fin ne s'impose pas, le peintre +choisit souvent les attitudes et les gestes de ses personnages pour +le charme et le pittoresque de leur mouvement, et non pour déterminer +l'esprit à envisager un événement subséquent, dont la possibilité n'est +pas en cause. La peinture se renferme alors dans une pure actualité; +et l'oeil est ici le seul juge compétent, car c'est à lui procurer un +plaisir spécial et sans mélange que le génie du peintre conspire. + +Dans la mise en scène, il n'en est pas de même: là, rien n'est suspendu, +tout se précipite irrévocablement à sa fin; les moments se succèdent +nécessairement, et l'esprit, par le double moyen de la déduction et de +l'induction, devance l'action même dans la voie où elle s'avance vers un +dénouement fatal. Tandis que l'oeil du spectateur enveloppe la scène, +interroge tous les objets témoins de l'action qui va se dérouler, scrute +jusqu'au moindre détail de la décoration, suit les personnages dans +leurs mouvements, dans leurs attitudes, dans leurs gestes, son oreille +est suspendue aux lèvres des acteurs, analyse toutes les impressions +sonores qu'elle reçoit; et ces deux organes fournissent incessamment à +l'esprit les éléments qu'il va successivement coordonner avec les faits +ainsi qu'avec les caractères et les passions des personnages. L'auteur +et le metteur en scène ne doivent jamais oublier que, depuis le moment +où le rideau se lève, jusqu'à celui où il retombe, ils vont se trouver +aux prises avec la logique inexorable de l'esprit. + +Cette nécessité inéluctable de ne pas blesser la raison du spectateur, +de ne pas l'induire à de faux jugements, de ne pas l'égarer sur de +fausses pistes, a fait imaginer de classer tout ce qui, en dehors des +acteurs, se rapporte à la mise en scène du drame en deux catégories +distinctes, la première feinte et immobile, la seconde réelle et mobile. +Tout ce qui doit faire partie de la première catégorie est peint et fait +corps avec les panneaux décoratifs et avec la toile du fond; tout ce qui +doit être compris dans la seconde, prend place en réalité sur la scène +et compose le matériel figuratif. Les objets de mise en scène de la +première catégorie n'ont qu'un rapport général avec l'action, tandis que +ceux de la seconde ont avec elle un rapport particulier, plus ou moins +étroit. C'est cette différence qui tout d'abord frappe l'esprit du +spectateur dès que la toile se lève et avant même que l'action commence. +Tout ce que son oeil juge peint et sans réalité n'a qu'une influence +générale et faible sur son esprit; il ne lui accorde, avec raison, +qu'une attention de surface. Il n'y a là rien de plus que la +constatation du milieu où va se dérouler la suite des événements. +Tous les objets qui font corps avec la décoration ne sont que des +caractéristiques de ce milieu, et le spectateur n'est pas entraîné à +chercher une relation, qu'il sait devoir être impossible, entre ces +objets sans réalité et un moment quelconque de l'action. Si, par +exemple, une porte est peinte sur un des panneaux, le spectateur sait +bien que personne ne la poussera. + +Mais, au contraire, tout ce que son oeil juge réel et voit détaché de la +décoration éveille son attention, et il devine un rapport particulier +entre tel ou tel objet et l'action du drame. Ce sera un secrétaire, une +bibliothèque, une table chargée de papiers ou un trophée d'armes, +dont la vue détermine dans l'esprit soit une possibilité, soit une +probabilité. Le spectateur se trouve ainsi préparé à telle évolution du +drame, à tel acte tragique d'un personnage, à tel dénouement. Le drame +commence donc par une entente tacite entre le spectateur et le poète; +celui-ci est certain qu'au moment voulu l'esprit du public prendra telle +direction, appellera et par suite acceptera telle péripétie qui, sans +cette sorte de complicité préalable, aurait peut-être paru inutile ou +contraire à la logique, et qui, en tout cas, à un moment inopportun, +aurait compliqué l'action d'un élément nouveau et distrait l'attention +du public en exigeant de lui une coordination immédiate et inattendue. + +Au surplus, je ferai remarquer que dans tout ce qui précède il ne s'agit +nullement de conventions esthétiques plus ou moins fondées. La mise en +scène est conditionnée par la logique de l'esprit, qui est exactement la +même au théâtre que dans la vie réelle. Supposez, par exemple, qu'une +violente querelle, s'élève entre deux hommes irascibles et que vous eu +soyez les témoins, ne frémirez-vous pas si vous apercevez un couteau +placé sur une table à portée de ces deux hommes? Eh bien, le spectateur +est un témoin qui calcule les conséquences fatales d'un fait; et que ce +soit au théâtre ou dans la vie réelle, la vue du couteau déterminera la +même émotion, qui dans les deux cas sera identique, en qualité sinon en +quantité. + +Concluons donc que les conditions de la mise en scène ne sont pas +soumises aux vues plus ou moins arbitraires d'une école, mais dépendent +uniquement des lois mêmes de l'esprit humain. + + + +CHAPITRE XIII + +De la fin nécessaire des objets composant le matériel figuratif.--_Le +Misanthrope_ et _les Femmes savantes_.--Le hasard n'est pas un ressort +dramatique. + + +Nous pouvons tirer quelques conclusions des idées exposées dans le +chapitre précédent. Puisque le décor ne doit avoir qu'une influence +générale sur l'esprit du spectateur, il est nécessaire qu'il soit traité +avec une grande modération de tons et une grande simplicité de détails; +il ne doit pas trop attirer les yeux, et, si ceux-ci s'y reposent, il ne +doit leur présenter aucun trait susceptible de produire sur l'esprit une +excitation spéciale. Quant aux objets représentés, qui par leur nature +auraient pu faire partie du matériel figuratif, il est important qu'ils +soient peints largement, sans aucune recherche du trompe-l'oeil. Agir +autrement serait une grande faute; car, puisqu'on a jugé que tel objet, +inutile à l'action, ne devait pas figurer en réalité sur la scène, il ne +faut pas donner à cet objet peint la valeur de l'objet réel. Il est à +peine besoin de signaler le cas où un objet figurant réellement doit +avoir un pendant similaire: il est clair que ce pendant doit être réel +et non peint. Dans un cabinet de travail, à gauche et à droite de la +porte du milieu, sont placées deux bibliothèques; il faut de toute +évidence qu'elles soient peintes toutes deux, ou que, si l'une est utile +à l'action, elles soient toutes deux réelles. Il est inutile d'insister +sur d'aussi simples détails. + +Si les détails du décor ne doivent pas affecter outre mesure l'esprit +du spectateur, on conçoit combien, par contraste, le matériel figuratif +prendra d'importance aux yeux du public et s'imposera à son attention. +Ainsi, par le seul effet de cette double loi, le poète agit d'une façon +certaine sur la direction de nos pensées. En faisant apparaître certains +objets à nos yeux, il nous prépare tacitement à une évolution du drame. +Puisque nous avons dit que le matériel figuratif, avait un rapport +particulier avec l'action, il suit de là qu'aucun des objets réels qui +le composent ne peut être indifférent. C'est donc une loi absolue de la +mise en scène qu'aucun objet réel, prédestiné par sa nature ou par sa +place à attirer l'attention du spectateur, ne peut être mis sous nos +yeux à moins qu'il n'ait un rapport certain avec la marche du drame. +Chacun d'eux joue donc un rôle, plus ou moins important, et à un moment +donné aide au développement du drame et souvent concourt à une de +ses évolutions. Dans _Tartufe_, la table couverte d'un tapis et sous +laquelle se cache Orgon remplit un rôle de premier ordre. La vue d'une +table sur la scène est donc loin d'être indifférente, et on peut en dire +autant de tout le matériel figuratif. Naturellement, il y a toujours un +certain nombre d'objets réels qui peuvent figurer dans la décoration +sans attirer notre attention. Par exemple, si la mise en scène comporte +une cheminée, on y joindra une garniture, pendule, vases, flambeaux, +etc., sans que cela tire à conséquence, puisque cela forme pour l'oeil +un ensemble auquel il est habitué. D'ailleurs, il est clair que +certains objets sont plus caractéristiques que d'autres. Il est inutile +d'insister: il y a dans tous les arts des règles de détail qui ne +relèvent que du bon sens. En outre, l'apparition d'objets, même +caractéristiques, perd de son importance si elle se rattache à une +méthode générale de mise en scène, et si l'amplification porte sur tout +l'ensemble du matériel figuratif. + +Dans la vie, les objets n'ont qu'une importance contingente; dans une +oeuvre dramatique, ils sont liés d'une façon nécessaire à l'action qui +va se développer sous nos yeux. Dans un salon, par exemple, où une femme +reçoit à certain jour des visites, le nombre de sièges formant cercle +autour de la cheminée est invariable et en général supérieur au nombre +de personnes présentes. Un peintre, choisissant une scène de visites +pour sujet d'un tableau de genre, sera naturellement vrai en +reproduisant la réalité, et il ne viendra à l'esprit d'aucun spectateur +du tableau de comparer le nombre des visiteurs à celui des sièges. C'est +qu'en effet la suite de cette scène a la contingence de la vie: il +pourra venir d'autres visiteurs, comme il pourra n'en pas venir. Dans +cette oeuvre d'art, la représentation est à elle-même sa propre fin. +L'esprit n'est sollicité en rien à chercher un rapport entre cette scène +et une scène subséquente qui ne viendra jamais. + +Transportons-nous dans le salon de Célimène au deuxième acte du +_Misanthrope_. Lorsque Basque avance des sièges sur l'ordre de sa +maîtresse, il pourrait lui arriver, sur le théâtre comme dans la +vie réelle, d'approcher un nombre de sièges supérieur à celui des +personnages. Supposez que cela se produisît sur la scène, et imaginez +qu'au milieu d'Éliante, de Philinte, d'Acaste, de Clitandre, d'Alceste +et de Célimène, tous assis, il restât un siège vide: quelle importance +ce détail ne prendrait-il pas aux yeux des spectateurs! Ce siège vide +intriguerait le public et distrairait l'esprit d'une des plus belles +scènes de l'ouvrage, car il serait là comme un siège d'attente et +semblerait annoncer un nouveau personnage, et par suite une péripétie +que notre esprit serait déçu de ne point voir se produire. + +Cette observation pourra paraître subtile. Pour comprendre toute son +importance, il nous suffira de nous reporter à la mise en scène des +_Femmes savantes_. A la seconde scène de l'acte III, lorsque le valet +approche les sièges sur lesquels prennent place Henriette, Philaminte, +Trissotin, Bélise et Armande, il dispose, sur le premier plan, six +sièges, dont cinq seulement sont occupés par les personnages en scène, +tandis que le sixième reste vide. Voilà bien ce siège d'attente dont +nous parlions; or, ici, il annonce une scène subséquente dont le public +est ainsi averti, qu'il attend, et qui se produira en effet. Pendant +tout le temps que dure la scène où Trissotin lit ses vers, ce siège vide +est un témoin muet; sa présence est déjà une protestation contre +les méchants vers de Trissotin, et le public se dit qu'il annonce +nécessairement un autre personnage qui vengera le bon sens outragé. Et +ce vengeur, en effet, c'est un autre pédant, Vadius, qui, tout pédant +qu'il est lui-même, fera entendre à Trissotin de dures, mais justes +vérités. On voit par cet exemple comment la mise en scène conspire +à l'évolution de l'action dramatique, en fondant ses dispositions +quelquefois les plus simples sur la logique rigoureuse qui régit +l'esprit du spectateur. + +Il n'est pas jusqu'aux objets non visibles qu'il soit permis de produire +sans préparation et sans précaution. Tous les jours, nous croisons dans +la rue des personnes qui portent un revolver sur elles et auxquelles il +pourrait arriver d'être en situation de le tirer de leur poche. Sur la +scène, un personnage ne peut impunément tirer à l'improviste un revolver +de sa poche; il faut, ou que le public soit averti de la présence d'une +arme dans la poche de tel personnage, ou que tout au moins il soit +prédisposé à voir cette arme apparaître. Il ne serait pas non plus +permis à un personnage de parler d'un pistolet qu'il porte sur lui, +l'occasion même serait-elle naturelle, si cette arme ne devait point +jouer un rôle subséquent. Mais ces deux derniers exemples ont trait aux +fautes de mise en scène qui peuvent être commises, non par la direction +du théâtre, mais par l'auteur lui-même. + +Le hasard, en résumé, ne peut jamais être un ressort dramatique, et +la raison en est simple: le mot _hasard_ et le mot _art_ s'excluent +mutuellement, le premier impliquant une rencontre fortuite, le second un +arrangement préalable. Si donc, par impossible, le hasard montait sur la +scène, l'art en descendrait. Il n'y a pas là une question d'appréciation +que des écoles opposées puissent résoudre différemment. La signification +exacte du mot _art_ entraîne nécessairement l'idée que nous devons nous +faire d'une oeuvre artistique, dont toutes les parties doivent être +articulées, et dont le moindre objet doit être un article nécessaire. +Si des personnes pensaient différemment, il faudrait, au préalable, +qu'elles cherchassent d'autres mots qui correspondissent à leurs +manières de voir. Au théâtre, toute péripétie doit avoir été +antérieurement à l'état de possibilité, et dans les dénouements, par +exemple, le grand art consiste à surprendre le spectateur par un trait +ou un acte final, qu'il a la satisfaction de déduire immédiatement ou +du caractère du personnage tel qu'il a été exposé, ou d'une situation +antérieure, opération mentale rapide comme l'éclair et qui est +l'épanouissement du plaisir esthétique. + + + +CHAPITRE XIV + +De la sensualité et de l'individualité dans le goût actuel.--Dérogations +aux principes.--Rapports de la mise en scène avec le milieu +théâtral.--Caractère d'un théâtre, de son répertoire et du public qui le +fréquente. + + +Les principes que nous venons d'exposer dominent l'art de la mise en +scène et ne sont pas impunément violés en ce qu'ils ont d'essentiel. +Cependant, on ne peut nier que notre époque n'ait une tendance à en +atténuer la rigueur. Nous inclinons, à ce qu'il semble, à goûter les +arts par leurs côtés sensualistes, et nous apportons au théâtre cette +tendance qui nous prédispose à tenir un grand compte du plaisir de nos +yeux dans le charme qu'exercent sur nous les ouvrages dramatiques. + +En outre, dans la vie moderne, l'individualité des goûts suppose un +rapport plus étroit entre le sujet et les objets qui l'entourent, et +crée en quelque sorte pour chaque homme un milieu individuel dont nous +ne pouvons l'abstraire absolument. En peinture, on se préoccupe à juste +titre de la coloration et de l'intensité des reflets; il en sera de même +au théâtre, et puisque notre tournure d'esprit elle-même se reflète sur +les objets dont nous meublons notre vie, l'auteur et le metteur en scène +devront s'attacher à satisfaire la prédisposition qu'ont les spectateurs +modernes à chercher dans les objets le reflet des qualités morales ou +intellectuelles du sujet. + +Les théâtres sont donc amenés presque fatalement, pour ces diverses +raisons, à apporter à la mise en scène des soins de plus en plus +minutieux, et à descendre du général au particulier dans la +représentation de la réalité. En outre, ils ont dû obéir à la nécessité +d'augmenter l'effet représentatif des pièces qu'ils remontent ou qu'ils +exposent pour la première fois devant les yeux du public. Il est +donc intéressant d'examiner dans quelle mesure les principes peuvent +s'infléchir et s'accommoder à notre goût actuel. + +Après avoir étudié les principes de la mise en scène en ce qu'ils ont +d'absolu, il nous faut donc les étudier dans ce qu'ils ont de +relatif. Nous allons passer en revue le plus rapidement possible les +modifications dont est susceptible la mise en scène, selon qu'on +l'étudié dans ses rapports soit avec le milieu théâtral, soit avec le +milieu dramatique, soit avec le milieu social. + +Occupons-nous d'abord du milieu théâtral. Il est certain que nous +n'allons pas à la Comédie-Française, à l'Ambigu ou au Châtelet dans +les mêmes dispositions d'esprit, et que selon le milieu théâtral nous +inclinons à rechercher tantôt un plaisir où l'esprit aura la plus grande +part, tantôt un plaisir plus ou moins fortement imprégné de sensualisme. +Dans le premier cas, nous serons moins exposés à subir l'influence de +nos yeux, et l'attention de notre esprit sera une force subjective très +résistante à toutes les causes objectives de distraction, tandis que +dans le second notre esprit, mobile et flottant, ouvert aux impressions +du dehors, sera disposé à se laisser séduire par le charme des images +optiques. En outre, le choix même du théâtre a été ordinairement +déterminé par le caractère particulier de son répertoire habituel. Nous +savons qu'en général ici la crise dramatique éclatera par suite du +conflit probable de passions plus ou moins fortes ou par suite du choc +inévitable de caractères dissemblables; tandis que là l'intérêt pourra +naître du concours des événements et de l'influence qu'exercera sur eux, +comme dans la vie réelle, la contingence inévitable des choses. Dans le +premier cas, le monde intérieur de l'âme nous enveloppe en quelque sorte +tout entier et nous protège contre toute influence étrangère; dans le +second, le monde extérieur nous sollicite avec l'extrême diversité +des sensations qui nous attendent de tous les côtés. Donc, ici, à la +Comédie-Française, par exemple, un peu d'excès dans la mise en scène ne +modifiera pas sensiblement le caractère général qu'elle doit conserver, +et nous ne serons pas tentés de scruter les rapports spéciaux que le +matériel figuratif, un peu trop amplifié, pourrait avoir avec la marche +du drame, tandis que là, au Châtelet par exemple, chacun des détails du +matériel figuratif nous attirera par le rapport probable que nous +le soupçonnerons d'avoir avec la suite du drame. Ainsi, à la +Comédie-Française, tel meuble, inutile à l'action, ne sera _à priori_ +qu'un témoignage de confortable ou de somptuosité, tandis qu'au +Châtelet, nous serons tentés, _à priori_, de regarder ce même meuble +comme indispensable à l'action ou même comme une boîte à surprise +possible. + +Donc, suivant le milieu théâtral, des effets de mise en scène, +d'intensité égale, n'auront pas une portée identique. Plus le +répertoire habituel d'un théâtre est intellectuellement relevé, moins +l'accroissement de l'effet représentatif aura d'influence fâcheuse, à la +condition cependant que tout le matériel figuratif soit soumis à la +même proportion d'intensité, et qu'aucun détail n'éveille en nous une +attention particulière. C'est pourquoi, à la Comédie-Française, on +pourra apporter des soins presque excessifs à la composition des +ameublements sans crainte de jeter l'esprit du spectateur sur de fausses +pistes. Le goût plus délicat du public habituel en sera satisfait, et la +mise en scène s'associera ainsi aux habitudes sociales du monde auquel +appartiennent les spectateurs et les personnages de la plupart des +pièces qu'on représente à ce théâtre. Au Châtelet, comme à la Gaîté ou +à l'Ambigu, c'est au contraire au décor peint qu'il faudra uniquement +demander un accroissement de mise en scène; car on ne peut modifier +le matériel figuratif sans changer l'effet spécial qu'en attend le +spectateur. En résumé, lorsque pour des raisons supérieures on croira +nécessaire d'augmenter l'effet représentatif d'une oeuvre dramatique, la +dérogation aux principes essentiels de la mise en scène trouvera dans +le milieu théâtral soit des circonstances atténuantes, soit des +circonstances aggravantes. + +CHAPITRE XV + +Rapports de la mise en scène avec le milieu dramatique.--Pièces où +domine l'imagination.--Le théâtre de Scribe.--Le théâtre de Victor +Hugo.--Effet curieux observé dans _Quatre-vingt-treize_. + + +Le milieu dramatique est très différent du milieu théâtral, puisque +le milieu dramatique peut varier dans un même milieu théâtral. Nous +écartons tout d'abord les oeuvres classiques qui méritent une étude +spéciale. Mais il est encore nécessaire de restreindre notre sujet; car +il ne tendrait à rien moins qu'à passer en revue tous les genres de +la littérature dramatique, tels que le drame héroïque, historique, +romantique ou bourgeois, et la comédie d'intrigue, de caractère ou +de sentiment. Nous croyons plus profitable de considérer le milieu +dramatique dans ses rapports avec l'imagination, le sentiment et la +fantaisie. + +La nature de l'imagination dépend de la nature de l'esprit; elle +varie suivant l'attrait que l'esprit éprouve pour telle qualité, tel +caractère, telle forme ou telle coloration des images remémorées et +associées. En se plaçant à un point de vue très général, on peut dire +qu'il y a deux sortes d'imaginations; premièrement, celle qui est +surtout séduite par les contours et les formes, les rapports des formes +entre elles, leur agencement, les qualités extérieures et superficielles +des objets; deuxièmement, celle qui se laisse charmer par la couleur, +les effets d'ombre et de lumière, les rapports de nature entre les +objets, leurs qualités substantielles et leur agencement pittoresque +dans les profondeurs de l'espace. Quand il s'agit d'oeuvres théâtrales, +la mise en scène devra naturellement varier selon la nature particulière +de l'imagination du poète. + +Scribe, on ne peut le nier, avait une imagination féconde, mais celle-ci +avait un caractère superficiel et était uniquement théâtrale. Pour lui, +le monde extérieur n'était qu'un décor et les hommes n'étaient que des +comédiens. Il n'y avait en quelque sorte aucun lien sympathique entre +son âme et l'âme des êtres et des choses. Son regard ne pénètre pas plus +profondément que sa pensée; l'un et l'autre s'arrêtent aux surfaces et +son génie se complaît dans les apparences. Aussi serait-ce une faute, +quand il s'agit des oeuvres de Scribe, de détacher l'action sur un décor +trop étudié, trop nature en quelque sorte; il leur faut une décoration +un peu banale, qui ne fasse pas trop illusion, qui soit bien du carton +et du papier peints, et derrière laquelle notre esprit devine la +coulisse. De même, les acteurs devront craindre de paraître trop +humains et de trop se rapprocher de la nature, car ils se mettraient +en contradiction avec le génie particulier de l'auteur; ils doivent +s'attacher à rester comédiens. Aux yeux de Scribe, l'art est destiné à +nous procurer une délectation facile, sans secousse violente; et dans la +représentation de ses pièces tout doit conserver ce caractère tempéré. +La décoration ne doit exercer sur nos yeux qu'une illusion facile à +s'évaporer, comme ces brillantes bulles de savon qu'un souffle fait +évanouir; de même, l'action et la diction des acteurs, les péripéties +tristes ou gaies par lesquelles passent les personnages doivent garder +le caractère aimable d'un jeu d'esprit, comme il sied à une société d'où +la belle humeur a proscrit les passions troublantes. En un mot, rien ne +doit avoir la prétention d'affecter trop profondément notre âme. +C'est pourquoi il ne faut rien de trop riche dans la décoration, rien +d'inutile dans le matériel figuratif, rien de trop vrai surtout: des +apparences de tableaux, des apparences de pendules, des apparences de +meubles; des costumes sentant le théâtre et des accessoires sortant +ostensiblement du magasin. C'est là que les fourchettes piquent des +morceaux chimériques dans des pâtés de carton et que les verres ne +s'emplissent que du vide des bouteilles. + +Transportons maintenant ces procédés de mise en scène dans un autre +milieu dramatique, dans le théâtre de Victor Hugo, par exemple, nous +n'obtiendrons souvent par ces mêmes moyens que des effets disparates. +C'est que toute autre est l'imagination substantielle et pittoresque +du poète; elle est une représentation embellie, agrandie et en quelque +sorte outrée de la nature, et l'être humain s'y montre toujours à l'état +héroïque, ou grandiose ou grotesque, sous une lumière intense qui rend +les ombres plus profondes. + +Ce grand effet de clair-obscur, que le poète projette sur les êtres et +sur les choses, leur donne un relief saisissant. Lui-même, dans les +indications de mise en scène qu'il joint à son oeuvre, fouille les +détails, décrit les ameublements et les costumes, sculpte les bahuts +et cisèle les armes. Dans ses vers, pas plus que dans ses indications +scéniques, il ne se contente de l'à peu près théâtral: il touche et +façonne les objets du pouce de Michel-Ange et les revêt de la couleur du +Titien. Il faut à ses personnages des pourpoints de velours et de soie, +des épées brillantes et souples; il faut à ses heureux interprètes un +visage majestueux ou farouche, une parole caressante ou hautaine, un +jeu de proportion héroïque, de façon que, laissant bien loin d'eux le +comédien, ils dépassent un peu le personnage lui-même. A ses drames +conviennent les décorations splendides, les ameublements somptueux, les +foules innombrables de la figuration; car partout et toujours, derrière +la décoration, derrière les personnages, comme un dieu impalpable +derrière un héros de l'Iliade, on devine la grande ombre du poète dont +la volonté puissante assemble les choses ou pousse et fait mouvoir ses +personnages à nos yeux. Génie essentiellement lyrique, bien plutôt que +dramatique, qui jamais n'abstrait son oeuvre de lui-même, et qui se sent +à l'étroit sur les planches et entre les coulisses d'un théâtre. La +véritable scène où se meuvent les personnages du drame, c'est le cerveau +même du poète: c'est là qu'il faut chercher les mobiles secrets de ses +héros, qui obéissent bien plus à la volonté expresse de leur créateur +qu'à la logique de leurs propres passions; et c'est là seulement que +peuvent entièrement se réaliser ses conceptions scéniques et décoratives +souvent à peu près irréalisables, comme dans _le Roi s'amuse_. + +Dans tous les drames de Victor Hugo, l'imagination est tellement +instante et puissante, à tous les moments de l'action, qu'un jour, fait +inouï dans les annales dramatiques, dans un tableau qui ouvre un des +actes de _Quatre-Vingt-Treize_, le poète a soudain supprimé décors et +acteurs, et, sans autre intermédiaire que l'orchestre et des comparses +derrière la toile baissée, a fait assister toute une salle de théâtre à +un drame sanglant, faisant ainsi passer directement de son imagination +dans celle du spectateur une série d'images émouvantes, sans +l'interposition nécessaire d'images sensibles et réelles. Quand je dis +toute la salle, je me trompe, car tandis qu'une partie de l'orchestre +s'associait à l'émotion esthétique du poète, des hauteurs du théâtre on +réclamait à grands cris le lever du rideau. Là haut, ils voulaient voir +ce qui n'existait pas, et ils réclamaient la vue directe d'un drame dont +leur imagination était incapable de leur fournir une image subjective! +Il leur aurait tout au moins fallu le récit classique que justifie donc, +dans certains cas, le procédé du maître moderne. + +La mise en scène d'un tel poète sera toujours difficile à réaliser. Elle +devra souvent être d'ordre composite, associant le faux et le vrai, +poursuivant souvent l'impossible, découpant ou étageant la scène, tantôt +étalant au premier plan les pauvretés maladroites de ses décors peints, +tantôt se lançant dans le luxe exagéré des décorations d'opéra. + + + +CHAPITRE XVI + +Des pièces où domine le sentiment.--Cas où les causes de l'émotion sont +subjectives.--_Le Mariage de Victorine._--Cas où les causes de l'émotion +sont objectives.--_L'Ami Fritz._ + + +Dans les pièces fondées sur le sentiment, les ressorts principaux de +l'action sont les émotions morales, tendres ou tristes, dont sont agités +les personnages. Ce sont des mouvements de l'âme qui déterminent le +mouvement scénique. L'auteur cherche à nous intéresser à ces émotions +en éveillant sympathiquement notre sensibilité, c'est-à-dire notre +susceptibilité à l'impression des choses morales. Ce que nous devons +considérer, c'est la source d'où jaillit l'émotion, c'est-à-dire la +cause d'où naît le sentiment qui agite les personnages et qui de leur +âme passe sympathiquement dans la nôtre. Il est donc nécessaire, +dans l'étude des oeuvres dramatiques fondées sur le développement +psychologique des sentiments, de distinguer celles où les émotions +découlent de causes subjectives de celles où elles proviennent de causes +objectives. C'est la distinction qui importe et d'où se déduisent les +conditions de la mise en scène. Pour éclaircir cette question, il +convient d'examiner à ce point de vue deux oeuvres dramatiques dans +lesquelles les émotions de tristesse ou de joie sont précisément +fondées, dans l'une, sur des causes subjectives, dans l'autre, sur des +causes objectives. + +Dans _le Mariage de Victorine_, de George Sand, nous assistons à un +drame émouvant qui se joue dans le coeur d'un père et dans celui de sa +fille. Celle-ci, sans oser se l'avouer, aime le fils du maître et +du bienfaiteur de son père. Celui-ci, qui voit naître cette aveugle +passion, veut la combattre en mariant sa fille à un des commis de son +maître. La grandeur d'âme du père et de la fille, la pureté de leur +conscience morale, leur respect pour les hiérarchies sociales, le soin +de leur propre dignité, l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes, la fierté qui +relève jusqu'à l'héroïsme le sentiment de leur devoir, font un spectacle +poignant et douloureux de la lutte généreuse qui se livre dans le +coeur du père entre son amour paternel et le respect qu'il a pour son +bienfaiteur, dans le coeur de la fille entre son amour et son affection +filiale. Le drame auquel nous assistons se joue réellement dans ces deux +âmes, et la nôtre en suit les péripéties avec une sympathie douloureuse. +Nous sentons combien sont intimes et subjectives toutes les causes de +leur détermination, et combien dans ce drame psychologique sont de peu +de prix tous les attraits du monde extérieur. Rien aux yeux de ce +père et de cette jeune fille, comme à ceux du spectateur, n'est digne +d'exercer une influence quelconque sur leur résolution morale, ni le +luxe des appartements, ni les richesses qui s'entassent dans les coffres +de banquier, ni la beauté des costumes, rien enfin de ce qui est la +marque de la position plus haute à laquelle leur position plus humble +leur défend d'aspirer. Aussi tout ce qui, dans la décoration et dans la +mise en scène, attirerait les regards à ce point de vue rendrait presque +impossible le dénouement que le public attend et désire, et en tous cas +en dénaturerait la grandeur morale. La mise en scène doit être humble, +modeste, presque effacée, pauvre de détails, car rien n'y a d'intérêt +pour nous; les costumes simples et un peu austères, le jeu des acteurs +contenu, leurs gestes et leur diction sans emphase. Il faut, en un mot, +resserrer l'action, la maintenir et la dénouer dans, un milieu purement +moral, sans qu'aucun détail de la mise en scène vienne de sa pointe trop +brillante déchirer le voile de larmes que le drame a fait descendre sur +les regards des spectateurs. + +Combien seront différents les effets que l'on devra se proposer +d'obtenir dans la représentation de _l'Ami Fritz_, de MM. +Erckmann-Chatrian. Dans ce drame; les causes immédiates sont toutes +objectives. Fritz est un homme jeune, bien portant, égoïste et heureux. +Tout lui sourit dans la vie, et il possède ce qui à ses yeux compose le +véritable bonheur ici-bas, une maison bien ensoleillée, des buffets bien +garnis d'argenterie et de beau linge, une gouvernante qui prévient ses +moindres désirs, et un estomac capable de tenir tête aux amis qu'il +rassemble à sa table et avec lesquels il sable les vins de la Moselle et +du Rhin ou savoure, en fumant, la bonne bière d'Alsace. Tout ce qui a +sur le caractère de Fritz une influence si heureuse compose précisément +tous les éléments de la mise en scène. Ici, il faut que les regards +du spectateur se reposent avec plaisir, comme ceux de Fritz, sur les +moindres détails de l'ameublement, sur le service de table et sur le +linge que la gouvernante étale avec orgueil et complaisance. Le repas +lui-même auquel il convie ses amis ne peut avoir la simplicité sommaire +des repas de théâtres, car c'est là un des facteurs principaux du seul +bonheur qu'il a connu jusqu'ici. Quand l'amour s'insinue dans son +coeur, c'est encore par les côtés sensuels de sa nature qu'il se laisse +séduire: c'est la bonne odeur de la fenaison, la voix pure de Sûzel, qui +s'unit à celles des faucheurs, les cerises, toutes glacées de la rosée +du matin, que du haut de l'arbre lui jette en riant la jeune fille, les +beignets succulents qu'elle a confectionnés de ses blanches mains, les +oeufs frais dont elle lui donne le désir, et les belles truites qu'elle +lui permet d'espérer. + +Avec quel soin un directeur ne composera-t-il pas celte mise en scène, +dont chaque détail est destiné à produire un effet psychologique! Ici, +il ne faut plus que tous les accessoires sentent trop le théâtre; il +y faut un certain naturel qui puisse faire quelque illusion à l'oeil +complaisant du spectateur, et le séduire lui-même à cette bonne vie +matérielle de Fritz. Plus tard, quand tout ce bonheur se sera abîmé dans +la détresse de son coeur, toute cette mise en scène servira encore, par +contraste, à accuser plus fortement la désespérance de Fritz. + +Mais j'en ai dit assez, il me semble; pour faire saisir la différence +essentielle qu'il y a entre la mise en scène d'une pièce fondée sur +un sentiment subjectif et celle d'une oeuvre où domine, dans les +sentiments, la puissance objective des choses. J'ajouterai, afin qu'on +ne se méprenne pas sur ma pensée, que cette différence peut être +considérée comme le fondement du jugement littéraire. De deux oeuvres, +dissemblables par la nature des sentiments, un goût éclairé préférera +toujours celle qui aura nécessité un moins grand appareil de mise en +scène. Un mouvement généreux de l'âme vaut par lui-même, et c'est en +diminuer le mérite que de le faire dépendre de causes matérielles et +accidentelles. Nous en revenons à ce que nous avons exposé dans les +premières pages de cet ouvrage, sur le rapport inverse qu'il y a entre +la richesse de la mise en scène et la valeur intrinsèque d'une oeuvre +dramatique. + + + +CHAPITRE XVII + +Des pièces où domine la fantaisie.--Caractère de la fantaisie.--Le +théâtre de M. Labiche et de M. Meilhac.--Limites de la fantaisie.--De la +convenance dans la fantaisie.--_Lili_.--Pièces d'ordre composite.--_Ma +Camarade_.--Les féeries. + + +Nous examinerons, dans ce chapitre, les rapports de la mise en scène +avec ce que nous avons appelé la fantaisie. Une première difficulté +se présente, c'est de définir la fantaisie et de la distinguer de +l'imagination. A ne considérer que le sens premier des mots, il n'y a +guère de différence entre elles; cependant on ne peut contester qu'il +n'y en ait une notable si nous considérons l'emploi que nous faisons de +ces deux mots, quand nous les appliquons à des ouvrages dramatiques. +L'imagination est la faculté que nous avons d'évoquer des images et des +séries associées d'images, auxquelles correspondent des idées et des +séries associées d'idées, et qui toutes sont reliées par un lien de +contiguïté sérielle, sinon immédiate, au moins saisissable et certaine. +La fantaisie, au contraire, associe entre elles des images qui +n'appartiennent pas à une même série et n'ont par conséquent pas entre +elles de rapport nécessaire et prochain. Le contraste apparent des +images associées est donc la première loi de la fantaisie; mais la +seconde loi est que ces images associées doivent présenter immédiatement +à l'esprit un rapport inattendu, qui, bien que lointain et inaccoutumé, +mette en relation des idées qu'on aurait pu croire absolument +disparates. C'est en même temps l'étrangeté et la vérité relative de ce +rapprochement qui en constitue le piquant et l'originalité. En un mot, +on pourrait dire que la fantaisie, c'est de l'esprit dans l'imagination. +Il y a quelque chose de cela dans ce que les Anglais appellent +l'_humour_. + +Par exemple, on peut, je crois, trouver que dans les oeuvres de M. +Alexandre Dumas fils il y a plus d'esprit que de fantaisie, tandis que +dans certaines oeuvres d'Alfred de Musset il y a plus de fantaisie que +d'esprit. Dans les pièces de M. Meilhac et de M. Labiche, il y a tantôt +de l'esprit, et du plus fin, tantôt de la fantaisie, et de la plus +originale. Cette association de l'esprit et de la fantaisie est, en +effet, le propre des oeuvres comiques, car les lois de l'esprit et de la +fantaisie semblent être identiques à celles de la gaieté et du rire, +et consister dans le rapport soudain que l'auteur nous fait apercevoir +entre deux objets les plus disparates d'apparence. A mesure que décroît +le nombre des parties justement associées dans les images mises en +présence, la fantaisie perd de son prix, n'est bientôt qu'une sorte +d'imagination vagabonde et déréglée, devient enfin grossière et tombe +dans ce qu'on appelle familièrement la bêtise, qui n'est autre chose +qu'une contradiction irrémédiable entre deux images conjuguées. La +bêtise est donc encore susceptible d'exciter le rire par l'inattendu +burlesque de la contradiction qu'elle propose à l'esprit. + +Si nous avons réussi à présenter une idée juste de ce que nous entendons +par fantaisie, on doit comprendre combien les oeuvres dramatiques qui +sont des créations de la fantaisie, telles que _la Cagnotte, le Chapeau +de paille d'Italie, la Grande-Duchesse, la Cigale_, etc., s'éloignent à +chaque instant de la réalité des actes et des contingences possibles +de la vie. Les comédiens qui traduisent sur la scène ces combinaisons +originales et fantaisistes doivent s'y sentir dégagés du monde réel, +sans quoi ils se trouveraient aussi mal à l'aise sur la scène que nous +pourrions nous trouver gênés de nous voir en habit d'Arlequin dans la +compagnie de gens graves et sérieux. La mise en scène ne doit avoir +qu'un but, c'est de fournir un fond suffisant sur lequel se détachent +en pleine lumière ces créations de la fantaisie. Elle doit donc être +sommaire et pourvoir uniquement aux nécessités scéniques. Les costumes +surtout demandent une appropriation heureuse, aussi éloignée de la +correction que de l'excentricité banale. Il y faut conserver un certain +rapport avec la vérité. Aussi ce sont les artistes les mieux doués sous +le rapport de l'observation qui trouvent les costumes les plus comiques; +car, en déformant la réalité, ils ne la perdent cependant pas de vue et +font saillir aux yeux des spectateurs des rapprochements aussi piquants +qu'inattendus. La diction et les gestes doivent, eux aussi, concourir +au même effet général, s'écarter de la logique dans les limites du +compréhensible, et présenter toujours un rapport, amusant pour l'esprit, +entre la fiction et la réalité. + +Il est encore une limite que ne doit pas dépasser la fantaisie, c'est +celle des convenances. Je ne parle pas seulement des convenances banales +qui consistent à ne pas outrager les bonnes moeurs. Mais un exemple fera +mieux comprendre la portée de cette observation. Quand un auteur +veut traduire sur la scène, pour en tirer des effets comiques, des +personnages de la vie réelle, auxquels nous attachons des idées, +factices peut-être, mais très puissantes, de dignité, de fierté morale, +et qui dans notre esprit sont associés à des sentiments extrêmement +délicats, il ne peut le faire, sans nous blesser, qu'en exagérant ce qui +est précisément chez eux une qualité essentielle. C'est pourquoi dans +_Lili_, le rôle du Commandant était si amusant, tandis que ceux des +autres officiers mêlés à la même action étaient si choquants. C'est +qu'en effet c'est une qualité chez un militaire d'être bref, énergique, +et d'avoir en même temps le coeur bon et sensible, et que par conséquent +on peut rire des exagérations burlesques de ces mêmes qualités. La +fantaisie conserve un rapport certain entre les images associées, et +quand nous redescendons de la fantaisie au réel, nous ne trouvons rien +que de respectable dans l'idée éveillée en nous par l'auteur. Notre +rire ne se trouve pas en désaccord formel avec ce qui compose +notre sentiment. Au contraire, une sentimentalité de goguette, la +fréquentation d'un monde interlope, la trivialité du goût et des +habitudes nous choqueront chez un militaire, auquel nous attachons des +idées d'honorabilité, de rigidité même, de droiture et de dignité; et +c'est pourquoi nous n'acceptons pas sur la scène, quand il s'agit de +militaires, la représentation de ces défauts bien qu'ils soient humains. +La fantaisie ne fera qu'exagérer notre répugnance, car il y aura une +contradiction choquante entre l'image qu'on nous présente et l'image +réelle que nous évoquons en nous: et nous nous sentirons d'autant plus +blessés que l'image qui nous est chère repose sur une idée acquise, +laborieusement fondée par nécessité sociale et soigneusement entretenue +par amour-propre national. + +Pour en revenir à la mise en scène, si l'on faisait une étude +comparative des pièces d'observation pure et des pièces qui sont fondées +sur la fantaisie, on remarquerait que les premières demandent plus de +vérité que les secondes dans l'effet représentatif, et surtout plus de +soin dans la composition du matériel figuratif. Dans une pièce où un +acte d'observation se mêlerait à plusieurs actes de fantaisie, on +verrait de même la nécessité de modifier les conditions de la mise en +scène, et tandis que dans celui-là elle serait d'une grande exactitude +jusque dans les moindres détails, dans ceux-ci au contraire elle devrait +rester sommaire et restreinte aux nécessités scéniques. On en a un +exemple frappant dans _Ma Camarade_, où un acte d'observation et de fine +comédie s'intercale entre deux actes de pure fantaisie. Tandis que dans +ceux-ci la mise en scène reste sommaire et tout à fait approximative, +elle est traitée dans celui-là avec les plus grands soins, tant dans +l'ensemble de la décoration que dans tous les détails du matériel +figuratif. + +Est-il besoin qu'en terminant ce chapitre j'aborde la mise en scène des +féeries? Je ne le crois pas: il n'y a pas de conditions dans le domaine +de l'impossible. Cependant il est même une limite à l'éblouissement des +yeux et à l'effet produit sur nous par le nombre et par un mouvement +même vertigineux. Ce n'est donc ni dans l'intensité croissante de la +lumière ni dans l'exagération du nombre et du mouvement qu'on trouvera +des effets nouveaux et amusants, mais en cherchant dans des séries +d'images de plus en plus éloignées quelque rapport apparent entre le +possible et l'impossible. La féerie est de la fantaisie hyperbolique; +mais, comme telle, elle ne doit pas violer trop ouvertement les lois de +la fantaisie. + + + +CHAPITRE XVIII + +Rapports de la mise en scène avec le milieu social.--La mise en scène +se modifie comme la société.--Types généraux de l'ancienne +comédie.--Le _Tartufe_.--Complexité et hétérogénéité de la société +actuelle.--Plasticité nécessaire de la mise en scène.--Vieillissement +rapide du théâtre moderne. + + +Les rapports de la mise en scène avec le milieu social sont très +importants, eu égard à nos idées actuelles. Mais, pour plus de clarté et +ne pouvant tout dire à la fois, nous nous réservons d'examiner plus loin +tout ce que le temps et la distance amènent de modifications dans ces +rapports. + +Nous poserons ce principe, qui n'a pas, il semble, besoin de +démonstration: l'a mise en scène doit correspondre exactement au milieu +social, c'est-à-dire doit convenir à l'état social des personnages mis +en scène et s'adapter à leurs moeurs et à leurs usages. Toutefois, et +c'est ici le point intéressant, ce n'est qu'à une époque relativement +récente que la mise en scène a conquis un rôle de plus en plus +prépondérant. Autrefois, on aurait pu concevoir uniquement trois +décorations, autrement dit trois milieux, un milieu grand seigneur, un +milieu bourgeois et un milieu populaire. Et encore c'est théoriquement +que je compte ce dernier qui en fait n'existait pas et dont par +conséquent la décoration correspondante serait restée d'une parfaite +inutilité. Ce qui en tenait lieu, c'était le milieu villageois ou +autrement dit le milieu pastoral. Jadis les classes étaient nettement +séparées les unes des autres et ne se confondaient jamais. _Le Bourgeois +gentilhomme_ est là pour nous montrer combien était ridicule un +bourgeois voulant trancher du grand seigneur. En fait, un grand +seigneur, riche ou pauvre, était toujours un grand seigneur, tandis +qu'un bourgeois, riche ou pauvre, n'était jamais qu'un bourgeois. +C'était la naissance seule qui importait; on s'inquiétait fort peu de la +fonction et du mérite social. + +Aujourd'hui, malgré tout ce qui peut subsister de notre ancienne +division sociale, nous ne sommes plus répartis selon les règles étroites +d'une hiérarchie immuable. Les rangs sont confondus. C'est en général le +talent et l'argent qui, bien plus que la naissance, assurent une +haute position sociale. C'est pourquoi, au théâtre, l'ancienne unité +décorative ne correspondrait plus en rien à nos idées actuelles. Tandis +qu'il n'y avait jadis qu'un petit nombre de divisions générales, il y en +a aujourd'hui une infinité, et nous assimilons à nos fonctions, à nos +goûts, à nos moeurs, tout ce qui nous entoure et participe à notre +existence. En un mot, ainsi que nous l'avons déjà dit plus haut, notre +personnalité morale se reflète autour de nous jusque sur les moindres +objets. De là le rôle de la mise en scène dans les pièces modernes, +ou du moins dans celles qui s'ingénient à traduire sur le théâtre la +société française actuelle, et la nécessité d'en accorder tous les +éléments avec la personnalité morale des personnages représentés. + +C'est donc par une conséquence logique que le décorateur et le metteur +en scène se sont faits tapissiers et en quelque sorte bibelotiers, et +qu'ils ont dû chercher à donner au matériel figuratif cette physionomie +personnelle qui est la caractéristique de la mise en scène moderne. +L'intérieur d'un jeune homme riche variera selon le monde au milieu +duquel il vit, monde de cheval ou de galanterie. Le cabinet d'un +financier ne sera pas celui d'un diplomate. Le salon d'une femme du +monde n'aura pas le même aspect que celui d'une demi-mondaine, et +celui-ci ne ressemblera pas à celui d'une femme galante. Dans l'effet +général, qui est celui que doivent produire la décoration et la mise en +scène, l'esthétique moderne a introduit une foule de spécialisations +nécessaires. Nos pièces actuelles exigent une adaptation perpétuellement +nouvelle de la mise en scène; c'est peut-être ce qui les fera vieillir +assez vite, et, au bout d'un certain nombre d'années, rendra leur +reprise très difficile. + +Mais la mise en scène est bien obligée de suivre en cela l'esthétique, +qui ne se contente plus des types généraux de l'humanité. Dans les +comédies de Molière, les personnages sont le moins possible de leur +temps, ou du moins ils ne le sont que dans la mesure nécessaire; c'est +l'homme que peint Molière plutôt que tel ou tel homme. Dans les pièces +modernes, au contraire, dans les pièces de M. Emile Augier ou de M. +Alexandre Dumas fils, par exemple, les personnages sont le plus possible +de leur temps; et ce n'est plus l'homme en général qu'ils s'ingénient +à nous peindre, mais l'homme plastiquement et moralement conformé ou +déformé, selon le milieu social particulier où s'exerce son caractère et +où s'agitent ses passions. + +Dans _Tartufe_, par exemple, il nous serait tout à fait impossible de +deviner quelle est la fonction sociale de chaque personnage, et, à ce +point de vue, Tartufe lui-même est un grand embarras pour notre manière +de voir toute moderne. C'est un dévot, mais ce n'est là que sa fonction +psychologique. Qu'est-il, socialement parlant? Appartient-il ou non à un +ordre, à une confrérie? A-t-il une fonction religieuse? Quelle est sa +position dans la société? Quels sont ses antécédents? Ces questions ne +recevront jamais de réponse; de telle sorte qu'aujourd'hui le costume de +Tartufe est un problème insoluble. Dans une pièce moderne, au +contraire, ce qu'on établit tout d'abord, c'est la fonction sociale +des personnages, leur position dans le monde: l'un est député, l'autre +banquier, celui-ci est militaire, celui-là est avocat, procureur +général, magistrat, etc. Nos auteurs modernes partent d'une idée, qui +n'est assurément pas fausse, et qui est en tout cas féconde: c'est que +l'expression de nos passions varie suivant le milieu où nous vivons et +suivant les idées transmises ou acquises, dont chacun de nous est en +quelque sorte un recueil différent. Ils s'intéressent à l'humanité +en détail et tiennent compte d'une foule de différenciations, dont +autrefois on ne s'inquiétait nullement, parce qu'en somme elles étaient +moins visibles. + +Cette révolution esthétique s'accorde d'ailleurs avec nos idées +métaphysiques, psychologiques et physiologiques actuelles. Comme le +monde, comme les sociétés, comme toutes les sciences, l'esthétique a +crû en complexité et en hétérogénéité, et nous ne sommes pas sans doute +encore au bout des transformations que l'avenir lui imposera. La mise +en scène ne peut pas s'isoler et se séparer de l'esthétique, dont elle +n'est qu'une partie subordonnée; elle ne doit pas obéir à des principes +différents. C'est pourquoi l'évolution de la mise en scène n'est pas le +résultat d'un parti pris, mais au contraire résulte d'une transformation +insensible de l'esthétique dramatique et de la société moderne. La mise +en scène a ainsi acquis une plasticité qu'elle n'avait pas autrefois, et +sur ce point semble se soumettre ou tout au moins se prêter aux théories +de l'école réaliste ou naturaliste, dont le plus grand tort est de +vouloir précipiter une évolution, qui, ainsi que nous le verrons plus +loin, amènerait fatalement une déchéance de l'art, si elle n'était +modifiée et retardée par une lente diffusion de la culture générale de +l'esprit et par un relèvement graduel de l'idéal artistique. + +Toutefois, cette physionomie particulière de la mise en scène pourrait +être un obstacle à la reprise future de nos pièces modernes; car ce +qui nous parait aujourd'hui un trait de jeunesse sera un jour une ride +d'autant plus marquée que le trait aura été plus précis. Toutefois, une +réflexion s'impose, qui nous permet de ne pas tenir grand compte de ce +vieillissement certain: c'est que, dans une oeuvre dramatique, la mise +en scène est la partie essentiellement destructible. Au bout d'un petit +nombre d'années, les décorations d'une pièce et son matériel figuratif +n'existent plus. Par conséquent, une reprise nécessite une mise en +oeuvre nouvelle, qui devra être sensiblement différente de la mise en +oeuvre primitive, ainsi que nous le ferons voir plus loin. Ici, il nous +suffira de dire que l'appareil décoratif et figuratif, mis de nouveau +en concordance, d'une part avec la pièce, et d'autre part avec le goût +actuel, n'aura nécessairement que les rides que lui infligera l'oeuvre +dramatique elle-même. Malheureusement, elles seront nombreuses si l'art +continue, comme la société, à croître en complexité et en hétérogénéité. + + + +CHAPITRE XIX + +Lois restrictives de la mise en scène.--De la loi de proportion--Plans +d'importance scénique.--_L'Ami Fritz._--Des repas de +théâtre.--Application de la loi au matériel figuratif. + + +Après avoir établi les lois générales de la mise en scène, nous avons, +dans les chapitres précédents, examiné les causes diverses qui peuvent +les infléchir. Nous avons vu que toutes ces déviations, quelle qu'en fût +l'importance, dérivaient de principes esthétiques, et qu'elles étaient +en réalité comme les résultantes de plusieurs forces composées. Pour les +légitimer, on ne peut jamais invoquer le caprice et le goût de l'art +pour l'art. La mise en scène n'a pas sa fin en elle-même; la cause +finale du drame est la cause formelle de la mise en scène. En partant du +texte d'une oeuvre dramatique, on arrive aisément à établir le minimum +de mise en scène nécessaire. Mais, quand on veut tenir compte de toutes +les conditions de nature, de genre, d'époque et de milieu, qui peuvent +entraîner à de larges accroissements de mise en scène, tant sous le +rapport du personnel que sous celui du matériel figuratif, on peut +légitimement se demander s'il n'y a pas des lois qui imposent une limite +à cette extension; si, en d'autres termes, il n'y a pas, dans chaque +cas, un maximum de mise en scène qu'il n'est pas permis artistiquement +de dépasser. On sent combien serait salutaire l'application de telles +lois somptuaires, à une époque où le luxe de la mise en scène atteint +des proportions véritablement ruineuses. Or, ces lois semblent en +effet exister. Il en est deux surtout qu'il paraît facile d'établir +théoriquement et qu'observent d'ailleurs, par une intuition très sûre, +les théâtres encore soucieux de la question artistique. Ces deux +lois essentielles sont: la première, la loi de proportion, que nous +étudierons dans le présent chapitre; la seconde, la loi d'apparence, +dont nous réservons l'examen au chapitre suivant. + +Si nous regardons d'abord avec attention un paysage, nous nous +apercevrons que la distance a pour effet, dans la nature, de rendre +de moins en moins visibles les nombreux détails de chaque objet +et d'éteindre de plus eu plus l'éclat de leurs couleurs par +l'épaississement progressif de la couche d'atmosphère; si ensuite +nous examinons un tableau, nous verrons que les peintres produisent +l'illusion de l'éloignement, d'une part, par l'effacement des traits +particuliers, et, d'autre part, par la dégradation des tons. Mais, si +nous transportions cette loi telle quelle dans la mise en scène, elle ne +s'appliquerait qu'aux décorations, où elle est en effet très habilement +observée par les peintres qui cultivent cette branche de l'art. Pour en +faire utilement l'application à la mise en scène, il est nécessaire de +la transformer. Nous ne considérerons plus, comme dans la peinture, des +plans de distance, mais des plans d'importance scénique. Et nous dirons +que, dans la mise en scène, le fini et la perfection d'imitation des +objets qui composent le matériel figuratif doivent être proportionnels à +leur importance hiérarchique. + +Je prendrai un exemple dans _l'Ami Fritz_. Le repas que l'on sert au +premier acte nécessite un grand nombre d'accessoires, qui ont chacun une +certaine importance, les uns parce qu'ils ont un rapport avec le texte, +les autres parce qu'ils servent à des combinaisons scéniques. Il faut +donc observer la loi de proportion. La nappe, sur laquelle l'attention +des spectateurs est formellement appelée, doit être d'une imitation +beaucoup plus parfaite que les autres parties du service. Les détails du +repas ne doivent pas être traités tous avec le même soin, ni atteindre +le même degré de fini, car ils ne sont pas tous destinés à faire +également illusion. La fumée qui s'échappe de la soupière répond par la +perfection d'imitation au jeu de scène qui ouvre le repas et sur lequel +l'attention du spectateur est appelée et maintenue pendant un certain +temps. Mais, après la soupe, toute la suite du repas est composée +d'accessoires de théâtre, qui sont bientôt relégués au deuxième et +troisième plan d'importance par la marche de l'action théâtrale. Si nous +nous transportons dans un autre théâtre, à la Gaîté, par exemple, nous +verrons qu'au premier tableau de _la Charbonnière_, pièce dans laquelle +la mise en scène occupait le premier rang, la loi de proportion était +cependant observée et exactement de la même façon, dans la disposition +du banquet des fiançailles. La règle est générale et on en trouvera +l'application dans toute mise en scène bien conçue. C'est ainsi que sont +réglés le repas de don César au quatrième acte de _Ruy Blas_, celui +d'Annibal et de Fabrice dans _l'Aventurière_, et celui de l'oncle et du +neveu dans _Il ne faut jurer de rien_. Si j'ai choisi comme exemple un +repas de théâtre, c'est que la mise en scène en est toujours périlleuse. +Il ne faut insister que sur les détails qui ont un lien étroit avec +l'action; dès que l'attention du public se détourne vers quelque +autre objet, il faut que le repas s'efface et prenne fin. D'ailleurs +l'observation du temps exact n'est jamais nécessaire au théâtre. Comme +dans la vie réelle, le spectateur perd la notion du temps dès que son +attention est détournée; il perd alors de vue ce concept abstrait pour +lequel il ne possède pas d'unité de mesure absolue. + +C'est cette loi de proportion qui permet de simplifier le matériel +figuratif, en ne se préoccupant que des principaux objets qui le +composent et en traitant les autres beaucoup plus sommairement et même +en les reléguant parmi la partie décorative. Ainsi, si quelques livres +d'une bibliothèque sont destinés à jouer un rôle spécial, à être +déplacés et replacés, ils devront réellement figurer sur un rayon, mais +il ne sera pas nécessaire que les autres parties de la bibliothèque +soient composées de livres véritables. Des dos de volumes peints sur des +rayons également peints constitueront une imitation suffisante. C'est ce +que beaucoup de spectateurs ont pu observer au second acte du _Marquis +de Villemer_. Dans un trophée d'armes, toutes n'auront pas besoin d'être +réelles, si toutes ne doivent pas éveiller une égale attention dans +l'esprit du public. + +Cette loi de proportion est souvent difficile à appliquer avec sagacité +et montre avec quel soin préalable il faut faire le départ de tout ce +que doit comprendre la partie décorative et de tous les objets qui +doivent composer le matériel figuratif. Cette loi empêche la mise en +scène de dégénérer en une exhibition inutile ou encombrante et maintient +les yeux du spectateur sur les objets qui ont une réelle importance. +Un habile directeur de théâtre arrive ainsi à produire une illusion +parfaite en ne cherchant la perfection d'imitation que pour les objets +qui doivent fixer l'attention du spectateur. Quand, par exemple, on +examine à ce point de vue la décoration du premier acte des _Rantzau_, +on remarque tout d'abord une grande abondance dans l'ensemble décoratif. +L'impression de l'intérieur du vieil instituteur alsacien est très vive; +rien n'y manque de ce qui peut nous raconter l'histoire de sa vie de +famille et de travail, depuis le berceau jusqu'à la bibliothèque et aux +collections de papillons. Mais ce n'est là qu'une impression générale +due au premier aspect. Sitôt que l'oeil examine la mise en scène pour en +tirer une induction sur le développement de l'action, tout rentre dans +la décoration peinte; et le matériel figuratif ne se trouve en réalité +composé que d'un très petit nombre d'objets. L'exécution des décorations +est donc précédée d'un travail très délicat où le goût et la science de +composition ont également leur part. + + + +CHAPITRE XX + +De la loi d'apparence.--De l'usage des lorgnettes.--Au théâtre, le sens +du toucher ne s'exerce jamais.--Seules les sensations optiques sont +directes.--Le théâtre ne nous doit que des apparences.--Des costumes et +des toilettes des actrices. + + +La loi d'apparence est d'un genre différent et a une portée tout autre. +Elle est basée sur ce fait important que, dans les beaux-arts, sur les +cinq sens que nous possédons, deux ne sont jamais exercés, ce sont le +goût et l'odorat, et qu'au théâtre sur les trois sens artistiques, la +vue, l'ouïe et le toucher, deux seulement sont appelés à jouer un +rôle. Les sensations tactiles ne figurent que comme des sensations +ordinairement associées à des sensations optiques, et la sûreté de nos +appréciations est au théâtre constamment mise en défaut par la distance. +Sans doute la plupart des spectateurs sont armés de lorgnettes qui +comblent en partie cette distance, mais il n'y a pas à s'arrêter à cette +objection; car, s'il y a un fait certain, c'est que la lorgnette est +destructive du plaisir théâtral, puisqu'elle a pour effet de rompre +l'illusion que l'on a eu quelquefois tant de peine à produire. La +lorgnette est nécessaire pour corriger une infirmité de la vue et même +de l'ouïe; pour satisfaire un goût plastique, s'il s'agit de la beauté +des actrices, ou, à un point de vue plus spécial, pour étudier les jeux +de physionomie d'un acteur. En dehors de ces quelques cas, je considère +la lorgnette comme essentiellement contraire au plaisir purement +artistique que nous allons chercher au théâtre. Ce point écarté, je +reviens à la loi d'apparence. + +Si nous étalons devant nos yeux, à une distance assez faible pour que +nous puissions saisir les détails des objets, un morceau de marbre, de +pierre, d'ivoire, de bois, de carton ou de toile, de soie, de velours, +nous remarquerons que la vue de ces différents objets éveille en nous +une foule de sensations tactiles qui, même sans que nous les éprouvions +directement, nous sont absolument indispensables pour formuler un +jugement sur la nature réelle des objets. Il semble que nous les +touchions, et si nous les touchions réellement les sensations éprouvées +seraient plus fortes, mais nullement différentes de celles que la vue +avait suffi à déterminer en nous. Or, au théâtre, le tact ne peut +pas s'exercer, et la distance est toujours assez grande pour que +les sensations tactiles associées aux sensations optiques soient +excessivement faibles, car ce ne sont que des réminiscences. La +distance, en effet, ne nous permet pas d'apprécier le poli du marbre, la +transparence de l'ivoire, la qualité fibreuse du bois, la trame soyeuse +des étoffes, non plus que l'habileté du tissage ou du brochage. Nos +sensations optiques se réduisent au coloris des objets, aux relations +de tons entre les ombres et les lumières et à la nature plus ou moins +brillante ou mate des reflets. + +Nous ne jugeons donc, au théâtre, des objets que par leur aspect +extérieur. Par conséquent, pour que notre illusion soit suffisante, le +théâtre ne nous doit que des apparences. A quoi servirait-il de nous +montrer une colonne de marbre, si une colonne de carton peint nous +produit l'effet du marbre? A quoi bon recouvrir des meubles d'une étoffe +coûteuse, si une étoffe plus grossière produit un effet analogue? Du +bois blanc habilement peint ne suffira-t-il pas à représenter à nos +yeux le meuble le plus précieux? Qu'on le remarque, ce n'est pas là le +résultat d'une convention préalable, conclue entre le décorateur et le +public. Le théâtre nous donne absolument tout ce qu'il nous doit, des +sensations optiques exactes; et comme nous ne pouvons contrôler ces +sensations par le toucher, il n'a pas à se préoccuper d'une éventualité +qui ne se produira pas. Un directeur inintelligent pourrait seul avoir +la fantaisie de satisfaire un sens qui au théâtre ne s'exerce jamais. On +en a vu des exemples, et jamais l'effet n'a répondu à l'attente. Seule, +la ruine est au bout de ces essais aussi inutiles qu'extravagants. +D'ailleurs, c'est précisément parce que la mise en scène est une fiction +qu'elle est un art. + +Les costumes, eux aussi, devraient obéir à la loi d'apparence. On en +tient compte, sans doute, dans une certaine mesure, les hommes surtout, +car les femmes y résistent ou plutôt se révoltent contre elle. Mais +est-ce bien aux actrices qu'il faut reprocher leurs excès de toilette? +N'y a-t-il pas de la faute du public? Voyez dans une salle de spectacle +toutes les lorgnettes se diriger sur l'actrice qui entre en scène, +l'environner, la dévisager, la passer en revue dans toutes les parties +de sa personne, examiner les mille détails de sa toilette, signer sa +robe du nom du plus habile faiseur, faire l'inventaire et l'estimation +de ses diamants et de ses dentelles. Du moment que le spectateur modifie +les conditions de l'optique théâtral, l'actrice est-elle bien coupable +de violer la loi d'apparence? Notez que ces superbes toilettes, si +véritablement belles et luxueuses quand on les détaille au grossissement +de la lorgnette, sont très souvent d'un très médiocre effet quand on +les regarde à l'oeil nu, c'est-à-dire quand on les replace dans les +conditions optiques qui conviennent au théâtre. C'est que l'art de la +toilette à la ville obéit à de tout autres lois que l'art de la toilette +à la scène. La toilette de ville est soumise de très près à la vue et à +la possibilité du toucher; la toilette de théâtre n'est faite que pour +nous procurer une satisfaction du sens de la vue, affaibli par la +distance. En sculpture et en peinture, une oeuvre destinée à être +regardée à une distance de trente mètres est d'un travail absolument +différent de celle qui doit être vue à une distance de trois ou quatre +mètres. Il en est de même de la toilette des actrices: un costume de +théâtre doit, pour produire le même effet qu'un costume de ville, être +traité différemment et exige des étoffes différentes qui fassent des +plis plus larges et plus amples, et qui par conséquent soient d'une +autre qualité. En outre, les tons doivent être plus francs et choisis en +vue de l'éclairage spécial des théâtres; les ornements doivent être +d'un dessin plus simple et d'une plus grande sobriété de détails. C'est +souvent par des moyens contraires qu'on obtient des effets analogues. La +même toilette ne peut également plaire le jour dans le monde et le soir +au théâtre; elle ne peut non plus satisfaire également deux spectateurs +dont l'un la détaille à l'aide de la lorgnette et l'isole ainsi de +l'ensemble de la mise en scène, et dont l'autre se contente de la +regarder dans la perspective théâtrale. Une actrice intelligente ne +saurait hésiter. Mais le moyen le plus sûr de soumettre les actrices aux +conditions esthétiques de l'art de la mise en scène serait de ne pas +leur faire supporter les frais de leur toilette. Elles y gagneraient +assurément, ainsi que les convenances artistiques. La différence que +l'on a établie entre ce qu'on appelle le costume de théâtre et la +toilette de ville est absurde et contraire à la vérité artistique. Au +théâtre, il n'y a pas de toilettes de ville, il n'y a que des costumes +de théâtre. Si la direction ne consent pas à payer tous les costumes, au +même titre qu'elle fait les frais des décors et des accessoires, c'est +elle qui est en partie responsable des fantaisies ruineuses que se +permettent les actrices. Toutefois, parmi les causes de ce luxe exagéré, +une des plus difficiles à détruire est précisément le goût de la société +actuelle, je ne dirai pas pour la toilette, ce qui a existé de tout +temps, mais pour la diversité de la toilette. Dans chaque mode générale +chaque femme se taille une mode particulière; et les femmes de théâtre, +dans la position en vue qu'elles occupent, sont excusables de chercher +à faire preuve d'un goût personnel dont les spectatrices cherchent à +découvrir la caractéristique, souvent dans un but avoué d'imitation. + + + +CHAPITRE XXI + +Rapports de la mise en scène avec l'espace et le temps,--_Les Danicheff_ +et _l'Oncle Sam_.--Du vrai et du vraisemblable.--De la couleur +locale.--Prédominance des traits généraux.--Les romantiques.--_Le Cid_ +et _Bajazet_.--Le théâtre de Victor Hugo. + + +L'esprit est relativement au temps dans les mêmes conditions que la vue +relativement à la distance. L'espace et le temps sont d'ailleurs deux +concepts corrélatifs qui ne peuvent s'expliquer l'un sans l'autre. On +peut donc dire qu'une pièce dont l'action se déroule dans un milieu +très éloigné de celui où nous vivons, présente les mêmes difficultés de +représentation qu'une pièce dont l'action a été placée à une époque de +beaucoup antérieure à la nôtre. Néanmoins, il ne serait pas juste de +dire simplement que dans ces deux cas la difficulté est multipliée par +la distance ou par le temps. Il est, en effet, nécessaire de tenir +compte de la connaissance que nous avons de ce milieu ou de cette +époque, et des rapports que les idées, les moeurs, les costumes peuvent +avoir avec les nôtres. Les États-Unis, par exemple, quoique plus +distants de nous que certains pays des bords du Danube, nous offriraient +des difficultés de mise en scène beaucoup moins grandes. De même +l'histoire, les idées, les moeurs de l'Athènes de Périclès nous sont +plus familières que celles des premiers siècles de notre ère, et même +que celles de nos ancêtres directs. + +Il n'y a donc rien d'absolu dans les difficultés que le temps ou la +distance offre à la mise en scène. C'est le plus ou moins d'instruction +du spectateur, l'étendue de son savoir et l'ampleur de ses informations +qui indiquent le point de vraisemblance auquel nous devons nous efforcer +d'atteindre. Depuis un certain nombre d'années, les oeuvres traduites +des romanciers russes nous ont fait connaître dans leurs détails les +moeurs de la Russie, et nous ont initiés à des idées assez différentes +des nôtres; aussi a-t-on pu, dans _les Danicheff_, intéresser le public +français à un drame dont l'action n'aurait pu se dérouler dans le +milieu où nous sommes habitués de vivre, et l'on a pu arriver à une +représentation suffisamment exacte de moeurs, d'idées et de sentiments +dans lesquels nous ne serions pas entrés il y a cinquante ans. Dans +_l'Oncle Sam_, c'est la vie et, disons le mot, l'excentricité américaine +qui ont été produites sur le théâtre, et la mise en scène a pu se +rapprocher de la vérité relative par la connaissance que possède ou que +croit posséder le public français de ce caractère américain qui est +celui d'un type nouveau dans l'humanité moderne. Mais qu'il s'agisse de +monter un drame dont l'action se déroulerait en Turquie, on éprouvera +des difficultés presque insurmontables. Ce qu'on appelle la couleur +locale serait dans ce cas-là beaucoup plus nuisible qu'utile, car elle +serait sans doute en opposition avec l'idée que le public en général se +forme des moeurs turques et du mystère qui entoure la vie privée des +femmes. Tout le travail d'approximation que serait tenté de faire +l'auteur laisserait le public froid et incrédule. + +Ce que nous cherchons dans le théâtre, en dépit de l'école réaliste, qui +a absolument tort sur ce point, c'est une image des idées acquises et +enregistrées par notre esprit; c'est le spectacle de passions analogues +à celles qui pourraient nous agiter. Le théâtre est donc en quelque +sorte fondé sur le transport de nos propres états de conscience dans les +personnages du drame. Tout ce qui n'est pas concevable pour nous-mêmes +n'est ni vrai ni vraisemblable à nos yeux. Tout le monde sait combien il +nous est difficile, pour ne pas dire impossible, de concevoir des êtres +ayant un sixième, un septième, un huitième sens, ou des corps ayant +moins ou plus de trois dimensions. Il en est de même des idées: il +nous est impossible de concevoir chez un autre des idées que nous ne +concevons pas en nous. On peut en donner un exemple historique frappant. +Supposons qu'un poète nous représente Périclès pleurant sur le tombeau +du dernier de ses fils. Certes ce sera un spectacle touchant si nous ne +voyons en lui qu'un père, en tout semblable à nous, se lamentant sur +la perte d'un fils bien-aimé. Mais si l'auteur s'avise de faire de +l'archéologie morale et veut nous intéresser au chagrin particulier +qu'a ressenti Périclès à la pensée que son tombeau et ceux de tous +les Alcméonides seraient désormais privés des honneurs et des rites +héréditaires, il est certain que le chagrin de ce grand homme, +démesurément grossi d'un trouble superstitieux que nous ne concevons +plus, nous paraîtra purement oratoire et ne nous inspirera aucune +sympathie, par la raison bien simple que ce sont des sentiments qui se +sont éteints en se transformant et qui n'ont aujourd'hui aucune prise +sur notre coeur. + +Ce que nous venons de dire des sentiments et des idées exprimées par le +drame est également vrai de la mise en scène. Oserait-on, par exemple, +dans la représentation d'un drame oriental, étaler à nos yeux cet +amalgame étrange d'objets européens et d'objets asiatiques qui dépare la +vie des plus grands seigneurs, ce mélange bizarre des modes séculaires +de Constantinople et des modes les plus vulgaires de Paris? De pareilles +disparates, qui sont fréquentes dans la vie orientale telle que l'a +faite le cosmopolitisme moderne, nous choqueraient à ce point que +nous ne pourrions en supporter la vue. Elles seraient, en effet, en +contradiction avec la représentation que notre imagination nous fait +de la vie orientale, et c'est cette représentation-là que nous doit +le metteur en scène. La couleur locale n'a de prix que lorsque c'est +celle-là même que peut imaginer le spectateur. Si on s'ingéniait à +monter un drame chinois, se déroulant par exemple à Pékin, il est +clair que ce qu'il y aurait de plus simple serait de nous montrer des +kiosques, des arbres, des Chinois et des Chinoises de paravent, car ce +sont ceux-là seulement que nous connaissons et qui ont à nos yeux le +plus pur caractère chinois. Or, tout ce qui nous est étranger est, à un +degré quelconque, un peu chinois pour nous. + +Si donc on se demande quelle est la règle générale qui doit présider +à la mise en scène d'une pièce dont la difficulté de représentation +provient de la distance ou du temps, nous dirons que cette règle +consiste dans la prédominance des traits généraux sur les traits +particuliers, aussi bien dans les idées et dans le langage, ce qui est +du domaine du poète, que dans la décoration, dans le matériel figuratif +et dans les costumes, ce qui rentre dans le domaine du metteur en scène. +Quelle que soit la distance ou quel que soit le temps, d'ailleurs, on +descend du général au particulier en proportion de la connaissance que +nous possédons du milieu représenté. En tout cas, il faut avoir le +courage de répudier toute manifestation inutile et par conséquent +inopportune de la couleur locale. Le romantisme en a singulièrement +abusé, et c'est précisément cet abus qui est cause que les pièces d'il y +a cinquante ans ont si vite vieilli et sont aujourd'hui singulièrement +démodées. C'est que précisément ce qu'on appelle la couleur locale est +plus qu'on ne pense une question de point de vue. Nous n'avons jamais +qu'une notion imparfaite de ce qui est éloigné de nous par le temps ou +par la distance, et ce que nous croyons être une vérité absolue n'est +jamais qu'une vérité relative, fondée précisément sur nos goûts, sur nos +idées, sur nos vues actuelles. On a abusé à un certain moment du moyen +âge et de la chevalerie; or, ce qu'en 1830 on croyait être, soit le +langage, soit l'esprit du moyen âge, n'est aujourd'hui à nos yeux que +le langage et l'esprit de 1830. Nous voyons le passé sous un angle +différent. Si donc, à cette époque, on s'était contenté de marquer le +moyen âge de traits généraux, ceux-ci auraient conservé le privilège +de nous le rendre à peu près tel que nous pouvons encore le concevoir +aujourd'hui; mais ce sont les traits particuliers qui ont gâté le +portrait et lui donnent maintenant un certain air de caricature. + +N'est-ce pas, en effet, ce défaut, joint à l'abus du pittoresque et de +l'antithèse, qui déjà, du vivant même de Victor Hugo, nuit à l'oeuvre +dramatique du poète, en dépit de l'imagination poétique qu'on admire +dans _Hernani_, cette oeuvre rayonnante de jeunesse et de passion, en +dépit de la perfection littéraire à laquelle atteint le style de _Ruy +Blas_. Au contraire, _le Cid_ et _Bajazet_ ont-ils vieilli? Ils n'ont +pas aujourd'hui une ride de plus qu'au jour où ils ont paru sur la +scène. _Le Cid_ a par lui-même un effet représentatif considérable, mais +Corneille ne s'est pas abandonné à la couleur locale; ses héros sont +marqués de traits humains plus que particulièrement espagnols, sauf en +ce qui concerne l'honneur. Sans doute l'enflure du style cornélien ne +correspond plus à notre goût actuel, mais elle est corrigée par la +franchise de l'accent et par la beauté morale des situations, sur +laquelle la recherche du pittoresque n'empiète jamais. Quant à +_Bajazet_, qui ne devrait jamais quitter pour longtemps le répertoire de +la Comédie-Française, et que je ne puis jamais relire sans une profonde +émotion esthétique, il devra son éternelle jeunesse à la prédominance +des traits généraux sur les traits particuliers, ce qui est remarquable +dans un sujet qui aurait comporté facilement un abus d'effets +représentatifs, tirés de la vie orientale et des mystères qui planent +sur les drames des harems, abus dans lequel ne manquerait peut-être pas +de tomber un auteur moderne. + +Quelle que soit la prédilection que j'éprouve personnellement pour +Racine, je ne crois cependant pas que l'on puisse dire que Corneille et +Racine aient été de plus grands poètes que Victor Hugo. Si donc ce n'est +pas dans l'inégalité de leur génie poétique que gît la différence de +vitalité de leurs oeuvres dramatiques, il faut en faire remonter la +cause à un excès de richesse dans l'imagination de Victor Hugo, qui l'a +entraîné à un abus perpétuel d'effets uniquement représentatifs et à une +recherche purement épique du pittoresque et de la couleur locale. Dans +les préfaces ou les notes qui accompagnent ses pièces imprimées, Victor +Hugo se fait un mérite d'avoir puisé une foule de traits particuliers, +peu connus, dans tel ou tel auteur espagnol ou anglais; ce serait, en +effet, un mérite pour un historien, mais ce n'en est pas un pour un +poète dramatique. Ce que celui-ci doit au public, ce sont des êtres +purement humains, uniquement revêtus, s'ils sont étrangers, de traits +généraux suffisants à les faire reconnaître pour tels. Ajoutons +d'ailleurs, pour être juste, qu'une aussi vaste imagination, nuisible au +poète dramatique, est l'essence même du génie du poète épique; et Victor +Hugo en est encore ici un illustre exemple, car le livre de _la Légende +des siècles_ est un chef-d'oeuvre, auquel rien ne peut être comparé dans +la littérature française non plus que dans les littératures étrangères. + +Si donc, pour en revenir à l'objet de ce chapitre, il s'agit de +représenter un milieu éloigné du nôtre par la distance ou le temps, il +sera toujours sage de se renfermer dans une mise en scène sobre et +très simple, de se contenter d'une couleur locale discrète et modérée, +d'éviter la recherche des effets trop spéciaux au milieu représenté, +enfin de ne marquer l'oeuvre que des traits particuliers nécessités +formellement par le texte lui-même. Les costumes doivent produire un +effet d'ensemble, avoir ce caractère commun que nous attribuons soit +à un pays, soit à une époque, ne pas présenter de recherches inutiles +d'originalité; car le public n'entre que très difficilement dans les +raisons des modes des anciens ou des étrangers, puisque ses goûts sont +aujourd'hui totalement différents. Mais nous touchons là à un autre +ordre d'idées qui a besoin de quelques développements. + + + +CHAPITRE XXII + +Vanité de toute recherche archéologique.--Des différents +styles.--Les costumes du _Misanthrope_.--Le temps efface les traits +particuliers.--Formation des types artistiques.--Destructibilité de +la mise en scène.--Nécessité de démonter les oeuvres classiques.--Des +reprises.--_Antony_.--La mise en scène est une création +artistique.--Erreur de l'école réaliste. + + +Tout ce qu'il y a de spécial et de circonstanciel dans les milieux +différents de celui où nous vivons nous échappe à peu près complètement. +Si, pour prendre un exemple frappant, nous revenons un instant à +la Chine, qui est par excellence un pays excentrique par rapport à +l'Europe, on peut affirmer que nos yeux ne sont pas formés à remarquer +les différences d'usages, de moeurs et de costumes qui caractérisent les +diverses époques de son histoire. De telle sorte que, sur un million de +spectateurs, il n'y en aurait probablement pas un qui fût susceptible de +saisir, à mille ans près, des différences dans les modes chinoises. +Un tel exemple est de nature, il semble, à nous rendre légèrement +sceptiques relativement à la valeur de la couleur locale. Et, en y +réfléchissant, on peut se demander si nos connaissances sont beaucoup +plus étendues en ce qui concerne toute l'Asie, l'Afrique, l'Égypte, la +Grèce elle-même, ainsi que Rome et surtout les premiers siècles de notre +propre histoire. + +Tout ce qui s'éloigne de notre expérience actuelle perd peu à peu toute +précision, et même de sa vraisemblance, tellement que si on faisait +passer devant les yeux d'un homme de soixante ans une suite +chronologique de gravures représentant les modes qu'ont depuis sa +naissance successivement adoptées ses contemporains, il ne les +reconnaîtrait pas pour la plupart et en regarderait quelques-unes comme +imaginées après coup et tout à fait invraisemblables. C'est pourquoi, +dans la mise en scène d'une pièce dont l'action se déroule dans un autre +temps, toute recherche trop précise d'archéologie, c'est-à-dire portant +sur un trop grand nombre de détails, est non seulement inutile, mais +contraire à la vraisemblance, et n'a pas par conséquent un caractère +incontestable de vérité. Sans doute, s'il s'agit du passé de notre +propre race, nous posséderons un ensemble de connaissances plus +certaines que s'il s'agissait d'un peuple étranger, même contemporain. +Un grand nombre de spectateurs sont aptes à distinguer entre eux, tant +sous le rapport de la décoration et de l'ameublement que sous celui des +costumes, les styles Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI; mais +combien peu sauraient établir des différences dans les modes diverses +qui ont pu régner pendant le cours de ces grandes époques. Le public ne +se choque pas de différences qui, pour des contemporains, eussent été +monstrueuses. C'est ainsi qu'en 1878, à la Comédie-Française, on a +repris _le Misanthrope_ avec les costumes faits en 1837 pour une +représentation de gala à Versailles et qui sont à la mode de la minorité +de Louis XIV, bien que _le Misanthrope_, qui date de 1666, eût toujours +été joué jusqu'alors en habits carrés de la seconde moitié du siècle. +Nous, hommes du XIXe siècle, qui nous piquons d'exactitude, souvent +plus que de raison, en sommes-nous choqués? Et d'ailleurs, combien de +spectateurs songent à comparer la date des costumes avec celle de la +pièce? La plupart ignorent sans doute que les costumes du _Misanthrope_ +peuvent faire question. + +Mais bien mieux, pendant qu'à la Comédie-Française, on joue _le +Misanthrope_ en manteaux courts, on continue à le jouer à l'Odéon en +habits carrés. Toutefois, comme l'exemple est contagieux, un des +acteurs a eu l'idée de jouer le rôle d'Acaste en manteau, comme rue de +Richelieu, tandis que tous les autres personnages conservent l'habit +carré. Or, bien peu de spectateurs s'aperçoivent de ce qu'il y a de +disparate dans ce mélange de modes qui ne sont point de la même époque. +Cependant, nous serions choqués si on introduisait dans une comédie +contemporaine en habits noirs un personnage habillé à la mode de 1830. +C'est qu'avec le temps, on ne s'attache qu'aux caractères généraux et +qu'on néglige les différences, pourtant considérables, qui naissent de +la comparaison des traits particuliers. + +Il va de soi que l'idée qui se forme en nous des costumes d'une époque +est d'autant plus générale qu'elle repose sur un plus grand nombre +d'exemplaires pris, soit dans un même temps, soit dans des temps +successifs. Cette idée, d'ailleurs, naît en nous, comme toute idée, par +la réunion des caractères communs qui nous frappent dans ce grand nombre +d'exemplaires. Il suit de là que l'idée que nous avons du style d'une +époque, que nous avons traversée, est générale et non particulière, et +que, lorsqu'il s'agit de mise en scène, nous devons réaliser dans la +décoration, dans l'ameublement et dans les costumes cette idée générale +qui est seule intelligible pour notre esprit et qui, seule, est pour +nous la vérité. En outre, on peut remarquer que les idées particulières +des contemporains, se changeant peu à peu en idées de plus en plus +générales à mesure que leur point de départ s'enfonce dans les brumes du +passé, il arrive un moment où elles se fixent dans des types généraux +désormais invariables, au moins dans les prévisions actuelles, et +auxquels nous devons rapporter tout ce que nous créons aujourd'hui dans +le but de représenter telle ou telle époque passée. Ce sont donc, dans +ce cas, ces types généraux et invariablement fixés dont le théâtre nous +doit la représentation fidèle, puisque eux seuls répondent aux formes +que le temps a imposées à nos idées. Il y a donc un degré d'exactitude +au delà duquel la mise en scène deviendrait non seulement antithéàtrale, +mais même antiartistique. Une pièce qu'on exhumerait au bout de +cinquante ans, dans les mêmes décorations et avec les mêmes costumes +qu'à sa première représentation, nous ferait l'effet d'une véritable +caricature; car, en bien des points, elle pourrait se trouver en +contradiction avec les types que le temps aurait formés dans notre +esprit. + +Ce qui précède nous amène donc à deux conséquences importantes. La +première est que, lorsqu'une pièce a fourni sa carrière et qu'on n'en +peut prévoir une reprise prochaine, il est désirable de détruire la mise +en scène. C'est d'ailleurs, lorsqu'une pièce quitte l'affiche après +avoir épuisé son succès, l'effet de l'usure naturelle des choses. On ne +peut emmagasiner à l'infini des décors dont on ne prévoit pas l'utilité +prochaine, et dont quelques-uns peuvent être fatigués et détériorés par +l'usage. Il en est de même des costumes. La mise en scène se trouve donc +détruite _ipso facto_. La seconde conséquence est que, lorsqu'on reprend +une pièce depuis longtemps disparue de l'affiche, il n'y a pas lieu de +reproduire identiquement la mise en scène primitive. + +Sur le premier point, on pourrait s'imaginer que la règle ne s'impose +point au répertoire classique, tragédies et comédies, que la mise en +scène en est immuable et si bien établie qu'on n'y puisse espérer faire +aucun changement. Ce serait une erreur de penser ainsi d'autant que, par +suite de la révolution qui, vers la fin du siècle dernier, a modifié +l'art des décorations et des costumes, la mise en scène de nos +chefs-d'oeuvre classiques est toute moderne. Elle a pu varier et, en +effet, elle a souvent varié et variera encore. S'il s'agit de pièces +grecques ou romaines, il est d'ailleurs évident que le point de vue d'où +on a successivement jugé l'antiquité s'est fréquemment déplacé, et que +la même représentation ne pourrait satisfaire les spectateurs actuels, +après avoir satisfait ceux des deux derniers siècles. Si donc il y a des +traditions en ce qui concerne le jeu et la diction des acteurs, il n'en +saurait être de même des décorations et des costumes. En outre, les +changements d'acteurs finissent par nécessiter une nouvelle mise au +point. Le goût du public, variable d'une génération à l'autre, se lasse +peu à peu du même spectacle, et il lui semble, à tort ou à raison, qu'en +introduisant quelque variété dans l'appareil théâtral, on pourra se +rapprocher d'un idéal qu'en fait on n'atteint jamais. + +Ces diverses raisons font donc une loi de ne pas laisser les oeuvres +classiques s'éterniser dans le même état représentatif. Après les avoir +fait figurer un an ou deux au répertoire courant, il est bon de les +démonter complètement pour la plupart, et d'attendre quelque temps avant +d'en faire une reprise. + +D'ailleurs le procédé qui consiste à renouveler, les rôles un à un, soit +par le moyen de doublures, soit en utilisant les nouvelles acquisitions +du théâtre, est utile s'il ne s'agit que de remédier à un accident +imprévu ou de favoriser les débuts d'un acteur; mais en soi il est +mauvais, parce qu'il porte le trouble dans un ensemble habilement +combiné, et parce qu'il ne permet pas de plus larges corrections +qu'autorise seule une nouvelle mise en scène. C'est ainsi qu'à l'heure +actuelle il me paraît nécessaire de retirer _Phèdre_ du répertoire de la +Comédie-Française (nous en verrons plus loin les raisons), et d'attendre +un certain temps avant d'en faire une reprise étudiée. + +S'il s'agit, non plus de pièces grecques ou romaines, mais d'une oeuvre +dramatique dont le sujet a été pris dans le monde contemporain de +l'époque où elle a paru pour la première fois à la scène, il faut +distinguer si l'oeuvre est ancienne ou moderne. Les pièces qui datent +d'une époque de l'histoire pour laquelle le temps a fait son office, en +créant des types généraux qui sont aujourd'hui à peu près fixes, sont +plus faciles à monter parce que déjà ces types ont été réalisés sur la +scène et que d'autres arts, la peinture, la gravure et la sculpture, en +ont en quelque sorte vulgarisé la connaissance. On a vu cependant, par +l'exemple que nous avons cité du _Misanthrope_, qu'il y a place, même +dans ces cas-là, pour des écarts considérables. + +La difficulté est quelquefois plus grande pour des oeuvres modernes, +dans lesquelles il faut précisément réaliser pour la première fois des +types qui commencent à se former dans notre esprit, et dans lesquels +il y a encore prédominance de traits particuliers, variables dans la +mémoire de chacun de nous. Cette question a été justement agitée, +récemment à propos de la reprise _d'Antony_. C'est le cas de remarquer +combien il est heureux que toute mise en scène soit de sa nature +destructible; car si par impossible on avait conservé celle _d'Antony_ +et qu'on nous l'eût remise aujourd'hui sous les yeux, on aurait pu sans +doute espérer piquer jusqu'à un certain point la curiosité d'une partie +du public, mais très certainement elle aurait produit un effet définitif +désastreux et aurait été contre le but qu'on s'était proposé et qui ne +pouvait être que celui de nous toucher et de nous émouvoir. Il nous +aurait été impossible de prendre au sérieux une gravure de mode +surannée; et le ridicule du spectacle aurait été en nous un obstacle +insurmontable à l'épanouissement de la sympathie. + +Mais en fait la mise en scène d'_Antony_ n'existait plus et il a fallu +la recréer de toutes pièces. La difficulté était précisément dans le +grand nombre de traits précis et particuliers dont, relativement à cette +époque peu éloignée de nous, notre imagination est encore encombrée. Il +fallait, pour le costume d'_Antony_, éviter le ridicule auquel il +ne prêtait pas jadis et auquel il ne devait pas non plus prêter +aujourd'hui. Il fallait créer, comme cela s'est fait, de soi-même et +insensiblement, pour des époques plus anciennes, un type général qui +eût le caractère du temps sans être le personnage à la mode de telle ou +telle année. On devait donc avoir grand soin de ne pas feuilleter +les gravures de modes, les journaux illustrés, mais de s'inspirer de +portraits, de bustes, de gravures, c'est-à-dire, en un mot, d'oeuvres +d'art. Leur examen collectif devait offrir un certain nombre de +caractères communs et fournir les traits généraux du type à réaliser. +En tout cas, ce dont il fallait bien se pénétrer, c'est que le costume +d'Antony ne devait être ni une copie ni une réminiscence, mais une +création au sens artistique du mot. + +A l'Odéon, on n'a pas fait une étude suffisamment artistique de la +mise en scène. On a tout simplement modernisé le costume d'Antony en +modifiant la forme de ses collets, de ses cols et de sa cravate; on +a été jusqu'à lui permettre le gant Derby; on a de même modernisé la +coiffure des femmes et trop allongé leurs robes. Toutefois, je reconnais +qu'on a réussi à éviter le ridicule que n'eût pas manqué d'exciter une +résurrection exacte des costumes de 1830. Seulement on n'a pas réussi, +ce qui demandait un effort artistique, à constituer le type théâtral +d'Antony. + +Ajoutons d'ailleurs que pour cette pièce tous les détails de mise en +scène n'ont qu'une importance très secondaire, par la raison qu'_Antony_ +est un chef-d'oeuvre, qui restera tel au milieu des transformations +scéniques que lui imposera le goût des générations successives. La +postérité commence seulement pour cette oeuvre extraordinaire, qui +est destinée tôt ou tard à faire partie du répertoire courant de la +Comédie-Française. Les types et les costumes se fixeront d'eux-mêmes, +sans qu'il soit besoin d'un travail critique réfléchi. Ce drame, +pathétique et humain, rajeunira de lui-même à mesure que la société +française vieillira. + +En résumé, la mise en scène est un art qui n'échappe pas aux conditions +auxquelles sont soumis les autres arts. C'est une imitation visible +et non déguisée de la nature, mais libre et synthétique, et partant +créatrice, et qui est, par rapport aux choses et aux êtres pris comme +modèles, ce que sont toutes nos idées par rapport aux objets ou aux +phénomènes souvent innombrables qui ont contribué à les former en nous. +Faire de la mise en scène une copie servile de la réalité serait d'abord +une impossibilité matérielle, et ensuite, quand le temps est un des +facteurs de la question, un non-sens artistique, puisqu'elle serait +en perpétuelle contradiction avec les lentes, mais inéluctables +transformations que les lois de l'esprit imposent à toutes nos +idées. Enfin il faudrait que chaque objet du monde extérieur eût une +représentation identique dans chaque cerveau humain. Quelques auteurs +modernes qui se piquent d'une exactitude scrupuleuse se leurrent +eux-mêmes, parce qu'ils ne se rendent pas compte que ce qu'ils prennent +pour la réalité n'est qu'une image et qu'une interprétation de la +nature, modifiable suivant le tempérament, la constitution physique et +l'adaptation physiologique de chacun de nous. + +Il faut reconnaître que la réalité est en soi quelque chose qui échappe +à la certitude humaine, et que pour un même objet il y a autant d'images +différentes de cet objet que d'observateurs. Et, en effet, ce que nous +appelons réalité n'est en fait qu'une oeuvre d'art qui a pour auteur +l'artiste que la nature a caché au fond de chacun de nous. La prétention +qu'a l'école réaliste d'être plus vraie que l'école idéaliste n'est, +chez beaucoup de ses adeptes, qu'une infirmité intellectuelle qui +consiste à croire les images qui se forment dans notre oeil plus +ressemblantes que celles qui se forment dans l'oeil de nos semblables. +Où la théorie réaliste ou naturaliste reprend de sa valeur et de son +importance, c'est lorsqu'elle nous fait une loi de substituer la vue +directe et immédiate des objets à leur vue indirecte et médiate, +c'est-à-dire de repousser l'interposition, entre la nature et nous, de +tempéraments artistiques différents de notre propre tempérament. + +Ajoutons que beaucoup de personnes restreignent la vérité à la +particularité. Or une idée générale n'est pas moins vraie qu'une idée +particulière; l'une s'applique à un plus grand nombre d'objets, l'autre +à un plus petit nombre, voilà tout. Un décor représentant un paysage ne +sera pas en contradiction avec la vérité parce qu'il laissera de côté un +nombre plus ou moins grand de détails particuliers faciles à constater +dans tel ou tel paysage réel. Seulement, il est une oeuvre artistique et +correspond exactement, par son degré de généralité, à ce qu'est une idée +dans l'ordre intellectuel. De même un costume de théâtre doit être une +oeuvre d'art et nous donner l'idée du costume d'une époque, ce à quoi +il parviendra sans être tel ou tel costume particulier de cette époque. +C'est d'ailleurs là un sujet que des pages ajoutées à des pages +n'épuiseraient pas. En ces matières, il est inutile de chercher +à convaincre ceux qui ne se sont pas rendu compte de la manière +synthétique dont se forment les idées dans leur esprit. Nous y +reviendrons au surplus dans la suite, quand nous nous occuperons plus +particulièrement de la mise en scène des personnages de théâtre. + + + +CHAPITRE XXIII + +De la représentation des oeuvres classiques.--Du plaisir théâtral.--De +la sensation du beau.--Analyse de cette sensation. + + +J'aborde un sujet dont l'intérêt ne le cède pas à l'importance: la mise +en scène des chefs-d'oeuvre classiques de la littérature française. +Sujet vaste, qu'il faut s'empresser de limiter, en écartant autant que +possible tout ce qui dans l'étude esthétique de ces oeuvres dramatiques +ne se rapporte pas à la mise en scène. Dès les premières pages de +ce volume, nous avons dit l'intérêt supérieur qui s'attache à la +représentation des oeuvres classiques. Elles marquent le niveau +supérieur où s'est élevé le génie français, ou mieux le point culminant +qu'a pu atteindre en France l'art dramatique, sous sa forme la plus +simple et la plus sévère. Pour les poètes, c'est un exemple toujours +présent, qui domine leurs efforts, ne les laisse jamais satisfaits de +leurs propres ouvrages et les pousse dans la voie indéfinie du progrès. +Corneille, Racine et Molière servent de conscience, soyons-en sûrs, +à ceux-là mêmes qu'enivre la popularité, et que semble aveugler le +contentement de soi-même. + +Ces représentations ne sont pas moins salutaires au public; et +n'auraient-elles que le mérite de former et de purifier son goût, +d'élever et d'agrandir son esprit, qu'elles contribueraient ainsi à +la culture générale des lettres, au maintien des bonnes moeurs et aux +insensibles progrès de la civilisation. C'est surtout en se demandant +comment les représentations classiques forment et épurent le goût qu'on +met en évidence l'attrait qu'elles ont seules le privilège d'exercer et +la raison secrète de l'empire qu'elles prennent sur ceux qui ont une +fois senti le plaisir particulier qu'elles procurent. Depuis plusieurs +années j'ai assisté à un très grand nombre de ces représentations, et +c'est un point que je me suis efforcé d'éclaircir, en analysant mes +propres impressions et en les comparant avec celles que me semblait +éprouver la salle tout entière. + +Il est certain que les hommes ne vont chercher au théâtre que des +sensations, ce qu'en un mot nous appelons du plaisir. Personne n'entre à +la Comédie-Française avec la prétention de se rendre meilleur, de former +son goût, d'élever son esprit. A cet égard notre amour-propre, qui +souvent se contente de peu, nous fait juger notre esprit assez élevé, +notre goût suffisamment délicat et nous entretient dans l'estime de +nous-mêmes. Les salles de théâtre seraient vides si elles ne devaient +se remplir que de personnes qu'y amèneraient des motifs aussi louables. +Non, le mobile qui nous pousse au théâtre n'est pas aussi désintéressé +qu'on le pense; nous voulons y goûter du plaisir dans toute la force du +terme et y éprouver des sensations réelles, qui mettent en émoi notre +organisme tout entier. On se tromperait d'ailleurs si on croyait que +nous sommes ici en contradiction avec ce que nous avons dit dans +le commencement de cet ouvrage, car il y a un ordre de sensations +auxquelles on ne parvient que par un effort constant et une puissante +application de l'esprit, et que par conséquent la moindre distraction +empêcherait de naître en nous. + +Tous les jours il peut nous arriver d'assister à des comédies plus +spirituelles ou plus amusantes que les comédies de Molière, à des drames +plus intéressants ou plus poignants que les tragédies de Corneille et de +Racine. On outrepasserait la vérité en voulant prouver que toutes +les pièces le cèdent en gaieté ou en force dramatique aux oeuvres +classiques: ce n'est pas vrai. Pour moi, j'avoue très humblement, m'être +souvent beaucoup plus amusé à certaines pièces du Palais-Royal, du +Vaudeville ou des Variétés qu'à la représentation des _Femmes savantes_ +ou du _Misanthrope_; et en dépit d'une rhétorique froide et gourmée il +faut reconnaître que le rire, le fou rire même, est un plaisir que nous +recherchons et dont il ne faut pas rabaisser la valeur. De même, à +des drames de l'Ambigu ou de la Porte-Saint-Martin, j'ai éprouvé des +sensations de pitié, de terreur ou d'anxiété beaucoup plus fortes que +celles que m'ont jamais causées les héros ou les héroïnes des plus +belles tragédies; et ces impressions ont pour nous des voluptés +auxquelles nous goûtons avidement et qui nous arrachent des +applaudissements et des cris. Or ce qu'il faut bien comprendre, c'est +que les sensations que nous font éprouver les oeuvres classiques sont +tout aussi réelles, mais qu'elles sont d'un autre ordre, et d'un ordre +supérieur. C'est donc précisément leur réalité qu'il faut mettre en +évidence, car c'est par leur réalité que ces jouissances artistiques ont +du prix pour les hommes, les attirent et les sollicitent avec une force +qu'elles n'auraient pas si elles n'avaient à leur offrir qu'un semblant +de plaisir idéal et platonique. Or, à l'égard de cette réalité, il n'y a +pas de doute à avoir. + +Quand commence une représentation tragique les spectateurs sont d'abord +simplement attentifs, les uns parce qu'ils se disposent à un plaisir +ineffable qu'ils connaissent, les autres par l'intuition qu'ils ont de +ce plaisir, un certain nombre enfin par respect, par convenance ou même +seulement par imitation. La plupart n'entrent que très peu dans les +raisons longuement déduites de l'exposition et ne s'attachent que +médiocrement aux préliminaires de l'action. Mais peu à peu l'intérêt +s'accroît, à mesure que la passion se dégage et que sous le personnage +historique ou légendaire apparaît le type humain créé et mis en scène +par le poète, c'est-à-dire à mesure que l'art se manifeste et que le +génie du poète, s'essayant à un jeu divin, infuse dans les fantômes +qu'il évoque à nos yeux la vie et toutes les passions qui en font le +charme ou l'horreur. Alors, pour peu que la décoration soit décente, que +le jeu et la déclamation des acteurs s'accordent avec le texte poétique, +il arrive un moment, une scène, une situation où l'art se manifeste sous +sa plus parfaite expression, où tous les moyens si patiemment combinés, +où tous les efforts si longuement accumulés aboutissent enfin, et où +l'idée, arrachée de l'esprit, de l'âme et des entrailles du poète, se +dégage de ses langes et se dresse à nos yeux, éclatante de vérité +et toute palpitante de vie, belle dans sa nudité sans défauts comme +l'Anadyomène antique. A ce moment un trouble profond et délicieux +envahit notre être tout entier, une angoisse inquiète, haletante nous +étreint, pareille à l'émotion de l'amant qui surprend un signe adoré; un +besoin d'air et d'espace infini semble nous soulever, comme ces rêves +qui nous donnent des ailes; puis à cette volupté étrange et rapide +succède un attendrissement qui se résout en larmes, et bientôt la +lassitude qui suit ce moment de plaisir suprême nous permet de mesurer +la puissance de la commotion dont tout notre être a été ébranlé. Or +cette sensation, ce n'est pas la pitié que nous inspire Iphigénie qui +nous la donne, ni la double anxiété de Chimène, ni l'enthousiasme +contagieux de Pauline, ni la rage d'Hermione; non, cette sensation, dont +le dieu nous secoue après avoir secoué le poète, n'est autre chose que +la sensation du beau, c'est-à-dire ce trouble presque superstitieux de +stupéfaction et d'admiration qui s'empare de nous, lorsque nous voyons +une ébauche faite de main d'homme se revêtir soudain des signes +supérieurs de la vie dont la volonté divine a marqué le front de ses +créatures. + +Cela est si vrai que cette sensation pourtant si forte peut être +éprouvée, identique dans tous ses effets, aussi bien à la représentation +d'une comédie de Molière qu'à la représentation d'une tragédie de +Corneille ou de Racine, ce qui ne se concevrait pas si on devait en +chercher la source dans le pathétique des situations, au lieu d'y voir +un effet de la puissance de la poésie et du jaillissement de la vie, en +un mot une manifestation du beau idéal, c'est-à-dire du beau conçu par +l'esprit et enfermé par l'artiste dans un simulacre humain. C'est donc +en résumé cette sensation réelle et tout organique qui constitue le +plaisir particulier que nous allons demander aux oeuvres classiques. +Si elle paraît plus intense à la représentation des oeuvres tragiques, +c'est que celles-ci exaltent notre sensibilité, et, comme d'une corde +plus tendue, nous arrachent des tressaillements plus aigus. + +Cette sensation ne se produit pas toujours, soit par suite de nos +dispositions personnelles, soit par suite de celles des comédiens. +Mais quand une fois on l'a ressentie, on en conserve un souvenir +impérissable; on constate en soi ce goût des grandes oeuvres dont nombre +de personnes parlent sans le connaître, et on se sent en possession d'un +plaisir ineffable qui surpasse de beaucoup celui que pourraient nous +procurer les situations dramatiques les plus émouvantes. Quand on +s'efforce d'élever et de purifier le goût des jeunes gens, de leur +ouvrir l'esprit, de leur faciliter l'accès des oeuvres immortelles qui +sont la gloire de l'esprit humain, on travaille en définitive (que n'en +sont-ils persuadés!) à leur procurer des plaisirs réels, des émotions +aussi vraies, moralement et physiquement, que toutes celles auxquelles +ils aspirent et enfin cette sensation du beau, qui est la jouissance +suprême de l'être humain et la raison dernière de l'art. + +Mais les hommes, ai-je besoin de l'ajouter, sont de complexion +différente. Aux uns, c'est la poésie qui procure seule cette sensation +du beau; aux autres, c'est la peinture, à ceux-ci c'est la musique, +à ceux-là c'est la nature. Dans le domaine littéraire, on peut la +ressentir à l'audition ou à la lecture des oeuvres les plus diverses, +et elle est d'ailleurs variable d'intensité. Si je n'ai parlé que des +chefs-d'oeuvre classiques, c'est d'abord qu'eux seuls nous font éprouver +cette sensation dans toute son intégrité et qu'ensuite je n'ai pas la +prétention de juger sommairement les écrivains et les poètes de mon +époque. Il me sera permis toutefois d'ajouter que j'ai éprouvé cette +sensation du beau à la représentation (pour m'en tenir au théâtre) de la +plupart des oeuvres d'Alfred de Musset, dont le génie sait découvrir et +ouvrir cette source de vie dont le jaillissement inonde notre âme. + +Pour conclure, je dirai que c'est cette sensation du beau qui est +la raison des représentations classiques, et la justification des +subventions que l'État accorde à l'Odéon et à la Comédie-Française. +Est-il un but plus noble que celui de convier à un plaisir aussi parfait +et aussi pur un peuple récemment affranchi, mais libre, hélas! pour le +mal comme pour le bien, échappé à la discipline avant la fin de son +éducation intellectuelle et morale, et porté naturellement à toutes les +satisfactions des sens? N'est-il pas à espérer que parmi ce peuple, ceux +qui auront une fois goûté et apprécié un plaisir si délicat se sentiront +moins entraînés vers des plaisirs grossiers? C'est là qu'est la moralité +de l'art et la raison de son influence sur la destinée humaine et sur la +marche de la civilisation. + + + +CHAPITRE XXIV + +De la mise en scène tragique.--Ce qu'elle était jadis en France.--Ce +qu'elle était chez les Grecs.--Notre imagination seule crée la mise +en scène tragique.--Du caractère général de la décoration et des +costumes.--La mise en scène n'est pas immuable. + +Nous savons maintenant à quoi tendent les représentations classiques, le +but qu'elles poursuivent et la sensation suprême qu'elles s'efforcent de +faire éprouver à tous les spectateurs. Sans doute, tous ne sentent pas +le beau avec une force égale, et ne sont pas d'ailleurs disposés ou +préparés à subir le joug du poète; mais par l'effet physiologique de la +contagion, qui se produit dans toute foule humaine, les plus indécis et +les plus tièdes sont ébranlés par le spectacle de l'émotion que leur +donnent les plus ardents, et bientôt il s'établit, entre ces spectateurs +de tout âge et de toute condition, une sorte de communion émotionnelle, +qui fait qu'une salle tout entière fond en larmes au même instant ou +éclate en applaudissements. + +Il y a dans toute oeuvre dramatique un ou plusieurs moments +psychologiques où doit se produire cette commotion, qu'il ne faut pas +confondre avec celle qui est due au pathétique des situations. Elle se +fait souvent sentir dès le second acte, et il suffit d'une idée, +d'un vers, d'un mot, d'un geste, d'un regard, pour déterminer ce +jaillissement de vérité et de vie qui nous atteint en pleine âme. Mais, +dans les belles oeuvres, ces deux commotions du pathétique et du beau +se résolvent enfin en une seule, qui se fait sentir, en général, au +quatrième acte, après lequel il ne reste plus au poète qu'à apaiser +l'émotion soulevée dans l'âme du spectateur, à ramener l'équilibre +dans son esprit, et à lui laisser du spectacle tragique une impression +complète en soi, dont le souvenir est destiné à s'associer avec une idée +de plaisir organique et de joie morale. Ce double souvenir, qui retentit +longtemps au fond de nous-mêmes, nous dispose à venir de nouveau +savourer cette sensation exquise; et cette disposition est précisément +la marque d'un goût qui s'aiguise au souvenir et à l'espoir d'un +plaisir, dans lequel se combinent également l'intelligence et la +sensibilité. + +Les moments psychologiques déterminés, et ils ne le sont guère d'une +façon certaine qu'après une suite de représentations, à moins que des +reprises antérieures ne les aient traditionnellement fixés, tout doit +concourir à faire produire au drame son plein et entier effet. Il arrive +assez souvent que les effets attendus et prévus ne se manifestent pas, +soit par suite de la défaillance d'un ou de plusieurs acteurs, soit +par suite des dispositions du public ou de la composition de la salle. +D'autres fois, il y a déplacement dans les points de plus grande +intensité, par suite de la prépondérance inattendue que le jeu d'un +acteur donne à l'un des personnages. En dehors du succès personnel que +recueille cet acteur, il n'y a pas généralement lieu de s'en féliciter; +car, si on admettait de pareilles transpositions, le succès des +représentations serait abandonné au hasard. Le théâtre ne peut +véritablement s'applaudir que lorsqu'aux moments précis les effets +attendus se manifestent dans toute leur intégrité. Dans ce cas, +assez fréquent d'ailleurs dans une troupe d'élite comme celle de la +Comédie-Française, on sent longtemps d'avance se dessiner le succès; +il suffit au commencement de la représentation d'une intonation +particulièrement juste, d'un geste d'une saisissante précision, pour +établir entre la scène et la salle ce courant sympathique qui électrise +en même temps les acteurs et les spectateurs. Le jeu des acteurs +s'assure et s'harmonise, leur voix prend des intonations chaudes et +puissantes; ils semblent possédés du génie du poète dont les pensées et +les vers franchissent incessamment la rampe; les spectateurs, de leur +côté, sentent leur esprit se tendre sans fatigue, leurs sens devenir +plus subtils, et leur coeur prêt à battre plus rapidement sous +l'étreinte du poète. A mesure que la sensibilité des spectateurs +s'accentue, les acteurs, tout en sentant leur être vibrer avec plus +d'intensité, deviennent plus sûrs et plus maîtres d'eux-mêmes; ils se +possèdent d'autant mieux que le public se possède moins; et, dans ces +moments décisifs, quand les spectateurs sont en quelque sorte emportés +hors d'eux-mêmes, c'est à la puissance sur soi-même que se reconnaissent +précisément les grands acteurs. + +Mais on conçoit que pour faire produire à la représentation d'une oeuvre +classique tout ce qu'elle doit donner, il faut une savante et minutieuse +préparation. Or existe-t-il ou a-t-il existé quelque part un modèle que +nous devions nous efforcer de reproduire dans la mise en scène tragique? +Voilà, il semble, la question dont la réponse déterminera la direction +de nos efforts dans la préparation d'une représentation théâtrale. Eh +bien, on peut affirmer que ce modèle n'existe et n'a jamais existé que +dans notre imagination. Tout d'abord, si nous remontons le cours de +notre propre histoire littéraire, nous verrons comment ce modèle imaginé +a été long à se former en nous. La mise en scène s'est bien lentement +perfectionnée et nos idées sur le costume datent à peu près de la fin du +siècle dernier. Le costume tragique était jadis de pure fantaisie, +un mélange d'éléments modernes et anciens, un composé de plumes, de +velours, de soie, le tout s'agençant en forme de tunique à l'antique, +retombant sur des cnémides resplendissantes. Quant à la décoration et +à la mise en scène, elles étaient ce qu'elles pouvaient au milieu des +spectateurs privilégiés qui encombraient la scène. Ce n'est donc pas +sur notre propre théâtre que nous pourrions trouver le modèle que nous +cherchons. Pouvons-nous espérer, en remontant le cours du temps, le +rencontrer sur la scène tragique elle-même où furent représentés les +drames de Sophocle et d'Euripide? Nos recherches ne seraient pas +couronnées de ce côté de plus de succès. + +Nous n'avons que des idées assez confuses sur l'organisation des +théâtres antiques; et le peu que nous en savons suffit pour nous +démontrer que dans l'antiquité la décoration et le costume des acteurs +étaient en partie fantaisistes et en partie hiératiques. Quant à ce que +nous appelons la couleur locale et la vérité historique, les anciens ne +s'en préoccupaient nullement. D'ailleurs leurs personnages tragiques +appartenaient à un passé purement légendaire et épique, et étaient en +réalité des créations de leur imagination. En pouvait-il être autrement? +C'est précisément le caractère de l'art d'être un jeu, et c'est par là +qu'il mérite de charmer et d'embellir la vie. Comment donc ces mêmes +personnages, qui composent encore aujourd'hui notre personnel tragique, +prendraient-ils à nos yeux une consistance historique qu'ils n'ont +jamais eue? Ce qui nous trompe, et ce qui en cela fait le plus grand +honneur à l'art, c'est la vérité et la puissance des passions auxquelles +les acteurs prêtent l'apparence matérielle de leurs corps. Il ne faut +donc pas s'y méprendre: il n'y a pas et il n'y a jamais eu de milieu +historique concordant expressément avec ces figures tragiques. La mise +en scène doit se composer non pas avec ce qui a été ou ce qui a pu être, +mais avec les images qui, dans notre imagination, forment et composent +le monde antique. Quelque parti que nous prenions, quelles que soient +les recherches savantes et archéologiques dont nous nous fassions +guider, jamais notre scène, avec ses personnages de création toute +poétique, ne nous offrira un tableau véritable de la vie antique; pas +plus d'ailleurs que les personnages héroïques qu'ont peints Homère et +Eschyle n'ont jamais ressemblé aux êtres historiques dont un savant +moderne, dans sa foi ardente, exhume les restes à Mycènes et à Troie. +Les Grecs contemporains de Sophocle ne reconnaîtraient certainement pas +la tragédie du plus grand de leur poète dans l'_Oedipe roi_ qu'on joue +actuellement à la Comédie-Française. Elle est pourtant une traduction +aussi fidèle que possible, et la mise en scène en a été réglée avec +un goût parfait. Ils seraient choqués de voir les héros et les rois +descendus de leurs cothurnes et ramenés à la taille des marchands +d'Athènes, et de les entendre parler sans masques d'une façon aussi +simple et aussi peu mélodique. Quant aux choeurs, ils se demanderaient +par quelle aberration du goût on ose leur faire déclamer des strophes +sur une musique qui ne s'y adapte pas métriquement. C'est que les Grecs +concevaient de leur propre antiquité une image toute différente de celle +que nous nous en formons, et avaient sur l'art tragique des idées +très différentes des nôtres. Maintenant qu'ils sont devenus eux-mêmes +l'antiquité, ce sont eux qui nous intéressent, et, à la distance où nous +sommes d'eux, nous les confondons volontiers avec leurs héros et avec +leurs dieux mêmes, ce qui prouve bien que ce monde mythologique, +héroïque et historique n'existe à l'état décoratif que dans notre propre +imagination. Cela n'empêche pas d'ailleurs que la tragédie grecque et la +tragédie française n'obéissent au même principe essentiel, qui est la +caractéristique du théâtre grec et du théâtre français, à savoir la +prédominance constante de l'idée sur le fait et du développement moral +sur l'acte matériel. + +Dans la mise en scène d'une oeuvre tragique, il est donc sage +d'abandonner toute prétention à une restauration antique, inutile et +impossible. On se perdrait immanquablement dans des essais aussi vains +que puérils. Ce que l'on prend d'ailleurs souvent pour des restaurations +ne sont que des caricatures décoratives: c'est ainsi qu'il y a quelques +années on avait une tendance générale à jouer dans des décors de style +pompéien les tragédies dont l'action nous reporte au delà des temps +historiques de la Grèce. Il faut donc s'efforcer d'effacer les traits +particuliers et s'en tenir aux grandes lignes générales, se contenter +d'une architecture simple et grande tout à la fois, de hauts et sévères +portiques, peu surchargés d'ornements. Le vaste espace est de tous les +milieux celui qui convient le mieux à la grandeur tragique. Quant aux +costumes, il faut non sans doute s'en tenir à ceux dont se contente la +statuaire, qui est l'art du nu par excellence, mais ne pas s'en écarter +de parti pris, et s'en inspirer, dans le choix des tissus, auxquels on +doit demander de beaux plis sculpturals. Tout en évitant la monotonie +dans les couleurs et la constante uniformité des vêtements blancs, on ne +doit pas rechercher des contrastes trop accentués, ni ce bariolage de +tons crus auxquels il faut la brillante lumière de l'implacable soleil. +L'éclairage plus que médiocre de nos scènes modernes n'admet pas l'abus +du style polychrome. + +En un mot, c'est nous, hommes du XIXe siècle, qui créons tout cet +appareil théâtral par la puissance de notre imagination; nous projetons +au dehors de nous et nous objectivons les images du monde antique qui +se sont formées lentement en nous par la contemplation des statues, des +vases, des médailles, des oeuvres des peintres de toutes les écoles et +de tous les temps, par le souvenir de tout ce qui nous a été fourni par +l'enseignement et par la lecture. L'idée du monde antique est en nous +le résultat d'une synthèse qui a combiné en types généraux tous les +éléments divers qui se sont tour à tour enregistrés en nous. Mais, +puisque tout cet appareil théâtral n'est que le produit de notre +imagination actuelle, il en résulte que la mise en scène de nos oeuvres +classiques n'est pas en soi immuable, et qu'elle est susceptible de +changer comme change de génération en génération l'image que les hommes +se font du monde antique. Chacune de ces oeuvres doit donc, après un +certain temps, être retirée du répertoire, pour y reparaître plus tard +dans un nouvel état, plus conforme aux idées nouvelles. + +Nous dirons de plus, au sujet des costumes, que, quelle que soit la +vérité présumée de ceux que l'on choisit, ils ne peuvent être jugés et +considérés à part de la personne même de l'acteur ou de l'actrice. Il +est, en effet, à penser qu'une modification du costume sera nécessaire +chaque fois que le rôle changera de titulaire; car la première loi du +costume de théâtre, c'est d'être en rapport avec l'âge, la stature et +l'air de la personne qui doit le porter. Pour produire un effet d'une +puissance égale, il est nécessaire que le costume change suivant +l'apparence de l'acteur. Le point fixe, immuable, c'est l'effet à +produire; ce qui est mobile et changeant, c'est le moyen de produire cet +effet. N'est-ce pas d'ailleurs la loi naturelle? Les femmes qui veulent +plaire n'ajustent-elles pas leurs toilettes à l'air de leur visage? Les +acteurs et les actrices sont soumis à la même loi. La première condition +de tel costume est de donner à celui qui le porte un air majestueux, et +non d'être _à priori_ de telle forme et de telle couleur. D'ailleurs, au +théâtre, un acteur ne se substitue pas à un autre, il lui succède; et +il y a toujours au moins dans l'ajustement du costume quelque détail à +modifier. Je ne parle bien entendu que des rôles importants, et je ne +tiens pas compte des cas fortuits ou de force majeure. + +Mais je me hâte d'abandonner les généralités, car je crois plus +profitable de prendre un exemple particulier, qui me fournira l'occasion +d'agiter plusieurs questions intéressantes et importantes pour l'art de +la mise en scène. Je vais donc passer en revue la mise en scène de +la _Phèdre_ de Racine, telle qu'elle est réglée actuellement à la +Comédie-Française. + + + +CHAPITRE XXV + +Étude de la mise en scène de _Phèdre_.--Le décor.--Comparaison avec les +théâtres des anciens.--De l'ornementation.--Du matériel figuratif.--Son +influence sur la composition du rôle de Thésée. + + +Si j'ai choisi _Phèdre_, ce n'est pas que cette tragédie offre une +occasion exceptionnelle d'étude et fournisse une plus riche moisson +d'exemples que toute autre; c'est uniquement qu'au moment même où +je m'occupais de la mise en scène j'ai pu assister à plusieurs +représentations de cette tragédie. Si toute autre, au lieu de _Phèdre_, +eût fait partie du répertoire courant c'est celle-là que j'eusse +choisie. J'en profiterai pour agiter quelques questions générales à +mesure qu'elles se présenteront. Pour mettre un certain ordre dans +l'ensemble des faits que nous devons passer en revue, j'examinerai +successivement le décor, le matériel figuratif, les costumes et les +dispositions scéniques; et ce que je chercherai surtout à mettre +en lumière, c'est le rapport direct qu'a la mise en scène avec +l'interprétation du drame, c'est-à-dire son influence sur le jeu et la +diction des acteurs, et par conséquent sur le résultat final et total de +la représentation. + +Nous commencerons par examiner la décoration. «La scène est à Trézène, +ville du Péloponèse.» Telle est la seule indication portée par Racine +en tête de _Phèdre_. Le théâtre représente le péristyle du palais de +Thésée, entouré d'un portique à colonnes élevées. L'aspect du décor a +de la grandeur et convient à l'action héroïque du drame. A travers la +colonnade du fond, on aperçoit une haute colline que couronnent trois +temples. Comme nous n'avons que des idées fort confuses sur ce que +pouvait être la demeure d'un Thésée, je ne ferai aucune difficulté +d'accepter l'architecture du décor, bien qu'elle pût convenir à toute +autre tragédie grecque et même à une tragédie romaine. Mais je fais peu +de cas d'une exactitude archéologique qui n'est pas vérifiable; et si +l'on joue d'autres tragédies dans ce même décor, je n'y trouve rien à +blâmer. Les Grecs, qui étaient des artistes, jouaient en général leurs +drames devant la façade d'un palais à trois portes, décor banal et +toujours le même; la porte du milieu donnait accès dans l'appartement du +roi ou du maître du palais, celle de droite dans l'appartement consacré +aux hôtes et aux étrangers, celle de gauche dans la partie du palais +réservée aux femmes. Cette disposition éclairait immédiatement le public +sur le rang et le rôle du personnage qui paraissait. Nos décorations ont +perdu cet avantage. Dans _Phèdre_, les portes de gauche et de droite +donnent accès dans les appartements. Celui de Phèdre est à gauche +et celui d'Aricie à droite. Je ne ferai à cela aucune chicane +archéologique, bien que dans les maisons antiques l'appartement réservé +aux femmes ait dû être dans une même partie de la maison. + +Si l'architecture me paraît heureusement appropriée, je ne saurais +en dire autant de la toile du fond, qui, en définitive, représente +l'acropole d'Athènes, ou une colline sainte qui lui ressemble à s'y +méprendre. Trézène, comme toutes les villes grecques, avait son acropole +bâtie sur une éminence qui dominait la ville. Le décor n'est donc pas +fautif en soi, mais il peut dérouter le spectateur en éveillant dans +son imagination le souvenir de l'acropole par excellence, qui est celle +d'Athènes. Sans doute le lieu de l'action est clairement indiqué dès le +début de la tragédie: + + Le dessein en est pris: je pars, cher Théramène, + Et quitte le séjour de l'aimable Trézène, + +dit Hippolyte en entrant. Mais précisément ces deux vers et la toile du +fond offrent au spectateur des associations d'idées contradictoires. Il +y a donc là une modification nécessaire à faire, d'autant plus que dans +la pièce on parle d'Athènes à différentes reprises, et que par suite +cette toile de fond doit légèrement brouiller les idées d'un certain +nombre de personnes. + +L'ornementation du décor consiste principalement en statues dont une +seule serait utile, celle de Neptune. Comme grandeur elle est, il est +vrai, la principale; malheureusement elle est mal placée, reléguée +qu'elle est au fond à droite, sur un plan reculé. Il serait donc +désirable qu'on la changeât de place, et qu'on la mît, par exemple, au +premier plan, à droite. De la sorte, lorsque Thésée invoque Neptune, +l'acteur pourrait s'adresser directement au simulacre du dieu, et +ne serait pas contraint de lui tourner le dos, comme cela a lieu +actuellement, étant admis qu'il est plus poli de tourner le dos à un +dieu qu'au public. Ce déplacement aurait en outre l'avantage de forcer +à l'enlèvement d'un hémicycle dont nous parlerons plus loin. Dans nos +pièces modernes, chaque fois qu'un personnage s'adresse à la divinité, +il se tourne vers son image, si celle-ci figure dans la décoration. Il +n'y a qu'un cas où l'acteur peut tourner le dos à celui qu'il évoque ou +qu'il invoque, c'est lorsque celui-ci est un fantôme qui n'a de réalité +que dans l'imagination du personnage. C'est alors pour le public +qu'on objective une apparition qui est entièrement subjective pour le +personnage. Mais chaque cas doit d'ailleurs être étudié en lui-même. Je +ne ferai pas d'autre observation en ce qui concerne la décoration et je +passe au matériel figuratif. + +On sait ce qu'un homme d'esprit disait d'un distique qu'on venait de lui +lire: il est fort joli, mais il y a des longueurs! Eh bien, le matériel +figuratif consiste en trois sièges et l'on peut dire qu'il est excessif. +A gauche on a placé un fauteuil, à droite un tabouret et un banc en +forme d'hémicycle. Le premier siège est indispensable, car c'est lui que +les suivantes de Phèdre approchent de leur maîtresse, lorsque, à son +entrée, au premier acte, elle est près de défaillir. Le second peut être +admis; et c'est lui qui servira à Thésée, si l'on croit, ce qui est pour +moi un point douteux, qu'il soit nécessaire à celui-ci de s'asseoir. +Mais c'est, à mon avis, une faute de mise en scène que d'avoir installé +à droite, au premier plan, un banc en forme d'hémicycle. On pourrait +tout d'abord insister sur le peu de convenance architecturale de cet +hémicycle, attendu qu'il n'est pas nécessité par une forme particulière +du mur du péristyle. Il n'est pas probable qu'un hémicycle ait jamais +été placé de la sorte sous un portique. Mais toutes les raisons qu'on +pourrait faire valoir dans cet ordre d'idées ne seraient que des raisons +d'architecte ou d'archéologue, et par conséquent seraient les plus +vaines du monde, si cet hémicycle était imposé par la mise en scène et +favorisait, soit le développement de l'action, soit le jeu des acteurs. + +Or, et c'est là la seule raison valable en fait de mise en scène, cet +hémicycle, non seulement est inutile au développement de l'action, +mais encore nuit au jeu des acteurs et a la plus funeste influence sur +l'attitude de Thésée. L'acteur, en effet, supposant qu'un siège est +fait pour s'en servir, a la malencontreuse idée de s'asseoir sur cet +hémicycle. Malheureusement la forme semi-circulaire n'est pas favorable +à la sévérité de l'attitude et favorise au contraire une certaine, +nonchalance qui manque de grandeur au théâtre et nuit au caractère +majestueux que doit conserver Thésée aux yeux des spectateurs. En outre, +en offrant ainsi au héros un siège aussi défavorable, le metteur en +scène devient en partie responsable de l'interprétation défectueuse +du rôle. En dehors du cinquième acte, où Thésée écoute le récit de +Théramène, accablé et par conséquent assis, il n'y a qu'un moment dans +la tragédie où l'on puisse supposer que Thésée prenne un siège; c'est au +commencement du quatrième acte. Quand la toile se lève, Thésée est assis +(pour cela le siège sans bras suffit); et cette attitude résulte du +sentiment qu'éprouve le héros. Il vient d'entendre l'accusation portée +par Oenone, et il interroge celle-ci, méditant sur la cruauté de ce coup +du destin qui l'attendait à son retour dans son palais. Toute cette +première partie de l'acte a un caractère délibératif qui permet à Thésée +d'être assis. L'agitation du héros est interne et ne deviendra en +quelque sorte externe que lorsque le sentiment qui l'anime, de +délibératif qu'il était, deviendra résolutif. Or, le discours de Thésée +prend décidément le caractère actif et résolutif aux premiers mots que +lui adresse Hippolyte. Le héros se dresse alors et jette à son fils ce +vers qui l'accable: + + Perfide! oses-tu bien te montrer devant moi? + +A partir de ce moment, jusqu'à celui où Thésée tombe sur son siège en +apprenant la mort de son fils, jamais il ne doit plus s'asseoir. Le +courroux aveugle qui s'est emparé de lui, l'exaspération nerveuse qui +l'agite et qui s'échappe au dehors, comme une flamme d'une fournaise +ardente, a pour premier effet une très forte tension musculaire qui +s'oppose au fléchissement nécessaire à l'action de s'asseoir. Prendre un +siège c'est, pour l'acteur qui joue le rôle de Thésée, mettre son état +physique en contradiction avec l'état moral du personnage, car ce serait +l'indice d'une détente dans la colère du héros. Si Thésée s'asseyait, +c'est qu'il réfléchirait; et s'il réfléchissait, il suspendrait les +imprécations qu'il lance contre Hippolyte. Si au quatrième acte il ne +s'assied point, c'est qu'à la colère a succédé l'inquiétude, nouveau +sentiment qui maintient son agitation et appelle encore de nouvelles +décharges nerveuses sur le système musculaire. + +Au lieu de ce jeu naturel, dicté par l'état physiologique de Thésée, +l'acteur qui remplit ce rôle a le tort, pendant une partie de la scène +avec Hippolyte, tantôt de s'asseoir sur l'hémicycle, qui le force à une +attitude abandonnée, absolument contradictoire, tantôt de jouer debout +sur la marche de l'hémicycle: or Thésée, dans l'état d'agitation où il +se trouve, ne pourrait supporter d'être ainsi rivé à un aussi étroit +espace. Concluons donc que si on avait pensé que cet hémicycle ne +pût servir on ne l'aurait pas placé au premier plan; il dénote, par +conséquent, une fausse conception du rôle de Thésée, et c'est ainsi que +la mise en scène pousse un acteur à une fâcheuse interprétation de son +rôle. + +Cet exemple est de nature, il me semble, à faire saisir toute +l'importance de la mise en scène. Un objet, insignifiant à première vue, +prend souvent une valeur considérable et agit alors fatalement sur le +jeu des acteurs et sur l'effet général du drame. Les quelques réflexions +que nous inspirera l'examen des costumes nous conduira à la même +conclusion. + + + +CHAPITRE XXVI + +Du costume tragique.--Accord du costume avec les péripéties du +drame.--Du costume de Théramène.--L'uniformité de costume concorde avec +l'unité passionnelle d'un rôle.--Du costume de Thésée.--Les accessoires +doivent convenir au texte et à l'action.--Du costume d'Hippolyte. + + +La réforme du costume tragique commencée par Lekain et Mlle Clairon a +été achevée par Talma. Aujourd'hui, toute tragédie est jouée avec des +costumes qui sont censés reproduire ceux de l'époque à laquelle se passe +l'action. Il ne faut pas toutefois, ainsi que nous l'avons déjà dit, +s'exagérer la vérité de ces costumes, qui n'est jamais que relative. On +atteint une vraisemblance et une exactitude suffisantes quand les images +que l'on produit aux yeux des spectateurs s'accordent avec les types +qui se sont formés dans l'imagination de la plupart des hommes de notre +temps. Toute recherche d'archéologie est vaine si elle contrarie l'idée +que nous avons des costumes de telle ou telle époque. Les documents sur +lesquels on peut s'appuyer, tels que statues, vases, camées, médailles, +bas-reliefs, peintures, etc., sont déjà des oeuvres d'art, c'est-à-dire +qu'ils ne nous offrent qu'une vérité idéale et des combinaisons purement +imaginatives. Si par impossible on pouvait arriver à une vérité absolue +et nous représenter nos tragédies dans les véritables costumes des +contemporains de Thésée ou de Périclès, de Tarquin ou d'Auguste, nous +ne les trouverions nullement ressemblants à ceux que nous propose notre +imagination, et l'artiste en nous réclamerait avec raison contre ce +mépris et cet oubli de l'idéal. + +Qu'on ait encore et toujours à faire quelques progrès dans la +composition et dans le port de ces costumes de théâtre, cela se conçoit, +surtout si on ne perd pas de vue l'essentiel, c'est-à-dire l'harmonie +générale. On peut dire toutefois qu'à notre époque l'art du costume a +atteint un très haut degré de perfection, et que s'il se commet quelques +fautes de goût ce n'est jamais que dans des cas isolés. Ce ne sont +donc pas les costumes en eux-mêmes qui nous offrent un sujet d'étude +intéressant, mais le rapport du costume à l'action et à la situation des +personnages et son influence sur le jeu des acteurs. En se plaçant à ce +point de vue, on s'aperçoit bien vite que l'art du costume tragique a +encore un progrès nécessaire à faire pour que la réforme soit complète +et que la mise en scène s'accorde avec les conceptions dramatiques. + +C'est précisément ce que nous allons voir en examinant les costumes +de _Phèdre_. Il est admis que les costumes de confidents sont faits +d'étoffes de couleur, et généralement de tons bruns ou jaunes. Le blanc +sied aux grands rôles et la pourpre est particulièrement réservée aux +rois. Dans _Phèdre_, Oenone et Théramène ont des costumes appropriés +à leurs conditions. Toutefois celui de Théramène a un aspect un peu +biblique, qui conviendrait mieux à un apôtre qu'au gouverneur d'un +prince grec. Théramène paraît descendre d'une toile de Poussin. Mais ce +n'est là qu'une critique peu importante. Le point plus intéressant sur +lequel je crois devoir appeler l'attention, c'est sur la modification de +costume qui s'impose à Théramène au cinquième acte. Est-ce vraiment dans +cet accoutrement flottant, sans chapeau et sans armes, que Théramène +accompagnait Hippolyte? Il semble qu'il vienne de faire une promenade +idyllique autour du lac de Génésareth. Si on ne croit pas devoir +adjoindre à son costume un chapeau de voyage et des armes, il est au +moins essentiel que, lorsque bouleversé et atterré il reparaît aux yeux +de Thésée, il porte son long et ample vêtement de dessus relevé et serré +à la ceinture. Cette modification de costume (celle que j'indique ou +toute autre produisant un effet analogue) concorderait avec la série +des actes accomplis par Théramène; et, lorsqu'il se présente devant les +spectateurs, son aspect seul indiquerait qu'il n'est pas demeuré dans +le palais, et que, parti avec Hippolyte, il a précipité son retour +pour apprendre à Thésée la mort de son malheureux fils. Voilà donc une +modification de costume qui résulte des péripéties de la pièce; car +il est nécessaire que Théramène porte et conserve ainsi la trace de +l'événement tragique auquel il a été mêlé directement. + +Si nous passons à l'examen du costume de Thésée, nous verrons la +marche de l'action exiger, au contraire, une uniformité absolue, sans +modification aucune. En soi, ce costume ne me paraît approprié ni à la +situation ni au caractère du héros grec. Quand il entre en scène, on est +frappé de l'aspect magnifique de son costume, surtout de ses cnémides +brillantes et de son casque à cimier que surmonte un panache éclatant. +L'aspect n'est pas tel qu'il devrait être. Si on nous représentait +Thésée au cours d'un de ses exploits amoureux, il ne saurait être trop +magnifiquement vêtu; mais ici il nous apparaît comme un émule d'Hercule, +un coureur d'aventures héroïques, un rude guerrier, à peine échappé des +prisons d'Épire. L'aspect de Thésée doit être fruste et farouche, et ne +pas éveiller en nous l'idée d'un Agamemnon majestueux et glorieux; il ne +nous apparaît pas au milieu d'un camp, entouré de son peuple et escorté +de héros, mais accompagné de quelques compagnons rudes comme lui, +portant la trace des revers qu'il vient d'essuyer. Rien dans son costume +ne doit sentir la parade. Son casque doit être sans panache ni cimier; +ses armes, ses cnémides, fortes, d'un aspect plus solide que brillant. +Par-dessus sa tunique, j'aimerais lui voir une casaque de guerre, sur +laquelle pourrait alors flotter le royal manteau de pourpre. Surtout ce +manteau devrait être taillé dans un tissu un peu épais, afin d'avoir +l'aspect d'un vêtement de campement, propre aux embuscades et aux nuits +passées dans les gorges sauvages des montagnes. Mais tel qu'il apparaît +au début de la pièce, tel il doit rester jusqu'au dénouement. Une +tragédie domestique l'attend au seuil de son palais; et l'inceste se +dresse devant lui, sans lui laisser le temps de la réflexion. Son aspect +farouche doit d'ailleurs imprimer dans l'esprit des spectateurs une idée +de rudesse inexorable; or modifier quoi que ce soit dans le costume sous +lequel il nous apparaît, substituer à ce vêtement de soldat un plus +riche costume de roi, ce serait en quelque sorte laisser planer l'espoir +d'une magnanimité qui n'est pas dans son caractère entier et violent. La +marche de l'action exige donc l'uniformité dans le costume de Thésée, ce +qui est admis d'ailleurs, mais réclame qu'on en éteigne tous les éclats. + +Le costume d'Hippolyte ne me paraît pas prêter à la critique; il est +ce qu'il doit être, jeune et élégant dans sa simplicité. Il consiste +uniquement dans une tunique de laine blanche. Mais il est un détail sur +lequel j'appellerai l'attention de l'acteur chargé de ce rôle, et dont +je dois parler, puisqu'il se rapporte précisément à la mise en scène. +Hippolyte paraît deux fois, son arc à la main, notamment dans la +première scène, lorsqu'il ouvre la tragédie avec ce vers: + + Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène. + +C'est même sans doute ce vers qui est cause de l'erreur. Hippolyte fait +part à Théramène du dessein qu'il a formé de partir à la recherche de +son père, et de partir sans délai, voulant se soustraire aux charmes de +la jeune Aricie; mais son char n'est pas disposé, ses chevaux ne sont +point attelés, ses gardes ne sont point prêts à l'accompagner: tous ces +soins regarderaient précisément Théramène, son gouverneur. D'ailleurs +Hippolyte n'a point revêtu le costume de voyage. Pourquoi dès lors +tient-il son arc à la main, ses armes étant la dernière chose qu'il +ceindra ou qu'il prendra avant de monter sur son char? J'ajouterai que +cet arc est plutôt une arme de chasse qu'une arme de guerre et se trouve +par suite en contradiction avec ce vers de la tragédie: + + Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune. + +C'est donc une faute de mise en scène que de faire paraître Hippolyle un +arc à la main. Si on voulait nous le montrer en tenue de départ (ce qui +est contraire à la situation), il aurait fallu lui mettre à la main une +de ces lances que les vases grecs donnent aux héros, aux Ajax et aux +Diomède. + + + +CHAPITRE XXVII + +Rapport du costume avec la personnalité.--Le costume doit s'accorder +avec les états psychologiques d'un personnage.--Du costume de +Phèdre.--Influence du costume sur le jeu et sur la diction.--Les +costumes d'_Iphigénie_. + + +Nous arrivons à l'examen du costume le plus important de la tragédie, +celui de Phèdre elle-même. Nous avons vu, à propos du rôle de Théramène +et de celui de Thésée, que la variété ou l'uniformité de costume dépend +d'une loi qui a sa raison d'être dans le développement de l'action +dramatique. Le rôle de Phèdre nous montrera, avec bien plus de force +encore, la nécessité d'achever la réforme du costume tragique, en +l'associant en quelque sorte plus étroitement aux mouvements des +passions. + +Dans le monde, aussi bien que sur le théâtre, le costume est une partie +visible de nous-même; c'est lui qui, avec notre figure et nos mains, +compose notre aspect extérieur. C'est ainsi, les mains et la figure +nues, mais couverts de leurs vêtements habituels ou de costumes de +circonstance, que se fixent dans notre souvenir toutes les personnes +qui appartiennent à notre vie intime, à celle de notre âme. Nous ne +les voyons jamais dans leur nudité sculpturale; le nu est un état sous +lequel nous ne les connaissons pour ainsi dire jamais et sous lequel, +le cas échéant, nous ne les reconnaîtrions pas. Chez tous les peuples +civilisés, qui ne vivent point sous des climats brûlants, le costume +s'est superposé au corps, nous en voile les formes, un grand nombre de +mouvements, et se substitue à lui dans les images qui se forment d'une +façon durable dans notre esprit. Il est donc impossible que le costume +n'ait point part à toutes les modifications physiques et morales +auxquelles nous sommes soumis incessamment. + +Et de fait il en est ainsi. Un homme vif, actif, ne s'habille pas ou +ne porte pas ses vêtements comme un homme lent et paresseux. Une femme +parée de sa dignité mondaine n'a pas le même aspect extérieur que +la même femme, sous les mêmes vêtements, prête à s'abandonner dans +l'intimité à l'entraînement de son coeur. Son corps, auquel sa fierté +donnait une sorte de rigidité, ploie et assouplit ces mêmes vêtements +sous l'effort du mouvement passionné qui l'agite. Voici un homme, il y a +quelques heures correct dans sa tenue d'homme du monde, dont une nuit +de jeu a pâli et bouleversé les traits: est-ce que ses vêtements ne +porteront pas la trace de son anxiété fiévreuse et ne prendront pas, +comme son visage, un aspect dévasté? A plus forte raison la femme +languissante et malade ne s'habillera pas comme la femme qui recherche +l'admiration des hommes et brave la jalousie des autres femmes. + +Il est inutile d'insister, car ce sont là en quelque sorte des lieux +communs. Il me reste à faire remarquer que, précisément, notre théâtre +contemporain tient grand compte, même parfois avec excès, de ces nuances +psychologiques de costume. A la scène, les comédiens modifient leur +costume selon les différents actes de la vie; et les femmes, soit +qu'elles recherchent un effet de similitude ou de contraste, ajustent +les couleurs de leurs robes à celles de leurs pensées. Aussi les +personnages y prennent un caractère remarquable de vérité et de naturel. +Comment se fait-il que dans la tragédie on n'ait pas davantage senti +la nécessité d'ajuster l'aspect des personnages aux divers états +psychologiques qu'ils traversent? Sans doute, il faut le faire avec une +grande sobriété et ne pas se laisser entraîner à l'unique représentation +de faits matériels qui jouent un rôle très restreint dans la tragédie; +mais quand un état moral est de nature à agir sur tout l'être, l'unité +absolue de costume peut être parfois un contresens et avoir une +influence funeste sur la composition d'un rôle. + +Dans la tragédie de Racine, telle qu'on la représente, Phèdre est vêtue +d'une simple tunique rattachée sur l'épaule par des agrafes, serrée à la +taille par une ceinture et tombant jusqu'aux talons. Phèdre est à demi +décolletée et ses bras sont nus jusqu'aux épaules. Au premier acte, +un simple voile de gaze est fixé sur sa tête. Sauf le voile, c'est le +vêtement qu'elle conserve pendant tout le cours de la représentation. +En soi, le costume est heureusement combiné, gracieux et en même +temps d'une élégante sévérité. Mais, néanmoins, l'aspect de Phèdre, +lorsqu'elle paraît sur la scène, n'est pas tel qu'il devrait être. +Lorsque son chagrin inquiet l'arrache de son lit, est-ce bien là le +costume d'une femme mourante et qui cherche à mourir? Phèdre, surexcitée +par la pensée qui l'obsède sans trêve, agitée par la fièvre qui la +dévore, a voulu quitter sa couche, revoir la lumière du jour, peut-être +retrouver quelques traces fatales de cet Hippolyte dont le fantôme +habite sa pensée. Ses femmes obéissent à ce caprice impérieux d'une +malade; elles la lèvent, rattachent ses cheveux avec des épingles d'or, +lui passent une large et chaude tunique qui couvre son cou, ses épaules +et ses bras, et elles l'enveloppent d'une étoffe de laine ample et +moelleuse qui la couvre entièrement. C'est même cette pièce d'étoffe qui +devrait remplacer le voile, et que Phèdre devrait avoir ramené sur son +front. Cette ample pièce d'étoffe, d'un caractère bien antique, ne joue +pas, dans la mise en scène de nos tragédies, le rôle qui devrait lui +appartenir. Les actrices trouveraient, dans le maniement de cette +draperie toujours libre, flottante ou serrée à leur gré, l'occasion de +beaux plis ou de gracieux enveloppements. Mais il faudrait apprendre à +s'en servir et faire du port du costume antique une étude attentive. + +Pour en revenir à Phèdre, c'est ainsi qu'elle doit sortir de son +appartement, pâle et enveloppée de la tête aux pieds, succombant dans sa +faiblesse sous le poids de sa coiffure et de ses vêtements. L'importance +de ce costume de Phèdre est beaucoup plus grande qu'un examen +superficiel ne permettrait de le croire. Dans un autre ouvrage, dans le +_Traité de Diction_ que j'ai publié il y a deux ans, j'ai insisté sur la +nécessité pour un acteur de se composer un extérieur physique en rapport +avec le sentiment moral du personnage qu'il représente. Or, nous avons +dit que le costume fait partie de notre aspect extérieur; il faut donc +le composer de manière qu'il réagisse, comme les traits du visage, sur +la diction et sur le jeu qui conviennent au personnage. Dans son costume +actuel, Phèdre nous apparaît, sous ses couleurs naturelles, le cou et +les bras nus, vêtue d'une tunique légère qui ne pèse d'aucun poids sur +ses épaules: or, il est certain que l'actrice qui remplit ce rôle ne se +sentira gênée ou retenue dans ses mouvements par aucun obstacle, et que +cet affranchissement de toute entrave matérielle laissera à sa personne, +et par suite à ses gestes et à sa voix, une liberté qui formera +contraste avec la triste réalité de la situation décrite par le poète. +Si, au contraire, l'actrice sent le poids de sa coiffure, si ses bras +ont quelque peine à soulever les plis du pallium qui l'enveloppe, relevé +sur le sommet de la tête comme un voile; si ses pas traînent avec un +certain effort la longue tunique qui descend jusqu'à ses pieds, alors +elle laissera naturellement retomber sa tête; sa démarche trahira la +lassitude qui l'accable; ses bras appesantis chercheront un appui sur +les femmes qui l'accompagnent; ses gestes seront lents et languissants, +et sa voix, sa diction prendront le caractère corrélatif de cet état +physique qu'elle aura incliné vers celui qui convient au personnage de +Phèdre. + +Avec un costume mieux approprié à la situation, l'actrice jouera plus +facilement son rôle et le jouera mieux. Ses gestes seront plus rares, +car le petit effort qu'il lui faudra faire sera un obstacle suffisant à +la plupart de ceux qui ne sont pas le fait d'une volonté déterminée, et +ceux qu'elle aura la résolution d'achever seront d'un effet beaucoup +plus saisissant, parce qu'ils trahiront l'effort. + +Dans tout le premier acte, Phèdre est sous l'empire du mal qui la tue, +et l'actrice en exprimera facilement tous les sentiments, si elle a en +quelque sorte revêtu l'aspect extérieur du personnage. Mais à la fin +du premier acte, combien change la situation! En apprenant la mort de +Thésée, Phèdre reste saisie, immobile, silencieuse, ouvrant l'oreille +aux perfides conseils d'Oenone, qui ne vont que trop au-devant du +coupable espoir qui lui fait horreur. Au second acte, elle n'est plus +la femme mourante, qui, tout à l'heure, se traînait sur le seuil de son +appartement. L'animation de la vie a de nouveau coloré ses joues. Sa +tête ne ploie plus sous les tresses savantes d'une chevelure que serre +une bandelette d'or. Elle a quitté le pallium qui l'enveloppait et elle +paraît sur la scène couverte seulement de cette tunique légère qui +laisse voir son cou et ses bras, nus jusqu'aux épaules. Ici, le costume +de Phèdre, tel qu'il est composé à la Comédie-Française, a bien le +caractère qui lui convient. Il décèle, chez la femme, l'espoir inavoué +de toucher peut-être le farouche Hippolyte. Le contraste entre ce +costume et celui du premier acte prépare la scène entre Phèdre et +Hippolyte, et le jeu comme la diction de l'actrice en reçoivent une +animation immédiate. En revêtant ce nouvel aspect, elle en prend le +caractère. Ses gestes ne sont plus désormais emprisonnés dans ses +voiles, et c'est avec toute la furie d'une femme embrasée des feux de +Vénus, qu'après avoir fait au fils de son époux l'aveu de sa coupable +passion, ramenée à l'horrible réalité, elle saisira le glaive +d'Hippolyte pour le tourner contre elle-même. + +Il est étonnant qu'on n'ait pas dès longtemps senti la nécessité des +modifications qui s'imposent dans le costume de Phèdre, au premier et au +second acte. La raison en est certainement dans une fausse conception du +costume tragique. En voulant pousser trop loin l'unité de costume, on +crée, comme à plaisir, des contradictions entre l'aspect extérieur des +personnages et les sentiments qui les font agir. Or, au point de vue +théâtral, de telles contradictions entraînent une diction défectueuse et +des gestes qui ne sont pas en situation. Entre l'aspect et le moral d'un +personnage, il y a un lien qu'il n'est pas permis de briser; car, au +théâtre, prendre l'aspect physique d'un être humain c'est, pour un +acteur, disposer son âme à avoir le sentiment de l'état moral du +personnage et se rendre capable d'exprimer les passions qui l'agitent. + +Si nous nous sommes étendu sur _Phèdre_, cette tragédie n'est cependant +qu'un exemple entre beaucoup d'autres, qui nous a permis de mettre en +lumière une loi générale de la mise en scène, relative au costume. +_Iphigénie en Aulide_ se fût aisément prêtée à des remarques non moins +importantes. La mise en scène de cette tragédie, telle qu'elle est +actuellement réglée à la Comédie-Française, exigerait de nombreuses +corrections. Laissant de côté les dispositions scéniques, qui ne sont +pas toujours irréprochables, je ne dirai que quelques mots des costumes, +qu'on a tort de ne pas mettre d'accord avec la marche de l'action et +avec la situation des personnages. + +Au second acte, Clytemnestre et Iphigénie doivent porter des costumes +simples; mais, si Clytemnestre, qui ne quitte pas la tente d'Agamemnon, +conserve jusqu'à la fin le même vêtement, il ne doit pas en être de même +d'Iphigénie, qui au troisième acte doit paraître le front couronné de +fleurs et enveloppée jusqu'aux pieds d'un voile d'une éblouissante +blancheur, dont au cinquième acte, en s'abandonnant aux mains des +soldats, elle se couvrira le visage. + +Plus importantes encore sont les modifications qu'exigerait le costume +d'Agamemnon. On peut, au premier acte, admettre et conserver celui qu'il +porte actuellement. C'est la nuit, tout dort dans le camp des Grecs. +Seul, Agamemnon veille dans sa tente, en proie à l'insomnie; il a +débouclé sa cuirasse et déposé son casque et ses armes. Loin des yeux +des soldats, il est redevenu père, et s'abandonne aux mouvements +généreux de son âme. Mais, au second acte, le jour s'est levé; Agamemnon +va paraître aux regards de l'armée, et il ne le fera que sous l'appareil +imposant qui convient à celui que les Grecs ont nommé le roi des rois. +Autour de ses jambes sont attachées de riches cnémides que maintiennent +des agrafes d'argent. Sa poitrine est couverte d'une cuirasse, formée de +bandes de métal, alternativement d'or et d'acier bruni. Trois dragons +d'azur rayonnent jusqu'au col. Son glaive, brillant de clous d'or, est +renfermé dans un fourreau d'argent, que soutient un baudrier tissu d'or. +Sur son front se pose un casque étincelant: d'abondantes crinières +s'échappent des quatre cimiers, et l'aigrette qui le surmonte s'agite en +ondulations terribles. Sur ses épaules flotte la pourpre des rois. Voilà +le costume homérique sous lequel doit apparaître aux spectateurs le +chef suprême des Grecs. Ce costume, splendide et majestueux, amortirait +heureusement le trop juvénile éclat de celui d'Achille. Dans la superbe +scène du quatrième acte, où les deux héros se mesurent, on aurait devant +les yeux une scène digne de l'_Iliade_. Sous les dehors trompeurs d'une +querelle de famille, on verrait apparaître une rivalité guerrière, +prélude des longues dissensions des Grecs sous les murs de Troie. Cet +appareil formidable hausserait le génie tragique de l'acteur; et le +spectateur aurait alors la sensation nécessaire de l'ambition démesurée +et de l'indomptable orgueil d'Agamemnon. + +Après cette courte digression, je reviens à _Phèdre_, dont il me reste à +examiner quelques-unes des dispositions scéniques, en les rattachant à +une étude générale. + + + +CHAPITRE XXVIII + +Des salles de spectacle.--De la scène.--Des zones invisibles.--De +la ligne optique.--Du lieu optique.--Éléments de statique +théâtrale.--Exemples.--Des mouvements scéniques dans _Phèdre_. + + +Nos salles de spectacle sont extrêmement défectueuses. Les théâtres +des anciens leur étaient sans doute inférieurs sous le rapport de +l'acoustique, mais ils étaient construits dans des conditions optiques +très supérieures, attendu que le centre de convergence optique +coïncidait presque avec le centre de figure. Dans nos théâtres, si tous +les spectateurs étaient assis et dirigeaient leurs regards, comme cela +serait désirable, normalement aux courbes parallèles des galeries et des +loges, il y aurait un grand nombre d'entre eux qui n'apercevraient même +pas la scène. Si l'on suppose une ligne horizontale, perpendiculaire +à la rampe et passant par le trou du souffleur, et si l'on mène, par +supposition, un plan vertical passant par ce grand axe du théâtre, ce +plan sera dit le plan de symétrie optique. C'est sur ce plan que se +trouveront les points d'intersection des regards des spectateurs de +droite et de gauche, tandis que les regards des spectateurs faisant +face à la scène lui seront parallèles. Mais en fait une partie des +spectateurs prend une position oblique et tous ceux qui occupent le +second rang des loges sont obligés de se lever et de se pencher d'une +façon très sensible et très fatigante. Il est impossible que la mise en +scène ne tienne pas compte de la disposition de nos salles de théâtre +et des conditions optiques défectueuses dans lesquelles sont placés les +spectateurs. + +La scène est un trapèze à peu près invariable dans le sens de la +largeur, mais très variable dans le sens de la hauteur et de la +profondeur. A gauche et à droite sont deux zones, qui sont plus ou moins +invisibles, celle de gauche à un certain nombre de spectateurs placés du +côté gauche, celle de droite à un certain nombre de spectateurs placés +du côté droit. Ce qui diminue toutefois un peu l'étendue de ces zones, +c'est l'obliquité qu'on donne aux décors et le fréquent usage des pans +coupés. Le point de l'axe du théâtre situé devant le trou du souffleur +est par excellence le point de convergence optique. Quant aux +spectateurs placés de face, ils échappent aux conditions médiocres +ou mauvaises dont se plaignent ceux de gauche ou de droite. Pour eux +toutefois le point de convergence optique représente encore une moyenne +de distance et d'obliquité. Ces dispositions étant reconnues, supposons +qu'un acteur, placé au point de convergence optique, s'éloigne dans le +sens de l'axe du théâtre: chaque pas l'éloignera des spectateurs et le +soustraira de plus en plus à la lumière de la rampe; si, au contraire, +il marche, soit à gauche, soit à droite, parallèlement à la rampe, +à mesure qu'il s'avancera il se soustraira aux regards d'un nombre +toujours croissant de spectateurs, selon qu'il se rapprochera de la zone +invisible de gauche ou de droite; s'il s'éloigne obliquement, les deux +effets se composeront. Tous les jeux de scène qui auront lieu sur un +même plan parallèle à la rampe seront pareillement éclairés, tandis que +ceux qui auront lieu sur des plans de plus en plus reculés recevront une +lumière proportionnellement dégradée, ou passeront de la lumière de la +rampe, qui les éclaire de bas en haut, sous une gerbe de lumière tombant +du cintre sous un angle de 45 degrés. + +Il résulte donc des dispositions de la scène et des effets qui en sont +la conséquence que la mise en scène doit établir un rapport de valeur +entre l'importance d'un jeu de scène et l'endroit du théâtre où il +faut l'exécuter, et que dans une scène, et par suite dans un acte, les +positions relatives des personnages sont liées à l'importance qu'ils +prennent alternativement dans le développement de l'action. Dans la +plupart des cas, l'intuition, le goût, l'habitude suffisent pour décider +si telle ou telle disposition fait bien ou mal; mais souvent la question +mériterait d'être étudiée et soumise au raisonnement. Pour abréger, je +donnerai à la ligne de convergence optique le nom plus court de +ligne optique. Quant au point de convergence optique, c'est un point +mathématique situé à l'intersection de l'axe du théâtre et d'une ligne +perpendiculaire à cet axe, passant devant le trou du souffleur. Ce point +est le centre d'un cercle, auquel je donnerai le nom de lieu optique, +qui a à peu près pour diamètre le tiers de la largeur de la scène, et +dont tous les points également éclairés sont facilement accessibles aux +regards de tous les spectateurs. C'est le lieu scénique par excellence, +d'où l'acteur tient le public sous son empire et d'où sa voix porte sans +effort jusque dans les profondeurs de la salle. + +Posons maintenant quelques principes généraux de statique théâtrale. +Dans toute péripétie ou dans tout dénouement, le personnage en qui se +résume l'intérêt doit être placé dans le lieu optique, le plus près +possible du centre optique, ou tout au moins sur la ligne optique si +l'action l'exige. Ainsi, dans le dénouement de l'_Aventurière_, Clorinde +est sur la ligne optique, tandis que les autres personnages sont placés +à droite et à gauche de la porte par laquelle elle va sortir. Au +deuxième acte du _Misanthrope_, dans la scène des portraits, Célimène +occupe le centre optique; mais au dénouement, au cinquième acte, c'est +Alceste qui prend cette place, tandis que Célimène est à gauche, +correspondant au groupe de Philinte et d'Eliante qui occupe la droite. +Dans _l'Ami Fritz_, c'est sur la ligne optique que Sûzel vient se +jeter dans les bras de Fritz. Dans _les Rantzau_, les deux frères vont +au-devant l'un de l'autre et s'embrassent au centre optique. C'est +encore sur la ligne optique que les soldats déposent le lit de +Mithridate mourant, etc. + +Quand il y a dualité de personnages, les deux personnages ou les deux +groupes s'équilibrent, placés à peu près à la même distance de la ligne +optique. Au troisième acte du _Marquis de Villemer_, celui-ci est à +droite évanoui sur le canapé, et Mlle de Saint-Geneix est à gauche +devant la table de travail et le regarde. La toile tombe sur ce tableau +qui est ainsi très bien pondéré. Dans ces cas de dualité, il y a +quelques précautions à prendre. Ainsi, si l'on voulait représenter la +mort du duc de Guise, et que l'on s'appliquât à reproduire le tableau de +Paul Delaroche, la mise en scène serait très défectueuse par la raison +que le corps du duc de Guise à droite, et surtout le roi qui soulève la +tapisserie à gauche seraient dans les zones invisibles. Au théâtre, on +serait obligé de disposer la scène autrement, soit qu'on rapprochât +les deux groupes de la ligne optique, soit qu'on obliquât la scène en +plaçant dans un pan coupé la porte dont le roi soulèverait la portière. + +En résumé, il y a toujours une raison esthétique qui dans les +dénouements rapproche ou écarte plus ou moins les personnages de +la ligne ou du centre optique. Il en est de même dans les scènes +successives; car chacune d'elles a en quelque sorte ses péripéties et +son dénouement. On voit ainsi que le rythme scénique suit dans tous ses +mouvements le rythme esthétique, et que les déplacements des personnages +ne sont pas arbitraires. Il faut naturellement tenir compte des rapports +qui enchaînent les personnages à des objets fixes, placés à droite ou +à gauche, tels qu'un bosquet, une table, un canapé, un autel, etc. +Toutefois, dans ces cas-là, il faut user d'artifice autant que possible +dans la disposition et dans la plantation du décor. Dans _Il ne faut +jurer de rien_, la scène charmante du dernier acte entre Valentin +et Cécile se passe sur un banc, au pied d'une charmille placée +malheureusement un peu trop près de la zone invisible de gauche. Il +serait désirable que l'on pût tant soit peu rapprocher la charmille du +lieu optique. Dans le dernier acte du _Monde où l'on s'ennuie_, très +habilement mis en scène, les deux bosquets de droite et de gauche sont +le lieu de scènes épisodiques qui s'équilibrent; mais la scène entre +Roger et Suzanne se noue et se dénoue dans le lieu optique. Il y a là +une heureuse hiérarchie dans les effets. + +Je ne puis, on le comprendra, qu'effleurer un sujet très complexe dans +lequel chaque cas demanderait à être étudié en lui-même, ce qui serait +d'un détail infini. Mais le peu que j'ai pu dire suffit à montrer que le +mouvement scénique, la disposition et le balancement des groupes, +les modifications successives des plans qu'occupent les personnages +constituent un art qui s'appuie sur la connaissance psychologique du +sujet. Il arrive souvent qu'une disposition scénique se trouve en +contradiction avec la valeur relative des personnages: dans ce cas, +l'effet sur lequel on comptait ne se produit pas, parce que la mise en +scène a contrarié et amoindri l'effet dramatique. C'est pourquoi le sens +particulier que les poètes ont de leur oeuvre leur donne une autorité +dont il ne faut pas s'affranchir légèrement quand il s'agit de régler la +mise en scène; et c'est pourquoi l'instinct dramatique est de toutes les +qualités celle qui est la plus précieuse dans un metteur en scène. + +Je reviens maintenant, avant de clore ce chapitre, à la mise en scène de +_Phèdre_, qui me fournira l'occasion de présenter une application des +principes de statique théâtrale. La disposition scénique du premier +acte ne me paraît pas heureusement conçue. La place qu'occupe Phèdre, à +gauche de la scène et non loin de la zone invisible, n'est nullement en +rapport avec l'importance psychologique et dramatique du personnage dans +cet acte. C'est d'ailleurs une faute, à mon sens, que de faire entrer +Phèdre par la gauche et de la faire asseoir du même côté, de telle sorte +que l'acte s'achève sans que le personnage principal, non seulement +de cet acte, mais encore du drame tout entier, ait mis le pied sur le +centre optique. Cette place à gauche est celle qui lui conviendra au +cinquième acte, lorsqu'elle sort mourante de ses appartements. Les +moments lui sont précieux, c'est pourquoi Phèdre, soutenue par ses +femmes, s'affaisse sur le premier siège à gauche qui se trouve à sa +portée. Au surplus à ce moment, et par le fait seul qu'elle meurt et +que, sinon son corps, son âme et son esprit du moins quittent la scène, +tout le poids du drame retombe sur Thésée qui alors occupe justement le +centre optique. + +Mais la situation est absolument différente au premier acte. Si +d'ailleurs mes souvenirs me servent bien, il me semble que jadis +Rachel venait occuper précisément le centre, optique, qui est la +place psychologique de Phèdre, et celle qui s'offre à elle le plus +naturellement. En effet, Phèdre sort de ses appartements et veut revoir +la lumière du jour; mais à peine a-t-elle fait quelques pas, soutenue +par ses femmes, que ses forces l'abandonnent. C'est sur la ligne +optique, qu'épuisée et ne se soutenant plus, elle s'arrête soudain et +refuse d'aller plus loin. Dès lors, il est inadmissible que ses femmes +la traînent jusqu'à ce siège qui est à gauche, lorsqu'il leur est si +facile et si naturel de l'approcher. Alors Phèdre se laisse aller sur +ce siège vers lequel elle n'aurait pas eu la force de marcher; et c'est +ainsi, par le jeu de scène le plus simple, que Phèdre se trouve assise +au centre optique, concentrant sur elle tous les regards des spectateurs +de même qu'elle concentre sur elle tout l'intérêt du drame. + +Comme on a pu s'en rendre compte, une grande partie de la science de la +mise en scène consiste dans l'oscillation des jeux de scène autour du +centre optique ou à droite et à gauche de la ligne optique. C'est +une science comparable à celle qui préside à la composition et à la +disposition d'un tableau. Quand il s'agit d'une scène complexe à +plusieurs personnages, auxquels s'ajoute une figuration nombreuse, il +faut déterminer le centre de gravité de la scène, si je puis me servir +de cette expression, de façon qu'il se trouve le plus rapproché possible +du centre optique. On sent bien d'ailleurs qu'il ne s'agit point ici +d'équilibre entre des nombres, non plus que d'une sorte d'équilibre +visuel, mais d'un équilibre moral et dramatique. La mise en scène, +considérée à ce point de vue, est non seulement un art, mais une science +dont le fondement est pour ainsi dire mathématique. Tous les arts se +rejoignent et ont pour point de départ commun les lois mêmes de la +nature. Un metteur en scène et un directeur de théâtre doivent donc +posséder une connaissance étendue des principes des arts et surtout de +leurs fondements scientifiques, car ceux-ci sont dans l'art théâtral et +particulièrement dans la mise en scène d'une application constante. Pour +terminer par un exemple qui illustre la théorie, je ferai observer que +la Comédie-Française doit certainement à la compétence artistique de +son administrateur actuel la perfection de mise en scène qui depuis +plusieurs années fait l'admiration du public. + + + +CHAPITRE XXIX + +De la figuration.--De son rôle actif.--_Athalie_.--De son rôle +passif.--_Oedipe roi_.--Des mouvements orchestriques.--Des figurants de +tragédie.--Règles à observer. + + +A un point de vue général, la figuration est soumise aux lois qui +règlent la disposition hiérarchique des personnages sur la scène. Elle +entre dans le rythme scénique et concourt à la composition du tableau +dont presque toujours elle occupe les derniers plans. Il faut donc la +traiter comme un peintre traite les masses, c'est-à-dire sacrifier le +détail particulier à l'ensemble. Si le metteur en scène se préoccupe à +juste titre des places relatives que doivent occuper individuellement +les personnages du drame, il a aussi à s'occuper de grouper la +figuration, de la diviser en parties harmoniques, de telle sorte qu'elle +produise un effet général où s'efface toute individualité. Sur la +scène de l'Opéra, ce qui régit la composition des groupes, c'est la +répartition des voix; mais, dans une oeuvre dramatique, il y a lieu +de se préoccuper de l'effet optique, de l'importance des groupes par +rapport à la situation et à la marche de l'action, et surtout du rôle +qui est dévolu à la figuration à laquelle je donnerai souvent le nom de +_choeur_, qu'elle avait chez les anciens. + +Le rôle du choeur, en effet, est tantôt actif, tantôt passif. Il est +actif quand la présence du choeur est un élément de l'action dramatique, +quand il agit sur les personnages du drame et qu'il impose une direction +aux sentiments moraux et aux passions qui les agitent. Dans ce cas, il +faut obtenir de la figuration une grande sobriété de mouvements, de +gestes et d'attitudes; car pour le public l'intérêt n'est pas dans le +choeur lui-même, mais dans le personnage et dans son évolution morale à +laquelle nous assistons et à laquelle nous participons. On peut citer +comme exemple le rôle de la figuration au cinquième acte d'_Athalie_. Au +moment où Joad s'écrie: + + Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi, + +le fond du théâtre s'ouvre. On aperçoit l'intérieur du temple et +les lévites armés s'avancent sur la scène. On a tort, à la +Comédie-Française, de ne pas exécuter entièrement cette mise en scène. +Le fond du théâtre devrait s'ouvrir derrière le trône où est placé Joas; +et le public devrait apercevoir, jusque dans les derniers plans du +théâtre, les masses nombreuses des lévites armés. Au lieu de cela, on +voit simplement entrer par les côtés un certain nombre de lévites tenant +un glaive à la main. Cette figuration manque de grandeur et n'est pas de +nature à faire sentir au public le poids dont la sainte armée devrait +peser sur l'orgueil et sur la colère d'Athalie. Et ici ce sont bien les +sentiments par lesquels passe Athalie qu'il faut nous faire comprendre +et partager. Un glaive à la main des lévites ne suffit pas; il faudrait +un appareil plus formidable, et surtout éviter l'entrée successive des +lévites par les bas côtés. Au moment où le fond du théâtre s'ouvre et +où l'on aperçoit les rangs pressés des lévites hérissés d'armes, le +mouvement orchestrique devrait consister en une marche d'ensemble, de +deux ou trois pas seulement, de toute cette troupe armée, divisée en +deux groupes, l'un à gauche, l'autre à droite du trône. Cette double +poussée imposante agirait avec une puissance que doublerait l'ensemble +du mouvement; et nous participerions au sentiment de surprise et +d'effroi qui s'empare de l'esprit d'Athalie. On peut d'ailleurs juger de +la puissance d'effet que possède un mouvement d'ensemble par les ballets +italiens dont c'est à peu près le seul mérite. + +Quand le choeur est appelé à jouer un rôle passif, ce qui avait lieu en +général chez les anciens, la mise en scène demande plus de soins encore +et plus de science; car, dans ce cas, c'est le choeur lui-même qui +devient le personnage complexe auquel nous nous intéressons et avec +lequel nous sympathisons. Il exprime alors les sentiments divers qui +doivent passer dans notre âme et nous agiter comme lui-même. Tout le +public participe à la situation du choeur, et le triomphe du poète est +de réussir à troubler l'âme du spectateur des mêmes émotions qui sont +censées troubler l'âme des personnages qui composent la figuration. On +en a un exemple saisissant dans l'_Oedipe roi_, tel qu'on le joue à la +Comédie-Française où il est admirablement mis en scène. + +Au lever du rideau, le peuple est à genoux, tendant ses mains +suppliantes vers le palais d'Oedipe. Les sentiments qu'il exprime et qui +l'agitent sont ceux-là mêmes qui doivent pénétrer dans notre âme. C'est +donc de l'attitude de la figuration que dépend l'impression que recevra +le public. Cela demande une préparation savante, et une très grande +sévérité de discipline. La difficulté est d'ailleurs moins grande quand +le choeur est en majorité composé de femmes; car la femme a une faculté +d'assimilation et d'imitation très supérieure à celle de l'homme. Le +premier soin est de déterminer l'attitude du corps, le mouvement des +bras, des mains, et d'exiger que les regards ne quittent pas le point +fixe sur lequel ils sont dirigés. On obtient de la sorte l'attitude +suppliante, qui détermine chez les femmes agenouillées une disposition +morale conforme à leur aspect physique. A son tour, cette disposition +morale se réfléchit et donne à leur attitude celle ressemblance +frappante avec la nature qui agit sur nous par une sorte d'influence +identique. Il s'établit ainsi, chez les femmes agenouillées, un double +courant qui va du physique au moral et qui retourne du moral au +physique, double courant dont il ne faut qu'aucune distraction vienne +interrompre le circuit. Le public subit, comme nous l'avons dit, +l'influence du tableau qu'on compose pour ses yeux, et ses dispositions +morales se conforment à celles que les figurantes doivent à leur propre +attitude. On voit que la science de la mise en scène a là un point de +contact remarquable avec la physiologie. + +Au dernier acte d'_Oedipe roi_, le rôle du choeur est plus important +encore. Il est réglé à la Comédie-Française d'une manière tout à fait +remarquable, et les mouvements de la figuration peuvent s'y comparer +aux évolutions savantes et mesurées des choeurs antiques. Le peuple de +Thèbes est groupé au fond du théâtre, devant le palais d'Oedipe. Il +vient d'apprendre la mort violente de Jocaste et d'entendre le récit +lamentable de l'attentat d'Oedipe sur lui-même. Le misérable, en effet, +s'est enfoncé dans les yeux une épingle d'or arrachée au cadavre de la +reine. Mais l'infortuné s'approche. Alors le choeur s'ébranle, entraîné +par ce mouvement de poignante curiosité qui pousse les foules au-devant +des spectacles tragiques. Dans une suite de mouvements successifs, en +quelque sorte musicalement mesurés, le choeur monte et envahit les +marches du palais. Soudain l'effroi s'empare de cette foule dès qu'elle +aperçoit le malheureux que le public ne voit point encore, et un +mouvement de recul se dessine, harmonieusement mesuré. Le peuple alors, +marche à marche et en des temps égaux, redescend les degrés du palais, +s'écartant devant un spectacle horrible; et c'est lorsque le public +a participé à ce double sentiment de curiosité anxieuse et d'effroi +qu'apparaît le spectre aux yeux sanglants. Spectacle véritablement +tragique, mais qui n'est si grand que parce que notre douloureuse +sympathie a été préalablement éveillée par les angoisses du choeur qui +se sont répercutées dans notre âme. Voilà de la véritable science de +mise en scène. Élevée à ce degré, la mise en scène est un art qui n'a +rien à envier à l'orchestrique des anciens, et la Comédie-Française est +en cela égale, si ce n'est supérieure, aux théâtres d'Athènes. + +Chez les anciens, le rôle du choeur était bien plus considérable que ne +l'est jamais chez les modernes la figuration. Le choeur fut d'abord le +personnage principal et pour ainsi dire unique du drame; après Eschyle, +à l'époque de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane, il conserva encore, +sinon sa prépondérance dramatique, au moins toute sa magnificence et +toute sa puissance poétique. Ce fut en lui que se résuma toujours +la beauté du spectacle, qui en fit l'attrait et qui constituait la +difficulté de la représentation. C'était, en effet, dans les évolutions +du choeur que consistait presque toute la mise en scène. Écrites suivant +les lois et les mètres de la poésie lyrique, les strophes étaient +dansées, mimées et chantées; ou du moins, pour être plus exact, tandis +qu'on les récitait sur un rythme musical, on marchait en mesure en +appuyant le récit lyrique de gestes appropriés. On conçoit que la +formation d'un choeur, son instruction musicale et orchestrique +exigeaient de longues études et de nombreuses répétitions. Aujourd'hui, +c'est tout le contraire; le choeur n'est qu'un accessoire, et +parfois même on le supprime sans beaucoup de façons. C'est ainsi que +dernièrement, à l'Odéon, à une représentation d'_Andromaque_, j'ai vu +supprimer la figuration dans la dernière scène du cinquième acte, ce +qui est absolument contraire au texte de Racine, ce qui nuit à l'effet +représentatif de cette suprême scène et ce qui en outre entraîne la +suppression des quatre derniers vers de la tragédie. + +C'est, en général, quand la pièce est sue et prête à être jouée que l'on +forme et que l'on façonne la figuration. Les figurants, il est +vrai, n'ont plus à réciter les choeurs de Sophocle, d'Euripide et +d'Aristophane, qui comptent parmi les plus beaux morceaux que nous ait +laissés la poésie lyrique. Aussi le dommage est-il moindre. Cependant +pendant longtemps les figurants ont déparé la tragédie française. Jadis, +on faisait généralement avancer les soldats, grecs et les licteurs +romains en une sorte de file indienne; puis ils faisaient front, face au +public, comme nos conscrits sur le terrain d'exercice. Or une marche de +flanc est aussi dangereuse au théâtre qu'à la guerre, car le ridicule +tue aussi bien et aussi sûrement qu'un boulet de canon. Et de fait, +le public accueillait presque toujours ces pauvres licteurs d'un rire +moqueur qui avait pour premier inconvénient de détruire son propre +plaisir. Aujourd'hui, la tragédie est dans son ensemble beaucoup mieux +jouée qu'autrefois, même que du temps de Rachel, que nous n'avons plus, +hélas! La raison en est dans le soin que l'on prend de ne confier les +rôles secondaires qu'à des acteurs capables de les tenir dignement et +aux précautions qu'on prend pour éviter aux figurants leur antique +mésaventure. + +Voici à ce sujet les deux prescriptions les plus importantes. Dans la +tragédie, premièrement, les soldats, les gardes, les licteurs doivent se +présenter sur la scène en groupe irrégulièrement serré, en ayant soin +d'éviter toute disposition pouvant présenter l'apparence de files ou de +rangs; deuxièmement, ils ne doivent jamais exécuter un mouvement ayant +une apparence de manoeuvre. Au surplus, on n'aurait eu, pour découvrir +cette règle bien simple, qu'à regarder les médailles antiques, qui sont +des objets d'art, et comme tels en laissent apercevoir les procédés. Or +toujours, dès qu'il y est figuré des soldats à pied ou à cheval, que ce +soient des licteurs, des porte-étendards, des archers ou autres, +ils sont formés en groupes irréguliers, présentant une disposition +artistique bien plus que militaire. C'est là ce qu'il fallait imiter, et +ce qu'on s'est décidé à faire par intuition peut-être plutôt que conduit +par le raisonnement. Quand un groupe de figurants, soldats ou licteurs, +arrive sur la scène, il doit se présenter vivement, en ayant l'attention +de ne pas prendre l'allure cadencée du pas militaire, et s'arrêter +franchement sans se préoccuper de la régularisation des rangs; s'il +entre par le fond et s'il doit faire face au public, il faut que le +mouvement soit un et jamais décomposé en deux mouvements. Si le choeur a +défilé de flanc sous les yeux des spectateurs, il doit, en s'arrêtant, +conserver, si c'est possible, cette position et ne pas exécuter le +mouvement de front. Si l'on ne peut éviter ce mouvement, il faut qu'il +soit accompli librement et vivement par chaque figurant, sans que +son allure semble liée à celle de son voisin. Moyennant ces quelques +précautions, on évitera ce que jadis l'entrée de ces figurants avait +toujours de ridicule. + +Il restera encore de grandes difficultés à faire manoeuvrer un personnel +nombreux, surtout à présenter décemment au public une image de ce qu'on +appelle le monde, et à figurer par exemple une soirée ou un bal. On se +heurte en quelque sorte à des impossibilités, car on n'a pas la faculté +de donner à ses figurants la jeunesse, la beauté et la distinction des +manières. On relègue bien la figuration dans les derniers plans; on en +masque autant que possible la vue, en ne la montrant que par échappées; +mais il faut que le texte se prête à ces subterfuges. On peut donc +désirer que les poètes n'abusent pas de ces représentations qui sont de +nature à nuire à leurs oeuvres. Dans les théâtres comiques, on prend +résolument le taureau par les cornes, et l'on figure le bal le plus +élégant au moyen de six ou huit figurants piètrement habillés. Le public +se contente ici d'un signe abrégé, ce qui est possible dans un genre +où l'on ne recherche la vérité que dans l'humour et dans l'esprit du +dialogue. + + + +CHAPITRE XXX + +Des actes et des tableaux.--Confusion fréquente.--Unité dramatique des +actes.--Du théâtre espagnol, anglais, allemand.--Les changements de +tableaux impliquent des changements à vue. + + +Dans les cinquante dernières années, l'esthétique dramatique s'est +modifiée. Jadis l'action devait être une, se dérouler dans le même +lieu pendant l'unité de temps qui est le jour de vingt-quatre heures. +L'action se divisait en général en cinq actes qui représentaient cinq +moments successifs. Toutefois, la règle des trois unités, qui a fait +couler des flots d'encre, n'a jamais été respectée que chez les +Français. Chez les Espagnols, chez les Anglais, et enfin chez les +Allemands, les poètes ne s'en sont jamais préoccupés. Entraînés par leur +exemple, les Français à leur tour ont brisé cette triple entrave, ou +plutôt ils n'en ont conservé qu'une seule, l'unité d'action. On a si +bien transgressé l'unité de temps que parfois, en dépit de Boileau qui +le reprochait au théâtre étranger, un personnage, enfant au premier +acte, est barbon au dernier. Quant à l'unité de lieu, non seulement le +lieu a pu changer d'acte en acte, mais encore, à l'exemple, de ce qui +a lieu dans Shakspeare, les différentes scènes d'un acte se passent la +plupart du temps dans des lieux différents. Je ne m'arrêterai pas +à discuter les lois de cette esthétique nouvelle et à en peser les +avantages et le mérite: cela est complètement en dehors du sujet que je +traite. Je n'ai à m'occuper que de la mise en scène, et en particulier +de la représentation des drames empruntés au théâtre des Anglais, des +Espagnols et des Allemands. + +Sur nos affiches, nous voyons à chaque instant annoncé un drame en +cinq actes et douze tableaux. Je dis _douze_ pour prendre un exemple +quelconque. Conformément aux principes de l'esthétique, les douze +tableaux devraient se répartir dans les cinq actes, de telle sorte que +la représentation mît en lumière et imposât à l'esprit des spectateurs +les rapports que doivent avoir entre eux les tableaux renfermés dans un +même acte. Or, en général, il n'en est absolument rien, et il est facile +de constater que si les spectateurs savent à tout instant à quel tableau +en est la pièce, ils perdent rapidement la notion des actes et sont dans +l'impossibilité de dire à quel acte appartient tel ou tel tableau. Cela +tient à ce que les tableaux sont presque toujours séparés les uns des +autres par des entr'actes, absolument comme s'ils étaient des actes. Il +n'y a que demi-mal quand il s'agit de pièces modernes, où le mot _acte_ +et le mot _tableau_ sont si fréquemment confondus, et où l'expression de +_cinq actes_ n'est qu'une phraséologie de convention. Dans ce cas, il +faudrait mieux indiquer simplement le nombre des tableaux, comme dans +_Nana Sahib_, qui était dénommé par son auteur _drame en sept tableaux_. +Mais, alors, pourquoi pas _drame en sept actes_? C'est un hommage tacite +rendu à l'antique division dramatique. + +Ainsi nous constatons une confusion constante entre les actes et les +tableaux, et il est manifeste que parfois on emploie le mot _tableau_ +uniquement parce que la durée paraît un peu petite pour un acte, ce +qui est une très mauvaise raison, un acte n'ayant pas en soi de durée +déterminée. D'un autre côté, la même confusion éclate quand il s'agit de +la représentation des chefs-d'oeuvre étrangers. _Hamlet_ est un drame +en cinq actes et vingt tableaux; _Othello_, un drame en cinq actes et +quinze tableaux. Or, pour les adapter à la scène française, ou modifie +la physionomie de ces oeuvres par la préoccupation qu'on a de diminuer +le nombre des tableaux et d'éviter ainsi des frais et des difficultés de +mise en scène. C'est ainsi que l'_Othello_ de M. de Gramont, représenté +il y a deux ans à l'Odéon, est dénommé drame en cinq actes, huit +tableaux. On a fait une économie de sept tableaux, qui sont, il est +vrai, les moins importants; mais, ce qui est plus grave, c'est que l'on +a modifié la division de l'action dramatique, de telle sorte l'_Othello_ +est devenu une pièce en huit actes. Il est clair ici que je ne m'en +prends pas à l'auteur qui n'a fait en somme que se plier aux exigences +théâtrales. C'est donc à la mise en scène que j'en ai. + +Un acte est une division dramatique qui doit avoir un commencement +et une fin, dont toutes les parties sont indissolubles, et dont +par conséquent la représentation ne doit pas offrir de solution de +continuité pour les yeux, puisqu'elle n'en offre pas pour l'esprit. Dans +un entr'acte, si court qu'il soit, un poète peut faire tenir un temps +quelconque si grand qu'il soit. En généralisant le phénomène, on peut +dire que dans un temps réel infiniment petit nous pouvons faire tenir un +temps imaginaire infiniment grand. On en a une preuve dans ce fait que +dans une seconde de sommeil le rêve fait entrer une suite considérable +d'événements. La durée des entr'actes est donc sans rapports avec le +temps supposé écoulé par le poète et avec le nombre d'événements +qu'il imagine s'être passés entre deux actes. Donc, en allongeant un +entr'acte, nous ne rendons nullement plus plausible l'intervalle plus ou +moins grand de temps, supposé écoulé entre les deux moments de l'action +au milieu desquels il s'intercale. La durée d'un entr'acte n'est pas +proportionnelle à l'accroissement du temps. Voilà une des faces du +phénomène; examinons l'autre. + +Quand le rideau tombe, l'esprit du spectateur, dégagé de l'étreinte du +poète, redevient immédiatement libre. Il y a dans cette chute du rideau, +dans cette disparition absolue du spectacle, un signe manifeste de +l'interruption de l'action dramatique. Une partie de cette action est +dès lors accomplie, et l'esprit du spectateur est prêt à franchir +l'espace de temps que voudra le poète, mais non à accepter, quand le +rideau se relèvera, une contiguïté entre les deux tableaux, et une +continuation, après interruption, du moment précédent de l'action. Un +acte représente une suite de sensations étroitement associées; si +donc, entre deux tableaux appartenant à un même acte, on intercale un +entr'acte, on brise un anneau de la chaîne des sensations, qui doivent +se succéder sans interruption pour se fondre dans une sensation générale +et totale. L'esprit du spectateur est donc obligé de reconstruire +rétrospectivement la suite interrompue de ses sensations, de revenir +de lui-même sur l'idée de fin qui s'était formée en lui: au lieu d'un +mouvement en avant, il éprouve donc, non seulement un temps d'arrêt, +mais encore un mouvement de recul. L'action du drame, au lieu d'avancer, +rétrograde, et l'impression de ralentissement se fait sentir à notre +esprit, bien qu'elle ne résulte pas des dispositions imaginées par le +poète. C'est par conséquent, dans ce cas, la mise en scène qui est +responsable de ce sentiment de lenteur qui nous fait juger sous un jour +faux l'action ininterrompue tracée par le poète. + +C'est une impression que, sans pouvoir l'expliquer, j'avais souvent +éprouvée, quand de temps à autre on remontait sur une scène française +un des drames de Shakspeare. Il me semblait que par moments l'action ne +marchait pas et je n'étais pas loin d'en accuser le génie dramatique du +poète. Cependant la lecture me donnait une impression tout autre. Mais, +dès que mon attention se porta sur la mise en scène, je ne fus pas long +à découvrir que l'ennui, provenant d'une action qui semblait trop lente +ou stagnante, avait pour véritable cause les procédés de notre mise en +scène appliqués aux drames de Shakspeare. Le rythme et la mesure de +l'oeuvre se trouvaient altérés, absolument comme si dans une phrase +musicale on eût intercalé mal à propos un temps de silence. Je n'ignore +pas que la division en actes des drames de Shakspeare est postérieure au +poète. A cela on peut toutefois répondre que la représentation devait +forcément opérer la division des tableaux, dont la répartition en cinq +actes a été le résultat d'un travail critique réfléchi, peu de temps +après la mort de Shakspeare, et à laquelle il est assez raisonnable de +nous tenir. En tout cas, il ne peut y avoir plusieurs manières également +bonnes d'opérer cette division. Au surplus, à défaut de l'exemple de +Shakspeare, il resterait celui de Goethe et de Schiller, et celui de +Sheridan dans le théâtre anglais. + +Pour conclure, je crois que l'on pourrait procurer un plaisir dramatique +très vif aux spectateurs français, en montant sur nos scènes les plus +belles oeuvres des théâtres étrangers, espagnols, anglais et allemands, +à la condition qu'on respectât la division générale et qu'on n'altérât +pas l'intégrité de chaque acte par l'introduction d'entr'actes entre les +divers tableaux qui le composent. Il faudrait dans ce but prendre le +parti d'une mise en scène spéciale et sommaire qui permît de faire +à vue, entre les tableaux d'un même acte, tous les changements de +décorations nécessités par les changements de lieux. Grâce à la +continuité du spectacle, ces drames conserveraient leur physionomie +propre, l'action son allure réelle et les différents moments de cette +action leur marche ininterrompue. Dans ce système, il faudrait renoncer +à toute somptuosité de mise en scène, autre que celle qui résulterait +des décorations peintes. Je ne vois pas où serait l'inconvénient, ces +drames ayant presque tous par eux-mêmes une puissance représentative +très grande. + +Quant à nos pièces modernes, il me paraît nécessaire que les auteurs +mettent un terme à la confusion qui dure depuis trop longtemps entre les +actes et les tableaux, et qu'ils réservent le nom d'_acte_ à toute +suite de scènes formant un tout dramatique partiel, terminé par cette +interruption du spectacle qu'on appelle un entr'acte. Dans ce système, +qui est le seul logique, il faudrait faire abnégation de toute mise en +scène exigeant entre les tableaux un entr'acte pour la plantation du +décor. + +La vérité dramatique et la logique de l'action opposent donc des bornes +naturelles à l'exagération de la mise en scène. C'est un fait important +à constater, puisqu'il nous montre que les progrès de l'art dramatique +sont loin d'exiger un luxe disproportionné de mise en scène, et que +souvent c'est en s'effaçant modestement que la mise en scène mérite le +nom d'art. Ce qui entraîne souvent les poètes, c'est que les changements +les plus compliqués n'exigent d'eux qu'un trait de plume; et que leur +imagination élève ou renverse des palais avec une rapidité telle qu'elle +n'altère en rien la contiguïté des différents moments d'une action +partielle qui pour leur esprit reste une et indissoluble. L'art pour eux +n'est qu'un jeu de leur imagination; et de même qu'ils ne nous doivent +que l'apparence des êtres, de même ils ne nous doivent que l'apparence +des choses. Mais alors il ne faut pas que la mise en scène s'attarde à +remuer d'énormes machines; il faut qu'elle se fasse alerte et quelque +peu féerique pour répondre aux coups d'aile de l'imagination poétique. + +J'ajouterai une remarque générale pour clore ce chapitre. Les directeurs +ont le défaut de faire les entr'actes trop longs. La plupart du temps +sans doute le spectateur n'éprouve qu'un ennui que dissipe le lever +du rideau; mais quelquefois la longueur de l'entr'acte nuit à l'effet +dramatique. Je citerai comme exemple le drame d'_Antony_. Si, entre +le second et le troisième acte, ainsi qu'entre le quatrième et le +cinquième, on n'intercalait qu'un entr'acte d'une ou deux minutes, juste +le temps de changer les décors par des procédés rapides, on doublerait +la puissance du drame en ne laissant pas au spectateur le temps de +recouvrer son sang-froid et de se dégager de l'étreinte du poète. Mais, +objectera-t-on, au lieu de finir à minuit le spectacle finirait à +onze heures: on me permettra, je pense, de mépriser absolument cette +objection. Au surplus, quand je dis qu'entre deux actes, liés par le +pathétique d'une même situation, l'entr'acte doit être réduit à la plus +petite durée possible, ce n'est pas un conseil discutable que je donne, +mais une règle indiscutable que j'énonce et qui s'impose au nom de +principes artistiques qui ne souffrent pas d'objections. + + + +CHAPITRE XXXI + +De l'imitation de la nature.--De la présentation et de la représentation +d'un phénomène.--De la représentation de la mort.--Toute représentation +est conditionnée par l'imagination du spectateur.--Le jugement du public +est subordonné à l'idée qu'il se fait de la réalité. + + +L'auteur, dans la mise en scène qu'il imagine, le décorateur et le +metteur en scène, dans celle qu'ils réalisent, les comédiens dans +leur diction et dans leur jeu ainsi que dans leurs costumes, ont +nécessairement pour légitime ambition d'arriver à une ressemblance +frappante avec la nature qui est leur modèle. Tout le monde en convient; +mais alors ne semble-t-il pas que cette direction imprimée à tant +d'efforts divers soit contradictoire avec le jugement défavorable que +l'on se croit en droit de porter sur la théorie réaliste? Ou bien y +aurait-il un degré d'approximation que l'art ne doive pas franchir? Nous +touchons là à l'éternelle question sur la nature et sur le but de l'art, +question que je crois fort inutile de relever dans ce petit ouvrage où +elle ne pourrait occuper qu'une place incidente. Je la ramènerai à des +proportions plus modestes, et je la limiterai au sujet spécial que je +traite. Je vais donc m'occuper de rechercher jusqu'à quel point +le metteur en scène et l'acteur peuvent pousser la perfection de +l'imitation, et si, dans les efforts qu'ils font pour y atteindre, ils +ne doivent pas être dirigés par une méthode générale et un ensemble de +règles suffisamment précises. + +Ce problème est dominé par un mot dont il faut bien comprendre le sens +et la portée; c'est le mot _représentation_. Tous les faits quelconques +dont nous sommes chaque jour les témoins oculaires se présentent à nous; +tandis que, lorsque le souvenir de ces mêmes faits nous revient à +la mémoire, ceux-ci se représentent à notre esprit. Or, entre la +présentation et la représentation d'un fait, il existe une différence +qui consiste en ce qu'un nombre variable de détails d'importance +diverse, plus ou moins bien observés dans la présentation, ne se +retrouvent plus dans la représentation. En outre, si un même fait se +présente à nous à différentes reprises, offrant chaque fois quelque +variété dans l'ordre ou l'intensité des phénomènes, il est clair que les +représentations successives que nous aurons eues de ces faits semblables +varieront dans leurs caractères particuliers, mais se ressembleront +dans leurs caractères généraux. Par suite, la synthèse de ces diverses +représentations offrira donc à notre esprit une nouvelle représentation, +rassemblant et fixant les caractères communs de toutes les +représentations antérieures et laissant dans le vague une masse +flottante, indécise de traits particuliers. Cette nouvelle +représentation n'est autre chose que l'idée que nous avons acquise d'un +certain ordre de faits. + +Prenons pour exemple la représentation de la mort, qui est le +phénomène naturel dont le théâtre nous offre le plus fréquemment la +représentation. Il est peu de personnes qui n'aient assisté à la mort +d'un être quelconque: l'un a vu mourir un vieillard, l'autre un enfant +ou une femme; celui-ci a vu tomber des soldats sur le champ de bataille, +celui-là a assisté à l'agonie de malades dans un hôpital; les uns ont +observé la mort lente ou violente d'animaux, les autres la leur ont +causée volontairement; tous enfin ont vu les mêmes phénomènes généraux +se reproduire dans des conditions extrêmement variables. Si l'on +ajoute à ce nombre plus ou moins grand d'expériences personnelles la +description si souvent faite de ce même phénomène, on comprendra comment +il s'est formé dans l'esprit de chacun de nous une idée de la mort, idée +qui se compose des caractères communs à toutes les présentations de +ce phénomène suprême, et qui pour chacun de nous est la même dans ses +traits généraux et ne peut différer que par un certain nombre de traits +particuliers d'importance secondaire. Or, c'est uniquement cette idée, +ou cette image (ce qui revient au même), qui est seule artistiquement +représentable. + +Transportons-nous dans une salle de théâtre où nous assisterons à un +drame dans lequel un acteur ou une actrice doit nous donner le spectacle +de la mort, et examinons bien les conditions du problème scénique à +résoudre. L'acteur doit produire l'apparence de la mort, et son art +consiste à atteindre un degré frappant de ressemblance. Mais de +ressemblance avec quoi? Avec la mort d'un parent à laquelle il aura +assisté dans sa famille ou d'un moribond d'hôpital dont il aura par +scrupule été étudier l'agonie? Nullement; mais de ressemblance avec +l'idée de la mort que possèdent les quinze cents spectateurs qu'il a +devant lui. Si l'image qu'il évoque devant toute une salle est semblable +dans ses caractères généraux à l'idée que chacun se fait de la mort, les +quinze cents spectateurs déclareront à l'unanimité que le jeu de cet +acteur est admirable de vérité, ce qui sera exact puisque l'art de +l'acteur consiste précisément à objectiver devant les yeux du spectateur +l'image ou l'idée que celui-ci a dans l'esprit. Et son jeu, qu'on le +remarque, sera d'autant plus vrai qu'il sera moins réel, c'est-à-dire +moins compliqué de détails particuliers et spéciaux, non observés par la +majorité des spectateurs. + +Si, en effet, un acteur s'ingéniait à reproduire trait pour trait telle +façon extraordinaire de mourir, observée par lui-même, il s'exposerait, +tout en étant plus réel, à paraître moins vrai, car l'image qu'il +offrirait serait dissemblable à celle qu'ont dans l'esprit la plupart +des quinze cents spectateurs. Nous pouvons donc conclure que, si le réel +est le vrai dans la présentation des phénomènes, il n'est pas toujours +le vrai dans la représentation de ces mêmes phénomènes. Or comme au +théâtre il ne s'agit jamais que de la représentation de la vie et de +tous les actes qui la composent, ni l'auteur, ni le metteur en scène, +ni les acteurs ne doivent s'attacher à reproduire la réalité, mais +seulement l'image qui est la représentation idéale du réel. + +Un acteur doit donc être un observateur de la nature, non pour +transporter servilement ses observations sur la scène, mais +pour enregistrer en lui tous les traits communs dont se compose +synthétiquement l'idée ou l'image qu'il s'efforcera de reproduire. C'est +pour cela que dans la carrière du comédien l'intuition lui est d'un si +grand secours; car, après le travail inconscient de généralisation qui +se produit en lui, cette faculté d'introspection lui permet d'avoir une +vue très nette de l'image intérieure qui s'est formée dans son esprit; +et c'est précisément cette vue très claire des idées qui fait les grands +comédiens. Si l'un d'eux doit représenter une scène de folie, ira-t-il +à Bicêtre étudier un fou particulier dont il s'efforcera de reproduire +identiquement les airs, les gestes et toutes les manies? Non pas; mais +il cherchera dans une visite générale à rassembler dans sa mémoire +les traits communs qui se retrouvent dans tous les fous d'une même +catégorie; surtout il s'efforcera, par une attention toute subjective, +de tirer des ténèbres de son esprit l'idée qu'il se fait d'un fou et de +bien se pénétrer, pour les reproduire, des traits qui composent cette +image idéale. C'est précisément dans la fixation de cette image +subjective et dans la difficulté de la transformer en une image +objective que les comédiens ont toujours quelques progrès à faire. +C'est cette image qui est le modèle dont le théâtre nous doit la plus +frappante copie. + +Autrement, s'il s'agissait au théâtre de réalité, comment le public +serait-il apte à juger de la vérité, lui qui la plupart du temps n'a +pas directement observé cette réalité? Au contraire, transportez-le +au milieu de civilisations éteintes ou étrangères, dans un milieu +populaire, bourgeois ou aristocratique, étalez devant ses yeux les +crimes les plus monstrueux, les actes vertueux les plus rares, il +s'écriera ingénument: comme c'est nature! comme c'est vrai! et vous, +poètes et comédiens, vous savourerez cette manifestation de son +admiration, et c'est pour mériter cet éloge que vous donnez toutes +vos forces à un travail qui souvent vous tue. Or, d'où le public +tiendrait-il cette compétence que vous lui reconnaissez, s'il ne devait +formuler son jugement que d'après l'observation personnelle et directe +du phénomène? S'il a le droit de porter ainsi l'éloge ou le blâme sur +vos travaux, sur vos conceptions et sur les résultats de vos longues et +pénibles études, c'est qu'il rapporte la représentation que vous lui +offrez à l'idée qu'il se fait du phénomène et à l'image qu'il possède +en lui-même; et ce qu'il applaudit, ce n'est pas la reproduction d'une +réalité qu'il ne lui a pas été donné d'observer directement, mais le +degré de ressemblance de l'image que vous dessinez à ses yeux avec +l'idée qu'il s'est formée du fait représenté. + + + +CHAPITRE XXXII + +De l'acteur.--De la formation subjective des images.--Rapport de la +création de l'acteur avec l'idéal du public.--Toute évolution idéale +implique une modification dans l'image représentée.--C'est la généralité +d'un phénomène qui justifie sa représentation.--_Smilis_.--L'acteur doit +éviter l'accidentel. + + +Le metteur en scène et l'acteur doivent donc s'attacher à bien +déterminer les traits généraux des êtres dont ils doivent exposer aux +yeux du public la représentation théâtrale, et les caractères communs +de tous les phénomènes particuliers qui composent l'idée qu'ils veulent +rendre sensible et visible. Dans toute nouvelle création, leur mérite +consiste, surtout pour l'acteur, dont l'art est plus fécond et +plus personnel, à amener la représentation scénique à son point de +perfection, c'est-à-dire à déterminer jusqu'où ils peuvent pousser la +réalisation de l'idée dont ils possèdent en eux l'image subjective. A +mesure que le temps s'écoule, que les générations se succèdent, il y +a des images qui s'affaiblissent et d'autres qui, au contraire, +s'éclaircissent et se précisent. Les idées qui flottent dans +l'imagination des hommes sont semblables aux images que nous tenons dans +le champ de notre lorgnette et qui, selon les dispositions relatives que +nous donnons aux foyers des lentilles, se rapprochent et se précisent ou +s'éloignent en se diffusant. Le comédien doit donc s'efforcer de bien +discerner les traits dont se composent les idées des spectateurs; et son +ambition constante est de découvrir quelques-uns des caractères communs, +si faibles qu'ils soient, que ses prédécesseurs ont négligé de mettre en +évidence; enfin de se rendre compte des modifications que le temps ou +des circonstances particulières ont apporté à ces idées. C'est en +ce sens que le comédien doit toujours étudier la nature; car il est +nécessaire qu'il compare, le plus souvent possible, la présentation et +la représentation des phénomènes, afin de discerner si les traits dont +il revêt ses imitations ont bien tous le caractère général qui sera pour +tous les spectateurs la marque de la vérité, et de découvrir peut-être +quelque trait nouveau qui soit de nature à rendre la ressemblance plus +parfaite. + +Si, par suite de circonstances fortuites, les hommes d'une génération +ont été à même d'observer plus souvent ou mieux que ceux qui les ont +précédés un certain ordre de faits, l'idée qu'ils en conçoivent sera +sensiblement différente de celle qu'en possédaient les générations +antérieures; et le comédien, s'il a de l'intuition et de la pénétration, +ne se contentera plus pour les représenter des traditions de métier, +mais modifiera son jeu de manière à reproduire l'image actuelle et à +trouver sa ressemblance exacte. Supposons qu'une actrice, ayant créé il +y a vingt ans le rôle d'une convulsionnaire, dût de nouveau en créer +un semblable aujourd'hui, devrait-elle se contenter de reproduire +identiquement le jeu de scène qui lui a valu jadis un succès? Nullement, +car les idées que nous avons aujourd'hui sur les névroses sont +sensiblement différentes de celles que nous avions il y a vingt ans. On +s'est beaucoup occupé de cette question; les journaux l'ont agitée, ont +rendu compte avec force détails des nombreuses expériences faites avec +éclat sur l'hystérie; et l'idée que nous nous faisons actuellement d'une +convulsionnaire a des formes plus nettes et plus accusées. L'actrice +devra donc procéder à une nouvelle mise au point, ajouter à son +jeu d'autrefois et le mettre en harmonie avec l'idée actuelle des +spectateurs, avec discernement, d'ailleurs, et sans exagération, car les +idées humaines n'ont que de lentes évolutions. Mais enfin tel trait +qui, dans son jeu, eût paru extravagant il y a vingt ans, paraîtrait +aujourd'hui vrai et naturel. Ce n'est pas la réalité cependant qui a +changé, mais l'image idéale qu'en possède l'esprit des spectateurs. +On voit en quels sens divers le talent d'un comédien peut toujours +progresser par l'observation; c'est un art qui n'est jamais immobile, +mais qui se renouvelle constamment et qui, dans son évolution, suit les +évolutions des idées humaines. + +La méthode de travail du comédien se résume donc en deux points: +premièrement, détermination des traits généraux de l'image qui est la +synthèse idéale d'un ensemble de phénomènes particuliers et réels; +deuxièmement, retour fréquent à l'observation de la nature, afin de +découvrir si l'examen comparé des phénomènes ne lui fournira pas +quelque caractère commun jusqu'ici négligé ou inaperçu, ou si, dans les +présentations fortuitement fréquentes d'un phénomène, la réapparition +d'un trait particulier ne l'élève pas à l'importance d'un trait général. +Ce deuxième point est extrêmement délicat, car il est toujours tentant +d'ajouter quelque chose au jeu de ses prédécesseurs ou de ses émules; et +c'est presque toujours par excès que pèchent les comédiens, par suite de +l'attention que plus que tout autre ils apportent à l'observation des +phénomènes. Quand, dans le jeu d'un comédien, un trait paraît contraire +à la nature, on peut presque toujours être certain que ce trait a +cependant été observé et pris sur la nature par le comédien, dont +l'erreur a uniquement consisté à lui attribuer un caractère général +qu'il n'avait pas, et par conséquent à évoquer aux yeux des spectateurs +une image différant par excès de l'idée qui a pu se former dans l'esprit +du plus grand nombre d'entre eux. + +Voici entre autres un exemple. Dans un drame intitulé _Smilis_, joué +récemment à la Comédie-Française, on voyait, au premier acte, deux vieux +amis, l'un amiral, l'autre commandant, se retrouvant après une longue +séparation, tomber dans les bras l'un de l'autre. Or les acteurs avaient +cru devoir ajouter le baiser à l'accolade, baiser franchement donné et +reçu, et entendu de tous les spectateurs qui ne pouvaient réprimer un +sourire, témoignage instinctif de leur étonnement. C'est qu'en effet +c'était une faute de mise en scène de la part des deux excellents +comédiens, provenant précisément d'une judicieuse et réelle observation: +beaucoup de personnes savent que les militaires et les marins ont +l'inoffensive habitude de s'embrasser fraternellement quand ils se +retrouvent dans leur carrière aventureuse. Mais les comédiens avaient eu +le tort de relever un trait particulier ne s'accordant pas avec l'idée +générale que se forme le public de deux hommes qui se jettent dans les +bras l'un de l'autre. L'embrassade, en effet, n'admet, dans la vie +réelle, que le simulacre du baiser, qui aux yeux de la plupart des +hommes est un acte entaché d'un peu de ridicule. Voilà donc une légère +faute de mise en scène qui a précisément pour cause l'observation exacte +de la nature dans certains cas particuliers; et la faute a consisté dans +la substitution d'une image particulière à l'image générale qui seule +répondait à l'idée que se faisaient du fait représenté les dix-huit +cents spectateurs. + +A un autre point de vue, d'ailleurs, on peut dire qu'au théâtre, en +dehors de certains cas particuliers, comme par exemple dans l'expression +du sentiment filial, le baiser n'est toléré que s'il est donné ou reçu +par une femme. En général, les acteurs n'en doivent jamais faire que le +simulacre. _Le Mariage de Figaro_ nous facilite la détermination de la +limite au delà de laquelle on choquerait la bienséance. Au cinquième +acte, lorsque Chérubin, croyant embrasser Suzanne, embrasse le comte +Almaviva, tout spectateur attentif à ses propres impressions s'apercevra +que la réalité du baiser serait choquante si le rôle de Chérubin était +rempli par un homme, et que si elle ne l'est pas, c'est qu'il sait que +sous les traits et sous le costume du page c'est une femme qui donne ce +baiser à l'acteur qui joue le rôle du comte. + +La loi que nous avons cherché à élucider sur la représentation des idées +nous permet d'expliquer certains jeux de scène dont la portée soi-disant +conventionnelle dépasse de beaucoup la portée absolue. Le mot de +convention, dans ces cas-là, ne me paraît cependant juste que si on lui +donne uniquement sa signification véritable, qui est celle d'accord +entre les manières de voir, et que si on n'y attache pas une idée +d'arbitraire. Or, l'accord entre les manières de voir n'est autre chose +que la possession commune d'une image générale identique. Dans le code +du monde, par exemple, un homme est considéré comme outragé si un +adversaire ou un ennemi ose lever la main sur lui et il se battra pour +venger son honneur. Voilà l'idée générale. Cependant il y aura des +hommes qui ne se sentiront outragés et qui ne se battront que s'ils ont +reçu réellement le soufflet. Voilà l'idée particulière. Or le théâtre ne +peut en toute sûreté aborder que la représentation de l'idée générale, +de telle sorte que, si le cas particulier devait être représenté, il +faudrait de la part de l'auteur beaucoup d'habileté et de préparation +pour le faire admettre par le public. Quand nous apprenons qu'un mari a +trouvé un homme aux pieds de sa femme, ou qu'au moment où il est entré +il a surpris cet homme embrassant la main de sa femme, nous concluons +avec certitude que cette femme trahissait son mari, le plus ou le moins +étant sans valeur relativement à la conclusion morale. On se sert +souvent, dans ce cas, du mot assez curieux de conversation criminelle, +euphémisme qui n'est en somme qu'une idée générale, très suffisante dans +l'espèce, et qui répond par conséquent à l'image générale, la seule dont +le théâtre nous doive la représentation. Dans la réalité, au moment où +le mari apparaît, l'amant a pu être surpris se livrant à tels ou +tels actes plus ou moins caractéristiques; mais ce sont là des cas +particuliers et des circonstances accidentelles qui n'ajoutent rien au +fait fondamental, qui est la trahison de la femme. Ce n'est donc pas +sans y avoir profondément réfléchi qu'un acteur pourra se croire +permis d'ajouter quelque trait particulier à l'acte simple qui est la +représentation de l'idée générale. + +On pourrait citer un plus grand nombre d'exemples. Ainsi, dans la +comédie, quand une jeune fille pleure elle porte son mouchoir à ses +yeux, et son air ainsi que le mouvement de sa poitrine suffisent à +dessiner l'image du chagrin, parce que ces différents traits sont +généraux et se retrouvent à peu près dans l'expression de toutes les +douleurs de l'âme. Dans la réalité cependant que de traits particuliers +et variables viennent s'y joindre, selon la nature de chacun, +l'abondance des sanglots et des pleurs, les cris de timbres différents, +les mouvements souvent désordonnés, l'abandon de soi-même, etc. On +ferait également de semblables remarques au sujet de l'expression de +la joie, où l'image générale suffit, sans qu'on y ajoute les images +disgracieuses qui déparent souvent les plus jolis visages. + +Mais il est inutile de multiplier ces exemples; les deux que nous avons +choisis plus haut suffisent. Il faut mieux donner à réfléchir que de +tout dire. Il est juste d'ajouter que, dans beaucoup de cas, la dignité +personnelle du comédien doit entrer en ligne de compte; mais c'est là +une raison de sentiment qui me semble secondaire. Les raisons que nous +avons présentées sont artistiques et comme telles de plus grande valeur. + + + +CHAPITRE XXXIII + +De la composition d'un rôle.--Des traditions.--De l'intuition et de +l'introspection.--Développement des images initiales.--Rapport ou +contraste entre les images initiales de différents rôles.--_Le +Demi-Monde_.--_Le Gendre de M. Poirier_.--_Mademoiselle de Belle-Isle_. + + +Dans les chapitres précédents, nous avons parlé du jeu de scène, en le +considérant comme un acte isolé, détaché d'un ensemble dramatique ou +comique. Nous avons pris l'action dans un moment particulier. Nous +devons maintenant examiner, au moins succinctement, la mise en scène +d'un rôle et son rapport avec le développement de l'action, mais en nous +préoccupant exclusivement de l'aspect du rôle et en laissant de côté +tout ce qui touche à la déclamation. + +Il n'y a, dans les arts, qu'un petit nombre de principes; nous ne devons +donc pas ici rechercher et rencontrer de lois esthétiques différentes de +celles que nous avons déjà mises en lumière. Ce qui, d'ailleurs, fait +l'excellence d'une règle, c'est de ne pas être restreinte à un fait +spécial: l'exiguïté du cercle où se meut une règle est un signe certain +d'empirisme; et, dans ce cas, la règle prend le nom de procédé. Les +procédés, je l'accorde, ont leur utilité et même leur prix, +surtout lorsqu'ils portent ce beau nom de traditions, usité à la +Comédie-Française. Dès qu'une pièce a fourni une longue carrière, et +lorsque des acteurs ont particulièrement brillé dans certains rôles, +il est très compréhensible que les nouveaux venus, qui plus tard sont +chargés de reprendre ces rôles, s'ingénient à reproduire les effets qui +ont si bien réussi à leurs prédécesseurs. La façon de dire ces rôles et +d'exécuter tel ou tel jeu de scène, de faire tel geste, de prendre telle +attitude, de faire même telle correction au texte, etc., donne donc +lieu à ce qu'on appelle des traditions, soit que ces procédés aient été +scrupuleusement notés, soit que le nouveau venu ait pu se rendre +compte par lui-même du jeu de son prédécesseur, soit qu'ils se soient +uniquement transmis de mémoire. Il y a, à la Comédie-Française, un assez +grand nombre de jeux de scène qui n'ont pas d'autre raison d'être, et +dont on se contente de dire pour les justifier qu'ils sont de tradition. +En résumé, la tradition est une expérience accumulée dont il faut tenir +grand compte. Il y a certaines façons exquises de dire, certains gestes +empreints d'une éloquente grandeur, qui sont tout ce qui nous reste des +grands artistes du passé. Toutefois, il ne faut pas que la tradition +soit un esclavage, car nous avons vu précisément que quelques rôles +peuvent changer d'aspect avec le temps dans la mesure où les idées +elles-mêmes des spectateurs se modifient sous l'influence de +circonstances fatales ou fortuites. Il faut donc maintenir la tradition +au-dessous de la règle, et se dégager du procédé dès qu'on vient à +s'apercevoir qu'il est en contradiction avec l'idée actuelle. C'est donc +ici la règle qui nous importe, et ce sont uniquement les principes qui +doivent nous arrêter. Un ouvrage spécial sur les traditions conservées à +la Comédie-Française serait d'un très grand intérêt; mais il ne pourrait +être entrepris que par quelque esprit attentif, appartenant depuis +longtemps à la maison de Molière. On pourrait y joindre un assez grand +nombre de faits extraits de mémoires ou conservés dans les ouvrages +qui concernent l'art dramatique. Je serais, quant à moi, absolument +incompétent en pareille matière. C'est donc là un sujet que je dois +écarter de ma route; et je reviens à l'examen des principes, auquel +d'ailleurs doit seul s'attacher un ouvrage théorique. + +Si nous passons d'un jeu de scène particulier au rôle qui le contient, +nous ne faisons que remonter de l'examen de la partie à celui du tout, +et un moment de réflexion suffit pour conclure que tous les jeux de +scène, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes les inflexions +doivent être dans le caractère du rôle. A cinquante ans, on n'aime +pas comme à vingt-cinq, ou, si on est affecté de la même complexion +amoureuse, on est qualifié différemment. Il y a telle occurrence où +un magistrat ne se conduira pas comme un militaire. L'éducation, +l'instruction, le commerce avec nos semblables nous inculquent certaines +façons de penser, de dire, d'agir, qui varient suivant le milieu où nous +avons vécu. Il y a donc dans tout rôle un aspect permanent et persistant +dont le comédien doit se pénétrer. + +C'est ici que l'intuition, au sens exact et étymologique du mot, prend +une importance de premier ordre. Si le comédien est bien doué, il +possède en lui-même une riche collection d'observations, souvent +inconscientes, suites et séries d'images qui peuplent son imagination. +A la première connaissance qu'il prend du rôle, il obéit à un mouvement +naturel tout subjectif: il regarde en lui-même, et de cet examen +intuitif résulte une image initiale, sur laquelle il concentre alors +son esprit de toute la force de son attention. C'est là son modèle; il +s'efforce d'en bien concevoir les formes lumineuses, qui se dessineront +dans la chambre noire de sa pensée. De la clarté de l'image dépendent +la netteté et la sérénité du jeu. Quelquefois l'image est lente à se +former, surtout à se compléter, et quelques acteurs ont en quelque sorte +besoin de l'objectiver; il leur faut plusieurs répétitions pour en +porter la représentation au point de perfection qu'ils sont capables +d'atteindre. Quelquefois, au contraire, elle jaillit du cerveau +sans effort, et, dans ce cas, l'artiste se sent dès le premier jour +absolument maître de son rôle. Mais cette première phase intuitive d'un +rôle est suivie d'une seconde phase plus laborieuse; car l'image apparue +à l'esprit de l'artiste n'est, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une +image centrale, autour de laquelle oscillent un certain nombre d'images +similaires, correspondant aux différents moments de l'action. C'est la +variété qu'il s'agit dès lors d'introduire dans le rôle sans en détruire +l'unité. + +Tous les jeux de scène, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes +les inflexions de voix ne sont et ne doivent être que des idées +secondaires, dérivées de l'idée première, ou autrement des images en +rapport de ressemblance avec l'image initiale. Tout cela, bien que ne +présentant aucune difficulté, se comprendra mieux encore au moyen +d'un exemple. Dans _le Demi-Monde_, si nous mêlions en regard le rôle +d'Olivier de Jalin et celui de Raymond, l'un homme du monde, l'autre +militaire, il est clair que les comédiens chargés de ces deux rôles ont +immédiatement vu surgir à leurs yeux, des profondeurs de leur esprit, +les images initiales de ces deux personnages. C'est alors que pour tous +deux a commencé un travail de détail très difficile et très minutieux, +consistant à déduire de cette image intuitive toute une série d'images +secondaires reproduisant toujours la même personnalité. Ils n'auront +jamais une attitude identique, Olivier s'abandonnant sans effort à une +aisance familière, Raymond gardant toujours une certaine rectitude +de maintien; ils ne feront pas un geste semblable, ni dans le même +mouvement; ils ne s'assoiront pas, ne se lèveront pas, ne marcheront pas +de même, et ils ne parleront pas sur des rythmes similaires. + +Dans toutes les pièces, tous les rôles ont ainsi leur physionomie propre +que l'acteur ne doit jamais perdre de vue. Cela paraît tout simple +au spectateur qui ne paraît nullement s'en étonner, et qui n'y voit +probablement aucune difficulté. Sans doute, la composition du rôle est +relativement facile quand la personnalité des personnages est nettement +déterminée, comme dans l'exemple que j'ai choisi; mais que le lendemain +les deux mêmes comédiens aient à remplir les rôles de Montmeyran et du +marquis de Presle, dans _le Gendre de M. Poirier_, la transition, pour +ne pas être brusque, n'en sera que plus délicate; et le spectateur, s'il +y pense, pourra commencer à s'apercevoir de toute la difficulté qui +préside à la mise en scène d'un rôle. Montmeyran est un militaire comme +Raymond; mais le second a fourni une image initiale aux contours un peu +secs et tranchants, tandis que le premier se révèle sous les traits +d'une image aux angles adoucis. La ressemblance entre les deux sera +surtout dans une certaine rectitude morale. Le marquis de Presle est un +homme du monde comme Olivier de Jalin, mais avec un peu plus de morgue +et de hauteur; il s'est moins usé à tous les contacts de la vie, et il a +gardé la part de préjugés qu'Olivier a, dès longtemps, échangés contre +une aimable philosophie. Eh bien, ces nuances qui différencient les +images initiales de ces rôles, il faut ne pas les laisser perdre; elles +doivent se retrouver à tous les moments de l'action, dans toutes les +attitudes, dans les moindres gestes, dans la façon d'entrer et de +sortir. Que le surlendemain les deux mêmes acteurs reparaissent dans +_Mademoiselle de Belle-Isle_, sous les traits du duc de Richelieu et du +chevalier d'Aubigny, voilà encore des images initiales qui sont dans un +certain rapport, d'une part, avec le marquis de Presle et Olivier de +Jalin, d'autre part, avec Montmeyran et Raymond, mais qui se distinguent +cependant par des nuances multiples d'une grande importance, auxquelles +s'ajoute la différence des époques, des costumes, des milieux, des +caractères historiques, etc. On comprendra, dès lors, que si l'intuition +fournit aisément aux comédiens les images initiales de chacun de ces +rôles, la réflexion, l'étude, la comparaison leur seront nécessaires +pour arriver laborieusement à fixer toutes les images dérivées, dans +lesquelles le spectateur doit toujours retrouver l'image initiale. + +Il semble résulter de ce que nous venons de dire, sur la façon dont on +procède à la composition d'un rôle, que la première qualité pour un +comédien est l'imagination; accompagnée de cette faculté d'introspection +qui lui permet d'apercevoir et de dégager les images subjectives +inconsciemment accumulées dans son esprit. Viennent ensuite +l'intelligence et le travail, au moyen desquels il pousse la +représentation de ces images au degré désirable de fini et de +ressemblance. Un jeune homme ou une jeune fille peuvent avoir en partage +un physique heureux, une voix enchanteresse, une intelligence très fine, +et faire présager un comédien ou une comédienne de talent; mais ils +ne posséderont pas de véritable génie dramatique s'ils n'ont pas +d'imagination et si par conséquent ils ne possèdent pas cette faculté +d'intuition qui en découle. C'est pourquoi les débuts sont si souvent +trompeurs; on y fait montre de qualités charmantes et même supérieures, +mais le véritable comédien ne se révèle que le jour où, abandonné de ses +maîtres, seul vis-à-vis de lui-même, il aborde la création d'un rôle. +C'est là que la faculté maîtresse se dévoile ou se montre décidément +absente. On ne serait pas embarrassé de citer grand nombre d'acteurs qui +ont parcouru une carrière honorable, qui se sont même distingués dans +leur emploi, mais qui en réalité n'étaient pas fatalement destinés à +être comédiens, et qui n'ont réussi que grâce à la mise en oeuvre de +qualités très estimables, mais secondaires au point de vue de l'art +et qui auraient pu trouver leur emploi dans toute autre carrière. Ces +acteurs tiennent cependant une grande place et une place méritée dans +l'histoire dramatique; car instruits, attentifs, scrupuleux et toujours +égaux à eux-mêmes, ils sont les gardiens les plus fidèles des traditions +et forment ensuite les meilleurs professeurs. + + + +CHAPITRE XXXIV + +Aptitude à jouer certains rôles.--De la personnalité scénique de +l'acteur.--Complexité et hétérogénéité des rôles modernes.--Leur +influence sur l'art dramatique et sur l'art théâtral.--Déformation du +talent de l'acteur. + + +Si on examine un certain nombre de rôles avec quelque attention, on +s'apercevra que les uns et les autres sont à quelque degré semblables +ou dissemblables entre eux, et qu'ils peuvent se répartir en diverses +classes plus ou moins séparées les unes des autres. Ainsi, si nous +revenons aux exemples que nous avons cités dans le chapitre précédent, +nous trouverons que les rôles d'Olivier de Jalin, de Gaston de Presle et +du duc de Richelieu forment une certaine classe et que ceux de Raymond +de Nanjac, de Montmeyran et du chevalier d'Aubigny en forment une autre. +Dans chaque classe, les rôles ont entre eux quelque analogie, quelque +rapport plus ou moins proche, quelque affinité secrète, tandis que +d'une classe à l'autre ce sont des dissemblances qui s'affirmeront, +des oppositions plus ou moins fortes et plus ou moins saillantes. Par +conséquent, toutes les images initiales, qui sont les points de +départ des rôles d'une même classe ayant quelques caractères communs, +dériveront toutes d'une même image plus lointaine, plus générale, +hiérarchie d'images absolument semblable à la hiérarchie des idées. +Ces images générales constituent en quelque sorte des personnalités +complexes. + +De même on pourrait diviser une agglomération d'hommes en groupes plus +ou moins nombreux, constituant des personnalités complexes, et dont tous +les membres auraient entre eux un certain air de parentage. Eu faisant +encore un pas, on pourrait dès lors établir une correspondance entre ces +groupes d'êtres humains et ces classes dans lesquelles nous avons dit +que se répartissaient tous les rôles; et l'on verrait que le comédien, +en tant qu'homme, appartenant à quelque groupe, porte en lui l'air de +cette personnalité complexe à laquelle se rattache la sienne propre, et +que par conséquent son aspect, son image a quelque rapport avec l'image +générale de laquelle se déduisent les images initiales d'une série plus +ou moins nombreuse de personnages de théâtre. + +Un acteur possède donc par lui-même une aptitude particulière à remplir +certains rôles. C'est cette aptitude, cette conformité naturelle que +consultent surtout les auteurs et les directeurs de théâtre quand il +s'agit de distribuer les rôles d'une pièce; et l'importance en est +tellement grande pour le résultat final, qu'il arrive à chaque instant +aux auteurs, en concevant et en écrivant leurs pièces, de se composer +une troupe idéale de comédiens connus, et, bien mieux encore, de +conformer l'image du rôle qu'ils dessinent à l'image personnelle de +tel ou tel artiste. Bien entendu il ne faudrait pas restreindre cette +concordance entre un artiste et un groupe de rôles à de simples +similitudes physiques. Sans doute le physique n'est pas sans importance, +mais en tout cas il ne peut s'agir que du physique tel qu'il est modifié +par les conditions scéniques, et vu à la lumière de la rampe, dans la +perspective du décor. Il est des acteurs que la scène grandit, d'autres +qu'elle rapetisse; mais c'est surtout la physionomie que l'optique +théâtrale modifie profondément, ce qui se conçoit aisément, puisque la +lumière du jour et celle de la rampe avivent les mêmes traits en sens +inverse. Mais cette concordance tient, en outre, à la prédisposition +nerveuse qui est la source de la sensibilité, à l'inclination morale, +à la qualité et au timbre de la voix, à l'expression du regard et à la +plasticité générale. Dans la mise en scène, la distribution des rôles +est donc d'une importance capitale. Une faute dans cette distribution +est en tout point semblable à celle que commettrait un musicien qui se +tromperait sur le caractère physiologique des instruments et ferait +exprimer par les hautbois ce qui ne peut l'être que par les trompettes, +ou voudrait forcer les clarinettes à nous faire éprouver les mêmes +sentiments que les violoncelles. + +C'est cette même concordance entre la personnalité scénique d'un acteur +et les rôles du répertoire qu'il est si important de découvrir quand il +s'agit d'un début. On se trompe souvent, soit que l'acteur ne donne pas +tout ce qu'il promettait, soit que la scène modifie complètement son +image théâtrale. Quand il s'agit de discerner le meilleur emploi qu'il +sera possible de faire de qualités moyennes et tempérées, il vaut mieux +choisir de modestes rôles de début, afin de laisser le tempérament de +l'artiste se révéler et s'affirmer peu à peu. Quand on croit avoir +affaire à un tempérament personnel d'une certaine valeur, il est +préférable de mettre l'artiste aux prises avec un grand rôle, dût ce +premier essai ne pas être couronné de succès, car le contraste même, +entre le rôle qu'il remplit et sa personnalité scénique, mettra celle-ci +en pleine lumière et lui permettra de s'affirmer au grand jour de la +rampe. Dans ce cas, même après un début malheureux, un directeur avisé +aura la certitude d'avoir mis la main sur un artiste hors ligne et il +aura du même coup déterminé vers quels rôles l'incline son tempérament. + +Une troupe, quelque nombreuse qu'elle soit, présente toujours des +lacunes, ce qu'on comprendra aisément après les explications qui +précèdent. C'est pourquoi il se présente dans l'histoire d'un théâtre +des périodes pendant lesquelles telle pièce ne produit pas tout l'effet +qu'on en devrait attendre et quelquefois ne peut absolument pas être +reprise. Souvent il se passe dix ans, vingt ans même, pendant lesquels +un groupe de pièces ne peut être remonté avec succès, par suite du +manque d'un acteur d'un certain tempérament. Cela se fait surtout sentir +dans les pièces modernes, et cela tient à l'hétérogénéité des rôles qui +tend et tendra à s'accuser de plus en plus. L'art dramatique suit en +cela l'évolution de la vie moderne, et de même que dans le monde chacun +prend une personnalité de plus en plus distincte, de même dans le +théâtre qui reflète le monde les rôles augmentent en nombre à mesure +qu'ils se différencient les uns des autres. Et même, c'est par une sorte +de tendance philosophique instinctive que les auteurs se laissent si +facilement aller à composer des pièces entières pour tel acteur ou pour +telle actrice. Ils profitent habilement d'une personnalité distincte +et très particulière que leur offre bénévolement la nature, qu'ils +s'ingénient à développer et à pousser dans ses différents sens, et ils +composent toutes leurs pièces en vue d'une personnalité théâtrale que le +hasard probablement ne leur offrira pas une seconde fois. C'est surtout +dans les théâtres de genre que ce système tend à prévaloir, et on +arrive réellement à produire sur le public des impressions piquantes +et originales; mais le danger est dans la répétition trop souvent +renouvelée du même procédé. Pour arriver à satisfaire le public et pour +prévenir en lui la satiété, il faudrait un peu plus souvent casser et +remplacer le joujou dont on l'amuse. + +Cette hétérogénéité de l'art a pour conséquence une différenciation +de plus en plus grande entre les images initiales des personnages du +théâtre moderne; et, par suite, un acteur devient de moins en moins apte +à remplir avec succès un grand nombre de rôles: son image s'associe avec +des groupes de rôles de plus en plus restreints. D'où résulterait la +nécessité d'accroître indéfiniment le nombre d'acteurs composant une +troupe de théâtre. Cette nécessité a pour conséquence immédiate: +premièrement, la disparition des troupes de province; deuxièmement, +la fusion en une seule de toutes les troupes existant à Paris; +troisièmement, l'exploitation des théâtres de province par les troupes +de Paris. La première conséquence s'est aujourd'hui entièrement +réalisée: les quelques troupes qui résistent encore se ruinent ou se +ruineront. Le moment approche où il n'y aura plus un seul théâtre de +province vivant de sa vie propre. La seconde conséquence se fait déjà +sentir. Les acteurs, pour la plupart, ne contractent plus que des +engagements temporaires, qui se restreignent souvent à l'exploitation +d'une pièce. Les acteurs passent d'un théâtre à l'autre sans se fixer +définitivement. Les directeurs font des emprunts quotidiens aux troupes +de leurs confrères: d'où naît une tendance naturelle à mettre en commun +leurs ressources, c'est-à-dire leurs théâtres, leurs capitaux, leurs +acteurs, leurs décors et leur matériel. La troisième conséquence a porté +tous ses fruits: troupes d'hiver, troupes d'été, troupes de villes +d'eau ou de villes de jeu, toutes s'organisent à Paris au moyen des +disponibilités existantes en personnel et en matériel. + +Quelles sont maintenant les conséquences de cette hétérogénéité sur +l'art théâtral. Produit de l'analyse, elle pousse les artistes dans la +voie de l'analyse. Les images ou idées, de générales qu'elles étaient, +se décomposent en images ou idées particulières; celles-ci se +différencient les unes des autres par des caractères qui, négligés jadis +ou habilement fondus dans l'ensemble, s'accusent et prennent un relief +inattendu. De là un travail incessant des comédiens pour mettre en +saillie ces traits particuliers et spéciaux; de là, la recherche du +détail et par suite l'introduction de plus en plus fréquente du réel. +Dans la comédie de Molière, pour prendre un exemple, l'argent ne s'est +pas encore incarné dans un personnage spécial; mais au XVIIIe siècle +nous voyons se dessiner l'image du financier. Aujourd'hui cette image, +beaucoup trop générale pour nous, s'est décomposée et nous fournit les +images du banquier, de l'agent de change, du quart d'agent de change, du +boursier, du coulissier, etc. Ce qui distingue ces personnalités, +issues d'une personnalité plus générale, ce sont, non des différences +essentielles, mais des différences de surface, des détails pris sur le +vif de la société actuelle, des traits de moeurs particulières. +L'esprit d'analyse du comédien est obligé de s'affiner; il creuse ses +personnages, se met en observation, à l'affût des types particuliers qui +se croisent sous ses yeux; et, quand il monte sur la scène, il ressemble +souvent à tel que nous venons de coudoyer une heure avant d'entrer au +théâtre. Ce n'est plus le portrait à l'huile, peint largement, qui doit +la flamme de la vie au tempérament de l'artiste: c'est l'implacable +photographie qui fouille les rides, exagère les défauts et grossit les +plus charmants détails. + +De là, pour le comédien, naît une certaine tendance à devenir +caricaturiste, tendance qui s'affirme surtout dans les théâtres de +genre. En outre, comme le nombre de représentations des pièces à succès +a décuplé, et que telle qu'on aurait jouée autrefois une cinquantaine de +fois arrive souvent aujourd'hui à la trois-centième représentation, il +s'ensuit que cette répétition forcée des mêmes rôles tend à déformer le +talent de l'artiste et à transformer en traits permanents des traits +qui ne devraient être que passagers. Le comédien, malgré lui, sans +d'ailleurs qu'il en ait conscience, est la proie d'une personnalité +qu'il revêt trop souvent et dont la nature composée se substitue peu +à peu par l'habitude à sa propre nature. Il arrive même un moment où +l'acteur a perdu toute faculté de création nouvelle, et semble absorbé +dans un rôle unique dont il ne pourra désormais se débarrasser, car il +en a pris définitivement la ressemblance, la voix, le port, les allures, +les manières et jusqu'aux tics particuliers. C'est la vengeance de +l'art. + + + +CHAPITRE XXXV + +Complexité de la mise en scène moderne.--_L'Avocat Patelin; Bertrand +et Raton; Pot-Bouille; la Charbonnière._--Invasion du réel.--Du +procédé.--Retour nécessaire au répertoire classique.--Son influence sur +le talent des acteurs.--Nécessité des théâtres subventionnés. + + +L'hétérogénéité, il faut en faire l'aveu, conspire en faveur de l'école +réaliste. Je ne sais si celle-ci se rend bien compte de l'arme puissante +que les révolutions de l'esprit remettent entre ses mains. On peut le +croire, car elle pousse furieusement à l'envahissement de la scène par +le réel, et elle n'y réussit que trop bien. Cette année, on a remonté +à la Comédie-Française _Bertrand et Raton_, dont un des actes se passe +dans le modeste magasin de soieries de Raton Burgenstaf. Une décoration +peinte suffit à l'amoncellement modéré des étoffes, un comptoir de chêne +s'étale sans orgueil, un escalier de bois conduit au logement du gros +marchand de la Cour, et dans la boutique même s'ouvre la porte de la +cave: mise en scène très justement appropriée au théâtre de Scribe. +Que nous sommes déjà loin cependant des tréteaux sur lesquels, dans +l'_Avocat Patelin_, maître Guillaume vient étaler ses pièces de draps! +Or la veille du jour où vous avez vu _Bertrand et Raton_, vous aviez pu +voir _Pot-Bouille_ à l'Ambigu et admirer le magasin des Vabre avec son +élégant escalier en spirale, avec ses commis, ses acheteuses qu'un +équipage réel attend à la porte; et le lendemain vous avez peut-être +vu _la Charbonnière_ à la Gaîté. Là se trouvait transplanté et formant +décor l'escalier monumental d'un des plus grands magasins de Paris, +spectacle extraordinaire pour les yeux, présentant l'encombrement et +l'affolement d'un grand jour de vente, la presse des acheteurs, la foule +des commis, un étalage savamment fait dans les règles du genre, les +comptoirs, les caisses, et, dans l'angle de la décoration, un ascenseur, +inutile à l'action, mais montant et descendant alternativement dans sa +lente majesté, et semblant être l'organe respiratoire de ce mastodonte +industriel. + +On se demande, non sans inquiétude, où s'arrêtera la mise en scène? +Sans doute, il y a des limites qu'elle ne pourra franchir, mais elle +continuera à empiéter de plus en plus sur le domaine littéraire et +déjà l'action qui relie tous les tableaux d'un drame est ténue et bien +fugitive. Un obstacle qu'il lui faudra tourner est précisément la +grandeur de la scène. En faisant monter les humbles et les déshérités +sur le théâtre, en étalant à nos yeux les misères physiques et morales +des dernières classes de la société, elle ne pourra rapetisser la +scène à la taille d'une mansarde ou d'un bouge. Quoi qu'elle fasse, la +chambrette de Jenny ou la hutte du chiffonnier sera toujours plus grande +que le salon d'un ministre. Toutefois la complaisance du public est +admirable, et son imagination, dont l'école réaliste sera forcée +d'accepter le secours, consentira à ramener la grandeur de la scène +aux proportions que désirera l'auteur: l'espace et le temps resteront +toujours au théâtre forcément conventionnels. + +Mais l'hétérogénéité des rôles continuera à s'accentuer, et c'est là +qu'est le danger croissant de l'art dramatique; car, si l'on veut +appliquer sa pensée à suivre cette progression ininterrompue, on verra +peu à peu l'art descendre des hauteurs morales où règnent les idées +générales, s'abaisser de plus en plus à mesure que les images se +revêtiront de caractères plus particuliers, s'étendre à toutes les +réalités, s'émanciper de toutes les conditions de règle, de choix, +d'élection, et aller finalement s'absorber et disparaître dans la vie +elle-même. C'est qu'en effet la croissance constante de l'hétérogénéité +a pour limite extrême l'anéantissement de l'art. D'autres plus +complaisants diront que ce sera la vie qui, en absorbant l'art, en +recevra une beauté nouvelle. C'est bien loin pour décider. Mais d'ici +là, quoi qu'il arrive, l'art dramatique aura ses jours d'épreuve. En +ressortira-t-il rajeuni? C'est une grave question que nous examinerons +dans les derniers chapitres de cet ouvrage. + +Nous entrons à peine dans la voie fatale, et c'est d'hier que l'antique +homogénéité se désagrège: elle n'est pas encore réduite à l'état de +poussière dramatique. D'ailleurs, si l'art nouveau est plein de dangers, +il n'est pas toujours sans charmes, et nous nous laissons volontiers +séduire de plus en plus par tous les traits, si exigus qu'ils soient, +qui portent l'empreinte de la vérité. Nous-même, nous nous apercevons +que notre esprit est moins homogène que celui de nos pères et qu'il est +en proie à l'esprit d'analyse. Nous goûtons donc un art que nos pères +n'auraient pas apprécié, et, en dépit de son infériorité, nous éprouvons +des charmes secrets à pénétrer dans les replis des êtres et des choses. +Malheureusement l'apparent et le matériel nous distraient de l'âme +humaine: à trop partager son coeur, on abaisse l'idée que l'on se +faisait de l'amitié. Au théâtre, l'artiste vise un but moins élevé; il a +mis l'idéal à sa portée. Mêlé à la foule, il imite Malherbe qui allait +étudier sa langue au port au foin, et, à la poursuite du réel, il saisit +la vérité partout où il la rencontre, dans les assommoirs aussi bien que +dans les alcôves des femmes perdues. Certes il y fait des trouvailles +originales; et il met en saillie les caractéristiques de tous ces +personnages nouveaux dans le monde de l'art et jusqu'à celles même +des métiers les moins avouables. Je ne méprise nullement l'effort de +l'artiste en quelque sens qu'il s'exerce; cet effort n'est ni vain ni +puéril, mais c'est l'histoire des chercheurs d'or: après avoir épuisé +les mines aux filons éblouissants, ils tamisent la poussière d'or mêlée +au limon que charrient les fleuves. + +Peu à peu le métier dramatique s'encombre de formules qui vont en se +compliquant de plus en plus, et les règles d'autrefois se réduisent à +une foule sans cesse grossissante de procédés. C'est là qu'est le danger +immédiat; car l'homme est l'esclave des choses plus qu'il ne le croit. +Son physique et jusqu'à son moral, jusqu'à son intelligence, sont des +matières plastiques qui prennent aisément la forme des moules où il les +enferme. Le réel des pièces modernes disloque le talent des comédiens; +et quelques-uns gardent à perpétuité une souplesse d'acrobate. Dans +l'intérêt de l'art moderne, dans l'intérêt même des plaisirs du +spectateur, il est nécessaire de mettre un frein à cette poursuite +aveugle du réel, et surtout à son influence sur le théâtre. Or il y a +un remède efficace à la dégénérescence théâtrale qui nous menace; et +ce remède c'est le retour fréquent au répertoire classique. Nous avons +parlé plus haut de son influence sur le goût public, de son importance +au point de vue du plaisir le plus pur qu'il nous soit donné d'éprouver +au théâtre. Nous n'y reviendrons pas; mais il nous reste à dire un mot +de son influence sur le talent des comédiens et de son importance au +point de vue du métier dramatique. + +Si le lecteur a suivi avec quelque attention ce que nous avons dit sur +la manière dont l'acteur procède à la composition d'un rôle, sur l'image +initiale qui se dresse dans son esprit et sur toute la série d'images +associées, il se rappellera que ces images seront d'autant plus marquées +de traits particuliers que le personnage dont il revêt la personnalité +est un type moins général. En suivant le développement historique du +théâtre, qui se conforme aux révolutions sociales, on voit les types +de théâtre se multiplier et se compliquer à mesure qu'on s'approche de +l'époque actuelle, et au contraire diminuer et se simplifier à mesure +qu'on remonte dans le passé. Plus les types sont généraux, et c'est le +cas de la tragédie et de l'ancienne comédie, plus les images initiales +sont générales. Pour traduire sur la scène les personnages classiques, +le comédien doit donc éviter de marquer son attitude, son jeu, sa +diction de trop de détails particuliers et caractéristiques, car il n'a +que fort rarement à tenir compte des rapports du physique ou du moral +avec une fonction sociale, une profession déterminée, une manière +particulière de vivre. Tout le matériel, tout l'accidentel et le +circonstanciel de la vie réelle n'entrent que pour fort peu de chose +dans la représentation des personnages classiques. Ce sont surtout des +passions héroïques ou criminelles et de grandes infortunes dans la +tragédie, des vices et des travers généraux dans la comédie, qui +demandent à être traitées synthétiquement, tandis que le théâtre moderne +exige du comédien un esprit d'analyse toujours en éveil. La tragédie de +Corneille et de Racine et la comédie de Molière commandent donc, sans +appuyer ici sur l'étude psychologique des rôles, une grande largeur +de diction, une élocution très nette dégagée des à peu près de la +conversation courante, une science du geste d'autant plus grande qu'il +est plus rare et qu'il a un rapport plus étroit avec le texte poétique, +une attitude qui n'a jamais le droit d'être vulgaire ou qui, dans +l'emportement même des passions, ne doit jamais manquer de dignité. +Les acteurs qui abordent ces rôles sont obligés d'exercer sur eux une +contrainte sévère, de maîtriser tout mouvement qui pourrait trahir leur +personnalité moderne, de tenir enfin leur être tout entier sous la +dépendance de la passion dont ils prennent le langage ou du caractère +général aux impulsions duquel se plie l'action dramatique. + +Largeur, simplicité, sobriété, mais précision dans les effets, telle +est la loi de composition de tous les rôles classiques. Il n'y a pas de +meilleure école pour les comédiens; et c'est l'influence permanente +de l'ancien répertoire qui fait la supériorité incontestable de la +Comédie-Française sur tous les autres théâtres. Tour à tour, entre les +représentations d'une pièce moderne qui doit garder l'affiche pendant +trois ou quatre mois, chaque sociétaire reprend la tunique d'Hippolyte +ou les rubans verts d'Alceste, reforme son corps, son attitude, sa +démarche, ses gestes à la sévérité sculpturale de l'antique ou à +l'aisance aristocratique du grand siècle, et accorde de nouveau son +oreille aux harmonies du vers de Racine ou aux larges mouvements +aisément cadencés de la prose de Molière. Les comédiens qui passent par +ces épreuves se corrigent ainsi incessamment du maniéré, du cherché, +des gestes inconscients et des défauts de diction inhérents à la +conversation courante. Quand ils abordent les rôles du théâtre moderne, +ils en élargissent les effets, les haussent en quelque sorte d'un ton, +et ne sont pas sans influence sur les auteurs qui écrivent pour eux +et qui par suite élèvent leur idéal et celui même de la foule qui les +applaudit. + +C'est par le commerce qu'elle entretient avec les grands écrivains du +XVIIe siècle que la Comédie-Française maintient dans sa troupe d'élite +les belles traditions et les principes les plus élevés de l'art +dramatique, qu'elle agit à son tour sur les productions de l'esprit, et +qu'elle exerce une influence intellectuelle et morale, non seulement sur +la société française, mais encore sur l'Europe entière et sur tout +le monde civilisé. C'est presque toujours à son école, au moins +indirectement, que se sont formés les comédiens qui vont secouer le rire +sur notre triste univers, et prouver par leur présence sur tous les +points du globe l'universalité de la langue française et le charme +encore triomphant de l'esprit français. + +Concluons donc que dans notre société démocratique, où le nombre tuera +l'idéal, s'il n'est conquis par lui, le maintien du répertoire classique +à l'Odéon et à la Comédie-Française (joint à une réformation urgente +de l'enseignement du Conservatoire) est en quelque sorte une mesure de +rénovation sociale, de relèvement intellectuel et moral et de salut +artistique. Mais ce n'est que par de larges subventions qu'on peut +leur imposer le maintien de ce répertoire, qui exige des sacrifices +permanents et d'incessants labeurs. Le jour où le Corps législatif, dans +un esprit d'ignorance ou d'aveuglement, supprimerait ou diminuerait +seulement ces subventions, il porterait du même vote un coup funeste à +l'art français; il assurerait à bref délai l'envahissement de tous les +théâtres par les adeptes les moins scrupuleux de l'école, réaliste et +tarirait à l'avance dans les yeux de nos enfants la source des plus +douces larmes qui se puissent verser ici-bas. + +Abandonnons cette perspective heureusement lointaine et reprenons pied +sur la scène. Rappelons que, parmi les acteurs qui, en dehors de la +Comédie-Française, forcent l'admiration du public, les meilleurs sont +ceux qui, au Conservatoire ou à l'Odéon, ont eu le bonheur de traverser +le répertoire classique. Que ne peuvent-ils aller de temps à autre s'y +retremper librement, y refaire leurs forces, s'y perfectionner dans +l'art de bien dire; et, après avoir trop longtemps joué un personnage +laid et vulgaire, que ne peuvent-ils, comme Mercure, s'en aller au ciel, +avec de l'ambroisie, s'en débarbouiller tout à fait! + + + +CHAPITRE XXXVI + +Du rôle de la musique au théâtre.--La puissance musicale.--Le +mélodrame.--Le vaudeville.--Évolution de l'art dramatique.--La musique +devenue un personnage dramatique. + + +Dans ce chapitre et le suivant je voudrais, au point de vue de +l'esthétique et de la mise en scène, dire quelques mots du rôle de la +musique dans les représentations théâtrales. La musique est en soi un +art complet, absolu, comme la poésie et comme la peinture, et ce n'est +pas naturellement de cet art, considéré dans son ensemble, dont je puis +avoir à m'occuper ici, non plus que des productions de cet art qui sont +fondées sur le plaisir propre de l'oreille. Mais la musique tient dans +son empire l'expression des sentiments, et en dehors du charme qu'elle +exerce sur l'oreille, ou conjointement avec lui, elle provoque dans tout +notre être, toujours par l'intermédiaire de l'oreille, un ébranlement +qui se propage dans tout le système nerveux, et qui détermine en +nous des états généraux identiques à ceux que nous éprouvons dans la +tristesse, dans la joie, dans l'enthousiasme, dans la langueur, dans +l'attendrissement, etc. Associée en nous-mêmes avec tous les sentiments +que notre âme est capable d'éprouver, elle a le merveilleux pouvoir, en +nous replaçant dans les mêmes conditions d'ébranlement nerveux, de les +rappeler, de les faire renaître en nous, de troubler et de bouleverser +tout notre être par le mouvement qu'elle imprime aux ondes nerveuses qui +le parcourent. Bien des conditions contribuent à l'effet que produit sur +nous la musique: la qualité des sons, leur hauteur, leur timbre, les +rapports mélodiques des sons successifs, les rapports harmoniques des +sons simultanés, le mouvement, le rythme, etc. Mais ne considérons ici +que la hauteur des sons; le reste s'y ajoute naturellement et multiplie +ou affaiblit, en tout cas modifie profondément l'effet produit par la +hauteur. + +Quand nous parlons, les syllabes successives que nous prononçons sont à +des hauteurs diverses; pour y monter ou pour en descendre, notre voix se +traîne rapidement de l'une à l'autre, et, ne franchissant pas d'un bond +les intervalles qui les séparent, ne se fixant d'ailleurs à aucune des +hauteurs qu'elle effleure, ne nous fait éprouver que des sensations +sonores, mais non musicales, aucun des sons émis ne pouvant se rapporter +exactement à une gamme quelconque. Sans doute certaines voix nous +semblent et sont en effet plus musicales que d'autres; sans doute +dans le langage d'un acteur, et surtout d'une actrice, il passe +instantanément des syllabes qui ont une réelle puissance musicale et +nous font tressaillir comme un coup d'archet; mais nous devons voir ici +le phénomène dans sa généralité et nous sommes fondés à dire que, dans +le langage parlé, les sons, en dehors des idées qu'ils expriment, +ne nous causent que des sensations musicales très légères, et par +conséquent ne déterminent en nous que des sentiments très fugitifs. Au +contraire, dans le chant, l'effort que fait le chanteur pour tenir le +son à une hauteur exactement musicale détermine en nous un ébranlement +nerveux identique et correspondant et fait vibrer notre être à l'unisson +de celui du chanteur. Ainsi quand la voix passe du langage parlé au +chant, l'auditeur passe d'états non persistants et très légèrement +sentis à des états persistants et profondément sentis. + +Cela étant bien compris, voyons quel était jadis le rôle de la musique +dans les représentations dramatiques. Deux genres faisaient alors un +emploi constant de la musique, c'était le mélodrame et le vaudeville. Le +mélodrame est un drame dont les situations pathétiques sont annoncées, +soutenues et renforcées par la musique. C'est l'orchestre seul qui fait +ici l'office de multiplicateur. Quand la situation est de nature à faire +éprouver au spectateur un sentiment quelconque, l'orchestre s'en empare, +ajoute à la sensation éprouvée toute la puissance musicale, détermine +dans l'être du spectateur un ébranlement nerveux, jette l'âme dans un +trouble profond et la tient sous l'empire d'un sentiment assez intense +pour qu'elle ne puisse se soulager que par les larmes du poids qui +l'oppresse. Telle est l'esthétique du mélodrame. La musique y vient +donc en aide au pathétique; mais, point important à noter, elle reste +complètement en dehors de l'action. C'est un moyen d'agir sur le système +nerveux du spectateur, qui ne fait pas partie intégrante du drame; et +si, par impossible, on pouvait concevoir un rapport entre un courant +électrique et les ondulations nerveuses corrélatives de nos sentiments, +on pourrait parfaitement dans les mélodrames remplacer l'orchestre par +une pile électrique. + +Dans le vaudeville, l'union de la musique et de l'action est plus +intime. Un vaudeville, est une comédie mêlée de couplets. La musique +y fait encore, comme dans le mélodrame, office de multiplicateur et +d'amplificateur. L'orchestre souligne les situations qui tournent au +sentiment, facilite aux acteurs le passage du langage parlé au chant, +et en les accompagnant renforce leur puissance d'action sur l'âme du +spectateur. Quant aux personnages, lorsque la situation détermine en +eux l'apparition d'un sentiment de tristesse ou de joie, le chant qui +succède chez eux au langage parlé donne à leur voix une qualité musicale +corrélative de nos sentiments, et ajoute à la valeur de l'idée, exprimée +par le couplet, l'expression intense qu'un genre aussi léger ne +comporterait pas et que la musique ajoute sans transition, sans effort, +par l'effet seul de sa puissance propre. Dans le vaudeville, la musique +est donc un multiplicateur du sentiment qu'éprouvent ou qu'expriment +les personnages. Mais, qu'on le remarque, elle n'a aucun pouvoir sur +eux-mêmes; c'est un procédé accessoire d'expression qu'emploie l'auteur, +aidé du musicien, pour donner à ses personnages plus d'action sur l'âme +des spectateurs. Si la musique n'est plus ici, comme dans le mélodrame, +en dehors du spectacle, elle n'en reste pas moins en dehors de l'action +dramatique. + +L'ancien vaudeville était presque toujours une pièce gaie, aimable, +dans laquelle çà et là une pointe de sentiment, née de l'action, était +habilement saisie par l'auteur, qui fixait ce sentiment dans un couplet +et au moyen de la musique en multipliait l'effet. Puis le dialogue vif, +alerte reprenait, et le vaudeville continuait sans grande ambition +littéraire, éveillant ainsi de temps à autre la sensibilité du public. +Spectacle aimable, sans fatigue, plaisir mêlé d'un attendrissement +délicat et modéré, comme il sied à un public qui n'a pas besoin d'être +violemment secoué. La vie était alors plus facile et plus unie; le +spectacle était une récréation qu'on goûtait innocemment, un jeu dont on +connaissait l'artifice et auquel on s'abandonnait sans arrière-pensée, +pour le plaisir du jeu lui-même. Tous les hommes qui sont au déclin de +leur vie ont connu le vaudeville dans toute sa gloire, surtout s'ils ont +commencé de bonne heure à aller au théâtre, et ont conservé un souvenir +ineffaçable des douces émotions qu'il leur a fait éprouver. Et cependant +sa gloire aussi a passé. Aujourd'hui, le vaudeville est mort à jamais, +et ses quelques soubresauts sont ceux d'une agonie qui se prolonge. +Les hommes de ma génération le regrettent, mais c'est en vain qu'ils +espèrent pour lui un retour de fortune. Ce ne pourrait être que +le résultat d'une mode passagère. Le vaudeville a vécu; et il ne +ressuscitera pas plus que le génie dramatique de Scribe. + +Mais d'où vient la disparition de ce genre particulier de la littérature +dramatique? Est-elle due au hasard? Est-elle le fait de la volonté +déterminée de quelques auteurs? Est-ce par caprice ou par ennui que le +public s'en est détourné? Je crois peu au hasard dans la destinée des +choses et très peu à l'influence des hommes sur l'évolution de leurs +idées et les modifications de leur goût. Nous nous développons sous +l'empire de causes et de lois qui nous échappent, et nous savons +aujourd'hui, par exemple, que nos langues, quels que soient les efforts +souvent contraires des savants, naissent, se développent, s'épanouissent +et meurent suivant des lois inéluctables. C'est dans ce cas l'ignorant +qui est l'instrument inconscient de la nature, et tout ce que nous +pouvons savoir ou deviner, c'est que les races humaines, leurs idées, +leurs langues et leurs arts obéissent comme tous les êtres, comme +les plantes elles-mêmes, dans leur lente évolution, aux mêmes causes +premières et présentent aussi leur époque de germination, de croissance, +de floraison et de mort. Mais nulle part ici-bas la mort n'est un +anéantissement dans le sens exact du mot; c'est une dissolution de +parties, une désagrégation suivie d'une redistribution des éléments +suivant de nouvelles combinaisons, en un mot, une transformation de +matière et un transport de forces. Si donc le vaudeville a disparu, il +faut y voir non une perte absolue, définitive, mais une transformation +dans la matière plastique du drame et un transport ainsi qu'une +redistribution nouvelle de la force émotionnelle. + +Et en effet, le vaudeville a disparu dans une évolution de l'art +dramatique moderne, évolution qui a consisté en ce que la musique, +d'extérieure et d'étrangère qu'elle était, est montée à son tour sur la +scène et est devenue un personnage du drame. Jadis la musique était +une puissance que le poète conservait dans la main, qu'il déchaînait +directement sur le spectateur, renforçant ainsi les moyens dramatiques, +et qu'il employait comme un résonateur destiné à amplifier et à +multiplier le pathétique. C'était toujours par rapport au drame une +puissance objective. Aujourd'hui, la musique est devenue une puissance +subjective; elle fait partie intégrante de l'action dramatique, et le +point où s'applique directement cette force émotionnelle n'est plus dans +l'âme du spectateur, mais dans l'âme même des personnages du drame. Art +plus profond et plus élevé, puisque l'émotion que provoque en nous la +musique n'est plus étrangère à l'action, mais au contraire naît en nous +sympathiquement du trouble qu'éprouve l'être même du personnage et de +l'état psychologique de son âme. + +Il y a sans doute à cette révolution de l'art une cause profonde, qui +semble être la nécessité d'une imitation plus transcendante de la vie et +de l'être humain, au sein duquel s'opère la fusion de toutes les +forces physiques, intellectuelles et morales. L'art dramatique avait +jusqu'alors soustrait ses personnages à toutes les forces naturelles qui +assiègent l'homme et les avait uniquement soumis à l'empire des idées. +La musique les soumet à l'empire des sensations. La révolution qui s'est +opérée insensiblement et qui a fait pénétrer la puissance émotionnelle +des sons dans le drame littéraire semble de même ordre que celle qui a +fait pénétrer la puissance imaginative des idées dans le drame musical. +De telles révolutions sont lentes et ne se font pas par de brusques +changements à vue. Dans la nature, il en est de même: chaque goutte +d'eau qui tombe ne laisse pas de trace visible, mais au bout d'un +certain temps on s'aperçoit que le roc le plus dur s'est creusé sous +l'effort incessant des gouttes d'eau. Dans l'art, on ne peut suivre pas +à pas les progrès d'une évolution, mais on peut périodiquement mesurer +le chemin parcouru. Aujourd'hui, on en sera frappé pour peu que l'on +porte son attention sur ce point, il est incontestable que la musique +joue un rôle considérable dans nos pièces de théâtre, et qu'elle y +apparaît avec sa puissance propre. Tantôt elle agit directement sur +l'esprit d'un personnage, tantôt elle prête sa voix à son âme émue et +muette; quelquefois, acteur elle-même dans le drame, elle évoque et +dessine à nos yeux une image avec une puissance et une précision +véritablement magiques et que n'atteindrait pas un récit littéraire. +En un mot, la musique est devenue une puissance dramatique; et, comme +telle, elle s'associe à l'action, y contribue par l'émotion qu'elle +développe dans le héros du drame, et transporte; en nous l'émotion à +laquelle il est en proie et que sa voix serait lente ou impuissante à +exprimer. Mais toujours elle fait partie intégrante du sujet; elle en +est en quelque sorte un personnage impalpable et invisible. C'est donc +la façon dont les auteurs modernes comprennent la mise en scène de ce +nouveau et poétique personnage qu'il nous faut éclaircir autant que +possible par des exemples. + + + +CHAPITRE XXXVII + +De l'exécution musicale.--Des rapports de la musique avec l'action +dramatique.--_Le Monde où l'on s'ennuie._--Le théâtre de Victor +Hugo.--_Lucrèce Borgia._--_Ruy Blas._--_L'Ami Fritz._--Transport +d'effet: _les Rantzau._--_Les Rois en exil._ + + +Le premier résultat de cette révolution esthétique a été de proscrire +l'orchestre des théâtres. Aujourd'hui, il a complètement disparu de la +Comédie-Française, de l'Odéon, du Vaudeville et du Gymnase. Il n'a gardé +sa place que dans les théâtres voués encore au mélodrame et dans ceux où +l'on cultive les genres mixtes qui tiennent de l'opérette et de l'ancien +vaudeville. La disparition de l'orchestre entraîne cette conséquence +que, lorsque la musique doit jouer un rôle dans une pièce, ce sont les +personnages eux-mêmes qui sont les exécutants, soit qu'ils chantent +avec ou sans accompagnement, soit qu'ils jouent d'un ou de plusieurs +instruments. Quand je dis que les personnages sont les exécutants, il +faut ajouter que souvent ils ne sont que les exécutants apparents, ce +qui suffit naturellement si l'acteur, qui est censé chanter ou jouer, +n'est pas sur la scène, mais ce qui aujourd'hui ne serait guère admis +quand l'acteur est en scène. On le tolère encore quand il s'agit d'un +instrument à cordes, lorsque, par exemple, dans le _Mariage de Figaro_, +Suzanne accompagne sur la guitare la romance que chante le page; mais +une actrice qui ne serait pas musicienne ne saurait en général prendre +un rôle comportant l'exécution d'un morceau de piano, tel que celui de +Mlle de Saint-Geneix dans _le Marquis de Villemer_. Dans _Barberine_, +le rôle peut être tenu par une actrice n'ayant pas de voix, puisque +Barberine chante hors de la scène et peut être remplacée par une +cantatrice. Il en est à peu près de même du rôle de François Ier dans +_le Roi s'amuse_. + +Le rôle de la musique dans l'action dramatique est multiple, mais tend +toujours à produire un effet d'accord ou de contraste, et à mettre en +évidence les sentiments les plus secrets et les plus profonds de l'âme +humaine. Nous allons passer en revue quelques exemples qui feront +ressortir clairement l'emploi que les auteurs modernes ont fait de la +musique, soit dans le drame, soit dans la comédie. Prenons les effets +les plus simples, d'abord, ceux qui résultent uniquement du caractère +de la musique, et de son rapport avec le sentiment d'un personnage. Au +premier acte du _Monde où l'on s'ennuie_, lorsque le sous-préfet et sa +femme sont introduits et se trouvent seuls dans le salon de la duchesse +de Réville, la jeune sous-préfète s'approche du piano ouvert et se met à +jouer un air d'opérette. Cet air est représentatif, par son caractère, +de l'humeur enjouée de la jeune femme et de la gaieté du nouveau ménage. +Survient un domestique: au moment d'être surprise, la sous-préfète passe +habilement de ce motif léger à un thème de musique classique, qui est, +lui, représentatif du sérieux affecté que tous deux croient devoir +garder dans le monde où ils font leur entrée. Voilà donc immédiatement +les deux personnages connus du public pour ce qu'ils sont et pour ce +qu'ils veulent paraître, en même temps qu'est parfaitement déterminé +le caractère du monde où va se nouer et se dénouer l'intrigue de la +comédie. La musique est donc ici chargée de l'exposition dramatique et +élevée au rang de confident. Elle facilite singulièrement à l'auteur la +mise en marche de l'action, et évite aux personnages l'ennui de faire +et au public celui d'entendre l'exposé de leurs sentiments les plus +intimes. C'est d'ailleurs là un des rôles les plus fréquents et des +moins complexes de la musique. Dans la même pièce, la jeune fille, +jalouse et nerveuse, raye le piano d'un geste sec et fiévreux; et les +sentiments qui l'agitent se dévoilent instantanément. Ici l'intervention +musicale passe au rôle d'excitateur dramatique, puisque c'est elle qui +dévoile aux autres personnages le trouble profond de la jeune fille. Si +nous nous transportons au cinquième acte d'_Hernani_, au moment où doña +Sol voudrait entendre s'élever le chant du rossignol au milieu de cette +belle nuit nuptiale, c'est le son inattendu du cor qui résonne au milieu +de la solitude de la nuit et vient rappeler à Hernani qu'il est l'heure +de mourir. Ici le cor a une signification exacte et déterminée: c'est la +voix même de Ruy Gomez, dont il évoque l'image menaçante aux yeux des +spectateurs. C'est le cor qui déchaîne la mort dans cette nuit promise +à l'amour et qui précipite le dénouement tragique. Mais on peut à peine +dire que dans ce dernier cas il s'agisse d'une intervention musicale, +car celle-ci est réduite à un son. Les cas précédents sont beaucoup plus +nombreux au théâtre, et se ramènent tous à une jeune fille ou à une +jeune femme révélant au public l'état de son âme par le choix de la +musique qu'elle joue ou de la romance qu'elle chante. Les exemples que +l'on pourrait citer sont innombrables. Dans tous les cas, la musique +n'a pas d'influence directe sur le spectateur; elle puise sa puissance +émotionnelle dans l'âme du personnage qu'elle traverse avant d'arriver à +celle du spectateur. + +Victor Hugo a eu dès longtemps l'intuition du rôle nouveau qu'est +appelée à jouer la musique au théâtre et l'a souvent introduite dans ses +oeuvres dramatiques. Qui ne se souvient de l'effet saisissant du _De +profundis_ qui glace d'effroi Gennaro et ses compagnons, à la fin du +festin où Lucrèce Borgia vient de leur faire verser du poison? Au +premier et au second acte de _Marie Tudor_, la même romance chantée +par Fabiani, qui s'accompagne sur une guitare, est employée comme une +poétique formule d'amour. La musique est ici la caractéristique de la +passion qui a jeté Fabiani aux pieds de la reine. Mais dans cet exemple +la romance de Fabiani, quoiqu'elle résulte physiologiquement de l'état +d'un coeur qui éprouve le besoin, d'épancher son bonheur, ne joue que le +rôle d'un _aparté_ musical et n'est en quelque sorte qu'une confidence +faite directement au public. Dans _Lucrèce Borgia_, au contraire, le _De +profundis_ ne nous émeut si profondément que parce qu'il terrifie +les personnages du drame. Voilà le véritable emploi de la musique au +théâtre. Nous éprouvons sympathiquement l'effroi de Gennaro, mais c'est +sur lui que tombe directement la sensation musicale: c'est dans son +âme que se joue le drame affreux dont nous attendons, haletants, la +péripétie suprême; et c'est, les yeux fixés sur lui et participant à +toutes les poignantes émotions qui le traversent, que nous suivons d'une +oreille attentive les versets du chant lugubre qui se rapproche. + +_Ruy Blas_, au second acte, nous offre encore un bel exemple +d'intervention musicale. Au moment où la reine, émue d'un amour inconnu +qu'elle sent monter jusqu'à elle, exhale en tristes plaintes l'ennui que +lui causent sa solitude et son royal esclavage, des lavandières passent +en chantant dans les bruyères et leurs voix qui meurent en s'éloignant +jettent dans son âme des paroles enflammées d'amour. Considéré en dehors +de l'action dramatique, le chant des lavandières n'aurait pour le public +que le charme d'une poésie pleine de délicatesse et de fraîcheur et ne +lui apporterait qu'un plaisir purement poétique et musical, mais il +devient d'une ineffable tristesse en passant par l'âme de la reine. +C'est sa propre émotion, croissant pendant tout le temps que dure la +chanson des lavandières, qui se communique à nous sympathiquement. Ce +n'est pas la musique qui fait couler nos larmes, ce sont celles qui +tombent goutte à goutte des yeux et du coeur de la reine. + +Nous pouvons déjà remarquer que la meilleure manière de mettre en +scène la musique, c'est d'en masquer l'exécution et de soustraire les +exécutants aux yeux du public. Il ne faut pas, en effet, que l'exécution +musicale puisse nous distraire de l'émotion que la puissance des sons +musicaux n'est que médiatement destinée à faire naître en nous. Et cela +se conçoit, puisque l'intérêt n'est pas, en ce cas, dans le personnage +qui chante, mais dans le personnage dont les sentiments s'épanouissent +au contact de la sensation musicale. + +_L'Ami Fritz_ nous offrira encore un exemple remarquable de l'emploi de +la musique au théâtre, emploi trois fois renouvelé et chaque fois d'une +manière différente. Au commencement du deuxième acte, au moment du +départ des moissonneurs pour les champs, se place la chanson de Sûzel, +dont le choeur reprend le dernier vers: + + Ils ne se verront plus! + +Le chant de Sûzel se trouve amené naturellement dans la pièce, et +cependant, en dehors de l'effet touchant qu'il prépare pour la fin de +l'acte, il n'offre guère que l'intérêt de l'exécution musicale, puisque +Sûzel est en scène; et à la Comédie-Française cet intérêt est, il est +vrai, très vif parce que l'actrice qui remplit ce rôle a une remarquable +diction, aussi large et aussi pure quand elle chante, même sans +accompagnement, que lorsqu'elle parle. Néanmoins, cette première scène +de l'acte prépare surtout la dernière. En effet, quand Sûzel aperçoit de +loin la voiture qui emporte Fritz, Fritz qui fuit éperdu, croyant guérir +ainsi son inguérissable blessure, elle tombe anéantie sur un banc, et +au même moment le choeur des moissonneurs, qui regagnent lentement la +ferme, fait entendre de nouveau le dernier vers de la chanson de Sûzel, +qui est ici d'une indicible mélancolie: + + Ils ne se verront plus! + +Ce choeur entendu dans le lointain semble le gémissement de la nature +entière, qui pleure le coeur brisé de la pauvre fille et son bonheur +détruit. Que pourrait dire Sûzel et quelles paroles vaudraient +l'éloquence de cette phrase musicale, qui arrive au public grossie de +tous les sanglots qui gonflent le coeur de l'abandonnée? C'est là une +belle fin dramatique, où, il est vrai, le sentiment l'emporte sur +l'idée, mais qui est conforme à l'esthétique du drame moderne. + +Le premier acte de l'_Ami Fritz_ présente un emploi de la musique plus +remarquable encore, parce qu'il est plus rare: il s'agit de l'émotion +produite uniquement par un morceau de musique instrumentale. Après une +minutieuse exposition, dont tous les détails font ressortir l'épicurisme +de Fritz et son égoïsme de vieux garçon, on s'est mis à table, et ce +repas de gourmand, digne couronnement de toute cette exposition, un +instant interrompu par l'arrivée de Sûzel, se continue, les vins les +plus fumeux succédant aux plats les plus succulents, lorsque soudain +résonne un coup d'archet: c'est le violon du bohémien Joseph, qui tous +les ans, le jour de la fête de Fritz, vient avec quelques-uns de ses +compagnons exécuter un morceau sous les fenêtres de son ami. Les trois +convives s'arrêtent, lèvent la tête et prêtent l'oreille à la voix +vibrante des instruments à cordes. A ce moment, les dix-huit cents +spectateurs qui emplissent la salle sentent l'âme de Fritz s'ouvrir aux +accents pathétiques des instruments à voix humaine, et tout ce qu'il a +fait de bien, de bon, de juste dans sa vie remonter à son coeur, et +le réparer de sa beauté morale au milieu de cette scène de vulgaire +sensualité. En même temps, l'âme de Fritz, soustraite soudain aux liens +matériels de son existence, s'élève et s'unit, dans une commune émotion, +avec celle de Sûzel que la belle musique fait toujours pleurer. +L'attendrissement qu'éprouve le public ne lui vient pas directement des +instruments, mais de la profonde émotion dont ceux-ci troublent l'âme de +Fritz et celle de Sûzel. C'est là un très bel exemple du rôle pathétique +que peuvent remplir des instruments à cordes dans le drame ou dans la +comédie. + +Une autre pièce des mêmes auteurs, _les Rantzau_, présente un curieux +exemple de la musique employée comme ressort dramatique; mais cette fois +l'exemple est bizarre, plus peut-être qu'il n'est heureux. La musique, +en effet, y joue un rôle ingrat et n'a d'autre mérite, aux yeux de Jean +Rantzau chez qui se donne un petit concert improvisé, que celui d'être +un bruit désagréable et agaçant pour Jacques Rantzau. Jean insiste sur +le but qu'il se propose et qu'il atteint, car soudain la colère de +Jacques se traduit par le vacarme de sa batteuse qu'il fait mettre en +mouvement. Les auteurs se sont trompés sur la mise en oeuvre du ressort +musical. Sans me préoccuper de l'action du drame, je dirai que c'est le +tableau contraire qu'ils auraient dû présenter. L'intérêt dramatique de +la scène aurait dû être dans la colère de Jacques Rantzau, et c'est le +concert que lui donne son frère Jean qui aurait dû être placé hors de la +scène. Il y a eu transposition d'effets. C'est à l'agacement progressif +de Jacques que le public aurait dû participer, et non pas au concert qui +n'a par lui-même aucun charme musical et qui n'est qu'un ressort ayant +précisément le défaut d'être trop apparent. Ce qui doit toujours +être mis au premier rang, sous les regards des spectateurs, c'est le +personnage sur qui doit s'exercer l'action musicale. + +Je ne puis résister au désir de citer un bel et dernier exemple, tiré +d'une pièce toute moderne et essentiellement parisienne, _les Rois en +exil_, que des susceptibilités politiques ont arrêtée trop tôt pour le +plaisir de ceux qui sentent l'intérêt artistique qu'offrent tous les +ouvrages de M. Daudet. C'est jour de grande soirée chez la reine +d'Illyrie; sous l'apparence d'un bal, il s'agit d'une réunion politique +où vont se prendre des résolutions viriles. On attend le roi, celui en +qui se résume les espérances de tout un parti. Soudain sur l'escalier +d'honneur, supposé en dehors de la scène, éclate la marche nationale +illyrienne. Au son de cette musique guerrière, tous les courages +s'affermissent; les coeurs se haussent et volent au-devant de ce roi +qui s'apprête à tirer l'épée pour ressaisir sa couronne. C'est l'entrée +triomphale d'un héros, d'un conquérant, du représentant et du sauveur de +la monarchie. Tout ce que les accents de cet hymne national remuent chez +la reine et chez ses fidèles de beau, de patriotique, de chevaleresque +évoque dans l'imagination des spectateurs une figure noble et sans +tache, une sorte d'archange royal prêt à couper les sept têtes de la +Révolution de son épée flamboyante. C'est après quelques instants +remplis d'une ardente espérance, sous tous les regards du public et sous +ceux de la reine déjà anxieuse, que paraît enfin le roi. L'effet +est foudroyant, implacable. Christian, le regard terne, la démarche +légèrement avinée, entre, inconscient de l'écroulement définitif de sa +fortune royale, hébété au milieu d'un désastre que rien ne peut plus +conjurer. L'effet de contraste est irrésistible, entre ce viveur +fatigué, ce protecteur de filles, protégé lui-même par des usuriers, et +la figure de roi que la marche nationale illyrienne avait annoncée et +parée d'avance d'une héroïque majesté. + +Après ce dernier exemple, il ne nous reste plus qu'à ajouter quelques +mots de conclusion sur ce sujet. Il ne serait pas impossible que +l'introduction de la puissance musicale dans le drame moderne eût pour +cause initiale une influence germanique. Mais, à en juger d'après +l'_Egmont_ de Goethe, le génie allemand accorde à la musique une +puissance idéale et imaginative qu'elle ne peut avoir que dans l'opéra +où le poète y ajoute un sens littéraire. Le génie français, fait +essentiellement de clarté, n'a pas suivi le génie allemand qui lui avait +peut-être suggéré cette tentative, et pour lui la puissance dramatique +de la musique ne réside que dans la propriété qu'elle possède +d'éveiller, de propager et d'exalter les sentiments. + + + +CHAPITRE XXXVIII + +Décadence de l'art dramatique.--Des conventions dans l'art +classique.--Grandeur de l'art idéal.--De l'évolution +démocratique.--Caractère de la sensibilité du public.--Son jugement +artistique.--De l'école réaliste.--De l'esprit moderne.--De l'individuel +et de l'exceptionnel.--Causes d'avortement. + + +J'ai parcouru les différentes phases du sujet que je m'étais proposé. +Sans doute j'ai laissé beaucoup à dire et je suis loin d'avoir épuisé +une matière qui est de sa nature inépuisable. Cependant j'aurai +peut-être atteint le but si j'ai pu faire comprendre le sens assez +marqué de l'évolution de l'art dramatique et de l'art théâtral. Tous les +arts modernes, ainsi que toutes les sciences, ne cessent de croître en +complexité et en hétérogénéité. La mise en scène ne peut que suivre ce +mouvement, malgré les vaines réclamations d'une rhétorique, surannée, +dit-on, avec laquelle je ne me sens moi-même que trop de liens. Par +une habitude d'esprit, née de l'éducation et de l'instruction, +nous accordons à la tradition un empire et un prestige que ne lui +reconnaissent pas ceux qui ne l'ont pas reçue toute formée des leçons +d'un maître, ou ne l'ont pas puisée dans l'étude des chefs-d'oeuvre des +siècles passés. Il n'y a pas d'entente artistique possible entre un +homme qui éprouve des émotions profondes à la lecture d'Homère ou +de Sophocle et un homme qui n'a jamais connu leurs oeuvres que par +ouï-dire, ce qui cependant est déjà un progrès sur l'ignorance absolue. + +Nous assistons donc à la décadence certaine de l'art, dans la forme du +moins que nous avons été habitués à lui reconnaître et sous laquelle +nous l'avons aimé, respecté et cultivé. Cet art était le privilège d'une +élite peu nombreuse qui, dédaigneuse des spectacles vulgaires et ne +recherchant que les sensations exquises, n'en respirait que la fleur et +laissait tomber le reste en poussière. Tout drame ou toute comédie était +un conflit psychologique et moral et mettait en présence des êtres qui, +sous des apparences réelles, n'étaient qu'idéalement vrais. Sous les +traits individuels que leur prêtaient les acteurs, les personnages de +théâtre étaient des types généraux que la nature ne nous offre jamais et +que l'esprit peut seul concevoir et se représenter. Aussi le point de +départ essentiel de cet art transcendant était la convention. Ce qui, +dans tout drame et dans toute comédie, était idéalement vrai, c'étaient +les vertus, les vices, les caractères ou les passions. C'était là que +portait tout l'effort de la création artistique, de l'observation +philosophique et de l'imagination poétique; et ces êtres, en quelque +sorte abstraits, prenaient alors une intensité de vie morale d'une +puissance extraordinaire et véritablement surhumaine. Comparés aux +personnages de théâtre, les êtres réels n'en paraissaient que des +extraits incomplets et inachevés, à peine ébauchés. Jamais, en effet, +l'humanité n'aurait pu les réaliser en entier. Seule la poésie pouvait +créer de toutes pièces ces êtres dont la nature avait éparpillé tous les +traits sur des milliers d'exemplaires humains. Mais quelle était alors +la grandeur tragique ou la profondeur comique du spectacle qu'offraient +aux esprits, longuement préparés à le comprendre et à le goûter, la +rencontre et le conflit de ces personnages plus vrais que la réalité +elle-même! L'intérêt de ce jeu poétique était si puissant, que le reste +était de peu d'importance: ce n'était qu'une affaire de convention +définitivement et préalablement réglée entre le poète et le spectateur. + +Qu'importe d'où viennent et où vont Scapin, Lisette, Géronte, Éraste et +Isabelle, réunis par le caprice du poète dans un même enchevêtrement +d'événements, pourvu que nous riions des fourberies de l'un, de la +malice de l'autre, de la sottise de celui-ci, et que nous assistions au +triomphe final des amants! Qu'importe qu'ils se rencontrent ici ou là, +dans un décor représentant un appartement ou une place publique! C'est +par pure bonté d'âme que le poète daigne parfois nous apprendre que la +scène se passe à Naples ou à Paris: nous n'avons que faire de le savoir, +puisque ce sont les mêmes personnages, qu'il transporte à son gré aux +quatre coins du monde. Qui songe à reprocher à ces personnages de +s'asseoir et de discourir au beau milieu d'une place publique? +Qu'importe, pourvu que ces personnages nous éblouissent des étincelles +de leur esprit, que la vérité psychologique et que l'observation morale +naissent du choc de leurs caractères et du conflit où les engagent leurs +passions! Ce spectacle a le pouvoir magique d'offrir à nos méditations +l'être humain, dégagé de toutes les réalités qui l'encombrent et le +masquent. Mais, pour s'y plaire, il faut que l'esprit soit dès longtemps +formé à l'abstraction et à la synthèse, et qu'il accorde au fait moral +une supériorité constante sur le fait matériel. En un mot, il lui faut +la foi, une foi en quelque sorte innée, pour croire à la vérité dégagée +du réel, pour être convaincu que la peinture de l'idéal est l'unique +raison d'être de l'art. + +Les foules qui montent des ténèbres à la lumière et qui des bas-fonds +de l'humanité s'élèvent à toutes les jouissances d'une vie sociale +supérieure ne sont pas prédisposées par l'éducation, par l'instruction, +par l'influence héréditaire que les générations exercent les unes +sur les autres, à jouir d'un art qui s'est dégagé de la réalité, +c'est-à-dire de ce qui leur semble être toute la vérité. Elles ne +savent pas voir par les yeux seuls de l'esprit et sont dominées par les +sensations directement perçues par les organes de l'ouïe, de la vue et +du toucher. Toujours en contact avec la réalité, elles n'apprécient les +objets qu'un à un, les estiment pour leur qualité visible ou tangible, +et, ne s'élevant pas aux classifications générales, ne s'intéressent aux +êtres et aux objets que par leurs traits individuels et particuliers. +Comme cependant elles ont une sensibilité très vive, d'autant plus vive +qu'elle n'a pas été émoussée ou affinée par de fréquentes émotions +esthétiques, elles prennent souvent plaisir aux spectacles tragiques ou +comiques de l'art classique, mais dans des conditions intellectuelles et +morales toutes particulières. Elles ne séparent pas l'action tragique ou +comique de la possibilité réelle, ramènent les héros de la tragédie +et les personnages de la comédie dans le cercle étroit de leur vue +immédiate, et leur esprit en change singulièrement les proportions, en +appliquant à ces créations idéales une sorte de compas de réduction. +Elles s'intéressent non au développement poétique et moral des +personnages, mais à l'acte qu'ils accomplissent; non à la vérité +générale qu'ils représentent, mais aux traits particuliers sous lesquels +la vérité se manifeste et au fait qui en est l'occasion. Leur émotion +au théâtre n'est jamais ou n'est que très rarement esthétique: c'est +pourquoi elles ne pleurent pas exactement aux mêmes endroits ni pour les +mêmes causes, et quelquefois, dans la comédie, rient franchement d'un +trait qui nous serre le coeur. En un mot, elles sont frappées de +l'action tragique et en sont impressionnées comme elles le seraient d'un +drame de cour d'assises. + +Une telle manière de comprendre et de juger les oeuvres dramatiques et +d'en apprécier la moralité n'est sans doute pas très élevée; cependant +elle n'est ni fausse ni injuste: on peut même affirmer qu'elle est +exacte et rigoureuse. Mais la vérité, ainsi vue sous un angle étroit, +n'est plus la vérité idéale: c'est en quelque sorte une vérité tangible +et mesurable, née de l'observation directe des faits, de l'examen des +objets et de la confrontation des êtres particuliers qu'a réunis un même +acte criminel ou une même situation comique. Ce nouveau public, vierge +d'émotions esthétiques, auquel s'adressent aujourd'hui les poètes +dramatiques, n'est pas formé à juger une passion ou un caractère en +soi, indépendamment du circonstanciel des faits; mais il rapporte cette +passion et ce caractère à son expérience personnelle et actuelle, et +pour apprécier ce que l'une a d'horrible et l'autre de ridicule n'a +d'autre étalon que la réalité. Ce n'est donc qu'en multipliant les +traits particuliers, d'observation courante et journalière, qu'on lui +procure la sensation de la vérité et de la vie. Il est bien heureux que +_Don Juan, Tartufe_ et le _Misanthrope_ soient écrits, car un nouveau +Molière ne saurait concevoir aujourd'hui sous la même forme ces comédies +idéalement humaines et vraies, mais dont les personnages sont des types +généraux tout à fait en dehors de notre expérience personnelle et de nos +observations quotidiennes. Le public actuel s'intéresse donc moins à +l'homme en général qu'aux hommes en particulier, et ne conçoit pas +plus ceux-ci soustraits à toutes les conditions de climat, de race, +de tempérament et de milieu social, qu'il ne les conçoit dégagés des +influences extérieures, des circonstances et des faits. + +C'est à satisfaire à ce nouveau besoin intellectuel que s'ingénie +l'école réaliste ou naturaliste. Nous sommes encore au fort de la +bataille que cette école livre aux classiques et aux romantiques et dont +les injures sont des deux côtés les projectiles ordinaires. Nous n'y +ajouterons pas les nôtres, bien que l'école réaliste ait souvent mérité +les sévérités de la critique en flattant les instincts les moins nobles +de l'humanité et en prenant le succès d'une oeuvre d'art pour la mesure +de sa moralité. Mais les adeptes d'une école quelconque sont des hommes, +c'est-à-dire des êtres essentiellement faillibles, dont la vue est +courte et le jugement borné. Bien que la plupart aient fait un emploi +déplorable et parfois peu recommandable de leur faculté d'observation, +il est intéressant de dégager et de mettre en lumière l'idée qui les +meut et à laquelle ils ont obéi inconsciemment, et de déterminer la +force génératrice dont ils ne sont que des rouages de transmission. + +Or, on peut aisément reconnaître que l'école réaliste, ses excès mis à +part, obéit, mais aveuglément et sans conscience du but final de l'art, +à l'esprit qui gouverne le monde moderne. La science s'est d'abord +lancée à la conquête de l'infiniment grand; aujourd'hui, elle pénètre +dans l'infiniment petit. Après la synthèse audacieuse est venue +l'analyse patiente; et nous sommes à l'ère des sciences et des arts +microscopiques, qui poursuivent la vie jusque dans ses retraites les +plus secrètes et les plus ignorées. L'auteur dramatique ne fait donc +qu'obéir à la tendance générale quand il fouille les plis les plus +cachés de l'âme humaine et soumet à son étude les ferments de sa +désorganisation morale. En même temps, les couches humaines les plus +profondes, entraînées par le grand mouvement des révolutions s'élèvent +comme une écume à la surface des sociétés et viennent d'elles-mêmes se +placer dans le champ de ses observations. Son oeil patient décompose ces +masses et s'attache aux caractères particuliers qui différencient +ces millions d'individualités. Chacune d'elles est un nouveau monde, +complexe et complet en soi, qui obéit à ses lois propres et relatives, +dérivées des lois générales et absolues. Par suite, le problème +dramatique semble être aujourd'hui de mettre en relief, non les +caractères communs et collectifs que ces individualités offrent à un +observateur attentif, mais les caractères particuliers qui de chacune +font un être distinct. + +L'art réaliste vise donc l'individuel et partant l'exceptionnel, +d'où l'extrême difficulté d'en obtenir une représentation, toute +représentation étant toujours le résultat d'un travail idéal et d'une +généralisation. C'est pourquoi la nouvelle école voudrait ramener +l'art à la présentation du réel, sans se rendre compte de ce que cette +ambition a précisément de chimérique. Toute oeuvre d'art ne peut être +qu'une représentation du réel et partant est une création idéale: il +suffit pour arriver à cette conclusion de ne pas raisonner par à peu +près et de prendre les mots avec leur sens exact. Une oeuvre dramatique, +conçue selon les visées réalistes, est uniquement une oeuvre dont +l'idéal est moins général et moins élevé, et que son infériorité seule +rapproche des données de la réalité courante et journalière. Ce +but, quoique plus humble, est cependant celui qui seul justifie les +prétentions de l'école réaliste. Étant données des passions humaines, +qui sont de tous les temps, il s'agit de leur chercher des motifs dans +notre monde actuel et de les développer selon des raisons déduites des +lois complexes des sociétés modernes. Ramenée ainsi dans ces limites +plus étroites, l'école réaliste peut se défendre et se justifier. + +Dans ses fouilles au fond de l'homme moderne, et dans son étude directe +de toutes les choses de la nature, le réalisme trouvera la vie, une vie +intense mêlée à un mouvement vertigineux. Les limites superficielles de +l'art se trouveront ainsi reculées; et l'exploration mettra le pied sur +quelques-unes des terres encore peu foulées de l'humanité et de la vie. +Le nombre des personnages de théâtre s'accroîtra considérablement, et +chacun d'eux ne nous apparaîtra plus qu'avec son idéal particulier, +c'est-à-dire un idéal ramené à la mesure de son intelligence, de son +développement moral et de sa fonction sociale. D'où la diversité +extraordinaire du spectacle, ce qui est une séduction pour l'esprit +moins généralisateur du public actuel. Aussi l'avenir immédiat semble +appartenir à l'art nouveau. Il était d'ailleurs fatal que l'apparition +de l'école réaliste ou naturaliste fût synchronique à l'épanouissement +de l'esprit démocratique dans les sociétés modernes. + +Mais toute la poussée furieuse de cette école n'aboutira qu'à un +avortement, si elle s'enfonce de plus en plus dans l'analyse de matières +au sein desquelles la vie n'a jamais été et ne sera jamais. Ce sont les +manifestations seules de la vie qui doivent faire l'objet de ce que +l'école appelle ambitieusement ses expériences. La nature ne doit y +entrer que par ses rapports avec la vie, et par le rôle passif qu'elle +joue dans le développement de l'activité humaine. L'étude de la nature +inerte, de la matière en soi, est donc une première cause d'avortement +que devra éviter l'école réaliste. Une autre cause est le manque de +contrôle, partant le manque d'intérêt et de sympathie qu'offre toute +manifestation individuelle et exceptionnelle de la vie. C'est pourquoi, +à mesure que l'analyse descendra dans l'infiniment petit, l'intérêt du +spectateur décroîtra dans la même proportion. + +Une troisième cause, parmi beaucoup d'autres que nous pourrions encore +citer, est le dédain irréfléchi de l'école pour la psychologie et pour +la morale. Il est particulièrement un point important sur lequel elle +se trompe étrangement. L'intérêt qu'elle paraît porter aux classes +populaires part d'un bon naturel, je veux le croire, mais l'entraîne à +nous représenter trop souvent comme contradictoires l'élévation +morale et l'élévation sociale, tandis que ce sont, en définitive, les +exceptions mises à part, les deux colonnes égales et parallèles qui +supportent tout l'édifice de la société et de la civilisation. A ce +dédain de la psychologie se joint un amour immodéré pour la physiologie. +Tout le monde sait que le physique réagit sur le moral; c'est un sujet +que Cabanis, au point de vue descriptif, me semble avoir épuisé du +premier coup. Malheureusement, le naturalisme tend à remplacer l'étude +psychologique par la description du phénomène physiologique qui en est +l'antécédent. Or ce qu'on peut reprocher à ce procédé c'est-d'être +absolument puéril. Tous ceux qui ont un instant réfléchi sur les +conditions de la production artistique savent que la description +physiologique est ce qu'il y a au monde de plus facile et de plus +banal. La difficulté et l'intérêt ne commencent que lorsque l'artiste +entreprend l'étude du moral. + +Dans l'état de la question, il est nécessaire que l'école aborde le +théâtre: elle y trouvera peut-être le salut, car c'est le théâtre seul +qui la forcera d'abandonner ses vaines prétentions physiologiques et +qui l'amènera à relever son idéal, en lui imposant des généralisations +nécessaires. En effet, l'école réaliste trouvera dans l'observation +des réalités vivantes plus d'éléments de drames et de comédies, que de +drames tout composés et de comédies toutes faites. Pour construire un +drame ou une comédie, il faut rassembler ces éléments épars, les faire +concourir à une même action, et par une logique sévère, qui ne réside +que rarement dans l'esprit des êtres réels, mener cette action d'un +commencement à une fin. Cette nécessité théâtrale sera pour l'école +réaliste un retour forcé à l'idéal. Si celle-ci est assez sensée +pour joindre à l'observation réaliste la méthode classique, toute +psychologique, elle assurera le salut de l'art moderne, en lui infusant +une vie nouvelle; mais, si elle rejette tout compromis, par mépris +irraisonné de l'idéal, elle usera ses forces à des besognes minuscules, +et l'art désagrégé se dispersera en poussière. + +Jusqu'à présent, l'école hésite à aborder le théâtre par le +pressentiment qu'elle a d'échouer ou d'être obligée d'abandonner ce +que ses théories ont d'absolu. Toutefois je crois à des tentatives +prochaines, car laisser le théâtre en dehors de sa sphère d'action +serait pour l'école un aveu d'impuissance. Après avoir bataillé sur les +ouvrages avancés, il lui faut donner l'assaut au corps de place. Si +l'expérience échoue, elle sera courte, mais laissera pendant assez +longtemps l'art dans une très grande confusion; si elle réussit, elle +renouvellera le théâtre, en agrandissant en quelque sorte la superficie +dramatique; et l'art, bien qu'abaissé en dignité, puisque son idéal +sera moins élevé, entrera cependant dans une période de fécondité +extraordinaire, car tous les sujets traités depuis deux mille ans, et +quelques-uns à satiété, reprendront une vie nouvelle par suite de cette +transfusion de sang moderne. + + + +CHAPITRE XXXIX + +Rôle actuel de la mise en scène.--La loi de concentration.--Du +naturalisme moderne.--De la puissance psychologique de la nature.--La +réalité est une cause formelle et non finale d'une évolution +dramatique.--_L'Ami Fritz._--Rapports de la mise en scène avec la +conception poétique.--_Il ne faut jurer de rien._--De l'imitation +théâtrale. + + +Quel rôle particulier est appelée à jouer la mise en scène dans cette +évolution de l'art dramatique? C'est un point qu'il me reste à examiner. +Jusqu'à présent, il paraît y avoir beaucoup de confusion dans les idées +de ceux qui se réclament de l'école réaliste. Les théâtres semblent +obéir à une tendance dangereuse qui ne peut aboutir qu'à leur ruine +sans profit pour l'art. Cette tendance consiste à transformer la +représentation du réel en une sorte de présentation directe, de +telle sorte qu'ils cherchent à s'affranchir du procédé artistique de +l'imitation et mettent leur ambition à nous intéresser à la vue des +objets eux-mêmes. Ainsi compris, l'art de la mise en scène aurait sa fin +en lui-même, ce qui serait, pour qui réfléchit, son anéantissement, car +il deviendrait, ici, l'art du peintre, là, l'art de l'architecte, là, +l'art du sculpteur, là, l'art du tapissier, etc., mais il ne serait plus +un art synthétique obéissant à ses lois propres. + +D'ailleurs, dans cette direction, les efforts seraient hors de toute +proportion avec le peu d'intérêt qu'offrirait l'atteinte du but. La mise +en scène, en effet, subit fatalement la loi de concentration, en vertu +de laquelle l'attention du spectateur est ramenée et se fixe sur le +personnage humain. Dès que l'action dramatique éveille en nous la +sympathie que nous ressentons pour toute douleur ou toute joie, le décor +échappe rapidement à notre attention, et la mise en scène disparaît +à nos yeux. Elle n'est plus dès lors qu'un danger; car la moindre +discordance, comme un coup de baguette magique, anéantirait en un clin +d'oeil tout le charme dramatique. Aussi arrive-t-il, quand nous avons +assisté à la représentation d'une pièce ayant agi avec quelque force sur +notre âme, que nous ne gardons qu'un souvenir vague de la mise en scène, +ou que du moins elle ne nous laisse qu'une impression d'autant plus +générale que la figure du personnage humain prend plus d'importance et +de précision dans notre souvenir. C'est en somme le triomphe de l'être +humain sur la nature, de l'intelligence sur la matière. + +Par conséquent, l'art de la mise en scène ne peut avoir la prétention de +prendre le pas sur l'art dramatique. Il ne le pourrait qu'en annihilant +celui-ci, ce qui serait contraire à sa propre destination. Il doit +donc lui rester subordonné, tout en le suivant forcément et en se +préoccupant, à son exemple, du caractère individuel et particulier des +objets qu'il évoque à nos yeux. Nous avons d'ailleurs insisté déjà +dans le courant de cet ouvrage sur la nécessité pour la mise en scène +d'adapter les milieux aux types particuliers que recherche l'art +moderne. C'est une des conditions actuelles de la mise en scène. Mais la +mise en scène peut-elle aspirer à jouer un rôle personnel et actif dans +l'évolution du drame? Et, s'il lui est permis d'envisager une telle +perspective, quelles sont les limites infranchissables imposées à son +ambition? On est conduit à envisager ce rôle de la mise en scène en +reconnaissant la valeur, en quelque sorte psychologique et morale, qu'a +prise la nature dans la littérature moderne. + +Toute notre littérature dérive en grande partie de celles des peuples +grecs et des peuples latins: elle a une origine toute méridionale. Or, +dans les pays dévorés par une lumière ardente, la nature n'agit pas sur +l'homme avec le charme pénétrant qu'elle a dans les pays du nord. La +transparence de l'atmosphère, la netteté des lignes, l'égalité des +effets, la coloration puissante des tons, ne semblent pas s'associer à +la mélancolie humaine comme les paysages humides et crépusculaires du +nord. Aussi tous les artistes, tous les poètes ont négligé ou n'ont que +légèrement indiqué cette association de l'homme et de la nature. Au +XVIIe siècle, la nature artistique est factice: ce ne sont que des +paysages baignés dans la transparente lumière de l'Attique. Ce n'est que +vers la fin du XVIIIe siècle que l'homme a laissé son âme s'ouvrir aux +impressions profondes de la nature et qu'il a associé celle-ci à ses +états psychologiques. Mais aujourd'hui toute notre littérature est +fortement empreinte de naturalisme. Il n'est donc pas étonnant que la +décoration théâtrale et que la mise en scène aient eu l'ambition de se +parer de ce charme pittoresque qui a sur nous tant d'empire. + +Toutefois, cette ambition n'avait pas eu jusqu'alors de visée plus haute +que celle de plaire directement aux spectateurs, et de renforcer la +puissance dramatique en dirigeant sur nos yeux ses effets les plus +romantiques. Comme la musique dans le mélodrame et dans le vaudeville, +la mise en scène n'avait eu jusqu'alors qu'un rôle, celui d'environner +le spectateur d'une sorte d'atmosphère passionnelle, et de créer un +milieu adapté à l'émotion née du développement de l'action dramatique. +La mise en scène a donc été jusqu'à présent une force émotionnelle +destinée à agir directement sur le spectateur, absolument comme dans +le mélodrame une longue phrase chantée sur le violoncelle agit sur +son système nerveux et le dispose à l'attendrissement. Eh bien! sans +renoncer à cette puissance du pittoresque que le décorateur continuera +à exercer directement sur les spectateurs et qui est en effet sa +destination, la mise en scène peut-elle prétendre jouer sur le théâtre +le rôle que la nature joue dans notre vie actuelle? Comme la musique, +va-t-elle à son tour venir se mêler au drame, en devenir aussi un des +personnages et concourir au développement de l'action elle-même? + +Sans doute on ne peut comparer la nature, agissant directement sur nous, +à l'imitation de la nature qui nous intéresse à ses procédés artistiques +plus qu'aux phénomènes eux-mêmes qu'elle reproduit à nos yeux. On ne +peut non plus comparer la mise en scène, où tout est factice, à la +musique dont le théâtre ne modifie en rien les conditions et qui, au +théâtre comme dans la vie, doit au charme mystérieux des sons réels +l'empire qu'elle exerce sur notre sensibilité. Cependant la littérature, +même avant qu'elle fût en proie au naturalisme, tenait compte dans une +certaine mesure de l'influence des forces de la nature sur la décision +humaine et partant sur l'évolution du drame. Et dans ce cas la mise en +scène s'élevait au rôle d'une puissance mystérieuse, supérieure à la +volonté humaine: elle nouait ou dénouait le drame comme la fatalité +antique. Le théâtre en présente de nombreux exemples. Ainsi le voyageur, +au moment de quitter l'auberge où il s'est mis à l'abri, est assailli +par la tempête: le tonnerre se mêle au bruit de la grêle ou de la +pluie; le vent repousse la porte avec violence; le voyageur, fortement +impressionné, recule, reste et est assassiné. + +Certes, c'est un art inférieur que celui qui met une évolution, qui +ne devrait être que passionnelle, sous la dépendance de phénomènes +contingents. Cependant l'intervention des forces mystérieuses de la +nature est dans ce cas tout à fait remarquable, en ce que l'illusion +théâtrale agit directement sur le personnage du drame, à l'émotion +duquel s'associe le spectateur. L'impression causée par la mise en scène +est donc en même temps ressentie par le personnage et par le spectateur, +et celui-ci ne comprendrait pas que celui-là y restât insensible. Cela +tient sans doute à ce que la nature nous impose sa puissance en la +transformant en mouvement et en bruit, double phénomène dont la +représentation ne change pas le mode d'action. Quelle qu'en soit la +raison d'ailleurs, nous sommes amenés à constater que, dans ce cas, +l'évolution du drame est due à une cause naturelle objective. + +Mais l'école moderne a fait un pas de plus, en cherchant à donner à +l'évolution dramatique une cause naturelle objective, qui s'adressât à +celui de nos sens qui est le plus artistique, à celui de la vue. C'est +là, en réalité, que commencent les difficultés. Nous allons citer un +exemple où l'intention réaliste de l'auteur est pleinement justifiée, ce +qui nous permettra de déduire les conditions esthétiques dans lesquelles +le problème peut en général être résolu. Je prendrai cet exemple dans le +second acte de _l'Ami Fritz_, et je rappellerai aux lecteurs, qui tous +connaissent la pièce, la fontaine où Sûzel vient puiser de l'eau, eau +véritable que le public voit couler. Quelques-uns ont critiqué, à tort, +à mon sens, cette recherche d'un effet réel. C'est la vue de l'eau qui +éveille chez Sichel le désir de boire, et c'est l'action de boire à +la cruche que penche la jeune fille qui ramène à la mémoire du rabbin +l'histoire touchante de Rébecca et d'Eliézer. Ici, c'est très justement +que l'art théâtral s'associe activement à une situation véritablement +dramatique; et si on étudie attentivement l'enchaînement de cette cause +toute objective à l'effet dramatique qui en découle, on verra que la +présentation réelle de l'eau détermine une représentation idéale, dans +l'imagination de Sichel et lui fournit la forme particulière dont va se +revêtir sa pensée. Ce n'est pas l'eau qui suggère au rabbin l'idée +de sonder le coeur de la jeune fille; elle ne lui offre que le moyen +immédiat d'y parvenir. La fontaine, qui procure à nos yeux l'illusion de +la réalité, n'est donc pas la cause finale de la scène entre Sichel et +Sûzel; elle n'en est que la cause formelle. Sous ce rapport, cet emploi +remarquablement habile de l'illusion théâtrale est un modèle puisqu'il +nous permet d'en déduire une loi importante de l'esthétique théâtrale et +dramatique, que l'on peut formuler ainsi: La réalité contingente ne peut +jamais être une des causes finales du drame; elle ne peut en être qu'une +des causes formelles. + +On ne peut nier que la réalité, en montant sur la scène et en venant y +jouer le rôle qui lui est propre et y exercer une influence contingente, +ne contribue, absolument comme cela se passe dans la vie, à modifier, +à diversifier et, par suite, à enrichir la pensée poétique en lui +fournissant des formes nouvelles et imprévues. Deux âmes mises et +maintenues en présence, en dehors de toute influence objective, ne +peuvent échanger que des idées purement psychologiques. Ces deux âmes +rentreront dans les données plus exactes de la vie, si elles puisent +dans la réalité ambiante une forme plus variée de raisonnement et les +éléments plus prochains de leur éloquence. Toutefois, il est à peine +besoin de faire remarquer que l'intervention d'une cause objective ne +peut être admise, que lorsqu'elle dérive d'une possibilité antérieure. +Elle ne doit être, en effet, qu'une cause seconde; c'est ainsi que +l'acte de venir puiser de l'eau à la fontaine, dans l'exemple pris de +_l'Ami Fritz_, n'est qu'une conséquence de la condition de Sûzel et du +milieu où se développe l'action; il se rattache donc logiquement aux +données mêmes du poème dramatique. + +Bien différente et moins justifiable serait l'intervention d'une cause +objective, si celle-ci était une cause première, si, par exemple, le +caractère de la décoration devait peser sur la résolution du personnage +dramatique. Cela ne pourrait se tenter qu'en rentrant habilement dans +les lois les plus certaines de la mise en scène, c'est-à-dire en +agissant préalablement sur le spectateur, en concevant une décoration +capable, par la grandeur, la hauteur et la profondeur de la scène, ainsi +que par des effets d'ombre ou de lumière, de faire naître une impression +morale, que le spectateur transporterait alors dans le personnage. Un +pareil effet est toujours aléatoire, puisqu'il dépend des dispositions +du public et de l'imagination des spectateurs. C'est sur la scène de +l'Opéra qu'on pourrait et qu'on a pu employer ce procédé avec quelque +sécurité, parce que là, la puissance de la musique sur l'inclination +morale du spectateur vient en aide à la puissance pittoresque de la +décoration. Ce serait donc s'exposer à de graves mécomptes que de +vouloir élever le pittoresque de la décoration à l'état de ressort +dramatique, ou autrement, de regarder le pittoresque comme une cause +finale suffisante de l'évolution dramatique. Il ne peut en être qu'une +des causes formelles. Nous aboutissons donc, pour l'ensemble décoratif, +à la même loi que pour tout objet considéré dans son influence +éventuelle sur la marche du drame. + +Il est certain que, dans toute conception poétique, le monde extérieur, +réduit au milieu immédiat où s'agitent les personnages, fournit ou peut +fournir incessamment à ceux-ci les causes formelles de leur langage. La +mise en scène peut-elle nourrir l'ambition réaliste de rendre visible +au spectateur tout ce qui, dans le milieu objectif, joue le rôle d'une +cause formelle? C'est le dernier refuge de l'école nouvelle. Pour +éclaircir cette question, prenons un exemple. Au troisième acte de _Il +ne faut jurer de rien_, le décor, à la Comédie-Française, représente un +bois sombre et sauvage. Les arbres qui montent jusqu'aux frises dérobent +au spectateur la vue du ciel. C'est une belle solitude nocturne. Voyons +maintenant la mise en scène imaginée par le poète. C'est un soir d'été. +Après une chaude journée, l'orage à éclaté. Quand Van Buck et son neveu +arrivent près du lieu où doit se rendre Cécile, Valentin, en quelques +mots, esquisse la mise en scène: «La lune se lève et l'orage passe. +Voyez ces perles sur les feuilles, comme ce vent tiède les fait rouler.» +Enfin, dans la clairière où se rencontrent Valentin et Cécile, la +mise en scène est conditionnée par le texte: «Venez là, où la lune +éclaire...--Non, venez là, où il fait sombre; là, sous l'ombre de ces +bouleaux... Y a-t-il longtemps que vous m'attendez?--Depuis que la lune +est dans le ciel... Viens sur mon coeur; que le tien le sente battre, et +que ce beau ciel les emporte à Dieu... Voyons, savez-vous ce que c'est +que cela?--Quoi? cette étoile à droite de cet arbre?--Non, celle-là qui +se montre à peine et qui brille comme une larme...» Toute cette scène, +comme on le voit, est fortement empreinte d'un naturalisme plein de +mélancolie. + +Aujourd'hui, au théâtre, avec l'aide de la lumière électrique, la mise +en scène pourrait réaliser le paysage nocturne décrit par le poète. Au +commencement de l'acte, de lourds nuages sombres passeraient sur le +ciel étoilé et sur la lune qu'ils obscurciraient. Enfin les nuages, +en fuyant, laisseraient voir dans toute sa pureté un ciel profond et +étoilé, au milieu duquel brillerait le disque lunaire. Les arbres, des +bouleaux au feuillage léger, aux troncs clairs, disposés par bouquets, +laisseraient le regard du spectateur se perdre dans «l'océan des nuits.» +Le public participerait ainsi, comme les personnages du drame, à la vue +de ces beaux effets de la nature, qui sont, en plus d'un endroit, pour +Valentin et Cécile, les causes formelles de leurs pensées. Cependant, +c'est par un motif de premier ordre que la Comédie-Française n'a pas dû +chercher à réaliser cette poétique mise en scène, en admettant, pour un +moment, qu'elle eût pu avoir la pensée de le faire. C'est qu'en effet, +ce dont on peut juger par certains détails du dialogue (je t'aime! voilà +ce que je sais, ma chère; voilà ce que cette fleur te dira, etc.), qui +sont incompatibles avec un décor nocturne, c'est qu'en effet, dis-je, la +nature évoquée par le poète est purement idéale, c'est-à-dire conçue +par son esprit, et que la mise en scène décrite par lui n'est pas +la peinture réelle d'un effet vu et observé par ses yeux. Dans la +conception de cette scène, ce n'est pas la vue d'un phénomène qui +a déterminé l'idée, mais, au contraire, l'idée qui a ramené dans +l'imagination du poète la représentation d'un phénomène. + +La Comédie-Française a donc dû chercher l'idée générale du décor au delà +des causes formelles de la pensée du poète; et elle a placé Valentin +et Cécile au milieu d'une solitude profonde, qui rendît possible au +séducteur toute tentative de profanation et fît resplendir l'angélique +pureté de cette jeune fille qui, seule, la nuit, vient, sereine et +candide, poser son front sur la poitrine de celui qu'elle aime. Le +véritable orage qui s'apaise, c'est celui qui s'était soulevé dans +le coeur de Valentin, et la véritable étoile, ce n'est pas celle que +pourrait allumer le metteur en scène dans le ciel de son décor, c'est +celle de l'amour qui se lève dans l'âme purifiée de Valentin. On voit +donc combien l'effet général du décor répond mieux à l'idée poétique que +les effets particuliers d'une mise en scène plus naturaliste. + +Cet exemple montre qu'il faut lire avec la plus grande attention +l'oeuvre que l'on doit mettre en scène et déterminer la nature de +l'inspiration de l'auteur. S'il est sensible que le poète a remonté de +l'idée au phénomène, comme c'est le cas dans l'exemple précédent, il ne +faut pas présenter un ordre inverse au spectateur, et, par conséquent, +la mise en scène doit laisser l'idée seule se manifester et éveiller le +phénomène dans l'imagination du spectateur, comme cela a eu lieu dans +celle du poète. Si, au contraire, il est sensible que l'auteur a voulu +subordonner la représentation de l'idée à la présentation du phénomène, +il faut s'efforcer de réaliser la mise en scène décrite par lui. Il est +clair que dans _l'Ami Fritz_, sans l'eau qui coule de la fontaine, la +légende de Rébecca n'a aucune raison de se représenter à la mémoire de +Sichel. + +Les cas où une mise en scène réaliste s'imposera ne sont pas aussi +fréquents ni aussi nombreux qu'on pourrait le croire au premier abord. +Le plus souvent, il sera prudent de s'en tenir à l'ancienne conception +décorative qui ne recherche qu'un effet simple et général. Et cela pour +deux raisons d'ordre supérieur. La première, c'est que l'impression +que nous cause la nature se ramène toujours dans la réalité à quelques +sensations très simples, telles que la présence ou l'absence de la +lumière, le mouvement ou le repos des objets, le bruit ou le silence, le +plus ou le moins de vapeur humide dans l'atmosphère, le plus ou le moins +de grandeur ou de profondeur, etc. Tout le surplus de nos impressions, +souvent très complexes, naît du rapport que ces sensations simples +ont avec l'état moral de notre âme. Il faut, par conséquent, dans la +représentation des effets de la nature ne pas tenir compte de ce que, +précisément, y mettra le spectateur, pour peu que l'action dramatique +ait incliné son âme vers tel ou tel état psychologique. C'est là une +raison toute philosophique. + +La seconde raison a une portée esthétique à laquelle j'ai déjà fait +allusion ci-dessus, et sur laquelle j'appelle l'attention des personnes +qui se laissent trop facilement séduire par les promesses de l'école +réaliste ou naturaliste. Quand on transporte le monde extérieur, objets +ou phénomènes, sur la scène, on n'en donne naturellement qu'une copie, +qu'une imitation. Sur la scène, on ne bâtit pas de vraies maisons, on ne +plante pas de vrais arbres, on ne déroule pas de véritables flots, on +ne pousse pas dans le ciel de vrais nuages, etc.; on ne nous donne de +toutes ces choses que des imitations. Or, du moment que l'on ne présente +pas au spectateur les objets réels qui, selon le poète, devraient avoir +une influence psychologique sur les personnages du drame, on ne peut +pas compter que les objets imités auront la même portée, attendu que +l'attention du spectateur est, non pas attirée par la contemplation du +phénomène naturel, mais préoccupée uniquement du phénomène artistique de +l'imitation. Plus l'on compliquera la mise en scène, plus on cherchera +à reproduire avec exactitude les impressions de la nature, plus l'on +comptera sur la perfection décorative pour agir sur l'inclination morale +des spectateurs, et plus l'école réaliste s'éloignera du but qu'elle +poursuit; car l'esprit du spectateur, sollicité, par des impressions +optiques, et sensible à toute création artistique, s'attachera +obstinément à ce qui lui offrira un intérêt immédiat, c'est-à-dire à +l'art particulier de la mise en scène, aux procédés scientifiques ou +autres de l'imitation, et ne subira par conséquent pas l'influence +psychologique qu'on aura eu la prétention d'exercer sur lui. Dans ce +cas, c'est tout simplement un art d'ordre inférieur qui prend le pas sur +un art d'ordre supérieur. + + + +CHAPITRE XL + +L'école naturaliste au théâtre.--La théorie des milieux.--Des milieux +générateurs.--Des milieux contingents.--Conjonction de l'idéal et du +réel.--_La Charbonnière_.--Du réel dans la perspective théâtrale.--_Le +Pavé de Paris_.--Le naturalisme imposerait des conditions nouvelles à +l'architecture théâtrale.--L'école réaliste devra tendre à redevenir une +école idéaliste. + + +A la vérité, l'école qui s'intitule naturaliste paraît avoir une grande +prédilection pour la forme du roman. Cela se conçoit; car c'est là +seulement que, lorsque les personnages n'agissent pas ou ne prennent pas +la parole, un acteur, et le principal, reparaissant en scène, décrit les +beautés sévères ou riantes de la nature, la mélancolie des bois ombreux, +l'immobile majesté des monts, la pesante solitude des espaces déserts; +la mystérieuse circulation de la vie, ses ardeurs et ses épuisements, +et en même temps cherche à montrer le lien sympathique qui rattache les +états psychologiques de l'être humain à tous ces aspects de la nature. +Cet acteur, c'est le poète lui-même, dont l'âme anime la nature +inanimée. Mais, au théâtre, les personnages seuls ont le droit de +s'adresser au public, et le poète, c'est-à-dire le démonstrateur +psychologique, est réduit au silence. La nature n'agit donc dans la mise +en scène que par ses effets simples et généraux, n'engendrant chez les +spectateurs que des sensations initiales, simples et générales. Nous +arrivons ainsi, par un autre chemin, à la même conclusion que dans le +chapitre précédent. Au théâtre, le poète, présent mais silencieux, n'y +peut plus animer la nature et lui insuffler, comme dans le roman, une +sorte de force passionnelle active. C'est pourquoi, en abordant la +scène, l'école naturaliste est contrainte d'abandonner toute sa +puissance descriptive, et de sacrifier la nature pour s'attacher aux +effets humains et sociaux de la vie. + +Quelle est, sous ce rapport et en quelques mots, l'esthétique de +l'école? Si je vois juste, la voici, dégagée des théories secondaires +qui l'encombrent et présentée sans dénigrement avec toute l'impartialité +dont je suis capable. On peut dire, sans exagération, qu'elle est tout +entière contenue dans la théorie des milieux. Premièrement, les êtres +humains ne peuvent s'abstraire des milieux où ils sont nés, où ils se +sont développés et qui déterminent leur mode de sentir, leur mode de +penser et leur mode d'agir. Deuxièmement, nulle action dramatique, née +du conflit de passions humaines, ne peut s'isoler des milieux où elle se +noue, se développe et tend à sa fin. + +L'école ne considère plus une passion en soi, mais l'envisage dans ses +différents modes et met son ambition à traduire sur la scène, dans +toute leur réalité complexe et relative, les états psychologiques et +pathologiques des êtres, individuellement déterminés, qui agissent sous +l'empire d'une passion. Ce qu'elle cherche, c'est donc une vérité plutôt +relative qu'absolue. C'est pour cela que nous avons dit plus haut que +l'école agrandissait la superficie de l'art, en abaissant sensiblement +l'idéal. On peut, en effet, accorder au réalisme le droit qu'il réclame +de différencier, par exemple, le mode d'aimer de l'homme du peuple de +celui de l'homme du monde; mais dès que la jalousie armera d'un couteau +la main de l'un et de l'autre, elle devrait à son tour reconnaître +que toutes les distinctions sociales s'anéantissent devant un fait +pathologique purement humain. + +L'art, parti du particulier et du relatif, doit donc aboutir au général +et à l'absolu; et par suite le poète, après avoir soigneusement pris ses +types dans la réalité, doit tendre à l'idéal, c'est-à-dire à dégager +l'être humain de toute contrainte sociale et à débarrasser les passions +des masques sous lesquels cette contrainte les force à se cacher et à se +dérober aux regards. C'est le transport du relatif au théâtre qui fait +la richesse de l'art moderne; mais c'est seulement en dégageant l'absolu +de ses données relatives que celui-ci assurera à ses productions une +valeur générale et une portée psychologique universelle, et leur donnera +l'espérance de vivre au delà du temps présent. + +En cela, l'esthétique théâtrale devra suivre l'esthétique dramatique. Si +le poète a conduit rationnellement son oeuvre du relatif à l'absolu, +la mise en scène devra s'efforcer de ne pas contrarier cette évolution +ascendante. On peut donc, conclure que, dans une oeuvre dramatique +moderne, la mise en scène devra réaliser avec le plus de soin possible +tous les tableaux d'exposition, ceux où s'accusent le relatif des idées +et des faits ainsi que l'influence des milieux sur les caractères et sur +les passions; mais, à mesure que l'action s'approchera du dénouement, +elle devra de plus en plus sacrifier, soit dans les décors, soit dans +les costumes, soit dans la figuration, les traits particuliers qui +faisaient la richesse des premiers tableaux, et peu à peu revêtir un +aspect général qui puisse s'harmoniser avec ce qu'a d'absolu et de +purement humain l'explosion psychologique et pathologique des passions. + +La seconde loi se rapporte, comme nous l'avons dit, à l'influence +contingente des milieux. C'est l'aspect multiple et complexe de la vie +que l'école cherche à réaliser par l'observation de cette loi. Poussez +la porte d'un établissement public quelconque, et dans la foule des +êtres humains qui y sont réunis, que de drames et de comédies! Ici un +beau drame d'amour va naître, tandis que là une folle comédie se dénoue; +dans le groupe prochain un marché honteux se conclut; dans celui-ci un +crime horrible se prépare, tandis que dans celui-là s'épanouissent la +jeunesse et le bonheur. Une action tragique ou comique ne se développe +pas dans le vide, mais elle se meut en traversant des milieux +successifs, qui souvent déterminent une modification dans la direction +de sa trajectoire. Tous ces tableaux nous représentent la vie dans sa +complexité et dans son hétérogénéité actuelles; ils forment le fond +pittoresque sur lequel s'enlèvent en vigueur les personnages de premier +plan. Si ce sont les personnages qui disparaissent, il n'y a plus +d'action dramatique; mais si ce sont les tableaux qu'on soustrait à +la vue, on enlève au drame ce qui précisément lui donnait l'aspect +saisissant de la vie. En un mot, un drame ne se profile jamais ici-bas +sur un fond neutre, semblable à ces fonds gris sur lesquels les peintres +enlèvent vigoureusement un portrait, mais sur des tableaux animés +eux-mêmes, sur des lambeaux d'histoire humaine et sociale qui sont +souvent le commentaire le plus éloquent du drame, soit qu'ils expliquent +la fatalité d'un acte par l'influence du milieu traversé, soit que par +contraste ils en accusent plus fortement l'horreur. + +De là se déduisent la composition et la construction d'une pièce +naturaliste. Il s'agit de peindre les différents moments de l'action au +milieu des tableaux animés où celle-ci s'est successivement transportée. +D'où la nécessité d'une mise en scène toujours changeante et variée. +C'est une succession de tableaux de genre, faits d'après nature, à tous +les degrés de la vie sociale, depuis ses bas-fonds jusqu'aux couches +supérieures. Évidemment, cette suite d'exhibitions, souvent pleines +de mouvement et d'expression, où le pittoresque atteint une grande +intensité, constitue pour les yeux et même pour l'esprit un amusement +parfois très vif. On arrive ainsi à renouveler et à diversifier, jusqu'à +les rendre méconnaissables au premier abord, des drames à peu près aussi +vieux que l'esprit humain. Prenez l'_Andromaque_ de Racine, vous en +pourrez transporter l'action dans tous les mondes, depuis le plus +raffiné jusqu'au plus abject, et vous pourrez diversifier à l'infini +votre drame en faisant traverser à vos personnages les milieux les plus +étranges. Sans doute, c'est précisément cette possibilité qui constitue +la critique du système. Mais ici, je ne critique pas, j'analyse et +j'expose les théories d'une école, en cherchant au contraire à les +montrer dans leur jour le plus favorable. Or, ce que l'école recherche +par-dessus tout, c'est l'exactitude des tableaux, destinée à procurer +au spectateur, une sensation très intense de la vie. C'est donc ici +qu'apparaît la mise en scène, dont les lois imposent une limite aux +prétentions de l'école. Ce qui nous reste donc à examiner, c'est +jusqu'où la mise en scène peut se prêter à toutes les exigences +naturalistes. Je le ferai très brièvement, attendu que le lecteur, +arrivé au dernier chapitre de cet ouvrage, a son jugement formé sur les +points principaux qu'il nous faut examiner. + +Or, en abordant la scène, l'école naturaliste rencontrera, sans pouvoir +la résoudre, une double difficulté dramatique et théâtrale, qui ne +dérive nullement de lois arbitraires ou de théories plus où moins +contestables, comme celle des trois unités, mais qui tient uniquement à +la structure de l'esprit et de l'oeil du spectateur. Cette difficulté +consiste, au point de vue dramatique, dans la juxtaposition, incohérente +pour l'esprit, de l'idéal et du réel, et, au point de vue théâtral, dans +la juxtaposition incohérente pour l'oeil, du vrai et du faux. Ainsi, +d'une part, toute représentation idéale détruira l'impression très +vive que nous aurait causée la présentation du réel, ou réciproquement +l'effet de la première sera détruit par celui que produira la seconde; +d'autre part, toute opposition entre la réalité et la perspective +théâtrale, qui met en présence le vrai et le faux, anéantira +immédiatement l'illusion et réduira le réel à l'imaginaire. + +On peut aisément fournir des exemples qui mettront en relief cette +double contradiction. Dans _la Charbonnière_, un tableau représentait +une salle d'hôpital. L'aspect de cette salle nue, blanchie à la chaux, +que garnissaient deux rangées de lits entourés de leurs rideaux blancs, +était d'un réalisme vraiment saisissant. Au pied du premier lit, à +droite, une soeur, veillait; dans le lit était étendue une moribonde, +dont le visage à demi fracassé était recouvert d'un voile de gaze. Le +tableau, dans sa simplicité tragique, causait une double impression de +pitié et de terreur; et cette impression ne se fût pas effacée si le +drame n'eût amené dans ce tableau une représentation de la mort et +ensuite une représentation de la folie. Ces deux représentations +ne peuvent jamais être qu'idéales, c'est-à-dire conçues et rendues +idéalement par la réduction forcée du temps nécessaire à la succession +des phénomènes morbides, par la prédominance des effets généraux et par +l'effacement des traits particuliers. Or, dès que l'idéal surgissait au +milieu du réel, l'impression première se dissipait immédiatement, et +l'esprit du spectateur, débarrassé de toute angoisse, s'intéressait à +l'imitation artistique de la mort et de la folie. Dans ce tableau, la +mort et la folie étaient, contre le voeu de l'auteur moins poignantes +que le décor; et par conséquent la réalité tragique de celui-ci avait +détruit d'avance l'effet que l'auteur devait attendre de ce double +dénouement. En outre, la recherche de l'impression réelle avait d'avance +annihilé tout l'effort artistique des comédiens. La juxtaposition de la +réalité empêche donc l'illusion de se produire au même degré que si le +dénouement se profilait sur un décor de carton. L'idée de juxtaposer +l'art et la réalité est contradictoire et constitue pour l'école +naturaliste un obstacle insurmontable. Celle-ci doit donc, si elle veut +rester fidèle à ses théories, ne jamais introduire de représentation +idéale au milieu de tableaux fondés sur la présentation du réel. Par +conséquent, l'école est condamnée à n'introduire dans ses tableaux qu'un +minimum d'action dramatique, et c'est à cela, en effet, qu'elle tend +de plus en plus. Les pièces tournent chaque jour davantage à des +exhibitions de tableaux vivants et animés, art inférieur, sensualiste et +matérialiste, mais surtout très borné et qui ne peut fournir une longue +carrière. + +Dans _le Pavé de Paris_, joué à la Porte-Saint-Martin, un tableau +représentait l'intérieur d'un tunnel. A un moment donné, un train de +chemin de fer traversait la scène à l'arrière-plan. Je ne me souviens +pas bien au juste de la fable dramatique; en tous cas, à l'arrivée du +train, en tête duquel s'avançait la locomotive, armée de ses feux rouges +comme de deux yeux sinistres, la déception du spectateur était complète, +et ce chemin de fer de carton frisait le ridicule. C'est qu'en effet ce +n'était qu'un joujou. La locomotive et les voitures du train n'avaient +que les dimensions que leur imposait la perspective théâtrale, et par +conséquent elles étaient trop petites pour la distance réelle. Dans _la +Jeunesse du roi Henri_, un des décors représentait un carrefour dans +une forêt, et la perspective habile donnait à cette forêt de vastes +proportions. Soudain, deux ou trois cavaliers débouchent du fond, suivis +d'une meute de vrais chiens: immédiatement la forêt devient un joujou. +C'est Gulliver s'ébattant maladroitement dans un paysage de l'île de +Lilliput. Cette contradiction optique provient, on le sait, de ce que +la profondeur de la scène est en grande partie fictive. Voilà encore un +obstacle que ne pourra surmonter l'école naturaliste. Il lui est donc +interdit de composer des tableaux où doit éclater la contradiction qui +résulte de la juxtaposition d'êtres soumis à la perspective réelle de la +nature et d'objets soumis à la perspective fictive des théâtres. + +Pour aborder certaines représentations, l'école, pour être conséquente +avec elle-même et pour réaliser quelques-uns de ses principes les plus +chers, devra se résoudre à faire construire des théâtres spéciaux, à +scènes rectangulaires très profondes, dans lesquels le plancher de +l'orchestre et du parterre sera sensiblement élevé, et le plancher de la +scène ramené à l'horizontalité. Alors, c'est, l'oeil seul du spectateur +qui inclinera toutes les lignes des décors au point de fuite, et les +acteurs, en s'enfonçant dans les profondeurs de la scène, seront partout +à leur place et n'auront que les dimensions qu'ils doivent avoir. Mais +ce sera en même temps la fin du théâtre parlé et le retour aux drames +mimés. + +En résumé et pour conclure, l'école naturaliste, en abordant le +théâtre, se verra enfermée dans un cercle très étroit, dont il lui sera +artistiquement et scientifiquement impossible de franchir les limites. +C'est pourquoi nous ne verrons jamais se produire une pièce naturaliste, +telle que les adeptes de l'école l'imaginent dans leur naïveté +esthétique. Est-ce à dire que les efforts de l'école seront vains et +inutiles? Une telle conclusion serait injuste et contraire à la vérité. +Par la présentation du réel, chaque fois qu'elle pourra éviter la double +contradiction que nous lui signalons dans ce chapitre, l'école réaliste +pourra agrandir l'étendue superficielle de l'art théâtral, de même +qu'elle pourra agrandir l'étendue superficielle de l'art dramatique en +s'attachant à la peinture des traits particuliers et des caractères +individuels. Ce sera un résultat qui n'est pas à dédaigner et auquel +elle serait sage de borner son ambition. Si elle vise un but plus élevé, +elle devra alors modifier ses principes; et, de même que les sciences, +dans leur période d'analyse patiente, nourrissent le long espoir d'une +synthèse future, de même l'école réaliste ne devra chercher dans ses +expériences actuelles, dans l'étude des faits et des phénomènes, que +les éléments d'une idéalisation future. Après la période actuelle +d'apprentissage artistique, qui n'était pas inutile pour corriger les +visibles déviations d'un art depuis trop longtemps traditionnel et +conventionnel, elle redeviendra à son tour une école idéaliste, et +c'est seulement alors qu'on pourra décider si le nouvel idéal de nos +petits-neveux sera d'un degré supérieur ou inférieur à celui de l'école +classique, et si la route douteuse, où nous sommes aujourd'hui engagés, +aura conduit l'esprit français à un nouveau progrès ou à une décadence +définitive. + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PRÉFACE + +CHAPITRE PREMIER +Le succès n'est pas la mesure de la valeur intrinsèque d'une oeuvre +dramatique.--Les variations de l'art correspondent aux variations de +l'esprit. + + +CHAPITRE II +La valeur d'une pièce ne dépend pas de son effet représentatif.--Ce +n'est pas l'effet représentatif qui a assuré la renommée du théâtre +des Grecs, non plus que des théâtres étrangers et de notre théâtre +classique. + + +CHAPITRE III +De l'effet représentatif idéal dans un esprit cultivé.--Imperfections +de la mise en scène réelle.--Sa nécessité pour les esprits peu +cultivés.--La mise en scène idéale est le modèle et le point de départ +de la mise en scène réelle. + + +CHAPITRE IV +Rapports de la mise en scène avec la valeur d'une oeuvre dramatique.--Le +peu d'appareil des théâtres de province favorisait l'art +dramatique.--L'excès de mise en scène lui est nuisible. + + +CHAPITRE V +Recherches d'un principe physiologique auquel puissent se rattacher +les lois de la mise en scène.--Les impressions intellectuelles et les +sensations organiques s'annihilent réciproquement. + + +CHAPITRE VI +De la fin que se proposent les beaux-arts.--L'excès de la mise en scène +nuit à l'intégrité du plaisir de l'esprit.--La lecture est la pierre +de touche des oeuvres dramatiques.--La mise en scène est tantôt une +question de goût, tantôt une question d'habileté. + + +CHAPITRE VII +Compétence littéraire nécessaire à un directeur de +théâtre.--Établissement théorique des frais généraux de mise en +scène.--L'art dramatique exigerait des vues à longue portée. + + +CHAPITRE VIII +La mise en scène est conditionnée par le nombre probable +de spectateurs.--Grossissement par les acteurs des effets +représentatifs.--Les actrices moins portées à exagérer les effets.--_Le +Monde où l'on s'ennuie_.--Nécessité actuelle de plaire à la +foule.--Abaissement de l'idéal.--Compensation.--Utilité et devoir des +théâtres subventionnés. + + +CHAPITRE IX +La mise en scène ne doit pas pécher par défaut.--De la contention +d'esprit du spectateur.--La mise en scène ne doit pas proposer à +l'esprit de coordinations contradictoires. + + +CHAPITRE X +De la perspective théâtrale.--Contradiction du personnage humain avec la +perspective des décors.--Précautions à prendre par le décorateur et par +le metteur en scène. + + +CHAPITRE XI +La décoration doit avoir une valeur générale et non particulière à un +moment déterminé.--Modération dans l'emploi des moyens accessoires. + + +CHAPITRE XII +La mise en scène est conditionnée par la logique de l'esprit.--De la +décoration peinte et du matériel figuratif.--Leurs relations avec le +drame.--Leur action différente sur l'esprit du spectateur. + + +CHAPITRE XIII +De la fin nécessaire des objets composant le matériel figuratif.--_Le +Misanthrope et les Femmes savantes_.--Le hasard n'est pas un ressort +dramatique. + + +CHAPITRE XIV +De la sensualité et de l'individualité dans le goût actuel.--Dérogations +aux principes.--Rapports de la mise en scène avec le milieu +théâtral.--Caractère d'un théâtre, de son répertoire et du public qui le +fréquente. + + +CHAPITRE XV +Rapports de la mise en scène avec le milieu dramatique.--Pièces où +domine l'imagination.--Le théâtre de Scribe.--Le théâtre de Victor +Hugo.--Effet curieux observé dans _Quatre-vingt-treize_. + + +CHAPITRE XVI +Des pièces où domine le sentiment.--Cas où les causes de l'émotion sont +subjectives.--_Le Mariage de Victorine_.--Cas où les causes de l'émotion +sont objectives.--_L'Ami Fritz_. + + +CHAPITRE XVII +Des pièces où domine la fantaisie.--Caractère de la fantaisie.--Le +théâtre de M. Labiche et de M. Meilhac.--Limites de la fantaisie.--De la +convenance dans la fantaisie.--_Lili_.--Pièces d'ordre composite.--_Ma +Camarade_.--Les féeries. + + +CHAPITRE XVIII +Rapports de la mise en scène avec le milieu social.--La mise en scène +se modifie comme la société.--Types généraux de l'ancienne +comédie.--Le _Tartufe_.--Complexité et hétérogénéité de la société +actuelle.--Plasticité nécessaire de la mise en scène.--Vieillissement +rapide du théâtre moderne. + + +CHAPITRE XIX +Lois restrictives de la mise en scène.--De la loi de proportion.--Plans +d'importance scénique.--_L'Ami Fritz_.--Des repas de +théâtre.--Application de la loi au matériel figuratif. + + +CHAPITRE XX +De la loi d'apparence.--De l'usage des lorgnettes.--Au théâtre le sens +du toucher ne s'exerce jamais.--Seules les sensations optiques sont +directes.--Le théâtre ne nous doit que des apparences.--Des costumes et +des toilettes des actrices. + + +CHAPITRE XXI +Rapports de la mise en scène avec l'espace et le temps.--_Les Danicheff +et l'Oncle Sam_.--Du vrai et du vraisemblable.--De la couleur +locale.--Prédominance des traits généraux.--Les romantiques.--_Le Cid et +Bajazet_.--Le théâtre de Victor Hugo. + + +CHAPITRE XXII +Vanité de toute recherche archéologique.--Des différents +styles.--Les costumes du _Misanthrope_.--Le temps efface les traits +particuliers.--Formation des types artistiques.--Destruction de la +mise en scène.--Nécessité de démonter les oeuvres classiques.--Des +reprises.--_Antony_.--La mise en scène est une création +artistique.--Erreur de l'école réaliste. + + +CHAPITRE XXIII +De la représentation des oeuvres classiques.--Du plaisir théâtral.--De +la sensation du beau.--Analyse de cette sensation. + + +CHAPITRE XXIV +De la mise en scène tragique.--Ce qu'elle était jadis en France. Ce +qu'elle était chez les Grecs.--Notre imagination seule crée la mise +en scène tragique.--Du caractère général de la décoration et des +costumes.--La mise en scène n'est pas immuable. + + +CHAPITRE XXV +Étude de la mise en scène de _Phèdre_.--Le décor.--Comparaison avec les +théâtres des anciens.--De l'ornementation.--Du matériel figuratif.--Son +influence sur la composition du rôle de Thésée. + + +CHAPITRE XXVI +Du costume tragique.--Accord du costume avec les péripéties du +drame.--Du costume de Théramêne.--L'uniformité de costume concorde avec +l'unité passionnelle d'un rôle.--Du costume de Thésée.--Les accessoires +doivent convenir au texte et à l'action.--Du costume d'Hippolyte. + + +CHAPITRE XXVII +Rapport du costume avec la personnalité.--Le costume doit s'accorder +avec les états psychologiques d'un personnage.--Du costume de +Phèdre.--Influence du costume sur le jeu et sur la diction.--Les +costumes d'_Iphigénie_. + + +CHAPITRE XXVIII +Des salles de spectacle.--De la scène.--Des zones invisibles.--De +la ligne opaque.--Du lieu optique.--Éléments de statique +théâtrale.--Exemples.--Des mouvements scéniques dans _Phédre_. + + +CHAPITRE XXIX +De la figuration.--De son rôle actif.--_Athalie_.--De son rôle +passif.--_Oedipe roi_.--Des mouvements orchestriques.--Des figurants de +tragédie.--Règles à observer. + + +CHAPITRE XXX +Des actes et des tableaux.--Confusion fréquente.--Unité dramatique des +actes.--Du théâtre espagnol, anglais, allemand.--Les changements de +tableaux impliquent des changements à vue. + + +CHAPITRE XXXI +De l'imitation de la nature.--De la présentation et de la représentation +d'un phénomène.--De la représentation de la mort.--Toute représentation +est conditionnée par l'imagination du spectateur.--Le jugement du public +est subordonné à l'idée qu'il se fait de la réalité. + + +CHAPITRE XXXII +De l'acteur.--De la formation subjective des images.--Rapport de la +création de l'acteur avec l'idéal du public.--Toute évolution idéale +implique une modification dans l'image représentée.--C'est la généralité +d'un phénomène qui justifie sa représentation.--_Smilis_.--L'acteur doit +éviter l'accidentel. + + +CHAPITRE XXXIII +De la composition d'un rôle.--Des traditions.--De l'intuition et de +l'introspection.--Développement des images initiales.--Rapport ou +contraste entre les images initiales de différents rôles.--_Le +Demi-Monde_.--_Le Gendre de M. Poirier_.--_Mademoiselle de Belle-Isle_. + + +CHAPITRE XXXIV +Aptitude à jouer certains rôles.--De la personnalité scénique de +l'acteur.--Complexité et hétérogénéité des rôles modernes.--Leur +influence sur l'art dramatique et sur l'art théâtral.--Déformation du +talent de l'acteur. + + +CHAPITRE XXXV +Complexité de la mise en scène moderne.--_L'Avocat Patelin; Bertrand +et Raton; Pot-Bouille; la Charbonnière_.--Invasion du réel.--Du +procédé.--Retour nécessaire au répertoire classique.--Son influence sur +le talent des acteurs.--Nécessité des théâtres subventionnés. + + +CHAPITRE XXXVI +Du rôle de la musique au théâtre.--La puissance musicale.--Le +mélodrame.--Le vaudeville.--Évolution de l'art dramatique.--La musique +devenue un personnage dramatique. + + +CHAPITRE XXXVII +De l'exécution musicale.--Des rapports de la musique avec l'action +dramatique.--_Le Monde où l'on s'ennuie_.--Le théâtre de Victor +Hugo.--_Lucrèce Borgia.--Ruy Blas.--L'Ami Fritz_.--Transport d'effet: +_les Rantzau.--Les rois en exil_. + + +CHAPITRE XXXVIII +Décadence de l'art dramatique.--Des conventions dans l'art +classique.--Grandeur de l'art idéal.--De l'évolution +démocratique.--Caractère de la sensibilité du public.--Son jugement +artistique.--De l'école réaliste.--De l'esprit moderne.--De l'individuel +et de l'exceptionnel.--Causes d'avortement. + + +CHAPITRE XXXIX +Rôle actuel de la mise en scène.--La loi de concentration.--Du +naturalisme moderne.--De la puissance psychologique de la nature.--La +réalité est une cause formelle et non finale d'une évolution +dramatique.--_L'Ami Fritz_.--Rapports de la mise en scène avec la +conception poétique.--_Il ne faut jurer de rien_.--De l'imitation +théâtrale. + + +CHAPITRE XL +L'école naturaliste au théâtre.--La théorie des milieux.--Des milieux +générateurs.--Des milieux contingents.--Conjonction de l'idéal et du +réel.--_La Charbonnière_.--Du réel dans la perspective théâtrale.--_Le +Pavé de Paris_.--Le naturalisme imposerait des conditions nouvelles à +l'architecture théâtrale.--L'école réaliste devra tendre à redevenir une +école idéaliste. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'art de la mise en scène, by L. Becq de Fouquières + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART DE LA MISE EN SCÈNE *** + +***** This file should be named 12489-8.txt or 12489-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/4/8/12489/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team from images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'art de la mise en scène + Essai d'esthétique théâtrale + +Author: L. Becq de Fouquières + +Release Date: June 2, 2004 [EBook #12489] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART DE LA MISE EN SCÈNE *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team from images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + + +<h3>L. BECQ DE FOUQUIÈRES</h3> + +<h1>L'ART +DE LA +MISE EN SCÈNE</h1> + +<h3>ESSAI D'ESTHÉTIQUE THÉATRALE</h3> +<br><br> +<p>PARIS<br> +G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS<br> +1884</p> +<br><br> +<h3>PRÉFACE</h3> +<br> + +<p>Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur la +mise en scène; c'est donc sans fausse modestie +que j'ai donné le titre d'<i>Essai</i> à cette +étude. Ceux qui, après moi, s'intéresseront à ce +sujet et voudront le traiter de nouveau auront +sans doute à combler quelques lacunes, à compléter +ou à rectifier quelques-unes des théories +exposées et peut-être à pousser plus loin et en +différents sens leurs investigations.</p> + +<p>Au premier abord, le sujet paraît simple et +très limité; mais plus on y réfléchit, plus il apparaît +tel qu'il est en réalité, complexe et d'une +étendue infinie. Pour beaucoup de personnes +il se résume dans une question toute matérielle; +et la mise en scène se réduit au plus ou moins +de splendeur apportée à la représentation d'un +ouvrage dramatique, au plus ou moins de richesse +des costumes et à une plus ou moins +nombreuse figuration. Ce ne sont là cependant +que les dehors les plus apparents du sujet, car, +en y regardant bien, la mise en scène se confond +presque avec l'art dramatique, et c'est +dans le cerveau même du poète qu'il faudrait en +commencer l'étude.</p> + +<p>Toutefois, il y a là une ligne de partage assez +nettement tracée: d'un côté, l'art dramatique, +c'est-à-dire tout ce qui est l'oeuvre propre du +poète; de l'autre, la mise en scène, c'est-à-dire +ce qui est l'oeuvre commune de tous ceux qui, +à un degré quelconque, concourent à la représentation. +Sans doute ces deux arts se pénètrent +réciproquement. Quand le poète se préoccupe +de dispositions scéniques, qui ne se déduisent +pas nécessairement des caractères et des passions, +il fait de l'art théâtral; quand un comédien +met en relief certains sentiments auxquels +l'auteur n'avait pas tout d'abord accordé une +importance suffisante, il fait de l'art dramatique. +Cependant, comme il est nécessaire que tout sujet +soit délimité, je maintiendrai la distinction +au moins apparente qui sépare l'art dramatique +de l'art théâtral. Cette étude commence donc au +moment où le poète a terminé son oeuvre.</p> + +<p>Ainsi limitée, elle est encore fort complexe; +elle comprend la recherche de l'effet général que +doit produire la représentation et la détermination +des effets particuliers des actes et des tableaux, +dans lesquels se décomposent la pièce. Il faut donc +arrêter le caractère pittoresque de la décoration, +son plus ou moins de relief et de profondeur, +etc. L'artiste chargé d'exécuter une décoration +en trace d'abord une vue d'ensemble sur +un plan vertical, qu'il suppose place dans l'encadrement +de la scène à la place du rideau. +Ensuite il exécute la maquette, c'est-à-dire une +réduction du décor tel qu'il doit être disposé sur +le plan géométral. Le public a pu voir dans +plusieurs expositions quelques maquettes célèbres, +conservées à la bibliothèque de l'Opéra. +Pendant que les peintres préparent et brossent +les décors, on monte la pièce. L'opération préliminaire, +qui est la distribution des rôles, est +peut-être la plus importante, car le succès définitif +en dépend. Une fois les rôles distribués, +chaque acteur apprend le sien. La conception +et la composition d'un rôle imposent à l'acteur +qui en est chargé un labeur considérable et un +grand effort subjectif. Quand tous les rôles sont +sus, on les assemble; alors commence le travail +long et minutieux des répétitions, car on se +propose d'arriver à une harmonie générale et à +un ensemble, qui souvent, à défaut d'acteurs de +premier ordre, suffisent à assurer le succès. Tel +rôle doit être éteint, tel autre doit être au contraire +plus accentué. En même temps, on étudie les +mouvements scéniques; on détermine les places +successives que les personnages doivent occuper +les uns par rapport aux autres ou par rapport +à la décoration; on règle les entrées et les +sorties, ce qui exige parfois des remaniements +dans le texte de la pièce. Puis vient la composition +de la figuration, et son instruction orchestrique, +s'il y a lieu. Pendant le temps des répétitions, +on confectionne les costumes, dont les +dessins exigent beaucoup de goût et demandent +souvent de longues recherches. Bientôt, aux +répétitions partielles succèdent les répétitions +d'ensemble, où tous les accessoires jouent le +rôle qui leur est assigné. La répétition générale +a lieu en costume: c'est une première anticipée. +Enfin arrive le jour de la première +représentation, qui délivre tout le personnel du +théâtre de l'anxiété finale et libère auteur, +directeur et acteurs d'un labeur où commençaient +à s'user les meilleures volontés.</p> + +<p>Telle est l'esquisse sommaire du sujet complexe +dont j'ai entrepris l'étude. Si celle-ci +devait être poussée à fond, elle exigerait plusieurs +volumes, car elle comprendrait: l'architecture +théâtrale, la peinture décorative, la +science très compliquée de la perspective, la +mécanique particulière des machines, les applications +de l'électricité, la description des dessous, +du cintre et des coulisses, le rôle de ces +différentes parties, la plantation des décors, +la composition et l'examen des magasins d'accessoires, +puis les sciences de l'optique et de +l'acoustique, et enfin l'art sans limites précises +du comédien, etc.</p> + +<p>De tout ce vaste ensemble, je ne retiendrai que +l'ESTHÉTIQUE THÉATRALE, c'est-à-dire l'étude +des principes et des lois générales ou particulières +qui régissent la représentation des oeuvres +dramatiques et concourent à la production du +pathétique et du beau.</p> + +<p>Pour la composition de cet ouvrage, la division +du sujet et la répartition des matières, j'avais +le choix entre l'ordre historique et l'ordre esthétique. +Le premier exigeait que je suivisse pas à +pas le travail de la mise en scène, à partir +du moment où l'auteur dépose son manuscrit +jusqu'au moment où le rideau se lève pour la +première représentation. J'ai préféré le second, +qui va du général au particulier et qui, des principes +généraux, déduit les lois particulières. Le +premier aurait été préférable si cet ouvrage +avait dû être anecdotique.</p> + +<p>Quant à la méthode de travail qui a présidé à +l'élaboration de cette étude, je crois devoir en +dire ici quelques mots. La méthode érudite +consiste à suivre chaque jour le mouvement +littéraire, à noter les faits à mesure qu'ils éveillent +l'attention du public et les discussions critiques +auxquelles ils donnent lieu dans les journaux +et dans les revues; à extraire des ouvrages +spéciaux les remarques utiles à l'éclaircissement +du sujet; puis à classer les notes innombrables +ainsi accumulées, a les répartir en un certain +nombre de chapitres et à relier le tout au moyen +des idées générales qui naissent du groupement +des faits. Cette méthode implique l'indication de +tous les emprunts qu'on a pu faire, et la citation, +de tous les auteurs dont on reproduit intégralement +les idées.</p> + +<p>Il suffira au lecteur de feuilleter cet ouvrage +sans notes et sans références pour conclure que +je n'ai pas employé cette méthode. Il a été écrit +en effet d'un bout à l'autre sans le secours d'aucune +note et d'aucun livre, par la simple méthode +spéculative. Chacune des deux méthodes +que j'oppose l'une à l'autre a ses vertus et ses +défauts: ce n'est pas ici le lieu de les comparer +entre elles. Si j'ai cru devoir indiquer celle que +j'ai suivie, c'est uniquement pour expliquer +l'absence absolue de citations et afin qu'on ne +l'attribuât pas à un dédain, qui ne serait nullement +justifié, pour les travaux de tous ceux qui, +avant moi, ont étudié en artistes ou en critiques +l'art de la mise en scène. Pour être accessible +à un pareil sentiment, il faudrait ne pas être +convaincu comme je le suis que l'esprit de +l'homme doit la majeure et la meilleure partie +de ses créations en apparence les plus originales +à une collaboration incessante, quoique souvent +insaisissable et secrète. Pour moi, j'éprouve le +plus vif plaisir à avouer ici la double dette de +reconnaissance que j'ai contractée.</p> + +<p>Suivant assidûment les représentations de la +Comédie-Française, j'y puise un enseignement +dont le prix augmente chaque jour à mes yeux. +Depuis que mon attention s'est arrêtée sur la +mise en scène, j'ai pu admirer la science et le +goût qui président à la composition artistique +des décorations, à la recherche des effets pittoresques +ou grandioses, au choix étudié des costumes, +à la juste somptuosité des ameublements, +à l'instruction orchestrique de la figuration et +à la merveilleuse précision des jeux de scène. +C'est cet art exquis, joint au labeur consciencieux +et à l'incomparable talent des comédiens, +qui fait de la Comédie-Française la première +école dramatique et théâtrale de l'Europe, c'est-à-dire +du monde entier. Or, ce goût irréprochable +et cette science, qui s'appuie sur une longue +expérience, sont les deux qualités maîtresses de +son administrateur actuel. Je suis donc heureux +de saluer ici M. Émile Perrin comme un des +maîtres de la mise en scène moderne. Si cet +ouvrage a quelque mérite, il lui en est redevable +en grande partie, car c'est devant ses belles +conceptions théâtrales que j'ai pu apprécier la +portée artistique de la mise en scène et le rôle +important qu'elle est appelée à jouer dans l'art +dramatique moderne.</p> + +<p>Par une rencontre piquante, c'est précisément +à un adversaire de M. Perrin que je me sens le +devoir de payer ma seconde dette de reconnaissance. +On se rappelle la discussion récente qui, +dans un tournoi littéraire, a armé l'un contre l'autre +M. Sarcey et l'administrateur de la Comédie-Française, +tous deux, au fond, amoureux du +même objet, Tournoi heureusement sans fin, +sans vainqueur ni vaincu, et dont après tout +l'art fait son profit, car, à la lumière qui jaillit +du choc de tels esprits, la vérité trouve mieux +son chemin qu'au milieu du silence et de la +nuit.</p> + +<p>Mais je ne puis taire que si M. Sarcey rédige +depuis plus de quinze ans le feuilleton dramatique +du <i>Temps</i>, je le lis assidûment depuis le +même nombre d'années. Or, s'il m'eût été impossible +de désigner avec précision les idées que +j'ai pu directement lui emprunter, j'ai la conscience +de beaucoup lui devoir, et d'avoir souvent, +en le lisant, senti ma pensée s'agiter à +l'agitation intellectuelle de la sienne. J'ai donc +contracté vis-à-vis de lui une dette, dont je ne +saurais méconnaître la valeur; et il m'est +agréable d'avouer hautement l'influence qu'a pu +avoir sur mon oeuvre un des maîtres incontestés +de la critique contemporaine.</p> + +<p>Je n'ai plus à ajouter que quelques mots explicatifs, +pour clore cette préface. Ayant senti +la nécessité d'appuyer d'un certain nombre +d'exemples l'exposition de mes idées, j'ai cru +cependant devoir me restreindre à ceux que je +pouvais tirer des ouvrages modernes représentés +depuis peu, ou des oeuvres classiques jouées le +plus récemment. Il était nécessaire, en effet, que +le public eût encore présents à la mémoire les +faits sur lesquels j'attire son attention.</p> + +<p>J'ai souvent employé l'expression de <i>metteur +en scène</i>; mais la plupart du temps c'est pour +moi une expression complexe qui ne répond +pas à une personnalité distincte et à une fonction +réelle. En parlant du travail théâtral, des +décors, des jeux et des combinaisons scéniques, +j'ai d'ailleurs évité de me servir d'expressions +techniques peu familières aux lecteurs. Par +contre, chaque fois que j'ai dû me servir de +mots appartenant à la langue esthétique ou +psychologique, je me suis efforcé d'atteindre à +la clarté par l'exactitude et la propriété des +termes.</p> + +<p>Enfin, dirai-je pour terminer, j'ai rencontré +comme cela était fatal, la théorie réaliste ou +naturaliste. Je ne me suis pas dérobé à l'obligation +de la soumettre à l'analyse critique. Je +l'ai fait sans idée préconçue et sans aucun parti +pris d'hostilité. On pourra trouver, je crois, que +le jugement que je porte sur cette école, sans +être complaisant, n'est ni rigoureux ni injuste. +Je n'ai eu d'ailleurs à examiner ses théories +qu'au point de vue particulier du théâtre.</p> +<br><br> +<h2>L'ART DE LA MISE EN SCÈNE</h2> + + + + +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<p>Le succès n'est pas la mesure de la valeur intrinsèque d'une +oeuvre dramatique.—Les variations de l'art correspondent +aux variations de l'esprit.</p> +<br> + +<p>J'examinerai tout d'abord la question de la mise en +scène dans ses termes les plus généraux, ce qui me +permettra de formuler des lois générales d'où il sera +ensuite plus facile de déduire les règles particulières. +Je commencerai par rappeler cette vérité universellement +admise et acceptée couramment comme un lieu +commun: la valeur intrinsèque d'une oeuvre dramatique +n'a pas toujours pour mesure la valeur que lui +attribuent les contemporains.</p> + +<p>Cette proposition ne peut rencontrer beaucoup de +contradicteurs. Il suffit de rappeler l'engouement peu +justifié du public, à toutes les époques, pour tel poète +ou pour telle oeuvre dramatique. Les exemples que +l'on pourrait citer sont innombrables. Si l'on dressait +la liste de tous les auteurs ayant joui d'une grande +réputation de leur vivant et ayant remporté de très +vifs succès au théâtre, on pourrait constater qu'il +en est quelques-uns dont les noms ont disparu de la +mémoire des hommes, et que la plupart ne nous sont +aujourd'hui connus que par les titres de pièces qu'on +ne lit plus. Comme toute chose ici-bas, les oeuvres +d'art se plient aux caprices passagers de la mode et +aux perversions momentanées du goût. Une élite peu +nombreuse porte seule des jugements certains que ratifie +l'avenir, tandis que la foule se complaît dans le +plaisir qu'elle éprouve à sentir caresser ses passions +et favoriser ses penchants. Elle s'admire dans les +oeuvres qui flattent ses goûts, comme le fat devant un +miroir qui reflète son air à la mode. Chaque pas du +temps fait des hécatombes d'oeuvres dramatiques; et +la grande réputation d'une oeuvre passée n'a souvent +d'égal que l'étonnement plein de tristesse et de désenchantement +que nous cause sa reprise. Qui ne sait +même, à un point de vue plus général encore, combien +nous sommes exposés à gâter nos plus chers souvenirs, +quand dans l'âge mûr nous avons la faiblesse +de rouvrir les livres qui nous ont ravi dans notre jeunesse. +En pareil cas, on se console naïvement en disant +que l'oeuvre a vieilli, tandis que c'est tout le contraire +qui est le vrai: l'oeuvre a gardé son âge, et nous seuls +nous avons vieilli.</p> + +<p>Or, ce qui se passe dans la vie d'un homme se +passe dans la vie d'une nation et dans celle de l'humanité. +Les jugements des hommes sont soumis à des +transformations perpétuelles, car les éléments de leur +esprit se combinent de mille manières selon leur nombre +et leur nature. Il est à croire que ces combinaisons +donnent lieu, comme en chimie, à des composés dont +les uns sont très stables et les autres particulièrement +instables. Quand les oeuvres littéraires correspondent +aux premiers, ils vivent dans la même estime aussi +longtemps que la combinaison persiste; quand elles se +rapportent aux seconds, elles ne plaisent qu'un jour, +et tout ce que l'on peut espérer pour elles c'est que +la même combinaison, venant à se reproduire fortuitement, +leur ramène momentanément la fortune. Il +est, au contraire, quelques oeuvres privilégiées qui correspondent +à des combinaisons indissolubles: elles +sont immortelles; et l'esprit en savourera sans fin la +beauté et la vérité éternelle, de même que le corps +humain puisera la vie, jusqu'à la consommation des +temps, dans l'air immuable qui l'enveloppe.</p> + +<h3>CHAPITRE II</h3> + + +<p>La valeur d'une pièce ne dépend pas de son effet représentatif. +—Ce n'est pas l'effet représentatif qui a assuré la renommée +du théâtre des Grecs, non plus que des théâtres étrangers et +de notre théâtre classique.</p> +<br> +<p>Nous ferons un pas de plus dans la connaissance du +sujet en émettant cette seconde proposition: la valeur +intrinsèque d'une oeuvre dramatique ne dépend pas +de son effet représentatif. Si nous n'avions en vue que +l'effet représentatif produit sur des contemporains à +une époque donnée, il est clair que cette proposition +rentrerait dans la précédente: Mais il s'agit ici de l'effet +représentatif absolu, et à ce titre elle mérite de nous +arrêter.</p> + +<p>Je remarquerai d'abord, au sujet des oeuvres appartenant +aux littératures anciennes ou étrangères, que +si la représentation d'une oeuvre dramatique a servi à +la mettre en lumière, ce qui n'est pas niable, elle n'a +pas suffi à lui assurer la renommée durable qui en a +perpétué le souvenir dans la postérité. L'effet représentatif est +dans ce cas sans influence sur le jugement +que nous portons de la valeur d'une oeuvre dramatique. +En effet, si nous considérons le théâtre des Grecs, +nous pouvons dire que nous n'avons aucune idée, ou +tout au moins que des idées excessivement confuses, +de ce que pouvait être la représentation des tragédies +d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, ou celle des +comédies d'Aristophane. C'est uniquement par leur +valeur intrinsèque qu'elles s'imposent à notre admiration, +et c'est avec raison que nous les considérons +comme des modèles presque inimitables, sans que +nous ayons besoin de tenir compte d'un effet représentatif +que nous ne pouvons imaginer qu'à grand +renfort d'érudition, sans jamais pouvoir être sûr de +l'apprécier à sa juste valeur.</p> + +<p>Il en est à peu près de même du théâtre des Espagnols, +aussi bien que de celui des Anglais et des Allemands. +Bien que les sujets en soient pris dans un +monde en tout moins éloigné du nôtre et qui est celui +où se meuvent souvent encore nos personnages de +théâtre, ce n'est nullement dans leur effet représentatif +que nous cherchons et que nous trouvons les +justes motifs de leur renommée. Nous n'en sommes +que très rarement les spectateurs, et c'est uniquement +comme lecteurs que nous apprenons à les connaître +et que nous les jugeons. C'est bien dans ce cas l'esprit +seul qui en goûte la poésie, sans que nos yeux +soient dupes des séductions de la mise en scène. Le +théâtre français lui-même n'échappe pas au même +phénomène. La représentation l'amoindrit presque +toujours, en atténue les proportions psychologiques et +en rapetisse sensiblement les héros. Que serait-ce si +nous tenions compte du maigre appareil dont, jusqu'à +la fin du XVIIIe siècle, on entourait la représentation +de notre théâtre classique! L'effet représentatif des +tragédies de Corneille et de Racine n'a donc que peu +d'influence sur l'admiration que nous éprouvons pour +elles. Bien au contraire, la représentation nous apporte +souvent un désenchantement en quelque sorte prévu. +Cette remarque ne tend pas à en proscrire la représentation, +qu'en rendent, au contraire, nécessaire et désirable +d'autres raisons que nous exposerons plus loin.</p> + +<p>On a souvent voulu transporter les théâtres étrangers +sur la scène française, notamment les drames de +Shakspeare. Toujours l'effet a été inférieur à celui +qu'on en attendait, ce qui pourtant n'a jamais diminué +l'admiration que nous ressentons pour le grand +poète anglais. Il serait d'ailleurs puéril d'en rechercher +la cause dans le changement de langue que nécessite +la translation de ses oeuvres sur notre théâtre, +car c'est par la traduction seule qu'un grand nombre +de lecteurs français connaissent Shakspeare et apprennent +à l'aimer et à l'apprécier. La traduction d'une +oeuvre ancienne ou étrangère, loin de lui nuire, la +rajeunit souvent en atténuant ou en modifiant des +idées ou des images qui seraient de nature à choquer +notre goût actuel; elle tient forcément compte, rien +que par l'emploi de la langue dont elle se sert, de la +différence des temps, des lieux et des transformations +de l'esprit. C'est une nouvelle mise au point, qui +dégage ce qu'il y a dans toute oeuvre d'essentiellement +humain et d'éternellement beau.</p> + +<p>D'ailleurs, à un autre point de vue, il suffit d'un +moment de réflexion pour s'apercevoir que l'effet représentatif +n'est pas la mesure de la valeur intrinsèque +d'une oeuvre dramatique. Si nous comparons entre +eux le <i>Guillaume Tell</i> et les <i>Brigands</i> de Schiller, +l'<i>Iphigénie</i> et l'<i>Egmont</i> de Goethe, le <i>Polyeucte</i> et <i>le +Cid</i> de Corneille, le <i>Misanthrope</i> et le <i>Tartufe</i> de Molière, +il est certain que de toutes ces pièces les premières +ont une valeur intrinsèque au moins aussi +grande, si ce n'est plus grande, que les secondes, +tandis que celles-ci ont un effet représentatif beaucoup +plus grand. C'est que la valeur représentative et +la valeur poétique d'une oeuvre dramatique ne se composent +pas des mêmes éléments, et par conséquent +n'ont pas de commune mesure. Si les contemporains +se trompent souvent sur la valeur d'une pièce, c'est +que dans leurs jugements ils tiennent compte de l'effet +représentatif qui précisément s'adapte à leur goût actuel. +La postérité, au contraire, fait abstraction de +cet effet et souvent n'en a pas même l'idée; c'est pourquoi +son jugement, portant uniquement sur la valeur +poétique de l'oeuvre, est plus durable. Négligeant ce +qui est variable et passager, elle ne fonde son jugement +que sur ce qui est invariable et constant.</p> + +<p>Ce n'est pas, en résumé, dans l'effet représentatif +d'une oeuvre dramatique qu'il faut chercher la +raison supérieure de l'appréciation qu'en a portée la +postérité. Ce n'est donc pas en augmentant, par la +mise en scène, l'effet représentatif d'une oeuvre dramatique +que l'on ajoute à sa valeur intrinsèque.</p> + +<h3>CHAPITRE III</h3> + +<p>De l'effet représentatif idéal dans un esprit cultivé.—Imperfections +de la mise en scène réelle.—Sa nécessité pour les +esprits peu cultivés.—La mise en scène idéale est le modèle +et le point de départ de la mise en scène réelle.</p> +<br> + +<p>L'effet représentatif, on le conçoit, n'est pas créé +de toutes pièces par la mise en scène. Toute oeuvre +dramatique possède par elle-même une valeur poétique +et une valeur représentative. Seulement, dans +l'imagination du poète, elles sont souvent dans une +relation inverse de ce qu'elles nous paraissent sur un +théâtre, où la mise en scène modifie et parfois renverse +la proportion: on peut dire que la mise en scène +est l'épanouissement, rendu visible, d'un germe idéal. +C'est ce dont il est facile de se rendre compte.</p> + +<p>Nous ne sommes à l'aurore ni de l'humanité, ni de +l'histoire, ni de la littérature. Nous sommes, bien qu'à +différents degrés, les produits d'une éducation poursuivie +pendant des siècles à travers un grand nombre +de générations. Modifiés par l'hérédité, par une somme +sans cesse croissante de connaissances transmises ou +acquises, nous avons passé par des états de conscience +inconnus aux hommes que n'a pas visités la civilisation. +Il est certain qu'un sauvage ne comprendrait +rien à la lecture d'une tragédie de Racine ou d'un +drame de Shakspeare, si même par impossible il pouvait +saisir le sens des mots; il ne serait nullement dans +les conditions nécessaires d'instruction et d'éducation +intellectuelles et morales.</p> + +<p>Que se passe-t-il donc en nous quand nous lisons +une oeuvre dramatique? Il est clair qu'elle ne pénètre +pas dans un esprit vierge de toute impression similaire. +Nous avons tous vu des théâtres de formes les +plus diverses, les uns ouverts, les autres fermés, souvent +chez différents peuples; nous avons assisté à de +nombreuses représentations dramatiques; nous possédons +dans notre imagination une ample collection, +un peu confuse, mais très riche, de costumes de tous +les âges; nous connaissons plus ou moins les moeurs +des nations anciennes et modernes ayant joué un rôle +important dans l'histoire; enfin, nous sommes familiers +avec les légendes héroïques, les mythologies, +souvent même avec les langues des pays étrangers. +Une foule innombrable d'objets se sont présentés à +notre esprit et se trouvent enregistrés dans notre mémoire, +où ils restent d'ordinaire à l'état latent. Mais +aussitôt qu'une lecture en ravive le souvenir, il se +fait dans notre esprit une représentation subjective de +tous les objets dont nous avons conservé les images. +Et cette représentation illustre immédiatement notre +lecture et lui sert de mise en scène idéale: mise en +scène toujours discrète, qui paraît, s'efface, disparaît +et reparaît sans s'imposer à notre esprit, sans le +distraire; décor mobile où tout reste à son plan et qui +se rapproche ou s'éloigne au gré de notre imagination. +Dans cette mise en scène idéale, tout se réduit +souvent à des signes purement idéographiques; c'est +un fond toujours un peu effacé, semé d'images confuses, +qui s'évanouissent dès qu'on veut les considérer +avec fixité, mais sur lequel l'oeuvre poétique +s'enlève en pleine lumière, comme une belle pièce +d'orfèvrerie se détache sur une tapisserie usée par le +temps. Ce fond s'harmonise merveilleusement avec +le texte poétique. Des images, diffuses ou instables, +semblent venir du lointain le plus reculé et forment +cette mise en scène idéale que nous projetons objectivement +dans l'espace incertain. C'est sur ce fond +propice que se détachent les héros du drame: ils ont +la stature, le regard, le geste, la voix qu'ils doivent +avoir. Dans cette jouissance un peu extatique rien ne +vient contrarier le pathétique des situations, rien ne +distrait de la beauté des vers, de la logique de l'action, +de la justesse des pensées, de l'effet émotionnel des +passions; et c'est alors que nous ressentons l'émotion +esthétique, non la plus forte, ni la plus profonde, ni +la plus complète, mais la plus pure de tout alliage, +qu'il nous soit donné d'éprouver.</p> + +<p>Combien l'effet représentatif réel est violent par +rapport à cet effet représentatif idéal! La main souvent +brutale du décorateur ou du metteur en scène +immobilise tout ce qui précisément avait une grâce +mobile et fugitive; elle fait une sorte de trompe-l'oeil +de ce qui n'était qu'un jeu de notre imagination. Au +milieu d'une nature de carton peint, sous une lumière +invraisemblable, s'accumulent alors des imperfections +de toutes sortes, imperfections de décors, de costumes, +de mouvements, de gestes, de diction, qui sont autant +d'outrages à la beauté poétique. Ce sont là, en effet, +les conditions désastreuses dans lesquelles une oeuvre +dramatique paraît sur le théâtre. Mais, hâtons-nous +de le dire, il faut s'y résigner. Pour un homme qui a +assez de loisir, de goût, de délicatesse et d'imagination +pour s'abandonner sans réserve à ce jeu de l'esprit +qu'on appelle l'art, qui se laisse tout entier attendrir +et subjuguer par les accents pathétiques d'Iphigénie +ou par la mélancolique chanson d'Ophélie, combien y +a-t-il d'hommes dont le cerveau n'est peuplé que des +images cruelles de la réalité vivante, qui n'ont ni +l'heur ni le loisir de s'essayer ainsi sur la flûte des +dieux, et qui le soir, las et meurtris d'un labeur avilissant, +ont besoin qu'un coup de baguette magique les +transporte dans un monde nouveau, réveille leur imagination +engourdie et les ravisse à eux-mêmes et à +la bassesse de leurs travaux journaliers! Pour ces +hommes, le plaisir de l'esprit n'est jamais pur; il s'y +mêle toujours un plaisir des sens. C'est donc précisément +par ses défauts mêmes que la mise en scène +agit plus puissamment sur leur organisme.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, l'effet représentatif idéal sera +toujours le modèle que le metteur en scène devra se +proposer de réaliser, en tenant compte des nécessités +psychologiques, intellectuelles et morales que lui impose +la composition particulière de la foule des spectateurs +à laquelle il s'adresse. Nous ajouterons, ce qui +résulte des idées déjà exposées et sur lesquelles nous +reviendrons, qu'on doit dans la mise en scène se rapprocher +de la sobriété et de la discrétion de la mise +en scène idéale, dans la proportion où l'oeuvre représentée +s'approche de la perfection.</p> + +<h3>CHAPITRE IV</h3> + +<p>Rapports de la mise en scène avec la valeur d'une oeuvre dramatique. +—Le peu d'appareil des théâtres de province favorisait +l'art dramatique.—L'excès de mise en scène lui est +nuisible.</p> +<br> + +<p>Puisqu'il n'y a pas équation entre l'effet représentatif +d'une oeuvre dramatique et sa valeur intrinsèque, +nous pouvons en conclure qu'en augmentant son effet +représentatif on n'ajoute rien à sa valeur intrinsèque, +et que les valeurs relatives de deux oeuvres dramatiques +ne sont pas entre elles comme leurs effets représentatifs. +Mais, dans la généralité des cas, le plaisir +que l'on cherche à procurer au spectateur est un +plaisir général et total qui se compose de la somme +de toutes ses sensations et de toutes ses émotions, de +quelque nature qu'elles soient. Il suit de là, premièrement, +que la mise en scène pourra être souvent +considérée comme un correctif à la faiblesse d'une +oeuvre dramatique; deuxièmement, que la mise en +scène peut par son excès être un dérivatif à l'attention +que mériterait la valeur intrinsèque d'une oeuvre dramatique. +C'est à peine si la première proposition mérite que +nous nous y arrêtions. Tout le monde sait qu'un certain +nombre des théâtres de Paris ne vivent que par la +mise en scène. Les ouvrages médiocres qu'ils montent +ne réussissent la plupart du temps à captiver le public +que par le pittoresque des décors, la richesse des +costumes, l'ampleur de la figuration, ou même par les +exhibitions les plus excentriques. L'art dramatique ramené +ainsi à n'être que de l'art théâtral devient un +art tout à fait inférieur.</p> + +<p>Toutefois, si la première proposition ne demande +que quelques mots d'explication, elle est cependant +importante par une des conclusions qu'on en peut tirer +et qui nous offre la résolution d'un problème intéressant. +Jadis, quand il y avait des théâtres en province +et des troupes qui s'y établissaient à demeure pour la +saison d'hiver, les directeurs, n'ayant en général à +leur disposition qu'un très maigre appareil représentatif, +avaient à se préoccuper dans une certaine mesure +de la valeur des pièces qu'ils montaient. Ces +théâtres étaient ainsi favorables au progrès de l'art +dramatique. Aujourd'hui, un autre système a prévalu. +Une troupe part de Paris, avec armes et bagages, et +s'en va de ville en ville, montant partout l'unique +pièce qui compose son répertoire et pour laquelle elle +a pu faire les dépenses d'un appareil représentatif, +très supérieur à celui qu'aurait eu à sa disposition un +directeur de province. Or, à la faveur de cet appareil +et grâce au prestige de quelques acteurs en renom, +on parvient à imposer aux applaudissements de la +province des pièces d'une valeur intrinsèque inférieure. +C'est ainsi que les nouvelles moeurs théâtrales +et que ces troupes de voyage sont contraires au progrès +de l'art dramatique. Ici, je n'ai pas d'ailleurs à +examiner cette question dans les détails infinis qu'elle +comporterait: je l'ai ramenée à sa plus simple expression. +Je ne puis cependant résister au désir de signaler, +comme la conséquence, la plus grave peut-être, du +système actuel, l'anéantissement du répertoire classique.</p> + +<p>L'examen de la seconde proposition nous conduira +à une conclusion identique. L'abus ou l'excès de la +mise en scène détourne le jugement du spectateur de +l'objet qui devrait faire sa préoccupation principale, +par suite abaisse son goût, et en même temps pousse +les auteurs, qui peuvent compter sur l'effet d'un +puissant appareil représentatif, à se contenter d'un +succès plus facile à obtenir et à négliger la conception +de leur oeuvre et la conduite de l'action. L'abus ou +l'excès de la mise en scène est donc ainsi contraire +aux progrès de l'art dramatique.</p> + +<h3>CHAPITRE V</h3> + +<p>Recherche d'un principe physiologique auquel puissent se rattacher +les lois de la mise eu scène.—Les impressions intellectuelles +et les sensations organiques s'annihilent réciproquement.</p> +<br> + +<p>On a pu m'accorder les propositions émises précédemment +et en reconnaître la justesse. En effet, elles +résultent de la constatation de faits que chacun a pu +observer. Mais il me paraît nécessaire de les rattacher +à un point fixe et de chercher, en dehors du +théâtre, une méthode de démonstration.</p> + +<p>Or, en physiologie, ou en psychologie, comme on +voudra, on admet, en se basant sur des séries d'expériences +pour ainsi dire quotidiennes, et que chacun +peut contrôler par ses propres observations, que notre +attention, ordinairement diffuse et mobile, peut, en +se concentrant sur des impressions reçues par notre +esprit ou sur des sensations éprouvées par un de nos +organes, nous rendre insensibles à tout ce qui ne se +rapporte pas exclusivement soit à ces impressions +intellectuelles, soit à ces sensations organiques. En +d'autres termes, sous l'influence de préoccupations +spéciales, un groupe de sensations, d'images ou +d'idées, s'impose à nous à l'exclusion de tous les +autres qui restent alors inaperçus. On pourrait dire, +en quelque sorte, que la sensibilité énergiquement +surexcitée d'un de nos organes anesthésie momentanément +nos autres organes.</p> + +<p>Les exemples sont nombreux et bien connus. Une +personne absorbée par une pensée regarde fixement +sans les voir les autres personnes qui sont devant +elle; ou bien, captivée par un spectacle, elle n'entendra +pas qu'on lui parle. Un soldat, au milieu de la +mêlée, n'a pas immédiatement conscience d'une +blessure qu'il vient de recevoir; il ne s'en aperçoit +que lorsque le sang qui coule attire son attention. +Pascal domptait la douleur par le travail, et Archimède, +occupé de la résolution d'un problème, ne percevait +pas le bruit du combat qui se livrait dans les +rues de Syracuse. La vue des images divines, qui +hantaient l'esprit des martyrs, les absorbait souvent +à tel point qu'ils ne sentaient ni le fer ni le feu qui +torturaient leurs chairs. Mais, pour prendre un exemple +moins tragique et d'observation plus aisée, tout le +monde sait que, lorsque nous voulons concentrer +notre esprit sur une idée, nous fermons instinctivement +les yeux, ou bien que nous fixons nos regards +sur quelque angle banal et obscur de la chambre; +que l'enfant, pour apprendre ses leçons, se bouche +les oreilles de ses deux mains, et que le collégien +qui regarde les mouches voler ne profite pas beaucoup +des démonstrations du professeur. C'est à l'infini +qu'on pourrait recueillir des faits semblables. +Tantôt, c'est la préoccupation de l'esprit qui empêche +nos regards de percevoir les formes et les couleurs +ou nos oreilles de percevoir les sons, tantôt ce sont +des images optiques ou des sons qui s'opposent à +toute autre association d'idées.</p> + +<p>A cette observation d'ordre physiologique on objectera, +qu'en réalité il nous est possible dans le +même moment d'écouter, de regarder et de penser. +En effet, c'est là le cours perpétuel de la vie; mais, +dans ce cas, les impressions auditives, optiques et +intellectuelles doivent être assez faibles pour pouvoir +être perçues toutes à la fois, car, si l'équilibre entre +ces impressions également faibles vient à se rompre, +la loi physiologique s'impose. Nous pouvons donc dire +que, pour être perçues à la fois, des impressions auditives, +optiques et intellectuelles doivent, premièrement, +être très faibles ou avoir un rapport commun, +et, deuxièmement, conserver entre elles la proportion +d'intensité qui leur a permis de se manifester dans le +même moment.</p> + +<h3>CHAPITRE VI</h3> + +<p>De la fin que se proposent les beaux-arts.—L'excès de la mise +en scène nuit à l'intégrité du plaisir de l'esprit.—La lecture +est la pierre de touche des oeuvres dramatiques.—La mise +en scène est tantôt une question de goût, tantôt une question +d'habileté.</p> +<br> + +<p>Les arts (et pour plus de simplicité, je ne considérerai +ici que la poésie, la peinture et la musique), +les arts, dis-je, n'ont d'autre but que de nous fournir +des impressions auditives, optiques et intellectuelles. +Ils se proposent, pour fin unique: la poésie, +le plaisir de l'esprit; la peinture, celui des yeux et la +musique celui de l'oreille. Tant qu'un de ces trois +arts borne son ambition à nous procurer, dans toute +son intégrité, le plaisir particulier pour lequel il a été +créé, il se maintient dans la sphère élevée qui lui est +propre; il déchoit dès qu'il empiète sur le domaine +des deux autres. Telles sont la musique descriptive et +pittoresque, et la peinture spirituelle ou philosophique, +genres bâtards, auxquels ne se laissent +jamais entraîner les véritables artistes.</p> + +<p>Le cas de la poésie est plus complexe, parce que +rien ne parvient à notre esprit que par l'intermédiaire +obligé de nos organes; mais la poésie elle-même +déchoit si, au lieu de considérer le plaisir des +yeux et de l'oreille comme subordonné à celui de +l'esprit, elle emploie, pour captiver l'esprit, le prestige +de la peinture ou la séduction de la musique.</p> + +<p>La poésie dramatique, que sa nature même placerait +dans une sphère inférieure à la poésie épique +et à la poésie lyrique, reprend cependant sa place +élevée lorsque, dans la lecture, par exemple, rien +ne vient distraire notre esprit du plaisir idéal qu'elle +nous procure, et que notre imagination seule fait tous +les frais de la mise en scène. L'art dramatique est +donc sur une pente toujours dangereuse, sur laquelle +il lui est malheureusement trop facile de se laisser +glisser. </p> + +<p>Dans la représentation d'une oeuvre dramatique, +tout ce qu'au delà d'une certaine limite un directeur +ajoute, pour le plaisir des yeux ou pour celui de +l'oreille, détruit l'intégrité d'un plaisir qui n'aurait dû +être destiné qu'à l'esprit. Le spectateur, dont les magnificences +de la mise en scène captivent les yeux, +n'est plus dans un état de conscience susceptible de +goûter, soit la beauté littéraire de l'oeuvre représentée, +soit la profondeur et la vérité psychologique +des passions qu'elle met en jeu. L'attention est détournée +de son objet principal, et, dans ce cas, le +plaisir que nous goûtons, véritable plaisir des sens, +est inférieur à celui que nous aurions dû ressentir. On +peut donc affirmer, sans crainte de se tromper, que +l'abus et l'excès de la mise en scène tendent à la décadence +de l'art dramatique.</p> + +<p>A un autre point de vue, il est juste de dire que la +nécessité de la mise en scène s'impose d'autant plus +que l'oeuvre est plus faible. Sans le secours des décors, +des costumes, d'une nombreuse figuration, combien +de pièces, privées de ces moyens artificiels de détourner +notre attention, n'oseraient ou ne pourraient +affronter le jugement intégral de notre esprit. Sans +doute c'est un mérite, et même un grand mérite, +d'amuser les spectateurs, et nous nous plaisons souvent +à nous laisser duper par de brillantes images; +cela nous évite un effort intellectuel, et quand nous +arrivons fatigués au théâtre, nous sommes reconnaissants +envers un auteur de son habileté à nous procurer +une délectation facile et à ménager la paresse +de notre esprit. Mais combien souvent le lendemain +nous nous vengeons cruellement de cette duperie, dont +cependant nous nous sommes faits les complices; car, +tout en avouant le plaisir que nous avons goûté, nous +condamnons la pièce en déclarant qu'elle ne supporte +pas la lecture. Aucun jugement critique ne dépasse +celui-là, en rigueur et en vérité tout à la fois, car il +est porté par l'esprit, dégagé des séductions de la +mise en scène et soustrait aux complaisances faciles de +nos organes.</p> + +<p>La lecture infirme ou confirme donc le jugement +porté par le spectateur après la représentation. La +plupart des pièces dont le comique touche à l'extravagance +nous paraissent en effet, dès qu'elles sont +imprimées, d'une telle platitude que nous avons peine +à comprendre le plaisir que nous avons pu y prendre. +Au contraire, la lecture des comédies de M. Labiche, +même des plus folles, ajoute encore à leur valeur en +mettant en relief la finesse et la justesse d'observation +de l'auteur. La lecture est donc la véritable pierre +de touche des oeuvres dramatiques.</p> + +<p>Ainsi, nous revenons, par un autre chemin et en +nous appuyant de l'expérience physiologique et psychologique, +aux propositions que nous avons émises +précédemment. L'art dramatique ne peut se soustraire +aux lois qui dominent notre être tout entier. +Quand nous sommes sollicités à la fois par un plaisir +de l'esprit et par un plaisir des sens, nous ne pouvons +nous dédoubler et jouir intégralement et également +de l'un et de l'autre; nous nous abandonnons, à +celui qui s'impose avec le plus de force, de même que +de deux douleurs, la plus forte éteint la plus faible. +Il y a donc dans l'art théâtral une juste balance à +tenir, un état d'équilibre à observer. Pour monter +telle pièce, c'est faire acte de goût que de tempérer +l'éclat de la mise en scène; pour monter telle autre +pièce, c'est faire acte d'habileté que de détourner +l'attention du spectateur en agitant un lambeau de +pourpre à ses yeux.</p> + +<h3>CHAPITRE VII</h3> + +<p>Compétence littéraire nécessaire à un directeur de théâtre.—Établissement +théorique des frais généraux de mise eu scène.—L'art +dramatique exigerait des vues à longue portée.</p> +<br> + +<p>Nous avons jusqu'à présent insisté sur ce fait que +l'effet représentatif, obtenu par la mise en scène, +devait être inversement proportionnel à la valeur intrinsèque +de l'oeuvre dramatique. En un mot, il faut +contre-balancer, par l'emploi des arts accessoires, ce +que l'effet direct de la poésie sur l'esprit du spectateur +serait impuissant à obtenir. Ainsi il arrive assez +souvent que dans une pièce ayant une valeur intrinsèque +incontestable, mais dont les différents actes ont +une puissance dramatique inégale, on est obligé de +masquer la langueur momentanée de l'action par un +habile déploiement de mise en scène. Ce qui domine +donc tout d'abord la mise en scène d'une oeuvre dramatique, +c'est le jugement littéraire qu'en porte le +directeur chargé des soins et de la responsabilité de la +représentation. Un directeur incapable de formuler un +jugement sur une pièce n'est qu'un entrepreneur de +spectacles. En dehors de ce cas, il est clair que l'intérêt +même de l'exploitation est lié à la sûreté de jugement +du directeur; car, s'il parvient à tirer quelque +profit d'une oeuvre faible au moyen de quelques dépenses +de mise en scène, d'un autre côté, ce serait +une dépense perdue et par là inintelligente que de se +résoudre aux mêmes frais pour une pièce qui ne +l'exigerait pas.</p> + +<p>Chaque fois qu'on met un train de chemin de fer en +marche, le nombre des wagons que la machine doit +tirer est calculé sur le nombre présumé des voyageurs; +et le poids du train détermine la force que doit produire +la machine et par suite la dépense qu'occasionnera +la traction. Que dirait-on du chef d'exploitation +qui ferait une grande dépense de combustible pour +mettre en marche un train toujours composé d'un +même nombre de wagons, quel que soit le nombre des +voyageurs? Que dirait-on d'un mécanicien qui ne +saurait pas profiter de la déclivité du sol et de la +vitesse déterminée par le seul poids du train pour +diminuer la force de traction et par suite la dépense +de combustible? On pourrait ainsi rassembler un +grand nombre d'exemples ayant tous un rapport plus +ou moins prochain avec les devoirs et les préoccupations +d'un directeur de théâtre. Tous conduiraient à +la même conclusion: à savoir que les frais de mise en +scène doivent être en raison inverse de la valeur +propre de l'oeuvre représentée. L'idéal pour un directeur, +serait de n'avoir à monter que des pièces qu'on +pût représenter dans un décor banal.</p> + +<p>Ainsi donc, la direction d'un théâtre exige deux +conditions de celui qui assume la responsabilité d'une +pareille entreprise. La première est qu'il soit en état +de porter un jugement sur la valeur intrinsèque des +oeuvres dramatiques; la seconde, qu'il ait la sagesse +de faire dépendre les frais de mise en scène du jugement +qu'il a porté. Je ne sais si beaucoup de directeurs +remplissent ces deux conditions. En tout cas, ce qu'on +voit fréquemment, ce sont des pièces, que la critique +qualifie d'ineptes, rapporter de grosses sommes d'argent +à la faveur d'une éblouissante mise en scène. On +peut donc croire que les directeurs remplissent la seconde +condition, au moins chaque fois qu'il ne s'agit +que d'exagérer la mise en scène. La première condition +paraît beaucoup plus rare; elle exige non seulement +une compétence spéciale, mais encore un labeur +quotidien et persévérant, sans lequel la direction d'un +théâtre n'est pas très différente d'une simple partie +de baccarat. Les directeurs se plaignent de ne pas +rencontrer de chefs-d'oeuvre; mais ont-ils la conscience +de faire tout ce qu'il faut pour trouver, non des +chefs-d'oeuvre qui sont toujours choses rares, mais +seulement des pièces véritablement estimables? Malheureusement, +la direction d'un théâtre n'est trop souvent +qu'une entreprise financière dont les gains doivent +être immédiats, ce qui ne se concilie pas avec +des vues à longue portée. Un directeur avisé et prévoyant +serait celui qui monterait une pièce, même +médiocre, s'il devinait dans son auteur un sens dramatique +capable de produire un chef-d'oeuvre dans +dix ans. Faute de cette prévision d'avenir, que leur +interdit la nécessité d'un gain immédiat, les directeurs +forcent les auteurs à rester de jeunes auteurs jusqu'à +soixante ans. C'est ainsi que les directeurs, qui se +plaignent, contribuent plus que tout autre à la décadence +de l'art dramatique et à la ruine de ceux qui +leur succéderont.</p> + +<h3>CHAPITRE VIII</h3> + +<p>La mise en scène est conditionnée par le nombre probable de +spectateurs.—Grossissement par les acteurs des effets représentatifs.—Les +actrices moins portées à exagérer les effets.—<i>Le +Monde où l'on s'ennuie.</i>—Nécessité actuelle de plaire +à la foule.—Abaissement de l'idéal.—Compensation.—Utilité +et devoir des théâtres subventionnés.</p> +<br> + +<p>Les deux conditions que nous venons d'énumérer +ne sont pas les seules que doit remplir un directeur +de théâtre. Une troisième condition indispensable +est la connaissance des milieux: la même oeuvre qui +réussit rue Richelieu ne réussira pas boulevard du +Temple. Cette question du milieu est connexe à celle +du nombre. Étant donnée une oeuvre dramatique d'une +certaine valeur intrinsèque, si une mise en scène judicieuse +et modérée lui fait produire un effet représentatif +suffisant pour trente mille personnes, ce même +effet représentatif sera insuffisant pour deux cent +mille. La prévision du nombre possible de spectateurs +entre donc dans les calculs préalables d'un directeur.</p> + +<p>Une fois la pièce lancée, l'ensemble de la mise en +scène n'est plus modifiable, mais il arrive presque +toujours que, lorsqu'une pièce reste longtemps sur +l'affiche, les acteurs cèdent à la tentation d'exagérer +l'effet représentatif de leurs rôles; et ils y sont encouragés +par les applaudissements du public, qui devient +moins délicat, à mesure qu'augmente le nombre des +représentations. Mais tous les rôles ne possédant pas +un effet représentatif susceptible d'un égal grossissement, +et les acteurs cédant inégalement à la tentation +des applaudissements, il en résulte ce fait +remarquable que la pièce, à mesure que s'accroît le +nombre des représentations, perd sa physionomie +première en même temps que l'équilibre primitif +résultant de l'accord entre sa valeur intrinsèque et +son effet représentatif. C'est, en un mot, l'oeuvre représentée +qui perd à cette transformation insensible; et +si la direction du théâtre y gagne quelque profit actuel, +c'est, il faut l'avouer, au détriment de la direction +future et de l'art dramatique lui-même.</p> + +<p>En général, les hommes se laissent aller beaucoup +plus facilement que les femmes à grossir l'effet représentatif +de leur rôle; cela tient sans doute à ce que +les femmes possèdent à un plus haut degré la faculté +d'imitation et d'assimilation, tandis que les hommes +sont poussés par une puissance d'agir, difficile à contenir, +à forcer leurs premiers effets et à en essayer +de nouveaux. Je citerai comme un exemple remarquable +<i>le Monde où l'on s'ennuie</i>, qui a tenu l'affiche +pendant deux cent cinquante représentations. Les +hommes se sont visiblement fatigués; les premiers +acteurs ont été remplacés par d'autres, qui se sont +eux-mêmes lassés, ce dont je suis bien loin de leur +faire un crime; mais les actrices qui avaient créé les +rôles les ont conservés sans interruption jusqu'à la +fin, et non seulement elles ont résisté à la tentation +de grossir des effets faciles à exagérer, mais encore +elles ont eu le mérite peu commun de nous conserver +jusque dans les dernières représentations la perfection +de jeu et de diction qu'elles avaient atteinte dès les +premières.</p> + +<p>Un directeur attentif s'aperçoit sans doute de la tendance +qu'ont les acteurs d'une pièce à grossir l'effet +représentatif de leur rôle; mais, outre qu'il est assez +difficile d'enrayer un mouvement qui ne s'accélère +qu'insensiblement, il faut reconnaître que la résolution +à prendre dans ces cas-là, de la part du directeur, +est souvent aussi délicate que difficile et complexe. +D'un côté, c'est manquer à ce que l'on doit au génie +d'un poète que de laisser altérer si peu que ce soit la +physionomie de son oeuvre; d'un autre, sacrifier à +l'effet représentatif, c'est augmenter l'attrait et la +séduction que peut exercer une pièce et attirer à la +connaissance et à l'estime des belles oeuvres un public +de plus en plus nombreux.</p> + +<p>Il semble qu'il y ait là une sorte de compensation, +bien difficile à ne pas accepter dans l'état actuel de +la société française. La Révolution a brisé les barrières +qui séparaient les classes les unes des autres. La +France est aujourd'hui une démocratie. Les plus humbles +veulent jouir des mêmes plaisirs que les plus fortunés; +aussi, depuis la fin du siècle dernier, on peut +dire que le public qui suit les représentations dramatiques +a presque centuplé. Il faut non seulement un +plus grand nombre de théâtres pour satisfaire à tous +ses goûts; mais encore une pièce qui, jadis, eût été +arrêtée de la vingt-cinquième à la cinquantième représentation +atteint facilement aujourd'hui la centième, +la deux-centième même et souvent après un nombre +pareil de représentations n'a épuisé que momentanément +son succès. </p> + +<p>La nécessité de plaire à la foule s'impose donc, mais +impose du même coup à l'art un sacrifice pénible; +car l'idéal s'abaisse sensiblement à mesure qu'augmente +en nombre le public dont on sollicite les applaudissements. +Il n'y a relativement qu'un petit nombre +d'esprits délicats et cultivés qui soient capables de +sentir la beauté sévère d'une oeuvre d'art. En revanche, +en attirant la foule, fût-ce au prix de quelques +concessions, en la sollicitant, par l'attrait d'un plaisir +facile, à goûter à son tour le charme des belles oeuvres, +on rehausse et on purifie si peu que ce soit son idéal. +Si donc la cime de l'art s'abaisse, la culture générale +de l'esprit s'étend, s'élève même, et là encore il y a +compensation. Or, dans une société démocratique, +c'est une compensation qu'il n'est pas permis de négliger +et qu'on serait même coupable de ne pas rechercher. +Mais, si nous pouvons nous consoler de l'abaissement +fatal de l'art par la compensation que nous +trouvons dans la culture du plus grand nombre, c'est +à la condition que nous ne perdions pas de vue le +sommet auquel il s'est élevé et vers lequel il doit +tendre à remonter, par un autre chemin peut-être, +afin que nous ayons toujours conscience de l'effort +qu'il nous faudrait faire pour l'atteindre.</p> + +<p>C'est pourquoi, s'il est pardonnable à la plupart des +directeurs de sacrifier à la moindre culture du plus +grand nombre, il est du devoir de quelques directeurs +privilégiés de maintenir, autant que possible, l'art +dans toute son intégrité et de résister au désir de +trop flatter les instincts moins délicats d'un public +plus nombreux. Or, s'ils remplissent ce devoir, c'est +à la condition de se résigner à une perte de gain possible, +sacrifice qui trouve sa compensation dans les +subventions de l'État. Un directeur privilégié et garanti +par l'État contre des pertes trop sensibles a pour devoir +de ne pas sacrifier l'art à un désir de gain immodéré. +Il doit s'appliquer à mettre en lumière la valeur +intrinsèque des ouvrages qu'il met en scène; à amener +à son point de perfection leur effet représentatif, sans +permettre qu'il puisse détourner l'esprit des spectateurs +de ce qui doit être l'objet principal de son +attention. Il doit, en outre, interdire aux comédiens de +troubler l'harmonie générale de l'oeuvre en grossissant +trop sensiblement l'effet représentatif de leur rôle. +Il doit, en un mot, s'efforcer de mériter les applaudissements +du public, mais se montrer sévère sur les +moyens de les lui arracher. C'est son honneur et sa +gloire de monter parfois des oeuvres qui ne soient +susceptibles de plaire qu'à un public restreint, mais +délicat et lettré. Car cette élite plus éclairée, que +toute nation possède en elle-même, est destinée à +voir peu à peu grossir ses rangs par l'adjonction de +ceux qu'élèvent jusqu'à elle l'instruction et l'éducation +de jour en jour plus répandues. Travailler pour +cette élite, c'est donc travailler pour tous, c'est conspirer +contre l'ignorance et le mauvais goût, en éveillant +les meilleurs instincts de la foule, en la conviant +à la jouissance d'un idéal supérieur.</p> + +<p>Malheureusement, le devoir qui incombe à un théâtre +subventionné est rarement bien compris de la +foule. Un grand nombre de spectateurs s'imaginent +qu'une subvention impose au théâtre qui la reçoit la +préoccupation constante d'une mise en scène luxueuse. +Or, c'est précisément tout le contraire, comme nous +l'avons fait voir dans ce chapitre. Ce qui rend donc +difficile la position d'un directeur subventionné, c'est +la nécessité de réagir contre ce préjugé de la foule, +sans être assuré que ses intentions seront bien comprises, +et qu'on ne blâmera pas tout ce qui, dans sa +conduite, mériterait précisément l'éloge.</p> + +<h3>CHAPITRE IX</h3> + +<p>La mise en scène ne doit par pécher par défaut.—De la contention +d'esprit du spectateur.—La mise en scène ne doit pas +proposer à l'esprit de coordinations contradictoires.</p> +<br> + +<p>Nous avons insisté sur l'accord qui devait régner +entre l'effet représentatif d'une oeuvre dramatique et +sa valeur intrinsèque, et nous avons surtout montré +que tout ce qui s'ajoutait inutilement à cet effet représentatif +était nuisible à l'oeuvre elle-même, en distrayant +l'esprit de ce qui devait être sa principale et +quelquefois son unique préoccupation. Mais il est évident +que, pour réaliser cet accord, s'il convient de ne +rien ajouter à la juste mise en scène, il ne faut pas +non plus en rien retrancher. De même que la mise en +scène peut pécher par excès, elle peut aussi pécher +par défaut. L'esprit est toujours frappé fortement par +un contraste. Le décor, les costumes, les jeux de +scène, la figuration, doivent donc convenir au texte +poétique; c'est ce que jadis on aurait exprimé en +disant que la mise en scène doit être décente. Elle ne +le serait pas si, par exemple, on jouait <i>le Misanthrope</i> +dans le même décor que les <i>Femmes savantes</i>; elle +ne l'est pas quand l'aspect de la figuration répugne à +l'idée avantageuse qu'en fait naître le texte de la pièce.</p> + +<p>Pour suivre avec profit une oeuvre dramatique, +forte et bien liée dans toutes ses parties, il faut une +grande contention d'esprit, dont en général on n'apprécie +pas assez la puissance. On en aura une idée +approximative quand on se sera rendu compte que +l'esprit est occupé à la coordination d'un nombre +considérable d'impressions auditives, visuelles et intellectuelles, +dont les éléments changent constamment, +se compliquent, se croisent, s'ajoutent ou se retranchent +dans un mouvement incessant. Il faudrait +une longue analyse pour décomposer ce travail, dont +on aura une mesure bien affaiblie si nous disons que +l'esprit coordonne d'abord, non seulement son état +de conscience présent, mais encore ses états de +conscience antérieurs, avec les lieux, les costumes et +le langage des personnages; ensuite qu'il coordonne +entre eux les mouvements, les attitudes, les gestes, +la physionomie, les regards, les mots, les phrases, la +hauteur des sons, leurs relations, leur intensité, le +rythme, et enfin les idées, qui se dérobent sous une +foule d'images, faibles ou vives, souvent lointaines, +et qu'il calcule encore leurs rapports avec toute la succession +des faits écoulés et des faits possibles, etc.</p> + +<p>Il faut à l'esprit, pour suffire à cette coordination +presque incommensurable, un influx constant de +force nerveuse dont rien ne doit venir troubler ou détourner +le cours. On doit donc se garder de soumettre +à l'esprit des coordinations contradictoires. C'est +bien assez qu'il ait à résoudre les contradictions qui +résultent du jeu ou de la diction imparfaite des acteurs, +ou de tant d'autres causes qui proviennent +souvent, du poète lui-même. Il faut éviter les contradictions +qui pourraient naître de la mise en scène, +telles que les détails du décor qui ne répondraient à +aucune des circonstances du poème; les costumes +qui ne conviendraient pas à la condition des personnages +ou à leur situation actuelle, le désaccord entre +la figuration et les exigences du drame. Il suffit souvent +d'une négligence de détail, telle par exemple +que le mouvement intempestif d'un figurant au milieu +d'une scène pathétique, pour détourner le cours +de l'influx nerveux, que l'esprit emploie immédiatement +à des coordinations tout à fait étrangères à +l'oeuvre représentée sous nos yeux, ou pour que +cette force nerveuse se dissipe brusquement en se +jetant sur les muscles du rire. Les contrastes qui ne +résultent ni de l'action ni des péripéties du drame +sont au nombre des causes les plus puissantes qui +détournent fatalement l'attention du spectateur.</p> + +<p>Nous nous en tiendrons à ces considérations générales, +en évitant d'entrer dans les détails d'une analyse +qui nous entraînerait trop loin, sans beaucoup +de profit. Ce que nous avons dit suffit pour démontrer +que la mise en scène ne doit jamais contredire le +texte poétique ou l'idée qu'on peut se faire des lieux, +de l'époque, des costumes, de l'attitude et du langage +des personnages.</p> + +<h3>CHAPITRE X</h3> + + +<p>De la perspective théâtrale.—Contradiction du personnage +humain avec la perspective des décors.—Précautions à +prendre par le décorateur et par le metteur en scène.</p> +<br> + +<p>Il peut être utile de comparer l'art de la peinture à +l'art de la décoration théâtrale, en se tenant à un +point de vue général et en laissant de côté toute explication +mathématique. La perspective d'un tableau +se rapporte à un unique plan vertical. Il n'en est pas +de même sur un théâtre, où les acteurs se meuvent +sur un plan supposé horizontal, terminé par un plan +vertical qui forme le décor du fond. En réalité, le +plan sur lequel marchent les acteurs est incliné et +forme approximativement un angle de trois degrés +avec le plan horizontal. Le but de cette inclinaison +est de faire fuir la perspective plus vite que dans la +nature et de faire paraître ainsi la scène plus profonde +qu'elle ne l'est véritablement. On rapproche +ainsi les acteurs de l'avant-scène et on évite que la +voix aille se perdre dans le cintre et dans les dessous, +ce qui arriverait inévitablement si on jouait +sur des scènes profondes. La perspective d'un décor +doit être considérée comme rationnelle, par rapport +du moins à une rangée de spectateurs. Quand l'acteur +est sur l'avant-scène il est à son plan; mais à +mesure qu'il s'avance vers le fond de la scène, il +monte, et, par conséquent, loin de diminuer dans la +proportion exigée par la perspective du décor, il +semble au contraire grandir et n'est plus en rapport +avec les objets dont les dimensions sont calculées +d'après le plan qu'ils occupent dans la perspective +fuyante de la scène.</p> + +<p>C'est un contraste qu'on ne peut entièrement éviter, +mais qu'il ne faut pas rechercher de parti pris. +Aussi la mise en scène, qui se rapproche un peu par +là de l'art du bas-relief, doit autant que possible +maintenir les acteurs sur les premiers plans et ne pas +laisser les jeux de scène, surtout ceux auxquels participent +les personnages principaux, se prolonger +inutilement le long et près de la toile du fond. En résumé, +il y a contradiction entre la perspective trompeuse +du décor et la perspective véritable à laquelle +se soumet naturellement l'acteur. Celui-ci, en parcourant +la scène dans le sens de la profondeur, détruit +donc toujours plus ou moins l'illusion habilement +produite par le décor. Dans un tableau, cette +contradiction serait absolument choquante et constituerait +une faute grossière. Au théâtre, des considérations +de premier ordre font passer par-dessus cette +anomalie. Le spectateur l'accepte, et quand le personnage +en scène captive son attention, il aperçoit +vaguement l'incohérence mathématique qu'il y a +entre la décoration et les personnages, mais il concentre +ses regards sur ceux-ci et n'accorde qu'une +importance secondaire au milieu fictif qui les entoure. +Toutefois, on conçoit que, dans la mesure +du possible, il soit nécessaire d'atténuer la disproportion +qui existe entre les acteurs et les objets +figurés.</p> + +<p>Il ressort de là que le décorateur doit éviter dans +les derniers plans la représentation d'objets à dimensions +déterminées, attirant, d'une manière trop +spéciale l'oeil du spectateur; car il peut arriver un +moment où cet objet se trouve en réalité sur le même +plan qu'un des acteurs, bien qu'il soit censé appartenir +à un plan beaucoup plus éloigné, effet de contraste qui +soumettrait à l'esprit une coordination contradictoire. +C'est là d'ailleurs, empressons-nous de l'ajouter, un +de ces détails techniques qui ne sont de la compétence +ni de la direction, ni du metteur en scène; ils rentrent +dans l'art spécial du décorateur, exercé en général +par des perspecteurs très habiles, qui usent de +différents procédés pour masquer les contacts entre +les personnages et les décors trop lointains.</p> + +<p>Toutefois, comme cet art présente des difficultés +quelquefois insurmontables, il est nécessaire que le +metteur en scène aide le décorateur à éviter à l'oeil +du spectateur la nécessité d'une coordination impossible. +Dans les cas où cette conjonction de perspectives +se produit, on remarquera combien l'acteur, tout +en se trouvant démesurément grandi, perd en importance +dramatique. L'illusion qui nous faisait voir en +lui un personnage du drame, faisant corps avec le milieu +figuré, créé par le poète et le décorateur, s'évanouit +en un instant, et nous n'avons plus devant les +yeux qu'une marionnette trop grande, se promenant +dans un théâtre d'enfant.</p> + +<p>Tous les spectateurs ont souvent remarqué combien +est maigre l'effet représentatif d'objets qui, appartenant +censément à l'un des plans représentés en +peinture sur la toile de fond, semblent s'en détacher +et viennent jouer un rôle sur le plan horizontal de la +scène. Je citerai surtout les navires dont les proportions +sont toujours ridicules par rapport aux personnages +qui s'approchent d'eux. Ce sont là de ces +contradictions scéniques qu'on doit considérer comme +absolument mauvaises: c'est de l'art incohérent. De +même sont les chevaux qui entrent sur la scène en +longeant la toile de fond; ils font l'effet grotesque +d'animaux démesurés. D'ailleurs, pour d'autres raisons +qui tiennent à l'essence même de l'art dramatique, +l'exhibition d'animaux quelconques sur la scène +est absolument antiartistique.</p> + +<p>Les conditions scientifiques de la mise en scène et +de la décoration n'admettent donc pas toutes les possibilités +réelles; comme tous les arts, c'est un art qui +a ses limites. Souvent un théâtre se met en grands frais +pour retomber dans un art absolument enfantin, où +se coudoient le réel et l'imaginaire. En se plaçant à +un point de vue littéraire, on peut dire que, dès que le +poète, par ses inventions déréglées, impose une mise +en scène inconciliable avec les lois pourtant complaisantes +de la perspective théâtrale, il fait oeuvre de +poète épique, pour lequel la distance n'existe pas, et +non de poète dramatique, qui doit se renfermer dans +le lieu immédiat de l'action.</p> + +<h3>CHAPITRE XI</h3> + +<p>La décoration doit avoir une valeur générale et non particulière +à un moment déterminé.—Modération dans l'emploi des +moyens accessoires.</p> + +<br> +<p>La comparaison entre la peinture et la décoration +théâtrale peut encore nous suggérer quelques réflexions +importantes. Un tableau ne représente jamais +qu'un moment d'une action, tandis que la mise en +scène doit s'adapter à des moments successifs. Mais, +pour un même moment, le peintre et le décorateur ne +peuvent de la même manière associer la nature à des +actes humains. Le premier peut saisir la nature dans +un mouvement qui ne s'achève pas, tandis que le +décorateur sera obligé d'achever le mouvement, ce +qui est incompatible avec l'immobilité décorative. +Ainsi le Titien, dans un de ses plus beaux tableaux, +aujourd'hui détruit par un incendie, a représenté un +arbre tordu par le vent et aux pieds duquel un dominicain +succombe sous le poignard d'un assassin. Le +peintre a ainsi associé une tourmente de la nature à +un acte criminel. La représentation n'en serait pas +possible au théâtre par les mêmes moyens; car la +nature y est immobile et le vent n'y courbe pas les +arbres. C'est par le sifflement du vent et le bruit du +tonnerre que le metteur en scène arriverait à produire +un effet analogue. L'effet obtenu, qu'augmenterait +encore l'assombrissement du jour et le mouvement +des nuages sur le disque lunaire, obtenu par +l'électricité, dépasserait peut-être en intensité d'impression +l'effet obtenu par le peintre; mais, qu'on le +remarque, il serait produit par un appareil étranger +à la scène. Les arbres de la décoration, quelque fort +que soit le sifflement du vent, ne resteront pas moins +immobiles, et que ce soit avant, pendant ou après la +tempête, ils seront toujours identiques, à eux-mêmes.</p> + +<p>Aussi, comme la décoration ne peut varier ses effets +selon les moments successifs d'une action, elle doit +être, soit dans le mouvement, soit dans le ton des +choses inanimées, en relation générale avec l'action +et non en relation spéciale avec un des moments particuliers +de cette action. Un décorateur qui voudrait +associer sa toile avec un instant unique exercerait +une impression préventive et détruirait par avance +l'effet qu'il aurait voulu obtenir; et si l'effet persistait +après l'achèvement de l'acte associé, il redeviendrait +contradictoire comme il l'était antérieurement au +moment choisi. C'est donc une impression générale +que doit s'attacher à produire le décorateur; et cette +loi n'est pas sans créer des obligations semblables au +metteur en scène.</p> + +<p>Celui-ci sans doute peut à son gré déchaîner le vent +et le tonnerre; il a sous la main, dans son magasin +d'accessoires, l'outre d'Éole et le foudre de Jupiter; +mais, pour peu qu'il ait conscience des conditions particulières +de son art, il se gardera bien d'abuser de +pareils effets. Outre qu'il serait absurde de couvrir la +voix de l'acteur, il sait qu'il ne produira d'illusion que +pendant un temps relativement court, à la condition +qu'il ne fera que déterminer chez le spectateur une +sensation rapide, destinée à s'associer à l'action, et +qu'il ne détournera pas l'attention de celui-ci sur ses +imitations approximatives des phénomènes de la nature. +Quand bien même d'ailleurs celles-ci seraient +parfaites, leur persistance forcerait l'esprit du spectateur +à une coordination tout à fait contradictoire, l'immobilité +de l'air et de la nature peinte s'associant fort +mal au grondement perpétuel de la foudre et au bruit +ininterrompu du vent. Il est toujours maladroit de rappeler +au spectateur, quand le pathétique du drame +le lui fait oublier, la contradiction et l'impuissance de +la mise en scène. Tout est faux dans la nature peinte +qui enveloppe les acteurs; il est donc inutile de faire +ressortir ce défaut inhérent aux représentations +théâtrales, tandis que tout est vrai, absolument vrai, +ou doit le paraître, dans les passions qui animent les +personnages du drame.</p> + +<p>La mise en scène doit donc respecter la vérité +dramatique, la laisser se produire dans toute son +intégrité et ne pas maladroitement détruire le courant +sympathique qui va de l'âme du spectateur à +ceux des personnages du drame. L'art du metteur en +scène demande beaucoup plus de précaution que d'audace. +Il doit mettre tous ses soins à ne diriger sur les +yeux attentifs des spectateurs que des faisceaux d'impressions +visuelles nécessaires, et surtout à éteindre +ou à atténuer les rayons trop brillants. Par cette +harmonie, dans laquelle il maintient tout l'appareil +objectif de la scène, il se rapproche du peintre qui +n'obtient un effet réellement puissant qu'en sachant +se décider à une foule de sacrifices nécessaires.</p> + +<h3>CHAPITRE XII</h3> + +<p>La mise en scène est conditionnée par la logique de l'esprit.—De +la décoration peinte et du matériel figuratif.—Leurs +relations avec le drame.—Leur action différente sur l'esprit +du spectateur.</p> +<br> + +<p>En peinture, l'art de la composition est en grande +partie fondé sur l'association des idées et sur la logique +de l'esprit. Socrate, assis sur un lit, s'entretient +avec ses disciples; tout en parlant, il tend la main +vers une coupe que lui présente le serviteur des +Onze: ce tableau représente la mort de Socrate. L'esprit +du spectateur achève le mouvement commencé +de Socrate; et le sujet ainsi présenté est beaucoup +plus dramatique parce que la mort, au lieu d'être un +fait accompli, est instante, et que l'attente tragique +agit éternellement sur l'âme du spectateur. Il en est +de même de la mort de Jane Grey. L'esprit achève le +mouvement de la victime, qui, les yeux bandés tend +la main vers le billot, tandis que le bourreau se tient +à côté, appuyé sur sa hache. Le spectateur souffre de +l'angoisse des derniers instants, plus terribles que la +mort elle-même. La composition de ces tableaux est +donc fondée sur la fatalité de l'événement; et tous +deux, par suite de la logique rigoureuse de l'esprit, +représentent la mort de Socrate et celle de Jane Grey +aussi sûrement que si les cadavres des deux victimes +étaient étalés à nos yeux.</p> + +<p>Cette loi, qui ouvre un champ fécond à l'imagination +du peintre, domine l'art de la mise en scène. Sous +aucun prétexte il n'est permis de s'y soustraire. En +peinture, quand-il ne s'agit pas d'un événement historique, +et que la nécessité d'une fin ne s'impose pas, +le peintre choisit souvent les attitudes et les gestes +de ses personnages pour le charme et le pittoresque +de leur mouvement, et non pour déterminer l'esprit à +envisager un événement subséquent, dont la possibilité +n'est pas en cause. La peinture se renferme alors +dans une pure actualité; et l'oeil est ici le seul juge +compétent, car c'est à lui procurer un plaisir spécial +et sans mélange que le génie du peintre conspire.</p> + +<p>Dans la mise en scène, il n'en est pas de même: là, +rien n'est suspendu, tout se précipite irrévocablement +à sa fin; les moments se succèdent nécessairement, +et l'esprit, par le double moyen de la déduction et de +l'induction, devance l'action même dans la voie où +elle s'avance vers un dénouement fatal. Tandis que +l'oeil du spectateur enveloppe la scène, interroge tous +les objets témoins de l'action qui va se dérouler, +scrute jusqu'au moindre détail de la décoration, suit +les personnages dans leurs mouvements, dans leurs +attitudes, dans leurs gestes, son oreille est suspendue +aux lèvres des acteurs, analyse toutes les impressions +sonores qu'elle reçoit; et ces deux organes fournissent +incessamment à l'esprit les éléments qu'il va successivement +coordonner avec les faits ainsi qu'avec les +caractères et les passions des personnages. L'auteur +et le metteur en scène ne doivent jamais oublier que, +depuis le moment où le rideau se lève, jusqu'à celui +où il retombe, ils vont se trouver aux prises avec la +logique inexorable de l'esprit.</p> + +<p>Cette nécessité inéluctable de ne pas blesser la raison +du spectateur, de ne pas l'induire à de faux jugements, +de ne pas l'égarer sur de fausses pistes, a +fait imaginer de classer tout ce qui, en dehors des +acteurs, se rapporte à la mise en scène du drame en +deux catégories distinctes, la première feinte et immobile, +la seconde réelle et mobile. Tout ce qui doit +faire partie de la première catégorie est peint et fait +corps avec les panneaux décoratifs et avec la toile du +fond; tout ce qui doit être compris dans la seconde, +prend place en réalité sur la scène et compose le matériel +figuratif. Les objets de mise en scène de la première +catégorie n'ont qu'un rapport général avec +l'action, tandis que ceux de la seconde ont avec elle +un rapport particulier, plus ou moins étroit. C'est cette +différence qui tout d'abord frappe l'esprit du spectateur +dès que la toile se lève et avant même que l'action +commence. Tout ce que son oeil juge peint et +sans réalité n'a qu'une influence générale et faible sur +son esprit; il ne lui accorde, avec raison, qu'une +attention de surface. Il n'y a là rien de plus que la +constatation du milieu où va se dérouler la suite des +événements. Tous les objets qui font corps avec la décoration +ne sont que des caractéristiques de ce milieu, +et le spectateur n'est pas entraîné à chercher une relation, +qu'il sait devoir être impossible, entre ces +objets sans réalité et un moment quelconque de l'action. +Si, par exemple, une porte est peinte sur un des +panneaux, le spectateur sait bien que personne ne la +poussera.</p> + +<p>Mais, au contraire, tout ce que son oeil juge réel et +voit détaché de la décoration éveille son attention, et +il devine un rapport particulier entre tel ou tel objet +et l'action du drame. Ce sera un secrétaire, une bibliothèque, +une table chargée de papiers ou un trophée +d'armes, dont la vue détermine dans l'esprit soit +une possibilité, soit une probabilité. Le spectateur se +trouve ainsi préparé à telle évolution du drame, à tel +acte tragique d'un personnage, à tel dénouement. Le +drame commence donc par une entente tacite entre +le spectateur et le poète; celui-ci est certain qu'au +moment voulu l'esprit du public prendra telle direction, +appellera et par suite acceptera telle péripétie +qui, sans cette sorte de complicité préalable, aurait +peut-être paru inutile ou contraire à la logique, et +qui, en tout cas, à un moment inopportun, aurait +compliqué l'action d'un élément nouveau et distrait +l'attention du public en exigeant de lui une coordination +immédiate et inattendue.</p> + +<p>Au surplus, je ferai remarquer que dans tout ce +qui précède il ne s'agit nullement de conventions esthétiques +plus ou moins fondées. La mise en scène +est conditionnée par la logique de l'esprit, qui est +exactement la même au théâtre que dans la vie réelle. +Supposez, par exemple, qu'une violente querelle, +s'élève entre deux hommes irascibles et que vous eu +soyez les témoins, ne frémirez-vous pas si vous apercevez +un couteau placé sur une table à portée de ces +deux hommes? Eh bien, le spectateur est un témoin +qui calcule les conséquences fatales d'un fait; et que +ce soit au théâtre ou dans la vie réelle, la vue du couteau +déterminera la même émotion, qui dans les deux +cas sera identique, en qualité sinon en quantité.</p> + +<p>Concluons donc que les conditions de la mise en +scène ne sont pas soumises aux vues plus ou moins +arbitraires d'une école, mais dépendent uniquement +des lois mêmes de l'esprit humain.</p> + +<h3>CHAPITRE XIII</h3> + +<p>De la fin nécessaire des objets composant le matériel figuratif.—<i>Le +Misanthrope</i> et <i>les Femmes savantes</i>.—Le hasard n'est +pas un ressort dramatique.</p> +<br> + +<p>Nous pouvons tirer quelques conclusions des idées +exposées dans le chapitre précédent. Puisque le décor +ne doit avoir qu'une influence générale sur l'esprit +du spectateur, il est nécessaire qu'il soit traité avec +une grande modération de tons et une grande simplicité +de détails; il ne doit pas trop attirer les yeux, et, +si ceux-ci s'y reposent, il ne doit leur présenter aucun +trait susceptible de produire sur l'esprit une excitation +spéciale. Quant aux objets représentés, qui par +leur nature auraient pu faire partie du matériel figuratif, +il est important qu'ils soient peints largement, +sans aucune recherche du trompe-l'oeil. Agir autrement +serait une grande faute; car, puisqu'on a jugé +que tel objet, inutile à l'action, ne devait pas figurer +en réalité sur la scène, il ne faut pas donner à cet +objet peint la valeur de l'objet réel. Il est à peine +besoin de signaler le cas où un objet figurant réellement +doit avoir un pendant similaire: il est clair que +ce pendant doit être réel et non peint. Dans un cabinet +de travail, à gauche et à droite de la porte du +milieu, sont placées deux bibliothèques; il faut de +toute évidence qu'elles soient peintes toutes deux, ou +que, si l'une est utile à l'action, elles soient toutes +deux réelles. Il est inutile d'insister sur d'aussi simples +détails.</p> + +<p>Si les détails du décor ne doivent pas affecter outre +mesure l'esprit du spectateur, on conçoit combien, +par contraste, le matériel figuratif prendra d'importance +aux yeux du public et s'imposera à son attention. +Ainsi, par le seul effet de cette double loi, le +poète agit d'une façon certaine sur la direction de nos +pensées. En faisant apparaître certains objets à nos +yeux, il nous prépare tacitement à une évolution du +drame. Puisque nous avons dit que le matériel figuratif, +avait un rapport particulier avec l'action, il suit de +là qu'aucun des objets réels qui le composent ne peut +être indifférent. C'est donc une loi absolue de la mise +en scène qu'aucun objet réel, prédestiné par sa nature +ou par sa place à attirer l'attention du spectateur, +ne peut être mis sous nos yeux à moins qu'il +n'ait un rapport certain avec la marche du drame. +Chacun d'eux joue donc un rôle, plus ou moins important, +et à un moment donné aide au développement +du drame et souvent concourt à une de ses évolutions. +Dans <i>Tartufe</i>, la table couverte d'un tapis et sous +laquelle se cache Orgon remplit un rôle de premier +ordre. La vue d'une table sur la scène est donc +loin d'être indifférente, et on peut en dire autant de +tout le matériel figuratif. Naturellement, il y a toujours +un certain nombre d'objets réels qui peuvent +figurer dans la décoration sans attirer notre attention. +Par exemple, si la mise en scène comporte une cheminée, +on y joindra une garniture, pendule, vases, +flambeaux, etc., sans que cela tire à conséquence, +puisque cela forme pour l'oeil un ensemble auquel il +est habitué. D'ailleurs, il est clair que certains objets +sont plus caractéristiques que d'autres. Il est inutile +d'insister: il y a dans tous les arts des règles de +détail qui ne relèvent que du bon sens. En outre, +l'apparition d'objets, même caractéristiques, perd de +son importance si elle se rattache à une méthode +générale de mise en scène, et si l'amplification porte +sur tout l'ensemble du matériel figuratif.</p> + +<p>Dans la vie, les objets n'ont qu'une importance contingente; +dans une oeuvre dramatique, ils sont liés +d'une façon nécessaire à l'action qui va se développer +sous nos yeux. Dans un salon, par exemple, où une femme +reçoit à certain jour des visites, le nombre de +sièges formant cercle autour de la cheminée est invariable +et en général supérieur au nombre de personnes +présentes. Un peintre, choisissant une scène de visites +pour sujet d'un tableau de genre, sera naturellement +vrai en reproduisant la réalité, et il ne viendra à l'esprit +d'aucun spectateur du tableau de comparer le +nombre des visiteurs à celui des sièges. C'est qu'en +effet la suite de cette scène a la contingence de la +vie: il pourra venir d'autres visiteurs, comme il pourra +n'en pas venir. Dans cette oeuvre d'art, la représentation +est à elle-même sa propre fin. L'esprit +n'est sollicité en rien à chercher un rapport entre +cette scène et une scène subséquente qui ne viendra +jamais.</p> + +<p>Transportons-nous dans le salon de Célimène au +deuxième acte du <i>Misanthrope</i>. Lorsque Basque +avance des sièges sur l'ordre de sa maîtresse, il pourrait +lui arriver, sur le théâtre comme dans la vie +réelle, d'approcher un nombre de sièges supérieur à +celui des personnages. Supposez que cela se produisît +sur la scène, et imaginez qu'au milieu d'Éliante, de +Philinte, d'Acaste, de Clitandre, d'Alceste et de Célimène, +tous assis, il restât un siège vide: quelle importance +ce détail ne prendrait-il pas aux yeux des +spectateurs! Ce siège vide intriguerait le public et +distrairait l'esprit d'une des plus belles scènes de l'ouvrage, +car il serait là comme un siège d'attente et +semblerait annoncer un nouveau personnage, et par +suite une péripétie que notre esprit serait déçu de +ne point voir se produire.</p> + +<p>Cette observation pourra paraître subtile. Pour comprendre +toute son importance, il nous suffira de nous +reporter à la mise en scène des <i>Femmes savantes</i>. A +la seconde scène de l'acte III, lorsque le valet approche +les sièges sur lesquels prennent place Henriette, Philaminte, +Trissotin, Bélise et Armande, il dispose, sur +le premier plan, six sièges, dont cinq seulement sont +occupés par les personnages en scène, tandis que le +sixième reste vide. Voilà bien ce siège d'attente dont +nous parlions; or, ici, il annonce une scène subséquente +dont le public est ainsi averti, qu'il attend, et +qui se produira en effet. Pendant tout le temps que +dure la scène où Trissotin lit ses vers, ce siège vide +est un témoin muet; sa présence est déjà une protestation +contre les méchants vers de Trissotin, et le +public se dit qu'il annonce nécessairement un autre +personnage qui vengera le bon sens outragé. Et ce +vengeur, en effet, c'est un autre pédant, Vadius, qui, +tout pédant qu'il est lui-même, fera entendre à Trissotin +de dures, mais justes vérités. On voit par cet +exemple comment la mise en scène conspire à l'évolution +de l'action dramatique, en fondant ses dispositions +quelquefois les plus simples sur la logique rigoureuse +qui régit l'esprit du spectateur.</p> + +<p>Il n'est pas jusqu'aux objets non visibles qu'il soit +permis de produire sans préparation et sans précaution. +Tous les jours, nous croisons dans la rue des +personnes qui portent un revolver sur elles et auxquelles +il pourrait arriver d'être en situation de le +tirer de leur poche. Sur la scène, un personnage ne +peut impunément tirer à l'improviste un revolver de +sa poche; il faut, ou que le public soit averti de la +présence d'une arme dans la poche de tel personnage, +ou que tout au moins il soit prédisposé à voir cette +arme apparaître. Il ne serait pas non plus permis à +un personnage de parler d'un pistolet qu'il porte sur +lui, l'occasion même serait-elle naturelle, si cette +arme ne devait point jouer un rôle subséquent. Mais +ces deux derniers exemples ont trait aux fautes de +mise en scène qui peuvent être commises, non par la +direction du théâtre, mais par l'auteur lui-même.</p> + +<p>Le hasard, en résumé, ne peut jamais être un ressort +dramatique, et la raison en est simple: le mot +<i>hasard</i> et le mot <i>art</i> s'excluent mutuellement, le premier +impliquant une rencontre fortuite, le second un +arrangement préalable. Si donc, par impossible, le +hasard montait sur la scène, l'art en descendrait. Il +n'y a pas là une question d'appréciation que des écoles +opposées puissent résoudre différemment. La signification +exacte du mot <i>art</i> entraîne nécessairement +l'idée que nous devons nous faire d'une oeuvre artistique, +dont toutes les parties doivent être articulées, +et dont le moindre objet doit être un article nécessaire. +Si des personnes pensaient différemment, il +faudrait, au préalable, qu'elles cherchassent d'autres +mots qui correspondissent à leurs manières de voir. +Au théâtre, toute péripétie doit avoir été antérieurement +à l'état de possibilité, et dans les dénouements, +par exemple, le grand art consiste à surprendre le +spectateur par un trait ou un acte final, qu'il a la satisfaction +de déduire immédiatement ou du caractère +du personnage tel qu'il a été exposé, ou d'une situation +antérieure, opération mentale rapide comme l'éclair +et qui est l'épanouissement du plaisir esthétique.</p> + +<h3>CHAPITRE XIV</h3> + +<p>De la sensualité et de l'individualité dans le goût actuel.—Dérogations +aux principes.—Rapports de la mise en scène +avec le milieu théâtral.—Caractère d'un théâtre, de son +répertoire et du public qui le fréquente.</p> + +<br> +<p>Les principes que nous venons d'exposer dominent +l'art de la mise en scène et ne sont pas impunément +violés en ce qu'ils ont d'essentiel. Cependant, on ne +peut nier que notre époque n'ait une tendance à en +atténuer la rigueur. Nous inclinons, à ce qu'il semble, +à goûter les arts par leurs côtés sensualistes, et nous +apportons au théâtre cette tendance qui nous prédispose +à tenir un grand compte du plaisir de nos +yeux dans le charme qu'exercent sur nous les ouvrages +dramatiques.</p> + +<p>En outre, dans la vie moderne, l'individualité des +goûts suppose un rapport plus étroit entre le sujet et +les objets qui l'entourent, et crée en quelque sorte +pour chaque homme un milieu individuel dont nous ne +pouvons l'abstraire absolument. En peinture, on se +préoccupe à juste titre de la coloration et de l'intensité +des reflets; il en sera de même au théâtre, et +puisque notre tournure d'esprit elle-même se reflète +sur les objets dont nous meublons notre vie, l'auteur +et le metteur en scène devront s'attacher à satisfaire +la prédisposition qu'ont les spectateurs modernes à +chercher dans les objets le reflet des qualités morales +ou intellectuelles du sujet.</p> + +<p>Les théâtres sont donc amenés presque fatalement, +pour ces diverses raisons, à apporter à la mise en +scène des soins de plus en plus minutieux, et à descendre +du général au particulier dans la représentation +de la réalité. En outre, ils ont dû obéir à la nécessité +d'augmenter l'effet représentatif des pièces +qu'ils remontent ou qu'ils exposent pour la première +fois devant les yeux du public. Il est donc intéressant +d'examiner dans quelle mesure les principes +peuvent s'infléchir et s'accommoder à notre goût +actuel.</p> + +<p>Après avoir étudié les principes de la mise en scène +en ce qu'ils ont d'absolu, il nous faut donc les étudier +dans ce qu'ils ont de relatif. Nous allons passer en +revue le plus rapidement possible les modifications +dont est susceptible la mise en scène, selon qu'on +l'étudié dans ses rapports soit avec le milieu théâtral, +soit avec le milieu dramatique, soit avec le milieu +social.</p> + +<p>Occupons-nous d'abord du milieu théâtral. Il est +certain que nous n'allons pas à la Comédie-Française, +à l'Ambigu ou au Châtelet dans les mêmes dispositions +d'esprit, et que selon le milieu théâtral nous inclinons +à rechercher tantôt un plaisir où l'esprit aura la plus +grande part, tantôt un plaisir plus ou moins fortement +imprégné de sensualisme. Dans le premier cas, nous +serons moins exposés à subir l'influence de nos yeux, +et l'attention de notre esprit sera une force subjective +très résistante à toutes les causes objectives de distraction, +tandis que dans le second notre esprit, mobile +et flottant, ouvert aux impressions du dehors, sera +disposé à se laisser séduire par le charme des images +optiques. En outre, le choix même du théâtre a été +ordinairement déterminé par le caractère particulier +de son répertoire habituel. Nous savons qu'en général +ici la crise dramatique éclatera par suite du conflit +probable de passions plus ou moins fortes ou par suite +du choc inévitable de caractères dissemblables; tandis +que là l'intérêt pourra naître du concours des événements +et de l'influence qu'exercera sur eux, comme +dans la vie réelle, la contingence inévitable des choses. +Dans le premier cas, le monde intérieur de l'âme nous +enveloppe en quelque sorte tout entier et nous protège +contre toute influence étrangère; dans le second, +le monde extérieur nous sollicite avec l'extrême diversité +des sensations qui nous attendent de tous les +côtés. Donc, ici, à la Comédie-Française, par exemple, +un peu d'excès dans la mise en scène ne modifiera +pas sensiblement le caractère général qu'elle doit +conserver, et nous ne serons pas tentés de scruter les +rapports spéciaux que le matériel figuratif, un peu +trop amplifié, pourrait avoir avec la marche du drame, +tandis que là, au Châtelet par exemple, chacun des +détails du matériel figuratif nous attirera par le rapport +probable que nous le soupçonnerons d'avoir avec +la suite du drame. Ainsi, à la Comédie-Française, +tel meuble, inutile à l'action, ne sera <i>à priori</i> qu'un +témoignage de confortable ou de somptuosité, tandis +qu'au Châtelet, nous serons tentés, <i>à priori</i>, de +regarder ce même meuble comme indispensable à +l'action ou même comme une boîte à surprise possible.</p> + +<p>Donc, suivant le milieu théâtral, des effets de mise +en scène, d'intensité égale, n'auront pas une portée +identique. Plus le répertoire habituel d'un théâtre est +intellectuellement relevé, moins l'accroissement de +l'effet représentatif aura d'influence fâcheuse, à la +condition cependant que tout le matériel figuratif soit +soumis à la même proportion d'intensité, et qu'aucun +détail n'éveille en nous une attention particulière. +C'est pourquoi, à la Comédie-Française, on pourra +apporter des soins presque excessifs à la composition des +ameublements sans crainte de jeter l'esprit +du spectateur sur de fausses pistes. Le goût plus +délicat du public habituel en sera satisfait, et la mise +en scène s'associera ainsi aux habitudes sociales du +monde auquel appartiennent les spectateurs et les +personnages de la plupart des pièces qu'on représente +à ce théâtre. Au Châtelet, comme à la Gaîté ou +à l'Ambigu, c'est au contraire au décor peint qu'il faudra +uniquement demander un accroissement de mise +en scène; car on ne peut modifier le matériel figuratif +sans changer l'effet spécial qu'en attend le +spectateur. En résumé, lorsque pour des raisons supérieures +on croira nécessaire d'augmenter l'effet représentatif +d'une oeuvre dramatique, la dérogation aux +principes essentiels de la mise en scène trouvera dans +le milieu théâtral soit des circonstances atténuantes, +soit des circonstances aggravantes.</p> + +<h3>CHAPITRE XV</h3> + +<p>Rapports de la mise en scène avec le milieu dramatique.—Pièces +où domine l'imagination.—Le théâtre de Scribe.—Le +théâtre de Victor Hugo.—Effet curieux observé dans +<i>Quatre-vingt-treize</i>.</p> +<br> + +<p>Le milieu dramatique est très différent du milieu +théâtral, puisque le milieu dramatique peut varier +dans un même milieu théâtral. Nous écartons tout +d'abord les oeuvres classiques qui méritent une étude +spéciale. Mais il est encore nécessaire de restreindre +notre sujet; car il ne tendrait à rien moins qu'à passer +en revue tous les genres de la littérature dramatique, +tels que le drame héroïque, historique, romantique +ou bourgeois, et la comédie d'intrigue, de caractère +ou de sentiment. Nous croyons plus profitable de considérer +le milieu dramatique dans ses rapports avec +l'imagination, le sentiment et la fantaisie.</p> + +<p>La nature de l'imagination dépend de la nature de +l'esprit; elle varie suivant l'attrait que l'esprit éprouve +pour telle qualité, tel caractère, telle forme ou telle +coloration des images remémorées et associées. En se +plaçant à un point de vue très général, on peut dire +qu'il y a deux sortes d'imaginations; premièrement, +celle qui est surtout séduite par les contours et les +formes, les rapports des formes entre elles, leur agencement, +les qualités extérieures et superficielles des +objets; deuxièmement, celle qui se laisse charmer par +la couleur, les effets d'ombre et de lumière, les rapports +de nature entre les objets, leurs qualités substantielles +et leur agencement pittoresque dans les +profondeurs de l'espace. Quand il s'agit d'oeuvres +théâtrales, la mise en scène devra naturellement +varier selon la nature particulière de l'imagination du +poète.</p> + +<p>Scribe, on ne peut le nier, avait une imagination +féconde, mais celle-ci avait un caractère superficiel +et était uniquement théâtrale. Pour lui, le monde extérieur +n'était qu'un décor et les hommes n'étaient que +des comédiens. Il n'y avait en quelque sorte aucun +lien sympathique entre son âme et l'âme des êtres et +des choses. Son regard ne pénètre pas plus profondément +que sa pensée; l'un et l'autre s'arrêtent aux +surfaces et son génie se complaît dans les apparences. +Aussi serait-ce une faute, quand il s'agit des oeuvres +de Scribe, de détacher l'action sur un décor trop étudié, +trop nature en quelque sorte; il leur faut une +décoration un peu banale, qui ne fasse pas trop illusion, +qui soit bien du carton et du papier peints, et +derrière laquelle notre esprit devine la coulisse. De +même, les acteurs devront craindre de paraître trop +humains et de trop se rapprocher de la nature, car ils +se mettraient en contradiction avec le génie particulier +de l'auteur; ils doivent s'attacher à rester comédiens. +Aux yeux de Scribe, l'art est destiné à nous +procurer une délectation facile, sans secousse violente; +et dans la représentation de ses pièces tout doit conserver +ce caractère tempéré. La décoration ne doit +exercer sur nos yeux qu'une illusion facile à s'évaporer, +comme ces brillantes bulles de savon qu'un souffle +fait évanouir; de même, l'action et la diction des acteurs, +les péripéties tristes ou gaies par lesquelles passent +les personnages doivent garder le caractère aimable +d'un jeu d'esprit, comme il sied à une société d'où la +belle humeur a proscrit les passions troublantes. En +un mot, rien ne doit avoir la prétention d'affecter trop +profondément notre âme. C'est pourquoi il ne faut rien +de trop riche dans la décoration, rien d'inutile dans +le matériel figuratif, rien de trop vrai surtout: des +apparences de tableaux, des apparences de pendules, +des apparences de meubles; des costumes sentant le +théâtre et des accessoires sortant ostensiblement du +magasin. C'est là que les fourchettes piquent des morceaux +chimériques dans des pâtés de carton et que +les verres ne s'emplissent que du vide des bouteilles.</p> + +<p>Transportons maintenant ces procédés de mise en +scène dans un autre milieu dramatique, dans le théâtre +de Victor Hugo, par exemple, nous n'obtiendrons souvent +par ces mêmes moyens que des effets disparates. +C'est que toute autre est l'imagination substantielle et +pittoresque du poète; elle est une représentation embellie, +agrandie et en quelque sorte outrée de la nature, +et l'être humain s'y montre toujours à l'état héroïque, +ou grandiose ou grotesque, sous une lumière +intense qui rend les ombres plus profondes.</p> + +<p>Ce grand effet de clair-obscur, que le poète projette +sur les êtres et sur les choses, leur donne un relief +saisissant. Lui-même, dans les indications de mise +en scène qu'il joint à son oeuvre, fouille les détails, +décrit les ameublements et les costumes, sculpte les +bahuts et cisèle les armes. Dans ses vers, pas plus +que dans ses indications scéniques, il ne se contente +de l'à peu près théâtral: il touche et façonne les objets +du pouce de Michel-Ange et les revêt de la couleur du +Titien. Il faut à ses personnages des pourpoints de +velours et de soie, des épées brillantes et souples; +il faut à ses heureux interprètes un visage majestueux +ou farouche, une parole caressante ou hautaine, +un jeu de proportion héroïque, de façon que, +laissant bien loin d'eux le comédien, ils dépassent un +peu le personnage lui-même. A ses drames conviennent +les décorations splendides, les ameublements +somptueux, les foules innombrables de la figuration; +car partout et toujours, derrière la décoration, derrière +les personnages, comme un dieu impalpable +derrière un héros de l'Iliade, on devine la grande +ombre du poète dont la volonté puissante assemble les +choses ou pousse et fait mouvoir ses personnages à +nos yeux. Génie essentiellement lyrique, bien plutôt +que dramatique, qui jamais n'abstrait son oeuvre de +lui-même, et qui se sent à l'étroit sur les planches et +entre les coulisses d'un théâtre. La véritable scène où +se meuvent les personnages du drame, c'est le cerveau +même du poète: c'est là qu'il faut chercher les +mobiles secrets de ses héros, qui obéissent bien plus +à la volonté expresse de leur créateur qu'à la logique +de leurs propres passions; et c'est là seulement que +peuvent entièrement se réaliser ses conceptions scéniques +et décoratives souvent à peu près irréalisables, +comme dans <i>le Roi s'amuse</i>.</p> + +<p>Dans tous les drames de Victor Hugo, l'imagination +est tellement instante et puissante, à tous les moments +de l'action, qu'un jour, fait inouï dans les annales +dramatiques, dans un tableau qui ouvre un des actes +de <i>Quatre-Vingt-Treize</i>, le poète a soudain supprimé +décors et acteurs, et, sans autre intermédiaire que l'orchestre +et des comparses derrière la toile baissée, a +fait assister toute une salle de théâtre à un drame +sanglant, faisant ainsi passer directement de son imagination +dans celle du spectateur une série d'images +émouvantes, sans l'interposition nécessaire d'images +sensibles et réelles. Quand je dis toute la salle, je me +trompe, car tandis qu'une partie de l'orchestre s'associait +à l'émotion esthétique du poète, des hauteurs du +théâtre on réclamait à grands cris le lever du rideau. +Là haut, ils voulaient voir ce qui n'existait pas, et +ils réclamaient la vue directe d'un drame dont leur +imagination était incapable de leur fournir une image +subjective! Il leur aurait tout au moins fallu le récit +classique que justifie donc, dans certains cas, le procédé +du maître moderne.</p> + +<p>La mise en scène d'un tel poète sera toujours difficile +à réaliser. Elle devra souvent être d'ordre composite, +associant le faux et le vrai, poursuivant souvent +l'impossible, découpant ou étageant la scène, tantôt +étalant au premier plan les pauvretés maladroites de +ses décors peints, tantôt se lançant dans le luxe exagéré +des décorations d'opéra.</p> + +<h3>CHAPITRE XVI</h3> + +<p>Des pièces où domine le sentiment.—Cas où les causes de +l'émotion sont subjectives.—<i>Le Mariage de Victorine.</i>—Cas +où les causes de l'émotion sont objectives.—<i>L'Ami Fritz.</i></p> + +<br> +<p>Dans les pièces fondées sur le sentiment, les ressorts +principaux de l'action sont les émotions morales, +tendres ou tristes, dont sont agités les personnages. +Ce sont des mouvements de l'âme qui déterminent le +mouvement scénique. L'auteur cherche à nous intéresser +à ces émotions en éveillant sympathiquement +notre sensibilité, c'est-à-dire notre susceptibilité à +l'impression des choses morales. Ce que nous devons +considérer, c'est la source d'où jaillit l'émotion, +c'est-à-dire la cause d'où naît le sentiment qui +agite les personnages et qui de leur âme passe +sympathiquement dans la nôtre. Il est donc nécessaire, +dans l'étude des oeuvres dramatiques fondées +sur le développement psychologique des sentiments, +de distinguer celles où les émotions découlent de +causes subjectives de celles où elles proviennent de +causes objectives. C'est la distinction qui importe et +d'où se déduisent les conditions de la mise en scène. +Pour éclaircir cette question, il convient d'examiner +à ce point de vue deux oeuvres dramatiques dans +lesquelles les émotions de tristesse ou de joie sont +précisément fondées, dans l'une, sur des causes subjectives, +dans l'autre, sur des causes objectives.</p> + +<p>Dans <i>le Mariage de Victorine</i>, de George Sand, +nous assistons à un drame émouvant qui se joue +dans le coeur d'un père et dans celui de sa fille. Celle-ci, +sans oser se l'avouer, aime le fils du maître et du +bienfaiteur de son père. Celui-ci, qui voit naître cette +aveugle passion, veut la combattre en mariant sa fille +à un des commis de son maître. La grandeur d'âme +du père et de la fille, la pureté de leur conscience +morale, leur respect pour les hiérarchies sociales, le +soin de leur propre dignité, l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes, +la fierté qui relève jusqu'à l'héroïsme le sentiment +de leur devoir, font un spectacle poignant et +douloureux de la lutte généreuse qui se livre dans le +coeur du père entre son amour paternel et le respect +qu'il a pour son bienfaiteur, dans le coeur de la fille +entre son amour et son affection filiale. Le drame auquel +nous assistons se joue réellement dans ces deux +âmes, et la nôtre en suit les péripéties avec une sympathie +douloureuse. Nous sentons combien sont intimes +et subjectives toutes les causes de leur détermination, +et combien dans ce drame psychologique sont de peu +de prix tous les attraits du monde extérieur. Rien aux +yeux de ce père et de cette jeune fille, comme à ceux +du spectateur, n'est digne d'exercer une influence +quelconque sur leur résolution morale, ni le luxe des +appartements, ni les richesses qui s'entassent dans les +coffres de banquier, ni la beauté des costumes, rien +enfin de ce qui est la marque de la position plus +haute à laquelle leur position plus humble leur défend +d'aspirer. Aussi tout ce qui, dans la décoration et +dans la mise en scène, attirerait les regards à ce point de +vue rendrait presque impossible le dénouement +que le public attend et désire, et en tous cas en dénaturerait +la grandeur morale. La mise en scène doit +être humble, modeste, presque effacée, pauvre de détails, +car rien n'y a d'intérêt pour nous; les costumes +simples et un peu austères, le jeu des acteurs contenu, +leurs gestes et leur diction sans emphase. Il faut, +en un mot, resserrer l'action, la maintenir et la dénouer +dans, un milieu purement moral, sans qu'aucun +détail de la mise en scène vienne de sa pointe +trop brillante déchirer le voile de larmes que le drame +a fait descendre sur les regards des spectateurs.</p> + +<p>Combien seront différents les effets que l'on devra +se proposer d'obtenir dans la représentation de <i>l'Ami +Fritz</i>, de MM. Erckmann-Chatrian. Dans ce drame; les +causes immédiates sont toutes objectives. Fritz est un +homme jeune, bien portant, égoïste et heureux. Tout +lui sourit dans la vie, et il possède ce qui à ses yeux +compose le véritable bonheur ici-bas, une maison +bien ensoleillée, des buffets bien garnis d'argenterie +et de beau linge, une gouvernante qui prévient ses +moindres désirs, et un estomac capable de tenir tête +aux amis qu'il rassemble à sa table et avec lesquels +il sable les vins de la Moselle et du Rhin ou savoure, +en fumant, la bonne bière d'Alsace. Tout ce qui a sur +le caractère de Fritz une influence si heureuse +compose précisément tous les éléments de la mise en +scène. Ici, il faut que les regards du spectateur se reposent +avec plaisir, comme ceux de Fritz, sur les +moindres détails de l'ameublement, sur le service de +table et sur le linge que la gouvernante étale avec +orgueil et complaisance. Le repas lui-même auquel il +convie ses amis ne peut avoir la simplicité sommaire +des repas de théâtres, car c'est là un des facteurs +principaux du seul bonheur qu'il a connu jusqu'ici. +Quand l'amour s'insinue dans son coeur, c'est encore +par les côtés sensuels de sa nature qu'il se laisse +séduire: c'est la bonne odeur de la fenaison, la voix +pure de Sûzel, qui s'unit à celles des faucheurs, les +cerises, toutes glacées de la rosée du matin, que du +haut de l'arbre lui jette en riant la jeune fille, les +beignets succulents qu'elle a confectionnés de ses +blanches mains, les oeufs frais dont elle lui donne le +désir, et les belles truites qu'elle lui permet d'espérer.</p> + +<p>Avec quel soin un directeur ne composera-t-il pas +celte mise en scène, dont chaque détail est destiné à +produire un effet psychologique! Ici, il ne faut plus +que tous les accessoires sentent trop le théâtre; il y +faut un certain naturel qui puisse faire quelque illusion +à l'oeil complaisant du spectateur, et le séduire +lui-même à cette bonne vie matérielle de Fritz. Plus +tard, quand tout ce bonheur se sera abîmé dans la +détresse de son coeur, toute cette mise en scène servira +encore, par contraste, à accuser plus fortement +la désespérance de Fritz.</p> + +<p>Mais j'en ai dit assez, il me semble; pour faire saisir +la différence essentielle qu'il y a entre la mise en +scène d'une pièce fondée sur un sentiment subjectif +et celle d'une oeuvre où domine, dans les sentiments, +la puissance objective des choses. J'ajouterai, +afin qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée, que +cette différence peut être considérée comme le fondement +du jugement littéraire. De deux oeuvres, dissemblables +par la nature des sentiments, un goût +éclairé préférera toujours celle qui aura nécessité un moins +grand appareil de mise en scène. Un mouvement +généreux de l'âme vaut par lui-même, et c'est +en diminuer le mérite que de le faire dépendre de +causes matérielles et accidentelles. Nous en revenons +à ce que nous avons exposé dans les premières pages +de cet ouvrage, sur le rapport inverse qu'il y a entre +la richesse de la mise en scène et la valeur intrinsèque +d'une oeuvre dramatique.</p> + +<h3>CHAPITRE XVII</h3> + +<p>Des pièces où domine la fantaisie.—Caractère de la fantaisie.—Le +théâtre de M. Labiche et de M. Meilhac.—Limites de la +fantaisie.—De la convenance dans la fantaisie.—<i>Lili</i>.—Pièces +d'ordre composite.—<i>Ma Camarade</i>.—Les féeries.</p> + +<br> +<p>Nous examinerons, dans ce chapitre, les rapports +de la mise en scène avec ce que nous avons +appelé la fantaisie. Une première difficulté se présente, +c'est de définir la fantaisie et de la distinguer +de l'imagination. A ne considérer que le sens premier +des mots, il n'y a guère de différence entre elles; cependant +on ne peut contester qu'il n'y en ait une notable +si nous considérons l'emploi que nous faisons de +ces deux mots, quand nous les appliquons à des ouvrages +dramatiques. L'imagination est la faculté que +nous avons d'évoquer des images et des séries associées +d'images, auxquelles correspondent des idées et +des séries associées d'idées, et qui toutes sont reliées +par un lien de contiguïté sérielle, sinon immédiate, au +moins saisissable et certaine. La fantaisie, au contraire, +associe entre elles des images qui n'appartiennent +pas à une même série et n'ont par conséquent +pas entre elles de rapport nécessaire et prochain. +Le contraste apparent des images associées +est donc la première loi de la fantaisie; mais la +seconde loi est que ces images associées doivent présenter +immédiatement à l'esprit un rapport inattendu, +qui, bien que lointain et inaccoutumé, mette en relation +des idées qu'on aurait pu croire absolument +disparates. C'est en même temps l'étrangeté et la vérité +relative de ce rapprochement qui en constitue le +piquant et l'originalité. En un mot, on pourrait dire +que la fantaisie, c'est de l'esprit dans l'imagination. +Il y a quelque chose de cela dans ce que les Anglais +appellent l'<i>humour</i>.</p> + +<p>Par exemple, on peut, je crois, trouver que dans +les oeuvres de M. Alexandre Dumas fils il y a plus +d'esprit que de fantaisie, tandis que dans certaines +oeuvres d'Alfred de Musset il y a plus de fantaisie +que d'esprit. Dans les pièces de M. Meilhac et de +M. Labiche, il y a tantôt de l'esprit, et du plus fin, +tantôt de la fantaisie, et de la plus originale. Cette +association de l'esprit et de la fantaisie est, en effet, +le propre des oeuvres comiques, car les lois de l'esprit +et de la fantaisie semblent être identiques à celles +de la gaieté et du rire, et consister dans le rapport +soudain que l'auteur nous fait apercevoir entre deux +objets les plus disparates d'apparence. A mesure que +décroît le nombre des parties justement associées dans +les images mises en présence, la fantaisie perd de son +prix, n'est bientôt qu'une sorte d'imagination vagabonde +et déréglée, devient enfin grossière et tombe +dans ce qu'on appelle familièrement la bêtise, qui +n'est autre chose qu'une contradiction irrémédiable +entre deux images conjuguées. La bêtise est donc +encore susceptible d'exciter le rire par l'inattendu +burlesque de la contradiction qu'elle propose à l'esprit.</p> + +<p>Si nous avons réussi à présenter une idée juste de +ce que nous entendons par fantaisie, on doit comprendre +combien les oeuvres dramatiques qui sont des +créations de la fantaisie, telles que <i>la Cagnotte, le +Chapeau de paille d'Italie, la Grande-Duchesse, la +Cigale</i>, etc., s'éloignent à chaque instant de la réalité +des actes et des contingences possibles de la vie. Les +comédiens qui traduisent sur la scène ces combinaisons +originales et fantaisistes doivent s'y sentir dégagés +du monde réel, sans quoi ils se trouveraient aussi +mal à l'aise sur la scène que nous pourrions nous +trouver gênés de nous voir en habit d'Arlequin dans +la compagnie de gens graves et sérieux. La mise en +scène ne doit avoir qu'un but, c'est de fournir un fond +suffisant sur lequel se détachent en pleine lumière +ces créations de la fantaisie. Elle doit donc être sommaire +et pourvoir uniquement aux nécessités scéniques. +Les costumes surtout demandent une appropriation +heureuse, aussi éloignée de la correction que +de l'excentricité banale. Il y faut conserver un certain +rapport avec la vérité. Aussi ce sont les artistes les +mieux doués sous le rapport de l'observation qui +trouvent les costumes les plus comiques; car, en déformant +la réalité, ils ne la perdent cependant pas de +vue et font saillir aux yeux des spectateurs des +rapprochements aussi piquants qu'inattendus. La +diction et les gestes doivent, eux aussi, concourir au +même effet général, s'écarter de la logique dans les +limites du compréhensible, et présenter toujours un +rapport, amusant pour l'esprit, entre la fiction et la +réalité.</p> + +<p>Il est encore une limite que ne doit pas dépasser la +fantaisie, c'est celle des convenances. Je ne parle pas +seulement des convenances banales qui consistent +à ne pas outrager les bonnes moeurs. Mais un exemple +fera mieux comprendre la portée de cette observation. +Quand un auteur veut traduire sur la scène, pour +en tirer des effets comiques, des personnages de la vie +réelle, auxquels nous attachons des idées, factices +peut-être, mais très puissantes, de dignité, de fierté +morale, et qui dans notre esprit sont associés à des +sentiments extrêmement délicats, il ne peut le faire, +sans nous blesser, qu'en exagérant ce qui est précisément +chez eux une qualité essentielle. C'est pourquoi +dans <i>Lili</i>, le rôle du Commandant était si amusant, +tandis que ceux des autres officiers mêlés à la +même action étaient si choquants. C'est qu'en effet +c'est une qualité chez un militaire d'être bref, énergique, +et d'avoir en même temps le coeur bon et sensible, +et que par conséquent on peut rire des exagérations +burlesques de ces mêmes qualités. La fantaisie +conserve un rapport certain entre les images +associées, et quand nous redescendons de la fantaisie +au réel, nous ne trouvons rien que de respectable +dans l'idée éveillée en nous par l'auteur. Notre rire +ne se trouve pas en désaccord formel avec ce qui +compose notre sentiment. Au contraire, une sentimentalité +de goguette, la fréquentation d'un monde interlope, +la trivialité du goût et des habitudes nous choqueront +chez un militaire, auquel nous attachons des +idées d'honorabilité, de rigidité même, de droiture et +de dignité; et c'est pourquoi nous n'acceptons pas sur +la scène, quand il s'agit de militaires, la représentation +de ces défauts bien qu'ils soient humains. La +fantaisie ne fera qu'exagérer notre répugnance, car il +y aura une contradiction choquante entre l'image +qu'on nous présente et l'image réelle que nous évoquons +en nous: et nous nous sentirons d'autant plus +blessés que l'image qui nous est chère repose sur +une idée acquise, laborieusement fondée par nécessité +sociale et soigneusement entretenue par amour-propre +national.</p> + +<p>Pour en revenir à la mise en scène, si l'on faisait +une étude comparative des pièces d'observation +pure et des pièces qui sont fondées sur la fantaisie, +on remarquerait que les premières demandent plus +de vérité que les secondes dans l'effet représentatif, +et surtout plus de soin dans la composition du matériel +figuratif. Dans une pièce où un acte d'observation +se mêlerait à plusieurs actes de fantaisie, on +verrait de même la nécessité de modifier les conditions +de la mise en scène, et tandis que dans celui-là +elle serait d'une grande exactitude jusque dans les +moindres détails, dans ceux-ci au contraire elle +devrait rester sommaire et restreinte aux nécessités +scéniques. On en a un exemple frappant dans <i>Ma +Camarade</i>, où un acte d'observation et de fine comédie +s'intercale entre deux actes de pure fantaisie. +Tandis que dans ceux-ci la mise en scène reste sommaire +et tout à fait approximative, elle est traitée +dans celui-là avec les plus grands soins, tant dans +l'ensemble de la décoration que dans tous les détails +du matériel figuratif.</p> + +<p>Est-il besoin qu'en terminant ce chapitre j'aborde +la mise en scène des féeries? Je ne le crois pas: il +n'y a pas de conditions dans le domaine de l'impossible. +Cependant il est même une limite à l'éblouissement +des yeux et à l'effet produit sur nous par le +nombre et par un mouvement même vertigineux. Ce +n'est donc ni dans l'intensité croissante de la lumière +ni dans l'exagération du nombre et du mouvement +qu'on trouvera des effets nouveaux et amusants, +mais en cherchant dans des séries d'images de plus +en plus éloignées quelque rapport apparent entre le +possible et l'impossible. La féerie est de la fantaisie +hyperbolique; mais, comme telle, elle ne doit pas +violer trop ouvertement les lois de la fantaisie.</p> + +<h3>CHAPITRE XVIII</h3> + +<p>Rapports de la mise en scène avec le milieu social.—La mise +en scène se modifie comme la société.—Types généraux de +l'ancienne comédie.—Le <i>Tartufe</i>.—Complexité et hétérogénéité +de la société actuelle.—Plasticité nécessaire de la +mise en scène.—Vieillissement rapide du théâtre moderne.</p> +<br> + +<p>Les rapports de la mise en scène avec le milieu +social sont très importants, eu égard à nos idées +actuelles. Mais, pour plus de clarté et ne pouvant tout +dire à la fois, nous nous réservons d'examiner plus +loin tout ce que le temps et la distance amènent de +modifications dans ces rapports.</p> + +<p>Nous poserons ce principe, qui n'a pas, il semble, +besoin de démonstration: l'a mise en scène doit correspondre +exactement au milieu social, c'est-à-dire +doit convenir à l'état social des personnages mis en +scène et s'adapter à leurs moeurs et à leurs usages. +Toutefois, et c'est ici le point intéressant, ce n'est +qu'à une époque relativement récente que la mise en +scène a conquis un rôle de plus en plus prépondérant. +Autrefois, on aurait pu concevoir uniquement trois +décorations, autrement dit trois milieux, un milieu +grand seigneur, un milieu bourgeois et un milieu populaire. +Et encore c'est théoriquement que je compte +ce dernier qui en fait n'existait pas et dont par conséquent +la décoration correspondante serait restée d'une +parfaite inutilité. Ce qui en tenait lieu, c'était le milieu +villageois ou autrement dit le milieu pastoral. +Jadis les classes étaient nettement séparées les unes +des autres et ne se confondaient jamais. <i>Le Bourgeois +gentilhomme</i> est là pour nous montrer combien était +ridicule un bourgeois voulant trancher du grand seigneur. +En fait, un grand seigneur, riche ou pauvre, +était toujours un grand seigneur, tandis qu'un bourgeois, +riche ou pauvre, n'était jamais qu'un bourgeois. +C'était la naissance seule qui importait; on s'inquiétait +fort peu de la fonction et du mérite social.</p> + +<p>Aujourd'hui, malgré tout ce qui peut subsister de +notre ancienne division sociale, nous ne sommes plus +répartis selon les règles étroites d'une hiérarchie immuable. +Les rangs sont confondus. C'est en général le +talent et l'argent qui, bien plus que la naissance, assurent +une haute position sociale. C'est pourquoi, au +théâtre, l'ancienne unité décorative ne correspondrait +plus en rien à nos idées actuelles. Tandis qu'il n'y +avait jadis qu'un petit nombre de divisions générales, +il y en a aujourd'hui une infinité, et nous assimilons +à nos fonctions, à nos goûts, à nos moeurs, tout ce qui +nous entoure et participe à notre existence. En un +mot, ainsi que nous l'avons déjà dit plus haut, notre +personnalité morale se reflète autour de nous jusque +sur les moindres objets. De là le rôle de la mise en +scène dans les pièces modernes, ou du moins dans +celles qui s'ingénient à traduire sur le théâtre la société +française actuelle, et la nécessité d'en accorder +tous les éléments avec la personnalité morale des +personnages représentés.</p> + +<p>C'est donc par une conséquence logique que le décorateur +et le metteur en scène se sont faits tapissiers +et en quelque sorte bibelotiers, et qu'ils ont dû chercher +à donner au matériel figuratif cette physionomie +personnelle qui est la caractéristique de la mise en +scène moderne. L'intérieur d'un jeune homme riche +variera selon le monde au milieu duquel il vit, monde +de cheval ou de galanterie. Le cabinet d'un financier +ne sera pas celui d'un diplomate. Le salon d'une +femme du monde n'aura pas le même aspect que celui +d'une demi-mondaine, et celui-ci ne ressemblera +pas à celui d'une femme galante. Dans l'effet général, +qui est celui que doivent produire la décoration et la +mise en scène, l'esthétique moderne a introduit une +foule de spécialisations nécessaires. Nos pièces actuelles +exigent une adaptation perpétuellement nouvelle +de la mise en scène; c'est peut-être ce qui les +fera vieillir assez vite, et, au bout d'un certain nombre +d'années, rendra leur reprise très difficile.</p> + +<p>Mais la mise en scène est bien obligée de suivre en +cela l'esthétique, qui ne se contente plus des types +généraux de l'humanité. Dans les comédies de Molière, +les personnages sont le moins possible de leur +temps, ou du moins ils ne le sont que dans la mesure +nécessaire; c'est l'homme que peint Molière plutôt +que tel ou tel homme. Dans les pièces modernes, au +contraire, dans les pièces de M. Emile Augier ou de +M. Alexandre Dumas fils, par exemple, les personnages +sont le plus possible de leur temps; et ce n'est +plus l'homme en général qu'ils s'ingénient à nous +peindre, mais l'homme plastiquement et moralement +conformé ou déformé, selon le milieu social particulier +où s'exerce son caractère et où s'agitent ses passions.</p> + +<p>Dans <i>Tartufe</i>, par exemple, il nous serait tout à +fait impossible de deviner quelle est la fonction sociale +de chaque personnage, et, à ce point de vue, Tartufe +lui-même est un grand embarras pour notre manière +de voir toute moderne. C'est un dévot, mais ce n'est +là que sa fonction psychologique. Qu'est-il, socialement +parlant? Appartient-il ou non à un ordre, à une +confrérie? A-t-il une fonction religieuse? Quelle est +sa position dans la société? Quels sont ses antécédents? +Ces questions ne recevront jamais de réponse; +de telle sorte qu'aujourd'hui le costume de Tartufe +est un problème insoluble. Dans une pièce moderne, +au contraire, ce qu'on établit tout d'abord, c'est la +fonction sociale des personnages, leur position dans le +monde: l'un est député, l'autre banquier, celui-ci +est militaire, celui-là est avocat, procureur général, +magistrat, etc. Nos auteurs modernes partent d'une +idée, qui n'est assurément pas fausse, et qui est en +tout cas féconde: c'est que l'expression de nos passions +varie suivant le milieu où nous vivons et suivant +les idées transmises ou acquises, dont chacun de nous +est en quelque sorte un recueil différent. Ils s'intéressent +à l'humanité en détail et tiennent compte d'une +foule de différenciations, dont autrefois on ne s'inquiétait +nullement, parce qu'en somme elles étaient +moins visibles.</p> + +<p>Cette révolution esthétique s'accorde d'ailleurs avec +nos idées métaphysiques, psychologiques et physiologiques +actuelles. Comme le monde, comme les sociétés, +comme toutes les sciences, l'esthétique a crû en +complexité et en hétérogénéité, et nous ne sommes pas +sans doute encore au bout des transformations que +l'avenir lui imposera. La mise en scène ne peut pas +s'isoler et se séparer de l'esthétique, dont elle n'est +qu'une partie subordonnée; elle ne doit pas obéir à +des principes différents. C'est pourquoi l'évolution de +la mise en scène n'est pas le résultat d'un parti pris, +mais au contraire résulte d'une transformation insensible +de l'esthétique dramatique et de la société moderne. +La mise en scène a ainsi acquis une plasticité +qu'elle n'avait pas autrefois, et sur ce point semble se +soumettre ou tout au moins se prêter aux théories de +l'école réaliste ou naturaliste, dont le plus grand tort +est de vouloir précipiter une évolution, qui, ainsi que +nous le verrons plus loin, amènerait fatalement une +déchéance de l'art, si elle n'était modifiée et retardée +par une lente diffusion de la culture générale de l'esprit +et par un relèvement graduel de l'idéal artistique.</p> + +<p>Toutefois, cette physionomie particulière de la mise +en scène pourrait être un obstacle à la reprise future +de nos pièces modernes; car ce qui nous parait aujourd'hui +un trait de jeunesse sera un jour une ride +d'autant plus marquée que le trait aura été plus précis. +Toutefois, une réflexion s'impose, qui nous permet +de ne pas tenir grand compte de ce vieillissement +certain: c'est que, dans une oeuvre dramatique, la +mise en scène est la partie essentiellement destructible. +Au bout d'un petit nombre d'années, les décorations +d'une pièce et son matériel figuratif n'existent +plus. Par conséquent, une reprise nécessite une mise +en oeuvre nouvelle, qui devra être sensiblement différente +de la mise en oeuvre primitive, ainsi que nous +le ferons voir plus loin. Ici, il nous suffira de dire +que l'appareil décoratif et figuratif, mis de nouveau +en concordance, d'une part avec la pièce, et d'autre +part avec le goût actuel, n'aura nécessairement que +les rides que lui infligera l'oeuvre dramatique elle-même. +Malheureusement, elles seront nombreuses si +l'art continue, comme la société, à croître en complexité +et en hétérogénéité.</p> + +<h3>CHAPITRE XIX</h3> + +<p>Lois restrictives de la mise en scène.—De la loi de proportion—Plans +d'importance scénique.—<i>L'Ami Fritz.</i>—Des repas +de théâtre.—Application de la loi au matériel figuratif.</p> +<br> + +<p>Après avoir établi les lois générales de la mise en +scène, nous avons, dans les chapitres précédents, +examiné les causes diverses qui peuvent les infléchir. +Nous avons vu que toutes ces déviations, quelle qu'en +fût l'importance, dérivaient de principes esthétiques, +et qu'elles étaient en réalité comme les résultantes de +plusieurs forces composées. Pour les légitimer, on ne +peut jamais invoquer le caprice et le goût de l'art +pour l'art. La mise en scène n'a pas sa fin en elle-même; +la cause finale du drame est la cause formelle +de la mise en scène. En partant du texte d'une oeuvre +dramatique, on arrive aisément à établir le minimum +de mise en scène nécessaire. Mais, quand on veut +tenir compte de toutes les conditions de nature, de +genre, d'époque et de milieu, qui peuvent entraîner à +de larges accroissements de mise en scène, tant sous +le rapport du personnel que sous celui du matériel +figuratif, on peut légitimement se demander s'il n'y a +pas des lois qui imposent une limite à cette extension; +si, en d'autres termes, il n'y a pas, dans chaque cas, +un maximum de mise en scène qu'il n'est pas permis +artistiquement de dépasser. On sent combien serait +salutaire l'application de telles lois somptuaires, à +une époque où le luxe de la mise en scène atteint des +proportions véritablement ruineuses. Or, ces lois semblent +en effet exister. Il en est deux surtout qu'il paraît +facile d'établir théoriquement et qu'observent +d'ailleurs, par une intuition très sûre, les théâtres +encore soucieux de la question artistique. Ces deux +lois essentielles sont: la première, la loi de proportion, +que nous étudierons dans le présent chapitre; la +seconde, la loi d'apparence, dont nous réservons l'examen +au chapitre suivant.</p> + +<p>Si nous regardons d'abord avec attention un +paysage, nous nous apercevrons que la distance a pour +effet, dans la nature, de rendre de moins en moins +visibles les nombreux détails de chaque objet et +d'éteindre de plus eu plus l'éclat de leurs couleurs par +l'épaississement progressif de la couche d'atmosphère; +si ensuite nous examinons un tableau, nous +verrons que les peintres produisent l'illusion de +l'éloignement, d'une part, par l'effacement des traits +particuliers, et, d'autre part, par la dégradation des +tons. Mais, si nous transportions cette loi telle quelle +dans la mise en scène, elle ne s'appliquerait qu'aux +décorations, où elle est en effet très habilement +observée par les peintres qui cultivent cette branche +de l'art. Pour en faire utilement l'application à la +mise en scène, il est nécessaire de la transformer. +Nous ne considérerons plus, comme dans la peinture, +des plans de distance, mais des plans d'importance +scénique. Et nous dirons que, dans la mise en scène, +le fini et la perfection d'imitation des objets qui composent +le matériel figuratif doivent être proportionnels +à leur importance hiérarchique.</p> + +<p>Je prendrai un exemple dans <i>l'Ami Fritz</i>. Le repas +que l'on sert au premier acte nécessite un grand +nombre d'accessoires, qui ont chacun une certaine +importance, les uns parce qu'ils ont un rapport avec le +texte, les autres parce qu'ils servent à des combinaisons +scéniques. Il faut donc observer la loi de proportion. +La nappe, sur laquelle l'attention des spectateurs +est formellement appelée, doit être d'une +imitation beaucoup plus parfaite que les autres parties +du service. Les détails du repas ne doivent pas être +traités tous avec le même soin, ni atteindre le même +degré de fini, car ils ne sont pas tous destinés à faire +également illusion. La fumée qui s'échappe de la soupière +répond par la perfection d'imitation au jeu de +scène qui ouvre le repas et sur lequel l'attention du +spectateur est appelée et maintenue pendant un certain +temps. Mais, après la soupe, toute la suite du repas +est composée d'accessoires de théâtre, qui sont +bientôt relégués au deuxième et troisième plan d'importance +par la marche de l'action théâtrale. Si nous +nous transportons dans un autre théâtre, à la Gaîté, +par exemple, nous verrons qu'au premier tableau de +<i>la Charbonnière</i>, pièce dans laquelle la mise en scène +occupait le premier rang, la loi de proportion était +cependant observée et exactement de la même façon, +dans la disposition du banquet des fiançailles. La +règle est générale et on en trouvera l'application dans +toute mise en scène bien conçue. C'est ainsi que sont +réglés le repas de don César au quatrième acte de +<i>Ruy Blas</i>, celui d'Annibal et de Fabrice dans <i>l'Aventurière</i>, +et celui de l'oncle et du neveu dans <i>Il ne +faut jurer de rien</i>. Si j'ai choisi comme exemple un +repas de théâtre, c'est que la mise en scène en est +toujours périlleuse. Il ne faut insister que sur les +détails qui ont un lien étroit avec l'action; dès que +l'attention du public se détourne vers quelque autre +objet, il faut que le repas s'efface et prenne fin. D'ailleurs +l'observation du temps exact n'est jamais nécessaire +au théâtre. Comme dans la vie réelle, le +spectateur perd la notion du temps dès que son attention +est détournée; il perd alors de vue ce concept +abstrait pour lequel il ne possède pas d'unité de mesure +absolue.</p> + +<p>C'est cette loi de proportion qui permet de simplifier +le matériel figuratif, en ne se préoccupant que +des principaux objets qui le composent et en traitant +les autres beaucoup plus sommairement et même en +les reléguant parmi la partie décorative. Ainsi, si +quelques livres d'une bibliothèque sont destinés à +jouer un rôle spécial, à être déplacés et replacés, ils +devront réellement figurer sur un rayon, mais il ne +sera pas nécessaire que les autres parties de la +bibliothèque soient composées de livres véritables. Des +dos de volumes peints sur des rayons également +peints constitueront une imitation suffisante. C'est ce +que beaucoup de spectateurs ont pu observer au +second acte du <i>Marquis de Villemer</i>. Dans un trophée +d'armes, toutes n'auront pas besoin d'être réelles, +si toutes ne doivent pas éveiller une égale attention +dans l'esprit du public.</p> + +<p>Cette loi de proportion est souvent difficile à appliquer +avec sagacité et montre avec quel soin préalable +il faut faire le départ de tout ce que doit comprendre +la partie décorative et de tous les objets qui +doivent composer le matériel figuratif. Cette loi empêche +la mise en scène de dégénérer en une exhibition +inutile ou encombrante et maintient les yeux du +spectateur sur les objets qui ont une réelle importance. +Un habile directeur de théâtre arrive ainsi à +produire une illusion parfaite en ne cherchant la perfection +d'imitation que pour les objets qui doivent +fixer l'attention du spectateur. Quand, par exemple, +on examine à ce point de vue la décoration du premier +acte des <i>Rantzau</i>, on remarque tout d'abord une +grande abondance dans l'ensemble décoratif. L'impression +de l'intérieur du vieil instituteur alsacien est +très vive; rien n'y manque de ce qui peut nous raconter +l'histoire de sa vie de famille et de travail, +depuis le berceau jusqu'à la bibliothèque et aux collections +de papillons. Mais ce n'est là qu'une impression +générale due au premier aspect. Sitôt que l'oeil +examine la mise en scène pour en tirer une induction +sur le développement de l'action, tout rentre dans la +décoration peinte; et le matériel figuratif ne se trouve +en réalité composé que d'un très petit nombre d'objets. +L'exécution des décorations est donc précédée +d'un travail très délicat où le goût et la science de +composition ont également leur part.</p> + +<h3>CHAPITRE XX</h3> + +<p>De la loi d'apparence.—De l'usage des lorgnettes.—Au théâtre, +le sens du toucher ne s'exerce jamais.—Seules les sensations +optiques sont directes.—Le théâtre ne nous doit que des +apparences.—Des costumes et des toilettes des actrices.</p> + +<br> +<p>La loi d'apparence est d'un genre différent et a une +portée tout autre. Elle est basée sur ce fait important +que, dans les beaux-arts, sur les cinq sens que +nous possédons, deux ne sont jamais exercés, ce sont +le goût et l'odorat, et qu'au théâtre sur les trois sens +artistiques, la vue, l'ouïe et le toucher, deux seulement +sont appelés à jouer un rôle. Les sensations +tactiles ne figurent que comme des sensations ordinairement +associées à des sensations optiques, et la +sûreté de nos appréciations est au théâtre constamment +mise en défaut par la distance. Sans doute la +plupart des spectateurs sont armés de lorgnettes qui +comblent en partie cette distance, mais il n'y a pas à +s'arrêter à cette objection; car, s'il y a un fait certain, +c'est que la lorgnette est destructive du plaisir +théâtral, puisqu'elle a pour effet de rompre l'illusion +que l'on a eu quelquefois tant de peine à produire. La +lorgnette est nécessaire pour corriger une infirmité +de la vue et même de l'ouïe; pour satisfaire un goût +plastique, s'il s'agit de la beauté des actrices, ou, à +un point de vue plus spécial, pour étudier les jeux de +physionomie d'un acteur. En dehors de ces quelques +cas, je considère la lorgnette comme essentiellement +contraire au plaisir purement artistique que nous +allons chercher au théâtre. Ce point écarté, je reviens +à la loi d'apparence.</p> + +<p>Si nous étalons devant nos yeux, à une distance +assez faible pour que nous puissions saisir les détails +des objets, un morceau de marbre, de pierre, d'ivoire, +de bois, de carton ou de toile, de soie, de velours, +nous remarquerons que la vue de ces différents objets +éveille en nous une foule de sensations tactiles qui, +même sans que nous les éprouvions directement, nous +sont absolument indispensables pour formuler un jugement +sur la nature réelle des objets. Il semble que +nous les touchions, et si nous les touchions réellement +les sensations éprouvées seraient plus fortes, +mais nullement différentes de celles que la vue avait +suffi à déterminer en nous. Or, au théâtre, le tact ne +peut pas s'exercer, et la distance est toujours assez +grande pour que les sensations tactiles associées aux +sensations optiques soient excessivement faibles, car +ce ne sont que des réminiscences. La distance, en +effet, ne nous permet pas d'apprécier le poli du marbre, +la transparence de l'ivoire, la qualité fibreuse du +bois, la trame soyeuse des étoffes, non plus que l'habileté +du tissage ou du brochage. Nos sensations +optiques se réduisent au coloris des objets, aux relations +de tons entre les ombres et les lumières et à la +nature plus ou moins brillante ou mate des reflets.</p> + +<p>Nous ne jugeons donc, au théâtre, des objets que +par leur aspect extérieur. Par conséquent, pour que +notre illusion soit suffisante, le théâtre ne nous doit +que des apparences. A quoi servirait-il de nous montrer +une colonne de marbre, si une colonne de carton +peint nous produit l'effet du marbre? A quoi bon recouvrir +des meubles d'une étoffe coûteuse, si une +étoffe plus grossière produit un effet analogue? Du +bois blanc habilement peint ne suffira-t-il pas à représenter +à nos yeux le meuble le plus précieux? +Qu'on le remarque, ce n'est pas là le résultat d'une +convention préalable, conclue entre le décorateur et +le public. Le théâtre nous donne absolument tout ce +qu'il nous doit, des sensations optiques exactes; et +comme nous ne pouvons contrôler ces sensations par +le toucher, il n'a pas à se préoccuper d'une éventualité +qui ne se produira pas. Un directeur inintelligent +pourrait seul avoir la fantaisie de satisfaire un sens +qui au théâtre ne s'exerce jamais. On en a vu des +exemples, et jamais l'effet n'a répondu à l'attente. +Seule, la ruine est au bout de ces essais aussi inutiles +qu'extravagants. D'ailleurs, c'est précisément +parce que la mise en scène est une fiction qu'elle est +un art.</p> + +<p>Les costumes, eux aussi, devraient obéir à la loi +d'apparence. On en tient compte, sans doute, dans +une certaine mesure, les hommes surtout, car les +femmes y résistent ou plutôt se révoltent contre elle. +Mais est-ce bien aux actrices qu'il faut reprocher leurs +excès de toilette? N'y a-t-il pas de la faute du public? +Voyez dans une salle de spectacle toutes les lorgnettes +se diriger sur l'actrice qui entre en scène, l'environner, +la dévisager, la passer en revue dans toutes les +parties de sa personne, examiner les mille détails de +sa toilette, signer sa robe du nom du plus habile faiseur, +faire l'inventaire et l'estimation de ses diamants +et de ses dentelles. Du moment que le spectateur modifie +les conditions de l'optique théâtral, l'actrice est-elle +bien coupable de violer la loi d'apparence? Notez +que ces superbes toilettes, si véritablement belles et +luxueuses quand on les détaille au grossissement de +la lorgnette, sont très souvent d'un très médiocre effet +quand on les regarde à l'oeil nu, c'est-à-dire quand on +les replace dans les conditions optiques qui conviennent +au théâtre. C'est que l'art de la toilette à la ville +obéit à de tout autres lois que l'art de la toilette à la +scène. La toilette de ville est soumise de très près à +la vue et à la possibilité du toucher; la toilette de +théâtre n'est faite que pour nous procurer une satisfaction +du sens de la vue, affaibli par la distance. En +sculpture et en peinture, une oeuvre destinée à être +regardée à une distance de trente mètres est d'un travail +absolument différent de celle qui doit être vue à +une distance de trois ou quatre mètres. Il en est de +même de la toilette des actrices: un costume de théâtre +doit, pour produire le même effet qu'un costume +de ville, être traité différemment et exige des étoffes +différentes qui fassent des plis plus larges et plus amples, +et qui par conséquent soient d'une autre qualité. +En outre, les tons doivent être plus francs et +choisis en vue de l'éclairage spécial des théâtres; les +ornements doivent être d'un dessin plus simple et +d'une plus grande sobriété de détails. C'est souvent +par des moyens contraires qu'on obtient des effets +analogues. La même toilette ne peut également plaire +le jour dans le monde et le soir au théâtre; elle ne +peut non plus satisfaire également deux spectateurs +dont l'un la détaille à l'aide de la lorgnette et l'isole +ainsi de l'ensemble de la mise en scène, et dont l'autre +se contente de la regarder dans la perspective +théâtrale. Une actrice intelligente ne saurait hésiter. +Mais le moyen le plus sûr de soumettre les actrices +aux conditions esthétiques de l'art de la mise en scène +serait de ne pas leur faire supporter les frais de leur +toilette. Elles y gagneraient assurément, ainsi que les +convenances artistiques. La différence que l'on a établie +entre ce qu'on appelle le costume de théâtre et +la toilette de ville est absurde et contraire à la vérité +artistique. Au théâtre, il n'y a pas de toilettes de +ville, il n'y a que des costumes de théâtre. Si la direction +ne consent pas à payer tous les costumes, au +même titre qu'elle fait les frais des décors et des accessoires, +c'est elle qui est en partie responsable des fantaisies +ruineuses que se permettent les actrices. +Toutefois, parmi les causes de ce luxe exagéré, une +des plus difficiles à détruire est précisément le goût +de la société actuelle, je ne dirai pas pour la toilette, +ce qui a existé de tout temps, mais pour la diversité +de la toilette. Dans chaque mode générale chaque +femme se taille une mode particulière; et les femmes +de théâtre, dans la position en vue qu'elles occupent, +sont excusables de chercher à faire preuve d'un goût +personnel dont les spectatrices cherchent à découvrir +la caractéristique, souvent dans un but avoué d'imitation.</p> + +<h3>CHAPITRE XXI</h3> + +<p>Rapports de la mise en scène avec l'espace et le temps,—<i>Les +Danicheff</i> et <i>l'Oncle Sam</i>.—Du vrai et du vraisemblable.—De +la couleur locale.—Prédominance des traits généraux.—Les +romantiques.—<i>Le Cid</i> et <i>Bajazet</i>.—Le théâtre de +Victor Hugo.</p> +<br> + +<p>L'esprit est relativement au temps dans les mêmes +conditions que la vue relativement à la distance. L'espace +et le temps sont d'ailleurs deux concepts corrélatifs +qui ne peuvent s'expliquer l'un sans l'autre. On +peut donc dire qu'une pièce dont l'action se déroule +dans un milieu très éloigné de celui où nous vivons, +présente les mêmes difficultés de représentation +qu'une pièce dont l'action a été placée à une époque +de beaucoup antérieure à la nôtre. Néanmoins, il ne +serait pas juste de dire simplement que dans ces deux +cas la difficulté est multipliée par la distance ou par le +temps. Il est, en effet, nécessaire de tenir compte de la +connaissance que nous avons de ce milieu ou de cette +époque, et des rapports que les idées, les moeurs, +les costumes peuvent avoir avec les nôtres. Les États-Unis, +par exemple, quoique plus distants de nous que +certains pays des bords du Danube, nous offriraient +des difficultés de mise en scène beaucoup moins +grandes. De même l'histoire, les idées, les moeurs de +l'Athènes de Périclès nous sont plus familières que +celles des premiers siècles de notre ère, et même que +celles de nos ancêtres directs.</p> + +<p>Il n'y a donc rien d'absolu dans les difficultés que +le temps ou la distance offre à la mise en scène. C'est +le plus ou moins d'instruction du spectateur, l'étendue +de son savoir et l'ampleur de ses informations qui indiquent +le point de vraisemblance auquel nous devons +nous efforcer d'atteindre. Depuis un certain nombre +d'années, les oeuvres traduites des romanciers russes +nous ont fait connaître dans leurs détails les moeurs de +la Russie, et nous ont initiés à des idées assez différentes +des nôtres; aussi a-t-on pu, dans <i>les Danicheff</i>, +intéresser le public français à un drame dont l'action +n'aurait pu se dérouler dans le milieu où nous sommes +habitués de vivre, et l'on a pu arriver à une représentation +suffisamment exacte de moeurs, d'idées et de sentiments +dans lesquels nous ne serions pas entrés il y a +cinquante ans. Dans <i>l'Oncle Sam</i>, c'est la vie et, disons +le mot, l'excentricité américaine qui ont été produites +sur le théâtre, et la mise en scène a pu se rapprocher +de la vérité relative par la connaissance que possède +ou que croit posséder le public français de ce caractère +américain qui est celui d'un type nouveau dans l'humanité +moderne. Mais qu'il s'agisse de monter un +drame dont l'action se déroulerait en Turquie, on +éprouvera des difficultés presque insurmontables. Ce +qu'on appelle la couleur locale serait dans ce cas-là +beaucoup plus nuisible qu'utile, car elle serait sans +doute en opposition avec l'idée que le public en général +se forme des moeurs turques et du mystère qui entoure +la vie privée des femmes. Tout le travail d'approximation +que serait tenté de faire l'auteur laisserait le +public froid et incrédule.</p> + +<p>Ce que nous cherchons dans le théâtre, en dépit de +l'école réaliste, qui a absolument tort sur ce point, +c'est une image des idées acquises et enregistrées par +notre esprit; c'est le spectacle de passions analogues +à celles qui pourraient nous agiter. Le théâtre est +donc en quelque sorte fondé sur le transport de nos +propres états de conscience dans les personnages du +drame. Tout ce qui n'est pas concevable pour nous-mêmes +n'est ni vrai ni vraisemblable à nos yeux. +Tout le monde sait combien il nous est difficile, pour +ne pas dire impossible, de concevoir des êtres ayant un +sixième, un septième, un huitième sens, ou des corps +ayant moins ou plus de trois dimensions. Il en est de +même des idées: il nous est impossible de concevoir +chez un autre des idées que nous ne concevons pas +en nous. On peut en donner un exemple historique +frappant. Supposons qu'un poète nous représente Périclès +pleurant sur le tombeau du dernier de ses fils. +Certes ce sera un spectacle touchant si nous ne voyons +en lui qu'un père, en tout semblable à nous, se lamentant +sur la perte d'un fils bien-aimé. Mais si l'auteur +s'avise de faire de l'archéologie morale et veut nous +intéresser au chagrin particulier qu'a ressenti Périclès +à la pensée que son tombeau et ceux de tous les Alcméonides +seraient désormais privés des honneurs et +des rites héréditaires, il est certain que le chagrin de +ce grand homme, démesurément grossi d'un trouble +superstitieux que nous ne concevons plus, nous paraîtra +purement oratoire et ne nous inspirera aucune +sympathie, par la raison bien simple que ce sont des +sentiments qui se sont éteints en se transformant et +qui n'ont aujourd'hui aucune prise sur notre coeur.</p> + +<p>Ce que nous venons de dire des sentiments et des +idées exprimées par le drame est également vrai de +la mise en scène. Oserait-on, par exemple, dans la +représentation d'un drame oriental, étaler à nos yeux +cet amalgame étrange d'objets européens et d'objets +asiatiques qui dépare la vie des plus grands seigneurs, +ce mélange bizarre des modes séculaires de Constantinople +et des modes les plus vulgaires de Paris? De +pareilles disparates, qui sont fréquentes dans la vie +orientale telle que l'a faite le cosmopolitisme moderne, +nous choqueraient à ce point que nous ne pourrions +en supporter la vue. Elles seraient, en effet, en contradiction +avec la représentation que notre imagination +nous fait de la vie orientale, et c'est cette représentation-là +que nous doit le metteur en scène. La couleur +locale n'a de prix que lorsque c'est celle-là même que +peut imaginer le spectateur. Si on s'ingéniait à monter +un drame chinois, se déroulant par exemple à +Pékin, il est clair que ce qu'il y aurait de plus simple +serait de nous montrer des kiosques, des arbres, des +Chinois et des Chinoises de paravent, car ce sont +ceux-là seulement que nous connaissons et qui ont +à nos yeux le plus pur caractère chinois. Or, tout ce +qui nous est étranger est, à un degré quelconque, un +peu chinois pour nous.</p> + +<p>Si donc on se demande quelle est la règle générale +qui doit présider à la mise en scène d'une pièce dont +la difficulté de représentation provient de la distance +ou du temps, nous dirons que cette règle consiste +dans la prédominance des traits généraux sur les +traits particuliers, aussi bien dans les idées et dans +le langage, ce qui est du domaine du poète, que dans +la décoration, dans le matériel figuratif et dans les +costumes, ce qui rentre dans le domaine du metteur +en scène. Quelle que soit la distance ou quel que soit +le temps, d'ailleurs, on descend du général au particulier +en proportion de la connaissance que nous possédons +du milieu représenté. En tout cas, il faut avoir +le courage de répudier toute manifestation inutile et +par conséquent inopportune de la couleur locale. Le +romantisme en a singulièrement abusé, et c'est précisément +cet abus qui est cause que les pièces d'il y a +cinquante ans ont si vite vieilli et sont aujourd'hui +singulièrement démodées. C'est que précisément ce +qu'on appelle la couleur locale est plus qu'on ne pense +une question de point de vue. Nous n'avons jamais +qu'une notion imparfaite de ce qui est éloigné de nous +par le temps ou par la distance, et ce que nous croyons +être une vérité absolue n'est jamais qu'une vérité relative, +fondée précisément sur nos goûts, sur nos idées, +sur nos vues actuelles. On a abusé à un certain moment +du moyen âge et de la chevalerie; or, ce qu'en +1830 on croyait être, soit le langage, soit l'esprit du +moyen âge, n'est aujourd'hui à nos yeux que le langage +et l'esprit de 1830. Nous voyons le passé sous +un angle différent. Si donc, à cette époque, on s'était +contenté de marquer le moyen âge de traits généraux, +ceux-ci auraient conservé le privilège de nous le rendre +à peu près tel que nous pouvons encore le concevoir +aujourd'hui; mais ce sont les traits particuliers +qui ont gâté le portrait et lui donnent maintenant un +certain air de caricature.</p> + +<p>N'est-ce pas, en effet, ce défaut, joint à l'abus du +pittoresque et de l'antithèse, qui déjà, du vivant +même de Victor Hugo, nuit à l'oeuvre dramatique du +poète, en dépit de l'imagination poétique qu'on admire +dans <i>Hernani</i>, cette oeuvre rayonnante de jeunesse +et de passion, en dépit de la perfection littéraire à +laquelle atteint le style de <i>Ruy Blas</i>. Au contraire, +<i>le Cid</i> et <i>Bajazet</i> ont-ils vieilli? Ils n'ont pas aujourd'hui +une ride de plus qu'au jour où ils ont paru sur +la scène. <i>Le Cid</i> a par lui-même un effet représentatif +considérable, mais Corneille ne s'est pas abandonné +à la couleur locale; ses héros sont marqués de traits +humains plus que particulièrement espagnols, sauf en +ce qui concerne l'honneur. Sans doute l'enflure du +style cornélien ne correspond plus à notre goût actuel, +mais elle est corrigée par la franchise de l'accent et +par la beauté morale des situations, sur laquelle la +recherche du pittoresque n'empiète jamais. Quant à +<i>Bajazet</i>, qui ne devrait jamais quitter pour longtemps +le répertoire de la Comédie-Française, et que je ne puis +jamais relire sans une profonde émotion esthétique, +il devra son éternelle jeunesse à la prédominance des +traits généraux sur les traits particuliers, ce qui est +remarquable dans un sujet qui aurait comporté facilement +un abus d'effets représentatifs, tirés de la vie +orientale et des mystères qui planent sur les drames +des harems, abus dans lequel ne manquerait peut-être +pas de tomber un auteur moderne.</p> + +<p>Quelle que soit la prédilection que j'éprouve personnellement +pour Racine, je ne crois cependant pas +que l'on puisse dire que Corneille et Racine aient été +de plus grands poètes que Victor Hugo. Si donc ce +n'est pas dans l'inégalité de leur génie poétique que +gît la différence de vitalité de leurs oeuvres dramatiques, +il faut en faire remonter la cause à un excès +de richesse dans l'imagination de Victor Hugo, qui l'a +entraîné à un abus perpétuel d'effets uniquement +représentatifs et à une recherche purement épique du +pittoresque et de la couleur locale. Dans les préfaces +ou les notes qui accompagnent ses pièces imprimées, +Victor Hugo se fait un mérite d'avoir puisé une +foule de traits particuliers, peu connus, dans tel ou +tel auteur espagnol ou anglais; ce serait, en effet, un +mérite pour un historien, mais ce n'en est pas un +pour un poète dramatique. Ce que celui-ci doit au +public, ce sont des êtres purement humains, uniquement +revêtus, s'ils sont étrangers, de traits généraux +suffisants à les faire reconnaître pour tels. Ajoutons +d'ailleurs, pour être juste, qu'une aussi vaste imagination, +nuisible au poète dramatique, est l'essence +même du génie du poète épique; et Victor Hugo en +est encore ici un illustre exemple, car le livre de <i>la +Légende des siècles</i> est un chef-d'oeuvre, auquel rien +ne peut être comparé dans la littérature française non +plus que dans les littératures étrangères.</p> + +<p>Si donc, pour en revenir à l'objet de ce chapitre, il +s'agit de représenter un milieu éloigné du nôtre par +la distance ou le temps, il sera toujours sage de se +renfermer dans une mise en scène sobre et très simple, +de se contenter d'une couleur locale discrète et +modérée, d'éviter la recherche des effets trop spéciaux +au milieu représenté, enfin de ne marquer l'oeuvre +que des traits particuliers nécessités formellement +par le texte lui-même. Les costumes doivent produire +un effet d'ensemble, avoir ce caractère commun que +nous attribuons soit à un pays, soit à une époque, +ne pas présenter de recherches inutiles d'originalité; +car le public n'entre que très difficilement dans les +raisons des modes des anciens ou des étrangers, puisque +ses goûts sont aujourd'hui totalement différents. +Mais nous touchons là à un autre ordre d'idées qui a +besoin de quelques développements.</p> + +<h3>CHAPITRE XXII</h3> + +<p>Vanité de toute recherche archéologique.—Des différents styles.—Les +costumes du <i>Misanthrope</i>.—Le temps efface les traits +particuliers.—Formation des types artistiques.—Destructibilité +de la mise en scène.—Nécessité de démonter les +oeuvres classiques.—Des reprises.—<i>Antony</i>.—La mise en +scène est une création artistique.—Erreur de l'école réaliste.</p> +<br> + +<p>Tout ce qu'il y a de spécial et de circonstanciel +dans les milieux différents de celui où nous vivons +nous échappe à peu près complètement. Si, pour +prendre un exemple frappant, nous revenons un +instant à la Chine, qui est par excellence un pays excentrique +par rapport à l'Europe, on peut affirmer que +nos yeux ne sont pas formés à remarquer les différences +d'usages, de moeurs et de costumes qui caractérisent +les diverses époques de son histoire. De telle +sorte que, sur un million de spectateurs, il n'y en aurait +probablement pas un qui fût susceptible de saisir, +à mille ans près, des différences dans les modes chinoises. +Un tel exemple est de nature, il semble, à +nous rendre légèrement sceptiques relativement à la +valeur de la couleur locale. Et, en y réfléchissant, on +peut se demander si nos connaissances sont beaucoup +plus étendues en ce qui concerne toute l'Asie, +l'Afrique, l'Égypte, la Grèce elle-même, ainsi que +Rome et surtout les premiers siècles de notre propre +histoire.</p> + +<p>Tout ce qui s'éloigne de notre expérience actuelle +perd peu à peu toute précision, et même de sa vraisemblance, +tellement que si on faisait passer devant les +yeux d'un homme de soixante ans une suite chronologique +de gravures représentant les modes qu'ont depuis +sa naissance successivement adoptées ses contemporains, +il ne les reconnaîtrait pas pour la plupart et +en regarderait quelques-unes comme imaginées après +coup et tout à fait invraisemblables. C'est pourquoi, +dans la mise en scène d'une pièce dont l'action se déroule +dans un autre temps, toute recherche trop précise +d'archéologie, c'est-à-dire portant sur un trop +grand nombre de détails, est non seulement inutile, +mais contraire à la vraisemblance, et n'a pas par conséquent +un caractère incontestable de vérité. Sans +doute, s'il s'agit du passé de notre propre race, nous +posséderons un ensemble de connaissances plus certaines +que s'il s'agissait d'un peuple étranger, même +contemporain. Un grand nombre de spectateurs sont +aptes à distinguer entre eux, tant sous le rapport de +la décoration et de l'ameublement que sous celui des +costumes, les styles Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et +Louis XVI; mais combien peu sauraient établir des +différences dans les modes diverses qui ont pu régner +pendant le cours de ces grandes époques. Le public ne +se choque pas de différences qui, pour des contemporains, +eussent été monstrueuses. C'est ainsi qu'en +1878, à la Comédie-Française, on a repris <i>le Misanthrope</i> +avec les costumes faits en 1837 pour une représentation +de gala à Versailles et qui sont à la mode +de la minorité de Louis XIV, bien que <i>le Misanthrope</i>, +qui date de 1666, eût toujours été joué jusqu'alors +en habits carrés de la seconde moitié du +siècle. Nous, hommes du XIXe siècle, qui nous piquons +d'exactitude, souvent plus que de raison, en sommes-nous +choqués? Et d'ailleurs, combien de spectateurs +songent à comparer la date des costumes avec celle +de la pièce? La plupart ignorent sans doute que les +costumes du <i>Misanthrope</i> peuvent faire question.</p> + +<p>Mais bien mieux, pendant qu'à la Comédie-Française, +on joue <i>le Misanthrope</i> en manteaux courts, on +continue à le jouer à l'Odéon en habits carrés. Toutefois, +comme l'exemple est contagieux, un des acteurs +a eu l'idée de jouer le rôle d'Acaste en manteau, +comme rue de Richelieu, tandis que tous les autres +personnages conservent l'habit carré. Or, bien peu de +spectateurs s'aperçoivent de ce qu'il y a de disparate +dans ce mélange de modes qui ne sont point de la +même époque. Cependant, nous serions choqués si +on introduisait dans une comédie contemporaine en +habits noirs un personnage habillé à la mode de 1830. +C'est qu'avec le temps, on ne s'attache qu'aux caractères +généraux et qu'on néglige les différences, pourtant +considérables, qui naissent de la comparaison +des traits particuliers.</p> + +<p>Il va de soi que l'idée qui se forme en nous des +costumes d'une époque est d'autant plus générale +qu'elle repose sur un plus grand nombre d'exemplaires +pris, soit dans un même temps, soit dans des +temps successifs. Cette idée, d'ailleurs, naît en nous, +comme toute idée, par la réunion des caractères +communs qui nous frappent dans ce grand nombre +d'exemplaires. Il suit de là que l'idée que nous avons +du style d'une époque, que nous avons traversée, est +générale et non particulière, et que, lorsqu'il s'agit de +mise en scène, nous devons réaliser dans la décoration, +dans l'ameublement et dans les costumes cette idée +générale qui est seule intelligible pour notre esprit +et qui, seule, est pour nous la vérité. En outre, on +peut remarquer que les idées particulières des contemporains, +se changeant peu à peu en idées de plus +en plus générales à mesure que leur point de départ +s'enfonce dans les brumes du passé, il arrive un moment +où elles se fixent dans des types généraux +désormais invariables, au moins dans les prévisions +actuelles, et auxquels nous devons rapporter tout ce +que nous créons aujourd'hui dans le but de représenter +telle ou telle époque passée. Ce sont donc, dans +ce cas, ces types généraux et invariablement fixés dont +le théâtre nous doit la représentation fidèle, puisque +eux seuls répondent aux formes que le temps a imposées +à nos idées. Il y a donc un degré d'exactitude +au delà duquel la mise en scène deviendrait non seulement +antithéàtrale, mais même antiartistique. Une +pièce qu'on exhumerait au bout de cinquante ans, +dans les mêmes décorations et avec les mêmes costumes +qu'à sa première représentation, nous ferait +l'effet d'une véritable caricature; car, en bien des +points, elle pourrait se trouver en contradiction avec +les types que le temps aurait formés dans notre esprit.</p> + +<p>Ce qui précède nous amène donc à deux conséquences +importantes. La première est que, lorsqu'une +pièce a fourni sa carrière et qu'on n'en peut prévoir +une reprise prochaine, il est désirable de détruire la +mise en scène. C'est d'ailleurs, lorsqu'une pièce quitte +l'affiche après avoir épuisé son succès, l'effet de l'usure +naturelle des choses. On ne peut emmagasiner à l'infini +des décors dont on ne prévoit pas l'utilité prochaine, +et dont quelques-uns peuvent être fatigués et +détériorés par l'usage. Il en est de même des costumes. +La mise en scène se trouve donc détruite <i>ipso facto</i>. +La seconde conséquence est que, lorsqu'on reprend +une pièce depuis longtemps disparue de l'affiche, il +n'y a pas lieu de reproduire identiquement la mise +en scène primitive.</p> + +<p>Sur le premier point, on pourrait s'imaginer que la +règle ne s'impose point au répertoire classique, tragédies +et comédies, que la mise en scène en est immuable +et si bien établie qu'on n'y puisse espérer faire +aucun changement. Ce serait une erreur de penser +ainsi d'autant que, par suite de la révolution qui, +vers la fin du siècle dernier, a modifié l'art des décorations +et des costumes, la mise en scène de nos chefs-d'oeuvre +classiques est toute moderne. Elle a pu varier +et, en effet, elle a souvent varié et variera encore. S'il +s'agit de pièces grecques ou romaines, il est d'ailleurs +évident que le point de vue d'où on a successivement +jugé l'antiquité s'est fréquemment déplacé, et que la +même représentation ne pourrait satisfaire les spectateurs +actuels, après avoir satisfait ceux des deux derniers +siècles. Si donc il y a des traditions en ce qui +concerne le jeu et la diction des acteurs, il n'en saurait +être de même des décorations et des costumes. +En outre, les changements d'acteurs finissent par +nécessiter une nouvelle mise au point. Le goût du +public, variable d'une génération à l'autre, se lasse +peu à peu du même spectacle, et il lui semble, à +tort ou à raison, qu'en introduisant quelque variété +dans l'appareil théâtral, on pourra se rapprocher d'un +idéal qu'en fait on n'atteint jamais.</p> + +<p>Ces diverses raisons font donc une loi de ne pas +laisser les oeuvres classiques s'éterniser dans le même +état représentatif. Après les avoir fait figurer un an +ou deux au répertoire courant, il est bon de les démonter +complètement pour la plupart, et d'attendre +quelque temps avant d'en faire une reprise.</p> + +<p>D'ailleurs le procédé qui consiste à renouveler, les +rôles un à un, soit par le moyen de doublures, soit +en utilisant les nouvelles acquisitions du théâtre, est +utile s'il ne s'agit que de remédier à un accident imprévu +ou de favoriser les débuts d'un acteur; mais en +soi il est mauvais, parce qu'il porte le trouble dans un +ensemble habilement combiné, et parce qu'il ne permet +pas de plus larges corrections qu'autorise seule +une nouvelle mise en scène. C'est ainsi qu'à l'heure +actuelle il me paraît nécessaire de retirer <i>Phèdre</i> du +répertoire de la Comédie-Française (nous en verrons +plus loin les raisons), et d'attendre un certain temps +avant d'en faire une reprise étudiée.</p> + +<p>S'il s'agit, non plus de pièces grecques ou romaines, +mais d'une oeuvre dramatique dont le sujet a été pris +dans le monde contemporain de l'époque où elle a +paru pour la première fois à la scène, il faut distinguer +si l'oeuvre est ancienne ou moderne. Les pièces +qui datent d'une époque de l'histoire pour laquelle le +temps a fait son office, en créant des types généraux +qui sont aujourd'hui à peu près fixes, sont plus faciles +à monter parce que déjà ces types ont été réalisés sur +la scène et que d'autres arts, la peinture, la gravure +et la sculpture, en ont en quelque sorte vulgarisé la +connaissance. On a vu cependant, par l'exemple que +nous avons cité du <i>Misanthrope</i>, qu'il y a place, même +dans ces cas-là, pour des écarts considérables.</p> + +<p>La difficulté est quelquefois plus grande pour des +oeuvres modernes, dans lesquelles il faut précisément +réaliser pour la première fois des types qui commencent +à se former dans notre esprit, et dans lesquels +il y a encore prédominance de traits particuliers, +variables dans la mémoire de chacun de nous. Cette +question a été justement agitée, récemment à propos +de la reprise <i>d'Antony</i>. C'est le cas de remarquer +combien il est heureux que toute mise en scène soit +de sa nature destructible; car si par impossible on +avait conservé celle <i>d'Antony</i> et qu'on nous l'eût remise +aujourd'hui sous les yeux, on aurait pu sans +doute espérer piquer jusqu'à un certain point la curiosité +d'une partie du public, mais très certainement elle +aurait produit un effet définitif désastreux et aurait +été contre le but qu'on s'était proposé et qui ne pouvait +être que celui de nous toucher et de nous émouvoir. +Il nous aurait été impossible de prendre au sérieux +une gravure de mode surannée; et le ridicule du +spectacle aurait été en nous un obstacle insurmontable +à l'épanouissement de la sympathie.</p> + +<p>Mais en fait la mise en scène d'<i>Antony</i> n'existait +plus et il a fallu la recréer de toutes pièces. La difficulté +était précisément dans le grand nombre de traits +précis et particuliers dont, relativement à cette époque +peu éloignée de nous, notre imagination est encore +encombrée. Il fallait, pour le costume d'<i>Antony</i>, éviter +le ridicule auquel il ne prêtait pas jadis et auquel il +ne devait pas non plus prêter aujourd'hui. Il fallait +créer, comme cela s'est fait, de soi-même et insensiblement, +pour des époques plus anciennes, un type +général qui eût le caractère du temps sans être le personnage +à la mode de telle ou telle année. On devait +donc avoir grand soin de ne pas feuilleter les gravures +de modes, les journaux illustrés, mais de s'inspirer +de portraits, de bustes, de gravures, c'est-à-dire, en +un mot, d'oeuvres d'art. Leur examen collectif devait +offrir un certain nombre de caractères communs et +fournir les traits généraux du type à réaliser. En tout +cas, ce dont il fallait bien se pénétrer, c'est que le costume +d'Antony ne devait être ni une copie ni une réminiscence, +mais une création au sens artistique du mot.</p> + +<p>A l'Odéon, on n'a pas fait une étude suffisamment +artistique de la mise en scène. On a tout simplement +modernisé le costume d'Antony en modifiant la forme +de ses collets, de ses cols et de sa cravate; on a été +jusqu'à lui permettre le gant Derby; on a de même +modernisé la coiffure des femmes et trop allongé leurs +robes. Toutefois, je reconnais qu'on a réussi à éviter +le ridicule que n'eût pas manqué d'exciter une résurrection +exacte des costumes de 1830. Seulement on +n'a pas réussi, ce qui demandait un effort artistique, +à constituer le type théâtral d'Antony.</p> + +<p>Ajoutons d'ailleurs que pour cette pièce tous les +détails de mise en scène n'ont qu'une importance très +secondaire, par la raison qu'<i>Antony</i> est un chef-d'oeuvre, +qui restera tel au milieu des transformations +scéniques que lui imposera le goût des générations +successives. La postérité commence seulement pour +cette oeuvre extraordinaire, qui est destinée tôt ou tard +à faire partie du répertoire courant de la Comédie-Française. +Les types et les costumes se fixeront d'eux-mêmes, +sans qu'il soit besoin d'un travail critique +réfléchi. Ce drame, pathétique et humain, rajeunira de +lui-même à mesure que la société française vieillira.</p> + +<p>En résumé, la mise en scène est un art qui n'échappe +pas aux conditions auxquelles sont soumis les autres +arts. C'est une imitation visible et non déguisée de la +nature, mais libre et synthétique, et partant créatrice, +et qui est, par rapport aux choses et aux êtres pris +comme modèles, ce que sont toutes nos idées par rapport +aux objets ou aux phénomènes souvent innombrables +qui ont contribué à les former en nous. Faire +de la mise en scène une copie servile de la réalité +serait d'abord une impossibilité matérielle, et ensuite, +quand le temps est un des facteurs de la question, un non-sens +artistique, puisqu'elle serait en perpétuelle +contradiction avec les lentes, mais inéluctables transformations +que les lois de l'esprit imposent à toutes +nos idées. Enfin il faudrait que chaque objet du monde +extérieur eût une représentation identique dans +chaque cerveau humain. Quelques auteurs modernes +qui se piquent d'une exactitude scrupuleuse se leurrent +eux-mêmes, parce qu'ils ne se rendent pas compte +que ce qu'ils prennent pour la réalité n'est qu'une +image et qu'une interprétation de la nature, modifiable +suivant le tempérament, la constitution physique +et l'adaptation physiologique de chacun de nous.</p> + +<p>Il faut reconnaître que la réalité est en soi quelque +chose qui échappe à la certitude humaine, et que +pour un même objet il y a autant d'images différentes +de cet objet que d'observateurs. Et, en effet, ce que +nous appelons réalité n'est en fait qu'une oeuvre d'art +qui a pour auteur l'artiste que la nature a caché au +fond de chacun de nous. La prétention qu'a l'école +réaliste d'être plus vraie que l'école idéaliste n'est, +chez beaucoup de ses adeptes, qu'une infirmité intellectuelle +qui consiste à croire les images qui se +forment dans notre oeil plus ressemblantes que celles +qui se forment dans l'oeil de nos semblables. Où la +théorie réaliste ou naturaliste reprend de sa valeur et +de son importance, c'est lorsqu'elle nous fait une loi +de substituer la vue directe et immédiate des objets à +leur vue indirecte et médiate, c'est-à-dire de repousser +l'interposition, entre la nature et nous, de tempéraments +artistiques différents de notre propre tempérament.</p> + +<p>Ajoutons que beaucoup de personnes restreignent +la vérité à la particularité. Or une idée générale n'est +pas moins vraie qu'une idée particulière; l'une s'applique +à un plus grand nombre d'objets, l'autre à un +plus petit nombre, voilà tout. Un décor représentant +un paysage ne sera pas en contradiction avec la vérité +parce qu'il laissera de côté un nombre plus ou moins +grand de détails particuliers faciles à constater dans +tel ou tel paysage réel. Seulement, il est une oeuvre +artistique et correspond exactement, par son degré +de généralité, à ce qu'est une idée dans l'ordre intellectuel. +De même un costume de théâtre doit être une +oeuvre d'art et nous donner l'idée du costume d'une +époque, ce à quoi il parviendra sans être tel ou tel +costume particulier de cette époque. C'est d'ailleurs +là un sujet que des pages ajoutées à des pages n'épuiseraient +pas. En ces matières, il est inutile de chercher +à convaincre ceux qui ne se sont pas rendu +compte de la manière synthétique dont se forment les +idées dans leur esprit. Nous y reviendrons au surplus +dans la suite, quand nous nous occuperons plus particulièrement +de la mise en scène des personnages +de théâtre.</p> + +<h3>CHAPITRE XXIII</h3> + +<p>De la représentation des oeuvres classiques.—Du plaisir théâtral.—De +la sensation du beau.—Analyse de cette sensation.</p> +<br> + +<p>J'aborde un sujet dont l'intérêt ne le cède pas à +l'importance: la mise en scène des chefs-d'oeuvre classiques +de la littérature française. Sujet vaste, qu'il faut +s'empresser de limiter, en écartant autant que possible +tout ce qui dans l'étude esthétique de ces oeuvres +dramatiques ne se rapporte pas à la mise en scène. +Dès les premières pages de ce volume, nous avons dit +l'intérêt supérieur qui s'attache à la représentation +des oeuvres classiques. Elles marquent le niveau supérieur +où s'est élevé le génie français, ou mieux le +point culminant qu'a pu atteindre en France l'art dramatique, +sous sa forme la plus simple et la plus sévère. +Pour les poètes, c'est un exemple toujours présent, +qui domine leurs efforts, ne les laisse jamais satisfaits +de leurs propres ouvrages et les pousse dans la voie +indéfinie du progrès. Corneille, Racine et Molière servent +de conscience, soyons-en sûrs, à ceux-là mêmes +qu'enivre la popularité, et que semble aveugler le +contentement de soi-même.</p> + +<p>Ces représentations ne sont pas moins salutaires +au public; et n'auraient-elles que le mérite de former +et de purifier son goût, d'élever et d'agrandir son +esprit, qu'elles contribueraient ainsi à la culture générale +des lettres, au maintien des bonnes moeurs et aux +insensibles progrès de la civilisation. C'est surtout en +se demandant comment les représentations classiques +forment et épurent le goût qu'on met en évidence +l'attrait qu'elles ont seules le privilège d'exercer et la +raison secrète de l'empire qu'elles prennent sur ceux +qui ont une fois senti le plaisir particulier qu'elles +procurent. Depuis plusieurs années j'ai assisté à un +très grand nombre de ces représentations, et c'est un +point que je me suis efforcé d'éclaircir, en analysant +mes propres impressions et en les comparant avec +celles que me semblait éprouver la salle tout entière.</p> + +<p>Il est certain que les hommes ne vont chercher au +théâtre que des sensations, ce qu'en un mot nous +appelons du plaisir. Personne n'entre à la Comédie-Française +avec la prétention de se rendre meilleur, +de former son goût, d'élever son esprit. A cet égard +notre amour-propre, qui souvent se contente de peu, +nous fait juger notre esprit assez élevé, notre goût +suffisamment délicat et nous entretient dans l'estime +de nous-mêmes. Les salles de théâtre seraient vides +si elles ne devaient se remplir que de personnes qu'y +amèneraient des motifs aussi louables. Non, le mobile +qui nous pousse au théâtre n'est pas aussi désintéressé +qu'on le pense; nous voulons y goûter du plaisir +dans toute la force du terme et y éprouver des sensations +réelles, qui mettent en émoi notre organisme +tout entier. On se tromperait d'ailleurs si on croyait +que nous sommes ici en contradiction avec ce que +nous avons dit dans le commencement de cet ouvrage, +car il y a un ordre de sensations auxquelles on ne +parvient que par un effort constant et une puissante +application de l'esprit, et que par conséquent la +moindre distraction empêcherait de naître en nous.</p> + +<p>Tous les jours il peut nous arriver d'assister à des +comédies plus spirituelles ou plus amusantes que les +comédies de Molière, à des drames plus intéressants +ou plus poignants que les tragédies de Corneille et de +Racine. On outrepasserait la vérité en voulant prouver +que toutes les pièces le cèdent en gaieté ou en force +dramatique aux oeuvres classiques: ce n'est pas vrai. +Pour moi, j'avoue très humblement, m'être souvent +beaucoup plus amusé à certaines pièces du Palais-Royal, +du Vaudeville ou des Variétés qu'à la représentation +des <i>Femmes savantes</i> ou du <i>Misanthrope</i>; et +en dépit d'une rhétorique froide et gourmée il faut +reconnaître que le rire, le fou rire même, est un plaisir +que nous recherchons et dont il ne faut pas rabaisser +la valeur. De même, à des drames de l'Ambigu ou +de la Porte-Saint-Martin, j'ai éprouvé des sensations +de pitié, de terreur ou d'anxiété beaucoup plus fortes +que celles que m'ont jamais causées les héros ou les +héroïnes des plus belles tragédies; et ces impressions +ont pour nous des voluptés auxquelles nous goûtons +avidement et qui nous arrachent des applaudissements +et des cris. Or ce qu'il faut bien comprendre, c'est +que les sensations que nous font éprouver les oeuvres +classiques sont tout aussi réelles, mais qu'elles sont +d'un autre ordre, et d'un ordre supérieur. C'est donc +précisément leur réalité qu'il faut mettre en évidence, +car c'est par leur réalité que ces jouissances artistiques +ont du prix pour les hommes, les attirent et +les sollicitent avec une force qu'elles n'auraient pas +si elles n'avaient à leur offrir qu'un semblant de +plaisir idéal et platonique. Or, à l'égard de cette réalité, +il n'y a pas de doute à avoir.</p> + +<p>Quand commence une représentation tragique les +spectateurs sont d'abord simplement attentifs, les uns +parce qu'ils se disposent à un plaisir ineffable qu'ils +connaissent, les autres par l'intuition qu'ils ont de ce +plaisir, un certain nombre enfin par respect, par convenance +ou même seulement par imitation. La plupart +n'entrent que très peu dans les raisons longuement +déduites de l'exposition et ne s'attachent que médiocrement +aux préliminaires de l'action. Mais peu à peu +l'intérêt s'accroît, à mesure que la passion se dégage +et que sous le personnage historique ou légendaire +apparaît le type humain créé et mis en scène par le +poète, c'est-à-dire à mesure que l'art se manifeste et +que le génie du poète, s'essayant à un jeu divin, infuse +dans les fantômes qu'il évoque à nos yeux la vie et +toutes les passions qui en font le charme ou l'horreur. +Alors, pour peu que la décoration soit décente, que le jeu +et la déclamation des acteurs s'accordent avec le texte +poétique, il arrive un moment, une scène, une situation +où l'art se manifeste sous sa plus parfaite expression, +où tous les moyens si patiemment combinés, où +tous les efforts si longuement accumulés aboutissent +enfin, et où l'idée, arrachée de l'esprit, de l'âme et des +entrailles du poète, se dégage de ses langes et se dresse +à nos yeux, éclatante de vérité et toute palpitante de +vie, belle dans sa nudité sans défauts comme l'Anadyomène +antique. A ce moment un trouble profond et +délicieux envahit notre être tout entier, une angoisse +inquiète, haletante nous étreint, pareille à l'émotion +de l'amant qui surprend un signe adoré; un +besoin d'air et d'espace infini semble nous soulever, +comme ces rêves qui nous donnent des ailes; puis +à cette volupté étrange et rapide succède un attendrissement +qui se résout en larmes, et bientôt la lassitude +qui suit ce moment de plaisir suprême nous +permet de mesurer la puissance de la commotion dont +tout notre être a été ébranlé. Or cette sensation, ce +n'est pas la pitié que nous inspire Iphigénie qui nous +la donne, ni la double anxiété de Chimène, ni l'enthousiasme +contagieux de Pauline, ni la rage d'Hermione; +non, cette sensation, dont le dieu nous secoue +après avoir secoué le poète, n'est autre chose que la +sensation du beau, c'est-à-dire ce trouble presque superstitieux +de stupéfaction et d'admiration qui s'empare +de nous, lorsque nous voyons une ébauche faite +de main d'homme se revêtir soudain des signes supérieurs +de la vie dont la volonté divine a marqué le +front de ses créatures.</p> + +<p>Cela est si vrai que cette sensation pourtant si forte +peut être éprouvée, identique dans tous ses effets, +aussi bien à la représentation d'une comédie de Molière +qu'à la représentation d'une tragédie de Corneille +ou de Racine, ce qui ne se concevrait pas si on devait +en chercher la source dans le pathétique des +situations, au lieu d'y voir un effet de la puissance de la +poésie et du jaillissement de la vie, en un mot une +manifestation du beau idéal, c'est-à-dire du beau +conçu par l'esprit et enfermé par l'artiste dans un +simulacre humain. C'est donc en résumé cette sensation +réelle et tout organique qui constitue le plaisir +particulier que nous allons demander aux oeuvres +classiques. Si elle paraît plus intense à la représentation +des oeuvres tragiques, c'est que celles-ci exaltent +notre sensibilité, et, comme d'une corde plus tendue, +nous arrachent des tressaillements plus aigus.</p> + +<p>Cette sensation ne se produit pas toujours, soit par +suite de nos dispositions personnelles, soit par suite +de celles des comédiens. Mais quand une fois on l'a +ressentie, on en conserve un souvenir impérissable; +on constate en soi ce goût des grandes oeuvres dont +nombre de personnes parlent sans le connaître, et on +se sent en possession d'un plaisir ineffable qui surpasse +de beaucoup celui que pourraient nous procurer +les situations dramatiques les plus émouvantes. Quand +on s'efforce d'élever et de purifier le goût des jeunes +gens, de leur ouvrir l'esprit, de leur faciliter l'accès +des oeuvres immortelles qui sont la gloire de l'esprit +humain, on travaille en définitive (que n'en sont-ils +persuadés!) à leur procurer des plaisirs réels, des +émotions aussi vraies, moralement et physiquement, +que toutes celles auxquelles ils aspirent et enfin cette +sensation du beau, qui est la jouissance suprême de +l'être humain et la raison dernière de l'art.</p> + +<p>Mais les hommes, ai-je besoin de l'ajouter, sont de +complexion différente. Aux uns, c'est la poésie qui +procure seule cette sensation du beau; aux autres, +c'est la peinture, à ceux-ci c'est la musique, à ceux-là +c'est la nature. Dans le domaine littéraire, on peut la +ressentir à l'audition ou à la lecture des oeuvres les +plus diverses, et elle est d'ailleurs variable d'intensité. +Si je n'ai parlé que des chefs-d'oeuvre classiques, +c'est d'abord qu'eux seuls nous font éprouver cette +sensation dans toute son intégrité et qu'ensuite je n'ai +pas la prétention de juger sommairement les écrivains +et les poètes de mon époque. Il me sera permis toutefois +d'ajouter que j'ai éprouvé cette sensation du beau +à la représentation (pour m'en tenir au théâtre) de la +plupart des oeuvres d'Alfred de Musset, dont le génie +sait découvrir et ouvrir cette source de vie dont le +jaillissement inonde notre âme.</p> + +<p>Pour conclure, je dirai que c'est cette sensation du +beau qui est la raison des représentations classiques, +et la justification des subventions que l'État accorde +à l'Odéon et à la Comédie-Française. Est-il un but +plus noble que celui de convier à un plaisir aussi parfait +et aussi pur un peuple récemment affranchi, mais +libre, hélas! pour le mal comme pour le bien, échappé +à la discipline avant la fin de son éducation intellectuelle +et morale, et porté naturellement à toutes les +satisfactions des sens? N'est-il pas à espérer que +parmi ce peuple, ceux qui auront une fois goûté et +apprécié un plaisir si délicat se sentiront moins entraînés +vers des plaisirs grossiers? C'est là qu'est la +moralité de l'art et la raison de son influence sur la +destinée humaine et sur la marche de la civilisation.</p> + +<h3>CHAPITRE XXIV</h3> + +<p>De la mise en scène tragique.—Ce qu'elle était jadis en France.—Ce +qu'elle était chez les Grecs.—Notre imagination seule +crée la mise en scène tragique.—Du caractère général de la +décoration et des costumes.—La mise en scène n'est pas +immuable.</p> +<br> + +<p>Nous savons maintenant à quoi tendent les représentations +classiques, le but qu'elles poursuivent et +la sensation suprême qu'elles s'efforcent de faire +éprouver à tous les spectateurs. Sans doute, tous ne +sentent pas le beau avec une force égale, et ne +sont pas d'ailleurs disposés ou préparés à subir le +joug du poète; mais par l'effet physiologique de la +contagion, qui se produit dans toute foule humaine, +les plus indécis et les plus tièdes sont ébranlés par le +spectacle de l'émotion que leur donnent les plus ardents, +et bientôt il s'établit, entre ces spectateurs de +tout âge et de toute condition, une sorte de communion +émotionnelle, qui fait qu'une salle tout entière fond +en larmes au même instant ou éclate en applaudissements.</p> + +<p>Il y a dans toute oeuvre dramatique un ou plusieurs +moments psychologiques où doit se produire cette commotion, +qu'il ne faut pas confondre avec celle qui est +due au pathétique des situations. Elle se fait souvent +sentir dès le second acte, et il suffit d'une idée, d'un +vers, d'un mot, d'un geste, d'un regard, pour déterminer +ce jaillissement de vérité et de vie qui nous +atteint en pleine âme. Mais, dans les belles oeuvres, +ces deux commotions du pathétique et du beau se +résolvent enfin en une seule, qui se fait sentir, en +général, au quatrième acte, après lequel il ne reste +plus au poète qu'à apaiser l'émotion soulevée dans +l'âme du spectateur, à ramener l'équilibre dans son +esprit, et à lui laisser du spectacle tragique une impression +complète en soi, dont le souvenir est destiné +à s'associer avec une idée de plaisir organique et de +joie morale. Ce double souvenir, qui retentit longtemps +au fond de nous-mêmes, nous dispose à venir de nouveau +savourer cette sensation exquise; et cette disposition +est précisément la marque d'un goût qui s'aiguise +au souvenir et à l'espoir d'un plaisir, dans lequel +se combinent également l'intelligence et la sensibilité.</p> + +<p>Les moments psychologiques déterminés, et ils ne +le sont guère d'une façon certaine qu'après une suite +de représentations, à moins que des reprises antérieures +ne les aient traditionnellement fixés, tout doit +concourir à faire produire au drame son plein et entier +effet. Il arrive assez souvent que les effets attendus +et prévus ne se manifestent pas, soit par suite de la +défaillance d'un ou de plusieurs acteurs, soit par suite +des dispositions du public ou de la composition de +la salle. D'autres fois, il y a déplacement dans les +points de plus grande intensité, par suite de la prépondérance +inattendue que le jeu d'un acteur donne à +l'un des personnages. En dehors du succès personnel +que recueille cet acteur, il n'y a pas généralement +lieu de s'en féliciter; car, si on admettait de pareilles +transpositions, le succès des représentations serait +abandonné au hasard. Le théâtre ne peut véritablement +s'applaudir que lorsqu'aux moments précis les +effets attendus se manifestent dans toute leur intégrité. +Dans ce cas, assez fréquent d'ailleurs dans une +troupe d'élite comme celle de la Comédie-Française, +on sent longtemps d'avance se dessiner le succès; il +suffit au commencement de la représentation d'une +intonation particulièrement juste, d'un geste d'une +saisissante précision, pour établir entre la scène et la +salle ce courant sympathique qui électrise en même +temps les acteurs et les spectateurs. Le jeu des acteurs +s'assure et s'harmonise, leur voix prend des intonations +chaudes et puissantes; ils semblent possédés du +génie du poète dont les pensées et les vers franchissent +incessamment la rampe; les spectateurs, de leur +côté, sentent leur esprit se tendre sans fatigue, leurs +sens devenir plus subtils, et leur coeur prêt à battre +plus rapidement sous l'étreinte du poète. A mesure +que la sensibilité des spectateurs s'accentue, les +acteurs, tout en sentant leur être vibrer avec plus +d'intensité, deviennent plus sûrs et plus maîtres d'eux-mêmes; +ils se possèdent d'autant mieux que le public +se possède moins; et, dans ces moments décisifs, +quand les spectateurs sont en quelque sorte emportés +hors d'eux-mêmes, c'est à la puissance sur soi-même +que se reconnaissent précisément les grands acteurs.</p> + +<p>Mais on conçoit que pour faire produire à la représentation +d'une oeuvre classique tout ce qu'elle doit +donner, il faut une savante et minutieuse préparation. +Or existe-t-il ou a-t-il existé quelque part un modèle +que nous devions nous efforcer de reproduire dans la +mise en scène tragique? Voilà, il semble, la question +dont la réponse déterminera la direction de nos efforts +dans la préparation d'une représentation théâtrale. +Eh bien, on peut affirmer que ce modèle n'existe et +n'a jamais existé que dans notre imagination. Tout +d'abord, si nous remontons le cours de notre propre +histoire littéraire, nous verrons comment ce modèle +imaginé a été long à se former en nous. La mise en +scène s'est bien lentement perfectionnée et nos idées +sur le costume datent à peu près de la fin du siècle +dernier. Le costume tragique était jadis de pure fantaisie, +un mélange d'éléments modernes et anciens, +un composé de plumes, de velours, de soie, le tout +s'agençant en forme de tunique à l'antique, retombant +sur des cnémides resplendissantes. Quant à la décoration +et à la mise en scène, elles étaient ce qu'elles +pouvaient au milieu des spectateurs privilégiés qui +encombraient la scène. Ce n'est donc pas sur notre +propre théâtre que nous pourrions trouver le modèle +que nous cherchons. Pouvons-nous espérer, en remontant +le cours du temps, le rencontrer sur la scène tragique +elle-même où furent représentés les drames +de Sophocle et d'Euripide? Nos recherches ne seraient +pas couronnées de ce côté de plus de succès.</p> + +<p>Nous n'avons que des idées assez confuses sur l'organisation +des théâtres antiques; et le peu que nous +en savons suffit pour nous démontrer que dans +l'antiquité la décoration et le costume des acteurs +étaient en partie fantaisistes et en partie hiératiques. +Quant à ce que nous appelons la couleur locale et la +vérité historique, les anciens ne s'en préoccupaient +nullement. D'ailleurs leurs personnages tragiques +appartenaient à un passé purement légendaire et +épique, et étaient en réalité des créations de leur +imagination. En pouvait-il être autrement? C'est précisément +le caractère de l'art d'être un jeu, et c'est +par là qu'il mérite de charmer et d'embellir la vie. +Comment donc ces mêmes personnages, qui composent +encore aujourd'hui notre personnel tragique, +prendraient-ils à nos yeux une consistance historique +qu'ils n'ont jamais eue? Ce qui nous trompe, et +ce qui en cela fait le plus grand honneur à l'art, c'est +la vérité et la puissance des passions auxquelles les +acteurs prêtent l'apparence matérielle de leurs corps. +Il ne faut donc pas s'y méprendre: il n'y a pas et il +n'y a jamais eu de milieu historique concordant expressément +avec ces figures tragiques. La mise en scène +doit se composer non pas avec ce qui a été ou +ce qui a pu être, mais avec les images qui, dans notre +imagination, forment et composent le monde antique. +Quelque parti que nous prenions, quelles que +soient les recherches savantes et archéologiques dont +nous nous fassions guider, jamais notre scène, avec +ses personnages de création toute poétique, ne nous +offrira un tableau véritable de la vie antique; pas +plus d'ailleurs que les personnages héroïques qu'ont +peints Homère et Eschyle n'ont jamais ressemblé +aux êtres historiques dont un savant moderne, dans +sa foi ardente, exhume les restes à Mycènes et à +Troie. Les Grecs contemporains de Sophocle ne reconnaîtraient +certainement pas la tragédie du plus +grand de leur poète dans l'<i>Oedipe roi</i> qu'on joue +actuellement à la Comédie-Française. Elle est pourtant +une traduction aussi fidèle que possible, et la +mise en scène en a été réglée avec un goût parfait. +Ils seraient choqués de voir les héros et les rois +descendus de leurs cothurnes et ramenés à la taille +des marchands d'Athènes, et de les entendre parler +sans masques d'une façon aussi simple et aussi peu +mélodique. Quant aux choeurs, ils se demanderaient +par quelle aberration du goût on ose leur faire déclamer +des strophes sur une musique qui ne s'y adapte +pas métriquement. C'est que les Grecs concevaient de +leur propre antiquité une image toute différente de +celle que nous nous en formons, et avaient sur l'art +tragique des idées très différentes des nôtres. Maintenant +qu'ils sont devenus eux-mêmes l'antiquité, ce +sont eux qui nous intéressent, et, à la distance où +nous sommes d'eux, nous les confondons volontiers +avec leurs héros et avec leurs dieux mêmes, ce qui +prouve bien que ce monde mythologique, héroïque +et historique n'existe à l'état décoratif que dans +notre propre imagination. Cela n'empêche pas d'ailleurs +que la tragédie grecque et la tragédie française +n'obéissent au même principe essentiel, qui est la +caractéristique du théâtre grec et du théâtre français, +à savoir la prédominance constante de l'idée +sur le fait et du développement moral sur l'acte +matériel.</p> + +<p>Dans la mise en scène d'une oeuvre tragique, il +est donc sage d'abandonner toute prétention à une +restauration antique, inutile et impossible. On se perdrait +immanquablement dans des essais aussi vains +que puérils. Ce que l'on prend d'ailleurs souvent pour +des restaurations ne sont que des caricatures décoratives: +c'est ainsi qu'il y a quelques années on +avait une tendance générale à jouer dans des décors +de style pompéien les tragédies dont l'action nous +reporte au delà des temps historiques de la Grèce. Il +faut donc s'efforcer d'effacer les traits particuliers +et s'en tenir aux grandes lignes générales, se contenter +d'une architecture simple et grande tout à la +fois, de hauts et sévères portiques, peu surchargés +d'ornements. Le vaste espace est de tous les milieux +celui qui convient le mieux à la grandeur tragique. +Quant aux costumes, il faut non sans doute s'en tenir à +ceux dont se contente la statuaire, qui est l'art du +nu par excellence, mais ne pas s'en écarter de parti +pris, et s'en inspirer, dans le choix des tissus, auxquels +on doit demander de beaux plis sculpturals. +Tout en évitant la monotonie dans les couleurs et la +constante uniformité des vêtements blancs, on ne +doit pas rechercher des contrastes trop accentués, +ni ce bariolage de tons crus auxquels il faut la brillante +lumière de l'implacable soleil. L'éclairage plus +que médiocre de nos scènes modernes n'admet pas +l'abus du style polychrome.</p> + +<p>En un mot, c'est nous, hommes du XIXe siècle, +qui créons tout cet appareil théâtral par la puissance +de notre imagination; nous projetons au dehors +de nous et nous objectivons les images du monde antique +qui se sont formées lentement en nous par la +contemplation des statues, des vases, des médailles, +des oeuvres des peintres de toutes les écoles et de tous +les temps, par le souvenir de tout ce qui nous a été +fourni par l'enseignement et par la lecture. L'idée du +monde antique est en nous le résultat d'une synthèse +qui a combiné en types généraux tous les éléments +divers qui se sont tour à tour enregistrés en nous. +Mais, puisque tout cet appareil théâtral n'est que le +produit de notre imagination actuelle, il en résulte +que la mise en scène de nos oeuvres classiques +n'est pas en soi immuable, et qu'elle est susceptible +de changer comme change de génération en génération +l'image que les hommes se font du monde antique. +Chacune de ces oeuvres doit donc, après un +certain temps, être retirée du répertoire, pour y reparaître +plus tard dans un nouvel état, plus conforme +aux idées nouvelles.</p> + +<p>Nous dirons de plus, au sujet des costumes, que, +quelle que soit la vérité présumée de ceux que l'on +choisit, ils ne peuvent être jugés et considérés à +part de la personne même de l'acteur ou de l'actrice. +Il est, en effet, à penser qu'une modification du costume +sera nécessaire chaque fois que le rôle changera +de titulaire; car la première loi du costume de théâtre, +c'est d'être en rapport avec l'âge, la stature et +l'air de la personne qui doit le porter. Pour produire +un effet d'une puissance égale, il est nécessaire que +le costume change suivant l'apparence de l'acteur. +Le point fixe, immuable, c'est l'effet à produire; ce +qui est mobile et changeant, c'est le moyen de produire +cet effet. N'est-ce pas d'ailleurs la loi naturelle? +Les femmes qui veulent plaire n'ajustent-elles pas +leurs toilettes à l'air de leur visage? Les acteurs et +les actrices sont soumis à la même loi. La première +condition de tel costume est de donner à celui qui le +porte un air majestueux, et non d'être <i>à priori</i> de +telle forme et de telle couleur. D'ailleurs, au théâtre, +un acteur ne se substitue pas à un autre, il lui succède; +et il y a toujours au moins dans l'ajustement +du costume quelque détail à modifier. Je ne parle +bien entendu que des rôles importants, et je ne +tiens pas compte des cas fortuits ou de force majeure.</p> + +<p>Mais je me hâte d'abandonner les généralités, car +je crois plus profitable de prendre un exemple particulier, +qui me fournira l'occasion d'agiter plusieurs +questions intéressantes et importantes pour l'art de +la mise en scène. Je vais donc passer en revue la +mise en scène de la <i>Phèdre</i> de Racine, telle qu'elle +est réglée actuellement à la Comédie-Française.</p> + +<h3>CHAPITRE XXV</h3> + +<p>Étude de la mise en scène de <i>Phèdre</i>.—Le décor.—Comparaison +avec les théâtres des anciens.—De l'ornementation.—Du +matériel figuratif.—Son influence sur la composition du +rôle de Thésée.</p><br> + + +<p>Si j'ai choisi <i>Phèdre</i>, ce n'est pas que cette tragédie +offre une occasion exceptionnelle d'étude et fournisse +une plus riche moisson d'exemples que toute autre; +c'est uniquement qu'au moment même où je m'occupais +de la mise en scène j'ai pu assister à plusieurs +représentations de cette tragédie. Si toute autre, au +lieu de <i>Phèdre</i>, eût fait partie du répertoire courant +c'est celle-là que j'eusse choisie. J'en profiterai +pour agiter quelques questions générales à mesure +qu'elles se présenteront. Pour mettre un certain ordre +dans l'ensemble des faits que nous devons passer +en revue, j'examinerai successivement le décor, le +matériel figuratif, les costumes et les dispositions +scéniques; et ce que je chercherai surtout à mettre +en lumière, c'est le rapport direct qu'a la mise en +scène avec l'interprétation du drame, c'est-à-dire +son influence sur le jeu et la diction des acteurs, et +par conséquent sur le résultat final et total de la +représentation.</p> + +<p>Nous commencerons par examiner la décoration. +«La scène est à Trézène, ville du Péloponèse.» Telle +est la seule indication portée par Racine en tête de +<i>Phèdre</i>. Le théâtre représente le péristyle du palais +de Thésée, entouré d'un portique à colonnes élevées. +L'aspect du décor a de la grandeur et convient à +l'action héroïque du drame. A travers la colonnade +du fond, on aperçoit une haute colline que couronnent +trois temples. Comme nous n'avons que des idées fort +confuses sur ce que pouvait être la demeure d'un Thésée, +je ne ferai aucune difficulté d'accepter l'architecture +du décor, bien qu'elle pût convenir à toute +autre tragédie grecque et même à une tragédie +romaine. Mais je fais peu de cas d'une exactitude +archéologique qui n'est pas vérifiable; et si l'on joue +d'autres tragédies dans ce même décor, je n'y trouve +rien à blâmer. Les Grecs, qui étaient des artistes, +jouaient en général leurs drames devant la façade d'un +palais à trois portes, décor banal et toujours le même; +la porte du milieu donnait accès dans l'appartement +du roi ou du maître du palais, celle de droite dans +l'appartement consacré aux hôtes et aux étrangers, +celle de gauche dans la partie du palais réservée aux +femmes. Cette disposition éclairait immédiatement le +public sur le rang et le rôle du personnage qui +paraissait. Nos décorations ont perdu cet avantage. +Dans <i>Phèdre</i>, les portes de gauche et de droite donnent +accès dans les appartements. Celui de Phèdre +est à gauche et celui d'Aricie à droite. Je ne ferai à +cela aucune chicane archéologique, bien que dans +les maisons antiques l'appartement réservé aux +femmes ait dû être dans une même partie de la +maison.</p> + +<p>Si l'architecture me paraît heureusement appropriée, +je ne saurais en dire autant de la toile du fond, +qui, en définitive, représente l'acropole d'Athènes, +ou une colline sainte qui lui ressemble à s'y méprendre. +Trézène, comme toutes les villes grecques, avait +son acropole bâtie sur une éminence qui dominait la +ville. Le décor n'est donc pas fautif en soi, mais il +peut dérouter le spectateur en éveillant dans son +imagination le souvenir de l'acropole par excellence, +qui est celle d'Athènes. Sans doute le lieu de l'action +est clairement indiqué dès le début de la tragédie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Le dessein en est pris: je pars, cher Théramène,</p> +<p class="i2">Et quitte le séjour de l'aimable Trézène,</p> + </div> </div> + +<p>dit Hippolyte en entrant. Mais précisément ces deux +vers et la toile du fond offrent au spectateur des +associations d'idées contradictoires. Il y a donc là une +modification nécessaire à faire, d'autant plus que dans +la pièce on parle d'Athènes à différentes reprises, et +que par suite cette toile de fond doit légèrement brouiller +les idées d'un certain nombre de personnes.</p> + +<p>L'ornementation du décor consiste principalement +en statues dont une seule serait utile, celle de Neptune. +Comme grandeur elle est, il est vrai, la principale; +malheureusement elle est mal placée, reléguée +qu'elle est au fond à droite, sur un plan reculé. Il +serait donc désirable qu'on la changeât de place, et +qu'on la mît, par exemple, au premier plan, à droite. +De la sorte, lorsque Thésée invoque Neptune, l'acteur +pourrait s'adresser directement au simulacre du dieu, +et ne serait pas contraint de lui tourner le dos, comme +cela a lieu actuellement, étant admis qu'il est plus +poli de tourner le dos à un dieu qu'au public. Ce +déplacement aurait en outre l'avantage de forcer à l'enlèvement +d'un hémicycle dont nous parlerons plus loin. +Dans nos pièces modernes, chaque fois qu'un personnage +s'adresse à la divinité, il se tourne vers son image, +si celle-ci figure dans la décoration. Il n'y a qu'un +cas où l'acteur peut tourner le dos à celui qu'il évoque +ou qu'il invoque, c'est lorsque celui-ci est un fantôme +qui n'a de réalité que dans l'imagination du personnage. +C'est alors pour le public qu'on objective une +apparition qui est entièrement subjective pour le +personnage. Mais chaque cas doit d'ailleurs être étudié +en lui-même. Je ne ferai pas d'autre observation en +ce qui concerne la décoration et je passe au matériel +figuratif.</p> + +<p>On sait ce qu'un homme d'esprit disait d'un distique +qu'on venait de lui lire: il est fort joli, mais il y a +des longueurs! Eh bien, le matériel figuratif consiste +en trois sièges et l'on peut dire qu'il est excessif. A +gauche on a placé un fauteuil, à droite un tabouret +et un banc en forme d'hémicycle. Le premier siège +est indispensable, car c'est lui que les suivantes de +Phèdre approchent de leur maîtresse, lorsque, à son +entrée, au premier acte, elle est près de défaillir. Le +second peut être admis; et c'est lui qui servira à +Thésée, si l'on croit, ce qui est pour moi un point +douteux, qu'il soit nécessaire à celui-ci de s'asseoir. +Mais c'est, à mon avis, une faute de mise en scène +que d'avoir installé à droite, au premier plan, un +banc en forme d'hémicycle. On pourrait tout d'abord +insister sur le peu de convenance architecturale de +cet hémicycle, attendu qu'il n'est pas nécessité par +une forme particulière du mur du péristyle. Il n'est +pas probable qu'un hémicycle ait jamais été placé de +la sorte sous un portique. Mais toutes les raisons +qu'on pourrait faire valoir dans cet ordre d'idées ne +seraient que des raisons d'architecte ou d'archéologue, +et par conséquent seraient les plus vaines du monde, +si cet hémicycle était imposé par la mise en scène et +favorisait, soit le développement de l'action, soit le +jeu des acteurs.</p> + +<p>Or, et c'est là la seule raison valable en fait de +mise en scène, cet hémicycle, non seulement est +inutile au développement de l'action, mais encore +nuit au jeu des acteurs et a la plus funeste influence +sur l'attitude de Thésée. L'acteur, en effet, supposant +qu'un siège est fait pour s'en servir, a la malencontreuse +idée de s'asseoir sur cet hémicycle. Malheureusement +la forme semi-circulaire n'est pas favorable +à la sévérité de l'attitude et favorise au contraire +une certaine, nonchalance qui manque de grandeur au +théâtre et nuit au caractère majestueux que doit conserver +Thésée aux yeux des spectateurs. En outre, en +offrant ainsi au héros un siège aussi défavorable, le +metteur en scène devient en partie responsable de +l'interprétation défectueuse du rôle. En dehors du +cinquième acte, où Thésée écoute le récit de Théramène, +accablé et par conséquent assis, il n'y a qu'un +moment dans la tragédie où l'on puisse supposer que +Thésée prenne un siège; c'est au commencement du +quatrième acte. Quand la toile se lève, Thésée est assis +(pour cela le siège sans bras suffit); et cette attitude +résulte du sentiment qu'éprouve le héros. Il vient +d'entendre l'accusation portée par Oenone, et il interroge +celle-ci, méditant sur la cruauté de ce coup du +destin qui l'attendait à son retour dans son palais. +Toute cette première partie de l'acte a un caractère +délibératif qui permet à Thésée d'être assis. L'agitation +du héros est interne et ne deviendra en quelque +sorte externe que lorsque le sentiment qui l'anime, +de délibératif qu'il était, deviendra résolutif. Or, le +discours de Thésée prend décidément le caractère +actif et résolutif aux premiers mots que lui adresse +Hippolyte. Le héros se dresse alors et jette à son fils +ce vers qui l'accable: </p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Perfide! oses-tu bien te montrer devant moi?</p> + </div> </div> + +<p>A partir de ce moment, jusqu'à celui où Thésée +tombe sur son siège en apprenant la mort de son fils, +jamais il ne doit plus s'asseoir. Le courroux aveugle +qui s'est emparé de lui, l'exaspération nerveuse qui +l'agite et qui s'échappe au dehors, comme une flamme +d'une fournaise ardente, a pour premier effet une +très forte tension musculaire qui s'oppose au fléchissement +nécessaire à l'action de s'asseoir. Prendre un +siège c'est, pour l'acteur qui joue le rôle de Thésée, +mettre son état physique en contradiction avec l'état +moral du personnage, car ce serait l'indice d'une +détente dans la colère du héros. Si Thésée s'asseyait, +c'est qu'il réfléchirait; et s'il réfléchissait, il suspendrait +les imprécations qu'il lance contre Hippolyte. Si +au quatrième acte il ne s'assied point, c'est qu'à la +colère a succédé l'inquiétude, nouveau sentiment qui +maintient son agitation et appelle encore de nouvelles +décharges nerveuses sur le système musculaire.</p> + +<p>Au lieu de ce jeu naturel, dicté par l'état physiologique +de Thésée, l'acteur qui remplit ce rôle a le tort, +pendant une partie de la scène avec Hippolyte, tantôt +de s'asseoir sur l'hémicycle, qui le force à une attitude +abandonnée, absolument contradictoire, tantôt de +jouer debout sur la marche de l'hémicycle: or Thésée, +dans l'état d'agitation où il se trouve, ne pourrait supporter +d'être ainsi rivé à un aussi étroit espace. Concluons +donc que si on avait pensé que cet hémicycle +ne pût servir on ne l'aurait pas placé au premier plan; +il dénote, par conséquent, une fausse conception du +rôle de Thésée, et c'est ainsi que la mise en scène +pousse un acteur à une fâcheuse interprétation de +son rôle.</p> + +<p>Cet exemple est de nature, il me semble, à faire +saisir toute l'importance de la mise en scène. Un objet, +insignifiant à première vue, prend souvent une valeur +considérable et agit alors fatalement sur le jeu des +acteurs et sur l'effet général du drame. Les quelques +réflexions que nous inspirera l'examen des costumes +nous conduira à la même conclusion.</p> + +<h3>CHAPITRE XXVI</h3> + +<p>Du costume tragique.—Accord du costume avec les péripéties +du drame.—Du costume de Théramène.—L'uniformité de +costume concorde avec l'unité passionnelle d'un rôle.—Du +costume de Thésée.—Les accessoires doivent convenir au +texte et à l'action.—Du costume d'Hippolyte.</p> +<br> + +<p>La réforme du costume tragique commencée par +Lekain et Mlle Clairon a été achevée par Talma. Aujourd'hui, +toute tragédie est jouée avec des costumes qui +sont censés reproduire ceux de l'époque à laquelle se +passe l'action. Il ne faut pas toutefois, ainsi que nous +l'avons déjà dit, s'exagérer la vérité de ces costumes, +qui n'est jamais que relative. On atteint une vraisemblance +et une exactitude suffisantes quand les images +que l'on produit aux yeux des spectateurs s'accordent +avec les types qui se sont formés dans l'imagination +de la plupart des hommes de notre temps. Toute +recherche d'archéologie est vaine si elle contrarie +l'idée que nous avons des costumes de telle ou telle +époque. Les documents sur lesquels on peut s'appuyer, +tels que statues, vases, camées, médailles, +bas-reliefs, peintures, etc., sont déjà des oeuvres d'art, +c'est-à-dire qu'ils ne nous offrent qu'une vérité idéale +et des combinaisons purement imaginatives. Si par +impossible on pouvait arriver à une vérité absolue et +nous représenter nos tragédies dans les véritables +costumes des contemporains de Thésée ou de Périclès, +de Tarquin ou d'Auguste, nous ne les trouverions +nullement ressemblants à ceux que nous propose notre +imagination, et l'artiste en nous réclamerait avec +raison contre ce mépris et cet oubli de l'idéal.</p> + +<p>Qu'on ait encore et toujours à faire quelques progrès +dans la composition et dans le port de ces costumes +de théâtre, cela se conçoit, surtout si on ne perd +pas de vue l'essentiel, c'est-à-dire l'harmonie générale. +On peut dire toutefois qu'à notre époque l'art du +costume a atteint un très haut degré de perfection, et +que s'il se commet quelques fautes de goût ce n'est +jamais que dans des cas isolés. Ce ne sont donc pas +les costumes en eux-mêmes qui nous offrent un sujet +d'étude intéressant, mais le rapport du costume à +l'action et à la situation des personnages et son influence +sur le jeu des acteurs. En se plaçant à ce +point de vue, on s'aperçoit bien vite que l'art du costume +tragique a encore un progrès nécessaire à faire +pour que la réforme soit complète et que la mise en +scène s'accorde avec les conceptions dramatiques.</p> + +<p>C'est précisément ce que nous allons voir en examinant +les costumes de <i>Phèdre</i>. Il est admis que les +costumes de confidents sont faits d'étoffes de couleur, +et généralement de tons bruns ou jaunes. Le blanc +sied aux grands rôles et la pourpre est particulièrement +réservée aux rois. Dans <i>Phèdre</i>, Oenone et Théramène +ont des costumes appropriés à leurs conditions. +Toutefois celui de Théramène a un aspect un peu +biblique, qui conviendrait mieux à un apôtre qu'au +gouverneur d'un prince grec. Théramène paraît descendre +d'une toile de Poussin. Mais ce n'est là qu'une +critique peu importante. Le point plus intéressant +sur lequel je crois devoir appeler l'attention, c'est sur +la modification de costume qui s'impose à Théramène +au cinquième acte. Est-ce vraiment dans cet accoutrement +flottant, sans chapeau et sans armes, que +Théramène accompagnait Hippolyte? Il semble qu'il +vienne de faire une promenade idyllique autour du lac +de Génésareth. Si on ne croit pas devoir adjoindre à +son costume un chapeau de voyage et des armes, il +est au moins essentiel que, lorsque bouleversé et +atterré il reparaît aux yeux de Thésée, il porte son +long et ample vêtement de dessus relevé et serré à la +ceinture. Cette modification de costume (celle que j'indique +ou toute autre produisant un effet analogue) +concorderait avec la série des actes accomplis par +Théramène; et, lorsqu'il se présente devant les spectateurs, +son aspect seul indiquerait qu'il n'est pas +demeuré dans le palais, et que, parti avec Hippolyte, +il a précipité son retour pour apprendre à Thésée la +mort de son malheureux fils. Voilà donc une modification +de costume qui résulte des péripéties de la +pièce; car il est nécessaire que Théramène porte et +conserve ainsi la trace de l'événement tragique auquel +il a été mêlé directement.</p> + +<p>Si nous passons à l'examen du costume de Thésée, +nous verrons la marche de l'action exiger, au contraire, +une uniformité absolue, sans modification aucune. +En soi, ce costume ne me paraît approprié ni à +la situation ni au caractère du héros grec. Quand il +entre en scène, on est frappé de l'aspect magnifique +de son costume, surtout de ses cnémides brillantes et +de son casque à cimier que surmonte un panache éclatant. +L'aspect n'est pas tel qu'il devrait être. Si on +nous représentait Thésée au cours d'un de ses exploits +amoureux, il ne saurait être trop magnifiquement +vêtu; mais ici il nous apparaît comme un émule d'Hercule, +un coureur d'aventures héroïques, un rude +guerrier, à peine échappé des prisons d'Épire. L'aspect +de Thésée doit être fruste et farouche, et ne pas +éveiller en nous l'idée d'un Agamemnon majestueux +et glorieux; il ne nous apparaît pas au milieu d'un +camp, entouré de son peuple et escorté de héros, mais +accompagné de quelques compagnons rudes comme +lui, portant la trace des revers qu'il vient d'essuyer. +Rien dans son costume ne doit sentir la parade. Son +casque doit être sans panache ni cimier; ses armes, +ses cnémides, fortes, d'un aspect plus solide que brillant. +Par-dessus sa tunique, j'aimerais lui voir une +casaque de guerre, sur laquelle pourrait alors flotter +le royal manteau de pourpre. Surtout ce manteau +devrait être taillé dans un tissu un peu épais, afin +d'avoir l'aspect d'un vêtement de campement, propre +aux embuscades et aux nuits passées dans les gorges +sauvages des montagnes. Mais tel qu'il apparaît au +début de la pièce, tel il doit rester jusqu'au dénouement. +Une tragédie domestique l'attend au seuil de +son palais; et l'inceste se dresse devant lui, sans lui +laisser le temps de la réflexion. Son aspect farouche +doit d'ailleurs imprimer dans l'esprit des spectateurs +une idée de rudesse inexorable; or modifier quoi que +ce soit dans le costume sous lequel il nous apparaît, +substituer à ce vêtement de soldat un plus riche costume +de roi, ce serait en quelque sorte laisser planer +l'espoir d'une magnanimité qui n'est pas dans son +caractère entier et violent. La marche de l'action +exige donc l'uniformité dans le costume de Thésée, +ce qui est admis d'ailleurs, mais réclame qu'on en +éteigne tous les éclats.</p> + +<p>Le costume d'Hippolyte ne me paraît pas prêter à +la critique; il est ce qu'il doit être, jeune et élégant +dans sa simplicité. Il consiste uniquement dans une +tunique de laine blanche. Mais il est un détail sur +lequel j'appellerai l'attention de l'acteur chargé de ce +rôle, et dont je dois parler, puisqu'il se rapporte précisément +à la mise en scène. Hippolyte paraît deux fois, +son arc à la main, notamment dans la première scène, +lorsqu'il ouvre la tragédie avec ce vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène.</p> + </div> </div> + +<p>C'est même sans doute ce vers qui est cause de l'erreur. +Hippolyte fait part à Théramène du dessein qu'il +a formé de partir à la recherche de son père, et de +partir sans délai, voulant se soustraire aux charmes +de la jeune Aricie; mais son char n'est pas disposé, ses +chevaux ne sont point attelés, ses gardes ne sont point +prêts à l'accompagner: tous ces soins regarderaient +précisément Théramène, son gouverneur. D'ailleurs +Hippolyte n'a point revêtu le costume de voyage. +Pourquoi dès lors tient-il son arc à la main, ses armes +étant la dernière chose qu'il ceindra ou qu'il prendra +avant de monter sur son char? J'ajouterai que cet arc +est plutôt une arme de chasse qu'une arme de guerre +et se trouve par suite en contradiction avec ce vers +de la tragédie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.</p> + </div> </div> + +<p>C'est donc une faute de mise en scène que de faire +paraître Hippolyle un arc à la main. Si on voulait nous +le montrer en tenue de départ (ce qui est contraire à +la situation), il aurait fallu lui mettre à la main une +de ces lances que les vases grecs donnent aux héros, +aux Ajax et aux Diomède.</p> + +<h3>CHAPITRE XXVII</h3> + +<p>Rapport du costume avec la personnalité.—Le costume doit +s'accorder avec les états psychologiques d'un personnage.—Du +costume de Phèdre.—Influence du costume sur le jeu et +sur la diction.—Les costumes d'<i>Iphigénie</i>.</p> +<br> + +<p>Nous arrivons à l'examen du costume le plus important +de la tragédie, celui de Phèdre elle-même. Nous +avons vu, à propos du rôle de Théramène et de celui +de Thésée, que la variété ou l'uniformité de costume +dépend d'une loi qui a sa raison d'être dans le développement +de l'action dramatique. Le rôle de Phèdre +nous montrera, avec bien plus de force encore, la nécessité +d'achever la réforme du costume tragique, en +l'associant en quelque sorte plus étroitement aux +mouvements des passions.</p> + +<p>Dans le monde, aussi bien que sur le théâtre, le +costume est une partie visible de nous-même; c'est +lui qui, avec notre figure et nos mains, compose notre +aspect extérieur. C'est ainsi, les mains et la figure +nues, mais couverts de leurs vêtements habituels ou +de costumes de circonstance, que se fixent dans notre +souvenir toutes les personnes qui appartiennent à +notre vie intime, à celle de notre âme. Nous ne les +voyons jamais dans leur nudité sculpturale; le nu est +un état sous lequel nous ne les connaissons pour ainsi +dire jamais et sous lequel, le cas échéant, nous ne les +reconnaîtrions pas. Chez tous les peuples civilisés, qui +ne vivent point sous des climats brûlants, le costume +s'est superposé au corps, nous en voile les formes, un +grand nombre de mouvements, et se substitue à lui dans +les images qui se forment d'une façon durable dans notre +esprit. Il est donc impossible que le costume n'ait point +part à toutes les modifications physiques et morales +auxquelles nous sommes soumis incessamment.</p> + +<p>Et de fait il en est ainsi. Un homme vif, actif, ne +s'habille pas ou ne porte pas ses vêtements comme +un homme lent et paresseux. Une femme parée de +sa dignité mondaine n'a pas le même aspect extérieur +que la même femme, sous les mêmes vêtements, prête +à s'abandonner dans l'intimité à l'entraînement de son +coeur. Son corps, auquel sa fierté donnait une sorte +de rigidité, ploie et assouplit ces mêmes vêtements +sous l'effort du mouvement passionné qui l'agite. Voici +un homme, il y a quelques heures correct dans sa +tenue d'homme du monde, dont une nuit de jeu a pâli +et bouleversé les traits: est-ce que ses vêtements ne +porteront pas la trace de son anxiété fiévreuse et ne +prendront pas, comme son visage, un aspect dévasté? +A plus forte raison la femme languissante et malade +ne s'habillera pas comme la femme qui recherche l'admiration +des hommes et brave la jalousie des autres +femmes.</p> + +<p>Il est inutile d'insister, car ce sont là en quelque +sorte des lieux communs. Il me reste à faire remarquer +que, précisément, notre théâtre contemporain +tient grand compte, même parfois avec excès, de ces +nuances psychologiques de costume. A la scène, les +comédiens modifient leur costume selon les différents +actes de la vie; et les femmes, soit qu'elles recherchent +un effet de similitude ou de contraste, ajustent +les couleurs de leurs robes à celles de leurs pensées. +Aussi les personnages y prennent un caractère remarquable +de vérité et de naturel. Comment se fait-il que +dans la tragédie on n'ait pas davantage senti la nécessité +d'ajuster l'aspect des personnages aux divers +états psychologiques qu'ils traversent? Sans doute, il +faut le faire avec une grande sobriété et ne pas se +laisser entraîner à l'unique représentation de faits +matériels qui jouent un rôle très restreint dans la +tragédie; mais quand un état moral est de nature à +agir sur tout l'être, l'unité absolue de costume peut +être parfois un contresens et avoir une influence +funeste sur la composition d'un rôle.</p> + +<p>Dans la tragédie de Racine, telle qu'on la représente, +Phèdre est vêtue d'une simple tunique rattachée +sur l'épaule par des agrafes, serrée à la taille par une +ceinture et tombant jusqu'aux talons. Phèdre est à +demi décolletée et ses bras sont nus jusqu'aux épaules. +Au premier acte, un simple voile de gaze est fixé sur +sa tête. Sauf le voile, c'est le vêtement qu'elle conserve +pendant tout le cours de la représentation. En +soi, le costume est heureusement combiné, gracieux +et en même temps d'une élégante sévérité. Mais, néanmoins, +l'aspect de Phèdre, lorsqu'elle paraît sur la +scène, n'est pas tel qu'il devrait être. Lorsque son +chagrin inquiet l'arrache de son lit, est-ce bien là le +costume d'une femme mourante et qui cherche à mourir? +Phèdre, surexcitée par la pensée qui l'obsède sans +trêve, agitée par la fièvre qui la dévore, a voulu quitter +sa couche, revoir la lumière du jour, peut-être +retrouver quelques traces fatales de cet Hippolyte dont +le fantôme habite sa pensée. Ses femmes obéissent à +ce caprice impérieux d'une malade; elles la lèvent, +rattachent ses cheveux avec des épingles d'or, lui +passent une large et chaude tunique qui couvre son +cou, ses épaules et ses bras, et elles l'enveloppent +d'une étoffe de laine ample et moelleuse qui la couvre +entièrement. C'est même cette pièce d'étoffe qui devrait +remplacer le voile, et que Phèdre devrait avoir +ramené sur son front. Cette ample pièce d'étoffe, d'un +caractère bien antique, ne joue pas, dans la mise en +scène de nos tragédies, le rôle qui devrait lui appartenir. +Les actrices trouveraient, dans le maniement +de cette draperie toujours libre, flottante ou serrée à +leur gré, l'occasion de beaux plis ou de gracieux enveloppements. +Mais il faudrait apprendre à s'en servir +et faire du port du costume antique une étude +attentive.</p> + +<p>Pour en revenir à Phèdre, c'est ainsi qu'elle doit +sortir de son appartement, pâle et enveloppée de la +tête aux pieds, succombant dans sa faiblesse sous le +poids de sa coiffure et de ses vêtements. L'importance +de ce costume de Phèdre est beaucoup plus grande +qu'un examen superficiel ne permettrait de le croire. +Dans un autre ouvrage, dans le <i>Traité de Diction</i> +que j'ai publié il y a deux ans, j'ai insisté sur la +nécessité pour un acteur de se composer un extérieur +physique en rapport avec le sentiment moral du personnage +qu'il représente. Or, nous avons dit que le +costume fait partie de notre aspect extérieur; il +faut donc le composer de manière qu'il réagisse, +comme les traits du visage, sur la diction et sur le +jeu qui conviennent au personnage. Dans son costume +actuel, Phèdre nous apparaît, sous ses couleurs naturelles, +le cou et les bras nus, vêtue d'une tunique légère +qui ne pèse d'aucun poids sur ses épaules: or, +il est certain que l'actrice qui remplit ce rôle ne se +sentira gênée ou retenue dans ses mouvements par +aucun obstacle, et que cet affranchissement de toute +entrave matérielle laissera à sa personne, et par suite +à ses gestes et à sa voix, une liberté qui formera contraste +avec la triste réalité de la situation décrite par +le poète. Si, au contraire, l'actrice sent le poids de sa +coiffure, si ses bras ont quelque peine à soulever les +plis du pallium qui l'enveloppe, relevé sur le sommet +de la tête comme un voile; si ses pas traînent avec un +certain effort la longue tunique qui descend jusqu'à +ses pieds, alors elle laissera naturellement retomber +sa tête; sa démarche trahira la lassitude qui l'accable; +ses bras appesantis chercheront un appui sur les +femmes qui l'accompagnent; ses gestes seront lents +et languissants, et sa voix, sa diction prendront le +caractère corrélatif de cet état physique qu'elle aura +incliné vers celui qui convient au personnage de +Phèdre.</p> + +<p>Avec un costume mieux approprié à la situation, +l'actrice jouera plus facilement son rôle et le jouera +mieux. Ses gestes seront plus rares, car le petit effort +qu'il lui faudra faire sera un obstacle suffisant à la +plupart de ceux qui ne sont pas le fait d'une volonté +déterminée, et ceux qu'elle aura la résolution d'achever +seront d'un effet beaucoup plus saisissant, parce +qu'ils trahiront l'effort.</p> + +<p>Dans tout le premier acte, Phèdre est sous l'empire +du mal qui la tue, et l'actrice en exprimera facilement +tous les sentiments, si elle a en quelque sorte revêtu +l'aspect extérieur du personnage. Mais à la fin du premier +acte, combien change la situation! En apprenant +la mort de Thésée, Phèdre reste saisie, immobile, +silencieuse, ouvrant l'oreille aux perfides conseils +d'Oenone, qui ne vont que trop au-devant du coupable +espoir qui lui fait horreur. Au second acte, elle n'est +plus la femme mourante, qui, tout à l'heure, se traînait +sur le seuil de son appartement. L'animation de +la vie a de nouveau coloré ses joues. Sa tête ne ploie +plus sous les tresses savantes d'une chevelure que +serre une bandelette d'or. Elle a quitté le pallium qui +l'enveloppait et elle paraît sur la scène couverte seulement +de cette tunique légère qui laisse voir son cou +et ses bras, nus jusqu'aux épaules. Ici, le costume de +Phèdre, tel qu'il est composé à la Comédie-Française, +a bien le caractère qui lui convient. Il décèle, chez +la femme, l'espoir inavoué de toucher peut-être le +farouche Hippolyte. Le contraste entre ce costume et +celui du premier acte prépare la scène entre Phèdre +et Hippolyte, et le jeu comme la diction de l'actrice +en reçoivent une animation immédiate. En revêtant ce +nouvel aspect, elle en prend le caractère. Ses gestes +ne sont plus désormais emprisonnés dans ses voiles, +et c'est avec toute la furie d'une femme embrasée des +feux de Vénus, qu'après avoir fait au fils de son époux +l'aveu de sa coupable passion, ramenée à l'horrible +réalité, elle saisira le glaive d'Hippolyte pour le tourner +contre elle-même.</p> + +<p>Il est étonnant qu'on n'ait pas dès longtemps senti +la nécessité des modifications qui s'imposent dans le +costume de Phèdre, au premier et au second acte. La +raison en est certainement dans une fausse conception +du costume tragique. En voulant pousser trop loin +l'unité de costume, on crée, comme à plaisir, des contradictions +entre l'aspect extérieur des personnages +et les sentiments qui les font agir. Or, au point de vue +théâtral, de telles contradictions entraînent une diction +défectueuse et des gestes qui ne sont pas en +situation. Entre l'aspect et le moral d'un personnage, +il y a un lien qu'il n'est pas permis de briser; car, au +théâtre, prendre l'aspect physique d'un être humain +c'est, pour un acteur, disposer son âme à avoir le sentiment +de l'état moral du personnage et se rendre capable +d'exprimer les passions qui l'agitent.</p> + +<p>Si nous nous sommes étendu sur <i>Phèdre</i>, cette +tragédie n'est cependant qu'un exemple entre beaucoup +d'autres, qui nous a permis de mettre en lumière +une loi générale de la mise en scène, relative au costume. +<i>Iphigénie en Aulide</i> se fût aisément prêtée à +des remarques non moins importantes. La mise en +scène de cette tragédie, telle qu'elle est actuellement +réglée à la Comédie-Française, exigerait de nombreuses +corrections. Laissant de côté les dispositions scéniques, +qui ne sont pas toujours irréprochables, je +ne dirai que quelques mots des costumes, qu'on a +tort de ne pas mettre d'accord avec la marche de l'action +et avec la situation des personnages.</p> + +<p>Au second acte, Clytemnestre et Iphigénie doivent +porter des costumes simples; mais, si Clytemnestre, +qui ne quitte pas la tente d'Agamemnon, conserve +jusqu'à la fin le même vêtement, il ne doit pas en être +de même d'Iphigénie, qui au troisième acte doit paraître +le front couronné de fleurs et enveloppée jusqu'aux +pieds d'un voile d'une éblouissante blancheur, +dont au cinquième acte, en s'abandonnant aux mains +des soldats, elle se couvrira le visage.</p> + +<p>Plus importantes encore sont les modifications +qu'exigerait le costume d'Agamemnon. On peut, au +premier acte, admettre et conserver celui qu'il porte +actuellement. C'est la nuit, tout dort dans le camp des +Grecs. Seul, Agamemnon veille dans sa tente, en proie +à l'insomnie; il a débouclé sa cuirasse et déposé son +casque et ses armes. Loin des yeux des soldats, il est +redevenu père, et s'abandonne aux mouvements généreux +de son âme. Mais, au second acte, le jour s'est +levé; Agamemnon va paraître aux regards de l'armée, +et il ne le fera que sous l'appareil imposant qui convient +à celui que les Grecs ont nommé le roi des rois. +Autour de ses jambes sont attachées de riches cnémides +que maintiennent des agrafes d'argent. Sa poitrine +est couverte d'une cuirasse, formée de bandes +de métal, alternativement d'or et d'acier bruni. Trois +dragons d'azur rayonnent jusqu'au col. Son glaive, +brillant de clous d'or, est renfermé dans un fourreau +d'argent, que soutient un baudrier tissu d'or. Sur son +front se pose un casque étincelant: d'abondantes crinières +s'échappent des quatre cimiers, et l'aigrette +qui le surmonte s'agite en ondulations terribles. Sur +ses épaules flotte la pourpre des rois. Voilà le costume +homérique sous lequel doit apparaître aux spectateurs +le chef suprême des Grecs. Ce costume, splendide +et majestueux, amortirait heureusement le trop +juvénile éclat de celui d'Achille. Dans la superbe scène +du quatrième acte, où les deux héros se mesurent, on +aurait devant les yeux une scène digne de l'<i>Iliade</i>. +Sous les dehors trompeurs d'une querelle de famille, +on verrait apparaître une rivalité guerrière, prélude +des longues dissensions des Grecs sous les murs de +Troie. Cet appareil formidable hausserait le génie tragique +de l'acteur; et le spectateur aurait alors la sensation +nécessaire de l'ambition démesurée et de l'indomptable +orgueil d'Agamemnon.</p> + +<p>Après cette courte digression, je reviens à <i>Phèdre</i>, +dont il me reste à examiner quelques-unes des dispositions +scéniques, en les rattachant à une étude +générale.</p> + +<h3>CHAPITRE XXVIII</h3> + +<p>Des salles de spectacle.—De la scène.—Des zones invisibles.—De +la ligne optique.—Du lieu optique.—Éléments de statique +théâtrale.—Exemples.—Des mouvements scéniques +dans <i>Phèdre</i>.</p> +<br> + +<p>Nos salles de spectacle sont extrêmement défectueuses. +Les théâtres des anciens leur étaient sans +doute inférieurs sous le rapport de l'acoustique, mais +ils étaient construits dans des conditions optiques +très supérieures, attendu que le centre de convergence +optique coïncidait presque avec le centre de +figure. Dans nos théâtres, si tous les spectateurs +étaient assis et dirigeaient leurs regards, comme cela +serait désirable, normalement aux courbes parallèles +des galeries et des loges, il y aurait un grand nombre +d'entre eux qui n'apercevraient même pas la +scène. Si l'on suppose une ligne horizontale, perpendiculaire +à la rampe et passant par le trou du souffleur, +et si l'on mène, par supposition, un plan vertical +passant par ce grand axe du théâtre, ce plan sera +dit le plan de symétrie optique. C'est sur ce plan +que se trouveront les points d'intersection des regards +des spectateurs de droite et de gauche, tandis que les +regards des spectateurs faisant face à la scène lui +seront parallèles. Mais en fait une partie des spectateurs +prend une position oblique et tous ceux qui +occupent le second rang des loges sont obligés de se +lever et de se pencher d'une façon très sensible et +très fatigante. Il est impossible que la mise en scène +ne tienne pas compte de la disposition de nos salles +de théâtre et des conditions optiques défectueuses dans +lesquelles sont placés les spectateurs.</p> + +<p>La scène est un trapèze à peu près invariable dans +le sens de la largeur, mais très variable dans le sens +de la hauteur et de la profondeur. A gauche et à +droite sont deux zones, qui sont plus ou moins invisibles, +celle de gauche à un certain nombre de +spectateurs placés du côté gauche, celle de droite +à un certain nombre de spectateurs placés du côté +droit. Ce qui diminue toutefois un peu l'étendue de +ces zones, c'est l'obliquité qu'on donne aux décors et +le fréquent usage des pans coupés. Le point de l'axe +du théâtre situé devant le trou du souffleur est par +excellence le point de convergence optique. Quant +aux spectateurs placés de face, ils échappent aux conditions +médiocres ou mauvaises dont se plaignent +ceux de gauche ou de droite. Pour eux toutefois le +point de convergence optique représente encore une +moyenne de distance et d'obliquité. Ces dispositions +étant reconnues, supposons qu'un acteur, placé au +point de convergence optique, s'éloigne dans le sens +de l'axe du théâtre: chaque pas l'éloignera des spectateurs +et le soustraira de plus en plus à la lumière +de la rampe; si, au contraire, il marche, soit à gauche, +soit à droite, parallèlement à la rampe, à mesure +qu'il s'avancera il se soustraira aux regards d'un +nombre toujours croissant de spectateurs, selon +qu'il se rapprochera de la zone invisible de gauche +ou de droite; s'il s'éloigne obliquement, les deux effets +se composeront. Tous les jeux de scène qui auront +lieu sur un même plan parallèle à la rampe seront +pareillement éclairés, tandis que ceux qui auront lieu +sur des plans de plus en plus reculés recevront une +lumière proportionnellement dégradée, ou passeront +de la lumière de la rampe, qui les éclaire de bas en +haut, sous une gerbe de lumière tombant du cintre +sous un angle de 45 degrés.</p> + +<p>Il résulte donc des dispositions de la scène et des +effets qui en sont la conséquence que la mise en scène +doit établir un rapport de valeur entre l'importance +d'un jeu de scène et l'endroit du théâtre où il faut +l'exécuter, et que dans une scène, et par suite dans +un acte, les positions relatives des personnages sont +liées à l'importance qu'ils prennent alternativement +dans le développement de l'action. Dans la plupart +des cas, l'intuition, le goût, l'habitude suffisent pour +décider si telle ou telle disposition fait bien ou mal; +mais souvent la question mériterait d'être étudiée et +soumise au raisonnement. Pour abréger, je donnerai +à la ligne de convergence optique le nom plus +court de ligne optique. Quant au point de convergence +optique, c'est un point mathématique situé +à l'intersection de l'axe du théâtre et d'une ligne +perpendiculaire à cet axe, passant devant le trou du +souffleur. Ce point est le centre d'un cercle, auquel +je donnerai le nom de lieu optique, qui a à peu près +pour diamètre le tiers de la largeur de la scène, et +dont tous les points également éclairés sont facilement +accessibles aux regards de tous les spectateurs. C'est +le lieu scénique par excellence, d'où l'acteur tient le +public sous son empire et d'où sa voix porte sans +effort jusque dans les profondeurs de la salle.</p> + +<p>Posons maintenant quelques principes généraux de +statique théâtrale. Dans toute péripétie ou dans tout +dénouement, le personnage en qui se résume l'intérêt +doit être placé dans le lieu optique, le plus près +possible du centre optique, ou tout au moins sur la +ligne optique si l'action l'exige. Ainsi, dans le dénouement +de l'<i>Aventurière</i>, Clorinde est sur la ligne optique, +tandis que les autres personnages sont placés à +droite et à gauche de la porte par laquelle elle va +sortir. Au deuxième acte du <i>Misanthrope</i>, dans la +scène des portraits, Célimène occupe le centre optique; +mais au dénouement, au cinquième acte, c'est +Alceste qui prend cette place, tandis que Célimène est +à gauche, correspondant au groupe de Philinte et +d'Eliante qui occupe la droite. Dans <i>l'Ami Fritz</i>, c'est +sur la ligne optique que Sûzel vient se jeter dans les +bras de Fritz. Dans <i>les Rantzau</i>, les deux frères vont +au-devant l'un de l'autre et s'embrassent au centre +optique. C'est encore sur la ligne optique que les soldats +déposent le lit de Mithridate mourant, etc.</p> + +<p>Quand il y a dualité de personnages, les deux personnages +ou les deux groupes s'équilibrent, placés à +peu près à la même distance de la ligne optique. Au +troisième acte du <i>Marquis de Villemer</i>, celui-ci est +à droite évanoui sur le canapé, et Mlle de Saint-Geneix +est à gauche devant la table de travail et le regarde. +La toile tombe sur ce tableau qui est ainsi très bien +pondéré. Dans ces cas de dualité, il y a quelques précautions à +prendre. Ainsi, si l'on voulait représenter +la mort du duc de Guise, et que l'on s'appliquât à +reproduire le tableau de Paul Delaroche, la mise en +scène serait très défectueuse par la raison que le corps +du duc de Guise à droite, et surtout le roi qui soulève +la tapisserie à gauche seraient dans les zones invisibles. +Au théâtre, on serait obligé de disposer la scène +autrement, soit qu'on rapprochât les deux groupes de +la ligne optique, soit qu'on obliquât la scène en +plaçant dans un pan coupé la porte dont le roi soulèverait +la portière.</p> + +<p>En résumé, il y a toujours une raison esthétique +qui dans les dénouements rapproche ou écarte plus ou +moins les personnages de la ligne ou du centre optique. +Il en est de même dans les scènes successives; +car chacune d'elles a en quelque sorte ses péripéties et +son dénouement. On voit ainsi que le rythme scénique +suit dans tous ses mouvements le rythme esthétique, +et que les déplacements des personnages ne +sont pas arbitraires. Il faut naturellement tenir compte +des rapports qui enchaînent les personnages à des +objets fixes, placés à droite ou à gauche, tels qu'un +bosquet, une table, un canapé, un autel, etc. Toutefois, +dans ces cas-là, il faut user d'artifice autant que possible +dans la disposition et dans la plantation du décor. +Dans <i>Il ne faut jurer de rien</i>, la scène charmante du +dernier acte entre Valentin et Cécile se passe sur un +banc, au pied d'une charmille placée malheureusement +un peu trop près de la zone invisible de gauche. Il +serait désirable que l'on pût tant soit peu rapprocher +la charmille du lieu optique. Dans le dernier acte +du <i>Monde où l'on s'ennuie</i>, très habilement mis en +scène, les deux bosquets de droite et de gauche sont +le lieu de scènes épisodiques qui s'équilibrent; mais +la scène entre Roger et Suzanne se noue et se dénoue +dans le lieu optique. Il y a là une heureuse hiérarchie +dans les effets.</p> + +<p>Je ne puis, on le comprendra, qu'effleurer un sujet +très complexe dans lequel chaque cas demanderait à +être étudié en lui-même, ce qui serait d'un détail +infini. Mais le peu que j'ai pu dire suffit à montrer +que le mouvement scénique, la disposition et le balancement +des groupes, les modifications successives des +plans qu'occupent les personnages constituent un +art qui s'appuie sur la connaissance psychologique du +sujet. Il arrive souvent qu'une disposition scénique se +trouve en contradiction avec la valeur relative des +personnages: dans ce cas, l'effet sur lequel on comptait +ne se produit pas, parce que la mise en scène a +contrarié et amoindri l'effet dramatique. C'est pourquoi +le sens particulier que les poètes ont de leur +oeuvre leur donne une autorité dont il ne faut pas +s'affranchir légèrement quand il s'agit de régler la +mise en scène; et c'est pourquoi l'instinct dramatique +est de toutes les qualités celle qui est la plus précieuse +dans un metteur en scène.</p> + +<p>Je reviens maintenant, avant de clore ce chapitre, +à la mise en scène de <i>Phèdre</i>, qui me fournira l'occasion +de présenter une application des principes de +statique théâtrale. La disposition scénique du premier +acte ne me paraît pas heureusement conçue. La place +qu'occupe Phèdre, à gauche de la scène et non loin +de la zone invisible, n'est nullement en rapport avec +l'importance psychologique et dramatique du personnage +dans cet acte. C'est d'ailleurs une faute, à mon +sens, que de faire entrer Phèdre par la gauche et de +la faire asseoir du même côté, de telle sorte que l'acte +s'achève sans que le personnage principal, non seulement +de cet acte, mais encore du drame tout entier, ait +mis le pied sur le centre optique. Cette place à gauche +est celle qui lui conviendra au cinquième acte, lorsqu'elle +sort mourante de ses appartements. Les moments +lui sont précieux, c'est pourquoi Phèdre, soutenue +par ses femmes, s'affaisse sur le premier siège +à gauche qui se trouve à sa portée. Au surplus à ce +moment, et par le fait seul qu'elle meurt et que, sinon +son corps, son âme et son esprit du moins quittent la +scène, tout le poids du drame retombe sur Thésée qui +alors occupe justement le centre optique.</p> + +<p>Mais la situation est absolument différente au premier +acte. Si d'ailleurs mes souvenirs me servent +bien, il me semble que jadis Rachel venait occuper +précisément le centre, optique, qui est la place psychologique +de Phèdre, et celle qui s'offre à elle le plus +naturellement. En effet, Phèdre sort de ses appartements +et veut revoir la lumière du jour; mais à peine +a-t-elle fait quelques pas, soutenue par ses femmes, +que ses forces l'abandonnent. C'est sur la ligne +optique, qu'épuisée et ne se soutenant plus, elle s'arrête +soudain et refuse d'aller plus loin. Dès lors, il est +inadmissible que ses femmes la traînent jusqu'à ce +siège qui est à gauche, lorsqu'il leur est si facile et si +naturel de l'approcher. Alors Phèdre se laisse aller +sur ce siège vers lequel elle n'aurait pas eu la force +de marcher; et c'est ainsi, par le jeu de scène le plus +simple, que Phèdre se trouve assise au centre optique, +concentrant sur elle tous les regards des spectateurs +de même qu'elle concentre sur elle tout l'intérêt du +drame.</p> + +<p>Comme on a pu s'en rendre compte, une grande +partie de la science de la mise en scène consiste dans +l'oscillation des jeux de scène autour du centre optique +ou à droite et à gauche de la ligne optique. C'est une +science comparable à celle qui préside à la composition +et à la disposition d'un tableau. Quand il s'agit +d'une scène complexe à plusieurs personnages, auxquels +s'ajoute une figuration nombreuse, il faut déterminer +le centre de gravité de la scène, si je puis me +servir de cette expression, de façon qu'il se trouve le +plus rapproché possible du centre optique. On sent +bien d'ailleurs qu'il ne s'agit point ici d'équilibre +entre des nombres, non plus que d'une sorte d'équilibre +visuel, mais d'un équilibre moral et dramatique. +La mise en scène, considérée à ce point de vue, est +non seulement un art, mais une science dont le fondement +est pour ainsi dire mathématique. Tous les arts +se rejoignent et ont pour point de départ commun les +lois mêmes de la nature. Un metteur en scène et un +directeur de théâtre doivent donc posséder une connaissance +étendue des principes des arts et surtout +de leurs fondements scientifiques, car ceux-ci sont +dans l'art théâtral et particulièrement dans la mise en +scène d'une application constante. Pour terminer par +un exemple qui illustre la théorie, je ferai observer +que la Comédie-Française doit certainement à la +compétence artistique de son administrateur actuel +la perfection de mise en scène qui depuis plusieurs +années fait l'admiration du public.</p> + +<h3>CHAPITRE XXIX</h3> + +<p>De la figuration.—De son rôle actif.—<i>Athalie</i>.—De son rôle +passif.—<i>Oedipe roi</i>.—Des mouvements orchestriques.—Des +figurants de tragédie.—Règles à observer.</p> +<br> + +<p>A un point de vue général, la figuration est soumise +aux lois qui règlent la disposition hiérarchique des +personnages sur la scène. Elle entre dans le rythme +scénique et concourt à la composition du tableau dont +presque toujours elle occupe les derniers plans. Il faut +donc la traiter comme un peintre traite les masses, +c'est-à-dire sacrifier le détail particulier à l'ensemble. +Si le metteur en scène se préoccupe à juste titre des +places relatives que doivent occuper individuellement +les personnages du drame, il a aussi à s'occuper de +grouper la figuration, de la diviser en parties harmoniques, +de telle sorte qu'elle produise un effet général +où s'efface toute individualité. Sur la scène de l'Opéra, +ce qui régit la composition des groupes, c'est la répartition +des voix; mais, dans une oeuvre dramatique, +il y a lieu de se préoccuper de l'effet optique, de l'importance +des groupes par rapport à la situation et à la +marche de l'action, et surtout du rôle qui est dévolu +à la figuration à laquelle je donnerai souvent le nom +de <i>choeur</i>, qu'elle avait chez les anciens.</p> + +<p>Le rôle du choeur, en effet, est tantôt actif, tantôt +passif. Il est actif quand la présence du choeur est un +élément de l'action dramatique, quand il agit sur les +personnages du drame et qu'il impose une direction +aux sentiments moraux et aux passions qui les agitent. +Dans ce cas, il faut obtenir de la figuration une grande +sobriété de mouvements, de gestes et d'attitudes; car +pour le public l'intérêt n'est pas dans le choeur lui-même, +mais dans le personnage et dans son évolution +morale à laquelle nous assistons et à laquelle nous +participons. On peut citer comme exemple le rôle de +la figuration au cinquième acte d'<i>Athalie</i>. Au moment +où Joad s'écrie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi,</p> + </div> </div> + +<p>le fond du théâtre s'ouvre. On aperçoit l'intérieur du +temple et les lévites armés s'avancent sur la scène. +On a tort, à la Comédie-Française, de ne pas exécuter +entièrement cette mise en scène. Le fond du théâtre +devrait s'ouvrir derrière le trône où est placé Joas; et +le public devrait apercevoir, jusque dans les derniers +plans du théâtre, les masses nombreuses des lévites +armés. Au lieu de cela, on voit simplement entrer +par les côtés un certain nombre de lévites tenant un +glaive à la main. Cette figuration manque de grandeur +et n'est pas de nature à faire sentir au public le poids +dont la sainte armée devrait peser sur l'orgueil et sur +la colère d'Athalie. Et ici ce sont bien les sentiments +par lesquels passe Athalie qu'il faut nous faire comprendre +et partager. Un glaive à la main des lévites +ne suffit pas; il faudrait un appareil plus formidable, +et surtout éviter l'entrée successive des lévites par les +bas côtés. Au moment où le fond du théâtre s'ouvre +et où l'on aperçoit les rangs pressés des lévites hérissés +d'armes, le mouvement orchestrique devrait consister +en une marche d'ensemble, de deux ou trois pas +seulement, de toute cette troupe armée, divisée en +deux groupes, l'un à gauche, l'autre à droite du trône. +Cette double poussée imposante agirait avec une puissance +que doublerait l'ensemble du mouvement; et +nous participerions au sentiment de surprise et d'effroi +qui s'empare de l'esprit d'Athalie. On peut d'ailleurs +juger de la puissance d'effet que possède un mouvement +d'ensemble par les ballets italiens dont c'est à +peu près le seul mérite.</p> + +<p>Quand le choeur est appelé à jouer un rôle passif, ce +qui avait lieu en général chez les anciens, la mise en +scène demande plus de soins encore et plus de science; +car, dans ce cas, c'est le choeur lui-même qui devient +le personnage complexe auquel nous nous intéressons +et avec lequel nous sympathisons. Il exprime +alors les sentiments divers qui doivent passer dans +notre âme et nous agiter comme lui-même. Tout le +public participe à la situation du choeur, et le triomphe +du poète est de réussir à troubler l'âme du spectateur +des mêmes émotions qui sont censées troubler l'âme +des personnages qui composent la figuration. On en +a un exemple saisissant dans l'<i>Oedipe roi</i>, tel qu'on +le joue à la Comédie-Française où il est admirablement +mis en scène.</p> + +<p>Au lever du rideau, le peuple est à genoux, tendant +ses mains suppliantes vers le palais d'Oedipe. Les sentiments +qu'il exprime et qui l'agitent sont ceux-là +mêmes qui doivent pénétrer dans notre âme. C'est donc +de l'attitude de la figuration que dépend l'impression +que recevra le public. Cela demande une préparation +savante, et une très grande sévérité de discipline. La +difficulté est d'ailleurs moins grande quand le choeur +est en majorité composé de femmes; car la femme a +une faculté d'assimilation et d'imitation très supérieure +à celle de l'homme. Le premier soin est de déterminer +l'attitude du corps, le mouvement des bras, +des mains, et d'exiger que les regards ne quittent pas +le point fixe sur lequel ils sont dirigés. On obtient +de la sorte l'attitude suppliante, qui détermine chez +les femmes agenouillées une disposition morale conforme +à leur aspect physique. A son tour, cette disposition +morale se réfléchit et donne à leur attitude celle +ressemblance frappante avec la nature qui agit sur +nous par une sorte d'influence identique. Il s'établit +ainsi, chez les femmes agenouillées, un double courant +qui va du physique au moral et qui retourne du moral +au physique, double courant dont il ne faut qu'aucune +distraction vienne interrompre le circuit. Le public +subit, comme nous l'avons dit, l'influence du tableau +qu'on compose pour ses yeux, et ses dispositions morales +se conforment à celles que les figurantes doivent +à leur propre attitude. On voit que la science de la +mise en scène a là un point de contact remarquable +avec la physiologie.</p> + +<p>Au dernier acte d'<i>Oedipe roi</i>, le rôle du choeur est +plus important encore. Il est réglé à la Comédie-Française +d'une manière tout à fait remarquable, et les +mouvements de la figuration peuvent s'y comparer +aux évolutions savantes et mesurées des choeurs antiques. +Le peuple de Thèbes est groupé au fond du +théâtre, devant le palais d'Oedipe. Il vient d'apprendre +la mort violente de Jocaste et d'entendre le récit lamentable +de l'attentat d'Oedipe sur lui-même. Le misérable, +en effet, s'est enfoncé dans les yeux une +épingle d'or arrachée au cadavre de la reine. Mais +l'infortuné s'approche. Alors le choeur s'ébranle, entraîné +par ce mouvement de poignante curiosité qui +pousse les foules au-devant des spectacles tragiques. +Dans une suite de mouvements successifs, en quelque +sorte musicalement mesurés, le choeur monte et envahit +les marches du palais. Soudain l'effroi s'empare +de cette foule dès qu'elle aperçoit le malheureux que +le public ne voit point encore, et un mouvement de +recul se dessine, harmonieusement mesuré. Le peuple +alors, marche à marche et en des temps égaux, +redescend les degrés du palais, s'écartant devant un +spectacle horrible; et c'est lorsque le public a participé +à ce double sentiment de curiosité anxieuse et +d'effroi qu'apparaît le spectre aux yeux sanglants. +Spectacle véritablement tragique, mais qui n'est si +grand que parce que notre douloureuse sympathie a +été préalablement éveillée par les angoisses du choeur +qui se sont répercutées dans notre âme. Voilà de la véritable +science de mise en scène. Élevée à ce degré, la +mise en scène est un art qui n'a rien à envier à l'orchestrique +des anciens, et la Comédie-Française est en cela +égale, si ce n'est supérieure, aux théâtres d'Athènes.</p> + +<p>Chez les anciens, le rôle du choeur était bien plus +considérable que ne l'est jamais chez les modernes +la figuration. Le choeur fut d'abord le personnage +principal et pour ainsi dire unique du drame; après +Eschyle, à l'époque de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane, +il conserva encore, sinon sa prépondérance +dramatique, au moins toute sa magnificence et toute +sa puissance poétique. Ce fut en lui que se résuma +toujours la beauté du spectacle, qui en fit l'attrait et +qui constituait la difficulté de la représentation. C'était, +en effet, dans les évolutions du choeur que consistait +presque toute la mise en scène. Écrites suivant les +lois et les mètres de la poésie lyrique, les strophes +étaient dansées, mimées et chantées; ou du moins, +pour être plus exact, tandis qu'on les récitait sur un +rythme musical, on marchait en mesure en appuyant +le récit lyrique de gestes appropriés. On conçoit que +la formation d'un choeur, son instruction musicale et +orchestrique exigeaient de longues études et de nombreuses +répétitions. Aujourd'hui, c'est tout le contraire; +le choeur n'est qu'un accessoire, et parfois +même on le supprime sans beaucoup de façons. C'est +ainsi que dernièrement, à l'Odéon, à une représentation +d'<i>Andromaque</i>, j'ai vu supprimer la figuration +dans la dernière scène du cinquième acte, ce qui est +absolument contraire au texte de Racine, ce qui nuit +à l'effet représentatif de cette suprême scène et ce +qui en outre entraîne la suppression des quatre derniers +vers de la tragédie.</p> + +<p>C'est, en général, quand la pièce est sue et prête à +être jouée que l'on forme et que l'on façonne la figuration. +Les figurants, il est vrai, n'ont plus à réciter +les choeurs de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane, +qui comptent parmi les plus beaux morceaux que nous +ait laissés la poésie lyrique. Aussi le dommage est-il +moindre. Cependant pendant longtemps les figurants +ont déparé la tragédie française. Jadis, on faisait généralement +avancer les soldats, grecs et les licteurs romains +en une sorte de file indienne; puis ils faisaient +front, face au public, comme nos conscrits sur le terrain +d'exercice. Or une marche de flanc est aussi +dangereuse au théâtre qu'à la guerre, car le ridicule +tue aussi bien et aussi sûrement qu'un boulet de canon. +Et de fait, le public accueillait presque toujours +ces pauvres licteurs d'un rire moqueur qui avait +pour premier inconvénient de détruire son propre +plaisir. Aujourd'hui, la tragédie est dans son ensemble +beaucoup mieux jouée qu'autrefois, même que du +temps de Rachel, que nous n'avons plus, hélas! La +raison en est dans le soin que l'on prend de ne confier +les rôles secondaires qu'à des acteurs capables de les +tenir dignement et aux précautions qu'on prend pour +éviter aux figurants leur antique mésaventure.</p> + +<p>Voici à ce sujet les deux prescriptions les plus importantes. +Dans la tragédie, premièrement, les soldats, +les gardes, les licteurs doivent se présenter sur la +scène en groupe irrégulièrement serré, en ayant soin +d'éviter toute disposition pouvant présenter l'apparence +de files ou de rangs; deuxièmement, ils ne +doivent jamais exécuter un mouvement ayant une apparence +de manoeuvre. Au surplus, on n'aurait eu, pour +découvrir cette règle bien simple, qu'à regarder les +médailles antiques, qui sont des objets d'art, et comme +tels en laissent apercevoir les procédés. Or toujours, +dès qu'il y est figuré des soldats à pied ou à cheval, +que ce soient des licteurs, des porte-étendards, des +archers ou autres, ils sont formés en groupes irréguliers, +présentant une disposition artistique bien plus +que militaire. C'est là ce qu'il fallait imiter, et ce +qu'on s'est décidé à faire par intuition peut-être plutôt +que conduit par le raisonnement. Quand un groupe +de figurants, soldats ou licteurs, arrive sur la scène, +il doit se présenter vivement, en ayant l'attention de +ne pas prendre l'allure cadencée du pas militaire, et +s'arrêter franchement sans se préoccuper de la régularisation +des rangs; s'il entre par le fond et s'il doit +faire face au public, il faut que le mouvement soit un +et jamais décomposé en deux mouvements. Si le +choeur a défilé de flanc sous les yeux des spectateurs, +il doit, en s'arrêtant, conserver, si c'est possible, cette +position et ne pas exécuter le mouvement de front. +Si l'on ne peut éviter ce mouvement, il faut qu'il soit +accompli librement et vivement par chaque figurant, +sans que son allure semble liée à celle de son voisin. +Moyennant ces quelques précautions, on évitera ce que +jadis l'entrée de ces figurants avait toujours de ridicule.</p> + +<p>Il restera encore de grandes difficultés à faire manoeuvrer +un personnel nombreux, surtout à présenter +décemment au public une image de ce qu'on appelle +le monde, et à figurer par exemple une soirée ou un +bal. On se heurte en quelque sorte à des impossibilités, +car on n'a pas la faculté de donner à ses figurants +la jeunesse, la beauté et la distinction des +manières. On relègue bien la figuration dans les derniers +plans; on en masque autant que possible la vue, +en ne la montrant que par échappées; mais il faut +que le texte se prête à ces subterfuges. On peut donc +désirer que les poètes n'abusent pas de ces représentations +qui sont de nature à nuire à leurs oeuvres. +Dans les théâtres comiques, on prend résolument le +taureau par les cornes, et l'on figure le bal le plus +élégant au moyen de six ou huit figurants piètrement +habillés. Le public se contente ici d'un signe abrégé, +ce qui est possible dans un genre où l'on ne recherche +la vérité que dans l'humour et dans l'esprit du dialogue.</p> + +<h3>CHAPITRE XXX</h3> + +<p>Des actes et des tableaux.—Confusion fréquente.—Unité dramatique +des actes.—Du théâtre espagnol, anglais, allemand.—Les +changements de tableaux impliquent des changements +à vue.</p> +<br> + +<p>Dans les cinquante dernières années, l'esthétique +dramatique s'est modifiée. Jadis l'action devait être +une, se dérouler dans le même lieu pendant l'unité +de temps qui est le jour de vingt-quatre heures. L'action +se divisait en général en cinq actes qui représentaient +cinq moments successifs. Toutefois, la règle +des trois unités, qui a fait couler des flots d'encre, n'a +jamais été respectée que chez les Français. Chez les +Espagnols, chez les Anglais, et enfin chez les Allemands, +les poètes ne s'en sont jamais préoccupés. +Entraînés par leur exemple, les Français à leur tour +ont brisé cette triple entrave, ou plutôt ils n'en ont +conservé qu'une seule, l'unité d'action. On a si bien +transgressé l'unité de temps que parfois, en dépit de +Boileau qui le reprochait au théâtre étranger, un personnage, +enfant au premier acte, est barbon au dernier. +Quant à l'unité de lieu, non seulement le lieu +a pu changer d'acte en acte, mais encore, à l'exemple, +de ce qui a lieu dans Shakspeare, les différentes +scènes d'un acte se passent la plupart du temps dans +des lieux différents. Je ne m'arrêterai pas à discuter +les lois de cette esthétique nouvelle et à en peser les +avantages et le mérite: cela est complètement en +dehors du sujet que je traite. Je n'ai à m'occuper que +de la mise en scène, et en particulier de la représentation +des drames empruntés au théâtre des Anglais, +des Espagnols et des Allemands.</p> + +<p>Sur nos affiches, nous voyons à chaque instant +annoncé un drame en cinq actes et douze tableaux. +Je dis <i>douze</i> pour prendre un exemple quelconque. +Conformément aux principes de l'esthétique, les douze +tableaux devraient se répartir dans les cinq actes, de +telle sorte que la représentation mît en lumière et +imposât à l'esprit des spectateurs les rapports que +doivent avoir entre eux les tableaux renfermés dans +un même acte. Or, en général, il n'en est absolument +rien, et il est facile de constater que si les spectateurs +savent à tout instant à quel tableau en est la pièce, +ils perdent rapidement la notion des actes et sont +dans l'impossibilité de dire à quel acte appartient tel +ou tel tableau. Cela tient à ce que les tableaux sont +presque toujours séparés les uns des autres par des +entr'actes, absolument comme s'ils étaient des actes. +Il n'y a que demi-mal quand il s'agit de pièces modernes, +où le mot <i>acte</i> et le mot <i>tableau</i> sont si fréquemment +confondus, et où l'expression de <i>cinq actes</i> +n'est qu'une phraséologie de convention. Dans ce cas, +il faudrait mieux indiquer simplement le nombre des +tableaux, comme dans <i>Nana Sahib</i>, qui était dénommé +par son auteur <i>drame en sept tableaux</i>. Mais, +alors, pourquoi pas <i>drame en sept actes</i>? C'est un +hommage tacite rendu à l'antique division dramatique.</p> + +<p>Ainsi nous constatons une confusion constante +entre les actes et les tableaux, et il est manifeste que +parfois on emploie le mot <i>tableau</i> uniquement parce +que la durée paraît un peu petite pour un acte, ce qui +est une très mauvaise raison, un acte n'ayant pas en +soi de durée déterminée. D'un autre côté, la même +confusion éclate quand il s'agit de la représentation +des chefs-d'oeuvre étrangers. <i>Hamlet</i> est un drame +en cinq actes et vingt tableaux; <i>Othello</i>, un drame en +cinq actes et quinze tableaux. Or, pour les adapter à +la scène française, ou modifie la physionomie de ces +oeuvres par la préoccupation qu'on a de diminuer le +nombre des tableaux et d'éviter ainsi des frais et des +difficultés de mise en scène. C'est ainsi que l'<i>Othello</i> +de M. de Gramont, représenté il y a deux ans à l'Odéon, +est dénommé drame en cinq actes, huit tableaux. +On a fait une économie de sept tableaux, qui sont, il +est vrai, les moins importants; mais, ce qui est +plus grave, c'est que l'on a modifié la division de +l'action dramatique, de telle sorte l'<i>Othello</i> est devenu +une pièce en huit actes. Il est clair ici que je +ne m'en prends pas à l'auteur qui n'a fait en somme +que se plier aux exigences théâtrales. C'est donc à +la mise en scène que j'en ai.</p> + +<p>Un acte est une division dramatique qui doit avoir +un commencement et une fin, dont toutes les parties +sont indissolubles, et dont par conséquent la représentation +ne doit pas offrir de solution de continuité pour +les yeux, puisqu'elle n'en offre pas pour l'esprit. Dans +un entr'acte, si court qu'il soit, un poète peut faire +tenir un temps quelconque si grand qu'il soit. En généralisant +le phénomène, on peut dire que dans un +temps réel infiniment petit nous pouvons faire tenir +un temps imaginaire infiniment grand. On en a une +preuve dans ce fait que dans une seconde de sommeil +le rêve fait entrer une suite considérable d'événements. +La durée des entr'actes est donc sans rapports avec +le temps supposé écoulé par le poète et avec le nombre +d'événements qu'il imagine s'être passés entre +deux actes. Donc, en allongeant un entr'acte, nous ne +rendons nullement plus plausible l'intervalle plus ou +moins grand de temps, supposé écoulé entre les deux +moments de l'action au milieu desquels il s'intercale. +La durée d'un entr'acte n'est pas proportionnelle à l'accroissement +du temps. Voilà une des faces du phénomène; +examinons l'autre.</p> + +<p>Quand le rideau tombe, l'esprit du spectateur, dégagé +de l'étreinte du poète, redevient immédiatement +libre. Il y a dans cette chute du rideau, dans cette +disparition absolue du spectacle, un signe manifeste +de l'interruption de l'action dramatique. Une partie +de cette action est dès lors accomplie, et l'esprit du +spectateur est prêt à franchir l'espace de temps que +voudra le poète, mais non à accepter, quand le rideau +se relèvera, une contiguïté entre les deux tableaux, et +une continuation, après interruption, du moment précédent +de l'action. Un acte représente une suite de +sensations étroitement associées; si donc, entre deux +tableaux appartenant à un même acte, on intercale +un entr'acte, on brise un anneau de la chaîne des sensations, +qui doivent se succéder sans interruption pour +se fondre dans une sensation générale et totale. L'esprit +du spectateur est donc obligé de reconstruire rétrospectivement +la suite interrompue de ses sensations, +de revenir de lui-même sur l'idée de fin qui s'était +formée en lui: au lieu d'un mouvement en avant, il +éprouve donc, non seulement un temps d'arrêt, mais +encore un mouvement de recul. L'action du drame, +au lieu d'avancer, rétrograde, et l'impression de ralentissement +se fait sentir à notre esprit, bien qu'elle ne +résulte pas des dispositions imaginées par le poète. +C'est par conséquent, dans ce cas, la mise en scène +qui est responsable de ce sentiment de lenteur qui +nous fait juger sous un jour faux l'action ininterrompue +tracée par le poète.</p> + +<p>C'est une impression que, sans pouvoir l'expliquer, +j'avais souvent éprouvée, quand de temps à autre on +remontait sur une scène française un des drames de +Shakspeare. Il me semblait que par moments l'action +ne marchait pas et je n'étais pas loin d'en accuser le +génie dramatique du poète. Cependant la lecture me +donnait une impression tout autre. Mais, dès que +mon attention se porta sur la mise en scène, je ne fus +pas long à découvrir que l'ennui, provenant d'une +action qui semblait trop lente ou stagnante, avait pour +véritable cause les procédés de notre mise en scène +appliqués aux drames de Shakspeare. Le rythme et la +mesure de l'oeuvre se trouvaient altérés, absolument +comme si dans une phrase musicale on eût intercalé +mal à propos un temps de silence. Je n'ignore pas que +la division en actes des drames de Shakspeare est postérieure +au poète. A cela on peut toutefois répondre +que la représentation devait forcément opérer la division +des tableaux, dont la répartition en cinq actes a +été le résultat d'un travail critique réfléchi, peu de +temps après la mort de Shakspeare, et à laquelle il +est assez raisonnable de nous tenir. En tout cas, il ne +peut y avoir plusieurs manières également bonnes +d'opérer cette division. Au surplus, à défaut de l'exemple +de Shakspeare, il resterait celui de Goethe et de +Schiller, et celui de Sheridan dans le théâtre anglais.</p> + +<p>Pour conclure, je crois que l'on pourrait procurer +un plaisir dramatique très vif aux spectateurs français, +en montant sur nos scènes les plus belles oeuvres +des théâtres étrangers, espagnols, anglais et allemands, +à la condition qu'on respectât la division générale +et qu'on n'altérât pas l'intégrité de chaque acte +par l'introduction d'entr'actes entre les divers tableaux +qui le composent. Il faudrait dans ce but prendre le +parti d'une mise en scène spéciale et sommaire qui +permît de faire à vue, entre les tableaux d'un même +acte, tous les changements de décorations nécessités +par les changements de lieux. Grâce à la continuité +du spectacle, ces drames conserveraient leur physionomie +propre, l'action son allure réelle et les différents +moments de cette action leur marche ininterrompue. +Dans ce système, il faudrait renoncer à toute +somptuosité de mise en scène, autre que celle qui résulterait +des décorations peintes. Je ne vois pas où +serait l'inconvénient, ces drames ayant presque tous par +eux-mêmes une puissance représentative très grande.</p> + +<p>Quant à nos pièces modernes, il me paraît nécessaire +que les auteurs mettent un terme à la confusion +qui dure depuis trop longtemps entre les actes et les +tableaux, et qu'ils réservent le nom d'<i>acte</i> à toute +suite de scènes formant un tout dramatique partiel, +terminé par cette interruption du spectacle qu'on +appelle un entr'acte. Dans ce système, qui est le seul +logique, il faudrait faire abnégation de toute mise en +scène exigeant entre les tableaux un entr'acte pour la +plantation du décor.</p> + +<p>La vérité dramatique et la logique de l'action opposent +donc des bornes naturelles à l'exagération de la +mise en scène. C'est un fait important à constater, +puisqu'il nous montre que les progrès de l'art dramatique +sont loin d'exiger un luxe disproportionné de +mise en scène, et que souvent c'est en s'effaçant modestement +que la mise en scène mérite le nom d'art. +Ce qui entraîne souvent les poètes, c'est que les changements +les plus compliqués n'exigent d'eux qu'un +trait de plume; et que leur imagination élève ou renverse +des palais avec une rapidité telle qu'elle n'altère +en rien la contiguïté des différents moments d'une +action partielle qui pour leur esprit reste une et indissoluble. +L'art pour eux n'est qu'un jeu de leur imagination; +et de même qu'ils ne nous doivent que l'apparence +des êtres, de même ils ne nous doivent que +l'apparence des choses. Mais alors il ne faut pas que +la mise en scène s'attarde à remuer d'énormes machines; +il faut qu'elle se fasse alerte et quelque peu +féerique pour répondre aux coups d'aile de l'imagination +poétique.</p> + +<p>J'ajouterai une remarque générale pour clore ce +chapitre. Les directeurs ont le défaut de faire les entr'actes +trop longs. La plupart du temps sans doute +le spectateur n'éprouve qu'un ennui que dissipe le +lever du rideau; mais quelquefois la longueur de l'entr'acte +nuit à l'effet dramatique. Je citerai comme +exemple le drame d'<i>Antony</i>. Si, entre le second et le +troisième acte, ainsi qu'entre le quatrième et le cinquième, +on n'intercalait qu'un entr'acte d'une ou deux +minutes, juste le temps de changer les décors par des +procédés rapides, on doublerait la puissance du drame +en ne laissant pas au spectateur le temps de recouvrer +son sang-froid et de se dégager de l'étreinte du +poète. Mais, objectera-t-on, au lieu de finir à minuit +le spectacle finirait à onze heures: on me permettra, +je pense, de mépriser absolument cette objection. Au +surplus, quand je dis qu'entre deux actes, liés par le +pathétique d'une même situation, l'entr'acte doit être +réduit à la plus petite durée possible, ce n'est pas un +conseil discutable que je donne, mais une règle indiscutable +que j'énonce et qui s'impose au nom de principes +artistiques qui ne souffrent pas d'objections.</p> + +<h3>CHAPITRE XXXI</h3> + +<p>De l'imitation de la nature.—De la présentation et de la représentation +d'un phénomène.—De la représentation de la +mort.—Toute représentation est conditionnée par l'imagination +du spectateur.—Le jugement du public est subordonné +à l'idée qu'il se fait de la réalité.</p> +<br> + +<p>L'auteur, dans la mise en scène qu'il imagine, le +décorateur et le metteur en scène, dans celle qu'ils +réalisent, les comédiens dans leur diction et dans leur +jeu ainsi que dans leurs costumes, ont nécessairement +pour légitime ambition d'arriver à une ressemblance +frappante avec la nature qui est leur modèle. +Tout le monde en convient; mais alors ne semble-t-il +pas que cette direction imprimée à tant d'efforts +divers soit contradictoire avec le jugement défavorable +que l'on se croit en droit de porter sur la +théorie réaliste? Ou bien y aurait-il un degré d'approximation +que l'art ne doive pas franchir? Nous +touchons là à l'éternelle question sur la nature et +sur le but de l'art, question que je crois fort inutile +de relever dans ce petit ouvrage où elle ne pourrait +occuper qu'une place incidente. Je la ramènerai à +des proportions plus modestes, et je la limiterai au +sujet spécial que je traite. Je vais donc m'occuper de +rechercher jusqu'à quel point le metteur en scène et +l'acteur peuvent pousser la perfection de l'imitation, +et si, dans les efforts qu'ils font pour y atteindre, ils +ne doivent pas être dirigés par une méthode générale +et un ensemble de règles suffisamment précises.</p> + +<p>Ce problème est dominé par un mot dont il faut +bien comprendre le sens et la portée; c'est le mot +<i>représentation</i>. Tous les faits quelconques dont nous +sommes chaque jour les témoins oculaires se présentent +à nous; tandis que, lorsque le souvenir de ces +mêmes faits nous revient à la mémoire, ceux-ci se +représentent à notre esprit. Or, entre la présentation +et la représentation d'un fait, il existe une différence +qui consiste en ce qu'un nombre variable de détails +d'importance diverse, plus ou moins bien observés +dans la présentation, ne se retrouvent plus dans la +représentation. En outre, si un même fait se présente +à nous à différentes reprises, offrant chaque fois +quelque variété dans l'ordre ou l'intensité des phénomènes, +il est clair que les représentations successives +que nous aurons eues de ces faits semblables varieront +dans leurs caractères particuliers, mais se +ressembleront dans leurs caractères généraux. Par +suite, la synthèse de ces diverses représentations +offrira donc à notre esprit une nouvelle représentation, +rassemblant et fixant les caractères communs de +toutes les représentations antérieures et laissant dans +le vague une masse flottante, indécise de traits particuliers. +Cette nouvelle représentation n'est autre +chose que l'idée que nous avons acquise d'un certain +ordre de faits.</p> + +<p>Prenons pour exemple la représentation de la mort, +qui est le phénomène naturel dont le théâtre nous +offre le plus fréquemment la représentation. Il est +peu de personnes qui n'aient assisté à la mort d'un +être quelconque: l'un a vu mourir un vieillard, l'autre +un enfant ou une femme; celui-ci a vu tomber des +soldats sur le champ de bataille, celui-là a assisté à +l'agonie de malades dans un hôpital; les uns ont observé +la mort lente ou violente d'animaux, les autres +la leur ont causée volontairement; tous enfin ont +vu les mêmes phénomènes généraux se reproduire +dans des conditions extrêmement variables. Si l'on +ajoute à ce nombre plus ou moins grand d'expériences +personnelles la description si souvent faite +de ce même phénomène, on comprendra comment +il s'est formé dans l'esprit de chacun de nous une +idée de la mort, idée qui se compose des caractères +communs à toutes les présentations de ce phénomène +suprême, et qui pour chacun de nous est la même +dans ses traits généraux et ne peut différer que +par un certain nombre de traits particuliers d'importance +secondaire. Or, c'est uniquement cette idée, +ou cette image (ce qui revient au même), qui est +seule artistiquement représentable.</p> + +<p>Transportons-nous dans une salle de théâtre où +nous assisterons à un drame dans lequel un acteur +ou une actrice doit nous donner le spectacle de la +mort, et examinons bien les conditions du problème +scénique à résoudre. L'acteur doit produire l'apparence +de la mort, et son art consiste à atteindre un +degré frappant de ressemblance. Mais de ressemblance +avec quoi? Avec la mort d'un parent à laquelle +il aura assisté dans sa famille ou d'un moribond +d'hôpital dont il aura par scrupule été étudier l'agonie? +Nullement; mais de ressemblance avec l'idée +de la mort que possèdent les quinze cents spectateurs +qu'il a devant lui. Si l'image qu'il évoque devant +toute une salle est semblable dans ses caractères +généraux à l'idée que chacun se fait de la mort, les +quinze cents spectateurs déclareront à l'unanimité que +le jeu de cet acteur est admirable de vérité, ce qui +sera exact puisque l'art de l'acteur consiste précisément +à objectiver devant les yeux du spectateur +l'image ou l'idée que celui-ci a dans l'esprit. Et son +jeu, qu'on le remarque, sera d'autant plus vrai qu'il +sera moins réel, c'est-à-dire moins compliqué de +détails particuliers et spéciaux, non observés par la +majorité des spectateurs.</p> + +<p>Si, en effet, un acteur s'ingéniait à reproduire trait +pour trait telle façon extraordinaire de mourir, observée +par lui-même, il s'exposerait, tout en étant plus +réel, à paraître moins vrai, car l'image qu'il offrirait +serait dissemblable à celle qu'ont dans l'esprit +la plupart des quinze cents spectateurs. Nous pouvons +donc conclure que, si le réel est le vrai dans +la présentation des phénomènes, il n'est pas toujours +le vrai dans la représentation de ces mêmes phénomènes. +Or comme au théâtre il ne s'agit jamais que +de la représentation de la vie et de tous les actes qui +la composent, ni l'auteur, ni le metteur en scène, ni +les acteurs ne doivent s'attacher à reproduire la +réalité, mais seulement l'image qui est la représentation +idéale du réel.</p> + +<p>Un acteur doit donc être un observateur de la +nature, non pour transporter servilement ses observations +sur la scène, mais pour enregistrer en lui +tous les traits communs dont se compose synthétiquement +l'idée ou l'image qu'il s'efforcera de reproduire. +C'est pour cela que dans la carrière du comédien +l'intuition lui est d'un si grand secours; car, après le +travail inconscient de généralisation qui se produit +en lui, cette faculté d'introspection lui permet d'avoir +une vue très nette de l'image intérieure qui s'est +formée dans son esprit; et c'est précisément cette +vue très claire des idées qui fait les grands comédiens. +Si l'un d'eux doit représenter une scène de +folie, ira-t-il à Bicêtre étudier un fou particulier dont +il s'efforcera de reproduire identiquement les airs, +les gestes et toutes les manies? Non pas; mais il +cherchera dans une visite générale à rassembler dans +sa mémoire les traits communs qui se retrouvent dans +tous les fous d'une même catégorie; surtout il +s'efforcera, par une attention toute subjective, de +tirer des ténèbres de son esprit l'idée qu'il se fait +d'un fou et de bien se pénétrer, pour les reproduire, +des traits qui composent cette image idéale. C'est +précisément dans la fixation de cette image subjective +et dans la difficulté de la transformer en une image +objective que les comédiens ont toujours quelques +progrès à faire. C'est cette image qui est le modèle +dont le théâtre nous doit la plus frappante copie.</p> + +<p>Autrement, s'il s'agissait au théâtre de réalité, +comment le public serait-il apte à juger de la vérité, +lui qui la plupart du temps n'a pas directement +observé cette réalité? Au contraire, transportez-le au +milieu de civilisations éteintes ou étrangères, dans +un milieu populaire, bourgeois ou aristocratique, +étalez devant ses yeux les crimes les plus monstrueux, +les actes vertueux les plus rares, il s'écriera ingénument: +comme c'est nature! comme c'est vrai! et +vous, poètes et comédiens, vous savourerez cette +manifestation de son admiration, et c'est pour mériter +cet éloge que vous donnez toutes vos forces à un travail +qui souvent vous tue. Or, d'où le public tiendrait-il +cette compétence que vous lui reconnaissez, +s'il ne devait formuler son jugement que d'après +l'observation personnelle et directe du phénomène? +S'il a le droit de porter ainsi l'éloge ou le blâme sur +vos travaux, sur vos conceptions et sur les résultats +de vos longues et pénibles études, c'est qu'il rapporte +la représentation que vous lui offrez à l'idée qu'il se +fait du phénomène et à l'image qu'il possède en lui-même; +et ce qu'il applaudit, ce n'est pas la reproduction +d'une réalité qu'il ne lui a pas été donné d'observer +directement, mais le degré de ressemblance de +l'image que vous dessinez à ses yeux avec l'idée qu'il +s'est formée du fait représenté.</p> + +<h3>CHAPITRE XXXII</h3> + +<p>De l'acteur.—De la formation subjective des images.—Rapport +de la création de l'acteur avec l'idéal du public.—Toute évolution +idéale implique une modification dans l'image représentée.—C'est +la généralité d'un phénomène qui justifie sa +représentation.—<i>Smilis</i>.—L'acteur doit éviter l'accidentel.</p><br> + + +<p>Le metteur en scène et l'acteur doivent donc s'attacher +à bien déterminer les traits généraux des êtres +dont ils doivent exposer aux yeux du public la représentation +théâtrale, et les caractères communs de tous +les phénomènes particuliers qui composent l'idée +qu'ils veulent rendre sensible et visible. Dans toute +nouvelle création, leur mérite consiste, surtout pour +l'acteur, dont l'art est plus fécond et plus personnel, à +amener la représentation scénique à son point de perfection, +c'est-à-dire à déterminer jusqu'où ils peuvent +pousser la réalisation de l'idée dont ils possèdent en +eux l'image subjective. A mesure que le temps s'écoule, +que les générations se succèdent, il y a des images +qui s'affaiblissent et d'autres qui, au contraire, s'éclaircissent +et se précisent. Les idées qui flottent dans l'imagination +des hommes sont semblables aux images +que nous tenons dans le champ de notre lorgnette et +qui, selon les dispositions relatives que nous donnons +aux foyers des lentilles, se rapprochent et se précisent +ou s'éloignent en se diffusant. Le comédien doit donc +s'efforcer de bien discerner les traits dont se composent +les idées des spectateurs; et son ambition +constante est de découvrir quelques-uns des caractères +communs, si faibles qu'ils soient, que ses prédécesseurs +ont négligé de mettre en évidence; enfin de se +rendre compte des modifications que le temps ou des +circonstances particulières ont apporté à ces idées. +C'est en ce sens que le comédien doit toujours étudier +la nature; car il est nécessaire qu'il compare, le plus +souvent possible, la présentation et la représentation +des phénomènes, afin de discerner si les traits dont il +revêt ses imitations ont bien tous le caractère général +qui sera pour tous les spectateurs la marque de la +vérité, et de découvrir peut-être quelque trait nouveau +qui soit de nature à rendre la ressemblance +plus parfaite.</p> + +<p>Si, par suite de circonstances fortuites, les hommes +d'une génération ont été à même d'observer plus souvent +ou mieux que ceux qui les ont précédés un certain +ordre de faits, l'idée qu'ils en conçoivent sera +sensiblement différente de celle qu'en possédaient les +générations antérieures; et le comédien, s'il a de l'intuition +et de la pénétration, ne se contentera plus +pour les représenter des traditions de métier, mais +modifiera son jeu de manière à reproduire l'image +actuelle et à trouver sa ressemblance exacte. Supposons +qu'une actrice, ayant créé il y a vingt ans le rôle +d'une convulsionnaire, dût de nouveau en créer un +semblable aujourd'hui, devrait-elle se contenter de +reproduire identiquement le jeu de scène qui lui a +valu jadis un succès? Nullement, car les idées que +nous avons aujourd'hui sur les névroses sont sensiblement +différentes de celles que nous avions il y a +vingt ans. On s'est beaucoup occupé de cette question; +les journaux l'ont agitée, ont rendu compte avec force +détails des nombreuses expériences faites avec éclat +sur l'hystérie; et l'idée que nous nous faisons actuellement +d'une convulsionnaire a des formes plus nettes +et plus accusées. L'actrice devra donc procéder à une +nouvelle mise au point, ajouter à son jeu d'autrefois +et le mettre en harmonie avec l'idée actuelle des +spectateurs, avec discernement, d'ailleurs, et sans +exagération, car les idées humaines n'ont que de +lentes évolutions. Mais enfin tel trait qui, dans son +jeu, eût paru extravagant il y a vingt ans, paraîtrait +aujourd'hui vrai et naturel. Ce n'est pas la réalité +cependant qui a changé, mais l'image idéale qu'en possède +l'esprit des spectateurs. On voit en quels sens +divers le talent d'un comédien peut toujours progresser +par l'observation; c'est un art qui n'est jamais +immobile, mais qui se renouvelle constamment et qui, +dans son évolution, suit les évolutions des idées humaines.</p> + +<p>La méthode de travail du comédien se résume donc +en deux points: premièrement, détermination des +traits généraux de l'image qui est la synthèse idéale +d'un ensemble de phénomènes particuliers et réels; +deuxièmement, retour fréquent à l'observation de la +nature, afin de découvrir si l'examen comparé des +phénomènes ne lui fournira pas quelque caractère +commun jusqu'ici négligé ou inaperçu, ou si, dans +les présentations fortuitement fréquentes d'un phénomène, +la réapparition d'un trait particulier ne +l'élève pas à l'importance d'un trait général. Ce +deuxième point est extrêmement délicat, car il est +toujours tentant d'ajouter quelque chose au jeu de ses +prédécesseurs ou de ses émules; et c'est presque toujours +par excès que pèchent les comédiens, par suite +de l'attention que plus que tout autre ils apportent à +l'observation des phénomènes. Quand, dans le jeu d'un +comédien, un trait paraît contraire à la nature, on +peut presque toujours être certain que ce trait a cependant +été observé et pris sur la nature par le comédien, +dont l'erreur a uniquement consisté à lui attribuer +un caractère général qu'il n'avait pas, et par +conséquent à évoquer aux yeux des spectateurs une +image différant par excès de l'idée qui a pu se former +dans l'esprit du plus grand nombre d'entre eux.</p> + +<p>Voici entre autres un exemple. Dans un drame intitulé +<i>Smilis</i>, joué récemment à la Comédie-Française, +on voyait, au premier acte, deux vieux amis, l'un +amiral, l'autre commandant, se retrouvant après une +longue séparation, tomber dans les bras l'un de l'autre. +Or les acteurs avaient cru devoir ajouter le baiser +à l'accolade, baiser franchement donné et reçu, et +entendu de tous les spectateurs qui ne pouvaient +réprimer un sourire, témoignage instinctif de leur +étonnement. C'est qu'en effet c'était une faute de +mise en scène de la part des deux excellents comédiens, +provenant précisément d'une judicieuse et réelle +observation: beaucoup de personnes savent que les +militaires et les marins ont l'inoffensive habitude de +s'embrasser fraternellement quand ils se retrouvent +dans leur carrière aventureuse. Mais les comédiens +avaient eu le tort de relever un trait particulier ne +s'accordant pas avec l'idée générale que se forme le +public de deux hommes qui se jettent dans les bras +l'un de l'autre. L'embrassade, en effet, n'admet, dans +la vie réelle, que le simulacre du baiser, qui aux +yeux de la plupart des hommes est un acte entaché +d'un peu de ridicule. Voilà donc une légère faute de +mise en scène qui a précisément pour cause l'observation +exacte de la nature dans certains cas particuliers; +et la faute a consisté dans la substitution d'une +image particulière à l'image générale qui seule répondait +à l'idée que se faisaient du fait représenté les +dix-huit cents spectateurs.</p> + +<p>A un autre point de vue, d'ailleurs, on peut dire +qu'au théâtre, en dehors de certains cas particuliers, +comme par exemple dans l'expression du sentiment +filial, le baiser n'est toléré que s'il est donné ou reçu +par une femme. En général, les acteurs n'en doivent +jamais faire que le simulacre. <i>Le Mariage de Figaro</i> +nous facilite la détermination de la limite au delà de +laquelle on choquerait la bienséance. Au cinquième +acte, lorsque Chérubin, croyant embrasser Suzanne, +embrasse le comte Almaviva, tout spectateur attentif +à ses propres impressions s'apercevra que la réalité +du baiser serait choquante si le rôle de Chérubin était +rempli par un homme, et que si elle ne l'est pas, c'est +qu'il sait que sous les traits et sous le costume du +page c'est une femme qui donne ce baiser à l'acteur +qui joue le rôle du comte.</p> + +<p>La loi que nous avons cherché à élucider sur la +représentation des idées nous permet d'expliquer certains +jeux de scène dont la portée soi-disant conventionnelle +dépasse de beaucoup la portée absolue. Le +mot de convention, dans ces cas-là, ne me paraît +cependant juste que si on lui donne uniquement sa +signification véritable, qui est celle d'accord entre les +manières de voir, et que si on n'y attache pas une idée +d'arbitraire. Or, l'accord entre les manières de voir +n'est autre chose que la possession commune d'une +image générale identique. Dans le code du monde, +par exemple, un homme est considéré comme outragé +si un adversaire ou un ennemi ose lever la main sur +lui et il se battra pour venger son honneur. Voilà l'idée +générale. Cependant il y aura des hommes qui ne se +sentiront outragés et qui ne se battront que s'ils ont +reçu réellement le soufflet. Voilà l'idée particulière. +Or le théâtre ne peut en toute sûreté aborder que la +représentation de l'idée générale, de telle sorte que, +si le cas particulier devait être représenté, il faudrait +de la part de l'auteur beaucoup d'habileté et de préparation +pour le faire admettre par le public. Quand +nous apprenons qu'un mari a trouvé un homme aux +pieds de sa femme, ou qu'au moment où il est entré +il a surpris cet homme embrassant la main de sa +femme, nous concluons avec certitude que cette femme +trahissait son mari, le plus ou le moins étant sans +valeur relativement à la conclusion morale. On se sert +souvent, dans ce cas, du mot assez curieux de conversation +criminelle, euphémisme qui n'est en somme +qu'une idée générale, très suffisante dans l'espèce, +et qui répond par conséquent à l'image générale, la +seule dont le théâtre nous doive la représentation. +Dans la réalité, au moment où le mari apparaît, +l'amant a pu être surpris se livrant à tels ou tels actes +plus ou moins caractéristiques; mais ce sont là des +cas particuliers et des circonstances accidentelles qui +n'ajoutent rien au fait fondamental, qui est la trahison +de la femme. Ce n'est donc pas sans y avoir profondément +réfléchi qu'un acteur pourra se croire permis +d'ajouter quelque trait particulier à l'acte simple qui +est la représentation de l'idée générale.</p> + +<p>On pourrait citer un plus grand nombre d'exemples. +Ainsi, dans la comédie, quand une jeune fille pleure +elle porte son mouchoir à ses yeux, et son air ainsi +que le mouvement de sa poitrine suffisent à dessiner +l'image du chagrin, parce que ces différents traits +sont généraux et se retrouvent à peu près dans l'expression +de toutes les douleurs de l'âme. Dans la +réalité cependant que de traits particuliers et variables +viennent s'y joindre, selon la nature de chacun, +l'abondance des sanglots et des pleurs, les cris de +timbres différents, les mouvements souvent désordonnés, +l'abandon de soi-même, etc. On ferait également +de semblables remarques au sujet de l'expression +de la joie, où l'image générale suffit, sans qu'on +y ajoute les images disgracieuses qui déparent souvent +les plus jolis visages.</p> + +<p>Mais il est inutile de multiplier ces exemples; les +deux que nous avons choisis plus haut suffisent. Il +faut mieux donner à réfléchir que de tout dire. Il est +juste d'ajouter que, dans beaucoup de cas, la dignité +personnelle du comédien doit entrer en ligne de +compte; mais c'est là une raison de sentiment qui +me semble secondaire. Les raisons que nous avons +présentées sont artistiques et comme telles de plus +grande valeur.</p> + +<h3>CHAPITRE XXXIII</h3> + +<p>De la composition d'un rôle.—Des traditions.—De l'intuition +et de l'introspection.—Développement des images initiales.—Rapport +ou contraste entre les images initiales de différents +rôles.—<i>Le Demi-Monde</i>.—<i>Le Gendre de M. +Poirier</i>.—<i>Mademoiselle de Belle-Isle</i>.</p> +<br> + +<p>Dans les chapitres précédents, nous avons parlé du +jeu de scène, en le considérant comme un acte isolé, +détaché d'un ensemble dramatique ou comique. Nous +avons pris l'action dans un moment particulier. Nous +devons maintenant examiner, au moins succinctement, +la mise en scène d'un rôle et son rapport avec le développement +de l'action, mais en nous préoccupant +exclusivement de l'aspect du rôle et en laissant de +côté tout ce qui touche à la déclamation.</p> + +<p>Il n'y a, dans les arts, qu'un petit nombre de principes; +nous ne devons donc pas ici rechercher et rencontrer +de lois esthétiques différentes de celles que +nous avons déjà mises en lumière. Ce qui, d'ailleurs, +fait l'excellence d'une règle, c'est de ne pas être restreinte +à un fait spécial: l'exiguïté du cercle où se +meut une règle est un signe certain d'empirisme; et, +dans ce cas, la règle prend le nom de procédé. Les +procédés, je l'accorde, ont leur utilité et même leur +prix, surtout lorsqu'ils portent ce beau nom de traditions, +usité à la Comédie-Française. Dès qu'une pièce +a fourni une longue carrière, et lorsque des acteurs +ont particulièrement brillé dans certains rôles, il est +très compréhensible que les nouveaux venus, qui +plus tard sont chargés de reprendre ces rôles, s'ingénient +à reproduire les effets qui ont si bien réussi à +leurs prédécesseurs. La façon de dire ces rôles et +d'exécuter tel ou tel jeu de scène, de faire tel geste, +de prendre telle attitude, de faire même telle correction +au texte, etc., donne donc lieu à ce qu'on appelle +des traditions, soit que ces procédés aient été scrupuleusement +notés, soit que le nouveau venu ait pu se +rendre compte par lui-même du jeu de son prédécesseur, +soit qu'ils se soient uniquement transmis de +mémoire. Il y a, à la Comédie-Française, un assez +grand nombre de jeux de scène qui n'ont pas d'autre +raison d'être, et dont on se contente de dire pour les +justifier qu'ils sont de tradition. En résumé, la tradition +est une expérience accumulée dont il faut tenir +grand compte. Il y a certaines façons exquises de dire, +certains gestes empreints d'une éloquente grandeur, +qui sont tout ce qui nous reste des grands artistes du +passé. Toutefois, il ne faut pas que la tradition soit +un esclavage, car nous avons vu précisément que +quelques rôles peuvent changer d'aspect avec le temps +dans la mesure où les idées elles-mêmes des spectateurs +se modifient sous l'influence de circonstances +fatales ou fortuites. Il faut donc maintenir la tradition +au-dessous de la règle, et se dégager du procédé dès +qu'on vient à s'apercevoir qu'il est en contradiction +avec l'idée actuelle. C'est donc ici la règle qui nous +importe, et ce sont uniquement les principes qui doivent +nous arrêter. Un ouvrage spécial sur les traditions +conservées à la Comédie-Française serait d'un +très grand intérêt; mais il ne pourrait être entrepris +que par quelque esprit attentif, appartenant depuis +longtemps à la maison de Molière. On pourrait y joindre +un assez grand nombre de faits extraits de mémoires +ou conservés dans les ouvrages qui concernent +l'art dramatique. Je serais, quant à moi, absolument +incompétent en pareille matière. C'est donc là un +sujet que je dois écarter de ma route; et je reviens à +l'examen des principes, auquel d'ailleurs doit seul +s'attacher un ouvrage théorique.</p> + +<p>Si nous passons d'un jeu de scène particulier au +rôle qui le contient, nous ne faisons que remonter de +l'examen de la partie à celui du tout, et un moment +de réflexion suffit pour conclure que tous les jeux de +scène, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes les +inflexions doivent être dans le caractère du rôle. A +cinquante ans, on n'aime pas comme à vingt-cinq, ou, +si on est affecté de la même complexion amoureuse, +on est qualifié différemment. Il y a telle occurrence où +un magistrat ne se conduira pas comme un militaire. +L'éducation, l'instruction, le commerce avec nos semblables +nous inculquent certaines façons de penser, +de dire, d'agir, qui varient suivant le milieu où nous +avons vécu. Il y a donc dans tout rôle un aspect +permanent et persistant dont le comédien doit se +pénétrer.</p> + +<p>C'est ici que l'intuition, au sens exact et étymologique +du mot, prend une importance de premier +ordre. Si le comédien est bien doué, il possède en lui-même +une riche collection d'observations, souvent +inconscientes, suites et séries d'images qui peuplent +son imagination. A la première connaissance qu'il +prend du rôle, il obéit à un mouvement naturel tout +subjectif: il regarde en lui-même, et de cet examen +intuitif résulte une image initiale, sur laquelle il concentre +alors son esprit de toute la force de son attention. +C'est là son modèle; il s'efforce d'en bien concevoir +les formes lumineuses, qui se dessineront dans la +chambre noire de sa pensée. De la clarté de l'image +dépendent la netteté et la sérénité du jeu. Quelquefois +l'image est lente à se former, surtout à se compléter, +et quelques acteurs ont en quelque sorte besoin de +l'objectiver; il leur faut plusieurs répétitions pour en +porter la représentation au point de perfection qu'ils +sont capables d'atteindre. Quelquefois, au contraire, +elle jaillit du cerveau sans effort, et, dans ce cas, l'artiste +se sent dès le premier jour absolument maître +de son rôle. Mais cette première phase intuitive d'un +rôle est suivie d'une seconde phase plus laborieuse; +car l'image apparue à l'esprit de l'artiste n'est, si je +puis m'exprimer ainsi, qu'une image centrale, autour +de laquelle oscillent un certain nombre d'images similaires, +correspondant aux différents moments de l'action. +C'est la variété qu'il s'agit dès lors d'introduire +dans le rôle sans en détruire l'unité.</p> + +<p>Tous les jeux de scène, toutes les attitudes, tous +les gestes, toutes les inflexions de voix ne sont et ne +doivent être que des idées secondaires, dérivées de +l'idée première, ou autrement des images en rapport +de ressemblance avec l'image initiale. Tout cela, bien +que ne présentant aucune difficulté, se comprendra +mieux encore au moyen d'un exemple. Dans <i>le Demi-Monde</i>, +si nous mêlions en regard le rôle d'Olivier de +Jalin et celui de Raymond, l'un homme du monde, +l'autre militaire, il est clair que les comédiens chargés +de ces deux rôles ont immédiatement vu surgir à leurs +yeux, des profondeurs de leur esprit, les images initiales +de ces deux personnages. C'est alors que pour +tous deux a commencé un travail de détail très difficile +et très minutieux, consistant à déduire de cette +image intuitive toute une série d'images secondaires +reproduisant toujours la même personnalité. Ils n'auront +jamais une attitude identique, Olivier s'abandonnant +sans effort à une aisance familière, Raymond +gardant toujours une certaine rectitude de maintien; +ils ne feront pas un geste semblable, ni dans le même +mouvement; ils ne s'assoiront pas, ne se lèveront +pas, ne marcheront pas de même, et ils ne parleront +pas sur des rythmes similaires.</p> + +<p>Dans toutes les pièces, tous les rôles ont ainsi leur +physionomie propre que l'acteur ne doit jamais perdre +de vue. Cela paraît tout simple au spectateur qui ne +paraît nullement s'en étonner, et qui n'y voit probablement +aucune difficulté. Sans doute, la composition +du rôle est relativement facile quand la personnalité +des personnages est nettement déterminée, comme +dans l'exemple que j'ai choisi; mais que le lendemain +les deux mêmes comédiens aient à remplir les rôles +de Montmeyran et du marquis de Presle, dans <i>le Gendre +de M. Poirier</i>, la transition, pour ne pas +être brusque, n'en sera que plus délicate; et le spectateur, +s'il y pense, pourra commencer à s'apercevoir +de toute la difficulté qui préside à la mise en scène +d'un rôle. Montmeyran est un militaire comme Raymond; +mais le second a fourni une image initiale aux +contours un peu secs et tranchants, tandis que le premier +se révèle sous les traits d'une image aux angles +adoucis. La ressemblance entre les deux sera surtout +dans une certaine rectitude morale. Le marquis de +Presle est un homme du monde comme Olivier de Jalin, +mais avec un peu plus de morgue et de hauteur; il +s'est moins usé à tous les contacts de la vie, et il a +gardé la part de préjugés qu'Olivier a, dès longtemps, +échangés contre une aimable philosophie. Eh bien, ces +nuances qui différencient les images initiales de ces +rôles, il faut ne pas les laisser perdre; elles doivent +se retrouver à tous les moments de l'action, dans toutes +les attitudes, dans les moindres gestes, dans la façon +d'entrer et de sortir. Que le surlendemain les deux +mêmes acteurs reparaissent dans <i>Mademoiselle de +Belle-Isle</i>, sous les traits du duc de Richelieu et du +chevalier d'Aubigny, voilà encore des images initiales +qui sont dans un certain rapport, d'une part, avec le +marquis de Presle et Olivier de Jalin, d'autre part, avec +Montmeyran et Raymond, mais qui se distinguent +cependant par des nuances multiples d'une grande +importance, auxquelles s'ajoute la différence des +époques, des costumes, des milieux, des caractères +historiques, etc. On comprendra, dès lors, que si l'intuition +fournit aisément aux comédiens les images +initiales de chacun de ces rôles, la réflexion, l'étude, +la comparaison leur seront nécessaires pour arriver +laborieusement à fixer toutes les images dérivées, dans +lesquelles le spectateur doit toujours retrouver l'image +initiale.</p> + +<p>Il semble résulter de ce que nous venons de dire, +sur la façon dont on procède à la composition d'un +rôle, que la première qualité pour un comédien est +l'imagination; accompagnée de cette faculté d'introspection +qui lui permet d'apercevoir et de dégager les +images subjectives inconsciemment accumulées dans +son esprit. Viennent ensuite l'intelligence et le travail, +au moyen desquels il pousse la représentation de ces +images au degré désirable de fini et de ressemblance. +Un jeune homme ou une jeune fille peuvent avoir en +partage un physique heureux, une voix enchanteresse, +une intelligence très fine, et faire présager un comédien +ou une comédienne de talent; mais ils ne posséderont +pas de véritable génie dramatique s'ils n'ont +pas d'imagination et si par conséquent ils ne possèdent +pas cette faculté d'intuition qui en découle. C'est pourquoi +les débuts sont si souvent trompeurs; on y fait +montre de qualités charmantes et même supérieures, +mais le véritable comédien ne se révèle que le jour +où, abandonné de ses maîtres, seul vis-à-vis de lui-même, +il aborde la création d'un rôle. C'est là que la +faculté maîtresse se dévoile ou se montre décidément +absente. On ne serait pas embarrassé de citer grand +nombre d'acteurs qui ont parcouru une carrière honorable, +qui se sont même distingués dans leur emploi, +mais qui en réalité n'étaient pas fatalement destinés +à être comédiens, et qui n'ont réussi que grâce à la +mise en oeuvre de qualités très estimables, mais secondaires +au point de vue de l'art et qui auraient pu +trouver leur emploi dans toute autre carrière. Ces +acteurs tiennent cependant une grande place et une +place méritée dans l'histoire dramatique; car instruits, +attentifs, scrupuleux et toujours égaux à eux-mêmes, +ils sont les gardiens les plus fidèles des traditions +et forment ensuite les meilleurs professeurs.</p> + +<h3>CHAPITRE XXXIV</h3> + +<p>Aptitude à jouer certains rôles.—De la personnalité scénique +de l'acteur.—Complexité et hétérogénéité des rôles modernes.—Leur +influence sur l'art dramatique et sur l'art théâtral.—Déformation +du talent de l'acteur.</p> +<br> + +<p>Si on examine un certain nombre de rôles avec +quelque attention, on s'apercevra que les uns et les +autres sont à quelque degré semblables ou dissemblables +entre eux, et qu'ils peuvent se répartir en +diverses classes plus ou moins séparées les unes des +autres. Ainsi, si nous revenons aux exemples que +nous avons cités dans le chapitre précédent, nous +trouverons que les rôles d'Olivier de Jalin, de Gaston +de Presle et du duc de Richelieu forment une certaine +classe et que ceux de Raymond de Nanjac, de Montmeyran +et du chevalier d'Aubigny en forment une +autre. Dans chaque classe, les rôles ont entre eux +quelque analogie, quelque rapport plus ou moins +proche, quelque affinité secrète, tandis que d'une +classe à l'autre ce sont des dissemblances qui s'affirmeront, +des oppositions plus ou moins fortes et plus +ou moins saillantes. Par conséquent, toutes les images +initiales, qui sont les points de départ des rôles d'une +même classe ayant quelques caractères communs, dériveront +toutes d'une même image plus lointaine, plus +générale, hiérarchie d'images absolument semblable +à la hiérarchie des idées. Ces images générales constituent +en quelque sorte des personnalités complexes.</p> + +<p>De même on pourrait diviser une agglomération +d'hommes en groupes plus ou moins nombreux, constituant +des personnalités complexes, et dont tous les +membres auraient entre eux un certain air de parentage. +Eu faisant encore un pas, on pourrait dès lors +établir une correspondance entre ces groupes d'êtres +humains et ces classes dans lesquelles nous avons dit +que se répartissaient tous les rôles; et l'on verrait que +le comédien, en tant qu'homme, appartenant à quelque +groupe, porte en lui l'air de cette personnalité +complexe à laquelle se rattache la sienne propre, et +que par conséquent son aspect, son image a quelque +rapport avec l'image générale de laquelle se déduisent +les images initiales d'une série plus ou moins nombreuse +de personnages de théâtre.</p> + +<p>Un acteur possède donc par lui-même une aptitude +particulière à remplir certains rôles. C'est cette aptitude, +cette conformité naturelle que consultent surtout +les auteurs et les directeurs de théâtre quand il s'agit +de distribuer les rôles d'une pièce; et l'importance en +est tellement grande pour le résultat final, qu'il arrive +à chaque instant aux auteurs, en concevant et en +écrivant leurs pièces, de se composer une troupe idéale +de comédiens connus, et, bien mieux encore, de conformer +l'image du rôle qu'ils dessinent à l'image personnelle +de tel ou tel artiste. Bien entendu il ne faudrait +pas restreindre cette concordance entre un artiste +et un groupe de rôles à de simples similitudes physiques. +Sans doute le physique n'est pas sans importance, +mais en tout cas il ne peut s'agir que du physique +tel qu'il est modifié par les conditions scéniques, et +vu à la lumière de la rampe, dans la perspective du +décor. Il est des acteurs que la scène grandit, d'autres +qu'elle rapetisse; mais c'est surtout la physionomie +que l'optique théâtrale modifie profondément, ce qui +se conçoit aisément, puisque la lumière du jour et celle +de la rampe avivent les mêmes traits en sens inverse. +Mais cette concordance tient, en outre, à la prédisposition +nerveuse qui est la source de la sensibilité, à +l'inclination morale, à la qualité et au timbre de la +voix, à l'expression du regard et à la plasticité générale. +Dans la mise en scène, la distribution des rôles +est donc d'une importance capitale. Une faute dans +cette distribution est en tout point semblable à celle +que commettrait un musicien qui se tromperait sur le +caractère physiologique des instruments et ferait exprimer +par les hautbois ce qui ne peut l'être que par +les trompettes, ou voudrait forcer les clarinettes à +nous faire éprouver les mêmes sentiments que les +violoncelles.</p> + +<p>C'est cette même concordance entre la personnalité +scénique d'un acteur et les rôles du répertoire qu'il +est si important de découvrir quand il s'agit d'un début. +On se trompe souvent, soit que l'acteur ne donne pas +tout ce qu'il promettait, soit que la scène modifie +complètement son image théâtrale. Quand il s'agit de +discerner le meilleur emploi qu'il sera possible de +faire de qualités moyennes et tempérées, il vaut +mieux choisir de modestes rôles de début, afin de +laisser le tempérament de l'artiste se révéler et s'affirmer +peu à peu. Quand on croit avoir affaire à un tempérament +personnel d'une certaine valeur, il est préférable +de mettre l'artiste aux prises avec un grand +rôle, dût ce premier essai ne pas être couronné de succès, +car le contraste même, entre le rôle qu'il remplit +et sa personnalité scénique, mettra celle-ci en +pleine lumière et lui permettra de s'affirmer au grand +jour de la rampe. Dans ce cas, même après un début +malheureux, un directeur avisé aura la certitude +d'avoir mis la main sur un artiste hors ligne et il aura +du même coup déterminé vers quels rôles l'incline +son tempérament.</p> + +<p>Une troupe, quelque nombreuse qu'elle soit, présente +toujours des lacunes, ce qu'on comprendra aisément +après les explications qui précèdent. C'est pourquoi +il se présente dans l'histoire d'un théâtre des +périodes pendant lesquelles telle pièce ne produit pas +tout l'effet qu'on en devrait attendre et quelquefois ne +peut absolument pas être reprise. Souvent il se passe +dix ans, vingt ans même, pendant lesquels un groupe +de pièces ne peut être remonté avec succès, par suite +du manque d'un acteur d'un certain tempérament. +Cela se fait surtout sentir dans les pièces modernes, +et cela tient à l'hétérogénéité des rôles qui tend et +tendra à s'accuser de plus en plus. L'art dramatique +suit en cela l'évolution de la vie moderne, et de même +que dans le monde chacun prend une personnalité de +plus en plus distincte, de même dans le théâtre qui +reflète le monde les rôles augmentent en nombre à +mesure qu'ils se différencient les uns des autres. Et +même, c'est par une sorte de tendance philosophique +instinctive que les auteurs se laissent si facilement +aller à composer des pièces entières pour tel acteur +ou pour telle actrice. Ils profitent habilement d'une +personnalité distincte et très particulière que leur offre +bénévolement la nature, qu'ils s'ingénient à développer +et à pousser dans ses différents sens, et ils composent +toutes leurs pièces en vue d'une personnalité +théâtrale que le hasard probablement ne leur offrira +pas une seconde fois. C'est surtout dans les théâtres +de genre que ce système tend à prévaloir, et on arrive +réellement à produire sur le public des impressions +piquantes et originales; mais le danger est dans la +répétition trop souvent renouvelée du même procédé. +Pour arriver à satisfaire le public et pour prévenir en +lui la satiété, il faudrait un peu plus souvent casser +et remplacer le joujou dont on l'amuse.</p> + +<p>Cette hétérogénéité de l'art a pour conséquence une +différenciation de plus en plus grande entre les images +initiales des personnages du théâtre moderne; et, par +suite, un acteur devient de moins en moins apte à +remplir avec succès un grand nombre de rôles: son +image s'associe avec des groupes de rôles de plus en +plus restreints. D'où résulterait la nécessité d'accroître +indéfiniment le nombre d'acteurs composant une +troupe de théâtre. Cette nécessité a pour conséquence +immédiate: premièrement, la disparition des troupes +de province; deuxièmement, la fusion en une seule +de toutes les troupes existant à Paris; troisièmement, +l'exploitation des théâtres de province par les +troupes de Paris. La première conséquence s'est aujourd'hui +entièrement réalisée: les quelques troupes +qui résistent encore se ruinent ou se ruineront. Le +moment approche où il n'y aura plus un seul théâtre +de province vivant de sa vie propre. La seconde +conséquence se fait déjà sentir. Les acteurs, pour la +plupart, ne contractent plus que des engagements +temporaires, qui se restreignent souvent à l'exploitation +d'une pièce. Les acteurs passent d'un théâtre à +l'autre sans se fixer définitivement. Les directeurs +font des emprunts quotidiens aux troupes de leurs +confrères: d'où naît une tendance naturelle à mettre +en commun leurs ressources, c'est-à-dire leurs théâtres, +leurs capitaux, leurs acteurs, leurs décors et leur +matériel. La troisième conséquence a porté tous ses +fruits: troupes d'hiver, troupes d'été, troupes de villes +d'eau ou de villes de jeu, toutes s'organisent à Paris +au moyen des disponibilités existantes en personnel +et en matériel.</p> + +<p>Quelles sont maintenant les conséquences de cette +hétérogénéité sur l'art théâtral. Produit de l'analyse, +elle pousse les artistes dans la voie de l'analyse. Les +images ou idées, de générales qu'elles étaient, se décomposent +en images ou idées particulières; celles-ci +se différencient les unes des autres par des caractères +qui, négligés jadis ou habilement fondus dans l'ensemble, +s'accusent et prennent un relief inattendu. +De là un travail incessant des comédiens pour mettre +en saillie ces traits particuliers et spéciaux; de là, la +recherche du détail et par suite l'introduction de plus +en plus fréquente du réel. Dans la comédie de Molière, +pour prendre un exemple, l'argent ne s'est pas +encore incarné dans un personnage spécial; mais au +XVIIIe siècle nous voyons se dessiner l'image du financier. +Aujourd'hui cette image, beaucoup trop générale +pour nous, s'est décomposée et nous fournit les +images du banquier, de l'agent de change, du quart +d'agent de change, du boursier, du coulissier, etc. +Ce qui distingue ces personnalités, issues d'une personnalité +plus générale, ce sont, non des différences +essentielles, mais des différences de surface, des +détails pris sur le vif de la société actuelle, des traits +de moeurs particulières. L'esprit d'analyse du comédien +est obligé de s'affiner; il creuse ses personnages, +se met en observation, à l'affût des types particuliers +qui se croisent sous ses yeux; et, quand il monte sur +la scène, il ressemble souvent à tel que nous venons +de coudoyer une heure avant d'entrer au théâtre. Ce +n'est plus le portrait à l'huile, peint largement, qui +doit la flamme de la vie au tempérament de l'artiste: +c'est l'implacable photographie qui fouille les rides, +exagère les défauts et grossit les plus charmants +détails.</p> + +<p>De là, pour le comédien, naît une certaine tendance +à devenir caricaturiste, tendance qui s'affirme +surtout dans les théâtres de genre. En outre, comme +le nombre de représentations des pièces à succès a +décuplé, et que telle qu'on aurait jouée autrefois une +cinquantaine de fois arrive souvent aujourd'hui à la +trois-centième représentation, il s'ensuit que cette +répétition forcée des mêmes rôles tend à déformer le +talent de l'artiste et à transformer en traits permanents +des traits qui ne devraient être que passagers. +Le comédien, malgré lui, sans d'ailleurs qu'il en ait +conscience, est la proie d'une personnalité qu'il revêt +trop souvent et dont la nature composée se substitue +peu à peu par l'habitude à sa propre nature. Il arrive +même un moment où l'acteur a perdu toute faculté +de création nouvelle, et semble absorbé dans un rôle +unique dont il ne pourra désormais se débarrasser, +car il en a pris définitivement la ressemblance, la +voix, le port, les allures, les manières et jusqu'aux +tics particuliers. C'est la vengeance de l'art.</p> + +<h3>CHAPITRE XXXV</h3> + +<p>Complexité de la mise en scène moderne.—<i>L'Avocat Patelin; +Bertrand et Raton; Pot-Bouille; la Charbonnière.</i>—Invasion +du réel.—Du procédé.—Retour nécessaire au répertoire +classique.—Son influence sur le talent des acteurs.—Nécessité +des théâtres subventionnés.</p><br> + +<p>L'hétérogénéité, il faut en faire l'aveu, conspire en +faveur de l'école réaliste. Je ne sais si celle-ci se rend +bien compte de l'arme puissante que les révolutions +de l'esprit remettent entre ses mains. On peut le +croire, car elle pousse furieusement à l'envahissement +de la scène par le réel, et elle n'y réussit que trop bien. +Cette année, on a remonté à la Comédie-Française +<i>Bertrand et Raton</i>, dont un des actes se passe dans le +modeste magasin de soieries de Raton Burgenstaf. +Une décoration peinte suffit à l'amoncellement modéré +des étoffes, un comptoir de chêne s'étale sans orgueil, +un escalier de bois conduit au logement du gros +marchand de la Cour, et dans la boutique même +s'ouvre la porte de la cave: mise en scène très justement +appropriée au théâtre de Scribe. Que nous +sommes déjà loin cependant des tréteaux sur lesquels, +dans l'<i>Avocat Patelin</i>, maître Guillaume vient étaler +ses pièces de draps! Or la veille du jour où vous avez +vu <i>Bertrand et Raton</i>, vous aviez pu voir <i>Pot-Bouille</i> +à l'Ambigu et admirer le magasin des Vabre avec son +élégant escalier en spirale, avec ses commis, ses +acheteuses qu'un équipage réel attend à la porte; et +le lendemain vous avez peut-être vu <i>la Charbonnière</i> +à la Gaîté. Là se trouvait transplanté et formant décor +l'escalier monumental d'un des plus grands magasins +de Paris, spectacle extraordinaire pour les yeux, présentant +l'encombrement et l'affolement d'un grand +jour de vente, la presse des acheteurs, la foule des +commis, un étalage savamment fait dans les règles +du genre, les comptoirs, les caisses, et, dans l'angle +de la décoration, un ascenseur, inutile à l'action, mais +montant et descendant alternativement dans sa lente +majesté, et semblant être l'organe respiratoire de ce +mastodonte industriel.</p> + +<p>On se demande, non sans inquiétude, où s'arrêtera +la mise en scène? Sans doute, il y a des limites qu'elle +ne pourra franchir, mais elle continuera à empiéter +de plus en plus sur le domaine littéraire et déjà l'action +qui relie tous les tableaux d'un drame est ténue +et bien fugitive. Un obstacle qu'il lui faudra tourner +est précisément la grandeur de la scène. En faisant +monter les humbles et les déshérités sur le théâtre, +en étalant à nos yeux les misères physiques et +morales des dernières classes de la société, elle ne +pourra rapetisser la scène à la taille d'une mansarde +ou d'un bouge. Quoi qu'elle fasse, la chambrette de +Jenny ou la hutte du chiffonnier sera toujours plus +grande que le salon d'un ministre. Toutefois la complaisance +du public est admirable, et son imagination, +dont l'école réaliste sera forcée d'accepter le secours, +consentira à ramener la grandeur de la scène aux +proportions que désirera l'auteur: l'espace et le temps +resteront toujours au théâtre forcément conventionnels.</p> + +<p>Mais l'hétérogénéité des rôles continuera à s'accentuer, +et c'est là qu'est le danger croissant de l'art +dramatique; car, si l'on veut appliquer sa pensée à +suivre cette progression ininterrompue, on verra peu +à peu l'art descendre des hauteurs morales où règnent +les idées générales, s'abaisser de plus en plus à +mesure que les images se revêtiront de caractères +plus particuliers, s'étendre à toutes les réalités, s'émanciper +de toutes les conditions de règle, de choix, +d'élection, et aller finalement s'absorber et disparaître +dans la vie elle-même. C'est qu'en effet la croissance +constante de l'hétérogénéité a pour limite extrême +l'anéantissement de l'art. D'autres plus complaisants +diront que ce sera la vie qui, en absorbant l'art, en +recevra une beauté nouvelle. C'est bien loin pour +décider. Mais d'ici là, quoi qu'il arrive, l'art dramatique +aura ses jours d'épreuve. En ressortira-t-il rajeuni? +C'est une grave question que nous examinerons +dans les derniers chapitres de cet ouvrage.</p> + +<p>Nous entrons à peine dans la voie fatale, et c'est +d'hier que l'antique homogénéité se désagrège: elle +n'est pas encore réduite à l'état de poussière dramatique. +D'ailleurs, si l'art nouveau est plein de dangers, +il n'est pas toujours sans charmes, et nous nous laissons +volontiers séduire de plus en plus par tous les +traits, si exigus qu'ils soient, qui portent l'empreinte +de la vérité. Nous-même, nous nous apercevons que +notre esprit est moins homogène que celui de nos +pères et qu'il est en proie à l'esprit d'analyse. Nous +goûtons donc un art que nos pères n'auraient pas +apprécié, et, en dépit de son infériorité, nous éprouvons +des charmes secrets à pénétrer dans les replis +des êtres et des choses. Malheureusement l'apparent +et le matériel nous distraient de l'âme humaine: à +trop partager son coeur, on abaisse l'idée que l'on se +faisait de l'amitié. Au théâtre, l'artiste vise un but +moins élevé; il a mis l'idéal à sa portée. Mêlé à la +foule, il imite Malherbe qui allait étudier sa langue au +port au foin, et, à la poursuite du réel, il saisit la +vérité partout où il la rencontre, dans les assommoirs +aussi bien que dans les alcôves des femmes perdues. +Certes il y fait des trouvailles originales; et il met en +saillie les caractéristiques de tous ces personnages +nouveaux dans le monde de l'art et jusqu'à celles +même des métiers les moins avouables. Je ne méprise +nullement l'effort de l'artiste en quelque sens qu'il +s'exerce; cet effort n'est ni vain ni puéril, mais c'est +l'histoire des chercheurs d'or: après avoir épuisé les +mines aux filons éblouissants, ils tamisent la poussière +d'or mêlée au limon que charrient les fleuves.</p> + +<p>Peu à peu le métier dramatique s'encombre de formules +qui vont en se compliquant de plus en plus, et +les règles d'autrefois se réduisent à une foule sans +cesse grossissante de procédés. C'est là qu'est le danger +immédiat; car l'homme est l'esclave des choses +plus qu'il ne le croit. Son physique et jusqu'à son +moral, jusqu'à son intelligence, sont des matières plastiques +qui prennent aisément la forme des moules où +il les enferme. Le réel des pièces modernes disloque +le talent des comédiens; et quelques-uns gardent à +perpétuité une souplesse d'acrobate. Dans l'intérêt +de l'art moderne, dans l'intérêt même des plaisirs du +spectateur, il est nécessaire de mettre un frein à cette +poursuite aveugle du réel, et surtout à son influence +sur le théâtre. Or il y a un remède efficace à la dégénérescence +théâtrale qui nous menace; et ce remède +c'est le retour fréquent au répertoire classique. Nous +avons parlé plus haut de son influence sur le goût +public, de son importance au point de vue du plaisir +le plus pur qu'il nous soit donné d'éprouver au théâtre. +Nous n'y reviendrons pas; mais il nous reste à dire +un mot de son influence sur le talent des comédiens +et de son importance au point de vue du métier +dramatique.</p> + +<p>Si le lecteur a suivi avec quelque attention ce que +nous avons dit sur la manière dont l'acteur procède à +la composition d'un rôle, sur l'image initiale qui se +dresse dans son esprit et sur toute la série d'images +associées, il se rappellera que ces images seront d'autant +plus marquées de traits particuliers que le personnage +dont il revêt la personnalité est un type moins +général. En suivant le développement historique du +théâtre, qui se conforme aux révolutions sociales, on +voit les types de théâtre se multiplier et se compliquer +à mesure qu'on s'approche de l'époque actuelle, et +au contraire diminuer et se simplifier à mesure qu'on +remonte dans le passé. Plus les types sont généraux, +et c'est le cas de la tragédie et de l'ancienne comédie, +plus les images initiales sont générales. Pour traduire +sur la scène les personnages classiques, le comédien +doit donc éviter de marquer son attitude, son jeu, sa +diction de trop de détails particuliers et caractéristiques, +car il n'a que fort rarement à tenir compte des +rapports du physique ou du moral avec une fonction +sociale, une profession déterminée, une manière particulière +de vivre. Tout le matériel, tout l'accidentel +et le circonstanciel de la vie réelle n'entrent que pour +fort peu de chose dans la représentation des personnages +classiques. Ce sont surtout des passions héroïques +ou criminelles et de grandes infortunes dans la +tragédie, des vices et des travers généraux dans la +comédie, qui demandent à être traitées synthétiquement, +tandis que le théâtre moderne exige du comédien +un esprit d'analyse toujours en éveil. La tragédie +de Corneille et de Racine et la comédie de Molière +commandent donc, sans appuyer ici sur l'étude psychologique +des rôles, une grande largeur de diction, +une élocution très nette dégagée des à peu près de la +conversation courante, une science du geste d'autant +plus grande qu'il est plus rare et qu'il a un rapport +plus étroit avec le texte poétique, une attitude qui n'a +jamais le droit d'être vulgaire ou qui, dans l'emportement +même des passions, ne doit jamais manquer de +dignité. Les acteurs qui abordent ces rôles sont obligés +d'exercer sur eux une contrainte sévère, de maîtriser +tout mouvement qui pourrait trahir leur personnalité +moderne, de tenir enfin leur être tout entier sous la +dépendance de la passion dont ils prennent le langage +ou du caractère général aux impulsions duquel se +plie l'action dramatique.</p> + +<p>Largeur, simplicité, sobriété, mais précision dans +les effets, telle est la loi de composition de tous les +rôles classiques. Il n'y a pas de meilleure école pour +les comédiens; et c'est l'influence permanente de l'ancien +répertoire qui fait la supériorité incontestable +de la Comédie-Française sur tous les autres théâtres. +Tour à tour, entre les représentations d'une pièce moderne +qui doit garder l'affiche pendant trois ou quatre +mois, chaque sociétaire reprend la tunique d'Hippolyte +ou les rubans verts d'Alceste, reforme son corps, +son attitude, sa démarche, ses gestes à la sévérité +sculpturale de l'antique ou à l'aisance aristocratique +du grand siècle, et accorde de nouveau son oreille aux +harmonies du vers de Racine ou aux larges mouvements +aisément cadencés de la prose de Molière. +Les comédiens qui passent par ces épreuves se corrigent +ainsi incessamment du maniéré, du cherché, des +gestes inconscients et des défauts de diction inhérents +à la conversation courante. Quand ils abordent +les rôles du théâtre moderne, ils en élargissent les +effets, les haussent en quelque sorte d'un ton, et ne +sont pas sans influence sur les auteurs qui écrivent +pour eux et qui par suite élèvent leur idéal et celui +même de la foule qui les applaudit.</p> + +<p>C'est par le commerce qu'elle entretient avec les +grands écrivains du XVIIe siècle que la Comédie-Française +maintient dans sa troupe d'élite les belles traditions +et les principes les plus élevés de l'art dramatique, +qu'elle agit à son tour sur les productions de +l'esprit, et qu'elle exerce une influence intellectuelle +et morale, non seulement sur la société française, +mais encore sur l'Europe entière et sur tout le monde +civilisé. C'est presque toujours à son école, au moins +indirectement, que se sont formés les comédiens qui +vont secouer le rire sur notre triste univers, et prouver +par leur présence sur tous les points du globe l'universalité +de la langue française et le charme encore +triomphant de l'esprit français.</p> + +<p>Concluons donc que dans notre société démocratique, +où le nombre tuera l'idéal, s'il n'est conquis +par lui, le maintien du répertoire classique à l'Odéon +et à la Comédie-Française (joint à une réformation urgente +de l'enseignement du Conservatoire) est en +quelque sorte une mesure de rénovation sociale, de +relèvement intellectuel et moral et de salut artistique. +Mais ce n'est que par de larges subventions qu'on +peut leur imposer le maintien de ce répertoire, qui +exige des sacrifices permanents et d'incessants labeurs. +Le jour où le Corps législatif, dans un esprit +d'ignorance ou d'aveuglement, supprimerait ou diminuerait +seulement ces subventions, il porterait du +même vote un coup funeste à l'art français; il assurerait +à bref délai l'envahissement de tous les théâtres +par les adeptes les moins scrupuleux de l'école, +réaliste et tarirait à l'avance dans les yeux de nos +enfants la source des plus douces larmes qui se puissent +verser ici-bas.</p> + +<p>Abandonnons cette perspective heureusement lointaine +et reprenons pied sur la scène. Rappelons que, +parmi les acteurs qui, en dehors de la Comédie-Française, +forcent l'admiration du public, les meilleurs +sont ceux qui, au Conservatoire ou à l'Odéon, ont eu +le bonheur de traverser le répertoire classique. Que +ne peuvent-ils aller de temps à autre s'y retremper +librement, y refaire leurs forces, s'y perfectionner dans +l'art de bien dire; et, après avoir trop longtemps joué +un personnage laid et vulgaire, que ne peuvent-ils, +comme Mercure, s'en aller au ciel, avec de l'ambroisie, +s'en débarbouiller tout à fait!</p> + +<h3>CHAPITRE XXXVI</h3> + +<p>Du rôle de la musique au théâtre.—La puissance musicale.—Le +mélodrame.—Le vaudeville.—Évolution de l'art dramatique.—La +musique devenue un personnage dramatique.</p> +<br> + +<p>Dans ce chapitre et le suivant je voudrais, au point +de vue de l'esthétique et de la mise en scène, dire +quelques mots du rôle de la musique dans les représentations +théâtrales. La musique est en soi un art +complet, absolu, comme la poésie et comme la peinture, +et ce n'est pas naturellement de cet art, considéré +dans son ensemble, dont je puis avoir à m'occuper +ici, non plus que des productions de cet art qui sont +fondées sur le plaisir propre de l'oreille. Mais la musique +tient dans son empire l'expression des sentiments, +et en dehors du charme qu'elle exerce sur +l'oreille, ou conjointement avec lui, elle provoque dans +tout notre être, toujours par l'intermédiaire de l'oreille, +un ébranlement qui se propage dans tout le système +nerveux, et qui détermine en nous des états généraux +identiques à ceux que nous éprouvons dans la tristesse, +dans la joie, dans l'enthousiasme, dans la langueur, +dans l'attendrissement, etc. Associée en nous-mêmes +avec tous les sentiments que notre âme est +capable d'éprouver, elle a le merveilleux pouvoir, en +nous replaçant dans les mêmes conditions d'ébranlement +nerveux, de les rappeler, de les faire renaître +en nous, de troubler et de bouleverser tout notre être +par le mouvement qu'elle imprime aux ondes nerveuses +qui le parcourent. Bien des conditions contribuent +à l'effet que produit sur nous la musique: la +qualité des sons, leur hauteur, leur timbre, les rapports +mélodiques des sons successifs, les rapports +harmoniques des sons simultanés, le mouvement, le +rythme, etc. Mais ne considérons ici que la hauteur +des sons; le reste s'y ajoute naturellement et multiplie +ou affaiblit, en tout cas modifie profondément +l'effet produit par la hauteur.</p> + +<p>Quand nous parlons, les syllabes successives que +nous prononçons sont à des hauteurs diverses; pour +y monter ou pour en descendre, notre voix se traîne +rapidement de l'une à l'autre, et, ne franchissant pas +d'un bond les intervalles qui les séparent, ne se fixant +d'ailleurs à aucune des hauteurs qu'elle effleure, ne +nous fait éprouver que des sensations sonores, mais +non musicales, aucun des sons émis ne pouvant se +rapporter exactement à une gamme quelconque. Sans +doute certaines voix nous semblent et sont en effet +plus musicales que d'autres; sans doute dans le langage +d'un acteur, et surtout d'une actrice, il passe +instantanément des syllabes qui ont une réelle puissance +musicale et nous font tressaillir comme un coup +d'archet; mais nous devons voir ici le phénomène +dans sa généralité et nous sommes fondés à dire que, +dans le langage parlé, les sons, en dehors des idées +qu'ils expriment, ne nous causent que des sensations +musicales très légères, et par conséquent ne déterminent +en nous que des sentiments très fugitifs. Au contraire, +dans le chant, l'effort que fait le chanteur pour +tenir le son à une hauteur exactement musicale détermine +en nous un ébranlement nerveux identique et +correspondant et fait vibrer notre être à l'unisson de +celui du chanteur. Ainsi quand la voix passe du langage +parlé au chant, l'auditeur passe d'états non persistants +et très légèrement sentis à des états persistants +et profondément sentis.</p> + +<p>Cela étant bien compris, voyons quel était jadis le +rôle de la musique dans les représentations dramatiques. +Deux genres faisaient alors un emploi constant +de la musique, c'était le mélodrame et le vaudeville. +Le mélodrame est un drame dont les situations pathétiques +sont annoncées, soutenues et renforcées par la +musique. C'est l'orchestre seul qui fait ici l'office de +multiplicateur. Quand la situation est de nature à faire +éprouver au spectateur un sentiment quelconque, l'orchestre +s'en empare, ajoute à la sensation éprouvée +toute la puissance musicale, détermine dans l'être du +spectateur un ébranlement nerveux, jette l'âme dans +un trouble profond et la tient sous l'empire d'un sentiment +assez intense pour qu'elle ne puisse se soulager +que par les larmes du poids qui l'oppresse. Telle est +l'esthétique du mélodrame. La musique y vient donc +en aide au pathétique; mais, point important à noter, +elle reste complètement en dehors de l'action. C'est +un moyen d'agir sur le système nerveux du spectateur, +qui ne fait pas partie intégrante du drame; et +si, par impossible, on pouvait concevoir un rapport +entre un courant électrique et les ondulations nerveuses +corrélatives de nos sentiments, on pourrait +parfaitement dans les mélodrames remplacer l'orchestre +par une pile électrique.</p> + +<p>Dans le vaudeville, l'union de la musique et de l'action +est plus intime. Un vaudeville, est une comédie +mêlée de couplets. La musique y fait encore, comme +dans le mélodrame, office de multiplicateur et d'amplificateur. +L'orchestre souligne les situations qui +tournent au sentiment, facilite aux acteurs le passage +du langage parlé au chant, et en les accompagnant +renforce leur puissance d'action sur l'âme du +spectateur. Quant aux personnages, lorsque la situation +détermine en eux l'apparition d'un sentiment de +tristesse ou de joie, le chant qui succède chez eux au +langage parlé donne à leur voix une qualité musicale +corrélative de nos sentiments, et ajoute à la valeur de +l'idée, exprimée par le couplet, l'expression intense +qu'un genre aussi léger ne comporterait pas et que la +musique ajoute sans transition, sans effort, par l'effet +seul de sa puissance propre. Dans le vaudeville, la +musique est donc un multiplicateur du sentiment +qu'éprouvent ou qu'expriment les personnages. Mais, +qu'on le remarque, elle n'a aucun pouvoir sur eux-mêmes; +c'est un procédé accessoire d'expression +qu'emploie l'auteur, aidé du musicien, pour donner à +ses personnages plus d'action sur l'âme des spectateurs. +Si la musique n'est plus ici, comme dans le mélodrame, +en dehors du spectacle, elle n'en reste pas +moins en dehors de l'action dramatique.</p> + +<p>L'ancien vaudeville était presque toujours une pièce +gaie, aimable, dans laquelle çà et là une pointe de +sentiment, née de l'action, était habilement saisie par +l'auteur, qui fixait ce sentiment dans un couplet et au +moyen de la musique en multipliait l'effet. Puis le +dialogue vif, alerte reprenait, et le vaudeville continuait +sans grande ambition littéraire, éveillant ainsi +de temps à autre la sensibilité du public. Spectacle +aimable, sans fatigue, plaisir mêlé d'un attendrissement +délicat et modéré, comme il sied à un public +qui n'a pas besoin d'être violemment secoué. La vie +était alors plus facile et plus unie; le spectacle était +une récréation qu'on goûtait innocemment, un jeu +dont on connaissait l'artifice et auquel on s'abandonnait +sans arrière-pensée, pour le plaisir du jeu lui-même. +Tous les hommes qui sont au déclin de leur +vie ont connu le vaudeville dans toute sa gloire, surtout +s'ils ont commencé de bonne heure à aller au +théâtre, et ont conservé un souvenir ineffaçable des +douces émotions qu'il leur a fait éprouver. Et cependant +sa gloire aussi a passé. Aujourd'hui, le vaudeville +est mort à jamais, et ses quelques soubresauts +sont ceux d'une agonie qui se prolonge. Les hommes +de ma génération le regrettent, mais c'est en vain +qu'ils espèrent pour lui un retour de fortune. Ce ne +pourrait être que le résultat d'une mode passagère. +Le vaudeville a vécu; et il ne ressuscitera pas plus +que le génie dramatique de Scribe.</p> + +<p>Mais d'où vient la disparition de ce genre particulier +de la littérature dramatique? Est-elle due au +hasard? Est-elle le fait de la volonté déterminée de +quelques auteurs? Est-ce par caprice ou par ennui +que le public s'en est détourné? Je crois peu au hasard +dans la destinée des choses et très peu à l'influence +des hommes sur l'évolution de leurs idées et les modifications +de leur goût. Nous nous développons sous +l'empire de causes et de lois qui nous échappent, et +nous savons aujourd'hui, par exemple, que nos langues, +quels que soient les efforts souvent contraires +des savants, naissent, se développent, s'épanouissent +et meurent suivant des lois inéluctables. C'est dans ce +cas l'ignorant qui est l'instrument inconscient de la +nature, et tout ce que nous pouvons savoir ou deviner, +c'est que les races humaines, leurs idées, leurs langues +et leurs arts obéissent comme tous les êtres, +comme les plantes elles-mêmes, dans leur lente évolution, +aux mêmes causes premières et présentent +aussi leur époque de germination, de croissance, de +floraison et de mort. Mais nulle part ici-bas la mort +n'est un anéantissement dans le sens exact du mot; +c'est une dissolution de parties, une désagrégation +suivie d'une redistribution des éléments suivant de +nouvelles combinaisons, en un mot, une transformation +de matière et un transport de forces. Si donc le +vaudeville a disparu, il faut y voir non une perte absolue, +définitive, mais une transformation dans la matière +plastique du drame et un transport ainsi qu'une +redistribution nouvelle de la force émotionnelle.</p> + +<p>Et en effet, le vaudeville a disparu dans une évolution +de l'art dramatique moderne, évolution qui a +consisté en ce que la musique, d'extérieure et d'étrangère +qu'elle était, est montée à son tour sur la scène +et est devenue un personnage du drame. Jadis la +musique était une puissance que le poète conservait +dans la main, qu'il déchaînait directement sur le spectateur, +renforçant ainsi les moyens dramatiques, et +qu'il employait comme un résonateur destiné à amplifier +et à multiplier le pathétique. C'était toujours +par rapport au drame une puissance objective. Aujourd'hui, +la musique est devenue une puissance subjective; +elle fait partie intégrante de l'action dramatique, +et le point où s'applique directement cette force émotionnelle +n'est plus dans l'âme du spectateur, mais +dans l'âme même des personnages du drame. Art plus +profond et plus élevé, puisque l'émotion que provoque +en nous la musique n'est plus étrangère à l'action, +mais au contraire naît en nous sympathiquement du +trouble qu'éprouve l'être même du personnage et de +l'état psychologique de son âme.</p> + +<p>Il y a sans doute à cette révolution de l'art une +cause profonde, qui semble être la nécessité d'une +imitation plus transcendante de la vie et de l'être +humain, au sein duquel s'opère la fusion de toutes les +forces physiques, intellectuelles et morales. L'art +dramatique avait jusqu'alors soustrait ses personnages +à toutes les forces naturelles qui assiègent l'homme +et les avait uniquement soumis à l'empire des idées. La +musique les soumet à l'empire des sensations. La +révolution qui s'est opérée insensiblement et qui a fait +pénétrer la puissance émotionnelle des sons dans le +drame littéraire semble de même ordre que celle qui +a fait pénétrer la puissance imaginative des idées +dans le drame musical. De telles révolutions sont +lentes et ne se font pas par de brusques changements +à vue. Dans la nature, il en est de même: chaque +goutte d'eau qui tombe ne laisse pas de trace visible, +mais au bout d'un certain temps on s'aperçoit que le +roc le plus dur s'est creusé sous l'effort incessant des +gouttes d'eau. Dans l'art, on ne peut suivre pas à pas +les progrès d'une évolution, mais on peut périodiquement +mesurer le chemin parcouru. Aujourd'hui, on en +sera frappé pour peu que l'on porte son attention sur +ce point, il est incontestable que la musique joue un +rôle considérable dans nos pièces de théâtre, et qu'elle +y apparaît avec sa puissance propre. Tantôt elle agit +directement sur l'esprit d'un personnage, tantôt elle +prête sa voix à son âme émue et muette; quelquefois, +acteur elle-même dans le drame, elle évoque et dessine +à nos yeux une image avec une puissance et une +précision véritablement magiques et que n'atteindrait +pas un récit littéraire. En un mot, la musique est +devenue une puissance dramatique; et, comme telle, +elle s'associe à l'action, y contribue par l'émotion +qu'elle développe dans le héros du drame, et transporte; +en nous l'émotion à laquelle il est en proie et +que sa voix serait lente ou impuissante à exprimer. +Mais toujours elle fait partie intégrante du sujet; elle +en est en quelque sorte un personnage impalpable et +invisible. C'est donc la façon dont les auteurs modernes +comprennent la mise en scène de ce nouveau +et poétique personnage qu'il nous faut éclaircir autant +que possible par des exemples.</p> + +<h3>CHAPITRE XXXVII</h3> + +<p>De l'exécution musicale.—Des rapports de la musique avec +l'action dramatique.—<i>Le Monde où l'on s'ennuie.</i>—Le +théâtre de Victor Hugo.—<i>Lucrèce Borgia.</i>—<i>Ruy Blas.</i>— +<i>L'Ami Fritz.</i>—Transport d'effet: <i>les Rantzau.</i>—<i>Les Rois +en exil.</i></p> +<br> + +<p>Le premier résultat de cette révolution esthétique a +été de proscrire l'orchestre des théâtres. Aujourd'hui, +il a complètement disparu de la Comédie-Française, +de l'Odéon, du Vaudeville et du Gymnase. Il n'a gardé +sa place que dans les théâtres voués encore au mélodrame +et dans ceux où l'on cultive les genres mixtes +qui tiennent de l'opérette et de l'ancien vaudeville. La +disparition de l'orchestre entraîne cette conséquence +que, lorsque la musique doit jouer un rôle dans une +pièce, ce sont les personnages eux-mêmes qui sont +les exécutants, soit qu'ils chantent avec ou sans +accompagnement, soit qu'ils jouent d'un ou de plusieurs +instruments. Quand je dis que les personnages +sont les exécutants, il faut ajouter que souvent ils ne +sont que les exécutants apparents, ce qui suffit naturellement +si l'acteur, qui est censé chanter ou jouer, +n'est pas sur la scène, mais ce qui aujourd'hui ne +serait guère admis quand l'acteur est en scène. On le +tolère encore quand il s'agit d'un instrument à cordes, +lorsque, par exemple, dans le <i>Mariage de Figaro</i>, +Suzanne accompagne sur la guitare la romance que +chante le page; mais une actrice qui ne serait pas +musicienne ne saurait en général prendre un rôle +comportant l'exécution d'un morceau de piano, tel +que celui de Mlle de Saint-Geneix dans <i>le Marquis +de Villemer</i>. Dans <i>Barberine</i>, le rôle peut être +tenu par une actrice n'ayant pas de voix, puisque +Barberine chante hors de la scène et peut être remplacée +par une cantatrice. Il en est à peu près de +même du rôle de François Ier dans <i>le Roi s'amuse</i>.</p> + +<p>Le rôle de la musique dans l'action dramatique est +multiple, mais tend toujours à produire un effet d'accord +ou de contraste, et à mettre en évidence les sentiments +les plus secrets et les plus profonds de l'âme +humaine. Nous allons passer en revue quelques +exemples qui feront ressortir clairement l'emploi que +les auteurs modernes ont fait de la musique, soit dans +le drame, soit dans la comédie. Prenons les effets +les plus simples, d'abord, ceux qui résultent uniquement +du caractère de la musique, et de son +rapport avec le sentiment d'un personnage. Au premier +acte du <i>Monde où l'on s'ennuie</i>, lorsque le sous-préfet +et sa femme sont introduits et se trouvent seuls +dans le salon de la duchesse de Réville, la jeune sous-préfète +s'approche du piano ouvert et se met à jouer +un air d'opérette. Cet air est représentatif, par son +caractère, de l'humeur enjouée de la jeune femme et +de la gaieté du nouveau ménage. Survient un domestique: +au moment d'être surprise, la sous-préfète +passe habilement de ce motif léger à un thème de +musique classique, qui est, lui, représentatif du +sérieux affecté que tous deux croient devoir garder +dans le monde où ils font leur entrée. Voilà donc immédiatement +les deux personnages connus du public +pour ce qu'ils sont et pour ce qu'ils veulent paraître, +en même temps qu'est parfaitement déterminé le +caractère du monde où va se nouer et se dénouer l'intrigue +de la comédie. La musique est donc ici chargée +de l'exposition dramatique et élevée au rang de +confident. Elle facilite singulièrement à l'auteur la +mise en marche de l'action, et évite aux personnages +l'ennui de faire et au public celui d'entendre l'exposé +de leurs sentiments les plus intimes. C'est d'ailleurs +là un des rôles les plus fréquents et des moins complexes +de la musique. Dans la même pièce, la jeune +fille, jalouse et nerveuse, raye le piano d'un geste sec +et fiévreux; et les sentiments qui l'agitent se dévoilent +instantanément. Ici l'intervention musicale passe +au rôle d'excitateur dramatique, puisque c'est elle +qui dévoile aux autres personnages le trouble profond +de la jeune fille. Si nous nous transportons au +cinquième acte d'<i>Hernani</i>, au moment où doña Sol +voudrait entendre s'élever le chant du rossignol au +milieu de cette belle nuit nuptiale, c'est le son inattendu +du cor qui résonne au milieu de la solitude +de la nuit et vient rappeler à Hernani qu'il est l'heure +de mourir. Ici le cor a une signification exacte et déterminée: +c'est la voix même de Ruy Gomez, dont il +évoque l'image menaçante aux yeux des spectateurs. +C'est le cor qui déchaîne la mort dans cette nuit promise +à l'amour et qui précipite le dénouement tragique. +Mais on peut à peine dire que dans ce dernier +cas il s'agisse d'une intervention musicale, car celle-ci +est réduite à un son. Les cas précédents sont beaucoup +plus nombreux au théâtre, et se ramènent tous +à une jeune fille ou à une jeune femme révélant au public +l'état de son âme par le choix de la musique +qu'elle joue ou de la romance qu'elle chante. Les +exemples que l'on pourrait citer sont innombrables. +Dans tous les cas, la musique n'a pas d'influence +directe sur le spectateur; elle puise sa puissance émotionnelle +dans l'âme du personnage qu'elle traverse +avant d'arriver à celle du spectateur.</p> + +<p>Victor Hugo a eu dès longtemps l'intuition du rôle +nouveau qu'est appelée à jouer la musique au théâtre +et l'a souvent introduite dans ses oeuvres dramatiques. +Qui ne se souvient de l'effet saisissant du <i>De +profundis</i> qui glace d'effroi Gennaro et ses compagnons, +à la fin du festin où Lucrèce Borgia vient de leur +faire verser du poison? Au premier et au second acte +de <i>Marie Tudor</i>, la même romance chantée par +Fabiani, qui s'accompagne sur une guitare, est +employée comme une poétique formule d'amour. La +musique est ici la caractéristique de la passion qui a +jeté Fabiani aux pieds de la reine. Mais dans cet exemple +la romance de Fabiani, quoiqu'elle résulte physiologiquement +de l'état d'un coeur qui éprouve le +besoin, d'épancher son bonheur, ne joue que le rôle +d'un <i>aparté</i> musical et n'est en quelque sorte qu'une +confidence faite directement au public. Dans <i>Lucrèce +Borgia</i>, au contraire, le <i>De profundis</i> ne nous émeut +si profondément que parce qu'il terrifie les personnages +du drame. Voilà le véritable emploi de la +musique au théâtre. Nous éprouvons sympathiquement +l'effroi de Gennaro, mais c'est sur lui que tombe +directement la sensation musicale: c'est dans son +âme que se joue le drame affreux dont nous attendons, +haletants, la péripétie suprême; et c'est, les +yeux fixés sur lui et participant à toutes les poignantes +émotions qui le traversent, que nous suivons +d'une oreille attentive les versets du chant lugubre +qui se rapproche.</p> + +<p><i>Ruy Blas</i>, au second acte, nous offre encore un +bel exemple d'intervention musicale. Au moment où +la reine, émue d'un amour inconnu qu'elle sent +monter jusqu'à elle, exhale en tristes plaintes l'ennui +que lui causent sa solitude et son royal esclavage, +des lavandières passent en chantant dans les bruyères +et leurs voix qui meurent en s'éloignant jettent dans +son âme des paroles enflammées d'amour. Considéré +en dehors de l'action dramatique, le chant des lavandières +n'aurait pour le public que le charme d'une +poésie pleine de délicatesse et de fraîcheur et ne lui +apporterait qu'un plaisir purement poétique et musical, +mais il devient d'une ineffable tristesse en passant +par l'âme de la reine. C'est sa propre émotion, croissant +pendant tout le temps que dure la chanson des +lavandières, qui se communique à nous sympathiquement. +Ce n'est pas la musique qui fait couler nos +larmes, ce sont celles qui tombent goutte à goutte +des yeux et du coeur de la reine.</p> + +<p>Nous pouvons déjà remarquer que la meilleure +manière de mettre en scène la musique, c'est d'en +masquer l'exécution et de soustraire les exécutants +aux yeux du public. Il ne faut pas, en effet, que l'exécution +musicale puisse nous distraire de l'émotion +que la puissance des sons musicaux n'est que médiatement +destinée à faire naître en nous. Et cela se +conçoit, puisque l'intérêt n'est pas, en ce cas, dans +le personnage qui chante, mais dans le personnage +dont les sentiments s'épanouissent au contact de la +sensation musicale.</p> + +<p><i>L'Ami Fritz</i> nous offrira encore un exemple remarquable +de l'emploi de la musique au théâtre, emploi +trois fois renouvelé et chaque fois d'une manière +différente. Au commencement du deuxième acte, au +moment du départ des moissonneurs pour les champs, +se place la chanson de Sûzel, dont le choeur reprend +le dernier vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Ils ne se verront plus!</p> + </div> </div> + +<p>Le chant de Sûzel se trouve amené naturellement +dans la pièce, et cependant, en dehors de l'effet +touchant qu'il prépare pour la fin de l'acte, il n'offre +guère que l'intérêt de l'exécution musicale, puisque +Sûzel est en scène; et à la Comédie-Française cet +intérêt est, il est vrai, très vif parce que l'actrice qui +remplit ce rôle a une remarquable diction, aussi large +et aussi pure quand elle chante, même sans accompagnement, +que lorsqu'elle parle. Néanmoins, cette +première scène de l'acte prépare surtout la dernière. +En effet, quand Sûzel aperçoit de loin la voiture qui +emporte Fritz, Fritz qui fuit éperdu, croyant guérir +ainsi son inguérissable blessure, elle tombe anéantie +sur un banc, et au même moment le choeur des +moissonneurs, qui regagnent lentement la ferme, fait +entendre de nouveau le dernier vers de la chanson +de Sûzel, qui est ici d'une indicible mélancolie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Ils ne se verront plus!</p> + </div> </div> + +<p>Ce choeur entendu dans le lointain semble le gémissement +de la nature entière, qui pleure le coeur brisé +de la pauvre fille et son bonheur détruit. Que pourrait +dire Sûzel et quelles paroles vaudraient l'éloquence +de cette phrase musicale, qui arrive au public grossie +de tous les sanglots qui gonflent le coeur de l'abandonnée? +C'est là une belle fin dramatique, où, il est +vrai, le sentiment l'emporte sur l'idée, mais qui est +conforme à l'esthétique du drame moderne.</p> + +<p>Le premier acte de l'<i>Ami Fritz</i> présente un emploi +de la musique plus remarquable encore, parce qu'il +est plus rare: il s'agit de l'émotion produite uniquement +par un morceau de musique instrumentale. +Après une minutieuse exposition, dont tous les détails +font ressortir l'épicurisme de Fritz et son égoïsme de +vieux garçon, on s'est mis à table, et ce repas de +gourmand, digne couronnement de toute cette exposition, +un instant interrompu par l'arrivée de Sûzel, +se continue, les vins les plus fumeux succédant aux +plats les plus succulents, lorsque soudain résonne un +coup d'archet: c'est le violon du bohémien Joseph, +qui tous les ans, le jour de la fête de Fritz, vient +avec quelques-uns de ses compagnons exécuter un morceau +sous les fenêtres de son ami. Les trois convives +s'arrêtent, lèvent la tête et prêtent l'oreille à la voix +vibrante des instruments à cordes. A ce moment, les +dix-huit cents spectateurs qui emplissent la salle +sentent l'âme de Fritz s'ouvrir aux accents pathétiques +des instruments à voix humaine, et tout ce qu'il +a fait de bien, de bon, de juste dans sa vie remonter +à son coeur, et le réparer de sa beauté morale au +milieu de cette scène de vulgaire sensualité. En même +temps, l'âme de Fritz, soustraite soudain aux liens +matériels de son existence, s'élève et s'unit, dans une +commune émotion, avec celle de Sûzel que la belle +musique fait toujours pleurer. L'attendrissement +qu'éprouve le public ne lui vient pas directement +des instruments, mais de la profonde émotion dont +ceux-ci troublent l'âme de Fritz et celle de Sûzel. +C'est là un très bel exemple du rôle pathétique que +peuvent remplir des instruments à cordes dans le +drame ou dans la comédie.</p> + +<p>Une autre pièce des mêmes auteurs, <i>les Rantzau</i>, +présente un curieux exemple de la musique employée +comme ressort dramatique; mais cette fois l'exemple +est bizarre, plus peut-être qu'il n'est heureux. La +musique, en effet, y joue un rôle ingrat et n'a d'autre +mérite, aux yeux de Jean Rantzau chez qui se donne +un petit concert improvisé, que celui d'être un bruit +désagréable et agaçant pour Jacques Rantzau. Jean +insiste sur le but qu'il se propose et qu'il atteint, car +soudain la colère de Jacques se traduit par le vacarme +de sa batteuse qu'il fait mettre en mouvement. Les +auteurs se sont trompés sur la mise en oeuvre du +ressort musical. Sans me préoccuper de l'action du +drame, je dirai que c'est le tableau contraire qu'ils +auraient dû présenter. L'intérêt dramatique de la +scène aurait dû être dans la colère de Jacques Rantzau, +et c'est le concert que lui donne son frère Jean +qui aurait dû être placé hors de la scène. Il y a eu +transposition d'effets. C'est à l'agacement progressif +de Jacques que le public aurait dû participer, et non +pas au concert qui n'a par lui-même aucun charme +musical et qui n'est qu'un ressort ayant précisément +le défaut d'être trop apparent. Ce qui doit toujours +être mis au premier rang, sous les regards des spectateurs, +c'est le personnage sur qui doit s'exercer +l'action musicale.</p> + +<p>Je ne puis résister au désir de citer un bel et dernier +exemple, tiré d'une pièce toute moderne et essentiellement +parisienne, <i>les Rois en exil</i>, que des +susceptibilités politiques ont arrêtée trop tôt pour +le plaisir de ceux qui sentent l'intérêt artistique +qu'offrent tous les ouvrages de M. Daudet. C'est jour +de grande soirée chez la reine d'Illyrie; sous l'apparence +d'un bal, il s'agit d'une réunion politique où +vont se prendre des résolutions viriles. On attend le +roi, celui en qui se résume les espérances de tout un +parti. Soudain sur l'escalier d'honneur, supposé en +dehors de la scène, éclate la marche nationale illyrienne. +Au son de cette musique guerrière, tous les +courages s'affermissent; les coeurs se haussent et volent +au-devant de ce roi qui s'apprête à tirer l'épée +pour ressaisir sa couronne. C'est l'entrée triomphale +d'un héros, d'un conquérant, du représentant et du +sauveur de la monarchie. Tout ce que les accents de +cet hymne national remuent chez la reine et chez ses +fidèles de beau, de patriotique, de chevaleresque +évoque dans l'imagination des spectateurs une figure +noble et sans tache, une sorte d'archange royal prêt +à couper les sept têtes de la Révolution de son épée +flamboyante. C'est après quelques instants remplis +d'une ardente espérance, sous tous les regards du +public et sous ceux de la reine déjà anxieuse, que +paraît enfin le roi. L'effet est foudroyant, implacable. +Christian, le regard terne, la démarche légèrement +avinée, entre, inconscient de l'écroulement définitif +de sa fortune royale, hébété au milieu d'un désastre +que rien ne peut plus conjurer. L'effet de contraste est +irrésistible, entre ce viveur fatigué, ce protecteur de +filles, protégé lui-même par des usuriers, et la figure +de roi que la marche nationale illyrienne avait annoncée +et parée d'avance d'une héroïque majesté.</p> + +<p>Après ce dernier exemple, il ne nous reste plus qu'à +ajouter quelques mots de conclusion sur ce sujet. Il +ne serait pas impossible que l'introduction de la puissance +musicale dans le drame moderne eût pour cause +initiale une influence germanique. Mais, à en juger +d'après l'<i>Egmont</i> de Goethe, le génie allemand accorde +à la musique une puissance idéale et imaginative +qu'elle ne peut avoir que dans l'opéra où le poète y +ajoute un sens littéraire. Le génie français, fait essentiellement +de clarté, n'a pas suivi le génie allemand +qui lui avait peut-être suggéré cette tentative, et pour +lui la puissance dramatique de la musique ne réside +que dans la propriété qu'elle possède d'éveiller, de +propager et d'exalter les sentiments.</p> + +<h3>CHAPITRE XXXVIII</h3> + +<p>Décadence de l'art dramatique.—Des conventions dans l'art +classique.—Grandeur de l'art idéal.—De l'évolution démocratique.—Caractère +de la sensibilité du public.—Son +jugement artistique.—De l'école réaliste.—De l'esprit +moderne.—De l'individuel et de l'exceptionnel.—Causes +d'avortement.</p> +<br> + +<p>J'ai parcouru les différentes phases du sujet que je +m'étais proposé. Sans doute j'ai laissé beaucoup à +dire et je suis loin d'avoir épuisé une matière qui est +de sa nature inépuisable. Cependant j'aurai peut-être +atteint le but si j'ai pu faire comprendre le sens assez +marqué de l'évolution de l'art dramatique et de l'art +théâtral. Tous les arts modernes, ainsi que toutes les +sciences, ne cessent de croître en complexité et en +hétérogénéité. La mise en scène ne peut que suivre +ce mouvement, malgré les vaines réclamations d'une +rhétorique, surannée, dit-on, avec laquelle je ne me +sens moi-même que trop de liens. Par une habitude +d'esprit, née de l'éducation et de l'instruction, nous +accordons à la tradition un empire et un prestige que +ne lui reconnaissent pas ceux qui ne l'ont pas reçue +toute formée des leçons d'un maître, ou ne l'ont pas +puisée dans l'étude des chefs-d'oeuvre des siècles +passés. Il n'y a pas d'entente artistique possible entre +un homme qui éprouve des émotions profondes à la +lecture d'Homère ou de Sophocle et un homme qui n'a +jamais connu leurs oeuvres que par ouï-dire, ce qui +cependant est déjà un progrès sur l'ignorance absolue.</p> + +<p>Nous assistons donc à la décadence certaine de +l'art, dans la forme du moins que nous avons été habitués +à lui reconnaître et sous laquelle nous l'avons +aimé, respecté et cultivé. Cet art était le privilège +d'une élite peu nombreuse qui, dédaigneuse des spectacles +vulgaires et ne recherchant que les sensations +exquises, n'en respirait que la fleur et laissait tomber +le reste en poussière. Tout drame ou toute comédie +était un conflit psychologique et moral et mettait +en présence des êtres qui, sous des apparences réelles, +n'étaient qu'idéalement vrais. Sous les traits individuels +que leur prêtaient les acteurs, les personnages +de théâtre étaient des types généraux que la nature ne +nous offre jamais et que l'esprit peut seul concevoir +et se représenter. Aussi le point de départ essentiel +de cet art transcendant était la convention. Ce qui, +dans tout drame et dans toute comédie, était idéalement +vrai, c'étaient les vertus, les vices, les caractères +ou les passions. C'était là que portait tout l'effort de +la création artistique, de l'observation philosophique +et de l'imagination poétique; et ces êtres, en quelque +sorte abstraits, prenaient alors une intensité de +vie morale d'une puissance extraordinaire et véritablement +surhumaine. Comparés aux personnages de +théâtre, les êtres réels n'en paraissaient que des extraits +incomplets et inachevés, à peine ébauchés. +Jamais, en effet, l'humanité n'aurait pu les réaliser en +entier. Seule la poésie pouvait créer de toutes pièces +ces êtres dont la nature avait éparpillé tous les traits +sur des milliers d'exemplaires humains. Mais quelle +était alors la grandeur tragique ou la profondeur +comique du spectacle qu'offraient aux esprits, longuement +préparés à le comprendre et à le goûter, la rencontre +et le conflit de ces personnages plus vrais que +la réalité elle-même! L'intérêt de ce jeu poétique +était si puissant, que le reste était de peu d'importance: +ce n'était qu'une affaire de convention définitivement +et préalablement réglée entre le poète et le +spectateur.</p> + +<p>Qu'importe d'où viennent et où vont Scapin, Lisette, +Géronte, Éraste et Isabelle, réunis par le caprice du +poète dans un même enchevêtrement d'événements, +pourvu que nous riions des fourberies de l'un, de la +malice de l'autre, de la sottise de celui-ci, et que nous +assistions au triomphe final des amants! Qu'importe +qu'ils se rencontrent ici ou là, dans un décor représentant +un appartement ou une place publique! C'est +par pure bonté d'âme que le poète daigne parfois nous +apprendre que la scène se passe à Naples ou à Paris: +nous n'avons que faire de le savoir, puisque ce sont +les mêmes personnages, qu'il transporte à son gré aux +quatre coins du monde. Qui songe à reprocher à ces +personnages de s'asseoir et de discourir au beau milieu +d'une place publique? Qu'importe, pourvu que ces +personnages nous éblouissent des étincelles de leur +esprit, que la vérité psychologique et que l'observation +morale naissent du choc de leurs caractères et du +conflit où les engagent leurs passions! Ce spectacle +a le pouvoir magique d'offrir à nos méditations l'être +humain, dégagé de toutes les réalités qui l'encombrent +et le masquent. Mais, pour s'y plaire, il faut +que l'esprit soit dès longtemps formé à l'abstraction +et à la synthèse, et qu'il accorde au fait moral une +supériorité constante sur le fait matériel. En un mot, +il lui faut la foi, une foi en quelque sorte innée, +pour croire à la vérité dégagée du réel, pour être convaincu +que la peinture de l'idéal est l'unique raison +d'être de l'art.</p> + +<p>Les foules qui montent des ténèbres à la lumière +et qui des bas-fonds de l'humanité s'élèvent à toutes +les jouissances d'une vie sociale supérieure ne sont +pas prédisposées par l'éducation, par l'instruction, +par l'influence héréditaire que les générations exercent +les unes sur les autres, à jouir d'un art qui s'est +dégagé de la réalité, c'est-à-dire de ce qui leur semble +être toute la vérité. Elles ne savent pas voir par les +yeux seuls de l'esprit et sont dominées par les sensations +directement perçues par les organes de l'ouïe, +de la vue et du toucher. Toujours en contact avec la +réalité, elles n'apprécient les objets qu'un à un, les +estiment pour leur qualité visible ou tangible, et, ne +s'élevant pas aux classifications générales, ne s'intéressent +aux êtres et aux objets que par leurs traits +individuels et particuliers. Comme cependant elles +ont une sensibilité très vive, d'autant plus vive qu'elle +n'a pas été émoussée ou affinée par de fréquentes +émotions esthétiques, elles prennent souvent plaisir +aux spectacles tragiques ou comiques de l'art classique, +mais dans des conditions intellectuelles et morales +toutes particulières. Elles ne séparent pas l'action +tragique ou comique de la possibilité réelle, +ramènent les héros de la tragédie et les personnages +de la comédie dans le cercle étroit de leur vue immédiate, +et leur esprit en change singulièrement les proportions, +en appliquant à ces créations idéales une +sorte de compas de réduction. Elles s'intéressent non +au développement poétique et moral des personnages, +mais à l'acte qu'ils accomplissent; non à la vérité +générale qu'ils représentent, mais aux traits particuliers +sous lesquels la vérité se manifeste et au fait +qui en est l'occasion. Leur émotion au théâtre n'est +jamais ou n'est que très rarement esthétique: c'est +pourquoi elles ne pleurent pas exactement aux +mêmes endroits ni pour les mêmes causes, et quelquefois, +dans la comédie, rient franchement d'un +trait qui nous serre le coeur. En un mot, elles sont +frappées de l'action tragique et en sont impressionnées +comme elles le seraient d'un drame de cour d'assises.</p> + +<p>Une telle manière de comprendre et de juger les +oeuvres dramatiques et d'en apprécier la moralité +n'est sans doute pas très élevée; cependant elle n'est +ni fausse ni injuste: on peut même affirmer qu'elle +est exacte et rigoureuse. Mais la vérité, ainsi vue +sous un angle étroit, n'est plus la vérité idéale: +c'est en quelque sorte une vérité tangible et mesurable, +née de l'observation directe des faits, de l'examen +des objets et de la confrontation des êtres particuliers +qu'a réunis un même acte criminel ou une +même situation comique. Ce nouveau public, vierge +d'émotions esthétiques, auquel s'adressent aujourd'hui +les poètes dramatiques, n'est pas formé à juger +une passion ou un caractère en soi, indépendamment +du circonstanciel des faits; mais il rapporte cette passion +et ce caractère à son expérience personnelle et +actuelle, et pour apprécier ce que l'une a d'horrible +et l'autre de ridicule n'a d'autre étalon que la réalité. +Ce n'est donc qu'en multipliant les traits particuliers, +d'observation courante et journalière, qu'on lui procure +la sensation de la vérité et de la vie. Il est bien +heureux que <i>Don Juan, Tartufe</i> et le <i>Misanthrope</i> +soient écrits, car un nouveau Molière ne saurait concevoir +aujourd'hui sous la même forme ces comédies +idéalement humaines et vraies, mais dont les personnages +sont des types généraux tout à fait en dehors +de notre expérience personnelle et de nos observations +quotidiennes. Le public actuel s'intéresse donc +moins à l'homme en général qu'aux hommes en particulier, +et ne conçoit pas plus ceux-ci soustraits à +toutes les conditions de climat, de race, de tempérament +et de milieu social, qu'il ne les conçoit dégagés +des influences extérieures, des circonstances +et des faits.</p> + +<p>C'est à satisfaire à ce nouveau besoin intellectuel +que s'ingénie l'école réaliste ou naturaliste. Nous +sommes encore au fort de la bataille que cette école +livre aux classiques et aux romantiques et dont les +injures sont des deux côtés les projectiles ordinaires. +Nous n'y ajouterons pas les nôtres, bien que l'école +réaliste ait souvent mérité les sévérités de la critique +en flattant les instincts les moins nobles de l'humanité +et en prenant le succès d'une oeuvre d'art pour la +mesure de sa moralité. Mais les adeptes d'une école +quelconque sont des hommes, c'est-à-dire des êtres +essentiellement faillibles, dont la vue est courte et le +jugement borné. Bien que la plupart aient fait un emploi +déplorable et parfois peu recommandable de leur +faculté d'observation, il est intéressant de dégager et +de mettre en lumière l'idée qui les meut et à laquelle +ils ont obéi inconsciemment, et de déterminer la +force génératrice dont ils ne sont que des rouages +de transmission.</p> + +<p>Or, on peut aisément reconnaître que l'école réaliste, +ses excès mis à part, obéit, mais aveuglément et +sans conscience du but final de l'art, à l'esprit qui +gouverne le monde moderne. La science s'est d'abord +lancée à la conquête de l'infiniment grand; aujourd'hui, +elle pénètre dans l'infiniment petit. Après la +synthèse audacieuse est venue l'analyse patiente; et +nous sommes à l'ère des sciences et des arts microscopiques, +qui poursuivent la vie jusque dans ses retraites +les plus secrètes et les plus ignorées. L'auteur +dramatique ne fait donc qu'obéir à la tendance générale +quand il fouille les plis les plus cachés de l'âme +humaine et soumet à son étude les ferments de sa +désorganisation morale. En même temps, les couches +humaines les plus profondes, entraînées par le grand +mouvement des révolutions s'élèvent comme une +écume à la surface des sociétés et viennent d'elles-mêmes +se placer dans le champ de ses observations. +Son oeil patient décompose ces masses et s'attache +aux caractères particuliers qui différencient ces millions +d'individualités. Chacune d'elles est un nouveau +monde, complexe et complet en soi, qui obéit à ses lois +propres et relatives, dérivées des lois générales et +absolues. Par suite, le problème dramatique semble +être aujourd'hui de mettre en relief, non les caractères +communs et collectifs que ces individualités offrent +à un observateur attentif, mais les caractères particuliers +qui de chacune font un être distinct.</p> + +<p>L'art réaliste vise donc l'individuel et partant l'exceptionnel, +d'où l'extrême difficulté d'en obtenir une +représentation, toute représentation étant toujours le +résultat d'un travail idéal et d'une généralisation. +C'est pourquoi la nouvelle école voudrait ramener l'art +à la présentation du réel, sans se rendre compte de +ce que cette ambition a précisément de chimérique. +Toute oeuvre d'art ne peut être qu'une représentation +du réel et partant est une création idéale: il suffit +pour arriver à cette conclusion de ne pas raisonner +par à peu près et de prendre les mots avec leur sens +exact. Une oeuvre dramatique, conçue selon les visées +réalistes, est uniquement une oeuvre dont l'idéal est +moins général et moins élevé, et que son infériorité +seule rapproche des données de la réalité courante et +journalière. Ce but, quoique plus humble, est cependant +celui qui seul justifie les prétentions de l'école +réaliste. Étant données des passions humaines, qui +sont de tous les temps, il s'agit de leur chercher des +motifs dans notre monde actuel et de les développer +selon des raisons déduites des lois complexes des +sociétés modernes. Ramenée ainsi dans ces limites +plus étroites, l'école réaliste peut se défendre et se +justifier. </p> + +<p>Dans ses fouilles au fond de l'homme moderne, +et dans son étude directe de toutes les choses de la +nature, le réalisme trouvera la vie, une vie intense +mêlée à un mouvement vertigineux. Les limites superficielles +de l'art se trouveront ainsi reculées; et l'exploration +mettra le pied sur quelques-unes des terres +encore peu foulées de l'humanité et de la vie. Le nombre +des personnages de théâtre s'accroîtra considérablement, +et chacun d'eux ne nous apparaîtra plus +qu'avec son idéal particulier, c'est-à-dire un idéal +ramené à la mesure de son intelligence, de son développement +moral et de sa fonction sociale. D'où la +diversité extraordinaire du spectacle, ce qui est une +séduction pour l'esprit moins généralisateur du public +actuel. Aussi l'avenir immédiat semble appartenir à +l'art nouveau. Il était d'ailleurs fatal que l'apparition +de l'école réaliste ou naturaliste fût synchronique à +l'épanouissement de l'esprit démocratique dans les +sociétés modernes.</p> + +<p>Mais toute la poussée furieuse de cette école n'aboutira +qu'à un avortement, si elle s'enfonce de plus +en plus dans l'analyse de matières au sein desquelles +la vie n'a jamais été et ne sera jamais. Ce sont les +manifestations seules de la vie qui doivent faire l'objet +de ce que l'école appelle ambitieusement ses expériences. +La nature ne doit y entrer que par ses rapports +avec la vie, et par le rôle passif qu'elle joue dans +le développement de l'activité humaine. L'étude de la +nature inerte, de la matière en soi, est donc une première +cause d'avortement que devra éviter l'école +réaliste. Une autre cause est le manque de contrôle, +partant le manque d'intérêt et de sympathie qu'offre +toute manifestation individuelle et exceptionnelle de +la vie. C'est pourquoi, à mesure que l'analyse descendra +dans l'infiniment petit, l'intérêt du spectateur décroîtra +dans la même proportion.</p> + +<p>Une troisième cause, parmi beaucoup d'autres que +nous pourrions encore citer, est le dédain irréfléchi +de l'école pour la psychologie et pour la morale. Il est +particulièrement un point important sur lequel elle se +trompe étrangement. L'intérêt qu'elle paraît porter +aux classes populaires part d'un bon naturel, je +veux le croire, mais l'entraîne à nous représenter +trop souvent comme contradictoires l'élévation morale +et l'élévation sociale, tandis que ce sont, en définitive, +les exceptions mises à part, les deux colonnes égales +et parallèles qui supportent tout l'édifice de la société +et de la civilisation. A ce dédain de la psychologie se +joint un amour immodéré pour la physiologie. Tout le +monde sait que le physique réagit sur le moral; c'est +un sujet que Cabanis, au point de vue descriptif, me +semble avoir épuisé du premier coup. Malheureusement, +le naturalisme tend à remplacer l'étude psychologique +par la description du phénomène physiologique +qui en est l'antécédent. Or ce qu'on peut reprocher +à ce procédé c'est-d'être absolument puéril. +Tous ceux qui ont un instant réfléchi sur les conditions +de la production artistique savent que la description +physiologique est ce qu'il y a au monde de plus +facile et de plus banal. La difficulté et l'intérêt ne +commencent que lorsque l'artiste entreprend l'étude +du moral.</p> + +<p>Dans l'état de la question, il est nécessaire que +l'école aborde le théâtre: elle y trouvera peut-être le +salut, car c'est le théâtre seul qui la forcera d'abandonner +ses vaines prétentions physiologiques et qui +l'amènera à relever son idéal, en lui imposant des généralisations +nécessaires. En effet, l'école réaliste +trouvera dans l'observation des réalités vivantes plus +d'éléments de drames et de comédies, que de drames +tout composés et de comédies toutes faites. Pour construire +un drame ou une comédie, il faut rassembler +ces éléments épars, les faire concourir à une même +action, et par une logique sévère, qui ne réside que +rarement dans l'esprit des êtres réels, mener cette +action d'un commencement à une fin. Cette nécessité +théâtrale sera pour l'école réaliste un retour forcé +à l'idéal. Si celle-ci est assez sensée pour joindre à +l'observation réaliste la méthode classique, toute +psychologique, elle assurera le salut de l'art moderne, +en lui infusant une vie nouvelle; mais, si elle rejette +tout compromis, par mépris irraisonné de l'idéal, elle +usera ses forces à des besognes minuscules, et l'art +désagrégé se dispersera en poussière.</p> + +<p>Jusqu'à présent, l'école hésite à aborder le théâtre +par le pressentiment qu'elle a d'échouer ou d'être +obligée d'abandonner ce que ses théories ont d'absolu. +Toutefois je crois à des tentatives prochaines, car laisser +le théâtre en dehors de sa sphère d'action serait +pour l'école un aveu d'impuissance. Après avoir bataillé +sur les ouvrages avancés, il lui faut donner +l'assaut au corps de place. Si l'expérience échoue, +elle sera courte, mais laissera pendant assez longtemps +l'art dans une très grande confusion; si elle +réussit, elle renouvellera le théâtre, en agrandissant +en quelque sorte la superficie dramatique; et l'art, +bien qu'abaissé en dignité, puisque son idéal sera +moins élevé, entrera cependant dans une période de +fécondité extraordinaire, car tous les sujets traités +depuis deux mille ans, et quelques-uns à satiété, reprendront +une vie nouvelle par suite de cette transfusion +de sang moderne.</p> + +<h3>CHAPITRE XXXIX</h3> + +<p>Rôle actuel de la mise en scène.—La loi de concentration.—Du +naturalisme moderne.—De la puissance psychologique +de la nature.—La réalité est une cause formelle et non +finale d'une évolution dramatique.—<i>L'Ami Fritz.</i>—Rapports +de la mise en scène avec la conception poétique.—<i>Il +ne faut jurer de rien.</i>—De l'imitation théâtrale.</p><br> + + +<p>Quel rôle particulier est appelée à jouer la mise +en scène dans cette évolution de l'art dramatique? +C'est un point qu'il me reste à examiner. Jusqu'à +présent, il paraît y avoir beaucoup de confusion dans +les idées de ceux qui se réclament de l'école réaliste. +Les théâtres semblent obéir à une tendance dangereuse +qui ne peut aboutir qu'à leur ruine sans profit +pour l'art. Cette tendance consiste à transformer la +représentation du réel en une sorte de présentation +directe, de telle sorte qu'ils cherchent à s'affranchir +du procédé artistique de l'imitation et mettent leur +ambition à nous intéresser à la vue des objets eux-mêmes. +Ainsi compris, l'art de la mise en scène aurait +sa fin en lui-même, ce qui serait, pour qui réfléchit, +son anéantissement, car il deviendrait, ici, l'art du +peintre, là, l'art de l'architecte, là, l'art du sculpteur, +là, l'art du tapissier, etc., mais il ne serait plus un art +synthétique obéissant à ses lois propres.</p> + +<p>D'ailleurs, dans cette direction, les efforts seraient +hors de toute proportion avec le peu d'intérêt qu'offrirait +l'atteinte du but. La mise en scène, en effet, +subit fatalement la loi de concentration, en vertu de +laquelle l'attention du spectateur est ramenée et se +fixe sur le personnage humain. Dès que l'action dramatique +éveille en nous la sympathie que nous ressentons +pour toute douleur ou toute joie, le décor +échappe rapidement à notre attention, et la mise en +scène disparaît à nos yeux. Elle n'est plus dès lors qu'un +danger; car la moindre discordance, comme un +coup de baguette magique, anéantirait en un clin +d'oeil tout le charme dramatique. Aussi arrive-t-il, +quand nous avons assisté à la représentation d'une +pièce ayant agi avec quelque force sur notre âme, que +nous ne gardons qu'un souvenir vague de la mise en scène, +ou que du moins elle ne nous laisse qu'une impression +d'autant plus générale que la figure du personnage +humain prend plus d'importance et de précision +dans notre souvenir. C'est en somme le triomphe de +l'être humain sur la nature, de l'intelligence sur la +matière.</p> + +<p>Par conséquent, l'art de la mise en scène ne peut +avoir la prétention de prendre le pas sur l'art dramatique. +Il ne le pourrait qu'en annihilant celui-ci, ce +qui serait contraire à sa propre destination. Il doit +donc lui rester subordonné, tout en le suivant forcément +et en se préoccupant, à son exemple, du caractère +individuel et particulier des objets qu'il évoque à +nos yeux. Nous avons d'ailleurs insisté déjà dans le +courant de cet ouvrage sur la nécessité pour la mise +en scène d'adapter les milieux aux types particuliers +que recherche l'art moderne. C'est une des conditions +actuelles de la mise en scène. Mais la mise en scène +peut-elle aspirer à jouer un rôle personnel et actif +dans l'évolution du drame? Et, s'il lui est permis d'envisager +une telle perspective, quelles sont les limites +infranchissables imposées à son ambition? On est conduit +à envisager ce rôle de la mise en scène en reconnaissant +la valeur, en quelque sorte psychologique et +morale, qu'a prise la nature dans la littérature +moderne.</p> + +<p>Toute notre littérature dérive en grande partie de +celles des peuples grecs et des peuples latins: elle a +une origine toute méridionale. Or, dans les pays dévorés +par une lumière ardente, la nature n'agit pas +sur l'homme avec le charme pénétrant qu'elle a dans +les pays du nord. La transparence de l'atmosphère, la +netteté des lignes, l'égalité des effets, la coloration +puissante des tons, ne semblent pas s'associer à la +mélancolie humaine comme les paysages humides et +crépusculaires du nord. Aussi tous les artistes, tous +les poètes ont négligé ou n'ont que légèrement indiqué +cette association de l'homme et de la nature. Au XVIIe +siècle, la nature artistique est factice: ce ne sont que +des paysages baignés dans la transparente lumière de +l'Attique. Ce n'est que vers la fin du XVIIIe siècle que +l'homme a laissé son âme s'ouvrir aux impressions +profondes de la nature et qu'il a associé celle-ci à ses +états psychologiques. Mais aujourd'hui toute notre +littérature est fortement empreinte de naturalisme. Il +n'est donc pas étonnant que la décoration théâtrale et +que la mise en scène aient eu l'ambition de se parer de +ce charme pittoresque qui a sur nous tant d'empire.</p> + +<p>Toutefois, cette ambition n'avait pas eu jusqu'alors +de visée plus haute que celle de plaire directement +aux spectateurs, et de renforcer la puissance dramatique +en dirigeant sur nos yeux ses effets les plus +romantiques. Comme la musique dans le mélodrame +et dans le vaudeville, la mise en scène n'avait eu jusqu'alors +qu'un rôle, celui d'environner le spectateur +d'une sorte d'atmosphère passionnelle, et de créer un +milieu adapté à l'émotion née du développement de +l'action dramatique. La mise en scène a donc été jusqu'à +présent une force émotionnelle destinée à agir +directement sur le spectateur, absolument comme dans +le mélodrame une longue phrase chantée sur le +violoncelle agit sur son système nerveux et le dispose +à l'attendrissement. Eh bien! sans renoncer à cette +puissance du pittoresque que le décorateur continuera +à exercer directement sur les spectateurs et qui est +en effet sa destination, la mise en scène peut-elle prétendre +jouer sur le théâtre le rôle que la nature joue +dans notre vie actuelle? Comme la musique, va-t-elle +à son tour venir se mêler au drame, en devenir aussi +un des personnages et concourir au développement +de l'action elle-même?</p> + +<p>Sans doute on ne peut comparer la nature, agissant +directement sur nous, à l'imitation de la nature qui +nous intéresse à ses procédés artistiques plus qu'aux +phénomènes eux-mêmes qu'elle reproduit à nos yeux. +On ne peut non plus comparer la mise en scène, où +tout est factice, à la musique dont le théâtre ne modifie +en rien les conditions et qui, au théâtre comme +dans la vie, doit au charme mystérieux des sons réels +l'empire qu'elle exerce sur notre sensibilité. Cependant +la littérature, même avant qu'elle fût en proie au +naturalisme, tenait compte dans une certaine mesure +de l'influence des forces de la nature sur la +décision humaine et partant sur l'évolution du drame. +Et dans ce cas la mise en scène s'élevait au rôle d'une +puissance mystérieuse, supérieure à la volonté humaine: +elle nouait ou dénouait le drame comme la +fatalité antique. Le théâtre en présente de nombreux +exemples. Ainsi le voyageur, au moment de quitter +l'auberge où il s'est mis à l'abri, est assailli par la +tempête: le tonnerre se mêle au bruit de la grêle ou +de la pluie; le vent repousse la porte avec violence; +le voyageur, fortement impressionné, recule, reste et +est assassiné.</p> + +<p>Certes, c'est un art inférieur que celui qui met une +évolution, qui ne devrait être que passionnelle, sous +la dépendance de phénomènes contingents. Cependant +l'intervention des forces mystérieuses de la nature +est dans ce cas tout à fait remarquable, en ce que +l'illusion théâtrale agit directement sur le personnage +du drame, à l'émotion duquel s'associe le spectateur. +L'impression causée par la mise en scène est donc en +même temps ressentie par le personnage et par le +spectateur, et celui-ci ne comprendrait pas que celui-là +y restât insensible. Cela tient sans doute à ce que +la nature nous impose sa puissance en la transformant +en mouvement et en bruit, double phénomène dont +la représentation ne change pas le mode d'action. +Quelle qu'en soit la raison d'ailleurs, nous sommes +amenés à constater que, dans ce cas, l'évolution du +drame est due à une cause naturelle objective.</p> + +<p>Mais l'école moderne a fait un pas de plus, en cherchant +à donner à l'évolution dramatique une cause +naturelle objective, qui s'adressât à celui de nos sens +qui est le plus artistique, à celui de la vue. C'est là, +en réalité, que commencent les difficultés. Nous allons +citer un exemple où l'intention réaliste de l'auteur est +pleinement justifiée, ce qui nous permettra de déduire +les conditions esthétiques dans lesquelles le problème +peut en général être résolu. Je prendrai cet exemple +dans le second acte de <i>l'Ami Fritz</i>, et je rappellerai +aux lecteurs, qui tous connaissent la pièce, la fontaine +où Sûzel vient puiser de l'eau, eau véritable que le +public voit couler. Quelques-uns ont critiqué, à tort, +à mon sens, cette recherche d'un effet réel. C'est la +vue de l'eau qui éveille chez Sichel le désir de boire, +et c'est l'action de boire à la cruche que penche la +jeune fille qui ramène à la mémoire du rabbin l'histoire +touchante de Rébecca et d'Eliézer. Ici, c'est +très justement que l'art théâtral s'associe activement +à une situation véritablement dramatique; et si on +étudie attentivement l'enchaînement de cette cause +toute objective à l'effet dramatique qui en découle, on +verra que la présentation réelle de l'eau détermine +une représentation idéale, dans l'imagination de Sichel +et lui fournit la forme particulière dont va se revêtir +sa pensée. Ce n'est pas l'eau qui suggère au rabbin +l'idée de sonder le coeur de la jeune fille; elle ne lui +offre que le moyen immédiat d'y parvenir. La fontaine, +qui procure à nos yeux l'illusion de la réalité, n'est +donc pas la cause finale de la scène entre Sichel et +Sûzel; elle n'en est que la cause formelle. Sous ce +rapport, cet emploi remarquablement habile de l'illusion +théâtrale est un modèle puisqu'il nous permet +d'en déduire une loi importante de l'esthétique théâtrale +et dramatique, que l'on peut formuler ainsi: La +réalité contingente ne peut jamais être une des +causes finales du drame; elle ne peut en être qu'une +des causes formelles.</p> + +<p>On ne peut nier que la réalité, en montant sur la +scène et en venant y jouer le rôle qui lui est propre +et y exercer une influence contingente, ne contribue, +absolument comme cela se passe dans la vie, à modifier, +à diversifier et, par suite, à enrichir la pensée +poétique en lui fournissant des formes nouvelles et +imprévues. Deux âmes mises et maintenues en présence, +en dehors de toute influence objective, ne peuvent +échanger que des idées purement psychologiques. +Ces deux âmes rentreront dans les données plus exactes +de la vie, si elles puisent dans la réalité ambiante +une forme plus variée de raisonnement et les éléments +plus prochains de leur éloquence. Toutefois, il est à +peine besoin de faire remarquer que l'intervention +d'une cause objective ne peut être admise, que lorsqu'elle +dérive d'une possibilité antérieure. Elle ne doit +être, en effet, qu'une cause seconde; c'est ainsi que +l'acte de venir puiser de l'eau à la fontaine, dans +l'exemple pris de <i>l'Ami Fritz</i>, n'est qu'une conséquence +de la condition de Sûzel et du milieu où se +développe l'action; il se rattache donc logiquement +aux données mêmes du poème dramatique.</p> + +<p>Bien différente et moins justifiable serait l'intervention +d'une cause objective, si celle-ci était une +cause première, si, par exemple, le caractère de la +décoration devait peser sur la résolution du personnage +dramatique. Cela ne pourrait se tenter qu'en +rentrant habilement dans les lois les plus certaines +de la mise en scène, c'est-à-dire en agissant préalablement +sur le spectateur, en concevant une décoration +capable, par la grandeur, la hauteur et la profondeur +de la scène, ainsi que par des effets d'ombre ou +de lumière, de faire naître une impression morale, +que le spectateur transporterait alors dans le personnage. +Un pareil effet est toujours aléatoire, puisqu'il +dépend des dispositions du public et de l'imagination +des spectateurs. C'est sur la scène de l'Opéra qu'on +pourrait et qu'on a pu employer ce procédé avec quelque +sécurité, parce que là, la puissance de la musique +sur l'inclination morale du spectateur vient en aide +à la puissance pittoresque de la décoration. Ce serait +donc s'exposer à de graves mécomptes que de vouloir +élever le pittoresque de la décoration à l'état de ressort +dramatique, ou autrement, de regarder le pittoresque +comme une cause finale suffisante de l'évolution +dramatique. Il ne peut en être qu'une des causes +formelles. Nous aboutissons donc, pour l'ensemble +décoratif, à la même loi que pour tout objet considéré +dans son influence éventuelle sur la marche du drame.</p> + +<p>Il est certain que, dans toute conception poétique, +le monde extérieur, réduit au milieu immédiat où +s'agitent les personnages, fournit ou peut fournir +incessamment à ceux-ci les causes formelles de leur +langage. La mise en scène peut-elle nourrir l'ambition +réaliste de rendre visible au spectateur tout ce qui, +dans le milieu objectif, joue le rôle d'une cause formelle? +C'est le dernier refuge de l'école nouvelle. Pour +éclaircir cette question, prenons un exemple. Au troisième +acte de <i>Il ne faut jurer de rien</i>, le décor, à la +Comédie-Française, représente un bois sombre et +sauvage. Les arbres qui montent jusqu'aux frises +dérobent au spectateur la vue du ciel. C'est une belle +solitude nocturne. Voyons maintenant la mise en scène +imaginée par le poète. C'est un soir d'été. Après une +chaude journée, l'orage à éclaté. Quand Van Buck et +son neveu arrivent près du lieu où doit se rendre +Cécile, Valentin, en quelques mots, esquisse la mise +en scène: «La lune se lève et l'orage passe. Voyez +ces perles sur les feuilles, comme ce vent tiède les +fait rouler.» Enfin, dans la clairière où se rencontrent +Valentin et Cécile, la mise en scène est conditionnée +par le texte: «Venez là, où la lune éclaire...—Non, +venez là, où il fait sombre; là, sous l'ombre de ces +bouleaux... Y a-t-il longtemps que vous m'attendez?—Depuis +que la lune est dans le ciel... Viens sur mon +coeur; que le tien le sente battre, et que ce beau ciel +les emporte à Dieu... Voyons, savez-vous ce que c'est +que cela?—Quoi? cette étoile à droite de cet arbre?—Non, +celle-là qui se montre à peine et qui brille +comme une larme...» Toute cette scène, comme on +le voit, est fortement empreinte d'un naturalisme plein +de mélancolie.</p> + +<p>Aujourd'hui, au théâtre, avec l'aide de la lumière +électrique, la mise en scène pourrait réaliser le paysage +nocturne décrit par le poète. Au commencement de +l'acte, de lourds nuages sombres passeraient sur le +ciel étoilé et sur la lune qu'ils obscurciraient. Enfin +les nuages, en fuyant, laisseraient voir dans toute sa +pureté un ciel profond et étoilé, au milieu duquel +brillerait le disque lunaire. Les arbres, des bouleaux +au feuillage léger, aux troncs clairs, disposés par +bouquets, laisseraient le regard du spectateur se perdre +dans «l'océan des nuits.» Le public participerait +ainsi, comme les personnages du drame, à la vue de +ces beaux effets de la nature, qui sont, en plus d'un +endroit, pour Valentin et Cécile, les causes formelles +de leurs pensées. Cependant, c'est par un motif de +premier ordre que la Comédie-Française n'a pas dû +chercher à réaliser cette poétique mise en scène, en +admettant, pour un moment, qu'elle eût pu avoir la +pensée de le faire. C'est qu'en effet, ce dont on peut +juger par certains détails du dialogue (je t'aime! voilà +ce que je sais, ma chère; voilà ce que cette fleur te +dira, etc.), qui sont incompatibles avec un décor nocturne, +c'est qu'en effet, dis-je, la nature évoquée par +le poète est purement idéale, c'est-à-dire conçue par +son esprit, et que la mise en scène décrite par lui n'est +pas la peinture réelle d'un effet vu et observé par ses +yeux. Dans la conception de cette scène, ce n'est pas +la vue d'un phénomène qui a déterminé l'idée, mais, +au contraire, l'idée qui a ramené dans l'imagination +du poète la représentation d'un phénomène.</p> + +<p>La Comédie-Française a donc dû chercher l'idée +générale du décor au delà des causes formelles de la +pensée du poète; et elle a placé Valentin et Cécile au +milieu d'une solitude profonde, qui rendît possible au +séducteur toute tentative de profanation et fît resplendir +l'angélique pureté de cette jeune fille qui, seule, +la nuit, vient, sereine et candide, poser son front sur +la poitrine de celui qu'elle aime. Le véritable orage +qui s'apaise, c'est celui qui s'était soulevé dans le +coeur de Valentin, et la véritable étoile, ce n'est pas +celle que pourrait allumer le metteur en scène dans +le ciel de son décor, c'est celle de l'amour qui se lève +dans l'âme purifiée de Valentin. On voit donc combien +l'effet général du décor répond mieux à l'idée poétique +que les effets particuliers d'une mise en scène plus +naturaliste.</p> + +<p>Cet exemple montre qu'il faut lire avec la plus +grande attention l'oeuvre que l'on doit mettre en scène +et déterminer la nature de l'inspiration de l'auteur. +S'il est sensible que le poète a remonté de l'idée au +phénomène, comme c'est le cas dans l'exemple précédent, +il ne faut pas présenter un ordre inverse au +spectateur, et, par conséquent, la mise en scène doit +laisser l'idée seule se manifester et éveiller le phénomène +dans l'imagination du spectateur, comme cela +a eu lieu dans celle du poète. Si, au contraire, il est +sensible que l'auteur a voulu subordonner la représentation +de l'idée à la présentation du phénomène, +il faut s'efforcer de réaliser la mise en scène décrite +par lui. Il est clair que dans <i>l'Ami Fritz</i>, sans l'eau +qui coule de la fontaine, la légende de Rébecca n'a +aucune raison de se représenter à la mémoire de +Sichel.</p> + +<p>Les cas où une mise en scène réaliste s'imposera +ne sont pas aussi fréquents ni aussi nombreux qu'on +pourrait le croire au premier abord. Le plus souvent, +il sera prudent de s'en tenir à l'ancienne conception +décorative qui ne recherche qu'un effet simple et +général. Et cela pour deux raisons d'ordre supérieur. +La première, c'est que l'impression que nous cause +la nature se ramène toujours dans la réalité à quelques +sensations très simples, telles que la présence ou l'absence +de la lumière, le mouvement ou le repos des +objets, le bruit ou le silence, le plus ou le moins de +vapeur humide dans l'atmosphère, le plus ou le moins +de grandeur ou de profondeur, etc. Tout le surplus de +nos impressions, souvent très complexes, naît du rapport +que ces sensations simples ont avec l'état moral +de notre âme. Il faut, par conséquent, dans la représentation +des effets de la nature ne pas tenir compte +de ce que, précisément, y mettra le spectateur, pour +peu que l'action dramatique ait incliné son âme vers +tel ou tel état psychologique. C'est là une raison toute +philosophique.</p> + +<p>La seconde raison a une portée esthétique à laquelle +j'ai déjà fait allusion ci-dessus, et sur laquelle j'appelle +l'attention des personnes qui se laissent trop facilement +séduire par les promesses de l'école réaliste ou naturaliste. +Quand on transporte le monde extérieur, objets +ou phénomènes, sur la scène, on n'en donne naturellement +qu'une copie, qu'une imitation. Sur la scène, +on ne bâtit pas de vraies maisons, on ne plante pas +de vrais arbres, on ne déroule pas de véritables flots, +on ne pousse pas dans le ciel de vrais nuages, etc.; +on ne nous donne de toutes ces choses que des imitations. +Or, du moment que l'on ne présente pas au +spectateur les objets réels qui, selon le poète, devraient +avoir une influence psychologique sur les personnages +du drame, on ne peut pas compter que les objets imités +auront la même portée, attendu que l'attention du +spectateur est, non pas attirée par la contemplation du +phénomène naturel, mais préoccupée uniquement du +phénomène artistique de l'imitation. Plus l'on compliquera +la mise en scène, plus on cherchera à reproduire +avec exactitude les impressions de la nature, +plus l'on comptera sur la perfection décorative pour +agir sur l'inclination morale des spectateurs, et plus +l'école réaliste s'éloignera du but qu'elle poursuit; car +l'esprit du spectateur, sollicité, par des impressions +optiques, et sensible à toute création artistique, s'attachera +obstinément à ce qui lui offrira un intérêt +immédiat, c'est-à-dire à l'art particulier de la mise en +scène, aux procédés scientifiques ou autres de l'imitation, +et ne subira par conséquent pas l'influence +psychologique qu'on aura eu la prétention d'exercer +sur lui. Dans ce cas, c'est tout simplement un art +d'ordre inférieur qui prend le pas sur un art d'ordre +supérieur.</p> + +<h3>CHAPITRE XL</h3> + +<p>L'école naturaliste au théâtre.—La théorie des milieux.—Des +milieux générateurs.—Des milieux contingents.—Conjonction +de l'idéal et du réel.—<i>La Charbonnière</i>.—Du réel +dans la perspective théâtrale.—<i>Le Pavé de Paris</i>.—Le naturalisme +imposerait des conditions nouvelles à l'architecture +théâtrale.—L'école réaliste devra tendre à redevenir une +école idéaliste.</p> +<br> + +<p>A la vérité, l'école qui s'intitule naturaliste paraît +avoir une grande prédilection pour la forme du roman. +Cela se conçoit; car c'est là seulement que, lorsque les +personnages n'agissent pas ou ne prennent pas la parole, +un acteur, et le principal, reparaissant en scène, +décrit les beautés sévères ou riantes de la nature, la +mélancolie des bois ombreux, l'immobile majesté des +monts, la pesante solitude des espaces déserts; la +mystérieuse circulation de la vie, ses ardeurs et ses +épuisements, et en même temps cherche à montrer +le lien sympathique qui rattache les états psychologiques +de l'être humain à tous ces aspects de la nature. +Cet acteur, c'est le poète lui-même, dont l'âme anime +la nature inanimée. Mais, au théâtre, les personnages +seuls ont le droit de s'adresser au public, et le poète, +c'est-à-dire le démonstrateur psychologique, est réduit +au silence. La nature n'agit donc dans la mise en +scène que par ses effets simples et généraux, n'engendrant +chez les spectateurs que des sensations +initiales, simples et générales. Nous arrivons ainsi, +par un autre chemin, à la même conclusion que dans +le chapitre précédent. Au théâtre, le poète, présent +mais silencieux, n'y peut plus animer la nature et +lui insuffler, comme dans le roman, une sorte de force +passionnelle active. C'est pourquoi, en abordant la +scène, l'école naturaliste est contrainte d'abandonner +toute sa puissance descriptive, et de sacrifier la nature +pour s'attacher aux effets humains et sociaux +de la vie.</p> + +<p>Quelle est, sous ce rapport et en quelques mots, +l'esthétique de l'école? Si je vois juste, la voici, dégagée +des théories secondaires qui l'encombrent et présentée +sans dénigrement avec toute l'impartialité dont +je suis capable. On peut dire, sans exagération, qu'elle +est tout entière contenue dans la théorie des milieux. +Premièrement, les êtres humains ne peuvent s'abstraire +des milieux où ils sont nés, où ils se sont +développés et qui déterminent leur mode de sentir, +leur mode de penser et leur mode d'agir. Deuxièmement, +nulle action dramatique, née du conflit de passions +humaines, ne peut s'isoler des milieux où elle se +noue, se développe et tend à sa fin.</p> + +<p>L'école ne considère plus une passion en soi, mais +l'envisage dans ses différents modes et met son ambition +à traduire sur la scène, dans toute leur réalité +complexe et relative, les états psychologiques et pathologiques +des êtres, individuellement déterminés, qui +agissent sous l'empire d'une passion. Ce qu'elle cherche, +c'est donc une vérité plutôt relative qu'absolue. +C'est pour cela que nous avons dit plus haut que +l'école agrandissait la superficie de l'art, en abaissant +sensiblement l'idéal. On peut, en effet, accorder au +réalisme le droit qu'il réclame de différencier, par +exemple, le mode d'aimer de l'homme du peuple de +celui de l'homme du monde; mais dès que la jalousie +armera d'un couteau la main de l'un et de l'autre, +elle devrait à son tour reconnaître que toutes les distinctions +sociales s'anéantissent devant un fait pathologique +purement humain.</p> + +<p>L'art, parti du particulier et du relatif, doit donc aboutir +au général et à l'absolu; et par suite le poète, après +avoir soigneusement pris ses types dans la réalité, doit +tendre à l'idéal, c'est-à-dire à dégager l'être humain +de toute contrainte sociale et à débarrasser les passions +des masques sous lesquels cette contrainte les +force à se cacher et à se dérober aux regards. +C'est le transport du relatif au théâtre qui fait la +richesse de l'art moderne; mais c'est seulement en +dégageant l'absolu de ses données relatives que celui-ci +assurera à ses productions une valeur générale et +une portée psychologique universelle, et leur donnera +l'espérance de vivre au delà du temps présent.</p> + +<p>En cela, l'esthétique théâtrale devra suivre l'esthétique +dramatique. Si le poète a conduit rationnellement +son oeuvre du relatif à l'absolu, la mise en +scène devra s'efforcer de ne pas contrarier cette évolution +ascendante. On peut donc, conclure que, dans +une oeuvre dramatique moderne, la mise en scène +devra réaliser avec le plus de soin possible tous les +tableaux d'exposition, ceux où s'accusent le relatif +des idées et des faits ainsi que l'influence des milieux +sur les caractères et sur les passions; mais, à mesure +que l'action s'approchera du dénouement, elle devra +de plus en plus sacrifier, soit dans les décors, soit +dans les costumes, soit dans la figuration, les traits +particuliers qui faisaient la richesse des premiers +tableaux, et peu à peu revêtir un aspect général qui +puisse s'harmoniser avec ce qu'a d'absolu et de +purement humain l'explosion psychologique et pathologique +des passions.</p> + +<p>La seconde loi se rapporte, comme nous l'avons +dit, à l'influence contingente des milieux. C'est l'aspect +multiple et complexe de la vie que l'école cherche +à réaliser par l'observation de cette loi. Poussez +la porte d'un établissement public quelconque, et dans +la foule des êtres humains qui y sont réunis, que de +drames et de comédies! Ici un beau drame d'amour +va naître, tandis que là une folle comédie se dénoue; +dans le groupe prochain un marché honteux se conclut; +dans celui-ci un crime horrible se prépare, +tandis que dans celui-là s'épanouissent la jeunesse +et le bonheur. Une action tragique ou comique ne se +développe pas dans le vide, mais elle se meut en traversant +des milieux successifs, qui souvent déterminent +une modification dans la direction de sa trajectoire. +Tous ces tableaux nous représentent la vie dans +sa complexité et dans son hétérogénéité actuelles; ils +forment le fond pittoresque sur lequel s'enlèvent en +vigueur les personnages de premier plan. Si ce sont +les personnages qui disparaissent, il n'y a plus +d'action dramatique; mais si ce sont les tableaux +qu'on soustrait à la vue, on enlève au drame ce qui +précisément lui donnait l'aspect saisissant de la vie. +En un mot, un drame ne se profile jamais ici-bas sur +un fond neutre, semblable à ces fonds gris sur lesquels +les peintres enlèvent vigoureusement un portrait, +mais sur des tableaux animés eux-mêmes, sur +des lambeaux d'histoire humaine et sociale qui sont +souvent le commentaire le plus éloquent du drame, +soit qu'ils expliquent la fatalité d'un acte par l'influence +du milieu traversé, soit que par contraste ils +en accusent plus fortement l'horreur.</p> + +<p>De là se déduisent la composition et la construction +d'une pièce naturaliste. Il s'agit de peindre les différents +moments de l'action au milieu des tableaux animés +où celle-ci s'est successivement transportée. D'où +la nécessité d'une mise en scène toujours changeante +et variée. C'est une succession de tableaux de genre, +faits d'après nature, à tous les degrés de la vie sociale, +depuis ses bas-fonds jusqu'aux couches supérieures. +Évidemment, cette suite d'exhibitions, souvent +pleines de mouvement et d'expression, où le pittoresque +atteint une grande intensité, constitue pour les +yeux et même pour l'esprit un amusement parfois très +vif. On arrive ainsi à renouveler et à diversifier, jusqu'à +les rendre méconnaissables au premier abord, des +drames à peu près aussi vieux que l'esprit humain. +Prenez l'<i>Andromaque</i> de Racine, vous en pourrez +transporter l'action dans tous les mondes, depuis le +plus raffiné jusqu'au plus abject, et vous pourrez diversifier +à l'infini votre drame en faisant traverser à +vos personnages les milieux les plus étranges. Sans +doute, c'est précisément cette possibilité qui constitue +la critique du système. Mais ici, je ne critique pas, +j'analyse et j'expose les théories d'une école, en cherchant +au contraire à les montrer dans leur jour le +plus favorable. Or, ce que l'école recherche par-dessus +tout, c'est l'exactitude des tableaux, destinée à +procurer au spectateur, une sensation très intense de +la vie. C'est donc ici qu'apparaît la mise en scène, +dont les lois imposent une limite aux prétentions de +l'école. Ce qui nous reste donc à examiner, c'est jusqu'où +la mise en scène peut se prêter à toutes les +exigences naturalistes. Je le ferai très brièvement, +attendu que le lecteur, arrivé au dernier chapitre de +cet ouvrage, a son jugement formé sur les points +principaux qu'il nous faut examiner.</p> + +<p>Or, en abordant la scène, l'école naturaliste rencontrera, +sans pouvoir la résoudre, une double difficulté +dramatique et théâtrale, qui ne dérive nullement +de lois arbitraires ou de théories plus où moins +contestables, comme celle des trois unités, mais qui +tient uniquement à la structure de l'esprit et de l'oeil +du spectateur. Cette difficulté consiste, au point de +vue dramatique, dans la juxtaposition, incohérente +pour l'esprit, de l'idéal et du réel, et, au point de +vue théâtral, dans la juxtaposition incohérente pour +l'oeil, du vrai et du faux. Ainsi, d'une part, toute représentation +idéale détruira l'impression très vive +que nous aurait causée la présentation du réel, ou réciproquement +l'effet de la première sera détruit par +celui que produira la seconde; d'autre part, toute opposition +entre la réalité et la perspective théâtrale, +qui met en présence le vrai et le faux, anéantira immédiatement +l'illusion et réduira le réel à l'imaginaire.</p> + +<p>On peut aisément fournir des exemples qui mettront +en relief cette double contradiction. Dans <i>la +Charbonnière</i>, un tableau représentait une salle d'hôpital. +L'aspect de cette salle nue, blanchie à la chaux, +que garnissaient deux rangées de lits entourés de +leurs rideaux blancs, était d'un réalisme vraiment +saisissant. Au pied du premier lit, à droite, une soeur, +veillait; dans le lit était étendue une moribonde, dont +le visage à demi fracassé était recouvert d'un voile +de gaze. Le tableau, dans sa simplicité tragique, causait +une double impression de pitié et de terreur; et +cette impression ne se fût pas effacée si le drame +n'eût amené dans ce tableau une représentation de +la mort et ensuite une représentation de la folie. Ces +deux représentations ne peuvent jamais être qu'idéales, +c'est-à-dire conçues et rendues idéalement par la +réduction forcée du temps nécessaire à la succession +des phénomènes morbides, par la prédominance des +effets généraux et par l'effacement des traits particuliers. +Or, dès que l'idéal surgissait au milieu du réel, +l'impression première se dissipait immédiatement, et +l'esprit du spectateur, débarrassé de toute angoisse, +s'intéressait à l'imitation artistique de la mort et de la +folie. Dans ce tableau, la mort et la folie étaient, contre +le voeu de l'auteur moins poignantes que le décor; et +par conséquent la réalité tragique de celui-ci avait +détruit d'avance l'effet que l'auteur devait attendre +de ce double dénouement. En outre, la recherche de +l'impression réelle avait d'avance annihilé tout l'effort +artistique des comédiens. La juxtaposition de la réalité +empêche donc l'illusion de se produire au même +degré que si le dénouement se profilait sur un décor +de carton. L'idée de juxtaposer l'art et la réalité est +contradictoire et constitue pour l'école naturaliste un +obstacle insurmontable. Celle-ci doit donc, si elle veut +rester fidèle à ses théories, ne jamais introduire de +représentation idéale au milieu de tableaux fondés +sur la présentation du réel. Par conséquent, l'école +est condamnée à n'introduire dans ses tableaux qu'un +minimum d'action dramatique, et c'est à cela, en +effet, qu'elle tend de plus en plus. Les pièces tournent +chaque jour davantage à des exhibitions de tableaux +vivants et animés, art inférieur, sensualiste et +matérialiste, mais surtout très borné et qui ne peut +fournir une longue carrière.</p> + +<p>Dans <i>le Pavé de Paris</i>, joué à la Porte-Saint-Martin, +un tableau représentait l'intérieur d'un tunnel. A +un moment donné, un train de chemin de fer traversait +la scène à l'arrière-plan. Je ne me souviens pas +bien au juste de la fable dramatique; en tous cas, à +l'arrivée du train, en tête duquel s'avançait la locomotive, +armée de ses feux rouges comme de deux +yeux sinistres, la déception du spectateur était complète, +et ce chemin de fer de carton frisait le ridicule. +C'est qu'en effet ce n'était qu'un joujou. La locomotive +et les voitures du train n'avaient que les dimensions +que leur imposait la perspective théâtrale, et par conséquent +elles étaient trop petites pour la distance +réelle. Dans <i>la Jeunesse du roi Henri</i>, un des décors +représentait un carrefour dans une forêt, et la +perspective habile donnait à cette forêt de vastes proportions. +Soudain, deux ou trois cavaliers débouchent +du fond, suivis d'une meute de vrais chiens: immédiatement +la forêt devient un joujou. C'est Gulliver +s'ébattant maladroitement dans un paysage de l'île de +Lilliput. Cette contradiction optique provient, on le +sait, de ce que la profondeur de la scène est en grande +partie fictive. Voilà encore un obstacle que ne pourra +surmonter l'école naturaliste. Il lui est donc interdit +de composer des tableaux où doit éclater la contradiction +qui résulte de la juxtaposition d'êtres soumis à la +perspective réelle de la nature et d'objets soumis à la +perspective fictive des théâtres.</p> + +<p>Pour aborder certaines représentations, l'école, pour +être conséquente avec elle-même et pour réaliser +quelques-uns de ses principes les plus chers, devra +se résoudre à faire construire des théâtres spéciaux, à +scènes rectangulaires très profondes, dans lesquels le +plancher de l'orchestre et du parterre sera sensiblement +élevé, et le plancher de la scène ramené à l'horizontalité. +Alors, c'est, l'oeil seul du spectateur qui +inclinera toutes les lignes des décors au point de +fuite, et les acteurs, en s'enfonçant dans les profondeurs +de la scène, seront partout à leur place et n'auront +que les dimensions qu'ils doivent avoir. Mais ce +sera en même temps la fin du théâtre parlé et le retour +aux drames mimés.</p> + +<p>En résumé et pour conclure, l'école naturaliste, en +abordant le théâtre, se verra enfermée dans un cercle +très étroit, dont il lui sera artistiquement et scientifiquement +impossible de franchir les limites. C'est pourquoi +nous ne verrons jamais se produire une pièce +naturaliste, telle que les adeptes de l'école l'imaginent +dans leur naïveté esthétique. Est-ce à dire que +les efforts de l'école seront vains et inutiles? Une telle +conclusion serait injuste et contraire à la vérité. Par +la présentation du réel, chaque fois qu'elle pourra +éviter la double contradiction que nous lui signalons +dans ce chapitre, l'école réaliste pourra agrandir l'étendue +superficielle de l'art théâtral, de même qu'elle +pourra agrandir l'étendue superficielle de l'art dramatique +en s'attachant à la peinture des traits particuliers +et des caractères individuels. Ce sera un résultat +qui n'est pas à dédaigner et auquel elle serait +sage de borner son ambition. Si elle vise un but plus +élevé, elle devra alors modifier ses principes; et, de +même que les sciences, dans leur période d'analyse +patiente, nourrissent le long espoir d'une synthèse +future, de même l'école réaliste ne devra chercher +dans ses expériences actuelles, dans l'étude des faits +et des phénomènes, que les éléments d'une idéalisation +future. Après la période actuelle d'apprentissage +artistique, qui n'était pas inutile pour corriger les +visibles déviations d'un art depuis trop longtemps +traditionnel et conventionnel, elle redeviendra à son +tour une école idéaliste, et c'est seulement alors qu'on +pourra décider si le nouvel idéal de nos petits-neveux +sera d'un degré supérieur ou inférieur à celui de +l'école classique, et si la route douteuse, où nous +sommes aujourd'hui engagés, aura conduit l'esprit +français à un nouveau progrès ou à une décadence +définitive.</p> +<br><br> +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<p>PRÉFACE</p> + +<p>CHAPITRE PREMIER</p> + +<p>Le succès n'est pas la mesure de la valeur intrinsèque d'une +oeuvre dramatique.—Les variations de l'art correspondent +aux variations de l'esprit.</p> + + +<p>CHAPITRE II</p> + +<p>La valeur d'une pièce ne dépend pas de son effet représentatif.—Ce +n'est pas l'effet représentatif qui a assuré la renommée +du théâtre des Grecs, non plus que des théâtres étrangers et +de notre théâtre classique.</p> + + +<p>CHAPITRE III</p> + +<p>De l'effet représentatif idéal dans un esprit cultivé.—Imperfections +de la mise en scène réelle.—Sa nécessité pour les +esprits peu cultivés.—La mise en scène idéale est le modèle +et le point de départ de la mise en scène réelle.</p> + + +<p>CHAPITRE IV</p> + +<p>Rapports de la mise en scène avec la valeur d'une oeuvre dramatique.—Le +peu d'appareil des théâtres de province favorisait +l'art dramatique.—L'excès de mise en scène lui +est nuisible.</p> + +<p>CHAPITRE V</p> + +<p>Recherches d'un principe physiologique auquel puissent se +rattacher les lois de la mise en scène.—Les impressions +intellectuelles et les sensations organiques s'annihilent réciproquement.</p> + + +<p>CHAPITRE VI</p> + +<p>De la fin que se proposent les beaux-arts.—L'excès de la +mise en scène nuit à l'intégrité du plaisir de l'esprit.—La +lecture est la pierre de touche des oeuvres dramatiques.—La +mise en scène est tantôt une question de goût, tantôt +une question d'habileté.</p> + + +<p>CHAPITRE VII</p> + +<p>Compétence littéraire nécessaire à un directeur de théâtre.—Établissement +théorique des frais généraux de mise en +scène.—L'art dramatique exigerait des vues à longue +portée.</p> + + +<p>CHAPITRE VIII</p> + +<p>La mise en scène est conditionnée par le nombre probable de +spectateurs.—Grossissement par les acteurs des effets représentatifs.—Les +actrices moins portées à exagérer les +effets.—<i>Le Monde où l'on s'ennuie</i>.—Nécessité actuelle de +plaire à la foule.—Abaissement de l'idéal.—Compensation.—Utilité +et devoir des théâtres subventionnés.</p> + +<p>CHAPITRE IX</p> + +<p>La mise en scène ne doit pas pécher par défaut.—De la contention +d'esprit du spectateur.—La mise en scène ne doit +pas proposer à l'esprit de coordinations contradictoires.</p> + + +<p>CHAPITRE X</p> + +<p>De la perspective théâtrale.—Contradiction du personnage +humain avec la perspective des décors.—Précautions à +prendre par le décorateur et par le metteur en scène.</p> + + +<p>CHAPITRE XI</p> + +<p>La décoration doit avoir une valeur générale et non particulière +à un moment déterminé.—Modération dans l'emploi +des moyens accessoires.</p> + + +<p>CHAPITRE XII</p> + +<p>La mise en scène est conditionnée par la logique de l'esprit.—De +la décoration peinte et du matériel figuratif.—Leurs +relations avec le drame.—Leur action différente sur l'esprit +du spectateur.</p> + + +<p>CHAPITRE XIII</p> + +<p>De la fin nécessaire des objets composant le matériel figuratif.—<i>Le +Misanthrope et les Femmes savantes</i>.—Le hasard +n'est pas un ressort dramatique.</p> + +<p>CHAPITRE XIV</p> + +<p>De la sensualité et de l'individualité dans le goût actuel.—Dérogations +aux principes.—Rapports de la mise en scène +avec le milieu théâtral.—Caractère d'un théâtre, de son +répertoire et du public qui le fréquente.</p> + + +<p>CHAPITRE XV</p> + +<p>Rapports de la mise en scène avec le milieu dramatique.—Pièces +où domine l'imagination.—Le théâtre de Scribe.—Le +théâtre de Victor Hugo.—Effet curieux observé dans +<i>Quatre-vingt-treize</i>.</p> + + +<p>CHAPITRE XVI</p> + +<p>Des pièces où domine le sentiment.—Cas où les causes de +l'émotion sont subjectives.—<i>Le Mariage de Victorine</i>.—Cas +où les causes de l'émotion sont objectives.—<i>L'Ami +Fritz</i>.</p> + + +<p>CHAPITRE XVII</p> + +<p>Des pièces où domine la fantaisie.—Caractère de la fantaisie.—Le +théâtre de M. Labiche et de M. Meilhac.—Limites de +la fantaisie.—De la convenance dans la fantaisie.—<i>Lili</i>.—Pièces +d'ordre composite.—<i>Ma Camarade</i>.—Les +féeries.</p> + + +<p>CHAPITRE XVIII</p> + +<p>Rapports de la mise en scène avec le milieu social.—La mise +en scène se modifie comme la société.—Types généraux de +l'ancienne comédie.—Le <i>Tartufe</i>.—Complexité et hétérogénéité +de la société actuelle.—Plasticité nécessaire de +la mise en scène.—Vieillissement rapide du théâtre moderne.</p> + + +<p>CHAPITRE XIX</p> + +<p>Lois restrictives de la mise en scène.—De la loi de proportion.—Plans +d'importance scénique.—<i>L'Ami Fritz</i>.—Des +repas de théâtre.—Application de la loi au matériel figuratif.</p> + + +<p>CHAPITRE XX</p> + +<p>De la loi d'apparence.—De l'usage des lorgnettes.—Au théâtre +le sens du toucher ne s'exerce jamais.—Seules les sensations +optiques sont directes.—Le théâtre ne nous doit que +des apparences.—Des costumes et des toilettes des actrices.</p> + + +<p>CHAPITRE XXI</p> + +<p>Rapports de la mise en scène avec l'espace et le temps.—<i>Les +Danicheff et l'Oncle Sam</i>.—Du vrai et du vraisemblable.—De +la couleur locale.—Prédominance des traits +généraux.—Les romantiques.—<i>Le Cid et Bajazet</i>.—Le +théâtre de Victor Hugo.</p> + + +<p>CHAPITRE XXII</p> + +<p>Vanité de toute recherche archéologique.—Des différents styles.—Les +costumes du <i>Misanthrope</i>.—Le temps efface les +traits particuliers.—Formation des types artistiques.—Destruction +de la mise en scène.—Nécessité de démonter +les oeuvres classiques.—Des reprises.—<i>Antony</i>.—La +mise en scène est une création artistique.—Erreur de l'école +réaliste.</p> + +<p>CHAPITRE XXIII</p> + +<p>De la représentation des oeuvres classiques.—Du plaisir théâtral.—De +la sensation du beau.—Analyse de cette sensation.</p> + + +<p>CHAPITRE XXIV</p> + +<p>De la mise en scène tragique.—Ce qu'elle était jadis en France. +Ce qu'elle était chez les Grecs.—Notre imagination seule +crée la mise en scène tragique.—Du caractère général de +la décoration et des costumes.—La mise en scène n'est pas +immuable.</p> + + +<p>CHAPITRE XXV</p> + +<p>Étude de la mise en scène de <i>Phèdre</i>.—Le décor.—Comparaison +avec les théâtres des anciens.—De l'ornementation.—Du +matériel figuratif.—Son influence sur la composition +du rôle de Thésée.</p> + + +<p>CHAPITRE XXVI</p> + +<p>Du costume tragique.—Accord du costume avec les péripéties +du drame.—Du costume de Théramêne.—L'uniformité de +costume concorde avec l'unité passionnelle d'un rôle.—Du +costume de Thésée.—Les accessoires doivent convenir au +texte et à l'action.—Du costume d'Hippolyte.</p> + + +<p>CHAPITRE XXVII</p> + +<p>Rapport du costume avec la personnalité.—Le costume doit +s'accorder avec les états psychologiques d'un personnage.—Du +costume de Phèdre.—Influence du costume sur le jeu +et sur la diction.—Les costumes d'<i>Iphigénie</i>.</p> + +<p>CHAPITRE XXVIII</p> + +<p>Des salles de spectacle.—De la scène.—Des zones invisibles.—De +la ligne opaque.—Du lieu optique.—Éléments de +statique théâtrale.—Exemples.—Des mouvements scéniques +dans <i>Phédre</i>.</p> + + +<p>CHAPITRE XXIX</p> + +<p>De la figuration.—De son rôle actif.—<i>Athalie</i>.—De son +rôle passif.—<i>Oedipe roi</i>.—Des mouvements orchestriques.—Des +figurants de tragédie.—Règles à observer.</p> + + +<p>CHAPITRE XXX</p> + +<p>Des actes et des tableaux.—Confusion fréquente.—Unité dramatique +des actes.—Du théâtre espagnol, anglais, allemand.—Les +changements de tableaux impliquent des changements +à vue.</p> + + +<p>CHAPITRE XXXI</p> + +<p>De l'imitation de la nature.—De la présentation et de la représentation +d'un phénomène.—De la représentation de la +mort.—Toute représentation est conditionnée par l'imagination +du spectateur.—Le jugement du public est subordonné +à l'idée qu'il se fait de la réalité.</p> + + +<p>CHAPITRE XXXII</p> + +<p>De l'acteur.—De la formation subjective des images.—Rapport +de la création de l'acteur avec l'idéal du public.—Toute +évolution idéale implique une modification dans +l'image représentée.—C'est la généralité d'un phénomène +qui justifie sa représentation.—<i>Smilis</i>.—L'acteur doit +éviter l'accidentel.</p> + +<p>CHAPITRE XXXIII</p> + +<p>De la composition d'un rôle.—Des traditions.—De l'intuition +et de l'introspection.—Développement des images +initiales.—Rapport ou contraste entre les images initiales +de différents rôles.—<i>Le Demi-Monde</i>.—<i>Le Gendre de +M. Poirier</i>.—<i>Mademoiselle de Belle-Isle</i>.</p> + + +<p>CHAPITRE XXXIV</p> + +<p>Aptitude à jouer certains rôles.—De la personnalité scénique +de l'acteur.—Complexité et hétérogénéité des rôles modernes.—Leur +influence sur l'art dramatique et sur l'art +théâtral.—Déformation du talent de l'acteur.</p> + + +<p>CHAPITRE XXXV</p> + +<p>Complexité de la mise en scène moderne.—<i>L'Avocat Patelin; +Bertrand et Raton; Pot-Bouille; la Charbonnière</i>.—Invasion +du réel.—Du procédé.—Retour nécessaire au répertoire +classique.—Son influence sur le talent des acteurs.—Nécessité +des théâtres subventionnés.</p> + + +<p>CHAPITRE XXXVI</p> + +<p>Du rôle de la musique au théâtre.—La puissance musicale.—Le +mélodrame.—Le vaudeville.—Évolution de l'art +dramatique.—La musique devenue un personnage dramatique.</p> + + +<p>CHAPITRE XXXVII</p> + +<p>De l'exécution musicale.—Des rapports de la musique avec +l'action dramatique.—<i>Le Monde où l'on s'ennuie</i>.—Le +théâtre de Victor Hugo.—<i>Lucrèce Borgia.—Ruy Blas.— +L'Ami Fritz</i>.—Transport d'effet: <i>les Rantzau.—Les rois en exil</i>.</p> + +<p>CHAPITRE XXXVIII</p> + +<p>Décadence de l'art dramatique.—Des conventions dans l'art +classique.—Grandeur de l'art idéal.—De l'évolution démocratique.—Caractère +de la sensibilité du public.—Son +jugement artistique.—De l'école réaliste.—De l'esprit +moderne.—De l'individuel et de l'exceptionnel.—Causes +d'avortement.</p> + + +<p>CHAPITRE XXXIX</p> + +<p>Rôle actuel de la mise en scène.—La loi de concentration.—Du +naturalisme moderne.—De la puissance psychologique +de la nature.—La réalité est une cause formelle et non +finale d'une évolution dramatique.—<i>L'Ami Fritz</i>.—Rapports +de la mise en scène avec la conception poétique.—<i>Il +ne faut jurer de rien</i>.—De l'imitation théâtrale.</p> + + +<p>CHAPITRE XL</p> + +<p>L'école naturaliste au théâtre.—La théorie des milieux.—Des +milieux générateurs.—Des milieux contingents.—Conjonction +de l'idéal et du réel.—<i>La Charbonnière</i>.—Du +réel dans la perspective théâtrale.—<i>Le Pavé de Paris</i>.—Le +naturalisme imposerait des conditions nouvelles à +l'architecture théâtrale.—L'école réaliste devra tendre à +redevenir une école idéaliste.</p> + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's L'art de la mise en scène, by L. Becq de Fouquières + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART DE LA MISE EN SCÈNE *** + +***** This file should be named 12489-h.htm or 12489-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/4/8/12489/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team from images generously made available by gallica +(Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Becq de Fouquieres + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'art de la mise en scene + Essai d'esthetique theatrale + +Author: L. Becq de Fouquieres + +Release Date: June 2, 2004 [EBook #12489] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART DE LA MISE EN SCENE *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team from images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +L. BECQ DE FOUQUIERES + + +L'ART DE LA MISE EN SCENE + +ESSAI D'ESTHETIQUE THEATRALE + + + +PARIS +G. CHARPENTIER ET Cie, EDITEURS + +1884 + + + +PREFACE + +Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur la mise en scene; c'est donc +sans fausse modestie que j'ai donne le titre d'_Essai_ a cette etude. +Ceux qui, apres moi, s'interesseront a ce sujet et voudront le traiter +de nouveau auront sans doute a combler quelques lacunes, a completer ou +a rectifier quelques-unes des theories exposees et peut-etre a pousser +plus loin et en differents sens leurs investigations. + +Au premier abord, le sujet parait simple et tres limite; mais plus on y +reflechit, plus il apparait tel qu'il est en realite, complexe et d'une +etendue infinie. Pour beaucoup de personnes il se resume dans une +question toute materielle; et la mise en scene se reduit au plus ou +moins de splendeur apportee a la representation d'un ouvrage dramatique, +au plus ou moins de richesse des costumes et a une plus ou moins +nombreuse figuration. Ce ne sont la cependant que les dehors les plus +apparents du sujet, car, en y regardant bien, la mise en scene se +confond presque avec l'art dramatique, et c'est dans le cerveau meme du +poete qu'il faudrait en commencer l'etude. + +Toutefois, il y a la une ligne de partage assez nettement tracee: d'un +cote, l'art dramatique, c'est-a-dire tout ce qui est l'oeuvre propre du +poete; de l'autre, la mise en scene, c'est-a-dire ce qui est l'oeuvre +commune de tous ceux qui, a un degre quelconque, concourent a la +representation. Sans doute ces deux arts se penetrent reciproquement. +Quand le poete se preoccupe de dispositions sceniques, qui ne se +deduisent pas necessairement des caracteres et des passions, il fait +de l'art theatral; quand un comedien met en relief certains sentiments +auxquels l'auteur n'avait pas tout d'abord accorde une importance +suffisante, il fait de l'art dramatique. Cependant, comme il est +necessaire que tout sujet soit delimite, je maintiendrai la distinction +au moins apparente qui separe l'art dramatique de l'art theatral. Cette +etude commence donc au moment ou le poete a termine son oeuvre. + +Ainsi limitee, elle est encore fort complexe; elle comprend la +recherche de l'effet general que doit produire la representation et la +determination des effets particuliers des actes et des tableaux, dans +lesquels se decomposent la piece. Il faut donc arreter le caractere +pittoresque de la decoration, son plus ou moins de relief et de +profondeur, etc. L'artiste charge d'executer une decoration en trace +d'abord une vue d'ensemble sur un plan vertical, qu'il suppose place +dans l'encadrement de la scene a la place du rideau. Ensuite il execute +la maquette, c'est-a-dire une reduction du decor tel qu'il doit etre +dispose sur le plan geometral. Le public a pu voir dans plusieurs +expositions quelques maquettes celebres, conservees a la bibliotheque de +l'Opera. Pendant que les peintres preparent et brossent les decors, on +monte la piece. L'operation preliminaire, qui est la distribution des +roles, est peut-etre la plus importante, car le succes definitif en +depend. Une fois les roles distribues, chaque acteur apprend le sien. La +conception et la composition d'un role imposent a l'acteur qui en est +charge un labeur considerable et un grand effort subjectif. Quand tous +les roles sont sus, on les assemble; alors commence le travail long et +minutieux des repetitions, car on se propose d'arriver a une harmonie +generale et a un ensemble, qui souvent, a defaut d'acteurs de premier +ordre, suffisent a assurer le succes. Tel role doit etre eteint, tel +autre doit etre au contraire plus accentue. En meme temps, on etudie +les mouvements sceniques; on determine les places successives que les +personnages doivent occuper les uns par rapport aux autres ou par +rapport a la decoration; on regle les entrees et les sorties, ce qui +exige parfois des remaniements dans le texte de la piece. Puis vient la +composition de la figuration, et son instruction orchestrique, s'il y a +lieu. Pendant le temps des repetitions, on confectionne les costumes, +dont les dessins exigent beaucoup de gout et demandent souvent de +longues recherches. Bientot, aux repetitions partielles succedent les +repetitions d'ensemble, ou tous les accessoires jouent le role qui +leur est assigne. La repetition generale a lieu en costume: c'est une +premiere anticipee. Enfin arrive le jour de la premiere representation, +qui delivre tout le personnel du theatre de l'anxiete finale et libere +auteur, directeur et acteurs d'un labeur ou commencaient a s'user les +meilleures volontes. + +Telle est l'esquisse sommaire du sujet complexe dont j'ai entrepris +l'etude. Si celle-ci devait etre poussee a fond, elle exigerait +plusieurs volumes, car elle comprendrait: l'architecture theatrale, la +peinture decorative, la science tres compliquee de la perspective, la +mecanique particuliere des machines, les applications de l'electricite, +la description des dessous, du cintre et des coulisses, le role de +ces differentes parties, la plantation des decors, la composition et +l'examen des magasins d'accessoires, puis les sciences de l'optique et +de l'acoustique, et enfin l'art sans limites precises du comedien, etc. + +De tout ce vaste ensemble, je ne retiendrai que l'ESTHETIQUE +THEATRALE, c'est-a-dire l'etude des principes et des lois generales ou +particulieres qui regissent la representation des oeuvres dramatiques et +concourent a la production du pathetique et du beau. + +Pour la composition de cet ouvrage, la division du sujet et la +repartition des matieres, j'avais le choix entre l'ordre historique et +l'ordre esthetique. Le premier exigeait que je suivisse pas a pas le +travail de la mise en scene, a partir du moment ou l'auteur depose +son manuscrit jusqu'au moment ou le rideau se leve pour la premiere +representation. J'ai prefere le second, qui va du general au particulier +et qui, des principes generaux, deduit les lois particulieres. Le +premier aurait ete preferable si cet ouvrage avait du etre anecdotique. + +Quant a la methode de travail qui a preside a l'elaboration de cette +etude, je crois devoir en dire ici quelques mots. La methode erudite +consiste a suivre chaque jour le mouvement litteraire, a noter les faits +a mesure qu'ils eveillent l'attention du public et les discussions +critiques auxquelles ils donnent lieu dans les journaux et dans les +revues; a extraire des ouvrages speciaux les remarques utiles a +l'eclaircissement du sujet; puis a classer les notes innombrables ainsi +accumulees, a les repartir en un certain nombre de chapitres et a relier +le tout au moyen des idees generales qui naissent du groupement des +faits. Cette methode implique l'indication de tous les emprunts qu'on +a pu faire, et la citation, de tous les auteurs dont on reproduit +integralement les idees. + +Il suffira au lecteur de feuilleter cet ouvrage sans notes et sans +references pour conclure que je n'ai pas employe cette methode. Il a +ete ecrit en effet d'un bout a l'autre sans le secours d'aucune note +et d'aucun livre, par la simple methode speculative. Chacune des deux +methodes que j'oppose l'une a l'autre a ses vertus et ses defauts: ce +n'est pas ici le lieu de les comparer entre elles. Si j'ai cru devoir +indiquer celle que j'ai suivie, c'est uniquement pour expliquer +l'absence absolue de citations et afin qu'on ne l'attribuat pas a un +dedain, qui ne serait nullement justifie, pour les travaux de tous ceux +qui, avant moi, ont etudie en artistes ou en critiques l'art de la mise +en scene. Pour etre accessible a un pareil sentiment, il faudrait ne pas +etre convaincu comme je le suis que l'esprit de l'homme doit la majeure +et la meilleure partie de ses creations en apparence les plus originales +a une collaboration incessante, quoique souvent insaisissable et +secrete. Pour moi, j'eprouve le plus vif plaisir a avouer ici la double +dette de reconnaissance que j'ai contractee. + +Suivant assidument les representations de la Comedie-Francaise, j'y +puise un enseignement dont le prix augmente chaque jour a mes yeux. +Depuis que mon attention s'est arretee sur la mise en scene, j'ai pu +admirer la science et le gout qui president a la composition artistique +des decorations, a la recherche des effets pittoresques ou grandioses, +au choix etudie des costumes, a la juste somptuosite des ameublements, +a l'instruction orchestrique de la figuration et a la merveilleuse +precision des jeux de scene. C'est cet art exquis, joint au labeur +consciencieux et a l'incomparable talent des comediens, qui fait de la +Comedie-Francaise la premiere ecole dramatique et theatrale de l'Europe, +c'est-a-dire du monde entier. Or, ce gout irreprochable et cette +science, qui s'appuie sur une longue experience, sont les deux qualites +maitresses de son administrateur actuel. Je suis donc heureux de saluer +ici M. Emile Perrin comme un des maitres de la mise en scene moderne. Si +cet ouvrage a quelque merite, il lui en est redevable en grande partie, +car c'est devant ses belles conceptions theatrales que j'ai pu apprecier +la portee artistique de la mise en scene et le role important qu'elle +est appelee a jouer dans l'art dramatique moderne. + +Par une rencontre piquante, c'est precisement a un adversaire de +M. Perrin que je me sens le devoir de payer ma seconde dette de +reconnaissance. On se rappelle la discussion recente qui, dans +un tournoi litteraire, a arme l'un contre l'autre M. Sarcey et +l'administrateur de la Comedie-Francaise, tous deux, au fond, amoureux +du meme objet, Tournoi heureusement sans fin, sans vainqueur ni vaincu, +et dont apres tout l'art fait son profit, car, a la lumiere qui jaillit +du choc de tels esprits, la verite trouve mieux son chemin qu'au milieu +du silence et de la nuit. + +Mais je ne puis taire que si M. Sarcey redige depuis plus de quinze ans +le feuilleton dramatique du _Temps_, je le lis assidument depuis le +meme nombre d'annees. Or, s'il m'eut ete impossible de designer avec +precision les idees que j'ai pu directement lui emprunter, j'ai la +conscience de beaucoup lui devoir, et d'avoir souvent, en le lisant, +senti ma pensee s'agiter a l'agitation intellectuelle de la sienne. +J'ai donc contracte vis-a-vis de lui une dette, dont je ne saurais +meconnaitre la valeur; et il m'est agreable d'avouer hautement +l'influence qu'a pu avoir sur mon oeuvre un des maitres incontestes de +la critique contemporaine. + +Je n'ai plus a ajouter que quelques mots explicatifs, pour clore +cette preface. Ayant senti la necessite d'appuyer d'un certain nombre +d'exemples l'exposition de mes idees, j'ai cru cependant devoir +me restreindre a ceux que je pouvais tirer des ouvrages modernes +representes depuis peu, ou des oeuvres classiques jouees le plus +recemment. Il etait necessaire, en effet, que le public eut encore +presents a la memoire les faits sur lesquels j'attire son attention. + +J'ai souvent employe l'expression de _metteur en scene_; mais la plupart +du temps c'est pour moi une expression complexe qui ne repond pas a une +personnalite distincte et a une fonction reelle. En parlant du travail +theatral, des decors, des jeux et des combinaisons sceniques, j'ai +d'ailleurs evite de me servir d'expressions techniques peu familieres +aux lecteurs. Par contre, chaque fois que j'ai du me servir de mots +appartenant a la langue esthetique ou psychologique, je me suis efforce +d'atteindre a la clarte par l'exactitude et la propriete des termes. + +Enfin, dirai-je pour terminer, j'ai rencontre comme cela etait fatal, la +theorie realiste ou naturaliste. Je ne me suis pas derobe a l'obligation +de la soumettre a l'analyse critique. Je l'ai fait sans idee preconcue +et sans aucun parti pris d'hostilite. On pourra trouver, je crois, que +le jugement que je porte sur cette ecole, sans etre complaisant, n'est +ni rigoureux ni injuste. Je n'ai eu d'ailleurs a examiner ses theories +qu'au point de vue particulier du theatre. + + + +L'ART DE LA MISE EN SCENE + + + +CHAPITRE PREMIER + +Le succes n'est pas la mesure de la valeur intrinseque d'une oeuvre +dramatique.--Les variations de l'art correspondent aux variations de +l'esprit. + + +J'examinerai tout d'abord la question de la mise en scene dans ses +termes les plus generaux, ce qui me permettra de formuler des lois +generales d'ou il sera ensuite plus facile de deduire les regles +particulieres. Je commencerai par rappeler cette verite universellement +admise et acceptee couramment comme un lieu commun: la valeur +intrinseque d'une oeuvre dramatique n'a pas toujours pour mesure la +valeur que lui attribuent les contemporains. + +Cette proposition ne peut rencontrer beaucoup de contradicteurs. Il +suffit de rappeler l'engouement peu justifie du public, a toutes les +epoques, pour tel poete ou pour telle oeuvre dramatique. Les exemples +que l'on pourrait citer sont innombrables. Si l'on dressait la liste de +tous les auteurs ayant joui d'une grande reputation de leur vivant et +ayant remporte de tres vifs succes au theatre, on pourrait constater +qu'il en est quelques-uns dont les noms ont disparu de la memoire des +hommes, et que la plupart ne nous sont aujourd'hui connus que par les +titres de pieces qu'on ne lit plus. Comme toute chose ici-bas, les +oeuvres d'art se plient aux caprices passagers de la mode et aux +perversions momentanees du gout. Une elite peu nombreuse porte seule des +jugements certains que ratifie l'avenir, tandis que la foule se complait +dans le plaisir qu'elle eprouve a sentir caresser ses passions et +favoriser ses penchants. Elle s'admire dans les oeuvres qui flattent +ses gouts, comme le fat devant un miroir qui reflete son air a la mode. +Chaque pas du temps fait des hecatombes d'oeuvres dramatiques; et +la grande reputation d'une oeuvre passee n'a souvent d'egal que +l'etonnement plein de tristesse et de desenchantement que nous cause +sa reprise. Qui ne sait meme, a un point de vue plus general encore, +combien nous sommes exposes a gater nos plus chers souvenirs, quand dans +l'age mur nous avons la faiblesse de rouvrir les livres qui nous ont +ravi dans notre jeunesse. En pareil cas, on se console naivement en +disant que l'oeuvre a vieilli, tandis que c'est tout le contraire qui +est le vrai: l'oeuvre a garde son age, et nous seuls nous avons vieilli. + +Or, ce qui se passe dans la vie d'un homme se passe dans la vie d'une +nation et dans celle de l'humanite. Les jugements des hommes sont soumis +a des transformations perpetuelles, car les elements de leur esprit se +combinent de mille manieres selon leur nombre et leur nature. Il est +a croire que ces combinaisons donnent lieu, comme en chimie, a des +composes dont les uns sont tres stables et les autres particulierement +instables. Quand les oeuvres litteraires correspondent aux premiers, ils +vivent dans la meme estime aussi longtemps que la combinaison persiste; +quand elles se rapportent aux seconds, elles ne plaisent qu'un jour, et +tout ce que l'on peut esperer pour elles c'est que la meme combinaison, +venant a se reproduire fortuitement, leur ramene momentanement la +fortune. Il est, au contraire, quelques oeuvres privilegiees qui +correspondent a des combinaisons indissolubles: elles sont immortelles; +et l'esprit en savourera sans fin la beaute et la verite eternelle, de +meme que le corps humain puisera la vie, jusqu'a la consommation des +temps, dans l'air immuable qui l'enveloppe. + + + +CHAPITRE II + +La valeur d'une piece ne depend pas de son effet representatif.--Ce +n'est pas l'effet representatif qui a assure la renommee du theatre +des Grecs, non plus que des theatres etrangers et de notre theatre +classique. + + +Nous ferons un pas de plus dans la connaissance du sujet en emettant +cette seconde proposition: la valeur intrinseque d'une oeuvre dramatique +ne depend pas de son effet representatif. Si nous n'avions en vue que +l'effet representatif produit sur des contemporains a une epoque donnee, +il est clair que cette proposition rentrerait dans la precedente: Mais +il s'agit ici de l'effet representatif absolu, et a ce titre elle merite +de nous arreter. + +Je remarquerai d'abord, au sujet des oeuvres appartenant aux +litteratures anciennes ou etrangeres, que si la representation d'une +oeuvre dramatique a servi a la mettre en lumiere, ce qui n'est pas +niable, elle n'a pas suffi a lui assurer la renommee durable qui en a +perpetue le souvenir dans la posterite. L'effet representatif est dans +ce cas sans influence sur le jugement que nous portons de la valeur +d'une oeuvre dramatique. En effet, si nous considerons le theatre des +Grecs, nous pouvons dire que nous n'avons aucune idee, ou tout au +moins que des idees excessivement confuses, de ce que pouvait etre la +representation des tragedies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, ou +celle des comedies d'Aristophane. C'est uniquement par leur valeur +intrinseque qu'elles s'imposent a notre admiration, et c'est avec raison +que nous les considerons comme des modeles presque inimitables, sans que +nous ayons besoin de tenir compte d'un effet representatif que nous ne +pouvons imaginer qu'a grand renfort d'erudition, sans jamais pouvoir +etre sur de l'apprecier a sa juste valeur. + +Il en est a peu pres de meme du theatre des Espagnols, aussi bien que de +celui des Anglais et des Allemands. Bien que les sujets en soient pris +dans un monde en tout moins eloigne du notre et qui est celui ou se +meuvent souvent encore nos personnages de theatre, ce n'est nullement +dans leur effet representatif que nous cherchons et que nous trouvons +les justes motifs de leur renommee. Nous n'en sommes que tres rarement +les spectateurs, et c'est uniquement comme lecteurs que nous apprenons a +les connaitre et que nous les jugeons. C'est bien dans ce cas l'esprit +seul qui en goute la poesie, sans que nos yeux soient dupes des +seductions de la mise en scene. Le theatre francais lui-meme n'echappe +pas au meme phenomene. La representation l'amoindrit presque toujours, +en attenue les proportions psychologiques et en rapetisse sensiblement +les heros. Que serait-ce si nous tenions compte du maigre appareil dont, +jusqu'a la fin du XVIIIe siecle, on entourait la representation de notre +theatre classique! L'effet representatif des tragedies de Corneille +et de Racine n'a donc que peu d'influence sur l'admiration que nous +eprouvons pour elles. Bien au contraire, la representation nous apporte +souvent un desenchantement en quelque sorte prevu. Cette remarque ne +tend pas a en proscrire la representation, qu'en rendent, au contraire, +necessaire et desirable d'autres raisons que nous exposerons plus loin. + +On a souvent voulu transporter les theatres etrangers sur la scene +francaise, notamment les drames de Shakspeare. Toujours l'effet a ete +inferieur a celui qu'on en attendait, ce qui pourtant n'a jamais diminue +l'admiration que nous ressentons pour le grand poete anglais. Il serait +d'ailleurs pueril d'en rechercher la cause dans le changement de langue +que necessite la translation de ses oeuvres sur notre theatre, car +c'est par la traduction seule qu'un grand nombre de lecteurs francais +connaissent Shakspeare et apprennent a l'aimer et a l'apprecier. La +traduction d'une oeuvre ancienne ou etrangere, loin de lui nuire, la +rajeunit souvent en attenuant ou en modifiant des idees ou des images +qui seraient de nature a choquer notre gout actuel; elle tient forcement +compte, rien que par l'emploi de la langue dont elle se sert, de la +difference des temps, des lieux et des transformations de l'esprit. +C'est une nouvelle mise au point, qui degage ce qu'il y a dans toute +oeuvre d'essentiellement humain et d'eternellement beau. + +D'ailleurs, a un autre point de vue, il suffit d'un moment de reflexion +pour s'apercevoir que l'effet representatif n'est pas la mesure de la +valeur intrinseque d'une oeuvre dramatique. Si nous comparons entre eux +le _Guillaume Tell_ et les _Brigands_ de Schiller, l'_Iphigenie_ et +l'_Egmont_ de Goethe, le _Polyeucte_ et _le Cid_ de Corneille, le +_Misanthrope_ et le _Tartufe_ de Moliere, il est certain que de toutes +ces pieces les premieres ont une valeur intrinseque au moins aussi +grande, si ce n'est plus grande, que les secondes, tandis que celles-ci +ont un effet representatif beaucoup plus grand. C'est que la valeur +representative et la valeur poetique d'une oeuvre dramatique ne se +composent pas des memes elements, et par consequent n'ont pas de commune +mesure. Si les contemporains se trompent souvent sur la valeur d'une +piece, c'est que dans leurs jugements ils tiennent compte de l'effet +representatif qui precisement s'adapte a leur gout actuel. La posterite, +au contraire, fait abstraction de cet effet et souvent n'en a pas meme +l'idee; c'est pourquoi son jugement, portant uniquement sur la valeur +poetique de l'oeuvre, est plus durable. Negligeant ce qui est variable +et passager, elle ne fonde son jugement que sur ce qui est invariable et +constant. + +Ce n'est pas, en resume, dans l'effet representatif d'une oeuvre +dramatique qu'il faut chercher la raison superieure de l'appreciation +qu'en a portee la posterite. Ce n'est donc pas en augmentant, par la +mise en scene, l'effet representatif d'une oeuvre dramatique que l'on +ajoute a sa valeur intrinseque. + + + +CHAPITRE III + +De l'effet representatif ideal dans un esprit cultive.--Imperfections +de la mise en scene reelle.--Sa necessite pour les esprits peu +cultives.--La mise en scene ideale est le modele et le point de depart +de la mise en scene reelle. + + +L'effet representatif, on le concoit, n'est pas cree de toutes pieces +par la mise en scene. Toute oeuvre dramatique possede par elle-meme +une valeur poetique et une valeur representative. Seulement, dans +l'imagination du poete, elles sont souvent dans une relation inverse de +ce qu'elles nous paraissent sur un theatre, ou la mise en scene modifie +et parfois renverse la proportion: on peut dire que la mise en scene est +l'epanouissement, rendu visible, d'un germe ideal. C'est ce dont il est +facile de se rendre compte. + +Nous ne sommes a l'aurore ni de l'humanite, ni de l'histoire, ni de la +litterature. Nous sommes, bien qu'a differents degres, les produits +d'une education poursuivie pendant des siecles a travers un grand nombre +de generations. Modifies par l'heredite, par une somme sans cesse +croissante de connaissances transmises ou acquises, nous avons passe +par des etats de conscience inconnus aux hommes que n'a pas visites la +civilisation. Il est certain qu'un sauvage ne comprendrait rien a la +lecture d'une tragedie de Racine ou d'un drame de Shakspeare, si +meme par impossible il pouvait saisir le sens des mots; il ne serait +nullement dans les conditions necessaires d'instruction et d'education +intellectuelles et morales. + +Que se passe-t-il donc en nous quand nous lisons une oeuvre dramatique? +Il est clair qu'elle ne penetre pas dans un esprit vierge de toute +impression similaire. Nous avons tous vu des theatres de formes les plus +diverses, les uns ouverts, les autres fermes, souvent chez differents +peuples; nous avons assiste a de nombreuses representations dramatiques; +nous possedons dans notre imagination une ample collection, un peu +confuse, mais tres riche, de costumes de tous les ages; nous connaissons +plus ou moins les moeurs des nations anciennes et modernes ayant joue un +role important dans l'histoire; enfin, nous sommes familiers avec les +legendes heroiques, les mythologies, souvent meme avec les langues des +pays etrangers. Une foule innombrable d'objets se sont presentes a notre +esprit et se trouvent enregistres dans notre memoire, ou ils restent +d'ordinaire a l'etat latent. Mais aussitot qu'une lecture en ravive le +souvenir, il se fait dans notre esprit une representation subjective +de tous les objets dont nous avons conserve les images. Et cette +representation illustre immediatement notre lecture et lui sert de mise +en scene ideale: mise en scene toujours discrete, qui parait, s'efface, +disparait et reparait sans s'imposer a notre esprit, sans le distraire; +decor mobile ou tout reste a son plan et qui se rapproche ou s'eloigne +au gre de notre imagination. Dans cette mise en scene ideale, tout se +reduit souvent a des signes purement ideographiques; c'est un fond +toujours un peu efface, seme d'images confuses, qui s'evanouissent des +qu'on veut les considerer avec fixite, mais sur lequel l'oeuvre poetique +s'enleve en pleine lumiere, comme une belle piece d'orfevrerie se +detache sur une tapisserie usee par le temps. Ce fond s'harmonise +merveilleusement avec le texte poetique. Des images, diffuses ou +instables, semblent venir du lointain le plus recule et forment cette +mise en scene ideale que nous projetons objectivement dans l'espace +incertain. C'est sur ce fond propice que se detachent les heros du +drame: ils ont la stature, le regard, le geste, la voix qu'ils doivent +avoir. Dans cette jouissance un peu extatique rien ne vient contrarier +le pathetique des situations, rien ne distrait de la beaute des vers, +de la logique de l'action, de la justesse des pensees, de l'effet +emotionnel des passions; et c'est alors que nous ressentons l'emotion +esthetique, non la plus forte, ni la plus profonde, ni la plus complete, +mais la plus pure de tout alliage, qu'il nous soit donne d'eprouver. + +Combien l'effet representatif reel est violent par rapport a cet effet +representatif ideal! La main souvent brutale du decorateur ou du metteur +en scene immobilise tout ce qui precisement avait une grace mobile et +fugitive; elle fait une sorte de trompe-l'oeil de ce qui n'etait qu'un +jeu de notre imagination. Au milieu d'une nature de carton peint, sous +une lumiere invraisemblable, s'accumulent alors des imperfections de +toutes sortes, imperfections de decors, de costumes, de mouvements, de +gestes, de diction, qui sont autant d'outrages a la beaute poetique. +Ce sont la, en effet, les conditions desastreuses dans lesquelles une +oeuvre dramatique parait sur le theatre. Mais, hatons-nous de le dire, +il faut s'y resigner. Pour un homme qui a assez de loisir, de gout, de +delicatesse et d'imagination pour s'abandonner sans reserve a ce jeu de +l'esprit qu'on appelle l'art, qui se laisse tout entier attendrir et +subjuguer par les accents pathetiques d'Iphigenie ou par la melancolique +chanson d'Ophelie, combien y a-t-il d'hommes dont le cerveau n'est +peuple que des images cruelles de la realite vivante, qui n'ont ni +l'heur ni le loisir de s'essayer ainsi sur la flute des dieux, et qui le +soir, las et meurtris d'un labeur avilissant, ont besoin qu'un coup de +baguette magique les transporte dans un monde nouveau, reveille leur +imagination engourdie et les ravisse a eux-memes et a la bassesse de +leurs travaux journaliers! Pour ces hommes, le plaisir de l'esprit +n'est jamais pur; il s'y mele toujours un plaisir des sens. C'est +donc precisement par ses defauts memes que la mise en scene agit plus +puissamment sur leur organisme. + +Quoi qu'il en soit, l'effet representatif ideal sera toujours le modele +que le metteur en scene devra se proposer de realiser, en tenant compte +des necessites psychologiques, intellectuelles et morales que lui impose +la composition particuliere de la foule des spectateurs a laquelle il +s'adresse. Nous ajouterons, ce qui resulte des idees deja exposees et +sur lesquelles nous reviendrons, qu'on doit dans la mise en scene se +rapprocher de la sobriete et de la discretion de la mise en scene +ideale, dans la proportion ou l'oeuvre representee s'approche de la +perfection. + + + +CHAPITRE IV + +Rapports de la mise en scene avec la valeur d'une oeuvre dramatique. +--Le peu d'appareil des theatres de province favorisait l'art +dramatique.--L'exces de mise en scene lui est nuisible. + + +Puisqu'il n'y a pas equation entre l'effet representatif d'une oeuvre +dramatique et sa valeur intrinseque, nous pouvons en conclure qu'en +augmentant son effet representatif on n'ajoute rien a sa valeur +intrinseque, et que les valeurs relatives de deux oeuvres dramatiques ne +sont pas entre elles comme leurs effets representatifs. Mais, dans la +generalite des cas, le plaisir que l'on cherche a procurer au spectateur +est un plaisir general et total qui se compose de la somme de toutes ses +sensations et de toutes ses emotions, de quelque nature qu'elles soient. +Il suit de la, premierement, que la mise en scene pourra etre souvent +consideree comme un correctif a la faiblesse d'une oeuvre dramatique; +deuxiemement, que la mise en scene peut par son exces etre un derivatif +a l'attention que meriterait la valeur intrinseque d'une oeuvre +dramatique. C'est a peine si la premiere proposition merite que nous +nous y arretions. Tout le monde sait qu'un certain nombre des theatres +de Paris ne vivent que par la mise en scene. Les ouvrages mediocres +qu'ils montent ne reussissent la plupart du temps a captiver le public +que par le pittoresque des decors, la richesse des costumes, l'ampleur +de la figuration, ou meme par les exhibitions les plus excentriques. +L'art dramatique ramene ainsi a n'etre que de l'art theatral devient un +art tout a fait inferieur. + +Toutefois, si la premiere proposition ne demande que quelques mots +d'explication, elle est cependant importante par une des conclusions +qu'on en peut tirer et qui nous offre la resolution d'un probleme +interessant. Jadis, quand il y avait des theatres en province et des +troupes qui s'y etablissaient a demeure pour la saison d'hiver, les +directeurs, n'ayant en general a leur disposition qu'un tres maigre +appareil representatif, avaient a se preoccuper dans une certaine mesure +de la valeur des pieces qu'ils montaient. Ces theatres etaient ainsi +favorables au progres de l'art dramatique. Aujourd'hui, un autre systeme +a prevalu. Une troupe part de Paris, avec armes et bagages, et s'en +va de ville en ville, montant partout l'unique piece qui compose son +repertoire et pour laquelle elle a pu faire les depenses d'un appareil +representatif, tres superieur a celui qu'aurait eu a sa disposition +un directeur de province. Or, a la faveur de cet appareil et grace +au prestige de quelques acteurs en renom, on parvient a imposer aux +applaudissements de la province des pieces d'une valeur intrinseque +inferieure. C'est ainsi que les nouvelles moeurs theatrales et que ces +troupes de voyage sont contraires au progres de l'art dramatique. Ici, +je n'ai pas d'ailleurs a examiner cette question dans les details +infinis qu'elle comporterait: je l'ai ramenee a sa plus simple +expression. Je ne puis cependant resister au desir de signaler, comme +la consequence, la plus grave peut-etre, du systeme actuel, +l'aneantissement du repertoire classique. + +L'examen de la seconde proposition nous conduira a une conclusion +identique. L'abus ou l'exces de la mise en scene detourne le jugement du +spectateur de l'objet qui devrait faire sa preoccupation principale, par +suite abaisse son gout, et en meme temps pousse les auteurs, qui peuvent +compter sur l'effet d'un puissant appareil representatif, a se contenter +d'un succes plus facile a obtenir et a negliger la conception de leur +oeuvre et la conduite de l'action. L'abus ou l'exces de la mise en scene +est donc ainsi contraire aux progres de l'art dramatique. + + + +CHAPITRE V + +Recherche d'un principe physiologique auquel puissent se rattacher +les lois de la mise eu scene.--Les impressions intellectuelles et les +sensations organiques s'annihilent reciproquement. + + +On a pu m'accorder les propositions emises precedemment et en +reconnaitre la justesse. En effet, elles resultent de la constatation +de faits que chacun a pu observer. Mais il me parait necessaire de les +rattacher a un point fixe et de chercher, en dehors du theatre, une +methode de demonstration. + +Or, en physiologie, ou en psychologie, comme on voudra, on admet, en se +basant sur des series d'experiences pour ainsi dire quotidiennes, et que +chacun peut controler par ses propres observations, que notre attention, +ordinairement diffuse et mobile, peut, en se concentrant sur des +impressions recues par notre esprit ou sur des sensations eprouvees par +un de nos organes, nous rendre insensibles a tout ce qui ne se rapporte +pas exclusivement soit a ces impressions intellectuelles, soit a +ces sensations organiques. En d'autres termes, sous l'influence de +preoccupations speciales, un groupe de sensations, d'images ou d'idees, +s'impose a nous a l'exclusion de tous les autres qui restent alors +inapercus. On pourrait dire, en quelque sorte, que la sensibilite +energiquement surexcitee d'un de nos organes anesthesie momentanement +nos autres organes. + +Les exemples sont nombreux et bien connus. Une personne absorbee par +une pensee regarde fixement sans les voir les autres personnes qui sont +devant elle; ou bien, captivee par un spectacle, elle n'entendra pas +qu'on lui parle. Un soldat, au milieu de la melee, n'a pas immediatement +conscience d'une blessure qu'il vient de recevoir; il ne s'en apercoit +que lorsque le sang qui coule attire son attention. Pascal domptait +la douleur par le travail, et Archimede, occupe de la resolution d'un +probleme, ne percevait pas le bruit du combat qui se livrait dans les +rues de Syracuse. La vue des images divines, qui hantaient l'esprit des +martyrs, les absorbait souvent a tel point qu'ils ne sentaient ni le fer +ni le feu qui torturaient leurs chairs. Mais, pour prendre un exemple +moins tragique et d'observation plus aisee, tout le monde sait que, +lorsque nous voulons concentrer notre esprit sur une idee, nous fermons +instinctivement les yeux, ou bien que nous fixons nos regards sur +quelque angle banal et obscur de la chambre; que l'enfant, pour +apprendre ses lecons, se bouche les oreilles de ses deux mains, et que +le collegien qui regarde les mouches voler ne profite pas beaucoup des +demonstrations du professeur. C'est a l'infini qu'on pourrait recueillir +des faits semblables. Tantot, c'est la preoccupation de l'esprit qui +empeche nos regards de percevoir les formes et les couleurs ou nos +oreilles de percevoir les sons, tantot ce sont des images optiques ou +des sons qui s'opposent a toute autre association d'idees. + +A cette observation d'ordre physiologique on objectera, qu'en realite +il nous est possible dans le meme moment d'ecouter, de regarder et de +penser. En effet, c'est la le cours perpetuel de la vie; mais, dans ce +cas, les impressions auditives, optiques et intellectuelles doivent +etre assez faibles pour pouvoir etre percues toutes a la fois, car, si +l'equilibre entre ces impressions egalement faibles vient a se rompre, +la loi physiologique s'impose. Nous pouvons donc dire que, pour +etre percues a la fois, des impressions auditives, optiques et +intellectuelles doivent, premierement, etre tres faibles ou avoir un +rapport commun, et, deuxiemement, conserver entre elles la proportion +d'intensite qui leur a permis de se manifester dans le meme moment. + + + +CHAPITRE VI + +De la fin que se proposent les beaux-arts.--L'exces de la mise en scene +nuit a l'integrite du plaisir de l'esprit.--La lecture est la pierre +de touche des oeuvres dramatiques.--La mise en scene est tantot une +question de gout, tantot une question d'habilete. + + +Les arts (et pour plus de simplicite, je ne considererai ici que la +poesie, la peinture et la musique), les arts, dis-je, n'ont d'autre +but que de nous fournir des impressions auditives, optiques et +intellectuelles. Ils se proposent, pour fin unique: la poesie, le +plaisir de l'esprit; la peinture, celui des yeux et la musique celui +de l'oreille. Tant qu'un de ces trois arts borne son ambition a nous +procurer, dans toute son integrite, le plaisir particulier pour lequel +il a ete cree, il se maintient dans la sphere elevee qui lui est propre; +il dechoit des qu'il empiete sur le domaine des deux autres. Telles sont +la musique descriptive et pittoresque, et la peinture spirituelle ou +philosophique, genres batards, auxquels ne se laissent jamais entrainer +les veritables artistes. + +Le cas de la poesie est plus complexe, parce que rien ne parvient a +notre esprit que par l'intermediaire oblige de nos organes; mais la +poesie elle-meme dechoit si, au lieu de considerer le plaisir des yeux +et de l'oreille comme subordonne a celui de l'esprit, elle emploie, pour +captiver l'esprit, le prestige de la peinture ou la seduction de la +musique. + +La poesie dramatique, que sa nature meme placerait dans une sphere +inferieure a la poesie epique et a la poesie lyrique, reprend cependant +sa place elevee lorsque, dans la lecture, par exemple, rien ne vient +distraire notre esprit du plaisir ideal qu'elle nous procure, et que +notre imagination seule fait tous les frais de la mise en scene. L'art +dramatique est donc sur une pente toujours dangereuse, sur laquelle il +lui est malheureusement trop facile de se laisser glisser. + +Dans la representation d'une oeuvre dramatique, tout ce qu'au dela d'une +certaine limite un directeur ajoute, pour le plaisir des yeux ou pour +celui de l'oreille, detruit l'integrite d'un plaisir qui n'aurait du +etre destine qu'a l'esprit. Le spectateur, dont les magnificences de la +mise en scene captivent les yeux, n'est plus dans un etat de conscience +susceptible de gouter, soit la beaute litteraire de l'oeuvre +representee, soit la profondeur et la verite psychologique des passions +qu'elle met en jeu. L'attention est detournee de son objet principal, +et, dans ce cas, le plaisir que nous goutons, veritable plaisir des +sens, est inferieur a celui que nous aurions du ressentir. On peut donc +affirmer, sans crainte de se tromper, que l'abus et l'exces de la mise +en scene tendent a la decadence de l'art dramatique. + +A un autre point de vue, il est juste de dire que la necessite de la +mise en scene s'impose d'autant plus que l'oeuvre est plus faible. Sans +le secours des decors, des costumes, d'une nombreuse figuration, +combien de pieces, privees de ces moyens artificiels de detourner notre +attention, n'oseraient ou ne pourraient affronter le jugement integral +de notre esprit. Sans doute c'est un merite, et meme un grand merite, +d'amuser les spectateurs, et nous nous plaisons souvent a nous laisser +duper par de brillantes images; cela nous evite un effort intellectuel, +et quand nous arrivons fatigues au theatre, nous sommes reconnaissants +envers un auteur de son habilete a nous procurer une delectation facile +et a menager la paresse de notre esprit. Mais combien souvent le +lendemain nous nous vengeons cruellement de cette duperie, dont +cependant nous nous sommes faits les complices; car, tout en avouant +le plaisir que nous avons goute, nous condamnons la piece en declarant +qu'elle ne supporte pas la lecture. Aucun jugement critique ne depasse +celui-la, en rigueur et en verite tout a la fois, car il est porte par +l'esprit, degage des seductions de la mise en scene et soustrait aux +complaisances faciles de nos organes. + +La lecture infirme ou confirme donc le jugement porte par le spectateur +apres la representation. La plupart des pieces dont le comique touche a +l'extravagance nous paraissent en effet, des qu'elles sont imprimees, +d'une telle platitude que nous avons peine a comprendre le plaisir que +nous avons pu y prendre. Au contraire, la lecture des comedies de M. +Labiche, meme des plus folles, ajoute encore a leur valeur en mettant en +relief la finesse et la justesse d'observation de l'auteur. La lecture +est donc la veritable pierre de touche des oeuvres dramatiques. + +Ainsi, nous revenons, par un autre chemin et en nous appuyant de +l'experience physiologique et psychologique, aux propositions que nous +avons emises precedemment. L'art dramatique ne peut se soustraire aux +lois qui dominent notre etre tout entier. Quand nous sommes sollicites a +la fois par un plaisir de l'esprit et par un plaisir des sens, nous ne +pouvons nous dedoubler et jouir integralement et egalement de l'un et +de l'autre; nous nous abandonnons, a celui qui s'impose avec le plus +de force, de meme que de deux douleurs, la plus forte eteint la plus +faible. Il y a donc dans l'art theatral une juste balance a tenir, un +etat d'equilibre a observer. Pour monter telle piece, c'est faire acte +de gout que de temperer l'eclat de la mise en scene; pour monter telle +autre piece, c'est faire acte d'habilete que de detourner l'attention du +spectateur en agitant un lambeau de pourpre a ses yeux. + + + +CHAPITRE VII + +Competence litteraire necessaire a un directeur de +theatre.--Etablissement theorique des frais generaux de mise eu +scene.--L'art dramatique exigerait des vues a longue portee. + + +Nous avons jusqu'a present insiste sur ce fait que l'effet +representatif, obtenu par la mise en scene, devait etre inversement +proportionnel a la valeur intrinseque de l'oeuvre dramatique. En un +mot, il faut contre-balancer, par l'emploi des arts accessoires, ce que +l'effet direct de la poesie sur l'esprit du spectateur serait impuissant +a obtenir. Ainsi il arrive assez souvent que dans une piece ayant une +valeur intrinseque incontestable, mais dont les differents actes ont +une puissance dramatique inegale, on est oblige de masquer la langueur +momentanee de l'action par un habile deploiement de mise en scene. Ce +qui domine donc tout d'abord la mise en scene d'une oeuvre dramatique, +c'est le jugement litteraire qu'en porte le directeur charge des soins +et de la responsabilite de la representation. Un directeur incapable +de formuler un jugement sur une piece n'est qu'un entrepreneur de +spectacles. En dehors de ce cas, il est clair que l'interet meme de +l'exploitation est lie a la surete de jugement du directeur; car, s'il +parvient a tirer quelque profit d'une oeuvre faible au moyen de quelques +depenses de mise en scene, d'un autre cote, ce serait une depense perdue +et par la inintelligente que de se resoudre aux memes frais pour une +piece qui ne l'exigerait pas. + +Chaque fois qu'on met un train de chemin de fer en marche, le nombre des +wagons que la machine doit tirer est calcule sur le nombre presume des +voyageurs; et le poids du train determine la force que doit produire +la machine et par suite la depense qu'occasionnera la traction. Que +dirait-on du chef d'exploitation qui ferait une grande depense de +combustible pour mettre en marche un train toujours compose d'un meme +nombre de wagons, quel que soit le nombre des voyageurs? Que dirait-on +d'un mecanicien qui ne saurait pas profiter de la declivite du sol et de +la vitesse determinee par le seul poids du train pour diminuer la force +de traction et par suite la depense de combustible? On pourrait ainsi +rassembler un grand nombre d'exemples ayant tous un rapport plus ou +moins prochain avec les devoirs et les preoccupations d'un directeur de +theatre. Tous conduiraient a la meme conclusion: a savoir que les frais +de mise en scene doivent etre en raison inverse de la valeur propre de +l'oeuvre representee. L'ideal pour un directeur, serait de n'avoir a +monter que des pieces qu'on put representer dans un decor banal. + +Ainsi donc, la direction d'un theatre exige deux conditions de celui +qui assume la responsabilite d'une pareille entreprise. La premiere est +qu'il soit en etat de porter un jugement sur la valeur intrinseque des +oeuvres dramatiques; la seconde, qu'il ait la sagesse de faire dependre +les frais de mise en scene du jugement qu'il a porte. Je ne sais si +beaucoup de directeurs remplissent ces deux conditions. En tout cas, ce +qu'on voit frequemment, ce sont des pieces, que la critique qualifie +d'ineptes, rapporter de grosses sommes d'argent a la faveur d'une +eblouissante mise en scene. On peut donc croire que les directeurs +remplissent la seconde condition, au moins chaque fois qu'il ne s'agit +que d'exagerer la mise en scene. La premiere condition parait beaucoup +plus rare; elle exige non seulement une competence speciale, mais encore +un labeur quotidien et perseverant, sans lequel la direction d'un +theatre n'est pas tres differente d'une simple partie de baccarat. Les +directeurs se plaignent de ne pas rencontrer de chefs-d'oeuvre; mais +ont-ils la conscience de faire tout ce qu'il faut pour trouver, non des +chefs-d'oeuvre qui sont toujours choses rares, mais seulement des pieces +veritablement estimables? Malheureusement, la direction d'un theatre +n'est trop souvent qu'une entreprise financiere dont les gains doivent +etre immediats, ce qui ne se concilie pas avec des vues a longue portee. +Un directeur avise et prevoyant serait celui qui monterait une piece, +meme mediocre, s'il devinait dans son auteur un sens dramatique capable +de produire un chef-d'oeuvre dans dix ans. Faute de cette prevision +d'avenir, que leur interdit la necessite d'un gain immediat, les +directeurs forcent les auteurs a rester de jeunes auteurs jusqu'a +soixante ans. C'est ainsi que les directeurs, qui se plaignent, +contribuent plus que tout autre a la decadence de l'art dramatique et a +la ruine de ceux qui leur succederont. + + + +CHAPITRE VIII + +La mise en scene est conditionnee par le nombre probable +de spectateurs.--Grossissement par les acteurs des effets +representatifs.--Les actrices moins portees a exagerer les effets.--_Le +Monde ou l'on s'ennuie._--Necessite actuelle de plaire a la +foule.--Abaissement de l'ideal.--Compensation.--Utilite et devoir des +theatres subventionnes. + + +Les deux conditions que nous venons d'enumerer ne sont pas les seules +que doit remplir un directeur de theatre. Une troisieme condition +indispensable est la connaissance des milieux: la meme oeuvre qui +reussit rue Richelieu ne reussira pas boulevard du Temple. Cette +question du milieu est connexe a celle du nombre. Etant donnee une +oeuvre dramatique d'une certaine valeur intrinseque, si une mise en +scene judicieuse et moderee lui fait produire un effet representatif +suffisant pour trente mille personnes, ce meme effet representatif sera +insuffisant pour deux cent mille. La prevision du nombre possible de +spectateurs entre donc dans les calculs prealables d'un directeur. + +Une fois la piece lancee, l'ensemble de la mise en scene n'est plus +modifiable, mais il arrive presque toujours que, lorsqu'une piece reste +longtemps sur l'affiche, les acteurs cedent a la tentation d'exagerer +l'effet representatif de leurs roles; et ils y sont encourages par +les applaudissements du public, qui devient moins delicat, a mesure +qu'augmente le nombre des representations. Mais tous les roles +ne possedant pas un effet representatif susceptible d'un egal +grossissement, et les acteurs cedant inegalement a la tentation des +applaudissements, il en resulte ce fait remarquable que la piece, a +mesure que s'accroit le nombre des representations, perd sa physionomie +premiere en meme temps que l'equilibre primitif resultant de l'accord +entre sa valeur intrinseque et son effet representatif. C'est, en un +mot, l'oeuvre representee qui perd a cette transformation insensible; et +si la direction du theatre y gagne quelque profit actuel, c'est, il faut +l'avouer, au detriment de la direction future et de l'art dramatique +lui-meme. + +En general, les hommes se laissent aller beaucoup plus facilement que +les femmes a grossir l'effet representatif de leur role; cela tient sans +doute a ce que les femmes possedent a un plus haut degre la faculte +d'imitation et d'assimilation, tandis que les hommes sont pousses par +une puissance d'agir, difficile a contenir, a forcer leurs premiers +effets et a en essayer de nouveaux. Je citerai comme un exemple +remarquable _le Monde ou l'on s'ennuie_, qui a tenu l'affiche pendant +deux cent cinquante representations. Les hommes se sont visiblement +fatigues; les premiers acteurs ont ete remplaces par d'autres, qui se +sont eux-memes lasses, ce dont je suis bien loin de leur faire un crime; +mais les actrices qui avaient cree les roles les ont conserves sans +interruption jusqu'a la fin, et non seulement elles ont resiste a la +tentation de grossir des effets faciles a exagerer, mais encore elles +ont eu le merite peu commun de nous conserver jusque dans les dernieres +representations la perfection de jeu et de diction qu'elles avaient +atteinte des les premieres. + +Un directeur attentif s'apercoit sans doute de la tendance qu'ont les +acteurs d'une piece a grossir l'effet representatif de leur role; mais, +outre qu'il est assez difficile d'enrayer un mouvement qui ne s'accelere +qu'insensiblement, il faut reconnaitre que la resolution a prendre dans +ces cas-la, de la part du directeur, est souvent aussi delicate que +difficile et complexe. D'un cote, c'est manquer a ce que l'on doit +au genie d'un poete que de laisser alterer si peu que ce soit +la physionomie de son oeuvre; d'un autre, sacrifier a l'effet +representatif, c'est augmenter l'attrait et la seduction que peut +exercer une piece et attirer a la connaissance et a l'estime des belles +oeuvres un public de plus en plus nombreux. + +Il semble qu'il y ait la une sorte de compensation, bien difficile a ne +pas accepter dans l'etat actuel de la societe francaise. La Revolution a +brise les barrieres qui separaient les classes les unes des autres. La +France est aujourd'hui une democratie. Les plus humbles veulent jouir +des memes plaisirs que les plus fortunes; aussi, depuis la fin du +siecle dernier, on peut dire que le public qui suit les representations +dramatiques a presque centuple. Il faut non seulement un plus grand +nombre de theatres pour satisfaire a tous ses gouts; mais encore +une piece qui, jadis, eut ete arretee de la vingt-cinquieme a la +cinquantieme representation atteint facilement aujourd'hui la +centieme, la deux-centieme meme et souvent apres un nombre pareil de +representations n'a epuise que momentanement son succes. + +La necessite de plaire a la foule s'impose donc, mais impose du meme +coup a l'art un sacrifice penible; car l'ideal s'abaisse sensiblement +a mesure qu'augmente en nombre le public dont on sollicite les +applaudissements. Il n'y a relativement qu'un petit nombre d'esprits +delicats et cultives qui soient capables de sentir la beaute severe +d'une oeuvre d'art. En revanche, en attirant la foule, fut-ce au prix +de quelques concessions, en la sollicitant, par l'attrait d'un plaisir +facile, a gouter a son tour le charme des belles oeuvres, on rehausse +et on purifie si peu que ce soit son ideal. Si donc la cime de l'art +s'abaisse, la culture generale de l'esprit s'etend, s'eleve meme, et la +encore il y a compensation. Or, dans une societe democratique, c'est une +compensation qu'il n'est pas permis de negliger et qu'on serait meme +coupable de ne pas rechercher. Mais, si nous pouvons nous consoler de +l'abaissement fatal de l'art par la compensation que nous trouvons +dans la culture du plus grand nombre, c'est a la condition que nous ne +perdions pas de vue le sommet auquel il s'est eleve et vers lequel il +doit tendre a remonter, par un autre chemin peut-etre, afin que nous +ayons toujours conscience de l'effort qu'il nous faudrait faire pour +l'atteindre. + +C'est pourquoi, s'il est pardonnable a la plupart des directeurs de +sacrifier a la moindre culture du plus grand nombre, il est du devoir de +quelques directeurs privilegies de maintenir, autant que possible, l'art +dans toute son integrite et de resister au desir de trop flatter +les instincts moins delicats d'un public plus nombreux. Or, s'ils +remplissent ce devoir, c'est a la condition de se resigner a une +perte de gain possible, sacrifice qui trouve sa compensation dans les +subventions de l'Etat. Un directeur privilegie et garanti par l'Etat +contre des pertes trop sensibles a pour devoir de ne pas sacrifier l'art +a un desir de gain immodere. Il doit s'appliquer a mettre en lumiere la +valeur intrinseque des ouvrages qu'il met en scene; a amener a son point +de perfection leur effet representatif, sans permettre qu'il puisse +detourner l'esprit des spectateurs de ce qui doit etre l'objet principal +de son attention. Il doit, en outre, interdire aux comediens de troubler +l'harmonie generale de l'oeuvre en grossissant trop sensiblement l'effet +representatif de leur role. Il doit, en un mot, s'efforcer de meriter +les applaudissements du public, mais se montrer severe sur les moyens de +les lui arracher. C'est son honneur et sa gloire de monter parfois des +oeuvres qui ne soient susceptibles de plaire qu'a un public restreint, +mais delicat et lettre. Car cette elite plus eclairee, que toute nation +possede en elle-meme, est destinee a voir peu a peu grossir ses rangs +par l'adjonction de ceux qu'elevent jusqu'a elle l'instruction et +l'education de jour en jour plus repandues. Travailler pour cette elite, +c'est donc travailler pour tous, c'est conspirer contre l'ignorance et +le mauvais gout, en eveillant les meilleurs instincts de la foule, en la +conviant a la jouissance d'un ideal superieur. + +Malheureusement, le devoir qui incombe a un theatre subventionne est +rarement bien compris de la foule. Un grand nombre de spectateurs +s'imaginent qu'une subvention impose au theatre qui la recoit la +preoccupation constante d'une mise en scene luxueuse. Or, c'est +precisement tout le contraire, comme nous l'avons fait voir dans +ce chapitre. Ce qui rend donc difficile la position d'un directeur +subventionne, c'est la necessite de reagir contre ce prejuge de la +foule, sans etre assure que ses intentions seront bien comprises, +et qu'on ne blamera pas tout ce qui, dans sa conduite, meriterait +precisement l'eloge. + + + +CHAPITRE IX + +La mise en scene ne doit par pecher par defaut.--De la contention +d'esprit du spectateur.--La mise en scene ne doit pas proposer a +l'esprit de coordinations contradictoires. + + +Nous avons insiste sur l'accord qui devait regner entre l'effet +representatif d'une oeuvre dramatique et sa valeur intrinseque, et nous +avons surtout montre que tout ce qui s'ajoutait inutilement a cet +effet representatif etait nuisible a l'oeuvre elle-meme, en distrayant +l'esprit de ce qui devait etre sa principale et quelquefois son unique +preoccupation. Mais il est evident que, pour realiser cet accord, s'il +convient de ne rien ajouter a la juste mise en scene, il ne faut pas non +plus en rien retrancher. De meme que la mise en scene peut pecher par +exces, elle peut aussi pecher par defaut. L'esprit est toujours frappe +fortement par un contraste. Le decor, les costumes, les jeux de scene, +la figuration, doivent donc convenir au texte poetique; c'est ce que +jadis on aurait exprime en disant que la mise en scene doit etre +decente. Elle ne le serait pas si, par exemple, on jouait _le +Misanthrope_ dans le meme decor que les _Femmes savantes_; elle ne l'est +pas quand l'aspect de la figuration repugne a l'idee avantageuse qu'en +fait naitre le texte de la piece. + +Pour suivre avec profit une oeuvre dramatique, forte et bien liee dans +toutes ses parties, il faut une grande contention d'esprit, dont en +general on n'apprecie pas assez la puissance. On en aura une idee +approximative quand on se sera rendu compte que l'esprit est occupe a la +coordination d'un nombre considerable d'impressions auditives, visuelles +et intellectuelles, dont les elements changent constamment, se +compliquent, se croisent, s'ajoutent ou se retranchent dans un mouvement +incessant. Il faudrait une longue analyse pour decomposer ce travail, +dont on aura une mesure bien affaiblie si nous disons que l'esprit +coordonne d'abord, non seulement son etat de conscience present, mais +encore ses etats de conscience anterieurs, avec les lieux, les costumes +et le langage des personnages; ensuite qu'il coordonne entre eux les +mouvements, les attitudes, les gestes, la physionomie, les regards, les +mots, les phrases, la hauteur des sons, leurs relations, leur intensite, +le rythme, et enfin les idees, qui se derobent sous une foule d'images, +faibles ou vives, souvent lointaines, et qu'il calcule encore leurs +rapports avec toute la succession des faits ecoules et des faits +possibles, etc. + +Il faut a l'esprit, pour suffire a cette coordination presque +incommensurable, un influx constant de force nerveuse dont rien ne +doit venir troubler ou detourner le cours. On doit donc se garder de +soumettre a l'esprit des coordinations contradictoires. C'est bien assez +qu'il ait a resoudre les contradictions qui resultent du jeu ou de +la diction imparfaite des acteurs, ou de tant d'autres causes +qui proviennent souvent, du poete lui-meme. Il faut eviter les +contradictions qui pourraient naitre de la mise en scene, telles que +les details du decor qui ne repondraient a aucune des circonstances +du poeme; les costumes qui ne conviendraient pas a la condition des +personnages ou a leur situation actuelle, le desaccord entre la +figuration et les exigences du drame. Il suffit souvent d'une negligence +de detail, telle par exemple que le mouvement intempestif d'un figurant +au milieu d'une scene pathetique, pour detourner le cours de l'influx +nerveux, que l'esprit emploie immediatement a des coordinations tout a +fait etrangeres a l'oeuvre representee sous nos yeux, ou pour que cette +force nerveuse se dissipe brusquement en se jetant sur les muscles du +rire. Les contrastes qui ne resultent ni de l'action ni des peripeties +du drame sont au nombre des causes les plus puissantes qui detournent +fatalement l'attention du spectateur. + +Nous nous en tiendrons a ces considerations generales, en evitant +d'entrer dans les details d'une analyse qui nous entrainerait trop loin, +sans beaucoup de profit. Ce que nous avons dit suffit pour demontrer que +la mise en scene ne doit jamais contredire le texte poetique ou l'idee +qu'on peut se faire des lieux, de l'epoque, des costumes, de l'attitude +et du langage des personnages. + + + +CHAPITRE X + +De la perspective theatrale.--Contradiction du personnage humain avec la +perspective des decors.--Precautions a prendre par le decorateur et par +le metteur en scene. + + +Il peut etre utile de comparer l'art de la peinture a l'art de la +decoration theatrale, en se tenant a un point de vue general et en +laissant de cote toute explication mathematique. La perspective d'un +tableau se rapporte a un unique plan vertical. Il n'en est pas de +meme sur un theatre, ou les acteurs se meuvent sur un plan suppose +horizontal, termine par un plan vertical qui forme le decor du fond. En +realite, le plan sur lequel marchent les acteurs est incline et forme +approximativement un angle de trois degres avec le plan horizontal. Le +but de cette inclinaison est de faire fuir la perspective plus vite que +dans la nature et de faire paraitre ainsi la scene plus profonde qu'elle +ne l'est veritablement. On rapproche ainsi les acteurs de l'avant-scene +et on evite que la voix aille se perdre dans le cintre et dans les +dessous, ce qui arriverait inevitablement si on jouait sur des scenes +profondes. La perspective d'un decor doit etre consideree comme +rationnelle, par rapport du moins a une rangee de spectateurs. Quand +l'acteur est sur l'avant-scene il est a son plan; mais a mesure qu'il +s'avance vers le fond de la scene, il monte, et, par consequent, loin +de diminuer dans la proportion exigee par la perspective du decor, il +semble au contraire grandir et n'est plus en rapport avec les objets +dont les dimensions sont calculees d'apres le plan qu'ils occupent dans +la perspective fuyante de la scene. + +C'est un contraste qu'on ne peut entierement eviter, mais qu'il ne faut +pas rechercher de parti pris. Aussi la mise en scene, qui se rapproche +un peu par la de l'art du bas-relief, doit autant que possible maintenir +les acteurs sur les premiers plans et ne pas laisser les jeux de scene, +surtout ceux auxquels participent les personnages principaux, se +prolonger inutilement le long et pres de la toile du fond. En resume, +il y a contradiction entre la perspective trompeuse du decor et la +perspective veritable a laquelle se soumet naturellement l'acteur. +Celui-ci, en parcourant la scene dans le sens de la profondeur, detruit +donc toujours plus ou moins l'illusion habilement produite par le decor. +Dans un tableau, cette contradiction serait absolument choquante et +constituerait une faute grossiere. Au theatre, des considerations de +premier ordre font passer par-dessus cette anomalie. Le spectateur +l'accepte, et quand le personnage en scene captive son attention, +il apercoit vaguement l'incoherence mathematique qu'il y a entre la +decoration et les personnages, mais il concentre ses regards sur ceux-ci +et n'accorde qu'une importance secondaire au milieu fictif qui les +entoure. Toutefois, on concoit que, dans la mesure du possible, il soit +necessaire d'attenuer la disproportion qui existe entre les acteurs et +les objets figures. + +Il ressort de la que le decorateur doit eviter dans les derniers plans +la representation d'objets a dimensions determinees, attirant, d'une +maniere trop speciale l'oeil du spectateur; car il peut arriver un +moment ou cet objet se trouve en realite sur le meme plan qu'un des +acteurs, bien qu'il soit cense appartenir a un plan beaucoup plus +eloigne, effet de contraste qui soumettrait a l'esprit une coordination +contradictoire. C'est la d'ailleurs, empressons-nous de l'ajouter, un de +ces details techniques qui ne sont de la competence ni de la direction, +ni du metteur en scene; ils rentrent dans l'art special du decorateur, +exerce en general par des perspecteurs tres habiles, qui usent de +differents procedes pour masquer les contacts entre les personnages et +les decors trop lointains. + +Toutefois, comme cet art presente des difficultes quelquefois +insurmontables, il est necessaire que le metteur en scene aide +le decorateur a eviter a l'oeil du spectateur la necessite d'une +coordination impossible. Dans les cas ou cette conjonction de +perspectives se produit, on remarquera combien l'acteur, tout en se +trouvant demesurement grandi, perd en importance dramatique. L'illusion +qui nous faisait voir en lui un personnage du drame, faisant corps avec +le milieu figure, cree par le poete et le decorateur, s'evanouit en un +instant, et nous n'avons plus devant les yeux qu'une marionnette trop +grande, se promenant dans un theatre d'enfant. + +Tous les spectateurs ont souvent remarque combien est maigre l'effet +representatif d'objets qui, appartenant censement a l'un des plans +representes en peinture sur la toile de fond, semblent s'en detacher et +viennent jouer un role sur le plan horizontal de la scene. Je citerai +surtout les navires dont les proportions sont toujours ridicules par +rapport aux personnages qui s'approchent d'eux. Ce sont la de ces +contradictions sceniques qu'on doit considerer comme absolument +mauvaises: c'est de l'art incoherent. De meme sont les chevaux qui +entrent sur la scene en longeant la toile de fond; ils font l'effet +grotesque d'animaux demesures. D'ailleurs, pour d'autres raisons qui +tiennent a l'essence meme de l'art dramatique, l'exhibition d'animaux +quelconques sur la scene est absolument antiartistique. + +Les conditions scientifiques de la mise en scene et de la decoration +n'admettent donc pas toutes les possibilites reelles; comme tous les +arts, c'est un art qui a ses limites. Souvent un theatre se met en +grands frais pour retomber dans un art absolument enfantin, ou se +coudoient le reel et l'imaginaire. En se placant a un point de vue +litteraire, on peut dire que, des que le poete, par ses inventions +dereglees, impose une mise en scene inconciliable avec les lois pourtant +complaisantes de la perspective theatrale, il fait oeuvre de poete +epique, pour lequel la distance n'existe pas, et non de poete +dramatique, qui doit se renfermer dans le lieu immediat de l'action. + + + +CHAPITRE XI + +La decoration doit avoir une valeur generale et non particuliere a un +moment determine.--Moderation dans l'emploi des moyens accessoires. + + +La comparaison entre la peinture et la decoration theatrale peut encore +nous suggerer quelques reflexions importantes. Un tableau ne represente +jamais qu'un moment d'une action, tandis que la mise en scene doit +s'adapter a des moments successifs. Mais, pour un meme moment, le +peintre et le decorateur ne peuvent de la meme maniere associer la +nature a des actes humains. Le premier peut saisir la nature dans un +mouvement qui ne s'acheve pas, tandis que le decorateur sera oblige +d'achever le mouvement, ce qui est incompatible avec l'immobilite +decorative. Ainsi le Titien, dans un de ses plus beaux tableaux, +aujourd'hui detruit par un incendie, a represente un arbre tordu par le +vent et aux pieds duquel un dominicain succombe sous le poignard d'un +assassin. Le peintre a ainsi associe une tourmente de la nature a un +acte criminel. La representation n'en serait pas possible au theatre par +les memes moyens; car la nature y est immobile et le vent n'y courbe pas +les arbres. C'est par le sifflement du vent et le bruit du tonnerre que +le metteur en scene arriverait a produire un effet analogue. L'effet +obtenu, qu'augmenterait encore l'assombrissement du jour et le mouvement +des nuages sur le disque lunaire, obtenu par l'electricite, depasserait +peut-etre en intensite d'impression l'effet obtenu par le peintre; mais, +qu'on le remarque, il serait produit par un appareil etranger a la +scene. Les arbres de la decoration, quelque fort que soit le sifflement +du vent, ne resteront pas moins immobiles, et que ce soit avant, pendant +ou apres la tempete, ils seront toujours identiques, a eux-memes. + +Aussi, comme la decoration ne peut varier ses effets selon les moments +successifs d'une action, elle doit etre, soit dans le mouvement, soit +dans le ton des choses inanimees, en relation generale avec l'action +et non en relation speciale avec un des moments particuliers de cette +action. Un decorateur qui voudrait associer sa toile avec un instant +unique exercerait une impression preventive et detruirait par avance +l'effet qu'il aurait voulu obtenir; et si l'effet persistait apres +l'achevement de l'acte associe, il redeviendrait contradictoire comme +il l'etait anterieurement au moment choisi. C'est donc une impression +generale que doit s'attacher a produire le decorateur; et cette loi +n'est pas sans creer des obligations semblables au metteur en scene. + +Celui-ci sans doute peut a son gre dechainer le vent et le tonnerre; il +a sous la main, dans son magasin d'accessoires, l'outre d'Eole et le +foudre de Jupiter; mais, pour peu qu'il ait conscience des conditions +particulieres de son art, il se gardera bien d'abuser de pareils effets. +Outre qu'il serait absurde de couvrir la voix de l'acteur, il sait qu'il +ne produira d'illusion que pendant un temps relativement court, a la +condition qu'il ne fera que determiner chez le spectateur une sensation +rapide, destinee a s'associer a l'action, et qu'il ne detournera pas +l'attention de celui-ci sur ses imitations approximatives des phenomenes +de la nature. Quand bien meme d'ailleurs celles-ci seraient parfaites, +leur persistance forcerait l'esprit du spectateur a une coordination +tout a fait contradictoire, l'immobilite de l'air et de la nature peinte +s'associant fort mal au grondement perpetuel de la foudre et au +bruit ininterrompu du vent. Il est toujours maladroit de rappeler +au spectateur, quand le pathetique du drame le lui fait oublier, la +contradiction et l'impuissance de la mise en scene. Tout est faux dans +la nature peinte qui enveloppe les acteurs; il est donc inutile de faire +ressortir ce defaut inherent aux representations theatrales, tandis que +tout est vrai, absolument vrai, ou doit le paraitre, dans les passions +qui animent les personnages du drame. + +La mise en scene doit donc respecter la verite dramatique, la laisser se +produire dans toute son integrite et ne pas maladroitement detruire le +courant sympathique qui va de l'ame du spectateur a ceux des personnages +du drame. L'art du metteur en scene demande beaucoup plus de precaution +que d'audace. Il doit mettre tous ses soins a ne diriger sur les yeux +attentifs des spectateurs que des faisceaux d'impressions visuelles +necessaires, et surtout a eteindre ou a attenuer les rayons trop +brillants. Par cette harmonie, dans laquelle il maintient tout +l'appareil objectif de la scene, il se rapproche du peintre qui +n'obtient un effet reellement puissant qu'en sachant se decider a une +foule de sacrifices necessaires. + + + +CHAPITRE XII + +La mise en scene est conditionnee par la logique de l'esprit.--De la +decoration peinte et du materiel figuratif.--Leurs relations avec le +drame.--Leur action differente sur l'esprit du spectateur. + + +En peinture, l'art de la composition est en grande partie fonde sur +l'association des idees et sur la logique de l'esprit. Socrate, assis +sur un lit, s'entretient avec ses disciples; tout en parlant, il tend la +main vers une coupe que lui presente le serviteur des Onze: ce tableau +represente la mort de Socrate. L'esprit du spectateur acheve le +mouvement commence de Socrate; et le sujet ainsi presente est beaucoup +plus dramatique parce que la mort, au lieu d'etre un fait accompli, est +instante, et que l'attente tragique agit eternellement sur l'ame du +spectateur. Il en est de meme de la mort de Jane Grey. L'esprit acheve +le mouvement de la victime, qui, les yeux bandes tend la main vers le +billot, tandis que le bourreau se tient a cote, appuye sur sa hache. Le +spectateur souffre de l'angoisse des derniers instants, plus terribles +que la mort elle-meme. La composition de ces tableaux est donc fondee +sur la fatalite de l'evenement; et tous deux, par suite de la logique +rigoureuse de l'esprit, representent la mort de Socrate et celle de Jane +Grey aussi surement que si les cadavres des deux victimes etaient etales +a nos yeux. + +Cette loi, qui ouvre un champ fecond a l'imagination du peintre, domine +l'art de la mise en scene. Sous aucun pretexte il n'est permis de +s'y soustraire. En peinture, quand-il ne s'agit pas d'un evenement +historique, et que la necessite d'une fin ne s'impose pas, le peintre +choisit souvent les attitudes et les gestes de ses personnages pour +le charme et le pittoresque de leur mouvement, et non pour determiner +l'esprit a envisager un evenement subsequent, dont la possibilite n'est +pas en cause. La peinture se renferme alors dans une pure actualite; +et l'oeil est ici le seul juge competent, car c'est a lui procurer un +plaisir special et sans melange que le genie du peintre conspire. + +Dans la mise en scene, il n'en est pas de meme: la, rien n'est suspendu, +tout se precipite irrevocablement a sa fin; les moments se succedent +necessairement, et l'esprit, par le double moyen de la deduction et de +l'induction, devance l'action meme dans la voie ou elle s'avance vers un +denouement fatal. Tandis que l'oeil du spectateur enveloppe la scene, +interroge tous les objets temoins de l'action qui va se derouler, scrute +jusqu'au moindre detail de la decoration, suit les personnages dans +leurs mouvements, dans leurs attitudes, dans leurs gestes, son oreille +est suspendue aux levres des acteurs, analyse toutes les impressions +sonores qu'elle recoit; et ces deux organes fournissent incessamment a +l'esprit les elements qu'il va successivement coordonner avec les faits +ainsi qu'avec les caracteres et les passions des personnages. L'auteur +et le metteur en scene ne doivent jamais oublier que, depuis le moment +ou le rideau se leve, jusqu'a celui ou il retombe, ils vont se trouver +aux prises avec la logique inexorable de l'esprit. + +Cette necessite ineluctable de ne pas blesser la raison du spectateur, +de ne pas l'induire a de faux jugements, de ne pas l'egarer sur de +fausses pistes, a fait imaginer de classer tout ce qui, en dehors des +acteurs, se rapporte a la mise en scene du drame en deux categories +distinctes, la premiere feinte et immobile, la seconde reelle et mobile. +Tout ce qui doit faire partie de la premiere categorie est peint et fait +corps avec les panneaux decoratifs et avec la toile du fond; tout ce qui +doit etre compris dans la seconde, prend place en realite sur la scene +et compose le materiel figuratif. Les objets de mise en scene de la +premiere categorie n'ont qu'un rapport general avec l'action, tandis que +ceux de la seconde ont avec elle un rapport particulier, plus ou moins +etroit. C'est cette difference qui tout d'abord frappe l'esprit du +spectateur des que la toile se leve et avant meme que l'action commence. +Tout ce que son oeil juge peint et sans realite n'a qu'une influence +generale et faible sur son esprit; il ne lui accorde, avec raison, +qu'une attention de surface. Il n'y a la rien de plus que la +constatation du milieu ou va se derouler la suite des evenements. +Tous les objets qui font corps avec la decoration ne sont que des +caracteristiques de ce milieu, et le spectateur n'est pas entraine a +chercher une relation, qu'il sait devoir etre impossible, entre ces +objets sans realite et un moment quelconque de l'action. Si, par +exemple, une porte est peinte sur un des panneaux, le spectateur sait +bien que personne ne la poussera. + +Mais, au contraire, tout ce que son oeil juge reel et voit detache de la +decoration eveille son attention, et il devine un rapport particulier +entre tel ou tel objet et l'action du drame. Ce sera un secretaire, une +bibliotheque, une table chargee de papiers ou un trophee d'armes, +dont la vue determine dans l'esprit soit une possibilite, soit une +probabilite. Le spectateur se trouve ainsi prepare a telle evolution du +drame, a tel acte tragique d'un personnage, a tel denouement. Le drame +commence donc par une entente tacite entre le spectateur et le poete; +celui-ci est certain qu'au moment voulu l'esprit du public prendra telle +direction, appellera et par suite acceptera telle peripetie qui, sans +cette sorte de complicite prealable, aurait peut-etre paru inutile ou +contraire a la logique, et qui, en tout cas, a un moment inopportun, +aurait complique l'action d'un element nouveau et distrait l'attention +du public en exigeant de lui une coordination immediate et inattendue. + +Au surplus, je ferai remarquer que dans tout ce qui precede il ne s'agit +nullement de conventions esthetiques plus ou moins fondees. La mise en +scene est conditionnee par la logique de l'esprit, qui est exactement la +meme au theatre que dans la vie reelle. Supposez, par exemple, qu'une +violente querelle, s'eleve entre deux hommes irascibles et que vous eu +soyez les temoins, ne fremirez-vous pas si vous apercevez un couteau +place sur une table a portee de ces deux hommes? Eh bien, le spectateur +est un temoin qui calcule les consequences fatales d'un fait; et que ce +soit au theatre ou dans la vie reelle, la vue du couteau determinera la +meme emotion, qui dans les deux cas sera identique, en qualite sinon en +quantite. + +Concluons donc que les conditions de la mise en scene ne sont pas +soumises aux vues plus ou moins arbitraires d'une ecole, mais dependent +uniquement des lois memes de l'esprit humain. + + + +CHAPITRE XIII + +De la fin necessaire des objets composant le materiel figuratif.--_Le +Misanthrope_ et _les Femmes savantes_.--Le hasard n'est pas un ressort +dramatique. + + +Nous pouvons tirer quelques conclusions des idees exposees dans le +chapitre precedent. Puisque le decor ne doit avoir qu'une influence +generale sur l'esprit du spectateur, il est necessaire qu'il soit traite +avec une grande moderation de tons et une grande simplicite de details; +il ne doit pas trop attirer les yeux, et, si ceux-ci s'y reposent, il ne +doit leur presenter aucun trait susceptible de produire sur l'esprit une +excitation speciale. Quant aux objets representes, qui par leur nature +auraient pu faire partie du materiel figuratif, il est important qu'ils +soient peints largement, sans aucune recherche du trompe-l'oeil. Agir +autrement serait une grande faute; car, puisqu'on a juge que tel objet, +inutile a l'action, ne devait pas figurer en realite sur la scene, il ne +faut pas donner a cet objet peint la valeur de l'objet reel. Il est a +peine besoin de signaler le cas ou un objet figurant reellement doit +avoir un pendant similaire: il est clair que ce pendant doit etre reel +et non peint. Dans un cabinet de travail, a gauche et a droite de la +porte du milieu, sont placees deux bibliotheques; il faut de toute +evidence qu'elles soient peintes toutes deux, ou que, si l'une est utile +a l'action, elles soient toutes deux reelles. Il est inutile d'insister +sur d'aussi simples details. + +Si les details du decor ne doivent pas affecter outre mesure l'esprit +du spectateur, on concoit combien, par contraste, le materiel figuratif +prendra d'importance aux yeux du public et s'imposera a son attention. +Ainsi, par le seul effet de cette double loi, le poete agit d'une facon +certaine sur la direction de nos pensees. En faisant apparaitre certains +objets a nos yeux, il nous prepare tacitement a une evolution du drame. +Puisque nous avons dit que le materiel figuratif, avait un rapport +particulier avec l'action, il suit de la qu'aucun des objets reels qui +le composent ne peut etre indifferent. C'est donc une loi absolue de la +mise en scene qu'aucun objet reel, predestine par sa nature ou par sa +place a attirer l'attention du spectateur, ne peut etre mis sous nos +yeux a moins qu'il n'ait un rapport certain avec la marche du drame. +Chacun d'eux joue donc un role, plus ou moins important, et a un moment +donne aide au developpement du drame et souvent concourt a une de +ses evolutions. Dans _Tartufe_, la table couverte d'un tapis et sous +laquelle se cache Orgon remplit un role de premier ordre. La vue d'une +table sur la scene est donc loin d'etre indifferente, et on peut en dire +autant de tout le materiel figuratif. Naturellement, il y a toujours un +certain nombre d'objets reels qui peuvent figurer dans la decoration +sans attirer notre attention. Par exemple, si la mise en scene comporte +une cheminee, on y joindra une garniture, pendule, vases, flambeaux, +etc., sans que cela tire a consequence, puisque cela forme pour l'oeil +un ensemble auquel il est habitue. D'ailleurs, il est clair que +certains objets sont plus caracteristiques que d'autres. Il est inutile +d'insister: il y a dans tous les arts des regles de detail qui ne +relevent que du bon sens. En outre, l'apparition d'objets, meme +caracteristiques, perd de son importance si elle se rattache a une +methode generale de mise en scene, et si l'amplification porte sur tout +l'ensemble du materiel figuratif. + +Dans la vie, les objets n'ont qu'une importance contingente; dans une +oeuvre dramatique, ils sont lies d'une facon necessaire a l'action qui +va se developper sous nos yeux. Dans un salon, par exemple, ou une femme +recoit a certain jour des visites, le nombre de sieges formant cercle +autour de la cheminee est invariable et en general superieur au nombre +de personnes presentes. Un peintre, choisissant une scene de visites +pour sujet d'un tableau de genre, sera naturellement vrai en +reproduisant la realite, et il ne viendra a l'esprit d'aucun spectateur +du tableau de comparer le nombre des visiteurs a celui des sieges. C'est +qu'en effet la suite de cette scene a la contingence de la vie: il +pourra venir d'autres visiteurs, comme il pourra n'en pas venir. Dans +cette oeuvre d'art, la representation est a elle-meme sa propre fin. +L'esprit n'est sollicite en rien a chercher un rapport entre cette scene +et une scene subsequente qui ne viendra jamais. + +Transportons-nous dans le salon de Celimene au deuxieme acte du +_Misanthrope_. Lorsque Basque avance des sieges sur l'ordre de sa +maitresse, il pourrait lui arriver, sur le theatre comme dans la +vie reelle, d'approcher un nombre de sieges superieur a celui des +personnages. Supposez que cela se produisit sur la scene, et imaginez +qu'au milieu d'Eliante, de Philinte, d'Acaste, de Clitandre, d'Alceste +et de Celimene, tous assis, il restat un siege vide: quelle importance +ce detail ne prendrait-il pas aux yeux des spectateurs! Ce siege vide +intriguerait le public et distrairait l'esprit d'une des plus belles +scenes de l'ouvrage, car il serait la comme un siege d'attente et +semblerait annoncer un nouveau personnage, et par suite une peripetie +que notre esprit serait decu de ne point voir se produire. + +Cette observation pourra paraitre subtile. Pour comprendre toute son +importance, il nous suffira de nous reporter a la mise en scene des +_Femmes savantes_. A la seconde scene de l'acte III, lorsque le valet +approche les sieges sur lesquels prennent place Henriette, Philaminte, +Trissotin, Belise et Armande, il dispose, sur le premier plan, six +sieges, dont cinq seulement sont occupes par les personnages en scene, +tandis que le sixieme reste vide. Voila bien ce siege d'attente dont +nous parlions; or, ici, il annonce une scene subsequente dont le public +est ainsi averti, qu'il attend, et qui se produira en effet. Pendant +tout le temps que dure la scene ou Trissotin lit ses vers, ce siege vide +est un temoin muet; sa presence est deja une protestation contre +les mechants vers de Trissotin, et le public se dit qu'il annonce +necessairement un autre personnage qui vengera le bon sens outrage. Et +ce vengeur, en effet, c'est un autre pedant, Vadius, qui, tout pedant +qu'il est lui-meme, fera entendre a Trissotin de dures, mais justes +verites. On voit par cet exemple comment la mise en scene conspire +a l'evolution de l'action dramatique, en fondant ses dispositions +quelquefois les plus simples sur la logique rigoureuse qui regit +l'esprit du spectateur. + +Il n'est pas jusqu'aux objets non visibles qu'il soit permis de produire +sans preparation et sans precaution. Tous les jours, nous croisons dans +la rue des personnes qui portent un revolver sur elles et auxquelles il +pourrait arriver d'etre en situation de le tirer de leur poche. Sur la +scene, un personnage ne peut impunement tirer a l'improviste un revolver +de sa poche; il faut, ou que le public soit averti de la presence d'une +arme dans la poche de tel personnage, ou que tout au moins il soit +predispose a voir cette arme apparaitre. Il ne serait pas non plus +permis a un personnage de parler d'un pistolet qu'il porte sur lui, +l'occasion meme serait-elle naturelle, si cette arme ne devait point +jouer un role subsequent. Mais ces deux derniers exemples ont trait aux +fautes de mise en scene qui peuvent etre commises, non par la direction +du theatre, mais par l'auteur lui-meme. + +Le hasard, en resume, ne peut jamais etre un ressort dramatique, et +la raison en est simple: le mot _hasard_ et le mot _art_ s'excluent +mutuellement, le premier impliquant une rencontre fortuite, le second un +arrangement prealable. Si donc, par impossible, le hasard montait sur la +scene, l'art en descendrait. Il n'y a pas la une question d'appreciation +que des ecoles opposees puissent resoudre differemment. La signification +exacte du mot _art_ entraine necessairement l'idee que nous devons nous +faire d'une oeuvre artistique, dont toutes les parties doivent etre +articulees, et dont le moindre objet doit etre un article necessaire. +Si des personnes pensaient differemment, il faudrait, au prealable, +qu'elles cherchassent d'autres mots qui correspondissent a leurs +manieres de voir. Au theatre, toute peripetie doit avoir ete +anterieurement a l'etat de possibilite, et dans les denouements, par +exemple, le grand art consiste a surprendre le spectateur par un trait +ou un acte final, qu'il a la satisfaction de deduire immediatement ou +du caractere du personnage tel qu'il a ete expose, ou d'une situation +anterieure, operation mentale rapide comme l'eclair et qui est +l'epanouissement du plaisir esthetique. + + + +CHAPITRE XIV + +De la sensualite et de l'individualite dans le gout actuel.--Derogations +aux principes.--Rapports de la mise en scene avec le milieu +theatral.--Caractere d'un theatre, de son repertoire et du public qui le +frequente. + + +Les principes que nous venons d'exposer dominent l'art de la mise en +scene et ne sont pas impunement violes en ce qu'ils ont d'essentiel. +Cependant, on ne peut nier que notre epoque n'ait une tendance a en +attenuer la rigueur. Nous inclinons, a ce qu'il semble, a gouter les +arts par leurs cotes sensualistes, et nous apportons au theatre cette +tendance qui nous predispose a tenir un grand compte du plaisir de nos +yeux dans le charme qu'exercent sur nous les ouvrages dramatiques. + +En outre, dans la vie moderne, l'individualite des gouts suppose un +rapport plus etroit entre le sujet et les objets qui l'entourent, et +cree en quelque sorte pour chaque homme un milieu individuel dont nous +ne pouvons l'abstraire absolument. En peinture, on se preoccupe a juste +titre de la coloration et de l'intensite des reflets; il en sera de meme +au theatre, et puisque notre tournure d'esprit elle-meme se reflete sur +les objets dont nous meublons notre vie, l'auteur et le metteur en scene +devront s'attacher a satisfaire la predisposition qu'ont les spectateurs +modernes a chercher dans les objets le reflet des qualites morales ou +intellectuelles du sujet. + +Les theatres sont donc amenes presque fatalement, pour ces diverses +raisons, a apporter a la mise en scene des soins de plus en plus +minutieux, et a descendre du general au particulier dans la +representation de la realite. En outre, ils ont du obeir a la necessite +d'augmenter l'effet representatif des pieces qu'ils remontent ou qu'ils +exposent pour la premiere fois devant les yeux du public. Il est +donc interessant d'examiner dans quelle mesure les principes peuvent +s'inflechir et s'accommoder a notre gout actuel. + +Apres avoir etudie les principes de la mise en scene en ce qu'ils ont +d'absolu, il nous faut donc les etudier dans ce qu'ils ont de +relatif. Nous allons passer en revue le plus rapidement possible les +modifications dont est susceptible la mise en scene, selon qu'on +l'etudie dans ses rapports soit avec le milieu theatral, soit avec le +milieu dramatique, soit avec le milieu social. + +Occupons-nous d'abord du milieu theatral. Il est certain que nous +n'allons pas a la Comedie-Francaise, a l'Ambigu ou au Chatelet dans +les memes dispositions d'esprit, et que selon le milieu theatral nous +inclinons a rechercher tantot un plaisir ou l'esprit aura la plus grande +part, tantot un plaisir plus ou moins fortement impregne de sensualisme. +Dans le premier cas, nous serons moins exposes a subir l'influence de +nos yeux, et l'attention de notre esprit sera une force subjective tres +resistante a toutes les causes objectives de distraction, tandis que +dans le second notre esprit, mobile et flottant, ouvert aux impressions +du dehors, sera dispose a se laisser seduire par le charme des images +optiques. En outre, le choix meme du theatre a ete ordinairement +determine par le caractere particulier de son repertoire habituel. Nous +savons qu'en general ici la crise dramatique eclatera par suite du +conflit probable de passions plus ou moins fortes ou par suite du choc +inevitable de caracteres dissemblables; tandis que la l'interet pourra +naitre du concours des evenements et de l'influence qu'exercera sur eux, +comme dans la vie reelle, la contingence inevitable des choses. Dans le +premier cas, le monde interieur de l'ame nous enveloppe en quelque sorte +tout entier et nous protege contre toute influence etrangere; dans le +second, le monde exterieur nous sollicite avec l'extreme diversite +des sensations qui nous attendent de tous les cotes. Donc, ici, a la +Comedie-Francaise, par exemple, un peu d'exces dans la mise en scene ne +modifiera pas sensiblement le caractere general qu'elle doit conserver, +et nous ne serons pas tentes de scruter les rapports speciaux que le +materiel figuratif, un peu trop amplifie, pourrait avoir avec la marche +du drame, tandis que la, au Chatelet par exemple, chacun des details du +materiel figuratif nous attirera par le rapport probable que nous +le soupconnerons d'avoir avec la suite du drame. Ainsi, a la +Comedie-Francaise, tel meuble, inutile a l'action, ne sera _a priori_ +qu'un temoignage de confortable ou de somptuosite, tandis qu'au +Chatelet, nous serons tentes, _a priori_, de regarder ce meme meuble +comme indispensable a l'action ou meme comme une boite a surprise +possible. + +Donc, suivant le milieu theatral, des effets de mise en scene, +d'intensite egale, n'auront pas une portee identique. Plus le +repertoire habituel d'un theatre est intellectuellement releve, moins +l'accroissement de l'effet representatif aura d'influence facheuse, a la +condition cependant que tout le materiel figuratif soit soumis a la +meme proportion d'intensite, et qu'aucun detail n'eveille en nous une +attention particuliere. C'est pourquoi, a la Comedie-Francaise, on +pourra apporter des soins presque excessifs a la composition des +ameublements sans crainte de jeter l'esprit du spectateur sur de fausses +pistes. Le gout plus delicat du public habituel en sera satisfait, et la +mise en scene s'associera ainsi aux habitudes sociales du monde auquel +appartiennent les spectateurs et les personnages de la plupart des +pieces qu'on represente a ce theatre. Au Chatelet, comme a la Gaite ou +a l'Ambigu, c'est au contraire au decor peint qu'il faudra uniquement +demander un accroissement de mise en scene; car on ne peut modifier +le materiel figuratif sans changer l'effet special qu'en attend le +spectateur. En resume, lorsque pour des raisons superieures on croira +necessaire d'augmenter l'effet representatif d'une oeuvre dramatique, la +derogation aux principes essentiels de la mise en scene trouvera dans +le milieu theatral soit des circonstances attenuantes, soit des +circonstances aggravantes. + +CHAPITRE XV + +Rapports de la mise en scene avec le milieu dramatique.--Pieces ou +domine l'imagination.--Le theatre de Scribe.--Le theatre de Victor +Hugo.--Effet curieux observe dans _Quatre-vingt-treize_. + + +Le milieu dramatique est tres different du milieu theatral, puisque +le milieu dramatique peut varier dans un meme milieu theatral. Nous +ecartons tout d'abord les oeuvres classiques qui meritent une etude +speciale. Mais il est encore necessaire de restreindre notre sujet; car +il ne tendrait a rien moins qu'a passer en revue tous les genres de +la litterature dramatique, tels que le drame heroique, historique, +romantique ou bourgeois, et la comedie d'intrigue, de caractere ou +de sentiment. Nous croyons plus profitable de considerer le milieu +dramatique dans ses rapports avec l'imagination, le sentiment et la +fantaisie. + +La nature de l'imagination depend de la nature de l'esprit; elle +varie suivant l'attrait que l'esprit eprouve pour telle qualite, tel +caractere, telle forme ou telle coloration des images rememorees et +associees. En se placant a un point de vue tres general, on peut dire +qu'il y a deux sortes d'imaginations; premierement, celle qui est +surtout seduite par les contours et les formes, les rapports des formes +entre elles, leur agencement, les qualites exterieures et superficielles +des objets; deuxiemement, celle qui se laisse charmer par la couleur, +les effets d'ombre et de lumiere, les rapports de nature entre les +objets, leurs qualites substantielles et leur agencement pittoresque +dans les profondeurs de l'espace. Quand il s'agit d'oeuvres theatrales, +la mise en scene devra naturellement varier selon la nature particuliere +de l'imagination du poete. + +Scribe, on ne peut le nier, avait une imagination feconde, mais celle-ci +avait un caractere superficiel et etait uniquement theatrale. Pour lui, +le monde exterieur n'etait qu'un decor et les hommes n'etaient que des +comediens. Il n'y avait en quelque sorte aucun lien sympathique entre +son ame et l'ame des etres et des choses. Son regard ne penetre pas plus +profondement que sa pensee; l'un et l'autre s'arretent aux surfaces et +son genie se complait dans les apparences. Aussi serait-ce une faute, +quand il s'agit des oeuvres de Scribe, de detacher l'action sur un decor +trop etudie, trop nature en quelque sorte; il leur faut une decoration +un peu banale, qui ne fasse pas trop illusion, qui soit bien du carton +et du papier peints, et derriere laquelle notre esprit devine la +coulisse. De meme, les acteurs devront craindre de paraitre trop +humains et de trop se rapprocher de la nature, car ils se mettraient +en contradiction avec le genie particulier de l'auteur; ils doivent +s'attacher a rester comediens. Aux yeux de Scribe, l'art est destine a +nous procurer une delectation facile, sans secousse violente; et dans la +representation de ses pieces tout doit conserver ce caractere tempere. +La decoration ne doit exercer sur nos yeux qu'une illusion facile a +s'evaporer, comme ces brillantes bulles de savon qu'un souffle fait +evanouir; de meme, l'action et la diction des acteurs, les peripeties +tristes ou gaies par lesquelles passent les personnages doivent garder +le caractere aimable d'un jeu d'esprit, comme il sied a une societe d'ou +la belle humeur a proscrit les passions troublantes. En un mot, rien ne +doit avoir la pretention d'affecter trop profondement notre ame. +C'est pourquoi il ne faut rien de trop riche dans la decoration, rien +d'inutile dans le materiel figuratif, rien de trop vrai surtout: des +apparences de tableaux, des apparences de pendules, des apparences de +meubles; des costumes sentant le theatre et des accessoires sortant +ostensiblement du magasin. C'est la que les fourchettes piquent des +morceaux chimeriques dans des pates de carton et que les verres ne +s'emplissent que du vide des bouteilles. + +Transportons maintenant ces procedes de mise en scene dans un autre +milieu dramatique, dans le theatre de Victor Hugo, par exemple, nous +n'obtiendrons souvent par ces memes moyens que des effets disparates. +C'est que toute autre est l'imagination substantielle et pittoresque +du poete; elle est une representation embellie, agrandie et en quelque +sorte outree de la nature, et l'etre humain s'y montre toujours a l'etat +heroique, ou grandiose ou grotesque, sous une lumiere intense qui rend +les ombres plus profondes. + +Ce grand effet de clair-obscur, que le poete projette sur les etres et +sur les choses, leur donne un relief saisissant. Lui-meme, dans les +indications de mise en scene qu'il joint a son oeuvre, fouille les +details, decrit les ameublements et les costumes, sculpte les bahuts +et cisele les armes. Dans ses vers, pas plus que dans ses indications +sceniques, il ne se contente de l'a peu pres theatral: il touche et +faconne les objets du pouce de Michel-Ange et les revet de la couleur du +Titien. Il faut a ses personnages des pourpoints de velours et de soie, +des epees brillantes et souples; il faut a ses heureux interpretes un +visage majestueux ou farouche, une parole caressante ou hautaine, un +jeu de proportion heroique, de facon que, laissant bien loin d'eux le +comedien, ils depassent un peu le personnage lui-meme. A ses drames +conviennent les decorations splendides, les ameublements somptueux, les +foules innombrables de la figuration; car partout et toujours, derriere +la decoration, derriere les personnages, comme un dieu impalpable +derriere un heros de l'Iliade, on devine la grande ombre du poete dont +la volonte puissante assemble les choses ou pousse et fait mouvoir ses +personnages a nos yeux. Genie essentiellement lyrique, bien plutot que +dramatique, qui jamais n'abstrait son oeuvre de lui-meme, et qui se sent +a l'etroit sur les planches et entre les coulisses d'un theatre. La +veritable scene ou se meuvent les personnages du drame, c'est le cerveau +meme du poete: c'est la qu'il faut chercher les mobiles secrets de ses +heros, qui obeissent bien plus a la volonte expresse de leur createur +qu'a la logique de leurs propres passions; et c'est la seulement que +peuvent entierement se realiser ses conceptions sceniques et decoratives +souvent a peu pres irrealisables, comme dans _le Roi s'amuse_. + +Dans tous les drames de Victor Hugo, l'imagination est tellement +instante et puissante, a tous les moments de l'action, qu'un jour, fait +inoui dans les annales dramatiques, dans un tableau qui ouvre un des +actes de _Quatre-Vingt-Treize_, le poete a soudain supprime decors et +acteurs, et, sans autre intermediaire que l'orchestre et des comparses +derriere la toile baissee, a fait assister toute une salle de theatre a +un drame sanglant, faisant ainsi passer directement de son imagination +dans celle du spectateur une serie d'images emouvantes, sans +l'interposition necessaire d'images sensibles et reelles. Quand je dis +toute la salle, je me trompe, car tandis qu'une partie de l'orchestre +s'associait a l'emotion esthetique du poete, des hauteurs du theatre on +reclamait a grands cris le lever du rideau. La haut, ils voulaient voir +ce qui n'existait pas, et ils reclamaient la vue directe d'un drame dont +leur imagination etait incapable de leur fournir une image subjective! +Il leur aurait tout au moins fallu le recit classique que justifie donc, +dans certains cas, le procede du maitre moderne. + +La mise en scene d'un tel poete sera toujours difficile a realiser. Elle +devra souvent etre d'ordre composite, associant le faux et le vrai, +poursuivant souvent l'impossible, decoupant ou etageant la scene, tantot +etalant au premier plan les pauvretes maladroites de ses decors peints, +tantot se lancant dans le luxe exagere des decorations d'opera. + + + +CHAPITRE XVI + +Des pieces ou domine le sentiment.--Cas ou les causes de l'emotion sont +subjectives.--_Le Mariage de Victorine._--Cas ou les causes de l'emotion +sont objectives.--_L'Ami Fritz._ + + +Dans les pieces fondees sur le sentiment, les ressorts principaux de +l'action sont les emotions morales, tendres ou tristes, dont sont agites +les personnages. Ce sont des mouvements de l'ame qui determinent le +mouvement scenique. L'auteur cherche a nous interesser a ces emotions +en eveillant sympathiquement notre sensibilite, c'est-a-dire notre +susceptibilite a l'impression des choses morales. Ce que nous devons +considerer, c'est la source d'ou jaillit l'emotion, c'est-a-dire la +cause d'ou nait le sentiment qui agite les personnages et qui de leur +ame passe sympathiquement dans la notre. Il est donc necessaire, +dans l'etude des oeuvres dramatiques fondees sur le developpement +psychologique des sentiments, de distinguer celles ou les emotions +decoulent de causes subjectives de celles ou elles proviennent de causes +objectives. C'est la distinction qui importe et d'ou se deduisent les +conditions de la mise en scene. Pour eclaircir cette question, il +convient d'examiner a ce point de vue deux oeuvres dramatiques dans +lesquelles les emotions de tristesse ou de joie sont precisement +fondees, dans l'une, sur des causes subjectives, dans l'autre, sur des +causes objectives. + +Dans _le Mariage de Victorine_, de George Sand, nous assistons a un +drame emouvant qui se joue dans le coeur d'un pere et dans celui de sa +fille. Celle-ci, sans oser se l'avouer, aime le fils du maitre et +du bienfaiteur de son pere. Celui-ci, qui voit naitre cette aveugle +passion, veut la combattre en mariant sa fille a un des commis de son +maitre. La grandeur d'ame du pere et de la fille, la purete de leur +conscience morale, leur respect pour les hierarchies sociales, le soin +de leur propre dignite, l'estime qu'ils ont d'eux-memes, la fierte qui +releve jusqu'a l'heroisme le sentiment de leur devoir, font un spectacle +poignant et douloureux de la lutte genereuse qui se livre dans le +coeur du pere entre son amour paternel et le respect qu'il a pour son +bienfaiteur, dans le coeur de la fille entre son amour et son affection +filiale. Le drame auquel nous assistons se joue reellement dans ces deux +ames, et la notre en suit les peripeties avec une sympathie douloureuse. +Nous sentons combien sont intimes et subjectives toutes les causes de +leur determination, et combien dans ce drame psychologique sont de peu +de prix tous les attraits du monde exterieur. Rien aux yeux de ce +pere et de cette jeune fille, comme a ceux du spectateur, n'est digne +d'exercer une influence quelconque sur leur resolution morale, ni le +luxe des appartements, ni les richesses qui s'entassent dans les coffres +de banquier, ni la beaute des costumes, rien enfin de ce qui est la +marque de la position plus haute a laquelle leur position plus humble +leur defend d'aspirer. Aussi tout ce qui, dans la decoration et dans la +mise en scene, attirerait les regards a ce point de vue rendrait presque +impossible le denouement que le public attend et desire, et en tous cas +en denaturerait la grandeur morale. La mise en scene doit etre humble, +modeste, presque effacee, pauvre de details, car rien n'y a d'interet +pour nous; les costumes simples et un peu austeres, le jeu des acteurs +contenu, leurs gestes et leur diction sans emphase. Il faut, en un mot, +resserrer l'action, la maintenir et la denouer dans, un milieu purement +moral, sans qu'aucun detail de la mise en scene vienne de sa pointe trop +brillante dechirer le voile de larmes que le drame a fait descendre sur +les regards des spectateurs. + +Combien seront differents les effets que l'on devra se proposer +d'obtenir dans la representation de _l'Ami Fritz_, de MM. +Erckmann-Chatrian. Dans ce drame; les causes immediates sont toutes +objectives. Fritz est un homme jeune, bien portant, egoiste et heureux. +Tout lui sourit dans la vie, et il possede ce qui a ses yeux compose le +veritable bonheur ici-bas, une maison bien ensoleillee, des buffets bien +garnis d'argenterie et de beau linge, une gouvernante qui previent ses +moindres desirs, et un estomac capable de tenir tete aux amis qu'il +rassemble a sa table et avec lesquels il sable les vins de la Moselle et +du Rhin ou savoure, en fumant, la bonne biere d'Alsace. Tout ce qui a +sur le caractere de Fritz une influence si heureuse compose precisement +tous les elements de la mise en scene. Ici, il faut que les regards +du spectateur se reposent avec plaisir, comme ceux de Fritz, sur les +moindres details de l'ameublement, sur le service de table et sur le +linge que la gouvernante etale avec orgueil et complaisance. Le repas +lui-meme auquel il convie ses amis ne peut avoir la simplicite sommaire +des repas de theatres, car c'est la un des facteurs principaux du seul +bonheur qu'il a connu jusqu'ici. Quand l'amour s'insinue dans son +coeur, c'est encore par les cotes sensuels de sa nature qu'il se laisse +seduire: c'est la bonne odeur de la fenaison, la voix pure de Suzel, qui +s'unit a celles des faucheurs, les cerises, toutes glacees de la rosee +du matin, que du haut de l'arbre lui jette en riant la jeune fille, les +beignets succulents qu'elle a confectionnes de ses blanches mains, les +oeufs frais dont elle lui donne le desir, et les belles truites qu'elle +lui permet d'esperer. + +Avec quel soin un directeur ne composera-t-il pas celte mise en scene, +dont chaque detail est destine a produire un effet psychologique! Ici, +il ne faut plus que tous les accessoires sentent trop le theatre; il +y faut un certain naturel qui puisse faire quelque illusion a l'oeil +complaisant du spectateur, et le seduire lui-meme a cette bonne vie +materielle de Fritz. Plus tard, quand tout ce bonheur se sera abime dans +la detresse de son coeur, toute cette mise en scene servira encore, par +contraste, a accuser plus fortement la desesperance de Fritz. + +Mais j'en ai dit assez, il me semble; pour faire saisir la difference +essentielle qu'il y a entre la mise en scene d'une piece fondee sur +un sentiment subjectif et celle d'une oeuvre ou domine, dans les +sentiments, la puissance objective des choses. J'ajouterai, afin qu'on +ne se meprenne pas sur ma pensee, que cette difference peut etre +consideree comme le fondement du jugement litteraire. De deux oeuvres, +dissemblables par la nature des sentiments, un gout eclaire preferera +toujours celle qui aura necessite un moins grand appareil de mise en +scene. Un mouvement genereux de l'ame vaut par lui-meme, et c'est en +diminuer le merite que de le faire dependre de causes materielles et +accidentelles. Nous en revenons a ce que nous avons expose dans les +premieres pages de cet ouvrage, sur le rapport inverse qu'il y a entre +la richesse de la mise en scene et la valeur intrinseque d'une oeuvre +dramatique. + + + +CHAPITRE XVII + +Des pieces ou domine la fantaisie.--Caractere de la fantaisie.--Le +theatre de M. Labiche et de M. Meilhac.--Limites de la fantaisie.--De la +convenance dans la fantaisie.--_Lili_.--Pieces d'ordre composite.--_Ma +Camarade_.--Les feeries. + + +Nous examinerons, dans ce chapitre, les rapports de la mise en scene +avec ce que nous avons appele la fantaisie. Une premiere difficulte +se presente, c'est de definir la fantaisie et de la distinguer de +l'imagination. A ne considerer que le sens premier des mots, il n'y a +guere de difference entre elles; cependant on ne peut contester qu'il +n'y en ait une notable si nous considerons l'emploi que nous faisons de +ces deux mots, quand nous les appliquons a des ouvrages dramatiques. +L'imagination est la faculte que nous avons d'evoquer des images et des +series associees d'images, auxquelles correspondent des idees et des +series associees d'idees, et qui toutes sont reliees par un lien de +contiguite serielle, sinon immediate, au moins saisissable et certaine. +La fantaisie, au contraire, associe entre elles des images qui +n'appartiennent pas a une meme serie et n'ont par consequent pas entre +elles de rapport necessaire et prochain. Le contraste apparent des +images associees est donc la premiere loi de la fantaisie; mais la +seconde loi est que ces images associees doivent presenter immediatement +a l'esprit un rapport inattendu, qui, bien que lointain et inaccoutume, +mette en relation des idees qu'on aurait pu croire absolument +disparates. C'est en meme temps l'etrangete et la verite relative de ce +rapprochement qui en constitue le piquant et l'originalite. En un mot, +on pourrait dire que la fantaisie, c'est de l'esprit dans l'imagination. +Il y a quelque chose de cela dans ce que les Anglais appellent +l'_humour_. + +Par exemple, on peut, je crois, trouver que dans les oeuvres de M. +Alexandre Dumas fils il y a plus d'esprit que de fantaisie, tandis que +dans certaines oeuvres d'Alfred de Musset il y a plus de fantaisie que +d'esprit. Dans les pieces de M. Meilhac et de M. Labiche, il y a tantot +de l'esprit, et du plus fin, tantot de la fantaisie, et de la plus +originale. Cette association de l'esprit et de la fantaisie est, en +effet, le propre des oeuvres comiques, car les lois de l'esprit et de la +fantaisie semblent etre identiques a celles de la gaiete et du rire, +et consister dans le rapport soudain que l'auteur nous fait apercevoir +entre deux objets les plus disparates d'apparence. A mesure que decroit +le nombre des parties justement associees dans les images mises en +presence, la fantaisie perd de son prix, n'est bientot qu'une sorte +d'imagination vagabonde et dereglee, devient enfin grossiere et tombe +dans ce qu'on appelle familierement la betise, qui n'est autre chose +qu'une contradiction irremediable entre deux images conjuguees. La +betise est donc encore susceptible d'exciter le rire par l'inattendu +burlesque de la contradiction qu'elle propose a l'esprit. + +Si nous avons reussi a presenter une idee juste de ce que nous entendons +par fantaisie, on doit comprendre combien les oeuvres dramatiques qui +sont des creations de la fantaisie, telles que _la Cagnotte, le Chapeau +de paille d'Italie, la Grande-Duchesse, la Cigale_, etc., s'eloignent a +chaque instant de la realite des actes et des contingences possibles +de la vie. Les comediens qui traduisent sur la scene ces combinaisons +originales et fantaisistes doivent s'y sentir degages du monde reel, +sans quoi ils se trouveraient aussi mal a l'aise sur la scene que nous +pourrions nous trouver genes de nous voir en habit d'Arlequin dans la +compagnie de gens graves et serieux. La mise en scene ne doit avoir +qu'un but, c'est de fournir un fond suffisant sur lequel se detachent +en pleine lumiere ces creations de la fantaisie. Elle doit donc etre +sommaire et pourvoir uniquement aux necessites sceniques. Les costumes +surtout demandent une appropriation heureuse, aussi eloignee de la +correction que de l'excentricite banale. Il y faut conserver un certain +rapport avec la verite. Aussi ce sont les artistes les mieux doues sous +le rapport de l'observation qui trouvent les costumes les plus comiques; +car, en deformant la realite, ils ne la perdent cependant pas de vue et +font saillir aux yeux des spectateurs des rapprochements aussi piquants +qu'inattendus. La diction et les gestes doivent, eux aussi, concourir +au meme effet general, s'ecarter de la logique dans les limites du +comprehensible, et presenter toujours un rapport, amusant pour l'esprit, +entre la fiction et la realite. + +Il est encore une limite que ne doit pas depasser la fantaisie, c'est +celle des convenances. Je ne parle pas seulement des convenances banales +qui consistent a ne pas outrager les bonnes moeurs. Mais un exemple fera +mieux comprendre la portee de cette observation. Quand un auteur +veut traduire sur la scene, pour en tirer des effets comiques, des +personnages de la vie reelle, auxquels nous attachons des idees, +factices peut-etre, mais tres puissantes, de dignite, de fierte morale, +et qui dans notre esprit sont associes a des sentiments extremement +delicats, il ne peut le faire, sans nous blesser, qu'en exagerant ce qui +est precisement chez eux une qualite essentielle. C'est pourquoi dans +_Lili_, le role du Commandant etait si amusant, tandis que ceux des +autres officiers meles a la meme action etaient si choquants. C'est +qu'en effet c'est une qualite chez un militaire d'etre bref, energique, +et d'avoir en meme temps le coeur bon et sensible, et que par consequent +on peut rire des exagerations burlesques de ces memes qualites. La +fantaisie conserve un rapport certain entre les images associees, et +quand nous redescendons de la fantaisie au reel, nous ne trouvons rien +que de respectable dans l'idee eveillee en nous par l'auteur. Notre +rire ne se trouve pas en desaccord formel avec ce qui compose +notre sentiment. Au contraire, une sentimentalite de goguette, la +frequentation d'un monde interlope, la trivialite du gout et des +habitudes nous choqueront chez un militaire, auquel nous attachons des +idees d'honorabilite, de rigidite meme, de droiture et de dignite; et +c'est pourquoi nous n'acceptons pas sur la scene, quand il s'agit de +militaires, la representation de ces defauts bien qu'ils soient humains. +La fantaisie ne fera qu'exagerer notre repugnance, car il y aura une +contradiction choquante entre l'image qu'on nous presente et l'image +reelle que nous evoquons en nous: et nous nous sentirons d'autant plus +blesses que l'image qui nous est chere repose sur une idee acquise, +laborieusement fondee par necessite sociale et soigneusement entretenue +par amour-propre national. + +Pour en revenir a la mise en scene, si l'on faisait une etude +comparative des pieces d'observation pure et des pieces qui sont fondees +sur la fantaisie, on remarquerait que les premieres demandent plus de +verite que les secondes dans l'effet representatif, et surtout plus de +soin dans la composition du materiel figuratif. Dans une piece ou un +acte d'observation se melerait a plusieurs actes de fantaisie, on +verrait de meme la necessite de modifier les conditions de la mise en +scene, et tandis que dans celui-la elle serait d'une grande exactitude +jusque dans les moindres details, dans ceux-ci au contraire elle devrait +rester sommaire et restreinte aux necessites sceniques. On en a un +exemple frappant dans _Ma Camarade_, ou un acte d'observation et de fine +comedie s'intercale entre deux actes de pure fantaisie. Tandis que dans +ceux-ci la mise en scene reste sommaire et tout a fait approximative, +elle est traitee dans celui-la avec les plus grands soins, tant dans +l'ensemble de la decoration que dans tous les details du materiel +figuratif. + +Est-il besoin qu'en terminant ce chapitre j'aborde la mise en scene des +feeries? Je ne le crois pas: il n'y a pas de conditions dans le domaine +de l'impossible. Cependant il est meme une limite a l'eblouissement des +yeux et a l'effet produit sur nous par le nombre et par un mouvement +meme vertigineux. Ce n'est donc ni dans l'intensite croissante de la +lumiere ni dans l'exageration du nombre et du mouvement qu'on trouvera +des effets nouveaux et amusants, mais en cherchant dans des series +d'images de plus en plus eloignees quelque rapport apparent entre le +possible et l'impossible. La feerie est de la fantaisie hyperbolique; +mais, comme telle, elle ne doit pas violer trop ouvertement les lois de +la fantaisie. + + + +CHAPITRE XVIII + +Rapports de la mise en scene avec le milieu social.--La mise en scene +se modifie comme la societe.--Types generaux de l'ancienne +comedie.--Le _Tartufe_.--Complexite et heterogeneite de la societe +actuelle.--Plasticite necessaire de la mise en scene.--Vieillissement +rapide du theatre moderne. + + +Les rapports de la mise en scene avec le milieu social sont tres +importants, eu egard a nos idees actuelles. Mais, pour plus de clarte et +ne pouvant tout dire a la fois, nous nous reservons d'examiner plus loin +tout ce que le temps et la distance amenent de modifications dans ces +rapports. + +Nous poserons ce principe, qui n'a pas, il semble, besoin de +demonstration: l'a mise en scene doit correspondre exactement au milieu +social, c'est-a-dire doit convenir a l'etat social des personnages mis +en scene et s'adapter a leurs moeurs et a leurs usages. Toutefois, et +c'est ici le point interessant, ce n'est qu'a une epoque relativement +recente que la mise en scene a conquis un role de plus en plus +preponderant. Autrefois, on aurait pu concevoir uniquement trois +decorations, autrement dit trois milieux, un milieu grand seigneur, un +milieu bourgeois et un milieu populaire. Et encore c'est theoriquement +que je compte ce dernier qui en fait n'existait pas et dont par +consequent la decoration correspondante serait restee d'une parfaite +inutilite. Ce qui en tenait lieu, c'etait le milieu villageois ou +autrement dit le milieu pastoral. Jadis les classes etaient nettement +separees les unes des autres et ne se confondaient jamais. _Le Bourgeois +gentilhomme_ est la pour nous montrer combien etait ridicule un +bourgeois voulant trancher du grand seigneur. En fait, un grand +seigneur, riche ou pauvre, etait toujours un grand seigneur, tandis +qu'un bourgeois, riche ou pauvre, n'etait jamais qu'un bourgeois. +C'etait la naissance seule qui importait; on s'inquietait fort peu de la +fonction et du merite social. + +Aujourd'hui, malgre tout ce qui peut subsister de notre ancienne +division sociale, nous ne sommes plus repartis selon les regles etroites +d'une hierarchie immuable. Les rangs sont confondus. C'est en general le +talent et l'argent qui, bien plus que la naissance, assurent une +haute position sociale. C'est pourquoi, au theatre, l'ancienne unite +decorative ne correspondrait plus en rien a nos idees actuelles. Tandis +qu'il n'y avait jadis qu'un petit nombre de divisions generales, il y en +a aujourd'hui une infinite, et nous assimilons a nos fonctions, a nos +gouts, a nos moeurs, tout ce qui nous entoure et participe a notre +existence. En un mot, ainsi que nous l'avons deja dit plus haut, notre +personnalite morale se reflete autour de nous jusque sur les moindres +objets. De la le role de la mise en scene dans les pieces modernes, +ou du moins dans celles qui s'ingenient a traduire sur le theatre la +societe francaise actuelle, et la necessite d'en accorder tous les +elements avec la personnalite morale des personnages representes. + +C'est donc par une consequence logique que le decorateur et le metteur +en scene se sont faits tapissiers et en quelque sorte bibelotiers, et +qu'ils ont du chercher a donner au materiel figuratif cette physionomie +personnelle qui est la caracteristique de la mise en scene moderne. +L'interieur d'un jeune homme riche variera selon le monde au milieu +duquel il vit, monde de cheval ou de galanterie. Le cabinet d'un +financier ne sera pas celui d'un diplomate. Le salon d'une femme du +monde n'aura pas le meme aspect que celui d'une demi-mondaine, et +celui-ci ne ressemblera pas a celui d'une femme galante. Dans l'effet +general, qui est celui que doivent produire la decoration et la mise en +scene, l'esthetique moderne a introduit une foule de specialisations +necessaires. Nos pieces actuelles exigent une adaptation perpetuellement +nouvelle de la mise en scene; c'est peut-etre ce qui les fera vieillir +assez vite, et, au bout d'un certain nombre d'annees, rendra leur +reprise tres difficile. + +Mais la mise en scene est bien obligee de suivre en cela l'esthetique, +qui ne se contente plus des types generaux de l'humanite. Dans les +comedies de Moliere, les personnages sont le moins possible de leur +temps, ou du moins ils ne le sont que dans la mesure necessaire; c'est +l'homme que peint Moliere plutot que tel ou tel homme. Dans les pieces +modernes, au contraire, dans les pieces de M. Emile Augier ou de M. +Alexandre Dumas fils, par exemple, les personnages sont le plus possible +de leur temps; et ce n'est plus l'homme en general qu'ils s'ingenient +a nous peindre, mais l'homme plastiquement et moralement conforme ou +deforme, selon le milieu social particulier ou s'exerce son caractere et +ou s'agitent ses passions. + +Dans _Tartufe_, par exemple, il nous serait tout a fait impossible de +deviner quelle est la fonction sociale de chaque personnage, et, a ce +point de vue, Tartufe lui-meme est un grand embarras pour notre maniere +de voir toute moderne. C'est un devot, mais ce n'est la que sa fonction +psychologique. Qu'est-il, socialement parlant? Appartient-il ou non a un +ordre, a une confrerie? A-t-il une fonction religieuse? Quelle est sa +position dans la societe? Quels sont ses antecedents? Ces questions ne +recevront jamais de reponse; de telle sorte qu'aujourd'hui le costume de +Tartufe est un probleme insoluble. Dans une piece moderne, au +contraire, ce qu'on etablit tout d'abord, c'est la fonction sociale +des personnages, leur position dans le monde: l'un est depute, l'autre +banquier, celui-ci est militaire, celui-la est avocat, procureur +general, magistrat, etc. Nos auteurs modernes partent d'une idee, qui +n'est assurement pas fausse, et qui est en tout cas feconde: c'est que +l'expression de nos passions varie suivant le milieu ou nous vivons et +suivant les idees transmises ou acquises, dont chacun de nous est en +quelque sorte un recueil different. Ils s'interessent a l'humanite +en detail et tiennent compte d'une foule de differenciations, dont +autrefois on ne s'inquietait nullement, parce qu'en somme elles etaient +moins visibles. + +Cette revolution esthetique s'accorde d'ailleurs avec nos idees +metaphysiques, psychologiques et physiologiques actuelles. Comme le +monde, comme les societes, comme toutes les sciences, l'esthetique a +cru en complexite et en heterogeneite, et nous ne sommes pas sans doute +encore au bout des transformations que l'avenir lui imposera. La mise +en scene ne peut pas s'isoler et se separer de l'esthetique, dont elle +n'est qu'une partie subordonnee; elle ne doit pas obeir a des principes +differents. C'est pourquoi l'evolution de la mise en scene n'est pas le +resultat d'un parti pris, mais au contraire resulte d'une transformation +insensible de l'esthetique dramatique et de la societe moderne. La mise +en scene a ainsi acquis une plasticite qu'elle n'avait pas autrefois, et +sur ce point semble se soumettre ou tout au moins se preter aux theories +de l'ecole realiste ou naturaliste, dont le plus grand tort est de +vouloir precipiter une evolution, qui, ainsi que nous le verrons plus +loin, amenerait fatalement une decheance de l'art, si elle n'etait +modifiee et retardee par une lente diffusion de la culture generale de +l'esprit et par un relevement graduel de l'ideal artistique. + +Toutefois, cette physionomie particuliere de la mise en scene pourrait +etre un obstacle a la reprise future de nos pieces modernes; car ce +qui nous parait aujourd'hui un trait de jeunesse sera un jour une ride +d'autant plus marquee que le trait aura ete plus precis. Toutefois, une +reflexion s'impose, qui nous permet de ne pas tenir grand compte de ce +vieillissement certain: c'est que, dans une oeuvre dramatique, la mise +en scene est la partie essentiellement destructible. Au bout d'un petit +nombre d'annees, les decorations d'une piece et son materiel figuratif +n'existent plus. Par consequent, une reprise necessite une mise en +oeuvre nouvelle, qui devra etre sensiblement differente de la mise en +oeuvre primitive, ainsi que nous le ferons voir plus loin. Ici, il nous +suffira de dire que l'appareil decoratif et figuratif, mis de nouveau +en concordance, d'une part avec la piece, et d'autre part avec le gout +actuel, n'aura necessairement que les rides que lui infligera l'oeuvre +dramatique elle-meme. Malheureusement, elles seront nombreuses si l'art +continue, comme la societe, a croitre en complexite et en heterogeneite. + + + +CHAPITRE XIX + +Lois restrictives de la mise en scene.--De la loi de proportion--Plans +d'importance scenique.--_L'Ami Fritz._--Des repas de +theatre.--Application de la loi au materiel figuratif. + + +Apres avoir etabli les lois generales de la mise en scene, nous avons, +dans les chapitres precedents, examine les causes diverses qui peuvent +les inflechir. Nous avons vu que toutes ces deviations, quelle qu'en fut +l'importance, derivaient de principes esthetiques, et qu'elles etaient +en realite comme les resultantes de plusieurs forces composees. Pour les +legitimer, on ne peut jamais invoquer le caprice et le gout de l'art +pour l'art. La mise en scene n'a pas sa fin en elle-meme; la cause +finale du drame est la cause formelle de la mise en scene. En partant du +texte d'une oeuvre dramatique, on arrive aisement a etablir le minimum +de mise en scene necessaire. Mais, quand on veut tenir compte de toutes +les conditions de nature, de genre, d'epoque et de milieu, qui peuvent +entrainer a de larges accroissements de mise en scene, tant sous le +rapport du personnel que sous celui du materiel figuratif, on peut +legitimement se demander s'il n'y a pas des lois qui imposent une limite +a cette extension; si, en d'autres termes, il n'y a pas, dans chaque +cas, un maximum de mise en scene qu'il n'est pas permis artistiquement +de depasser. On sent combien serait salutaire l'application de telles +lois somptuaires, a une epoque ou le luxe de la mise en scene atteint +des proportions veritablement ruineuses. Or, ces lois semblent en +effet exister. Il en est deux surtout qu'il parait facile d'etablir +theoriquement et qu'observent d'ailleurs, par une intuition tres sure, +les theatres encore soucieux de la question artistique. Ces deux +lois essentielles sont: la premiere, la loi de proportion, que nous +etudierons dans le present chapitre; la seconde, la loi d'apparence, +dont nous reservons l'examen au chapitre suivant. + +Si nous regardons d'abord avec attention un paysage, nous nous +apercevrons que la distance a pour effet, dans la nature, de rendre +de moins en moins visibles les nombreux details de chaque objet +et d'eteindre de plus eu plus l'eclat de leurs couleurs par +l'epaississement progressif de la couche d'atmosphere; si ensuite +nous examinons un tableau, nous verrons que les peintres produisent +l'illusion de l'eloignement, d'une part, par l'effacement des traits +particuliers, et, d'autre part, par la degradation des tons. Mais, si +nous transportions cette loi telle quelle dans la mise en scene, elle ne +s'appliquerait qu'aux decorations, ou elle est en effet tres habilement +observee par les peintres qui cultivent cette branche de l'art. Pour en +faire utilement l'application a la mise en scene, il est necessaire de +la transformer. Nous ne considererons plus, comme dans la peinture, des +plans de distance, mais des plans d'importance scenique. Et nous dirons +que, dans la mise en scene, le fini et la perfection d'imitation des +objets qui composent le materiel figuratif doivent etre proportionnels a +leur importance hierarchique. + +Je prendrai un exemple dans _l'Ami Fritz_. Le repas que l'on sert au +premier acte necessite un grand nombre d'accessoires, qui ont chacun une +certaine importance, les uns parce qu'ils ont un rapport avec le texte, +les autres parce qu'ils servent a des combinaisons sceniques. Il faut +donc observer la loi de proportion. La nappe, sur laquelle l'attention +des spectateurs est formellement appelee, doit etre d'une imitation +beaucoup plus parfaite que les autres parties du service. Les details du +repas ne doivent pas etre traites tous avec le meme soin, ni atteindre +le meme degre de fini, car ils ne sont pas tous destines a faire +egalement illusion. La fumee qui s'echappe de la soupiere repond par la +perfection d'imitation au jeu de scene qui ouvre le repas et sur lequel +l'attention du spectateur est appelee et maintenue pendant un certain +temps. Mais, apres la soupe, toute la suite du repas est composee +d'accessoires de theatre, qui sont bientot relegues au deuxieme et +troisieme plan d'importance par la marche de l'action theatrale. Si nous +nous transportons dans un autre theatre, a la Gaite, par exemple, nous +verrons qu'au premier tableau de _la Charbonniere_, piece dans laquelle +la mise en scene occupait le premier rang, la loi de proportion etait +cependant observee et exactement de la meme facon, dans la disposition +du banquet des fiancailles. La regle est generale et on en trouvera +l'application dans toute mise en scene bien concue. C'est ainsi que sont +regles le repas de don Cesar au quatrieme acte de _Ruy Blas_, celui +d'Annibal et de Fabrice dans _l'Aventuriere_, et celui de l'oncle et du +neveu dans _Il ne faut jurer de rien_. Si j'ai choisi comme exemple un +repas de theatre, c'est que la mise en scene en est toujours perilleuse. +Il ne faut insister que sur les details qui ont un lien etroit avec +l'action; des que l'attention du public se detourne vers quelque +autre objet, il faut que le repas s'efface et prenne fin. D'ailleurs +l'observation du temps exact n'est jamais necessaire au theatre. Comme +dans la vie reelle, le spectateur perd la notion du temps des que son +attention est detournee; il perd alors de vue ce concept abstrait pour +lequel il ne possede pas d'unite de mesure absolue. + +C'est cette loi de proportion qui permet de simplifier le materiel +figuratif, en ne se preoccupant que des principaux objets qui le +composent et en traitant les autres beaucoup plus sommairement et meme +en les releguant parmi la partie decorative. Ainsi, si quelques livres +d'une bibliotheque sont destines a jouer un role special, a etre +deplaces et replaces, ils devront reellement figurer sur un rayon, mais +il ne sera pas necessaire que les autres parties de la bibliotheque +soient composees de livres veritables. Des dos de volumes peints sur des +rayons egalement peints constitueront une imitation suffisante. C'est ce +que beaucoup de spectateurs ont pu observer au second acte du _Marquis +de Villemer_. Dans un trophee d'armes, toutes n'auront pas besoin d'etre +reelles, si toutes ne doivent pas eveiller une egale attention dans +l'esprit du public. + +Cette loi de proportion est souvent difficile a appliquer avec sagacite +et montre avec quel soin prealable il faut faire le depart de tout ce +que doit comprendre la partie decorative et de tous les objets qui +doivent composer le materiel figuratif. Cette loi empeche la mise en +scene de degenerer en une exhibition inutile ou encombrante et maintient +les yeux du spectateur sur les objets qui ont une reelle importance. +Un habile directeur de theatre arrive ainsi a produire une illusion +parfaite en ne cherchant la perfection d'imitation que pour les objets +qui doivent fixer l'attention du spectateur. Quand, par exemple, on +examine a ce point de vue la decoration du premier acte des _Rantzau_, +on remarque tout d'abord une grande abondance dans l'ensemble decoratif. +L'impression de l'interieur du vieil instituteur alsacien est tres vive; +rien n'y manque de ce qui peut nous raconter l'histoire de sa vie de +famille et de travail, depuis le berceau jusqu'a la bibliotheque et aux +collections de papillons. Mais ce n'est la qu'une impression generale +due au premier aspect. Sitot que l'oeil examine la mise en scene pour en +tirer une induction sur le developpement de l'action, tout rentre dans +la decoration peinte; et le materiel figuratif ne se trouve en realite +compose que d'un tres petit nombre d'objets. L'execution des decorations +est donc precedee d'un travail tres delicat ou le gout et la science de +composition ont egalement leur part. + + + +CHAPITRE XX + +De la loi d'apparence.--De l'usage des lorgnettes.--Au theatre, le sens +du toucher ne s'exerce jamais.--Seules les sensations optiques sont +directes.--Le theatre ne nous doit que des apparences.--Des costumes et +des toilettes des actrices. + + +La loi d'apparence est d'un genre different et a une portee tout autre. +Elle est basee sur ce fait important que, dans les beaux-arts, sur les +cinq sens que nous possedons, deux ne sont jamais exerces, ce sont le +gout et l'odorat, et qu'au theatre sur les trois sens artistiques, la +vue, l'ouie et le toucher, deux seulement sont appeles a jouer un +role. Les sensations tactiles ne figurent que comme des sensations +ordinairement associees a des sensations optiques, et la surete de nos +appreciations est au theatre constamment mise en defaut par la distance. +Sans doute la plupart des spectateurs sont armes de lorgnettes qui +comblent en partie cette distance, mais il n'y a pas a s'arreter a cette +objection; car, s'il y a un fait certain, c'est que la lorgnette est +destructive du plaisir theatral, puisqu'elle a pour effet de rompre +l'illusion que l'on a eu quelquefois tant de peine a produire. La +lorgnette est necessaire pour corriger une infirmite de la vue et meme +de l'ouie; pour satisfaire un gout plastique, s'il s'agit de la beaute +des actrices, ou, a un point de vue plus special, pour etudier les jeux +de physionomie d'un acteur. En dehors de ces quelques cas, je considere +la lorgnette comme essentiellement contraire au plaisir purement +artistique que nous allons chercher au theatre. Ce point ecarte, je +reviens a la loi d'apparence. + +Si nous etalons devant nos yeux, a une distance assez faible pour que +nous puissions saisir les details des objets, un morceau de marbre, de +pierre, d'ivoire, de bois, de carton ou de toile, de soie, de velours, +nous remarquerons que la vue de ces differents objets eveille en nous +une foule de sensations tactiles qui, meme sans que nous les eprouvions +directement, nous sont absolument indispensables pour formuler un +jugement sur la nature reelle des objets. Il semble que nous les +touchions, et si nous les touchions reellement les sensations eprouvees +seraient plus fortes, mais nullement differentes de celles que la vue +avait suffi a determiner en nous. Or, au theatre, le tact ne peut +pas s'exercer, et la distance est toujours assez grande pour que +les sensations tactiles associees aux sensations optiques soient +excessivement faibles, car ce ne sont que des reminiscences. La +distance, en effet, ne nous permet pas d'apprecier le poli du marbre, la +transparence de l'ivoire, la qualite fibreuse du bois, la trame soyeuse +des etoffes, non plus que l'habilete du tissage ou du brochage. Nos +sensations optiques se reduisent au coloris des objets, aux relations +de tons entre les ombres et les lumieres et a la nature plus ou moins +brillante ou mate des reflets. + +Nous ne jugeons donc, au theatre, des objets que par leur aspect +exterieur. Par consequent, pour que notre illusion soit suffisante, le +theatre ne nous doit que des apparences. A quoi servirait-il de nous +montrer une colonne de marbre, si une colonne de carton peint nous +produit l'effet du marbre? A quoi bon recouvrir des meubles d'une etoffe +couteuse, si une etoffe plus grossiere produit un effet analogue? Du +bois blanc habilement peint ne suffira-t-il pas a representer a nos +yeux le meuble le plus precieux? Qu'on le remarque, ce n'est pas la le +resultat d'une convention prealable, conclue entre le decorateur et le +public. Le theatre nous donne absolument tout ce qu'il nous doit, des +sensations optiques exactes; et comme nous ne pouvons controler ces +sensations par le toucher, il n'a pas a se preoccuper d'une eventualite +qui ne se produira pas. Un directeur inintelligent pourrait seul avoir +la fantaisie de satisfaire un sens qui au theatre ne s'exerce jamais. On +en a vu des exemples, et jamais l'effet n'a repondu a l'attente. Seule, +la ruine est au bout de ces essais aussi inutiles qu'extravagants. +D'ailleurs, c'est precisement parce que la mise en scene est une fiction +qu'elle est un art. + +Les costumes, eux aussi, devraient obeir a la loi d'apparence. On en +tient compte, sans doute, dans une certaine mesure, les hommes surtout, +car les femmes y resistent ou plutot se revoltent contre elle. Mais +est-ce bien aux actrices qu'il faut reprocher leurs exces de toilette? +N'y a-t-il pas de la faute du public? Voyez dans une salle de spectacle +toutes les lorgnettes se diriger sur l'actrice qui entre en scene, +l'environner, la devisager, la passer en revue dans toutes les parties +de sa personne, examiner les mille details de sa toilette, signer sa +robe du nom du plus habile faiseur, faire l'inventaire et l'estimation +de ses diamants et de ses dentelles. Du moment que le spectateur modifie +les conditions de l'optique theatral, l'actrice est-elle bien coupable +de violer la loi d'apparence? Notez que ces superbes toilettes, si +veritablement belles et luxueuses quand on les detaille au grossissement +de la lorgnette, sont tres souvent d'un tres mediocre effet quand on +les regarde a l'oeil nu, c'est-a-dire quand on les replace dans les +conditions optiques qui conviennent au theatre. C'est que l'art de la +toilette a la ville obeit a de tout autres lois que l'art de la toilette +a la scene. La toilette de ville est soumise de tres pres a la vue et a +la possibilite du toucher; la toilette de theatre n'est faite que pour +nous procurer une satisfaction du sens de la vue, affaibli par la +distance. En sculpture et en peinture, une oeuvre destinee a etre +regardee a une distance de trente metres est d'un travail absolument +different de celle qui doit etre vue a une distance de trois ou quatre +metres. Il en est de meme de la toilette des actrices: un costume de +theatre doit, pour produire le meme effet qu'un costume de ville, etre +traite differemment et exige des etoffes differentes qui fassent des +plis plus larges et plus amples, et qui par consequent soient d'une +autre qualite. En outre, les tons doivent etre plus francs et choisis en +vue de l'eclairage special des theatres; les ornements doivent etre +d'un dessin plus simple et d'une plus grande sobriete de details. C'est +souvent par des moyens contraires qu'on obtient des effets analogues. La +meme toilette ne peut egalement plaire le jour dans le monde et le soir +au theatre; elle ne peut non plus satisfaire egalement deux spectateurs +dont l'un la detaille a l'aide de la lorgnette et l'isole ainsi de +l'ensemble de la mise en scene, et dont l'autre se contente de la +regarder dans la perspective theatrale. Une actrice intelligente ne +saurait hesiter. Mais le moyen le plus sur de soumettre les actrices aux +conditions esthetiques de l'art de la mise en scene serait de ne pas +leur faire supporter les frais de leur toilette. Elles y gagneraient +assurement, ainsi que les convenances artistiques. La difference que +l'on a etablie entre ce qu'on appelle le costume de theatre et la +toilette de ville est absurde et contraire a la verite artistique. Au +theatre, il n'y a pas de toilettes de ville, il n'y a que des costumes +de theatre. Si la direction ne consent pas a payer tous les costumes, au +meme titre qu'elle fait les frais des decors et des accessoires, c'est +elle qui est en partie responsable des fantaisies ruineuses que se +permettent les actrices. Toutefois, parmi les causes de ce luxe exagere, +une des plus difficiles a detruire est precisement le gout de la societe +actuelle, je ne dirai pas pour la toilette, ce qui a existe de tout +temps, mais pour la diversite de la toilette. Dans chaque mode generale +chaque femme se taille une mode particuliere; et les femmes de theatre, +dans la position en vue qu'elles occupent, sont excusables de chercher +a faire preuve d'un gout personnel dont les spectatrices cherchent a +decouvrir la caracteristique, souvent dans un but avoue d'imitation. + + + +CHAPITRE XXI + +Rapports de la mise en scene avec l'espace et le temps,--_Les Danicheff_ +et _l'Oncle Sam_.--Du vrai et du vraisemblable.--De la couleur +locale.--Predominance des traits generaux.--Les romantiques.--_Le Cid_ +et _Bajazet_.--Le theatre de Victor Hugo. + + +L'esprit est relativement au temps dans les memes conditions que la vue +relativement a la distance. L'espace et le temps sont d'ailleurs deux +concepts correlatifs qui ne peuvent s'expliquer l'un sans l'autre. On +peut donc dire qu'une piece dont l'action se deroule dans un milieu +tres eloigne de celui ou nous vivons, presente les memes difficultes de +representation qu'une piece dont l'action a ete placee a une epoque de +beaucoup anterieure a la notre. Neanmoins, il ne serait pas juste de +dire simplement que dans ces deux cas la difficulte est multipliee par +la distance ou par le temps. Il est, en effet, necessaire de tenir +compte de la connaissance que nous avons de ce milieu ou de cette +epoque, et des rapports que les idees, les moeurs, les costumes peuvent +avoir avec les notres. Les Etats-Unis, par exemple, quoique plus +distants de nous que certains pays des bords du Danube, nous offriraient +des difficultes de mise en scene beaucoup moins grandes. De meme +l'histoire, les idees, les moeurs de l'Athenes de Pericles nous sont +plus familieres que celles des premiers siecles de notre ere, et meme +que celles de nos ancetres directs. + +Il n'y a donc rien d'absolu dans les difficultes que le temps ou la +distance offre a la mise en scene. C'est le plus ou moins d'instruction +du spectateur, l'etendue de son savoir et l'ampleur de ses informations +qui indiquent le point de vraisemblance auquel nous devons nous efforcer +d'atteindre. Depuis un certain nombre d'annees, les oeuvres traduites +des romanciers russes nous ont fait connaitre dans leurs details les +moeurs de la Russie, et nous ont inities a des idees assez differentes +des notres; aussi a-t-on pu, dans _les Danicheff_, interesser le public +francais a un drame dont l'action n'aurait pu se derouler dans le +milieu ou nous sommes habitues de vivre, et l'on a pu arriver a une +representation suffisamment exacte de moeurs, d'idees et de sentiments +dans lesquels nous ne serions pas entres il y a cinquante ans. Dans +_l'Oncle Sam_, c'est la vie et, disons le mot, l'excentricite americaine +qui ont ete produites sur le theatre, et la mise en scene a pu se +rapprocher de la verite relative par la connaissance que possede ou que +croit posseder le public francais de ce caractere americain qui est +celui d'un type nouveau dans l'humanite moderne. Mais qu'il s'agisse de +monter un drame dont l'action se deroulerait en Turquie, on eprouvera +des difficultes presque insurmontables. Ce qu'on appelle la couleur +locale serait dans ce cas-la beaucoup plus nuisible qu'utile, car elle +serait sans doute en opposition avec l'idee que le public en general se +forme des moeurs turques et du mystere qui entoure la vie privee des +femmes. Tout le travail d'approximation que serait tente de faire +l'auteur laisserait le public froid et incredule. + +Ce que nous cherchons dans le theatre, en depit de l'ecole realiste, qui +a absolument tort sur ce point, c'est une image des idees acquises et +enregistrees par notre esprit; c'est le spectacle de passions analogues +a celles qui pourraient nous agiter. Le theatre est donc en quelque +sorte fonde sur le transport de nos propres etats de conscience dans les +personnages du drame. Tout ce qui n'est pas concevable pour nous-memes +n'est ni vrai ni vraisemblable a nos yeux. Tout le monde sait combien il +nous est difficile, pour ne pas dire impossible, de concevoir des etres +ayant un sixieme, un septieme, un huitieme sens, ou des corps ayant +moins ou plus de trois dimensions. Il en est de meme des idees: il +nous est impossible de concevoir chez un autre des idees que nous ne +concevons pas en nous. On peut en donner un exemple historique frappant. +Supposons qu'un poete nous represente Pericles pleurant sur le tombeau +du dernier de ses fils. Certes ce sera un spectacle touchant si nous ne +voyons en lui qu'un pere, en tout semblable a nous, se lamentant sur +la perte d'un fils bien-aime. Mais si l'auteur s'avise de faire de +l'archeologie morale et veut nous interesser au chagrin particulier +qu'a ressenti Pericles a la pensee que son tombeau et ceux de tous +les Alcmeonides seraient desormais prives des honneurs et des rites +hereditaires, il est certain que le chagrin de ce grand homme, +demesurement grossi d'un trouble superstitieux que nous ne concevons +plus, nous paraitra purement oratoire et ne nous inspirera aucune +sympathie, par la raison bien simple que ce sont des sentiments qui se +sont eteints en se transformant et qui n'ont aujourd'hui aucune prise +sur notre coeur. + +Ce que nous venons de dire des sentiments et des idees exprimees par le +drame est egalement vrai de la mise en scene. Oserait-on, par exemple, +dans la representation d'un drame oriental, etaler a nos yeux cet +amalgame etrange d'objets europeens et d'objets asiatiques qui depare la +vie des plus grands seigneurs, ce melange bizarre des modes seculaires +de Constantinople et des modes les plus vulgaires de Paris? De pareilles +disparates, qui sont frequentes dans la vie orientale telle que l'a +faite le cosmopolitisme moderne, nous choqueraient a ce point que +nous ne pourrions en supporter la vue. Elles seraient, en effet, en +contradiction avec la representation que notre imagination nous fait +de la vie orientale, et c'est cette representation-la que nous doit +le metteur en scene. La couleur locale n'a de prix que lorsque c'est +celle-la meme que peut imaginer le spectateur. Si on s'ingeniait a +monter un drame chinois, se deroulant par exemple a Pekin, il est +clair que ce qu'il y aurait de plus simple serait de nous montrer des +kiosques, des arbres, des Chinois et des Chinoises de paravent, car ce +sont ceux-la seulement que nous connaissons et qui ont a nos yeux le +plus pur caractere chinois. Or, tout ce qui nous est etranger est, a un +degre quelconque, un peu chinois pour nous. + +Si donc on se demande quelle est la regle generale qui doit presider +a la mise en scene d'une piece dont la difficulte de representation +provient de la distance ou du temps, nous dirons que cette regle +consiste dans la predominance des traits generaux sur les traits +particuliers, aussi bien dans les idees et dans le langage, ce qui est +du domaine du poete, que dans la decoration, dans le materiel figuratif +et dans les costumes, ce qui rentre dans le domaine du metteur en scene. +Quelle que soit la distance ou quel que soit le temps, d'ailleurs, on +descend du general au particulier en proportion de la connaissance que +nous possedons du milieu represente. En tout cas, il faut avoir le +courage de repudier toute manifestation inutile et par consequent +inopportune de la couleur locale. Le romantisme en a singulierement +abuse, et c'est precisement cet abus qui est cause que les pieces d'il y +a cinquante ans ont si vite vieilli et sont aujourd'hui singulierement +demodees. C'est que precisement ce qu'on appelle la couleur locale est +plus qu'on ne pense une question de point de vue. Nous n'avons jamais +qu'une notion imparfaite de ce qui est eloigne de nous par le temps ou +par la distance, et ce que nous croyons etre une verite absolue n'est +jamais qu'une verite relative, fondee precisement sur nos gouts, sur nos +idees, sur nos vues actuelles. On a abuse a un certain moment du moyen +age et de la chevalerie; or, ce qu'en 1830 on croyait etre, soit le +langage, soit l'esprit du moyen age, n'est aujourd'hui a nos yeux que +le langage et l'esprit de 1830. Nous voyons le passe sous un angle +different. Si donc, a cette epoque, on s'etait contente de marquer le +moyen age de traits generaux, ceux-ci auraient conserve le privilege +de nous le rendre a peu pres tel que nous pouvons encore le concevoir +aujourd'hui; mais ce sont les traits particuliers qui ont gate le +portrait et lui donnent maintenant un certain air de caricature. + +N'est-ce pas, en effet, ce defaut, joint a l'abus du pittoresque et de +l'antithese, qui deja, du vivant meme de Victor Hugo, nuit a l'oeuvre +dramatique du poete, en depit de l'imagination poetique qu'on admire +dans _Hernani_, cette oeuvre rayonnante de jeunesse et de passion, en +depit de la perfection litteraire a laquelle atteint le style de _Ruy +Blas_. Au contraire, _le Cid_ et _Bajazet_ ont-ils vieilli? Ils n'ont +pas aujourd'hui une ride de plus qu'au jour ou ils ont paru sur la +scene. _Le Cid_ a par lui-meme un effet representatif considerable, mais +Corneille ne s'est pas abandonne a la couleur locale; ses heros sont +marques de traits humains plus que particulierement espagnols, sauf en +ce qui concerne l'honneur. Sans doute l'enflure du style cornelien ne +correspond plus a notre gout actuel, mais elle est corrigee par la +franchise de l'accent et par la beaute morale des situations, sur +laquelle la recherche du pittoresque n'empiete jamais. Quant a +_Bajazet_, qui ne devrait jamais quitter pour longtemps le repertoire de +la Comedie-Francaise, et que je ne puis jamais relire sans une profonde +emotion esthetique, il devra son eternelle jeunesse a la predominance +des traits generaux sur les traits particuliers, ce qui est remarquable +dans un sujet qui aurait comporte facilement un abus d'effets +representatifs, tires de la vie orientale et des mysteres qui planent +sur les drames des harems, abus dans lequel ne manquerait peut-etre pas +de tomber un auteur moderne. + +Quelle que soit la predilection que j'eprouve personnellement pour +Racine, je ne crois cependant pas que l'on puisse dire que Corneille et +Racine aient ete de plus grands poetes que Victor Hugo. Si donc ce n'est +pas dans l'inegalite de leur genie poetique que git la difference de +vitalite de leurs oeuvres dramatiques, il faut en faire remonter la +cause a un exces de richesse dans l'imagination de Victor Hugo, qui l'a +entraine a un abus perpetuel d'effets uniquement representatifs et a une +recherche purement epique du pittoresque et de la couleur locale. Dans +les prefaces ou les notes qui accompagnent ses pieces imprimees, Victor +Hugo se fait un merite d'avoir puise une foule de traits particuliers, +peu connus, dans tel ou tel auteur espagnol ou anglais; ce serait, en +effet, un merite pour un historien, mais ce n'en est pas un pour un +poete dramatique. Ce que celui-ci doit au public, ce sont des etres +purement humains, uniquement revetus, s'ils sont etrangers, de traits +generaux suffisants a les faire reconnaitre pour tels. Ajoutons +d'ailleurs, pour etre juste, qu'une aussi vaste imagination, nuisible au +poete dramatique, est l'essence meme du genie du poete epique; et Victor +Hugo en est encore ici un illustre exemple, car le livre de _la Legende +des siecles_ est un chef-d'oeuvre, auquel rien ne peut etre compare dans +la litterature francaise non plus que dans les litteratures etrangeres. + +Si donc, pour en revenir a l'objet de ce chapitre, il s'agit de +representer un milieu eloigne du notre par la distance ou le temps, il +sera toujours sage de se renfermer dans une mise en scene sobre et +tres simple, de se contenter d'une couleur locale discrete et moderee, +d'eviter la recherche des effets trop speciaux au milieu represente, +enfin de ne marquer l'oeuvre que des traits particuliers necessites +formellement par le texte lui-meme. Les costumes doivent produire un +effet d'ensemble, avoir ce caractere commun que nous attribuons soit +a un pays, soit a une epoque, ne pas presenter de recherches inutiles +d'originalite; car le public n'entre que tres difficilement dans les +raisons des modes des anciens ou des etrangers, puisque ses gouts sont +aujourd'hui totalement differents. Mais nous touchons la a un autre +ordre d'idees qui a besoin de quelques developpements. + + + +CHAPITRE XXII + +Vanite de toute recherche archeologique.--Des differents +styles.--Les costumes du _Misanthrope_.--Le temps efface les traits +particuliers.--Formation des types artistiques.--Destructibilite de +la mise en scene.--Necessite de demonter les oeuvres classiques.--Des +reprises.--_Antony_.--La mise en scene est une creation +artistique.--Erreur de l'ecole realiste. + + +Tout ce qu'il y a de special et de circonstanciel dans les milieux +differents de celui ou nous vivons nous echappe a peu pres completement. +Si, pour prendre un exemple frappant, nous revenons un instant a +la Chine, qui est par excellence un pays excentrique par rapport a +l'Europe, on peut affirmer que nos yeux ne sont pas formes a remarquer +les differences d'usages, de moeurs et de costumes qui caracterisent les +diverses epoques de son histoire. De telle sorte que, sur un million de +spectateurs, il n'y en aurait probablement pas un qui fut susceptible de +saisir, a mille ans pres, des differences dans les modes chinoises. +Un tel exemple est de nature, il semble, a nous rendre legerement +sceptiques relativement a la valeur de la couleur locale. Et, en y +reflechissant, on peut se demander si nos connaissances sont beaucoup +plus etendues en ce qui concerne toute l'Asie, l'Afrique, l'Egypte, la +Grece elle-meme, ainsi que Rome et surtout les premiers siecles de notre +propre histoire. + +Tout ce qui s'eloigne de notre experience actuelle perd peu a peu toute +precision, et meme de sa vraisemblance, tellement que si on faisait +passer devant les yeux d'un homme de soixante ans une suite +chronologique de gravures representant les modes qu'ont depuis sa +naissance successivement adoptees ses contemporains, il ne les +reconnaitrait pas pour la plupart et en regarderait quelques-unes comme +imaginees apres coup et tout a fait invraisemblables. C'est pourquoi, +dans la mise en scene d'une piece dont l'action se deroule dans un autre +temps, toute recherche trop precise d'archeologie, c'est-a-dire portant +sur un trop grand nombre de details, est non seulement inutile, mais +contraire a la vraisemblance, et n'a pas par consequent un caractere +incontestable de verite. Sans doute, s'il s'agit du passe de notre +propre race, nous possederons un ensemble de connaissances plus +certaines que s'il s'agissait d'un peuple etranger, meme contemporain. +Un grand nombre de spectateurs sont aptes a distinguer entre eux, tant +sous le rapport de la decoration et de l'ameublement que sous celui des +costumes, les styles Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI; mais +combien peu sauraient etablir des differences dans les modes diverses +qui ont pu regner pendant le cours de ces grandes epoques. Le public ne +se choque pas de differences qui, pour des contemporains, eussent ete +monstrueuses. C'est ainsi qu'en 1878, a la Comedie-Francaise, on a +repris _le Misanthrope_ avec les costumes faits en 1837 pour une +representation de gala a Versailles et qui sont a la mode de la minorite +de Louis XIV, bien que _le Misanthrope_, qui date de 1666, eut toujours +ete joue jusqu'alors en habits carres de la seconde moitie du siecle. +Nous, hommes du XIXe siecle, qui nous piquons d'exactitude, souvent +plus que de raison, en sommes-nous choques? Et d'ailleurs, combien de +spectateurs songent a comparer la date des costumes avec celle de la +piece? La plupart ignorent sans doute que les costumes du _Misanthrope_ +peuvent faire question. + +Mais bien mieux, pendant qu'a la Comedie-Francaise, on joue _le +Misanthrope_ en manteaux courts, on continue a le jouer a l'Odeon en +habits carres. Toutefois, comme l'exemple est contagieux, un des +acteurs a eu l'idee de jouer le role d'Acaste en manteau, comme rue de +Richelieu, tandis que tous les autres personnages conservent l'habit +carre. Or, bien peu de spectateurs s'apercoivent de ce qu'il y a de +disparate dans ce melange de modes qui ne sont point de la meme epoque. +Cependant, nous serions choques si on introduisait dans une comedie +contemporaine en habits noirs un personnage habille a la mode de 1830. +C'est qu'avec le temps, on ne s'attache qu'aux caracteres generaux et +qu'on neglige les differences, pourtant considerables, qui naissent de +la comparaison des traits particuliers. + +Il va de soi que l'idee qui se forme en nous des costumes d'une epoque +est d'autant plus generale qu'elle repose sur un plus grand nombre +d'exemplaires pris, soit dans un meme temps, soit dans des temps +successifs. Cette idee, d'ailleurs, nait en nous, comme toute idee, par +la reunion des caracteres communs qui nous frappent dans ce grand nombre +d'exemplaires. Il suit de la que l'idee que nous avons du style d'une +epoque, que nous avons traversee, est generale et non particuliere, et +que, lorsqu'il s'agit de mise en scene, nous devons realiser dans la +decoration, dans l'ameublement et dans les costumes cette idee generale +qui est seule intelligible pour notre esprit et qui, seule, est pour +nous la verite. En outre, on peut remarquer que les idees particulieres +des contemporains, se changeant peu a peu en idees de plus en plus +generales a mesure que leur point de depart s'enfonce dans les brumes du +passe, il arrive un moment ou elles se fixent dans des types generaux +desormais invariables, au moins dans les previsions actuelles, et +auxquels nous devons rapporter tout ce que nous creons aujourd'hui dans +le but de representer telle ou telle epoque passee. Ce sont donc, dans +ce cas, ces types generaux et invariablement fixes dont le theatre nous +doit la representation fidele, puisque eux seuls repondent aux formes +que le temps a imposees a nos idees. Il y a donc un degre d'exactitude +au dela duquel la mise en scene deviendrait non seulement antitheatrale, +mais meme antiartistique. Une piece qu'on exhumerait au bout de +cinquante ans, dans les memes decorations et avec les memes costumes +qu'a sa premiere representation, nous ferait l'effet d'une veritable +caricature; car, en bien des points, elle pourrait se trouver en +contradiction avec les types que le temps aurait formes dans notre +esprit. + +Ce qui precede nous amene donc a deux consequences importantes. La +premiere est que, lorsqu'une piece a fourni sa carriere et qu'on n'en +peut prevoir une reprise prochaine, il est desirable de detruire la mise +en scene. C'est d'ailleurs, lorsqu'une piece quitte l'affiche apres +avoir epuise son succes, l'effet de l'usure naturelle des choses. On ne +peut emmagasiner a l'infini des decors dont on ne prevoit pas l'utilite +prochaine, et dont quelques-uns peuvent etre fatigues et deteriores par +l'usage. Il en est de meme des costumes. La mise en scene se trouve donc +detruite _ipso facto_. La seconde consequence est que, lorsqu'on reprend +une piece depuis longtemps disparue de l'affiche, il n'y a pas lieu de +reproduire identiquement la mise en scene primitive. + +Sur le premier point, on pourrait s'imaginer que la regle ne s'impose +point au repertoire classique, tragedies et comedies, que la mise en +scene en est immuable et si bien etablie qu'on n'y puisse esperer faire +aucun changement. Ce serait une erreur de penser ainsi d'autant que, par +suite de la revolution qui, vers la fin du siecle dernier, a modifie +l'art des decorations et des costumes, la mise en scene de nos +chefs-d'oeuvre classiques est toute moderne. Elle a pu varier et, en +effet, elle a souvent varie et variera encore. S'il s'agit de pieces +grecques ou romaines, il est d'ailleurs evident que le point de vue d'ou +on a successivement juge l'antiquite s'est frequemment deplace, et que +la meme representation ne pourrait satisfaire les spectateurs actuels, +apres avoir satisfait ceux des deux derniers siecles. Si donc il y a des +traditions en ce qui concerne le jeu et la diction des acteurs, il n'en +saurait etre de meme des decorations et des costumes. En outre, les +changements d'acteurs finissent par necessiter une nouvelle mise au +point. Le gout du public, variable d'une generation a l'autre, se lasse +peu a peu du meme spectacle, et il lui semble, a tort ou a raison, qu'en +introduisant quelque variete dans l'appareil theatral, on pourra se +rapprocher d'un ideal qu'en fait on n'atteint jamais. + +Ces diverses raisons font donc une loi de ne pas laisser les oeuvres +classiques s'eterniser dans le meme etat representatif. Apres les avoir +fait figurer un an ou deux au repertoire courant, il est bon de les +demonter completement pour la plupart, et d'attendre quelque temps avant +d'en faire une reprise. + +D'ailleurs le procede qui consiste a renouveler, les roles un a un, soit +par le moyen de doublures, soit en utilisant les nouvelles acquisitions +du theatre, est utile s'il ne s'agit que de remedier a un accident +imprevu ou de favoriser les debuts d'un acteur; mais en soi il est +mauvais, parce qu'il porte le trouble dans un ensemble habilement +combine, et parce qu'il ne permet pas de plus larges corrections +qu'autorise seule une nouvelle mise en scene. C'est ainsi qu'a l'heure +actuelle il me parait necessaire de retirer _Phedre_ du repertoire de la +Comedie-Francaise (nous en verrons plus loin les raisons), et d'attendre +un certain temps avant d'en faire une reprise etudiee. + +S'il s'agit, non plus de pieces grecques ou romaines, mais d'une oeuvre +dramatique dont le sujet a ete pris dans le monde contemporain de +l'epoque ou elle a paru pour la premiere fois a la scene, il faut +distinguer si l'oeuvre est ancienne ou moderne. Les pieces qui datent +d'une epoque de l'histoire pour laquelle le temps a fait son office, en +creant des types generaux qui sont aujourd'hui a peu pres fixes, sont +plus faciles a monter parce que deja ces types ont ete realises sur la +scene et que d'autres arts, la peinture, la gravure et la sculpture, en +ont en quelque sorte vulgarise la connaissance. On a vu cependant, par +l'exemple que nous avons cite du _Misanthrope_, qu'il y a place, meme +dans ces cas-la, pour des ecarts considerables. + +La difficulte est quelquefois plus grande pour des oeuvres modernes, +dans lesquelles il faut precisement realiser pour la premiere fois des +types qui commencent a se former dans notre esprit, et dans lesquels +il y a encore predominance de traits particuliers, variables dans la +memoire de chacun de nous. Cette question a ete justement agitee, +recemment a propos de la reprise _d'Antony_. C'est le cas de remarquer +combien il est heureux que toute mise en scene soit de sa nature +destructible; car si par impossible on avait conserve celle _d'Antony_ +et qu'on nous l'eut remise aujourd'hui sous les yeux, on aurait pu sans +doute esperer piquer jusqu'a un certain point la curiosite d'une partie +du public, mais tres certainement elle aurait produit un effet definitif +desastreux et aurait ete contre le but qu'on s'etait propose et qui ne +pouvait etre que celui de nous toucher et de nous emouvoir. Il nous +aurait ete impossible de prendre au serieux une gravure de mode +surannee; et le ridicule du spectacle aurait ete en nous un obstacle +insurmontable a l'epanouissement de la sympathie. + +Mais en fait la mise en scene d'_Antony_ n'existait plus et il a fallu +la recreer de toutes pieces. La difficulte etait precisement dans le +grand nombre de traits precis et particuliers dont, relativement a cette +epoque peu eloignee de nous, notre imagination est encore encombree. Il +fallait, pour le costume d'_Antony_, eviter le ridicule auquel il +ne pretait pas jadis et auquel il ne devait pas non plus preter +aujourd'hui. Il fallait creer, comme cela s'est fait, de soi-meme et +insensiblement, pour des epoques plus anciennes, un type general qui +eut le caractere du temps sans etre le personnage a la mode de telle ou +telle annee. On devait donc avoir grand soin de ne pas feuilleter +les gravures de modes, les journaux illustres, mais de s'inspirer de +portraits, de bustes, de gravures, c'est-a-dire, en un mot, d'oeuvres +d'art. Leur examen collectif devait offrir un certain nombre de +caracteres communs et fournir les traits generaux du type a realiser. +En tout cas, ce dont il fallait bien se penetrer, c'est que le costume +d'Antony ne devait etre ni une copie ni une reminiscence, mais une +creation au sens artistique du mot. + +A l'Odeon, on n'a pas fait une etude suffisamment artistique de la +mise en scene. On a tout simplement modernise le costume d'Antony en +modifiant la forme de ses collets, de ses cols et de sa cravate; on +a ete jusqu'a lui permettre le gant Derby; on a de meme modernise la +coiffure des femmes et trop allonge leurs robes. Toutefois, je reconnais +qu'on a reussi a eviter le ridicule que n'eut pas manque d'exciter une +resurrection exacte des costumes de 1830. Seulement on n'a pas reussi, +ce qui demandait un effort artistique, a constituer le type theatral +d'Antony. + +Ajoutons d'ailleurs que pour cette piece tous les details de mise en +scene n'ont qu'une importance tres secondaire, par la raison qu'_Antony_ +est un chef-d'oeuvre, qui restera tel au milieu des transformations +sceniques que lui imposera le gout des generations successives. La +posterite commence seulement pour cette oeuvre extraordinaire, qui +est destinee tot ou tard a faire partie du repertoire courant de la +Comedie-Francaise. Les types et les costumes se fixeront d'eux-memes, +sans qu'il soit besoin d'un travail critique reflechi. Ce drame, +pathetique et humain, rajeunira de lui-meme a mesure que la societe +francaise vieillira. + +En resume, la mise en scene est un art qui n'echappe pas aux conditions +auxquelles sont soumis les autres arts. C'est une imitation visible +et non deguisee de la nature, mais libre et synthetique, et partant +creatrice, et qui est, par rapport aux choses et aux etres pris comme +modeles, ce que sont toutes nos idees par rapport aux objets ou aux +phenomenes souvent innombrables qui ont contribue a les former en nous. +Faire de la mise en scene une copie servile de la realite serait d'abord +une impossibilite materielle, et ensuite, quand le temps est un des +facteurs de la question, un non-sens artistique, puisqu'elle serait +en perpetuelle contradiction avec les lentes, mais ineluctables +transformations que les lois de l'esprit imposent a toutes nos +idees. Enfin il faudrait que chaque objet du monde exterieur eut une +representation identique dans chaque cerveau humain. Quelques auteurs +modernes qui se piquent d'une exactitude scrupuleuse se leurrent +eux-memes, parce qu'ils ne se rendent pas compte que ce qu'ils prennent +pour la realite n'est qu'une image et qu'une interpretation de la +nature, modifiable suivant le temperament, la constitution physique et +l'adaptation physiologique de chacun de nous. + +Il faut reconnaitre que la realite est en soi quelque chose qui echappe +a la certitude humaine, et que pour un meme objet il y a autant d'images +differentes de cet objet que d'observateurs. Et, en effet, ce que nous +appelons realite n'est en fait qu'une oeuvre d'art qui a pour auteur +l'artiste que la nature a cache au fond de chacun de nous. La pretention +qu'a l'ecole realiste d'etre plus vraie que l'ecole idealiste n'est, +chez beaucoup de ses adeptes, qu'une infirmite intellectuelle qui +consiste a croire les images qui se forment dans notre oeil plus +ressemblantes que celles qui se forment dans l'oeil de nos semblables. +Ou la theorie realiste ou naturaliste reprend de sa valeur et de son +importance, c'est lorsqu'elle nous fait une loi de substituer la vue +directe et immediate des objets a leur vue indirecte et mediate, +c'est-a-dire de repousser l'interposition, entre la nature et nous, de +temperaments artistiques differents de notre propre temperament. + +Ajoutons que beaucoup de personnes restreignent la verite a la +particularite. Or une idee generale n'est pas moins vraie qu'une idee +particuliere; l'une s'applique a un plus grand nombre d'objets, l'autre +a un plus petit nombre, voila tout. Un decor representant un paysage ne +sera pas en contradiction avec la verite parce qu'il laissera de cote un +nombre plus ou moins grand de details particuliers faciles a constater +dans tel ou tel paysage reel. Seulement, il est une oeuvre artistique et +correspond exactement, par son degre de generalite, a ce qu'est une idee +dans l'ordre intellectuel. De meme un costume de theatre doit etre une +oeuvre d'art et nous donner l'idee du costume d'une epoque, ce a quoi +il parviendra sans etre tel ou tel costume particulier de cette epoque. +C'est d'ailleurs la un sujet que des pages ajoutees a des pages +n'epuiseraient pas. En ces matieres, il est inutile de chercher +a convaincre ceux qui ne se sont pas rendu compte de la maniere +synthetique dont se forment les idees dans leur esprit. Nous y +reviendrons au surplus dans la suite, quand nous nous occuperons plus +particulierement de la mise en scene des personnages de theatre. + + + +CHAPITRE XXIII + +De la representation des oeuvres classiques.--Du plaisir theatral.--De +la sensation du beau.--Analyse de cette sensation. + + +J'aborde un sujet dont l'interet ne le cede pas a l'importance: la mise +en scene des chefs-d'oeuvre classiques de la litterature francaise. +Sujet vaste, qu'il faut s'empresser de limiter, en ecartant autant que +possible tout ce qui dans l'etude esthetique de ces oeuvres dramatiques +ne se rapporte pas a la mise en scene. Des les premieres pages de +ce volume, nous avons dit l'interet superieur qui s'attache a la +representation des oeuvres classiques. Elles marquent le niveau +superieur ou s'est eleve le genie francais, ou mieux le point culminant +qu'a pu atteindre en France l'art dramatique, sous sa forme la plus +simple et la plus severe. Pour les poetes, c'est un exemple toujours +present, qui domine leurs efforts, ne les laisse jamais satisfaits de +leurs propres ouvrages et les pousse dans la voie indefinie du progres. +Corneille, Racine et Moliere servent de conscience, soyons-en surs, +a ceux-la memes qu'enivre la popularite, et que semble aveugler le +contentement de soi-meme. + +Ces representations ne sont pas moins salutaires au public; et +n'auraient-elles que le merite de former et de purifier son gout, +d'elever et d'agrandir son esprit, qu'elles contribueraient ainsi a +la culture generale des lettres, au maintien des bonnes moeurs et aux +insensibles progres de la civilisation. C'est surtout en se demandant +comment les representations classiques forment et epurent le gout qu'on +met en evidence l'attrait qu'elles ont seules le privilege d'exercer et +la raison secrete de l'empire qu'elles prennent sur ceux qui ont une +fois senti le plaisir particulier qu'elles procurent. Depuis plusieurs +annees j'ai assiste a un tres grand nombre de ces representations, et +c'est un point que je me suis efforce d'eclaircir, en analysant mes +propres impressions et en les comparant avec celles que me semblait +eprouver la salle tout entiere. + +Il est certain que les hommes ne vont chercher au theatre que des +sensations, ce qu'en un mot nous appelons du plaisir. Personne n'entre a +la Comedie-Francaise avec la pretention de se rendre meilleur, de former +son gout, d'elever son esprit. A cet egard notre amour-propre, qui +souvent se contente de peu, nous fait juger notre esprit assez eleve, +notre gout suffisamment delicat et nous entretient dans l'estime de +nous-memes. Les salles de theatre seraient vides si elles ne devaient +se remplir que de personnes qu'y ameneraient des motifs aussi louables. +Non, le mobile qui nous pousse au theatre n'est pas aussi desinteresse +qu'on le pense; nous voulons y gouter du plaisir dans toute la force du +terme et y eprouver des sensations reelles, qui mettent en emoi notre +organisme tout entier. On se tromperait d'ailleurs si on croyait que +nous sommes ici en contradiction avec ce que nous avons dit dans +le commencement de cet ouvrage, car il y a un ordre de sensations +auxquelles on ne parvient que par un effort constant et une puissante +application de l'esprit, et que par consequent la moindre distraction +empecherait de naitre en nous. + +Tous les jours il peut nous arriver d'assister a des comedies plus +spirituelles ou plus amusantes que les comedies de Moliere, a des drames +plus interessants ou plus poignants que les tragedies de Corneille et de +Racine. On outrepasserait la verite en voulant prouver que toutes +les pieces le cedent en gaiete ou en force dramatique aux oeuvres +classiques: ce n'est pas vrai. Pour moi, j'avoue tres humblement, m'etre +souvent beaucoup plus amuse a certaines pieces du Palais-Royal, du +Vaudeville ou des Varietes qu'a la representation des _Femmes savantes_ +ou du _Misanthrope_; et en depit d'une rhetorique froide et gourmee il +faut reconnaitre que le rire, le fou rire meme, est un plaisir que nous +recherchons et dont il ne faut pas rabaisser la valeur. De meme, a +des drames de l'Ambigu ou de la Porte-Saint-Martin, j'ai eprouve des +sensations de pitie, de terreur ou d'anxiete beaucoup plus fortes que +celles que m'ont jamais causees les heros ou les heroines des plus +belles tragedies; et ces impressions ont pour nous des voluptes +auxquelles nous goutons avidement et qui nous arrachent des +applaudissements et des cris. Or ce qu'il faut bien comprendre, c'est +que les sensations que nous font eprouver les oeuvres classiques sont +tout aussi reelles, mais qu'elles sont d'un autre ordre, et d'un ordre +superieur. C'est donc precisement leur realite qu'il faut mettre en +evidence, car c'est par leur realite que ces jouissances artistiques ont +du prix pour les hommes, les attirent et les sollicitent avec une force +qu'elles n'auraient pas si elles n'avaient a leur offrir qu'un semblant +de plaisir ideal et platonique. Or, a l'egard de cette realite, il n'y a +pas de doute a avoir. + +Quand commence une representation tragique les spectateurs sont d'abord +simplement attentifs, les uns parce qu'ils se disposent a un plaisir +ineffable qu'ils connaissent, les autres par l'intuition qu'ils ont de +ce plaisir, un certain nombre enfin par respect, par convenance ou meme +seulement par imitation. La plupart n'entrent que tres peu dans les +raisons longuement deduites de l'exposition et ne s'attachent que +mediocrement aux preliminaires de l'action. Mais peu a peu l'interet +s'accroit, a mesure que la passion se degage et que sous le personnage +historique ou legendaire apparait le type humain cree et mis en scene +par le poete, c'est-a-dire a mesure que l'art se manifeste et que le +genie du poete, s'essayant a un jeu divin, infuse dans les fantomes +qu'il evoque a nos yeux la vie et toutes les passions qui en font le +charme ou l'horreur. Alors, pour peu que la decoration soit decente, que +le jeu et la declamation des acteurs s'accordent avec le texte poetique, +il arrive un moment, une scene, une situation ou l'art se manifeste sous +sa plus parfaite expression, ou tous les moyens si patiemment combines, +ou tous les efforts si longuement accumules aboutissent enfin, et ou +l'idee, arrachee de l'esprit, de l'ame et des entrailles du poete, se +degage de ses langes et se dresse a nos yeux, eclatante de verite +et toute palpitante de vie, belle dans sa nudite sans defauts comme +l'Anadyomene antique. A ce moment un trouble profond et delicieux +envahit notre etre tout entier, une angoisse inquiete, haletante nous +etreint, pareille a l'emotion de l'amant qui surprend un signe adore; un +besoin d'air et d'espace infini semble nous soulever, comme ces reves +qui nous donnent des ailes; puis a cette volupte etrange et rapide +succede un attendrissement qui se resout en larmes, et bientot la +lassitude qui suit ce moment de plaisir supreme nous permet de mesurer +la puissance de la commotion dont tout notre etre a ete ebranle. Or +cette sensation, ce n'est pas la pitie que nous inspire Iphigenie qui +nous la donne, ni la double anxiete de Chimene, ni l'enthousiasme +contagieux de Pauline, ni la rage d'Hermione; non, cette sensation, dont +le dieu nous secoue apres avoir secoue le poete, n'est autre chose que +la sensation du beau, c'est-a-dire ce trouble presque superstitieux de +stupefaction et d'admiration qui s'empare de nous, lorsque nous voyons +une ebauche faite de main d'homme se revetir soudain des signes +superieurs de la vie dont la volonte divine a marque le front de ses +creatures. + +Cela est si vrai que cette sensation pourtant si forte peut etre +eprouvee, identique dans tous ses effets, aussi bien a la representation +d'une comedie de Moliere qu'a la representation d'une tragedie de +Corneille ou de Racine, ce qui ne se concevrait pas si on devait en +chercher la source dans le pathetique des situations, au lieu d'y voir +un effet de la puissance de la poesie et du jaillissement de la vie, en +un mot une manifestation du beau ideal, c'est-a-dire du beau concu par +l'esprit et enferme par l'artiste dans un simulacre humain. C'est donc +en resume cette sensation reelle et tout organique qui constitue le +plaisir particulier que nous allons demander aux oeuvres classiques. +Si elle parait plus intense a la representation des oeuvres tragiques, +c'est que celles-ci exaltent notre sensibilite, et, comme d'une corde +plus tendue, nous arrachent des tressaillements plus aigus. + +Cette sensation ne se produit pas toujours, soit par suite de nos +dispositions personnelles, soit par suite de celles des comediens. +Mais quand une fois on l'a ressentie, on en conserve un souvenir +imperissable; on constate en soi ce gout des grandes oeuvres dont nombre +de personnes parlent sans le connaitre, et on se sent en possession d'un +plaisir ineffable qui surpasse de beaucoup celui que pourraient nous +procurer les situations dramatiques les plus emouvantes. Quand on +s'efforce d'elever et de purifier le gout des jeunes gens, de leur +ouvrir l'esprit, de leur faciliter l'acces des oeuvres immortelles qui +sont la gloire de l'esprit humain, on travaille en definitive (que n'en +sont-ils persuades!) a leur procurer des plaisirs reels, des emotions +aussi vraies, moralement et physiquement, que toutes celles auxquelles +ils aspirent et enfin cette sensation du beau, qui est la jouissance +supreme de l'etre humain et la raison derniere de l'art. + +Mais les hommes, ai-je besoin de l'ajouter, sont de complexion +differente. Aux uns, c'est la poesie qui procure seule cette sensation +du beau; aux autres, c'est la peinture, a ceux-ci c'est la musique, +a ceux-la c'est la nature. Dans le domaine litteraire, on peut la +ressentir a l'audition ou a la lecture des oeuvres les plus diverses, +et elle est d'ailleurs variable d'intensite. Si je n'ai parle que des +chefs-d'oeuvre classiques, c'est d'abord qu'eux seuls nous font eprouver +cette sensation dans toute son integrite et qu'ensuite je n'ai pas la +pretention de juger sommairement les ecrivains et les poetes de mon +epoque. Il me sera permis toutefois d'ajouter que j'ai eprouve cette +sensation du beau a la representation (pour m'en tenir au theatre) de la +plupart des oeuvres d'Alfred de Musset, dont le genie sait decouvrir et +ouvrir cette source de vie dont le jaillissement inonde notre ame. + +Pour conclure, je dirai que c'est cette sensation du beau qui est +la raison des representations classiques, et la justification des +subventions que l'Etat accorde a l'Odeon et a la Comedie-Francaise. +Est-il un but plus noble que celui de convier a un plaisir aussi parfait +et aussi pur un peuple recemment affranchi, mais libre, helas! pour le +mal comme pour le bien, echappe a la discipline avant la fin de son +education intellectuelle et morale, et porte naturellement a toutes les +satisfactions des sens? N'est-il pas a esperer que parmi ce peuple, ceux +qui auront une fois goute et apprecie un plaisir si delicat se sentiront +moins entraines vers des plaisirs grossiers? C'est la qu'est la moralite +de l'art et la raison de son influence sur la destinee humaine et sur la +marche de la civilisation. + + + +CHAPITRE XXIV + +De la mise en scene tragique.--Ce qu'elle etait jadis en France.--Ce +qu'elle etait chez les Grecs.--Notre imagination seule cree la mise +en scene tragique.--Du caractere general de la decoration et des +costumes.--La mise en scene n'est pas immuable. + +Nous savons maintenant a quoi tendent les representations classiques, le +but qu'elles poursuivent et la sensation supreme qu'elles s'efforcent de +faire eprouver a tous les spectateurs. Sans doute, tous ne sentent pas +le beau avec une force egale, et ne sont pas d'ailleurs disposes ou +prepares a subir le joug du poete; mais par l'effet physiologique de la +contagion, qui se produit dans toute foule humaine, les plus indecis et +les plus tiedes sont ebranles par le spectacle de l'emotion que leur +donnent les plus ardents, et bientot il s'etablit, entre ces spectateurs +de tout age et de toute condition, une sorte de communion emotionnelle, +qui fait qu'une salle tout entiere fond en larmes au meme instant ou +eclate en applaudissements. + +Il y a dans toute oeuvre dramatique un ou plusieurs moments +psychologiques ou doit se produire cette commotion, qu'il ne faut pas +confondre avec celle qui est due au pathetique des situations. Elle se +fait souvent sentir des le second acte, et il suffit d'une idee, +d'un vers, d'un mot, d'un geste, d'un regard, pour determiner ce +jaillissement de verite et de vie qui nous atteint en pleine ame. Mais, +dans les belles oeuvres, ces deux commotions du pathetique et du beau +se resolvent enfin en une seule, qui se fait sentir, en general, au +quatrieme acte, apres lequel il ne reste plus au poete qu'a apaiser +l'emotion soulevee dans l'ame du spectateur, a ramener l'equilibre +dans son esprit, et a lui laisser du spectacle tragique une impression +complete en soi, dont le souvenir est destine a s'associer avec une idee +de plaisir organique et de joie morale. Ce double souvenir, qui retentit +longtemps au fond de nous-memes, nous dispose a venir de nouveau +savourer cette sensation exquise; et cette disposition est precisement +la marque d'un gout qui s'aiguise au souvenir et a l'espoir d'un +plaisir, dans lequel se combinent egalement l'intelligence et la +sensibilite. + +Les moments psychologiques determines, et ils ne le sont guere d'une +facon certaine qu'apres une suite de representations, a moins que des +reprises anterieures ne les aient traditionnellement fixes, tout doit +concourir a faire produire au drame son plein et entier effet. Il arrive +assez souvent que les effets attendus et prevus ne se manifestent pas, +soit par suite de la defaillance d'un ou de plusieurs acteurs, soit +par suite des dispositions du public ou de la composition de la salle. +D'autres fois, il y a deplacement dans les points de plus grande +intensite, par suite de la preponderance inattendue que le jeu d'un +acteur donne a l'un des personnages. En dehors du succes personnel que +recueille cet acteur, il n'y a pas generalement lieu de s'en feliciter; +car, si on admettait de pareilles transpositions, le succes des +representations serait abandonne au hasard. Le theatre ne peut +veritablement s'applaudir que lorsqu'aux moments precis les effets +attendus se manifestent dans toute leur integrite. Dans ce cas, +assez frequent d'ailleurs dans une troupe d'elite comme celle de la +Comedie-Francaise, on sent longtemps d'avance se dessiner le succes; +il suffit au commencement de la representation d'une intonation +particulierement juste, d'un geste d'une saisissante precision, pour +etablir entre la scene et la salle ce courant sympathique qui electrise +en meme temps les acteurs et les spectateurs. Le jeu des acteurs +s'assure et s'harmonise, leur voix prend des intonations chaudes et +puissantes; ils semblent possedes du genie du poete dont les pensees et +les vers franchissent incessamment la rampe; les spectateurs, de leur +cote, sentent leur esprit se tendre sans fatigue, leurs sens devenir +plus subtils, et leur coeur pret a battre plus rapidement sous +l'etreinte du poete. A mesure que la sensibilite des spectateurs +s'accentue, les acteurs, tout en sentant leur etre vibrer avec plus +d'intensite, deviennent plus surs et plus maitres d'eux-memes; ils se +possedent d'autant mieux que le public se possede moins; et, dans ces +moments decisifs, quand les spectateurs sont en quelque sorte emportes +hors d'eux-memes, c'est a la puissance sur soi-meme que se reconnaissent +precisement les grands acteurs. + +Mais on concoit que pour faire produire a la representation d'une oeuvre +classique tout ce qu'elle doit donner, il faut une savante et minutieuse +preparation. Or existe-t-il ou a-t-il existe quelque part un modele que +nous devions nous efforcer de reproduire dans la mise en scene tragique? +Voila, il semble, la question dont la reponse determinera la direction +de nos efforts dans la preparation d'une representation theatrale. Eh +bien, on peut affirmer que ce modele n'existe et n'a jamais existe que +dans notre imagination. Tout d'abord, si nous remontons le cours de +notre propre histoire litteraire, nous verrons comment ce modele imagine +a ete long a se former en nous. La mise en scene s'est bien lentement +perfectionnee et nos idees sur le costume datent a peu pres de la fin du +siecle dernier. Le costume tragique etait jadis de pure fantaisie, +un melange d'elements modernes et anciens, un compose de plumes, de +velours, de soie, le tout s'agencant en forme de tunique a l'antique, +retombant sur des cnemides resplendissantes. Quant a la decoration et +a la mise en scene, elles etaient ce qu'elles pouvaient au milieu des +spectateurs privilegies qui encombraient la scene. Ce n'est donc pas +sur notre propre theatre que nous pourrions trouver le modele que nous +cherchons. Pouvons-nous esperer, en remontant le cours du temps, le +rencontrer sur la scene tragique elle-meme ou furent representes les +drames de Sophocle et d'Euripide? Nos recherches ne seraient pas +couronnees de ce cote de plus de succes. + +Nous n'avons que des idees assez confuses sur l'organisation des +theatres antiques; et le peu que nous en savons suffit pour nous +demontrer que dans l'antiquite la decoration et le costume des acteurs +etaient en partie fantaisistes et en partie hieratiques. Quant a ce que +nous appelons la couleur locale et la verite historique, les anciens ne +s'en preoccupaient nullement. D'ailleurs leurs personnages tragiques +appartenaient a un passe purement legendaire et epique, et etaient en +realite des creations de leur imagination. En pouvait-il etre autrement? +C'est precisement le caractere de l'art d'etre un jeu, et c'est par la +qu'il merite de charmer et d'embellir la vie. Comment donc ces memes +personnages, qui composent encore aujourd'hui notre personnel tragique, +prendraient-ils a nos yeux une consistance historique qu'ils n'ont +jamais eue? Ce qui nous trompe, et ce qui en cela fait le plus grand +honneur a l'art, c'est la verite et la puissance des passions auxquelles +les acteurs pretent l'apparence materielle de leurs corps. Il ne faut +donc pas s'y meprendre: il n'y a pas et il n'y a jamais eu de milieu +historique concordant expressement avec ces figures tragiques. La mise +en scene doit se composer non pas avec ce qui a ete ou ce qui a pu etre, +mais avec les images qui, dans notre imagination, forment et composent +le monde antique. Quelque parti que nous prenions, quelles que soient +les recherches savantes et archeologiques dont nous nous fassions +guider, jamais notre scene, avec ses personnages de creation toute +poetique, ne nous offrira un tableau veritable de la vie antique; pas +plus d'ailleurs que les personnages heroiques qu'ont peints Homere et +Eschyle n'ont jamais ressemble aux etres historiques dont un savant +moderne, dans sa foi ardente, exhume les restes a Mycenes et a Troie. +Les Grecs contemporains de Sophocle ne reconnaitraient certainement pas +la tragedie du plus grand de leur poete dans l'_Oedipe roi_ qu'on joue +actuellement a la Comedie-Francaise. Elle est pourtant une traduction +aussi fidele que possible, et la mise en scene en a ete reglee avec +un gout parfait. Ils seraient choques de voir les heros et les rois +descendus de leurs cothurnes et ramenes a la taille des marchands +d'Athenes, et de les entendre parler sans masques d'une facon aussi +simple et aussi peu melodique. Quant aux choeurs, ils se demanderaient +par quelle aberration du gout on ose leur faire declamer des strophes +sur une musique qui ne s'y adapte pas metriquement. C'est que les Grecs +concevaient de leur propre antiquite une image toute differente de celle +que nous nous en formons, et avaient sur l'art tragique des idees +tres differentes des notres. Maintenant qu'ils sont devenus eux-memes +l'antiquite, ce sont eux qui nous interessent, et, a la distance ou nous +sommes d'eux, nous les confondons volontiers avec leurs heros et avec +leurs dieux memes, ce qui prouve bien que ce monde mythologique, +heroique et historique n'existe a l'etat decoratif que dans notre propre +imagination. Cela n'empeche pas d'ailleurs que la tragedie grecque et la +tragedie francaise n'obeissent au meme principe essentiel, qui est la +caracteristique du theatre grec et du theatre francais, a savoir la +predominance constante de l'idee sur le fait et du developpement moral +sur l'acte materiel. + +Dans la mise en scene d'une oeuvre tragique, il est donc sage +d'abandonner toute pretention a une restauration antique, inutile et +impossible. On se perdrait immanquablement dans des essais aussi vains +que puerils. Ce que l'on prend d'ailleurs souvent pour des restaurations +ne sont que des caricatures decoratives: c'est ainsi qu'il y a quelques +annees on avait une tendance generale a jouer dans des decors de style +pompeien les tragedies dont l'action nous reporte au dela des temps +historiques de la Grece. Il faut donc s'efforcer d'effacer les traits +particuliers et s'en tenir aux grandes lignes generales, se contenter +d'une architecture simple et grande tout a la fois, de hauts et severes +portiques, peu surcharges d'ornements. Le vaste espace est de tous les +milieux celui qui convient le mieux a la grandeur tragique. Quant aux +costumes, il faut non sans doute s'en tenir a ceux dont se contente la +statuaire, qui est l'art du nu par excellence, mais ne pas s'en ecarter +de parti pris, et s'en inspirer, dans le choix des tissus, auxquels on +doit demander de beaux plis sculpturals. Tout en evitant la monotonie +dans les couleurs et la constante uniformite des vetements blancs, on ne +doit pas rechercher des contrastes trop accentues, ni ce bariolage de +tons crus auxquels il faut la brillante lumiere de l'implacable soleil. +L'eclairage plus que mediocre de nos scenes modernes n'admet pas l'abus +du style polychrome. + +En un mot, c'est nous, hommes du XIXe siecle, qui creons tout cet +appareil theatral par la puissance de notre imagination; nous projetons +au dehors de nous et nous objectivons les images du monde antique qui +se sont formees lentement en nous par la contemplation des statues, des +vases, des medailles, des oeuvres des peintres de toutes les ecoles et +de tous les temps, par le souvenir de tout ce qui nous a ete fourni par +l'enseignement et par la lecture. L'idee du monde antique est en nous +le resultat d'une synthese qui a combine en types generaux tous les +elements divers qui se sont tour a tour enregistres en nous. Mais, +puisque tout cet appareil theatral n'est que le produit de notre +imagination actuelle, il en resulte que la mise en scene de nos oeuvres +classiques n'est pas en soi immuable, et qu'elle est susceptible de +changer comme change de generation en generation l'image que les hommes +se font du monde antique. Chacune de ces oeuvres doit donc, apres un +certain temps, etre retiree du repertoire, pour y reparaitre plus tard +dans un nouvel etat, plus conforme aux idees nouvelles. + +Nous dirons de plus, au sujet des costumes, que, quelle que soit la +verite presumee de ceux que l'on choisit, ils ne peuvent etre juges et +consideres a part de la personne meme de l'acteur ou de l'actrice. Il +est, en effet, a penser qu'une modification du costume sera necessaire +chaque fois que le role changera de titulaire; car la premiere loi du +costume de theatre, c'est d'etre en rapport avec l'age, la stature et +l'air de la personne qui doit le porter. Pour produire un effet d'une +puissance egale, il est necessaire que le costume change suivant +l'apparence de l'acteur. Le point fixe, immuable, c'est l'effet a +produire; ce qui est mobile et changeant, c'est le moyen de produire cet +effet. N'est-ce pas d'ailleurs la loi naturelle? Les femmes qui veulent +plaire n'ajustent-elles pas leurs toilettes a l'air de leur visage? Les +acteurs et les actrices sont soumis a la meme loi. La premiere condition +de tel costume est de donner a celui qui le porte un air majestueux, et +non d'etre _a priori_ de telle forme et de telle couleur. D'ailleurs, au +theatre, un acteur ne se substitue pas a un autre, il lui succede; et +il y a toujours au moins dans l'ajustement du costume quelque detail a +modifier. Je ne parle bien entendu que des roles importants, et je ne +tiens pas compte des cas fortuits ou de force majeure. + +Mais je me hate d'abandonner les generalites, car je crois plus +profitable de prendre un exemple particulier, qui me fournira l'occasion +d'agiter plusieurs questions interessantes et importantes pour l'art de +la mise en scene. Je vais donc passer en revue la mise en scene de +la _Phedre_ de Racine, telle qu'elle est reglee actuellement a la +Comedie-Francaise. + + + +CHAPITRE XXV + +Etude de la mise en scene de _Phedre_.--Le decor.--Comparaison avec les +theatres des anciens.--De l'ornementation.--Du materiel figuratif.--Son +influence sur la composition du role de Thesee. + + +Si j'ai choisi _Phedre_, ce n'est pas que cette tragedie offre une +occasion exceptionnelle d'etude et fournisse une plus riche moisson +d'exemples que toute autre; c'est uniquement qu'au moment meme ou +je m'occupais de la mise en scene j'ai pu assister a plusieurs +representations de cette tragedie. Si toute autre, au lieu de _Phedre_, +eut fait partie du repertoire courant c'est celle-la que j'eusse +choisie. J'en profiterai pour agiter quelques questions generales a +mesure qu'elles se presenteront. Pour mettre un certain ordre dans +l'ensemble des faits que nous devons passer en revue, j'examinerai +successivement le decor, le materiel figuratif, les costumes et les +dispositions sceniques; et ce que je chercherai surtout a mettre +en lumiere, c'est le rapport direct qu'a la mise en scene avec +l'interpretation du drame, c'est-a-dire son influence sur le jeu et la +diction des acteurs, et par consequent sur le resultat final et total de +la representation. + +Nous commencerons par examiner la decoration. "La scene est a Trezene, +ville du Peloponese." Telle est la seule indication portee par Racine +en tete de _Phedre_. Le theatre represente le peristyle du palais de +Thesee, entoure d'un portique a colonnes elevees. L'aspect du decor a +de la grandeur et convient a l'action heroique du drame. A travers la +colonnade du fond, on apercoit une haute colline que couronnent trois +temples. Comme nous n'avons que des idees fort confuses sur ce que +pouvait etre la demeure d'un Thesee, je ne ferai aucune difficulte +d'accepter l'architecture du decor, bien qu'elle put convenir a toute +autre tragedie grecque et meme a une tragedie romaine. Mais je fais peu +de cas d'une exactitude archeologique qui n'est pas verifiable; et si +l'on joue d'autres tragedies dans ce meme decor, je n'y trouve rien a +blamer. Les Grecs, qui etaient des artistes, jouaient en general leurs +drames devant la facade d'un palais a trois portes, decor banal et +toujours le meme; la porte du milieu donnait acces dans l'appartement du +roi ou du maitre du palais, celle de droite dans l'appartement consacre +aux hotes et aux etrangers, celle de gauche dans la partie du palais +reservee aux femmes. Cette disposition eclairait immediatement le public +sur le rang et le role du personnage qui paraissait. Nos decorations ont +perdu cet avantage. Dans _Phedre_, les portes de gauche et de droite +donnent acces dans les appartements. Celui de Phedre est a gauche +et celui d'Aricie a droite. Je ne ferai a cela aucune chicane +archeologique, bien que dans les maisons antiques l'appartement reserve +aux femmes ait du etre dans une meme partie de la maison. + +Si l'architecture me parait heureusement appropriee, je ne saurais +en dire autant de la toile du fond, qui, en definitive, represente +l'acropole d'Athenes, ou une colline sainte qui lui ressemble a s'y +meprendre. Trezene, comme toutes les villes grecques, avait son acropole +batie sur une eminence qui dominait la ville. Le decor n'est donc pas +fautif en soi, mais il peut derouter le spectateur en eveillant dans +son imagination le souvenir de l'acropole par excellence, qui est celle +d'Athenes. Sans doute le lieu de l'action est clairement indique des le +debut de la tragedie: + + Le dessein en est pris: je pars, cher Theramene, + Et quitte le sejour de l'aimable Trezene, + +dit Hippolyte en entrant. Mais precisement ces deux vers et la toile du +fond offrent au spectateur des associations d'idees contradictoires. Il +y a donc la une modification necessaire a faire, d'autant plus que dans +la piece on parle d'Athenes a differentes reprises, et que par suite +cette toile de fond doit legerement brouiller les idees d'un certain +nombre de personnes. + +L'ornementation du decor consiste principalement en statues dont une +seule serait utile, celle de Neptune. Comme grandeur elle est, il est +vrai, la principale; malheureusement elle est mal placee, releguee +qu'elle est au fond a droite, sur un plan recule. Il serait donc +desirable qu'on la changeat de place, et qu'on la mit, par exemple, au +premier plan, a droite. De la sorte, lorsque Thesee invoque Neptune, +l'acteur pourrait s'adresser directement au simulacre du dieu, et +ne serait pas contraint de lui tourner le dos, comme cela a lieu +actuellement, etant admis qu'il est plus poli de tourner le dos a un +dieu qu'au public. Ce deplacement aurait en outre l'avantage de forcer +a l'enlevement d'un hemicycle dont nous parlerons plus loin. Dans nos +pieces modernes, chaque fois qu'un personnage s'adresse a la divinite, +il se tourne vers son image, si celle-ci figure dans la decoration. Il +n'y a qu'un cas ou l'acteur peut tourner le dos a celui qu'il evoque ou +qu'il invoque, c'est lorsque celui-ci est un fantome qui n'a de realite +que dans l'imagination du personnage. C'est alors pour le public +qu'on objective une apparition qui est entierement subjective pour le +personnage. Mais chaque cas doit d'ailleurs etre etudie en lui-meme. Je +ne ferai pas d'autre observation en ce qui concerne la decoration et je +passe au materiel figuratif. + +On sait ce qu'un homme d'esprit disait d'un distique qu'on venait de lui +lire: il est fort joli, mais il y a des longueurs! Eh bien, le materiel +figuratif consiste en trois sieges et l'on peut dire qu'il est excessif. +A gauche on a place un fauteuil, a droite un tabouret et un banc en +forme d'hemicycle. Le premier siege est indispensable, car c'est lui que +les suivantes de Phedre approchent de leur maitresse, lorsque, a son +entree, au premier acte, elle est pres de defaillir. Le second peut etre +admis; et c'est lui qui servira a Thesee, si l'on croit, ce qui est pour +moi un point douteux, qu'il soit necessaire a celui-ci de s'asseoir. +Mais c'est, a mon avis, une faute de mise en scene que d'avoir installe +a droite, au premier plan, un banc en forme d'hemicycle. On pourrait +tout d'abord insister sur le peu de convenance architecturale de cet +hemicycle, attendu qu'il n'est pas necessite par une forme particuliere +du mur du peristyle. Il n'est pas probable qu'un hemicycle ait jamais +ete place de la sorte sous un portique. Mais toutes les raisons qu'on +pourrait faire valoir dans cet ordre d'idees ne seraient que des raisons +d'architecte ou d'archeologue, et par consequent seraient les plus +vaines du monde, si cet hemicycle etait impose par la mise en scene et +favorisait, soit le developpement de l'action, soit le jeu des acteurs. + +Or, et c'est la la seule raison valable en fait de mise en scene, cet +hemicycle, non seulement est inutile au developpement de l'action, +mais encore nuit au jeu des acteurs et a la plus funeste influence sur +l'attitude de Thesee. L'acteur, en effet, supposant qu'un siege est +fait pour s'en servir, a la malencontreuse idee de s'asseoir sur cet +hemicycle. Malheureusement la forme semi-circulaire n'est pas favorable +a la severite de l'attitude et favorise au contraire une certaine, +nonchalance qui manque de grandeur au theatre et nuit au caractere +majestueux que doit conserver Thesee aux yeux des spectateurs. En outre, +en offrant ainsi au heros un siege aussi defavorable, le metteur en +scene devient en partie responsable de l'interpretation defectueuse +du role. En dehors du cinquieme acte, ou Thesee ecoute le recit de +Theramene, accable et par consequent assis, il n'y a qu'un moment dans +la tragedie ou l'on puisse supposer que Thesee prenne un siege; c'est au +commencement du quatrieme acte. Quand la toile se leve, Thesee est assis +(pour cela le siege sans bras suffit); et cette attitude resulte du +sentiment qu'eprouve le heros. Il vient d'entendre l'accusation portee +par Oenone, et il interroge celle-ci, meditant sur la cruaute de ce coup +du destin qui l'attendait a son retour dans son palais. Toute cette +premiere partie de l'acte a un caractere deliberatif qui permet a Thesee +d'etre assis. L'agitation du heros est interne et ne deviendra en +quelque sorte externe que lorsque le sentiment qui l'anime, de +deliberatif qu'il etait, deviendra resolutif. Or, le discours de Thesee +prend decidement le caractere actif et resolutif aux premiers mots que +lui adresse Hippolyte. Le heros se dresse alors et jette a son fils ce +vers qui l'accable: + + Perfide! oses-tu bien te montrer devant moi? + +A partir de ce moment, jusqu'a celui ou Thesee tombe sur son siege en +apprenant la mort de son fils, jamais il ne doit plus s'asseoir. Le +courroux aveugle qui s'est empare de lui, l'exasperation nerveuse qui +l'agite et qui s'echappe au dehors, comme une flamme d'une fournaise +ardente, a pour premier effet une tres forte tension musculaire qui +s'oppose au flechissement necessaire a l'action de s'asseoir. Prendre un +siege c'est, pour l'acteur qui joue le role de Thesee, mettre son etat +physique en contradiction avec l'etat moral du personnage, car ce serait +l'indice d'une detente dans la colere du heros. Si Thesee s'asseyait, +c'est qu'il reflechirait; et s'il reflechissait, il suspendrait les +imprecations qu'il lance contre Hippolyte. Si au quatrieme acte il ne +s'assied point, c'est qu'a la colere a succede l'inquietude, nouveau +sentiment qui maintient son agitation et appelle encore de nouvelles +decharges nerveuses sur le systeme musculaire. + +Au lieu de ce jeu naturel, dicte par l'etat physiologique de Thesee, +l'acteur qui remplit ce role a le tort, pendant une partie de la scene +avec Hippolyte, tantot de s'asseoir sur l'hemicycle, qui le force a une +attitude abandonnee, absolument contradictoire, tantot de jouer debout +sur la marche de l'hemicycle: or Thesee, dans l'etat d'agitation ou il +se trouve, ne pourrait supporter d'etre ainsi rive a un aussi etroit +espace. Concluons donc que si on avait pense que cet hemicycle ne +put servir on ne l'aurait pas place au premier plan; il denote, par +consequent, une fausse conception du role de Thesee, et c'est ainsi que +la mise en scene pousse un acteur a une facheuse interpretation de son +role. + +Cet exemple est de nature, il me semble, a faire saisir toute +l'importance de la mise en scene. Un objet, insignifiant a premiere vue, +prend souvent une valeur considerable et agit alors fatalement sur le +jeu des acteurs et sur l'effet general du drame. Les quelques reflexions +que nous inspirera l'examen des costumes nous conduira a la meme +conclusion. + + + +CHAPITRE XXVI + +Du costume tragique.--Accord du costume avec les peripeties du +drame.--Du costume de Theramene.--L'uniformite de costume concorde avec +l'unite passionnelle d'un role.--Du costume de Thesee.--Les accessoires +doivent convenir au texte et a l'action.--Du costume d'Hippolyte. + + +La reforme du costume tragique commencee par Lekain et Mlle Clairon a +ete achevee par Talma. Aujourd'hui, toute tragedie est jouee avec des +costumes qui sont censes reproduire ceux de l'epoque a laquelle se passe +l'action. Il ne faut pas toutefois, ainsi que nous l'avons deja dit, +s'exagerer la verite de ces costumes, qui n'est jamais que relative. On +atteint une vraisemblance et une exactitude suffisantes quand les images +que l'on produit aux yeux des spectateurs s'accordent avec les types +qui se sont formes dans l'imagination de la plupart des hommes de notre +temps. Toute recherche d'archeologie est vaine si elle contrarie l'idee +que nous avons des costumes de telle ou telle epoque. Les documents sur +lesquels on peut s'appuyer, tels que statues, vases, camees, medailles, +bas-reliefs, peintures, etc., sont deja des oeuvres d'art, c'est-a-dire +qu'ils ne nous offrent qu'une verite ideale et des combinaisons purement +imaginatives. Si par impossible on pouvait arriver a une verite absolue +et nous representer nos tragedies dans les veritables costumes des +contemporains de Thesee ou de Pericles, de Tarquin ou d'Auguste, nous +ne les trouverions nullement ressemblants a ceux que nous propose notre +imagination, et l'artiste en nous reclamerait avec raison contre ce +mepris et cet oubli de l'ideal. + +Qu'on ait encore et toujours a faire quelques progres dans la +composition et dans le port de ces costumes de theatre, cela se concoit, +surtout si on ne perd pas de vue l'essentiel, c'est-a-dire l'harmonie +generale. On peut dire toutefois qu'a notre epoque l'art du costume a +atteint un tres haut degre de perfection, et que s'il se commet quelques +fautes de gout ce n'est jamais que dans des cas isoles. Ce ne sont +donc pas les costumes en eux-memes qui nous offrent un sujet d'etude +interessant, mais le rapport du costume a l'action et a la situation des +personnages et son influence sur le jeu des acteurs. En se placant a ce +point de vue, on s'apercoit bien vite que l'art du costume tragique a +encore un progres necessaire a faire pour que la reforme soit complete +et que la mise en scene s'accorde avec les conceptions dramatiques. + +C'est precisement ce que nous allons voir en examinant les costumes +de _Phedre_. Il est admis que les costumes de confidents sont faits +d'etoffes de couleur, et generalement de tons bruns ou jaunes. Le blanc +sied aux grands roles et la pourpre est particulierement reservee aux +rois. Dans _Phedre_, Oenone et Theramene ont des costumes appropries +a leurs conditions. Toutefois celui de Theramene a un aspect un peu +biblique, qui conviendrait mieux a un apotre qu'au gouverneur d'un +prince grec. Theramene parait descendre d'une toile de Poussin. Mais ce +n'est la qu'une critique peu importante. Le point plus interessant sur +lequel je crois devoir appeler l'attention, c'est sur la modification de +costume qui s'impose a Theramene au cinquieme acte. Est-ce vraiment dans +cet accoutrement flottant, sans chapeau et sans armes, que Theramene +accompagnait Hippolyte? Il semble qu'il vienne de faire une promenade +idyllique autour du lac de Genesareth. Si on ne croit pas devoir +adjoindre a son costume un chapeau de voyage et des armes, il est au +moins essentiel que, lorsque bouleverse et atterre il reparait aux yeux +de Thesee, il porte son long et ample vetement de dessus releve et serre +a la ceinture. Cette modification de costume (celle que j'indique ou +toute autre produisant un effet analogue) concorderait avec la serie +des actes accomplis par Theramene; et, lorsqu'il se presente devant les +spectateurs, son aspect seul indiquerait qu'il n'est pas demeure dans +le palais, et que, parti avec Hippolyte, il a precipite son retour +pour apprendre a Thesee la mort de son malheureux fils. Voila donc une +modification de costume qui resulte des peripeties de la piece; car +il est necessaire que Theramene porte et conserve ainsi la trace de +l'evenement tragique auquel il a ete mele directement. + +Si nous passons a l'examen du costume de Thesee, nous verrons la +marche de l'action exiger, au contraire, une uniformite absolue, sans +modification aucune. En soi, ce costume ne me parait approprie ni a la +situation ni au caractere du heros grec. Quand il entre en scene, on est +frappe de l'aspect magnifique de son costume, surtout de ses cnemides +brillantes et de son casque a cimier que surmonte un panache eclatant. +L'aspect n'est pas tel qu'il devrait etre. Si on nous representait +Thesee au cours d'un de ses exploits amoureux, il ne saurait etre trop +magnifiquement vetu; mais ici il nous apparait comme un emule d'Hercule, +un coureur d'aventures heroiques, un rude guerrier, a peine echappe des +prisons d'Epire. L'aspect de Thesee doit etre fruste et farouche, et ne +pas eveiller en nous l'idee d'un Agamemnon majestueux et glorieux; il ne +nous apparait pas au milieu d'un camp, entoure de son peuple et escorte +de heros, mais accompagne de quelques compagnons rudes comme lui, +portant la trace des revers qu'il vient d'essuyer. Rien dans son costume +ne doit sentir la parade. Son casque doit etre sans panache ni cimier; +ses armes, ses cnemides, fortes, d'un aspect plus solide que brillant. +Par-dessus sa tunique, j'aimerais lui voir une casaque de guerre, sur +laquelle pourrait alors flotter le royal manteau de pourpre. Surtout ce +manteau devrait etre taille dans un tissu un peu epais, afin d'avoir +l'aspect d'un vetement de campement, propre aux embuscades et aux nuits +passees dans les gorges sauvages des montagnes. Mais tel qu'il apparait +au debut de la piece, tel il doit rester jusqu'au denouement. Une +tragedie domestique l'attend au seuil de son palais; et l'inceste se +dresse devant lui, sans lui laisser le temps de la reflexion. Son aspect +farouche doit d'ailleurs imprimer dans l'esprit des spectateurs une idee +de rudesse inexorable; or modifier quoi que ce soit dans le costume sous +lequel il nous apparait, substituer a ce vetement de soldat un plus +riche costume de roi, ce serait en quelque sorte laisser planer l'espoir +d'une magnanimite qui n'est pas dans son caractere entier et violent. La +marche de l'action exige donc l'uniformite dans le costume de Thesee, ce +qui est admis d'ailleurs, mais reclame qu'on en eteigne tous les eclats. + +Le costume d'Hippolyte ne me parait pas preter a la critique; il est +ce qu'il doit etre, jeune et elegant dans sa simplicite. Il consiste +uniquement dans une tunique de laine blanche. Mais il est un detail sur +lequel j'appellerai l'attention de l'acteur charge de ce role, et dont +je dois parler, puisqu'il se rapporte precisement a la mise en scene. +Hippolyte parait deux fois, son arc a la main, notamment dans la +premiere scene, lorsqu'il ouvre la tragedie avec ce vers: + + Le dessein en est pris, je pars, cher Theramene. + +C'est meme sans doute ce vers qui est cause de l'erreur. Hippolyte fait +part a Theramene du dessein qu'il a forme de partir a la recherche de +son pere, et de partir sans delai, voulant se soustraire aux charmes de +la jeune Aricie; mais son char n'est pas dispose, ses chevaux ne sont +point atteles, ses gardes ne sont point prets a l'accompagner: tous ces +soins regarderaient precisement Theramene, son gouverneur. D'ailleurs +Hippolyte n'a point revetu le costume de voyage. Pourquoi des lors +tient-il son arc a la main, ses armes etant la derniere chose qu'il +ceindra ou qu'il prendra avant de monter sur son char? J'ajouterai que +cet arc est plutot une arme de chasse qu'une arme de guerre et se trouve +par suite en contradiction avec ce vers de la tragedie: + + Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune. + +C'est donc une faute de mise en scene que de faire paraitre Hippolyle un +arc a la main. Si on voulait nous le montrer en tenue de depart (ce qui +est contraire a la situation), il aurait fallu lui mettre a la main une +de ces lances que les vases grecs donnent aux heros, aux Ajax et aux +Diomede. + + + +CHAPITRE XXVII + +Rapport du costume avec la personnalite.--Le costume doit s'accorder +avec les etats psychologiques d'un personnage.--Du costume de +Phedre.--Influence du costume sur le jeu et sur la diction.--Les +costumes d'_Iphigenie_. + + +Nous arrivons a l'examen du costume le plus important de la tragedie, +celui de Phedre elle-meme. Nous avons vu, a propos du role de Theramene +et de celui de Thesee, que la variete ou l'uniformite de costume depend +d'une loi qui a sa raison d'etre dans le developpement de l'action +dramatique. Le role de Phedre nous montrera, avec bien plus de force +encore, la necessite d'achever la reforme du costume tragique, en +l'associant en quelque sorte plus etroitement aux mouvements des +passions. + +Dans le monde, aussi bien que sur le theatre, le costume est une partie +visible de nous-meme; c'est lui qui, avec notre figure et nos mains, +compose notre aspect exterieur. C'est ainsi, les mains et la figure +nues, mais couverts de leurs vetements habituels ou de costumes de +circonstance, que se fixent dans notre souvenir toutes les personnes +qui appartiennent a notre vie intime, a celle de notre ame. Nous ne +les voyons jamais dans leur nudite sculpturale; le nu est un etat sous +lequel nous ne les connaissons pour ainsi dire jamais et sous lequel, +le cas echeant, nous ne les reconnaitrions pas. Chez tous les peuples +civilises, qui ne vivent point sous des climats brulants, le costume +s'est superpose au corps, nous en voile les formes, un grand nombre de +mouvements, et se substitue a lui dans les images qui se forment d'une +facon durable dans notre esprit. Il est donc impossible que le costume +n'ait point part a toutes les modifications physiques et morales +auxquelles nous sommes soumis incessamment. + +Et de fait il en est ainsi. Un homme vif, actif, ne s'habille pas ou +ne porte pas ses vetements comme un homme lent et paresseux. Une femme +paree de sa dignite mondaine n'a pas le meme aspect exterieur que +la meme femme, sous les memes vetements, prete a s'abandonner dans +l'intimite a l'entrainement de son coeur. Son corps, auquel sa fierte +donnait une sorte de rigidite, ploie et assouplit ces memes vetements +sous l'effort du mouvement passionne qui l'agite. Voici un homme, il y a +quelques heures correct dans sa tenue d'homme du monde, dont une nuit +de jeu a pali et bouleverse les traits: est-ce que ses vetements ne +porteront pas la trace de son anxiete fievreuse et ne prendront pas, +comme son visage, un aspect devaste? A plus forte raison la femme +languissante et malade ne s'habillera pas comme la femme qui recherche +l'admiration des hommes et brave la jalousie des autres femmes. + +Il est inutile d'insister, car ce sont la en quelque sorte des lieux +communs. Il me reste a faire remarquer que, precisement, notre theatre +contemporain tient grand compte, meme parfois avec exces, de ces nuances +psychologiques de costume. A la scene, les comediens modifient leur +costume selon les differents actes de la vie; et les femmes, soit +qu'elles recherchent un effet de similitude ou de contraste, ajustent +les couleurs de leurs robes a celles de leurs pensees. Aussi les +personnages y prennent un caractere remarquable de verite et de naturel. +Comment se fait-il que dans la tragedie on n'ait pas davantage senti +la necessite d'ajuster l'aspect des personnages aux divers etats +psychologiques qu'ils traversent? Sans doute, il faut le faire avec une +grande sobriete et ne pas se laisser entrainer a l'unique representation +de faits materiels qui jouent un role tres restreint dans la tragedie; +mais quand un etat moral est de nature a agir sur tout l'etre, l'unite +absolue de costume peut etre parfois un contresens et avoir une +influence funeste sur la composition d'un role. + +Dans la tragedie de Racine, telle qu'on la represente, Phedre est vetue +d'une simple tunique rattachee sur l'epaule par des agrafes, serree a la +taille par une ceinture et tombant jusqu'aux talons. Phedre est a demi +decolletee et ses bras sont nus jusqu'aux epaules. Au premier acte, +un simple voile de gaze est fixe sur sa tete. Sauf le voile, c'est le +vetement qu'elle conserve pendant tout le cours de la representation. +En soi, le costume est heureusement combine, gracieux et en meme +temps d'une elegante severite. Mais, neanmoins, l'aspect de Phedre, +lorsqu'elle parait sur la scene, n'est pas tel qu'il devrait etre. +Lorsque son chagrin inquiet l'arrache de son lit, est-ce bien la le +costume d'une femme mourante et qui cherche a mourir? Phedre, surexcitee +par la pensee qui l'obsede sans treve, agitee par la fievre qui la +devore, a voulu quitter sa couche, revoir la lumiere du jour, peut-etre +retrouver quelques traces fatales de cet Hippolyte dont le fantome +habite sa pensee. Ses femmes obeissent a ce caprice imperieux d'une +malade; elles la levent, rattachent ses cheveux avec des epingles d'or, +lui passent une large et chaude tunique qui couvre son cou, ses epaules +et ses bras, et elles l'enveloppent d'une etoffe de laine ample et +moelleuse qui la couvre entierement. C'est meme cette piece d'etoffe qui +devrait remplacer le voile, et que Phedre devrait avoir ramene sur son +front. Cette ample piece d'etoffe, d'un caractere bien antique, ne joue +pas, dans la mise en scene de nos tragedies, le role qui devrait lui +appartenir. Les actrices trouveraient, dans le maniement de cette +draperie toujours libre, flottante ou serree a leur gre, l'occasion de +beaux plis ou de gracieux enveloppements. Mais il faudrait apprendre a +s'en servir et faire du port du costume antique une etude attentive. + +Pour en revenir a Phedre, c'est ainsi qu'elle doit sortir de son +appartement, pale et enveloppee de la tete aux pieds, succombant dans sa +faiblesse sous le poids de sa coiffure et de ses vetements. L'importance +de ce costume de Phedre est beaucoup plus grande qu'un examen +superficiel ne permettrait de le croire. Dans un autre ouvrage, dans le +_Traite de Diction_ que j'ai publie il y a deux ans, j'ai insiste sur la +necessite pour un acteur de se composer un exterieur physique en rapport +avec le sentiment moral du personnage qu'il represente. Or, nous avons +dit que le costume fait partie de notre aspect exterieur; il faut donc +le composer de maniere qu'il reagisse, comme les traits du visage, sur +la diction et sur le jeu qui conviennent au personnage. Dans son costume +actuel, Phedre nous apparait, sous ses couleurs naturelles, le cou et +les bras nus, vetue d'une tunique legere qui ne pese d'aucun poids sur +ses epaules: or, il est certain que l'actrice qui remplit ce role ne se +sentira genee ou retenue dans ses mouvements par aucun obstacle, et que +cet affranchissement de toute entrave materielle laissera a sa personne, +et par suite a ses gestes et a sa voix, une liberte qui formera +contraste avec la triste realite de la situation decrite par le poete. +Si, au contraire, l'actrice sent le poids de sa coiffure, si ses bras +ont quelque peine a soulever les plis du pallium qui l'enveloppe, releve +sur le sommet de la tete comme un voile; si ses pas trainent avec un +certain effort la longue tunique qui descend jusqu'a ses pieds, alors +elle laissera naturellement retomber sa tete; sa demarche trahira la +lassitude qui l'accable; ses bras appesantis chercheront un appui sur +les femmes qui l'accompagnent; ses gestes seront lents et languissants, +et sa voix, sa diction prendront le caractere correlatif de cet etat +physique qu'elle aura incline vers celui qui convient au personnage de +Phedre. + +Avec un costume mieux approprie a la situation, l'actrice jouera plus +facilement son role et le jouera mieux. Ses gestes seront plus rares, +car le petit effort qu'il lui faudra faire sera un obstacle suffisant a +la plupart de ceux qui ne sont pas le fait d'une volonte determinee, et +ceux qu'elle aura la resolution d'achever seront d'un effet beaucoup +plus saisissant, parce qu'ils trahiront l'effort. + +Dans tout le premier acte, Phedre est sous l'empire du mal qui la tue, +et l'actrice en exprimera facilement tous les sentiments, si elle a en +quelque sorte revetu l'aspect exterieur du personnage. Mais a la fin +du premier acte, combien change la situation! En apprenant la mort de +Thesee, Phedre reste saisie, immobile, silencieuse, ouvrant l'oreille +aux perfides conseils d'Oenone, qui ne vont que trop au-devant du +coupable espoir qui lui fait horreur. Au second acte, elle n'est plus +la femme mourante, qui, tout a l'heure, se trainait sur le seuil de son +appartement. L'animation de la vie a de nouveau colore ses joues. Sa +tete ne ploie plus sous les tresses savantes d'une chevelure que serre +une bandelette d'or. Elle a quitte le pallium qui l'enveloppait et elle +parait sur la scene couverte seulement de cette tunique legere qui +laisse voir son cou et ses bras, nus jusqu'aux epaules. Ici, le costume +de Phedre, tel qu'il est compose a la Comedie-Francaise, a bien le +caractere qui lui convient. Il decele, chez la femme, l'espoir inavoue +de toucher peut-etre le farouche Hippolyte. Le contraste entre ce +costume et celui du premier acte prepare la scene entre Phedre et +Hippolyte, et le jeu comme la diction de l'actrice en recoivent une +animation immediate. En revetant ce nouvel aspect, elle en prend le +caractere. Ses gestes ne sont plus desormais emprisonnes dans ses +voiles, et c'est avec toute la furie d'une femme embrasee des feux de +Venus, qu'apres avoir fait au fils de son epoux l'aveu de sa coupable +passion, ramenee a l'horrible realite, elle saisira le glaive +d'Hippolyte pour le tourner contre elle-meme. + +Il est etonnant qu'on n'ait pas des longtemps senti la necessite des +modifications qui s'imposent dans le costume de Phedre, au premier et au +second acte. La raison en est certainement dans une fausse conception du +costume tragique. En voulant pousser trop loin l'unite de costume, on +cree, comme a plaisir, des contradictions entre l'aspect exterieur des +personnages et les sentiments qui les font agir. Or, au point de vue +theatral, de telles contradictions entrainent une diction defectueuse et +des gestes qui ne sont pas en situation. Entre l'aspect et le moral d'un +personnage, il y a un lien qu'il n'est pas permis de briser; car, au +theatre, prendre l'aspect physique d'un etre humain c'est, pour un +acteur, disposer son ame a avoir le sentiment de l'etat moral du +personnage et se rendre capable d'exprimer les passions qui l'agitent. + +Si nous nous sommes etendu sur _Phedre_, cette tragedie n'est cependant +qu'un exemple entre beaucoup d'autres, qui nous a permis de mettre en +lumiere une loi generale de la mise en scene, relative au costume. +_Iphigenie en Aulide_ se fut aisement pretee a des remarques non moins +importantes. La mise en scene de cette tragedie, telle qu'elle est +actuellement reglee a la Comedie-Francaise, exigerait de nombreuses +corrections. Laissant de cote les dispositions sceniques, qui ne sont +pas toujours irreprochables, je ne dirai que quelques mots des costumes, +qu'on a tort de ne pas mettre d'accord avec la marche de l'action et +avec la situation des personnages. + +Au second acte, Clytemnestre et Iphigenie doivent porter des costumes +simples; mais, si Clytemnestre, qui ne quitte pas la tente d'Agamemnon, +conserve jusqu'a la fin le meme vetement, il ne doit pas en etre de meme +d'Iphigenie, qui au troisieme acte doit paraitre le front couronne de +fleurs et enveloppee jusqu'aux pieds d'un voile d'une eblouissante +blancheur, dont au cinquieme acte, en s'abandonnant aux mains des +soldats, elle se couvrira le visage. + +Plus importantes encore sont les modifications qu'exigerait le costume +d'Agamemnon. On peut, au premier acte, admettre et conserver celui qu'il +porte actuellement. C'est la nuit, tout dort dans le camp des Grecs. +Seul, Agamemnon veille dans sa tente, en proie a l'insomnie; il a +deboucle sa cuirasse et depose son casque et ses armes. Loin des yeux +des soldats, il est redevenu pere, et s'abandonne aux mouvements +genereux de son ame. Mais, au second acte, le jour s'est leve; Agamemnon +va paraitre aux regards de l'armee, et il ne le fera que sous l'appareil +imposant qui convient a celui que les Grecs ont nomme le roi des rois. +Autour de ses jambes sont attachees de riches cnemides que maintiennent +des agrafes d'argent. Sa poitrine est couverte d'une cuirasse, formee de +bandes de metal, alternativement d'or et d'acier bruni. Trois dragons +d'azur rayonnent jusqu'au col. Son glaive, brillant de clous d'or, est +renferme dans un fourreau d'argent, que soutient un baudrier tissu d'or. +Sur son front se pose un casque etincelant: d'abondantes crinieres +s'echappent des quatre cimiers, et l'aigrette qui le surmonte s'agite en +ondulations terribles. Sur ses epaules flotte la pourpre des rois. Voila +le costume homerique sous lequel doit apparaitre aux spectateurs le +chef supreme des Grecs. Ce costume, splendide et majestueux, amortirait +heureusement le trop juvenile eclat de celui d'Achille. Dans la superbe +scene du quatrieme acte, ou les deux heros se mesurent, on aurait devant +les yeux une scene digne de l'_Iliade_. Sous les dehors trompeurs d'une +querelle de famille, on verrait apparaitre une rivalite guerriere, +prelude des longues dissensions des Grecs sous les murs de Troie. Cet +appareil formidable hausserait le genie tragique de l'acteur; et le +spectateur aurait alors la sensation necessaire de l'ambition demesuree +et de l'indomptable orgueil d'Agamemnon. + +Apres cette courte digression, je reviens a _Phedre_, dont il me reste a +examiner quelques-unes des dispositions sceniques, en les rattachant a +une etude generale. + + + +CHAPITRE XXVIII + +Des salles de spectacle.--De la scene.--Des zones invisibles.--De +la ligne optique.--Du lieu optique.--Elements de statique +theatrale.--Exemples.--Des mouvements sceniques dans _Phedre_. + + +Nos salles de spectacle sont extremement defectueuses. Les theatres +des anciens leur etaient sans doute inferieurs sous le rapport de +l'acoustique, mais ils etaient construits dans des conditions optiques +tres superieures, attendu que le centre de convergence optique +coincidait presque avec le centre de figure. Dans nos theatres, si tous +les spectateurs etaient assis et dirigeaient leurs regards, comme cela +serait desirable, normalement aux courbes paralleles des galeries et des +loges, il y aurait un grand nombre d'entre eux qui n'apercevraient meme +pas la scene. Si l'on suppose une ligne horizontale, perpendiculaire +a la rampe et passant par le trou du souffleur, et si l'on mene, par +supposition, un plan vertical passant par ce grand axe du theatre, ce +plan sera dit le plan de symetrie optique. C'est sur ce plan que se +trouveront les points d'intersection des regards des spectateurs de +droite et de gauche, tandis que les regards des spectateurs faisant +face a la scene lui seront paralleles. Mais en fait une partie des +spectateurs prend une position oblique et tous ceux qui occupent le +second rang des loges sont obliges de se lever et de se pencher d'une +facon tres sensible et tres fatigante. Il est impossible que la mise en +scene ne tienne pas compte de la disposition de nos salles de theatre +et des conditions optiques defectueuses dans lesquelles sont places les +spectateurs. + +La scene est un trapeze a peu pres invariable dans le sens de la +largeur, mais tres variable dans le sens de la hauteur et de la +profondeur. A gauche et a droite sont deux zones, qui sont plus ou moins +invisibles, celle de gauche a un certain nombre de spectateurs places du +cote gauche, celle de droite a un certain nombre de spectateurs places +du cote droit. Ce qui diminue toutefois un peu l'etendue de ces zones, +c'est l'obliquite qu'on donne aux decors et le frequent usage des pans +coupes. Le point de l'axe du theatre situe devant le trou du souffleur +est par excellence le point de convergence optique. Quant aux +spectateurs places de face, ils echappent aux conditions mediocres +ou mauvaises dont se plaignent ceux de gauche ou de droite. Pour eux +toutefois le point de convergence optique represente encore une moyenne +de distance et d'obliquite. Ces dispositions etant reconnues, supposons +qu'un acteur, place au point de convergence optique, s'eloigne dans le +sens de l'axe du theatre: chaque pas l'eloignera des spectateurs et le +soustraira de plus en plus a la lumiere de la rampe; si, au contraire, +il marche, soit a gauche, soit a droite, parallelement a la rampe, +a mesure qu'il s'avancera il se soustraira aux regards d'un nombre +toujours croissant de spectateurs, selon qu'il se rapprochera de la zone +invisible de gauche ou de droite; s'il s'eloigne obliquement, les deux +effets se composeront. Tous les jeux de scene qui auront lieu sur un +meme plan parallele a la rampe seront pareillement eclaires, tandis que +ceux qui auront lieu sur des plans de plus en plus recules recevront une +lumiere proportionnellement degradee, ou passeront de la lumiere de la +rampe, qui les eclaire de bas en haut, sous une gerbe de lumiere tombant +du cintre sous un angle de 45 degres. + +Il resulte donc des dispositions de la scene et des effets qui en sont +la consequence que la mise en scene doit etablir un rapport de valeur +entre l'importance d'un jeu de scene et l'endroit du theatre ou il +faut l'executer, et que dans une scene, et par suite dans un acte, les +positions relatives des personnages sont liees a l'importance qu'ils +prennent alternativement dans le developpement de l'action. Dans la +plupart des cas, l'intuition, le gout, l'habitude suffisent pour decider +si telle ou telle disposition fait bien ou mal; mais souvent la question +meriterait d'etre etudiee et soumise au raisonnement. Pour abreger, je +donnerai a la ligne de convergence optique le nom plus court de +ligne optique. Quant au point de convergence optique, c'est un point +mathematique situe a l'intersection de l'axe du theatre et d'une ligne +perpendiculaire a cet axe, passant devant le trou du souffleur. Ce point +est le centre d'un cercle, auquel je donnerai le nom de lieu optique, +qui a a peu pres pour diametre le tiers de la largeur de la scene, et +dont tous les points egalement eclaires sont facilement accessibles aux +regards de tous les spectateurs. C'est le lieu scenique par excellence, +d'ou l'acteur tient le public sous son empire et d'ou sa voix porte sans +effort jusque dans les profondeurs de la salle. + +Posons maintenant quelques principes generaux de statique theatrale. +Dans toute peripetie ou dans tout denouement, le personnage en qui se +resume l'interet doit etre place dans le lieu optique, le plus pres +possible du centre optique, ou tout au moins sur la ligne optique si +l'action l'exige. Ainsi, dans le denouement de l'_Aventuriere_, Clorinde +est sur la ligne optique, tandis que les autres personnages sont places +a droite et a gauche de la porte par laquelle elle va sortir. Au +deuxieme acte du _Misanthrope_, dans la scene des portraits, Celimene +occupe le centre optique; mais au denouement, au cinquieme acte, c'est +Alceste qui prend cette place, tandis que Celimene est a gauche, +correspondant au groupe de Philinte et d'Eliante qui occupe la droite. +Dans _l'Ami Fritz_, c'est sur la ligne optique que Suzel vient se +jeter dans les bras de Fritz. Dans _les Rantzau_, les deux freres vont +au-devant l'un de l'autre et s'embrassent au centre optique. C'est +encore sur la ligne optique que les soldats deposent le lit de +Mithridate mourant, etc. + +Quand il y a dualite de personnages, les deux personnages ou les deux +groupes s'equilibrent, places a peu pres a la meme distance de la ligne +optique. Au troisieme acte du _Marquis de Villemer_, celui-ci est a +droite evanoui sur le canape, et Mlle de Saint-Geneix est a gauche +devant la table de travail et le regarde. La toile tombe sur ce tableau +qui est ainsi tres bien pondere. Dans ces cas de dualite, il y a +quelques precautions a prendre. Ainsi, si l'on voulait representer la +mort du duc de Guise, et que l'on s'appliquat a reproduire le tableau de +Paul Delaroche, la mise en scene serait tres defectueuse par la raison +que le corps du duc de Guise a droite, et surtout le roi qui souleve la +tapisserie a gauche seraient dans les zones invisibles. Au theatre, on +serait oblige de disposer la scene autrement, soit qu'on rapprochat +les deux groupes de la ligne optique, soit qu'on obliquat la scene en +placant dans un pan coupe la porte dont le roi souleverait la portiere. + +En resume, il y a toujours une raison esthetique qui dans les +denouements rapproche ou ecarte plus ou moins les personnages de +la ligne ou du centre optique. Il en est de meme dans les scenes +successives; car chacune d'elles a en quelque sorte ses peripeties et +son denouement. On voit ainsi que le rythme scenique suit dans tous ses +mouvements le rythme esthetique, et que les deplacements des personnages +ne sont pas arbitraires. Il faut naturellement tenir compte des rapports +qui enchainent les personnages a des objets fixes, places a droite ou +a gauche, tels qu'un bosquet, une table, un canape, un autel, etc. +Toutefois, dans ces cas-la, il faut user d'artifice autant que possible +dans la disposition et dans la plantation du decor. Dans _Il ne faut +jurer de rien_, la scene charmante du dernier acte entre Valentin +et Cecile se passe sur un banc, au pied d'une charmille placee +malheureusement un peu trop pres de la zone invisible de gauche. Il +serait desirable que l'on put tant soit peu rapprocher la charmille du +lieu optique. Dans le dernier acte du _Monde ou l'on s'ennuie_, tres +habilement mis en scene, les deux bosquets de droite et de gauche sont +le lieu de scenes episodiques qui s'equilibrent; mais la scene entre +Roger et Suzanne se noue et se denoue dans le lieu optique. Il y a la +une heureuse hierarchie dans les effets. + +Je ne puis, on le comprendra, qu'effleurer un sujet tres complexe dans +lequel chaque cas demanderait a etre etudie en lui-meme, ce qui serait +d'un detail infini. Mais le peu que j'ai pu dire suffit a montrer que le +mouvement scenique, la disposition et le balancement des groupes, +les modifications successives des plans qu'occupent les personnages +constituent un art qui s'appuie sur la connaissance psychologique du +sujet. Il arrive souvent qu'une disposition scenique se trouve en +contradiction avec la valeur relative des personnages: dans ce cas, +l'effet sur lequel on comptait ne se produit pas, parce que la mise en +scene a contrarie et amoindri l'effet dramatique. C'est pourquoi le sens +particulier que les poetes ont de leur oeuvre leur donne une autorite +dont il ne faut pas s'affranchir legerement quand il s'agit de regler la +mise en scene; et c'est pourquoi l'instinct dramatique est de toutes les +qualites celle qui est la plus precieuse dans un metteur en scene. + +Je reviens maintenant, avant de clore ce chapitre, a la mise en scene de +_Phedre_, qui me fournira l'occasion de presenter une application des +principes de statique theatrale. La disposition scenique du premier +acte ne me parait pas heureusement concue. La place qu'occupe Phedre, a +gauche de la scene et non loin de la zone invisible, n'est nullement en +rapport avec l'importance psychologique et dramatique du personnage dans +cet acte. C'est d'ailleurs une faute, a mon sens, que de faire entrer +Phedre par la gauche et de la faire asseoir du meme cote, de telle sorte +que l'acte s'acheve sans que le personnage principal, non seulement +de cet acte, mais encore du drame tout entier, ait mis le pied sur le +centre optique. Cette place a gauche est celle qui lui conviendra au +cinquieme acte, lorsqu'elle sort mourante de ses appartements. Les +moments lui sont precieux, c'est pourquoi Phedre, soutenue par ses +femmes, s'affaisse sur le premier siege a gauche qui se trouve a sa +portee. Au surplus a ce moment, et par le fait seul qu'elle meurt et +que, sinon son corps, son ame et son esprit du moins quittent la scene, +tout le poids du drame retombe sur Thesee qui alors occupe justement le +centre optique. + +Mais la situation est absolument differente au premier acte. Si +d'ailleurs mes souvenirs me servent bien, il me semble que jadis +Rachel venait occuper precisement le centre, optique, qui est la +place psychologique de Phedre, et celle qui s'offre a elle le plus +naturellement. En effet, Phedre sort de ses appartements et veut revoir +la lumiere du jour; mais a peine a-t-elle fait quelques pas, soutenue +par ses femmes, que ses forces l'abandonnent. C'est sur la ligne +optique, qu'epuisee et ne se soutenant plus, elle s'arrete soudain et +refuse d'aller plus loin. Des lors, il est inadmissible que ses femmes +la trainent jusqu'a ce siege qui est a gauche, lorsqu'il leur est si +facile et si naturel de l'approcher. Alors Phedre se laisse aller sur +ce siege vers lequel elle n'aurait pas eu la force de marcher; et c'est +ainsi, par le jeu de scene le plus simple, que Phedre se trouve assise +au centre optique, concentrant sur elle tous les regards des spectateurs +de meme qu'elle concentre sur elle tout l'interet du drame. + +Comme on a pu s'en rendre compte, une grande partie de la science de la +mise en scene consiste dans l'oscillation des jeux de scene autour du +centre optique ou a droite et a gauche de la ligne optique. C'est +une science comparable a celle qui preside a la composition et a la +disposition d'un tableau. Quand il s'agit d'une scene complexe a +plusieurs personnages, auxquels s'ajoute une figuration nombreuse, il +faut determiner le centre de gravite de la scene, si je puis me servir +de cette expression, de facon qu'il se trouve le plus rapproche possible +du centre optique. On sent bien d'ailleurs qu'il ne s'agit point ici +d'equilibre entre des nombres, non plus que d'une sorte d'equilibre +visuel, mais d'un equilibre moral et dramatique. La mise en scene, +consideree a ce point de vue, est non seulement un art, mais une science +dont le fondement est pour ainsi dire mathematique. Tous les arts se +rejoignent et ont pour point de depart commun les lois memes de la +nature. Un metteur en scene et un directeur de theatre doivent donc +posseder une connaissance etendue des principes des arts et surtout de +leurs fondements scientifiques, car ceux-ci sont dans l'art theatral et +particulierement dans la mise en scene d'une application constante. Pour +terminer par un exemple qui illustre la theorie, je ferai observer que +la Comedie-Francaise doit certainement a la competence artistique de +son administrateur actuel la perfection de mise en scene qui depuis +plusieurs annees fait l'admiration du public. + + + +CHAPITRE XXIX + +De la figuration.--De son role actif.--_Athalie_.--De son role +passif.--_Oedipe roi_.--Des mouvements orchestriques.--Des figurants de +tragedie.--Regles a observer. + + +A un point de vue general, la figuration est soumise aux lois qui +reglent la disposition hierarchique des personnages sur la scene. Elle +entre dans le rythme scenique et concourt a la composition du tableau +dont presque toujours elle occupe les derniers plans. Il faut donc la +traiter comme un peintre traite les masses, c'est-a-dire sacrifier le +detail particulier a l'ensemble. Si le metteur en scene se preoccupe a +juste titre des places relatives que doivent occuper individuellement +les personnages du drame, il a aussi a s'occuper de grouper la +figuration, de la diviser en parties harmoniques, de telle sorte qu'elle +produise un effet general ou s'efface toute individualite. Sur la +scene de l'Opera, ce qui regit la composition des groupes, c'est la +repartition des voix; mais, dans une oeuvre dramatique, il y a lieu +de se preoccuper de l'effet optique, de l'importance des groupes par +rapport a la situation et a la marche de l'action, et surtout du role +qui est devolu a la figuration a laquelle je donnerai souvent le nom de +_choeur_, qu'elle avait chez les anciens. + +Le role du choeur, en effet, est tantot actif, tantot passif. Il est +actif quand la presence du choeur est un element de l'action dramatique, +quand il agit sur les personnages du drame et qu'il impose une direction +aux sentiments moraux et aux passions qui les agitent. Dans ce cas, il +faut obtenir de la figuration une grande sobriete de mouvements, de +gestes et d'attitudes; car pour le public l'interet n'est pas dans le +choeur lui-meme, mais dans le personnage et dans son evolution morale a +laquelle nous assistons et a laquelle nous participons. On peut citer +comme exemple le role de la figuration au cinquieme acte d'_Athalie_. Au +moment ou Joad s'ecrie: + + Soldats du Dieu vivant, defendez votre roi, + +le fond du theatre s'ouvre. On apercoit l'interieur du temple et +les levites armes s'avancent sur la scene. On a tort, a la +Comedie-Francaise, de ne pas executer entierement cette mise en scene. +Le fond du theatre devrait s'ouvrir derriere le trone ou est place Joas; +et le public devrait apercevoir, jusque dans les derniers plans du +theatre, les masses nombreuses des levites armes. Au lieu de cela, on +voit simplement entrer par les cotes un certain nombre de levites tenant +un glaive a la main. Cette figuration manque de grandeur et n'est pas de +nature a faire sentir au public le poids dont la sainte armee devrait +peser sur l'orgueil et sur la colere d'Athalie. Et ici ce sont bien les +sentiments par lesquels passe Athalie qu'il faut nous faire comprendre +et partager. Un glaive a la main des levites ne suffit pas; il faudrait +un appareil plus formidable, et surtout eviter l'entree successive des +levites par les bas cotes. Au moment ou le fond du theatre s'ouvre et +ou l'on apercoit les rangs presses des levites herisses d'armes, le +mouvement orchestrique devrait consister en une marche d'ensemble, de +deux ou trois pas seulement, de toute cette troupe armee, divisee en +deux groupes, l'un a gauche, l'autre a droite du trone. Cette double +poussee imposante agirait avec une puissance que doublerait l'ensemble +du mouvement; et nous participerions au sentiment de surprise et +d'effroi qui s'empare de l'esprit d'Athalie. On peut d'ailleurs juger de +la puissance d'effet que possede un mouvement d'ensemble par les ballets +italiens dont c'est a peu pres le seul merite. + +Quand le choeur est appele a jouer un role passif, ce qui avait lieu en +general chez les anciens, la mise en scene demande plus de soins encore +et plus de science; car, dans ce cas, c'est le choeur lui-meme qui +devient le personnage complexe auquel nous nous interessons et avec +lequel nous sympathisons. Il exprime alors les sentiments divers qui +doivent passer dans notre ame et nous agiter comme lui-meme. Tout le +public participe a la situation du choeur, et le triomphe du poete est +de reussir a troubler l'ame du spectateur des memes emotions qui sont +censees troubler l'ame des personnages qui composent la figuration. On +en a un exemple saisissant dans l'_Oedipe roi_, tel qu'on le joue a la +Comedie-Francaise ou il est admirablement mis en scene. + +Au lever du rideau, le peuple est a genoux, tendant ses mains +suppliantes vers le palais d'Oedipe. Les sentiments qu'il exprime et qui +l'agitent sont ceux-la memes qui doivent penetrer dans notre ame. C'est +donc de l'attitude de la figuration que depend l'impression que recevra +le public. Cela demande une preparation savante, et une tres grande +severite de discipline. La difficulte est d'ailleurs moins grande quand +le choeur est en majorite compose de femmes; car la femme a une faculte +d'assimilation et d'imitation tres superieure a celle de l'homme. Le +premier soin est de determiner l'attitude du corps, le mouvement des +bras, des mains, et d'exiger que les regards ne quittent pas le point +fixe sur lequel ils sont diriges. On obtient de la sorte l'attitude +suppliante, qui determine chez les femmes agenouillees une disposition +morale conforme a leur aspect physique. A son tour, cette disposition +morale se reflechit et donne a leur attitude celle ressemblance +frappante avec la nature qui agit sur nous par une sorte d'influence +identique. Il s'etablit ainsi, chez les femmes agenouillees, un double +courant qui va du physique au moral et qui retourne du moral au +physique, double courant dont il ne faut qu'aucune distraction vienne +interrompre le circuit. Le public subit, comme nous l'avons dit, +l'influence du tableau qu'on compose pour ses yeux, et ses dispositions +morales se conforment a celles que les figurantes doivent a leur propre +attitude. On voit que la science de la mise en scene a la un point de +contact remarquable avec la physiologie. + +Au dernier acte d'_Oedipe roi_, le role du choeur est plus important +encore. Il est regle a la Comedie-Francaise d'une maniere tout a fait +remarquable, et les mouvements de la figuration peuvent s'y comparer +aux evolutions savantes et mesurees des choeurs antiques. Le peuple de +Thebes est groupe au fond du theatre, devant le palais d'Oedipe. Il +vient d'apprendre la mort violente de Jocaste et d'entendre le recit +lamentable de l'attentat d'Oedipe sur lui-meme. Le miserable, en effet, +s'est enfonce dans les yeux une epingle d'or arrachee au cadavre de la +reine. Mais l'infortune s'approche. Alors le choeur s'ebranle, entraine +par ce mouvement de poignante curiosite qui pousse les foules au-devant +des spectacles tragiques. Dans une suite de mouvements successifs, en +quelque sorte musicalement mesures, le choeur monte et envahit les +marches du palais. Soudain l'effroi s'empare de cette foule des qu'elle +apercoit le malheureux que le public ne voit point encore, et un +mouvement de recul se dessine, harmonieusement mesure. Le peuple alors, +marche a marche et en des temps egaux, redescend les degres du palais, +s'ecartant devant un spectacle horrible; et c'est lorsque le public +a participe a ce double sentiment de curiosite anxieuse et d'effroi +qu'apparait le spectre aux yeux sanglants. Spectacle veritablement +tragique, mais qui n'est si grand que parce que notre douloureuse +sympathie a ete prealablement eveillee par les angoisses du choeur qui +se sont repercutees dans notre ame. Voila de la veritable science de +mise en scene. Elevee a ce degre, la mise en scene est un art qui n'a +rien a envier a l'orchestrique des anciens, et la Comedie-Francaise est +en cela egale, si ce n'est superieure, aux theatres d'Athenes. + +Chez les anciens, le role du choeur etait bien plus considerable que ne +l'est jamais chez les modernes la figuration. Le choeur fut d'abord le +personnage principal et pour ainsi dire unique du drame; apres Eschyle, +a l'epoque de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane, il conserva encore, +sinon sa preponderance dramatique, au moins toute sa magnificence et +toute sa puissance poetique. Ce fut en lui que se resuma toujours +la beaute du spectacle, qui en fit l'attrait et qui constituait la +difficulte de la representation. C'etait, en effet, dans les evolutions +du choeur que consistait presque toute la mise en scene. Ecrites suivant +les lois et les metres de la poesie lyrique, les strophes etaient +dansees, mimees et chantees; ou du moins, pour etre plus exact, tandis +qu'on les recitait sur un rythme musical, on marchait en mesure en +appuyant le recit lyrique de gestes appropries. On concoit que la +formation d'un choeur, son instruction musicale et orchestrique +exigeaient de longues etudes et de nombreuses repetitions. Aujourd'hui, +c'est tout le contraire; le choeur n'est qu'un accessoire, et +parfois meme on le supprime sans beaucoup de facons. C'est ainsi que +dernierement, a l'Odeon, a une representation d'_Andromaque_, j'ai vu +supprimer la figuration dans la derniere scene du cinquieme acte, ce +qui est absolument contraire au texte de Racine, ce qui nuit a l'effet +representatif de cette supreme scene et ce qui en outre entraine la +suppression des quatre derniers vers de la tragedie. + +C'est, en general, quand la piece est sue et prete a etre jouee que l'on +forme et que l'on faconne la figuration. Les figurants, il est +vrai, n'ont plus a reciter les choeurs de Sophocle, d'Euripide et +d'Aristophane, qui comptent parmi les plus beaux morceaux que nous ait +laisses la poesie lyrique. Aussi le dommage est-il moindre. Cependant +pendant longtemps les figurants ont depare la tragedie francaise. Jadis, +on faisait generalement avancer les soldats, grecs et les licteurs +romains en une sorte de file indienne; puis ils faisaient front, face au +public, comme nos conscrits sur le terrain d'exercice. Or une marche de +flanc est aussi dangereuse au theatre qu'a la guerre, car le ridicule +tue aussi bien et aussi surement qu'un boulet de canon. Et de fait, +le public accueillait presque toujours ces pauvres licteurs d'un rire +moqueur qui avait pour premier inconvenient de detruire son propre +plaisir. Aujourd'hui, la tragedie est dans son ensemble beaucoup mieux +jouee qu'autrefois, meme que du temps de Rachel, que nous n'avons plus, +helas! La raison en est dans le soin que l'on prend de ne confier les +roles secondaires qu'a des acteurs capables de les tenir dignement et +aux precautions qu'on prend pour eviter aux figurants leur antique +mesaventure. + +Voici a ce sujet les deux prescriptions les plus importantes. Dans la +tragedie, premierement, les soldats, les gardes, les licteurs doivent se +presenter sur la scene en groupe irregulierement serre, en ayant soin +d'eviter toute disposition pouvant presenter l'apparence de files ou de +rangs; deuxiemement, ils ne doivent jamais executer un mouvement ayant +une apparence de manoeuvre. Au surplus, on n'aurait eu, pour decouvrir +cette regle bien simple, qu'a regarder les medailles antiques, qui sont +des objets d'art, et comme tels en laissent apercevoir les procedes. Or +toujours, des qu'il y est figure des soldats a pied ou a cheval, que ce +soient des licteurs, des porte-etendards, des archers ou autres, +ils sont formes en groupes irreguliers, presentant une disposition +artistique bien plus que militaire. C'est la ce qu'il fallait imiter, et +ce qu'on s'est decide a faire par intuition peut-etre plutot que conduit +par le raisonnement. Quand un groupe de figurants, soldats ou licteurs, +arrive sur la scene, il doit se presenter vivement, en ayant l'attention +de ne pas prendre l'allure cadencee du pas militaire, et s'arreter +franchement sans se preoccuper de la regularisation des rangs; s'il +entre par le fond et s'il doit faire face au public, il faut que le +mouvement soit un et jamais decompose en deux mouvements. Si le choeur a +defile de flanc sous les yeux des spectateurs, il doit, en s'arretant, +conserver, si c'est possible, cette position et ne pas executer le +mouvement de front. Si l'on ne peut eviter ce mouvement, il faut qu'il +soit accompli librement et vivement par chaque figurant, sans que +son allure semble liee a celle de son voisin. Moyennant ces quelques +precautions, on evitera ce que jadis l'entree de ces figurants avait +toujours de ridicule. + +Il restera encore de grandes difficultes a faire manoeuvrer un personnel +nombreux, surtout a presenter decemment au public une image de ce qu'on +appelle le monde, et a figurer par exemple une soiree ou un bal. On se +heurte en quelque sorte a des impossibilites, car on n'a pas la faculte +de donner a ses figurants la jeunesse, la beaute et la distinction des +manieres. On relegue bien la figuration dans les derniers plans; on en +masque autant que possible la vue, en ne la montrant que par echappees; +mais il faut que le texte se prete a ces subterfuges. On peut donc +desirer que les poetes n'abusent pas de ces representations qui sont de +nature a nuire a leurs oeuvres. Dans les theatres comiques, on prend +resolument le taureau par les cornes, et l'on figure le bal le plus +elegant au moyen de six ou huit figurants pietrement habilles. Le public +se contente ici d'un signe abrege, ce qui est possible dans un genre +ou l'on ne recherche la verite que dans l'humour et dans l'esprit du +dialogue. + + + +CHAPITRE XXX + +Des actes et des tableaux.--Confusion frequente.--Unite dramatique des +actes.--Du theatre espagnol, anglais, allemand.--Les changements de +tableaux impliquent des changements a vue. + + +Dans les cinquante dernieres annees, l'esthetique dramatique s'est +modifiee. Jadis l'action devait etre une, se derouler dans le meme +lieu pendant l'unite de temps qui est le jour de vingt-quatre heures. +L'action se divisait en general en cinq actes qui representaient cinq +moments successifs. Toutefois, la regle des trois unites, qui a fait +couler des flots d'encre, n'a jamais ete respectee que chez les +Francais. Chez les Espagnols, chez les Anglais, et enfin chez les +Allemands, les poetes ne s'en sont jamais preoccupes. Entraines par leur +exemple, les Francais a leur tour ont brise cette triple entrave, ou +plutot ils n'en ont conserve qu'une seule, l'unite d'action. On a si +bien transgresse l'unite de temps que parfois, en depit de Boileau qui +le reprochait au theatre etranger, un personnage, enfant au premier +acte, est barbon au dernier. Quant a l'unite de lieu, non seulement le +lieu a pu changer d'acte en acte, mais encore, a l'exemple, de ce qui +a lieu dans Shakspeare, les differentes scenes d'un acte se passent la +plupart du temps dans des lieux differents. Je ne m'arreterai pas +a discuter les lois de cette esthetique nouvelle et a en peser les +avantages et le merite: cela est completement en dehors du sujet que je +traite. Je n'ai a m'occuper que de la mise en scene, et en particulier +de la representation des drames empruntes au theatre des Anglais, des +Espagnols et des Allemands. + +Sur nos affiches, nous voyons a chaque instant annonce un drame en +cinq actes et douze tableaux. Je dis _douze_ pour prendre un exemple +quelconque. Conformement aux principes de l'esthetique, les douze +tableaux devraient se repartir dans les cinq actes, de telle sorte que +la representation mit en lumiere et imposat a l'esprit des spectateurs +les rapports que doivent avoir entre eux les tableaux renfermes dans un +meme acte. Or, en general, il n'en est absolument rien, et il est facile +de constater que si les spectateurs savent a tout instant a quel tableau +en est la piece, ils perdent rapidement la notion des actes et sont dans +l'impossibilite de dire a quel acte appartient tel ou tel tableau. Cela +tient a ce que les tableaux sont presque toujours separes les uns des +autres par des entr'actes, absolument comme s'ils etaient des actes. Il +n'y a que demi-mal quand il s'agit de pieces modernes, ou le mot _acte_ +et le mot _tableau_ sont si frequemment confondus, et ou l'expression de +_cinq actes_ n'est qu'une phraseologie de convention. Dans ce cas, il +faudrait mieux indiquer simplement le nombre des tableaux, comme dans +_Nana Sahib_, qui etait denomme par son auteur _drame en sept tableaux_. +Mais, alors, pourquoi pas _drame en sept actes_? C'est un hommage tacite +rendu a l'antique division dramatique. + +Ainsi nous constatons une confusion constante entre les actes et les +tableaux, et il est manifeste que parfois on emploie le mot _tableau_ +uniquement parce que la duree parait un peu petite pour un acte, ce +qui est une tres mauvaise raison, un acte n'ayant pas en soi de duree +determinee. D'un autre cote, la meme confusion eclate quand il s'agit de +la representation des chefs-d'oeuvre etrangers. _Hamlet_ est un drame +en cinq actes et vingt tableaux; _Othello_, un drame en cinq actes et +quinze tableaux. Or, pour les adapter a la scene francaise, ou modifie +la physionomie de ces oeuvres par la preoccupation qu'on a de diminuer +le nombre des tableaux et d'eviter ainsi des frais et des difficultes de +mise en scene. C'est ainsi que l'_Othello_ de M. de Gramont, represente +il y a deux ans a l'Odeon, est denomme drame en cinq actes, huit +tableaux. On a fait une economie de sept tableaux, qui sont, il est +vrai, les moins importants; mais, ce qui est plus grave, c'est que l'on +a modifie la division de l'action dramatique, de telle sorte l'_Othello_ +est devenu une piece en huit actes. Il est clair ici que je ne m'en +prends pas a l'auteur qui n'a fait en somme que se plier aux exigences +theatrales. C'est donc a la mise en scene que j'en ai. + +Un acte est une division dramatique qui doit avoir un commencement +et une fin, dont toutes les parties sont indissolubles, et dont +par consequent la representation ne doit pas offrir de solution de +continuite pour les yeux, puisqu'elle n'en offre pas pour l'esprit. Dans +un entr'acte, si court qu'il soit, un poete peut faire tenir un temps +quelconque si grand qu'il soit. En generalisant le phenomene, on peut +dire que dans un temps reel infiniment petit nous pouvons faire tenir un +temps imaginaire infiniment grand. On en a une preuve dans ce fait que +dans une seconde de sommeil le reve fait entrer une suite considerable +d'evenements. La duree des entr'actes est donc sans rapports avec le +temps suppose ecoule par le poete et avec le nombre d'evenements +qu'il imagine s'etre passes entre deux actes. Donc, en allongeant un +entr'acte, nous ne rendons nullement plus plausible l'intervalle plus ou +moins grand de temps, suppose ecoule entre les deux moments de l'action +au milieu desquels il s'intercale. La duree d'un entr'acte n'est pas +proportionnelle a l'accroissement du temps. Voila une des faces du +phenomene; examinons l'autre. + +Quand le rideau tombe, l'esprit du spectateur, degage de l'etreinte du +poete, redevient immediatement libre. Il y a dans cette chute du rideau, +dans cette disparition absolue du spectacle, un signe manifeste de +l'interruption de l'action dramatique. Une partie de cette action est +des lors accomplie, et l'esprit du spectateur est pret a franchir +l'espace de temps que voudra le poete, mais non a accepter, quand le +rideau se relevera, une contiguite entre les deux tableaux, et une +continuation, apres interruption, du moment precedent de l'action. Un +acte represente une suite de sensations etroitement associees; si +donc, entre deux tableaux appartenant a un meme acte, on intercale un +entr'acte, on brise un anneau de la chaine des sensations, qui doivent +se succeder sans interruption pour se fondre dans une sensation generale +et totale. L'esprit du spectateur est donc oblige de reconstruire +retrospectivement la suite interrompue de ses sensations, de revenir +de lui-meme sur l'idee de fin qui s'etait formee en lui: au lieu d'un +mouvement en avant, il eprouve donc, non seulement un temps d'arret, +mais encore un mouvement de recul. L'action du drame, au lieu d'avancer, +retrograde, et l'impression de ralentissement se fait sentir a notre +esprit, bien qu'elle ne resulte pas des dispositions imaginees par le +poete. C'est par consequent, dans ce cas, la mise en scene qui est +responsable de ce sentiment de lenteur qui nous fait juger sous un jour +faux l'action ininterrompue tracee par le poete. + +C'est une impression que, sans pouvoir l'expliquer, j'avais souvent +eprouvee, quand de temps a autre on remontait sur une scene francaise +un des drames de Shakspeare. Il me semblait que par moments l'action ne +marchait pas et je n'etais pas loin d'en accuser le genie dramatique du +poete. Cependant la lecture me donnait une impression tout autre. Mais, +des que mon attention se porta sur la mise en scene, je ne fus pas long +a decouvrir que l'ennui, provenant d'une action qui semblait trop lente +ou stagnante, avait pour veritable cause les procedes de notre mise en +scene appliques aux drames de Shakspeare. Le rythme et la mesure de +l'oeuvre se trouvaient alteres, absolument comme si dans une phrase +musicale on eut intercale mal a propos un temps de silence. Je n'ignore +pas que la division en actes des drames de Shakspeare est posterieure au +poete. A cela on peut toutefois repondre que la representation devait +forcement operer la division des tableaux, dont la repartition en cinq +actes a ete le resultat d'un travail critique reflechi, peu de temps +apres la mort de Shakspeare, et a laquelle il est assez raisonnable de +nous tenir. En tout cas, il ne peut y avoir plusieurs manieres egalement +bonnes d'operer cette division. Au surplus, a defaut de l'exemple de +Shakspeare, il resterait celui de Goethe et de Schiller, et celui de +Sheridan dans le theatre anglais. + +Pour conclure, je crois que l'on pourrait procurer un plaisir dramatique +tres vif aux spectateurs francais, en montant sur nos scenes les plus +belles oeuvres des theatres etrangers, espagnols, anglais et allemands, +a la condition qu'on respectat la division generale et qu'on n'alterat +pas l'integrite de chaque acte par l'introduction d'entr'actes entre les +divers tableaux qui le composent. Il faudrait dans ce but prendre le +parti d'une mise en scene speciale et sommaire qui permit de faire +a vue, entre les tableaux d'un meme acte, tous les changements de +decorations necessites par les changements de lieux. Grace a la +continuite du spectacle, ces drames conserveraient leur physionomie +propre, l'action son allure reelle et les differents moments de cette +action leur marche ininterrompue. Dans ce systeme, il faudrait renoncer +a toute somptuosite de mise en scene, autre que celle qui resulterait +des decorations peintes. Je ne vois pas ou serait l'inconvenient, ces +drames ayant presque tous par eux-memes une puissance representative +tres grande. + +Quant a nos pieces modernes, il me parait necessaire que les auteurs +mettent un terme a la confusion qui dure depuis trop longtemps entre les +actes et les tableaux, et qu'ils reservent le nom d'_acte_ a toute +suite de scenes formant un tout dramatique partiel, termine par cette +interruption du spectacle qu'on appelle un entr'acte. Dans ce systeme, +qui est le seul logique, il faudrait faire abnegation de toute mise en +scene exigeant entre les tableaux un entr'acte pour la plantation du +decor. + +La verite dramatique et la logique de l'action opposent donc des bornes +naturelles a l'exageration de la mise en scene. C'est un fait important +a constater, puisqu'il nous montre que les progres de l'art dramatique +sont loin d'exiger un luxe disproportionne de mise en scene, et que +souvent c'est en s'effacant modestement que la mise en scene merite le +nom d'art. Ce qui entraine souvent les poetes, c'est que les changements +les plus compliques n'exigent d'eux qu'un trait de plume; et que leur +imagination eleve ou renverse des palais avec une rapidite telle qu'elle +n'altere en rien la contiguite des differents moments d'une action +partielle qui pour leur esprit reste une et indissoluble. L'art pour eux +n'est qu'un jeu de leur imagination; et de meme qu'ils ne nous doivent +que l'apparence des etres, de meme ils ne nous doivent que l'apparence +des choses. Mais alors il ne faut pas que la mise en scene s'attarde a +remuer d'enormes machines; il faut qu'elle se fasse alerte et quelque +peu feerique pour repondre aux coups d'aile de l'imagination poetique. + +J'ajouterai une remarque generale pour clore ce chapitre. Les directeurs +ont le defaut de faire les entr'actes trop longs. La plupart du temps +sans doute le spectateur n'eprouve qu'un ennui que dissipe le lever +du rideau; mais quelquefois la longueur de l'entr'acte nuit a l'effet +dramatique. Je citerai comme exemple le drame d'_Antony_. Si, entre +le second et le troisieme acte, ainsi qu'entre le quatrieme et le +cinquieme, on n'intercalait qu'un entr'acte d'une ou deux minutes, juste +le temps de changer les decors par des procedes rapides, on doublerait +la puissance du drame en ne laissant pas au spectateur le temps de +recouvrer son sang-froid et de se degager de l'etreinte du poete. Mais, +objectera-t-on, au lieu de finir a minuit le spectacle finirait a +onze heures: on me permettra, je pense, de mepriser absolument cette +objection. Au surplus, quand je dis qu'entre deux actes, lies par le +pathetique d'une meme situation, l'entr'acte doit etre reduit a la plus +petite duree possible, ce n'est pas un conseil discutable que je donne, +mais une regle indiscutable que j'enonce et qui s'impose au nom de +principes artistiques qui ne souffrent pas d'objections. + + + +CHAPITRE XXXI + +De l'imitation de la nature.--De la presentation et de la representation +d'un phenomene.--De la representation de la mort.--Toute representation +est conditionnee par l'imagination du spectateur.--Le jugement du public +est subordonne a l'idee qu'il se fait de la realite. + + +L'auteur, dans la mise en scene qu'il imagine, le decorateur et le +metteur en scene, dans celle qu'ils realisent, les comediens dans +leur diction et dans leur jeu ainsi que dans leurs costumes, ont +necessairement pour legitime ambition d'arriver a une ressemblance +frappante avec la nature qui est leur modele. Tout le monde en convient; +mais alors ne semble-t-il pas que cette direction imprimee a tant +d'efforts divers soit contradictoire avec le jugement defavorable que +l'on se croit en droit de porter sur la theorie realiste? Ou bien y +aurait-il un degre d'approximation que l'art ne doive pas franchir? Nous +touchons la a l'eternelle question sur la nature et sur le but de l'art, +question que je crois fort inutile de relever dans ce petit ouvrage ou +elle ne pourrait occuper qu'une place incidente. Je la ramenerai a des +proportions plus modestes, et je la limiterai au sujet special que je +traite. Je vais donc m'occuper de rechercher jusqu'a quel point +le metteur en scene et l'acteur peuvent pousser la perfection de +l'imitation, et si, dans les efforts qu'ils font pour y atteindre, ils +ne doivent pas etre diriges par une methode generale et un ensemble de +regles suffisamment precises. + +Ce probleme est domine par un mot dont il faut bien comprendre le sens +et la portee; c'est le mot _representation_. Tous les faits quelconques +dont nous sommes chaque jour les temoins oculaires se presentent a nous; +tandis que, lorsque le souvenir de ces memes faits nous revient a +la memoire, ceux-ci se representent a notre esprit. Or, entre la +presentation et la representation d'un fait, il existe une difference +qui consiste en ce qu'un nombre variable de details d'importance +diverse, plus ou moins bien observes dans la presentation, ne se +retrouvent plus dans la representation. En outre, si un meme fait se +presente a nous a differentes reprises, offrant chaque fois quelque +variete dans l'ordre ou l'intensite des phenomenes, il est clair que les +representations successives que nous aurons eues de ces faits semblables +varieront dans leurs caracteres particuliers, mais se ressembleront +dans leurs caracteres generaux. Par suite, la synthese de ces diverses +representations offrira donc a notre esprit une nouvelle representation, +rassemblant et fixant les caracteres communs de toutes les +representations anterieures et laissant dans le vague une masse +flottante, indecise de traits particuliers. Cette nouvelle +representation n'est autre chose que l'idee que nous avons acquise d'un +certain ordre de faits. + +Prenons pour exemple la representation de la mort, qui est le +phenomene naturel dont le theatre nous offre le plus frequemment la +representation. Il est peu de personnes qui n'aient assiste a la mort +d'un etre quelconque: l'un a vu mourir un vieillard, l'autre un enfant +ou une femme; celui-ci a vu tomber des soldats sur le champ de bataille, +celui-la a assiste a l'agonie de malades dans un hopital; les uns ont +observe la mort lente ou violente d'animaux, les autres la leur ont +causee volontairement; tous enfin ont vu les memes phenomenes generaux +se reproduire dans des conditions extremement variables. Si l'on +ajoute a ce nombre plus ou moins grand d'experiences personnelles la +description si souvent faite de ce meme phenomene, on comprendra comment +il s'est forme dans l'esprit de chacun de nous une idee de la mort, idee +qui se compose des caracteres communs a toutes les presentations de +ce phenomene supreme, et qui pour chacun de nous est la meme dans ses +traits generaux et ne peut differer que par un certain nombre de traits +particuliers d'importance secondaire. Or, c'est uniquement cette idee, +ou cette image (ce qui revient au meme), qui est seule artistiquement +representable. + +Transportons-nous dans une salle de theatre ou nous assisterons a un +drame dans lequel un acteur ou une actrice doit nous donner le spectacle +de la mort, et examinons bien les conditions du probleme scenique a +resoudre. L'acteur doit produire l'apparence de la mort, et son art +consiste a atteindre un degre frappant de ressemblance. Mais de +ressemblance avec quoi? Avec la mort d'un parent a laquelle il aura +assiste dans sa famille ou d'un moribond d'hopital dont il aura par +scrupule ete etudier l'agonie? Nullement; mais de ressemblance avec +l'idee de la mort que possedent les quinze cents spectateurs qu'il a +devant lui. Si l'image qu'il evoque devant toute une salle est semblable +dans ses caracteres generaux a l'idee que chacun se fait de la mort, les +quinze cents spectateurs declareront a l'unanimite que le jeu de cet +acteur est admirable de verite, ce qui sera exact puisque l'art de +l'acteur consiste precisement a objectiver devant les yeux du spectateur +l'image ou l'idee que celui-ci a dans l'esprit. Et son jeu, qu'on le +remarque, sera d'autant plus vrai qu'il sera moins reel, c'est-a-dire +moins complique de details particuliers et speciaux, non observes par la +majorite des spectateurs. + +Si, en effet, un acteur s'ingeniait a reproduire trait pour trait telle +facon extraordinaire de mourir, observee par lui-meme, il s'exposerait, +tout en etant plus reel, a paraitre moins vrai, car l'image qu'il +offrirait serait dissemblable a celle qu'ont dans l'esprit la plupart +des quinze cents spectateurs. Nous pouvons donc conclure que, si le reel +est le vrai dans la presentation des phenomenes, il n'est pas toujours +le vrai dans la representation de ces memes phenomenes. Or comme au +theatre il ne s'agit jamais que de la representation de la vie et de +tous les actes qui la composent, ni l'auteur, ni le metteur en scene, +ni les acteurs ne doivent s'attacher a reproduire la realite, mais +seulement l'image qui est la representation ideale du reel. + +Un acteur doit donc etre un observateur de la nature, non pour +transporter servilement ses observations sur la scene, mais +pour enregistrer en lui tous les traits communs dont se compose +synthetiquement l'idee ou l'image qu'il s'efforcera de reproduire. C'est +pour cela que dans la carriere du comedien l'intuition lui est d'un si +grand secours; car, apres le travail inconscient de generalisation qui +se produit en lui, cette faculte d'introspection lui permet d'avoir une +vue tres nette de l'image interieure qui s'est formee dans son esprit; +et c'est precisement cette vue tres claire des idees qui fait les grands +comediens. Si l'un d'eux doit representer une scene de folie, ira-t-il +a Bicetre etudier un fou particulier dont il s'efforcera de reproduire +identiquement les airs, les gestes et toutes les manies? Non pas; mais +il cherchera dans une visite generale a rassembler dans sa memoire +les traits communs qui se retrouvent dans tous les fous d'une meme +categorie; surtout il s'efforcera, par une attention toute subjective, +de tirer des tenebres de son esprit l'idee qu'il se fait d'un fou et de +bien se penetrer, pour les reproduire, des traits qui composent cette +image ideale. C'est precisement dans la fixation de cette image +subjective et dans la difficulte de la transformer en une image +objective que les comediens ont toujours quelques progres a faire. +C'est cette image qui est le modele dont le theatre nous doit la plus +frappante copie. + +Autrement, s'il s'agissait au theatre de realite, comment le public +serait-il apte a juger de la verite, lui qui la plupart du temps n'a +pas directement observe cette realite? Au contraire, transportez-le +au milieu de civilisations eteintes ou etrangeres, dans un milieu +populaire, bourgeois ou aristocratique, etalez devant ses yeux les +crimes les plus monstrueux, les actes vertueux les plus rares, il +s'ecriera ingenument: comme c'est nature! comme c'est vrai! et vous, +poetes et comediens, vous savourerez cette manifestation de son +admiration, et c'est pour meriter cet eloge que vous donnez toutes +vos forces a un travail qui souvent vous tue. Or, d'ou le public +tiendrait-il cette competence que vous lui reconnaissez, s'il ne devait +formuler son jugement que d'apres l'observation personnelle et directe +du phenomene? S'il a le droit de porter ainsi l'eloge ou le blame sur +vos travaux, sur vos conceptions et sur les resultats de vos longues et +penibles etudes, c'est qu'il rapporte la representation que vous lui +offrez a l'idee qu'il se fait du phenomene et a l'image qu'il possede +en lui-meme; et ce qu'il applaudit, ce n'est pas la reproduction d'une +realite qu'il ne lui a pas ete donne d'observer directement, mais le +degre de ressemblance de l'image que vous dessinez a ses yeux avec +l'idee qu'il s'est formee du fait represente. + + + +CHAPITRE XXXII + +De l'acteur.--De la formation subjective des images.--Rapport de la +creation de l'acteur avec l'ideal du public.--Toute evolution ideale +implique une modification dans l'image representee.--C'est la generalite +d'un phenomene qui justifie sa representation.--_Smilis_.--L'acteur doit +eviter l'accidentel. + + +Le metteur en scene et l'acteur doivent donc s'attacher a bien +determiner les traits generaux des etres dont ils doivent exposer aux +yeux du public la representation theatrale, et les caracteres communs +de tous les phenomenes particuliers qui composent l'idee qu'ils veulent +rendre sensible et visible. Dans toute nouvelle creation, leur merite +consiste, surtout pour l'acteur, dont l'art est plus fecond et +plus personnel, a amener la representation scenique a son point de +perfection, c'est-a-dire a determiner jusqu'ou ils peuvent pousser la +realisation de l'idee dont ils possedent en eux l'image subjective. A +mesure que le temps s'ecoule, que les generations se succedent, il y +a des images qui s'affaiblissent et d'autres qui, au contraire, +s'eclaircissent et se precisent. Les idees qui flottent dans +l'imagination des hommes sont semblables aux images que nous tenons dans +le champ de notre lorgnette et qui, selon les dispositions relatives que +nous donnons aux foyers des lentilles, se rapprochent et se precisent ou +s'eloignent en se diffusant. Le comedien doit donc s'efforcer de bien +discerner les traits dont se composent les idees des spectateurs; et son +ambition constante est de decouvrir quelques-uns des caracteres communs, +si faibles qu'ils soient, que ses predecesseurs ont neglige de mettre en +evidence; enfin de se rendre compte des modifications que le temps ou +des circonstances particulieres ont apporte a ces idees. C'est en +ce sens que le comedien doit toujours etudier la nature; car il est +necessaire qu'il compare, le plus souvent possible, la presentation et +la representation des phenomenes, afin de discerner si les traits dont +il revet ses imitations ont bien tous le caractere general qui sera pour +tous les spectateurs la marque de la verite, et de decouvrir peut-etre +quelque trait nouveau qui soit de nature a rendre la ressemblance plus +parfaite. + +Si, par suite de circonstances fortuites, les hommes d'une generation +ont ete a meme d'observer plus souvent ou mieux que ceux qui les ont +precedes un certain ordre de faits, l'idee qu'ils en concoivent sera +sensiblement differente de celle qu'en possedaient les generations +anterieures; et le comedien, s'il a de l'intuition et de la penetration, +ne se contentera plus pour les representer des traditions de metier, +mais modifiera son jeu de maniere a reproduire l'image actuelle et a +trouver sa ressemblance exacte. Supposons qu'une actrice, ayant cree il +y a vingt ans le role d'une convulsionnaire, dut de nouveau en creer +un semblable aujourd'hui, devrait-elle se contenter de reproduire +identiquement le jeu de scene qui lui a valu jadis un succes? Nullement, +car les idees que nous avons aujourd'hui sur les nevroses sont +sensiblement differentes de celles que nous avions il y a vingt ans. On +s'est beaucoup occupe de cette question; les journaux l'ont agitee, ont +rendu compte avec force details des nombreuses experiences faites avec +eclat sur l'hysterie; et l'idee que nous nous faisons actuellement d'une +convulsionnaire a des formes plus nettes et plus accusees. L'actrice +devra donc proceder a une nouvelle mise au point, ajouter a son +jeu d'autrefois et le mettre en harmonie avec l'idee actuelle des +spectateurs, avec discernement, d'ailleurs, et sans exageration, car les +idees humaines n'ont que de lentes evolutions. Mais enfin tel trait +qui, dans son jeu, eut paru extravagant il y a vingt ans, paraitrait +aujourd'hui vrai et naturel. Ce n'est pas la realite cependant qui a +change, mais l'image ideale qu'en possede l'esprit des spectateurs. +On voit en quels sens divers le talent d'un comedien peut toujours +progresser par l'observation; c'est un art qui n'est jamais immobile, +mais qui se renouvelle constamment et qui, dans son evolution, suit les +evolutions des idees humaines. + +La methode de travail du comedien se resume donc en deux points: +premierement, determination des traits generaux de l'image qui est la +synthese ideale d'un ensemble de phenomenes particuliers et reels; +deuxiemement, retour frequent a l'observation de la nature, afin de +decouvrir si l'examen compare des phenomenes ne lui fournira pas +quelque caractere commun jusqu'ici neglige ou inapercu, ou si, dans les +presentations fortuitement frequentes d'un phenomene, la reapparition +d'un trait particulier ne l'eleve pas a l'importance d'un trait general. +Ce deuxieme point est extremement delicat, car il est toujours tentant +d'ajouter quelque chose au jeu de ses predecesseurs ou de ses emules; et +c'est presque toujours par exces que pechent les comediens, par suite de +l'attention que plus que tout autre ils apportent a l'observation des +phenomenes. Quand, dans le jeu d'un comedien, un trait parait contraire +a la nature, on peut presque toujours etre certain que ce trait a +cependant ete observe et pris sur la nature par le comedien, dont +l'erreur a uniquement consiste a lui attribuer un caractere general +qu'il n'avait pas, et par consequent a evoquer aux yeux des spectateurs +une image differant par exces de l'idee qui a pu se former dans l'esprit +du plus grand nombre d'entre eux. + +Voici entre autres un exemple. Dans un drame intitule _Smilis_, joue +recemment a la Comedie-Francaise, on voyait, au premier acte, deux vieux +amis, l'un amiral, l'autre commandant, se retrouvant apres une longue +separation, tomber dans les bras l'un de l'autre. Or les acteurs avaient +cru devoir ajouter le baiser a l'accolade, baiser franchement donne et +recu, et entendu de tous les spectateurs qui ne pouvaient reprimer un +sourire, temoignage instinctif de leur etonnement. C'est qu'en effet +c'etait une faute de mise en scene de la part des deux excellents +comediens, provenant precisement d'une judicieuse et reelle observation: +beaucoup de personnes savent que les militaires et les marins ont +l'inoffensive habitude de s'embrasser fraternellement quand ils se +retrouvent dans leur carriere aventureuse. Mais les comediens avaient eu +le tort de relever un trait particulier ne s'accordant pas avec l'idee +generale que se forme le public de deux hommes qui se jettent dans les +bras l'un de l'autre. L'embrassade, en effet, n'admet, dans la vie +reelle, que le simulacre du baiser, qui aux yeux de la plupart des +hommes est un acte entache d'un peu de ridicule. Voila donc une legere +faute de mise en scene qui a precisement pour cause l'observation exacte +de la nature dans certains cas particuliers; et la faute a consiste dans +la substitution d'une image particuliere a l'image generale qui seule +repondait a l'idee que se faisaient du fait represente les dix-huit +cents spectateurs. + +A un autre point de vue, d'ailleurs, on peut dire qu'au theatre, en +dehors de certains cas particuliers, comme par exemple dans l'expression +du sentiment filial, le baiser n'est tolere que s'il est donne ou recu +par une femme. En general, les acteurs n'en doivent jamais faire que le +simulacre. _Le Mariage de Figaro_ nous facilite la determination de la +limite au dela de laquelle on choquerait la bienseance. Au cinquieme +acte, lorsque Cherubin, croyant embrasser Suzanne, embrasse le comte +Almaviva, tout spectateur attentif a ses propres impressions s'apercevra +que la realite du baiser serait choquante si le role de Cherubin etait +rempli par un homme, et que si elle ne l'est pas, c'est qu'il sait que +sous les traits et sous le costume du page c'est une femme qui donne ce +baiser a l'acteur qui joue le role du comte. + +La loi que nous avons cherche a elucider sur la representation des idees +nous permet d'expliquer certains jeux de scene dont la portee soi-disant +conventionnelle depasse de beaucoup la portee absolue. Le mot de +convention, dans ces cas-la, ne me parait cependant juste que si on lui +donne uniquement sa signification veritable, qui est celle d'accord +entre les manieres de voir, et que si on n'y attache pas une idee +d'arbitraire. Or, l'accord entre les manieres de voir n'est autre chose +que la possession commune d'une image generale identique. Dans le code +du monde, par exemple, un homme est considere comme outrage si un +adversaire ou un ennemi ose lever la main sur lui et il se battra pour +venger son honneur. Voila l'idee generale. Cependant il y aura des +hommes qui ne se sentiront outrages et qui ne se battront que s'ils ont +recu reellement le soufflet. Voila l'idee particuliere. Or le theatre ne +peut en toute surete aborder que la representation de l'idee generale, +de telle sorte que, si le cas particulier devait etre represente, il +faudrait de la part de l'auteur beaucoup d'habilete et de preparation +pour le faire admettre par le public. Quand nous apprenons qu'un mari a +trouve un homme aux pieds de sa femme, ou qu'au moment ou il est entre +il a surpris cet homme embrassant la main de sa femme, nous concluons +avec certitude que cette femme trahissait son mari, le plus ou le moins +etant sans valeur relativement a la conclusion morale. On se sert +souvent, dans ce cas, du mot assez curieux de conversation criminelle, +euphemisme qui n'est en somme qu'une idee generale, tres suffisante dans +l'espece, et qui repond par consequent a l'image generale, la seule dont +le theatre nous doive la representation. Dans la realite, au moment ou +le mari apparait, l'amant a pu etre surpris se livrant a tels ou +tels actes plus ou moins caracteristiques; mais ce sont la des cas +particuliers et des circonstances accidentelles qui n'ajoutent rien au +fait fondamental, qui est la trahison de la femme. Ce n'est donc pas +sans y avoir profondement reflechi qu'un acteur pourra se croire +permis d'ajouter quelque trait particulier a l'acte simple qui est la +representation de l'idee generale. + +On pourrait citer un plus grand nombre d'exemples. Ainsi, dans la +comedie, quand une jeune fille pleure elle porte son mouchoir a ses +yeux, et son air ainsi que le mouvement de sa poitrine suffisent a +dessiner l'image du chagrin, parce que ces differents traits sont +generaux et se retrouvent a peu pres dans l'expression de toutes les +douleurs de l'ame. Dans la realite cependant que de traits particuliers +et variables viennent s'y joindre, selon la nature de chacun, +l'abondance des sanglots et des pleurs, les cris de timbres differents, +les mouvements souvent desordonnes, l'abandon de soi-meme, etc. On +ferait egalement de semblables remarques au sujet de l'expression de +la joie, ou l'image generale suffit, sans qu'on y ajoute les images +disgracieuses qui deparent souvent les plus jolis visages. + +Mais il est inutile de multiplier ces exemples; les deux que nous avons +choisis plus haut suffisent. Il faut mieux donner a reflechir que de +tout dire. Il est juste d'ajouter que, dans beaucoup de cas, la dignite +personnelle du comedien doit entrer en ligne de compte; mais c'est la +une raison de sentiment qui me semble secondaire. Les raisons que nous +avons presentees sont artistiques et comme telles de plus grande valeur. + + + +CHAPITRE XXXIII + +De la composition d'un role.--Des traditions.--De l'intuition et de +l'introspection.--Developpement des images initiales.--Rapport ou +contraste entre les images initiales de differents roles.--_Le +Demi-Monde_.--_Le Gendre de M. Poirier_.--_Mademoiselle de Belle-Isle_. + + +Dans les chapitres precedents, nous avons parle du jeu de scene, en le +considerant comme un acte isole, detache d'un ensemble dramatique ou +comique. Nous avons pris l'action dans un moment particulier. Nous +devons maintenant examiner, au moins succinctement, la mise en scene +d'un role et son rapport avec le developpement de l'action, mais en nous +preoccupant exclusivement de l'aspect du role et en laissant de cote +tout ce qui touche a la declamation. + +Il n'y a, dans les arts, qu'un petit nombre de principes; nous ne devons +donc pas ici rechercher et rencontrer de lois esthetiques differentes de +celles que nous avons deja mises en lumiere. Ce qui, d'ailleurs, fait +l'excellence d'une regle, c'est de ne pas etre restreinte a un fait +special: l'exiguite du cercle ou se meut une regle est un signe certain +d'empirisme; et, dans ce cas, la regle prend le nom de procede. Les +procedes, je l'accorde, ont leur utilite et meme leur prix, +surtout lorsqu'ils portent ce beau nom de traditions, usite a la +Comedie-Francaise. Des qu'une piece a fourni une longue carriere, et +lorsque des acteurs ont particulierement brille dans certains roles, +il est tres comprehensible que les nouveaux venus, qui plus tard sont +charges de reprendre ces roles, s'ingenient a reproduire les effets qui +ont si bien reussi a leurs predecesseurs. La facon de dire ces roles et +d'executer tel ou tel jeu de scene, de faire tel geste, de prendre telle +attitude, de faire meme telle correction au texte, etc., donne donc +lieu a ce qu'on appelle des traditions, soit que ces procedes aient ete +scrupuleusement notes, soit que le nouveau venu ait pu se rendre +compte par lui-meme du jeu de son predecesseur, soit qu'ils se soient +uniquement transmis de memoire. Il y a, a la Comedie-Francaise, un assez +grand nombre de jeux de scene qui n'ont pas d'autre raison d'etre, et +dont on se contente de dire pour les justifier qu'ils sont de tradition. +En resume, la tradition est une experience accumulee dont il faut tenir +grand compte. Il y a certaines facons exquises de dire, certains gestes +empreints d'une eloquente grandeur, qui sont tout ce qui nous reste des +grands artistes du passe. Toutefois, il ne faut pas que la tradition +soit un esclavage, car nous avons vu precisement que quelques roles +peuvent changer d'aspect avec le temps dans la mesure ou les idees +elles-memes des spectateurs se modifient sous l'influence de +circonstances fatales ou fortuites. Il faut donc maintenir la tradition +au-dessous de la regle, et se degager du procede des qu'on vient a +s'apercevoir qu'il est en contradiction avec l'idee actuelle. C'est donc +ici la regle qui nous importe, et ce sont uniquement les principes qui +doivent nous arreter. Un ouvrage special sur les traditions conservees a +la Comedie-Francaise serait d'un tres grand interet; mais il ne pourrait +etre entrepris que par quelque esprit attentif, appartenant depuis +longtemps a la maison de Moliere. On pourrait y joindre un assez grand +nombre de faits extraits de memoires ou conserves dans les ouvrages +qui concernent l'art dramatique. Je serais, quant a moi, absolument +incompetent en pareille matiere. C'est donc la un sujet que je dois +ecarter de ma route; et je reviens a l'examen des principes, auquel +d'ailleurs doit seul s'attacher un ouvrage theorique. + +Si nous passons d'un jeu de scene particulier au role qui le contient, +nous ne faisons que remonter de l'examen de la partie a celui du tout, +et un moment de reflexion suffit pour conclure que tous les jeux de +scene, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes les inflexions +doivent etre dans le caractere du role. A cinquante ans, on n'aime +pas comme a vingt-cinq, ou, si on est affecte de la meme complexion +amoureuse, on est qualifie differemment. Il y a telle occurrence ou +un magistrat ne se conduira pas comme un militaire. L'education, +l'instruction, le commerce avec nos semblables nous inculquent certaines +facons de penser, de dire, d'agir, qui varient suivant le milieu ou nous +avons vecu. Il y a donc dans tout role un aspect permanent et persistant +dont le comedien doit se penetrer. + +C'est ici que l'intuition, au sens exact et etymologique du mot, prend +une importance de premier ordre. Si le comedien est bien doue, il +possede en lui-meme une riche collection d'observations, souvent +inconscientes, suites et series d'images qui peuplent son imagination. +A la premiere connaissance qu'il prend du role, il obeit a un mouvement +naturel tout subjectif: il regarde en lui-meme, et de cet examen +intuitif resulte une image initiale, sur laquelle il concentre alors +son esprit de toute la force de son attention. C'est la son modele; il +s'efforce d'en bien concevoir les formes lumineuses, qui se dessineront +dans la chambre noire de sa pensee. De la clarte de l'image dependent +la nettete et la serenite du jeu. Quelquefois l'image est lente a se +former, surtout a se completer, et quelques acteurs ont en quelque sorte +besoin de l'objectiver; il leur faut plusieurs repetitions pour en +porter la representation au point de perfection qu'ils sont capables +d'atteindre. Quelquefois, au contraire, elle jaillit du cerveau +sans effort, et, dans ce cas, l'artiste se sent des le premier jour +absolument maitre de son role. Mais cette premiere phase intuitive d'un +role est suivie d'une seconde phase plus laborieuse; car l'image apparue +a l'esprit de l'artiste n'est, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une +image centrale, autour de laquelle oscillent un certain nombre d'images +similaires, correspondant aux differents moments de l'action. C'est la +variete qu'il s'agit des lors d'introduire dans le role sans en detruire +l'unite. + +Tous les jeux de scene, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes +les inflexions de voix ne sont et ne doivent etre que des idees +secondaires, derivees de l'idee premiere, ou autrement des images en +rapport de ressemblance avec l'image initiale. Tout cela, bien que ne +presentant aucune difficulte, se comprendra mieux encore au moyen +d'un exemple. Dans _le Demi-Monde_, si nous melions en regard le role +d'Olivier de Jalin et celui de Raymond, l'un homme du monde, l'autre +militaire, il est clair que les comediens charges de ces deux roles ont +immediatement vu surgir a leurs yeux, des profondeurs de leur esprit, +les images initiales de ces deux personnages. C'est alors que pour tous +deux a commence un travail de detail tres difficile et tres minutieux, +consistant a deduire de cette image intuitive toute une serie d'images +secondaires reproduisant toujours la meme personnalite. Ils n'auront +jamais une attitude identique, Olivier s'abandonnant sans effort a une +aisance familiere, Raymond gardant toujours une certaine rectitude +de maintien; ils ne feront pas un geste semblable, ni dans le meme +mouvement; ils ne s'assoiront pas, ne se leveront pas, ne marcheront pas +de meme, et ils ne parleront pas sur des rythmes similaires. + +Dans toutes les pieces, tous les roles ont ainsi leur physionomie propre +que l'acteur ne doit jamais perdre de vue. Cela parait tout simple +au spectateur qui ne parait nullement s'en etonner, et qui n'y voit +probablement aucune difficulte. Sans doute, la composition du role est +relativement facile quand la personnalite des personnages est nettement +determinee, comme dans l'exemple que j'ai choisi; mais que le lendemain +les deux memes comediens aient a remplir les roles de Montmeyran et du +marquis de Presle, dans _le Gendre de M. Poirier_, la transition, pour +ne pas etre brusque, n'en sera que plus delicate; et le spectateur, s'il +y pense, pourra commencer a s'apercevoir de toute la difficulte qui +preside a la mise en scene d'un role. Montmeyran est un militaire comme +Raymond; mais le second a fourni une image initiale aux contours un peu +secs et tranchants, tandis que le premier se revele sous les traits +d'une image aux angles adoucis. La ressemblance entre les deux sera +surtout dans une certaine rectitude morale. Le marquis de Presle est un +homme du monde comme Olivier de Jalin, mais avec un peu plus de morgue +et de hauteur; il s'est moins use a tous les contacts de la vie, et il a +garde la part de prejuges qu'Olivier a, des longtemps, echanges contre +une aimable philosophie. Eh bien, ces nuances qui differencient les +images initiales de ces roles, il faut ne pas les laisser perdre; elles +doivent se retrouver a tous les moments de l'action, dans toutes les +attitudes, dans les moindres gestes, dans la facon d'entrer et de +sortir. Que le surlendemain les deux memes acteurs reparaissent dans +_Mademoiselle de Belle-Isle_, sous les traits du duc de Richelieu et du +chevalier d'Aubigny, voila encore des images initiales qui sont dans un +certain rapport, d'une part, avec le marquis de Presle et Olivier de +Jalin, d'autre part, avec Montmeyran et Raymond, mais qui se distinguent +cependant par des nuances multiples d'une grande importance, auxquelles +s'ajoute la difference des epoques, des costumes, des milieux, des +caracteres historiques, etc. On comprendra, des lors, que si l'intuition +fournit aisement aux comediens les images initiales de chacun de ces +roles, la reflexion, l'etude, la comparaison leur seront necessaires +pour arriver laborieusement a fixer toutes les images derivees, dans +lesquelles le spectateur doit toujours retrouver l'image initiale. + +Il semble resulter de ce que nous venons de dire, sur la facon dont on +procede a la composition d'un role, que la premiere qualite pour un +comedien est l'imagination; accompagnee de cette faculte d'introspection +qui lui permet d'apercevoir et de degager les images subjectives +inconsciemment accumulees dans son esprit. Viennent ensuite +l'intelligence et le travail, au moyen desquels il pousse la +representation de ces images au degre desirable de fini et de +ressemblance. Un jeune homme ou une jeune fille peuvent avoir en partage +un physique heureux, une voix enchanteresse, une intelligence tres fine, +et faire presager un comedien ou une comedienne de talent; mais ils +ne possederont pas de veritable genie dramatique s'ils n'ont pas +d'imagination et si par consequent ils ne possedent pas cette faculte +d'intuition qui en decoule. C'est pourquoi les debuts sont si souvent +trompeurs; on y fait montre de qualites charmantes et meme superieures, +mais le veritable comedien ne se revele que le jour ou, abandonne de ses +maitres, seul vis-a-vis de lui-meme, il aborde la creation d'un role. +C'est la que la faculte maitresse se devoile ou se montre decidement +absente. On ne serait pas embarrasse de citer grand nombre d'acteurs qui +ont parcouru une carriere honorable, qui se sont meme distingues dans +leur emploi, mais qui en realite n'etaient pas fatalement destines a +etre comediens, et qui n'ont reussi que grace a la mise en oeuvre de +qualites tres estimables, mais secondaires au point de vue de l'art +et qui auraient pu trouver leur emploi dans toute autre carriere. Ces +acteurs tiennent cependant une grande place et une place meritee dans +l'histoire dramatique; car instruits, attentifs, scrupuleux et toujours +egaux a eux-memes, ils sont les gardiens les plus fideles des traditions +et forment ensuite les meilleurs professeurs. + + + +CHAPITRE XXXIV + +Aptitude a jouer certains roles.--De la personnalite scenique de +l'acteur.--Complexite et heterogeneite des roles modernes.--Leur +influence sur l'art dramatique et sur l'art theatral.--Deformation du +talent de l'acteur. + + +Si on examine un certain nombre de roles avec quelque attention, on +s'apercevra que les uns et les autres sont a quelque degre semblables +ou dissemblables entre eux, et qu'ils peuvent se repartir en diverses +classes plus ou moins separees les unes des autres. Ainsi, si nous +revenons aux exemples que nous avons cites dans le chapitre precedent, +nous trouverons que les roles d'Olivier de Jalin, de Gaston de Presle et +du duc de Richelieu forment une certaine classe et que ceux de Raymond +de Nanjac, de Montmeyran et du chevalier d'Aubigny en forment une autre. +Dans chaque classe, les roles ont entre eux quelque analogie, quelque +rapport plus ou moins proche, quelque affinite secrete, tandis que +d'une classe a l'autre ce sont des dissemblances qui s'affirmeront, +des oppositions plus ou moins fortes et plus ou moins saillantes. Par +consequent, toutes les images initiales, qui sont les points de +depart des roles d'une meme classe ayant quelques caracteres communs, +deriveront toutes d'une meme image plus lointaine, plus generale, +hierarchie d'images absolument semblable a la hierarchie des idees. +Ces images generales constituent en quelque sorte des personnalites +complexes. + +De meme on pourrait diviser une agglomeration d'hommes en groupes plus +ou moins nombreux, constituant des personnalites complexes, et dont tous +les membres auraient entre eux un certain air de parentage. Eu faisant +encore un pas, on pourrait des lors etablir une correspondance entre ces +groupes d'etres humains et ces classes dans lesquelles nous avons dit +que se repartissaient tous les roles; et l'on verrait que le comedien, +en tant qu'homme, appartenant a quelque groupe, porte en lui l'air de +cette personnalite complexe a laquelle se rattache la sienne propre, et +que par consequent son aspect, son image a quelque rapport avec l'image +generale de laquelle se deduisent les images initiales d'une serie plus +ou moins nombreuse de personnages de theatre. + +Un acteur possede donc par lui-meme une aptitude particuliere a remplir +certains roles. C'est cette aptitude, cette conformite naturelle que +consultent surtout les auteurs et les directeurs de theatre quand il +s'agit de distribuer les roles d'une piece; et l'importance en est +tellement grande pour le resultat final, qu'il arrive a chaque instant +aux auteurs, en concevant et en ecrivant leurs pieces, de se composer +une troupe ideale de comediens connus, et, bien mieux encore, de +conformer l'image du role qu'ils dessinent a l'image personnelle de +tel ou tel artiste. Bien entendu il ne faudrait pas restreindre cette +concordance entre un artiste et un groupe de roles a de simples +similitudes physiques. Sans doute le physique n'est pas sans importance, +mais en tout cas il ne peut s'agir que du physique tel qu'il est modifie +par les conditions sceniques, et vu a la lumiere de la rampe, dans la +perspective du decor. Il est des acteurs que la scene grandit, d'autres +qu'elle rapetisse; mais c'est surtout la physionomie que l'optique +theatrale modifie profondement, ce qui se concoit aisement, puisque la +lumiere du jour et celle de la rampe avivent les memes traits en sens +inverse. Mais cette concordance tient, en outre, a la predisposition +nerveuse qui est la source de la sensibilite, a l'inclination morale, +a la qualite et au timbre de la voix, a l'expression du regard et a la +plasticite generale. Dans la mise en scene, la distribution des roles +est donc d'une importance capitale. Une faute dans cette distribution +est en tout point semblable a celle que commettrait un musicien qui se +tromperait sur le caractere physiologique des instruments et ferait +exprimer par les hautbois ce qui ne peut l'etre que par les trompettes, +ou voudrait forcer les clarinettes a nous faire eprouver les memes +sentiments que les violoncelles. + +C'est cette meme concordance entre la personnalite scenique d'un acteur +et les roles du repertoire qu'il est si important de decouvrir quand il +s'agit d'un debut. On se trompe souvent, soit que l'acteur ne donne pas +tout ce qu'il promettait, soit que la scene modifie completement son +image theatrale. Quand il s'agit de discerner le meilleur emploi qu'il +sera possible de faire de qualites moyennes et temperees, il vaut mieux +choisir de modestes roles de debut, afin de laisser le temperament de +l'artiste se reveler et s'affirmer peu a peu. Quand on croit avoir +affaire a un temperament personnel d'une certaine valeur, il est +preferable de mettre l'artiste aux prises avec un grand role, dut ce +premier essai ne pas etre couronne de succes, car le contraste meme, +entre le role qu'il remplit et sa personnalite scenique, mettra celle-ci +en pleine lumiere et lui permettra de s'affirmer au grand jour de la +rampe. Dans ce cas, meme apres un debut malheureux, un directeur avise +aura la certitude d'avoir mis la main sur un artiste hors ligne et il +aura du meme coup determine vers quels roles l'incline son temperament. + +Une troupe, quelque nombreuse qu'elle soit, presente toujours des +lacunes, ce qu'on comprendra aisement apres les explications qui +precedent. C'est pourquoi il se presente dans l'histoire d'un theatre +des periodes pendant lesquelles telle piece ne produit pas tout l'effet +qu'on en devrait attendre et quelquefois ne peut absolument pas etre +reprise. Souvent il se passe dix ans, vingt ans meme, pendant lesquels +un groupe de pieces ne peut etre remonte avec succes, par suite du +manque d'un acteur d'un certain temperament. Cela se fait surtout sentir +dans les pieces modernes, et cela tient a l'heterogeneite des roles qui +tend et tendra a s'accuser de plus en plus. L'art dramatique suit en +cela l'evolution de la vie moderne, et de meme que dans le monde chacun +prend une personnalite de plus en plus distincte, de meme dans le +theatre qui reflete le monde les roles augmentent en nombre a mesure +qu'ils se differencient les uns des autres. Et meme, c'est par une sorte +de tendance philosophique instinctive que les auteurs se laissent si +facilement aller a composer des pieces entieres pour tel acteur ou pour +telle actrice. Ils profitent habilement d'une personnalite distincte +et tres particuliere que leur offre benevolement la nature, qu'ils +s'ingenient a developper et a pousser dans ses differents sens, et ils +composent toutes leurs pieces en vue d'une personnalite theatrale que le +hasard probablement ne leur offrira pas une seconde fois. C'est surtout +dans les theatres de genre que ce systeme tend a prevaloir, et on +arrive reellement a produire sur le public des impressions piquantes +et originales; mais le danger est dans la repetition trop souvent +renouvelee du meme procede. Pour arriver a satisfaire le public et pour +prevenir en lui la satiete, il faudrait un peu plus souvent casser et +remplacer le joujou dont on l'amuse. + +Cette heterogeneite de l'art a pour consequence une differenciation +de plus en plus grande entre les images initiales des personnages du +theatre moderne; et, par suite, un acteur devient de moins en moins apte +a remplir avec succes un grand nombre de roles: son image s'associe avec +des groupes de roles de plus en plus restreints. D'ou resulterait la +necessite d'accroitre indefiniment le nombre d'acteurs composant une +troupe de theatre. Cette necessite a pour consequence immediate: +premierement, la disparition des troupes de province; deuxiemement, +la fusion en une seule de toutes les troupes existant a Paris; +troisiemement, l'exploitation des theatres de province par les troupes +de Paris. La premiere consequence s'est aujourd'hui entierement +realisee: les quelques troupes qui resistent encore se ruinent ou se +ruineront. Le moment approche ou il n'y aura plus un seul theatre de +province vivant de sa vie propre. La seconde consequence se fait deja +sentir. Les acteurs, pour la plupart, ne contractent plus que des +engagements temporaires, qui se restreignent souvent a l'exploitation +d'une piece. Les acteurs passent d'un theatre a l'autre sans se fixer +definitivement. Les directeurs font des emprunts quotidiens aux troupes +de leurs confreres: d'ou nait une tendance naturelle a mettre en commun +leurs ressources, c'est-a-dire leurs theatres, leurs capitaux, leurs +acteurs, leurs decors et leur materiel. La troisieme consequence a porte +tous ses fruits: troupes d'hiver, troupes d'ete, troupes de villes +d'eau ou de villes de jeu, toutes s'organisent a Paris au moyen des +disponibilites existantes en personnel et en materiel. + +Quelles sont maintenant les consequences de cette heterogeneite sur +l'art theatral. Produit de l'analyse, elle pousse les artistes dans la +voie de l'analyse. Les images ou idees, de generales qu'elles etaient, +se decomposent en images ou idees particulieres; celles-ci se +differencient les unes des autres par des caracteres qui, negliges jadis +ou habilement fondus dans l'ensemble, s'accusent et prennent un relief +inattendu. De la un travail incessant des comediens pour mettre en +saillie ces traits particuliers et speciaux; de la, la recherche du +detail et par suite l'introduction de plus en plus frequente du reel. +Dans la comedie de Moliere, pour prendre un exemple, l'argent ne s'est +pas encore incarne dans un personnage special; mais au XVIIIe siecle +nous voyons se dessiner l'image du financier. Aujourd'hui cette image, +beaucoup trop generale pour nous, s'est decomposee et nous fournit les +images du banquier, de l'agent de change, du quart d'agent de change, du +boursier, du coulissier, etc. Ce qui distingue ces personnalites, +issues d'une personnalite plus generale, ce sont, non des differences +essentielles, mais des differences de surface, des details pris sur le +vif de la societe actuelle, des traits de moeurs particulieres. +L'esprit d'analyse du comedien est oblige de s'affiner; il creuse ses +personnages, se met en observation, a l'affut des types particuliers qui +se croisent sous ses yeux; et, quand il monte sur la scene, il ressemble +souvent a tel que nous venons de coudoyer une heure avant d'entrer au +theatre. Ce n'est plus le portrait a l'huile, peint largement, qui doit +la flamme de la vie au temperament de l'artiste: c'est l'implacable +photographie qui fouille les rides, exagere les defauts et grossit les +plus charmants details. + +De la, pour le comedien, nait une certaine tendance a devenir +caricaturiste, tendance qui s'affirme surtout dans les theatres de +genre. En outre, comme le nombre de representations des pieces a succes +a decuple, et que telle qu'on aurait jouee autrefois une cinquantaine de +fois arrive souvent aujourd'hui a la trois-centieme representation, il +s'ensuit que cette repetition forcee des memes roles tend a deformer le +talent de l'artiste et a transformer en traits permanents des traits +qui ne devraient etre que passagers. Le comedien, malgre lui, sans +d'ailleurs qu'il en ait conscience, est la proie d'une personnalite +qu'il revet trop souvent et dont la nature composee se substitue peu +a peu par l'habitude a sa propre nature. Il arrive meme un moment ou +l'acteur a perdu toute faculte de creation nouvelle, et semble absorbe +dans un role unique dont il ne pourra desormais se debarrasser, car il +en a pris definitivement la ressemblance, la voix, le port, les allures, +les manieres et jusqu'aux tics particuliers. C'est la vengeance de +l'art. + + + +CHAPITRE XXXV + +Complexite de la mise en scene moderne.--_L'Avocat Patelin; Bertrand +et Raton; Pot-Bouille; la Charbonniere._--Invasion du reel.--Du +procede.--Retour necessaire au repertoire classique.--Son influence sur +le talent des acteurs.--Necessite des theatres subventionnes. + + +L'heterogeneite, il faut en faire l'aveu, conspire en faveur de l'ecole +realiste. Je ne sais si celle-ci se rend bien compte de l'arme puissante +que les revolutions de l'esprit remettent entre ses mains. On peut le +croire, car elle pousse furieusement a l'envahissement de la scene par +le reel, et elle n'y reussit que trop bien. Cette annee, on a remonte +a la Comedie-Francaise _Bertrand et Raton_, dont un des actes se passe +dans le modeste magasin de soieries de Raton Burgenstaf. Une decoration +peinte suffit a l'amoncellement modere des etoffes, un comptoir de chene +s'etale sans orgueil, un escalier de bois conduit au logement du gros +marchand de la Cour, et dans la boutique meme s'ouvre la porte de la +cave: mise en scene tres justement appropriee au theatre de Scribe. +Que nous sommes deja loin cependant des treteaux sur lesquels, dans +l'_Avocat Patelin_, maitre Guillaume vient etaler ses pieces de draps! +Or la veille du jour ou vous avez vu _Bertrand et Raton_, vous aviez pu +voir _Pot-Bouille_ a l'Ambigu et admirer le magasin des Vabre avec son +elegant escalier en spirale, avec ses commis, ses acheteuses qu'un +equipage reel attend a la porte; et le lendemain vous avez peut-etre +vu _la Charbonniere_ a la Gaite. La se trouvait transplante et formant +decor l'escalier monumental d'un des plus grands magasins de Paris, +spectacle extraordinaire pour les yeux, presentant l'encombrement et +l'affolement d'un grand jour de vente, la presse des acheteurs, la foule +des commis, un etalage savamment fait dans les regles du genre, les +comptoirs, les caisses, et, dans l'angle de la decoration, un ascenseur, +inutile a l'action, mais montant et descendant alternativement dans sa +lente majeste, et semblant etre l'organe respiratoire de ce mastodonte +industriel. + +On se demande, non sans inquietude, ou s'arretera la mise en scene? +Sans doute, il y a des limites qu'elle ne pourra franchir, mais elle +continuera a empieter de plus en plus sur le domaine litteraire et +deja l'action qui relie tous les tableaux d'un drame est tenue et bien +fugitive. Un obstacle qu'il lui faudra tourner est precisement la +grandeur de la scene. En faisant monter les humbles et les desherites +sur le theatre, en etalant a nos yeux les miseres physiques et morales +des dernieres classes de la societe, elle ne pourra rapetisser la +scene a la taille d'une mansarde ou d'un bouge. Quoi qu'elle fasse, la +chambrette de Jenny ou la hutte du chiffonnier sera toujours plus grande +que le salon d'un ministre. Toutefois la complaisance du public est +admirable, et son imagination, dont l'ecole realiste sera forcee +d'accepter le secours, consentira a ramener la grandeur de la scene +aux proportions que desirera l'auteur: l'espace et le temps resteront +toujours au theatre forcement conventionnels. + +Mais l'heterogeneite des roles continuera a s'accentuer, et c'est la +qu'est le danger croissant de l'art dramatique; car, si l'on veut +appliquer sa pensee a suivre cette progression ininterrompue, on verra +peu a peu l'art descendre des hauteurs morales ou regnent les idees +generales, s'abaisser de plus en plus a mesure que les images se +revetiront de caracteres plus particuliers, s'etendre a toutes les +realites, s'emanciper de toutes les conditions de regle, de choix, +d'election, et aller finalement s'absorber et disparaitre dans la vie +elle-meme. C'est qu'en effet la croissance constante de l'heterogeneite +a pour limite extreme l'aneantissement de l'art. D'autres plus +complaisants diront que ce sera la vie qui, en absorbant l'art, en +recevra une beaute nouvelle. C'est bien loin pour decider. Mais d'ici +la, quoi qu'il arrive, l'art dramatique aura ses jours d'epreuve. En +ressortira-t-il rajeuni? C'est une grave question que nous examinerons +dans les derniers chapitres de cet ouvrage. + +Nous entrons a peine dans la voie fatale, et c'est d'hier que l'antique +homogeneite se desagrege: elle n'est pas encore reduite a l'etat de +poussiere dramatique. D'ailleurs, si l'art nouveau est plein de dangers, +il n'est pas toujours sans charmes, et nous nous laissons volontiers +seduire de plus en plus par tous les traits, si exigus qu'ils soient, +qui portent l'empreinte de la verite. Nous-meme, nous nous apercevons +que notre esprit est moins homogene que celui de nos peres et qu'il est +en proie a l'esprit d'analyse. Nous goutons donc un art que nos peres +n'auraient pas apprecie, et, en depit de son inferiorite, nous eprouvons +des charmes secrets a penetrer dans les replis des etres et des choses. +Malheureusement l'apparent et le materiel nous distraient de l'ame +humaine: a trop partager son coeur, on abaisse l'idee que l'on se +faisait de l'amitie. Au theatre, l'artiste vise un but moins eleve; il a +mis l'ideal a sa portee. Mele a la foule, il imite Malherbe qui allait +etudier sa langue au port au foin, et, a la poursuite du reel, il saisit +la verite partout ou il la rencontre, dans les assommoirs aussi bien que +dans les alcoves des femmes perdues. Certes il y fait des trouvailles +originales; et il met en saillie les caracteristiques de tous ces +personnages nouveaux dans le monde de l'art et jusqu'a celles meme +des metiers les moins avouables. Je ne meprise nullement l'effort de +l'artiste en quelque sens qu'il s'exerce; cet effort n'est ni vain ni +pueril, mais c'est l'histoire des chercheurs d'or: apres avoir epuise +les mines aux filons eblouissants, ils tamisent la poussiere d'or melee +au limon que charrient les fleuves. + +Peu a peu le metier dramatique s'encombre de formules qui vont en se +compliquant de plus en plus, et les regles d'autrefois se reduisent a +une foule sans cesse grossissante de procedes. C'est la qu'est le danger +immediat; car l'homme est l'esclave des choses plus qu'il ne le croit. +Son physique et jusqu'a son moral, jusqu'a son intelligence, sont des +matieres plastiques qui prennent aisement la forme des moules ou il les +enferme. Le reel des pieces modernes disloque le talent des comediens; +et quelques-uns gardent a perpetuite une souplesse d'acrobate. Dans +l'interet de l'art moderne, dans l'interet meme des plaisirs du +spectateur, il est necessaire de mettre un frein a cette poursuite +aveugle du reel, et surtout a son influence sur le theatre. Or il y a +un remede efficace a la degenerescence theatrale qui nous menace; et +ce remede c'est le retour frequent au repertoire classique. Nous avons +parle plus haut de son influence sur le gout public, de son importance +au point de vue du plaisir le plus pur qu'il nous soit donne d'eprouver +au theatre. Nous n'y reviendrons pas; mais il nous reste a dire un mot +de son influence sur le talent des comediens et de son importance au +point de vue du metier dramatique. + +Si le lecteur a suivi avec quelque attention ce que nous avons dit sur +la maniere dont l'acteur procede a la composition d'un role, sur l'image +initiale qui se dresse dans son esprit et sur toute la serie d'images +associees, il se rappellera que ces images seront d'autant plus marquees +de traits particuliers que le personnage dont il revet la personnalite +est un type moins general. En suivant le developpement historique du +theatre, qui se conforme aux revolutions sociales, on voit les types +de theatre se multiplier et se compliquer a mesure qu'on s'approche de +l'epoque actuelle, et au contraire diminuer et se simplifier a mesure +qu'on remonte dans le passe. Plus les types sont generaux, et c'est le +cas de la tragedie et de l'ancienne comedie, plus les images initiales +sont generales. Pour traduire sur la scene les personnages classiques, +le comedien doit donc eviter de marquer son attitude, son jeu, sa +diction de trop de details particuliers et caracteristiques, car il n'a +que fort rarement a tenir compte des rapports du physique ou du moral +avec une fonction sociale, une profession determinee, une maniere +particuliere de vivre. Tout le materiel, tout l'accidentel et le +circonstanciel de la vie reelle n'entrent que pour fort peu de chose +dans la representation des personnages classiques. Ce sont surtout des +passions heroiques ou criminelles et de grandes infortunes dans la +tragedie, des vices et des travers generaux dans la comedie, qui +demandent a etre traitees synthetiquement, tandis que le theatre moderne +exige du comedien un esprit d'analyse toujours en eveil. La tragedie de +Corneille et de Racine et la comedie de Moliere commandent donc, sans +appuyer ici sur l'etude psychologique des roles, une grande largeur +de diction, une elocution tres nette degagee des a peu pres de la +conversation courante, une science du geste d'autant plus grande qu'il +est plus rare et qu'il a un rapport plus etroit avec le texte poetique, +une attitude qui n'a jamais le droit d'etre vulgaire ou qui, dans +l'emportement meme des passions, ne doit jamais manquer de dignite. +Les acteurs qui abordent ces roles sont obliges d'exercer sur eux une +contrainte severe, de maitriser tout mouvement qui pourrait trahir leur +personnalite moderne, de tenir enfin leur etre tout entier sous la +dependance de la passion dont ils prennent le langage ou du caractere +general aux impulsions duquel se plie l'action dramatique. + +Largeur, simplicite, sobriete, mais precision dans les effets, telle +est la loi de composition de tous les roles classiques. Il n'y a pas de +meilleure ecole pour les comediens; et c'est l'influence permanente +de l'ancien repertoire qui fait la superiorite incontestable de la +Comedie-Francaise sur tous les autres theatres. Tour a tour, entre les +representations d'une piece moderne qui doit garder l'affiche pendant +trois ou quatre mois, chaque societaire reprend la tunique d'Hippolyte +ou les rubans verts d'Alceste, reforme son corps, son attitude, sa +demarche, ses gestes a la severite sculpturale de l'antique ou a +l'aisance aristocratique du grand siecle, et accorde de nouveau son +oreille aux harmonies du vers de Racine ou aux larges mouvements +aisement cadences de la prose de Moliere. Les comediens qui passent par +ces epreuves se corrigent ainsi incessamment du maniere, du cherche, +des gestes inconscients et des defauts de diction inherents a la +conversation courante. Quand ils abordent les roles du theatre moderne, +ils en elargissent les effets, les haussent en quelque sorte d'un ton, +et ne sont pas sans influence sur les auteurs qui ecrivent pour eux +et qui par suite elevent leur ideal et celui meme de la foule qui les +applaudit. + +C'est par le commerce qu'elle entretient avec les grands ecrivains du +XVIIe siecle que la Comedie-Francaise maintient dans sa troupe d'elite +les belles traditions et les principes les plus eleves de l'art +dramatique, qu'elle agit a son tour sur les productions de l'esprit, et +qu'elle exerce une influence intellectuelle et morale, non seulement sur +la societe francaise, mais encore sur l'Europe entiere et sur tout +le monde civilise. C'est presque toujours a son ecole, au moins +indirectement, que se sont formes les comediens qui vont secouer le rire +sur notre triste univers, et prouver par leur presence sur tous les +points du globe l'universalite de la langue francaise et le charme +encore triomphant de l'esprit francais. + +Concluons donc que dans notre societe democratique, ou le nombre tuera +l'ideal, s'il n'est conquis par lui, le maintien du repertoire classique +a l'Odeon et a la Comedie-Francaise (joint a une reformation urgente +de l'enseignement du Conservatoire) est en quelque sorte une mesure de +renovation sociale, de relevement intellectuel et moral et de salut +artistique. Mais ce n'est que par de larges subventions qu'on peut +leur imposer le maintien de ce repertoire, qui exige des sacrifices +permanents et d'incessants labeurs. Le jour ou le Corps legislatif, dans +un esprit d'ignorance ou d'aveuglement, supprimerait ou diminuerait +seulement ces subventions, il porterait du meme vote un coup funeste a +l'art francais; il assurerait a bref delai l'envahissement de tous les +theatres par les adeptes les moins scrupuleux de l'ecole, realiste et +tarirait a l'avance dans les yeux de nos enfants la source des plus +douces larmes qui se puissent verser ici-bas. + +Abandonnons cette perspective heureusement lointaine et reprenons pied +sur la scene. Rappelons que, parmi les acteurs qui, en dehors de la +Comedie-Francaise, forcent l'admiration du public, les meilleurs sont +ceux qui, au Conservatoire ou a l'Odeon, ont eu le bonheur de traverser +le repertoire classique. Que ne peuvent-ils aller de temps a autre s'y +retremper librement, y refaire leurs forces, s'y perfectionner dans +l'art de bien dire; et, apres avoir trop longtemps joue un personnage +laid et vulgaire, que ne peuvent-ils, comme Mercure, s'en aller au ciel, +avec de l'ambroisie, s'en debarbouiller tout a fait! + + + +CHAPITRE XXXVI + +Du role de la musique au theatre.--La puissance musicale.--Le +melodrame.--Le vaudeville.--Evolution de l'art dramatique.--La musique +devenue un personnage dramatique. + + +Dans ce chapitre et le suivant je voudrais, au point de vue de +l'esthetique et de la mise en scene, dire quelques mots du role de la +musique dans les representations theatrales. La musique est en soi un +art complet, absolu, comme la poesie et comme la peinture, et ce n'est +pas naturellement de cet art, considere dans son ensemble, dont je puis +avoir a m'occuper ici, non plus que des productions de cet art qui sont +fondees sur le plaisir propre de l'oreille. Mais la musique tient dans +son empire l'expression des sentiments, et en dehors du charme qu'elle +exerce sur l'oreille, ou conjointement avec lui, elle provoque dans tout +notre etre, toujours par l'intermediaire de l'oreille, un ebranlement +qui se propage dans tout le systeme nerveux, et qui determine en +nous des etats generaux identiques a ceux que nous eprouvons dans la +tristesse, dans la joie, dans l'enthousiasme, dans la langueur, dans +l'attendrissement, etc. Associee en nous-memes avec tous les sentiments +que notre ame est capable d'eprouver, elle a le merveilleux pouvoir, en +nous replacant dans les memes conditions d'ebranlement nerveux, de les +rappeler, de les faire renaitre en nous, de troubler et de bouleverser +tout notre etre par le mouvement qu'elle imprime aux ondes nerveuses qui +le parcourent. Bien des conditions contribuent a l'effet que produit sur +nous la musique: la qualite des sons, leur hauteur, leur timbre, les +rapports melodiques des sons successifs, les rapports harmoniques des +sons simultanes, le mouvement, le rythme, etc. Mais ne considerons ici +que la hauteur des sons; le reste s'y ajoute naturellement et multiplie +ou affaiblit, en tout cas modifie profondement l'effet produit par la +hauteur. + +Quand nous parlons, les syllabes successives que nous prononcons sont a +des hauteurs diverses; pour y monter ou pour en descendre, notre voix se +traine rapidement de l'une a l'autre, et, ne franchissant pas d'un bond +les intervalles qui les separent, ne se fixant d'ailleurs a aucune des +hauteurs qu'elle effleure, ne nous fait eprouver que des sensations +sonores, mais non musicales, aucun des sons emis ne pouvant se rapporter +exactement a une gamme quelconque. Sans doute certaines voix nous +semblent et sont en effet plus musicales que d'autres; sans doute +dans le langage d'un acteur, et surtout d'une actrice, il passe +instantanement des syllabes qui ont une reelle puissance musicale et +nous font tressaillir comme un coup d'archet; mais nous devons voir ici +le phenomene dans sa generalite et nous sommes fondes a dire que, dans +le langage parle, les sons, en dehors des idees qu'ils expriment, +ne nous causent que des sensations musicales tres legeres, et par +consequent ne determinent en nous que des sentiments tres fugitifs. Au +contraire, dans le chant, l'effort que fait le chanteur pour tenir le +son a une hauteur exactement musicale determine en nous un ebranlement +nerveux identique et correspondant et fait vibrer notre etre a l'unisson +de celui du chanteur. Ainsi quand la voix passe du langage parle au +chant, l'auditeur passe d'etats non persistants et tres legerement +sentis a des etats persistants et profondement sentis. + +Cela etant bien compris, voyons quel etait jadis le role de la musique +dans les representations dramatiques. Deux genres faisaient alors un +emploi constant de la musique, c'etait le melodrame et le vaudeville. Le +melodrame est un drame dont les situations pathetiques sont annoncees, +soutenues et renforcees par la musique. C'est l'orchestre seul qui fait +ici l'office de multiplicateur. Quand la situation est de nature a faire +eprouver au spectateur un sentiment quelconque, l'orchestre s'en empare, +ajoute a la sensation eprouvee toute la puissance musicale, determine +dans l'etre du spectateur un ebranlement nerveux, jette l'ame dans un +trouble profond et la tient sous l'empire d'un sentiment assez intense +pour qu'elle ne puisse se soulager que par les larmes du poids qui +l'oppresse. Telle est l'esthetique du melodrame. La musique y vient +donc en aide au pathetique; mais, point important a noter, elle reste +completement en dehors de l'action. C'est un moyen d'agir sur le systeme +nerveux du spectateur, qui ne fait pas partie integrante du drame; et +si, par impossible, on pouvait concevoir un rapport entre un courant +electrique et les ondulations nerveuses correlatives de nos sentiments, +on pourrait parfaitement dans les melodrames remplacer l'orchestre par +une pile electrique. + +Dans le vaudeville, l'union de la musique et de l'action est plus +intime. Un vaudeville, est une comedie melee de couplets. La musique +y fait encore, comme dans le melodrame, office de multiplicateur et +d'amplificateur. L'orchestre souligne les situations qui tournent au +sentiment, facilite aux acteurs le passage du langage parle au chant, +et en les accompagnant renforce leur puissance d'action sur l'ame du +spectateur. Quant aux personnages, lorsque la situation determine en +eux l'apparition d'un sentiment de tristesse ou de joie, le chant qui +succede chez eux au langage parle donne a leur voix une qualite musicale +correlative de nos sentiments, et ajoute a la valeur de l'idee, exprimee +par le couplet, l'expression intense qu'un genre aussi leger ne +comporterait pas et que la musique ajoute sans transition, sans effort, +par l'effet seul de sa puissance propre. Dans le vaudeville, la musique +est donc un multiplicateur du sentiment qu'eprouvent ou qu'expriment +les personnages. Mais, qu'on le remarque, elle n'a aucun pouvoir sur +eux-memes; c'est un procede accessoire d'expression qu'emploie l'auteur, +aide du musicien, pour donner a ses personnages plus d'action sur l'ame +des spectateurs. Si la musique n'est plus ici, comme dans le melodrame, +en dehors du spectacle, elle n'en reste pas moins en dehors de l'action +dramatique. + +L'ancien vaudeville etait presque toujours une piece gaie, aimable, +dans laquelle ca et la une pointe de sentiment, nee de l'action, etait +habilement saisie par l'auteur, qui fixait ce sentiment dans un couplet +et au moyen de la musique en multipliait l'effet. Puis le dialogue vif, +alerte reprenait, et le vaudeville continuait sans grande ambition +litteraire, eveillant ainsi de temps a autre la sensibilite du public. +Spectacle aimable, sans fatigue, plaisir mele d'un attendrissement +delicat et modere, comme il sied a un public qui n'a pas besoin d'etre +violemment secoue. La vie etait alors plus facile et plus unie; le +spectacle etait une recreation qu'on goutait innocemment, un jeu dont on +connaissait l'artifice et auquel on s'abandonnait sans arriere-pensee, +pour le plaisir du jeu lui-meme. Tous les hommes qui sont au declin de +leur vie ont connu le vaudeville dans toute sa gloire, surtout s'ils ont +commence de bonne heure a aller au theatre, et ont conserve un souvenir +ineffacable des douces emotions qu'il leur a fait eprouver. Et cependant +sa gloire aussi a passe. Aujourd'hui, le vaudeville est mort a jamais, +et ses quelques soubresauts sont ceux d'une agonie qui se prolonge. +Les hommes de ma generation le regrettent, mais c'est en vain qu'ils +esperent pour lui un retour de fortune. Ce ne pourrait etre que +le resultat d'une mode passagere. Le vaudeville a vecu; et il ne +ressuscitera pas plus que le genie dramatique de Scribe. + +Mais d'ou vient la disparition de ce genre particulier de la litterature +dramatique? Est-elle due au hasard? Est-elle le fait de la volonte +determinee de quelques auteurs? Est-ce par caprice ou par ennui que le +public s'en est detourne? Je crois peu au hasard dans la destinee des +choses et tres peu a l'influence des hommes sur l'evolution de leurs +idees et les modifications de leur gout. Nous nous developpons sous +l'empire de causes et de lois qui nous echappent, et nous savons +aujourd'hui, par exemple, que nos langues, quels que soient les efforts +souvent contraires des savants, naissent, se developpent, s'epanouissent +et meurent suivant des lois ineluctables. C'est dans ce cas l'ignorant +qui est l'instrument inconscient de la nature, et tout ce que nous +pouvons savoir ou deviner, c'est que les races humaines, leurs idees, +leurs langues et leurs arts obeissent comme tous les etres, comme +les plantes elles-memes, dans leur lente evolution, aux memes causes +premieres et presentent aussi leur epoque de germination, de croissance, +de floraison et de mort. Mais nulle part ici-bas la mort n'est un +aneantissement dans le sens exact du mot; c'est une dissolution de +parties, une desagregation suivie d'une redistribution des elements +suivant de nouvelles combinaisons, en un mot, une transformation de +matiere et un transport de forces. Si donc le vaudeville a disparu, il +faut y voir non une perte absolue, definitive, mais une transformation +dans la matiere plastique du drame et un transport ainsi qu'une +redistribution nouvelle de la force emotionnelle. + +Et en effet, le vaudeville a disparu dans une evolution de l'art +dramatique moderne, evolution qui a consiste en ce que la musique, +d'exterieure et d'etrangere qu'elle etait, est montee a son tour sur la +scene et est devenue un personnage du drame. Jadis la musique etait +une puissance que le poete conservait dans la main, qu'il dechainait +directement sur le spectateur, renforcant ainsi les moyens dramatiques, +et qu'il employait comme un resonateur destine a amplifier et a +multiplier le pathetique. C'etait toujours par rapport au drame une +puissance objective. Aujourd'hui, la musique est devenue une puissance +subjective; elle fait partie integrante de l'action dramatique, et le +point ou s'applique directement cette force emotionnelle n'est plus dans +l'ame du spectateur, mais dans l'ame meme des personnages du drame. Art +plus profond et plus eleve, puisque l'emotion que provoque en nous la +musique n'est plus etrangere a l'action, mais au contraire nait en nous +sympathiquement du trouble qu'eprouve l'etre meme du personnage et de +l'etat psychologique de son ame. + +Il y a sans doute a cette revolution de l'art une cause profonde, qui +semble etre la necessite d'une imitation plus transcendante de la vie et +de l'etre humain, au sein duquel s'opere la fusion de toutes les +forces physiques, intellectuelles et morales. L'art dramatique avait +jusqu'alors soustrait ses personnages a toutes les forces naturelles qui +assiegent l'homme et les avait uniquement soumis a l'empire des idees. +La musique les soumet a l'empire des sensations. La revolution qui s'est +operee insensiblement et qui a fait penetrer la puissance emotionnelle +des sons dans le drame litteraire semble de meme ordre que celle qui a +fait penetrer la puissance imaginative des idees dans le drame musical. +De telles revolutions sont lentes et ne se font pas par de brusques +changements a vue. Dans la nature, il en est de meme: chaque goutte +d'eau qui tombe ne laisse pas de trace visible, mais au bout d'un +certain temps on s'apercoit que le roc le plus dur s'est creuse sous +l'effort incessant des gouttes d'eau. Dans l'art, on ne peut suivre pas +a pas les progres d'une evolution, mais on peut periodiquement mesurer +le chemin parcouru. Aujourd'hui, on en sera frappe pour peu que l'on +porte son attention sur ce point, il est incontestable que la musique +joue un role considerable dans nos pieces de theatre, et qu'elle y +apparait avec sa puissance propre. Tantot elle agit directement sur +l'esprit d'un personnage, tantot elle prete sa voix a son ame emue et +muette; quelquefois, acteur elle-meme dans le drame, elle evoque et +dessine a nos yeux une image avec une puissance et une precision +veritablement magiques et que n'atteindrait pas un recit litteraire. +En un mot, la musique est devenue une puissance dramatique; et, comme +telle, elle s'associe a l'action, y contribue par l'emotion qu'elle +developpe dans le heros du drame, et transporte; en nous l'emotion a +laquelle il est en proie et que sa voix serait lente ou impuissante a +exprimer. Mais toujours elle fait partie integrante du sujet; elle en +est en quelque sorte un personnage impalpable et invisible. C'est donc +la facon dont les auteurs modernes comprennent la mise en scene de ce +nouveau et poetique personnage qu'il nous faut eclaircir autant que +possible par des exemples. + + + +CHAPITRE XXXVII + +De l'execution musicale.--Des rapports de la musique avec l'action +dramatique.--_Le Monde ou l'on s'ennuie._--Le theatre de Victor +Hugo.--_Lucrece Borgia._--_Ruy Blas._--_L'Ami Fritz._--Transport +d'effet: _les Rantzau._--_Les Rois en exil._ + + +Le premier resultat de cette revolution esthetique a ete de proscrire +l'orchestre des theatres. Aujourd'hui, il a completement disparu de la +Comedie-Francaise, de l'Odeon, du Vaudeville et du Gymnase. Il n'a garde +sa place que dans les theatres voues encore au melodrame et dans ceux ou +l'on cultive les genres mixtes qui tiennent de l'operette et de l'ancien +vaudeville. La disparition de l'orchestre entraine cette consequence +que, lorsque la musique doit jouer un role dans une piece, ce sont les +personnages eux-memes qui sont les executants, soit qu'ils chantent +avec ou sans accompagnement, soit qu'ils jouent d'un ou de plusieurs +instruments. Quand je dis que les personnages sont les executants, il +faut ajouter que souvent ils ne sont que les executants apparents, ce +qui suffit naturellement si l'acteur, qui est cense chanter ou jouer, +n'est pas sur la scene, mais ce qui aujourd'hui ne serait guere admis +quand l'acteur est en scene. On le tolere encore quand il s'agit d'un +instrument a cordes, lorsque, par exemple, dans le _Mariage de Figaro_, +Suzanne accompagne sur la guitare la romance que chante le page; mais +une actrice qui ne serait pas musicienne ne saurait en general prendre +un role comportant l'execution d'un morceau de piano, tel que celui de +Mlle de Saint-Geneix dans _le Marquis de Villemer_. Dans _Barberine_, +le role peut etre tenu par une actrice n'ayant pas de voix, puisque +Barberine chante hors de la scene et peut etre remplacee par une +cantatrice. Il en est a peu pres de meme du role de Francois Ier dans +_le Roi s'amuse_. + +Le role de la musique dans l'action dramatique est multiple, mais tend +toujours a produire un effet d'accord ou de contraste, et a mettre en +evidence les sentiments les plus secrets et les plus profonds de l'ame +humaine. Nous allons passer en revue quelques exemples qui feront +ressortir clairement l'emploi que les auteurs modernes ont fait de la +musique, soit dans le drame, soit dans la comedie. Prenons les effets +les plus simples, d'abord, ceux qui resultent uniquement du caractere +de la musique, et de son rapport avec le sentiment d'un personnage. Au +premier acte du _Monde ou l'on s'ennuie_, lorsque le sous-prefet et sa +femme sont introduits et se trouvent seuls dans le salon de la duchesse +de Reville, la jeune sous-prefete s'approche du piano ouvert et se met a +jouer un air d'operette. Cet air est representatif, par son caractere, +de l'humeur enjouee de la jeune femme et de la gaiete du nouveau menage. +Survient un domestique: au moment d'etre surprise, la sous-prefete passe +habilement de ce motif leger a un theme de musique classique, qui est, +lui, representatif du serieux affecte que tous deux croient devoir +garder dans le monde ou ils font leur entree. Voila donc immediatement +les deux personnages connus du public pour ce qu'ils sont et pour ce +qu'ils veulent paraitre, en meme temps qu'est parfaitement determine +le caractere du monde ou va se nouer et se denouer l'intrigue de la +comedie. La musique est donc ici chargee de l'exposition dramatique et +elevee au rang de confident. Elle facilite singulierement a l'auteur la +mise en marche de l'action, et evite aux personnages l'ennui de faire +et au public celui d'entendre l'expose de leurs sentiments les plus +intimes. C'est d'ailleurs la un des roles les plus frequents et des +moins complexes de la musique. Dans la meme piece, la jeune fille, +jalouse et nerveuse, raye le piano d'un geste sec et fievreux; et les +sentiments qui l'agitent se devoilent instantanement. Ici l'intervention +musicale passe au role d'excitateur dramatique, puisque c'est elle qui +devoile aux autres personnages le trouble profond de la jeune fille. Si +nous nous transportons au cinquieme acte d'_Hernani_, au moment ou dona +Sol voudrait entendre s'elever le chant du rossignol au milieu de cette +belle nuit nuptiale, c'est le son inattendu du cor qui resonne au milieu +de la solitude de la nuit et vient rappeler a Hernani qu'il est l'heure +de mourir. Ici le cor a une signification exacte et determinee: c'est la +voix meme de Ruy Gomez, dont il evoque l'image menacante aux yeux des +spectateurs. C'est le cor qui dechaine la mort dans cette nuit promise +a l'amour et qui precipite le denouement tragique. Mais on peut a peine +dire que dans ce dernier cas il s'agisse d'une intervention musicale, +car celle-ci est reduite a un son. Les cas precedents sont beaucoup plus +nombreux au theatre, et se ramenent tous a une jeune fille ou a une +jeune femme revelant au public l'etat de son ame par le choix de la +musique qu'elle joue ou de la romance qu'elle chante. Les exemples que +l'on pourrait citer sont innombrables. Dans tous les cas, la musique +n'a pas d'influence directe sur le spectateur; elle puise sa puissance +emotionnelle dans l'ame du personnage qu'elle traverse avant d'arriver a +celle du spectateur. + +Victor Hugo a eu des longtemps l'intuition du role nouveau qu'est +appelee a jouer la musique au theatre et l'a souvent introduite dans ses +oeuvres dramatiques. Qui ne se souvient de l'effet saisissant du _De +profundis_ qui glace d'effroi Gennaro et ses compagnons, a la fin du +festin ou Lucrece Borgia vient de leur faire verser du poison? Au +premier et au second acte de _Marie Tudor_, la meme romance chantee +par Fabiani, qui s'accompagne sur une guitare, est employee comme une +poetique formule d'amour. La musique est ici la caracteristique de la +passion qui a jete Fabiani aux pieds de la reine. Mais dans cet exemple +la romance de Fabiani, quoiqu'elle resulte physiologiquement de l'etat +d'un coeur qui eprouve le besoin, d'epancher son bonheur, ne joue que le +role d'un _aparte_ musical et n'est en quelque sorte qu'une confidence +faite directement au public. Dans _Lucrece Borgia_, au contraire, le _De +profundis_ ne nous emeut si profondement que parce qu'il terrifie +les personnages du drame. Voila le veritable emploi de la musique au +theatre. Nous eprouvons sympathiquement l'effroi de Gennaro, mais c'est +sur lui que tombe directement la sensation musicale: c'est dans son +ame que se joue le drame affreux dont nous attendons, haletants, la +peripetie supreme; et c'est, les yeux fixes sur lui et participant a +toutes les poignantes emotions qui le traversent, que nous suivons d'une +oreille attentive les versets du chant lugubre qui se rapproche. + +_Ruy Blas_, au second acte, nous offre encore un bel exemple +d'intervention musicale. Au moment ou la reine, emue d'un amour inconnu +qu'elle sent monter jusqu'a elle, exhale en tristes plaintes l'ennui que +lui causent sa solitude et son royal esclavage, des lavandieres passent +en chantant dans les bruyeres et leurs voix qui meurent en s'eloignant +jettent dans son ame des paroles enflammees d'amour. Considere en dehors +de l'action dramatique, le chant des lavandieres n'aurait pour le public +que le charme d'une poesie pleine de delicatesse et de fraicheur et ne +lui apporterait qu'un plaisir purement poetique et musical, mais il +devient d'une ineffable tristesse en passant par l'ame de la reine. +C'est sa propre emotion, croissant pendant tout le temps que dure la +chanson des lavandieres, qui se communique a nous sympathiquement. Ce +n'est pas la musique qui fait couler nos larmes, ce sont celles qui +tombent goutte a goutte des yeux et du coeur de la reine. + +Nous pouvons deja remarquer que la meilleure maniere de mettre en +scene la musique, c'est d'en masquer l'execution et de soustraire les +executants aux yeux du public. Il ne faut pas, en effet, que l'execution +musicale puisse nous distraire de l'emotion que la puissance des sons +musicaux n'est que mediatement destinee a faire naitre en nous. Et cela +se concoit, puisque l'interet n'est pas, en ce cas, dans le personnage +qui chante, mais dans le personnage dont les sentiments s'epanouissent +au contact de la sensation musicale. + +_L'Ami Fritz_ nous offrira encore un exemple remarquable de l'emploi de +la musique au theatre, emploi trois fois renouvele et chaque fois d'une +maniere differente. Au commencement du deuxieme acte, au moment du +depart des moissonneurs pour les champs, se place la chanson de Suzel, +dont le choeur reprend le dernier vers: + + Ils ne se verront plus! + +Le chant de Suzel se trouve amene naturellement dans la piece, et +cependant, en dehors de l'effet touchant qu'il prepare pour la fin de +l'acte, il n'offre guere que l'interet de l'execution musicale, puisque +Suzel est en scene; et a la Comedie-Francaise cet interet est, il est +vrai, tres vif parce que l'actrice qui remplit ce role a une remarquable +diction, aussi large et aussi pure quand elle chante, meme sans +accompagnement, que lorsqu'elle parle. Neanmoins, cette premiere scene +de l'acte prepare surtout la derniere. En effet, quand Suzel apercoit de +loin la voiture qui emporte Fritz, Fritz qui fuit eperdu, croyant guerir +ainsi son inguerissable blessure, elle tombe aneantie sur un banc, et +au meme moment le choeur des moissonneurs, qui regagnent lentement la +ferme, fait entendre de nouveau le dernier vers de la chanson de Suzel, +qui est ici d'une indicible melancolie: + + Ils ne se verront plus! + +Ce choeur entendu dans le lointain semble le gemissement de la nature +entiere, qui pleure le coeur brise de la pauvre fille et son bonheur +detruit. Que pourrait dire Suzel et quelles paroles vaudraient +l'eloquence de cette phrase musicale, qui arrive au public grossie de +tous les sanglots qui gonflent le coeur de l'abandonnee? C'est la une +belle fin dramatique, ou, il est vrai, le sentiment l'emporte sur +l'idee, mais qui est conforme a l'esthetique du drame moderne. + +Le premier acte de l'_Ami Fritz_ presente un emploi de la musique plus +remarquable encore, parce qu'il est plus rare: il s'agit de l'emotion +produite uniquement par un morceau de musique instrumentale. Apres une +minutieuse exposition, dont tous les details font ressortir l'epicurisme +de Fritz et son egoisme de vieux garcon, on s'est mis a table, et ce +repas de gourmand, digne couronnement de toute cette exposition, un +instant interrompu par l'arrivee de Suzel, se continue, les vins les +plus fumeux succedant aux plats les plus succulents, lorsque soudain +resonne un coup d'archet: c'est le violon du bohemien Joseph, qui tous +les ans, le jour de la fete de Fritz, vient avec quelques-uns de ses +compagnons executer un morceau sous les fenetres de son ami. Les trois +convives s'arretent, levent la tete et pretent l'oreille a la voix +vibrante des instruments a cordes. A ce moment, les dix-huit cents +spectateurs qui emplissent la salle sentent l'ame de Fritz s'ouvrir aux +accents pathetiques des instruments a voix humaine, et tout ce qu'il a +fait de bien, de bon, de juste dans sa vie remonter a son coeur, et +le reparer de sa beaute morale au milieu de cette scene de vulgaire +sensualite. En meme temps, l'ame de Fritz, soustraite soudain aux liens +materiels de son existence, s'eleve et s'unit, dans une commune emotion, +avec celle de Suzel que la belle musique fait toujours pleurer. +L'attendrissement qu'eprouve le public ne lui vient pas directement des +instruments, mais de la profonde emotion dont ceux-ci troublent l'ame de +Fritz et celle de Suzel. C'est la un tres bel exemple du role pathetique +que peuvent remplir des instruments a cordes dans le drame ou dans la +comedie. + +Une autre piece des memes auteurs, _les Rantzau_, presente un curieux +exemple de la musique employee comme ressort dramatique; mais cette fois +l'exemple est bizarre, plus peut-etre qu'il n'est heureux. La musique, +en effet, y joue un role ingrat et n'a d'autre merite, aux yeux de Jean +Rantzau chez qui se donne un petit concert improvise, que celui d'etre +un bruit desagreable et agacant pour Jacques Rantzau. Jean insiste sur +le but qu'il se propose et qu'il atteint, car soudain la colere de +Jacques se traduit par le vacarme de sa batteuse qu'il fait mettre en +mouvement. Les auteurs se sont trompes sur la mise en oeuvre du ressort +musical. Sans me preoccuper de l'action du drame, je dirai que c'est le +tableau contraire qu'ils auraient du presenter. L'interet dramatique de +la scene aurait du etre dans la colere de Jacques Rantzau, et c'est le +concert que lui donne son frere Jean qui aurait du etre place hors de la +scene. Il y a eu transposition d'effets. C'est a l'agacement progressif +de Jacques que le public aurait du participer, et non pas au concert qui +n'a par lui-meme aucun charme musical et qui n'est qu'un ressort ayant +precisement le defaut d'etre trop apparent. Ce qui doit toujours +etre mis au premier rang, sous les regards des spectateurs, c'est le +personnage sur qui doit s'exercer l'action musicale. + +Je ne puis resister au desir de citer un bel et dernier exemple, tire +d'une piece toute moderne et essentiellement parisienne, _les Rois en +exil_, que des susceptibilites politiques ont arretee trop tot pour le +plaisir de ceux qui sentent l'interet artistique qu'offrent tous les +ouvrages de M. Daudet. C'est jour de grande soiree chez la reine +d'Illyrie; sous l'apparence d'un bal, il s'agit d'une reunion politique +ou vont se prendre des resolutions viriles. On attend le roi, celui en +qui se resume les esperances de tout un parti. Soudain sur l'escalier +d'honneur, suppose en dehors de la scene, eclate la marche nationale +illyrienne. Au son de cette musique guerriere, tous les courages +s'affermissent; les coeurs se haussent et volent au-devant de ce roi +qui s'apprete a tirer l'epee pour ressaisir sa couronne. C'est l'entree +triomphale d'un heros, d'un conquerant, du representant et du sauveur de +la monarchie. Tout ce que les accents de cet hymne national remuent chez +la reine et chez ses fideles de beau, de patriotique, de chevaleresque +evoque dans l'imagination des spectateurs une figure noble et sans +tache, une sorte d'archange royal pret a couper les sept tetes de la +Revolution de son epee flamboyante. C'est apres quelques instants +remplis d'une ardente esperance, sous tous les regards du public et sous +ceux de la reine deja anxieuse, que parait enfin le roi. L'effet +est foudroyant, implacable. Christian, le regard terne, la demarche +legerement avinee, entre, inconscient de l'ecroulement definitif de sa +fortune royale, hebete au milieu d'un desastre que rien ne peut plus +conjurer. L'effet de contraste est irresistible, entre ce viveur +fatigue, ce protecteur de filles, protege lui-meme par des usuriers, et +la figure de roi que la marche nationale illyrienne avait annoncee et +paree d'avance d'une heroique majeste. + +Apres ce dernier exemple, il ne nous reste plus qu'a ajouter quelques +mots de conclusion sur ce sujet. Il ne serait pas impossible que +l'introduction de la puissance musicale dans le drame moderne eut pour +cause initiale une influence germanique. Mais, a en juger d'apres +l'_Egmont_ de Goethe, le genie allemand accorde a la musique une +puissance ideale et imaginative qu'elle ne peut avoir que dans l'opera +ou le poete y ajoute un sens litteraire. Le genie francais, fait +essentiellement de clarte, n'a pas suivi le genie allemand qui lui avait +peut-etre suggere cette tentative, et pour lui la puissance dramatique +de la musique ne reside que dans la propriete qu'elle possede +d'eveiller, de propager et d'exalter les sentiments. + + + +CHAPITRE XXXVIII + +Decadence de l'art dramatique.--Des conventions dans l'art +classique.--Grandeur de l'art ideal.--De l'evolution +democratique.--Caractere de la sensibilite du public.--Son jugement +artistique.--De l'ecole realiste.--De l'esprit moderne.--De l'individuel +et de l'exceptionnel.--Causes d'avortement. + + +J'ai parcouru les differentes phases du sujet que je m'etais propose. +Sans doute j'ai laisse beaucoup a dire et je suis loin d'avoir epuise +une matiere qui est de sa nature inepuisable. Cependant j'aurai +peut-etre atteint le but si j'ai pu faire comprendre le sens assez +marque de l'evolution de l'art dramatique et de l'art theatral. Tous les +arts modernes, ainsi que toutes les sciences, ne cessent de croitre en +complexite et en heterogeneite. La mise en scene ne peut que suivre ce +mouvement, malgre les vaines reclamations d'une rhetorique, surannee, +dit-on, avec laquelle je ne me sens moi-meme que trop de liens. Par +une habitude d'esprit, nee de l'education et de l'instruction, +nous accordons a la tradition un empire et un prestige que ne lui +reconnaissent pas ceux qui ne l'ont pas recue toute formee des lecons +d'un maitre, ou ne l'ont pas puisee dans l'etude des chefs-d'oeuvre des +siecles passes. Il n'y a pas d'entente artistique possible entre un +homme qui eprouve des emotions profondes a la lecture d'Homere ou +de Sophocle et un homme qui n'a jamais connu leurs oeuvres que par +oui-dire, ce qui cependant est deja un progres sur l'ignorance absolue. + +Nous assistons donc a la decadence certaine de l'art, dans la forme du +moins que nous avons ete habitues a lui reconnaitre et sous laquelle +nous l'avons aime, respecte et cultive. Cet art etait le privilege d'une +elite peu nombreuse qui, dedaigneuse des spectacles vulgaires et ne +recherchant que les sensations exquises, n'en respirait que la fleur et +laissait tomber le reste en poussiere. Tout drame ou toute comedie etait +un conflit psychologique et moral et mettait en presence des etres qui, +sous des apparences reelles, n'etaient qu'idealement vrais. Sous les +traits individuels que leur pretaient les acteurs, les personnages de +theatre etaient des types generaux que la nature ne nous offre jamais et +que l'esprit peut seul concevoir et se representer. Aussi le point de +depart essentiel de cet art transcendant etait la convention. Ce qui, +dans tout drame et dans toute comedie, etait idealement vrai, c'etaient +les vertus, les vices, les caracteres ou les passions. C'etait la que +portait tout l'effort de la creation artistique, de l'observation +philosophique et de l'imagination poetique; et ces etres, en quelque +sorte abstraits, prenaient alors une intensite de vie morale d'une +puissance extraordinaire et veritablement surhumaine. Compares aux +personnages de theatre, les etres reels n'en paraissaient que des +extraits incomplets et inacheves, a peine ebauches. Jamais, en effet, +l'humanite n'aurait pu les realiser en entier. Seule la poesie pouvait +creer de toutes pieces ces etres dont la nature avait eparpille tous les +traits sur des milliers d'exemplaires humains. Mais quelle etait alors +la grandeur tragique ou la profondeur comique du spectacle qu'offraient +aux esprits, longuement prepares a le comprendre et a le gouter, la +rencontre et le conflit de ces personnages plus vrais que la realite +elle-meme! L'interet de ce jeu poetique etait si puissant, que le reste +etait de peu d'importance: ce n'etait qu'une affaire de convention +definitivement et prealablement reglee entre le poete et le spectateur. + +Qu'importe d'ou viennent et ou vont Scapin, Lisette, Geronte, Eraste et +Isabelle, reunis par le caprice du poete dans un meme enchevetrement +d'evenements, pourvu que nous riions des fourberies de l'un, de la +malice de l'autre, de la sottise de celui-ci, et que nous assistions au +triomphe final des amants! Qu'importe qu'ils se rencontrent ici ou la, +dans un decor representant un appartement ou une place publique! C'est +par pure bonte d'ame que le poete daigne parfois nous apprendre que la +scene se passe a Naples ou a Paris: nous n'avons que faire de le savoir, +puisque ce sont les memes personnages, qu'il transporte a son gre aux +quatre coins du monde. Qui songe a reprocher a ces personnages de +s'asseoir et de discourir au beau milieu d'une place publique? +Qu'importe, pourvu que ces personnages nous eblouissent des etincelles +de leur esprit, que la verite psychologique et que l'observation morale +naissent du choc de leurs caracteres et du conflit ou les engagent leurs +passions! Ce spectacle a le pouvoir magique d'offrir a nos meditations +l'etre humain, degage de toutes les realites qui l'encombrent et le +masquent. Mais, pour s'y plaire, il faut que l'esprit soit des longtemps +forme a l'abstraction et a la synthese, et qu'il accorde au fait moral +une superiorite constante sur le fait materiel. En un mot, il lui faut +la foi, une foi en quelque sorte innee, pour croire a la verite degagee +du reel, pour etre convaincu que la peinture de l'ideal est l'unique +raison d'etre de l'art. + +Les foules qui montent des tenebres a la lumiere et qui des bas-fonds +de l'humanite s'elevent a toutes les jouissances d'une vie sociale +superieure ne sont pas predisposees par l'education, par l'instruction, +par l'influence hereditaire que les generations exercent les unes +sur les autres, a jouir d'un art qui s'est degage de la realite, +c'est-a-dire de ce qui leur semble etre toute la verite. Elles ne +savent pas voir par les yeux seuls de l'esprit et sont dominees par les +sensations directement percues par les organes de l'ouie, de la vue et +du toucher. Toujours en contact avec la realite, elles n'apprecient les +objets qu'un a un, les estiment pour leur qualite visible ou tangible, +et, ne s'elevant pas aux classifications generales, ne s'interessent aux +etres et aux objets que par leurs traits individuels et particuliers. +Comme cependant elles ont une sensibilite tres vive, d'autant plus vive +qu'elle n'a pas ete emoussee ou affinee par de frequentes emotions +esthetiques, elles prennent souvent plaisir aux spectacles tragiques ou +comiques de l'art classique, mais dans des conditions intellectuelles et +morales toutes particulieres. Elles ne separent pas l'action tragique ou +comique de la possibilite reelle, ramenent les heros de la tragedie +et les personnages de la comedie dans le cercle etroit de leur vue +immediate, et leur esprit en change singulierement les proportions, en +appliquant a ces creations ideales une sorte de compas de reduction. +Elles s'interessent non au developpement poetique et moral des +personnages, mais a l'acte qu'ils accomplissent; non a la verite +generale qu'ils representent, mais aux traits particuliers sous lesquels +la verite se manifeste et au fait qui en est l'occasion. Leur emotion +au theatre n'est jamais ou n'est que tres rarement esthetique: c'est +pourquoi elles ne pleurent pas exactement aux memes endroits ni pour les +memes causes, et quelquefois, dans la comedie, rient franchement d'un +trait qui nous serre le coeur. En un mot, elles sont frappees de +l'action tragique et en sont impressionnees comme elles le seraient d'un +drame de cour d'assises. + +Une telle maniere de comprendre et de juger les oeuvres dramatiques et +d'en apprecier la moralite n'est sans doute pas tres elevee; cependant +elle n'est ni fausse ni injuste: on peut meme affirmer qu'elle est +exacte et rigoureuse. Mais la verite, ainsi vue sous un angle etroit, +n'est plus la verite ideale: c'est en quelque sorte une verite tangible +et mesurable, nee de l'observation directe des faits, de l'examen des +objets et de la confrontation des etres particuliers qu'a reunis un meme +acte criminel ou une meme situation comique. Ce nouveau public, vierge +d'emotions esthetiques, auquel s'adressent aujourd'hui les poetes +dramatiques, n'est pas forme a juger une passion ou un caractere en +soi, independamment du circonstanciel des faits; mais il rapporte cette +passion et ce caractere a son experience personnelle et actuelle, et +pour apprecier ce que l'une a d'horrible et l'autre de ridicule n'a +d'autre etalon que la realite. Ce n'est donc qu'en multipliant les +traits particuliers, d'observation courante et journaliere, qu'on lui +procure la sensation de la verite et de la vie. Il est bien heureux que +_Don Juan, Tartufe_ et le _Misanthrope_ soient ecrits, car un nouveau +Moliere ne saurait concevoir aujourd'hui sous la meme forme ces comedies +idealement humaines et vraies, mais dont les personnages sont des types +generaux tout a fait en dehors de notre experience personnelle et de nos +observations quotidiennes. Le public actuel s'interesse donc moins a +l'homme en general qu'aux hommes en particulier, et ne concoit pas +plus ceux-ci soustraits a toutes les conditions de climat, de race, +de temperament et de milieu social, qu'il ne les concoit degages des +influences exterieures, des circonstances et des faits. + +C'est a satisfaire a ce nouveau besoin intellectuel que s'ingenie +l'ecole realiste ou naturaliste. Nous sommes encore au fort de la +bataille que cette ecole livre aux classiques et aux romantiques et dont +les injures sont des deux cotes les projectiles ordinaires. Nous n'y +ajouterons pas les notres, bien que l'ecole realiste ait souvent merite +les severites de la critique en flattant les instincts les moins nobles +de l'humanite et en prenant le succes d'une oeuvre d'art pour la mesure +de sa moralite. Mais les adeptes d'une ecole quelconque sont des hommes, +c'est-a-dire des etres essentiellement faillibles, dont la vue est +courte et le jugement borne. Bien que la plupart aient fait un emploi +deplorable et parfois peu recommandable de leur faculte d'observation, +il est interessant de degager et de mettre en lumiere l'idee qui les +meut et a laquelle ils ont obei inconsciemment, et de determiner la +force generatrice dont ils ne sont que des rouages de transmission. + +Or, on peut aisement reconnaitre que l'ecole realiste, ses exces mis a +part, obeit, mais aveuglement et sans conscience du but final de l'art, +a l'esprit qui gouverne le monde moderne. La science s'est d'abord +lancee a la conquete de l'infiniment grand; aujourd'hui, elle penetre +dans l'infiniment petit. Apres la synthese audacieuse est venue +l'analyse patiente; et nous sommes a l'ere des sciences et des arts +microscopiques, qui poursuivent la vie jusque dans ses retraites les +plus secretes et les plus ignorees. L'auteur dramatique ne fait donc +qu'obeir a la tendance generale quand il fouille les plis les plus +caches de l'ame humaine et soumet a son etude les ferments de sa +desorganisation morale. En meme temps, les couches humaines les plus +profondes, entrainees par le grand mouvement des revolutions s'elevent +comme une ecume a la surface des societes et viennent d'elles-memes se +placer dans le champ de ses observations. Son oeil patient decompose ces +masses et s'attache aux caracteres particuliers qui differencient +ces millions d'individualites. Chacune d'elles est un nouveau monde, +complexe et complet en soi, qui obeit a ses lois propres et relatives, +derivees des lois generales et absolues. Par suite, le probleme +dramatique semble etre aujourd'hui de mettre en relief, non les +caracteres communs et collectifs que ces individualites offrent a un +observateur attentif, mais les caracteres particuliers qui de chacune +font un etre distinct. + +L'art realiste vise donc l'individuel et partant l'exceptionnel, +d'ou l'extreme difficulte d'en obtenir une representation, toute +representation etant toujours le resultat d'un travail ideal et d'une +generalisation. C'est pourquoi la nouvelle ecole voudrait ramener +l'art a la presentation du reel, sans se rendre compte de ce que cette +ambition a precisement de chimerique. Toute oeuvre d'art ne peut etre +qu'une representation du reel et partant est une creation ideale: il +suffit pour arriver a cette conclusion de ne pas raisonner par a peu +pres et de prendre les mots avec leur sens exact. Une oeuvre dramatique, +concue selon les visees realistes, est uniquement une oeuvre dont +l'ideal est moins general et moins eleve, et que son inferiorite seule +rapproche des donnees de la realite courante et journaliere. Ce +but, quoique plus humble, est cependant celui qui seul justifie les +pretentions de l'ecole realiste. Etant donnees des passions humaines, +qui sont de tous les temps, il s'agit de leur chercher des motifs dans +notre monde actuel et de les developper selon des raisons deduites des +lois complexes des societes modernes. Ramenee ainsi dans ces limites +plus etroites, l'ecole realiste peut se defendre et se justifier. + +Dans ses fouilles au fond de l'homme moderne, et dans son etude directe +de toutes les choses de la nature, le realisme trouvera la vie, une vie +intense melee a un mouvement vertigineux. Les limites superficielles de +l'art se trouveront ainsi reculees; et l'exploration mettra le pied sur +quelques-unes des terres encore peu foulees de l'humanite et de la vie. +Le nombre des personnages de theatre s'accroitra considerablement, et +chacun d'eux ne nous apparaitra plus qu'avec son ideal particulier, +c'est-a-dire un ideal ramene a la mesure de son intelligence, de son +developpement moral et de sa fonction sociale. D'ou la diversite +extraordinaire du spectacle, ce qui est une seduction pour l'esprit +moins generalisateur du public actuel. Aussi l'avenir immediat semble +appartenir a l'art nouveau. Il etait d'ailleurs fatal que l'apparition +de l'ecole realiste ou naturaliste fut synchronique a l'epanouissement +de l'esprit democratique dans les societes modernes. + +Mais toute la poussee furieuse de cette ecole n'aboutira qu'a un +avortement, si elle s'enfonce de plus en plus dans l'analyse de matieres +au sein desquelles la vie n'a jamais ete et ne sera jamais. Ce sont les +manifestations seules de la vie qui doivent faire l'objet de ce que +l'ecole appelle ambitieusement ses experiences. La nature ne doit y +entrer que par ses rapports avec la vie, et par le role passif qu'elle +joue dans le developpement de l'activite humaine. L'etude de la nature +inerte, de la matiere en soi, est donc une premiere cause d'avortement +que devra eviter l'ecole realiste. Une autre cause est le manque de +controle, partant le manque d'interet et de sympathie qu'offre toute +manifestation individuelle et exceptionnelle de la vie. C'est pourquoi, +a mesure que l'analyse descendra dans l'infiniment petit, l'interet du +spectateur decroitra dans la meme proportion. + +Une troisieme cause, parmi beaucoup d'autres que nous pourrions encore +citer, est le dedain irreflechi de l'ecole pour la psychologie et pour +la morale. Il est particulierement un point important sur lequel elle +se trompe etrangement. L'interet qu'elle parait porter aux classes +populaires part d'un bon naturel, je veux le croire, mais l'entraine a +nous representer trop souvent comme contradictoires l'elevation +morale et l'elevation sociale, tandis que ce sont, en definitive, les +exceptions mises a part, les deux colonnes egales et paralleles qui +supportent tout l'edifice de la societe et de la civilisation. A ce +dedain de la psychologie se joint un amour immodere pour la physiologie. +Tout le monde sait que le physique reagit sur le moral; c'est un sujet +que Cabanis, au point de vue descriptif, me semble avoir epuise du +premier coup. Malheureusement, le naturalisme tend a remplacer l'etude +psychologique par la description du phenomene physiologique qui en est +l'antecedent. Or ce qu'on peut reprocher a ce procede c'est-d'etre +absolument pueril. Tous ceux qui ont un instant reflechi sur les +conditions de la production artistique savent que la description +physiologique est ce qu'il y a au monde de plus facile et de plus +banal. La difficulte et l'interet ne commencent que lorsque l'artiste +entreprend l'etude du moral. + +Dans l'etat de la question, il est necessaire que l'ecole aborde le +theatre: elle y trouvera peut-etre le salut, car c'est le theatre seul +qui la forcera d'abandonner ses vaines pretentions physiologiques et +qui l'amenera a relever son ideal, en lui imposant des generalisations +necessaires. En effet, l'ecole realiste trouvera dans l'observation +des realites vivantes plus d'elements de drames et de comedies, que de +drames tout composes et de comedies toutes faites. Pour construire un +drame ou une comedie, il faut rassembler ces elements epars, les faire +concourir a une meme action, et par une logique severe, qui ne reside +que rarement dans l'esprit des etres reels, mener cette action d'un +commencement a une fin. Cette necessite theatrale sera pour l'ecole +realiste un retour force a l'ideal. Si celle-ci est assez sensee +pour joindre a l'observation realiste la methode classique, toute +psychologique, elle assurera le salut de l'art moderne, en lui infusant +une vie nouvelle; mais, si elle rejette tout compromis, par mepris +irraisonne de l'ideal, elle usera ses forces a des besognes minuscules, +et l'art desagrege se dispersera en poussiere. + +Jusqu'a present, l'ecole hesite a aborder le theatre par le +pressentiment qu'elle a d'echouer ou d'etre obligee d'abandonner ce +que ses theories ont d'absolu. Toutefois je crois a des tentatives +prochaines, car laisser le theatre en dehors de sa sphere d'action +serait pour l'ecole un aveu d'impuissance. Apres avoir bataille sur les +ouvrages avances, il lui faut donner l'assaut au corps de place. Si +l'experience echoue, elle sera courte, mais laissera pendant assez +longtemps l'art dans une tres grande confusion; si elle reussit, elle +renouvellera le theatre, en agrandissant en quelque sorte la superficie +dramatique; et l'art, bien qu'abaisse en dignite, puisque son ideal +sera moins eleve, entrera cependant dans une periode de fecondite +extraordinaire, car tous les sujets traites depuis deux mille ans, et +quelques-uns a satiete, reprendront une vie nouvelle par suite de cette +transfusion de sang moderne. + + + +CHAPITRE XXXIX + +Role actuel de la mise en scene.--La loi de concentration.--Du +naturalisme moderne.--De la puissance psychologique de la nature.--La +realite est une cause formelle et non finale d'une evolution +dramatique.--_L'Ami Fritz._--Rapports de la mise en scene avec la +conception poetique.--_Il ne faut jurer de rien._--De l'imitation +theatrale. + + +Quel role particulier est appelee a jouer la mise en scene dans cette +evolution de l'art dramatique? C'est un point qu'il me reste a examiner. +Jusqu'a present, il parait y avoir beaucoup de confusion dans les idees +de ceux qui se reclament de l'ecole realiste. Les theatres semblent +obeir a une tendance dangereuse qui ne peut aboutir qu'a leur ruine +sans profit pour l'art. Cette tendance consiste a transformer la +representation du reel en une sorte de presentation directe, de +telle sorte qu'ils cherchent a s'affranchir du procede artistique de +l'imitation et mettent leur ambition a nous interesser a la vue des +objets eux-memes. Ainsi compris, l'art de la mise en scene aurait sa fin +en lui-meme, ce qui serait, pour qui reflechit, son aneantissement, car +il deviendrait, ici, l'art du peintre, la, l'art de l'architecte, la, +l'art du sculpteur, la, l'art du tapissier, etc., mais il ne serait plus +un art synthetique obeissant a ses lois propres. + +D'ailleurs, dans cette direction, les efforts seraient hors de toute +proportion avec le peu d'interet qu'offrirait l'atteinte du but. La mise +en scene, en effet, subit fatalement la loi de concentration, en vertu +de laquelle l'attention du spectateur est ramenee et se fixe sur le +personnage humain. Des que l'action dramatique eveille en nous la +sympathie que nous ressentons pour toute douleur ou toute joie, le decor +echappe rapidement a notre attention, et la mise en scene disparait +a nos yeux. Elle n'est plus des lors qu'un danger; car la moindre +discordance, comme un coup de baguette magique, aneantirait en un clin +d'oeil tout le charme dramatique. Aussi arrive-t-il, quand nous avons +assiste a la representation d'une piece ayant agi avec quelque force sur +notre ame, que nous ne gardons qu'un souvenir vague de la mise en scene, +ou que du moins elle ne nous laisse qu'une impression d'autant plus +generale que la figure du personnage humain prend plus d'importance et +de precision dans notre souvenir. C'est en somme le triomphe de l'etre +humain sur la nature, de l'intelligence sur la matiere. + +Par consequent, l'art de la mise en scene ne peut avoir la pretention de +prendre le pas sur l'art dramatique. Il ne le pourrait qu'en annihilant +celui-ci, ce qui serait contraire a sa propre destination. Il doit +donc lui rester subordonne, tout en le suivant forcement et en se +preoccupant, a son exemple, du caractere individuel et particulier des +objets qu'il evoque a nos yeux. Nous avons d'ailleurs insiste deja +dans le courant de cet ouvrage sur la necessite pour la mise en scene +d'adapter les milieux aux types particuliers que recherche l'art +moderne. C'est une des conditions actuelles de la mise en scene. Mais la +mise en scene peut-elle aspirer a jouer un role personnel et actif dans +l'evolution du drame? Et, s'il lui est permis d'envisager une telle +perspective, quelles sont les limites infranchissables imposees a son +ambition? On est conduit a envisager ce role de la mise en scene en +reconnaissant la valeur, en quelque sorte psychologique et morale, qu'a +prise la nature dans la litterature moderne. + +Toute notre litterature derive en grande partie de celles des peuples +grecs et des peuples latins: elle a une origine toute meridionale. Or, +dans les pays devores par une lumiere ardente, la nature n'agit pas sur +l'homme avec le charme penetrant qu'elle a dans les pays du nord. La +transparence de l'atmosphere, la nettete des lignes, l'egalite des +effets, la coloration puissante des tons, ne semblent pas s'associer a +la melancolie humaine comme les paysages humides et crepusculaires du +nord. Aussi tous les artistes, tous les poetes ont neglige ou n'ont que +legerement indique cette association de l'homme et de la nature. Au +XVIIe siecle, la nature artistique est factice: ce ne sont que des +paysages baignes dans la transparente lumiere de l'Attique. Ce n'est que +vers la fin du XVIIIe siecle que l'homme a laisse son ame s'ouvrir aux +impressions profondes de la nature et qu'il a associe celle-ci a ses +etats psychologiques. Mais aujourd'hui toute notre litterature est +fortement empreinte de naturalisme. Il n'est donc pas etonnant que la +decoration theatrale et que la mise en scene aient eu l'ambition de se +parer de ce charme pittoresque qui a sur nous tant d'empire. + +Toutefois, cette ambition n'avait pas eu jusqu'alors de visee plus haute +que celle de plaire directement aux spectateurs, et de renforcer la +puissance dramatique en dirigeant sur nos yeux ses effets les plus +romantiques. Comme la musique dans le melodrame et dans le vaudeville, +la mise en scene n'avait eu jusqu'alors qu'un role, celui d'environner +le spectateur d'une sorte d'atmosphere passionnelle, et de creer un +milieu adapte a l'emotion nee du developpement de l'action dramatique. +La mise en scene a donc ete jusqu'a present une force emotionnelle +destinee a agir directement sur le spectateur, absolument comme dans +le melodrame une longue phrase chantee sur le violoncelle agit sur +son systeme nerveux et le dispose a l'attendrissement. Eh bien! sans +renoncer a cette puissance du pittoresque que le decorateur continuera +a exercer directement sur les spectateurs et qui est en effet sa +destination, la mise en scene peut-elle pretendre jouer sur le theatre +le role que la nature joue dans notre vie actuelle? Comme la musique, +va-t-elle a son tour venir se meler au drame, en devenir aussi un des +personnages et concourir au developpement de l'action elle-meme? + +Sans doute on ne peut comparer la nature, agissant directement sur nous, +a l'imitation de la nature qui nous interesse a ses procedes artistiques +plus qu'aux phenomenes eux-memes qu'elle reproduit a nos yeux. On ne +peut non plus comparer la mise en scene, ou tout est factice, a la +musique dont le theatre ne modifie en rien les conditions et qui, au +theatre comme dans la vie, doit au charme mysterieux des sons reels +l'empire qu'elle exerce sur notre sensibilite. Cependant la litterature, +meme avant qu'elle fut en proie au naturalisme, tenait compte dans une +certaine mesure de l'influence des forces de la nature sur la decision +humaine et partant sur l'evolution du drame. Et dans ce cas la mise en +scene s'elevait au role d'une puissance mysterieuse, superieure a la +volonte humaine: elle nouait ou denouait le drame comme la fatalite +antique. Le theatre en presente de nombreux exemples. Ainsi le voyageur, +au moment de quitter l'auberge ou il s'est mis a l'abri, est assailli +par la tempete: le tonnerre se mele au bruit de la grele ou de la +pluie; le vent repousse la porte avec violence; le voyageur, fortement +impressionne, recule, reste et est assassine. + +Certes, c'est un art inferieur que celui qui met une evolution, qui +ne devrait etre que passionnelle, sous la dependance de phenomenes +contingents. Cependant l'intervention des forces mysterieuses de la +nature est dans ce cas tout a fait remarquable, en ce que l'illusion +theatrale agit directement sur le personnage du drame, a l'emotion +duquel s'associe le spectateur. L'impression causee par la mise en scene +est donc en meme temps ressentie par le personnage et par le spectateur, +et celui-ci ne comprendrait pas que celui-la y restat insensible. Cela +tient sans doute a ce que la nature nous impose sa puissance en la +transformant en mouvement et en bruit, double phenomene dont la +representation ne change pas le mode d'action. Quelle qu'en soit la +raison d'ailleurs, nous sommes amenes a constater que, dans ce cas, +l'evolution du drame est due a une cause naturelle objective. + +Mais l'ecole moderne a fait un pas de plus, en cherchant a donner a +l'evolution dramatique une cause naturelle objective, qui s'adressat a +celui de nos sens qui est le plus artistique, a celui de la vue. C'est +la, en realite, que commencent les difficultes. Nous allons citer un +exemple ou l'intention realiste de l'auteur est pleinement justifiee, ce +qui nous permettra de deduire les conditions esthetiques dans lesquelles +le probleme peut en general etre resolu. Je prendrai cet exemple dans le +second acte de _l'Ami Fritz_, et je rappellerai aux lecteurs, qui tous +connaissent la piece, la fontaine ou Suzel vient puiser de l'eau, eau +veritable que le public voit couler. Quelques-uns ont critique, a tort, +a mon sens, cette recherche d'un effet reel. C'est la vue de l'eau qui +eveille chez Sichel le desir de boire, et c'est l'action de boire a +la cruche que penche la jeune fille qui ramene a la memoire du rabbin +l'histoire touchante de Rebecca et d'Eliezer. Ici, c'est tres justement +que l'art theatral s'associe activement a une situation veritablement +dramatique; et si on etudie attentivement l'enchainement de cette cause +toute objective a l'effet dramatique qui en decoule, on verra que la +presentation reelle de l'eau determine une representation ideale, dans +l'imagination de Sichel et lui fournit la forme particuliere dont va se +revetir sa pensee. Ce n'est pas l'eau qui suggere au rabbin l'idee +de sonder le coeur de la jeune fille; elle ne lui offre que le moyen +immediat d'y parvenir. La fontaine, qui procure a nos yeux l'illusion de +la realite, n'est donc pas la cause finale de la scene entre Sichel et +Suzel; elle n'en est que la cause formelle. Sous ce rapport, cet emploi +remarquablement habile de l'illusion theatrale est un modele puisqu'il +nous permet d'en deduire une loi importante de l'esthetique theatrale et +dramatique, que l'on peut formuler ainsi: La realite contingente ne peut +jamais etre une des causes finales du drame; elle ne peut en etre qu'une +des causes formelles. + +On ne peut nier que la realite, en montant sur la scene et en venant y +jouer le role qui lui est propre et y exercer une influence contingente, +ne contribue, absolument comme cela se passe dans la vie, a modifier, +a diversifier et, par suite, a enrichir la pensee poetique en lui +fournissant des formes nouvelles et imprevues. Deux ames mises et +maintenues en presence, en dehors de toute influence objective, ne +peuvent echanger que des idees purement psychologiques. Ces deux ames +rentreront dans les donnees plus exactes de la vie, si elles puisent +dans la realite ambiante une forme plus variee de raisonnement et les +elements plus prochains de leur eloquence. Toutefois, il est a peine +besoin de faire remarquer que l'intervention d'une cause objective ne +peut etre admise, que lorsqu'elle derive d'une possibilite anterieure. +Elle ne doit etre, en effet, qu'une cause seconde; c'est ainsi que +l'acte de venir puiser de l'eau a la fontaine, dans l'exemple pris de +_l'Ami Fritz_, n'est qu'une consequence de la condition de Suzel et du +milieu ou se developpe l'action; il se rattache donc logiquement aux +donnees memes du poeme dramatique. + +Bien differente et moins justifiable serait l'intervention d'une cause +objective, si celle-ci etait une cause premiere, si, par exemple, le +caractere de la decoration devait peser sur la resolution du personnage +dramatique. Cela ne pourrait se tenter qu'en rentrant habilement dans +les lois les plus certaines de la mise en scene, c'est-a-dire en +agissant prealablement sur le spectateur, en concevant une decoration +capable, par la grandeur, la hauteur et la profondeur de la scene, ainsi +que par des effets d'ombre ou de lumiere, de faire naitre une impression +morale, que le spectateur transporterait alors dans le personnage. Un +pareil effet est toujours aleatoire, puisqu'il depend des dispositions +du public et de l'imagination des spectateurs. C'est sur la scene de +l'Opera qu'on pourrait et qu'on a pu employer ce procede avec quelque +securite, parce que la, la puissance de la musique sur l'inclination +morale du spectateur vient en aide a la puissance pittoresque de la +decoration. Ce serait donc s'exposer a de graves mecomptes que de +vouloir elever le pittoresque de la decoration a l'etat de ressort +dramatique, ou autrement, de regarder le pittoresque comme une cause +finale suffisante de l'evolution dramatique. Il ne peut en etre qu'une +des causes formelles. Nous aboutissons donc, pour l'ensemble decoratif, +a la meme loi que pour tout objet considere dans son influence +eventuelle sur la marche du drame. + +Il est certain que, dans toute conception poetique, le monde exterieur, +reduit au milieu immediat ou s'agitent les personnages, fournit ou peut +fournir incessamment a ceux-ci les causes formelles de leur langage. La +mise en scene peut-elle nourrir l'ambition realiste de rendre visible +au spectateur tout ce qui, dans le milieu objectif, joue le role d'une +cause formelle? C'est le dernier refuge de l'ecole nouvelle. Pour +eclaircir cette question, prenons un exemple. Au troisieme acte de _Il +ne faut jurer de rien_, le decor, a la Comedie-Francaise, represente un +bois sombre et sauvage. Les arbres qui montent jusqu'aux frises derobent +au spectateur la vue du ciel. C'est une belle solitude nocturne. Voyons +maintenant la mise en scene imaginee par le poete. C'est un soir d'ete. +Apres une chaude journee, l'orage a eclate. Quand Van Buck et son neveu +arrivent pres du lieu ou doit se rendre Cecile, Valentin, en quelques +mots, esquisse la mise en scene: "La lune se leve et l'orage passe. +Voyez ces perles sur les feuilles, comme ce vent tiede les fait rouler." +Enfin, dans la clairiere ou se rencontrent Valentin et Cecile, la +mise en scene est conditionnee par le texte: "Venez la, ou la lune +eclaire...--Non, venez la, ou il fait sombre; la, sous l'ombre de ces +bouleaux... Y a-t-il longtemps que vous m'attendez?--Depuis que la lune +est dans le ciel... Viens sur mon coeur; que le tien le sente battre, et +que ce beau ciel les emporte a Dieu... Voyons, savez-vous ce que c'est +que cela?--Quoi? cette etoile a droite de cet arbre?--Non, celle-la qui +se montre a peine et qui brille comme une larme..." Toute cette scene, +comme on le voit, est fortement empreinte d'un naturalisme plein de +melancolie. + +Aujourd'hui, au theatre, avec l'aide de la lumiere electrique, la mise +en scene pourrait realiser le paysage nocturne decrit par le poete. Au +commencement de l'acte, de lourds nuages sombres passeraient sur le +ciel etoile et sur la lune qu'ils obscurciraient. Enfin les nuages, +en fuyant, laisseraient voir dans toute sa purete un ciel profond et +etoile, au milieu duquel brillerait le disque lunaire. Les arbres, des +bouleaux au feuillage leger, aux troncs clairs, disposes par bouquets, +laisseraient le regard du spectateur se perdre dans "l'ocean des nuits." +Le public participerait ainsi, comme les personnages du drame, a la vue +de ces beaux effets de la nature, qui sont, en plus d'un endroit, pour +Valentin et Cecile, les causes formelles de leurs pensees. Cependant, +c'est par un motif de premier ordre que la Comedie-Francaise n'a pas du +chercher a realiser cette poetique mise en scene, en admettant, pour un +moment, qu'elle eut pu avoir la pensee de le faire. C'est qu'en effet, +ce dont on peut juger par certains details du dialogue (je t'aime! voila +ce que je sais, ma chere; voila ce que cette fleur te dira, etc.), qui +sont incompatibles avec un decor nocturne, c'est qu'en effet, dis-je, la +nature evoquee par le poete est purement ideale, c'est-a-dire concue +par son esprit, et que la mise en scene decrite par lui n'est pas +la peinture reelle d'un effet vu et observe par ses yeux. Dans la +conception de cette scene, ce n'est pas la vue d'un phenomene qui +a determine l'idee, mais, au contraire, l'idee qui a ramene dans +l'imagination du poete la representation d'un phenomene. + +La Comedie-Francaise a donc du chercher l'idee generale du decor au dela +des causes formelles de la pensee du poete; et elle a place Valentin +et Cecile au milieu d'une solitude profonde, qui rendit possible au +seducteur toute tentative de profanation et fit resplendir l'angelique +purete de cette jeune fille qui, seule, la nuit, vient, sereine et +candide, poser son front sur la poitrine de celui qu'elle aime. Le +veritable orage qui s'apaise, c'est celui qui s'etait souleve dans +le coeur de Valentin, et la veritable etoile, ce n'est pas celle que +pourrait allumer le metteur en scene dans le ciel de son decor, c'est +celle de l'amour qui se leve dans l'ame purifiee de Valentin. On voit +donc combien l'effet general du decor repond mieux a l'idee poetique que +les effets particuliers d'une mise en scene plus naturaliste. + +Cet exemple montre qu'il faut lire avec la plus grande attention +l'oeuvre que l'on doit mettre en scene et determiner la nature de +l'inspiration de l'auteur. S'il est sensible que le poete a remonte de +l'idee au phenomene, comme c'est le cas dans l'exemple precedent, il ne +faut pas presenter un ordre inverse au spectateur, et, par consequent, +la mise en scene doit laisser l'idee seule se manifester et eveiller le +phenomene dans l'imagination du spectateur, comme cela a eu lieu dans +celle du poete. Si, au contraire, il est sensible que l'auteur a voulu +subordonner la representation de l'idee a la presentation du phenomene, +il faut s'efforcer de realiser la mise en scene decrite par lui. Il est +clair que dans _l'Ami Fritz_, sans l'eau qui coule de la fontaine, la +legende de Rebecca n'a aucune raison de se representer a la memoire de +Sichel. + +Les cas ou une mise en scene realiste s'imposera ne sont pas aussi +frequents ni aussi nombreux qu'on pourrait le croire au premier abord. +Le plus souvent, il sera prudent de s'en tenir a l'ancienne conception +decorative qui ne recherche qu'un effet simple et general. Et cela pour +deux raisons d'ordre superieur. La premiere, c'est que l'impression +que nous cause la nature se ramene toujours dans la realite a quelques +sensations tres simples, telles que la presence ou l'absence de la +lumiere, le mouvement ou le repos des objets, le bruit ou le silence, le +plus ou le moins de vapeur humide dans l'atmosphere, le plus ou le moins +de grandeur ou de profondeur, etc. Tout le surplus de nos impressions, +souvent tres complexes, nait du rapport que ces sensations simples +ont avec l'etat moral de notre ame. Il faut, par consequent, dans la +representation des effets de la nature ne pas tenir compte de ce que, +precisement, y mettra le spectateur, pour peu que l'action dramatique +ait incline son ame vers tel ou tel etat psychologique. C'est la une +raison toute philosophique. + +La seconde raison a une portee esthetique a laquelle j'ai deja fait +allusion ci-dessus, et sur laquelle j'appelle l'attention des personnes +qui se laissent trop facilement seduire par les promesses de l'ecole +realiste ou naturaliste. Quand on transporte le monde exterieur, objets +ou phenomenes, sur la scene, on n'en donne naturellement qu'une copie, +qu'une imitation. Sur la scene, on ne batit pas de vraies maisons, on ne +plante pas de vrais arbres, on ne deroule pas de veritables flots, on +ne pousse pas dans le ciel de vrais nuages, etc.; on ne nous donne de +toutes ces choses que des imitations. Or, du moment que l'on ne presente +pas au spectateur les objets reels qui, selon le poete, devraient avoir +une influence psychologique sur les personnages du drame, on ne peut +pas compter que les objets imites auront la meme portee, attendu que +l'attention du spectateur est, non pas attiree par la contemplation du +phenomene naturel, mais preoccupee uniquement du phenomene artistique de +l'imitation. Plus l'on compliquera la mise en scene, plus on cherchera +a reproduire avec exactitude les impressions de la nature, plus l'on +comptera sur la perfection decorative pour agir sur l'inclination morale +des spectateurs, et plus l'ecole realiste s'eloignera du but qu'elle +poursuit; car l'esprit du spectateur, sollicite, par des impressions +optiques, et sensible a toute creation artistique, s'attachera +obstinement a ce qui lui offrira un interet immediat, c'est-a-dire a +l'art particulier de la mise en scene, aux procedes scientifiques ou +autres de l'imitation, et ne subira par consequent pas l'influence +psychologique qu'on aura eu la pretention d'exercer sur lui. Dans ce +cas, c'est tout simplement un art d'ordre inferieur qui prend le pas sur +un art d'ordre superieur. + + + +CHAPITRE XL + +L'ecole naturaliste au theatre.--La theorie des milieux.--Des milieux +generateurs.--Des milieux contingents.--Conjonction de l'ideal et du +reel.--_La Charbonniere_.--Du reel dans la perspective theatrale.--_Le +Pave de Paris_.--Le naturalisme imposerait des conditions nouvelles a +l'architecture theatrale.--L'ecole realiste devra tendre a redevenir une +ecole idealiste. + + +A la verite, l'ecole qui s'intitule naturaliste parait avoir une grande +predilection pour la forme du roman. Cela se concoit; car c'est la +seulement que, lorsque les personnages n'agissent pas ou ne prennent pas +la parole, un acteur, et le principal, reparaissant en scene, decrit les +beautes severes ou riantes de la nature, la melancolie des bois ombreux, +l'immobile majeste des monts, la pesante solitude des espaces deserts; +la mysterieuse circulation de la vie, ses ardeurs et ses epuisements, +et en meme temps cherche a montrer le lien sympathique qui rattache les +etats psychologiques de l'etre humain a tous ces aspects de la nature. +Cet acteur, c'est le poete lui-meme, dont l'ame anime la nature +inanimee. Mais, au theatre, les personnages seuls ont le droit de +s'adresser au public, et le poete, c'est-a-dire le demonstrateur +psychologique, est reduit au silence. La nature n'agit donc dans la mise +en scene que par ses effets simples et generaux, n'engendrant chez les +spectateurs que des sensations initiales, simples et generales. Nous +arrivons ainsi, par un autre chemin, a la meme conclusion que dans le +chapitre precedent. Au theatre, le poete, present mais silencieux, n'y +peut plus animer la nature et lui insuffler, comme dans le roman, une +sorte de force passionnelle active. C'est pourquoi, en abordant la +scene, l'ecole naturaliste est contrainte d'abandonner toute sa +puissance descriptive, et de sacrifier la nature pour s'attacher aux +effets humains et sociaux de la vie. + +Quelle est, sous ce rapport et en quelques mots, l'esthetique de +l'ecole? Si je vois juste, la voici, degagee des theories secondaires +qui l'encombrent et presentee sans denigrement avec toute l'impartialite +dont je suis capable. On peut dire, sans exageration, qu'elle est tout +entiere contenue dans la theorie des milieux. Premierement, les etres +humains ne peuvent s'abstraire des milieux ou ils sont nes, ou ils se +sont developpes et qui determinent leur mode de sentir, leur mode de +penser et leur mode d'agir. Deuxiemement, nulle action dramatique, nee +du conflit de passions humaines, ne peut s'isoler des milieux ou elle se +noue, se developpe et tend a sa fin. + +L'ecole ne considere plus une passion en soi, mais l'envisage dans ses +differents modes et met son ambition a traduire sur la scene, dans +toute leur realite complexe et relative, les etats psychologiques et +pathologiques des etres, individuellement determines, qui agissent sous +l'empire d'une passion. Ce qu'elle cherche, c'est donc une verite plutot +relative qu'absolue. C'est pour cela que nous avons dit plus haut que +l'ecole agrandissait la superficie de l'art, en abaissant sensiblement +l'ideal. On peut, en effet, accorder au realisme le droit qu'il reclame +de differencier, par exemple, le mode d'aimer de l'homme du peuple de +celui de l'homme du monde; mais des que la jalousie armera d'un couteau +la main de l'un et de l'autre, elle devrait a son tour reconnaitre +que toutes les distinctions sociales s'aneantissent devant un fait +pathologique purement humain. + +L'art, parti du particulier et du relatif, doit donc aboutir au general +et a l'absolu; et par suite le poete, apres avoir soigneusement pris ses +types dans la realite, doit tendre a l'ideal, c'est-a-dire a degager +l'etre humain de toute contrainte sociale et a debarrasser les passions +des masques sous lesquels cette contrainte les force a se cacher et a se +derober aux regards. C'est le transport du relatif au theatre qui fait +la richesse de l'art moderne; mais c'est seulement en degageant l'absolu +de ses donnees relatives que celui-ci assurera a ses productions une +valeur generale et une portee psychologique universelle, et leur donnera +l'esperance de vivre au dela du temps present. + +En cela, l'esthetique theatrale devra suivre l'esthetique dramatique. Si +le poete a conduit rationnellement son oeuvre du relatif a l'absolu, +la mise en scene devra s'efforcer de ne pas contrarier cette evolution +ascendante. On peut donc, conclure que, dans une oeuvre dramatique +moderne, la mise en scene devra realiser avec le plus de soin possible +tous les tableaux d'exposition, ceux ou s'accusent le relatif des idees +et des faits ainsi que l'influence des milieux sur les caracteres et sur +les passions; mais, a mesure que l'action s'approchera du denouement, +elle devra de plus en plus sacrifier, soit dans les decors, soit dans +les costumes, soit dans la figuration, les traits particuliers qui +faisaient la richesse des premiers tableaux, et peu a peu revetir un +aspect general qui puisse s'harmoniser avec ce qu'a d'absolu et de +purement humain l'explosion psychologique et pathologique des passions. + +La seconde loi se rapporte, comme nous l'avons dit, a l'influence +contingente des milieux. C'est l'aspect multiple et complexe de la vie +que l'ecole cherche a realiser par l'observation de cette loi. Poussez +la porte d'un etablissement public quelconque, et dans la foule des +etres humains qui y sont reunis, que de drames et de comedies! Ici un +beau drame d'amour va naitre, tandis que la une folle comedie se denoue; +dans le groupe prochain un marche honteux se conclut; dans celui-ci un +crime horrible se prepare, tandis que dans celui-la s'epanouissent la +jeunesse et le bonheur. Une action tragique ou comique ne se developpe +pas dans le vide, mais elle se meut en traversant des milieux +successifs, qui souvent determinent une modification dans la direction +de sa trajectoire. Tous ces tableaux nous representent la vie dans sa +complexite et dans son heterogeneite actuelles; ils forment le fond +pittoresque sur lequel s'enlevent en vigueur les personnages de premier +plan. Si ce sont les personnages qui disparaissent, il n'y a plus +d'action dramatique; mais si ce sont les tableaux qu'on soustrait a +la vue, on enleve au drame ce qui precisement lui donnait l'aspect +saisissant de la vie. En un mot, un drame ne se profile jamais ici-bas +sur un fond neutre, semblable a ces fonds gris sur lesquels les peintres +enlevent vigoureusement un portrait, mais sur des tableaux animes +eux-memes, sur des lambeaux d'histoire humaine et sociale qui sont +souvent le commentaire le plus eloquent du drame, soit qu'ils expliquent +la fatalite d'un acte par l'influence du milieu traverse, soit que par +contraste ils en accusent plus fortement l'horreur. + +De la se deduisent la composition et la construction d'une piece +naturaliste. Il s'agit de peindre les differents moments de l'action au +milieu des tableaux animes ou celle-ci s'est successivement transportee. +D'ou la necessite d'une mise en scene toujours changeante et variee. +C'est une succession de tableaux de genre, faits d'apres nature, a tous +les degres de la vie sociale, depuis ses bas-fonds jusqu'aux couches +superieures. Evidemment, cette suite d'exhibitions, souvent pleines +de mouvement et d'expression, ou le pittoresque atteint une grande +intensite, constitue pour les yeux et meme pour l'esprit un amusement +parfois tres vif. On arrive ainsi a renouveler et a diversifier, jusqu'a +les rendre meconnaissables au premier abord, des drames a peu pres aussi +vieux que l'esprit humain. Prenez l'_Andromaque_ de Racine, vous en +pourrez transporter l'action dans tous les mondes, depuis le plus +raffine jusqu'au plus abject, et vous pourrez diversifier a l'infini +votre drame en faisant traverser a vos personnages les milieux les plus +etranges. Sans doute, c'est precisement cette possibilite qui constitue +la critique du systeme. Mais ici, je ne critique pas, j'analyse et +j'expose les theories d'une ecole, en cherchant au contraire a les +montrer dans leur jour le plus favorable. Or, ce que l'ecole recherche +par-dessus tout, c'est l'exactitude des tableaux, destinee a procurer +au spectateur, une sensation tres intense de la vie. C'est donc ici +qu'apparait la mise en scene, dont les lois imposent une limite aux +pretentions de l'ecole. Ce qui nous reste donc a examiner, c'est +jusqu'ou la mise en scene peut se preter a toutes les exigences +naturalistes. Je le ferai tres brievement, attendu que le lecteur, +arrive au dernier chapitre de cet ouvrage, a son jugement forme sur les +points principaux qu'il nous faut examiner. + +Or, en abordant la scene, l'ecole naturaliste rencontrera, sans pouvoir +la resoudre, une double difficulte dramatique et theatrale, qui ne +derive nullement de lois arbitraires ou de theories plus ou moins +contestables, comme celle des trois unites, mais qui tient uniquement a +la structure de l'esprit et de l'oeil du spectateur. Cette difficulte +consiste, au point de vue dramatique, dans la juxtaposition, incoherente +pour l'esprit, de l'ideal et du reel, et, au point de vue theatral, dans +la juxtaposition incoherente pour l'oeil, du vrai et du faux. Ainsi, +d'une part, toute representation ideale detruira l'impression tres +vive que nous aurait causee la presentation du reel, ou reciproquement +l'effet de la premiere sera detruit par celui que produira la seconde; +d'autre part, toute opposition entre la realite et la perspective +theatrale, qui met en presence le vrai et le faux, aneantira +immediatement l'illusion et reduira le reel a l'imaginaire. + +On peut aisement fournir des exemples qui mettront en relief cette +double contradiction. Dans _la Charbonniere_, un tableau representait +une salle d'hopital. L'aspect de cette salle nue, blanchie a la chaux, +que garnissaient deux rangees de lits entoures de leurs rideaux blancs, +etait d'un realisme vraiment saisissant. Au pied du premier lit, a +droite, une soeur, veillait; dans le lit etait etendue une moribonde, +dont le visage a demi fracasse etait recouvert d'un voile de gaze. Le +tableau, dans sa simplicite tragique, causait une double impression de +pitie et de terreur; et cette impression ne se fut pas effacee si le +drame n'eut amene dans ce tableau une representation de la mort et +ensuite une representation de la folie. Ces deux representations +ne peuvent jamais etre qu'ideales, c'est-a-dire concues et rendues +idealement par la reduction forcee du temps necessaire a la succession +des phenomenes morbides, par la predominance des effets generaux et par +l'effacement des traits particuliers. Or, des que l'ideal surgissait au +milieu du reel, l'impression premiere se dissipait immediatement, et +l'esprit du spectateur, debarrasse de toute angoisse, s'interessait a +l'imitation artistique de la mort et de la folie. Dans ce tableau, la +mort et la folie etaient, contre le voeu de l'auteur moins poignantes +que le decor; et par consequent la realite tragique de celui-ci avait +detruit d'avance l'effet que l'auteur devait attendre de ce double +denouement. En outre, la recherche de l'impression reelle avait d'avance +annihile tout l'effort artistique des comediens. La juxtaposition de la +realite empeche donc l'illusion de se produire au meme degre que si le +denouement se profilait sur un decor de carton. L'idee de juxtaposer +l'art et la realite est contradictoire et constitue pour l'ecole +naturaliste un obstacle insurmontable. Celle-ci doit donc, si elle veut +rester fidele a ses theories, ne jamais introduire de representation +ideale au milieu de tableaux fondes sur la presentation du reel. Par +consequent, l'ecole est condamnee a n'introduire dans ses tableaux qu'un +minimum d'action dramatique, et c'est a cela, en effet, qu'elle tend +de plus en plus. Les pieces tournent chaque jour davantage a des +exhibitions de tableaux vivants et animes, art inferieur, sensualiste et +materialiste, mais surtout tres borne et qui ne peut fournir une longue +carriere. + +Dans _le Pave de Paris_, joue a la Porte-Saint-Martin, un tableau +representait l'interieur d'un tunnel. A un moment donne, un train de +chemin de fer traversait la scene a l'arriere-plan. Je ne me souviens +pas bien au juste de la fable dramatique; en tous cas, a l'arrivee du +train, en tete duquel s'avancait la locomotive, armee de ses feux rouges +comme de deux yeux sinistres, la deception du spectateur etait complete, +et ce chemin de fer de carton frisait le ridicule. C'est qu'en effet ce +n'etait qu'un joujou. La locomotive et les voitures du train n'avaient +que les dimensions que leur imposait la perspective theatrale, et par +consequent elles etaient trop petites pour la distance reelle. Dans _la +Jeunesse du roi Henri_, un des decors representait un carrefour dans +une foret, et la perspective habile donnait a cette foret de vastes +proportions. Soudain, deux ou trois cavaliers debouchent du fond, suivis +d'une meute de vrais chiens: immediatement la foret devient un joujou. +C'est Gulliver s'ebattant maladroitement dans un paysage de l'ile de +Lilliput. Cette contradiction optique provient, on le sait, de ce que +la profondeur de la scene est en grande partie fictive. Voila encore un +obstacle que ne pourra surmonter l'ecole naturaliste. Il lui est donc +interdit de composer des tableaux ou doit eclater la contradiction qui +resulte de la juxtaposition d'etres soumis a la perspective reelle de la +nature et d'objets soumis a la perspective fictive des theatres. + +Pour aborder certaines representations, l'ecole, pour etre consequente +avec elle-meme et pour realiser quelques-uns de ses principes les plus +chers, devra se resoudre a faire construire des theatres speciaux, a +scenes rectangulaires tres profondes, dans lesquels le plancher de +l'orchestre et du parterre sera sensiblement eleve, et le plancher de la +scene ramene a l'horizontalite. Alors, c'est, l'oeil seul du spectateur +qui inclinera toutes les lignes des decors au point de fuite, et les +acteurs, en s'enfoncant dans les profondeurs de la scene, seront partout +a leur place et n'auront que les dimensions qu'ils doivent avoir. Mais +ce sera en meme temps la fin du theatre parle et le retour aux drames +mimes. + +En resume et pour conclure, l'ecole naturaliste, en abordant le +theatre, se verra enfermee dans un cercle tres etroit, dont il lui sera +artistiquement et scientifiquement impossible de franchir les limites. +C'est pourquoi nous ne verrons jamais se produire une piece naturaliste, +telle que les adeptes de l'ecole l'imaginent dans leur naivete +esthetique. Est-ce a dire que les efforts de l'ecole seront vains et +inutiles? Une telle conclusion serait injuste et contraire a la verite. +Par la presentation du reel, chaque fois qu'elle pourra eviter la double +contradiction que nous lui signalons dans ce chapitre, l'ecole realiste +pourra agrandir l'etendue superficielle de l'art theatral, de meme +qu'elle pourra agrandir l'etendue superficielle de l'art dramatique en +s'attachant a la peinture des traits particuliers et des caracteres +individuels. Ce sera un resultat qui n'est pas a dedaigner et auquel +elle serait sage de borner son ambition. Si elle vise un but plus eleve, +elle devra alors modifier ses principes; et, de meme que les sciences, +dans leur periode d'analyse patiente, nourrissent le long espoir d'une +synthese future, de meme l'ecole realiste ne devra chercher dans ses +experiences actuelles, dans l'etude des faits et des phenomenes, que +les elements d'une idealisation future. Apres la periode actuelle +d'apprentissage artistique, qui n'etait pas inutile pour corriger les +visibles deviations d'un art depuis trop longtemps traditionnel et +conventionnel, elle redeviendra a son tour une ecole idealiste, et +c'est seulement alors qu'on pourra decider si le nouvel ideal de nos +petits-neveux sera d'un degre superieur ou inferieur a celui de l'ecole +classique, et si la route douteuse, ou nous sommes aujourd'hui engages, +aura conduit l'esprit francais a un nouveau progres ou a une decadence +definitive. + + + +TABLE DES MATIERES + + +PREFACE + +CHAPITRE PREMIER +Le succes n'est pas la mesure de la valeur intrinseque d'une oeuvre +dramatique.--Les variations de l'art correspondent aux variations de +l'esprit. + + +CHAPITRE II +La valeur d'une piece ne depend pas de son effet representatif.--Ce +n'est pas l'effet representatif qui a assure la renommee du theatre +des Grecs, non plus que des theatres etrangers et de notre theatre +classique. + + +CHAPITRE III +De l'effet representatif ideal dans un esprit cultive.--Imperfections +de la mise en scene reelle.--Sa necessite pour les esprits peu +cultives.--La mise en scene ideale est le modele et le point de depart +de la mise en scene reelle. + + +CHAPITRE IV +Rapports de la mise en scene avec la valeur d'une oeuvre dramatique.--Le +peu d'appareil des theatres de province favorisait l'art +dramatique.--L'exces de mise en scene lui est nuisible. + + +CHAPITRE V +Recherches d'un principe physiologique auquel puissent se rattacher +les lois de la mise en scene.--Les impressions intellectuelles et les +sensations organiques s'annihilent reciproquement. + + +CHAPITRE VI +De la fin que se proposent les beaux-arts.--L'exces de la mise en scene +nuit a l'integrite du plaisir de l'esprit.--La lecture est la pierre +de touche des oeuvres dramatiques.--La mise en scene est tantot une +question de gout, tantot une question d'habilete. + + +CHAPITRE VII +Competence litteraire necessaire a un directeur de +theatre.--Etablissement theorique des frais generaux de mise en +scene.--L'art dramatique exigerait des vues a longue portee. + + +CHAPITRE VIII +La mise en scene est conditionnee par le nombre probable +de spectateurs.--Grossissement par les acteurs des effets +representatifs.--Les actrices moins portees a exagerer les effets.--_Le +Monde ou l'on s'ennuie_.--Necessite actuelle de plaire a la +foule.--Abaissement de l'ideal.--Compensation.--Utilite et devoir des +theatres subventionnes. + + +CHAPITRE IX +La mise en scene ne doit pas pecher par defaut.--De la contention +d'esprit du spectateur.--La mise en scene ne doit pas proposer a +l'esprit de coordinations contradictoires. + + +CHAPITRE X +De la perspective theatrale.--Contradiction du personnage humain avec la +perspective des decors.--Precautions a prendre par le decorateur et par +le metteur en scene. + + +CHAPITRE XI +La decoration doit avoir une valeur generale et non particuliere a un +moment determine.--Moderation dans l'emploi des moyens accessoires. + + +CHAPITRE XII +La mise en scene est conditionnee par la logique de l'esprit.--De la +decoration peinte et du materiel figuratif.--Leurs relations avec le +drame.--Leur action differente sur l'esprit du spectateur. + + +CHAPITRE XIII +De la fin necessaire des objets composant le materiel figuratif.--_Le +Misanthrope et les Femmes savantes_.--Le hasard n'est pas un ressort +dramatique. + + +CHAPITRE XIV +De la sensualite et de l'individualite dans le gout actuel.--Derogations +aux principes.--Rapports de la mise en scene avec le milieu +theatral.--Caractere d'un theatre, de son repertoire et du public qui le +frequente. + + +CHAPITRE XV +Rapports de la mise en scene avec le milieu dramatique.--Pieces ou +domine l'imagination.--Le theatre de Scribe.--Le theatre de Victor +Hugo.--Effet curieux observe dans _Quatre-vingt-treize_. + + +CHAPITRE XVI +Des pieces ou domine le sentiment.--Cas ou les causes de l'emotion sont +subjectives.--_Le Mariage de Victorine_.--Cas ou les causes de l'emotion +sont objectives.--_L'Ami Fritz_. + + +CHAPITRE XVII +Des pieces ou domine la fantaisie.--Caractere de la fantaisie.--Le +theatre de M. Labiche et de M. Meilhac.--Limites de la fantaisie.--De la +convenance dans la fantaisie.--_Lili_.--Pieces d'ordre composite.--_Ma +Camarade_.--Les feeries. + + +CHAPITRE XVIII +Rapports de la mise en scene avec le milieu social.--La mise en scene +se modifie comme la societe.--Types generaux de l'ancienne +comedie.--Le _Tartufe_.--Complexite et heterogeneite de la societe +actuelle.--Plasticite necessaire de la mise en scene.--Vieillissement +rapide du theatre moderne. + + +CHAPITRE XIX +Lois restrictives de la mise en scene.--De la loi de proportion.--Plans +d'importance scenique.--_L'Ami Fritz_.--Des repas de +theatre.--Application de la loi au materiel figuratif. + + +CHAPITRE XX +De la loi d'apparence.--De l'usage des lorgnettes.--Au theatre le sens +du toucher ne s'exerce jamais.--Seules les sensations optiques sont +directes.--Le theatre ne nous doit que des apparences.--Des costumes et +des toilettes des actrices. + + +CHAPITRE XXI +Rapports de la mise en scene avec l'espace et le temps.--_Les Danicheff +et l'Oncle Sam_.--Du vrai et du vraisemblable.--De la couleur +locale.--Predominance des traits generaux.--Les romantiques.--_Le Cid et +Bajazet_.--Le theatre de Victor Hugo. + + +CHAPITRE XXII +Vanite de toute recherche archeologique.--Des differents +styles.--Les costumes du _Misanthrope_.--Le temps efface les traits +particuliers.--Formation des types artistiques.--Destruction de la +mise en scene.--Necessite de demonter les oeuvres classiques.--Des +reprises.--_Antony_.--La mise en scene est une creation +artistique.--Erreur de l'ecole realiste. + + +CHAPITRE XXIII +De la representation des oeuvres classiques.--Du plaisir theatral.--De +la sensation du beau.--Analyse de cette sensation. + + +CHAPITRE XXIV +De la mise en scene tragique.--Ce qu'elle etait jadis en France. Ce +qu'elle etait chez les Grecs.--Notre imagination seule cree la mise +en scene tragique.--Du caractere general de la decoration et des +costumes.--La mise en scene n'est pas immuable. + + +CHAPITRE XXV +Etude de la mise en scene de _Phedre_.--Le decor.--Comparaison avec les +theatres des anciens.--De l'ornementation.--Du materiel figuratif.--Son +influence sur la composition du role de Thesee. + + +CHAPITRE XXVI +Du costume tragique.--Accord du costume avec les peripeties du +drame.--Du costume de Theramene.--L'uniformite de costume concorde avec +l'unite passionnelle d'un role.--Du costume de Thesee.--Les accessoires +doivent convenir au texte et a l'action.--Du costume d'Hippolyte. + + +CHAPITRE XXVII +Rapport du costume avec la personnalite.--Le costume doit s'accorder +avec les etats psychologiques d'un personnage.--Du costume de +Phedre.--Influence du costume sur le jeu et sur la diction.--Les +costumes d'_Iphigenie_. + + +CHAPITRE XXVIII +Des salles de spectacle.--De la scene.--Des zones invisibles.--De +la ligne opaque.--Du lieu optique.--Elements de statique +theatrale.--Exemples.--Des mouvements sceniques dans _Phedre_. + + +CHAPITRE XXIX +De la figuration.--De son role actif.--_Athalie_.--De son role +passif.--_Oedipe roi_.--Des mouvements orchestriques.--Des figurants de +tragedie.--Regles a observer. + + +CHAPITRE XXX +Des actes et des tableaux.--Confusion frequente.--Unite dramatique des +actes.--Du theatre espagnol, anglais, allemand.--Les changements de +tableaux impliquent des changements a vue. + + +CHAPITRE XXXI +De l'imitation de la nature.--De la presentation et de la representation +d'un phenomene.--De la representation de la mort.--Toute representation +est conditionnee par l'imagination du spectateur.--Le jugement du public +est subordonne a l'idee qu'il se fait de la realite. + + +CHAPITRE XXXII +De l'acteur.--De la formation subjective des images.--Rapport de la +creation de l'acteur avec l'ideal du public.--Toute evolution ideale +implique une modification dans l'image representee.--C'est la generalite +d'un phenomene qui justifie sa representation.--_Smilis_.--L'acteur doit +eviter l'accidentel. + + +CHAPITRE XXXIII +De la composition d'un role.--Des traditions.--De l'intuition et de +l'introspection.--Developpement des images initiales.--Rapport ou +contraste entre les images initiales de differents roles.--_Le +Demi-Monde_.--_Le Gendre de M. Poirier_.--_Mademoiselle de Belle-Isle_. + + +CHAPITRE XXXIV +Aptitude a jouer certains roles.--De la personnalite scenique de +l'acteur.--Complexite et heterogeneite des roles modernes.--Leur +influence sur l'art dramatique et sur l'art theatral.--Deformation du +talent de l'acteur. + + +CHAPITRE XXXV +Complexite de la mise en scene moderne.--_L'Avocat Patelin; Bertrand +et Raton; Pot-Bouille; la Charbonniere_.--Invasion du reel.--Du +procede.--Retour necessaire au repertoire classique.--Son influence sur +le talent des acteurs.--Necessite des theatres subventionnes. + + +CHAPITRE XXXVI +Du role de la musique au theatre.--La puissance musicale.--Le +melodrame.--Le vaudeville.--Evolution de l'art dramatique.--La musique +devenue un personnage dramatique. + + +CHAPITRE XXXVII +De l'execution musicale.--Des rapports de la musique avec l'action +dramatique.--_Le Monde ou l'on s'ennuie_.--Le theatre de Victor +Hugo.--_Lucrece Borgia.--Ruy Blas.--L'Ami Fritz_.--Transport d'effet: +_les Rantzau.--Les rois en exil_. + + +CHAPITRE XXXVIII +Decadence de l'art dramatique.--Des conventions dans l'art +classique.--Grandeur de l'art ideal.--De l'evolution +democratique.--Caractere de la sensibilite du public.--Son jugement +artistique.--De l'ecole realiste.--De l'esprit moderne.--De l'individuel +et de l'exceptionnel.--Causes d'avortement. + + +CHAPITRE XXXIX +Role actuel de la mise en scene.--La loi de concentration.--Du +naturalisme moderne.--De la puissance psychologique de la nature.--La +realite est une cause formelle et non finale d'une evolution +dramatique.--_L'Ami Fritz_.--Rapports de la mise en scene avec la +conception poetique.--_Il ne faut jurer de rien_.--De l'imitation +theatrale. + + +CHAPITRE XL +L'ecole naturaliste au theatre.--La theorie des milieux.--Des milieux +generateurs.--Des milieux contingents.--Conjonction de l'ideal et du +reel.--_La Charbonniere_.--Du reel dans la perspective theatrale.--_Le +Pave de Paris_.--Le naturalisme imposerait des conditions nouvelles a +l'architecture theatrale.--L'ecole realiste devra tendre a redevenir une +ecole idealiste. + + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'art de la mise en scene, by L. Becq de Fouquieres + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART DE LA MISE EN SCENE *** + +***** This file should be named 12489.txt or 12489.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/4/8/12489/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team from images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. 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