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+Project Gutenberg's L'art de la mise en scene, by L. Becq de Fouquieres
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'art de la mise en scene
+ Essai d'esthetique theatrale
+
+Author: L. Becq de Fouquieres
+
+Release Date: June 2, 2004 [EBook #12489]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART DE LA MISE EN SCENE ***
+
+
+
+
+Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team from images generously made available by gallica
+(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
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+
+L. BECQ DE FOUQUIERES
+
+
+L'ART DE LA MISE EN SCENE
+
+ESSAI D'ESTHETIQUE THEATRALE
+
+
+
+PARIS
+G. CHARPENTIER ET Cie, EDITEURS
+
+1884
+
+
+
+PREFACE
+
+Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur la mise en scene; c'est donc
+sans fausse modestie que j'ai donne le titre d'_Essai_ a cette etude.
+Ceux qui, apres moi, s'interesseront a ce sujet et voudront le traiter
+de nouveau auront sans doute a combler quelques lacunes, a completer ou
+a rectifier quelques-unes des theories exposees et peut-etre a pousser
+plus loin et en differents sens leurs investigations.
+
+Au premier abord, le sujet parait simple et tres limite; mais plus on y
+reflechit, plus il apparait tel qu'il est en realite, complexe et d'une
+etendue infinie. Pour beaucoup de personnes il se resume dans une
+question toute materielle; et la mise en scene se reduit au plus ou
+moins de splendeur apportee a la representation d'un ouvrage dramatique,
+au plus ou moins de richesse des costumes et a une plus ou moins
+nombreuse figuration. Ce ne sont la cependant que les dehors les plus
+apparents du sujet, car, en y regardant bien, la mise en scene se
+confond presque avec l'art dramatique, et c'est dans le cerveau meme du
+poete qu'il faudrait en commencer l'etude.
+
+Toutefois, il y a la une ligne de partage assez nettement tracee: d'un
+cote, l'art dramatique, c'est-a-dire tout ce qui est l'oeuvre propre du
+poete; de l'autre, la mise en scene, c'est-a-dire ce qui est l'oeuvre
+commune de tous ceux qui, a un degre quelconque, concourent a la
+representation. Sans doute ces deux arts se penetrent reciproquement.
+Quand le poete se preoccupe de dispositions sceniques, qui ne se
+deduisent pas necessairement des caracteres et des passions, il fait
+de l'art theatral; quand un comedien met en relief certains sentiments
+auxquels l'auteur n'avait pas tout d'abord accorde une importance
+suffisante, il fait de l'art dramatique. Cependant, comme il est
+necessaire que tout sujet soit delimite, je maintiendrai la distinction
+au moins apparente qui separe l'art dramatique de l'art theatral. Cette
+etude commence donc au moment ou le poete a termine son oeuvre.
+
+Ainsi limitee, elle est encore fort complexe; elle comprend la
+recherche de l'effet general que doit produire la representation et la
+determination des effets particuliers des actes et des tableaux, dans
+lesquels se decomposent la piece. Il faut donc arreter le caractere
+pittoresque de la decoration, son plus ou moins de relief et de
+profondeur, etc. L'artiste charge d'executer une decoration en trace
+d'abord une vue d'ensemble sur un plan vertical, qu'il suppose place
+dans l'encadrement de la scene a la place du rideau. Ensuite il execute
+la maquette, c'est-a-dire une reduction du decor tel qu'il doit etre
+dispose sur le plan geometral. Le public a pu voir dans plusieurs
+expositions quelques maquettes celebres, conservees a la bibliotheque de
+l'Opera. Pendant que les peintres preparent et brossent les decors, on
+monte la piece. L'operation preliminaire, qui est la distribution des
+roles, est peut-etre la plus importante, car le succes definitif en
+depend. Une fois les roles distribues, chaque acteur apprend le sien. La
+conception et la composition d'un role imposent a l'acteur qui en est
+charge un labeur considerable et un grand effort subjectif. Quand tous
+les roles sont sus, on les assemble; alors commence le travail long et
+minutieux des repetitions, car on se propose d'arriver a une harmonie
+generale et a un ensemble, qui souvent, a defaut d'acteurs de premier
+ordre, suffisent a assurer le succes. Tel role doit etre eteint, tel
+autre doit etre au contraire plus accentue. En meme temps, on etudie
+les mouvements sceniques; on determine les places successives que les
+personnages doivent occuper les uns par rapport aux autres ou par
+rapport a la decoration; on regle les entrees et les sorties, ce qui
+exige parfois des remaniements dans le texte de la piece. Puis vient la
+composition de la figuration, et son instruction orchestrique, s'il y a
+lieu. Pendant le temps des repetitions, on confectionne les costumes,
+dont les dessins exigent beaucoup de gout et demandent souvent de
+longues recherches. Bientot, aux repetitions partielles succedent les
+repetitions d'ensemble, ou tous les accessoires jouent le role qui
+leur est assigne. La repetition generale a lieu en costume: c'est une
+premiere anticipee. Enfin arrive le jour de la premiere representation,
+qui delivre tout le personnel du theatre de l'anxiete finale et libere
+auteur, directeur et acteurs d'un labeur ou commencaient a s'user les
+meilleures volontes.
+
+Telle est l'esquisse sommaire du sujet complexe dont j'ai entrepris
+l'etude. Si celle-ci devait etre poussee a fond, elle exigerait
+plusieurs volumes, car elle comprendrait: l'architecture theatrale, la
+peinture decorative, la science tres compliquee de la perspective, la
+mecanique particuliere des machines, les applications de l'electricite,
+la description des dessous, du cintre et des coulisses, le role de
+ces differentes parties, la plantation des decors, la composition et
+l'examen des magasins d'accessoires, puis les sciences de l'optique et
+de l'acoustique, et enfin l'art sans limites precises du comedien, etc.
+
+De tout ce vaste ensemble, je ne retiendrai que l'ESTHETIQUE
+THEATRALE, c'est-a-dire l'etude des principes et des lois generales ou
+particulieres qui regissent la representation des oeuvres dramatiques et
+concourent a la production du pathetique et du beau.
+
+Pour la composition de cet ouvrage, la division du sujet et la
+repartition des matieres, j'avais le choix entre l'ordre historique et
+l'ordre esthetique. Le premier exigeait que je suivisse pas a pas le
+travail de la mise en scene, a partir du moment ou l'auteur depose
+son manuscrit jusqu'au moment ou le rideau se leve pour la premiere
+representation. J'ai prefere le second, qui va du general au particulier
+et qui, des principes generaux, deduit les lois particulieres. Le
+premier aurait ete preferable si cet ouvrage avait du etre anecdotique.
+
+Quant a la methode de travail qui a preside a l'elaboration de cette
+etude, je crois devoir en dire ici quelques mots. La methode erudite
+consiste a suivre chaque jour le mouvement litteraire, a noter les faits
+a mesure qu'ils eveillent l'attention du public et les discussions
+critiques auxquelles ils donnent lieu dans les journaux et dans les
+revues; a extraire des ouvrages speciaux les remarques utiles a
+l'eclaircissement du sujet; puis a classer les notes innombrables ainsi
+accumulees, a les repartir en un certain nombre de chapitres et a relier
+le tout au moyen des idees generales qui naissent du groupement des
+faits. Cette methode implique l'indication de tous les emprunts qu'on
+a pu faire, et la citation, de tous les auteurs dont on reproduit
+integralement les idees.
+
+Il suffira au lecteur de feuilleter cet ouvrage sans notes et sans
+references pour conclure que je n'ai pas employe cette methode. Il a
+ete ecrit en effet d'un bout a l'autre sans le secours d'aucune note
+et d'aucun livre, par la simple methode speculative. Chacune des deux
+methodes que j'oppose l'une a l'autre a ses vertus et ses defauts: ce
+n'est pas ici le lieu de les comparer entre elles. Si j'ai cru devoir
+indiquer celle que j'ai suivie, c'est uniquement pour expliquer
+l'absence absolue de citations et afin qu'on ne l'attribuat pas a un
+dedain, qui ne serait nullement justifie, pour les travaux de tous ceux
+qui, avant moi, ont etudie en artistes ou en critiques l'art de la mise
+en scene. Pour etre accessible a un pareil sentiment, il faudrait ne pas
+etre convaincu comme je le suis que l'esprit de l'homme doit la majeure
+et la meilleure partie de ses creations en apparence les plus originales
+a une collaboration incessante, quoique souvent insaisissable et
+secrete. Pour moi, j'eprouve le plus vif plaisir a avouer ici la double
+dette de reconnaissance que j'ai contractee.
+
+Suivant assidument les representations de la Comedie-Francaise, j'y
+puise un enseignement dont le prix augmente chaque jour a mes yeux.
+Depuis que mon attention s'est arretee sur la mise en scene, j'ai pu
+admirer la science et le gout qui president a la composition artistique
+des decorations, a la recherche des effets pittoresques ou grandioses,
+au choix etudie des costumes, a la juste somptuosite des ameublements,
+a l'instruction orchestrique de la figuration et a la merveilleuse
+precision des jeux de scene. C'est cet art exquis, joint au labeur
+consciencieux et a l'incomparable talent des comediens, qui fait de la
+Comedie-Francaise la premiere ecole dramatique et theatrale de l'Europe,
+c'est-a-dire du monde entier. Or, ce gout irreprochable et cette
+science, qui s'appuie sur une longue experience, sont les deux qualites
+maitresses de son administrateur actuel. Je suis donc heureux de saluer
+ici M. Emile Perrin comme un des maitres de la mise en scene moderne. Si
+cet ouvrage a quelque merite, il lui en est redevable en grande partie,
+car c'est devant ses belles conceptions theatrales que j'ai pu apprecier
+la portee artistique de la mise en scene et le role important qu'elle
+est appelee a jouer dans l'art dramatique moderne.
+
+Par une rencontre piquante, c'est precisement a un adversaire de
+M. Perrin que je me sens le devoir de payer ma seconde dette de
+reconnaissance. On se rappelle la discussion recente qui, dans
+un tournoi litteraire, a arme l'un contre l'autre M. Sarcey et
+l'administrateur de la Comedie-Francaise, tous deux, au fond, amoureux
+du meme objet, Tournoi heureusement sans fin, sans vainqueur ni vaincu,
+et dont apres tout l'art fait son profit, car, a la lumiere qui jaillit
+du choc de tels esprits, la verite trouve mieux son chemin qu'au milieu
+du silence et de la nuit.
+
+Mais je ne puis taire que si M. Sarcey redige depuis plus de quinze ans
+le feuilleton dramatique du _Temps_, je le lis assidument depuis le
+meme nombre d'annees. Or, s'il m'eut ete impossible de designer avec
+precision les idees que j'ai pu directement lui emprunter, j'ai la
+conscience de beaucoup lui devoir, et d'avoir souvent, en le lisant,
+senti ma pensee s'agiter a l'agitation intellectuelle de la sienne.
+J'ai donc contracte vis-a-vis de lui une dette, dont je ne saurais
+meconnaitre la valeur; et il m'est agreable d'avouer hautement
+l'influence qu'a pu avoir sur mon oeuvre un des maitres incontestes de
+la critique contemporaine.
+
+Je n'ai plus a ajouter que quelques mots explicatifs, pour clore
+cette preface. Ayant senti la necessite d'appuyer d'un certain nombre
+d'exemples l'exposition de mes idees, j'ai cru cependant devoir
+me restreindre a ceux que je pouvais tirer des ouvrages modernes
+representes depuis peu, ou des oeuvres classiques jouees le plus
+recemment. Il etait necessaire, en effet, que le public eut encore
+presents a la memoire les faits sur lesquels j'attire son attention.
+
+J'ai souvent employe l'expression de _metteur en scene_; mais la plupart
+du temps c'est pour moi une expression complexe qui ne repond pas a une
+personnalite distincte et a une fonction reelle. En parlant du travail
+theatral, des decors, des jeux et des combinaisons sceniques, j'ai
+d'ailleurs evite de me servir d'expressions techniques peu familieres
+aux lecteurs. Par contre, chaque fois que j'ai du me servir de mots
+appartenant a la langue esthetique ou psychologique, je me suis efforce
+d'atteindre a la clarte par l'exactitude et la propriete des termes.
+
+Enfin, dirai-je pour terminer, j'ai rencontre comme cela etait fatal, la
+theorie realiste ou naturaliste. Je ne me suis pas derobe a l'obligation
+de la soumettre a l'analyse critique. Je l'ai fait sans idee preconcue
+et sans aucun parti pris d'hostilite. On pourra trouver, je crois, que
+le jugement que je porte sur cette ecole, sans etre complaisant, n'est
+ni rigoureux ni injuste. Je n'ai eu d'ailleurs a examiner ses theories
+qu'au point de vue particulier du theatre.
+
+
+
+L'ART DE LA MISE EN SCENE
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Le succes n'est pas la mesure de la valeur intrinseque d'une oeuvre
+dramatique.--Les variations de l'art correspondent aux variations de
+l'esprit.
+
+
+J'examinerai tout d'abord la question de la mise en scene dans ses
+termes les plus generaux, ce qui me permettra de formuler des lois
+generales d'ou il sera ensuite plus facile de deduire les regles
+particulieres. Je commencerai par rappeler cette verite universellement
+admise et acceptee couramment comme un lieu commun: la valeur
+intrinseque d'une oeuvre dramatique n'a pas toujours pour mesure la
+valeur que lui attribuent les contemporains.
+
+Cette proposition ne peut rencontrer beaucoup de contradicteurs. Il
+suffit de rappeler l'engouement peu justifie du public, a toutes les
+epoques, pour tel poete ou pour telle oeuvre dramatique. Les exemples
+que l'on pourrait citer sont innombrables. Si l'on dressait la liste de
+tous les auteurs ayant joui d'une grande reputation de leur vivant et
+ayant remporte de tres vifs succes au theatre, on pourrait constater
+qu'il en est quelques-uns dont les noms ont disparu de la memoire des
+hommes, et que la plupart ne nous sont aujourd'hui connus que par les
+titres de pieces qu'on ne lit plus. Comme toute chose ici-bas, les
+oeuvres d'art se plient aux caprices passagers de la mode et aux
+perversions momentanees du gout. Une elite peu nombreuse porte seule des
+jugements certains que ratifie l'avenir, tandis que la foule se complait
+dans le plaisir qu'elle eprouve a sentir caresser ses passions et
+favoriser ses penchants. Elle s'admire dans les oeuvres qui flattent
+ses gouts, comme le fat devant un miroir qui reflete son air a la mode.
+Chaque pas du temps fait des hecatombes d'oeuvres dramatiques; et
+la grande reputation d'une oeuvre passee n'a souvent d'egal que
+l'etonnement plein de tristesse et de desenchantement que nous cause
+sa reprise. Qui ne sait meme, a un point de vue plus general encore,
+combien nous sommes exposes a gater nos plus chers souvenirs, quand dans
+l'age mur nous avons la faiblesse de rouvrir les livres qui nous ont
+ravi dans notre jeunesse. En pareil cas, on se console naivement en
+disant que l'oeuvre a vieilli, tandis que c'est tout le contraire qui
+est le vrai: l'oeuvre a garde son age, et nous seuls nous avons vieilli.
+
+Or, ce qui se passe dans la vie d'un homme se passe dans la vie d'une
+nation et dans celle de l'humanite. Les jugements des hommes sont soumis
+a des transformations perpetuelles, car les elements de leur esprit se
+combinent de mille manieres selon leur nombre et leur nature. Il est
+a croire que ces combinaisons donnent lieu, comme en chimie, a des
+composes dont les uns sont tres stables et les autres particulierement
+instables. Quand les oeuvres litteraires correspondent aux premiers, ils
+vivent dans la meme estime aussi longtemps que la combinaison persiste;
+quand elles se rapportent aux seconds, elles ne plaisent qu'un jour, et
+tout ce que l'on peut esperer pour elles c'est que la meme combinaison,
+venant a se reproduire fortuitement, leur ramene momentanement la
+fortune. Il est, au contraire, quelques oeuvres privilegiees qui
+correspondent a des combinaisons indissolubles: elles sont immortelles;
+et l'esprit en savourera sans fin la beaute et la verite eternelle, de
+meme que le corps humain puisera la vie, jusqu'a la consommation des
+temps, dans l'air immuable qui l'enveloppe.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+La valeur d'une piece ne depend pas de son effet representatif.--Ce
+n'est pas l'effet representatif qui a assure la renommee du theatre
+des Grecs, non plus que des theatres etrangers et de notre theatre
+classique.
+
+
+Nous ferons un pas de plus dans la connaissance du sujet en emettant
+cette seconde proposition: la valeur intrinseque d'une oeuvre dramatique
+ne depend pas de son effet representatif. Si nous n'avions en vue que
+l'effet representatif produit sur des contemporains a une epoque donnee,
+il est clair que cette proposition rentrerait dans la precedente: Mais
+il s'agit ici de l'effet representatif absolu, et a ce titre elle merite
+de nous arreter.
+
+Je remarquerai d'abord, au sujet des oeuvres appartenant aux
+litteratures anciennes ou etrangeres, que si la representation d'une
+oeuvre dramatique a servi a la mettre en lumiere, ce qui n'est pas
+niable, elle n'a pas suffi a lui assurer la renommee durable qui en a
+perpetue le souvenir dans la posterite. L'effet representatif est dans
+ce cas sans influence sur le jugement que nous portons de la valeur
+d'une oeuvre dramatique. En effet, si nous considerons le theatre des
+Grecs, nous pouvons dire que nous n'avons aucune idee, ou tout au
+moins que des idees excessivement confuses, de ce que pouvait etre la
+representation des tragedies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, ou
+celle des comedies d'Aristophane. C'est uniquement par leur valeur
+intrinseque qu'elles s'imposent a notre admiration, et c'est avec raison
+que nous les considerons comme des modeles presque inimitables, sans que
+nous ayons besoin de tenir compte d'un effet representatif que nous ne
+pouvons imaginer qu'a grand renfort d'erudition, sans jamais pouvoir
+etre sur de l'apprecier a sa juste valeur.
+
+Il en est a peu pres de meme du theatre des Espagnols, aussi bien que de
+celui des Anglais et des Allemands. Bien que les sujets en soient pris
+dans un monde en tout moins eloigne du notre et qui est celui ou se
+meuvent souvent encore nos personnages de theatre, ce n'est nullement
+dans leur effet representatif que nous cherchons et que nous trouvons
+les justes motifs de leur renommee. Nous n'en sommes que tres rarement
+les spectateurs, et c'est uniquement comme lecteurs que nous apprenons a
+les connaitre et que nous les jugeons. C'est bien dans ce cas l'esprit
+seul qui en goute la poesie, sans que nos yeux soient dupes des
+seductions de la mise en scene. Le theatre francais lui-meme n'echappe
+pas au meme phenomene. La representation l'amoindrit presque toujours,
+en attenue les proportions psychologiques et en rapetisse sensiblement
+les heros. Que serait-ce si nous tenions compte du maigre appareil dont,
+jusqu'a la fin du XVIIIe siecle, on entourait la representation de notre
+theatre classique! L'effet representatif des tragedies de Corneille
+et de Racine n'a donc que peu d'influence sur l'admiration que nous
+eprouvons pour elles. Bien au contraire, la representation nous apporte
+souvent un desenchantement en quelque sorte prevu. Cette remarque ne
+tend pas a en proscrire la representation, qu'en rendent, au contraire,
+necessaire et desirable d'autres raisons que nous exposerons plus loin.
+
+On a souvent voulu transporter les theatres etrangers sur la scene
+francaise, notamment les drames de Shakspeare. Toujours l'effet a ete
+inferieur a celui qu'on en attendait, ce qui pourtant n'a jamais diminue
+l'admiration que nous ressentons pour le grand poete anglais. Il serait
+d'ailleurs pueril d'en rechercher la cause dans le changement de langue
+que necessite la translation de ses oeuvres sur notre theatre, car
+c'est par la traduction seule qu'un grand nombre de lecteurs francais
+connaissent Shakspeare et apprennent a l'aimer et a l'apprecier. La
+traduction d'une oeuvre ancienne ou etrangere, loin de lui nuire, la
+rajeunit souvent en attenuant ou en modifiant des idees ou des images
+qui seraient de nature a choquer notre gout actuel; elle tient forcement
+compte, rien que par l'emploi de la langue dont elle se sert, de la
+difference des temps, des lieux et des transformations de l'esprit.
+C'est une nouvelle mise au point, qui degage ce qu'il y a dans toute
+oeuvre d'essentiellement humain et d'eternellement beau.
+
+D'ailleurs, a un autre point de vue, il suffit d'un moment de reflexion
+pour s'apercevoir que l'effet representatif n'est pas la mesure de la
+valeur intrinseque d'une oeuvre dramatique. Si nous comparons entre eux
+le _Guillaume Tell_ et les _Brigands_ de Schiller, l'_Iphigenie_ et
+l'_Egmont_ de Goethe, le _Polyeucte_ et _le Cid_ de Corneille, le
+_Misanthrope_ et le _Tartufe_ de Moliere, il est certain que de toutes
+ces pieces les premieres ont une valeur intrinseque au moins aussi
+grande, si ce n'est plus grande, que les secondes, tandis que celles-ci
+ont un effet representatif beaucoup plus grand. C'est que la valeur
+representative et la valeur poetique d'une oeuvre dramatique ne se
+composent pas des memes elements, et par consequent n'ont pas de commune
+mesure. Si les contemporains se trompent souvent sur la valeur d'une
+piece, c'est que dans leurs jugements ils tiennent compte de l'effet
+representatif qui precisement s'adapte a leur gout actuel. La posterite,
+au contraire, fait abstraction de cet effet et souvent n'en a pas meme
+l'idee; c'est pourquoi son jugement, portant uniquement sur la valeur
+poetique de l'oeuvre, est plus durable. Negligeant ce qui est variable
+et passager, elle ne fonde son jugement que sur ce qui est invariable et
+constant.
+
+Ce n'est pas, en resume, dans l'effet representatif d'une oeuvre
+dramatique qu'il faut chercher la raison superieure de l'appreciation
+qu'en a portee la posterite. Ce n'est donc pas en augmentant, par la
+mise en scene, l'effet representatif d'une oeuvre dramatique que l'on
+ajoute a sa valeur intrinseque.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+De l'effet representatif ideal dans un esprit cultive.--Imperfections
+de la mise en scene reelle.--Sa necessite pour les esprits peu
+cultives.--La mise en scene ideale est le modele et le point de depart
+de la mise en scene reelle.
+
+
+L'effet representatif, on le concoit, n'est pas cree de toutes pieces
+par la mise en scene. Toute oeuvre dramatique possede par elle-meme
+une valeur poetique et une valeur representative. Seulement, dans
+l'imagination du poete, elles sont souvent dans une relation inverse de
+ce qu'elles nous paraissent sur un theatre, ou la mise en scene modifie
+et parfois renverse la proportion: on peut dire que la mise en scene est
+l'epanouissement, rendu visible, d'un germe ideal. C'est ce dont il est
+facile de se rendre compte.
+
+Nous ne sommes a l'aurore ni de l'humanite, ni de l'histoire, ni de la
+litterature. Nous sommes, bien qu'a differents degres, les produits
+d'une education poursuivie pendant des siecles a travers un grand nombre
+de generations. Modifies par l'heredite, par une somme sans cesse
+croissante de connaissances transmises ou acquises, nous avons passe
+par des etats de conscience inconnus aux hommes que n'a pas visites la
+civilisation. Il est certain qu'un sauvage ne comprendrait rien a la
+lecture d'une tragedie de Racine ou d'un drame de Shakspeare, si
+meme par impossible il pouvait saisir le sens des mots; il ne serait
+nullement dans les conditions necessaires d'instruction et d'education
+intellectuelles et morales.
+
+Que se passe-t-il donc en nous quand nous lisons une oeuvre dramatique?
+Il est clair qu'elle ne penetre pas dans un esprit vierge de toute
+impression similaire. Nous avons tous vu des theatres de formes les plus
+diverses, les uns ouverts, les autres fermes, souvent chez differents
+peuples; nous avons assiste a de nombreuses representations dramatiques;
+nous possedons dans notre imagination une ample collection, un peu
+confuse, mais tres riche, de costumes de tous les ages; nous connaissons
+plus ou moins les moeurs des nations anciennes et modernes ayant joue un
+role important dans l'histoire; enfin, nous sommes familiers avec les
+legendes heroiques, les mythologies, souvent meme avec les langues des
+pays etrangers. Une foule innombrable d'objets se sont presentes a notre
+esprit et se trouvent enregistres dans notre memoire, ou ils restent
+d'ordinaire a l'etat latent. Mais aussitot qu'une lecture en ravive le
+souvenir, il se fait dans notre esprit une representation subjective
+de tous les objets dont nous avons conserve les images. Et cette
+representation illustre immediatement notre lecture et lui sert de mise
+en scene ideale: mise en scene toujours discrete, qui parait, s'efface,
+disparait et reparait sans s'imposer a notre esprit, sans le distraire;
+decor mobile ou tout reste a son plan et qui se rapproche ou s'eloigne
+au gre de notre imagination. Dans cette mise en scene ideale, tout se
+reduit souvent a des signes purement ideographiques; c'est un fond
+toujours un peu efface, seme d'images confuses, qui s'evanouissent des
+qu'on veut les considerer avec fixite, mais sur lequel l'oeuvre poetique
+s'enleve en pleine lumiere, comme une belle piece d'orfevrerie se
+detache sur une tapisserie usee par le temps. Ce fond s'harmonise
+merveilleusement avec le texte poetique. Des images, diffuses ou
+instables, semblent venir du lointain le plus recule et forment cette
+mise en scene ideale que nous projetons objectivement dans l'espace
+incertain. C'est sur ce fond propice que se detachent les heros du
+drame: ils ont la stature, le regard, le geste, la voix qu'ils doivent
+avoir. Dans cette jouissance un peu extatique rien ne vient contrarier
+le pathetique des situations, rien ne distrait de la beaute des vers,
+de la logique de l'action, de la justesse des pensees, de l'effet
+emotionnel des passions; et c'est alors que nous ressentons l'emotion
+esthetique, non la plus forte, ni la plus profonde, ni la plus complete,
+mais la plus pure de tout alliage, qu'il nous soit donne d'eprouver.
+
+Combien l'effet representatif reel est violent par rapport a cet effet
+representatif ideal! La main souvent brutale du decorateur ou du metteur
+en scene immobilise tout ce qui precisement avait une grace mobile et
+fugitive; elle fait une sorte de trompe-l'oeil de ce qui n'etait qu'un
+jeu de notre imagination. Au milieu d'une nature de carton peint, sous
+une lumiere invraisemblable, s'accumulent alors des imperfections de
+toutes sortes, imperfections de decors, de costumes, de mouvements, de
+gestes, de diction, qui sont autant d'outrages a la beaute poetique.
+Ce sont la, en effet, les conditions desastreuses dans lesquelles une
+oeuvre dramatique parait sur le theatre. Mais, hatons-nous de le dire,
+il faut s'y resigner. Pour un homme qui a assez de loisir, de gout, de
+delicatesse et d'imagination pour s'abandonner sans reserve a ce jeu de
+l'esprit qu'on appelle l'art, qui se laisse tout entier attendrir et
+subjuguer par les accents pathetiques d'Iphigenie ou par la melancolique
+chanson d'Ophelie, combien y a-t-il d'hommes dont le cerveau n'est
+peuple que des images cruelles de la realite vivante, qui n'ont ni
+l'heur ni le loisir de s'essayer ainsi sur la flute des dieux, et qui le
+soir, las et meurtris d'un labeur avilissant, ont besoin qu'un coup de
+baguette magique les transporte dans un monde nouveau, reveille leur
+imagination engourdie et les ravisse a eux-memes et a la bassesse de
+leurs travaux journaliers! Pour ces hommes, le plaisir de l'esprit
+n'est jamais pur; il s'y mele toujours un plaisir des sens. C'est
+donc precisement par ses defauts memes que la mise en scene agit plus
+puissamment sur leur organisme.
+
+Quoi qu'il en soit, l'effet representatif ideal sera toujours le modele
+que le metteur en scene devra se proposer de realiser, en tenant compte
+des necessites psychologiques, intellectuelles et morales que lui impose
+la composition particuliere de la foule des spectateurs a laquelle il
+s'adresse. Nous ajouterons, ce qui resulte des idees deja exposees et
+sur lesquelles nous reviendrons, qu'on doit dans la mise en scene se
+rapprocher de la sobriete et de la discretion de la mise en scene
+ideale, dans la proportion ou l'oeuvre representee s'approche de la
+perfection.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Rapports de la mise en scene avec la valeur d'une oeuvre dramatique.
+--Le peu d'appareil des theatres de province favorisait l'art
+dramatique.--L'exces de mise en scene lui est nuisible.
+
+
+Puisqu'il n'y a pas equation entre l'effet representatif d'une oeuvre
+dramatique et sa valeur intrinseque, nous pouvons en conclure qu'en
+augmentant son effet representatif on n'ajoute rien a sa valeur
+intrinseque, et que les valeurs relatives de deux oeuvres dramatiques ne
+sont pas entre elles comme leurs effets representatifs. Mais, dans la
+generalite des cas, le plaisir que l'on cherche a procurer au spectateur
+est un plaisir general et total qui se compose de la somme de toutes ses
+sensations et de toutes ses emotions, de quelque nature qu'elles soient.
+Il suit de la, premierement, que la mise en scene pourra etre souvent
+consideree comme un correctif a la faiblesse d'une oeuvre dramatique;
+deuxiemement, que la mise en scene peut par son exces etre un derivatif
+a l'attention que meriterait la valeur intrinseque d'une oeuvre
+dramatique. C'est a peine si la premiere proposition merite que nous
+nous y arretions. Tout le monde sait qu'un certain nombre des theatres
+de Paris ne vivent que par la mise en scene. Les ouvrages mediocres
+qu'ils montent ne reussissent la plupart du temps a captiver le public
+que par le pittoresque des decors, la richesse des costumes, l'ampleur
+de la figuration, ou meme par les exhibitions les plus excentriques.
+L'art dramatique ramene ainsi a n'etre que de l'art theatral devient un
+art tout a fait inferieur.
+
+Toutefois, si la premiere proposition ne demande que quelques mots
+d'explication, elle est cependant importante par une des conclusions
+qu'on en peut tirer et qui nous offre la resolution d'un probleme
+interessant. Jadis, quand il y avait des theatres en province et des
+troupes qui s'y etablissaient a demeure pour la saison d'hiver, les
+directeurs, n'ayant en general a leur disposition qu'un tres maigre
+appareil representatif, avaient a se preoccuper dans une certaine mesure
+de la valeur des pieces qu'ils montaient. Ces theatres etaient ainsi
+favorables au progres de l'art dramatique. Aujourd'hui, un autre systeme
+a prevalu. Une troupe part de Paris, avec armes et bagages, et s'en
+va de ville en ville, montant partout l'unique piece qui compose son
+repertoire et pour laquelle elle a pu faire les depenses d'un appareil
+representatif, tres superieur a celui qu'aurait eu a sa disposition
+un directeur de province. Or, a la faveur de cet appareil et grace
+au prestige de quelques acteurs en renom, on parvient a imposer aux
+applaudissements de la province des pieces d'une valeur intrinseque
+inferieure. C'est ainsi que les nouvelles moeurs theatrales et que ces
+troupes de voyage sont contraires au progres de l'art dramatique. Ici,
+je n'ai pas d'ailleurs a examiner cette question dans les details
+infinis qu'elle comporterait: je l'ai ramenee a sa plus simple
+expression. Je ne puis cependant resister au desir de signaler, comme
+la consequence, la plus grave peut-etre, du systeme actuel,
+l'aneantissement du repertoire classique.
+
+L'examen de la seconde proposition nous conduira a une conclusion
+identique. L'abus ou l'exces de la mise en scene detourne le jugement du
+spectateur de l'objet qui devrait faire sa preoccupation principale, par
+suite abaisse son gout, et en meme temps pousse les auteurs, qui peuvent
+compter sur l'effet d'un puissant appareil representatif, a se contenter
+d'un succes plus facile a obtenir et a negliger la conception de leur
+oeuvre et la conduite de l'action. L'abus ou l'exces de la mise en scene
+est donc ainsi contraire aux progres de l'art dramatique.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Recherche d'un principe physiologique auquel puissent se rattacher
+les lois de la mise eu scene.--Les impressions intellectuelles et les
+sensations organiques s'annihilent reciproquement.
+
+
+On a pu m'accorder les propositions emises precedemment et en
+reconnaitre la justesse. En effet, elles resultent de la constatation
+de faits que chacun a pu observer. Mais il me parait necessaire de les
+rattacher a un point fixe et de chercher, en dehors du theatre, une
+methode de demonstration.
+
+Or, en physiologie, ou en psychologie, comme on voudra, on admet, en se
+basant sur des series d'experiences pour ainsi dire quotidiennes, et que
+chacun peut controler par ses propres observations, que notre attention,
+ordinairement diffuse et mobile, peut, en se concentrant sur des
+impressions recues par notre esprit ou sur des sensations eprouvees par
+un de nos organes, nous rendre insensibles a tout ce qui ne se rapporte
+pas exclusivement soit a ces impressions intellectuelles, soit a
+ces sensations organiques. En d'autres termes, sous l'influence de
+preoccupations speciales, un groupe de sensations, d'images ou d'idees,
+s'impose a nous a l'exclusion de tous les autres qui restent alors
+inapercus. On pourrait dire, en quelque sorte, que la sensibilite
+energiquement surexcitee d'un de nos organes anesthesie momentanement
+nos autres organes.
+
+Les exemples sont nombreux et bien connus. Une personne absorbee par
+une pensee regarde fixement sans les voir les autres personnes qui sont
+devant elle; ou bien, captivee par un spectacle, elle n'entendra pas
+qu'on lui parle. Un soldat, au milieu de la melee, n'a pas immediatement
+conscience d'une blessure qu'il vient de recevoir; il ne s'en apercoit
+que lorsque le sang qui coule attire son attention. Pascal domptait
+la douleur par le travail, et Archimede, occupe de la resolution d'un
+probleme, ne percevait pas le bruit du combat qui se livrait dans les
+rues de Syracuse. La vue des images divines, qui hantaient l'esprit des
+martyrs, les absorbait souvent a tel point qu'ils ne sentaient ni le fer
+ni le feu qui torturaient leurs chairs. Mais, pour prendre un exemple
+moins tragique et d'observation plus aisee, tout le monde sait que,
+lorsque nous voulons concentrer notre esprit sur une idee, nous fermons
+instinctivement les yeux, ou bien que nous fixons nos regards sur
+quelque angle banal et obscur de la chambre; que l'enfant, pour
+apprendre ses lecons, se bouche les oreilles de ses deux mains, et que
+le collegien qui regarde les mouches voler ne profite pas beaucoup des
+demonstrations du professeur. C'est a l'infini qu'on pourrait recueillir
+des faits semblables. Tantot, c'est la preoccupation de l'esprit qui
+empeche nos regards de percevoir les formes et les couleurs ou nos
+oreilles de percevoir les sons, tantot ce sont des images optiques ou
+des sons qui s'opposent a toute autre association d'idees.
+
+A cette observation d'ordre physiologique on objectera, qu'en realite
+il nous est possible dans le meme moment d'ecouter, de regarder et de
+penser. En effet, c'est la le cours perpetuel de la vie; mais, dans ce
+cas, les impressions auditives, optiques et intellectuelles doivent
+etre assez faibles pour pouvoir etre percues toutes a la fois, car, si
+l'equilibre entre ces impressions egalement faibles vient a se rompre,
+la loi physiologique s'impose. Nous pouvons donc dire que, pour
+etre percues a la fois, des impressions auditives, optiques et
+intellectuelles doivent, premierement, etre tres faibles ou avoir un
+rapport commun, et, deuxiemement, conserver entre elles la proportion
+d'intensite qui leur a permis de se manifester dans le meme moment.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+De la fin que se proposent les beaux-arts.--L'exces de la mise en scene
+nuit a l'integrite du plaisir de l'esprit.--La lecture est la pierre
+de touche des oeuvres dramatiques.--La mise en scene est tantot une
+question de gout, tantot une question d'habilete.
+
+
+Les arts (et pour plus de simplicite, je ne considererai ici que la
+poesie, la peinture et la musique), les arts, dis-je, n'ont d'autre
+but que de nous fournir des impressions auditives, optiques et
+intellectuelles. Ils se proposent, pour fin unique: la poesie, le
+plaisir de l'esprit; la peinture, celui des yeux et la musique celui
+de l'oreille. Tant qu'un de ces trois arts borne son ambition a nous
+procurer, dans toute son integrite, le plaisir particulier pour lequel
+il a ete cree, il se maintient dans la sphere elevee qui lui est propre;
+il dechoit des qu'il empiete sur le domaine des deux autres. Telles sont
+la musique descriptive et pittoresque, et la peinture spirituelle ou
+philosophique, genres batards, auxquels ne se laissent jamais entrainer
+les veritables artistes.
+
+Le cas de la poesie est plus complexe, parce que rien ne parvient a
+notre esprit que par l'intermediaire oblige de nos organes; mais la
+poesie elle-meme dechoit si, au lieu de considerer le plaisir des yeux
+et de l'oreille comme subordonne a celui de l'esprit, elle emploie, pour
+captiver l'esprit, le prestige de la peinture ou la seduction de la
+musique.
+
+La poesie dramatique, que sa nature meme placerait dans une sphere
+inferieure a la poesie epique et a la poesie lyrique, reprend cependant
+sa place elevee lorsque, dans la lecture, par exemple, rien ne vient
+distraire notre esprit du plaisir ideal qu'elle nous procure, et que
+notre imagination seule fait tous les frais de la mise en scene. L'art
+dramatique est donc sur une pente toujours dangereuse, sur laquelle il
+lui est malheureusement trop facile de se laisser glisser.
+
+Dans la representation d'une oeuvre dramatique, tout ce qu'au dela d'une
+certaine limite un directeur ajoute, pour le plaisir des yeux ou pour
+celui de l'oreille, detruit l'integrite d'un plaisir qui n'aurait du
+etre destine qu'a l'esprit. Le spectateur, dont les magnificences de la
+mise en scene captivent les yeux, n'est plus dans un etat de conscience
+susceptible de gouter, soit la beaute litteraire de l'oeuvre
+representee, soit la profondeur et la verite psychologique des passions
+qu'elle met en jeu. L'attention est detournee de son objet principal,
+et, dans ce cas, le plaisir que nous goutons, veritable plaisir des
+sens, est inferieur a celui que nous aurions du ressentir. On peut donc
+affirmer, sans crainte de se tromper, que l'abus et l'exces de la mise
+en scene tendent a la decadence de l'art dramatique.
+
+A un autre point de vue, il est juste de dire que la necessite de la
+mise en scene s'impose d'autant plus que l'oeuvre est plus faible. Sans
+le secours des decors, des costumes, d'une nombreuse figuration,
+combien de pieces, privees de ces moyens artificiels de detourner notre
+attention, n'oseraient ou ne pourraient affronter le jugement integral
+de notre esprit. Sans doute c'est un merite, et meme un grand merite,
+d'amuser les spectateurs, et nous nous plaisons souvent a nous laisser
+duper par de brillantes images; cela nous evite un effort intellectuel,
+et quand nous arrivons fatigues au theatre, nous sommes reconnaissants
+envers un auteur de son habilete a nous procurer une delectation facile
+et a menager la paresse de notre esprit. Mais combien souvent le
+lendemain nous nous vengeons cruellement de cette duperie, dont
+cependant nous nous sommes faits les complices; car, tout en avouant
+le plaisir que nous avons goute, nous condamnons la piece en declarant
+qu'elle ne supporte pas la lecture. Aucun jugement critique ne depasse
+celui-la, en rigueur et en verite tout a la fois, car il est porte par
+l'esprit, degage des seductions de la mise en scene et soustrait aux
+complaisances faciles de nos organes.
+
+La lecture infirme ou confirme donc le jugement porte par le spectateur
+apres la representation. La plupart des pieces dont le comique touche a
+l'extravagance nous paraissent en effet, des qu'elles sont imprimees,
+d'une telle platitude que nous avons peine a comprendre le plaisir que
+nous avons pu y prendre. Au contraire, la lecture des comedies de M.
+Labiche, meme des plus folles, ajoute encore a leur valeur en mettant en
+relief la finesse et la justesse d'observation de l'auteur. La lecture
+est donc la veritable pierre de touche des oeuvres dramatiques.
+
+Ainsi, nous revenons, par un autre chemin et en nous appuyant de
+l'experience physiologique et psychologique, aux propositions que nous
+avons emises precedemment. L'art dramatique ne peut se soustraire aux
+lois qui dominent notre etre tout entier. Quand nous sommes sollicites a
+la fois par un plaisir de l'esprit et par un plaisir des sens, nous ne
+pouvons nous dedoubler et jouir integralement et egalement de l'un et
+de l'autre; nous nous abandonnons, a celui qui s'impose avec le plus
+de force, de meme que de deux douleurs, la plus forte eteint la plus
+faible. Il y a donc dans l'art theatral une juste balance a tenir, un
+etat d'equilibre a observer. Pour monter telle piece, c'est faire acte
+de gout que de temperer l'eclat de la mise en scene; pour monter telle
+autre piece, c'est faire acte d'habilete que de detourner l'attention du
+spectateur en agitant un lambeau de pourpre a ses yeux.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Competence litteraire necessaire a un directeur de
+theatre.--Etablissement theorique des frais generaux de mise eu
+scene.--L'art dramatique exigerait des vues a longue portee.
+
+
+Nous avons jusqu'a present insiste sur ce fait que l'effet
+representatif, obtenu par la mise en scene, devait etre inversement
+proportionnel a la valeur intrinseque de l'oeuvre dramatique. En un
+mot, il faut contre-balancer, par l'emploi des arts accessoires, ce que
+l'effet direct de la poesie sur l'esprit du spectateur serait impuissant
+a obtenir. Ainsi il arrive assez souvent que dans une piece ayant une
+valeur intrinseque incontestable, mais dont les differents actes ont
+une puissance dramatique inegale, on est oblige de masquer la langueur
+momentanee de l'action par un habile deploiement de mise en scene. Ce
+qui domine donc tout d'abord la mise en scene d'une oeuvre dramatique,
+c'est le jugement litteraire qu'en porte le directeur charge des soins
+et de la responsabilite de la representation. Un directeur incapable
+de formuler un jugement sur une piece n'est qu'un entrepreneur de
+spectacles. En dehors de ce cas, il est clair que l'interet meme de
+l'exploitation est lie a la surete de jugement du directeur; car, s'il
+parvient a tirer quelque profit d'une oeuvre faible au moyen de quelques
+depenses de mise en scene, d'un autre cote, ce serait une depense perdue
+et par la inintelligente que de se resoudre aux memes frais pour une
+piece qui ne l'exigerait pas.
+
+Chaque fois qu'on met un train de chemin de fer en marche, le nombre des
+wagons que la machine doit tirer est calcule sur le nombre presume des
+voyageurs; et le poids du train determine la force que doit produire
+la machine et par suite la depense qu'occasionnera la traction. Que
+dirait-on du chef d'exploitation qui ferait une grande depense de
+combustible pour mettre en marche un train toujours compose d'un meme
+nombre de wagons, quel que soit le nombre des voyageurs? Que dirait-on
+d'un mecanicien qui ne saurait pas profiter de la declivite du sol et de
+la vitesse determinee par le seul poids du train pour diminuer la force
+de traction et par suite la depense de combustible? On pourrait ainsi
+rassembler un grand nombre d'exemples ayant tous un rapport plus ou
+moins prochain avec les devoirs et les preoccupations d'un directeur de
+theatre. Tous conduiraient a la meme conclusion: a savoir que les frais
+de mise en scene doivent etre en raison inverse de la valeur propre de
+l'oeuvre representee. L'ideal pour un directeur, serait de n'avoir a
+monter que des pieces qu'on put representer dans un decor banal.
+
+Ainsi donc, la direction d'un theatre exige deux conditions de celui
+qui assume la responsabilite d'une pareille entreprise. La premiere est
+qu'il soit en etat de porter un jugement sur la valeur intrinseque des
+oeuvres dramatiques; la seconde, qu'il ait la sagesse de faire dependre
+les frais de mise en scene du jugement qu'il a porte. Je ne sais si
+beaucoup de directeurs remplissent ces deux conditions. En tout cas, ce
+qu'on voit frequemment, ce sont des pieces, que la critique qualifie
+d'ineptes, rapporter de grosses sommes d'argent a la faveur d'une
+eblouissante mise en scene. On peut donc croire que les directeurs
+remplissent la seconde condition, au moins chaque fois qu'il ne s'agit
+que d'exagerer la mise en scene. La premiere condition parait beaucoup
+plus rare; elle exige non seulement une competence speciale, mais encore
+un labeur quotidien et perseverant, sans lequel la direction d'un
+theatre n'est pas tres differente d'une simple partie de baccarat. Les
+directeurs se plaignent de ne pas rencontrer de chefs-d'oeuvre; mais
+ont-ils la conscience de faire tout ce qu'il faut pour trouver, non des
+chefs-d'oeuvre qui sont toujours choses rares, mais seulement des pieces
+veritablement estimables? Malheureusement, la direction d'un theatre
+n'est trop souvent qu'une entreprise financiere dont les gains doivent
+etre immediats, ce qui ne se concilie pas avec des vues a longue portee.
+Un directeur avise et prevoyant serait celui qui monterait une piece,
+meme mediocre, s'il devinait dans son auteur un sens dramatique capable
+de produire un chef-d'oeuvre dans dix ans. Faute de cette prevision
+d'avenir, que leur interdit la necessite d'un gain immediat, les
+directeurs forcent les auteurs a rester de jeunes auteurs jusqu'a
+soixante ans. C'est ainsi que les directeurs, qui se plaignent,
+contribuent plus que tout autre a la decadence de l'art dramatique et a
+la ruine de ceux qui leur succederont.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+La mise en scene est conditionnee par le nombre probable
+de spectateurs.--Grossissement par les acteurs des effets
+representatifs.--Les actrices moins portees a exagerer les effets.--_Le
+Monde ou l'on s'ennuie._--Necessite actuelle de plaire a la
+foule.--Abaissement de l'ideal.--Compensation.--Utilite et devoir des
+theatres subventionnes.
+
+
+Les deux conditions que nous venons d'enumerer ne sont pas les seules
+que doit remplir un directeur de theatre. Une troisieme condition
+indispensable est la connaissance des milieux: la meme oeuvre qui
+reussit rue Richelieu ne reussira pas boulevard du Temple. Cette
+question du milieu est connexe a celle du nombre. Etant donnee une
+oeuvre dramatique d'une certaine valeur intrinseque, si une mise en
+scene judicieuse et moderee lui fait produire un effet representatif
+suffisant pour trente mille personnes, ce meme effet representatif sera
+insuffisant pour deux cent mille. La prevision du nombre possible de
+spectateurs entre donc dans les calculs prealables d'un directeur.
+
+Une fois la piece lancee, l'ensemble de la mise en scene n'est plus
+modifiable, mais il arrive presque toujours que, lorsqu'une piece reste
+longtemps sur l'affiche, les acteurs cedent a la tentation d'exagerer
+l'effet representatif de leurs roles; et ils y sont encourages par
+les applaudissements du public, qui devient moins delicat, a mesure
+qu'augmente le nombre des representations. Mais tous les roles
+ne possedant pas un effet representatif susceptible d'un egal
+grossissement, et les acteurs cedant inegalement a la tentation des
+applaudissements, il en resulte ce fait remarquable que la piece, a
+mesure que s'accroit le nombre des representations, perd sa physionomie
+premiere en meme temps que l'equilibre primitif resultant de l'accord
+entre sa valeur intrinseque et son effet representatif. C'est, en un
+mot, l'oeuvre representee qui perd a cette transformation insensible; et
+si la direction du theatre y gagne quelque profit actuel, c'est, il faut
+l'avouer, au detriment de la direction future et de l'art dramatique
+lui-meme.
+
+En general, les hommes se laissent aller beaucoup plus facilement que
+les femmes a grossir l'effet representatif de leur role; cela tient sans
+doute a ce que les femmes possedent a un plus haut degre la faculte
+d'imitation et d'assimilation, tandis que les hommes sont pousses par
+une puissance d'agir, difficile a contenir, a forcer leurs premiers
+effets et a en essayer de nouveaux. Je citerai comme un exemple
+remarquable _le Monde ou l'on s'ennuie_, qui a tenu l'affiche pendant
+deux cent cinquante representations. Les hommes se sont visiblement
+fatigues; les premiers acteurs ont ete remplaces par d'autres, qui se
+sont eux-memes lasses, ce dont je suis bien loin de leur faire un crime;
+mais les actrices qui avaient cree les roles les ont conserves sans
+interruption jusqu'a la fin, et non seulement elles ont resiste a la
+tentation de grossir des effets faciles a exagerer, mais encore elles
+ont eu le merite peu commun de nous conserver jusque dans les dernieres
+representations la perfection de jeu et de diction qu'elles avaient
+atteinte des les premieres.
+
+Un directeur attentif s'apercoit sans doute de la tendance qu'ont les
+acteurs d'une piece a grossir l'effet representatif de leur role; mais,
+outre qu'il est assez difficile d'enrayer un mouvement qui ne s'accelere
+qu'insensiblement, il faut reconnaitre que la resolution a prendre dans
+ces cas-la, de la part du directeur, est souvent aussi delicate que
+difficile et complexe. D'un cote, c'est manquer a ce que l'on doit
+au genie d'un poete que de laisser alterer si peu que ce soit
+la physionomie de son oeuvre; d'un autre, sacrifier a l'effet
+representatif, c'est augmenter l'attrait et la seduction que peut
+exercer une piece et attirer a la connaissance et a l'estime des belles
+oeuvres un public de plus en plus nombreux.
+
+Il semble qu'il y ait la une sorte de compensation, bien difficile a ne
+pas accepter dans l'etat actuel de la societe francaise. La Revolution a
+brise les barrieres qui separaient les classes les unes des autres. La
+France est aujourd'hui une democratie. Les plus humbles veulent jouir
+des memes plaisirs que les plus fortunes; aussi, depuis la fin du
+siecle dernier, on peut dire que le public qui suit les representations
+dramatiques a presque centuple. Il faut non seulement un plus grand
+nombre de theatres pour satisfaire a tous ses gouts; mais encore
+une piece qui, jadis, eut ete arretee de la vingt-cinquieme a la
+cinquantieme representation atteint facilement aujourd'hui la
+centieme, la deux-centieme meme et souvent apres un nombre pareil de
+representations n'a epuise que momentanement son succes.
+
+La necessite de plaire a la foule s'impose donc, mais impose du meme
+coup a l'art un sacrifice penible; car l'ideal s'abaisse sensiblement
+a mesure qu'augmente en nombre le public dont on sollicite les
+applaudissements. Il n'y a relativement qu'un petit nombre d'esprits
+delicats et cultives qui soient capables de sentir la beaute severe
+d'une oeuvre d'art. En revanche, en attirant la foule, fut-ce au prix
+de quelques concessions, en la sollicitant, par l'attrait d'un plaisir
+facile, a gouter a son tour le charme des belles oeuvres, on rehausse
+et on purifie si peu que ce soit son ideal. Si donc la cime de l'art
+s'abaisse, la culture generale de l'esprit s'etend, s'eleve meme, et la
+encore il y a compensation. Or, dans une societe democratique, c'est une
+compensation qu'il n'est pas permis de negliger et qu'on serait meme
+coupable de ne pas rechercher. Mais, si nous pouvons nous consoler de
+l'abaissement fatal de l'art par la compensation que nous trouvons
+dans la culture du plus grand nombre, c'est a la condition que nous ne
+perdions pas de vue le sommet auquel il s'est eleve et vers lequel il
+doit tendre a remonter, par un autre chemin peut-etre, afin que nous
+ayons toujours conscience de l'effort qu'il nous faudrait faire pour
+l'atteindre.
+
+C'est pourquoi, s'il est pardonnable a la plupart des directeurs de
+sacrifier a la moindre culture du plus grand nombre, il est du devoir de
+quelques directeurs privilegies de maintenir, autant que possible, l'art
+dans toute son integrite et de resister au desir de trop flatter
+les instincts moins delicats d'un public plus nombreux. Or, s'ils
+remplissent ce devoir, c'est a la condition de se resigner a une
+perte de gain possible, sacrifice qui trouve sa compensation dans les
+subventions de l'Etat. Un directeur privilegie et garanti par l'Etat
+contre des pertes trop sensibles a pour devoir de ne pas sacrifier l'art
+a un desir de gain immodere. Il doit s'appliquer a mettre en lumiere la
+valeur intrinseque des ouvrages qu'il met en scene; a amener a son point
+de perfection leur effet representatif, sans permettre qu'il puisse
+detourner l'esprit des spectateurs de ce qui doit etre l'objet principal
+de son attention. Il doit, en outre, interdire aux comediens de troubler
+l'harmonie generale de l'oeuvre en grossissant trop sensiblement l'effet
+representatif de leur role. Il doit, en un mot, s'efforcer de meriter
+les applaudissements du public, mais se montrer severe sur les moyens de
+les lui arracher. C'est son honneur et sa gloire de monter parfois des
+oeuvres qui ne soient susceptibles de plaire qu'a un public restreint,
+mais delicat et lettre. Car cette elite plus eclairee, que toute nation
+possede en elle-meme, est destinee a voir peu a peu grossir ses rangs
+par l'adjonction de ceux qu'elevent jusqu'a elle l'instruction et
+l'education de jour en jour plus repandues. Travailler pour cette elite,
+c'est donc travailler pour tous, c'est conspirer contre l'ignorance et
+le mauvais gout, en eveillant les meilleurs instincts de la foule, en la
+conviant a la jouissance d'un ideal superieur.
+
+Malheureusement, le devoir qui incombe a un theatre subventionne est
+rarement bien compris de la foule. Un grand nombre de spectateurs
+s'imaginent qu'une subvention impose au theatre qui la recoit la
+preoccupation constante d'une mise en scene luxueuse. Or, c'est
+precisement tout le contraire, comme nous l'avons fait voir dans
+ce chapitre. Ce qui rend donc difficile la position d'un directeur
+subventionne, c'est la necessite de reagir contre ce prejuge de la
+foule, sans etre assure que ses intentions seront bien comprises,
+et qu'on ne blamera pas tout ce qui, dans sa conduite, meriterait
+precisement l'eloge.
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+La mise en scene ne doit par pecher par defaut.--De la contention
+d'esprit du spectateur.--La mise en scene ne doit pas proposer a
+l'esprit de coordinations contradictoires.
+
+
+Nous avons insiste sur l'accord qui devait regner entre l'effet
+representatif d'une oeuvre dramatique et sa valeur intrinseque, et nous
+avons surtout montre que tout ce qui s'ajoutait inutilement a cet
+effet representatif etait nuisible a l'oeuvre elle-meme, en distrayant
+l'esprit de ce qui devait etre sa principale et quelquefois son unique
+preoccupation. Mais il est evident que, pour realiser cet accord, s'il
+convient de ne rien ajouter a la juste mise en scene, il ne faut pas non
+plus en rien retrancher. De meme que la mise en scene peut pecher par
+exces, elle peut aussi pecher par defaut. L'esprit est toujours frappe
+fortement par un contraste. Le decor, les costumes, les jeux de scene,
+la figuration, doivent donc convenir au texte poetique; c'est ce que
+jadis on aurait exprime en disant que la mise en scene doit etre
+decente. Elle ne le serait pas si, par exemple, on jouait _le
+Misanthrope_ dans le meme decor que les _Femmes savantes_; elle ne l'est
+pas quand l'aspect de la figuration repugne a l'idee avantageuse qu'en
+fait naitre le texte de la piece.
+
+Pour suivre avec profit une oeuvre dramatique, forte et bien liee dans
+toutes ses parties, il faut une grande contention d'esprit, dont en
+general on n'apprecie pas assez la puissance. On en aura une idee
+approximative quand on se sera rendu compte que l'esprit est occupe a la
+coordination d'un nombre considerable d'impressions auditives, visuelles
+et intellectuelles, dont les elements changent constamment, se
+compliquent, se croisent, s'ajoutent ou se retranchent dans un mouvement
+incessant. Il faudrait une longue analyse pour decomposer ce travail,
+dont on aura une mesure bien affaiblie si nous disons que l'esprit
+coordonne d'abord, non seulement son etat de conscience present, mais
+encore ses etats de conscience anterieurs, avec les lieux, les costumes
+et le langage des personnages; ensuite qu'il coordonne entre eux les
+mouvements, les attitudes, les gestes, la physionomie, les regards, les
+mots, les phrases, la hauteur des sons, leurs relations, leur intensite,
+le rythme, et enfin les idees, qui se derobent sous une foule d'images,
+faibles ou vives, souvent lointaines, et qu'il calcule encore leurs
+rapports avec toute la succession des faits ecoules et des faits
+possibles, etc.
+
+Il faut a l'esprit, pour suffire a cette coordination presque
+incommensurable, un influx constant de force nerveuse dont rien ne
+doit venir troubler ou detourner le cours. On doit donc se garder de
+soumettre a l'esprit des coordinations contradictoires. C'est bien assez
+qu'il ait a resoudre les contradictions qui resultent du jeu ou de
+la diction imparfaite des acteurs, ou de tant d'autres causes
+qui proviennent souvent, du poete lui-meme. Il faut eviter les
+contradictions qui pourraient naitre de la mise en scene, telles que
+les details du decor qui ne repondraient a aucune des circonstances
+du poeme; les costumes qui ne conviendraient pas a la condition des
+personnages ou a leur situation actuelle, le desaccord entre la
+figuration et les exigences du drame. Il suffit souvent d'une negligence
+de detail, telle par exemple que le mouvement intempestif d'un figurant
+au milieu d'une scene pathetique, pour detourner le cours de l'influx
+nerveux, que l'esprit emploie immediatement a des coordinations tout a
+fait etrangeres a l'oeuvre representee sous nos yeux, ou pour que cette
+force nerveuse se dissipe brusquement en se jetant sur les muscles du
+rire. Les contrastes qui ne resultent ni de l'action ni des peripeties
+du drame sont au nombre des causes les plus puissantes qui detournent
+fatalement l'attention du spectateur.
+
+Nous nous en tiendrons a ces considerations generales, en evitant
+d'entrer dans les details d'une analyse qui nous entrainerait trop loin,
+sans beaucoup de profit. Ce que nous avons dit suffit pour demontrer que
+la mise en scene ne doit jamais contredire le texte poetique ou l'idee
+qu'on peut se faire des lieux, de l'epoque, des costumes, de l'attitude
+et du langage des personnages.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+De la perspective theatrale.--Contradiction du personnage humain avec la
+perspective des decors.--Precautions a prendre par le decorateur et par
+le metteur en scene.
+
+
+Il peut etre utile de comparer l'art de la peinture a l'art de la
+decoration theatrale, en se tenant a un point de vue general et en
+laissant de cote toute explication mathematique. La perspective d'un
+tableau se rapporte a un unique plan vertical. Il n'en est pas de
+meme sur un theatre, ou les acteurs se meuvent sur un plan suppose
+horizontal, termine par un plan vertical qui forme le decor du fond. En
+realite, le plan sur lequel marchent les acteurs est incline et forme
+approximativement un angle de trois degres avec le plan horizontal. Le
+but de cette inclinaison est de faire fuir la perspective plus vite que
+dans la nature et de faire paraitre ainsi la scene plus profonde qu'elle
+ne l'est veritablement. On rapproche ainsi les acteurs de l'avant-scene
+et on evite que la voix aille se perdre dans le cintre et dans les
+dessous, ce qui arriverait inevitablement si on jouait sur des scenes
+profondes. La perspective d'un decor doit etre consideree comme
+rationnelle, par rapport du moins a une rangee de spectateurs. Quand
+l'acteur est sur l'avant-scene il est a son plan; mais a mesure qu'il
+s'avance vers le fond de la scene, il monte, et, par consequent, loin
+de diminuer dans la proportion exigee par la perspective du decor, il
+semble au contraire grandir et n'est plus en rapport avec les objets
+dont les dimensions sont calculees d'apres le plan qu'ils occupent dans
+la perspective fuyante de la scene.
+
+C'est un contraste qu'on ne peut entierement eviter, mais qu'il ne faut
+pas rechercher de parti pris. Aussi la mise en scene, qui se rapproche
+un peu par la de l'art du bas-relief, doit autant que possible maintenir
+les acteurs sur les premiers plans et ne pas laisser les jeux de scene,
+surtout ceux auxquels participent les personnages principaux, se
+prolonger inutilement le long et pres de la toile du fond. En resume,
+il y a contradiction entre la perspective trompeuse du decor et la
+perspective veritable a laquelle se soumet naturellement l'acteur.
+Celui-ci, en parcourant la scene dans le sens de la profondeur, detruit
+donc toujours plus ou moins l'illusion habilement produite par le decor.
+Dans un tableau, cette contradiction serait absolument choquante et
+constituerait une faute grossiere. Au theatre, des considerations de
+premier ordre font passer par-dessus cette anomalie. Le spectateur
+l'accepte, et quand le personnage en scene captive son attention,
+il apercoit vaguement l'incoherence mathematique qu'il y a entre la
+decoration et les personnages, mais il concentre ses regards sur ceux-ci
+et n'accorde qu'une importance secondaire au milieu fictif qui les
+entoure. Toutefois, on concoit que, dans la mesure du possible, il soit
+necessaire d'attenuer la disproportion qui existe entre les acteurs et
+les objets figures.
+
+Il ressort de la que le decorateur doit eviter dans les derniers plans
+la representation d'objets a dimensions determinees, attirant, d'une
+maniere trop speciale l'oeil du spectateur; car il peut arriver un
+moment ou cet objet se trouve en realite sur le meme plan qu'un des
+acteurs, bien qu'il soit cense appartenir a un plan beaucoup plus
+eloigne, effet de contraste qui soumettrait a l'esprit une coordination
+contradictoire. C'est la d'ailleurs, empressons-nous de l'ajouter, un de
+ces details techniques qui ne sont de la competence ni de la direction,
+ni du metteur en scene; ils rentrent dans l'art special du decorateur,
+exerce en general par des perspecteurs tres habiles, qui usent de
+differents procedes pour masquer les contacts entre les personnages et
+les decors trop lointains.
+
+Toutefois, comme cet art presente des difficultes quelquefois
+insurmontables, il est necessaire que le metteur en scene aide
+le decorateur a eviter a l'oeil du spectateur la necessite d'une
+coordination impossible. Dans les cas ou cette conjonction de
+perspectives se produit, on remarquera combien l'acteur, tout en se
+trouvant demesurement grandi, perd en importance dramatique. L'illusion
+qui nous faisait voir en lui un personnage du drame, faisant corps avec
+le milieu figure, cree par le poete et le decorateur, s'evanouit en un
+instant, et nous n'avons plus devant les yeux qu'une marionnette trop
+grande, se promenant dans un theatre d'enfant.
+
+Tous les spectateurs ont souvent remarque combien est maigre l'effet
+representatif d'objets qui, appartenant censement a l'un des plans
+representes en peinture sur la toile de fond, semblent s'en detacher et
+viennent jouer un role sur le plan horizontal de la scene. Je citerai
+surtout les navires dont les proportions sont toujours ridicules par
+rapport aux personnages qui s'approchent d'eux. Ce sont la de ces
+contradictions sceniques qu'on doit considerer comme absolument
+mauvaises: c'est de l'art incoherent. De meme sont les chevaux qui
+entrent sur la scene en longeant la toile de fond; ils font l'effet
+grotesque d'animaux demesures. D'ailleurs, pour d'autres raisons qui
+tiennent a l'essence meme de l'art dramatique, l'exhibition d'animaux
+quelconques sur la scene est absolument antiartistique.
+
+Les conditions scientifiques de la mise en scene et de la decoration
+n'admettent donc pas toutes les possibilites reelles; comme tous les
+arts, c'est un art qui a ses limites. Souvent un theatre se met en
+grands frais pour retomber dans un art absolument enfantin, ou se
+coudoient le reel et l'imaginaire. En se placant a un point de vue
+litteraire, on peut dire que, des que le poete, par ses inventions
+dereglees, impose une mise en scene inconciliable avec les lois pourtant
+complaisantes de la perspective theatrale, il fait oeuvre de poete
+epique, pour lequel la distance n'existe pas, et non de poete
+dramatique, qui doit se renfermer dans le lieu immediat de l'action.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+La decoration doit avoir une valeur generale et non particuliere a un
+moment determine.--Moderation dans l'emploi des moyens accessoires.
+
+
+La comparaison entre la peinture et la decoration theatrale peut encore
+nous suggerer quelques reflexions importantes. Un tableau ne represente
+jamais qu'un moment d'une action, tandis que la mise en scene doit
+s'adapter a des moments successifs. Mais, pour un meme moment, le
+peintre et le decorateur ne peuvent de la meme maniere associer la
+nature a des actes humains. Le premier peut saisir la nature dans un
+mouvement qui ne s'acheve pas, tandis que le decorateur sera oblige
+d'achever le mouvement, ce qui est incompatible avec l'immobilite
+decorative. Ainsi le Titien, dans un de ses plus beaux tableaux,
+aujourd'hui detruit par un incendie, a represente un arbre tordu par le
+vent et aux pieds duquel un dominicain succombe sous le poignard d'un
+assassin. Le peintre a ainsi associe une tourmente de la nature a un
+acte criminel. La representation n'en serait pas possible au theatre par
+les memes moyens; car la nature y est immobile et le vent n'y courbe pas
+les arbres. C'est par le sifflement du vent et le bruit du tonnerre que
+le metteur en scene arriverait a produire un effet analogue. L'effet
+obtenu, qu'augmenterait encore l'assombrissement du jour et le mouvement
+des nuages sur le disque lunaire, obtenu par l'electricite, depasserait
+peut-etre en intensite d'impression l'effet obtenu par le peintre; mais,
+qu'on le remarque, il serait produit par un appareil etranger a la
+scene. Les arbres de la decoration, quelque fort que soit le sifflement
+du vent, ne resteront pas moins immobiles, et que ce soit avant, pendant
+ou apres la tempete, ils seront toujours identiques, a eux-memes.
+
+Aussi, comme la decoration ne peut varier ses effets selon les moments
+successifs d'une action, elle doit etre, soit dans le mouvement, soit
+dans le ton des choses inanimees, en relation generale avec l'action
+et non en relation speciale avec un des moments particuliers de cette
+action. Un decorateur qui voudrait associer sa toile avec un instant
+unique exercerait une impression preventive et detruirait par avance
+l'effet qu'il aurait voulu obtenir; et si l'effet persistait apres
+l'achevement de l'acte associe, il redeviendrait contradictoire comme
+il l'etait anterieurement au moment choisi. C'est donc une impression
+generale que doit s'attacher a produire le decorateur; et cette loi
+n'est pas sans creer des obligations semblables au metteur en scene.
+
+Celui-ci sans doute peut a son gre dechainer le vent et le tonnerre; il
+a sous la main, dans son magasin d'accessoires, l'outre d'Eole et le
+foudre de Jupiter; mais, pour peu qu'il ait conscience des conditions
+particulieres de son art, il se gardera bien d'abuser de pareils effets.
+Outre qu'il serait absurde de couvrir la voix de l'acteur, il sait qu'il
+ne produira d'illusion que pendant un temps relativement court, a la
+condition qu'il ne fera que determiner chez le spectateur une sensation
+rapide, destinee a s'associer a l'action, et qu'il ne detournera pas
+l'attention de celui-ci sur ses imitations approximatives des phenomenes
+de la nature. Quand bien meme d'ailleurs celles-ci seraient parfaites,
+leur persistance forcerait l'esprit du spectateur a une coordination
+tout a fait contradictoire, l'immobilite de l'air et de la nature peinte
+s'associant fort mal au grondement perpetuel de la foudre et au
+bruit ininterrompu du vent. Il est toujours maladroit de rappeler
+au spectateur, quand le pathetique du drame le lui fait oublier, la
+contradiction et l'impuissance de la mise en scene. Tout est faux dans
+la nature peinte qui enveloppe les acteurs; il est donc inutile de faire
+ressortir ce defaut inherent aux representations theatrales, tandis que
+tout est vrai, absolument vrai, ou doit le paraitre, dans les passions
+qui animent les personnages du drame.
+
+La mise en scene doit donc respecter la verite dramatique, la laisser se
+produire dans toute son integrite et ne pas maladroitement detruire le
+courant sympathique qui va de l'ame du spectateur a ceux des personnages
+du drame. L'art du metteur en scene demande beaucoup plus de precaution
+que d'audace. Il doit mettre tous ses soins a ne diriger sur les yeux
+attentifs des spectateurs que des faisceaux d'impressions visuelles
+necessaires, et surtout a eteindre ou a attenuer les rayons trop
+brillants. Par cette harmonie, dans laquelle il maintient tout
+l'appareil objectif de la scene, il se rapproche du peintre qui
+n'obtient un effet reellement puissant qu'en sachant se decider a une
+foule de sacrifices necessaires.
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La mise en scene est conditionnee par la logique de l'esprit.--De la
+decoration peinte et du materiel figuratif.--Leurs relations avec le
+drame.--Leur action differente sur l'esprit du spectateur.
+
+
+En peinture, l'art de la composition est en grande partie fonde sur
+l'association des idees et sur la logique de l'esprit. Socrate, assis
+sur un lit, s'entretient avec ses disciples; tout en parlant, il tend la
+main vers une coupe que lui presente le serviteur des Onze: ce tableau
+represente la mort de Socrate. L'esprit du spectateur acheve le
+mouvement commence de Socrate; et le sujet ainsi presente est beaucoup
+plus dramatique parce que la mort, au lieu d'etre un fait accompli, est
+instante, et que l'attente tragique agit eternellement sur l'ame du
+spectateur. Il en est de meme de la mort de Jane Grey. L'esprit acheve
+le mouvement de la victime, qui, les yeux bandes tend la main vers le
+billot, tandis que le bourreau se tient a cote, appuye sur sa hache. Le
+spectateur souffre de l'angoisse des derniers instants, plus terribles
+que la mort elle-meme. La composition de ces tableaux est donc fondee
+sur la fatalite de l'evenement; et tous deux, par suite de la logique
+rigoureuse de l'esprit, representent la mort de Socrate et celle de Jane
+Grey aussi surement que si les cadavres des deux victimes etaient etales
+a nos yeux.
+
+Cette loi, qui ouvre un champ fecond a l'imagination du peintre, domine
+l'art de la mise en scene. Sous aucun pretexte il n'est permis de
+s'y soustraire. En peinture, quand-il ne s'agit pas d'un evenement
+historique, et que la necessite d'une fin ne s'impose pas, le peintre
+choisit souvent les attitudes et les gestes de ses personnages pour
+le charme et le pittoresque de leur mouvement, et non pour determiner
+l'esprit a envisager un evenement subsequent, dont la possibilite n'est
+pas en cause. La peinture se renferme alors dans une pure actualite;
+et l'oeil est ici le seul juge competent, car c'est a lui procurer un
+plaisir special et sans melange que le genie du peintre conspire.
+
+Dans la mise en scene, il n'en est pas de meme: la, rien n'est suspendu,
+tout se precipite irrevocablement a sa fin; les moments se succedent
+necessairement, et l'esprit, par le double moyen de la deduction et de
+l'induction, devance l'action meme dans la voie ou elle s'avance vers un
+denouement fatal. Tandis que l'oeil du spectateur enveloppe la scene,
+interroge tous les objets temoins de l'action qui va se derouler, scrute
+jusqu'au moindre detail de la decoration, suit les personnages dans
+leurs mouvements, dans leurs attitudes, dans leurs gestes, son oreille
+est suspendue aux levres des acteurs, analyse toutes les impressions
+sonores qu'elle recoit; et ces deux organes fournissent incessamment a
+l'esprit les elements qu'il va successivement coordonner avec les faits
+ainsi qu'avec les caracteres et les passions des personnages. L'auteur
+et le metteur en scene ne doivent jamais oublier que, depuis le moment
+ou le rideau se leve, jusqu'a celui ou il retombe, ils vont se trouver
+aux prises avec la logique inexorable de l'esprit.
+
+Cette necessite ineluctable de ne pas blesser la raison du spectateur,
+de ne pas l'induire a de faux jugements, de ne pas l'egarer sur de
+fausses pistes, a fait imaginer de classer tout ce qui, en dehors des
+acteurs, se rapporte a la mise en scene du drame en deux categories
+distinctes, la premiere feinte et immobile, la seconde reelle et mobile.
+Tout ce qui doit faire partie de la premiere categorie est peint et fait
+corps avec les panneaux decoratifs et avec la toile du fond; tout ce qui
+doit etre compris dans la seconde, prend place en realite sur la scene
+et compose le materiel figuratif. Les objets de mise en scene de la
+premiere categorie n'ont qu'un rapport general avec l'action, tandis que
+ceux de la seconde ont avec elle un rapport particulier, plus ou moins
+etroit. C'est cette difference qui tout d'abord frappe l'esprit du
+spectateur des que la toile se leve et avant meme que l'action commence.
+Tout ce que son oeil juge peint et sans realite n'a qu'une influence
+generale et faible sur son esprit; il ne lui accorde, avec raison,
+qu'une attention de surface. Il n'y a la rien de plus que la
+constatation du milieu ou va se derouler la suite des evenements.
+Tous les objets qui font corps avec la decoration ne sont que des
+caracteristiques de ce milieu, et le spectateur n'est pas entraine a
+chercher une relation, qu'il sait devoir etre impossible, entre ces
+objets sans realite et un moment quelconque de l'action. Si, par
+exemple, une porte est peinte sur un des panneaux, le spectateur sait
+bien que personne ne la poussera.
+
+Mais, au contraire, tout ce que son oeil juge reel et voit detache de la
+decoration eveille son attention, et il devine un rapport particulier
+entre tel ou tel objet et l'action du drame. Ce sera un secretaire, une
+bibliotheque, une table chargee de papiers ou un trophee d'armes,
+dont la vue determine dans l'esprit soit une possibilite, soit une
+probabilite. Le spectateur se trouve ainsi prepare a telle evolution du
+drame, a tel acte tragique d'un personnage, a tel denouement. Le drame
+commence donc par une entente tacite entre le spectateur et le poete;
+celui-ci est certain qu'au moment voulu l'esprit du public prendra telle
+direction, appellera et par suite acceptera telle peripetie qui, sans
+cette sorte de complicite prealable, aurait peut-etre paru inutile ou
+contraire a la logique, et qui, en tout cas, a un moment inopportun,
+aurait complique l'action d'un element nouveau et distrait l'attention
+du public en exigeant de lui une coordination immediate et inattendue.
+
+Au surplus, je ferai remarquer que dans tout ce qui precede il ne s'agit
+nullement de conventions esthetiques plus ou moins fondees. La mise en
+scene est conditionnee par la logique de l'esprit, qui est exactement la
+meme au theatre que dans la vie reelle. Supposez, par exemple, qu'une
+violente querelle, s'eleve entre deux hommes irascibles et que vous eu
+soyez les temoins, ne fremirez-vous pas si vous apercevez un couteau
+place sur une table a portee de ces deux hommes? Eh bien, le spectateur
+est un temoin qui calcule les consequences fatales d'un fait; et que ce
+soit au theatre ou dans la vie reelle, la vue du couteau determinera la
+meme emotion, qui dans les deux cas sera identique, en qualite sinon en
+quantite.
+
+Concluons donc que les conditions de la mise en scene ne sont pas
+soumises aux vues plus ou moins arbitraires d'une ecole, mais dependent
+uniquement des lois memes de l'esprit humain.
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+De la fin necessaire des objets composant le materiel figuratif.--_Le
+Misanthrope_ et _les Femmes savantes_.--Le hasard n'est pas un ressort
+dramatique.
+
+
+Nous pouvons tirer quelques conclusions des idees exposees dans le
+chapitre precedent. Puisque le decor ne doit avoir qu'une influence
+generale sur l'esprit du spectateur, il est necessaire qu'il soit traite
+avec une grande moderation de tons et une grande simplicite de details;
+il ne doit pas trop attirer les yeux, et, si ceux-ci s'y reposent, il ne
+doit leur presenter aucun trait susceptible de produire sur l'esprit une
+excitation speciale. Quant aux objets representes, qui par leur nature
+auraient pu faire partie du materiel figuratif, il est important qu'ils
+soient peints largement, sans aucune recherche du trompe-l'oeil. Agir
+autrement serait une grande faute; car, puisqu'on a juge que tel objet,
+inutile a l'action, ne devait pas figurer en realite sur la scene, il ne
+faut pas donner a cet objet peint la valeur de l'objet reel. Il est a
+peine besoin de signaler le cas ou un objet figurant reellement doit
+avoir un pendant similaire: il est clair que ce pendant doit etre reel
+et non peint. Dans un cabinet de travail, a gauche et a droite de la
+porte du milieu, sont placees deux bibliotheques; il faut de toute
+evidence qu'elles soient peintes toutes deux, ou que, si l'une est utile
+a l'action, elles soient toutes deux reelles. Il est inutile d'insister
+sur d'aussi simples details.
+
+Si les details du decor ne doivent pas affecter outre mesure l'esprit
+du spectateur, on concoit combien, par contraste, le materiel figuratif
+prendra d'importance aux yeux du public et s'imposera a son attention.
+Ainsi, par le seul effet de cette double loi, le poete agit d'une facon
+certaine sur la direction de nos pensees. En faisant apparaitre certains
+objets a nos yeux, il nous prepare tacitement a une evolution du drame.
+Puisque nous avons dit que le materiel figuratif, avait un rapport
+particulier avec l'action, il suit de la qu'aucun des objets reels qui
+le composent ne peut etre indifferent. C'est donc une loi absolue de la
+mise en scene qu'aucun objet reel, predestine par sa nature ou par sa
+place a attirer l'attention du spectateur, ne peut etre mis sous nos
+yeux a moins qu'il n'ait un rapport certain avec la marche du drame.
+Chacun d'eux joue donc un role, plus ou moins important, et a un moment
+donne aide au developpement du drame et souvent concourt a une de
+ses evolutions. Dans _Tartufe_, la table couverte d'un tapis et sous
+laquelle se cache Orgon remplit un role de premier ordre. La vue d'une
+table sur la scene est donc loin d'etre indifferente, et on peut en dire
+autant de tout le materiel figuratif. Naturellement, il y a toujours un
+certain nombre d'objets reels qui peuvent figurer dans la decoration
+sans attirer notre attention. Par exemple, si la mise en scene comporte
+une cheminee, on y joindra une garniture, pendule, vases, flambeaux,
+etc., sans que cela tire a consequence, puisque cela forme pour l'oeil
+un ensemble auquel il est habitue. D'ailleurs, il est clair que
+certains objets sont plus caracteristiques que d'autres. Il est inutile
+d'insister: il y a dans tous les arts des regles de detail qui ne
+relevent que du bon sens. En outre, l'apparition d'objets, meme
+caracteristiques, perd de son importance si elle se rattache a une
+methode generale de mise en scene, et si l'amplification porte sur tout
+l'ensemble du materiel figuratif.
+
+Dans la vie, les objets n'ont qu'une importance contingente; dans une
+oeuvre dramatique, ils sont lies d'une facon necessaire a l'action qui
+va se developper sous nos yeux. Dans un salon, par exemple, ou une femme
+recoit a certain jour des visites, le nombre de sieges formant cercle
+autour de la cheminee est invariable et en general superieur au nombre
+de personnes presentes. Un peintre, choisissant une scene de visites
+pour sujet d'un tableau de genre, sera naturellement vrai en
+reproduisant la realite, et il ne viendra a l'esprit d'aucun spectateur
+du tableau de comparer le nombre des visiteurs a celui des sieges. C'est
+qu'en effet la suite de cette scene a la contingence de la vie: il
+pourra venir d'autres visiteurs, comme il pourra n'en pas venir. Dans
+cette oeuvre d'art, la representation est a elle-meme sa propre fin.
+L'esprit n'est sollicite en rien a chercher un rapport entre cette scene
+et une scene subsequente qui ne viendra jamais.
+
+Transportons-nous dans le salon de Celimene au deuxieme acte du
+_Misanthrope_. Lorsque Basque avance des sieges sur l'ordre de sa
+maitresse, il pourrait lui arriver, sur le theatre comme dans la
+vie reelle, d'approcher un nombre de sieges superieur a celui des
+personnages. Supposez que cela se produisit sur la scene, et imaginez
+qu'au milieu d'Eliante, de Philinte, d'Acaste, de Clitandre, d'Alceste
+et de Celimene, tous assis, il restat un siege vide: quelle importance
+ce detail ne prendrait-il pas aux yeux des spectateurs! Ce siege vide
+intriguerait le public et distrairait l'esprit d'une des plus belles
+scenes de l'ouvrage, car il serait la comme un siege d'attente et
+semblerait annoncer un nouveau personnage, et par suite une peripetie
+que notre esprit serait decu de ne point voir se produire.
+
+Cette observation pourra paraitre subtile. Pour comprendre toute son
+importance, il nous suffira de nous reporter a la mise en scene des
+_Femmes savantes_. A la seconde scene de l'acte III, lorsque le valet
+approche les sieges sur lesquels prennent place Henriette, Philaminte,
+Trissotin, Belise et Armande, il dispose, sur le premier plan, six
+sieges, dont cinq seulement sont occupes par les personnages en scene,
+tandis que le sixieme reste vide. Voila bien ce siege d'attente dont
+nous parlions; or, ici, il annonce une scene subsequente dont le public
+est ainsi averti, qu'il attend, et qui se produira en effet. Pendant
+tout le temps que dure la scene ou Trissotin lit ses vers, ce siege vide
+est un temoin muet; sa presence est deja une protestation contre
+les mechants vers de Trissotin, et le public se dit qu'il annonce
+necessairement un autre personnage qui vengera le bon sens outrage. Et
+ce vengeur, en effet, c'est un autre pedant, Vadius, qui, tout pedant
+qu'il est lui-meme, fera entendre a Trissotin de dures, mais justes
+verites. On voit par cet exemple comment la mise en scene conspire
+a l'evolution de l'action dramatique, en fondant ses dispositions
+quelquefois les plus simples sur la logique rigoureuse qui regit
+l'esprit du spectateur.
+
+Il n'est pas jusqu'aux objets non visibles qu'il soit permis de produire
+sans preparation et sans precaution. Tous les jours, nous croisons dans
+la rue des personnes qui portent un revolver sur elles et auxquelles il
+pourrait arriver d'etre en situation de le tirer de leur poche. Sur la
+scene, un personnage ne peut impunement tirer a l'improviste un revolver
+de sa poche; il faut, ou que le public soit averti de la presence d'une
+arme dans la poche de tel personnage, ou que tout au moins il soit
+predispose a voir cette arme apparaitre. Il ne serait pas non plus
+permis a un personnage de parler d'un pistolet qu'il porte sur lui,
+l'occasion meme serait-elle naturelle, si cette arme ne devait point
+jouer un role subsequent. Mais ces deux derniers exemples ont trait aux
+fautes de mise en scene qui peuvent etre commises, non par la direction
+du theatre, mais par l'auteur lui-meme.
+
+Le hasard, en resume, ne peut jamais etre un ressort dramatique, et
+la raison en est simple: le mot _hasard_ et le mot _art_ s'excluent
+mutuellement, le premier impliquant une rencontre fortuite, le second un
+arrangement prealable. Si donc, par impossible, le hasard montait sur la
+scene, l'art en descendrait. Il n'y a pas la une question d'appreciation
+que des ecoles opposees puissent resoudre differemment. La signification
+exacte du mot _art_ entraine necessairement l'idee que nous devons nous
+faire d'une oeuvre artistique, dont toutes les parties doivent etre
+articulees, et dont le moindre objet doit etre un article necessaire.
+Si des personnes pensaient differemment, il faudrait, au prealable,
+qu'elles cherchassent d'autres mots qui correspondissent a leurs
+manieres de voir. Au theatre, toute peripetie doit avoir ete
+anterieurement a l'etat de possibilite, et dans les denouements, par
+exemple, le grand art consiste a surprendre le spectateur par un trait
+ou un acte final, qu'il a la satisfaction de deduire immediatement ou
+du caractere du personnage tel qu'il a ete expose, ou d'une situation
+anterieure, operation mentale rapide comme l'eclair et qui est
+l'epanouissement du plaisir esthetique.
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+De la sensualite et de l'individualite dans le gout actuel.--Derogations
+aux principes.--Rapports de la mise en scene avec le milieu
+theatral.--Caractere d'un theatre, de son repertoire et du public qui le
+frequente.
+
+
+Les principes que nous venons d'exposer dominent l'art de la mise en
+scene et ne sont pas impunement violes en ce qu'ils ont d'essentiel.
+Cependant, on ne peut nier que notre epoque n'ait une tendance a en
+attenuer la rigueur. Nous inclinons, a ce qu'il semble, a gouter les
+arts par leurs cotes sensualistes, et nous apportons au theatre cette
+tendance qui nous predispose a tenir un grand compte du plaisir de nos
+yeux dans le charme qu'exercent sur nous les ouvrages dramatiques.
+
+En outre, dans la vie moderne, l'individualite des gouts suppose un
+rapport plus etroit entre le sujet et les objets qui l'entourent, et
+cree en quelque sorte pour chaque homme un milieu individuel dont nous
+ne pouvons l'abstraire absolument. En peinture, on se preoccupe a juste
+titre de la coloration et de l'intensite des reflets; il en sera de meme
+au theatre, et puisque notre tournure d'esprit elle-meme se reflete sur
+les objets dont nous meublons notre vie, l'auteur et le metteur en scene
+devront s'attacher a satisfaire la predisposition qu'ont les spectateurs
+modernes a chercher dans les objets le reflet des qualites morales ou
+intellectuelles du sujet.
+
+Les theatres sont donc amenes presque fatalement, pour ces diverses
+raisons, a apporter a la mise en scene des soins de plus en plus
+minutieux, et a descendre du general au particulier dans la
+representation de la realite. En outre, ils ont du obeir a la necessite
+d'augmenter l'effet representatif des pieces qu'ils remontent ou qu'ils
+exposent pour la premiere fois devant les yeux du public. Il est
+donc interessant d'examiner dans quelle mesure les principes peuvent
+s'inflechir et s'accommoder a notre gout actuel.
+
+Apres avoir etudie les principes de la mise en scene en ce qu'ils ont
+d'absolu, il nous faut donc les etudier dans ce qu'ils ont de
+relatif. Nous allons passer en revue le plus rapidement possible les
+modifications dont est susceptible la mise en scene, selon qu'on
+l'etudie dans ses rapports soit avec le milieu theatral, soit avec le
+milieu dramatique, soit avec le milieu social.
+
+Occupons-nous d'abord du milieu theatral. Il est certain que nous
+n'allons pas a la Comedie-Francaise, a l'Ambigu ou au Chatelet dans
+les memes dispositions d'esprit, et que selon le milieu theatral nous
+inclinons a rechercher tantot un plaisir ou l'esprit aura la plus grande
+part, tantot un plaisir plus ou moins fortement impregne de sensualisme.
+Dans le premier cas, nous serons moins exposes a subir l'influence de
+nos yeux, et l'attention de notre esprit sera une force subjective tres
+resistante a toutes les causes objectives de distraction, tandis que
+dans le second notre esprit, mobile et flottant, ouvert aux impressions
+du dehors, sera dispose a se laisser seduire par le charme des images
+optiques. En outre, le choix meme du theatre a ete ordinairement
+determine par le caractere particulier de son repertoire habituel. Nous
+savons qu'en general ici la crise dramatique eclatera par suite du
+conflit probable de passions plus ou moins fortes ou par suite du choc
+inevitable de caracteres dissemblables; tandis que la l'interet pourra
+naitre du concours des evenements et de l'influence qu'exercera sur eux,
+comme dans la vie reelle, la contingence inevitable des choses. Dans le
+premier cas, le monde interieur de l'ame nous enveloppe en quelque sorte
+tout entier et nous protege contre toute influence etrangere; dans le
+second, le monde exterieur nous sollicite avec l'extreme diversite
+des sensations qui nous attendent de tous les cotes. Donc, ici, a la
+Comedie-Francaise, par exemple, un peu d'exces dans la mise en scene ne
+modifiera pas sensiblement le caractere general qu'elle doit conserver,
+et nous ne serons pas tentes de scruter les rapports speciaux que le
+materiel figuratif, un peu trop amplifie, pourrait avoir avec la marche
+du drame, tandis que la, au Chatelet par exemple, chacun des details du
+materiel figuratif nous attirera par le rapport probable que nous
+le soupconnerons d'avoir avec la suite du drame. Ainsi, a la
+Comedie-Francaise, tel meuble, inutile a l'action, ne sera _a priori_
+qu'un temoignage de confortable ou de somptuosite, tandis qu'au
+Chatelet, nous serons tentes, _a priori_, de regarder ce meme meuble
+comme indispensable a l'action ou meme comme une boite a surprise
+possible.
+
+Donc, suivant le milieu theatral, des effets de mise en scene,
+d'intensite egale, n'auront pas une portee identique. Plus le
+repertoire habituel d'un theatre est intellectuellement releve, moins
+l'accroissement de l'effet representatif aura d'influence facheuse, a la
+condition cependant que tout le materiel figuratif soit soumis a la
+meme proportion d'intensite, et qu'aucun detail n'eveille en nous une
+attention particuliere. C'est pourquoi, a la Comedie-Francaise, on
+pourra apporter des soins presque excessifs a la composition des
+ameublements sans crainte de jeter l'esprit du spectateur sur de fausses
+pistes. Le gout plus delicat du public habituel en sera satisfait, et la
+mise en scene s'associera ainsi aux habitudes sociales du monde auquel
+appartiennent les spectateurs et les personnages de la plupart des
+pieces qu'on represente a ce theatre. Au Chatelet, comme a la Gaite ou
+a l'Ambigu, c'est au contraire au decor peint qu'il faudra uniquement
+demander un accroissement de mise en scene; car on ne peut modifier
+le materiel figuratif sans changer l'effet special qu'en attend le
+spectateur. En resume, lorsque pour des raisons superieures on croira
+necessaire d'augmenter l'effet representatif d'une oeuvre dramatique, la
+derogation aux principes essentiels de la mise en scene trouvera dans
+le milieu theatral soit des circonstances attenuantes, soit des
+circonstances aggravantes.
+
+CHAPITRE XV
+
+Rapports de la mise en scene avec le milieu dramatique.--Pieces ou
+domine l'imagination.--Le theatre de Scribe.--Le theatre de Victor
+Hugo.--Effet curieux observe dans _Quatre-vingt-treize_.
+
+
+Le milieu dramatique est tres different du milieu theatral, puisque
+le milieu dramatique peut varier dans un meme milieu theatral. Nous
+ecartons tout d'abord les oeuvres classiques qui meritent une etude
+speciale. Mais il est encore necessaire de restreindre notre sujet; car
+il ne tendrait a rien moins qu'a passer en revue tous les genres de
+la litterature dramatique, tels que le drame heroique, historique,
+romantique ou bourgeois, et la comedie d'intrigue, de caractere ou
+de sentiment. Nous croyons plus profitable de considerer le milieu
+dramatique dans ses rapports avec l'imagination, le sentiment et la
+fantaisie.
+
+La nature de l'imagination depend de la nature de l'esprit; elle
+varie suivant l'attrait que l'esprit eprouve pour telle qualite, tel
+caractere, telle forme ou telle coloration des images rememorees et
+associees. En se placant a un point de vue tres general, on peut dire
+qu'il y a deux sortes d'imaginations; premierement, celle qui est
+surtout seduite par les contours et les formes, les rapports des formes
+entre elles, leur agencement, les qualites exterieures et superficielles
+des objets; deuxiemement, celle qui se laisse charmer par la couleur,
+les effets d'ombre et de lumiere, les rapports de nature entre les
+objets, leurs qualites substantielles et leur agencement pittoresque
+dans les profondeurs de l'espace. Quand il s'agit d'oeuvres theatrales,
+la mise en scene devra naturellement varier selon la nature particuliere
+de l'imagination du poete.
+
+Scribe, on ne peut le nier, avait une imagination feconde, mais celle-ci
+avait un caractere superficiel et etait uniquement theatrale. Pour lui,
+le monde exterieur n'etait qu'un decor et les hommes n'etaient que des
+comediens. Il n'y avait en quelque sorte aucun lien sympathique entre
+son ame et l'ame des etres et des choses. Son regard ne penetre pas plus
+profondement que sa pensee; l'un et l'autre s'arretent aux surfaces et
+son genie se complait dans les apparences. Aussi serait-ce une faute,
+quand il s'agit des oeuvres de Scribe, de detacher l'action sur un decor
+trop etudie, trop nature en quelque sorte; il leur faut une decoration
+un peu banale, qui ne fasse pas trop illusion, qui soit bien du carton
+et du papier peints, et derriere laquelle notre esprit devine la
+coulisse. De meme, les acteurs devront craindre de paraitre trop
+humains et de trop se rapprocher de la nature, car ils se mettraient
+en contradiction avec le genie particulier de l'auteur; ils doivent
+s'attacher a rester comediens. Aux yeux de Scribe, l'art est destine a
+nous procurer une delectation facile, sans secousse violente; et dans la
+representation de ses pieces tout doit conserver ce caractere tempere.
+La decoration ne doit exercer sur nos yeux qu'une illusion facile a
+s'evaporer, comme ces brillantes bulles de savon qu'un souffle fait
+evanouir; de meme, l'action et la diction des acteurs, les peripeties
+tristes ou gaies par lesquelles passent les personnages doivent garder
+le caractere aimable d'un jeu d'esprit, comme il sied a une societe d'ou
+la belle humeur a proscrit les passions troublantes. En un mot, rien ne
+doit avoir la pretention d'affecter trop profondement notre ame.
+C'est pourquoi il ne faut rien de trop riche dans la decoration, rien
+d'inutile dans le materiel figuratif, rien de trop vrai surtout: des
+apparences de tableaux, des apparences de pendules, des apparences de
+meubles; des costumes sentant le theatre et des accessoires sortant
+ostensiblement du magasin. C'est la que les fourchettes piquent des
+morceaux chimeriques dans des pates de carton et que les verres ne
+s'emplissent que du vide des bouteilles.
+
+Transportons maintenant ces procedes de mise en scene dans un autre
+milieu dramatique, dans le theatre de Victor Hugo, par exemple, nous
+n'obtiendrons souvent par ces memes moyens que des effets disparates.
+C'est que toute autre est l'imagination substantielle et pittoresque
+du poete; elle est une representation embellie, agrandie et en quelque
+sorte outree de la nature, et l'etre humain s'y montre toujours a l'etat
+heroique, ou grandiose ou grotesque, sous une lumiere intense qui rend
+les ombres plus profondes.
+
+Ce grand effet de clair-obscur, que le poete projette sur les etres et
+sur les choses, leur donne un relief saisissant. Lui-meme, dans les
+indications de mise en scene qu'il joint a son oeuvre, fouille les
+details, decrit les ameublements et les costumes, sculpte les bahuts
+et cisele les armes. Dans ses vers, pas plus que dans ses indications
+sceniques, il ne se contente de l'a peu pres theatral: il touche et
+faconne les objets du pouce de Michel-Ange et les revet de la couleur du
+Titien. Il faut a ses personnages des pourpoints de velours et de soie,
+des epees brillantes et souples; il faut a ses heureux interpretes un
+visage majestueux ou farouche, une parole caressante ou hautaine, un
+jeu de proportion heroique, de facon que, laissant bien loin d'eux le
+comedien, ils depassent un peu le personnage lui-meme. A ses drames
+conviennent les decorations splendides, les ameublements somptueux, les
+foules innombrables de la figuration; car partout et toujours, derriere
+la decoration, derriere les personnages, comme un dieu impalpable
+derriere un heros de l'Iliade, on devine la grande ombre du poete dont
+la volonte puissante assemble les choses ou pousse et fait mouvoir ses
+personnages a nos yeux. Genie essentiellement lyrique, bien plutot que
+dramatique, qui jamais n'abstrait son oeuvre de lui-meme, et qui se sent
+a l'etroit sur les planches et entre les coulisses d'un theatre. La
+veritable scene ou se meuvent les personnages du drame, c'est le cerveau
+meme du poete: c'est la qu'il faut chercher les mobiles secrets de ses
+heros, qui obeissent bien plus a la volonte expresse de leur createur
+qu'a la logique de leurs propres passions; et c'est la seulement que
+peuvent entierement se realiser ses conceptions sceniques et decoratives
+souvent a peu pres irrealisables, comme dans _le Roi s'amuse_.
+
+Dans tous les drames de Victor Hugo, l'imagination est tellement
+instante et puissante, a tous les moments de l'action, qu'un jour, fait
+inoui dans les annales dramatiques, dans un tableau qui ouvre un des
+actes de _Quatre-Vingt-Treize_, le poete a soudain supprime decors et
+acteurs, et, sans autre intermediaire que l'orchestre et des comparses
+derriere la toile baissee, a fait assister toute une salle de theatre a
+un drame sanglant, faisant ainsi passer directement de son imagination
+dans celle du spectateur une serie d'images emouvantes, sans
+l'interposition necessaire d'images sensibles et reelles. Quand je dis
+toute la salle, je me trompe, car tandis qu'une partie de l'orchestre
+s'associait a l'emotion esthetique du poete, des hauteurs du theatre on
+reclamait a grands cris le lever du rideau. La haut, ils voulaient voir
+ce qui n'existait pas, et ils reclamaient la vue directe d'un drame dont
+leur imagination etait incapable de leur fournir une image subjective!
+Il leur aurait tout au moins fallu le recit classique que justifie donc,
+dans certains cas, le procede du maitre moderne.
+
+La mise en scene d'un tel poete sera toujours difficile a realiser. Elle
+devra souvent etre d'ordre composite, associant le faux et le vrai,
+poursuivant souvent l'impossible, decoupant ou etageant la scene, tantot
+etalant au premier plan les pauvretes maladroites de ses decors peints,
+tantot se lancant dans le luxe exagere des decorations d'opera.
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+Des pieces ou domine le sentiment.--Cas ou les causes de l'emotion sont
+subjectives.--_Le Mariage de Victorine._--Cas ou les causes de l'emotion
+sont objectives.--_L'Ami Fritz._
+
+
+Dans les pieces fondees sur le sentiment, les ressorts principaux de
+l'action sont les emotions morales, tendres ou tristes, dont sont agites
+les personnages. Ce sont des mouvements de l'ame qui determinent le
+mouvement scenique. L'auteur cherche a nous interesser a ces emotions
+en eveillant sympathiquement notre sensibilite, c'est-a-dire notre
+susceptibilite a l'impression des choses morales. Ce que nous devons
+considerer, c'est la source d'ou jaillit l'emotion, c'est-a-dire la
+cause d'ou nait le sentiment qui agite les personnages et qui de leur
+ame passe sympathiquement dans la notre. Il est donc necessaire,
+dans l'etude des oeuvres dramatiques fondees sur le developpement
+psychologique des sentiments, de distinguer celles ou les emotions
+decoulent de causes subjectives de celles ou elles proviennent de causes
+objectives. C'est la distinction qui importe et d'ou se deduisent les
+conditions de la mise en scene. Pour eclaircir cette question, il
+convient d'examiner a ce point de vue deux oeuvres dramatiques dans
+lesquelles les emotions de tristesse ou de joie sont precisement
+fondees, dans l'une, sur des causes subjectives, dans l'autre, sur des
+causes objectives.
+
+Dans _le Mariage de Victorine_, de George Sand, nous assistons a un
+drame emouvant qui se joue dans le coeur d'un pere et dans celui de sa
+fille. Celle-ci, sans oser se l'avouer, aime le fils du maitre et
+du bienfaiteur de son pere. Celui-ci, qui voit naitre cette aveugle
+passion, veut la combattre en mariant sa fille a un des commis de son
+maitre. La grandeur d'ame du pere et de la fille, la purete de leur
+conscience morale, leur respect pour les hierarchies sociales, le soin
+de leur propre dignite, l'estime qu'ils ont d'eux-memes, la fierte qui
+releve jusqu'a l'heroisme le sentiment de leur devoir, font un spectacle
+poignant et douloureux de la lutte genereuse qui se livre dans le
+coeur du pere entre son amour paternel et le respect qu'il a pour son
+bienfaiteur, dans le coeur de la fille entre son amour et son affection
+filiale. Le drame auquel nous assistons se joue reellement dans ces deux
+ames, et la notre en suit les peripeties avec une sympathie douloureuse.
+Nous sentons combien sont intimes et subjectives toutes les causes de
+leur determination, et combien dans ce drame psychologique sont de peu
+de prix tous les attraits du monde exterieur. Rien aux yeux de ce
+pere et de cette jeune fille, comme a ceux du spectateur, n'est digne
+d'exercer une influence quelconque sur leur resolution morale, ni le
+luxe des appartements, ni les richesses qui s'entassent dans les coffres
+de banquier, ni la beaute des costumes, rien enfin de ce qui est la
+marque de la position plus haute a laquelle leur position plus humble
+leur defend d'aspirer. Aussi tout ce qui, dans la decoration et dans la
+mise en scene, attirerait les regards a ce point de vue rendrait presque
+impossible le denouement que le public attend et desire, et en tous cas
+en denaturerait la grandeur morale. La mise en scene doit etre humble,
+modeste, presque effacee, pauvre de details, car rien n'y a d'interet
+pour nous; les costumes simples et un peu austeres, le jeu des acteurs
+contenu, leurs gestes et leur diction sans emphase. Il faut, en un mot,
+resserrer l'action, la maintenir et la denouer dans, un milieu purement
+moral, sans qu'aucun detail de la mise en scene vienne de sa pointe trop
+brillante dechirer le voile de larmes que le drame a fait descendre sur
+les regards des spectateurs.
+
+Combien seront differents les effets que l'on devra se proposer
+d'obtenir dans la representation de _l'Ami Fritz_, de MM.
+Erckmann-Chatrian. Dans ce drame; les causes immediates sont toutes
+objectives. Fritz est un homme jeune, bien portant, egoiste et heureux.
+Tout lui sourit dans la vie, et il possede ce qui a ses yeux compose le
+veritable bonheur ici-bas, une maison bien ensoleillee, des buffets bien
+garnis d'argenterie et de beau linge, une gouvernante qui previent ses
+moindres desirs, et un estomac capable de tenir tete aux amis qu'il
+rassemble a sa table et avec lesquels il sable les vins de la Moselle et
+du Rhin ou savoure, en fumant, la bonne biere d'Alsace. Tout ce qui a
+sur le caractere de Fritz une influence si heureuse compose precisement
+tous les elements de la mise en scene. Ici, il faut que les regards
+du spectateur se reposent avec plaisir, comme ceux de Fritz, sur les
+moindres details de l'ameublement, sur le service de table et sur le
+linge que la gouvernante etale avec orgueil et complaisance. Le repas
+lui-meme auquel il convie ses amis ne peut avoir la simplicite sommaire
+des repas de theatres, car c'est la un des facteurs principaux du seul
+bonheur qu'il a connu jusqu'ici. Quand l'amour s'insinue dans son
+coeur, c'est encore par les cotes sensuels de sa nature qu'il se laisse
+seduire: c'est la bonne odeur de la fenaison, la voix pure de Suzel, qui
+s'unit a celles des faucheurs, les cerises, toutes glacees de la rosee
+du matin, que du haut de l'arbre lui jette en riant la jeune fille, les
+beignets succulents qu'elle a confectionnes de ses blanches mains, les
+oeufs frais dont elle lui donne le desir, et les belles truites qu'elle
+lui permet d'esperer.
+
+Avec quel soin un directeur ne composera-t-il pas celte mise en scene,
+dont chaque detail est destine a produire un effet psychologique! Ici,
+il ne faut plus que tous les accessoires sentent trop le theatre; il
+y faut un certain naturel qui puisse faire quelque illusion a l'oeil
+complaisant du spectateur, et le seduire lui-meme a cette bonne vie
+materielle de Fritz. Plus tard, quand tout ce bonheur se sera abime dans
+la detresse de son coeur, toute cette mise en scene servira encore, par
+contraste, a accuser plus fortement la desesperance de Fritz.
+
+Mais j'en ai dit assez, il me semble; pour faire saisir la difference
+essentielle qu'il y a entre la mise en scene d'une piece fondee sur
+un sentiment subjectif et celle d'une oeuvre ou domine, dans les
+sentiments, la puissance objective des choses. J'ajouterai, afin qu'on
+ne se meprenne pas sur ma pensee, que cette difference peut etre
+consideree comme le fondement du jugement litteraire. De deux oeuvres,
+dissemblables par la nature des sentiments, un gout eclaire preferera
+toujours celle qui aura necessite un moins grand appareil de mise en
+scene. Un mouvement genereux de l'ame vaut par lui-meme, et c'est en
+diminuer le merite que de le faire dependre de causes materielles et
+accidentelles. Nous en revenons a ce que nous avons expose dans les
+premieres pages de cet ouvrage, sur le rapport inverse qu'il y a entre
+la richesse de la mise en scene et la valeur intrinseque d'une oeuvre
+dramatique.
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+Des pieces ou domine la fantaisie.--Caractere de la fantaisie.--Le
+theatre de M. Labiche et de M. Meilhac.--Limites de la fantaisie.--De la
+convenance dans la fantaisie.--_Lili_.--Pieces d'ordre composite.--_Ma
+Camarade_.--Les feeries.
+
+
+Nous examinerons, dans ce chapitre, les rapports de la mise en scene
+avec ce que nous avons appele la fantaisie. Une premiere difficulte
+se presente, c'est de definir la fantaisie et de la distinguer de
+l'imagination. A ne considerer que le sens premier des mots, il n'y a
+guere de difference entre elles; cependant on ne peut contester qu'il
+n'y en ait une notable si nous considerons l'emploi que nous faisons de
+ces deux mots, quand nous les appliquons a des ouvrages dramatiques.
+L'imagination est la faculte que nous avons d'evoquer des images et des
+series associees d'images, auxquelles correspondent des idees et des
+series associees d'idees, et qui toutes sont reliees par un lien de
+contiguite serielle, sinon immediate, au moins saisissable et certaine.
+La fantaisie, au contraire, associe entre elles des images qui
+n'appartiennent pas a une meme serie et n'ont par consequent pas entre
+elles de rapport necessaire et prochain. Le contraste apparent des
+images associees est donc la premiere loi de la fantaisie; mais la
+seconde loi est que ces images associees doivent presenter immediatement
+a l'esprit un rapport inattendu, qui, bien que lointain et inaccoutume,
+mette en relation des idees qu'on aurait pu croire absolument
+disparates. C'est en meme temps l'etrangete et la verite relative de ce
+rapprochement qui en constitue le piquant et l'originalite. En un mot,
+on pourrait dire que la fantaisie, c'est de l'esprit dans l'imagination.
+Il y a quelque chose de cela dans ce que les Anglais appellent
+l'_humour_.
+
+Par exemple, on peut, je crois, trouver que dans les oeuvres de M.
+Alexandre Dumas fils il y a plus d'esprit que de fantaisie, tandis que
+dans certaines oeuvres d'Alfred de Musset il y a plus de fantaisie que
+d'esprit. Dans les pieces de M. Meilhac et de M. Labiche, il y a tantot
+de l'esprit, et du plus fin, tantot de la fantaisie, et de la plus
+originale. Cette association de l'esprit et de la fantaisie est, en
+effet, le propre des oeuvres comiques, car les lois de l'esprit et de la
+fantaisie semblent etre identiques a celles de la gaiete et du rire,
+et consister dans le rapport soudain que l'auteur nous fait apercevoir
+entre deux objets les plus disparates d'apparence. A mesure que decroit
+le nombre des parties justement associees dans les images mises en
+presence, la fantaisie perd de son prix, n'est bientot qu'une sorte
+d'imagination vagabonde et dereglee, devient enfin grossiere et tombe
+dans ce qu'on appelle familierement la betise, qui n'est autre chose
+qu'une contradiction irremediable entre deux images conjuguees. La
+betise est donc encore susceptible d'exciter le rire par l'inattendu
+burlesque de la contradiction qu'elle propose a l'esprit.
+
+Si nous avons reussi a presenter une idee juste de ce que nous entendons
+par fantaisie, on doit comprendre combien les oeuvres dramatiques qui
+sont des creations de la fantaisie, telles que _la Cagnotte, le Chapeau
+de paille d'Italie, la Grande-Duchesse, la Cigale_, etc., s'eloignent a
+chaque instant de la realite des actes et des contingences possibles
+de la vie. Les comediens qui traduisent sur la scene ces combinaisons
+originales et fantaisistes doivent s'y sentir degages du monde reel,
+sans quoi ils se trouveraient aussi mal a l'aise sur la scene que nous
+pourrions nous trouver genes de nous voir en habit d'Arlequin dans la
+compagnie de gens graves et serieux. La mise en scene ne doit avoir
+qu'un but, c'est de fournir un fond suffisant sur lequel se detachent
+en pleine lumiere ces creations de la fantaisie. Elle doit donc etre
+sommaire et pourvoir uniquement aux necessites sceniques. Les costumes
+surtout demandent une appropriation heureuse, aussi eloignee de la
+correction que de l'excentricite banale. Il y faut conserver un certain
+rapport avec la verite. Aussi ce sont les artistes les mieux doues sous
+le rapport de l'observation qui trouvent les costumes les plus comiques;
+car, en deformant la realite, ils ne la perdent cependant pas de vue et
+font saillir aux yeux des spectateurs des rapprochements aussi piquants
+qu'inattendus. La diction et les gestes doivent, eux aussi, concourir
+au meme effet general, s'ecarter de la logique dans les limites du
+comprehensible, et presenter toujours un rapport, amusant pour l'esprit,
+entre la fiction et la realite.
+
+Il est encore une limite que ne doit pas depasser la fantaisie, c'est
+celle des convenances. Je ne parle pas seulement des convenances banales
+qui consistent a ne pas outrager les bonnes moeurs. Mais un exemple fera
+mieux comprendre la portee de cette observation. Quand un auteur
+veut traduire sur la scene, pour en tirer des effets comiques, des
+personnages de la vie reelle, auxquels nous attachons des idees,
+factices peut-etre, mais tres puissantes, de dignite, de fierte morale,
+et qui dans notre esprit sont associes a des sentiments extremement
+delicats, il ne peut le faire, sans nous blesser, qu'en exagerant ce qui
+est precisement chez eux une qualite essentielle. C'est pourquoi dans
+_Lili_, le role du Commandant etait si amusant, tandis que ceux des
+autres officiers meles a la meme action etaient si choquants. C'est
+qu'en effet c'est une qualite chez un militaire d'etre bref, energique,
+et d'avoir en meme temps le coeur bon et sensible, et que par consequent
+on peut rire des exagerations burlesques de ces memes qualites. La
+fantaisie conserve un rapport certain entre les images associees, et
+quand nous redescendons de la fantaisie au reel, nous ne trouvons rien
+que de respectable dans l'idee eveillee en nous par l'auteur. Notre
+rire ne se trouve pas en desaccord formel avec ce qui compose
+notre sentiment. Au contraire, une sentimentalite de goguette, la
+frequentation d'un monde interlope, la trivialite du gout et des
+habitudes nous choqueront chez un militaire, auquel nous attachons des
+idees d'honorabilite, de rigidite meme, de droiture et de dignite; et
+c'est pourquoi nous n'acceptons pas sur la scene, quand il s'agit de
+militaires, la representation de ces defauts bien qu'ils soient humains.
+La fantaisie ne fera qu'exagerer notre repugnance, car il y aura une
+contradiction choquante entre l'image qu'on nous presente et l'image
+reelle que nous evoquons en nous: et nous nous sentirons d'autant plus
+blesses que l'image qui nous est chere repose sur une idee acquise,
+laborieusement fondee par necessite sociale et soigneusement entretenue
+par amour-propre national.
+
+Pour en revenir a la mise en scene, si l'on faisait une etude
+comparative des pieces d'observation pure et des pieces qui sont fondees
+sur la fantaisie, on remarquerait que les premieres demandent plus de
+verite que les secondes dans l'effet representatif, et surtout plus de
+soin dans la composition du materiel figuratif. Dans une piece ou un
+acte d'observation se melerait a plusieurs actes de fantaisie, on
+verrait de meme la necessite de modifier les conditions de la mise en
+scene, et tandis que dans celui-la elle serait d'une grande exactitude
+jusque dans les moindres details, dans ceux-ci au contraire elle devrait
+rester sommaire et restreinte aux necessites sceniques. On en a un
+exemple frappant dans _Ma Camarade_, ou un acte d'observation et de fine
+comedie s'intercale entre deux actes de pure fantaisie. Tandis que dans
+ceux-ci la mise en scene reste sommaire et tout a fait approximative,
+elle est traitee dans celui-la avec les plus grands soins, tant dans
+l'ensemble de la decoration que dans tous les details du materiel
+figuratif.
+
+Est-il besoin qu'en terminant ce chapitre j'aborde la mise en scene des
+feeries? Je ne le crois pas: il n'y a pas de conditions dans le domaine
+de l'impossible. Cependant il est meme une limite a l'eblouissement des
+yeux et a l'effet produit sur nous par le nombre et par un mouvement
+meme vertigineux. Ce n'est donc ni dans l'intensite croissante de la
+lumiere ni dans l'exageration du nombre et du mouvement qu'on trouvera
+des effets nouveaux et amusants, mais en cherchant dans des series
+d'images de plus en plus eloignees quelque rapport apparent entre le
+possible et l'impossible. La feerie est de la fantaisie hyperbolique;
+mais, comme telle, elle ne doit pas violer trop ouvertement les lois de
+la fantaisie.
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Rapports de la mise en scene avec le milieu social.--La mise en scene
+se modifie comme la societe.--Types generaux de l'ancienne
+comedie.--Le _Tartufe_.--Complexite et heterogeneite de la societe
+actuelle.--Plasticite necessaire de la mise en scene.--Vieillissement
+rapide du theatre moderne.
+
+
+Les rapports de la mise en scene avec le milieu social sont tres
+importants, eu egard a nos idees actuelles. Mais, pour plus de clarte et
+ne pouvant tout dire a la fois, nous nous reservons d'examiner plus loin
+tout ce que le temps et la distance amenent de modifications dans ces
+rapports.
+
+Nous poserons ce principe, qui n'a pas, il semble, besoin de
+demonstration: l'a mise en scene doit correspondre exactement au milieu
+social, c'est-a-dire doit convenir a l'etat social des personnages mis
+en scene et s'adapter a leurs moeurs et a leurs usages. Toutefois, et
+c'est ici le point interessant, ce n'est qu'a une epoque relativement
+recente que la mise en scene a conquis un role de plus en plus
+preponderant. Autrefois, on aurait pu concevoir uniquement trois
+decorations, autrement dit trois milieux, un milieu grand seigneur, un
+milieu bourgeois et un milieu populaire. Et encore c'est theoriquement
+que je compte ce dernier qui en fait n'existait pas et dont par
+consequent la decoration correspondante serait restee d'une parfaite
+inutilite. Ce qui en tenait lieu, c'etait le milieu villageois ou
+autrement dit le milieu pastoral. Jadis les classes etaient nettement
+separees les unes des autres et ne se confondaient jamais. _Le Bourgeois
+gentilhomme_ est la pour nous montrer combien etait ridicule un
+bourgeois voulant trancher du grand seigneur. En fait, un grand
+seigneur, riche ou pauvre, etait toujours un grand seigneur, tandis
+qu'un bourgeois, riche ou pauvre, n'etait jamais qu'un bourgeois.
+C'etait la naissance seule qui importait; on s'inquietait fort peu de la
+fonction et du merite social.
+
+Aujourd'hui, malgre tout ce qui peut subsister de notre ancienne
+division sociale, nous ne sommes plus repartis selon les regles etroites
+d'une hierarchie immuable. Les rangs sont confondus. C'est en general le
+talent et l'argent qui, bien plus que la naissance, assurent une
+haute position sociale. C'est pourquoi, au theatre, l'ancienne unite
+decorative ne correspondrait plus en rien a nos idees actuelles. Tandis
+qu'il n'y avait jadis qu'un petit nombre de divisions generales, il y en
+a aujourd'hui une infinite, et nous assimilons a nos fonctions, a nos
+gouts, a nos moeurs, tout ce qui nous entoure et participe a notre
+existence. En un mot, ainsi que nous l'avons deja dit plus haut, notre
+personnalite morale se reflete autour de nous jusque sur les moindres
+objets. De la le role de la mise en scene dans les pieces modernes,
+ou du moins dans celles qui s'ingenient a traduire sur le theatre la
+societe francaise actuelle, et la necessite d'en accorder tous les
+elements avec la personnalite morale des personnages representes.
+
+C'est donc par une consequence logique que le decorateur et le metteur
+en scene se sont faits tapissiers et en quelque sorte bibelotiers, et
+qu'ils ont du chercher a donner au materiel figuratif cette physionomie
+personnelle qui est la caracteristique de la mise en scene moderne.
+L'interieur d'un jeune homme riche variera selon le monde au milieu
+duquel il vit, monde de cheval ou de galanterie. Le cabinet d'un
+financier ne sera pas celui d'un diplomate. Le salon d'une femme du
+monde n'aura pas le meme aspect que celui d'une demi-mondaine, et
+celui-ci ne ressemblera pas a celui d'une femme galante. Dans l'effet
+general, qui est celui que doivent produire la decoration et la mise en
+scene, l'esthetique moderne a introduit une foule de specialisations
+necessaires. Nos pieces actuelles exigent une adaptation perpetuellement
+nouvelle de la mise en scene; c'est peut-etre ce qui les fera vieillir
+assez vite, et, au bout d'un certain nombre d'annees, rendra leur
+reprise tres difficile.
+
+Mais la mise en scene est bien obligee de suivre en cela l'esthetique,
+qui ne se contente plus des types generaux de l'humanite. Dans les
+comedies de Moliere, les personnages sont le moins possible de leur
+temps, ou du moins ils ne le sont que dans la mesure necessaire; c'est
+l'homme que peint Moliere plutot que tel ou tel homme. Dans les pieces
+modernes, au contraire, dans les pieces de M. Emile Augier ou de M.
+Alexandre Dumas fils, par exemple, les personnages sont le plus possible
+de leur temps; et ce n'est plus l'homme en general qu'ils s'ingenient
+a nous peindre, mais l'homme plastiquement et moralement conforme ou
+deforme, selon le milieu social particulier ou s'exerce son caractere et
+ou s'agitent ses passions.
+
+Dans _Tartufe_, par exemple, il nous serait tout a fait impossible de
+deviner quelle est la fonction sociale de chaque personnage, et, a ce
+point de vue, Tartufe lui-meme est un grand embarras pour notre maniere
+de voir toute moderne. C'est un devot, mais ce n'est la que sa fonction
+psychologique. Qu'est-il, socialement parlant? Appartient-il ou non a un
+ordre, a une confrerie? A-t-il une fonction religieuse? Quelle est sa
+position dans la societe? Quels sont ses antecedents? Ces questions ne
+recevront jamais de reponse; de telle sorte qu'aujourd'hui le costume de
+Tartufe est un probleme insoluble. Dans une piece moderne, au
+contraire, ce qu'on etablit tout d'abord, c'est la fonction sociale
+des personnages, leur position dans le monde: l'un est depute, l'autre
+banquier, celui-ci est militaire, celui-la est avocat, procureur
+general, magistrat, etc. Nos auteurs modernes partent d'une idee, qui
+n'est assurement pas fausse, et qui est en tout cas feconde: c'est que
+l'expression de nos passions varie suivant le milieu ou nous vivons et
+suivant les idees transmises ou acquises, dont chacun de nous est en
+quelque sorte un recueil different. Ils s'interessent a l'humanite
+en detail et tiennent compte d'une foule de differenciations, dont
+autrefois on ne s'inquietait nullement, parce qu'en somme elles etaient
+moins visibles.
+
+Cette revolution esthetique s'accorde d'ailleurs avec nos idees
+metaphysiques, psychologiques et physiologiques actuelles. Comme le
+monde, comme les societes, comme toutes les sciences, l'esthetique a
+cru en complexite et en heterogeneite, et nous ne sommes pas sans doute
+encore au bout des transformations que l'avenir lui imposera. La mise
+en scene ne peut pas s'isoler et se separer de l'esthetique, dont elle
+n'est qu'une partie subordonnee; elle ne doit pas obeir a des principes
+differents. C'est pourquoi l'evolution de la mise en scene n'est pas le
+resultat d'un parti pris, mais au contraire resulte d'une transformation
+insensible de l'esthetique dramatique et de la societe moderne. La mise
+en scene a ainsi acquis une plasticite qu'elle n'avait pas autrefois, et
+sur ce point semble se soumettre ou tout au moins se preter aux theories
+de l'ecole realiste ou naturaliste, dont le plus grand tort est de
+vouloir precipiter une evolution, qui, ainsi que nous le verrons plus
+loin, amenerait fatalement une decheance de l'art, si elle n'etait
+modifiee et retardee par une lente diffusion de la culture generale de
+l'esprit et par un relevement graduel de l'ideal artistique.
+
+Toutefois, cette physionomie particuliere de la mise en scene pourrait
+etre un obstacle a la reprise future de nos pieces modernes; car ce
+qui nous parait aujourd'hui un trait de jeunesse sera un jour une ride
+d'autant plus marquee que le trait aura ete plus precis. Toutefois, une
+reflexion s'impose, qui nous permet de ne pas tenir grand compte de ce
+vieillissement certain: c'est que, dans une oeuvre dramatique, la mise
+en scene est la partie essentiellement destructible. Au bout d'un petit
+nombre d'annees, les decorations d'une piece et son materiel figuratif
+n'existent plus. Par consequent, une reprise necessite une mise en
+oeuvre nouvelle, qui devra etre sensiblement differente de la mise en
+oeuvre primitive, ainsi que nous le ferons voir plus loin. Ici, il nous
+suffira de dire que l'appareil decoratif et figuratif, mis de nouveau
+en concordance, d'une part avec la piece, et d'autre part avec le gout
+actuel, n'aura necessairement que les rides que lui infligera l'oeuvre
+dramatique elle-meme. Malheureusement, elles seront nombreuses si l'art
+continue, comme la societe, a croitre en complexite et en heterogeneite.
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+Lois restrictives de la mise en scene.--De la loi de proportion--Plans
+d'importance scenique.--_L'Ami Fritz._--Des repas de
+theatre.--Application de la loi au materiel figuratif.
+
+
+Apres avoir etabli les lois generales de la mise en scene, nous avons,
+dans les chapitres precedents, examine les causes diverses qui peuvent
+les inflechir. Nous avons vu que toutes ces deviations, quelle qu'en fut
+l'importance, derivaient de principes esthetiques, et qu'elles etaient
+en realite comme les resultantes de plusieurs forces composees. Pour les
+legitimer, on ne peut jamais invoquer le caprice et le gout de l'art
+pour l'art. La mise en scene n'a pas sa fin en elle-meme; la cause
+finale du drame est la cause formelle de la mise en scene. En partant du
+texte d'une oeuvre dramatique, on arrive aisement a etablir le minimum
+de mise en scene necessaire. Mais, quand on veut tenir compte de toutes
+les conditions de nature, de genre, d'epoque et de milieu, qui peuvent
+entrainer a de larges accroissements de mise en scene, tant sous le
+rapport du personnel que sous celui du materiel figuratif, on peut
+legitimement se demander s'il n'y a pas des lois qui imposent une limite
+a cette extension; si, en d'autres termes, il n'y a pas, dans chaque
+cas, un maximum de mise en scene qu'il n'est pas permis artistiquement
+de depasser. On sent combien serait salutaire l'application de telles
+lois somptuaires, a une epoque ou le luxe de la mise en scene atteint
+des proportions veritablement ruineuses. Or, ces lois semblent en
+effet exister. Il en est deux surtout qu'il parait facile d'etablir
+theoriquement et qu'observent d'ailleurs, par une intuition tres sure,
+les theatres encore soucieux de la question artistique. Ces deux
+lois essentielles sont: la premiere, la loi de proportion, que nous
+etudierons dans le present chapitre; la seconde, la loi d'apparence,
+dont nous reservons l'examen au chapitre suivant.
+
+Si nous regardons d'abord avec attention un paysage, nous nous
+apercevrons que la distance a pour effet, dans la nature, de rendre
+de moins en moins visibles les nombreux details de chaque objet
+et d'eteindre de plus eu plus l'eclat de leurs couleurs par
+l'epaississement progressif de la couche d'atmosphere; si ensuite
+nous examinons un tableau, nous verrons que les peintres produisent
+l'illusion de l'eloignement, d'une part, par l'effacement des traits
+particuliers, et, d'autre part, par la degradation des tons. Mais, si
+nous transportions cette loi telle quelle dans la mise en scene, elle ne
+s'appliquerait qu'aux decorations, ou elle est en effet tres habilement
+observee par les peintres qui cultivent cette branche de l'art. Pour en
+faire utilement l'application a la mise en scene, il est necessaire de
+la transformer. Nous ne considererons plus, comme dans la peinture, des
+plans de distance, mais des plans d'importance scenique. Et nous dirons
+que, dans la mise en scene, le fini et la perfection d'imitation des
+objets qui composent le materiel figuratif doivent etre proportionnels a
+leur importance hierarchique.
+
+Je prendrai un exemple dans _l'Ami Fritz_. Le repas que l'on sert au
+premier acte necessite un grand nombre d'accessoires, qui ont chacun une
+certaine importance, les uns parce qu'ils ont un rapport avec le texte,
+les autres parce qu'ils servent a des combinaisons sceniques. Il faut
+donc observer la loi de proportion. La nappe, sur laquelle l'attention
+des spectateurs est formellement appelee, doit etre d'une imitation
+beaucoup plus parfaite que les autres parties du service. Les details du
+repas ne doivent pas etre traites tous avec le meme soin, ni atteindre
+le meme degre de fini, car ils ne sont pas tous destines a faire
+egalement illusion. La fumee qui s'echappe de la soupiere repond par la
+perfection d'imitation au jeu de scene qui ouvre le repas et sur lequel
+l'attention du spectateur est appelee et maintenue pendant un certain
+temps. Mais, apres la soupe, toute la suite du repas est composee
+d'accessoires de theatre, qui sont bientot relegues au deuxieme et
+troisieme plan d'importance par la marche de l'action theatrale. Si nous
+nous transportons dans un autre theatre, a la Gaite, par exemple, nous
+verrons qu'au premier tableau de _la Charbonniere_, piece dans laquelle
+la mise en scene occupait le premier rang, la loi de proportion etait
+cependant observee et exactement de la meme facon, dans la disposition
+du banquet des fiancailles. La regle est generale et on en trouvera
+l'application dans toute mise en scene bien concue. C'est ainsi que sont
+regles le repas de don Cesar au quatrieme acte de _Ruy Blas_, celui
+d'Annibal et de Fabrice dans _l'Aventuriere_, et celui de l'oncle et du
+neveu dans _Il ne faut jurer de rien_. Si j'ai choisi comme exemple un
+repas de theatre, c'est que la mise en scene en est toujours perilleuse.
+Il ne faut insister que sur les details qui ont un lien etroit avec
+l'action; des que l'attention du public se detourne vers quelque
+autre objet, il faut que le repas s'efface et prenne fin. D'ailleurs
+l'observation du temps exact n'est jamais necessaire au theatre. Comme
+dans la vie reelle, le spectateur perd la notion du temps des que son
+attention est detournee; il perd alors de vue ce concept abstrait pour
+lequel il ne possede pas d'unite de mesure absolue.
+
+C'est cette loi de proportion qui permet de simplifier le materiel
+figuratif, en ne se preoccupant que des principaux objets qui le
+composent et en traitant les autres beaucoup plus sommairement et meme
+en les releguant parmi la partie decorative. Ainsi, si quelques livres
+d'une bibliotheque sont destines a jouer un role special, a etre
+deplaces et replaces, ils devront reellement figurer sur un rayon, mais
+il ne sera pas necessaire que les autres parties de la bibliotheque
+soient composees de livres veritables. Des dos de volumes peints sur des
+rayons egalement peints constitueront une imitation suffisante. C'est ce
+que beaucoup de spectateurs ont pu observer au second acte du _Marquis
+de Villemer_. Dans un trophee d'armes, toutes n'auront pas besoin d'etre
+reelles, si toutes ne doivent pas eveiller une egale attention dans
+l'esprit du public.
+
+Cette loi de proportion est souvent difficile a appliquer avec sagacite
+et montre avec quel soin prealable il faut faire le depart de tout ce
+que doit comprendre la partie decorative et de tous les objets qui
+doivent composer le materiel figuratif. Cette loi empeche la mise en
+scene de degenerer en une exhibition inutile ou encombrante et maintient
+les yeux du spectateur sur les objets qui ont une reelle importance.
+Un habile directeur de theatre arrive ainsi a produire une illusion
+parfaite en ne cherchant la perfection d'imitation que pour les objets
+qui doivent fixer l'attention du spectateur. Quand, par exemple, on
+examine a ce point de vue la decoration du premier acte des _Rantzau_,
+on remarque tout d'abord une grande abondance dans l'ensemble decoratif.
+L'impression de l'interieur du vieil instituteur alsacien est tres vive;
+rien n'y manque de ce qui peut nous raconter l'histoire de sa vie de
+famille et de travail, depuis le berceau jusqu'a la bibliotheque et aux
+collections de papillons. Mais ce n'est la qu'une impression generale
+due au premier aspect. Sitot que l'oeil examine la mise en scene pour en
+tirer une induction sur le developpement de l'action, tout rentre dans
+la decoration peinte; et le materiel figuratif ne se trouve en realite
+compose que d'un tres petit nombre d'objets. L'execution des decorations
+est donc precedee d'un travail tres delicat ou le gout et la science de
+composition ont egalement leur part.
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+De la loi d'apparence.--De l'usage des lorgnettes.--Au theatre, le sens
+du toucher ne s'exerce jamais.--Seules les sensations optiques sont
+directes.--Le theatre ne nous doit que des apparences.--Des costumes et
+des toilettes des actrices.
+
+
+La loi d'apparence est d'un genre different et a une portee tout autre.
+Elle est basee sur ce fait important que, dans les beaux-arts, sur les
+cinq sens que nous possedons, deux ne sont jamais exerces, ce sont le
+gout et l'odorat, et qu'au theatre sur les trois sens artistiques, la
+vue, l'ouie et le toucher, deux seulement sont appeles a jouer un
+role. Les sensations tactiles ne figurent que comme des sensations
+ordinairement associees a des sensations optiques, et la surete de nos
+appreciations est au theatre constamment mise en defaut par la distance.
+Sans doute la plupart des spectateurs sont armes de lorgnettes qui
+comblent en partie cette distance, mais il n'y a pas a s'arreter a cette
+objection; car, s'il y a un fait certain, c'est que la lorgnette est
+destructive du plaisir theatral, puisqu'elle a pour effet de rompre
+l'illusion que l'on a eu quelquefois tant de peine a produire. La
+lorgnette est necessaire pour corriger une infirmite de la vue et meme
+de l'ouie; pour satisfaire un gout plastique, s'il s'agit de la beaute
+des actrices, ou, a un point de vue plus special, pour etudier les jeux
+de physionomie d'un acteur. En dehors de ces quelques cas, je considere
+la lorgnette comme essentiellement contraire au plaisir purement
+artistique que nous allons chercher au theatre. Ce point ecarte, je
+reviens a la loi d'apparence.
+
+Si nous etalons devant nos yeux, a une distance assez faible pour que
+nous puissions saisir les details des objets, un morceau de marbre, de
+pierre, d'ivoire, de bois, de carton ou de toile, de soie, de velours,
+nous remarquerons que la vue de ces differents objets eveille en nous
+une foule de sensations tactiles qui, meme sans que nous les eprouvions
+directement, nous sont absolument indispensables pour formuler un
+jugement sur la nature reelle des objets. Il semble que nous les
+touchions, et si nous les touchions reellement les sensations eprouvees
+seraient plus fortes, mais nullement differentes de celles que la vue
+avait suffi a determiner en nous. Or, au theatre, le tact ne peut
+pas s'exercer, et la distance est toujours assez grande pour que
+les sensations tactiles associees aux sensations optiques soient
+excessivement faibles, car ce ne sont que des reminiscences. La
+distance, en effet, ne nous permet pas d'apprecier le poli du marbre, la
+transparence de l'ivoire, la qualite fibreuse du bois, la trame soyeuse
+des etoffes, non plus que l'habilete du tissage ou du brochage. Nos
+sensations optiques se reduisent au coloris des objets, aux relations
+de tons entre les ombres et les lumieres et a la nature plus ou moins
+brillante ou mate des reflets.
+
+Nous ne jugeons donc, au theatre, des objets que par leur aspect
+exterieur. Par consequent, pour que notre illusion soit suffisante, le
+theatre ne nous doit que des apparences. A quoi servirait-il de nous
+montrer une colonne de marbre, si une colonne de carton peint nous
+produit l'effet du marbre? A quoi bon recouvrir des meubles d'une etoffe
+couteuse, si une etoffe plus grossiere produit un effet analogue? Du
+bois blanc habilement peint ne suffira-t-il pas a representer a nos
+yeux le meuble le plus precieux? Qu'on le remarque, ce n'est pas la le
+resultat d'une convention prealable, conclue entre le decorateur et le
+public. Le theatre nous donne absolument tout ce qu'il nous doit, des
+sensations optiques exactes; et comme nous ne pouvons controler ces
+sensations par le toucher, il n'a pas a se preoccuper d'une eventualite
+qui ne se produira pas. Un directeur inintelligent pourrait seul avoir
+la fantaisie de satisfaire un sens qui au theatre ne s'exerce jamais. On
+en a vu des exemples, et jamais l'effet n'a repondu a l'attente. Seule,
+la ruine est au bout de ces essais aussi inutiles qu'extravagants.
+D'ailleurs, c'est precisement parce que la mise en scene est une fiction
+qu'elle est un art.
+
+Les costumes, eux aussi, devraient obeir a la loi d'apparence. On en
+tient compte, sans doute, dans une certaine mesure, les hommes surtout,
+car les femmes y resistent ou plutot se revoltent contre elle. Mais
+est-ce bien aux actrices qu'il faut reprocher leurs exces de toilette?
+N'y a-t-il pas de la faute du public? Voyez dans une salle de spectacle
+toutes les lorgnettes se diriger sur l'actrice qui entre en scene,
+l'environner, la devisager, la passer en revue dans toutes les parties
+de sa personne, examiner les mille details de sa toilette, signer sa
+robe du nom du plus habile faiseur, faire l'inventaire et l'estimation
+de ses diamants et de ses dentelles. Du moment que le spectateur modifie
+les conditions de l'optique theatral, l'actrice est-elle bien coupable
+de violer la loi d'apparence? Notez que ces superbes toilettes, si
+veritablement belles et luxueuses quand on les detaille au grossissement
+de la lorgnette, sont tres souvent d'un tres mediocre effet quand on
+les regarde a l'oeil nu, c'est-a-dire quand on les replace dans les
+conditions optiques qui conviennent au theatre. C'est que l'art de la
+toilette a la ville obeit a de tout autres lois que l'art de la toilette
+a la scene. La toilette de ville est soumise de tres pres a la vue et a
+la possibilite du toucher; la toilette de theatre n'est faite que pour
+nous procurer une satisfaction du sens de la vue, affaibli par la
+distance. En sculpture et en peinture, une oeuvre destinee a etre
+regardee a une distance de trente metres est d'un travail absolument
+different de celle qui doit etre vue a une distance de trois ou quatre
+metres. Il en est de meme de la toilette des actrices: un costume de
+theatre doit, pour produire le meme effet qu'un costume de ville, etre
+traite differemment et exige des etoffes differentes qui fassent des
+plis plus larges et plus amples, et qui par consequent soient d'une
+autre qualite. En outre, les tons doivent etre plus francs et choisis en
+vue de l'eclairage special des theatres; les ornements doivent etre
+d'un dessin plus simple et d'une plus grande sobriete de details. C'est
+souvent par des moyens contraires qu'on obtient des effets analogues. La
+meme toilette ne peut egalement plaire le jour dans le monde et le soir
+au theatre; elle ne peut non plus satisfaire egalement deux spectateurs
+dont l'un la detaille a l'aide de la lorgnette et l'isole ainsi de
+l'ensemble de la mise en scene, et dont l'autre se contente de la
+regarder dans la perspective theatrale. Une actrice intelligente ne
+saurait hesiter. Mais le moyen le plus sur de soumettre les actrices aux
+conditions esthetiques de l'art de la mise en scene serait de ne pas
+leur faire supporter les frais de leur toilette. Elles y gagneraient
+assurement, ainsi que les convenances artistiques. La difference que
+l'on a etablie entre ce qu'on appelle le costume de theatre et la
+toilette de ville est absurde et contraire a la verite artistique. Au
+theatre, il n'y a pas de toilettes de ville, il n'y a que des costumes
+de theatre. Si la direction ne consent pas a payer tous les costumes, au
+meme titre qu'elle fait les frais des decors et des accessoires, c'est
+elle qui est en partie responsable des fantaisies ruineuses que se
+permettent les actrices. Toutefois, parmi les causes de ce luxe exagere,
+une des plus difficiles a detruire est precisement le gout de la societe
+actuelle, je ne dirai pas pour la toilette, ce qui a existe de tout
+temps, mais pour la diversite de la toilette. Dans chaque mode generale
+chaque femme se taille une mode particuliere; et les femmes de theatre,
+dans la position en vue qu'elles occupent, sont excusables de chercher
+a faire preuve d'un gout personnel dont les spectatrices cherchent a
+decouvrir la caracteristique, souvent dans un but avoue d'imitation.
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+Rapports de la mise en scene avec l'espace et le temps,--_Les Danicheff_
+et _l'Oncle Sam_.--Du vrai et du vraisemblable.--De la couleur
+locale.--Predominance des traits generaux.--Les romantiques.--_Le Cid_
+et _Bajazet_.--Le theatre de Victor Hugo.
+
+
+L'esprit est relativement au temps dans les memes conditions que la vue
+relativement a la distance. L'espace et le temps sont d'ailleurs deux
+concepts correlatifs qui ne peuvent s'expliquer l'un sans l'autre. On
+peut donc dire qu'une piece dont l'action se deroule dans un milieu
+tres eloigne de celui ou nous vivons, presente les memes difficultes de
+representation qu'une piece dont l'action a ete placee a une epoque de
+beaucoup anterieure a la notre. Neanmoins, il ne serait pas juste de
+dire simplement que dans ces deux cas la difficulte est multipliee par
+la distance ou par le temps. Il est, en effet, necessaire de tenir
+compte de la connaissance que nous avons de ce milieu ou de cette
+epoque, et des rapports que les idees, les moeurs, les costumes peuvent
+avoir avec les notres. Les Etats-Unis, par exemple, quoique plus
+distants de nous que certains pays des bords du Danube, nous offriraient
+des difficultes de mise en scene beaucoup moins grandes. De meme
+l'histoire, les idees, les moeurs de l'Athenes de Pericles nous sont
+plus familieres que celles des premiers siecles de notre ere, et meme
+que celles de nos ancetres directs.
+
+Il n'y a donc rien d'absolu dans les difficultes que le temps ou la
+distance offre a la mise en scene. C'est le plus ou moins d'instruction
+du spectateur, l'etendue de son savoir et l'ampleur de ses informations
+qui indiquent le point de vraisemblance auquel nous devons nous efforcer
+d'atteindre. Depuis un certain nombre d'annees, les oeuvres traduites
+des romanciers russes nous ont fait connaitre dans leurs details les
+moeurs de la Russie, et nous ont inities a des idees assez differentes
+des notres; aussi a-t-on pu, dans _les Danicheff_, interesser le public
+francais a un drame dont l'action n'aurait pu se derouler dans le
+milieu ou nous sommes habitues de vivre, et l'on a pu arriver a une
+representation suffisamment exacte de moeurs, d'idees et de sentiments
+dans lesquels nous ne serions pas entres il y a cinquante ans. Dans
+_l'Oncle Sam_, c'est la vie et, disons le mot, l'excentricite americaine
+qui ont ete produites sur le theatre, et la mise en scene a pu se
+rapprocher de la verite relative par la connaissance que possede ou que
+croit posseder le public francais de ce caractere americain qui est
+celui d'un type nouveau dans l'humanite moderne. Mais qu'il s'agisse de
+monter un drame dont l'action se deroulerait en Turquie, on eprouvera
+des difficultes presque insurmontables. Ce qu'on appelle la couleur
+locale serait dans ce cas-la beaucoup plus nuisible qu'utile, car elle
+serait sans doute en opposition avec l'idee que le public en general se
+forme des moeurs turques et du mystere qui entoure la vie privee des
+femmes. Tout le travail d'approximation que serait tente de faire
+l'auteur laisserait le public froid et incredule.
+
+Ce que nous cherchons dans le theatre, en depit de l'ecole realiste, qui
+a absolument tort sur ce point, c'est une image des idees acquises et
+enregistrees par notre esprit; c'est le spectacle de passions analogues
+a celles qui pourraient nous agiter. Le theatre est donc en quelque
+sorte fonde sur le transport de nos propres etats de conscience dans les
+personnages du drame. Tout ce qui n'est pas concevable pour nous-memes
+n'est ni vrai ni vraisemblable a nos yeux. Tout le monde sait combien il
+nous est difficile, pour ne pas dire impossible, de concevoir des etres
+ayant un sixieme, un septieme, un huitieme sens, ou des corps ayant
+moins ou plus de trois dimensions. Il en est de meme des idees: il
+nous est impossible de concevoir chez un autre des idees que nous ne
+concevons pas en nous. On peut en donner un exemple historique frappant.
+Supposons qu'un poete nous represente Pericles pleurant sur le tombeau
+du dernier de ses fils. Certes ce sera un spectacle touchant si nous ne
+voyons en lui qu'un pere, en tout semblable a nous, se lamentant sur
+la perte d'un fils bien-aime. Mais si l'auteur s'avise de faire de
+l'archeologie morale et veut nous interesser au chagrin particulier
+qu'a ressenti Pericles a la pensee que son tombeau et ceux de tous
+les Alcmeonides seraient desormais prives des honneurs et des rites
+hereditaires, il est certain que le chagrin de ce grand homme,
+demesurement grossi d'un trouble superstitieux que nous ne concevons
+plus, nous paraitra purement oratoire et ne nous inspirera aucune
+sympathie, par la raison bien simple que ce sont des sentiments qui se
+sont eteints en se transformant et qui n'ont aujourd'hui aucune prise
+sur notre coeur.
+
+Ce que nous venons de dire des sentiments et des idees exprimees par le
+drame est egalement vrai de la mise en scene. Oserait-on, par exemple,
+dans la representation d'un drame oriental, etaler a nos yeux cet
+amalgame etrange d'objets europeens et d'objets asiatiques qui depare la
+vie des plus grands seigneurs, ce melange bizarre des modes seculaires
+de Constantinople et des modes les plus vulgaires de Paris? De pareilles
+disparates, qui sont frequentes dans la vie orientale telle que l'a
+faite le cosmopolitisme moderne, nous choqueraient a ce point que
+nous ne pourrions en supporter la vue. Elles seraient, en effet, en
+contradiction avec la representation que notre imagination nous fait
+de la vie orientale, et c'est cette representation-la que nous doit
+le metteur en scene. La couleur locale n'a de prix que lorsque c'est
+celle-la meme que peut imaginer le spectateur. Si on s'ingeniait a
+monter un drame chinois, se deroulant par exemple a Pekin, il est
+clair que ce qu'il y aurait de plus simple serait de nous montrer des
+kiosques, des arbres, des Chinois et des Chinoises de paravent, car ce
+sont ceux-la seulement que nous connaissons et qui ont a nos yeux le
+plus pur caractere chinois. Or, tout ce qui nous est etranger est, a un
+degre quelconque, un peu chinois pour nous.
+
+Si donc on se demande quelle est la regle generale qui doit presider
+a la mise en scene d'une piece dont la difficulte de representation
+provient de la distance ou du temps, nous dirons que cette regle
+consiste dans la predominance des traits generaux sur les traits
+particuliers, aussi bien dans les idees et dans le langage, ce qui est
+du domaine du poete, que dans la decoration, dans le materiel figuratif
+et dans les costumes, ce qui rentre dans le domaine du metteur en scene.
+Quelle que soit la distance ou quel que soit le temps, d'ailleurs, on
+descend du general au particulier en proportion de la connaissance que
+nous possedons du milieu represente. En tout cas, il faut avoir le
+courage de repudier toute manifestation inutile et par consequent
+inopportune de la couleur locale. Le romantisme en a singulierement
+abuse, et c'est precisement cet abus qui est cause que les pieces d'il y
+a cinquante ans ont si vite vieilli et sont aujourd'hui singulierement
+demodees. C'est que precisement ce qu'on appelle la couleur locale est
+plus qu'on ne pense une question de point de vue. Nous n'avons jamais
+qu'une notion imparfaite de ce qui est eloigne de nous par le temps ou
+par la distance, et ce que nous croyons etre une verite absolue n'est
+jamais qu'une verite relative, fondee precisement sur nos gouts, sur nos
+idees, sur nos vues actuelles. On a abuse a un certain moment du moyen
+age et de la chevalerie; or, ce qu'en 1830 on croyait etre, soit le
+langage, soit l'esprit du moyen age, n'est aujourd'hui a nos yeux que
+le langage et l'esprit de 1830. Nous voyons le passe sous un angle
+different. Si donc, a cette epoque, on s'etait contente de marquer le
+moyen age de traits generaux, ceux-ci auraient conserve le privilege
+de nous le rendre a peu pres tel que nous pouvons encore le concevoir
+aujourd'hui; mais ce sont les traits particuliers qui ont gate le
+portrait et lui donnent maintenant un certain air de caricature.
+
+N'est-ce pas, en effet, ce defaut, joint a l'abus du pittoresque et de
+l'antithese, qui deja, du vivant meme de Victor Hugo, nuit a l'oeuvre
+dramatique du poete, en depit de l'imagination poetique qu'on admire
+dans _Hernani_, cette oeuvre rayonnante de jeunesse et de passion, en
+depit de la perfection litteraire a laquelle atteint le style de _Ruy
+Blas_. Au contraire, _le Cid_ et _Bajazet_ ont-ils vieilli? Ils n'ont
+pas aujourd'hui une ride de plus qu'au jour ou ils ont paru sur la
+scene. _Le Cid_ a par lui-meme un effet representatif considerable, mais
+Corneille ne s'est pas abandonne a la couleur locale; ses heros sont
+marques de traits humains plus que particulierement espagnols, sauf en
+ce qui concerne l'honneur. Sans doute l'enflure du style cornelien ne
+correspond plus a notre gout actuel, mais elle est corrigee par la
+franchise de l'accent et par la beaute morale des situations, sur
+laquelle la recherche du pittoresque n'empiete jamais. Quant a
+_Bajazet_, qui ne devrait jamais quitter pour longtemps le repertoire de
+la Comedie-Francaise, et que je ne puis jamais relire sans une profonde
+emotion esthetique, il devra son eternelle jeunesse a la predominance
+des traits generaux sur les traits particuliers, ce qui est remarquable
+dans un sujet qui aurait comporte facilement un abus d'effets
+representatifs, tires de la vie orientale et des mysteres qui planent
+sur les drames des harems, abus dans lequel ne manquerait peut-etre pas
+de tomber un auteur moderne.
+
+Quelle que soit la predilection que j'eprouve personnellement pour
+Racine, je ne crois cependant pas que l'on puisse dire que Corneille et
+Racine aient ete de plus grands poetes que Victor Hugo. Si donc ce n'est
+pas dans l'inegalite de leur genie poetique que git la difference de
+vitalite de leurs oeuvres dramatiques, il faut en faire remonter la
+cause a un exces de richesse dans l'imagination de Victor Hugo, qui l'a
+entraine a un abus perpetuel d'effets uniquement representatifs et a une
+recherche purement epique du pittoresque et de la couleur locale. Dans
+les prefaces ou les notes qui accompagnent ses pieces imprimees, Victor
+Hugo se fait un merite d'avoir puise une foule de traits particuliers,
+peu connus, dans tel ou tel auteur espagnol ou anglais; ce serait, en
+effet, un merite pour un historien, mais ce n'en est pas un pour un
+poete dramatique. Ce que celui-ci doit au public, ce sont des etres
+purement humains, uniquement revetus, s'ils sont etrangers, de traits
+generaux suffisants a les faire reconnaitre pour tels. Ajoutons
+d'ailleurs, pour etre juste, qu'une aussi vaste imagination, nuisible au
+poete dramatique, est l'essence meme du genie du poete epique; et Victor
+Hugo en est encore ici un illustre exemple, car le livre de _la Legende
+des siecles_ est un chef-d'oeuvre, auquel rien ne peut etre compare dans
+la litterature francaise non plus que dans les litteratures etrangeres.
+
+Si donc, pour en revenir a l'objet de ce chapitre, il s'agit de
+representer un milieu eloigne du notre par la distance ou le temps, il
+sera toujours sage de se renfermer dans une mise en scene sobre et
+tres simple, de se contenter d'une couleur locale discrete et moderee,
+d'eviter la recherche des effets trop speciaux au milieu represente,
+enfin de ne marquer l'oeuvre que des traits particuliers necessites
+formellement par le texte lui-meme. Les costumes doivent produire un
+effet d'ensemble, avoir ce caractere commun que nous attribuons soit
+a un pays, soit a une epoque, ne pas presenter de recherches inutiles
+d'originalite; car le public n'entre que tres difficilement dans les
+raisons des modes des anciens ou des etrangers, puisque ses gouts sont
+aujourd'hui totalement differents. Mais nous touchons la a un autre
+ordre d'idees qui a besoin de quelques developpements.
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+Vanite de toute recherche archeologique.--Des differents
+styles.--Les costumes du _Misanthrope_.--Le temps efface les traits
+particuliers.--Formation des types artistiques.--Destructibilite de
+la mise en scene.--Necessite de demonter les oeuvres classiques.--Des
+reprises.--_Antony_.--La mise en scene est une creation
+artistique.--Erreur de l'ecole realiste.
+
+
+Tout ce qu'il y a de special et de circonstanciel dans les milieux
+differents de celui ou nous vivons nous echappe a peu pres completement.
+Si, pour prendre un exemple frappant, nous revenons un instant a
+la Chine, qui est par excellence un pays excentrique par rapport a
+l'Europe, on peut affirmer que nos yeux ne sont pas formes a remarquer
+les differences d'usages, de moeurs et de costumes qui caracterisent les
+diverses epoques de son histoire. De telle sorte que, sur un million de
+spectateurs, il n'y en aurait probablement pas un qui fut susceptible de
+saisir, a mille ans pres, des differences dans les modes chinoises.
+Un tel exemple est de nature, il semble, a nous rendre legerement
+sceptiques relativement a la valeur de la couleur locale. Et, en y
+reflechissant, on peut se demander si nos connaissances sont beaucoup
+plus etendues en ce qui concerne toute l'Asie, l'Afrique, l'Egypte, la
+Grece elle-meme, ainsi que Rome et surtout les premiers siecles de notre
+propre histoire.
+
+Tout ce qui s'eloigne de notre experience actuelle perd peu a peu toute
+precision, et meme de sa vraisemblance, tellement que si on faisait
+passer devant les yeux d'un homme de soixante ans une suite
+chronologique de gravures representant les modes qu'ont depuis sa
+naissance successivement adoptees ses contemporains, il ne les
+reconnaitrait pas pour la plupart et en regarderait quelques-unes comme
+imaginees apres coup et tout a fait invraisemblables. C'est pourquoi,
+dans la mise en scene d'une piece dont l'action se deroule dans un autre
+temps, toute recherche trop precise d'archeologie, c'est-a-dire portant
+sur un trop grand nombre de details, est non seulement inutile, mais
+contraire a la vraisemblance, et n'a pas par consequent un caractere
+incontestable de verite. Sans doute, s'il s'agit du passe de notre
+propre race, nous possederons un ensemble de connaissances plus
+certaines que s'il s'agissait d'un peuple etranger, meme contemporain.
+Un grand nombre de spectateurs sont aptes a distinguer entre eux, tant
+sous le rapport de la decoration et de l'ameublement que sous celui des
+costumes, les styles Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI; mais
+combien peu sauraient etablir des differences dans les modes diverses
+qui ont pu regner pendant le cours de ces grandes epoques. Le public ne
+se choque pas de differences qui, pour des contemporains, eussent ete
+monstrueuses. C'est ainsi qu'en 1878, a la Comedie-Francaise, on a
+repris _le Misanthrope_ avec les costumes faits en 1837 pour une
+representation de gala a Versailles et qui sont a la mode de la minorite
+de Louis XIV, bien que _le Misanthrope_, qui date de 1666, eut toujours
+ete joue jusqu'alors en habits carres de la seconde moitie du siecle.
+Nous, hommes du XIXe siecle, qui nous piquons d'exactitude, souvent
+plus que de raison, en sommes-nous choques? Et d'ailleurs, combien de
+spectateurs songent a comparer la date des costumes avec celle de la
+piece? La plupart ignorent sans doute que les costumes du _Misanthrope_
+peuvent faire question.
+
+Mais bien mieux, pendant qu'a la Comedie-Francaise, on joue _le
+Misanthrope_ en manteaux courts, on continue a le jouer a l'Odeon en
+habits carres. Toutefois, comme l'exemple est contagieux, un des
+acteurs a eu l'idee de jouer le role d'Acaste en manteau, comme rue de
+Richelieu, tandis que tous les autres personnages conservent l'habit
+carre. Or, bien peu de spectateurs s'apercoivent de ce qu'il y a de
+disparate dans ce melange de modes qui ne sont point de la meme epoque.
+Cependant, nous serions choques si on introduisait dans une comedie
+contemporaine en habits noirs un personnage habille a la mode de 1830.
+C'est qu'avec le temps, on ne s'attache qu'aux caracteres generaux et
+qu'on neglige les differences, pourtant considerables, qui naissent de
+la comparaison des traits particuliers.
+
+Il va de soi que l'idee qui se forme en nous des costumes d'une epoque
+est d'autant plus generale qu'elle repose sur un plus grand nombre
+d'exemplaires pris, soit dans un meme temps, soit dans des temps
+successifs. Cette idee, d'ailleurs, nait en nous, comme toute idee, par
+la reunion des caracteres communs qui nous frappent dans ce grand nombre
+d'exemplaires. Il suit de la que l'idee que nous avons du style d'une
+epoque, que nous avons traversee, est generale et non particuliere, et
+que, lorsqu'il s'agit de mise en scene, nous devons realiser dans la
+decoration, dans l'ameublement et dans les costumes cette idee generale
+qui est seule intelligible pour notre esprit et qui, seule, est pour
+nous la verite. En outre, on peut remarquer que les idees particulieres
+des contemporains, se changeant peu a peu en idees de plus en plus
+generales a mesure que leur point de depart s'enfonce dans les brumes du
+passe, il arrive un moment ou elles se fixent dans des types generaux
+desormais invariables, au moins dans les previsions actuelles, et
+auxquels nous devons rapporter tout ce que nous creons aujourd'hui dans
+le but de representer telle ou telle epoque passee. Ce sont donc, dans
+ce cas, ces types generaux et invariablement fixes dont le theatre nous
+doit la representation fidele, puisque eux seuls repondent aux formes
+que le temps a imposees a nos idees. Il y a donc un degre d'exactitude
+au dela duquel la mise en scene deviendrait non seulement antitheatrale,
+mais meme antiartistique. Une piece qu'on exhumerait au bout de
+cinquante ans, dans les memes decorations et avec les memes costumes
+qu'a sa premiere representation, nous ferait l'effet d'une veritable
+caricature; car, en bien des points, elle pourrait se trouver en
+contradiction avec les types que le temps aurait formes dans notre
+esprit.
+
+Ce qui precede nous amene donc a deux consequences importantes. La
+premiere est que, lorsqu'une piece a fourni sa carriere et qu'on n'en
+peut prevoir une reprise prochaine, il est desirable de detruire la mise
+en scene. C'est d'ailleurs, lorsqu'une piece quitte l'affiche apres
+avoir epuise son succes, l'effet de l'usure naturelle des choses. On ne
+peut emmagasiner a l'infini des decors dont on ne prevoit pas l'utilite
+prochaine, et dont quelques-uns peuvent etre fatigues et deteriores par
+l'usage. Il en est de meme des costumes. La mise en scene se trouve donc
+detruite _ipso facto_. La seconde consequence est que, lorsqu'on reprend
+une piece depuis longtemps disparue de l'affiche, il n'y a pas lieu de
+reproduire identiquement la mise en scene primitive.
+
+Sur le premier point, on pourrait s'imaginer que la regle ne s'impose
+point au repertoire classique, tragedies et comedies, que la mise en
+scene en est immuable et si bien etablie qu'on n'y puisse esperer faire
+aucun changement. Ce serait une erreur de penser ainsi d'autant que, par
+suite de la revolution qui, vers la fin du siecle dernier, a modifie
+l'art des decorations et des costumes, la mise en scene de nos
+chefs-d'oeuvre classiques est toute moderne. Elle a pu varier et, en
+effet, elle a souvent varie et variera encore. S'il s'agit de pieces
+grecques ou romaines, il est d'ailleurs evident que le point de vue d'ou
+on a successivement juge l'antiquite s'est frequemment deplace, et que
+la meme representation ne pourrait satisfaire les spectateurs actuels,
+apres avoir satisfait ceux des deux derniers siecles. Si donc il y a des
+traditions en ce qui concerne le jeu et la diction des acteurs, il n'en
+saurait etre de meme des decorations et des costumes. En outre, les
+changements d'acteurs finissent par necessiter une nouvelle mise au
+point. Le gout du public, variable d'une generation a l'autre, se lasse
+peu a peu du meme spectacle, et il lui semble, a tort ou a raison, qu'en
+introduisant quelque variete dans l'appareil theatral, on pourra se
+rapprocher d'un ideal qu'en fait on n'atteint jamais.
+
+Ces diverses raisons font donc une loi de ne pas laisser les oeuvres
+classiques s'eterniser dans le meme etat representatif. Apres les avoir
+fait figurer un an ou deux au repertoire courant, il est bon de les
+demonter completement pour la plupart, et d'attendre quelque temps avant
+d'en faire une reprise.
+
+D'ailleurs le procede qui consiste a renouveler, les roles un a un, soit
+par le moyen de doublures, soit en utilisant les nouvelles acquisitions
+du theatre, est utile s'il ne s'agit que de remedier a un accident
+imprevu ou de favoriser les debuts d'un acteur; mais en soi il est
+mauvais, parce qu'il porte le trouble dans un ensemble habilement
+combine, et parce qu'il ne permet pas de plus larges corrections
+qu'autorise seule une nouvelle mise en scene. C'est ainsi qu'a l'heure
+actuelle il me parait necessaire de retirer _Phedre_ du repertoire de la
+Comedie-Francaise (nous en verrons plus loin les raisons), et d'attendre
+un certain temps avant d'en faire une reprise etudiee.
+
+S'il s'agit, non plus de pieces grecques ou romaines, mais d'une oeuvre
+dramatique dont le sujet a ete pris dans le monde contemporain de
+l'epoque ou elle a paru pour la premiere fois a la scene, il faut
+distinguer si l'oeuvre est ancienne ou moderne. Les pieces qui datent
+d'une epoque de l'histoire pour laquelle le temps a fait son office, en
+creant des types generaux qui sont aujourd'hui a peu pres fixes, sont
+plus faciles a monter parce que deja ces types ont ete realises sur la
+scene et que d'autres arts, la peinture, la gravure et la sculpture, en
+ont en quelque sorte vulgarise la connaissance. On a vu cependant, par
+l'exemple que nous avons cite du _Misanthrope_, qu'il y a place, meme
+dans ces cas-la, pour des ecarts considerables.
+
+La difficulte est quelquefois plus grande pour des oeuvres modernes,
+dans lesquelles il faut precisement realiser pour la premiere fois des
+types qui commencent a se former dans notre esprit, et dans lesquels
+il y a encore predominance de traits particuliers, variables dans la
+memoire de chacun de nous. Cette question a ete justement agitee,
+recemment a propos de la reprise _d'Antony_. C'est le cas de remarquer
+combien il est heureux que toute mise en scene soit de sa nature
+destructible; car si par impossible on avait conserve celle _d'Antony_
+et qu'on nous l'eut remise aujourd'hui sous les yeux, on aurait pu sans
+doute esperer piquer jusqu'a un certain point la curiosite d'une partie
+du public, mais tres certainement elle aurait produit un effet definitif
+desastreux et aurait ete contre le but qu'on s'etait propose et qui ne
+pouvait etre que celui de nous toucher et de nous emouvoir. Il nous
+aurait ete impossible de prendre au serieux une gravure de mode
+surannee; et le ridicule du spectacle aurait ete en nous un obstacle
+insurmontable a l'epanouissement de la sympathie.
+
+Mais en fait la mise en scene d'_Antony_ n'existait plus et il a fallu
+la recreer de toutes pieces. La difficulte etait precisement dans le
+grand nombre de traits precis et particuliers dont, relativement a cette
+epoque peu eloignee de nous, notre imagination est encore encombree. Il
+fallait, pour le costume d'_Antony_, eviter le ridicule auquel il
+ne pretait pas jadis et auquel il ne devait pas non plus preter
+aujourd'hui. Il fallait creer, comme cela s'est fait, de soi-meme et
+insensiblement, pour des epoques plus anciennes, un type general qui
+eut le caractere du temps sans etre le personnage a la mode de telle ou
+telle annee. On devait donc avoir grand soin de ne pas feuilleter
+les gravures de modes, les journaux illustres, mais de s'inspirer de
+portraits, de bustes, de gravures, c'est-a-dire, en un mot, d'oeuvres
+d'art. Leur examen collectif devait offrir un certain nombre de
+caracteres communs et fournir les traits generaux du type a realiser.
+En tout cas, ce dont il fallait bien se penetrer, c'est que le costume
+d'Antony ne devait etre ni une copie ni une reminiscence, mais une
+creation au sens artistique du mot.
+
+A l'Odeon, on n'a pas fait une etude suffisamment artistique de la
+mise en scene. On a tout simplement modernise le costume d'Antony en
+modifiant la forme de ses collets, de ses cols et de sa cravate; on
+a ete jusqu'a lui permettre le gant Derby; on a de meme modernise la
+coiffure des femmes et trop allonge leurs robes. Toutefois, je reconnais
+qu'on a reussi a eviter le ridicule que n'eut pas manque d'exciter une
+resurrection exacte des costumes de 1830. Seulement on n'a pas reussi,
+ce qui demandait un effort artistique, a constituer le type theatral
+d'Antony.
+
+Ajoutons d'ailleurs que pour cette piece tous les details de mise en
+scene n'ont qu'une importance tres secondaire, par la raison qu'_Antony_
+est un chef-d'oeuvre, qui restera tel au milieu des transformations
+sceniques que lui imposera le gout des generations successives. La
+posterite commence seulement pour cette oeuvre extraordinaire, qui
+est destinee tot ou tard a faire partie du repertoire courant de la
+Comedie-Francaise. Les types et les costumes se fixeront d'eux-memes,
+sans qu'il soit besoin d'un travail critique reflechi. Ce drame,
+pathetique et humain, rajeunira de lui-meme a mesure que la societe
+francaise vieillira.
+
+En resume, la mise en scene est un art qui n'echappe pas aux conditions
+auxquelles sont soumis les autres arts. C'est une imitation visible
+et non deguisee de la nature, mais libre et synthetique, et partant
+creatrice, et qui est, par rapport aux choses et aux etres pris comme
+modeles, ce que sont toutes nos idees par rapport aux objets ou aux
+phenomenes souvent innombrables qui ont contribue a les former en nous.
+Faire de la mise en scene une copie servile de la realite serait d'abord
+une impossibilite materielle, et ensuite, quand le temps est un des
+facteurs de la question, un non-sens artistique, puisqu'elle serait
+en perpetuelle contradiction avec les lentes, mais ineluctables
+transformations que les lois de l'esprit imposent a toutes nos
+idees. Enfin il faudrait que chaque objet du monde exterieur eut une
+representation identique dans chaque cerveau humain. Quelques auteurs
+modernes qui se piquent d'une exactitude scrupuleuse se leurrent
+eux-memes, parce qu'ils ne se rendent pas compte que ce qu'ils prennent
+pour la realite n'est qu'une image et qu'une interpretation de la
+nature, modifiable suivant le temperament, la constitution physique et
+l'adaptation physiologique de chacun de nous.
+
+Il faut reconnaitre que la realite est en soi quelque chose qui echappe
+a la certitude humaine, et que pour un meme objet il y a autant d'images
+differentes de cet objet que d'observateurs. Et, en effet, ce que nous
+appelons realite n'est en fait qu'une oeuvre d'art qui a pour auteur
+l'artiste que la nature a cache au fond de chacun de nous. La pretention
+qu'a l'ecole realiste d'etre plus vraie que l'ecole idealiste n'est,
+chez beaucoup de ses adeptes, qu'une infirmite intellectuelle qui
+consiste a croire les images qui se forment dans notre oeil plus
+ressemblantes que celles qui se forment dans l'oeil de nos semblables.
+Ou la theorie realiste ou naturaliste reprend de sa valeur et de son
+importance, c'est lorsqu'elle nous fait une loi de substituer la vue
+directe et immediate des objets a leur vue indirecte et mediate,
+c'est-a-dire de repousser l'interposition, entre la nature et nous, de
+temperaments artistiques differents de notre propre temperament.
+
+Ajoutons que beaucoup de personnes restreignent la verite a la
+particularite. Or une idee generale n'est pas moins vraie qu'une idee
+particuliere; l'une s'applique a un plus grand nombre d'objets, l'autre
+a un plus petit nombre, voila tout. Un decor representant un paysage ne
+sera pas en contradiction avec la verite parce qu'il laissera de cote un
+nombre plus ou moins grand de details particuliers faciles a constater
+dans tel ou tel paysage reel. Seulement, il est une oeuvre artistique et
+correspond exactement, par son degre de generalite, a ce qu'est une idee
+dans l'ordre intellectuel. De meme un costume de theatre doit etre une
+oeuvre d'art et nous donner l'idee du costume d'une epoque, ce a quoi
+il parviendra sans etre tel ou tel costume particulier de cette epoque.
+C'est d'ailleurs la un sujet que des pages ajoutees a des pages
+n'epuiseraient pas. En ces matieres, il est inutile de chercher
+a convaincre ceux qui ne se sont pas rendu compte de la maniere
+synthetique dont se forment les idees dans leur esprit. Nous y
+reviendrons au surplus dans la suite, quand nous nous occuperons plus
+particulierement de la mise en scene des personnages de theatre.
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+De la representation des oeuvres classiques.--Du plaisir theatral.--De
+la sensation du beau.--Analyse de cette sensation.
+
+
+J'aborde un sujet dont l'interet ne le cede pas a l'importance: la mise
+en scene des chefs-d'oeuvre classiques de la litterature francaise.
+Sujet vaste, qu'il faut s'empresser de limiter, en ecartant autant que
+possible tout ce qui dans l'etude esthetique de ces oeuvres dramatiques
+ne se rapporte pas a la mise en scene. Des les premieres pages de
+ce volume, nous avons dit l'interet superieur qui s'attache a la
+representation des oeuvres classiques. Elles marquent le niveau
+superieur ou s'est eleve le genie francais, ou mieux le point culminant
+qu'a pu atteindre en France l'art dramatique, sous sa forme la plus
+simple et la plus severe. Pour les poetes, c'est un exemple toujours
+present, qui domine leurs efforts, ne les laisse jamais satisfaits de
+leurs propres ouvrages et les pousse dans la voie indefinie du progres.
+Corneille, Racine et Moliere servent de conscience, soyons-en surs,
+a ceux-la memes qu'enivre la popularite, et que semble aveugler le
+contentement de soi-meme.
+
+Ces representations ne sont pas moins salutaires au public; et
+n'auraient-elles que le merite de former et de purifier son gout,
+d'elever et d'agrandir son esprit, qu'elles contribueraient ainsi a
+la culture generale des lettres, au maintien des bonnes moeurs et aux
+insensibles progres de la civilisation. C'est surtout en se demandant
+comment les representations classiques forment et epurent le gout qu'on
+met en evidence l'attrait qu'elles ont seules le privilege d'exercer et
+la raison secrete de l'empire qu'elles prennent sur ceux qui ont une
+fois senti le plaisir particulier qu'elles procurent. Depuis plusieurs
+annees j'ai assiste a un tres grand nombre de ces representations, et
+c'est un point que je me suis efforce d'eclaircir, en analysant mes
+propres impressions et en les comparant avec celles que me semblait
+eprouver la salle tout entiere.
+
+Il est certain que les hommes ne vont chercher au theatre que des
+sensations, ce qu'en un mot nous appelons du plaisir. Personne n'entre a
+la Comedie-Francaise avec la pretention de se rendre meilleur, de former
+son gout, d'elever son esprit. A cet egard notre amour-propre, qui
+souvent se contente de peu, nous fait juger notre esprit assez eleve,
+notre gout suffisamment delicat et nous entretient dans l'estime de
+nous-memes. Les salles de theatre seraient vides si elles ne devaient
+se remplir que de personnes qu'y ameneraient des motifs aussi louables.
+Non, le mobile qui nous pousse au theatre n'est pas aussi desinteresse
+qu'on le pense; nous voulons y gouter du plaisir dans toute la force du
+terme et y eprouver des sensations reelles, qui mettent en emoi notre
+organisme tout entier. On se tromperait d'ailleurs si on croyait que
+nous sommes ici en contradiction avec ce que nous avons dit dans
+le commencement de cet ouvrage, car il y a un ordre de sensations
+auxquelles on ne parvient que par un effort constant et une puissante
+application de l'esprit, et que par consequent la moindre distraction
+empecherait de naitre en nous.
+
+Tous les jours il peut nous arriver d'assister a des comedies plus
+spirituelles ou plus amusantes que les comedies de Moliere, a des drames
+plus interessants ou plus poignants que les tragedies de Corneille et de
+Racine. On outrepasserait la verite en voulant prouver que toutes
+les pieces le cedent en gaiete ou en force dramatique aux oeuvres
+classiques: ce n'est pas vrai. Pour moi, j'avoue tres humblement, m'etre
+souvent beaucoup plus amuse a certaines pieces du Palais-Royal, du
+Vaudeville ou des Varietes qu'a la representation des _Femmes savantes_
+ou du _Misanthrope_; et en depit d'une rhetorique froide et gourmee il
+faut reconnaitre que le rire, le fou rire meme, est un plaisir que nous
+recherchons et dont il ne faut pas rabaisser la valeur. De meme, a
+des drames de l'Ambigu ou de la Porte-Saint-Martin, j'ai eprouve des
+sensations de pitie, de terreur ou d'anxiete beaucoup plus fortes que
+celles que m'ont jamais causees les heros ou les heroines des plus
+belles tragedies; et ces impressions ont pour nous des voluptes
+auxquelles nous goutons avidement et qui nous arrachent des
+applaudissements et des cris. Or ce qu'il faut bien comprendre, c'est
+que les sensations que nous font eprouver les oeuvres classiques sont
+tout aussi reelles, mais qu'elles sont d'un autre ordre, et d'un ordre
+superieur. C'est donc precisement leur realite qu'il faut mettre en
+evidence, car c'est par leur realite que ces jouissances artistiques ont
+du prix pour les hommes, les attirent et les sollicitent avec une force
+qu'elles n'auraient pas si elles n'avaient a leur offrir qu'un semblant
+de plaisir ideal et platonique. Or, a l'egard de cette realite, il n'y a
+pas de doute a avoir.
+
+Quand commence une representation tragique les spectateurs sont d'abord
+simplement attentifs, les uns parce qu'ils se disposent a un plaisir
+ineffable qu'ils connaissent, les autres par l'intuition qu'ils ont de
+ce plaisir, un certain nombre enfin par respect, par convenance ou meme
+seulement par imitation. La plupart n'entrent que tres peu dans les
+raisons longuement deduites de l'exposition et ne s'attachent que
+mediocrement aux preliminaires de l'action. Mais peu a peu l'interet
+s'accroit, a mesure que la passion se degage et que sous le personnage
+historique ou legendaire apparait le type humain cree et mis en scene
+par le poete, c'est-a-dire a mesure que l'art se manifeste et que le
+genie du poete, s'essayant a un jeu divin, infuse dans les fantomes
+qu'il evoque a nos yeux la vie et toutes les passions qui en font le
+charme ou l'horreur. Alors, pour peu que la decoration soit decente, que
+le jeu et la declamation des acteurs s'accordent avec le texte poetique,
+il arrive un moment, une scene, une situation ou l'art se manifeste sous
+sa plus parfaite expression, ou tous les moyens si patiemment combines,
+ou tous les efforts si longuement accumules aboutissent enfin, et ou
+l'idee, arrachee de l'esprit, de l'ame et des entrailles du poete, se
+degage de ses langes et se dresse a nos yeux, eclatante de verite
+et toute palpitante de vie, belle dans sa nudite sans defauts comme
+l'Anadyomene antique. A ce moment un trouble profond et delicieux
+envahit notre etre tout entier, une angoisse inquiete, haletante nous
+etreint, pareille a l'emotion de l'amant qui surprend un signe adore; un
+besoin d'air et d'espace infini semble nous soulever, comme ces reves
+qui nous donnent des ailes; puis a cette volupte etrange et rapide
+succede un attendrissement qui se resout en larmes, et bientot la
+lassitude qui suit ce moment de plaisir supreme nous permet de mesurer
+la puissance de la commotion dont tout notre etre a ete ebranle. Or
+cette sensation, ce n'est pas la pitie que nous inspire Iphigenie qui
+nous la donne, ni la double anxiete de Chimene, ni l'enthousiasme
+contagieux de Pauline, ni la rage d'Hermione; non, cette sensation, dont
+le dieu nous secoue apres avoir secoue le poete, n'est autre chose que
+la sensation du beau, c'est-a-dire ce trouble presque superstitieux de
+stupefaction et d'admiration qui s'empare de nous, lorsque nous voyons
+une ebauche faite de main d'homme se revetir soudain des signes
+superieurs de la vie dont la volonte divine a marque le front de ses
+creatures.
+
+Cela est si vrai que cette sensation pourtant si forte peut etre
+eprouvee, identique dans tous ses effets, aussi bien a la representation
+d'une comedie de Moliere qu'a la representation d'une tragedie de
+Corneille ou de Racine, ce qui ne se concevrait pas si on devait en
+chercher la source dans le pathetique des situations, au lieu d'y voir
+un effet de la puissance de la poesie et du jaillissement de la vie, en
+un mot une manifestation du beau ideal, c'est-a-dire du beau concu par
+l'esprit et enferme par l'artiste dans un simulacre humain. C'est donc
+en resume cette sensation reelle et tout organique qui constitue le
+plaisir particulier que nous allons demander aux oeuvres classiques.
+Si elle parait plus intense a la representation des oeuvres tragiques,
+c'est que celles-ci exaltent notre sensibilite, et, comme d'une corde
+plus tendue, nous arrachent des tressaillements plus aigus.
+
+Cette sensation ne se produit pas toujours, soit par suite de nos
+dispositions personnelles, soit par suite de celles des comediens.
+Mais quand une fois on l'a ressentie, on en conserve un souvenir
+imperissable; on constate en soi ce gout des grandes oeuvres dont nombre
+de personnes parlent sans le connaitre, et on se sent en possession d'un
+plaisir ineffable qui surpasse de beaucoup celui que pourraient nous
+procurer les situations dramatiques les plus emouvantes. Quand on
+s'efforce d'elever et de purifier le gout des jeunes gens, de leur
+ouvrir l'esprit, de leur faciliter l'acces des oeuvres immortelles qui
+sont la gloire de l'esprit humain, on travaille en definitive (que n'en
+sont-ils persuades!) a leur procurer des plaisirs reels, des emotions
+aussi vraies, moralement et physiquement, que toutes celles auxquelles
+ils aspirent et enfin cette sensation du beau, qui est la jouissance
+supreme de l'etre humain et la raison derniere de l'art.
+
+Mais les hommes, ai-je besoin de l'ajouter, sont de complexion
+differente. Aux uns, c'est la poesie qui procure seule cette sensation
+du beau; aux autres, c'est la peinture, a ceux-ci c'est la musique,
+a ceux-la c'est la nature. Dans le domaine litteraire, on peut la
+ressentir a l'audition ou a la lecture des oeuvres les plus diverses,
+et elle est d'ailleurs variable d'intensite. Si je n'ai parle que des
+chefs-d'oeuvre classiques, c'est d'abord qu'eux seuls nous font eprouver
+cette sensation dans toute son integrite et qu'ensuite je n'ai pas la
+pretention de juger sommairement les ecrivains et les poetes de mon
+epoque. Il me sera permis toutefois d'ajouter que j'ai eprouve cette
+sensation du beau a la representation (pour m'en tenir au theatre) de la
+plupart des oeuvres d'Alfred de Musset, dont le genie sait decouvrir et
+ouvrir cette source de vie dont le jaillissement inonde notre ame.
+
+Pour conclure, je dirai que c'est cette sensation du beau qui est
+la raison des representations classiques, et la justification des
+subventions que l'Etat accorde a l'Odeon et a la Comedie-Francaise.
+Est-il un but plus noble que celui de convier a un plaisir aussi parfait
+et aussi pur un peuple recemment affranchi, mais libre, helas! pour le
+mal comme pour le bien, echappe a la discipline avant la fin de son
+education intellectuelle et morale, et porte naturellement a toutes les
+satisfactions des sens? N'est-il pas a esperer que parmi ce peuple, ceux
+qui auront une fois goute et apprecie un plaisir si delicat se sentiront
+moins entraines vers des plaisirs grossiers? C'est la qu'est la moralite
+de l'art et la raison de son influence sur la destinee humaine et sur la
+marche de la civilisation.
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+De la mise en scene tragique.--Ce qu'elle etait jadis en France.--Ce
+qu'elle etait chez les Grecs.--Notre imagination seule cree la mise
+en scene tragique.--Du caractere general de la decoration et des
+costumes.--La mise en scene n'est pas immuable.
+
+Nous savons maintenant a quoi tendent les representations classiques, le
+but qu'elles poursuivent et la sensation supreme qu'elles s'efforcent de
+faire eprouver a tous les spectateurs. Sans doute, tous ne sentent pas
+le beau avec une force egale, et ne sont pas d'ailleurs disposes ou
+prepares a subir le joug du poete; mais par l'effet physiologique de la
+contagion, qui se produit dans toute foule humaine, les plus indecis et
+les plus tiedes sont ebranles par le spectacle de l'emotion que leur
+donnent les plus ardents, et bientot il s'etablit, entre ces spectateurs
+de tout age et de toute condition, une sorte de communion emotionnelle,
+qui fait qu'une salle tout entiere fond en larmes au meme instant ou
+eclate en applaudissements.
+
+Il y a dans toute oeuvre dramatique un ou plusieurs moments
+psychologiques ou doit se produire cette commotion, qu'il ne faut pas
+confondre avec celle qui est due au pathetique des situations. Elle se
+fait souvent sentir des le second acte, et il suffit d'une idee,
+d'un vers, d'un mot, d'un geste, d'un regard, pour determiner ce
+jaillissement de verite et de vie qui nous atteint en pleine ame. Mais,
+dans les belles oeuvres, ces deux commotions du pathetique et du beau
+se resolvent enfin en une seule, qui se fait sentir, en general, au
+quatrieme acte, apres lequel il ne reste plus au poete qu'a apaiser
+l'emotion soulevee dans l'ame du spectateur, a ramener l'equilibre
+dans son esprit, et a lui laisser du spectacle tragique une impression
+complete en soi, dont le souvenir est destine a s'associer avec une idee
+de plaisir organique et de joie morale. Ce double souvenir, qui retentit
+longtemps au fond de nous-memes, nous dispose a venir de nouveau
+savourer cette sensation exquise; et cette disposition est precisement
+la marque d'un gout qui s'aiguise au souvenir et a l'espoir d'un
+plaisir, dans lequel se combinent egalement l'intelligence et la
+sensibilite.
+
+Les moments psychologiques determines, et ils ne le sont guere d'une
+facon certaine qu'apres une suite de representations, a moins que des
+reprises anterieures ne les aient traditionnellement fixes, tout doit
+concourir a faire produire au drame son plein et entier effet. Il arrive
+assez souvent que les effets attendus et prevus ne se manifestent pas,
+soit par suite de la defaillance d'un ou de plusieurs acteurs, soit
+par suite des dispositions du public ou de la composition de la salle.
+D'autres fois, il y a deplacement dans les points de plus grande
+intensite, par suite de la preponderance inattendue que le jeu d'un
+acteur donne a l'un des personnages. En dehors du succes personnel que
+recueille cet acteur, il n'y a pas generalement lieu de s'en feliciter;
+car, si on admettait de pareilles transpositions, le succes des
+representations serait abandonne au hasard. Le theatre ne peut
+veritablement s'applaudir que lorsqu'aux moments precis les effets
+attendus se manifestent dans toute leur integrite. Dans ce cas,
+assez frequent d'ailleurs dans une troupe d'elite comme celle de la
+Comedie-Francaise, on sent longtemps d'avance se dessiner le succes;
+il suffit au commencement de la representation d'une intonation
+particulierement juste, d'un geste d'une saisissante precision, pour
+etablir entre la scene et la salle ce courant sympathique qui electrise
+en meme temps les acteurs et les spectateurs. Le jeu des acteurs
+s'assure et s'harmonise, leur voix prend des intonations chaudes et
+puissantes; ils semblent possedes du genie du poete dont les pensees et
+les vers franchissent incessamment la rampe; les spectateurs, de leur
+cote, sentent leur esprit se tendre sans fatigue, leurs sens devenir
+plus subtils, et leur coeur pret a battre plus rapidement sous
+l'etreinte du poete. A mesure que la sensibilite des spectateurs
+s'accentue, les acteurs, tout en sentant leur etre vibrer avec plus
+d'intensite, deviennent plus surs et plus maitres d'eux-memes; ils se
+possedent d'autant mieux que le public se possede moins; et, dans ces
+moments decisifs, quand les spectateurs sont en quelque sorte emportes
+hors d'eux-memes, c'est a la puissance sur soi-meme que se reconnaissent
+precisement les grands acteurs.
+
+Mais on concoit que pour faire produire a la representation d'une oeuvre
+classique tout ce qu'elle doit donner, il faut une savante et minutieuse
+preparation. Or existe-t-il ou a-t-il existe quelque part un modele que
+nous devions nous efforcer de reproduire dans la mise en scene tragique?
+Voila, il semble, la question dont la reponse determinera la direction
+de nos efforts dans la preparation d'une representation theatrale. Eh
+bien, on peut affirmer que ce modele n'existe et n'a jamais existe que
+dans notre imagination. Tout d'abord, si nous remontons le cours de
+notre propre histoire litteraire, nous verrons comment ce modele imagine
+a ete long a se former en nous. La mise en scene s'est bien lentement
+perfectionnee et nos idees sur le costume datent a peu pres de la fin du
+siecle dernier. Le costume tragique etait jadis de pure fantaisie,
+un melange d'elements modernes et anciens, un compose de plumes, de
+velours, de soie, le tout s'agencant en forme de tunique a l'antique,
+retombant sur des cnemides resplendissantes. Quant a la decoration et
+a la mise en scene, elles etaient ce qu'elles pouvaient au milieu des
+spectateurs privilegies qui encombraient la scene. Ce n'est donc pas
+sur notre propre theatre que nous pourrions trouver le modele que nous
+cherchons. Pouvons-nous esperer, en remontant le cours du temps, le
+rencontrer sur la scene tragique elle-meme ou furent representes les
+drames de Sophocle et d'Euripide? Nos recherches ne seraient pas
+couronnees de ce cote de plus de succes.
+
+Nous n'avons que des idees assez confuses sur l'organisation des
+theatres antiques; et le peu que nous en savons suffit pour nous
+demontrer que dans l'antiquite la decoration et le costume des acteurs
+etaient en partie fantaisistes et en partie hieratiques. Quant a ce que
+nous appelons la couleur locale et la verite historique, les anciens ne
+s'en preoccupaient nullement. D'ailleurs leurs personnages tragiques
+appartenaient a un passe purement legendaire et epique, et etaient en
+realite des creations de leur imagination. En pouvait-il etre autrement?
+C'est precisement le caractere de l'art d'etre un jeu, et c'est par la
+qu'il merite de charmer et d'embellir la vie. Comment donc ces memes
+personnages, qui composent encore aujourd'hui notre personnel tragique,
+prendraient-ils a nos yeux une consistance historique qu'ils n'ont
+jamais eue? Ce qui nous trompe, et ce qui en cela fait le plus grand
+honneur a l'art, c'est la verite et la puissance des passions auxquelles
+les acteurs pretent l'apparence materielle de leurs corps. Il ne faut
+donc pas s'y meprendre: il n'y a pas et il n'y a jamais eu de milieu
+historique concordant expressement avec ces figures tragiques. La mise
+en scene doit se composer non pas avec ce qui a ete ou ce qui a pu etre,
+mais avec les images qui, dans notre imagination, forment et composent
+le monde antique. Quelque parti que nous prenions, quelles que soient
+les recherches savantes et archeologiques dont nous nous fassions
+guider, jamais notre scene, avec ses personnages de creation toute
+poetique, ne nous offrira un tableau veritable de la vie antique; pas
+plus d'ailleurs que les personnages heroiques qu'ont peints Homere et
+Eschyle n'ont jamais ressemble aux etres historiques dont un savant
+moderne, dans sa foi ardente, exhume les restes a Mycenes et a Troie.
+Les Grecs contemporains de Sophocle ne reconnaitraient certainement pas
+la tragedie du plus grand de leur poete dans l'_Oedipe roi_ qu'on joue
+actuellement a la Comedie-Francaise. Elle est pourtant une traduction
+aussi fidele que possible, et la mise en scene en a ete reglee avec
+un gout parfait. Ils seraient choques de voir les heros et les rois
+descendus de leurs cothurnes et ramenes a la taille des marchands
+d'Athenes, et de les entendre parler sans masques d'une facon aussi
+simple et aussi peu melodique. Quant aux choeurs, ils se demanderaient
+par quelle aberration du gout on ose leur faire declamer des strophes
+sur une musique qui ne s'y adapte pas metriquement. C'est que les Grecs
+concevaient de leur propre antiquite une image toute differente de celle
+que nous nous en formons, et avaient sur l'art tragique des idees
+tres differentes des notres. Maintenant qu'ils sont devenus eux-memes
+l'antiquite, ce sont eux qui nous interessent, et, a la distance ou nous
+sommes d'eux, nous les confondons volontiers avec leurs heros et avec
+leurs dieux memes, ce qui prouve bien que ce monde mythologique,
+heroique et historique n'existe a l'etat decoratif que dans notre propre
+imagination. Cela n'empeche pas d'ailleurs que la tragedie grecque et la
+tragedie francaise n'obeissent au meme principe essentiel, qui est la
+caracteristique du theatre grec et du theatre francais, a savoir la
+predominance constante de l'idee sur le fait et du developpement moral
+sur l'acte materiel.
+
+Dans la mise en scene d'une oeuvre tragique, il est donc sage
+d'abandonner toute pretention a une restauration antique, inutile et
+impossible. On se perdrait immanquablement dans des essais aussi vains
+que puerils. Ce que l'on prend d'ailleurs souvent pour des restaurations
+ne sont que des caricatures decoratives: c'est ainsi qu'il y a quelques
+annees on avait une tendance generale a jouer dans des decors de style
+pompeien les tragedies dont l'action nous reporte au dela des temps
+historiques de la Grece. Il faut donc s'efforcer d'effacer les traits
+particuliers et s'en tenir aux grandes lignes generales, se contenter
+d'une architecture simple et grande tout a la fois, de hauts et severes
+portiques, peu surcharges d'ornements. Le vaste espace est de tous les
+milieux celui qui convient le mieux a la grandeur tragique. Quant aux
+costumes, il faut non sans doute s'en tenir a ceux dont se contente la
+statuaire, qui est l'art du nu par excellence, mais ne pas s'en ecarter
+de parti pris, et s'en inspirer, dans le choix des tissus, auxquels on
+doit demander de beaux plis sculpturals. Tout en evitant la monotonie
+dans les couleurs et la constante uniformite des vetements blancs, on ne
+doit pas rechercher des contrastes trop accentues, ni ce bariolage de
+tons crus auxquels il faut la brillante lumiere de l'implacable soleil.
+L'eclairage plus que mediocre de nos scenes modernes n'admet pas l'abus
+du style polychrome.
+
+En un mot, c'est nous, hommes du XIXe siecle, qui creons tout cet
+appareil theatral par la puissance de notre imagination; nous projetons
+au dehors de nous et nous objectivons les images du monde antique qui
+se sont formees lentement en nous par la contemplation des statues, des
+vases, des medailles, des oeuvres des peintres de toutes les ecoles et
+de tous les temps, par le souvenir de tout ce qui nous a ete fourni par
+l'enseignement et par la lecture. L'idee du monde antique est en nous
+le resultat d'une synthese qui a combine en types generaux tous les
+elements divers qui se sont tour a tour enregistres en nous. Mais,
+puisque tout cet appareil theatral n'est que le produit de notre
+imagination actuelle, il en resulte que la mise en scene de nos oeuvres
+classiques n'est pas en soi immuable, et qu'elle est susceptible de
+changer comme change de generation en generation l'image que les hommes
+se font du monde antique. Chacune de ces oeuvres doit donc, apres un
+certain temps, etre retiree du repertoire, pour y reparaitre plus tard
+dans un nouvel etat, plus conforme aux idees nouvelles.
+
+Nous dirons de plus, au sujet des costumes, que, quelle que soit la
+verite presumee de ceux que l'on choisit, ils ne peuvent etre juges et
+consideres a part de la personne meme de l'acteur ou de l'actrice. Il
+est, en effet, a penser qu'une modification du costume sera necessaire
+chaque fois que le role changera de titulaire; car la premiere loi du
+costume de theatre, c'est d'etre en rapport avec l'age, la stature et
+l'air de la personne qui doit le porter. Pour produire un effet d'une
+puissance egale, il est necessaire que le costume change suivant
+l'apparence de l'acteur. Le point fixe, immuable, c'est l'effet a
+produire; ce qui est mobile et changeant, c'est le moyen de produire cet
+effet. N'est-ce pas d'ailleurs la loi naturelle? Les femmes qui veulent
+plaire n'ajustent-elles pas leurs toilettes a l'air de leur visage? Les
+acteurs et les actrices sont soumis a la meme loi. La premiere condition
+de tel costume est de donner a celui qui le porte un air majestueux, et
+non d'etre _a priori_ de telle forme et de telle couleur. D'ailleurs, au
+theatre, un acteur ne se substitue pas a un autre, il lui succede; et
+il y a toujours au moins dans l'ajustement du costume quelque detail a
+modifier. Je ne parle bien entendu que des roles importants, et je ne
+tiens pas compte des cas fortuits ou de force majeure.
+
+Mais je me hate d'abandonner les generalites, car je crois plus
+profitable de prendre un exemple particulier, qui me fournira l'occasion
+d'agiter plusieurs questions interessantes et importantes pour l'art de
+la mise en scene. Je vais donc passer en revue la mise en scene de
+la _Phedre_ de Racine, telle qu'elle est reglee actuellement a la
+Comedie-Francaise.
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+Etude de la mise en scene de _Phedre_.--Le decor.--Comparaison avec les
+theatres des anciens.--De l'ornementation.--Du materiel figuratif.--Son
+influence sur la composition du role de Thesee.
+
+
+Si j'ai choisi _Phedre_, ce n'est pas que cette tragedie offre une
+occasion exceptionnelle d'etude et fournisse une plus riche moisson
+d'exemples que toute autre; c'est uniquement qu'au moment meme ou
+je m'occupais de la mise en scene j'ai pu assister a plusieurs
+representations de cette tragedie. Si toute autre, au lieu de _Phedre_,
+eut fait partie du repertoire courant c'est celle-la que j'eusse
+choisie. J'en profiterai pour agiter quelques questions generales a
+mesure qu'elles se presenteront. Pour mettre un certain ordre dans
+l'ensemble des faits que nous devons passer en revue, j'examinerai
+successivement le decor, le materiel figuratif, les costumes et les
+dispositions sceniques; et ce que je chercherai surtout a mettre
+en lumiere, c'est le rapport direct qu'a la mise en scene avec
+l'interpretation du drame, c'est-a-dire son influence sur le jeu et la
+diction des acteurs, et par consequent sur le resultat final et total de
+la representation.
+
+Nous commencerons par examiner la decoration. "La scene est a Trezene,
+ville du Peloponese." Telle est la seule indication portee par Racine
+en tete de _Phedre_. Le theatre represente le peristyle du palais de
+Thesee, entoure d'un portique a colonnes elevees. L'aspect du decor a
+de la grandeur et convient a l'action heroique du drame. A travers la
+colonnade du fond, on apercoit une haute colline que couronnent trois
+temples. Comme nous n'avons que des idees fort confuses sur ce que
+pouvait etre la demeure d'un Thesee, je ne ferai aucune difficulte
+d'accepter l'architecture du decor, bien qu'elle put convenir a toute
+autre tragedie grecque et meme a une tragedie romaine. Mais je fais peu
+de cas d'une exactitude archeologique qui n'est pas verifiable; et si
+l'on joue d'autres tragedies dans ce meme decor, je n'y trouve rien a
+blamer. Les Grecs, qui etaient des artistes, jouaient en general leurs
+drames devant la facade d'un palais a trois portes, decor banal et
+toujours le meme; la porte du milieu donnait acces dans l'appartement du
+roi ou du maitre du palais, celle de droite dans l'appartement consacre
+aux hotes et aux etrangers, celle de gauche dans la partie du palais
+reservee aux femmes. Cette disposition eclairait immediatement le public
+sur le rang et le role du personnage qui paraissait. Nos decorations ont
+perdu cet avantage. Dans _Phedre_, les portes de gauche et de droite
+donnent acces dans les appartements. Celui de Phedre est a gauche
+et celui d'Aricie a droite. Je ne ferai a cela aucune chicane
+archeologique, bien que dans les maisons antiques l'appartement reserve
+aux femmes ait du etre dans une meme partie de la maison.
+
+Si l'architecture me parait heureusement appropriee, je ne saurais
+en dire autant de la toile du fond, qui, en definitive, represente
+l'acropole d'Athenes, ou une colline sainte qui lui ressemble a s'y
+meprendre. Trezene, comme toutes les villes grecques, avait son acropole
+batie sur une eminence qui dominait la ville. Le decor n'est donc pas
+fautif en soi, mais il peut derouter le spectateur en eveillant dans
+son imagination le souvenir de l'acropole par excellence, qui est celle
+d'Athenes. Sans doute le lieu de l'action est clairement indique des le
+debut de la tragedie:
+
+ Le dessein en est pris: je pars, cher Theramene,
+ Et quitte le sejour de l'aimable Trezene,
+
+dit Hippolyte en entrant. Mais precisement ces deux vers et la toile du
+fond offrent au spectateur des associations d'idees contradictoires. Il
+y a donc la une modification necessaire a faire, d'autant plus que dans
+la piece on parle d'Athenes a differentes reprises, et que par suite
+cette toile de fond doit legerement brouiller les idees d'un certain
+nombre de personnes.
+
+L'ornementation du decor consiste principalement en statues dont une
+seule serait utile, celle de Neptune. Comme grandeur elle est, il est
+vrai, la principale; malheureusement elle est mal placee, releguee
+qu'elle est au fond a droite, sur un plan recule. Il serait donc
+desirable qu'on la changeat de place, et qu'on la mit, par exemple, au
+premier plan, a droite. De la sorte, lorsque Thesee invoque Neptune,
+l'acteur pourrait s'adresser directement au simulacre du dieu, et
+ne serait pas contraint de lui tourner le dos, comme cela a lieu
+actuellement, etant admis qu'il est plus poli de tourner le dos a un
+dieu qu'au public. Ce deplacement aurait en outre l'avantage de forcer
+a l'enlevement d'un hemicycle dont nous parlerons plus loin. Dans nos
+pieces modernes, chaque fois qu'un personnage s'adresse a la divinite,
+il se tourne vers son image, si celle-ci figure dans la decoration. Il
+n'y a qu'un cas ou l'acteur peut tourner le dos a celui qu'il evoque ou
+qu'il invoque, c'est lorsque celui-ci est un fantome qui n'a de realite
+que dans l'imagination du personnage. C'est alors pour le public
+qu'on objective une apparition qui est entierement subjective pour le
+personnage. Mais chaque cas doit d'ailleurs etre etudie en lui-meme. Je
+ne ferai pas d'autre observation en ce qui concerne la decoration et je
+passe au materiel figuratif.
+
+On sait ce qu'un homme d'esprit disait d'un distique qu'on venait de lui
+lire: il est fort joli, mais il y a des longueurs! Eh bien, le materiel
+figuratif consiste en trois sieges et l'on peut dire qu'il est excessif.
+A gauche on a place un fauteuil, a droite un tabouret et un banc en
+forme d'hemicycle. Le premier siege est indispensable, car c'est lui que
+les suivantes de Phedre approchent de leur maitresse, lorsque, a son
+entree, au premier acte, elle est pres de defaillir. Le second peut etre
+admis; et c'est lui qui servira a Thesee, si l'on croit, ce qui est pour
+moi un point douteux, qu'il soit necessaire a celui-ci de s'asseoir.
+Mais c'est, a mon avis, une faute de mise en scene que d'avoir installe
+a droite, au premier plan, un banc en forme d'hemicycle. On pourrait
+tout d'abord insister sur le peu de convenance architecturale de cet
+hemicycle, attendu qu'il n'est pas necessite par une forme particuliere
+du mur du peristyle. Il n'est pas probable qu'un hemicycle ait jamais
+ete place de la sorte sous un portique. Mais toutes les raisons qu'on
+pourrait faire valoir dans cet ordre d'idees ne seraient que des raisons
+d'architecte ou d'archeologue, et par consequent seraient les plus
+vaines du monde, si cet hemicycle etait impose par la mise en scene et
+favorisait, soit le developpement de l'action, soit le jeu des acteurs.
+
+Or, et c'est la la seule raison valable en fait de mise en scene, cet
+hemicycle, non seulement est inutile au developpement de l'action,
+mais encore nuit au jeu des acteurs et a la plus funeste influence sur
+l'attitude de Thesee. L'acteur, en effet, supposant qu'un siege est
+fait pour s'en servir, a la malencontreuse idee de s'asseoir sur cet
+hemicycle. Malheureusement la forme semi-circulaire n'est pas favorable
+a la severite de l'attitude et favorise au contraire une certaine,
+nonchalance qui manque de grandeur au theatre et nuit au caractere
+majestueux que doit conserver Thesee aux yeux des spectateurs. En outre,
+en offrant ainsi au heros un siege aussi defavorable, le metteur en
+scene devient en partie responsable de l'interpretation defectueuse
+du role. En dehors du cinquieme acte, ou Thesee ecoute le recit de
+Theramene, accable et par consequent assis, il n'y a qu'un moment dans
+la tragedie ou l'on puisse supposer que Thesee prenne un siege; c'est au
+commencement du quatrieme acte. Quand la toile se leve, Thesee est assis
+(pour cela le siege sans bras suffit); et cette attitude resulte du
+sentiment qu'eprouve le heros. Il vient d'entendre l'accusation portee
+par Oenone, et il interroge celle-ci, meditant sur la cruaute de ce coup
+du destin qui l'attendait a son retour dans son palais. Toute cette
+premiere partie de l'acte a un caractere deliberatif qui permet a Thesee
+d'etre assis. L'agitation du heros est interne et ne deviendra en
+quelque sorte externe que lorsque le sentiment qui l'anime, de
+deliberatif qu'il etait, deviendra resolutif. Or, le discours de Thesee
+prend decidement le caractere actif et resolutif aux premiers mots que
+lui adresse Hippolyte. Le heros se dresse alors et jette a son fils ce
+vers qui l'accable:
+
+ Perfide! oses-tu bien te montrer devant moi?
+
+A partir de ce moment, jusqu'a celui ou Thesee tombe sur son siege en
+apprenant la mort de son fils, jamais il ne doit plus s'asseoir. Le
+courroux aveugle qui s'est empare de lui, l'exasperation nerveuse qui
+l'agite et qui s'echappe au dehors, comme une flamme d'une fournaise
+ardente, a pour premier effet une tres forte tension musculaire qui
+s'oppose au flechissement necessaire a l'action de s'asseoir. Prendre un
+siege c'est, pour l'acteur qui joue le role de Thesee, mettre son etat
+physique en contradiction avec l'etat moral du personnage, car ce serait
+l'indice d'une detente dans la colere du heros. Si Thesee s'asseyait,
+c'est qu'il reflechirait; et s'il reflechissait, il suspendrait les
+imprecations qu'il lance contre Hippolyte. Si au quatrieme acte il ne
+s'assied point, c'est qu'a la colere a succede l'inquietude, nouveau
+sentiment qui maintient son agitation et appelle encore de nouvelles
+decharges nerveuses sur le systeme musculaire.
+
+Au lieu de ce jeu naturel, dicte par l'etat physiologique de Thesee,
+l'acteur qui remplit ce role a le tort, pendant une partie de la scene
+avec Hippolyte, tantot de s'asseoir sur l'hemicycle, qui le force a une
+attitude abandonnee, absolument contradictoire, tantot de jouer debout
+sur la marche de l'hemicycle: or Thesee, dans l'etat d'agitation ou il
+se trouve, ne pourrait supporter d'etre ainsi rive a un aussi etroit
+espace. Concluons donc que si on avait pense que cet hemicycle ne
+put servir on ne l'aurait pas place au premier plan; il denote, par
+consequent, une fausse conception du role de Thesee, et c'est ainsi que
+la mise en scene pousse un acteur a une facheuse interpretation de son
+role.
+
+Cet exemple est de nature, il me semble, a faire saisir toute
+l'importance de la mise en scene. Un objet, insignifiant a premiere vue,
+prend souvent une valeur considerable et agit alors fatalement sur le
+jeu des acteurs et sur l'effet general du drame. Les quelques reflexions
+que nous inspirera l'examen des costumes nous conduira a la meme
+conclusion.
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+Du costume tragique.--Accord du costume avec les peripeties du
+drame.--Du costume de Theramene.--L'uniformite de costume concorde avec
+l'unite passionnelle d'un role.--Du costume de Thesee.--Les accessoires
+doivent convenir au texte et a l'action.--Du costume d'Hippolyte.
+
+
+La reforme du costume tragique commencee par Lekain et Mlle Clairon a
+ete achevee par Talma. Aujourd'hui, toute tragedie est jouee avec des
+costumes qui sont censes reproduire ceux de l'epoque a laquelle se passe
+l'action. Il ne faut pas toutefois, ainsi que nous l'avons deja dit,
+s'exagerer la verite de ces costumes, qui n'est jamais que relative. On
+atteint une vraisemblance et une exactitude suffisantes quand les images
+que l'on produit aux yeux des spectateurs s'accordent avec les types
+qui se sont formes dans l'imagination de la plupart des hommes de notre
+temps. Toute recherche d'archeologie est vaine si elle contrarie l'idee
+que nous avons des costumes de telle ou telle epoque. Les documents sur
+lesquels on peut s'appuyer, tels que statues, vases, camees, medailles,
+bas-reliefs, peintures, etc., sont deja des oeuvres d'art, c'est-a-dire
+qu'ils ne nous offrent qu'une verite ideale et des combinaisons purement
+imaginatives. Si par impossible on pouvait arriver a une verite absolue
+et nous representer nos tragedies dans les veritables costumes des
+contemporains de Thesee ou de Pericles, de Tarquin ou d'Auguste, nous
+ne les trouverions nullement ressemblants a ceux que nous propose notre
+imagination, et l'artiste en nous reclamerait avec raison contre ce
+mepris et cet oubli de l'ideal.
+
+Qu'on ait encore et toujours a faire quelques progres dans la
+composition et dans le port de ces costumes de theatre, cela se concoit,
+surtout si on ne perd pas de vue l'essentiel, c'est-a-dire l'harmonie
+generale. On peut dire toutefois qu'a notre epoque l'art du costume a
+atteint un tres haut degre de perfection, et que s'il se commet quelques
+fautes de gout ce n'est jamais que dans des cas isoles. Ce ne sont
+donc pas les costumes en eux-memes qui nous offrent un sujet d'etude
+interessant, mais le rapport du costume a l'action et a la situation des
+personnages et son influence sur le jeu des acteurs. En se placant a ce
+point de vue, on s'apercoit bien vite que l'art du costume tragique a
+encore un progres necessaire a faire pour que la reforme soit complete
+et que la mise en scene s'accorde avec les conceptions dramatiques.
+
+C'est precisement ce que nous allons voir en examinant les costumes
+de _Phedre_. Il est admis que les costumes de confidents sont faits
+d'etoffes de couleur, et generalement de tons bruns ou jaunes. Le blanc
+sied aux grands roles et la pourpre est particulierement reservee aux
+rois. Dans _Phedre_, Oenone et Theramene ont des costumes appropries
+a leurs conditions. Toutefois celui de Theramene a un aspect un peu
+biblique, qui conviendrait mieux a un apotre qu'au gouverneur d'un
+prince grec. Theramene parait descendre d'une toile de Poussin. Mais ce
+n'est la qu'une critique peu importante. Le point plus interessant sur
+lequel je crois devoir appeler l'attention, c'est sur la modification de
+costume qui s'impose a Theramene au cinquieme acte. Est-ce vraiment dans
+cet accoutrement flottant, sans chapeau et sans armes, que Theramene
+accompagnait Hippolyte? Il semble qu'il vienne de faire une promenade
+idyllique autour du lac de Genesareth. Si on ne croit pas devoir
+adjoindre a son costume un chapeau de voyage et des armes, il est au
+moins essentiel que, lorsque bouleverse et atterre il reparait aux yeux
+de Thesee, il porte son long et ample vetement de dessus releve et serre
+a la ceinture. Cette modification de costume (celle que j'indique ou
+toute autre produisant un effet analogue) concorderait avec la serie
+des actes accomplis par Theramene; et, lorsqu'il se presente devant les
+spectateurs, son aspect seul indiquerait qu'il n'est pas demeure dans
+le palais, et que, parti avec Hippolyte, il a precipite son retour
+pour apprendre a Thesee la mort de son malheureux fils. Voila donc une
+modification de costume qui resulte des peripeties de la piece; car
+il est necessaire que Theramene porte et conserve ainsi la trace de
+l'evenement tragique auquel il a ete mele directement.
+
+Si nous passons a l'examen du costume de Thesee, nous verrons la
+marche de l'action exiger, au contraire, une uniformite absolue, sans
+modification aucune. En soi, ce costume ne me parait approprie ni a la
+situation ni au caractere du heros grec. Quand il entre en scene, on est
+frappe de l'aspect magnifique de son costume, surtout de ses cnemides
+brillantes et de son casque a cimier que surmonte un panache eclatant.
+L'aspect n'est pas tel qu'il devrait etre. Si on nous representait
+Thesee au cours d'un de ses exploits amoureux, il ne saurait etre trop
+magnifiquement vetu; mais ici il nous apparait comme un emule d'Hercule,
+un coureur d'aventures heroiques, un rude guerrier, a peine echappe des
+prisons d'Epire. L'aspect de Thesee doit etre fruste et farouche, et ne
+pas eveiller en nous l'idee d'un Agamemnon majestueux et glorieux; il ne
+nous apparait pas au milieu d'un camp, entoure de son peuple et escorte
+de heros, mais accompagne de quelques compagnons rudes comme lui,
+portant la trace des revers qu'il vient d'essuyer. Rien dans son costume
+ne doit sentir la parade. Son casque doit etre sans panache ni cimier;
+ses armes, ses cnemides, fortes, d'un aspect plus solide que brillant.
+Par-dessus sa tunique, j'aimerais lui voir une casaque de guerre, sur
+laquelle pourrait alors flotter le royal manteau de pourpre. Surtout ce
+manteau devrait etre taille dans un tissu un peu epais, afin d'avoir
+l'aspect d'un vetement de campement, propre aux embuscades et aux nuits
+passees dans les gorges sauvages des montagnes. Mais tel qu'il apparait
+au debut de la piece, tel il doit rester jusqu'au denouement. Une
+tragedie domestique l'attend au seuil de son palais; et l'inceste se
+dresse devant lui, sans lui laisser le temps de la reflexion. Son aspect
+farouche doit d'ailleurs imprimer dans l'esprit des spectateurs une idee
+de rudesse inexorable; or modifier quoi que ce soit dans le costume sous
+lequel il nous apparait, substituer a ce vetement de soldat un plus
+riche costume de roi, ce serait en quelque sorte laisser planer l'espoir
+d'une magnanimite qui n'est pas dans son caractere entier et violent. La
+marche de l'action exige donc l'uniformite dans le costume de Thesee, ce
+qui est admis d'ailleurs, mais reclame qu'on en eteigne tous les eclats.
+
+Le costume d'Hippolyte ne me parait pas preter a la critique; il est
+ce qu'il doit etre, jeune et elegant dans sa simplicite. Il consiste
+uniquement dans une tunique de laine blanche. Mais il est un detail sur
+lequel j'appellerai l'attention de l'acteur charge de ce role, et dont
+je dois parler, puisqu'il se rapporte precisement a la mise en scene.
+Hippolyte parait deux fois, son arc a la main, notamment dans la
+premiere scene, lorsqu'il ouvre la tragedie avec ce vers:
+
+ Le dessein en est pris, je pars, cher Theramene.
+
+C'est meme sans doute ce vers qui est cause de l'erreur. Hippolyte fait
+part a Theramene du dessein qu'il a forme de partir a la recherche de
+son pere, et de partir sans delai, voulant se soustraire aux charmes de
+la jeune Aricie; mais son char n'est pas dispose, ses chevaux ne sont
+point atteles, ses gardes ne sont point prets a l'accompagner: tous ces
+soins regarderaient precisement Theramene, son gouverneur. D'ailleurs
+Hippolyte n'a point revetu le costume de voyage. Pourquoi des lors
+tient-il son arc a la main, ses armes etant la derniere chose qu'il
+ceindra ou qu'il prendra avant de monter sur son char? J'ajouterai que
+cet arc est plutot une arme de chasse qu'une arme de guerre et se trouve
+par suite en contradiction avec ce vers de la tragedie:
+
+ Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.
+
+C'est donc une faute de mise en scene que de faire paraitre Hippolyle un
+arc a la main. Si on voulait nous le montrer en tenue de depart (ce qui
+est contraire a la situation), il aurait fallu lui mettre a la main une
+de ces lances que les vases grecs donnent aux heros, aux Ajax et aux
+Diomede.
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+Rapport du costume avec la personnalite.--Le costume doit s'accorder
+avec les etats psychologiques d'un personnage.--Du costume de
+Phedre.--Influence du costume sur le jeu et sur la diction.--Les
+costumes d'_Iphigenie_.
+
+
+Nous arrivons a l'examen du costume le plus important de la tragedie,
+celui de Phedre elle-meme. Nous avons vu, a propos du role de Theramene
+et de celui de Thesee, que la variete ou l'uniformite de costume depend
+d'une loi qui a sa raison d'etre dans le developpement de l'action
+dramatique. Le role de Phedre nous montrera, avec bien plus de force
+encore, la necessite d'achever la reforme du costume tragique, en
+l'associant en quelque sorte plus etroitement aux mouvements des
+passions.
+
+Dans le monde, aussi bien que sur le theatre, le costume est une partie
+visible de nous-meme; c'est lui qui, avec notre figure et nos mains,
+compose notre aspect exterieur. C'est ainsi, les mains et la figure
+nues, mais couverts de leurs vetements habituels ou de costumes de
+circonstance, que se fixent dans notre souvenir toutes les personnes
+qui appartiennent a notre vie intime, a celle de notre ame. Nous ne
+les voyons jamais dans leur nudite sculpturale; le nu est un etat sous
+lequel nous ne les connaissons pour ainsi dire jamais et sous lequel,
+le cas echeant, nous ne les reconnaitrions pas. Chez tous les peuples
+civilises, qui ne vivent point sous des climats brulants, le costume
+s'est superpose au corps, nous en voile les formes, un grand nombre de
+mouvements, et se substitue a lui dans les images qui se forment d'une
+facon durable dans notre esprit. Il est donc impossible que le costume
+n'ait point part a toutes les modifications physiques et morales
+auxquelles nous sommes soumis incessamment.
+
+Et de fait il en est ainsi. Un homme vif, actif, ne s'habille pas ou
+ne porte pas ses vetements comme un homme lent et paresseux. Une femme
+paree de sa dignite mondaine n'a pas le meme aspect exterieur que
+la meme femme, sous les memes vetements, prete a s'abandonner dans
+l'intimite a l'entrainement de son coeur. Son corps, auquel sa fierte
+donnait une sorte de rigidite, ploie et assouplit ces memes vetements
+sous l'effort du mouvement passionne qui l'agite. Voici un homme, il y a
+quelques heures correct dans sa tenue d'homme du monde, dont une nuit
+de jeu a pali et bouleverse les traits: est-ce que ses vetements ne
+porteront pas la trace de son anxiete fievreuse et ne prendront pas,
+comme son visage, un aspect devaste? A plus forte raison la femme
+languissante et malade ne s'habillera pas comme la femme qui recherche
+l'admiration des hommes et brave la jalousie des autres femmes.
+
+Il est inutile d'insister, car ce sont la en quelque sorte des lieux
+communs. Il me reste a faire remarquer que, precisement, notre theatre
+contemporain tient grand compte, meme parfois avec exces, de ces nuances
+psychologiques de costume. A la scene, les comediens modifient leur
+costume selon les differents actes de la vie; et les femmes, soit
+qu'elles recherchent un effet de similitude ou de contraste, ajustent
+les couleurs de leurs robes a celles de leurs pensees. Aussi les
+personnages y prennent un caractere remarquable de verite et de naturel.
+Comment se fait-il que dans la tragedie on n'ait pas davantage senti
+la necessite d'ajuster l'aspect des personnages aux divers etats
+psychologiques qu'ils traversent? Sans doute, il faut le faire avec une
+grande sobriete et ne pas se laisser entrainer a l'unique representation
+de faits materiels qui jouent un role tres restreint dans la tragedie;
+mais quand un etat moral est de nature a agir sur tout l'etre, l'unite
+absolue de costume peut etre parfois un contresens et avoir une
+influence funeste sur la composition d'un role.
+
+Dans la tragedie de Racine, telle qu'on la represente, Phedre est vetue
+d'une simple tunique rattachee sur l'epaule par des agrafes, serree a la
+taille par une ceinture et tombant jusqu'aux talons. Phedre est a demi
+decolletee et ses bras sont nus jusqu'aux epaules. Au premier acte,
+un simple voile de gaze est fixe sur sa tete. Sauf le voile, c'est le
+vetement qu'elle conserve pendant tout le cours de la representation.
+En soi, le costume est heureusement combine, gracieux et en meme
+temps d'une elegante severite. Mais, neanmoins, l'aspect de Phedre,
+lorsqu'elle parait sur la scene, n'est pas tel qu'il devrait etre.
+Lorsque son chagrin inquiet l'arrache de son lit, est-ce bien la le
+costume d'une femme mourante et qui cherche a mourir? Phedre, surexcitee
+par la pensee qui l'obsede sans treve, agitee par la fievre qui la
+devore, a voulu quitter sa couche, revoir la lumiere du jour, peut-etre
+retrouver quelques traces fatales de cet Hippolyte dont le fantome
+habite sa pensee. Ses femmes obeissent a ce caprice imperieux d'une
+malade; elles la levent, rattachent ses cheveux avec des epingles d'or,
+lui passent une large et chaude tunique qui couvre son cou, ses epaules
+et ses bras, et elles l'enveloppent d'une etoffe de laine ample et
+moelleuse qui la couvre entierement. C'est meme cette piece d'etoffe qui
+devrait remplacer le voile, et que Phedre devrait avoir ramene sur son
+front. Cette ample piece d'etoffe, d'un caractere bien antique, ne joue
+pas, dans la mise en scene de nos tragedies, le role qui devrait lui
+appartenir. Les actrices trouveraient, dans le maniement de cette
+draperie toujours libre, flottante ou serree a leur gre, l'occasion de
+beaux plis ou de gracieux enveloppements. Mais il faudrait apprendre a
+s'en servir et faire du port du costume antique une etude attentive.
+
+Pour en revenir a Phedre, c'est ainsi qu'elle doit sortir de son
+appartement, pale et enveloppee de la tete aux pieds, succombant dans sa
+faiblesse sous le poids de sa coiffure et de ses vetements. L'importance
+de ce costume de Phedre est beaucoup plus grande qu'un examen
+superficiel ne permettrait de le croire. Dans un autre ouvrage, dans le
+_Traite de Diction_ que j'ai publie il y a deux ans, j'ai insiste sur la
+necessite pour un acteur de se composer un exterieur physique en rapport
+avec le sentiment moral du personnage qu'il represente. Or, nous avons
+dit que le costume fait partie de notre aspect exterieur; il faut donc
+le composer de maniere qu'il reagisse, comme les traits du visage, sur
+la diction et sur le jeu qui conviennent au personnage. Dans son costume
+actuel, Phedre nous apparait, sous ses couleurs naturelles, le cou et
+les bras nus, vetue d'une tunique legere qui ne pese d'aucun poids sur
+ses epaules: or, il est certain que l'actrice qui remplit ce role ne se
+sentira genee ou retenue dans ses mouvements par aucun obstacle, et que
+cet affranchissement de toute entrave materielle laissera a sa personne,
+et par suite a ses gestes et a sa voix, une liberte qui formera
+contraste avec la triste realite de la situation decrite par le poete.
+Si, au contraire, l'actrice sent le poids de sa coiffure, si ses bras
+ont quelque peine a soulever les plis du pallium qui l'enveloppe, releve
+sur le sommet de la tete comme un voile; si ses pas trainent avec un
+certain effort la longue tunique qui descend jusqu'a ses pieds, alors
+elle laissera naturellement retomber sa tete; sa demarche trahira la
+lassitude qui l'accable; ses bras appesantis chercheront un appui sur
+les femmes qui l'accompagnent; ses gestes seront lents et languissants,
+et sa voix, sa diction prendront le caractere correlatif de cet etat
+physique qu'elle aura incline vers celui qui convient au personnage de
+Phedre.
+
+Avec un costume mieux approprie a la situation, l'actrice jouera plus
+facilement son role et le jouera mieux. Ses gestes seront plus rares,
+car le petit effort qu'il lui faudra faire sera un obstacle suffisant a
+la plupart de ceux qui ne sont pas le fait d'une volonte determinee, et
+ceux qu'elle aura la resolution d'achever seront d'un effet beaucoup
+plus saisissant, parce qu'ils trahiront l'effort.
+
+Dans tout le premier acte, Phedre est sous l'empire du mal qui la tue,
+et l'actrice en exprimera facilement tous les sentiments, si elle a en
+quelque sorte revetu l'aspect exterieur du personnage. Mais a la fin
+du premier acte, combien change la situation! En apprenant la mort de
+Thesee, Phedre reste saisie, immobile, silencieuse, ouvrant l'oreille
+aux perfides conseils d'Oenone, qui ne vont que trop au-devant du
+coupable espoir qui lui fait horreur. Au second acte, elle n'est plus
+la femme mourante, qui, tout a l'heure, se trainait sur le seuil de son
+appartement. L'animation de la vie a de nouveau colore ses joues. Sa
+tete ne ploie plus sous les tresses savantes d'une chevelure que serre
+une bandelette d'or. Elle a quitte le pallium qui l'enveloppait et elle
+parait sur la scene couverte seulement de cette tunique legere qui
+laisse voir son cou et ses bras, nus jusqu'aux epaules. Ici, le costume
+de Phedre, tel qu'il est compose a la Comedie-Francaise, a bien le
+caractere qui lui convient. Il decele, chez la femme, l'espoir inavoue
+de toucher peut-etre le farouche Hippolyte. Le contraste entre ce
+costume et celui du premier acte prepare la scene entre Phedre et
+Hippolyte, et le jeu comme la diction de l'actrice en recoivent une
+animation immediate. En revetant ce nouvel aspect, elle en prend le
+caractere. Ses gestes ne sont plus desormais emprisonnes dans ses
+voiles, et c'est avec toute la furie d'une femme embrasee des feux de
+Venus, qu'apres avoir fait au fils de son epoux l'aveu de sa coupable
+passion, ramenee a l'horrible realite, elle saisira le glaive
+d'Hippolyte pour le tourner contre elle-meme.
+
+Il est etonnant qu'on n'ait pas des longtemps senti la necessite des
+modifications qui s'imposent dans le costume de Phedre, au premier et au
+second acte. La raison en est certainement dans une fausse conception du
+costume tragique. En voulant pousser trop loin l'unite de costume, on
+cree, comme a plaisir, des contradictions entre l'aspect exterieur des
+personnages et les sentiments qui les font agir. Or, au point de vue
+theatral, de telles contradictions entrainent une diction defectueuse et
+des gestes qui ne sont pas en situation. Entre l'aspect et le moral d'un
+personnage, il y a un lien qu'il n'est pas permis de briser; car, au
+theatre, prendre l'aspect physique d'un etre humain c'est, pour un
+acteur, disposer son ame a avoir le sentiment de l'etat moral du
+personnage et se rendre capable d'exprimer les passions qui l'agitent.
+
+Si nous nous sommes etendu sur _Phedre_, cette tragedie n'est cependant
+qu'un exemple entre beaucoup d'autres, qui nous a permis de mettre en
+lumiere une loi generale de la mise en scene, relative au costume.
+_Iphigenie en Aulide_ se fut aisement pretee a des remarques non moins
+importantes. La mise en scene de cette tragedie, telle qu'elle est
+actuellement reglee a la Comedie-Francaise, exigerait de nombreuses
+corrections. Laissant de cote les dispositions sceniques, qui ne sont
+pas toujours irreprochables, je ne dirai que quelques mots des costumes,
+qu'on a tort de ne pas mettre d'accord avec la marche de l'action et
+avec la situation des personnages.
+
+Au second acte, Clytemnestre et Iphigenie doivent porter des costumes
+simples; mais, si Clytemnestre, qui ne quitte pas la tente d'Agamemnon,
+conserve jusqu'a la fin le meme vetement, il ne doit pas en etre de meme
+d'Iphigenie, qui au troisieme acte doit paraitre le front couronne de
+fleurs et enveloppee jusqu'aux pieds d'un voile d'une eblouissante
+blancheur, dont au cinquieme acte, en s'abandonnant aux mains des
+soldats, elle se couvrira le visage.
+
+Plus importantes encore sont les modifications qu'exigerait le costume
+d'Agamemnon. On peut, au premier acte, admettre et conserver celui qu'il
+porte actuellement. C'est la nuit, tout dort dans le camp des Grecs.
+Seul, Agamemnon veille dans sa tente, en proie a l'insomnie; il a
+deboucle sa cuirasse et depose son casque et ses armes. Loin des yeux
+des soldats, il est redevenu pere, et s'abandonne aux mouvements
+genereux de son ame. Mais, au second acte, le jour s'est leve; Agamemnon
+va paraitre aux regards de l'armee, et il ne le fera que sous l'appareil
+imposant qui convient a celui que les Grecs ont nomme le roi des rois.
+Autour de ses jambes sont attachees de riches cnemides que maintiennent
+des agrafes d'argent. Sa poitrine est couverte d'une cuirasse, formee de
+bandes de metal, alternativement d'or et d'acier bruni. Trois dragons
+d'azur rayonnent jusqu'au col. Son glaive, brillant de clous d'or, est
+renferme dans un fourreau d'argent, que soutient un baudrier tissu d'or.
+Sur son front se pose un casque etincelant: d'abondantes crinieres
+s'echappent des quatre cimiers, et l'aigrette qui le surmonte s'agite en
+ondulations terribles. Sur ses epaules flotte la pourpre des rois. Voila
+le costume homerique sous lequel doit apparaitre aux spectateurs le
+chef supreme des Grecs. Ce costume, splendide et majestueux, amortirait
+heureusement le trop juvenile eclat de celui d'Achille. Dans la superbe
+scene du quatrieme acte, ou les deux heros se mesurent, on aurait devant
+les yeux une scene digne de l'_Iliade_. Sous les dehors trompeurs d'une
+querelle de famille, on verrait apparaitre une rivalite guerriere,
+prelude des longues dissensions des Grecs sous les murs de Troie. Cet
+appareil formidable hausserait le genie tragique de l'acteur; et le
+spectateur aurait alors la sensation necessaire de l'ambition demesuree
+et de l'indomptable orgueil d'Agamemnon.
+
+Apres cette courte digression, je reviens a _Phedre_, dont il me reste a
+examiner quelques-unes des dispositions sceniques, en les rattachant a
+une etude generale.
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+Des salles de spectacle.--De la scene.--Des zones invisibles.--De
+la ligne optique.--Du lieu optique.--Elements de statique
+theatrale.--Exemples.--Des mouvements sceniques dans _Phedre_.
+
+
+Nos salles de spectacle sont extremement defectueuses. Les theatres
+des anciens leur etaient sans doute inferieurs sous le rapport de
+l'acoustique, mais ils etaient construits dans des conditions optiques
+tres superieures, attendu que le centre de convergence optique
+coincidait presque avec le centre de figure. Dans nos theatres, si tous
+les spectateurs etaient assis et dirigeaient leurs regards, comme cela
+serait desirable, normalement aux courbes paralleles des galeries et des
+loges, il y aurait un grand nombre d'entre eux qui n'apercevraient meme
+pas la scene. Si l'on suppose une ligne horizontale, perpendiculaire
+a la rampe et passant par le trou du souffleur, et si l'on mene, par
+supposition, un plan vertical passant par ce grand axe du theatre, ce
+plan sera dit le plan de symetrie optique. C'est sur ce plan que se
+trouveront les points d'intersection des regards des spectateurs de
+droite et de gauche, tandis que les regards des spectateurs faisant
+face a la scene lui seront paralleles. Mais en fait une partie des
+spectateurs prend une position oblique et tous ceux qui occupent le
+second rang des loges sont obliges de se lever et de se pencher d'une
+facon tres sensible et tres fatigante. Il est impossible que la mise en
+scene ne tienne pas compte de la disposition de nos salles de theatre
+et des conditions optiques defectueuses dans lesquelles sont places les
+spectateurs.
+
+La scene est un trapeze a peu pres invariable dans le sens de la
+largeur, mais tres variable dans le sens de la hauteur et de la
+profondeur. A gauche et a droite sont deux zones, qui sont plus ou moins
+invisibles, celle de gauche a un certain nombre de spectateurs places du
+cote gauche, celle de droite a un certain nombre de spectateurs places
+du cote droit. Ce qui diminue toutefois un peu l'etendue de ces zones,
+c'est l'obliquite qu'on donne aux decors et le frequent usage des pans
+coupes. Le point de l'axe du theatre situe devant le trou du souffleur
+est par excellence le point de convergence optique. Quant aux
+spectateurs places de face, ils echappent aux conditions mediocres
+ou mauvaises dont se plaignent ceux de gauche ou de droite. Pour eux
+toutefois le point de convergence optique represente encore une moyenne
+de distance et d'obliquite. Ces dispositions etant reconnues, supposons
+qu'un acteur, place au point de convergence optique, s'eloigne dans le
+sens de l'axe du theatre: chaque pas l'eloignera des spectateurs et le
+soustraira de plus en plus a la lumiere de la rampe; si, au contraire,
+il marche, soit a gauche, soit a droite, parallelement a la rampe,
+a mesure qu'il s'avancera il se soustraira aux regards d'un nombre
+toujours croissant de spectateurs, selon qu'il se rapprochera de la zone
+invisible de gauche ou de droite; s'il s'eloigne obliquement, les deux
+effets se composeront. Tous les jeux de scene qui auront lieu sur un
+meme plan parallele a la rampe seront pareillement eclaires, tandis que
+ceux qui auront lieu sur des plans de plus en plus recules recevront une
+lumiere proportionnellement degradee, ou passeront de la lumiere de la
+rampe, qui les eclaire de bas en haut, sous une gerbe de lumiere tombant
+du cintre sous un angle de 45 degres.
+
+Il resulte donc des dispositions de la scene et des effets qui en sont
+la consequence que la mise en scene doit etablir un rapport de valeur
+entre l'importance d'un jeu de scene et l'endroit du theatre ou il
+faut l'executer, et que dans une scene, et par suite dans un acte, les
+positions relatives des personnages sont liees a l'importance qu'ils
+prennent alternativement dans le developpement de l'action. Dans la
+plupart des cas, l'intuition, le gout, l'habitude suffisent pour decider
+si telle ou telle disposition fait bien ou mal; mais souvent la question
+meriterait d'etre etudiee et soumise au raisonnement. Pour abreger, je
+donnerai a la ligne de convergence optique le nom plus court de
+ligne optique. Quant au point de convergence optique, c'est un point
+mathematique situe a l'intersection de l'axe du theatre et d'une ligne
+perpendiculaire a cet axe, passant devant le trou du souffleur. Ce point
+est le centre d'un cercle, auquel je donnerai le nom de lieu optique,
+qui a a peu pres pour diametre le tiers de la largeur de la scene, et
+dont tous les points egalement eclaires sont facilement accessibles aux
+regards de tous les spectateurs. C'est le lieu scenique par excellence,
+d'ou l'acteur tient le public sous son empire et d'ou sa voix porte sans
+effort jusque dans les profondeurs de la salle.
+
+Posons maintenant quelques principes generaux de statique theatrale.
+Dans toute peripetie ou dans tout denouement, le personnage en qui se
+resume l'interet doit etre place dans le lieu optique, le plus pres
+possible du centre optique, ou tout au moins sur la ligne optique si
+l'action l'exige. Ainsi, dans le denouement de l'_Aventuriere_, Clorinde
+est sur la ligne optique, tandis que les autres personnages sont places
+a droite et a gauche de la porte par laquelle elle va sortir. Au
+deuxieme acte du _Misanthrope_, dans la scene des portraits, Celimene
+occupe le centre optique; mais au denouement, au cinquieme acte, c'est
+Alceste qui prend cette place, tandis que Celimene est a gauche,
+correspondant au groupe de Philinte et d'Eliante qui occupe la droite.
+Dans _l'Ami Fritz_, c'est sur la ligne optique que Suzel vient se
+jeter dans les bras de Fritz. Dans _les Rantzau_, les deux freres vont
+au-devant l'un de l'autre et s'embrassent au centre optique. C'est
+encore sur la ligne optique que les soldats deposent le lit de
+Mithridate mourant, etc.
+
+Quand il y a dualite de personnages, les deux personnages ou les deux
+groupes s'equilibrent, places a peu pres a la meme distance de la ligne
+optique. Au troisieme acte du _Marquis de Villemer_, celui-ci est a
+droite evanoui sur le canape, et Mlle de Saint-Geneix est a gauche
+devant la table de travail et le regarde. La toile tombe sur ce tableau
+qui est ainsi tres bien pondere. Dans ces cas de dualite, il y a
+quelques precautions a prendre. Ainsi, si l'on voulait representer la
+mort du duc de Guise, et que l'on s'appliquat a reproduire le tableau de
+Paul Delaroche, la mise en scene serait tres defectueuse par la raison
+que le corps du duc de Guise a droite, et surtout le roi qui souleve la
+tapisserie a gauche seraient dans les zones invisibles. Au theatre, on
+serait oblige de disposer la scene autrement, soit qu'on rapprochat
+les deux groupes de la ligne optique, soit qu'on obliquat la scene en
+placant dans un pan coupe la porte dont le roi souleverait la portiere.
+
+En resume, il y a toujours une raison esthetique qui dans les
+denouements rapproche ou ecarte plus ou moins les personnages de
+la ligne ou du centre optique. Il en est de meme dans les scenes
+successives; car chacune d'elles a en quelque sorte ses peripeties et
+son denouement. On voit ainsi que le rythme scenique suit dans tous ses
+mouvements le rythme esthetique, et que les deplacements des personnages
+ne sont pas arbitraires. Il faut naturellement tenir compte des rapports
+qui enchainent les personnages a des objets fixes, places a droite ou
+a gauche, tels qu'un bosquet, une table, un canape, un autel, etc.
+Toutefois, dans ces cas-la, il faut user d'artifice autant que possible
+dans la disposition et dans la plantation du decor. Dans _Il ne faut
+jurer de rien_, la scene charmante du dernier acte entre Valentin
+et Cecile se passe sur un banc, au pied d'une charmille placee
+malheureusement un peu trop pres de la zone invisible de gauche. Il
+serait desirable que l'on put tant soit peu rapprocher la charmille du
+lieu optique. Dans le dernier acte du _Monde ou l'on s'ennuie_, tres
+habilement mis en scene, les deux bosquets de droite et de gauche sont
+le lieu de scenes episodiques qui s'equilibrent; mais la scene entre
+Roger et Suzanne se noue et se denoue dans le lieu optique. Il y a la
+une heureuse hierarchie dans les effets.
+
+Je ne puis, on le comprendra, qu'effleurer un sujet tres complexe dans
+lequel chaque cas demanderait a etre etudie en lui-meme, ce qui serait
+d'un detail infini. Mais le peu que j'ai pu dire suffit a montrer que le
+mouvement scenique, la disposition et le balancement des groupes,
+les modifications successives des plans qu'occupent les personnages
+constituent un art qui s'appuie sur la connaissance psychologique du
+sujet. Il arrive souvent qu'une disposition scenique se trouve en
+contradiction avec la valeur relative des personnages: dans ce cas,
+l'effet sur lequel on comptait ne se produit pas, parce que la mise en
+scene a contrarie et amoindri l'effet dramatique. C'est pourquoi le sens
+particulier que les poetes ont de leur oeuvre leur donne une autorite
+dont il ne faut pas s'affranchir legerement quand il s'agit de regler la
+mise en scene; et c'est pourquoi l'instinct dramatique est de toutes les
+qualites celle qui est la plus precieuse dans un metteur en scene.
+
+Je reviens maintenant, avant de clore ce chapitre, a la mise en scene de
+_Phedre_, qui me fournira l'occasion de presenter une application des
+principes de statique theatrale. La disposition scenique du premier
+acte ne me parait pas heureusement concue. La place qu'occupe Phedre, a
+gauche de la scene et non loin de la zone invisible, n'est nullement en
+rapport avec l'importance psychologique et dramatique du personnage dans
+cet acte. C'est d'ailleurs une faute, a mon sens, que de faire entrer
+Phedre par la gauche et de la faire asseoir du meme cote, de telle sorte
+que l'acte s'acheve sans que le personnage principal, non seulement
+de cet acte, mais encore du drame tout entier, ait mis le pied sur le
+centre optique. Cette place a gauche est celle qui lui conviendra au
+cinquieme acte, lorsqu'elle sort mourante de ses appartements. Les
+moments lui sont precieux, c'est pourquoi Phedre, soutenue par ses
+femmes, s'affaisse sur le premier siege a gauche qui se trouve a sa
+portee. Au surplus a ce moment, et par le fait seul qu'elle meurt et
+que, sinon son corps, son ame et son esprit du moins quittent la scene,
+tout le poids du drame retombe sur Thesee qui alors occupe justement le
+centre optique.
+
+Mais la situation est absolument differente au premier acte. Si
+d'ailleurs mes souvenirs me servent bien, il me semble que jadis
+Rachel venait occuper precisement le centre, optique, qui est la
+place psychologique de Phedre, et celle qui s'offre a elle le plus
+naturellement. En effet, Phedre sort de ses appartements et veut revoir
+la lumiere du jour; mais a peine a-t-elle fait quelques pas, soutenue
+par ses femmes, que ses forces l'abandonnent. C'est sur la ligne
+optique, qu'epuisee et ne se soutenant plus, elle s'arrete soudain et
+refuse d'aller plus loin. Des lors, il est inadmissible que ses femmes
+la trainent jusqu'a ce siege qui est a gauche, lorsqu'il leur est si
+facile et si naturel de l'approcher. Alors Phedre se laisse aller sur
+ce siege vers lequel elle n'aurait pas eu la force de marcher; et c'est
+ainsi, par le jeu de scene le plus simple, que Phedre se trouve assise
+au centre optique, concentrant sur elle tous les regards des spectateurs
+de meme qu'elle concentre sur elle tout l'interet du drame.
+
+Comme on a pu s'en rendre compte, une grande partie de la science de la
+mise en scene consiste dans l'oscillation des jeux de scene autour du
+centre optique ou a droite et a gauche de la ligne optique. C'est
+une science comparable a celle qui preside a la composition et a la
+disposition d'un tableau. Quand il s'agit d'une scene complexe a
+plusieurs personnages, auxquels s'ajoute une figuration nombreuse, il
+faut determiner le centre de gravite de la scene, si je puis me servir
+de cette expression, de facon qu'il se trouve le plus rapproche possible
+du centre optique. On sent bien d'ailleurs qu'il ne s'agit point ici
+d'equilibre entre des nombres, non plus que d'une sorte d'equilibre
+visuel, mais d'un equilibre moral et dramatique. La mise en scene,
+consideree a ce point de vue, est non seulement un art, mais une science
+dont le fondement est pour ainsi dire mathematique. Tous les arts se
+rejoignent et ont pour point de depart commun les lois memes de la
+nature. Un metteur en scene et un directeur de theatre doivent donc
+posseder une connaissance etendue des principes des arts et surtout de
+leurs fondements scientifiques, car ceux-ci sont dans l'art theatral et
+particulierement dans la mise en scene d'une application constante. Pour
+terminer par un exemple qui illustre la theorie, je ferai observer que
+la Comedie-Francaise doit certainement a la competence artistique de
+son administrateur actuel la perfection de mise en scene qui depuis
+plusieurs annees fait l'admiration du public.
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+De la figuration.--De son role actif.--_Athalie_.--De son role
+passif.--_Oedipe roi_.--Des mouvements orchestriques.--Des figurants de
+tragedie.--Regles a observer.
+
+
+A un point de vue general, la figuration est soumise aux lois qui
+reglent la disposition hierarchique des personnages sur la scene. Elle
+entre dans le rythme scenique et concourt a la composition du tableau
+dont presque toujours elle occupe les derniers plans. Il faut donc la
+traiter comme un peintre traite les masses, c'est-a-dire sacrifier le
+detail particulier a l'ensemble. Si le metteur en scene se preoccupe a
+juste titre des places relatives que doivent occuper individuellement
+les personnages du drame, il a aussi a s'occuper de grouper la
+figuration, de la diviser en parties harmoniques, de telle sorte qu'elle
+produise un effet general ou s'efface toute individualite. Sur la
+scene de l'Opera, ce qui regit la composition des groupes, c'est la
+repartition des voix; mais, dans une oeuvre dramatique, il y a lieu
+de se preoccuper de l'effet optique, de l'importance des groupes par
+rapport a la situation et a la marche de l'action, et surtout du role
+qui est devolu a la figuration a laquelle je donnerai souvent le nom de
+_choeur_, qu'elle avait chez les anciens.
+
+Le role du choeur, en effet, est tantot actif, tantot passif. Il est
+actif quand la presence du choeur est un element de l'action dramatique,
+quand il agit sur les personnages du drame et qu'il impose une direction
+aux sentiments moraux et aux passions qui les agitent. Dans ce cas, il
+faut obtenir de la figuration une grande sobriete de mouvements, de
+gestes et d'attitudes; car pour le public l'interet n'est pas dans le
+choeur lui-meme, mais dans le personnage et dans son evolution morale a
+laquelle nous assistons et a laquelle nous participons. On peut citer
+comme exemple le role de la figuration au cinquieme acte d'_Athalie_. Au
+moment ou Joad s'ecrie:
+
+ Soldats du Dieu vivant, defendez votre roi,
+
+le fond du theatre s'ouvre. On apercoit l'interieur du temple et
+les levites armes s'avancent sur la scene. On a tort, a la
+Comedie-Francaise, de ne pas executer entierement cette mise en scene.
+Le fond du theatre devrait s'ouvrir derriere le trone ou est place Joas;
+et le public devrait apercevoir, jusque dans les derniers plans du
+theatre, les masses nombreuses des levites armes. Au lieu de cela, on
+voit simplement entrer par les cotes un certain nombre de levites tenant
+un glaive a la main. Cette figuration manque de grandeur et n'est pas de
+nature a faire sentir au public le poids dont la sainte armee devrait
+peser sur l'orgueil et sur la colere d'Athalie. Et ici ce sont bien les
+sentiments par lesquels passe Athalie qu'il faut nous faire comprendre
+et partager. Un glaive a la main des levites ne suffit pas; il faudrait
+un appareil plus formidable, et surtout eviter l'entree successive des
+levites par les bas cotes. Au moment ou le fond du theatre s'ouvre et
+ou l'on apercoit les rangs presses des levites herisses d'armes, le
+mouvement orchestrique devrait consister en une marche d'ensemble, de
+deux ou trois pas seulement, de toute cette troupe armee, divisee en
+deux groupes, l'un a gauche, l'autre a droite du trone. Cette double
+poussee imposante agirait avec une puissance que doublerait l'ensemble
+du mouvement; et nous participerions au sentiment de surprise et
+d'effroi qui s'empare de l'esprit d'Athalie. On peut d'ailleurs juger de
+la puissance d'effet que possede un mouvement d'ensemble par les ballets
+italiens dont c'est a peu pres le seul merite.
+
+Quand le choeur est appele a jouer un role passif, ce qui avait lieu en
+general chez les anciens, la mise en scene demande plus de soins encore
+et plus de science; car, dans ce cas, c'est le choeur lui-meme qui
+devient le personnage complexe auquel nous nous interessons et avec
+lequel nous sympathisons. Il exprime alors les sentiments divers qui
+doivent passer dans notre ame et nous agiter comme lui-meme. Tout le
+public participe a la situation du choeur, et le triomphe du poete est
+de reussir a troubler l'ame du spectateur des memes emotions qui sont
+censees troubler l'ame des personnages qui composent la figuration. On
+en a un exemple saisissant dans l'_Oedipe roi_, tel qu'on le joue a la
+Comedie-Francaise ou il est admirablement mis en scene.
+
+Au lever du rideau, le peuple est a genoux, tendant ses mains
+suppliantes vers le palais d'Oedipe. Les sentiments qu'il exprime et qui
+l'agitent sont ceux-la memes qui doivent penetrer dans notre ame. C'est
+donc de l'attitude de la figuration que depend l'impression que recevra
+le public. Cela demande une preparation savante, et une tres grande
+severite de discipline. La difficulte est d'ailleurs moins grande quand
+le choeur est en majorite compose de femmes; car la femme a une faculte
+d'assimilation et d'imitation tres superieure a celle de l'homme. Le
+premier soin est de determiner l'attitude du corps, le mouvement des
+bras, des mains, et d'exiger que les regards ne quittent pas le point
+fixe sur lequel ils sont diriges. On obtient de la sorte l'attitude
+suppliante, qui determine chez les femmes agenouillees une disposition
+morale conforme a leur aspect physique. A son tour, cette disposition
+morale se reflechit et donne a leur attitude celle ressemblance
+frappante avec la nature qui agit sur nous par une sorte d'influence
+identique. Il s'etablit ainsi, chez les femmes agenouillees, un double
+courant qui va du physique au moral et qui retourne du moral au
+physique, double courant dont il ne faut qu'aucune distraction vienne
+interrompre le circuit. Le public subit, comme nous l'avons dit,
+l'influence du tableau qu'on compose pour ses yeux, et ses dispositions
+morales se conforment a celles que les figurantes doivent a leur propre
+attitude. On voit que la science de la mise en scene a la un point de
+contact remarquable avec la physiologie.
+
+Au dernier acte d'_Oedipe roi_, le role du choeur est plus important
+encore. Il est regle a la Comedie-Francaise d'une maniere tout a fait
+remarquable, et les mouvements de la figuration peuvent s'y comparer
+aux evolutions savantes et mesurees des choeurs antiques. Le peuple de
+Thebes est groupe au fond du theatre, devant le palais d'Oedipe. Il
+vient d'apprendre la mort violente de Jocaste et d'entendre le recit
+lamentable de l'attentat d'Oedipe sur lui-meme. Le miserable, en effet,
+s'est enfonce dans les yeux une epingle d'or arrachee au cadavre de la
+reine. Mais l'infortune s'approche. Alors le choeur s'ebranle, entraine
+par ce mouvement de poignante curiosite qui pousse les foules au-devant
+des spectacles tragiques. Dans une suite de mouvements successifs, en
+quelque sorte musicalement mesures, le choeur monte et envahit les
+marches du palais. Soudain l'effroi s'empare de cette foule des qu'elle
+apercoit le malheureux que le public ne voit point encore, et un
+mouvement de recul se dessine, harmonieusement mesure. Le peuple alors,
+marche a marche et en des temps egaux, redescend les degres du palais,
+s'ecartant devant un spectacle horrible; et c'est lorsque le public
+a participe a ce double sentiment de curiosite anxieuse et d'effroi
+qu'apparait le spectre aux yeux sanglants. Spectacle veritablement
+tragique, mais qui n'est si grand que parce que notre douloureuse
+sympathie a ete prealablement eveillee par les angoisses du choeur qui
+se sont repercutees dans notre ame. Voila de la veritable science de
+mise en scene. Elevee a ce degre, la mise en scene est un art qui n'a
+rien a envier a l'orchestrique des anciens, et la Comedie-Francaise est
+en cela egale, si ce n'est superieure, aux theatres d'Athenes.
+
+Chez les anciens, le role du choeur etait bien plus considerable que ne
+l'est jamais chez les modernes la figuration. Le choeur fut d'abord le
+personnage principal et pour ainsi dire unique du drame; apres Eschyle,
+a l'epoque de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane, il conserva encore,
+sinon sa preponderance dramatique, au moins toute sa magnificence et
+toute sa puissance poetique. Ce fut en lui que se resuma toujours
+la beaute du spectacle, qui en fit l'attrait et qui constituait la
+difficulte de la representation. C'etait, en effet, dans les evolutions
+du choeur que consistait presque toute la mise en scene. Ecrites suivant
+les lois et les metres de la poesie lyrique, les strophes etaient
+dansees, mimees et chantees; ou du moins, pour etre plus exact, tandis
+qu'on les recitait sur un rythme musical, on marchait en mesure en
+appuyant le recit lyrique de gestes appropries. On concoit que la
+formation d'un choeur, son instruction musicale et orchestrique
+exigeaient de longues etudes et de nombreuses repetitions. Aujourd'hui,
+c'est tout le contraire; le choeur n'est qu'un accessoire, et
+parfois meme on le supprime sans beaucoup de facons. C'est ainsi que
+dernierement, a l'Odeon, a une representation d'_Andromaque_, j'ai vu
+supprimer la figuration dans la derniere scene du cinquieme acte, ce
+qui est absolument contraire au texte de Racine, ce qui nuit a l'effet
+representatif de cette supreme scene et ce qui en outre entraine la
+suppression des quatre derniers vers de la tragedie.
+
+C'est, en general, quand la piece est sue et prete a etre jouee que l'on
+forme et que l'on faconne la figuration. Les figurants, il est
+vrai, n'ont plus a reciter les choeurs de Sophocle, d'Euripide et
+d'Aristophane, qui comptent parmi les plus beaux morceaux que nous ait
+laisses la poesie lyrique. Aussi le dommage est-il moindre. Cependant
+pendant longtemps les figurants ont depare la tragedie francaise. Jadis,
+on faisait generalement avancer les soldats, grecs et les licteurs
+romains en une sorte de file indienne; puis ils faisaient front, face au
+public, comme nos conscrits sur le terrain d'exercice. Or une marche de
+flanc est aussi dangereuse au theatre qu'a la guerre, car le ridicule
+tue aussi bien et aussi surement qu'un boulet de canon. Et de fait,
+le public accueillait presque toujours ces pauvres licteurs d'un rire
+moqueur qui avait pour premier inconvenient de detruire son propre
+plaisir. Aujourd'hui, la tragedie est dans son ensemble beaucoup mieux
+jouee qu'autrefois, meme que du temps de Rachel, que nous n'avons plus,
+helas! La raison en est dans le soin que l'on prend de ne confier les
+roles secondaires qu'a des acteurs capables de les tenir dignement et
+aux precautions qu'on prend pour eviter aux figurants leur antique
+mesaventure.
+
+Voici a ce sujet les deux prescriptions les plus importantes. Dans la
+tragedie, premierement, les soldats, les gardes, les licteurs doivent se
+presenter sur la scene en groupe irregulierement serre, en ayant soin
+d'eviter toute disposition pouvant presenter l'apparence de files ou de
+rangs; deuxiemement, ils ne doivent jamais executer un mouvement ayant
+une apparence de manoeuvre. Au surplus, on n'aurait eu, pour decouvrir
+cette regle bien simple, qu'a regarder les medailles antiques, qui sont
+des objets d'art, et comme tels en laissent apercevoir les procedes. Or
+toujours, des qu'il y est figure des soldats a pied ou a cheval, que ce
+soient des licteurs, des porte-etendards, des archers ou autres,
+ils sont formes en groupes irreguliers, presentant une disposition
+artistique bien plus que militaire. C'est la ce qu'il fallait imiter, et
+ce qu'on s'est decide a faire par intuition peut-etre plutot que conduit
+par le raisonnement. Quand un groupe de figurants, soldats ou licteurs,
+arrive sur la scene, il doit se presenter vivement, en ayant l'attention
+de ne pas prendre l'allure cadencee du pas militaire, et s'arreter
+franchement sans se preoccuper de la regularisation des rangs; s'il
+entre par le fond et s'il doit faire face au public, il faut que le
+mouvement soit un et jamais decompose en deux mouvements. Si le choeur a
+defile de flanc sous les yeux des spectateurs, il doit, en s'arretant,
+conserver, si c'est possible, cette position et ne pas executer le
+mouvement de front. Si l'on ne peut eviter ce mouvement, il faut qu'il
+soit accompli librement et vivement par chaque figurant, sans que
+son allure semble liee a celle de son voisin. Moyennant ces quelques
+precautions, on evitera ce que jadis l'entree de ces figurants avait
+toujours de ridicule.
+
+Il restera encore de grandes difficultes a faire manoeuvrer un personnel
+nombreux, surtout a presenter decemment au public une image de ce qu'on
+appelle le monde, et a figurer par exemple une soiree ou un bal. On se
+heurte en quelque sorte a des impossibilites, car on n'a pas la faculte
+de donner a ses figurants la jeunesse, la beaute et la distinction des
+manieres. On relegue bien la figuration dans les derniers plans; on en
+masque autant que possible la vue, en ne la montrant que par echappees;
+mais il faut que le texte se prete a ces subterfuges. On peut donc
+desirer que les poetes n'abusent pas de ces representations qui sont de
+nature a nuire a leurs oeuvres. Dans les theatres comiques, on prend
+resolument le taureau par les cornes, et l'on figure le bal le plus
+elegant au moyen de six ou huit figurants pietrement habilles. Le public
+se contente ici d'un signe abrege, ce qui est possible dans un genre
+ou l'on ne recherche la verite que dans l'humour et dans l'esprit du
+dialogue.
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+Des actes et des tableaux.--Confusion frequente.--Unite dramatique des
+actes.--Du theatre espagnol, anglais, allemand.--Les changements de
+tableaux impliquent des changements a vue.
+
+
+Dans les cinquante dernieres annees, l'esthetique dramatique s'est
+modifiee. Jadis l'action devait etre une, se derouler dans le meme
+lieu pendant l'unite de temps qui est le jour de vingt-quatre heures.
+L'action se divisait en general en cinq actes qui representaient cinq
+moments successifs. Toutefois, la regle des trois unites, qui a fait
+couler des flots d'encre, n'a jamais ete respectee que chez les
+Francais. Chez les Espagnols, chez les Anglais, et enfin chez les
+Allemands, les poetes ne s'en sont jamais preoccupes. Entraines par leur
+exemple, les Francais a leur tour ont brise cette triple entrave, ou
+plutot ils n'en ont conserve qu'une seule, l'unite d'action. On a si
+bien transgresse l'unite de temps que parfois, en depit de Boileau qui
+le reprochait au theatre etranger, un personnage, enfant au premier
+acte, est barbon au dernier. Quant a l'unite de lieu, non seulement le
+lieu a pu changer d'acte en acte, mais encore, a l'exemple, de ce qui
+a lieu dans Shakspeare, les differentes scenes d'un acte se passent la
+plupart du temps dans des lieux differents. Je ne m'arreterai pas
+a discuter les lois de cette esthetique nouvelle et a en peser les
+avantages et le merite: cela est completement en dehors du sujet que je
+traite. Je n'ai a m'occuper que de la mise en scene, et en particulier
+de la representation des drames empruntes au theatre des Anglais, des
+Espagnols et des Allemands.
+
+Sur nos affiches, nous voyons a chaque instant annonce un drame en
+cinq actes et douze tableaux. Je dis _douze_ pour prendre un exemple
+quelconque. Conformement aux principes de l'esthetique, les douze
+tableaux devraient se repartir dans les cinq actes, de telle sorte que
+la representation mit en lumiere et imposat a l'esprit des spectateurs
+les rapports que doivent avoir entre eux les tableaux renfermes dans un
+meme acte. Or, en general, il n'en est absolument rien, et il est facile
+de constater que si les spectateurs savent a tout instant a quel tableau
+en est la piece, ils perdent rapidement la notion des actes et sont dans
+l'impossibilite de dire a quel acte appartient tel ou tel tableau. Cela
+tient a ce que les tableaux sont presque toujours separes les uns des
+autres par des entr'actes, absolument comme s'ils etaient des actes. Il
+n'y a que demi-mal quand il s'agit de pieces modernes, ou le mot _acte_
+et le mot _tableau_ sont si frequemment confondus, et ou l'expression de
+_cinq actes_ n'est qu'une phraseologie de convention. Dans ce cas, il
+faudrait mieux indiquer simplement le nombre des tableaux, comme dans
+_Nana Sahib_, qui etait denomme par son auteur _drame en sept tableaux_.
+Mais, alors, pourquoi pas _drame en sept actes_? C'est un hommage tacite
+rendu a l'antique division dramatique.
+
+Ainsi nous constatons une confusion constante entre les actes et les
+tableaux, et il est manifeste que parfois on emploie le mot _tableau_
+uniquement parce que la duree parait un peu petite pour un acte, ce
+qui est une tres mauvaise raison, un acte n'ayant pas en soi de duree
+determinee. D'un autre cote, la meme confusion eclate quand il s'agit de
+la representation des chefs-d'oeuvre etrangers. _Hamlet_ est un drame
+en cinq actes et vingt tableaux; _Othello_, un drame en cinq actes et
+quinze tableaux. Or, pour les adapter a la scene francaise, ou modifie
+la physionomie de ces oeuvres par la preoccupation qu'on a de diminuer
+le nombre des tableaux et d'eviter ainsi des frais et des difficultes de
+mise en scene. C'est ainsi que l'_Othello_ de M. de Gramont, represente
+il y a deux ans a l'Odeon, est denomme drame en cinq actes, huit
+tableaux. On a fait une economie de sept tableaux, qui sont, il est
+vrai, les moins importants; mais, ce qui est plus grave, c'est que l'on
+a modifie la division de l'action dramatique, de telle sorte l'_Othello_
+est devenu une piece en huit actes. Il est clair ici que je ne m'en
+prends pas a l'auteur qui n'a fait en somme que se plier aux exigences
+theatrales. C'est donc a la mise en scene que j'en ai.
+
+Un acte est une division dramatique qui doit avoir un commencement
+et une fin, dont toutes les parties sont indissolubles, et dont
+par consequent la representation ne doit pas offrir de solution de
+continuite pour les yeux, puisqu'elle n'en offre pas pour l'esprit. Dans
+un entr'acte, si court qu'il soit, un poete peut faire tenir un temps
+quelconque si grand qu'il soit. En generalisant le phenomene, on peut
+dire que dans un temps reel infiniment petit nous pouvons faire tenir un
+temps imaginaire infiniment grand. On en a une preuve dans ce fait que
+dans une seconde de sommeil le reve fait entrer une suite considerable
+d'evenements. La duree des entr'actes est donc sans rapports avec le
+temps suppose ecoule par le poete et avec le nombre d'evenements
+qu'il imagine s'etre passes entre deux actes. Donc, en allongeant un
+entr'acte, nous ne rendons nullement plus plausible l'intervalle plus ou
+moins grand de temps, suppose ecoule entre les deux moments de l'action
+au milieu desquels il s'intercale. La duree d'un entr'acte n'est pas
+proportionnelle a l'accroissement du temps. Voila une des faces du
+phenomene; examinons l'autre.
+
+Quand le rideau tombe, l'esprit du spectateur, degage de l'etreinte du
+poete, redevient immediatement libre. Il y a dans cette chute du rideau,
+dans cette disparition absolue du spectacle, un signe manifeste de
+l'interruption de l'action dramatique. Une partie de cette action est
+des lors accomplie, et l'esprit du spectateur est pret a franchir
+l'espace de temps que voudra le poete, mais non a accepter, quand le
+rideau se relevera, une contiguite entre les deux tableaux, et une
+continuation, apres interruption, du moment precedent de l'action. Un
+acte represente une suite de sensations etroitement associees; si
+donc, entre deux tableaux appartenant a un meme acte, on intercale un
+entr'acte, on brise un anneau de la chaine des sensations, qui doivent
+se succeder sans interruption pour se fondre dans une sensation generale
+et totale. L'esprit du spectateur est donc oblige de reconstruire
+retrospectivement la suite interrompue de ses sensations, de revenir
+de lui-meme sur l'idee de fin qui s'etait formee en lui: au lieu d'un
+mouvement en avant, il eprouve donc, non seulement un temps d'arret,
+mais encore un mouvement de recul. L'action du drame, au lieu d'avancer,
+retrograde, et l'impression de ralentissement se fait sentir a notre
+esprit, bien qu'elle ne resulte pas des dispositions imaginees par le
+poete. C'est par consequent, dans ce cas, la mise en scene qui est
+responsable de ce sentiment de lenteur qui nous fait juger sous un jour
+faux l'action ininterrompue tracee par le poete.
+
+C'est une impression que, sans pouvoir l'expliquer, j'avais souvent
+eprouvee, quand de temps a autre on remontait sur une scene francaise
+un des drames de Shakspeare. Il me semblait que par moments l'action ne
+marchait pas et je n'etais pas loin d'en accuser le genie dramatique du
+poete. Cependant la lecture me donnait une impression tout autre. Mais,
+des que mon attention se porta sur la mise en scene, je ne fus pas long
+a decouvrir que l'ennui, provenant d'une action qui semblait trop lente
+ou stagnante, avait pour veritable cause les procedes de notre mise en
+scene appliques aux drames de Shakspeare. Le rythme et la mesure de
+l'oeuvre se trouvaient alteres, absolument comme si dans une phrase
+musicale on eut intercale mal a propos un temps de silence. Je n'ignore
+pas que la division en actes des drames de Shakspeare est posterieure au
+poete. A cela on peut toutefois repondre que la representation devait
+forcement operer la division des tableaux, dont la repartition en cinq
+actes a ete le resultat d'un travail critique reflechi, peu de temps
+apres la mort de Shakspeare, et a laquelle il est assez raisonnable de
+nous tenir. En tout cas, il ne peut y avoir plusieurs manieres egalement
+bonnes d'operer cette division. Au surplus, a defaut de l'exemple de
+Shakspeare, il resterait celui de Goethe et de Schiller, et celui de
+Sheridan dans le theatre anglais.
+
+Pour conclure, je crois que l'on pourrait procurer un plaisir dramatique
+tres vif aux spectateurs francais, en montant sur nos scenes les plus
+belles oeuvres des theatres etrangers, espagnols, anglais et allemands,
+a la condition qu'on respectat la division generale et qu'on n'alterat
+pas l'integrite de chaque acte par l'introduction d'entr'actes entre les
+divers tableaux qui le composent. Il faudrait dans ce but prendre le
+parti d'une mise en scene speciale et sommaire qui permit de faire
+a vue, entre les tableaux d'un meme acte, tous les changements de
+decorations necessites par les changements de lieux. Grace a la
+continuite du spectacle, ces drames conserveraient leur physionomie
+propre, l'action son allure reelle et les differents moments de cette
+action leur marche ininterrompue. Dans ce systeme, il faudrait renoncer
+a toute somptuosite de mise en scene, autre que celle qui resulterait
+des decorations peintes. Je ne vois pas ou serait l'inconvenient, ces
+drames ayant presque tous par eux-memes une puissance representative
+tres grande.
+
+Quant a nos pieces modernes, il me parait necessaire que les auteurs
+mettent un terme a la confusion qui dure depuis trop longtemps entre les
+actes et les tableaux, et qu'ils reservent le nom d'_acte_ a toute
+suite de scenes formant un tout dramatique partiel, termine par cette
+interruption du spectacle qu'on appelle un entr'acte. Dans ce systeme,
+qui est le seul logique, il faudrait faire abnegation de toute mise en
+scene exigeant entre les tableaux un entr'acte pour la plantation du
+decor.
+
+La verite dramatique et la logique de l'action opposent donc des bornes
+naturelles a l'exageration de la mise en scene. C'est un fait important
+a constater, puisqu'il nous montre que les progres de l'art dramatique
+sont loin d'exiger un luxe disproportionne de mise en scene, et que
+souvent c'est en s'effacant modestement que la mise en scene merite le
+nom d'art. Ce qui entraine souvent les poetes, c'est que les changements
+les plus compliques n'exigent d'eux qu'un trait de plume; et que leur
+imagination eleve ou renverse des palais avec une rapidite telle qu'elle
+n'altere en rien la contiguite des differents moments d'une action
+partielle qui pour leur esprit reste une et indissoluble. L'art pour eux
+n'est qu'un jeu de leur imagination; et de meme qu'ils ne nous doivent
+que l'apparence des etres, de meme ils ne nous doivent que l'apparence
+des choses. Mais alors il ne faut pas que la mise en scene s'attarde a
+remuer d'enormes machines; il faut qu'elle se fasse alerte et quelque
+peu feerique pour repondre aux coups d'aile de l'imagination poetique.
+
+J'ajouterai une remarque generale pour clore ce chapitre. Les directeurs
+ont le defaut de faire les entr'actes trop longs. La plupart du temps
+sans doute le spectateur n'eprouve qu'un ennui que dissipe le lever
+du rideau; mais quelquefois la longueur de l'entr'acte nuit a l'effet
+dramatique. Je citerai comme exemple le drame d'_Antony_. Si, entre
+le second et le troisieme acte, ainsi qu'entre le quatrieme et le
+cinquieme, on n'intercalait qu'un entr'acte d'une ou deux minutes, juste
+le temps de changer les decors par des procedes rapides, on doublerait
+la puissance du drame en ne laissant pas au spectateur le temps de
+recouvrer son sang-froid et de se degager de l'etreinte du poete. Mais,
+objectera-t-on, au lieu de finir a minuit le spectacle finirait a
+onze heures: on me permettra, je pense, de mepriser absolument cette
+objection. Au surplus, quand je dis qu'entre deux actes, lies par le
+pathetique d'une meme situation, l'entr'acte doit etre reduit a la plus
+petite duree possible, ce n'est pas un conseil discutable que je donne,
+mais une regle indiscutable que j'enonce et qui s'impose au nom de
+principes artistiques qui ne souffrent pas d'objections.
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+De l'imitation de la nature.--De la presentation et de la representation
+d'un phenomene.--De la representation de la mort.--Toute representation
+est conditionnee par l'imagination du spectateur.--Le jugement du public
+est subordonne a l'idee qu'il se fait de la realite.
+
+
+L'auteur, dans la mise en scene qu'il imagine, le decorateur et le
+metteur en scene, dans celle qu'ils realisent, les comediens dans
+leur diction et dans leur jeu ainsi que dans leurs costumes, ont
+necessairement pour legitime ambition d'arriver a une ressemblance
+frappante avec la nature qui est leur modele. Tout le monde en convient;
+mais alors ne semble-t-il pas que cette direction imprimee a tant
+d'efforts divers soit contradictoire avec le jugement defavorable que
+l'on se croit en droit de porter sur la theorie realiste? Ou bien y
+aurait-il un degre d'approximation que l'art ne doive pas franchir? Nous
+touchons la a l'eternelle question sur la nature et sur le but de l'art,
+question que je crois fort inutile de relever dans ce petit ouvrage ou
+elle ne pourrait occuper qu'une place incidente. Je la ramenerai a des
+proportions plus modestes, et je la limiterai au sujet special que je
+traite. Je vais donc m'occuper de rechercher jusqu'a quel point
+le metteur en scene et l'acteur peuvent pousser la perfection de
+l'imitation, et si, dans les efforts qu'ils font pour y atteindre, ils
+ne doivent pas etre diriges par une methode generale et un ensemble de
+regles suffisamment precises.
+
+Ce probleme est domine par un mot dont il faut bien comprendre le sens
+et la portee; c'est le mot _representation_. Tous les faits quelconques
+dont nous sommes chaque jour les temoins oculaires se presentent a nous;
+tandis que, lorsque le souvenir de ces memes faits nous revient a
+la memoire, ceux-ci se representent a notre esprit. Or, entre la
+presentation et la representation d'un fait, il existe une difference
+qui consiste en ce qu'un nombre variable de details d'importance
+diverse, plus ou moins bien observes dans la presentation, ne se
+retrouvent plus dans la representation. En outre, si un meme fait se
+presente a nous a differentes reprises, offrant chaque fois quelque
+variete dans l'ordre ou l'intensite des phenomenes, il est clair que les
+representations successives que nous aurons eues de ces faits semblables
+varieront dans leurs caracteres particuliers, mais se ressembleront
+dans leurs caracteres generaux. Par suite, la synthese de ces diverses
+representations offrira donc a notre esprit une nouvelle representation,
+rassemblant et fixant les caracteres communs de toutes les
+representations anterieures et laissant dans le vague une masse
+flottante, indecise de traits particuliers. Cette nouvelle
+representation n'est autre chose que l'idee que nous avons acquise d'un
+certain ordre de faits.
+
+Prenons pour exemple la representation de la mort, qui est le
+phenomene naturel dont le theatre nous offre le plus frequemment la
+representation. Il est peu de personnes qui n'aient assiste a la mort
+d'un etre quelconque: l'un a vu mourir un vieillard, l'autre un enfant
+ou une femme; celui-ci a vu tomber des soldats sur le champ de bataille,
+celui-la a assiste a l'agonie de malades dans un hopital; les uns ont
+observe la mort lente ou violente d'animaux, les autres la leur ont
+causee volontairement; tous enfin ont vu les memes phenomenes generaux
+se reproduire dans des conditions extremement variables. Si l'on
+ajoute a ce nombre plus ou moins grand d'experiences personnelles la
+description si souvent faite de ce meme phenomene, on comprendra comment
+il s'est forme dans l'esprit de chacun de nous une idee de la mort, idee
+qui se compose des caracteres communs a toutes les presentations de
+ce phenomene supreme, et qui pour chacun de nous est la meme dans ses
+traits generaux et ne peut differer que par un certain nombre de traits
+particuliers d'importance secondaire. Or, c'est uniquement cette idee,
+ou cette image (ce qui revient au meme), qui est seule artistiquement
+representable.
+
+Transportons-nous dans une salle de theatre ou nous assisterons a un
+drame dans lequel un acteur ou une actrice doit nous donner le spectacle
+de la mort, et examinons bien les conditions du probleme scenique a
+resoudre. L'acteur doit produire l'apparence de la mort, et son art
+consiste a atteindre un degre frappant de ressemblance. Mais de
+ressemblance avec quoi? Avec la mort d'un parent a laquelle il aura
+assiste dans sa famille ou d'un moribond d'hopital dont il aura par
+scrupule ete etudier l'agonie? Nullement; mais de ressemblance avec
+l'idee de la mort que possedent les quinze cents spectateurs qu'il a
+devant lui. Si l'image qu'il evoque devant toute une salle est semblable
+dans ses caracteres generaux a l'idee que chacun se fait de la mort, les
+quinze cents spectateurs declareront a l'unanimite que le jeu de cet
+acteur est admirable de verite, ce qui sera exact puisque l'art de
+l'acteur consiste precisement a objectiver devant les yeux du spectateur
+l'image ou l'idee que celui-ci a dans l'esprit. Et son jeu, qu'on le
+remarque, sera d'autant plus vrai qu'il sera moins reel, c'est-a-dire
+moins complique de details particuliers et speciaux, non observes par la
+majorite des spectateurs.
+
+Si, en effet, un acteur s'ingeniait a reproduire trait pour trait telle
+facon extraordinaire de mourir, observee par lui-meme, il s'exposerait,
+tout en etant plus reel, a paraitre moins vrai, car l'image qu'il
+offrirait serait dissemblable a celle qu'ont dans l'esprit la plupart
+des quinze cents spectateurs. Nous pouvons donc conclure que, si le reel
+est le vrai dans la presentation des phenomenes, il n'est pas toujours
+le vrai dans la representation de ces memes phenomenes. Or comme au
+theatre il ne s'agit jamais que de la representation de la vie et de
+tous les actes qui la composent, ni l'auteur, ni le metteur en scene,
+ni les acteurs ne doivent s'attacher a reproduire la realite, mais
+seulement l'image qui est la representation ideale du reel.
+
+Un acteur doit donc etre un observateur de la nature, non pour
+transporter servilement ses observations sur la scene, mais
+pour enregistrer en lui tous les traits communs dont se compose
+synthetiquement l'idee ou l'image qu'il s'efforcera de reproduire. C'est
+pour cela que dans la carriere du comedien l'intuition lui est d'un si
+grand secours; car, apres le travail inconscient de generalisation qui
+se produit en lui, cette faculte d'introspection lui permet d'avoir une
+vue tres nette de l'image interieure qui s'est formee dans son esprit;
+et c'est precisement cette vue tres claire des idees qui fait les grands
+comediens. Si l'un d'eux doit representer une scene de folie, ira-t-il
+a Bicetre etudier un fou particulier dont il s'efforcera de reproduire
+identiquement les airs, les gestes et toutes les manies? Non pas; mais
+il cherchera dans une visite generale a rassembler dans sa memoire
+les traits communs qui se retrouvent dans tous les fous d'une meme
+categorie; surtout il s'efforcera, par une attention toute subjective,
+de tirer des tenebres de son esprit l'idee qu'il se fait d'un fou et de
+bien se penetrer, pour les reproduire, des traits qui composent cette
+image ideale. C'est precisement dans la fixation de cette image
+subjective et dans la difficulte de la transformer en une image
+objective que les comediens ont toujours quelques progres a faire.
+C'est cette image qui est le modele dont le theatre nous doit la plus
+frappante copie.
+
+Autrement, s'il s'agissait au theatre de realite, comment le public
+serait-il apte a juger de la verite, lui qui la plupart du temps n'a
+pas directement observe cette realite? Au contraire, transportez-le
+au milieu de civilisations eteintes ou etrangeres, dans un milieu
+populaire, bourgeois ou aristocratique, etalez devant ses yeux les
+crimes les plus monstrueux, les actes vertueux les plus rares, il
+s'ecriera ingenument: comme c'est nature! comme c'est vrai! et vous,
+poetes et comediens, vous savourerez cette manifestation de son
+admiration, et c'est pour meriter cet eloge que vous donnez toutes
+vos forces a un travail qui souvent vous tue. Or, d'ou le public
+tiendrait-il cette competence que vous lui reconnaissez, s'il ne devait
+formuler son jugement que d'apres l'observation personnelle et directe
+du phenomene? S'il a le droit de porter ainsi l'eloge ou le blame sur
+vos travaux, sur vos conceptions et sur les resultats de vos longues et
+penibles etudes, c'est qu'il rapporte la representation que vous lui
+offrez a l'idee qu'il se fait du phenomene et a l'image qu'il possede
+en lui-meme; et ce qu'il applaudit, ce n'est pas la reproduction d'une
+realite qu'il ne lui a pas ete donne d'observer directement, mais le
+degre de ressemblance de l'image que vous dessinez a ses yeux avec
+l'idee qu'il s'est formee du fait represente.
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+De l'acteur.--De la formation subjective des images.--Rapport de la
+creation de l'acteur avec l'ideal du public.--Toute evolution ideale
+implique une modification dans l'image representee.--C'est la generalite
+d'un phenomene qui justifie sa representation.--_Smilis_.--L'acteur doit
+eviter l'accidentel.
+
+
+Le metteur en scene et l'acteur doivent donc s'attacher a bien
+determiner les traits generaux des etres dont ils doivent exposer aux
+yeux du public la representation theatrale, et les caracteres communs
+de tous les phenomenes particuliers qui composent l'idee qu'ils veulent
+rendre sensible et visible. Dans toute nouvelle creation, leur merite
+consiste, surtout pour l'acteur, dont l'art est plus fecond et
+plus personnel, a amener la representation scenique a son point de
+perfection, c'est-a-dire a determiner jusqu'ou ils peuvent pousser la
+realisation de l'idee dont ils possedent en eux l'image subjective. A
+mesure que le temps s'ecoule, que les generations se succedent, il y
+a des images qui s'affaiblissent et d'autres qui, au contraire,
+s'eclaircissent et se precisent. Les idees qui flottent dans
+l'imagination des hommes sont semblables aux images que nous tenons dans
+le champ de notre lorgnette et qui, selon les dispositions relatives que
+nous donnons aux foyers des lentilles, se rapprochent et se precisent ou
+s'eloignent en se diffusant. Le comedien doit donc s'efforcer de bien
+discerner les traits dont se composent les idees des spectateurs; et son
+ambition constante est de decouvrir quelques-uns des caracteres communs,
+si faibles qu'ils soient, que ses predecesseurs ont neglige de mettre en
+evidence; enfin de se rendre compte des modifications que le temps ou
+des circonstances particulieres ont apporte a ces idees. C'est en
+ce sens que le comedien doit toujours etudier la nature; car il est
+necessaire qu'il compare, le plus souvent possible, la presentation et
+la representation des phenomenes, afin de discerner si les traits dont
+il revet ses imitations ont bien tous le caractere general qui sera pour
+tous les spectateurs la marque de la verite, et de decouvrir peut-etre
+quelque trait nouveau qui soit de nature a rendre la ressemblance plus
+parfaite.
+
+Si, par suite de circonstances fortuites, les hommes d'une generation
+ont ete a meme d'observer plus souvent ou mieux que ceux qui les ont
+precedes un certain ordre de faits, l'idee qu'ils en concoivent sera
+sensiblement differente de celle qu'en possedaient les generations
+anterieures; et le comedien, s'il a de l'intuition et de la penetration,
+ne se contentera plus pour les representer des traditions de metier,
+mais modifiera son jeu de maniere a reproduire l'image actuelle et a
+trouver sa ressemblance exacte. Supposons qu'une actrice, ayant cree il
+y a vingt ans le role d'une convulsionnaire, dut de nouveau en creer
+un semblable aujourd'hui, devrait-elle se contenter de reproduire
+identiquement le jeu de scene qui lui a valu jadis un succes? Nullement,
+car les idees que nous avons aujourd'hui sur les nevroses sont
+sensiblement differentes de celles que nous avions il y a vingt ans. On
+s'est beaucoup occupe de cette question; les journaux l'ont agitee, ont
+rendu compte avec force details des nombreuses experiences faites avec
+eclat sur l'hysterie; et l'idee que nous nous faisons actuellement d'une
+convulsionnaire a des formes plus nettes et plus accusees. L'actrice
+devra donc proceder a une nouvelle mise au point, ajouter a son
+jeu d'autrefois et le mettre en harmonie avec l'idee actuelle des
+spectateurs, avec discernement, d'ailleurs, et sans exageration, car les
+idees humaines n'ont que de lentes evolutions. Mais enfin tel trait
+qui, dans son jeu, eut paru extravagant il y a vingt ans, paraitrait
+aujourd'hui vrai et naturel. Ce n'est pas la realite cependant qui a
+change, mais l'image ideale qu'en possede l'esprit des spectateurs.
+On voit en quels sens divers le talent d'un comedien peut toujours
+progresser par l'observation; c'est un art qui n'est jamais immobile,
+mais qui se renouvelle constamment et qui, dans son evolution, suit les
+evolutions des idees humaines.
+
+La methode de travail du comedien se resume donc en deux points:
+premierement, determination des traits generaux de l'image qui est la
+synthese ideale d'un ensemble de phenomenes particuliers et reels;
+deuxiemement, retour frequent a l'observation de la nature, afin de
+decouvrir si l'examen compare des phenomenes ne lui fournira pas
+quelque caractere commun jusqu'ici neglige ou inapercu, ou si, dans les
+presentations fortuitement frequentes d'un phenomene, la reapparition
+d'un trait particulier ne l'eleve pas a l'importance d'un trait general.
+Ce deuxieme point est extremement delicat, car il est toujours tentant
+d'ajouter quelque chose au jeu de ses predecesseurs ou de ses emules; et
+c'est presque toujours par exces que pechent les comediens, par suite de
+l'attention que plus que tout autre ils apportent a l'observation des
+phenomenes. Quand, dans le jeu d'un comedien, un trait parait contraire
+a la nature, on peut presque toujours etre certain que ce trait a
+cependant ete observe et pris sur la nature par le comedien, dont
+l'erreur a uniquement consiste a lui attribuer un caractere general
+qu'il n'avait pas, et par consequent a evoquer aux yeux des spectateurs
+une image differant par exces de l'idee qui a pu se former dans l'esprit
+du plus grand nombre d'entre eux.
+
+Voici entre autres un exemple. Dans un drame intitule _Smilis_, joue
+recemment a la Comedie-Francaise, on voyait, au premier acte, deux vieux
+amis, l'un amiral, l'autre commandant, se retrouvant apres une longue
+separation, tomber dans les bras l'un de l'autre. Or les acteurs avaient
+cru devoir ajouter le baiser a l'accolade, baiser franchement donne et
+recu, et entendu de tous les spectateurs qui ne pouvaient reprimer un
+sourire, temoignage instinctif de leur etonnement. C'est qu'en effet
+c'etait une faute de mise en scene de la part des deux excellents
+comediens, provenant precisement d'une judicieuse et reelle observation:
+beaucoup de personnes savent que les militaires et les marins ont
+l'inoffensive habitude de s'embrasser fraternellement quand ils se
+retrouvent dans leur carriere aventureuse. Mais les comediens avaient eu
+le tort de relever un trait particulier ne s'accordant pas avec l'idee
+generale que se forme le public de deux hommes qui se jettent dans les
+bras l'un de l'autre. L'embrassade, en effet, n'admet, dans la vie
+reelle, que le simulacre du baiser, qui aux yeux de la plupart des
+hommes est un acte entache d'un peu de ridicule. Voila donc une legere
+faute de mise en scene qui a precisement pour cause l'observation exacte
+de la nature dans certains cas particuliers; et la faute a consiste dans
+la substitution d'une image particuliere a l'image generale qui seule
+repondait a l'idee que se faisaient du fait represente les dix-huit
+cents spectateurs.
+
+A un autre point de vue, d'ailleurs, on peut dire qu'au theatre, en
+dehors de certains cas particuliers, comme par exemple dans l'expression
+du sentiment filial, le baiser n'est tolere que s'il est donne ou recu
+par une femme. En general, les acteurs n'en doivent jamais faire que le
+simulacre. _Le Mariage de Figaro_ nous facilite la determination de la
+limite au dela de laquelle on choquerait la bienseance. Au cinquieme
+acte, lorsque Cherubin, croyant embrasser Suzanne, embrasse le comte
+Almaviva, tout spectateur attentif a ses propres impressions s'apercevra
+que la realite du baiser serait choquante si le role de Cherubin etait
+rempli par un homme, et que si elle ne l'est pas, c'est qu'il sait que
+sous les traits et sous le costume du page c'est une femme qui donne ce
+baiser a l'acteur qui joue le role du comte.
+
+La loi que nous avons cherche a elucider sur la representation des idees
+nous permet d'expliquer certains jeux de scene dont la portee soi-disant
+conventionnelle depasse de beaucoup la portee absolue. Le mot de
+convention, dans ces cas-la, ne me parait cependant juste que si on lui
+donne uniquement sa signification veritable, qui est celle d'accord
+entre les manieres de voir, et que si on n'y attache pas une idee
+d'arbitraire. Or, l'accord entre les manieres de voir n'est autre chose
+que la possession commune d'une image generale identique. Dans le code
+du monde, par exemple, un homme est considere comme outrage si un
+adversaire ou un ennemi ose lever la main sur lui et il se battra pour
+venger son honneur. Voila l'idee generale. Cependant il y aura des
+hommes qui ne se sentiront outrages et qui ne se battront que s'ils ont
+recu reellement le soufflet. Voila l'idee particuliere. Or le theatre ne
+peut en toute surete aborder que la representation de l'idee generale,
+de telle sorte que, si le cas particulier devait etre represente, il
+faudrait de la part de l'auteur beaucoup d'habilete et de preparation
+pour le faire admettre par le public. Quand nous apprenons qu'un mari a
+trouve un homme aux pieds de sa femme, ou qu'au moment ou il est entre
+il a surpris cet homme embrassant la main de sa femme, nous concluons
+avec certitude que cette femme trahissait son mari, le plus ou le moins
+etant sans valeur relativement a la conclusion morale. On se sert
+souvent, dans ce cas, du mot assez curieux de conversation criminelle,
+euphemisme qui n'est en somme qu'une idee generale, tres suffisante dans
+l'espece, et qui repond par consequent a l'image generale, la seule dont
+le theatre nous doive la representation. Dans la realite, au moment ou
+le mari apparait, l'amant a pu etre surpris se livrant a tels ou
+tels actes plus ou moins caracteristiques; mais ce sont la des cas
+particuliers et des circonstances accidentelles qui n'ajoutent rien au
+fait fondamental, qui est la trahison de la femme. Ce n'est donc pas
+sans y avoir profondement reflechi qu'un acteur pourra se croire
+permis d'ajouter quelque trait particulier a l'acte simple qui est la
+representation de l'idee generale.
+
+On pourrait citer un plus grand nombre d'exemples. Ainsi, dans la
+comedie, quand une jeune fille pleure elle porte son mouchoir a ses
+yeux, et son air ainsi que le mouvement de sa poitrine suffisent a
+dessiner l'image du chagrin, parce que ces differents traits sont
+generaux et se retrouvent a peu pres dans l'expression de toutes les
+douleurs de l'ame. Dans la realite cependant que de traits particuliers
+et variables viennent s'y joindre, selon la nature de chacun,
+l'abondance des sanglots et des pleurs, les cris de timbres differents,
+les mouvements souvent desordonnes, l'abandon de soi-meme, etc. On
+ferait egalement de semblables remarques au sujet de l'expression de
+la joie, ou l'image generale suffit, sans qu'on y ajoute les images
+disgracieuses qui deparent souvent les plus jolis visages.
+
+Mais il est inutile de multiplier ces exemples; les deux que nous avons
+choisis plus haut suffisent. Il faut mieux donner a reflechir que de
+tout dire. Il est juste d'ajouter que, dans beaucoup de cas, la dignite
+personnelle du comedien doit entrer en ligne de compte; mais c'est la
+une raison de sentiment qui me semble secondaire. Les raisons que nous
+avons presentees sont artistiques et comme telles de plus grande valeur.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+De la composition d'un role.--Des traditions.--De l'intuition et de
+l'introspection.--Developpement des images initiales.--Rapport ou
+contraste entre les images initiales de differents roles.--_Le
+Demi-Monde_.--_Le Gendre de M. Poirier_.--_Mademoiselle de Belle-Isle_.
+
+
+Dans les chapitres precedents, nous avons parle du jeu de scene, en le
+considerant comme un acte isole, detache d'un ensemble dramatique ou
+comique. Nous avons pris l'action dans un moment particulier. Nous
+devons maintenant examiner, au moins succinctement, la mise en scene
+d'un role et son rapport avec le developpement de l'action, mais en nous
+preoccupant exclusivement de l'aspect du role et en laissant de cote
+tout ce qui touche a la declamation.
+
+Il n'y a, dans les arts, qu'un petit nombre de principes; nous ne devons
+donc pas ici rechercher et rencontrer de lois esthetiques differentes de
+celles que nous avons deja mises en lumiere. Ce qui, d'ailleurs, fait
+l'excellence d'une regle, c'est de ne pas etre restreinte a un fait
+special: l'exiguite du cercle ou se meut une regle est un signe certain
+d'empirisme; et, dans ce cas, la regle prend le nom de procede. Les
+procedes, je l'accorde, ont leur utilite et meme leur prix,
+surtout lorsqu'ils portent ce beau nom de traditions, usite a la
+Comedie-Francaise. Des qu'une piece a fourni une longue carriere, et
+lorsque des acteurs ont particulierement brille dans certains roles,
+il est tres comprehensible que les nouveaux venus, qui plus tard sont
+charges de reprendre ces roles, s'ingenient a reproduire les effets qui
+ont si bien reussi a leurs predecesseurs. La facon de dire ces roles et
+d'executer tel ou tel jeu de scene, de faire tel geste, de prendre telle
+attitude, de faire meme telle correction au texte, etc., donne donc
+lieu a ce qu'on appelle des traditions, soit que ces procedes aient ete
+scrupuleusement notes, soit que le nouveau venu ait pu se rendre
+compte par lui-meme du jeu de son predecesseur, soit qu'ils se soient
+uniquement transmis de memoire. Il y a, a la Comedie-Francaise, un assez
+grand nombre de jeux de scene qui n'ont pas d'autre raison d'etre, et
+dont on se contente de dire pour les justifier qu'ils sont de tradition.
+En resume, la tradition est une experience accumulee dont il faut tenir
+grand compte. Il y a certaines facons exquises de dire, certains gestes
+empreints d'une eloquente grandeur, qui sont tout ce qui nous reste des
+grands artistes du passe. Toutefois, il ne faut pas que la tradition
+soit un esclavage, car nous avons vu precisement que quelques roles
+peuvent changer d'aspect avec le temps dans la mesure ou les idees
+elles-memes des spectateurs se modifient sous l'influence de
+circonstances fatales ou fortuites. Il faut donc maintenir la tradition
+au-dessous de la regle, et se degager du procede des qu'on vient a
+s'apercevoir qu'il est en contradiction avec l'idee actuelle. C'est donc
+ici la regle qui nous importe, et ce sont uniquement les principes qui
+doivent nous arreter. Un ouvrage special sur les traditions conservees a
+la Comedie-Francaise serait d'un tres grand interet; mais il ne pourrait
+etre entrepris que par quelque esprit attentif, appartenant depuis
+longtemps a la maison de Moliere. On pourrait y joindre un assez grand
+nombre de faits extraits de memoires ou conserves dans les ouvrages
+qui concernent l'art dramatique. Je serais, quant a moi, absolument
+incompetent en pareille matiere. C'est donc la un sujet que je dois
+ecarter de ma route; et je reviens a l'examen des principes, auquel
+d'ailleurs doit seul s'attacher un ouvrage theorique.
+
+Si nous passons d'un jeu de scene particulier au role qui le contient,
+nous ne faisons que remonter de l'examen de la partie a celui du tout,
+et un moment de reflexion suffit pour conclure que tous les jeux de
+scene, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes les inflexions
+doivent etre dans le caractere du role. A cinquante ans, on n'aime
+pas comme a vingt-cinq, ou, si on est affecte de la meme complexion
+amoureuse, on est qualifie differemment. Il y a telle occurrence ou
+un magistrat ne se conduira pas comme un militaire. L'education,
+l'instruction, le commerce avec nos semblables nous inculquent certaines
+facons de penser, de dire, d'agir, qui varient suivant le milieu ou nous
+avons vecu. Il y a donc dans tout role un aspect permanent et persistant
+dont le comedien doit se penetrer.
+
+C'est ici que l'intuition, au sens exact et etymologique du mot, prend
+une importance de premier ordre. Si le comedien est bien doue, il
+possede en lui-meme une riche collection d'observations, souvent
+inconscientes, suites et series d'images qui peuplent son imagination.
+A la premiere connaissance qu'il prend du role, il obeit a un mouvement
+naturel tout subjectif: il regarde en lui-meme, et de cet examen
+intuitif resulte une image initiale, sur laquelle il concentre alors
+son esprit de toute la force de son attention. C'est la son modele; il
+s'efforce d'en bien concevoir les formes lumineuses, qui se dessineront
+dans la chambre noire de sa pensee. De la clarte de l'image dependent
+la nettete et la serenite du jeu. Quelquefois l'image est lente a se
+former, surtout a se completer, et quelques acteurs ont en quelque sorte
+besoin de l'objectiver; il leur faut plusieurs repetitions pour en
+porter la representation au point de perfection qu'ils sont capables
+d'atteindre. Quelquefois, au contraire, elle jaillit du cerveau
+sans effort, et, dans ce cas, l'artiste se sent des le premier jour
+absolument maitre de son role. Mais cette premiere phase intuitive d'un
+role est suivie d'une seconde phase plus laborieuse; car l'image apparue
+a l'esprit de l'artiste n'est, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une
+image centrale, autour de laquelle oscillent un certain nombre d'images
+similaires, correspondant aux differents moments de l'action. C'est la
+variete qu'il s'agit des lors d'introduire dans le role sans en detruire
+l'unite.
+
+Tous les jeux de scene, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes
+les inflexions de voix ne sont et ne doivent etre que des idees
+secondaires, derivees de l'idee premiere, ou autrement des images en
+rapport de ressemblance avec l'image initiale. Tout cela, bien que ne
+presentant aucune difficulte, se comprendra mieux encore au moyen
+d'un exemple. Dans _le Demi-Monde_, si nous melions en regard le role
+d'Olivier de Jalin et celui de Raymond, l'un homme du monde, l'autre
+militaire, il est clair que les comediens charges de ces deux roles ont
+immediatement vu surgir a leurs yeux, des profondeurs de leur esprit,
+les images initiales de ces deux personnages. C'est alors que pour tous
+deux a commence un travail de detail tres difficile et tres minutieux,
+consistant a deduire de cette image intuitive toute une serie d'images
+secondaires reproduisant toujours la meme personnalite. Ils n'auront
+jamais une attitude identique, Olivier s'abandonnant sans effort a une
+aisance familiere, Raymond gardant toujours une certaine rectitude
+de maintien; ils ne feront pas un geste semblable, ni dans le meme
+mouvement; ils ne s'assoiront pas, ne se leveront pas, ne marcheront pas
+de meme, et ils ne parleront pas sur des rythmes similaires.
+
+Dans toutes les pieces, tous les roles ont ainsi leur physionomie propre
+que l'acteur ne doit jamais perdre de vue. Cela parait tout simple
+au spectateur qui ne parait nullement s'en etonner, et qui n'y voit
+probablement aucune difficulte. Sans doute, la composition du role est
+relativement facile quand la personnalite des personnages est nettement
+determinee, comme dans l'exemple que j'ai choisi; mais que le lendemain
+les deux memes comediens aient a remplir les roles de Montmeyran et du
+marquis de Presle, dans _le Gendre de M. Poirier_, la transition, pour
+ne pas etre brusque, n'en sera que plus delicate; et le spectateur, s'il
+y pense, pourra commencer a s'apercevoir de toute la difficulte qui
+preside a la mise en scene d'un role. Montmeyran est un militaire comme
+Raymond; mais le second a fourni une image initiale aux contours un peu
+secs et tranchants, tandis que le premier se revele sous les traits
+d'une image aux angles adoucis. La ressemblance entre les deux sera
+surtout dans une certaine rectitude morale. Le marquis de Presle est un
+homme du monde comme Olivier de Jalin, mais avec un peu plus de morgue
+et de hauteur; il s'est moins use a tous les contacts de la vie, et il a
+garde la part de prejuges qu'Olivier a, des longtemps, echanges contre
+une aimable philosophie. Eh bien, ces nuances qui differencient les
+images initiales de ces roles, il faut ne pas les laisser perdre; elles
+doivent se retrouver a tous les moments de l'action, dans toutes les
+attitudes, dans les moindres gestes, dans la facon d'entrer et de
+sortir. Que le surlendemain les deux memes acteurs reparaissent dans
+_Mademoiselle de Belle-Isle_, sous les traits du duc de Richelieu et du
+chevalier d'Aubigny, voila encore des images initiales qui sont dans un
+certain rapport, d'une part, avec le marquis de Presle et Olivier de
+Jalin, d'autre part, avec Montmeyran et Raymond, mais qui se distinguent
+cependant par des nuances multiples d'une grande importance, auxquelles
+s'ajoute la difference des epoques, des costumes, des milieux, des
+caracteres historiques, etc. On comprendra, des lors, que si l'intuition
+fournit aisement aux comediens les images initiales de chacun de ces
+roles, la reflexion, l'etude, la comparaison leur seront necessaires
+pour arriver laborieusement a fixer toutes les images derivees, dans
+lesquelles le spectateur doit toujours retrouver l'image initiale.
+
+Il semble resulter de ce que nous venons de dire, sur la facon dont on
+procede a la composition d'un role, que la premiere qualite pour un
+comedien est l'imagination; accompagnee de cette faculte d'introspection
+qui lui permet d'apercevoir et de degager les images subjectives
+inconsciemment accumulees dans son esprit. Viennent ensuite
+l'intelligence et le travail, au moyen desquels il pousse la
+representation de ces images au degre desirable de fini et de
+ressemblance. Un jeune homme ou une jeune fille peuvent avoir en partage
+un physique heureux, une voix enchanteresse, une intelligence tres fine,
+et faire presager un comedien ou une comedienne de talent; mais ils
+ne possederont pas de veritable genie dramatique s'ils n'ont pas
+d'imagination et si par consequent ils ne possedent pas cette faculte
+d'intuition qui en decoule. C'est pourquoi les debuts sont si souvent
+trompeurs; on y fait montre de qualites charmantes et meme superieures,
+mais le veritable comedien ne se revele que le jour ou, abandonne de ses
+maitres, seul vis-a-vis de lui-meme, il aborde la creation d'un role.
+C'est la que la faculte maitresse se devoile ou se montre decidement
+absente. On ne serait pas embarrasse de citer grand nombre d'acteurs qui
+ont parcouru une carriere honorable, qui se sont meme distingues dans
+leur emploi, mais qui en realite n'etaient pas fatalement destines a
+etre comediens, et qui n'ont reussi que grace a la mise en oeuvre de
+qualites tres estimables, mais secondaires au point de vue de l'art
+et qui auraient pu trouver leur emploi dans toute autre carriere. Ces
+acteurs tiennent cependant une grande place et une place meritee dans
+l'histoire dramatique; car instruits, attentifs, scrupuleux et toujours
+egaux a eux-memes, ils sont les gardiens les plus fideles des traditions
+et forment ensuite les meilleurs professeurs.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+Aptitude a jouer certains roles.--De la personnalite scenique de
+l'acteur.--Complexite et heterogeneite des roles modernes.--Leur
+influence sur l'art dramatique et sur l'art theatral.--Deformation du
+talent de l'acteur.
+
+
+Si on examine un certain nombre de roles avec quelque attention, on
+s'apercevra que les uns et les autres sont a quelque degre semblables
+ou dissemblables entre eux, et qu'ils peuvent se repartir en diverses
+classes plus ou moins separees les unes des autres. Ainsi, si nous
+revenons aux exemples que nous avons cites dans le chapitre precedent,
+nous trouverons que les roles d'Olivier de Jalin, de Gaston de Presle et
+du duc de Richelieu forment une certaine classe et que ceux de Raymond
+de Nanjac, de Montmeyran et du chevalier d'Aubigny en forment une autre.
+Dans chaque classe, les roles ont entre eux quelque analogie, quelque
+rapport plus ou moins proche, quelque affinite secrete, tandis que
+d'une classe a l'autre ce sont des dissemblances qui s'affirmeront,
+des oppositions plus ou moins fortes et plus ou moins saillantes. Par
+consequent, toutes les images initiales, qui sont les points de
+depart des roles d'une meme classe ayant quelques caracteres communs,
+deriveront toutes d'une meme image plus lointaine, plus generale,
+hierarchie d'images absolument semblable a la hierarchie des idees.
+Ces images generales constituent en quelque sorte des personnalites
+complexes.
+
+De meme on pourrait diviser une agglomeration d'hommes en groupes plus
+ou moins nombreux, constituant des personnalites complexes, et dont tous
+les membres auraient entre eux un certain air de parentage. Eu faisant
+encore un pas, on pourrait des lors etablir une correspondance entre ces
+groupes d'etres humains et ces classes dans lesquelles nous avons dit
+que se repartissaient tous les roles; et l'on verrait que le comedien,
+en tant qu'homme, appartenant a quelque groupe, porte en lui l'air de
+cette personnalite complexe a laquelle se rattache la sienne propre, et
+que par consequent son aspect, son image a quelque rapport avec l'image
+generale de laquelle se deduisent les images initiales d'une serie plus
+ou moins nombreuse de personnages de theatre.
+
+Un acteur possede donc par lui-meme une aptitude particuliere a remplir
+certains roles. C'est cette aptitude, cette conformite naturelle que
+consultent surtout les auteurs et les directeurs de theatre quand il
+s'agit de distribuer les roles d'une piece; et l'importance en est
+tellement grande pour le resultat final, qu'il arrive a chaque instant
+aux auteurs, en concevant et en ecrivant leurs pieces, de se composer
+une troupe ideale de comediens connus, et, bien mieux encore, de
+conformer l'image du role qu'ils dessinent a l'image personnelle de
+tel ou tel artiste. Bien entendu il ne faudrait pas restreindre cette
+concordance entre un artiste et un groupe de roles a de simples
+similitudes physiques. Sans doute le physique n'est pas sans importance,
+mais en tout cas il ne peut s'agir que du physique tel qu'il est modifie
+par les conditions sceniques, et vu a la lumiere de la rampe, dans la
+perspective du decor. Il est des acteurs que la scene grandit, d'autres
+qu'elle rapetisse; mais c'est surtout la physionomie que l'optique
+theatrale modifie profondement, ce qui se concoit aisement, puisque la
+lumiere du jour et celle de la rampe avivent les memes traits en sens
+inverse. Mais cette concordance tient, en outre, a la predisposition
+nerveuse qui est la source de la sensibilite, a l'inclination morale,
+a la qualite et au timbre de la voix, a l'expression du regard et a la
+plasticite generale. Dans la mise en scene, la distribution des roles
+est donc d'une importance capitale. Une faute dans cette distribution
+est en tout point semblable a celle que commettrait un musicien qui se
+tromperait sur le caractere physiologique des instruments et ferait
+exprimer par les hautbois ce qui ne peut l'etre que par les trompettes,
+ou voudrait forcer les clarinettes a nous faire eprouver les memes
+sentiments que les violoncelles.
+
+C'est cette meme concordance entre la personnalite scenique d'un acteur
+et les roles du repertoire qu'il est si important de decouvrir quand il
+s'agit d'un debut. On se trompe souvent, soit que l'acteur ne donne pas
+tout ce qu'il promettait, soit que la scene modifie completement son
+image theatrale. Quand il s'agit de discerner le meilleur emploi qu'il
+sera possible de faire de qualites moyennes et temperees, il vaut mieux
+choisir de modestes roles de debut, afin de laisser le temperament de
+l'artiste se reveler et s'affirmer peu a peu. Quand on croit avoir
+affaire a un temperament personnel d'une certaine valeur, il est
+preferable de mettre l'artiste aux prises avec un grand role, dut ce
+premier essai ne pas etre couronne de succes, car le contraste meme,
+entre le role qu'il remplit et sa personnalite scenique, mettra celle-ci
+en pleine lumiere et lui permettra de s'affirmer au grand jour de la
+rampe. Dans ce cas, meme apres un debut malheureux, un directeur avise
+aura la certitude d'avoir mis la main sur un artiste hors ligne et il
+aura du meme coup determine vers quels roles l'incline son temperament.
+
+Une troupe, quelque nombreuse qu'elle soit, presente toujours des
+lacunes, ce qu'on comprendra aisement apres les explications qui
+precedent. C'est pourquoi il se presente dans l'histoire d'un theatre
+des periodes pendant lesquelles telle piece ne produit pas tout l'effet
+qu'on en devrait attendre et quelquefois ne peut absolument pas etre
+reprise. Souvent il se passe dix ans, vingt ans meme, pendant lesquels
+un groupe de pieces ne peut etre remonte avec succes, par suite du
+manque d'un acteur d'un certain temperament. Cela se fait surtout sentir
+dans les pieces modernes, et cela tient a l'heterogeneite des roles qui
+tend et tendra a s'accuser de plus en plus. L'art dramatique suit en
+cela l'evolution de la vie moderne, et de meme que dans le monde chacun
+prend une personnalite de plus en plus distincte, de meme dans le
+theatre qui reflete le monde les roles augmentent en nombre a mesure
+qu'ils se differencient les uns des autres. Et meme, c'est par une sorte
+de tendance philosophique instinctive que les auteurs se laissent si
+facilement aller a composer des pieces entieres pour tel acteur ou pour
+telle actrice. Ils profitent habilement d'une personnalite distincte
+et tres particuliere que leur offre benevolement la nature, qu'ils
+s'ingenient a developper et a pousser dans ses differents sens, et ils
+composent toutes leurs pieces en vue d'une personnalite theatrale que le
+hasard probablement ne leur offrira pas une seconde fois. C'est surtout
+dans les theatres de genre que ce systeme tend a prevaloir, et on
+arrive reellement a produire sur le public des impressions piquantes
+et originales; mais le danger est dans la repetition trop souvent
+renouvelee du meme procede. Pour arriver a satisfaire le public et pour
+prevenir en lui la satiete, il faudrait un peu plus souvent casser et
+remplacer le joujou dont on l'amuse.
+
+Cette heterogeneite de l'art a pour consequence une differenciation
+de plus en plus grande entre les images initiales des personnages du
+theatre moderne; et, par suite, un acteur devient de moins en moins apte
+a remplir avec succes un grand nombre de roles: son image s'associe avec
+des groupes de roles de plus en plus restreints. D'ou resulterait la
+necessite d'accroitre indefiniment le nombre d'acteurs composant une
+troupe de theatre. Cette necessite a pour consequence immediate:
+premierement, la disparition des troupes de province; deuxiemement,
+la fusion en une seule de toutes les troupes existant a Paris;
+troisiemement, l'exploitation des theatres de province par les troupes
+de Paris. La premiere consequence s'est aujourd'hui entierement
+realisee: les quelques troupes qui resistent encore se ruinent ou se
+ruineront. Le moment approche ou il n'y aura plus un seul theatre de
+province vivant de sa vie propre. La seconde consequence se fait deja
+sentir. Les acteurs, pour la plupart, ne contractent plus que des
+engagements temporaires, qui se restreignent souvent a l'exploitation
+d'une piece. Les acteurs passent d'un theatre a l'autre sans se fixer
+definitivement. Les directeurs font des emprunts quotidiens aux troupes
+de leurs confreres: d'ou nait une tendance naturelle a mettre en commun
+leurs ressources, c'est-a-dire leurs theatres, leurs capitaux, leurs
+acteurs, leurs decors et leur materiel. La troisieme consequence a porte
+tous ses fruits: troupes d'hiver, troupes d'ete, troupes de villes
+d'eau ou de villes de jeu, toutes s'organisent a Paris au moyen des
+disponibilites existantes en personnel et en materiel.
+
+Quelles sont maintenant les consequences de cette heterogeneite sur
+l'art theatral. Produit de l'analyse, elle pousse les artistes dans la
+voie de l'analyse. Les images ou idees, de generales qu'elles etaient,
+se decomposent en images ou idees particulieres; celles-ci se
+differencient les unes des autres par des caracteres qui, negliges jadis
+ou habilement fondus dans l'ensemble, s'accusent et prennent un relief
+inattendu. De la un travail incessant des comediens pour mettre en
+saillie ces traits particuliers et speciaux; de la, la recherche du
+detail et par suite l'introduction de plus en plus frequente du reel.
+Dans la comedie de Moliere, pour prendre un exemple, l'argent ne s'est
+pas encore incarne dans un personnage special; mais au XVIIIe siecle
+nous voyons se dessiner l'image du financier. Aujourd'hui cette image,
+beaucoup trop generale pour nous, s'est decomposee et nous fournit les
+images du banquier, de l'agent de change, du quart d'agent de change, du
+boursier, du coulissier, etc. Ce qui distingue ces personnalites,
+issues d'une personnalite plus generale, ce sont, non des differences
+essentielles, mais des differences de surface, des details pris sur le
+vif de la societe actuelle, des traits de moeurs particulieres.
+L'esprit d'analyse du comedien est oblige de s'affiner; il creuse ses
+personnages, se met en observation, a l'affut des types particuliers qui
+se croisent sous ses yeux; et, quand il monte sur la scene, il ressemble
+souvent a tel que nous venons de coudoyer une heure avant d'entrer au
+theatre. Ce n'est plus le portrait a l'huile, peint largement, qui doit
+la flamme de la vie au temperament de l'artiste: c'est l'implacable
+photographie qui fouille les rides, exagere les defauts et grossit les
+plus charmants details.
+
+De la, pour le comedien, nait une certaine tendance a devenir
+caricaturiste, tendance qui s'affirme surtout dans les theatres de
+genre. En outre, comme le nombre de representations des pieces a succes
+a decuple, et que telle qu'on aurait jouee autrefois une cinquantaine de
+fois arrive souvent aujourd'hui a la trois-centieme representation, il
+s'ensuit que cette repetition forcee des memes roles tend a deformer le
+talent de l'artiste et a transformer en traits permanents des traits
+qui ne devraient etre que passagers. Le comedien, malgre lui, sans
+d'ailleurs qu'il en ait conscience, est la proie d'une personnalite
+qu'il revet trop souvent et dont la nature composee se substitue peu
+a peu par l'habitude a sa propre nature. Il arrive meme un moment ou
+l'acteur a perdu toute faculte de creation nouvelle, et semble absorbe
+dans un role unique dont il ne pourra desormais se debarrasser, car il
+en a pris definitivement la ressemblance, la voix, le port, les allures,
+les manieres et jusqu'aux tics particuliers. C'est la vengeance de
+l'art.
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+Complexite de la mise en scene moderne.--_L'Avocat Patelin; Bertrand
+et Raton; Pot-Bouille; la Charbonniere._--Invasion du reel.--Du
+procede.--Retour necessaire au repertoire classique.--Son influence sur
+le talent des acteurs.--Necessite des theatres subventionnes.
+
+
+L'heterogeneite, il faut en faire l'aveu, conspire en faveur de l'ecole
+realiste. Je ne sais si celle-ci se rend bien compte de l'arme puissante
+que les revolutions de l'esprit remettent entre ses mains. On peut le
+croire, car elle pousse furieusement a l'envahissement de la scene par
+le reel, et elle n'y reussit que trop bien. Cette annee, on a remonte
+a la Comedie-Francaise _Bertrand et Raton_, dont un des actes se passe
+dans le modeste magasin de soieries de Raton Burgenstaf. Une decoration
+peinte suffit a l'amoncellement modere des etoffes, un comptoir de chene
+s'etale sans orgueil, un escalier de bois conduit au logement du gros
+marchand de la Cour, et dans la boutique meme s'ouvre la porte de la
+cave: mise en scene tres justement appropriee au theatre de Scribe.
+Que nous sommes deja loin cependant des treteaux sur lesquels, dans
+l'_Avocat Patelin_, maitre Guillaume vient etaler ses pieces de draps!
+Or la veille du jour ou vous avez vu _Bertrand et Raton_, vous aviez pu
+voir _Pot-Bouille_ a l'Ambigu et admirer le magasin des Vabre avec son
+elegant escalier en spirale, avec ses commis, ses acheteuses qu'un
+equipage reel attend a la porte; et le lendemain vous avez peut-etre
+vu _la Charbonniere_ a la Gaite. La se trouvait transplante et formant
+decor l'escalier monumental d'un des plus grands magasins de Paris,
+spectacle extraordinaire pour les yeux, presentant l'encombrement et
+l'affolement d'un grand jour de vente, la presse des acheteurs, la foule
+des commis, un etalage savamment fait dans les regles du genre, les
+comptoirs, les caisses, et, dans l'angle de la decoration, un ascenseur,
+inutile a l'action, mais montant et descendant alternativement dans sa
+lente majeste, et semblant etre l'organe respiratoire de ce mastodonte
+industriel.
+
+On se demande, non sans inquietude, ou s'arretera la mise en scene?
+Sans doute, il y a des limites qu'elle ne pourra franchir, mais elle
+continuera a empieter de plus en plus sur le domaine litteraire et
+deja l'action qui relie tous les tableaux d'un drame est tenue et bien
+fugitive. Un obstacle qu'il lui faudra tourner est precisement la
+grandeur de la scene. En faisant monter les humbles et les desherites
+sur le theatre, en etalant a nos yeux les miseres physiques et morales
+des dernieres classes de la societe, elle ne pourra rapetisser la
+scene a la taille d'une mansarde ou d'un bouge. Quoi qu'elle fasse, la
+chambrette de Jenny ou la hutte du chiffonnier sera toujours plus grande
+que le salon d'un ministre. Toutefois la complaisance du public est
+admirable, et son imagination, dont l'ecole realiste sera forcee
+d'accepter le secours, consentira a ramener la grandeur de la scene
+aux proportions que desirera l'auteur: l'espace et le temps resteront
+toujours au theatre forcement conventionnels.
+
+Mais l'heterogeneite des roles continuera a s'accentuer, et c'est la
+qu'est le danger croissant de l'art dramatique; car, si l'on veut
+appliquer sa pensee a suivre cette progression ininterrompue, on verra
+peu a peu l'art descendre des hauteurs morales ou regnent les idees
+generales, s'abaisser de plus en plus a mesure que les images se
+revetiront de caracteres plus particuliers, s'etendre a toutes les
+realites, s'emanciper de toutes les conditions de regle, de choix,
+d'election, et aller finalement s'absorber et disparaitre dans la vie
+elle-meme. C'est qu'en effet la croissance constante de l'heterogeneite
+a pour limite extreme l'aneantissement de l'art. D'autres plus
+complaisants diront que ce sera la vie qui, en absorbant l'art, en
+recevra une beaute nouvelle. C'est bien loin pour decider. Mais d'ici
+la, quoi qu'il arrive, l'art dramatique aura ses jours d'epreuve. En
+ressortira-t-il rajeuni? C'est une grave question que nous examinerons
+dans les derniers chapitres de cet ouvrage.
+
+Nous entrons a peine dans la voie fatale, et c'est d'hier que l'antique
+homogeneite se desagrege: elle n'est pas encore reduite a l'etat de
+poussiere dramatique. D'ailleurs, si l'art nouveau est plein de dangers,
+il n'est pas toujours sans charmes, et nous nous laissons volontiers
+seduire de plus en plus par tous les traits, si exigus qu'ils soient,
+qui portent l'empreinte de la verite. Nous-meme, nous nous apercevons
+que notre esprit est moins homogene que celui de nos peres et qu'il est
+en proie a l'esprit d'analyse. Nous goutons donc un art que nos peres
+n'auraient pas apprecie, et, en depit de son inferiorite, nous eprouvons
+des charmes secrets a penetrer dans les replis des etres et des choses.
+Malheureusement l'apparent et le materiel nous distraient de l'ame
+humaine: a trop partager son coeur, on abaisse l'idee que l'on se
+faisait de l'amitie. Au theatre, l'artiste vise un but moins eleve; il a
+mis l'ideal a sa portee. Mele a la foule, il imite Malherbe qui allait
+etudier sa langue au port au foin, et, a la poursuite du reel, il saisit
+la verite partout ou il la rencontre, dans les assommoirs aussi bien que
+dans les alcoves des femmes perdues. Certes il y fait des trouvailles
+originales; et il met en saillie les caracteristiques de tous ces
+personnages nouveaux dans le monde de l'art et jusqu'a celles meme
+des metiers les moins avouables. Je ne meprise nullement l'effort de
+l'artiste en quelque sens qu'il s'exerce; cet effort n'est ni vain ni
+pueril, mais c'est l'histoire des chercheurs d'or: apres avoir epuise
+les mines aux filons eblouissants, ils tamisent la poussiere d'or melee
+au limon que charrient les fleuves.
+
+Peu a peu le metier dramatique s'encombre de formules qui vont en se
+compliquant de plus en plus, et les regles d'autrefois se reduisent a
+une foule sans cesse grossissante de procedes. C'est la qu'est le danger
+immediat; car l'homme est l'esclave des choses plus qu'il ne le croit.
+Son physique et jusqu'a son moral, jusqu'a son intelligence, sont des
+matieres plastiques qui prennent aisement la forme des moules ou il les
+enferme. Le reel des pieces modernes disloque le talent des comediens;
+et quelques-uns gardent a perpetuite une souplesse d'acrobate. Dans
+l'interet de l'art moderne, dans l'interet meme des plaisirs du
+spectateur, il est necessaire de mettre un frein a cette poursuite
+aveugle du reel, et surtout a son influence sur le theatre. Or il y a
+un remede efficace a la degenerescence theatrale qui nous menace; et
+ce remede c'est le retour frequent au repertoire classique. Nous avons
+parle plus haut de son influence sur le gout public, de son importance
+au point de vue du plaisir le plus pur qu'il nous soit donne d'eprouver
+au theatre. Nous n'y reviendrons pas; mais il nous reste a dire un mot
+de son influence sur le talent des comediens et de son importance au
+point de vue du metier dramatique.
+
+Si le lecteur a suivi avec quelque attention ce que nous avons dit sur
+la maniere dont l'acteur procede a la composition d'un role, sur l'image
+initiale qui se dresse dans son esprit et sur toute la serie d'images
+associees, il se rappellera que ces images seront d'autant plus marquees
+de traits particuliers que le personnage dont il revet la personnalite
+est un type moins general. En suivant le developpement historique du
+theatre, qui se conforme aux revolutions sociales, on voit les types
+de theatre se multiplier et se compliquer a mesure qu'on s'approche de
+l'epoque actuelle, et au contraire diminuer et se simplifier a mesure
+qu'on remonte dans le passe. Plus les types sont generaux, et c'est le
+cas de la tragedie et de l'ancienne comedie, plus les images initiales
+sont generales. Pour traduire sur la scene les personnages classiques,
+le comedien doit donc eviter de marquer son attitude, son jeu, sa
+diction de trop de details particuliers et caracteristiques, car il n'a
+que fort rarement a tenir compte des rapports du physique ou du moral
+avec une fonction sociale, une profession determinee, une maniere
+particuliere de vivre. Tout le materiel, tout l'accidentel et le
+circonstanciel de la vie reelle n'entrent que pour fort peu de chose
+dans la representation des personnages classiques. Ce sont surtout des
+passions heroiques ou criminelles et de grandes infortunes dans la
+tragedie, des vices et des travers generaux dans la comedie, qui
+demandent a etre traitees synthetiquement, tandis que le theatre moderne
+exige du comedien un esprit d'analyse toujours en eveil. La tragedie de
+Corneille et de Racine et la comedie de Moliere commandent donc, sans
+appuyer ici sur l'etude psychologique des roles, une grande largeur
+de diction, une elocution tres nette degagee des a peu pres de la
+conversation courante, une science du geste d'autant plus grande qu'il
+est plus rare et qu'il a un rapport plus etroit avec le texte poetique,
+une attitude qui n'a jamais le droit d'etre vulgaire ou qui, dans
+l'emportement meme des passions, ne doit jamais manquer de dignite.
+Les acteurs qui abordent ces roles sont obliges d'exercer sur eux une
+contrainte severe, de maitriser tout mouvement qui pourrait trahir leur
+personnalite moderne, de tenir enfin leur etre tout entier sous la
+dependance de la passion dont ils prennent le langage ou du caractere
+general aux impulsions duquel se plie l'action dramatique.
+
+Largeur, simplicite, sobriete, mais precision dans les effets, telle
+est la loi de composition de tous les roles classiques. Il n'y a pas de
+meilleure ecole pour les comediens; et c'est l'influence permanente
+de l'ancien repertoire qui fait la superiorite incontestable de la
+Comedie-Francaise sur tous les autres theatres. Tour a tour, entre les
+representations d'une piece moderne qui doit garder l'affiche pendant
+trois ou quatre mois, chaque societaire reprend la tunique d'Hippolyte
+ou les rubans verts d'Alceste, reforme son corps, son attitude, sa
+demarche, ses gestes a la severite sculpturale de l'antique ou a
+l'aisance aristocratique du grand siecle, et accorde de nouveau son
+oreille aux harmonies du vers de Racine ou aux larges mouvements
+aisement cadences de la prose de Moliere. Les comediens qui passent par
+ces epreuves se corrigent ainsi incessamment du maniere, du cherche,
+des gestes inconscients et des defauts de diction inherents a la
+conversation courante. Quand ils abordent les roles du theatre moderne,
+ils en elargissent les effets, les haussent en quelque sorte d'un ton,
+et ne sont pas sans influence sur les auteurs qui ecrivent pour eux
+et qui par suite elevent leur ideal et celui meme de la foule qui les
+applaudit.
+
+C'est par le commerce qu'elle entretient avec les grands ecrivains du
+XVIIe siecle que la Comedie-Francaise maintient dans sa troupe d'elite
+les belles traditions et les principes les plus eleves de l'art
+dramatique, qu'elle agit a son tour sur les productions de l'esprit, et
+qu'elle exerce une influence intellectuelle et morale, non seulement sur
+la societe francaise, mais encore sur l'Europe entiere et sur tout
+le monde civilise. C'est presque toujours a son ecole, au moins
+indirectement, que se sont formes les comediens qui vont secouer le rire
+sur notre triste univers, et prouver par leur presence sur tous les
+points du globe l'universalite de la langue francaise et le charme
+encore triomphant de l'esprit francais.
+
+Concluons donc que dans notre societe democratique, ou le nombre tuera
+l'ideal, s'il n'est conquis par lui, le maintien du repertoire classique
+a l'Odeon et a la Comedie-Francaise (joint a une reformation urgente
+de l'enseignement du Conservatoire) est en quelque sorte une mesure de
+renovation sociale, de relevement intellectuel et moral et de salut
+artistique. Mais ce n'est que par de larges subventions qu'on peut
+leur imposer le maintien de ce repertoire, qui exige des sacrifices
+permanents et d'incessants labeurs. Le jour ou le Corps legislatif, dans
+un esprit d'ignorance ou d'aveuglement, supprimerait ou diminuerait
+seulement ces subventions, il porterait du meme vote un coup funeste a
+l'art francais; il assurerait a bref delai l'envahissement de tous les
+theatres par les adeptes les moins scrupuleux de l'ecole, realiste et
+tarirait a l'avance dans les yeux de nos enfants la source des plus
+douces larmes qui se puissent verser ici-bas.
+
+Abandonnons cette perspective heureusement lointaine et reprenons pied
+sur la scene. Rappelons que, parmi les acteurs qui, en dehors de la
+Comedie-Francaise, forcent l'admiration du public, les meilleurs sont
+ceux qui, au Conservatoire ou a l'Odeon, ont eu le bonheur de traverser
+le repertoire classique. Que ne peuvent-ils aller de temps a autre s'y
+retremper librement, y refaire leurs forces, s'y perfectionner dans
+l'art de bien dire; et, apres avoir trop longtemps joue un personnage
+laid et vulgaire, que ne peuvent-ils, comme Mercure, s'en aller au ciel,
+avec de l'ambroisie, s'en debarbouiller tout a fait!
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+Du role de la musique au theatre.--La puissance musicale.--Le
+melodrame.--Le vaudeville.--Evolution de l'art dramatique.--La musique
+devenue un personnage dramatique.
+
+
+Dans ce chapitre et le suivant je voudrais, au point de vue de
+l'esthetique et de la mise en scene, dire quelques mots du role de la
+musique dans les representations theatrales. La musique est en soi un
+art complet, absolu, comme la poesie et comme la peinture, et ce n'est
+pas naturellement de cet art, considere dans son ensemble, dont je puis
+avoir a m'occuper ici, non plus que des productions de cet art qui sont
+fondees sur le plaisir propre de l'oreille. Mais la musique tient dans
+son empire l'expression des sentiments, et en dehors du charme qu'elle
+exerce sur l'oreille, ou conjointement avec lui, elle provoque dans tout
+notre etre, toujours par l'intermediaire de l'oreille, un ebranlement
+qui se propage dans tout le systeme nerveux, et qui determine en
+nous des etats generaux identiques a ceux que nous eprouvons dans la
+tristesse, dans la joie, dans l'enthousiasme, dans la langueur, dans
+l'attendrissement, etc. Associee en nous-memes avec tous les sentiments
+que notre ame est capable d'eprouver, elle a le merveilleux pouvoir, en
+nous replacant dans les memes conditions d'ebranlement nerveux, de les
+rappeler, de les faire renaitre en nous, de troubler et de bouleverser
+tout notre etre par le mouvement qu'elle imprime aux ondes nerveuses qui
+le parcourent. Bien des conditions contribuent a l'effet que produit sur
+nous la musique: la qualite des sons, leur hauteur, leur timbre, les
+rapports melodiques des sons successifs, les rapports harmoniques des
+sons simultanes, le mouvement, le rythme, etc. Mais ne considerons ici
+que la hauteur des sons; le reste s'y ajoute naturellement et multiplie
+ou affaiblit, en tout cas modifie profondement l'effet produit par la
+hauteur.
+
+Quand nous parlons, les syllabes successives que nous prononcons sont a
+des hauteurs diverses; pour y monter ou pour en descendre, notre voix se
+traine rapidement de l'une a l'autre, et, ne franchissant pas d'un bond
+les intervalles qui les separent, ne se fixant d'ailleurs a aucune des
+hauteurs qu'elle effleure, ne nous fait eprouver que des sensations
+sonores, mais non musicales, aucun des sons emis ne pouvant se rapporter
+exactement a une gamme quelconque. Sans doute certaines voix nous
+semblent et sont en effet plus musicales que d'autres; sans doute
+dans le langage d'un acteur, et surtout d'une actrice, il passe
+instantanement des syllabes qui ont une reelle puissance musicale et
+nous font tressaillir comme un coup d'archet; mais nous devons voir ici
+le phenomene dans sa generalite et nous sommes fondes a dire que, dans
+le langage parle, les sons, en dehors des idees qu'ils expriment,
+ne nous causent que des sensations musicales tres legeres, et par
+consequent ne determinent en nous que des sentiments tres fugitifs. Au
+contraire, dans le chant, l'effort que fait le chanteur pour tenir le
+son a une hauteur exactement musicale determine en nous un ebranlement
+nerveux identique et correspondant et fait vibrer notre etre a l'unisson
+de celui du chanteur. Ainsi quand la voix passe du langage parle au
+chant, l'auditeur passe d'etats non persistants et tres legerement
+sentis a des etats persistants et profondement sentis.
+
+Cela etant bien compris, voyons quel etait jadis le role de la musique
+dans les representations dramatiques. Deux genres faisaient alors un
+emploi constant de la musique, c'etait le melodrame et le vaudeville. Le
+melodrame est un drame dont les situations pathetiques sont annoncees,
+soutenues et renforcees par la musique. C'est l'orchestre seul qui fait
+ici l'office de multiplicateur. Quand la situation est de nature a faire
+eprouver au spectateur un sentiment quelconque, l'orchestre s'en empare,
+ajoute a la sensation eprouvee toute la puissance musicale, determine
+dans l'etre du spectateur un ebranlement nerveux, jette l'ame dans un
+trouble profond et la tient sous l'empire d'un sentiment assez intense
+pour qu'elle ne puisse se soulager que par les larmes du poids qui
+l'oppresse. Telle est l'esthetique du melodrame. La musique y vient
+donc en aide au pathetique; mais, point important a noter, elle reste
+completement en dehors de l'action. C'est un moyen d'agir sur le systeme
+nerveux du spectateur, qui ne fait pas partie integrante du drame; et
+si, par impossible, on pouvait concevoir un rapport entre un courant
+electrique et les ondulations nerveuses correlatives de nos sentiments,
+on pourrait parfaitement dans les melodrames remplacer l'orchestre par
+une pile electrique.
+
+Dans le vaudeville, l'union de la musique et de l'action est plus
+intime. Un vaudeville, est une comedie melee de couplets. La musique
+y fait encore, comme dans le melodrame, office de multiplicateur et
+d'amplificateur. L'orchestre souligne les situations qui tournent au
+sentiment, facilite aux acteurs le passage du langage parle au chant,
+et en les accompagnant renforce leur puissance d'action sur l'ame du
+spectateur. Quant aux personnages, lorsque la situation determine en
+eux l'apparition d'un sentiment de tristesse ou de joie, le chant qui
+succede chez eux au langage parle donne a leur voix une qualite musicale
+correlative de nos sentiments, et ajoute a la valeur de l'idee, exprimee
+par le couplet, l'expression intense qu'un genre aussi leger ne
+comporterait pas et que la musique ajoute sans transition, sans effort,
+par l'effet seul de sa puissance propre. Dans le vaudeville, la musique
+est donc un multiplicateur du sentiment qu'eprouvent ou qu'expriment
+les personnages. Mais, qu'on le remarque, elle n'a aucun pouvoir sur
+eux-memes; c'est un procede accessoire d'expression qu'emploie l'auteur,
+aide du musicien, pour donner a ses personnages plus d'action sur l'ame
+des spectateurs. Si la musique n'est plus ici, comme dans le melodrame,
+en dehors du spectacle, elle n'en reste pas moins en dehors de l'action
+dramatique.
+
+L'ancien vaudeville etait presque toujours une piece gaie, aimable,
+dans laquelle ca et la une pointe de sentiment, nee de l'action, etait
+habilement saisie par l'auteur, qui fixait ce sentiment dans un couplet
+et au moyen de la musique en multipliait l'effet. Puis le dialogue vif,
+alerte reprenait, et le vaudeville continuait sans grande ambition
+litteraire, eveillant ainsi de temps a autre la sensibilite du public.
+Spectacle aimable, sans fatigue, plaisir mele d'un attendrissement
+delicat et modere, comme il sied a un public qui n'a pas besoin d'etre
+violemment secoue. La vie etait alors plus facile et plus unie; le
+spectacle etait une recreation qu'on goutait innocemment, un jeu dont on
+connaissait l'artifice et auquel on s'abandonnait sans arriere-pensee,
+pour le plaisir du jeu lui-meme. Tous les hommes qui sont au declin de
+leur vie ont connu le vaudeville dans toute sa gloire, surtout s'ils ont
+commence de bonne heure a aller au theatre, et ont conserve un souvenir
+ineffacable des douces emotions qu'il leur a fait eprouver. Et cependant
+sa gloire aussi a passe. Aujourd'hui, le vaudeville est mort a jamais,
+et ses quelques soubresauts sont ceux d'une agonie qui se prolonge.
+Les hommes de ma generation le regrettent, mais c'est en vain qu'ils
+esperent pour lui un retour de fortune. Ce ne pourrait etre que
+le resultat d'une mode passagere. Le vaudeville a vecu; et il ne
+ressuscitera pas plus que le genie dramatique de Scribe.
+
+Mais d'ou vient la disparition de ce genre particulier de la litterature
+dramatique? Est-elle due au hasard? Est-elle le fait de la volonte
+determinee de quelques auteurs? Est-ce par caprice ou par ennui que le
+public s'en est detourne? Je crois peu au hasard dans la destinee des
+choses et tres peu a l'influence des hommes sur l'evolution de leurs
+idees et les modifications de leur gout. Nous nous developpons sous
+l'empire de causes et de lois qui nous echappent, et nous savons
+aujourd'hui, par exemple, que nos langues, quels que soient les efforts
+souvent contraires des savants, naissent, se developpent, s'epanouissent
+et meurent suivant des lois ineluctables. C'est dans ce cas l'ignorant
+qui est l'instrument inconscient de la nature, et tout ce que nous
+pouvons savoir ou deviner, c'est que les races humaines, leurs idees,
+leurs langues et leurs arts obeissent comme tous les etres, comme
+les plantes elles-memes, dans leur lente evolution, aux memes causes
+premieres et presentent aussi leur epoque de germination, de croissance,
+de floraison et de mort. Mais nulle part ici-bas la mort n'est un
+aneantissement dans le sens exact du mot; c'est une dissolution de
+parties, une desagregation suivie d'une redistribution des elements
+suivant de nouvelles combinaisons, en un mot, une transformation de
+matiere et un transport de forces. Si donc le vaudeville a disparu, il
+faut y voir non une perte absolue, definitive, mais une transformation
+dans la matiere plastique du drame et un transport ainsi qu'une
+redistribution nouvelle de la force emotionnelle.
+
+Et en effet, le vaudeville a disparu dans une evolution de l'art
+dramatique moderne, evolution qui a consiste en ce que la musique,
+d'exterieure et d'etrangere qu'elle etait, est montee a son tour sur la
+scene et est devenue un personnage du drame. Jadis la musique etait
+une puissance que le poete conservait dans la main, qu'il dechainait
+directement sur le spectateur, renforcant ainsi les moyens dramatiques,
+et qu'il employait comme un resonateur destine a amplifier et a
+multiplier le pathetique. C'etait toujours par rapport au drame une
+puissance objective. Aujourd'hui, la musique est devenue une puissance
+subjective; elle fait partie integrante de l'action dramatique, et le
+point ou s'applique directement cette force emotionnelle n'est plus dans
+l'ame du spectateur, mais dans l'ame meme des personnages du drame. Art
+plus profond et plus eleve, puisque l'emotion que provoque en nous la
+musique n'est plus etrangere a l'action, mais au contraire nait en nous
+sympathiquement du trouble qu'eprouve l'etre meme du personnage et de
+l'etat psychologique de son ame.
+
+Il y a sans doute a cette revolution de l'art une cause profonde, qui
+semble etre la necessite d'une imitation plus transcendante de la vie et
+de l'etre humain, au sein duquel s'opere la fusion de toutes les
+forces physiques, intellectuelles et morales. L'art dramatique avait
+jusqu'alors soustrait ses personnages a toutes les forces naturelles qui
+assiegent l'homme et les avait uniquement soumis a l'empire des idees.
+La musique les soumet a l'empire des sensations. La revolution qui s'est
+operee insensiblement et qui a fait penetrer la puissance emotionnelle
+des sons dans le drame litteraire semble de meme ordre que celle qui a
+fait penetrer la puissance imaginative des idees dans le drame musical.
+De telles revolutions sont lentes et ne se font pas par de brusques
+changements a vue. Dans la nature, il en est de meme: chaque goutte
+d'eau qui tombe ne laisse pas de trace visible, mais au bout d'un
+certain temps on s'apercoit que le roc le plus dur s'est creuse sous
+l'effort incessant des gouttes d'eau. Dans l'art, on ne peut suivre pas
+a pas les progres d'une evolution, mais on peut periodiquement mesurer
+le chemin parcouru. Aujourd'hui, on en sera frappe pour peu que l'on
+porte son attention sur ce point, il est incontestable que la musique
+joue un role considerable dans nos pieces de theatre, et qu'elle y
+apparait avec sa puissance propre. Tantot elle agit directement sur
+l'esprit d'un personnage, tantot elle prete sa voix a son ame emue et
+muette; quelquefois, acteur elle-meme dans le drame, elle evoque et
+dessine a nos yeux une image avec une puissance et une precision
+veritablement magiques et que n'atteindrait pas un recit litteraire.
+En un mot, la musique est devenue une puissance dramatique; et, comme
+telle, elle s'associe a l'action, y contribue par l'emotion qu'elle
+developpe dans le heros du drame, et transporte; en nous l'emotion a
+laquelle il est en proie et que sa voix serait lente ou impuissante a
+exprimer. Mais toujours elle fait partie integrante du sujet; elle en
+est en quelque sorte un personnage impalpable et invisible. C'est donc
+la facon dont les auteurs modernes comprennent la mise en scene de ce
+nouveau et poetique personnage qu'il nous faut eclaircir autant que
+possible par des exemples.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+De l'execution musicale.--Des rapports de la musique avec l'action
+dramatique.--_Le Monde ou l'on s'ennuie._--Le theatre de Victor
+Hugo.--_Lucrece Borgia._--_Ruy Blas._--_L'Ami Fritz._--Transport
+d'effet: _les Rantzau._--_Les Rois en exil._
+
+
+Le premier resultat de cette revolution esthetique a ete de proscrire
+l'orchestre des theatres. Aujourd'hui, il a completement disparu de la
+Comedie-Francaise, de l'Odeon, du Vaudeville et du Gymnase. Il n'a garde
+sa place que dans les theatres voues encore au melodrame et dans ceux ou
+l'on cultive les genres mixtes qui tiennent de l'operette et de l'ancien
+vaudeville. La disparition de l'orchestre entraine cette consequence
+que, lorsque la musique doit jouer un role dans une piece, ce sont les
+personnages eux-memes qui sont les executants, soit qu'ils chantent
+avec ou sans accompagnement, soit qu'ils jouent d'un ou de plusieurs
+instruments. Quand je dis que les personnages sont les executants, il
+faut ajouter que souvent ils ne sont que les executants apparents, ce
+qui suffit naturellement si l'acteur, qui est cense chanter ou jouer,
+n'est pas sur la scene, mais ce qui aujourd'hui ne serait guere admis
+quand l'acteur est en scene. On le tolere encore quand il s'agit d'un
+instrument a cordes, lorsque, par exemple, dans le _Mariage de Figaro_,
+Suzanne accompagne sur la guitare la romance que chante le page; mais
+une actrice qui ne serait pas musicienne ne saurait en general prendre
+un role comportant l'execution d'un morceau de piano, tel que celui de
+Mlle de Saint-Geneix dans _le Marquis de Villemer_. Dans _Barberine_,
+le role peut etre tenu par une actrice n'ayant pas de voix, puisque
+Barberine chante hors de la scene et peut etre remplacee par une
+cantatrice. Il en est a peu pres de meme du role de Francois Ier dans
+_le Roi s'amuse_.
+
+Le role de la musique dans l'action dramatique est multiple, mais tend
+toujours a produire un effet d'accord ou de contraste, et a mettre en
+evidence les sentiments les plus secrets et les plus profonds de l'ame
+humaine. Nous allons passer en revue quelques exemples qui feront
+ressortir clairement l'emploi que les auteurs modernes ont fait de la
+musique, soit dans le drame, soit dans la comedie. Prenons les effets
+les plus simples, d'abord, ceux qui resultent uniquement du caractere
+de la musique, et de son rapport avec le sentiment d'un personnage. Au
+premier acte du _Monde ou l'on s'ennuie_, lorsque le sous-prefet et sa
+femme sont introduits et se trouvent seuls dans le salon de la duchesse
+de Reville, la jeune sous-prefete s'approche du piano ouvert et se met a
+jouer un air d'operette. Cet air est representatif, par son caractere,
+de l'humeur enjouee de la jeune femme et de la gaiete du nouveau menage.
+Survient un domestique: au moment d'etre surprise, la sous-prefete passe
+habilement de ce motif leger a un theme de musique classique, qui est,
+lui, representatif du serieux affecte que tous deux croient devoir
+garder dans le monde ou ils font leur entree. Voila donc immediatement
+les deux personnages connus du public pour ce qu'ils sont et pour ce
+qu'ils veulent paraitre, en meme temps qu'est parfaitement determine
+le caractere du monde ou va se nouer et se denouer l'intrigue de la
+comedie. La musique est donc ici chargee de l'exposition dramatique et
+elevee au rang de confident. Elle facilite singulierement a l'auteur la
+mise en marche de l'action, et evite aux personnages l'ennui de faire
+et au public celui d'entendre l'expose de leurs sentiments les plus
+intimes. C'est d'ailleurs la un des roles les plus frequents et des
+moins complexes de la musique. Dans la meme piece, la jeune fille,
+jalouse et nerveuse, raye le piano d'un geste sec et fievreux; et les
+sentiments qui l'agitent se devoilent instantanement. Ici l'intervention
+musicale passe au role d'excitateur dramatique, puisque c'est elle qui
+devoile aux autres personnages le trouble profond de la jeune fille. Si
+nous nous transportons au cinquieme acte d'_Hernani_, au moment ou dona
+Sol voudrait entendre s'elever le chant du rossignol au milieu de cette
+belle nuit nuptiale, c'est le son inattendu du cor qui resonne au milieu
+de la solitude de la nuit et vient rappeler a Hernani qu'il est l'heure
+de mourir. Ici le cor a une signification exacte et determinee: c'est la
+voix meme de Ruy Gomez, dont il evoque l'image menacante aux yeux des
+spectateurs. C'est le cor qui dechaine la mort dans cette nuit promise
+a l'amour et qui precipite le denouement tragique. Mais on peut a peine
+dire que dans ce dernier cas il s'agisse d'une intervention musicale,
+car celle-ci est reduite a un son. Les cas precedents sont beaucoup plus
+nombreux au theatre, et se ramenent tous a une jeune fille ou a une
+jeune femme revelant au public l'etat de son ame par le choix de la
+musique qu'elle joue ou de la romance qu'elle chante. Les exemples que
+l'on pourrait citer sont innombrables. Dans tous les cas, la musique
+n'a pas d'influence directe sur le spectateur; elle puise sa puissance
+emotionnelle dans l'ame du personnage qu'elle traverse avant d'arriver a
+celle du spectateur.
+
+Victor Hugo a eu des longtemps l'intuition du role nouveau qu'est
+appelee a jouer la musique au theatre et l'a souvent introduite dans ses
+oeuvres dramatiques. Qui ne se souvient de l'effet saisissant du _De
+profundis_ qui glace d'effroi Gennaro et ses compagnons, a la fin du
+festin ou Lucrece Borgia vient de leur faire verser du poison? Au
+premier et au second acte de _Marie Tudor_, la meme romance chantee
+par Fabiani, qui s'accompagne sur une guitare, est employee comme une
+poetique formule d'amour. La musique est ici la caracteristique de la
+passion qui a jete Fabiani aux pieds de la reine. Mais dans cet exemple
+la romance de Fabiani, quoiqu'elle resulte physiologiquement de l'etat
+d'un coeur qui eprouve le besoin, d'epancher son bonheur, ne joue que le
+role d'un _aparte_ musical et n'est en quelque sorte qu'une confidence
+faite directement au public. Dans _Lucrece Borgia_, au contraire, le _De
+profundis_ ne nous emeut si profondement que parce qu'il terrifie
+les personnages du drame. Voila le veritable emploi de la musique au
+theatre. Nous eprouvons sympathiquement l'effroi de Gennaro, mais c'est
+sur lui que tombe directement la sensation musicale: c'est dans son
+ame que se joue le drame affreux dont nous attendons, haletants, la
+peripetie supreme; et c'est, les yeux fixes sur lui et participant a
+toutes les poignantes emotions qui le traversent, que nous suivons d'une
+oreille attentive les versets du chant lugubre qui se rapproche.
+
+_Ruy Blas_, au second acte, nous offre encore un bel exemple
+d'intervention musicale. Au moment ou la reine, emue d'un amour inconnu
+qu'elle sent monter jusqu'a elle, exhale en tristes plaintes l'ennui que
+lui causent sa solitude et son royal esclavage, des lavandieres passent
+en chantant dans les bruyeres et leurs voix qui meurent en s'eloignant
+jettent dans son ame des paroles enflammees d'amour. Considere en dehors
+de l'action dramatique, le chant des lavandieres n'aurait pour le public
+que le charme d'une poesie pleine de delicatesse et de fraicheur et ne
+lui apporterait qu'un plaisir purement poetique et musical, mais il
+devient d'une ineffable tristesse en passant par l'ame de la reine.
+C'est sa propre emotion, croissant pendant tout le temps que dure la
+chanson des lavandieres, qui se communique a nous sympathiquement. Ce
+n'est pas la musique qui fait couler nos larmes, ce sont celles qui
+tombent goutte a goutte des yeux et du coeur de la reine.
+
+Nous pouvons deja remarquer que la meilleure maniere de mettre en
+scene la musique, c'est d'en masquer l'execution et de soustraire les
+executants aux yeux du public. Il ne faut pas, en effet, que l'execution
+musicale puisse nous distraire de l'emotion que la puissance des sons
+musicaux n'est que mediatement destinee a faire naitre en nous. Et cela
+se concoit, puisque l'interet n'est pas, en ce cas, dans le personnage
+qui chante, mais dans le personnage dont les sentiments s'epanouissent
+au contact de la sensation musicale.
+
+_L'Ami Fritz_ nous offrira encore un exemple remarquable de l'emploi de
+la musique au theatre, emploi trois fois renouvele et chaque fois d'une
+maniere differente. Au commencement du deuxieme acte, au moment du
+depart des moissonneurs pour les champs, se place la chanson de Suzel,
+dont le choeur reprend le dernier vers:
+
+ Ils ne se verront plus!
+
+Le chant de Suzel se trouve amene naturellement dans la piece, et
+cependant, en dehors de l'effet touchant qu'il prepare pour la fin de
+l'acte, il n'offre guere que l'interet de l'execution musicale, puisque
+Suzel est en scene; et a la Comedie-Francaise cet interet est, il est
+vrai, tres vif parce que l'actrice qui remplit ce role a une remarquable
+diction, aussi large et aussi pure quand elle chante, meme sans
+accompagnement, que lorsqu'elle parle. Neanmoins, cette premiere scene
+de l'acte prepare surtout la derniere. En effet, quand Suzel apercoit de
+loin la voiture qui emporte Fritz, Fritz qui fuit eperdu, croyant guerir
+ainsi son inguerissable blessure, elle tombe aneantie sur un banc, et
+au meme moment le choeur des moissonneurs, qui regagnent lentement la
+ferme, fait entendre de nouveau le dernier vers de la chanson de Suzel,
+qui est ici d'une indicible melancolie:
+
+ Ils ne se verront plus!
+
+Ce choeur entendu dans le lointain semble le gemissement de la nature
+entiere, qui pleure le coeur brise de la pauvre fille et son bonheur
+detruit. Que pourrait dire Suzel et quelles paroles vaudraient
+l'eloquence de cette phrase musicale, qui arrive au public grossie de
+tous les sanglots qui gonflent le coeur de l'abandonnee? C'est la une
+belle fin dramatique, ou, il est vrai, le sentiment l'emporte sur
+l'idee, mais qui est conforme a l'esthetique du drame moderne.
+
+Le premier acte de l'_Ami Fritz_ presente un emploi de la musique plus
+remarquable encore, parce qu'il est plus rare: il s'agit de l'emotion
+produite uniquement par un morceau de musique instrumentale. Apres une
+minutieuse exposition, dont tous les details font ressortir l'epicurisme
+de Fritz et son egoisme de vieux garcon, on s'est mis a table, et ce
+repas de gourmand, digne couronnement de toute cette exposition, un
+instant interrompu par l'arrivee de Suzel, se continue, les vins les
+plus fumeux succedant aux plats les plus succulents, lorsque soudain
+resonne un coup d'archet: c'est le violon du bohemien Joseph, qui tous
+les ans, le jour de la fete de Fritz, vient avec quelques-uns de ses
+compagnons executer un morceau sous les fenetres de son ami. Les trois
+convives s'arretent, levent la tete et pretent l'oreille a la voix
+vibrante des instruments a cordes. A ce moment, les dix-huit cents
+spectateurs qui emplissent la salle sentent l'ame de Fritz s'ouvrir aux
+accents pathetiques des instruments a voix humaine, et tout ce qu'il a
+fait de bien, de bon, de juste dans sa vie remonter a son coeur, et
+le reparer de sa beaute morale au milieu de cette scene de vulgaire
+sensualite. En meme temps, l'ame de Fritz, soustraite soudain aux liens
+materiels de son existence, s'eleve et s'unit, dans une commune emotion,
+avec celle de Suzel que la belle musique fait toujours pleurer.
+L'attendrissement qu'eprouve le public ne lui vient pas directement des
+instruments, mais de la profonde emotion dont ceux-ci troublent l'ame de
+Fritz et celle de Suzel. C'est la un tres bel exemple du role pathetique
+que peuvent remplir des instruments a cordes dans le drame ou dans la
+comedie.
+
+Une autre piece des memes auteurs, _les Rantzau_, presente un curieux
+exemple de la musique employee comme ressort dramatique; mais cette fois
+l'exemple est bizarre, plus peut-etre qu'il n'est heureux. La musique,
+en effet, y joue un role ingrat et n'a d'autre merite, aux yeux de Jean
+Rantzau chez qui se donne un petit concert improvise, que celui d'etre
+un bruit desagreable et agacant pour Jacques Rantzau. Jean insiste sur
+le but qu'il se propose et qu'il atteint, car soudain la colere de
+Jacques se traduit par le vacarme de sa batteuse qu'il fait mettre en
+mouvement. Les auteurs se sont trompes sur la mise en oeuvre du ressort
+musical. Sans me preoccuper de l'action du drame, je dirai que c'est le
+tableau contraire qu'ils auraient du presenter. L'interet dramatique de
+la scene aurait du etre dans la colere de Jacques Rantzau, et c'est le
+concert que lui donne son frere Jean qui aurait du etre place hors de la
+scene. Il y a eu transposition d'effets. C'est a l'agacement progressif
+de Jacques que le public aurait du participer, et non pas au concert qui
+n'a par lui-meme aucun charme musical et qui n'est qu'un ressort ayant
+precisement le defaut d'etre trop apparent. Ce qui doit toujours
+etre mis au premier rang, sous les regards des spectateurs, c'est le
+personnage sur qui doit s'exercer l'action musicale.
+
+Je ne puis resister au desir de citer un bel et dernier exemple, tire
+d'une piece toute moderne et essentiellement parisienne, _les Rois en
+exil_, que des susceptibilites politiques ont arretee trop tot pour le
+plaisir de ceux qui sentent l'interet artistique qu'offrent tous les
+ouvrages de M. Daudet. C'est jour de grande soiree chez la reine
+d'Illyrie; sous l'apparence d'un bal, il s'agit d'une reunion politique
+ou vont se prendre des resolutions viriles. On attend le roi, celui en
+qui se resume les esperances de tout un parti. Soudain sur l'escalier
+d'honneur, suppose en dehors de la scene, eclate la marche nationale
+illyrienne. Au son de cette musique guerriere, tous les courages
+s'affermissent; les coeurs se haussent et volent au-devant de ce roi
+qui s'apprete a tirer l'epee pour ressaisir sa couronne. C'est l'entree
+triomphale d'un heros, d'un conquerant, du representant et du sauveur de
+la monarchie. Tout ce que les accents de cet hymne national remuent chez
+la reine et chez ses fideles de beau, de patriotique, de chevaleresque
+evoque dans l'imagination des spectateurs une figure noble et sans
+tache, une sorte d'archange royal pret a couper les sept tetes de la
+Revolution de son epee flamboyante. C'est apres quelques instants
+remplis d'une ardente esperance, sous tous les regards du public et sous
+ceux de la reine deja anxieuse, que parait enfin le roi. L'effet
+est foudroyant, implacable. Christian, le regard terne, la demarche
+legerement avinee, entre, inconscient de l'ecroulement definitif de sa
+fortune royale, hebete au milieu d'un desastre que rien ne peut plus
+conjurer. L'effet de contraste est irresistible, entre ce viveur
+fatigue, ce protecteur de filles, protege lui-meme par des usuriers, et
+la figure de roi que la marche nationale illyrienne avait annoncee et
+paree d'avance d'une heroique majeste.
+
+Apres ce dernier exemple, il ne nous reste plus qu'a ajouter quelques
+mots de conclusion sur ce sujet. Il ne serait pas impossible que
+l'introduction de la puissance musicale dans le drame moderne eut pour
+cause initiale une influence germanique. Mais, a en juger d'apres
+l'_Egmont_ de Goethe, le genie allemand accorde a la musique une
+puissance ideale et imaginative qu'elle ne peut avoir que dans l'opera
+ou le poete y ajoute un sens litteraire. Le genie francais, fait
+essentiellement de clarte, n'a pas suivi le genie allemand qui lui avait
+peut-etre suggere cette tentative, et pour lui la puissance dramatique
+de la musique ne reside que dans la propriete qu'elle possede
+d'eveiller, de propager et d'exalter les sentiments.
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+Decadence de l'art dramatique.--Des conventions dans l'art
+classique.--Grandeur de l'art ideal.--De l'evolution
+democratique.--Caractere de la sensibilite du public.--Son jugement
+artistique.--De l'ecole realiste.--De l'esprit moderne.--De l'individuel
+et de l'exceptionnel.--Causes d'avortement.
+
+
+J'ai parcouru les differentes phases du sujet que je m'etais propose.
+Sans doute j'ai laisse beaucoup a dire et je suis loin d'avoir epuise
+une matiere qui est de sa nature inepuisable. Cependant j'aurai
+peut-etre atteint le but si j'ai pu faire comprendre le sens assez
+marque de l'evolution de l'art dramatique et de l'art theatral. Tous les
+arts modernes, ainsi que toutes les sciences, ne cessent de croitre en
+complexite et en heterogeneite. La mise en scene ne peut que suivre ce
+mouvement, malgre les vaines reclamations d'une rhetorique, surannee,
+dit-on, avec laquelle je ne me sens moi-meme que trop de liens. Par
+une habitude d'esprit, nee de l'education et de l'instruction,
+nous accordons a la tradition un empire et un prestige que ne lui
+reconnaissent pas ceux qui ne l'ont pas recue toute formee des lecons
+d'un maitre, ou ne l'ont pas puisee dans l'etude des chefs-d'oeuvre des
+siecles passes. Il n'y a pas d'entente artistique possible entre un
+homme qui eprouve des emotions profondes a la lecture d'Homere ou
+de Sophocle et un homme qui n'a jamais connu leurs oeuvres que par
+oui-dire, ce qui cependant est deja un progres sur l'ignorance absolue.
+
+Nous assistons donc a la decadence certaine de l'art, dans la forme du
+moins que nous avons ete habitues a lui reconnaitre et sous laquelle
+nous l'avons aime, respecte et cultive. Cet art etait le privilege d'une
+elite peu nombreuse qui, dedaigneuse des spectacles vulgaires et ne
+recherchant que les sensations exquises, n'en respirait que la fleur et
+laissait tomber le reste en poussiere. Tout drame ou toute comedie etait
+un conflit psychologique et moral et mettait en presence des etres qui,
+sous des apparences reelles, n'etaient qu'idealement vrais. Sous les
+traits individuels que leur pretaient les acteurs, les personnages de
+theatre etaient des types generaux que la nature ne nous offre jamais et
+que l'esprit peut seul concevoir et se representer. Aussi le point de
+depart essentiel de cet art transcendant etait la convention. Ce qui,
+dans tout drame et dans toute comedie, etait idealement vrai, c'etaient
+les vertus, les vices, les caracteres ou les passions. C'etait la que
+portait tout l'effort de la creation artistique, de l'observation
+philosophique et de l'imagination poetique; et ces etres, en quelque
+sorte abstraits, prenaient alors une intensite de vie morale d'une
+puissance extraordinaire et veritablement surhumaine. Compares aux
+personnages de theatre, les etres reels n'en paraissaient que des
+extraits incomplets et inacheves, a peine ebauches. Jamais, en effet,
+l'humanite n'aurait pu les realiser en entier. Seule la poesie pouvait
+creer de toutes pieces ces etres dont la nature avait eparpille tous les
+traits sur des milliers d'exemplaires humains. Mais quelle etait alors
+la grandeur tragique ou la profondeur comique du spectacle qu'offraient
+aux esprits, longuement prepares a le comprendre et a le gouter, la
+rencontre et le conflit de ces personnages plus vrais que la realite
+elle-meme! L'interet de ce jeu poetique etait si puissant, que le reste
+etait de peu d'importance: ce n'etait qu'une affaire de convention
+definitivement et prealablement reglee entre le poete et le spectateur.
+
+Qu'importe d'ou viennent et ou vont Scapin, Lisette, Geronte, Eraste et
+Isabelle, reunis par le caprice du poete dans un meme enchevetrement
+d'evenements, pourvu que nous riions des fourberies de l'un, de la
+malice de l'autre, de la sottise de celui-ci, et que nous assistions au
+triomphe final des amants! Qu'importe qu'ils se rencontrent ici ou la,
+dans un decor representant un appartement ou une place publique! C'est
+par pure bonte d'ame que le poete daigne parfois nous apprendre que la
+scene se passe a Naples ou a Paris: nous n'avons que faire de le savoir,
+puisque ce sont les memes personnages, qu'il transporte a son gre aux
+quatre coins du monde. Qui songe a reprocher a ces personnages de
+s'asseoir et de discourir au beau milieu d'une place publique?
+Qu'importe, pourvu que ces personnages nous eblouissent des etincelles
+de leur esprit, que la verite psychologique et que l'observation morale
+naissent du choc de leurs caracteres et du conflit ou les engagent leurs
+passions! Ce spectacle a le pouvoir magique d'offrir a nos meditations
+l'etre humain, degage de toutes les realites qui l'encombrent et le
+masquent. Mais, pour s'y plaire, il faut que l'esprit soit des longtemps
+forme a l'abstraction et a la synthese, et qu'il accorde au fait moral
+une superiorite constante sur le fait materiel. En un mot, il lui faut
+la foi, une foi en quelque sorte innee, pour croire a la verite degagee
+du reel, pour etre convaincu que la peinture de l'ideal est l'unique
+raison d'etre de l'art.
+
+Les foules qui montent des tenebres a la lumiere et qui des bas-fonds
+de l'humanite s'elevent a toutes les jouissances d'une vie sociale
+superieure ne sont pas predisposees par l'education, par l'instruction,
+par l'influence hereditaire que les generations exercent les unes
+sur les autres, a jouir d'un art qui s'est degage de la realite,
+c'est-a-dire de ce qui leur semble etre toute la verite. Elles ne
+savent pas voir par les yeux seuls de l'esprit et sont dominees par les
+sensations directement percues par les organes de l'ouie, de la vue et
+du toucher. Toujours en contact avec la realite, elles n'apprecient les
+objets qu'un a un, les estiment pour leur qualite visible ou tangible,
+et, ne s'elevant pas aux classifications generales, ne s'interessent aux
+etres et aux objets que par leurs traits individuels et particuliers.
+Comme cependant elles ont une sensibilite tres vive, d'autant plus vive
+qu'elle n'a pas ete emoussee ou affinee par de frequentes emotions
+esthetiques, elles prennent souvent plaisir aux spectacles tragiques ou
+comiques de l'art classique, mais dans des conditions intellectuelles et
+morales toutes particulieres. Elles ne separent pas l'action tragique ou
+comique de la possibilite reelle, ramenent les heros de la tragedie
+et les personnages de la comedie dans le cercle etroit de leur vue
+immediate, et leur esprit en change singulierement les proportions, en
+appliquant a ces creations ideales une sorte de compas de reduction.
+Elles s'interessent non au developpement poetique et moral des
+personnages, mais a l'acte qu'ils accomplissent; non a la verite
+generale qu'ils representent, mais aux traits particuliers sous lesquels
+la verite se manifeste et au fait qui en est l'occasion. Leur emotion
+au theatre n'est jamais ou n'est que tres rarement esthetique: c'est
+pourquoi elles ne pleurent pas exactement aux memes endroits ni pour les
+memes causes, et quelquefois, dans la comedie, rient franchement d'un
+trait qui nous serre le coeur. En un mot, elles sont frappees de
+l'action tragique et en sont impressionnees comme elles le seraient d'un
+drame de cour d'assises.
+
+Une telle maniere de comprendre et de juger les oeuvres dramatiques et
+d'en apprecier la moralite n'est sans doute pas tres elevee; cependant
+elle n'est ni fausse ni injuste: on peut meme affirmer qu'elle est
+exacte et rigoureuse. Mais la verite, ainsi vue sous un angle etroit,
+n'est plus la verite ideale: c'est en quelque sorte une verite tangible
+et mesurable, nee de l'observation directe des faits, de l'examen des
+objets et de la confrontation des etres particuliers qu'a reunis un meme
+acte criminel ou une meme situation comique. Ce nouveau public, vierge
+d'emotions esthetiques, auquel s'adressent aujourd'hui les poetes
+dramatiques, n'est pas forme a juger une passion ou un caractere en
+soi, independamment du circonstanciel des faits; mais il rapporte cette
+passion et ce caractere a son experience personnelle et actuelle, et
+pour apprecier ce que l'une a d'horrible et l'autre de ridicule n'a
+d'autre etalon que la realite. Ce n'est donc qu'en multipliant les
+traits particuliers, d'observation courante et journaliere, qu'on lui
+procure la sensation de la verite et de la vie. Il est bien heureux que
+_Don Juan, Tartufe_ et le _Misanthrope_ soient ecrits, car un nouveau
+Moliere ne saurait concevoir aujourd'hui sous la meme forme ces comedies
+idealement humaines et vraies, mais dont les personnages sont des types
+generaux tout a fait en dehors de notre experience personnelle et de nos
+observations quotidiennes. Le public actuel s'interesse donc moins a
+l'homme en general qu'aux hommes en particulier, et ne concoit pas
+plus ceux-ci soustraits a toutes les conditions de climat, de race,
+de temperament et de milieu social, qu'il ne les concoit degages des
+influences exterieures, des circonstances et des faits.
+
+C'est a satisfaire a ce nouveau besoin intellectuel que s'ingenie
+l'ecole realiste ou naturaliste. Nous sommes encore au fort de la
+bataille que cette ecole livre aux classiques et aux romantiques et dont
+les injures sont des deux cotes les projectiles ordinaires. Nous n'y
+ajouterons pas les notres, bien que l'ecole realiste ait souvent merite
+les severites de la critique en flattant les instincts les moins nobles
+de l'humanite et en prenant le succes d'une oeuvre d'art pour la mesure
+de sa moralite. Mais les adeptes d'une ecole quelconque sont des hommes,
+c'est-a-dire des etres essentiellement faillibles, dont la vue est
+courte et le jugement borne. Bien que la plupart aient fait un emploi
+deplorable et parfois peu recommandable de leur faculte d'observation,
+il est interessant de degager et de mettre en lumiere l'idee qui les
+meut et a laquelle ils ont obei inconsciemment, et de determiner la
+force generatrice dont ils ne sont que des rouages de transmission.
+
+Or, on peut aisement reconnaitre que l'ecole realiste, ses exces mis a
+part, obeit, mais aveuglement et sans conscience du but final de l'art,
+a l'esprit qui gouverne le monde moderne. La science s'est d'abord
+lancee a la conquete de l'infiniment grand; aujourd'hui, elle penetre
+dans l'infiniment petit. Apres la synthese audacieuse est venue
+l'analyse patiente; et nous sommes a l'ere des sciences et des arts
+microscopiques, qui poursuivent la vie jusque dans ses retraites les
+plus secretes et les plus ignorees. L'auteur dramatique ne fait donc
+qu'obeir a la tendance generale quand il fouille les plis les plus
+caches de l'ame humaine et soumet a son etude les ferments de sa
+desorganisation morale. En meme temps, les couches humaines les plus
+profondes, entrainees par le grand mouvement des revolutions s'elevent
+comme une ecume a la surface des societes et viennent d'elles-memes se
+placer dans le champ de ses observations. Son oeil patient decompose ces
+masses et s'attache aux caracteres particuliers qui differencient
+ces millions d'individualites. Chacune d'elles est un nouveau monde,
+complexe et complet en soi, qui obeit a ses lois propres et relatives,
+derivees des lois generales et absolues. Par suite, le probleme
+dramatique semble etre aujourd'hui de mettre en relief, non les
+caracteres communs et collectifs que ces individualites offrent a un
+observateur attentif, mais les caracteres particuliers qui de chacune
+font un etre distinct.
+
+L'art realiste vise donc l'individuel et partant l'exceptionnel,
+d'ou l'extreme difficulte d'en obtenir une representation, toute
+representation etant toujours le resultat d'un travail ideal et d'une
+generalisation. C'est pourquoi la nouvelle ecole voudrait ramener
+l'art a la presentation du reel, sans se rendre compte de ce que cette
+ambition a precisement de chimerique. Toute oeuvre d'art ne peut etre
+qu'une representation du reel et partant est une creation ideale: il
+suffit pour arriver a cette conclusion de ne pas raisonner par a peu
+pres et de prendre les mots avec leur sens exact. Une oeuvre dramatique,
+concue selon les visees realistes, est uniquement une oeuvre dont
+l'ideal est moins general et moins eleve, et que son inferiorite seule
+rapproche des donnees de la realite courante et journaliere. Ce
+but, quoique plus humble, est cependant celui qui seul justifie les
+pretentions de l'ecole realiste. Etant donnees des passions humaines,
+qui sont de tous les temps, il s'agit de leur chercher des motifs dans
+notre monde actuel et de les developper selon des raisons deduites des
+lois complexes des societes modernes. Ramenee ainsi dans ces limites
+plus etroites, l'ecole realiste peut se defendre et se justifier.
+
+Dans ses fouilles au fond de l'homme moderne, et dans son etude directe
+de toutes les choses de la nature, le realisme trouvera la vie, une vie
+intense melee a un mouvement vertigineux. Les limites superficielles de
+l'art se trouveront ainsi reculees; et l'exploration mettra le pied sur
+quelques-unes des terres encore peu foulees de l'humanite et de la vie.
+Le nombre des personnages de theatre s'accroitra considerablement, et
+chacun d'eux ne nous apparaitra plus qu'avec son ideal particulier,
+c'est-a-dire un ideal ramene a la mesure de son intelligence, de son
+developpement moral et de sa fonction sociale. D'ou la diversite
+extraordinaire du spectacle, ce qui est une seduction pour l'esprit
+moins generalisateur du public actuel. Aussi l'avenir immediat semble
+appartenir a l'art nouveau. Il etait d'ailleurs fatal que l'apparition
+de l'ecole realiste ou naturaliste fut synchronique a l'epanouissement
+de l'esprit democratique dans les societes modernes.
+
+Mais toute la poussee furieuse de cette ecole n'aboutira qu'a un
+avortement, si elle s'enfonce de plus en plus dans l'analyse de matieres
+au sein desquelles la vie n'a jamais ete et ne sera jamais. Ce sont les
+manifestations seules de la vie qui doivent faire l'objet de ce que
+l'ecole appelle ambitieusement ses experiences. La nature ne doit y
+entrer que par ses rapports avec la vie, et par le role passif qu'elle
+joue dans le developpement de l'activite humaine. L'etude de la nature
+inerte, de la matiere en soi, est donc une premiere cause d'avortement
+que devra eviter l'ecole realiste. Une autre cause est le manque de
+controle, partant le manque d'interet et de sympathie qu'offre toute
+manifestation individuelle et exceptionnelle de la vie. C'est pourquoi,
+a mesure que l'analyse descendra dans l'infiniment petit, l'interet du
+spectateur decroitra dans la meme proportion.
+
+Une troisieme cause, parmi beaucoup d'autres que nous pourrions encore
+citer, est le dedain irreflechi de l'ecole pour la psychologie et pour
+la morale. Il est particulierement un point important sur lequel elle
+se trompe etrangement. L'interet qu'elle parait porter aux classes
+populaires part d'un bon naturel, je veux le croire, mais l'entraine a
+nous representer trop souvent comme contradictoires l'elevation
+morale et l'elevation sociale, tandis que ce sont, en definitive, les
+exceptions mises a part, les deux colonnes egales et paralleles qui
+supportent tout l'edifice de la societe et de la civilisation. A ce
+dedain de la psychologie se joint un amour immodere pour la physiologie.
+Tout le monde sait que le physique reagit sur le moral; c'est un sujet
+que Cabanis, au point de vue descriptif, me semble avoir epuise du
+premier coup. Malheureusement, le naturalisme tend a remplacer l'etude
+psychologique par la description du phenomene physiologique qui en est
+l'antecedent. Or ce qu'on peut reprocher a ce procede c'est-d'etre
+absolument pueril. Tous ceux qui ont un instant reflechi sur les
+conditions de la production artistique savent que la description
+physiologique est ce qu'il y a au monde de plus facile et de plus
+banal. La difficulte et l'interet ne commencent que lorsque l'artiste
+entreprend l'etude du moral.
+
+Dans l'etat de la question, il est necessaire que l'ecole aborde le
+theatre: elle y trouvera peut-etre le salut, car c'est le theatre seul
+qui la forcera d'abandonner ses vaines pretentions physiologiques et
+qui l'amenera a relever son ideal, en lui imposant des generalisations
+necessaires. En effet, l'ecole realiste trouvera dans l'observation
+des realites vivantes plus d'elements de drames et de comedies, que de
+drames tout composes et de comedies toutes faites. Pour construire un
+drame ou une comedie, il faut rassembler ces elements epars, les faire
+concourir a une meme action, et par une logique severe, qui ne reside
+que rarement dans l'esprit des etres reels, mener cette action d'un
+commencement a une fin. Cette necessite theatrale sera pour l'ecole
+realiste un retour force a l'ideal. Si celle-ci est assez sensee
+pour joindre a l'observation realiste la methode classique, toute
+psychologique, elle assurera le salut de l'art moderne, en lui infusant
+une vie nouvelle; mais, si elle rejette tout compromis, par mepris
+irraisonne de l'ideal, elle usera ses forces a des besognes minuscules,
+et l'art desagrege se dispersera en poussiere.
+
+Jusqu'a present, l'ecole hesite a aborder le theatre par le
+pressentiment qu'elle a d'echouer ou d'etre obligee d'abandonner ce
+que ses theories ont d'absolu. Toutefois je crois a des tentatives
+prochaines, car laisser le theatre en dehors de sa sphere d'action
+serait pour l'ecole un aveu d'impuissance. Apres avoir bataille sur les
+ouvrages avances, il lui faut donner l'assaut au corps de place. Si
+l'experience echoue, elle sera courte, mais laissera pendant assez
+longtemps l'art dans une tres grande confusion; si elle reussit, elle
+renouvellera le theatre, en agrandissant en quelque sorte la superficie
+dramatique; et l'art, bien qu'abaisse en dignite, puisque son ideal
+sera moins eleve, entrera cependant dans une periode de fecondite
+extraordinaire, car tous les sujets traites depuis deux mille ans, et
+quelques-uns a satiete, reprendront une vie nouvelle par suite de cette
+transfusion de sang moderne.
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+
+Role actuel de la mise en scene.--La loi de concentration.--Du
+naturalisme moderne.--De la puissance psychologique de la nature.--La
+realite est une cause formelle et non finale d'une evolution
+dramatique.--_L'Ami Fritz._--Rapports de la mise en scene avec la
+conception poetique.--_Il ne faut jurer de rien._--De l'imitation
+theatrale.
+
+
+Quel role particulier est appelee a jouer la mise en scene dans cette
+evolution de l'art dramatique? C'est un point qu'il me reste a examiner.
+Jusqu'a present, il parait y avoir beaucoup de confusion dans les idees
+de ceux qui se reclament de l'ecole realiste. Les theatres semblent
+obeir a une tendance dangereuse qui ne peut aboutir qu'a leur ruine
+sans profit pour l'art. Cette tendance consiste a transformer la
+representation du reel en une sorte de presentation directe, de
+telle sorte qu'ils cherchent a s'affranchir du procede artistique de
+l'imitation et mettent leur ambition a nous interesser a la vue des
+objets eux-memes. Ainsi compris, l'art de la mise en scene aurait sa fin
+en lui-meme, ce qui serait, pour qui reflechit, son aneantissement, car
+il deviendrait, ici, l'art du peintre, la, l'art de l'architecte, la,
+l'art du sculpteur, la, l'art du tapissier, etc., mais il ne serait plus
+un art synthetique obeissant a ses lois propres.
+
+D'ailleurs, dans cette direction, les efforts seraient hors de toute
+proportion avec le peu d'interet qu'offrirait l'atteinte du but. La mise
+en scene, en effet, subit fatalement la loi de concentration, en vertu
+de laquelle l'attention du spectateur est ramenee et se fixe sur le
+personnage humain. Des que l'action dramatique eveille en nous la
+sympathie que nous ressentons pour toute douleur ou toute joie, le decor
+echappe rapidement a notre attention, et la mise en scene disparait
+a nos yeux. Elle n'est plus des lors qu'un danger; car la moindre
+discordance, comme un coup de baguette magique, aneantirait en un clin
+d'oeil tout le charme dramatique. Aussi arrive-t-il, quand nous avons
+assiste a la representation d'une piece ayant agi avec quelque force sur
+notre ame, que nous ne gardons qu'un souvenir vague de la mise en scene,
+ou que du moins elle ne nous laisse qu'une impression d'autant plus
+generale que la figure du personnage humain prend plus d'importance et
+de precision dans notre souvenir. C'est en somme le triomphe de l'etre
+humain sur la nature, de l'intelligence sur la matiere.
+
+Par consequent, l'art de la mise en scene ne peut avoir la pretention de
+prendre le pas sur l'art dramatique. Il ne le pourrait qu'en annihilant
+celui-ci, ce qui serait contraire a sa propre destination. Il doit
+donc lui rester subordonne, tout en le suivant forcement et en se
+preoccupant, a son exemple, du caractere individuel et particulier des
+objets qu'il evoque a nos yeux. Nous avons d'ailleurs insiste deja
+dans le courant de cet ouvrage sur la necessite pour la mise en scene
+d'adapter les milieux aux types particuliers que recherche l'art
+moderne. C'est une des conditions actuelles de la mise en scene. Mais la
+mise en scene peut-elle aspirer a jouer un role personnel et actif dans
+l'evolution du drame? Et, s'il lui est permis d'envisager une telle
+perspective, quelles sont les limites infranchissables imposees a son
+ambition? On est conduit a envisager ce role de la mise en scene en
+reconnaissant la valeur, en quelque sorte psychologique et morale, qu'a
+prise la nature dans la litterature moderne.
+
+Toute notre litterature derive en grande partie de celles des peuples
+grecs et des peuples latins: elle a une origine toute meridionale. Or,
+dans les pays devores par une lumiere ardente, la nature n'agit pas sur
+l'homme avec le charme penetrant qu'elle a dans les pays du nord. La
+transparence de l'atmosphere, la nettete des lignes, l'egalite des
+effets, la coloration puissante des tons, ne semblent pas s'associer a
+la melancolie humaine comme les paysages humides et crepusculaires du
+nord. Aussi tous les artistes, tous les poetes ont neglige ou n'ont que
+legerement indique cette association de l'homme et de la nature. Au
+XVIIe siecle, la nature artistique est factice: ce ne sont que des
+paysages baignes dans la transparente lumiere de l'Attique. Ce n'est que
+vers la fin du XVIIIe siecle que l'homme a laisse son ame s'ouvrir aux
+impressions profondes de la nature et qu'il a associe celle-ci a ses
+etats psychologiques. Mais aujourd'hui toute notre litterature est
+fortement empreinte de naturalisme. Il n'est donc pas etonnant que la
+decoration theatrale et que la mise en scene aient eu l'ambition de se
+parer de ce charme pittoresque qui a sur nous tant d'empire.
+
+Toutefois, cette ambition n'avait pas eu jusqu'alors de visee plus haute
+que celle de plaire directement aux spectateurs, et de renforcer la
+puissance dramatique en dirigeant sur nos yeux ses effets les plus
+romantiques. Comme la musique dans le melodrame et dans le vaudeville,
+la mise en scene n'avait eu jusqu'alors qu'un role, celui d'environner
+le spectateur d'une sorte d'atmosphere passionnelle, et de creer un
+milieu adapte a l'emotion nee du developpement de l'action dramatique.
+La mise en scene a donc ete jusqu'a present une force emotionnelle
+destinee a agir directement sur le spectateur, absolument comme dans
+le melodrame une longue phrase chantee sur le violoncelle agit sur
+son systeme nerveux et le dispose a l'attendrissement. Eh bien! sans
+renoncer a cette puissance du pittoresque que le decorateur continuera
+a exercer directement sur les spectateurs et qui est en effet sa
+destination, la mise en scene peut-elle pretendre jouer sur le theatre
+le role que la nature joue dans notre vie actuelle? Comme la musique,
+va-t-elle a son tour venir se meler au drame, en devenir aussi un des
+personnages et concourir au developpement de l'action elle-meme?
+
+Sans doute on ne peut comparer la nature, agissant directement sur nous,
+a l'imitation de la nature qui nous interesse a ses procedes artistiques
+plus qu'aux phenomenes eux-memes qu'elle reproduit a nos yeux. On ne
+peut non plus comparer la mise en scene, ou tout est factice, a la
+musique dont le theatre ne modifie en rien les conditions et qui, au
+theatre comme dans la vie, doit au charme mysterieux des sons reels
+l'empire qu'elle exerce sur notre sensibilite. Cependant la litterature,
+meme avant qu'elle fut en proie au naturalisme, tenait compte dans une
+certaine mesure de l'influence des forces de la nature sur la decision
+humaine et partant sur l'evolution du drame. Et dans ce cas la mise en
+scene s'elevait au role d'une puissance mysterieuse, superieure a la
+volonte humaine: elle nouait ou denouait le drame comme la fatalite
+antique. Le theatre en presente de nombreux exemples. Ainsi le voyageur,
+au moment de quitter l'auberge ou il s'est mis a l'abri, est assailli
+par la tempete: le tonnerre se mele au bruit de la grele ou de la
+pluie; le vent repousse la porte avec violence; le voyageur, fortement
+impressionne, recule, reste et est assassine.
+
+Certes, c'est un art inferieur que celui qui met une evolution, qui
+ne devrait etre que passionnelle, sous la dependance de phenomenes
+contingents. Cependant l'intervention des forces mysterieuses de la
+nature est dans ce cas tout a fait remarquable, en ce que l'illusion
+theatrale agit directement sur le personnage du drame, a l'emotion
+duquel s'associe le spectateur. L'impression causee par la mise en scene
+est donc en meme temps ressentie par le personnage et par le spectateur,
+et celui-ci ne comprendrait pas que celui-la y restat insensible. Cela
+tient sans doute a ce que la nature nous impose sa puissance en la
+transformant en mouvement et en bruit, double phenomene dont la
+representation ne change pas le mode d'action. Quelle qu'en soit la
+raison d'ailleurs, nous sommes amenes a constater que, dans ce cas,
+l'evolution du drame est due a une cause naturelle objective.
+
+Mais l'ecole moderne a fait un pas de plus, en cherchant a donner a
+l'evolution dramatique une cause naturelle objective, qui s'adressat a
+celui de nos sens qui est le plus artistique, a celui de la vue. C'est
+la, en realite, que commencent les difficultes. Nous allons citer un
+exemple ou l'intention realiste de l'auteur est pleinement justifiee, ce
+qui nous permettra de deduire les conditions esthetiques dans lesquelles
+le probleme peut en general etre resolu. Je prendrai cet exemple dans le
+second acte de _l'Ami Fritz_, et je rappellerai aux lecteurs, qui tous
+connaissent la piece, la fontaine ou Suzel vient puiser de l'eau, eau
+veritable que le public voit couler. Quelques-uns ont critique, a tort,
+a mon sens, cette recherche d'un effet reel. C'est la vue de l'eau qui
+eveille chez Sichel le desir de boire, et c'est l'action de boire a
+la cruche que penche la jeune fille qui ramene a la memoire du rabbin
+l'histoire touchante de Rebecca et d'Eliezer. Ici, c'est tres justement
+que l'art theatral s'associe activement a une situation veritablement
+dramatique; et si on etudie attentivement l'enchainement de cette cause
+toute objective a l'effet dramatique qui en decoule, on verra que la
+presentation reelle de l'eau determine une representation ideale, dans
+l'imagination de Sichel et lui fournit la forme particuliere dont va se
+revetir sa pensee. Ce n'est pas l'eau qui suggere au rabbin l'idee
+de sonder le coeur de la jeune fille; elle ne lui offre que le moyen
+immediat d'y parvenir. La fontaine, qui procure a nos yeux l'illusion de
+la realite, n'est donc pas la cause finale de la scene entre Sichel et
+Suzel; elle n'en est que la cause formelle. Sous ce rapport, cet emploi
+remarquablement habile de l'illusion theatrale est un modele puisqu'il
+nous permet d'en deduire une loi importante de l'esthetique theatrale et
+dramatique, que l'on peut formuler ainsi: La realite contingente ne peut
+jamais etre une des causes finales du drame; elle ne peut en etre qu'une
+des causes formelles.
+
+On ne peut nier que la realite, en montant sur la scene et en venant y
+jouer le role qui lui est propre et y exercer une influence contingente,
+ne contribue, absolument comme cela se passe dans la vie, a modifier,
+a diversifier et, par suite, a enrichir la pensee poetique en lui
+fournissant des formes nouvelles et imprevues. Deux ames mises et
+maintenues en presence, en dehors de toute influence objective, ne
+peuvent echanger que des idees purement psychologiques. Ces deux ames
+rentreront dans les donnees plus exactes de la vie, si elles puisent
+dans la realite ambiante une forme plus variee de raisonnement et les
+elements plus prochains de leur eloquence. Toutefois, il est a peine
+besoin de faire remarquer que l'intervention d'une cause objective ne
+peut etre admise, que lorsqu'elle derive d'une possibilite anterieure.
+Elle ne doit etre, en effet, qu'une cause seconde; c'est ainsi que
+l'acte de venir puiser de l'eau a la fontaine, dans l'exemple pris de
+_l'Ami Fritz_, n'est qu'une consequence de la condition de Suzel et du
+milieu ou se developpe l'action; il se rattache donc logiquement aux
+donnees memes du poeme dramatique.
+
+Bien differente et moins justifiable serait l'intervention d'une cause
+objective, si celle-ci etait une cause premiere, si, par exemple, le
+caractere de la decoration devait peser sur la resolution du personnage
+dramatique. Cela ne pourrait se tenter qu'en rentrant habilement dans
+les lois les plus certaines de la mise en scene, c'est-a-dire en
+agissant prealablement sur le spectateur, en concevant une decoration
+capable, par la grandeur, la hauteur et la profondeur de la scene, ainsi
+que par des effets d'ombre ou de lumiere, de faire naitre une impression
+morale, que le spectateur transporterait alors dans le personnage. Un
+pareil effet est toujours aleatoire, puisqu'il depend des dispositions
+du public et de l'imagination des spectateurs. C'est sur la scene de
+l'Opera qu'on pourrait et qu'on a pu employer ce procede avec quelque
+securite, parce que la, la puissance de la musique sur l'inclination
+morale du spectateur vient en aide a la puissance pittoresque de la
+decoration. Ce serait donc s'exposer a de graves mecomptes que de
+vouloir elever le pittoresque de la decoration a l'etat de ressort
+dramatique, ou autrement, de regarder le pittoresque comme une cause
+finale suffisante de l'evolution dramatique. Il ne peut en etre qu'une
+des causes formelles. Nous aboutissons donc, pour l'ensemble decoratif,
+a la meme loi que pour tout objet considere dans son influence
+eventuelle sur la marche du drame.
+
+Il est certain que, dans toute conception poetique, le monde exterieur,
+reduit au milieu immediat ou s'agitent les personnages, fournit ou peut
+fournir incessamment a ceux-ci les causes formelles de leur langage. La
+mise en scene peut-elle nourrir l'ambition realiste de rendre visible
+au spectateur tout ce qui, dans le milieu objectif, joue le role d'une
+cause formelle? C'est le dernier refuge de l'ecole nouvelle. Pour
+eclaircir cette question, prenons un exemple. Au troisieme acte de _Il
+ne faut jurer de rien_, le decor, a la Comedie-Francaise, represente un
+bois sombre et sauvage. Les arbres qui montent jusqu'aux frises derobent
+au spectateur la vue du ciel. C'est une belle solitude nocturne. Voyons
+maintenant la mise en scene imaginee par le poete. C'est un soir d'ete.
+Apres une chaude journee, l'orage a eclate. Quand Van Buck et son neveu
+arrivent pres du lieu ou doit se rendre Cecile, Valentin, en quelques
+mots, esquisse la mise en scene: "La lune se leve et l'orage passe.
+Voyez ces perles sur les feuilles, comme ce vent tiede les fait rouler."
+Enfin, dans la clairiere ou se rencontrent Valentin et Cecile, la
+mise en scene est conditionnee par le texte: "Venez la, ou la lune
+eclaire...--Non, venez la, ou il fait sombre; la, sous l'ombre de ces
+bouleaux... Y a-t-il longtemps que vous m'attendez?--Depuis que la lune
+est dans le ciel... Viens sur mon coeur; que le tien le sente battre, et
+que ce beau ciel les emporte a Dieu... Voyons, savez-vous ce que c'est
+que cela?--Quoi? cette etoile a droite de cet arbre?--Non, celle-la qui
+se montre a peine et qui brille comme une larme..." Toute cette scene,
+comme on le voit, est fortement empreinte d'un naturalisme plein de
+melancolie.
+
+Aujourd'hui, au theatre, avec l'aide de la lumiere electrique, la mise
+en scene pourrait realiser le paysage nocturne decrit par le poete. Au
+commencement de l'acte, de lourds nuages sombres passeraient sur le
+ciel etoile et sur la lune qu'ils obscurciraient. Enfin les nuages,
+en fuyant, laisseraient voir dans toute sa purete un ciel profond et
+etoile, au milieu duquel brillerait le disque lunaire. Les arbres, des
+bouleaux au feuillage leger, aux troncs clairs, disposes par bouquets,
+laisseraient le regard du spectateur se perdre dans "l'ocean des nuits."
+Le public participerait ainsi, comme les personnages du drame, a la vue
+de ces beaux effets de la nature, qui sont, en plus d'un endroit, pour
+Valentin et Cecile, les causes formelles de leurs pensees. Cependant,
+c'est par un motif de premier ordre que la Comedie-Francaise n'a pas du
+chercher a realiser cette poetique mise en scene, en admettant, pour un
+moment, qu'elle eut pu avoir la pensee de le faire. C'est qu'en effet,
+ce dont on peut juger par certains details du dialogue (je t'aime! voila
+ce que je sais, ma chere; voila ce que cette fleur te dira, etc.), qui
+sont incompatibles avec un decor nocturne, c'est qu'en effet, dis-je, la
+nature evoquee par le poete est purement ideale, c'est-a-dire concue
+par son esprit, et que la mise en scene decrite par lui n'est pas
+la peinture reelle d'un effet vu et observe par ses yeux. Dans la
+conception de cette scene, ce n'est pas la vue d'un phenomene qui
+a determine l'idee, mais, au contraire, l'idee qui a ramene dans
+l'imagination du poete la representation d'un phenomene.
+
+La Comedie-Francaise a donc du chercher l'idee generale du decor au dela
+des causes formelles de la pensee du poete; et elle a place Valentin
+et Cecile au milieu d'une solitude profonde, qui rendit possible au
+seducteur toute tentative de profanation et fit resplendir l'angelique
+purete de cette jeune fille qui, seule, la nuit, vient, sereine et
+candide, poser son front sur la poitrine de celui qu'elle aime. Le
+veritable orage qui s'apaise, c'est celui qui s'etait souleve dans
+le coeur de Valentin, et la veritable etoile, ce n'est pas celle que
+pourrait allumer le metteur en scene dans le ciel de son decor, c'est
+celle de l'amour qui se leve dans l'ame purifiee de Valentin. On voit
+donc combien l'effet general du decor repond mieux a l'idee poetique que
+les effets particuliers d'une mise en scene plus naturaliste.
+
+Cet exemple montre qu'il faut lire avec la plus grande attention
+l'oeuvre que l'on doit mettre en scene et determiner la nature de
+l'inspiration de l'auteur. S'il est sensible que le poete a remonte de
+l'idee au phenomene, comme c'est le cas dans l'exemple precedent, il ne
+faut pas presenter un ordre inverse au spectateur, et, par consequent,
+la mise en scene doit laisser l'idee seule se manifester et eveiller le
+phenomene dans l'imagination du spectateur, comme cela a eu lieu dans
+celle du poete. Si, au contraire, il est sensible que l'auteur a voulu
+subordonner la representation de l'idee a la presentation du phenomene,
+il faut s'efforcer de realiser la mise en scene decrite par lui. Il est
+clair que dans _l'Ami Fritz_, sans l'eau qui coule de la fontaine, la
+legende de Rebecca n'a aucune raison de se representer a la memoire de
+Sichel.
+
+Les cas ou une mise en scene realiste s'imposera ne sont pas aussi
+frequents ni aussi nombreux qu'on pourrait le croire au premier abord.
+Le plus souvent, il sera prudent de s'en tenir a l'ancienne conception
+decorative qui ne recherche qu'un effet simple et general. Et cela pour
+deux raisons d'ordre superieur. La premiere, c'est que l'impression
+que nous cause la nature se ramene toujours dans la realite a quelques
+sensations tres simples, telles que la presence ou l'absence de la
+lumiere, le mouvement ou le repos des objets, le bruit ou le silence, le
+plus ou le moins de vapeur humide dans l'atmosphere, le plus ou le moins
+de grandeur ou de profondeur, etc. Tout le surplus de nos impressions,
+souvent tres complexes, nait du rapport que ces sensations simples
+ont avec l'etat moral de notre ame. Il faut, par consequent, dans la
+representation des effets de la nature ne pas tenir compte de ce que,
+precisement, y mettra le spectateur, pour peu que l'action dramatique
+ait incline son ame vers tel ou tel etat psychologique. C'est la une
+raison toute philosophique.
+
+La seconde raison a une portee esthetique a laquelle j'ai deja fait
+allusion ci-dessus, et sur laquelle j'appelle l'attention des personnes
+qui se laissent trop facilement seduire par les promesses de l'ecole
+realiste ou naturaliste. Quand on transporte le monde exterieur, objets
+ou phenomenes, sur la scene, on n'en donne naturellement qu'une copie,
+qu'une imitation. Sur la scene, on ne batit pas de vraies maisons, on ne
+plante pas de vrais arbres, on ne deroule pas de veritables flots, on
+ne pousse pas dans le ciel de vrais nuages, etc.; on ne nous donne de
+toutes ces choses que des imitations. Or, du moment que l'on ne presente
+pas au spectateur les objets reels qui, selon le poete, devraient avoir
+une influence psychologique sur les personnages du drame, on ne peut
+pas compter que les objets imites auront la meme portee, attendu que
+l'attention du spectateur est, non pas attiree par la contemplation du
+phenomene naturel, mais preoccupee uniquement du phenomene artistique de
+l'imitation. Plus l'on compliquera la mise en scene, plus on cherchera
+a reproduire avec exactitude les impressions de la nature, plus l'on
+comptera sur la perfection decorative pour agir sur l'inclination morale
+des spectateurs, et plus l'ecole realiste s'eloignera du but qu'elle
+poursuit; car l'esprit du spectateur, sollicite, par des impressions
+optiques, et sensible a toute creation artistique, s'attachera
+obstinement a ce qui lui offrira un interet immediat, c'est-a-dire a
+l'art particulier de la mise en scene, aux procedes scientifiques ou
+autres de l'imitation, et ne subira par consequent pas l'influence
+psychologique qu'on aura eu la pretention d'exercer sur lui. Dans ce
+cas, c'est tout simplement un art d'ordre inferieur qui prend le pas sur
+un art d'ordre superieur.
+
+
+
+CHAPITRE XL
+
+L'ecole naturaliste au theatre.--La theorie des milieux.--Des milieux
+generateurs.--Des milieux contingents.--Conjonction de l'ideal et du
+reel.--_La Charbonniere_.--Du reel dans la perspective theatrale.--_Le
+Pave de Paris_.--Le naturalisme imposerait des conditions nouvelles a
+l'architecture theatrale.--L'ecole realiste devra tendre a redevenir une
+ecole idealiste.
+
+
+A la verite, l'ecole qui s'intitule naturaliste parait avoir une grande
+predilection pour la forme du roman. Cela se concoit; car c'est la
+seulement que, lorsque les personnages n'agissent pas ou ne prennent pas
+la parole, un acteur, et le principal, reparaissant en scene, decrit les
+beautes severes ou riantes de la nature, la melancolie des bois ombreux,
+l'immobile majeste des monts, la pesante solitude des espaces deserts;
+la mysterieuse circulation de la vie, ses ardeurs et ses epuisements,
+et en meme temps cherche a montrer le lien sympathique qui rattache les
+etats psychologiques de l'etre humain a tous ces aspects de la nature.
+Cet acteur, c'est le poete lui-meme, dont l'ame anime la nature
+inanimee. Mais, au theatre, les personnages seuls ont le droit de
+s'adresser au public, et le poete, c'est-a-dire le demonstrateur
+psychologique, est reduit au silence. La nature n'agit donc dans la mise
+en scene que par ses effets simples et generaux, n'engendrant chez les
+spectateurs que des sensations initiales, simples et generales. Nous
+arrivons ainsi, par un autre chemin, a la meme conclusion que dans le
+chapitre precedent. Au theatre, le poete, present mais silencieux, n'y
+peut plus animer la nature et lui insuffler, comme dans le roman, une
+sorte de force passionnelle active. C'est pourquoi, en abordant la
+scene, l'ecole naturaliste est contrainte d'abandonner toute sa
+puissance descriptive, et de sacrifier la nature pour s'attacher aux
+effets humains et sociaux de la vie.
+
+Quelle est, sous ce rapport et en quelques mots, l'esthetique de
+l'ecole? Si je vois juste, la voici, degagee des theories secondaires
+qui l'encombrent et presentee sans denigrement avec toute l'impartialite
+dont je suis capable. On peut dire, sans exageration, qu'elle est tout
+entiere contenue dans la theorie des milieux. Premierement, les etres
+humains ne peuvent s'abstraire des milieux ou ils sont nes, ou ils se
+sont developpes et qui determinent leur mode de sentir, leur mode de
+penser et leur mode d'agir. Deuxiemement, nulle action dramatique, nee
+du conflit de passions humaines, ne peut s'isoler des milieux ou elle se
+noue, se developpe et tend a sa fin.
+
+L'ecole ne considere plus une passion en soi, mais l'envisage dans ses
+differents modes et met son ambition a traduire sur la scene, dans
+toute leur realite complexe et relative, les etats psychologiques et
+pathologiques des etres, individuellement determines, qui agissent sous
+l'empire d'une passion. Ce qu'elle cherche, c'est donc une verite plutot
+relative qu'absolue. C'est pour cela que nous avons dit plus haut que
+l'ecole agrandissait la superficie de l'art, en abaissant sensiblement
+l'ideal. On peut, en effet, accorder au realisme le droit qu'il reclame
+de differencier, par exemple, le mode d'aimer de l'homme du peuple de
+celui de l'homme du monde; mais des que la jalousie armera d'un couteau
+la main de l'un et de l'autre, elle devrait a son tour reconnaitre
+que toutes les distinctions sociales s'aneantissent devant un fait
+pathologique purement humain.
+
+L'art, parti du particulier et du relatif, doit donc aboutir au general
+et a l'absolu; et par suite le poete, apres avoir soigneusement pris ses
+types dans la realite, doit tendre a l'ideal, c'est-a-dire a degager
+l'etre humain de toute contrainte sociale et a debarrasser les passions
+des masques sous lesquels cette contrainte les force a se cacher et a se
+derober aux regards. C'est le transport du relatif au theatre qui fait
+la richesse de l'art moderne; mais c'est seulement en degageant l'absolu
+de ses donnees relatives que celui-ci assurera a ses productions une
+valeur generale et une portee psychologique universelle, et leur donnera
+l'esperance de vivre au dela du temps present.
+
+En cela, l'esthetique theatrale devra suivre l'esthetique dramatique. Si
+le poete a conduit rationnellement son oeuvre du relatif a l'absolu,
+la mise en scene devra s'efforcer de ne pas contrarier cette evolution
+ascendante. On peut donc, conclure que, dans une oeuvre dramatique
+moderne, la mise en scene devra realiser avec le plus de soin possible
+tous les tableaux d'exposition, ceux ou s'accusent le relatif des idees
+et des faits ainsi que l'influence des milieux sur les caracteres et sur
+les passions; mais, a mesure que l'action s'approchera du denouement,
+elle devra de plus en plus sacrifier, soit dans les decors, soit dans
+les costumes, soit dans la figuration, les traits particuliers qui
+faisaient la richesse des premiers tableaux, et peu a peu revetir un
+aspect general qui puisse s'harmoniser avec ce qu'a d'absolu et de
+purement humain l'explosion psychologique et pathologique des passions.
+
+La seconde loi se rapporte, comme nous l'avons dit, a l'influence
+contingente des milieux. C'est l'aspect multiple et complexe de la vie
+que l'ecole cherche a realiser par l'observation de cette loi. Poussez
+la porte d'un etablissement public quelconque, et dans la foule des
+etres humains qui y sont reunis, que de drames et de comedies! Ici un
+beau drame d'amour va naitre, tandis que la une folle comedie se denoue;
+dans le groupe prochain un marche honteux se conclut; dans celui-ci un
+crime horrible se prepare, tandis que dans celui-la s'epanouissent la
+jeunesse et le bonheur. Une action tragique ou comique ne se developpe
+pas dans le vide, mais elle se meut en traversant des milieux
+successifs, qui souvent determinent une modification dans la direction
+de sa trajectoire. Tous ces tableaux nous representent la vie dans sa
+complexite et dans son heterogeneite actuelles; ils forment le fond
+pittoresque sur lequel s'enlevent en vigueur les personnages de premier
+plan. Si ce sont les personnages qui disparaissent, il n'y a plus
+d'action dramatique; mais si ce sont les tableaux qu'on soustrait a
+la vue, on enleve au drame ce qui precisement lui donnait l'aspect
+saisissant de la vie. En un mot, un drame ne se profile jamais ici-bas
+sur un fond neutre, semblable a ces fonds gris sur lesquels les peintres
+enlevent vigoureusement un portrait, mais sur des tableaux animes
+eux-memes, sur des lambeaux d'histoire humaine et sociale qui sont
+souvent le commentaire le plus eloquent du drame, soit qu'ils expliquent
+la fatalite d'un acte par l'influence du milieu traverse, soit que par
+contraste ils en accusent plus fortement l'horreur.
+
+De la se deduisent la composition et la construction d'une piece
+naturaliste. Il s'agit de peindre les differents moments de l'action au
+milieu des tableaux animes ou celle-ci s'est successivement transportee.
+D'ou la necessite d'une mise en scene toujours changeante et variee.
+C'est une succession de tableaux de genre, faits d'apres nature, a tous
+les degres de la vie sociale, depuis ses bas-fonds jusqu'aux couches
+superieures. Evidemment, cette suite d'exhibitions, souvent pleines
+de mouvement et d'expression, ou le pittoresque atteint une grande
+intensite, constitue pour les yeux et meme pour l'esprit un amusement
+parfois tres vif. On arrive ainsi a renouveler et a diversifier, jusqu'a
+les rendre meconnaissables au premier abord, des drames a peu pres aussi
+vieux que l'esprit humain. Prenez l'_Andromaque_ de Racine, vous en
+pourrez transporter l'action dans tous les mondes, depuis le plus
+raffine jusqu'au plus abject, et vous pourrez diversifier a l'infini
+votre drame en faisant traverser a vos personnages les milieux les plus
+etranges. Sans doute, c'est precisement cette possibilite qui constitue
+la critique du systeme. Mais ici, je ne critique pas, j'analyse et
+j'expose les theories d'une ecole, en cherchant au contraire a les
+montrer dans leur jour le plus favorable. Or, ce que l'ecole recherche
+par-dessus tout, c'est l'exactitude des tableaux, destinee a procurer
+au spectateur, une sensation tres intense de la vie. C'est donc ici
+qu'apparait la mise en scene, dont les lois imposent une limite aux
+pretentions de l'ecole. Ce qui nous reste donc a examiner, c'est
+jusqu'ou la mise en scene peut se preter a toutes les exigences
+naturalistes. Je le ferai tres brievement, attendu que le lecteur,
+arrive au dernier chapitre de cet ouvrage, a son jugement forme sur les
+points principaux qu'il nous faut examiner.
+
+Or, en abordant la scene, l'ecole naturaliste rencontrera, sans pouvoir
+la resoudre, une double difficulte dramatique et theatrale, qui ne
+derive nullement de lois arbitraires ou de theories plus ou moins
+contestables, comme celle des trois unites, mais qui tient uniquement a
+la structure de l'esprit et de l'oeil du spectateur. Cette difficulte
+consiste, au point de vue dramatique, dans la juxtaposition, incoherente
+pour l'esprit, de l'ideal et du reel, et, au point de vue theatral, dans
+la juxtaposition incoherente pour l'oeil, du vrai et du faux. Ainsi,
+d'une part, toute representation ideale detruira l'impression tres
+vive que nous aurait causee la presentation du reel, ou reciproquement
+l'effet de la premiere sera detruit par celui que produira la seconde;
+d'autre part, toute opposition entre la realite et la perspective
+theatrale, qui met en presence le vrai et le faux, aneantira
+immediatement l'illusion et reduira le reel a l'imaginaire.
+
+On peut aisement fournir des exemples qui mettront en relief cette
+double contradiction. Dans _la Charbonniere_, un tableau representait
+une salle d'hopital. L'aspect de cette salle nue, blanchie a la chaux,
+que garnissaient deux rangees de lits entoures de leurs rideaux blancs,
+etait d'un realisme vraiment saisissant. Au pied du premier lit, a
+droite, une soeur, veillait; dans le lit etait etendue une moribonde,
+dont le visage a demi fracasse etait recouvert d'un voile de gaze. Le
+tableau, dans sa simplicite tragique, causait une double impression de
+pitie et de terreur; et cette impression ne se fut pas effacee si le
+drame n'eut amene dans ce tableau une representation de la mort et
+ensuite une representation de la folie. Ces deux representations
+ne peuvent jamais etre qu'ideales, c'est-a-dire concues et rendues
+idealement par la reduction forcee du temps necessaire a la succession
+des phenomenes morbides, par la predominance des effets generaux et par
+l'effacement des traits particuliers. Or, des que l'ideal surgissait au
+milieu du reel, l'impression premiere se dissipait immediatement, et
+l'esprit du spectateur, debarrasse de toute angoisse, s'interessait a
+l'imitation artistique de la mort et de la folie. Dans ce tableau, la
+mort et la folie etaient, contre le voeu de l'auteur moins poignantes
+que le decor; et par consequent la realite tragique de celui-ci avait
+detruit d'avance l'effet que l'auteur devait attendre de ce double
+denouement. En outre, la recherche de l'impression reelle avait d'avance
+annihile tout l'effort artistique des comediens. La juxtaposition de la
+realite empeche donc l'illusion de se produire au meme degre que si le
+denouement se profilait sur un decor de carton. L'idee de juxtaposer
+l'art et la realite est contradictoire et constitue pour l'ecole
+naturaliste un obstacle insurmontable. Celle-ci doit donc, si elle veut
+rester fidele a ses theories, ne jamais introduire de representation
+ideale au milieu de tableaux fondes sur la presentation du reel. Par
+consequent, l'ecole est condamnee a n'introduire dans ses tableaux qu'un
+minimum d'action dramatique, et c'est a cela, en effet, qu'elle tend
+de plus en plus. Les pieces tournent chaque jour davantage a des
+exhibitions de tableaux vivants et animes, art inferieur, sensualiste et
+materialiste, mais surtout tres borne et qui ne peut fournir une longue
+carriere.
+
+Dans _le Pave de Paris_, joue a la Porte-Saint-Martin, un tableau
+representait l'interieur d'un tunnel. A un moment donne, un train de
+chemin de fer traversait la scene a l'arriere-plan. Je ne me souviens
+pas bien au juste de la fable dramatique; en tous cas, a l'arrivee du
+train, en tete duquel s'avancait la locomotive, armee de ses feux rouges
+comme de deux yeux sinistres, la deception du spectateur etait complete,
+et ce chemin de fer de carton frisait le ridicule. C'est qu'en effet ce
+n'etait qu'un joujou. La locomotive et les voitures du train n'avaient
+que les dimensions que leur imposait la perspective theatrale, et par
+consequent elles etaient trop petites pour la distance reelle. Dans _la
+Jeunesse du roi Henri_, un des decors representait un carrefour dans
+une foret, et la perspective habile donnait a cette foret de vastes
+proportions. Soudain, deux ou trois cavaliers debouchent du fond, suivis
+d'une meute de vrais chiens: immediatement la foret devient un joujou.
+C'est Gulliver s'ebattant maladroitement dans un paysage de l'ile de
+Lilliput. Cette contradiction optique provient, on le sait, de ce que
+la profondeur de la scene est en grande partie fictive. Voila encore un
+obstacle que ne pourra surmonter l'ecole naturaliste. Il lui est donc
+interdit de composer des tableaux ou doit eclater la contradiction qui
+resulte de la juxtaposition d'etres soumis a la perspective reelle de la
+nature et d'objets soumis a la perspective fictive des theatres.
+
+Pour aborder certaines representations, l'ecole, pour etre consequente
+avec elle-meme et pour realiser quelques-uns de ses principes les plus
+chers, devra se resoudre a faire construire des theatres speciaux, a
+scenes rectangulaires tres profondes, dans lesquels le plancher de
+l'orchestre et du parterre sera sensiblement eleve, et le plancher de la
+scene ramene a l'horizontalite. Alors, c'est, l'oeil seul du spectateur
+qui inclinera toutes les lignes des decors au point de fuite, et les
+acteurs, en s'enfoncant dans les profondeurs de la scene, seront partout
+a leur place et n'auront que les dimensions qu'ils doivent avoir. Mais
+ce sera en meme temps la fin du theatre parle et le retour aux drames
+mimes.
+
+En resume et pour conclure, l'ecole naturaliste, en abordant le
+theatre, se verra enfermee dans un cercle tres etroit, dont il lui sera
+artistiquement et scientifiquement impossible de franchir les limites.
+C'est pourquoi nous ne verrons jamais se produire une piece naturaliste,
+telle que les adeptes de l'ecole l'imaginent dans leur naivete
+esthetique. Est-ce a dire que les efforts de l'ecole seront vains et
+inutiles? Une telle conclusion serait injuste et contraire a la verite.
+Par la presentation du reel, chaque fois qu'elle pourra eviter la double
+contradiction que nous lui signalons dans ce chapitre, l'ecole realiste
+pourra agrandir l'etendue superficielle de l'art theatral, de meme
+qu'elle pourra agrandir l'etendue superficielle de l'art dramatique en
+s'attachant a la peinture des traits particuliers et des caracteres
+individuels. Ce sera un resultat qui n'est pas a dedaigner et auquel
+elle serait sage de borner son ambition. Si elle vise un but plus eleve,
+elle devra alors modifier ses principes; et, de meme que les sciences,
+dans leur periode d'analyse patiente, nourrissent le long espoir d'une
+synthese future, de meme l'ecole realiste ne devra chercher dans ses
+experiences actuelles, dans l'etude des faits et des phenomenes, que
+les elements d'une idealisation future. Apres la periode actuelle
+d'apprentissage artistique, qui n'etait pas inutile pour corriger les
+visibles deviations d'un art depuis trop longtemps traditionnel et
+conventionnel, elle redeviendra a son tour une ecole idealiste, et
+c'est seulement alors qu'on pourra decider si le nouvel ideal de nos
+petits-neveux sera d'un degre superieur ou inferieur a celui de l'ecole
+classique, et si la route douteuse, ou nous sommes aujourd'hui engages,
+aura conduit l'esprit francais a un nouveau progres ou a une decadence
+definitive.
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+PREFACE
+
+CHAPITRE PREMIER
+Le succes n'est pas la mesure de la valeur intrinseque d'une oeuvre
+dramatique.--Les variations de l'art correspondent aux variations de
+l'esprit.
+
+
+CHAPITRE II
+La valeur d'une piece ne depend pas de son effet representatif.--Ce
+n'est pas l'effet representatif qui a assure la renommee du theatre
+des Grecs, non plus que des theatres etrangers et de notre theatre
+classique.
+
+
+CHAPITRE III
+De l'effet representatif ideal dans un esprit cultive.--Imperfections
+de la mise en scene reelle.--Sa necessite pour les esprits peu
+cultives.--La mise en scene ideale est le modele et le point de depart
+de la mise en scene reelle.
+
+
+CHAPITRE IV
+Rapports de la mise en scene avec la valeur d'une oeuvre dramatique.--Le
+peu d'appareil des theatres de province favorisait l'art
+dramatique.--L'exces de mise en scene lui est nuisible.
+
+
+CHAPITRE V
+Recherches d'un principe physiologique auquel puissent se rattacher
+les lois de la mise en scene.--Les impressions intellectuelles et les
+sensations organiques s'annihilent reciproquement.
+
+
+CHAPITRE VI
+De la fin que se proposent les beaux-arts.--L'exces de la mise en scene
+nuit a l'integrite du plaisir de l'esprit.--La lecture est la pierre
+de touche des oeuvres dramatiques.--La mise en scene est tantot une
+question de gout, tantot une question d'habilete.
+
+
+CHAPITRE VII
+Competence litteraire necessaire a un directeur de
+theatre.--Etablissement theorique des frais generaux de mise en
+scene.--L'art dramatique exigerait des vues a longue portee.
+
+
+CHAPITRE VIII
+La mise en scene est conditionnee par le nombre probable
+de spectateurs.--Grossissement par les acteurs des effets
+representatifs.--Les actrices moins portees a exagerer les effets.--_Le
+Monde ou l'on s'ennuie_.--Necessite actuelle de plaire a la
+foule.--Abaissement de l'ideal.--Compensation.--Utilite et devoir des
+theatres subventionnes.
+
+
+CHAPITRE IX
+La mise en scene ne doit pas pecher par defaut.--De la contention
+d'esprit du spectateur.--La mise en scene ne doit pas proposer a
+l'esprit de coordinations contradictoires.
+
+
+CHAPITRE X
+De la perspective theatrale.--Contradiction du personnage humain avec la
+perspective des decors.--Precautions a prendre par le decorateur et par
+le metteur en scene.
+
+
+CHAPITRE XI
+La decoration doit avoir une valeur generale et non particuliere a un
+moment determine.--Moderation dans l'emploi des moyens accessoires.
+
+
+CHAPITRE XII
+La mise en scene est conditionnee par la logique de l'esprit.--De la
+decoration peinte et du materiel figuratif.--Leurs relations avec le
+drame.--Leur action differente sur l'esprit du spectateur.
+
+
+CHAPITRE XIII
+De la fin necessaire des objets composant le materiel figuratif.--_Le
+Misanthrope et les Femmes savantes_.--Le hasard n'est pas un ressort
+dramatique.
+
+
+CHAPITRE XIV
+De la sensualite et de l'individualite dans le gout actuel.--Derogations
+aux principes.--Rapports de la mise en scene avec le milieu
+theatral.--Caractere d'un theatre, de son repertoire et du public qui le
+frequente.
+
+
+CHAPITRE XV
+Rapports de la mise en scene avec le milieu dramatique.--Pieces ou
+domine l'imagination.--Le theatre de Scribe.--Le theatre de Victor
+Hugo.--Effet curieux observe dans _Quatre-vingt-treize_.
+
+
+CHAPITRE XVI
+Des pieces ou domine le sentiment.--Cas ou les causes de l'emotion sont
+subjectives.--_Le Mariage de Victorine_.--Cas ou les causes de l'emotion
+sont objectives.--_L'Ami Fritz_.
+
+
+CHAPITRE XVII
+Des pieces ou domine la fantaisie.--Caractere de la fantaisie.--Le
+theatre de M. Labiche et de M. Meilhac.--Limites de la fantaisie.--De la
+convenance dans la fantaisie.--_Lili_.--Pieces d'ordre composite.--_Ma
+Camarade_.--Les feeries.
+
+
+CHAPITRE XVIII
+Rapports de la mise en scene avec le milieu social.--La mise en scene
+se modifie comme la societe.--Types generaux de l'ancienne
+comedie.--Le _Tartufe_.--Complexite et heterogeneite de la societe
+actuelle.--Plasticite necessaire de la mise en scene.--Vieillissement
+rapide du theatre moderne.
+
+
+CHAPITRE XIX
+Lois restrictives de la mise en scene.--De la loi de proportion.--Plans
+d'importance scenique.--_L'Ami Fritz_.--Des repas de
+theatre.--Application de la loi au materiel figuratif.
+
+
+CHAPITRE XX
+De la loi d'apparence.--De l'usage des lorgnettes.--Au theatre le sens
+du toucher ne s'exerce jamais.--Seules les sensations optiques sont
+directes.--Le theatre ne nous doit que des apparences.--Des costumes et
+des toilettes des actrices.
+
+
+CHAPITRE XXI
+Rapports de la mise en scene avec l'espace et le temps.--_Les Danicheff
+et l'Oncle Sam_.--Du vrai et du vraisemblable.--De la couleur
+locale.--Predominance des traits generaux.--Les romantiques.--_Le Cid et
+Bajazet_.--Le theatre de Victor Hugo.
+
+
+CHAPITRE XXII
+Vanite de toute recherche archeologique.--Des differents
+styles.--Les costumes du _Misanthrope_.--Le temps efface les traits
+particuliers.--Formation des types artistiques.--Destruction de la
+mise en scene.--Necessite de demonter les oeuvres classiques.--Des
+reprises.--_Antony_.--La mise en scene est une creation
+artistique.--Erreur de l'ecole realiste.
+
+
+CHAPITRE XXIII
+De la representation des oeuvres classiques.--Du plaisir theatral.--De
+la sensation du beau.--Analyse de cette sensation.
+
+
+CHAPITRE XXIV
+De la mise en scene tragique.--Ce qu'elle etait jadis en France. Ce
+qu'elle etait chez les Grecs.--Notre imagination seule cree la mise
+en scene tragique.--Du caractere general de la decoration et des
+costumes.--La mise en scene n'est pas immuable.
+
+
+CHAPITRE XXV
+Etude de la mise en scene de _Phedre_.--Le decor.--Comparaison avec les
+theatres des anciens.--De l'ornementation.--Du materiel figuratif.--Son
+influence sur la composition du role de Thesee.
+
+
+CHAPITRE XXVI
+Du costume tragique.--Accord du costume avec les peripeties du
+drame.--Du costume de Theramene.--L'uniformite de costume concorde avec
+l'unite passionnelle d'un role.--Du costume de Thesee.--Les accessoires
+doivent convenir au texte et a l'action.--Du costume d'Hippolyte.
+
+
+CHAPITRE XXVII
+Rapport du costume avec la personnalite.--Le costume doit s'accorder
+avec les etats psychologiques d'un personnage.--Du costume de
+Phedre.--Influence du costume sur le jeu et sur la diction.--Les
+costumes d'_Iphigenie_.
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+Des salles de spectacle.--De la scene.--Des zones invisibles.--De
+la ligne opaque.--Du lieu optique.--Elements de statique
+theatrale.--Exemples.--Des mouvements sceniques dans _Phedre_.
+
+
+CHAPITRE XXIX
+De la figuration.--De son role actif.--_Athalie_.--De son role
+passif.--_Oedipe roi_.--Des mouvements orchestriques.--Des figurants de
+tragedie.--Regles a observer.
+
+
+CHAPITRE XXX
+Des actes et des tableaux.--Confusion frequente.--Unite dramatique des
+actes.--Du theatre espagnol, anglais, allemand.--Les changements de
+tableaux impliquent des changements a vue.
+
+
+CHAPITRE XXXI
+De l'imitation de la nature.--De la presentation et de la representation
+d'un phenomene.--De la representation de la mort.--Toute representation
+est conditionnee par l'imagination du spectateur.--Le jugement du public
+est subordonne a l'idee qu'il se fait de la realite.
+
+
+CHAPITRE XXXII
+De l'acteur.--De la formation subjective des images.--Rapport de la
+creation de l'acteur avec l'ideal du public.--Toute evolution ideale
+implique une modification dans l'image representee.--C'est la generalite
+d'un phenomene qui justifie sa representation.--_Smilis_.--L'acteur doit
+eviter l'accidentel.
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+De la composition d'un role.--Des traditions.--De l'intuition et de
+l'introspection.--Developpement des images initiales.--Rapport ou
+contraste entre les images initiales de differents roles.--_Le
+Demi-Monde_.--_Le Gendre de M. Poirier_.--_Mademoiselle de Belle-Isle_.
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+Aptitude a jouer certains roles.--De la personnalite scenique de
+l'acteur.--Complexite et heterogeneite des roles modernes.--Leur
+influence sur l'art dramatique et sur l'art theatral.--Deformation du
+talent de l'acteur.
+
+
+CHAPITRE XXXV
+Complexite de la mise en scene moderne.--_L'Avocat Patelin; Bertrand
+et Raton; Pot-Bouille; la Charbonniere_.--Invasion du reel.--Du
+procede.--Retour necessaire au repertoire classique.--Son influence sur
+le talent des acteurs.--Necessite des theatres subventionnes.
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+Du role de la musique au theatre.--La puissance musicale.--Le
+melodrame.--Le vaudeville.--Evolution de l'art dramatique.--La musique
+devenue un personnage dramatique.
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+De l'execution musicale.--Des rapports de la musique avec l'action
+dramatique.--_Le Monde ou l'on s'ennuie_.--Le theatre de Victor
+Hugo.--_Lucrece Borgia.--Ruy Blas.--L'Ami Fritz_.--Transport d'effet:
+_les Rantzau.--Les rois en exil_.
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+Decadence de l'art dramatique.--Des conventions dans l'art
+classique.--Grandeur de l'art ideal.--De l'evolution
+democratique.--Caractere de la sensibilite du public.--Son jugement
+artistique.--De l'ecole realiste.--De l'esprit moderne.--De l'individuel
+et de l'exceptionnel.--Causes d'avortement.
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+Role actuel de la mise en scene.--La loi de concentration.--Du
+naturalisme moderne.--De la puissance psychologique de la nature.--La
+realite est une cause formelle et non finale d'une evolution
+dramatique.--_L'Ami Fritz_.--Rapports de la mise en scene avec la
+conception poetique.--_Il ne faut jurer de rien_.--De l'imitation
+theatrale.
+
+
+CHAPITRE XL
+L'ecole naturaliste au theatre.--La theorie des milieux.--Des milieux
+generateurs.--Des milieux contingents.--Conjonction de l'ideal et du
+reel.--_La Charbonniere_.--Du reel dans la perspective theatrale.--_Le
+Pave de Paris_.--Le naturalisme imposerait des conditions nouvelles a
+l'architecture theatrale.--L'ecole realiste devra tendre a redevenir une
+ecole idealiste.
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'art de la mise en scene, by L. Becq de Fouquieres
+
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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