diff options
| author | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-07-08 14:05:04 -0700 |
|---|---|---|
| committer | www-data <www-data@mail.pglaf.org> | 2026-07-08 14:05:04 -0700 |
| commit | 16689fc388b5e66e54bcc6b2d98d225073cec987 (patch) | |
| tree | c4c1ea09cd6bdd5236fd116ae0e1fab6dcffbc5e /79052-0.txt | |
Diffstat (limited to '79052-0.txt')
| -rw-r--r-- | 79052-0.txt | 4656 |
1 files changed, 4656 insertions, 0 deletions
diff --git a/79052-0.txt b/79052-0.txt new file mode 100644 index 0000000..ba9112d --- /dev/null +++ b/79052-0.txt @@ -0,0 +1,4656 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79052 *** + + + + + + + GALILEO GALILEI + + SA VIE + SON PROCÈS ET SES CONTEMPORAINS + D’APRÈS LES DOCUMENTS ORIGINAUX + + AVEC UN PORTRAIT + GRAVÉ D’APRÈS L’ORIGINAL D’OTTAVIO LEONI + + par + PHILARÈTE CHASLES + PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE + CONSERVATEUR A LA BIBLIOTHÈQUE MAZARINE + + + PARIS + POULET-MALASSIS, LIBRAIRE-ÉDITEUR + 97, RUE DE RICHELIEU, 97 + + 1862 + Tous droits réservés. + + + + +PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. + + + + + [Illustration: GALILÉE + D’APRÈS LE PORTRAIT PEINT ET GRAVÉ EN 1624 PAR OTTAVIO LEONI.] + + + + +A + +M. ALFRED VON REUMONT + +ENVOYÉ DE S. M. LE ROI DE PRUSSE A FLORENCE + +Auteur des _Beitræge zur Italienischen Geschichte_, etc. + + +C’est à vous, monsieur, qu’appartiennent les documents contenus dans le +volume dont je vous prie d’agréer la dédicace. + +Vos _Recherches pour servir à l’histoire italienne_ sont un immense +trésor de détails pris aux sources et de renseignements originaux sur le +moyen âge en Italie, ses fières républiques, ses phases historiques, ses +grands hommes et le développement de ses mœurs. En recueillant et +classant la correspondance de Galilée et celle de ses amis, vous avez +complété les travaux et les recherches de _Fabroni_[1], _Nelli_[2], +_Venturi_[3], _Rosini_[4], _Bigazzi_[5], _Libri_[6], _Eugenio +Alberi_[7], _Marini_[8], _Biot_[9], sur la vie de ce grand homme +persécuté. Grâce à vous, les philosophes peuvent enfin se faire une +juste idée de son caractère, de ses travaux, de ses faiblesses et des +amertumes qui ont empoisonné sa vieillesse. + + [1] _Lettere inedite d’uomini illustri_ (Firenze, 1773-5.) + + [2] _Vita e commercio letterario di Galileo Galilei._ (Lausanne + [_Florence_], 1793.) + + [3] _Memorie e lettere inedite di Galileo Galilei._ (Modena, 1818-21.) + + [4] _Inaugurazione solenne della statua di Galileo._ (Pisa, 1839.) + + [5] _Due lettere inedite di G. G._ (Firenze, 1841.) + + [6] _Histoire des sciences mathématiques_ (livre IX.) + + [7] _Opere di G. G._ (Firenze, 1842.) + + [8] _Galileo e l’inquisizione._ (Roma, 1850.) + + [9] _Biographie universelle_, article _Galilée_;--excellent morceau de + biographie. + +Usant de vos recherches sans vouloir me les approprier, et rendant à +votre érudite impartialité l’hommage qui lui est dû, j’ai osé ne pas +adopter toutes vos conclusions. Galilée, vous l’avez prouvé, ne +ressemble en rien à l’image populaire que ce nom rappelle; faible et +timide, il m’a paru plus excusable, la société de son temps plus odieuse +qu’à vous. + +Étudier dans la correspondance de Galilée son caractère propre; dans ce +caractère, celui de son temps; dans le caractère de son temps celui des +décadences; tel est le sujet de ce livre. Je ne pense pas, avec les +Gâcons et les Scudérys, avec les Scapins et les Gnathons, que la vérité +soit prohibée; que Tacite _qui creuse dans le mal_, comme disait de lui +Fénelon, mérite le blâme; je pense qu’il a conquis l’éternel amour et la +reconnaissance de l’humanité. J’estime que l’on se déshonore par la +flatterie, le mensonge et le vain panégyrique. + +S’il est triste de reconnaître qu’un aussi grand esprit que Galilée ait +mal soutenu le choc de ses ennemis; il est utile de savoir d’où lui +venait cette faiblesse. C’est que nulle force vive ne subsistait plus +dans les âmes. L’éducation des siècles et le joug étranger les avaient +faites telles, que chacun--même parmi les plus grands--privé de valeur +personnelle, courbé sous l’autorité, se prosternait ou rampait. En vain +les lumières abondaient alors; les conduites étaient basses. Le +sentiment du devoir était aboli. Le christianisme, qui n’avait pas +relevé Byzance, ne pouvait relever l’Italie. Les efforts et les exemples +sublimes des Borromée et de leurs émules étaient impuissants; le +catholicisme cessait d’être une doctrine vivante pour des âmes mortes. +Le culte de la tradition exagérée faussait la théologie chrétienne, dont +le premier dogme est la responsabilité personnelle; la formule tuait +l’esprit. + +Aucune discussion, aucune variété, aucune vie. Point d’espoir; nul +avenir. Les diversités de caractère et d’idée, les contrastes entre les +forces sociales n’ayant point de développement pour leur lutte légitime, +refoulaient l’homme sur lui-même; et comme il ne lui restait plus que +des appétits et des passions, il abritait sous l’hypocrisie l’envie, la +haine, la licence, la sensualité, la fraude, qui, systématisés, +organisés, polis, n’en devenaient que plus hideux. On ne se renouvelait +moralement ni par les grandes actions ni par les grandes œuvres; le +développement du _moi_ s’opérait dans le sens du mal. La littérature +aussi se faisait de pratique, par imitation, arrangement de phrases et +métaphores recherchées. La sincérité, bannie de partout, manquait aux +arts comme à la vie. On substituait de vaines recettes à l’étude de la +nature et à la recherche de l’idéal; l’architecture elle-même devenait +mensonge; et le genre _colossal_ prêtait à des constructions mesquines +un simulacre de grandeur. + +Au milieu de cette immense détresse morale Galilée naquit. + +Il acheva la plus belle conquête des temps modernes, après celle de +Newton. Il résolut le problème du mouvement de la terre, et fut coupable +par là de trois crimes: envers la société, envers les savants, envers le +pouvoir. + +Une société jalouse, haineuse, vaniteuse, où tout le monde prétend à +l’esprit, est inexorable pour le génie. Quant aux savants, la nouveauté +des lumières qu’apportait Galilée dérangeait leurs doctrines et blessait +le code des bienséances, dont il s’agissait de porter le joug avec +grâce. Enfin il désobéissait au pouvoir suprême, protecteur né de la +règle officielle. + +Il s’établit alors entre lui et le monde italien une lutte dramatique +très-bizarre; lutte entre les faiblesses rusées de Galilée et les +bassesses haineuses de ses ennemis; lutte où se développa l’immoralité +de cette société déplorable. + +En la reproduisant dans sa misère, je n’ai cédé ni au penchant de +l’artiste, ni aux préoccupations du misanthrope. + +Ce n’est point un plaisir pour moi d’accumuler les exemples des +débilités sociales; encore moins ai-je prétendu ou inculper mon temps, +ou réhabiliter la doctrine de Jean-Jacques, ou flétrir l’honneur de +l’Italie, seconde et admirable mère de nos civilisations. + +Mais continuant mon étude récente sur la même contrée et sur le même +siècle (_Virginie de Leyva_, ou _un Couvent de femmes en Italie_[10]); +j’ai voulu éclairer l’un des phénomènes les plus intéressants de +l’histoire, cette maladie des âmes qui détruit tout état social. + + [10] 1 vol. in-12. Paris, 1860. + +Il y a certes en Europe et en France beaucoup d’hommes qui, comme vous, +monsieur, préfèrent l’étude désintéressée à la recherche laborieuse de +jouissances rapides et qui s’isolent d’un courant de mœurs brutalement +énervées. Certes il y a encore des âmes qui attachent du prix à la +dignité personnelle; des esprits qui aiment l’initiative, mère de toute +grandeur; des caractères qui ne renoncent pas à l’originalité, mère de +tout progrès;--et c’est pour eux seuls que j’écris. + +Philarète Chasles. + +Institut. Paris, novembre 1861. + + + + +INTRODUCTION + +BUT DE CE LIVRE + + + + +I + +But de ce livre.--La société italienne des derniers temps.--L’envie +triomphante. + + +Les documents nouveaux dus aux recherches de quelques récents +investigateurs ont éclairé sur divers points la biographie de Galilée. + +Cependant ils n’établissent aucun paradoxe et ne démentent pas la +tradition. + +Un enseignement en résulte: enseignement moral. C’est que l’art de +vivre, la sociabilité, les arts, la littérature et le bel-esprit, la +science même, ne suffisent à aucun peuple. + +Galilée, l’honneur de son temps, vivait dans une société mal constituée. +Il avait pour ennemis les envieux et deux ou trois moines; ces ennemis +firent marcher contre leur victime les sots, les méchants, la crédulité +et le pouvoir. + +La foule imbécile garda le silence, et le grand homme fut ruiné. + +Pour ruiner un malheureux, spécialement un talent supérieur, pour abîmer +un imprudent, il n’est pas besoin d’une armée. Deux ou trois acharnés +suffisent à l’œuvre. + +Calomnie, complot, envie, intrigue, lâcheté, abandon des amis, reniement +des proches au moment du péril; un ou deux dévoués, quelques traîtres, +beaucoup d’effrayés et une foule de faibles assurent la victoire absolue +du mal sur le bien, de la fraude sur l’innocence, de la fourbe sur la +vérité, de la manœuvre sur l’ingénuité: de la sottise sur le génie. + +Ce drame n’est donc que le drame commun de la malice humaine. Une +société bien faite la réprime; une société mal faite l’encourage. + +Dans le procès de Galilée le mouvement de la terre n’était point en jeu, +mais seulement le mouvement de l’envie. + +Le soleil, la lune, les étoiles, Josué, l’Église: vains prétextes. Le +pape Urbain VIII pensait exactement comme Galilée sur les révolutions du +globe; ou plutôt ce que Galilée se contentait d’indiquer sans l’affirmer +semblait à Urbain VIII on ne peut plus indifférent. Ce qui ne lui était +pas indifférent, c’étaient sa propre vanité et sa propre puissance. Il +voulait châtier un manque de respect. Il voulait le maintien des bonnes +et saines doctrines sociales, selon lui du moins. Il faisait avec joie +la leçon à ce philosophe, à ce géomètre, à ce bel esprit; il lui +apprenait à demeurer dans ses limites, et par un coup habilement frappé, +répandant une salutaire terreur, il servait l’autorité, l’établissait +immobile et paisible et prévenait les dangers futurs. + +En de telles sociétés cachez votre talent, voilez vos opinions; +respectez les sots; ménagez les gens qui approchent de la puissance; ne +blessez pas l’orgueil; ne levez point la tête; refrénez toute envie de +discussion, d’analyse, ou de vérité cherchée. Ne respirez pas. + +--«Pourquoi ne pas vous tenir tranquille? disait à Galilée un de ses +plus dévoués amis... Le cardinal Barberini (ainsi s’exprime le poëte et +l’astronome Ciampoli dans une lettre adressée à Galilée son maître) me +disait hier au soir, quand je l’ai visité, que les affaires du Ciel ne +sont ici pour rien;--qu’il ne s’agit pas de prendre parti pour Ptolémée +ou pour Copernic, mais avant tout de bien rester dans les limites où la +physique et l’astronomie doivent se renfermer. Voilà le point vrai, le +centre réel de l’affaire. Vous savez quelle estime il a pour vos +talents. Mais vous parlez trop haut et trop tôt!» + +Galilée aurait donc pu déplacer le soleil et faire rouler la terre dans +le sens de Copernic ou de Ptolémée; même, à l’exemple de Pulci et de +l’Arioste, on l’aurait laissé se moquer de la Vierge et des saints. On +lui défendait seulement de toucher aux vanités, de piquer un +amour-propre, de blesser une petite âme, de déranger un manteau de +pourpre sur un cœur de valet; dans ce cas pas de salut pour lui. + +La religion ne s’est pas mêlée à ces sordides manœuvres, à ces férocités +de reptiles sous figures d’hommes. + +Ce n’est pas la religion, c’est l’envie qui a fait son œuvre ordinaire; +elle a traité Galilée comme Socrate, Papin, Descartes, Vanini. + +Parmi les grands persécutés, les uns déployèrent du caractère et de la +force; d’autres se réfugièrent dans la ruse et l’adresse: Gassendi et +Locke, habiles et doux, se ménagèrent des abris et des égides; Leibnitz +et Dante, plus vigoureux et plus subtils, se bâtirent des forteresses et +des arsenaux; Voltaire, dans son exil volontaire de Ferney, offrit un +modèle merveilleux de cette conduite. + +Quelques-uns se montrèrent faibles et s’abaissèrent sans rien gagner. +Galilée fut de ce nombre. + + + + +II + +Caractère personnel de Galilée.--Sa faiblesse morale née des faiblesses +morales de l’époque. + + +Galilée, homme d’un esprit vaste et fertile, n’était pas supérieur à son +époque et à son pays; la force morale lui manquait. Épicurien, asservi +aux influences sociales et aux traditions, il n’a su ni défendre +héroïquement la vérité, ni éluder les atteintes de ceux qui voulaient le +perdre. Il n’a montré aucune grandeur et aucune franchise. Il n’a eu ni +ce vaillant amour du vrai qui immortalise de Foë attaché à son pilori et +l’honnête abbé de Saint-Pierre chassé par ses collègues, ni même cet +acharnement taquin d’Étienne Dolet et de Furetière. + +Incertain, épouvanté, équivoque et inutilement souple; il ne s’est +jamais écrié: _E pur si muove!_ Jamais il n’a déployé cette héroïque +résistance qu’on lui attribue. Grand par les lumières, innocent dans sa +vie, il était de son temps, il était de son groupe pour le caractère et +les idées. Il cédait, pliait, reculait devant l’ennemi et reniait sa +doctrine, un peu par timidité et douceur chrétiennes, un peu aussi dans +l’espoir stérile d’attendrir les puissants, de désarmer les rivaux, de +rentrer en grâce, de se réfugier dans une vie paisible et d’échapper aux +orages. + +Voyant l’envie conspirer sa ruine, il perdit courage. Cette lutte était +trop forte pour lui. + +Que ne savait-il attendre et se taire? ou fuir à Venise, ou passer la +mer? Il aurait pu hardiment, à la face du monde, proclamer sa doctrine +et établir le système solaire sur ses bases éternelles. + +La postérité ne l’eût pas vu sans admiration, fût-ce vingt ans, trente +ans après son exil, serrer de son étreinte mortelle le dominicain +persécuteur et le jésuite rival; découdre la calomnie, arracher les +masques, montrer le front bas et la lèvre épaisse du calomniateur, et +triompher! + +Triompher avec la vérité, la justice et la science! Tous les +philosophes, les gens de cœur et les victimes l’auraient honoré, +remercié, applaudi et soutenu à travers les âges. + + + + +III + +L’Italie entre 1600 et 1650.--Sa misère morale.--Excès et exagération de +la science sociale. + + +Mais on le verra s’abandonner lui-même lorsque tout le monde +l’abandonnait. La philosophie du temps était épicurienne. Il fallait +jouir. Il fallait vivre. On était lâche, et Galilée ne l’était pas +moins. + +Ce monde italien, entre 1600 et 1650, n’avait plus d’aspiration vers +l’héroïsme ou la vérité, vers la justice ou la liberté, mais vers le +repos et le plaisir. Toute société humaine se tient, se compose de +parties bien liées, forme un ensemble homogène et harmonique. Les +cardinaux qui servaient la vengeance des ennemis de Galilée, hommes du +monde aimables et hommes politiques distingués, n’en étaient pas moins +les contemporains trop subtils, les concitoyens trop ingénieux de +Guicciardini;--les derniers élèves de Machiavel. + +Pendant que le Saint-Office, exécuteur docile des hautes œuvres de +l’envie et des rancunes d’Urbain VIII, condamnait le vieillard; au +moment où celui-ci, à genoux et courbé, subissait la honte de sa +sentence avec une docilité plus honteuse encore, et une abnégation que +chez tout autre homme on qualifierait d’abjection; le couvent de +Monza[11] cachait des assassinats et des débauches de toute espèce; les +religieuses espagnoles-italiennes imitaient Lucrèce Borgia, et leurs +habiles amants, gens du monde accomplis, jetaient les cadavres dans les +torrents. + + [11] _V._ notre ouvrage intitulé: _Virginie de Leyva ou intérieur d’un + couvent de femmes en Italie, au commencement du XVIIe siècle_. + +C’était là qu’en étaient venus dans un admirable pays, riche de tous les +trésors des arts, ce grand art de vivre prêché par Machiavel et cette +sublime habileté dont _Castiglione_ avait rédigé le Code; science des +accommodements et des bassesses; casuistisme universel; concessions et +ménagements, servilités et transactions;--partout le mensonge et les +manœuvres. + +En face du savant que deux jésuites et un dominicain ont juré de perdre, +vingt conducteurs de trames sociales vont jouer leur jeu. Il y a +d’honnêtes gens dans cette époque, mais froids et timides; il y a des +criminels, ceux-là savent agir. Le grand-duc de Toscane et les élèves de +Galilée ne seraient pas fâchés de lui être utiles; indolents, ils ont +assez à faire pour échapper aux piéges d’autrui; ils ne veulent pas se +compromettre. Ces gens d’esprit, heureux d’échapper à l’embûche, de +parer la botte secrète et de vivre tranquilles, rient tout bas des +parties perdues; tant pis pour qui ne réussit pas. Éviter l’_échec et +mat_, c’est toute la morale. + +Les rivaux, les mauvais sont plus vifs, plus ardents, plus rusés, plus +ambitieux, plus fougueux, plus actifs, plus fins, plus redoutables. Ils +font marcher leurs pièces selon la tactique et les principes développés +par Machiavel, et gagnent la partie. On va les voir à l’œuvre dans le +récit qui va suivre et que nous faisons précéder à dessein de cette +introduction qui en résume le sens moral et historique. + +Dans ce récit nous voulons surtout peindre et flétrir un tel état +social, où il n’y a que stratégie, habileté, manœuvre, indifférence pour +le bien; ces époques effacées où personne n’est coupable, personne +vertueux; où il n’y a plus de caractères, plus de nuances tranchées, +mais des intérêts. On veut sans vouloir. On défend sans défendre. On est +contre Galilée sans l’oser dire. On est pour Galilée sans prendre son +parti. Le jeu social ne se compose plus que de demi-teintes, de cartes +biseautées et de dés pipés; les plus honnêtes en usent comme on se sert +d’une monnaie de billon qui n’a ni poids ni valeur, mais qui a cours. +Les protecteurs sont timides, les amis indifférents, les calomniateurs +se voilent et triomphent; rien de ce que l’on montre n’est vrai, rien de +ce que l’on veut atteindre n’est à découvert. Que faire d’un monde livré +à de telles mœurs? + +Les institutions mauvaises et le besoin de jouir ont détruit alors tout +sens moral. Il n’y a plus ni droit ni liberté. + +Oui, j’entends flétrir ces sociétés de vieille corruption, arrangées +pour la lourde polémique des intérêts, pour la force contre le droit, +pour les artifices contre l’honneur, pour les intrigues contre la vertu, +pour le mal contre le bien, pour l’envie contre le talent, pour le +mensonge contre la candeur, pour la manœuvre contre la simplicité, pour +la bassesse contre l’élévation de l’âme. + +Galilée lui-même était corrompu par son temps; quand il cédait à une +faiblesse et s’engageait dans un mensonge inutile, il croyait obéir à +une science supérieure, nécessaire, particulière; celle du monde;--la +science que Chesterfield prêche à son fils dans les deux tomes ignobles +et élégants que vous savez; celle dont _Castiglione_, dès le seizième +siècle, avait tracé le Code. + + + + +IV + +Catholicisme italien.--Galilée placé entre la philosophie nouvelle et +l’obéissance traditionnelle.--Opinion de Guicciardini sur sa conduite. + + +Depuis que la Réforme religieuse avait éclaté, le catholicisme italien +était devenu plus fervent et plus âprement politique. Galilée ne voulut +point trahir la cause catholique, celle de son enfance et de ses pères. + +Chrétien sincère et plein de foi, il espéra concilier avec l’autorité +qui lui imposait l’obéissance les instincts de son génie. + +Voilà ce qui était difficile et ce qui le perdit. Philosophe solitaire, +rêveur ingénu, tout occupé des lois de la statique et des affaires du +soleil, il s’engagea dans cette route sans issue, voulant comme disait +Guicciardini, concilier l’inconciliable. + +Cet ambassadeur historien, peu instruit des choses du ciel et beaucoup +de celles de la terre, jugeait très-bien Galilée, qui, selon lui, aurait +dû «rester coi et laisser passer les années. S’il avait voulu prendre ce +parti, il aurait pu se défendre en secret, agir habilement, et gagner à +sa cause beaucoup de personnes qui l’auraient servi... + +«Mais le philosophe ne voulait rien entendre... En vain chacun lui +criait de se tenir tranquille; qu’il lui était impossible de se défaire +de tant d’ennemis et de triompher de tant de rivaux; qu’enfin il +s’attirerait mille nouveaux désagréments. Il n’écoutait personne. Il se +plaignait même d’être reçu avec froideur; il ne voyait pas que c’était +lui qui fatiguait nombre de cardinaux de ses importunités. Toute cette +conduite n’était pas du goût du cardinal Orsini, pour lequel vous lui +aviez donné une si chaude lettre de recommandation, et qui le jeudi de +la semaine dernière avait parlé en sa faveur avec modération et habileté +en plein consistoire. Le pape Urbain VIII a répondu qu’il donnerait à +Galilée toute facilité de se disculper; le cardinal ayant voulu pousser +encore le pape, celui-ci a brisé la conversation, et dit brusquement que +Galilée répondrait au Saint-Office.» + +On avait fait vibrer la corde sensible des âmes lâches, la vanité. +Galilée passait pour un méchant et un railleur! Il avait dénigré ce +cardinal, et cette dame, et le pape! + +Les amis tremblaient, le pape retirait sa main, les envieux riaient, le +peuple passait indifférent. + +«C’est alors, dit très-bien Guicciardini, qu’un homme qui sait son monde +se voile le front, se replie», attend que l’orage soit passé, que la +calomnie ait essuyé sa bave; devient modeste, se plonge dans la +solitude, y vit de silence et de résignation, et n’essaye pas de livrer +la guerre à la calomnie, comme un enfant; de saisir l’éclair et de +lutter contre la foudre. Galilée ignorait que la calomnie est plus +terrible que la foudre; la ruse de l’envie, plus subtile que l’éclair, +mille fois plus rapide, et plus indomptable, et plus insaisissable. + +On avait juré de le perdre; et le complot savamment ourdi contre lui +réussissait; la ligue était formée, les puissants étaient de bronze, les +parents se taisaient, les cœurs étaient de glace. + +«Il ne faut ni semer ni labourer quand il gèle, dit l’adorable Fénelon, +alors que la terre est dure.» + + + + +LIVRE PREMIER + +PREMIÈRE ÉPOQUE DE GALILÉE + +LA JEUNESSE + + + + +V + +Jeunesse de Galilée.--Ses premières fautes.--Ses ennemis.--Il se réfugie +à Venise.--Il occupe la chaire de mathématiques à Padoue. + + +Né à Pise, en 1564, d’une famille noble, Galileo Galilei était destiné +par son père aux études philosophiques et médicales. Les leçons +routinières des péripatéticiens ne pouvaient suffire à cet esprit +ardent, avide de nouveauté. Sa vocation n’attendait qu’une occasion pour +se manifester. L’occasion se présenta bientôt. + +Galilée avait dix-huit ans, lorsqu’un jour, étant entré dans l’église +métropolitaine de Pise, il remarqua les oscillations régulières d’une +lampe suspendue à la voûte de la cathédrale. Cette observation fut une +révélation pour lui, et son avenir fut décidé. Devinant avec la +merveilleuse rapidité qui caractérisait son intelligence toute +l’importance que pouvait avoir cette découverte pour la juste mesure du +temps, il se mit au travail avec opiniâtreté. C’était le premier pas +vers la gloire, c’était aussi le premier pas vers la persécution. Les +mathématiciens contemporains le virent avec inquiétude multiplier les +essais, les recherches, les expériences. Dès le début, il se heurta +contre des obstacles imprévus, quoique trop faciles à prévoir. + +Quel était donc ce jeune présomptueux qui à l’âge où les autres étudient +encore prétendait enseigner? D’où lui venait tant d’audace? + +Ce mauvais vouloir qui devait si vite dégénérer en fureur, ne fit que +surexciter en l’irritant le génie de Galilée. Son impatience naturelle +s’en accrut; son humeur, déjà inégale et violente, s’aigrit. Prompt à la +riposte, sa parole devenait parfois amère et infligeait à l’amour-propre +de ses adversaires des blessures qu’ils ne lui pardonnaient pas. + +L’antagonisme contre lequel le jeune mathématicien avait eu tout d’abord +à lutter se déchaîna avec une nouvelle violence quand il mit au jour ses +_Observations sur la chute des corps_. Cependant, s’il s’était suscité +de nombreux ennemis, Galilée avait en même temps trouvé de puissants +protecteurs, parmi lesquels le marquis Guido Ubaldi se distinguait par +sa fervente sympathie; grâce à son crédit, Galilée obtint la chaire de +mathématiques à l’université de Pise. + +Mais sa fébrile et indomptable inquiétude semblait le condamner à des +vicissitudes perpétuelles. Jean de Médicis, fils naturel de Côme Ier et +d’Éléonore d’Alby, avait inventé une machine qu’il avait soumise à +l’approbation de Galilée. C’était un assez pauvre ingénieur et un +architecte plus médiocre encore, comme l’atteste le tombeau de +Saint-Laurent dont il a fourni les dessins. + +Que devait faire Galilée? S’il eût écouté la voix de la prudence, cette +voix que, plus tard, il n’écouta que trop, il eût ménagé la vanité +princière et laissé à ce redoutable orgueil ses puérils hochets. + +Loin d’agir ainsi, Galilée critiqua publiquement la prétendue invention, +semblant provoquer et défier la tempête. La vengeance ne se fit pas +attendre; un ordre de bannissement chassa le professeur téméraire de sa +patrie qu’il ne devait revoir qu’après dix-huit ans d’exil. La liberté +s’était alors réfugiée à Venise, qui, au milieu des langueurs serviles +de l’Italie, avait seule conservé sa mâle énergie; à Venise «de toutes +les filles du génie humain, dit Alfieri, celle qui a vécu le plus +longtemps»; _del senno uman la più longeva figlia_. + +Ce fut à la puissante république que le proscrit après cette première +étape de souffrance, vint demander asile. La protection du marquis Guido +Ubaldi s’étendait encore jusqu’à lui. Galilée avait reçu de son noble +compatriote des lettres de recommandation; il s’était lié d’amitié, à +son arrivée, avec le Florentin Salviati et le Vénitien Sagredo, tous +deux jouissant d’une certaine influence; son nom d’ailleurs avait déjà +conquis une juste célébrité; bientôt il fut nommé titulaire de la chaire +de mathématiques à Padoue (1592). + +Là il se remit au travail avec passion. Embrassant à la fois les sujets +les plus divers, scrutant toutes les sciences, explorant, coordonnant, +approfondissant, il publia tour-à-tour un _Traité des fortifications_, +un _Traité de mécanique_ et un admirable ouvrage sur le _Compas de +proportion_. + +Comme toujours, l’envie essaya de lui ravir le fruit et l’honneur de ses +glorieux labeurs. Un certain Balthasar Capra, l’un de ces parasites de +scandale qui vivent aux dépens du talent et de la renommée d’autrui, +publia contre Galilée un nouveau pamphlet dans lequel l’envieux +cherchait à s’attribuer le mérite des découvertes du philosophe. Cette +fois l’infamie était trop évidente; l’œuvre diffamatoire tourna à la +confusion de son auteur. + +Galilée cependant ne prenait pas de repos. En 1559 il inventait le +thermomètre; en 1604 il observait une nouvelle étoile; en 1609, il +créait le télescope. Ayant ouï dire qu’à l’aide d’une combinaison de +verres un Hollandais était parvenu à distinguer des objets placés à une +très-grande distance, il résolut sur-le-champ de vérifier le fait. +Chercher, pour lui, c’était trouver; bientôt il plaçait le premier +télescope sur le clocher de Saint-Marc, aux applaudissements du peuple +qui le couvrait d’or et d’honneurs. + +Mais il ne suffisait pas à son ambition de contempler au loin les +vaisseaux qui voguaient vers les lagunes; le ciel était le seul champ +digne de ses explorations. Cette application nouvelle de l’optique à +l’astronomie créait le télescope; et personne, comme le dit M. Biot, ne +peut lui contester cette merveilleuse invention. + +Il fut récompensé par le spectacle que ses yeux contemplèrent les +premiers. + +Ici le satellite de notre planète et ses aspérités encore inexplorées; +là Saturne et les merveilles de ses anneaux. Quelle joie pour ce +Christophe Colomb du firmament, lorsqu’il interrogea dans le silence des +nuits le mystère des mondes inconnus! + + + + +VI + +Galilée rentre en grâce par une flatterie.--Les envieux reviennent à la +charge. + + +Galilée supportait impatiemment son séjour à Venise. + +Les mœurs hardies et singulières de cette république aristocratique où +s’était réfugiée la puissante étincelle de l’individualité, de +l’originalité, de la liberté, le blessaient; il y trouvait trop de +fantaisie et d’élan, d’essor et de disparates. Il regrettait une société +plus docile, plus assouplie aux belles règles de la vie sociale; il +redoutait l’élément vigoureux qui se maintenait chez cette nation +aimable et virile. Une occasion de rentrer en grâce auprès de ses +anciens maîtres se présenta: il la saisit avec empressement. + +L’une de ses découvertes télescopiques les plus importantes était celle +des satellites de Jupiter. Cédant au désir de quitter Venise, il leur +donna le nom d’_astres de Médicis_, en l’honneur du grand duc Côme II. +Cette flatterie ne pouvait manquer de calmer la rancune qui lui avait +fermé les portes de sa patrie, et bientôt Galilée reçut la proposition +de retourner à Florence. Il y consentit avec joie. + +Étrange contradiction de ce multiple caractère que nous verrons se +démentir si souvent! Une critique hasardée l’avait forcé à s’enfuir de +Florence; pour y rentrer le philosophe s’abaisse jusqu’à l’adulation. + +La haine de ses ennemis en effet veillait toujours dans l’ombre. L’envie +comme la flamme cherche les sommets, a dit le Latin: _summa petit_. Plus +Galilée s’élevait, plus les jalousies s’acharnaient à l’attaquer! + +A peine de retour à Florence, il vit les jaloux revenir à la charge à +propos de ses _Études hydrostatiques_. La publication de son travail sur +les _Taches solaires_ ne fit qu’envenimer leurs haines et leurs injures. +Ce n’étaient là néanmoins que des escarmouches, préludes de terribles +combats. La guerre allait éclater farouche, implacable sur un terrain +bien autrement périlleux; guerre sans merci, qui après une trêve de +quinze années devait se terminer par la défaite et l’humiliation du +faible grand homme! + +Galilée, avant de quitter Padoue, en 1610, avait publié son _Nuncius +sidereus_ dans lequel il traite des satellites de Jupiter. + +L’école péripatéticienne avait réfuté les doctrines nouvelles contenues +dans cet ouvrage. + +Mais l’illustre Florentin se souciait peu, comme le prouve une lettre +adressée par lui à Paolo Sarpi, _des disciples padouans d’Aristote_. Sa +réputation grandissait chaque jour, et il crut faire l’action la plus +habile en se plaçant sous la protection immédiate des cardinaux. + +Il se rendit à Rome où il fut accueilli avec honneur. Le cardinal +Bellarmin, qui jouissait à la cour pontificale d’un immense crédit, +avait soumis le nouveau livre de Galilée à l’examen des savants du +Collége romain, et l’examen avait été entièrement favorable, comme le +prouve la lettre suivante adressée le 31 mai au grand-duc de Côme par le +cardinal François Matile del Monte[12]: + + [12] De Reumont, _Galileo und Rom_. + +«Galilée a donné toute satisfaction pendant son séjour ici et je crois +savoir que lui-même n’a pas été moins satisfait de nous. Jamais il ne +trouvera une meilleure occasion de mettre en lumière ses découvertes, +qui ont été jugées par tous les hommes sérieux et savants de cette ville +aussi positives que merveilleuses.» + +Ainsi tout paraissait marcher à souhait; la cour de Rome l’accueillait, +les cardinaux lui décernaient des certificats de bonne conduite et +célébraient ses découvertes; le dénigrement, il est vrai, s’attachait +encore à ses écrits, mais la voix des _insulteurs_ n’accompagnait-elle +pas jadis de ses imprécations tout cortége triomphal? + +Et Galilée ne semblait-il pas triompher? Jamais l’horizon n’avait été +plus calme. + + + + +VII + +Étude de mœurs.--Comment il faut changer de point d’attaque pour perdre +son ennemi.--Galilée hérétique. + + +Que faire pour perdre Galilée, si bien en cour et si habile? Voilà ce +que se demandaient ses ennemis! Comment l’attaquer? + +Il y a toujours un point vulnérable, un vice que le siècle où vous vivez +ne pardonne pas, une imputation qu’il faut jeter quand on veut perdre un +homme; c’est le point fatal. + +Ce point vulnérable n’est le même ni dans toutes les sociétés ni dans +tous les temps. + +Gens du dix-neuvième siècle que nous sommes, les uns librement +protestants, les autres librement catholiques, quel mal ferions-nous à +notre ennemi si nous prouvions aujourd’hui qu’il est «_hérétique_»? + +Sous Louis XIV Hamilton ne nuisait pas à son héros Grammont quand il +avouait que ce héros volait au jeu. Le dix-huitième siècle abjura +l’ancienne indulgence pour le vol de l’argent, mais se montra bien plus +doux pour l’escroquerie amoureuse; prendre la femme du voisin devint +alors chose avouée, élégante, de bonne grâce. Plus tard les idées +changèrent. Si, en 1793, vous eussiez été assez hardi pour publier à +Paris l’apologie de la messe, vous auriez eu la tête tranchée. Un siècle +plus tôt ce même Paris vous brûlait en place publique si vous attaquiez +la liturgie. Londres, à la même époque, vous assommait avec le lourd +bâton attaché à une courroie (_protestant flail_) si vous étiez +soupçonné de papisme. + +C’est l’humanité. + +De 1550 à 1650 la pire accusation était encore l’imputation d’athéisme, +de déisme ou même d’incrédulité. + +Le simple doute à l’égard des choses de la foi perdait un homme. En +1620, au temps de Galilée, le signe de mort, c’était: _hérétique_! + +Avec ce mot on brisait les os de Campanella; avec ce mot on avait +_soublevé_ Estienne Dolet vivant à sa potence, pour l’y étrangler; le +menaçant, s’il faisait le méchant et s’il disait un mot, de le brûler +vif au lieu de le brûler mort. Vers le même temps, l’étiquette de +papiste suffisait à Londres pour que l’on vous rôtît entre deux fagots, +proprement empaqueté sous les yeux du roi, comme ce bon Henri VIII s’en +donnait souvent le plaisir. + +«Il y a, (dit M. Biot dans son excellent article sur Galilée,) des armes +propres à chaque pays et à chaque siècle.» + +En Italie, au dix-septième siècle, les envieux firent de Galilée un +hérétique. + +Était-il réellement hérétique? voulait-il attaquer le saint-siége, ou +blessait-il malgré lui et involontairement les doctrines catholiques? +C’est ce que nous chercherons. + + + + +VIII + +Marche des ennemis de Galilée.--Comment celui-ci les provoque, prête le +flanc à leurs attaques et affaiblit sa position. + + +A peine revenu à Florence, Galilée fut brusquement tiré de la sécurité +trompeuse dans laquelle il avait paru s’endormir pendant son voyage à +Rome. Se voyant impuissants sur le terrain de la science, les Baziles +florentins changèrent de tactique et résolurent d’entraîner leur +adversaire sur le terrain de la théologie. Là toute faute devenait +crime, et toute innovation, hérésie. + +A la suite d’une dispute qui eut lieu devant la cour, entre les +professeurs Pisanini, Roselli et Benedetto Castelli de l’ordre des +Bénédictins, Galilée eut l’imprudence d’adresser à ce dernier une longue +lettre (21 décembre 1613), dans laquelle il cherchait à concilier le +texte des saintes Écritures avec le mouvement de la rotation de la terre +découvert par Copernic. Ce n’était point un esprit prudent, modéré, +retenu que Galilée; il sentait sa force, voulait résoudre tous les +problèmes, se mêlait à toutes les querelles, ramenait les questions +religieuses aux questions astronomiques, et courait de lui-même à sa +perte. + +Copernic avant lui, en effet, avait démontré la rotation de la terre; +mais il avait eu la sage précaution de ne présenter son opinion que +comme une pure hypothèse; et son livre sur les mouvements célestes, +dédié au pape Paul III Farnèse, n’avait blessé aucune susceptibilité, +parce qu’il s’était bien gardé de confondre la théologie avec la +science. Galilée ne ressemblait point à Copernic pour la prudence et le +bon travail des affaires et de la vie. Le caractère de Copernic était +simple quoiqu’il fût habile; celui de Galilée complexe, quoiqu’il fut +maladroit. + +Victime de lui-même et de ses rivaux, Galilée va se livrer à eux et ils +vont le sacrifier avec joie. Catholique, il effraie le catholicisme; la +peur qu’il cause devient cruauté, et sa foi docile accepte le châtiment. +S’il est de l’avenir comme expérimentateur, il est du passé comme fils +obéissant de l’Église. Quand on lit ce qu’il écrit à ses parents: «Tout +ce que les théologiens nient est inexact et faux; quiconque soutient de +telles propositions doit être condamné sans pitié»; on le croirait du +douzième siècle: quand il établit les bases et fixe les règles de +l’observation scientifique, il semble appartenir au dix-neuvième. + +C’est donc à la fois une âme asservie et un esprit délivré. Les +spéculations l’entraînent et son éducation le retient. Il est tout +Italien par le caractère et la coutume; il se rappelle la croix du +baptême, le premier _Pater_, la chanson de la mère, les jeunes amitiés, +le premier confessionnal. Le respect du milieu social où il a vécu, la +douceur des mœurs italiennes et même leur relâchement, l’habitude et le +besoin de l’approbation publique, la crainte de s’isoler, de paraître +farouche, sauvage, original, crainte si vive dans les phases décadentes +des sociétés; l’horreur de l’individualité sans laquelle il n’est point +de liberté, l’ont enchaîné ou plutôt rivé au principe de l’autorité la +plus absolue et de l’obéissance la plus passive. C’est là le moteur de +sa conduite, de même que l’indépendante énergie de l’examen est le +mobile de ses travaux. A l’Église sa foi, à la science son amour. +Impuissant à concilier deux éléments inconciliables, ce prodigieux +Galilée,--catholique et anti-catholique,--est puni de la variété même et +de la complexité de ses dons. + +Il réunit en effet tous les contrastes. Il recherche les voluptés et +l’austérité, aime à la fois la vie simple et le monde; la nature et les +œuvres d’art; la solitude et les palais; la société des hommes +supérieurs et celle des enfants; l’étude profonde et les boudoirs des +femmes; les grâces et les délices d’un luxe élégant; la musique, les +tableaux, le plaisir, la dialectique, les observations et les +expériences; les applaudissements des élèves, le soin curieux du style +et même les combats irrités de la polémique savante. Il vit de mille +vies, use de toutes les facultés contraires et met en jeu toutes les +fibres de l’humanité. + +De là des conduites inconciliables. Galilée homme du monde flatte pour +le succès; Galilée philosophe ne transige point avec le public ou le +pouvoir. + +Cependant le tumulte soulevé à propos de la lettre de Galilée à +Benedetto Castelli était depuis longtemps à son comble, sans que la cour +de Rome en eût reçu aucun avis. Un Dominicain, le père Catticini, eut la +triste gloire d’être l’un des premiers accusateurs publics de Galilée. +Voyant sans doute là une occasion propice de témoigner son zèle et de se +faire noter favorablement, le digne père ne craignit pas de lancer du +haut de la chaire des allusions vives à l’impiété de Galilée. Afin +d’avoir un prétexte pour introduire la délation dans son sermon, le +Dominicain avait pris pour texte le dixième chapitre du dixième livre de +_Josué_, en y mêlant le texte du premier chapitre des _Actes des +apôtres_: «_Quid respicitis in cœlum_, s’écria-t-il, _Viri Galilæi!_» +Hommes de Galilée! + +Le grelot était attaché par ce jeu de mots. + +Catticini ne reçut pas les félicitations auxquelles il s’attendait; il +s’attira même de la part du général des Dominicains une leçon sur +laquelle il ne comptait pas. Ce général, nommé Morosi, adressa à Galilée +une lettre pour s’excuser de l’inconvenante manifestation tentée par un +religieux de son ordre et désavouer toute solidarité dans ce scandale: +«Pour mon malheur, disait-il dans cette lettre, je dois être responsable +de toutes les sottises écloses dans le cerveau de trente ou quarante +moines[13].» Le compliment était peu flatteur, la leçon méritée. Mais +Catticini ne se tint pas pour battu. Il lui fallait à tout prix tirer +profit de sa lâcheté et cueillir les fruits de son éloquence. Loin de +redouter le bruit, il le désirait, afin d’appeler sur son nom obscur +l’attention de la cour de Rome. Aussi en apprenant le désaveu infligé à +son oraison, s’empressa-t-il d’en référer au Vatican et d’envoyer copie +de la lettre de Galilée à dom Benedetto Castelli. L’intrigant et +turbulent Dominicain était condamné à subir toutes les déconvenues; la +cour de Rome ne montra point d’empressement à épouser ses rancunes. Ce +ne fut qu’au commencement de 1615 que le cardinal Mellini demanda qu’on +lui adressât la pièce de conviction. Castelli prétendit ne l’avoir plus +en sa possession et répondit qu’il l’avait renvoyée à son auteur. + + [13] De Reumont, _Galileo und Rom_. + +Ces sourdes menées étaient significatives; elles auraient dû avertir +Galilée du danger qui le menaçait. + +S’il l’eût voulu, il aurait encore pu détourner la foudre. Mais, comme +s’il eût pris plaisir à braver ses ennemis, au lieu de laisser +s’assoupir cette périlleuse controverse, il revint à la charge et +corrobora les doctrines exposées dans son précédent écrit par une lettre +nouvelle adressée à son ancien élève monseigneur Dini. Bien plus, il +publia peu après une circulaire, dédiée à la grande-duchesse veuve +Christine de Lorraine, dans laquelle, s’écartant de plus en plus de son +point de départ et emporté par la fougue de sa conviction, il laissa +complétement de côté la question astronomique pour s’aventurer dans les +plus audacieux sophismes théologiques. + +Ce ne sont plus cette fois ses principes qu’il cherche à concilier avec +les textes sacrés; ce sont les textes sacrés eux-mêmes dont il veut +plier le sens aux exigences de ses principes. Il ne plaide plus les +circonstances atténuantes, il dédaigne les atermoiements et les +faux-fuyants et prétend couvrir ses opinions de l’autorité des +Écritures. Enfin telle est son ardeur, qu’il laisse échapper dans cette +circulaire le passage suivant: «J’ai entendu dire à un grand dignitaire +ecclésiastique (le cardinal Baronio, l’historien) que le Saint-Esprit +avait voulu nous montrer dans la Bible comment on «arrive au ciel», et +non pas «comment les cieux se meuvent». En se reportant à l’époque où +Galilée écrivait ces paroles et songeant aux inimitiés accumulées contre +lui, on est épouvanté de son aveuglement. + +Ami du saint-siége, il parle autrement que le saint-siége; il bafoue la +tradition, semble se rire de la foi, en appelle de l’autorité à +l’examen, de la discipline à l’observation, de la raison divine à la +raison humaine, et imagine que l’autorité pontificale doit le remercier +quand, avec une dextérité étourdie, il a élevé la citadelle de +l’expérience en face du sanctuaire de la foi, et le trône de la +géométrie en face du trône de saint Pierre! + +Encore s’il se contentait de poser des chiffres, de tracer des +parallaxes, de rédiger des théorèmes! Mais non. Fort de sa bonne foi et +de son étrange orthodoxie, il ne s’aperçoit pas lui-même qu’il entre +dans le vif des intérêts de Rome. Fasciné par l’attrait de son propre +génie, il marche à l’abîme sans se douter que l’abîme est sous ses +pieds. + +L’heure des persécutions cependant n’avait pas encore sonné. + +Malgré la véhémence des accusations qui pleuvaient de toutes parts sur +Galilée, la cour de Rome ne s’était pas départie de la modération. Des +amitiés puissantes s’employaient en faveur de l’imprudent. C’était +d’abord le savant cardinal Bellarmin qui lui faisait écrire _d’avoir à +se renfermer dans ses études mathématiques, s’il voulait assurer la +tranquillité de ses travaux_. C’était encore le cardinal Maffeo +Barberini, qui lui adressait les mêmes conseils; puis le secrétaire de +ce dernier, le Florentin Jean-Baptiste Ciampoli, qui avait autrefois été +le disciple de Galilée, et qui lui écrivait à son tour en ces termes: + +«Le cardinal Barberini a toujours admiré, vous le savez par expérience, +vos talents et vos connaissances: il m’a dit hier soir qu’il était +prudent, à son avis, de ne pas s’écarter dans ces questions des preuves +de Ptolémée et de Copernic; ou, pour m’exprimer d’une manière plus +exacte, de ne jamais dépasser les limites de la physique et des +mathématiques.» + +Plus tard enfin on l’invitait directement et explicitement à ne plus +commenter les textes saints. + +Galilée persista. + +Nous admirerions volontiers cette révolte, en dépit ou à cause de ses +dangers, si la velléité de sa raison eut été soutenue par la fermeté de +son caractère. Mais les hésitations, les faiblesses, les contradictions +de toutes sortes vinrent démentir et déparer son vain effort. + + + + +LIVRE II + +SECONDE ÉPOQUE DE GALILÉE + + + + +IX + +État de l’Église et des esprits.--Florence, Rome.--Destruction de la +moralité individuelle.--Une église italienne en 1620.--Les vieillards +persécutés. + + +L’inquiet et imprudent Galilée avait commis la faute d’abandonner Venise +pour revenir à Florence. Au commencement de l’année 1616, alors que ses +doctrines soulevaient de violentes oppositions, il prit soudain le parti +de braver celles-ci et d’aller à Rome. Il espérait que sa présence +amènerait une solution favorable à la science; il devait bientôt être +détrompé. + +Dès son arrivée il put s’apercevoir que les dispositions lui étaient +devenues hostiles; les jaloux avaient continué leur travail souterrain. +Peu à peu se détachaient de lui les amitiés qui l’avaient soutenu et +encouragé. Les dispositions personnelles du pape contribuaient en outre +à ce changement. Paul V (Borghèse), qui occupait alors le trône +pontifical, n’avait aucun point de ressemblance avec Paul III: ombrageux +et routinier, il craignait l’innovation, l’étude et les recherches +scientifiques. + +Ajoutez à cela que le moment était critique pour l’Église, et que +plusieurs tentatives d’affranchissement religieux avaient réveillé avec +plus de vivacité que jamais les défiances de l’inquisition qui se tenait +sur une défensive menaçante. + +Les beaux jours de l’Italie étaient passés depuis longtemps. A +l’exception de Venise, qui avait conservé une partie de son ancien +prestige, c’en était fait de ces fières républiques du moyen âge, si +intelligentes et si vivaces dans leurs agitations. Rome avait perdu son +influence politique depuis la mort de Paul III (1549). Les ordres +religieux, et notamment celui des Jésuites, partageaient avec +l’Inquisition une suprématie qui étouffait toute tentative +d’affranchissement spirituel. Quant à l’indépendance nationale, elle ne +tirait aucun profit des guerres suscitées çà et là par les rivalités de +petits princes turbulents. + +En Toscane même, où la famille des Médicis avait brillé d’un si vif +éclat avec Côme l’Ancien et ses descendants, une branche cadette +héritait de la gloire de ses ancêtres sans hériter de leurs qualités. +François, fils de Côme Ier, céda le premier à la pression étrangère. En +vain son frère Ferdinand voulut secouer le joug. La Toscane, placée +entre l’ambition espagnole et la cour de Rome, se trouvait fatalement +reléguée au second rang. + +Côme II, le fils de Ferdinand, eût peut-être relevé l’énergie de la +nation; mais l’affaiblissement de sa santé, le rendant incapable +d’accomplir une si laborieuse tâche, le livra aux influences dangereuses +des deux grandes duchesses Christine et Marie-Madeleine d’Autriche. A la +mort de Côme ce fut bien pis encore; la direction des affaires fut +subordonnée à de mesquines intrigues de palais, jusqu’au jour où--trop +tard--Ferdinand II s’efforça, sous Urbain III, de combattre les +empiétements des Barberini. + +C’était là qu’en était l’Italie, après avoir fait l’éducation de +l’Europe. Cette seconde Grèce qui, bien avant l’an 1300, comptait cinq +Universités; que les races barbares n’avaient pas absorbée ou anéantie, +mais qui se les était assimilées; qui, dès le sixième siècle, avait fait +revivre la politique romaine par la prépondérance de ses papes et dompté +l’élément féodal par l’organisation de ses républiques; cette admirable +patrie des arts avait subi les conséquences d’un seul fait, conséquences +terribles! Ce fait unique est le mépris des minorités. + +L’Italie, fille des anciens, avait comme eux méprisé les minorités. + +Mais le monde avait grandi; partout où les minorités sont écrasées, où +la tolérance n’est pas consacrée, où la force est reine, le sentiment du +juste s’oblitère;--et c’en est fait de toute grandeur nationale. + +L’Italie confondant le vaincu avec le pervers, le faible avec l’infâme, +consacrait ainsi la religion du mal, l’idolâtrie de la force. Chez les +Italiens le _captivus_ (captif) et le _cattivo_ (caitif), devinrent le +méchant, le condamné, parce qu’ils furent _captifs_ et _vaincus_. Plus +de religion intime, plus de loi morale. + +Lisez les auteurs anecdotiques du temps de Galilée, ils vous montreront +les arts, les mœurs, la religion détruits par dix siècles de mauvais +gouvernement, de guerres furieuses, d’appels à l’étranger, de liberté +perdue, de force adorée et d’individualité détruite. On voit, chez un +certain Balthasar Boniface de Reggio, que personne ne lit, bien que son +_Historia Ludicra_ fourmille de traits curieux, ce qu’était une église +italienne à cette époque, «pleine de mendiants, d’intrigues amoureuses, +de gens qui jouent aux cartes; église retentissant de blasphèmes, de +coups de pistolet mêlés au son des cloches et de frôlements d’épée qui +se croisent.» _Ululantium uberrimæ concertationes... tormentorum +pyricorum explosiones_, etc., etc. + +La morale était extérieure et la formule régnait en souveraine; on +n’avait plus de pitié pour le faible[14], plus d’égard pour le droit, +plus de charité pour la vieillesse. Depuis longtemps, en Italie, tous +les vieillards célèbres ou grands par le génie ou la vertu mouraient +dans l’exil ou le désespoir; telles furent les tristes automnes de +Machiavel, du Tasse, du Dante, de Michel-Ange, de Campanella! C’était la +loi. On ne vieillissait glorieux que pour souffrir, maudire et être +maudit. + + [14] Voyez notre ouvrage sur les _Mœurs italiennes au commencement du + dix-septième siècle_. (VIRGINIE DE LEYVA, etc.) + +Vers la fin des jours, à l’heure où le moissonneur s’assied sur ses +gerbes, où le doux repos et le sourire des cœurs amis seraient +nécessaires, tout se retire, tout se ferme, tout se glace; les vieux +rivaux renaissent, les jeunes aspirants s’arment de haine. Chacune des +générations successives finit ainsi découronnée, haïe, déshonorée et +désolée. C’est un odieux et cruel symptôme. Au lieu des calmes +vieillesses de Bentham, de Gœthe et de Franklin, vous avez la pauvreté +flétrie de Milton aveugle; la solitude amère de Galilée; et les +brûlantes larmes qui tombaient sur la barbe blanchie de Michel-Ange. +L’envie furieuse a fini par vaincre le génie. + +Les temps de révolutions et de catastrophes reproduisent toujours, même +chez les races généreuses comme est la nôtre, ce douloureux phénomène. +Ceux qui parmi nous ont vécu un demi-siècle ou davantage ont pu voir +dans leur jeunesse les grands vieillards de 1789 courbés sous le +désenchantement de leurs espérances; en 1815, ceux qui pieds nus et sans +pain avaient conquis l’Italie, raillés ou bannis. Je me tais sur le +reste. + +Revenons à Galilée et ne pressons point des analogies douloureuses qui +pourraient paraître forcées et qui m’ont particulièrement attaché à +cette longue étude sur l’Italie de 1640. + + + + +X + +Arrivée de Galilée à Rome en 1616.--Accueil qui lui est fait.--Ses +espérances présomptueuses. + + +Galilée, fils d’une société indifférente et corrompue où l’on vivait +pour jouir, eût voulu échapper à cette fatalité de la persécution. Quoi +qu’il en coûte de le constater et d’effacer ainsi la légende populaire +de son héroïsme, il se montra aussi étourdi dans la provocation +qu’impuissant à la défense. + +C’était une faute présomptueuse d’aller à Rome braver ses ennemis. + +Rome, inquiète et menacée, sentait autour d’elle et malgré elle +fermenter l’esprit d’indépendance et de libre recherche; dans le nord de +l’Italie des essais de réformes venaient de se produire: Venise +s’insurgeait ouvertement contre l’autorité papale; fra Paolo Sarpi, l’un +des plus ardents à la lutte, soutenait hardiment les principes +anti-catholiques; Giordano Bruno, Guillaume-César Vanini, Thomas +Campanella venaient de secouer le joug de la tradition et de dénoncer +hautement les abus de l’Église; Marc Antonio de Dominis, archevêque de +Spalatro, levait l’étendard de l’apostasie. Le trouble s’introduisait +dans les consciences qui s’essayaient à la révolte et se sentaient +emportées vers la liberté. + +Galilée, venant dans un pareil moment à Rome (en 1616) ne pouvait y +rencontrer qu’hostilité et mauvais vouloir. N’était-il pas, lui aussi, +un innovateur? Ne voulait-il pas toucher à l’arche sainte? et donner aux +Écritures une interprétation contraire à celle que les siècles avaient +consacrée? + +N’était-on pas autorisé à lui dire: _Quiconque n’est pas avec nous est +contre nous_? + +Lui, cependant, était à la fois avec l’Église et contre elle; de bonne +foi, avec cette naïveté étrange qui est souvent l’apanage du génie. Il +se sentait sincère et ne supposait pas qu’on pût douter de sa sincérité; +il respectait les dogmes et ne croyait pas qu’on pût suspecter sa +vénération; il voulait la gloire de l’Église et s’imaginait travailler à +cette gloire en ralliant à elle les découvertes de la science, en lui +conciliant la raison et la vérité. + +Il arrivait donc à Rome plein d’espérance. Il ne se souvenait même pas +que son livre sur les _taches solaires_ avait, à la fin de l’année +précédente, occasionné de nouveaux scandales. Il ne comprenait rien aux +exigences de la politique, rien aux intrigues de la jalousie. + +Il se croyait fin, et il était la dupe de toutes les finesses; il se +croyait fort, et son crédit s’affaiblissait de jour en jour. Il se fiait +à de vaines lettres de recommandation que lui avait données le grand-duc +pour le cardinal Orsini qui alors jouissait à la cour d’une haute +influence; il se fiait à son éloquence, à la justesse de ses calculs, à +l’autorité de son nom, à son génie. Il espérait ramener à lui les +incrédules, persuader le pape, entraîner les membres du sacré collége; +il espérait _venir_, _voir_ et _vaincre_. + +D’ailleurs n’avait-il pas au besoin la science du monde, la finesse, la +flatterie;--suprêmes ressources? + +Déjà pour rentrer en grâce auprès des Médicis, il avait donné leur nom +aux satellites de Jupiter, et le moyen lui avait réussi. Pourquoi ne +réussirait-il pas encore? Pourquoi ne dédierait-il pas au pape un de ses +ouvrages? Il lui dédia, en effet, son _Traité du flux et du reflux_, +dans lequel, entraîné par son idée dominante au point de se tromper +scientifiquement, il attribuait ce phénomène au mouvement de la terre. + +Mais la flatterie n’a pas toujours raison des rancunes. En vain le +cardinal Orsini recommanda chaudement l’affaire au pape; plus Galilée +mettait d’ardeur à la défense de sa cause et plus il éveillait de +craintes. L’inquisition était lasse de ces menées, de ces audaces; elle +ne permettait plus qu’on mît en doute son infaillibilité; elle ne +voulait pas être éclairée;--elle, dépositaire unique de toutes les +lumières. + + + + +XI + +On intime à Galilée l’ordre d’abjurer la doctrine de Copernic. + + +Aussi, le 26 février de la même année, le pape faisait-il intimer à +Galilée, par l’intermédiaire du cardinal Bellarmin, l’ordre d’abjurer la +doctrine de l’immobilité du soleil et de la rotation de la terre; il le +sommait en outre de ne plus émettre cette doctrine sous quelque forme +que ce fût, de ne plus l’enseigner, de ne plus la défendre, soit +verbalement, soit par écrit. + +On ne s’en tint pas là! il était temps de réfuter l’_hérésie_ et de +protester solennellement contre des opinions qui compromettaient, +croyait-on, l’autorité de la Bible. Pour cela il fallait remonter à +l’origine du mal. La congrégation du Saint-Office déclara _hérétique_ +l’opinion de la rotation de la terre et de l’immobilité du soleil, +opinion _contraire à la foi, absurde et fausse en philosophie_. Puis, +pour être logique, on interdit la vente du livre de Copernic, _donec +emendetur_; on condamna un livre d’un carmélite Paul Antonio Foscari, +mort à cette époque, livre où l’auteur défendait le système de Copernic; +on condamna l’ouvrage de Kepler sur le même sujet et vingt autres +ouvrages analogues; enfin il fut expressément défendu de traiter +dorénavant la question du mouvement de la terre, si ce n’est «d’une +manière hypothétique et sans rien affirmer». + +Un tel décret était à la fois inique et ridicule. En voulant affermir +l’autorité de l’Église, le pape consacrait une erreur dont ses +adversaires devaient plus tard se faire une arme redoutable. Il +confondait le Saint-Office avec le Saint-Esprit et compromettait l’un +par les fautes de l’autre. + +Vainement objecterait-on que les doutes qui enveloppaient la théorie de +Copernic étaient loin d’être dissipés. Ces doutes même ne permettaient +pas de déclarer _a priori_ la théorie _absurde et hérétique_. + +Le décret avait été notifié par Bellarmin à Galilée, avec ordre de se +soumettre aveuglément aux arrêts de la sainte inquisition. + +Les efforts imprudents et étourdis de l’astronome pour amener la cour de +Rome à une décision qui lui fût favorable, n’avaient point été étrangers +à cet acte de rigueur. + +En harcelant la cour de Rome par ses démonstrations il avait marché +contre son but. + + + + +XII + +L’inquisition menace Galilée.--On l’avertit de son danger.--Lettre de +Pichena. + + +En recevant le décret de l’inquisition, que lui notifiait le cardinal +Bellarmin, Galilée se soumit. Il avait à un trop haut point le respect +des autorités ecclésiastiques pour se révolter; pourtant il lui en +coûtait de s’incliner devant une juridiction dont il soutenait +l’incompétence en matière scientifique. Il ne pouvait se décider à +quitter Rome où le retenait une arrière-pensée d’espérance. + +Eh quoi! vous réunissez, ô grand philosophe, tous les dons de +l’intelligence, vous avez le génie; et vous vous laissez tromper par ces +illusions! Tout le monde autour de vous voit le péril, et vous vous +obstinez à rester sur cette terre ennemie où vous êtes environné de +piéges! Vous faut-il d’autres témoignages de l’irrévocable décision du +Saint-Office? Vous les avez; car pour confirmer la sentence, la +congrégation de l’Index, dans les premiers jours de mai, chargeait le +cardinal Gaetani de corriger le livre de Copernic; c’était le _donec +emendetur_ qui recevait son exécution! Et pourtant Galilée restait +toujours à Rome? Il y demeura plus de trois mois encore, attendant et +espérant. Pour le décider à écouter la raison et à retourner à Florence, +il fallut une lettre officielle du secrétaire d’État grand-ducal +Pichena, qui lui écrivait, le 25 mai 1616: + +«Vous avez assez goûté les persécutions des moines--(et en parlant ainsi +il était l’écho de l’opinion publique en Toscane);--vous avez assez +goûté les persécutions des moines pour savoir à quoi vous en tenir. +Leurs Seigneuries craignent qu’un séjour prolongé à Rome ne vous attire +des difficultés; elles verraient avec plaisir que vous, qui jusqu’ici +vous êtes tiré avec honneur de vos affaires, ne réveilliez pas des +susceptibilités endormies et que vous reveniez aussi vite que possible; +car il se répand des bruits d’une nature fâcheuse. Les moines sont +tout-puissants; et moi, votre serviteur, j’ai rempli mon devoir en vous +donnant cet avis qui est aussi celui de Leurs Seigneuries. Je vous baise +la main.» + +Cette fois l’avertissement était direct, et Galilée ne pouvait exciper +de son ignorance. _Les moines sont tout-puissants_, la phrase de Pichena +est un cri d’alarme. + +Galilée l’entendit et comprit enfin que le séjour de Rome ne lui offrait +que des périls sans compensation. Il reprit le chemin de sa patrie. + +Ainsi s’acheva le premier acte du drame; mais déjà l’on pouvait en +prévoir le triste dénoûment, dénoûment que le silence de Galilée retarda +seul. + +Pendant quinze années en effet il resta muet, comme ses amis et ses +maîtres le lui avaient prescrit. Son silence et sa prudence désarmaient +l’envie sans l’étouffer. Elle veillait et couvait sa rage. Les +événements prouvèrent que la haine jalouse n’oublie pas. Quand après ce +long intervalle la lutte s’ouvrit de nouveau, les colères qui +sommeillaient se réveillèrent et s’assouvirent. + + + + +XIII + +Galilée se fait délivrer un certificat de bonnes pensées et de +catholicisme.--Conduite d’Urbain VIII.--Le _Saggiatore_.--Illusions de +Galilée. + + +Tant que vécurent les deux papes qui occupèrent avant Urbain VIII le +trône pontifical, Galilée ne s’écarta point de son silence prudent. +Telle était même sa crainte de paraître hérétique, tel était son respect +pour l’autorité du saint-siége, qu’il s’était fait délivrer par le +cardinal Bellarmin lui-même le certificat que voici: + + «Nous Robert, cardinal Bellarmin, ayant appris que le sieur Galileo + Galilée est en butte à des imputations fausses et qu’on lui reproche + d’avoir fait entre nos mains abjuration de ses erreurs, ainsi que + d’avoir subi par notre ordre des pénitences imposées; nous déclarons, + conformément à la vérité, que le susdit Galileo n’a fait ni entre nos + mains, ni auprès de qui que ce soit ici à Rome, ni en quelque lieu que + nous connaissions, aucune espèce de rétractation ayant trait à aucune + de ses opinions ou de ses idées, que nulle pénitence ou punition n’ont + dû lui être infligées; mais que communication lui a été donnée d’une + déclaration de Sa Sainteté, notre souverain, déclaration publiée par + la sainte Congrégation de l’Index, du contenu de laquelle il résulte + que _la doctrine attribuée à Copernic sur le mouvement prétendu de la + terre autour du soleil, sur la place que le soleil occuperait au + centre du monde_ sans se mouvoir de son lever à son coucher, est + opposée à la sainte Écriture, et n’a besoin, par conséquent, ni d’être + attaquée, ni d’être défendue. En foi de quoi nous avons écrit et signé + le présent _propria manu_, le 26 mai 1616. Comme ci-dessus: + + «Robert, cardinal Bellarmin.» + +Galilée voulait donc avant tout rester catholique, et c’est bien le même +homme qui écrit à son ami Bali Cioli: + +«Personne au monde ne peut révoquer en doute ma piété exemplaire et mon +obéissance aveugle aux commandements de la sainte Église.» C’est le même +Galilée que nous verrons tomber à genoux devant les cardinaux et les +supplier de ne pas le déclarer _hérétique_; «châtiment qui lui causerait +la plus amère douleur et auquel il préfère la mort.» + +A côté du chrétien, je l’ai déjà dit, il y avait le philosophe, à côté +de la foi religieuse brûlait en son cœur la foi ardente dans la science. +Pendant quinze années il avait fidèlement observé sa promesse de ne plus +traiter cette redoutable question du mouvement de la terre. Cependant sa +conviction était demeurée inébranlable et n’attendait qu’un instant +favorable pour essayer de nouveau de convertir le sacré collége aux +vérités astronomiques. + +Le moment lui sembla venu. + +Au mois d’août 1623, le cardinal Maffeo Barberini fut élu pape sous le +nom d’Urbain VIII. Successeur de deux papes qui méprisaient ou +détestaient la science et le travail de la pensée, le cardinal Barberini +avait en mainte circonstance manifesté ses sympathies pour l’illustre +astronome. De plus, il penchait secrètement pour le système de Copernic, +et Galilée le savait bien; car il avait entretenu avec le nouveau pape +des rapports assez intimes. Plusieurs lettres qui sont parvenues jusqu’à +nous témoignent de la fervente admiration que Son Éminence avait vouée +au savant. + +«J’ai, lui écrivait Barberini le 5 juin 1612, reçu votre dissertation +sur divers problèmes scientifiques soulevés pendant mon séjour ici; je +la lirai avec grand plaisir tant pour me confirmer dans mon opinion, +_qui concorde avec la vôtre_, que pour admirer avec tout le monde les +fruits de votre rare intelligence.» + +Cette faveur et cette amitié ne s’étaient jamais démenties; et lorsque +Galilée eut publié ses _Lettres à Welser_, où se trouvent indiquées les +premières observations positives sur les taches du soleil,--«Vos lettres +imprimées adressées à Welser, lui écrivait le cardinal, me sont +parvenues et ont été les bienvenues. Je ne manquerai pas de les lire +avec joie et de les relire comme elles le méritent. Ce n’est pas là un +livre qu’il faille laisser dormir oisif parmi les autres livres; lui +seul peut me décider à dérober à mes occupations officielles quelques +heures pour les consacrer à sa lecture et à l’observation des planètes +dont il traite, si toutefois les télescopes que nous possédons ici sont +assez bons pour y suffire. En attendant, je vous remercie du souvenir +que vous avez conservé de moi, et je vous prie de ne pas oublier la +haute estime que je professe pour un génie aussi rarement doué qu’est le +vôtre.» + +C’était un bel esprit, un amateur d’hexamètres virgiliens, que ce +cardinal Barberini qui d’ailleurs ne les faisait pas excellents. Il +composa en l’honneur de son astronome favori une pièce médiocre de vers +latins, accompagnée de l’épître que voici: «L’estime que j’ai toujours +eue pour votre personne et pour vos mérites nombreux m’a dicté les vers +enfermés sous ce pli. Quand même ils ne seraient pas dignes de vous, au +moins vous offriraient-ils une preuve de mon affection; je voudrais +contribuer, s’il était possible, à rehausser l’éclat d’un nom si +glorieux. Sans me confondre encore en nouvelles excuses, je m’en +rapporte à votre bienveillance pour qu’elle accepte cette légère preuve +de ma vive sympathie.» + +Plus tard encore, Barberini devenu pape, tenait un langage analogue; le +8 juin Urbain VIII écrivait au grand-duc: «Depuis longtemps nous avons +voué une affection toute paternelle à ce savant, (Galilée) dont la +gloire illumine les cieux et remplit le monde entier. Nous avons reconnu +en lui, non-seulement une science profonde, mais _encore une piété +sincère_; et nous savons qu’il excelle dans les connaissances spéciales +qui se recommandent naturellement à la bienveillance d’un pontife.» + +De si douces paroles enivrèrent Galilée. + +Il espéra que Barberini établirait le système de Copernic, ce système +dont, selon Fra Tomasso, Campanella et d’autres, Urbain aurait dit: +«Notre intention ne fut point de le condamner; si cela eût dépendu de +nous, le décret qui le frappe n’aurait jamais été lancé.» Ne pouvant +concilier avec les paroles de l’Écriture les faits astronomiques dont la +certitude invincible se révélait à son esprit, Galilée n’avait pas osé +élever sa voix depuis l’époque éloignée où la Congrégation de l’Index +avait promulgué la défense qui interdisait toute discussion, toute +controverse sur ces matières brûlantes; mais jamais il n’avait perdu de +vue le but de son existence presque entière. + +Aussi crut-il ne pouvoir mieux faire que d’aller encore à Rome présenter +ses félicitations au nouveau pape, en même temps qu’il lui dédiait son +écrit sur les comètes, le _Saggiatore_, publié par la célèbre Société +des _Lincei_ dont le fondateur et le chef était un illustre patricien; +le prince Frédéric Cési, duc d’Aqua-Sparta. + + + + +XIV + +Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde.--Les ennemis se +réveillent.--Analyse de ce dialogue. + + +Ce fut dans de telles circonstances que Galilée, enhardi et comptant sur +des protections, hélas! illusoires, écrivit son _dialogue_ célèbre sur +les systèmes de Ptolémée et de Copernic: _Dialogo intorno ai due massimi +sistemi del mondo_. + +Qui de nous ouvre jamais le beau volume in-4º dont je parle; le +_Dialogue sur les systèmes du monde_[15], qui causa l’exil et la +séquestration de Galilée; un livre sévère d’aspect, imprimé par Landi à +Florence, en 1632, en caractères italiques, doux à l’œil, orné d’une +gravure d’Étienne de la Belle? + + [15] Firenze, 1632. + +Cette gravure seule est tout un drame. + +Vous voyez devant vous la mer infinie, les vaisseaux prêts à partir, +l’horizon lointain; et trois philosophes sur la plage, discutant le +mouvement du monde et les révolutions des sphères. L’un est Sagredo +l’Espagnol; tête chauve, ardent à la dispute, il représente l’élévation +de l’âme et l’enthousiasme du savoir. L’autre porte le costume vénitien, +la barrette et les fourrures; c’est Salviati de Venise, physionomie +attentive, fine, gardée, rentrée en elle; deux personnages réels que +Galilée a connus, qui ont reçu ses enseignements et adopté ses +doctrines. + +L’un et l’autre s’évertuent à démontrer par des arguments, les uns +philosophiques (Sagredo), les autres mathématiques (Salviati), le +principe de Copernic, le mouvement de notre planète et la rotation de la +terre. + +L’adversaire qu’ils veulent convaincre est placé au fond de la scène, +entre les deux philosophes nouveaux. C’est Simplicio l’homme du passé, +ce vieillard oriental que son turban et ses draperies font aisément +reconnaître. Partisan de Ptolémée et des anciennes idées, attaché à la +tradition; les axiomes reçus le contentent, les nouveautés lui +répugnent, les apparences lui suffisent, la monstruosité du paradoxe lui +fait horreur, l’abîme où vont se plonger les nouveaux penseurs +l’épouvante. «Les hommes d’autrefois ont toujours bien jugé», dit-il; il +a pour lui la croyance des vieux siècles, la politique de tous les temps +et le bon sens d’aujourd’hui. + +Si ce Simplicio n’est pas Urbain VIII lui-même, c’est au moins la +vivante image de l’immobilité définitive et de la stagnation volontaire; +jamais poëte comique n’aurait pu imaginer de type plus excellent et plus +attique. Jamais satire plus délicate et plus courtoise n’atteignit plus +vivement son but. La victime (Simplicio, ou Urbain VIII représentant le +passé), forcée de se livrer sans résistance, se laisse immoler sans dire +un mot et voit tous ses arguments confondus, tout son sang couler, sans +pouvoir même maudire les sacrificateurs. + +«--Étudions la nature! lui dit Salviati, l’un des interlocuteurs.» + +«--A quoi bon, répond Simplicio. Se donner tant de peine est fort +inutile. Je n’ai que faire de la nature! Je m’en tiens à ce qu’ont dit +nos pères; j’étudie les doctes; je parle d’après eux; et je dors +tranquille!» + +«--O privilégié de la vie, et voluptueux sublime! vous n’aimez pas le +labeur; peu vous importe comment les choses se passent; les effets et +les causes des phénomènes naturels vous importent peu; vous méprisez +l’expérience! Ainsi pensent les élus. Ceux qui comme vous n’aiment que +le repos de l’esprit sont trop heureux. Immobiles dans leurs livres, ils +ne se donnent la peine ni de monter en bateau ni de tirer un coup de +fusil. La vie active leur répugne. Ils s’enferment dans leurs cabinets, +heureux de _paperasser_ (_scartabellar_), de compulser les index, les +répertoires et les tables, et d’y chercher si Aristote s’est occupé de +leur affaire. Quand ils sont certains du texte, il ne leur en faut pas +davantage! Aristote les rassure; ils jurent par Aristote; tout est dit.» + +Ici le troisième interlocuteur, l’enthousiaste Sagredo prend la parole: + +«--Je porte envie aux indifférents dont vous parlez... La tradition +prononce pour eux, et ils ne s’inquiètent de rien. Voilà des gens en +pleine sécurité de tout connaître. Heureux mortels! ils aiment leur +sommeil; ils rient de ceux qui, ayant conscience d’ignorer ce qu’ils +ignorent, honteux de n’être maîtres que de la plus minime parcelle du +savoir humain, se tuent de veilles et de labeurs, et consument leur vie +en expériences et en observations pénibles!» + +Simplicio réplique «qu’il suffit d’être bon chrétien, qu’une sainte +ignorance tient lieu de tout, et qu’il n’est point désirable de soulever +tous les voiles.» + +«--Vous avez raison, reprend Salviati. Votre doctrine me plaît. Oui, +restons tranquilles et ne bougeons pas; c’est la suprême sagesse. Quand +on se conduit ainsi, on a pour soi l’autorité; on peut vivre et mourir +en sûreté de conscience. Mais je crois que _le savoir humain, tout en se +renfermant dans les limites de ses conjectures, a besoin d’aller plus +loin! et je me sens UN PEU PLUS RÉSOLU!_...» + +Un peu plus résolu!... + +L’orgueil savant de Galilée s’est trahi! + +Comment de telles pensées, écrites dans un style si mordant et si doux, +n’auraient-elles pas été déférées à l’inquisition? Le catholique +fervent, attaché de cœur et de fait à la politique du saint-siége, +oubliait que Rome était en péril, qu’elle luttait contre Paolo Sarpi, +combattait Venise, s’appuyait sur les jésuites, et cherchait à retremper +dans les bonnes œuvres et les grands travaux sa puissance spirituelle; +elle y réussissait avec beaucoup de vigueur désespérée, d’esprit, de +grandeur et de succès. + +La question n’était donc pas religieuse. Le pape connaissait +l’orthodoxie de ce Galilée, dont le caractère inquiet avait semé les +ennemis sur sa route; naïf, plein de subtilités applicables aux +sciences, mais sans habileté dans la conduite. Les yeux au ciel, +suspendu entre la profondeur de ses vues et l’étourderie de ses actes, +Galilée, au lieu de calmer les rivaux, de concilier les haines par la +modestie et le silence, de vaincre ou d’apaiser les bêtes féroces de +l’envie et de la malice, ne cessait pas de les provoquer et de les +railler. Parvenu à un âge avancé, glorieux, aimé, bien en cour, il +oubliait que pour avoir inventé le thermomètre, le télescope, le +microscope, déterminé les lois essentielles de l’univers et créé la +philosophie naturelle, il n’en vivait pas moins au milieu des hommes. Il +espérait convertir le sacré Collége et Rome même à ses dogmes +mathématiques, profiter du pontificat de son ami Urbain VIII qui avait +écrit pour lui de si beaux vers, enfin faire triompher la vérité par la +ruse; œuvre impossible poursuivie avec une ferveur, une ironie, un +acharnement extraordinaires. Ses ennemis entrèrent par la brèche, s’y +précipitèrent et le perdirent. + +Sans doute dans ce beau dialogue Galilée professe pour l’Église et les +dignitaires qui la représentent un respect sincère, plein de vénération +et de tendresse. Il a pitié de leur ignorance et «fait de son mieux, +dit-il, pour les instruire.» Il voudrait les amener enfin à la +connaissance des vérités mathématiques. Ne sont-ce pas ses anciens amis? +Ne sait-il pas quelle estime ils font de lui? Il espère qu’ils se +rendront à l’évidence; sans nuire à l’Évangile, ils remettront le soleil +à sa place; il y compte bien. + +Voilà les illusions de ce catholique. + +Il a soixante-dix ans. Ses élèves remplissent l’Europe. Fort de sa +conscience et de sa piété, il va droit devant lui sans s’apercevoir de +son erreur.--«Ne dérangez donc pas leur politique, lui crie +Guicciardini; que leur importent les affaires du ciel? Ils n’ont soin +que de celles de Richelieu et de l’Espagne! Arrêtez-vous! ou vous êtes +perdu!» + +Mais il va toujours et croit se tirer d’affaires en prodiguant l’esprit, +la grâce et l’ironie. Son _Dialogue_ étincelle de traits fins, +d’anecdotes vives et d’allusions doucement satyriques. Catholique, il +introduit et couronne son livre par la profession la plus complète de +soumission à l’Église; géomètre, il oublie son orthodoxie. Enfin il +s’arrange de manière à ce que le pape se reconnaisse dans le personnage +de comédie qu’il a inventé; allégorie transparente et cruelle; type qui +personnifie ses adversaires; bonhomme ridicule; niais entêté, acharné au +culte de ce qui n’est plus; homme qui ne sait que répondre aux deux +coperniciens qui le pressent: «Aristote l’a dit, Aristote le veut!» + +Galilée continue; au nom de la science humaine, laissant la simplicité +sainte et l’ignorance de côté, il pose dans son livre les bases de la +dynamique; fait pressentir les lois de la gravitation; traverse tous les +sujets en peu de pages, prodigue les démonstrations et les découvertes, +allége le poids de la science par la grâce dramatique et le goût +charmant de la forme; enfin annonce bien plus nettement que Bacon +lui-même la transformation du monde, la rénovation de la science et les +destinées qui attendent l’humanité. Quel charme dans ce livre! quelle +lumière! quel limpide éclat! quelle langue! quelle vivacité pénétrante! + +Ce beau livre oublié, plein de sarcasme voilé et d’éloquence contenue, +n’est pas seulement un traité de science astronomique et un plaidoyer +pour Copernic; c’est un modèle d’élégance et de goût; une œuvre digne de +Socrate et de son disciple; un _factum_ qui doit être éternellement +consulté par ceux qui aiment l’observation libre, le progrès des +sciences, l’indépendante pensée et le mouvement des idées. + +L’immobilité relative du soleil y est indiquée; mais (ce qui est plus +important),--la nécessité de l’examen y est appuyée des plus fortes +preuves. + +C’est une victoire remportée par la raison, la science et l’art du +style, sur les ennemis de la conscience humaine et du travail; sur ceux +auxquels l’individualité et la dignité de notre race sont odieuses; sur +ceux qui veulent retarder le triomphe de la pensée et de l’âme ici-bas. + + + + +XV + +Subterfuges et finesses de Galilée pour faire imprimer son dialogue.--Il +y réussit.--Il obtient toutes les approbations et permis d’imprimer. + + +Voyons par quels moyens, nous allions dire par quelles ruses, il obtint +l’autorisation de faire imprimer son dialogue. + +Toujours emporté par son zèle, il écrivit, au commencement de 1670, +avant que le livre fût terminé, à ses amis, le prince Cési, Marsili, +Buonamici, qu’il s’occupait de la révision de ses dialogues et qu’il +avait l’intention, dès qu’il y aurait mis la dernière main, de se rendre +à Rome pour les faire imprimer. + +En effet vers la fin du mois de mai de la même année, il entreprit ce +voyage et s’empressa de soumettre son manuscrit au maître du sacré +palais, ou premier censeur. Ce maître du palais était un dominicain de +Gênes, Fra Nicolo Ricciardi, qui avait autrefois suivi les leçons de +Galilée et ne pouvait apporter dans cet examen qu’une bienveillante +partialité. Ricciardi, toutefois, fut effrayé de trouver dans la +discussion du système de Copernic plus d’une expression téméraire. Il +remarqua tout d’abord que l’auteur s’écartait du point de départ +astronomique, pour se jeter dans des considérations théologiques que ne +comportait, ni pour le fond, ni pour la forme un semblable sujet. Ne +voulant pas assumer seul la responsabilité de cette publication, +Ricciardi confia le traité à son collègue le père Visconti, +mathématicien et le pria de lui donner son avis. + +Le père Visconti exécuta sa besogne en conscience. Il supprima, +corrigea, expurgea de ci et de là, puis rendit le manuscrit au maître du +sacré palais, qui deux mois après accorda l’autorisation d’imprimer. En +recevant cette autorisation, Galilée fut sans doute bien joyeux. Il ne +soupçonnait pas qu’il courait à sa perte. En toute hâte il revint à +Florence, avec son livre corrigé, se proposant, comme il l’écrivait à +Cioli, de revoir la table des matières et la dédicace, afin d’envoyer +ensuite le tout au prince Cési pour le faire imprimer. Cependant les +obstacles, comme pour forcer Galilée à réfléchir et à reculer dans la +voie où il s’engageait, les obstacles se multipliaient sous ses pas. Le +hasard et la nature semblaient conspirer pour le sauver malgré lui. + +Le prince Cési, sur le concours duquel Galilée comptait pour +l’impression de ses trois dialogues, était mort au mois d’août de la +même année; en outre une épidémie qui venait de se déclarer avait +nécessité l’établissement d’un cordon sanitaire. Les communications +entre la Toscane et les États de l’Église étaient devenues lentes et +difficiles. Peu s’en fallut que Galilée n’ajournât la publication du +malheureux traité; c’eût été ajourner la catastrophe. Mais Galilée avait +des amis sincères ou perfides; excès de zèle ou trahison, ils +poussaient, pressaient et gourmandaient Galilée, qui aurait eu besoin +d’être retenu. + +«Pourquoi attendre plus longtemps, lui disaient-ils, pour donner au +monde un chef-d’œuvre? N’avait-il pas l’_imprimatur_ du maître du sacré +palais? Son livre n’avait-il pas été corrigé et autorisé? Si l’on ne +pouvait communiquer avec Rome, il fallait imprimer à Florence sans +tarder davantage.» + +Galilée préféra en référer à Ricciardi auquel il demanda instamment la +permission nouvelle: le maître du sacré palais eut peur et déclina la +compétence. + +De longs pourparlers s’entamèrent; les négociations traînèrent en +longueur et n’aboutirent pas. L’impatience du philosophe s’irrita; il +recourut au bon vouloir du grand-duc qu’il pria de s’interposer en sa +faveur. Le grand-duc y consentit et chargea Cioli de s’employer à Rome +pour obtenir la solution de l’affaire. Si bien que, le 24 mai 1631, +Ricciardi écrivit au père inquisiteur de Florence, le P. Clément +Égidius, de l’ordre des mineurs conventuels de Sainte-Croix: «Il avait, +disait-il, donné à l’auteur l’autorisation d’imprimer, sous la condition +que les corrections jugées nécessaires seraient faites; le livre serait +examiné de nouveau. Mais le cordon sanitaire établi était devenu un +obstacle à ce que cette condition fût remplie. L’inquisiteur pouvait +permettre la publication à Florence s’il s’agissait de considérations +purement mathématiques sur le système de Copernic. En aucun cas ce livre +ne pourrait émettre d’allégations absolues, mais il devait se maintenir +dans les limites de l’hypothèse; _surtout il n’y serait point question +de l’Écriture sainte_.» + +Ricciardi, on le voit, prenait ses précautions. Il craignait de +s’engager; et le texte de cette autorisation problématique était de +nature à inspirer à Galilée plus d’une réflexion et plus d’un scrupule. +«En aucun cas le livre ne pourrait émettre d’allégation absolue... +Surtout il n’y serait point question d’Écriture sainte.» Ces phrases +cauteleuses indiquaient suffisamment l’état des esprits et semblaient, +par leurs prévisions presque hostiles, être l’écho des insinuations +lancées par les ennemis de Galilée. + +Il aurait pu, en parcourant ces lignes qui semblaient bienveillantes, +répéter tout bas le _timeo Danaos et dona ferentes_. + +L’étourdi philosophe marcha en avant. + +Ricciardi envoyait le 19 juillet à l’inquisiteur général de Florence de +nouvelles corrections relatives au commencement et à la fin de +l’ouvrage, tout en laissant l’auteur libre de refondre le style à son +gré. Le sens littéral seul ne devait point subir d’altération. + +Ainsi le _Dialogue sur le système universel de Ptolémée et de Copernic_ +allait paraître avec des garanties tout exceptionnelles. Soumis à une +sorte de censure préalable; revu, amendé; revu encore, deux fois +autorisé; ce fut, contrairement à l’usage adopté pour tous les livres +imprimés ailleurs qu’à Rome, avec un double certificat d’innocuité qu’il +vit le jour à Florence en 1632. Il avait pour cautions le maître du +sacré Palais et l’inquisiteur. + +Galilée avait réussi de tous les côtés. + +Aucune garantie ne lui manquait; et il dut se croire sauvé. + +Il était perdu. + + + + +XVI + +Publication du Dialogue sur le système du monde.--Pourquoi on ne le lit +plus en France.--Préface ignoble de ce beau livre. + + +De tous les ennemis, les plus dangereux sont ceux qui n’osent pas avouer +la bassesse de leur haine et la cruauté de leur envie. + +Une armée s’était formée; armée invisible, mais présente; habile aux +embuscades et aux trahisons; armée décidée à tout, rompue aux manœuvres +d’une guerre sans loyauté comme sans courage. Furieux et muets, les +jaloux attendaient la vieillesse de l’astronome et guettaient le moment +où ils pourraient écraser enfin celui qui avait suscité tant +d’animosités cachées, irrité tant d’amours-propres vindicatifs, réduit +au silence par l’ironie, l’éloquence, et un admirable talent +d’exposition, mille détracteurs acharnés; celui dont la dernière +imprudence leur offrait l’occasion facile de se satisfaire. Que de +haines accumulées! Galilée avait prouvé au jésuite Grassi que ce dernier +n’entendait rien aux mathématiques et à l’astronomie. Il avait dédaigné +le savoir du dominicain Firenzuola, ami du pape et constructeur de ses +citadelles. Dominicains et jésuites se liguèrent contre Galilée; le +saint-office fut l’instrument de leurs vengeances. + +Il vint leur prêter le flanc par une tentative plus dangereuse que ses +précédentes audaces; il écrivit et publia son _Dialogue sur les systèmes +de Ptolémée et de Copernic_. + +Personne ne lit plus guère, en France, ce chef-d’œuvre comparable aux +chefs-d’œuvres antiques. Les langues étrangères et spécialement les +idiomes du Midi sont tombés, parmi nous, dans un oubli déplorable, dont +les conséquences doivent nous devenir funestes; la philologie, que les +étrangers cultivent avec soin, nous semble appartenir aux seuls érudits. +Nos aïeux ne pensaient pas ainsi. Madame de Sévigné aimait l’étude de la +belle langue italienne; toutes ses contemporaines savaient l’espagnol, +qui avait détrôné les études grecques du seizième siècle;--vers 1650, le +latin prit la place de l’espagnol et fut négligé à son tour, vers la fin +du dix-huitième siècle, en faveur d’un frivole essai tenté du côté des +langues anglaise et allemande. Ces derniers rameaux sauvages de la +souche indo-européenne ne pouvant donner de fruits utiles qu’à ceux qui +sont maîtres des branches latine et grecque,--on a fini par les +dédaigner toutes à la fois. + +Au dix-septième siècle l’Europe lettrée savait l’italien et l’espagnol; +l’effet d’un chef-d’œuvre écrit dans la langue la plus brillante et la +plus cultivée de l’Europe moderne fut donc prodigieux. + +Galilée y soutenait la thèse même de Socrate; l’idée qui conduisit le +philosophe grec à la mort;--celle que tout esprit juste défend +aujourd’hui;--le droit d’examen, d’analyse, de révision; l’étude de la +nature. + +Il n’y a pas d’ecclésiastique sensé, pas de théologien honnête, qui ne +convienne que les catholiques ont le droit de calculer les éclipses, de +supputer les perturbations des planètes et de lire dans le ciel le +retour des comètes; chacun de nous avoue que l’Écriture sainte n’a rien +de commun avec le télescope et le microscope; et qu’il faut distinguer +avec soin les points de dogme des faits astronomiques ou physiologiques. + +Cette opinion devenue vulgaire est indiquée déjà dans le beau passage +des _Memorabilia_ où (selon Xénophon) Socrate dit «que le poids, la +mesure, les sciences exactes appartiennent à l’intelligence humaine et +qu’il serait absurde de demander sur ces matières aucun enseignement à +la Divinité, mais qu’elle peut favoriser ses élus et les instruire +elle-même de ce qui est mystérieux (ἃ δὲ μὴ δῆλα) et au-dessus de la +portée humaine.» + +Voilà le point de démarcation entre la religion et la science, nettement +fixé par Socrate qui a établi ce principe au péril de sa vie. + +Tout le monde est maintenant de son opinion; nul doute que Copernic ou +Galilée ont pu, sans cesser d’être d’excellents chrétiens s’enquérir si +le soleil reste immobile;--et chercher les causes qui font la nuit et le +jour, sans être damnés pour cela. + +Les ennemis de Galilée ne firent pas porter leur attaque sur ce point +délicat. Ils allèrent trouver Urbain VIII, auquel ils démontrèrent que +l’attaque lui était personnelle. + +«Ce nouveau livre, lui dirent-ils, n’est qu’une insulte cruelle à Sa +Sainteté. Ce personnage ridicule, ami de l’autorité et du pape, ce +_Simplicio_ est Sa Sainteté en personne. Simplicio ne se sert-il pas des +mêmes arguments dont Urbain VIII s’est servi? N’est-ce pas le portrait +du pape? Ce docteur insensé s’exprime comme le pape! C’est le pape +lui-même!» + +Ainsi parle l’envie! + +Nous sommes sur la piste du bourreau de Galilée; non point la crédulité, +les cardinaux n’étaient pas crédules; ni la superstition, ils en étaient +fort éloignés; ni l’intérêt du saint-siége; Galilée protestait de son +attachement au dogme, et répétait sans cesse que, s’il exposait les +systèmes, il ne prétendait ni les approuver, ni les détruire;--le vrai +bourreau, c’était l’envie! + +Galilée se croyait protégé contre ses atteintes par le secret penchant +d’Urbain VIII vers le système de Copernic, par la bienveillance du pape, +par la bonne volonté de Ciampoli, l’indifférence des uns, la tolérance +des autres, et sa propre finesse. Car il avait usé de grande finesse, +comme nous l’avons dit; obtenant par adresse les permis d’imprimer, +doublant la dose de ces permis, espérant instruire doucement les +cardinaux, amener Rome à l’étude de l’astronomie, vaincre le Vatican, +glisser son opinion à la dérobée, l’introduire à la sourdine, l’insinuer +comme une hypothèse de peu de prix; et par une critique apparente qui +laissait à Urbain VIII le temps d’arriver à la vérité, la faire accepter +en la condamnant. + +Toute cette lâche conduite était marquée au sceau de l’époque de Galilée +et de son malheureux pays. + +Quelque grand que fût son but il y marchait par des sentiers tortueux et +indignes. Lisez la préface de son dialogue; il s’y déguise jusqu’à se +prétendre ennemi de Copernic. «Je viens, dit-il, défendre le système de +Ptolémée; ami des cardinaux qui ont prohibé la doctrine de Copernic; +j’approuve hautement leur mesure.»--Il voudrait faire croire qu’il l’a +dictée. + +--«Mesure excellente, mesure salutaire! (La condamnation de Copernic!) +On a eu tort de murmurer. Si je prends la plume, c’est par excès de zèle +catholique. Rendons les intelligences esclaves! Il faut _couper_ +(ajoute-t-il dans son style poétique) _les ailes de l’esprit_.» Il +continue: «_Voilà pourquoi je me remets en scène et remonte sur le +théâtre du Monde_; je veux prouver en même temps que l’Italie connaît +les vastes ressources de l’intelligence.» + +On se voile la face devant ces indignes faiblesses. + +Galilée ment. + +Il voudrait faire croire qu’il n’attache aucune importance à ses +_Dialogues_ et qu’ils ne sont, pour lui, qu’un pur amusement de rhéteur. + +Il ment. + +Il veut paraître l’ami secret et réel des doctrines qu’il détruit et +désavoue. + +Quelle âme débile, et, il faut le dire: quel pathos ambigu! + + + + +XVII + +Plan d’attaque définitive contre Galilée. + + +Voilà donc Galilée bien garanti, et sûr du succès. + +Il compte sans ses hôtes, c’est-à-dire sans les jésuites qui composent +l’armée de son rival astronomique Grassi, et sans les dominicains dont +Firenzuola fait partie. Celui-ci, le livre une fois publié, court chez +le pape, lui représente que Ciampoli a surpris sa religion, que Galilée +raille Sa Sainteté; lui fait lire la préface qui semble, en effet, ou +une ironie ou une insulte, oppose à cette préface le portrait comique de +Simplicio et enflamme la haine du pape. + +Urbain VIII fut convaincu que son ancien protégé l’avait raillé +personnellement. Le reste alla de soi. + +Fort de sa conscience catholique et comptant sur la faveur de celui qui +avait écrit son panégyrique en vers latins, Galilée ira tout à l’heure +se constituer prisonnier volontaire de Rome, malgré les avertissements +de ses amis. Cependant les rivaux auront travaillé; et Urbain VIII, +blessé dans sa vanité, les servira. + +Galilée sera victime. + +On n’appellera point de bourreaux, on n’allumera point de bûchers. +Personne ne songe à le mettre à la torture; briser ses os, déchirer ses +nerfs, faire couler son sang, fi donc! On a plus de douceur d’âme; et +les doctrines chrétiennes réprouvent hautement la cruauté! D’ailleurs +les gens qui construisent des vers latins, sans fautes de quantité, +comme Urbain VIII; ou des fortifications savantes comme Firenzuola; les +gens qui sont l’honneur d’une société philosophique, littéraire, +théologique, éclairée et admirée, ne tuent que rarement. + +Ils calomnient leur victime et la ravalent; ils la flétrissent, la font +souffrir et la déshonorent: ils l’essayent du moins. + +Avec quelle grâce les ennemis du savant l’ont torturé, crucifié, +lentement fait mourir! + +C’étaient connaisseurs et gens prudents. + +Il leur fallait, non pas intéresser l’Europe au sort du malheureux homme +de génie; mais l’isoler du monde, le décourager, le réduire à +l’impuissance et au néant; gâter sa renommée; le combler, tout en le +frappant, d’indulgences et de bontés; le reléguer au fond d’une retraite +obscure sans communication avec les vivants, et, dans une société +profondément lâche, dominée par les intérêts et les jalousies, le livrer +aux longues angoisses de cette excommunication tacite;--condamné auquel +on pardonne, hérétique que l’on veut bien laisser vivre. + +Ce plan était fortement conçu. + +Nous allons le voir s’exécuter de point en point. + + + + +LIVRE III + +TROISIÈME ÉPOQUE DE GALILÉE + +LA PERSÉCUTION + + + + +XVIII + +Naissance du mythe sur Galilée soumis à la torture.--Fausse lettre de +Galilée à Reineri.--Tiraboschi. + + +Avant de continuer ce récit, détruisons les inventions romanesques qui +ont eu cours sur son martyre et sur sa résistance. + +Le récit populaire, ou plutôt le mythe du procès de Galilée et de ses +persécutions, telles que le vulgaire les accepte, a pour base un +document faux, une lettre fabriquée pour jouer pièce au célèbre +Tiraboschi. + +Jouer pièce! vous comprenez. Le monde où vous êtes, l’Italie mal +gouvernée des dix-septième et dix-huitième siècles, est le pays où l’on +fraude, où l’on dissimule, où l’on falsifie, où l’on fabrique des +textes; Galilée lui-même essayera de ruser contre les cardinaux et +trouvera plus forts que lui. L’Espagne et l’Italie, dépouillées alors de +puissance extérieure, de liberté d’action, de liberté politique et du +sens moral dans les classes supérieures, cultivaient la fraude élégante +comme une fleur civilisée, et la fraude littéraire entre mille autres. + +Les uns en Espagne, pour servir les intérêts de leur couvent, +ensevelissent et déterrent des plaques de cuivre (_láminas_) chargées de +titres faux; les autres inventent et font sortir de vieux coffres des +documents inconnus et des manuscrits prétendus authentiques. + +Longtemps après la mort de Galilée, le célèbre Tiraboschi ayant écrit et +publié les premiers volumes d’une excellente _Histoire littéraire_, il +sembla ingénieux et utile de détruire son crédit; et il plut au duc +Caetani et à son bibliothécaire de lui tendre un piége. Ces personnes +inventèrent la fausse lettre de Galilée dont j’ai parlé, lettre +adressée, disaient-ils, au père Reineri, son collaborateur et son ami; +lettre où il était censé raconter à ce vieil ami sa propre histoire. + +La fraude de cette invention saute aux yeux dès l’abord. + +Reineri connaissait à fond la vie de Galilée, et n’avait nul besoin +qu’on lui en rappelât les circonstances dans une lettre, écrite +d’ailleurs d’un style moderne, amphigourique, élégiaque, étranger à la +lucidité et à la modestie habituelles de Galilée; lettre qui se termine +par une bévue grossière et un anachronisme impossible. Le faux Galilée +parle de sa campagne de Bello-Sguardo qu’il ne possédait plus. «Il +vient, dit-il, de la revoir», lui qui n’y a pas remis le pied depuis son +départ pour Florence. Tous les érudits ont reconnu pour fausse cette +lettre ridicule sur laquelle ont été brodées les biographies antérieures +à l’article de M. Biot. + +Tiraboschi, très-honnête homme et fort heureux d’avoir à citer une pièce +inédite de cette importance n’aperçut pas le piége; il inséra _in +extenso_ dans son _Histoire littéraire_ la lettre apocryphe. + +On se frotta les mains: le tour était joué. + +Quand les hommes n’ont rien à faire de grand ils se livrent aux petites +ruses et s’y livrent passionnément; heureux quand leurs puérilités ne +deviennent pas monstrueuses! Ces sociétés étouffées pullulent +d’infamies, tantôt criminelles, comme celle de la cabale qui frappa +Galilée, tantôt frivoles et niaises, comme cette fabrication d’une +lettre arrangée d’avance, et destinée à mystifier un érudit. + +La malheureuse lettre fit autorité. M. Libri la cite encore dans son +livre si remarquable: _Histoire des Sciences mathématiques en Italie_. +La citation est dans le texte; les doutes sont relégués dans les notes. + +C’est cette lettre apocryphe qui, pour la première fois, nous montre +Galilée brisé par la torture. Dans cette lettre il maudit ses juges, en +appelle aux hommes justes et à l’avenir, déclame comme Jean-Jacques +Rousseau, éclate en colères de misanthrope, et joue un personnage +d’incrédule diamétralement opposé à son caractère. + +C’est cette lettre, publiée par Venturi d’après Tiraboschi et plusieurs +autres, mais rejetée par Nelli, Reumont et tous les critiques exacts, +qui a enluminé d’un dernier reflet la fausse image de Galilée. Le mythe +s’est substitué à la vérité. On n’a vu désormais qu’un certain vieillard +hérétique, traîné de Florence à Rome par des sbires, enfermé dans un +caveau, sans pain et sans feu, conduit devant des juges cruels en robes +rouges, qui l’interrogent, l’insultent et le chargent de fers. Les +bourreaux le placent sur le chevalet, le malheureux se révolte; on le +contraint d’abjurer ses prétendues erreurs; il cède à la force et au +supplice, et se relève en protestant que _la terre roule_, lancée dans +l’espace. + +Voilà le mélodrame. Voici l’histoire. + + + + +XIX + +L’intrigue contre Galilée éventée par un contemporain.--Rôles de +Firenzuola et de Ciampoli. + + +Tout le procès de Galilée était raconté en 1633 par un contemporain, son +proche parent et son ami, G. F. Buonamici da Prato, qui se trouvait +alors à Rome et s’y occupait à démêler les trames, à deviner les +manœuvres, à débrouiller les fils des intrigues sociales. Il portait +dans ce travail une pénétration remarquable, comme on va s’en convaincre +en parcourant sa curieuse lettre exhumée par M. de Reumont: + +«Dès que le livre eut paru (le fameux Dialogue) les vieux ennemis de +Galilée, plus furieux que jamais de sa gloire, se soulevèrent et +provoquèrent contre lui la persécution du tribunal de l’Inquisition, +toujours ouvert à la calomnie et qui frappe d’excommunication quiconque +tente de se justifier. Une haine de moine avait tout fait. Le P. +Firenzuola, commissaire de l’Inquisition, était en guerre avec le _padre +maestro del sacro Palazzo_.» + +Le maître du sacré Palais, c’est Ricciardi, qui a donné l’autorisation +d’imprimer le livre. + +«Le pape, à qui Firenzuola était cher, plutôt à cause des fortifications +du château Saint-Ange exécutées par lui que pour son savoir ou sa vertu, +entra en fureur contre son ancien secrétaire et ami monsignor Ciampoli, +ami et protecteur de Galilée, et permit qu’une accusation fût intentée +contre ce dernier et que Galilée fût cité à comparoir. Galilée se rendit +à Rome, contrairement aux conseils de ses meilleurs amis, qui étaient +d’avis qu’il changeât d’air, qu’il écrivît son apologie et n’allât pas +se livrer en proie à l’ignorance et à l’orgueil farouche d’un moine. +Pendant deux mois, Galilée habita la maison de l’ambassadeur de +Florence, sans que l’on communiquât avec lui autrement que pour lui +enjoindre de ne pas sortir et de recevoir peu de visites. Enfin on lui +ordonna de se mettre à la disposition de l’Inquisition; on le retint +pendant quelques jours dans une prison assez peu sévère; et l’on se +contenta de l’examiner quant au permis d’imprimer son livre. Il affirma +avoir obtenu le permis du _padre maestro_; après quoi on le renvoya +habiter la maison de l’ambassadeur avec la même défense de sortir et de +voir du monde. La guerre alors se tourna contre le _padre maestro_, à +qui l’on demanda compte de ses actes. Il répondit qu’il tenait de Sa +Sainteté l’ordre de délivrer le permis. Le pape nia et se mit en colère; +le _padre_ répondit que Ciampoli, secrétaire du pape, lui avait +communiqué cet ordre d’après le commandement de Sa Sainteté. Le pape +répliqua que l’on ne devait pas ajouter foi à de telles assertions. Ce +fut pour s’exonérer que le _padre_ exhiba un billet de Ciampoli +portant:--«_que lui, secrétaire du pape, en présence et sous les yeux de +Sa Sainteté, ordonnait de sa part que le permis d’imprimer fût délivré_. + +«Quand on eut reconnu que le _padre maestro_ ne donnait aucune prise sur +lui, on ne voulut pas s’être avancé si loin pour rien, et l’on força +Galilée à comparaître devant la Congrégation du Saint-Office, afin d’y +abjurer formellement l’opinion de Copernic; abjuration inutile et sans +but, puisqu’il ne l’avait pas soutenue comme vraie, mais seulement +exposée dans le cours d’une discussion pour et contre. Galilée, se +trouvant contraint de faire ce qu’il n’avait jamais cru possible, +d’autant mieux que, dans ses entretiens avec le P. Firenzuola, il +n’avait jamais été question d’abjuration, se jeta à genoux devant les +cardinaux du Saint-Office, et, se déclarant pur de toute intention +coupable, dit qu’il était prêt à faire toute amende honorable, deux +points exceptés: d’abord il demandait de ne pas confesser qu’il n’était +pas bon catholique, puisqu’il l’était et voulait l’être en dépit du +monde entier; en second lieu, qu’ils n’exigeassent point de lui la +déclaration ou la confession d’avoir mis en œuvre aucune fraude ou +manœuvre, spécialement quant à la publication de son livre, qu’il avait +soumis à l’approbation des supérieurs et fait imprimer conformément à +ces approbations. + +«Il ajouta que si LL. Éminences jugeaient le livre digne du feu, il +serait le premier à le brûler devant tout le monde; et qu’il payerait +les frais du bûcher, sous la condition qu’on indiquerait les causes de +la poursuite dirigée contre lui. + +«Ensuite il lut à haute voix l’abjuration que le P. Firenzuola avait +rédigée, et obtint plus tard l’autorisation de retourner à Florence, où +il s’est rendu il y a quelques jours; tout satisfait, à ce qu’il dit, de +ne pas avoir écouté ceux qui le dissuadaient d’aller à Rome.» + +Débrouillons cette intrigue, qui rentre dans les conditions de la +comédie. On conspirait contre l’homme de génie, comme Buonamici l’a +très-bien compris; l’âme damnée de la conspiration était Firenzuola. + +Firenzuola (Vincenzo-Mazzolani) croyait être le meilleur architecte +militaire de son temps; il avait construit pour Lascaris, grand maître +de l’ordre de Malte, le fort de Sainte-Marguerite; Urbain VIII, qui +songeait au temporel et ne méprisait pas la guerre, venait de lui faire +réparer le château Saint-Ange. Firenzuola promettait au pape d’autres +merveilles; notre architecte, devenu le bras droit du maître, profita de +sa position pour satisfaire ses haines. + +Galilée avait commis envers lui la faute impardonnable de ne pas +l’estimer plus grand que Michel-Ange. Moine et artiste, il se vengea. +Lucas Holstenius écrit à Peyresc: + +«Une haine monacale a fait éclater la grande tempête contre Galilée. Je +parle d’un certain moine (Firenzuola) que Galilée n’a pas voulu admirer +comme le plus grand des mathématiciens vivants. Il a eu soin de se faire +nommer _commissaire de l’inquisition_, afin de poursuivre Galilée.» + +Ce Firenzuola ne manquait vraiment pas de mérite; dans l’ordre des +scapins religieux, habiles et solennels, je l’estime infiniment. Voyez +comme il procède. Favori de Sa Sainteté, délégué du terrible tribunal, +il peut à son aise exécuter ses vengeances. Il a le droit de foudroyer +non-seulement ce coquin, ce critique, ce Galilée; mais de renverser +l’appui de Galilée auprès du pape, son élève Ciampoli, secrétaire de Sa +Sainteté; enfin de punir son second ennemi, le maître du sacré Palais. +Trois adversaires à la fois tombent sous le feu de sa batterie; Galilée, +comme hérétique, ayant composé et fait imprimer frauduleusement un livre +infâme contre la sainte Écriture; Ciampoli, comme ayant abusé de la +confiance du pape et trompé sa religion; le maître du sacré Palais, +comme indigne de sa charge, négligent, aveugle, étourdi, ayant accordé +son approbation à un livre damnable. + +Ainsi s’explique la scène amusante et compliquée, mais obscure, que +raconte trop brièvement Buonamici. Firenzuola, le Basile de la pièce, +hardi et adroit comme il convient, attaque le permis d’imprimer, dont il +fait remonter la responsabilité du maestro qui la rejette à Ciampoli qui +la repousse, et de ce dernier jusqu’au pape lui-même, qui entre en +fureur et nie tout. On ne peut qu’admirer ce maître homme, le dominicain +fortificateur. + +Cependant le philosophe subtil et courtois observait paisiblement les +astres à Florence, il s’attendait aux félicitations du pape, à une +seconde édition prochaine de son livre; à beaucoup de gloire et à +l’adhésion secrète du sacré Collége; d’avance il se voyait honoré par +l’Europe, bien en cour, ami de tout le monde, maître et guide d’un parti +théologique (fort raisonnable par parenthèse), celui de Tholuck et de +Bunsen en Allemagne, celui d’Arnold en Angleterre;--le parti embrassé +par les théologiens français qui depuis le dix-septième siècle ne +prétendent plus chercher dans la Bible la géométrie ou le calendrier. +L’apparition d’un commissaire de l’Inquisition fut un coup de foudre +pour Galilée. + +La vanité d’Urbain VIII avait trop bien accueilli le récit de +Firenzuola. Persuadé que Galilée avait voulu le persifler lui-même, sous +les traits de Simplicio, Urbain ne lui pardonna jamais. A l’ambassadeur +de France qui intercédait auprès de Sa Sainteté et lui faisait observer +qu’on la trompait, que le philosophe n’avait eu l’intention d’aucun +sarcasme, Urbain répondit sèchement et avec humeur: «_Je le crois! Je le +crois!_» + +Une fois brouillé avec le pouvoir, ce grand esprit fut délaissé de tous. +On ne bougea plus en sa faveur à Florence ou à Venise. L’astronome resta +sur la plage, désemparé, isolé, sans secours et sans ressource, comme le +bateau du pêcheur que la marée abandonne. + +Nous allons suivre pas à pas ses ennemis dans leurs manœuvres cruelles. + + + + +XX + +Une commission est nommée pour examiner le livre de Galilée.--Conduite +équivoque et faible du philosophe.--Sa défense.--Lettre du grand-duc, +dictée par Galilée à Bali Cioli. + + +La susceptibilité blessée d’Urbain VIII dégénéra en fureur, habilement +exploitée par les envieux. + +Les prétextes ne leur manquaient pas: la publication des Dialogues +n’enfreignait-elle pas les ordres intimés en 1616 au philosophe? Ne lui +avait-on pas interdit de mêler les choses sacrées aux observations +astronomiques? + +Une commission fut nommée à Rome pour examiner le livre. C’était le +prologue de la comédie. + +On tenait à procéder selon les formes. On ne voulait pas condamner sans +examiner; il fallait éclairer la conscience des juges et se donner les +semblants de la légalité et de la justice. En même temps on prenait ses +précautions pour que la victime ne pût échapper, et l’on avait soin de +composer la commission des théologiens et des savants les plus mal +disposés pour Galilée. Le résultat était assuré d’avance, les effets ne +se firent pas attendre. + +Bientôt parvint à Florence l’ordre de suspendre la vente du livre; et le +24 août l’éditeur J. B. Landini fut invité à envoyer à Rome tous les +exemplaires non vendus. Landini répondit que l’édition était déjà +épuisée. Cette réponse ne pouvait qu’enflammer davantage la haine des +persécuteurs, qui avaient espéré étouffer du même coup l’ouvrage et +l’auteur. Le succès avait été plus prompt que la vengeance. Ils +arrivaient trop tard pour empêcher les admirateurs du savant de +connaître son nouveau titre de gloire; ces applaudissements réclamaient +un châtiment de plus. + + * * * * * + +Certes, nous n’avons pas envie d’affaiblir l’horreur que l’intolérance +dont il fut victime inspire à tous les cœurs droits et fait naître dans +tous les bons esprits. Nous n’avons pas davantage la prétention de +troubler sottement le cours de l’eau, en y jetant comme un enfant taquin +quelque lourd et grossier paradoxe. Nous voulons placer la vérité dans +sa lumière et l’éclairer dans ses replis. Étudions donc cet étrange +phénomène; le double Galilée, si croyant et si hardi;--drame intérieur, +lutte inouïe de l’humilité chrétienne la plus sincère, la plus aveugle, +la plus absolue, et de la science humaine la plus haute, la plus +profonde, la plus sûre d’elle-même. + +Il faut avouer que des faiblesses déparent cette belle vie: Galilée est +descendu bien au-dessous du type de force morale et de sublimité +héroïque que d’autres observateurs et d’autres philosophes ont su +maintenir; sublimité et force morale que la légende s’est plu à lui +prêter. Mais n’avilissons pas son caractère en l’accusant de mensonge +servile et de lâcheté excessive. Il est sincère dans ces professions +constantes de foi catholique qui datent de son enfance et ne finissent +qu’avec sa vie. Innocent du crime d’hérésie, il ne voit pas de quoi il +est coupable;--il a du génie; c’est son crime; il éclipse les +Firenzuola, les Caccini et les Grassi. + +Aussi sa conduite, ballottée entre deux sentiments contraires, +sera-t-elle pleine de troubles et de douleurs, d’angoisses et de +contradictions; de tergiversations, d’atermoiements, de compromis +maladroits. Il veut et il ne veut pas. Il se soumet; et en se soumettant +il cherche encore à s’excuser, à légitimer ses actes, à justifier son +livre. Il est faible; et il a le remords de sa faiblesse; il recule, il +lâche pied, mais se retourne sans cesse pour mesurer le terrain qu’il a +perdu. Il se prosterne; mais en espérant jusqu’à la fin qu’on lui tendra +la main pour le relever de cet injuste abaissement. + +Sa sagacité lui démontre ce que MM. de Reumont et Rosini ont +parfaitement compris, que dans son affaire il y a plus de +personnalités et de petites haines que de théologie et de politique +(_Persœnnlichkeiten mehr denn Lehren_); mais elle ne lui apprend pas à +éviter les piéges de ses rivaux; il s’y précipite au contraire. Il +répète qu’il sait la théologie; qu’il la sait mieux qu’eux tous; qu’il +veut sauver l’Église, qu’il s’est conduit comme un saint; que les +cardinaux ont besoin d’être instruits; et qu’ayant fait cette bonne +œuvre, il mérite des récompenses. + +O l’habile manière de se disculper et de plaire à ses juges! Firenzuola +devait se réjouir d’une pareille défense, injurieuse pour ceux que +Galilée prétendait endoctriner. + +Ces fautes de conduite, ces gaucheries naïves, ces subtilités +maladroites, ces subterfuges compromettants, remplissent la +correspondance de Galilée. Voici, entre vingt autres, une lettre écrite +au nom du grand-duc à Niccolini, son envoyé, mais dictée à Bali Cioli +par Galilée; lettre dont le brouillon, écrit de sa main, est conservé +encore à la bibliothèque Palatine. Son système de défense y apparaît +tout entier: + +«La lettre de Votre Excellence (Niccolini), et ce qui s’est dit ici sur +l’accueil fait à Rome et ailleurs au Dialogue du signor +Galilée,--Dialogue imprimé récemment et dédié à Son Altesse,--ont décidé +Son Altesse (le grand-duc) à conférer longuement avec moi (Bali Cioli) +sur cette matière. + +«J’ai reçu l’ordre de faire à Votre Excellence la communication +suivante: + +«1º Son Altesse est étonnée au suprême degré de ce qu’un livre déjà +soumis par l’auteur lui-même aux autorités romaines compétentes,--livre +qui a été lu et relu avec soin par les examinateurs, et qui, sur les +instances (je ne dis pas seulement avec l’adhésion de l’auteur), a été +corrigé, altéré et modifié conformément aux volontés des autorités +supérieures, chargé de ratures et d’additions par leur ordre,--que ce +livre remanié ici même d’après les corrections recommandées par la cour +de Rome, imprimé à la fois à Rome et à Florence avec double permission; +que ce livre, dis-je, paraisse suspect aujourd’hui après deux années +révolues et qu’il soit interdit à l’auteur de le publier et à l’éditeur +de le vendre. + +«2º L’étonnement de Son Altesse redouble quand Elle réfléchit que dans +le susdit livre aucun des principaux systèmes qu’on y met en regard +n’est présenté comme devant l’emporter sur l’autre. On se contente +d’exposer les arguments sur lesquels l’un et l’autre s’appuient; et Son +Altesse est parfaitement certaine que l’auteur _n’a eu en vue que le +bien de la sainte Église_. Dans des matières difficiles et d’une essence +complexe _il a voulu épargner le temps et la peine à ceux auxquels il +appartient de décider; il a voulu les aider_ à reconnaître par eux-mêmes +et d’une manière certaine de quel côté la vérité se trouve et _comment +ils doivent accorder cette vérité avec le sens réel de la sainte +Écriture_. Sans doute on peut lui objecter que ses conseils et son aide +ne sont pas nécessaires au milieu de tant de maîtres et de bons juges. +Mais la reconnaissance est due à ceux dont le zèle et la bonne volonté, +à défaut des dons supérieurs de l’esprit, _les portent à satisfaire à +leur conscience en se chargeant d’une œuvre pareille_. + +«Par toutes ces considérations Son Altesse est persuadée que la guerre +intentée au seigneur Galilée n’a pour mobile qu’une _haine violente et +jalouse, dirigée plutôt contre la personne de l’auteur_ que contre son +livre, ou même que contre telle ou telle opinion ancienne ou nouvelle. + +«Cependant, afin de savoir à quoi s’arrêter sur la culpabilité ou +l’innocence d’un homme qui est à son service, Son Altesse demande qu’on +lui accorde ce qui, dans tous les procès et devant tous les tribunaux, +est concédé à tout accusé, le droit de défense contre ses accusateurs. +Son Altesse demande aussi que l’on résume dans leur ensemble et que l’on +envoie à Florence le procès-verbal complet des accusations et des +censures dont le livre a été l’objet et qui en ont causé la prohibition. +L’auteur, fermement assuré de son innocence, saura du moins ce qu’on lui +reproche; il ne doute pas que tout ce mouvement ne soit le résultat de +_basses calomnies suscitées par ces persécuteurs malveillants et +envieux_ auxquels il a affaire depuis longues années et contre lesquels +en d’autres circonstances _il a soutenu une lutte acharnée_. Sa +conviction à cet égard est si complète, qu’il offre à Son Altesse de +subir l’exil et de renoncer à la faveur de son prince, s’il ne réussit +pas à démontrer avec la dernière évidence _sa piété constante, +l’orthodoxie de sa vie et de ses écrits, enfin la parfaite exactitude de +ses doctrines catholiques dans tous les temps et aujourd’hui même_. + +«Toujours décidée à soutenir les bons et à combattre les méchants, Son +Altesse demande avec instance l’envoi de l’acte d’accusation comprenant +les faits allégués contre l’auteur et contre le livre, c’est-à-dire les +motifs qui ont déterminé la suppression provisoire du livre et la +suspension de sa mise en vente, peut-être avec l’intention ultérieure de +le supprimer définitivement. + +«Votre Excellence fera donc, conformément à cet ordre, les démarches +nécessaires pour que l’on obtempère à cette juste demande. + +«Elle voudra bien m’en donner avis.» + + * * * * * + +Le sacré collége et Urbain VIII ainsi renvoyés à l’école ne furent ni +flattés ni apaisés; la cabale sut tirer parti de ces maladresses. + +Aider, favoriser, encourager les fautes de l’ennemi, les faire valoir et +les aggraver, c’est une des plus belles parties de la science mondaine; +et, je l’ai dit, Firenzuola était très-fort sur ces matières. Galilée, +au contraire, avait de l’étourderie, de la vanité, des faiblesses, peu +de prudence. Il ne savait pas attendre; il ne savait pas se taire. Son +zèle l’emportait. Il allait trop vite; il voulait convertir trop tôt le +monde à son savoir. Les contemporains se contentaient du bon sens +d’hier; Galilée prétendait au bon sens de l’avenir. Il n’avait ni dans +l’âme le courage de son esprit ni dans sa conduite la politique de ses +desseins. La grandeur même de son intelligence lui dérobait les limites +où se serait contenue une sagesse ordinaire: le luxe de ses facultés +l’embarrassait; et la stratégie souterraine et pratique de ses ennemis +déjouait aisément ses espérances. Pour le simple homme de génie, en +butte aux malins et aux jaloux, les chances de succès sont nulles dans +une société composée de jeunes bassesses et de vieilles misères. + +«_Pourquoi Galilée_, disait le Père Jésuite Gremberger, _ne s’est-il pas +ménagé les bonnes grâces de nos Pères? Rien de désagréable ne lui serait +arrivé. Il brillerait triomphant, glorieux et grand aux yeux du monde. +Il écrirait tout ce qu’il voudrait, même sur le mouvement de la terre; +et nul ne l’inquiéterait._» + +«Vous voyez (ajoute Galilée) que ce n’est pas pour telle opinion que +l’on m’a persécuté et que l’on me persécute; mais parce que j’ai encouru +la disgrâce des Pères Jésuites.» + +Dans la société italienne de 1640 il s’agissait avant tout de plaire et +d’être soutenu. + +Galilée déplaisait; ceux qui le soutenaient ne devaient pas tarder à se +lasser de lui. + + + + +XXI + +Galilée s’excuse et cherche à éviter le procès.--Sa lettre au frère du +pape.--Ses tergiversations et ses détours. + + +L’ambassadeur du grand-duc à Rome, Niccolini, en recevant la lettre +dictée par Galilée, dont nous avons cité le texte plus haut, chercha +d’abord à ramener les esprits en faveur du savant et à fléchir le +Saint-Office. + +Il ne montra pas, rendons-lui cette justice, la tiédeur trop +circonspecte dont avait fait jadis preuve son prédécesseur Guicciardini, +qui, en 1616, s’efforçait de décider le duc Cosme à retirer sa +protection à Galilée, sous prétexte que le souverain Pontife voyait d’un +œil mécontent les savants et la science. Niccolini aimait le philosophe; +les résistances qu’il rencontra le découragèrent et il abandonna la +partie. Si bien que le 23 septembre 1632, pendant la séance de la +Congrégation du Saint-Office, le Pape donna l’ordre de faire citer +Galilée à Rome par le grand inquisiteur de Florence. + +Cet ordre fut intimé à Galilée le 1er octobre. + +Celui-ci se hâta d’écrire au frère du Pape la lettre suivante, d’un +intérêt navrant, vrai Mémoire à consulter, qu’il faut lire pour bien +connaître le caractère et les souffrances du malheureux. + + +«11 octobre 1642. + +«Que mon Dialogue publié récemment trouverait des adversaires, c’est ce +dont mes amis ne doutaient pas et ce que Votre Excellence prévoyait sans +doute. On pouvait le pressentir, d’après l’accueil fait à mes autres +publications; c’est en général le sort réservé aux opinions qui, d’une +façon ou d’une autre, s’écartent des doctrines reçues. Mais voici à quoi +je ne m’attendais pas, c’est que la haine d’un ou deux ennemis +particuliers, furieux de voir le lustre de leurs travaux terni par les +miens, pût se déchaîner contre moi et mes écrits, et réussir à faire +impression sur des supérieurs que je vénère;--au point de leur laisser +croire que mes œuvres sont indignes du jour et qu’on doit les étouffer. +Le coup qui me frappe, en prohibant l’impression et la vente de tout +exemplaire de mon dialogue, est pour mon cœur une cruelle atteinte. Ce +qui me soulage beaucoup, c’est l’extrême pureté de ma conscience et la +persuasion où je suis que je n’aurai aucune peine à justifier clairement +mes intentions. Je désirais, j’espérais que l’on me fournirait les +moyens de développer toute ma pensée; et je ne doutais pas de convaincre +mes supérieurs de toute mon humilité, de tout mon respect, de toute ma +soumission, de _l’abandon absolu que je fais entre leurs mains de toutes +mes idées; enfin de l’empressement_ avec lequel, au moindre signe, je me +rendrais non-seulement à Rome, mais au bout du monde pour leur obéir. +Aussi ne dois-je pas vous cacher que l’injonction reçue par moi +récemment d’avoir à me présenter dans un bref délai devant le tribunal +du saint Office a été pour moi une source de profonde affliction. Il +m’est impossible, en effet, de penser sans amertume que les fruits de +mes études et de mes labeurs de tant d’années, études qui donnaient à +mon nom dans le monde scientifique tout entier un éclat non médiocre, +vont se transformer en crime, ternir ma bonne renommée, donner gain de +cause à mes adversaires, condamner mes amis, et imposer silence +non-seulement aux éloges qu’on peut m’accorder, mais à ma défense même. + +«En effet, diront mes amis, n’a-t-il pas fini par s’attirer une +accusation devant l’Inquisition? Et de telles mesures peuvent-elles être +prises contre un homme qui ne se serait pas rendu coupable de forfaits? +Tout cela me désole au point de me faire maudire le temps que j’ai +consacré à de si longs travaux, espérant sortir des banalités de la +science. Oui, je suis fâché d’avoir fait part au monde d’une partie de +leurs résultats; j’éprouve même le désir de supprimer, de détruire à +jamais et de livrer aux flammes ce qui m’en est resté dans les mains. +Ainsi je satisferais l’ardente haine de mes cruels ennemis, ceux qui +voient mes travaux et mes idées de si mauvais œil. + +«Voilà, Éminence, la douleur qui me poursuit sans relâche; elle augmente +encore le fardeau de mes soixante-dix ans; elle aggrave les nombreuses +douleurs physiques qui m’accablent; elle me cause une insomnie +permanente. Au moment d’entreprendre un voyage long et rendu plus +pénible et plus dangereux par diverses causes, je suis presque certain +de ne pas atteindre vivant le but qui m’est fixé. Ce désir de la +conservation personnelle qui est commun à tous les hommes me porte donc +à oser implorer l’intercession de Votre Éminence. J’y suis encouragé par +cette bonté inexprimable qui vous distingue et dont souvent, ainsi que +tout le monde, j’ai fait l’expérience. Je vous supplie donc de +m’accorder la grâce de représenter au sage Père quelle est ma situation +présente et combien elle mérite la pitié; non que je veuille me +soustraire à l’obligation de rendre compte de mes intentions et de mes +actes; tout au contraire je le désire ardemment, persuadé que je ne puis +qu’y gagner; mais simplement pour qu’en me témoignant la confiance que +je mérite on me rende l’obéissance plus facile. La sagesse des +vénérables seigneurs cardinaux trouvera aisément moyen de parvenir à ses +fins, en n’employant que la douceur. Je possède encore tous les écrits +que j’ai rédigés sur ce sujet ici et à Rome, et, je le répète, ils +suffisent pour prouver à tout le monde que je n’ai pris part à cette +controverse que par zèle pour la sainte Église, pour donner à ceux qui +la servent, ou du moins à quelques-uns d’entre eux, une occasion de +profiter de mes longs travaux et de pénétrer _dans des mystères, qui +éloignés de leurs études habituelles n’entrent pas dans le cercle +ordinaire de leur activité_. Je suis convaincu qu’il me sera facile de +leur prouver que j’ai trouvé dans les livres des Pères de l’Église, des +points de vue et des idées favorables à mes opinions. + +«Ici deux lignes de conduite s’offrent à moi. D’un côté je suis prêt à +rédiger par écrit, avec le détail le plus circonstancié, le plus exact +et le plus consciencieux, toute la suite et l’enchaînement, soit des +faits relatifs au système renouvelé de Nicolas Copernic, soit de tout ce +que j’ai écrit, dit, ou fait à cet égard depuis le commencement du +débat. D’un autre, je suis certain de faire éclater la droiture et la +sincérité de mes sentiments, ainsi que mon attachement pur et passionné +pour la sainte Église et son auguste chef. Toute personne libre de +passion et de préjugé conviendra que je me suis montré pieux et bon +catholique; à tel point que nul des saints personnages canonisés +n’aurait pu mieux faire à ma place. Enfin je dois ajouter que j’ai été +confirmé dans mon projet par les paroles brèves, mais divines, +merveilleuses, véritable écho du Saint Esprit, que prononça devant moi, +sans que je m’y attendisse, un homme distingué par sa science et +vénérable par la sainteté de sa vie. Cette simple phrase résumait, en +moins de dix mots combinés avec la plus spirituelle finesse, tout ce qui +se trouve épars dans les livres des saints Pères. Je tairai, quant à +présent, cette belle phrase et le nom de son auteur, parce qu’il me +semble prudent et convenable de ne compromettre aucune autre personne +dans une affaire qui m’intéresse seul. + +«Si je suis assez heureux pour obtenir la faveur que je réclame, oh! +quelle espérance, ou plutôt quelle certitude est la mienne, de voir mon +innocence reconnue et proclamée par ces sages Pères! Avec quel +étonnement ne découvriront-ils pas les cruels artifices de ceux qui, mus +non par la crainte de Dieu, mais par une haine aveugle et ardente +dirigée non pas contre telle ou telle de mes opinions, mais contre ma +seule personne, m’ont jeté la première pierre! Je ne puis supposer que +l’on me refuse une faveur si naturelle, si simple, et qui me paraît si +juste; d’autant mieux que, même en me l’accordant, on peut encore +revenir plus tard aux moyens violents employés déjà. Comment me +refuserait-on cette grâce de présenter ma défense par écrit? Veut-on +m’accabler d’une fatigue insoutenable, qui, pour mille raisons déjà +mentionnées, est sans proportion avec ma faiblesse? Le maître ne sera +pas si cruel, puisque j’assure qu’après avoir entendu ma défense il +prendra pitié de ma situation. Les tortures que m’ont fait subir +jusqu’ici des accusations fausses en elles-mêmes, et, je le crains bien, +volontairement fausses, lui sembleront un châtiment excessif +relativement à la faute commise, si toutefois il y a faute. Dans le cas +où ma défense écrite ne suffirait pas complètement et ne satisferait pas +mes juges sur tous les griefs de l’accusation, il sera facile de +m’indiquer point par point les difficultés qui se présenteraient et +auxquelles je ne manquerai pas de répondre selon ce que Dieu pourra +m’inspirer. + +«Mais, Éminence, quand on mettra mes ennemis en demeure de rédiger par +écrit les imputations que peut-être ils ont glissées _ad aures_ ou +insinuées contre moi, je crains qu’ils ne soient fort embarrassés et que +la bonne volonté ne leur manque. + +«S’oppose-t-on définitivement et absolument à recevoir ma justification +par écrit? Exige-t-on que je la présente de vive voix? Il y a ici (à +Florence) l’inquisiteur (monsignor Giorgio Bolognetti), l’archevêque +(Pietro Niccolini), et d’autres savants fonctionnaires ecclésiastiques +devant lesquels je suis tout prêt à comparaître au premier appel. Il me +semble que de tels juges sont aptes à décider de causes plus graves que +la mienne. Il n’est pas vraisemblable non plus que, dans un livre soumis +aux regards vigilants et sagaces de ceux qui l’ont examiné avec plein +pouvoir et complète liberté d’en retrancher, d’y ajouter ou d’y corriger +tout ce qu’il leur plairait, il soit resté des erreurs assez importantes +pour que la correction ou le châtiment à leur faire subir dépasse le +pouvoir des autorités locales. + +«Telles sont, Éminence, les observations que je fais pour sauver ma vie +et pour satisfaire en même temps la cour ecclésiastique. Je prie donc +Votre Éminence de vouloir bien les présenter, et de m’excuser si par +ignorance j’ai commis quelque erreur. Un dernier mot. Si ce suprême et +sacré tribunal estime que mes années, mes nombreuses infirmités +physiques, l’affliction et le chagrin qui m’obsèdent; enfin les dangers +et les souffrances d’un voyage que les présentes circonstances rendent +long et fatigant pour moi, ne sont pas des raisons suffisantes et des +excuses valables pour que l’on m’exempte de cette dure nécessité ou du +moins pour que l’on m’accorde un sursis;--je me mettrai en route; car +j’estime l’obéissance plus que la vie. + +«Et ici, Éminence, m’inclinant en toute humilité, je baise le bas de +votre robe et je vous souhaite une félicité complète.» + +Pauvre vieillard! Pauvre grand homme! Il n’obtint que le mépris de ceux +qu’il implorait. Cette soumission excessive, cette prostration absolue, +ce triste abaissement ne firent que prouver sa faiblesse et donner beau +jeu à ses rivaux. Qu’il y a loin de là au type de sublime rébellion +adopté par la tradition, chanté par la poésie, cent fois reproduit par +la peinture! + +«Je suis plongé, écrit-il vers la même époque au ministre du grand-duc, +dans une consternation extrême. Le Père Inquisiteur vient de m’adresser +l’avis, au nom de la Congrégation du saint Office, d’avoir à me +présenter devant ce tribunal dans le courant du présent mois pour +recevoir ses ordres suprêmes. Je comprends combien cette affaire est +grave, et je dois en donner connaissance à notre maître. Sachant aussi +combien j’ai besoin d’être conseillé et dirigé quant aux démarches que +j’ai à faire, j’ai résolu de me rendre à Sienne, dès que je le pourrai, +pour soumettre à Son Altesse les intentions et les idées qui se pressent +dans mon cerveau. Je compte démontrer victorieusement que _je suis en +toute sincérité le fils le plus obéissant et le plus zélé de la sainte +Église_, et repousser de même les calomnies insignes, les attaques et +les mensonges de ces gens qui me persécutent sous des prétextes odieux, +et qui pourraient, malgré mon innocence, me faire perdre la bonne +opinion de _mes maîtres_; je vous en informe, très-honoré Seigneur, et +pour ne pas arriver à l’improviste, j’en donne connaissance par vous à +Son Altesse. Je partirai, sauf contre-ordre, dimanche prochain +seulement; je vous laisse ainsi le temps de m’avertir si quelque +obstacle s’oppose à mon projet. Sur ce je vous baise affectueusement la +main et me recommande à votre faveur et à votre protection.» + +Les angoisses de Galilée éclatent dans ces deux lettres si soumises, si +humbles, si pusillanimes. Un profond découragement commence à s’emparer +de lui. Il est vieux et malade. Ses souffrances s’aggravent d’une +ophthalmie qui, au printemps de la même année, lui avait interdit tout +travail, comme le prouve le fragment d’une de ses lettres à Benedetto +Castelli: «Après avoir souffert de mes yeux pendant deux mois, je +commence à lire un peu.» + +Sa force morale l’abandonne. Son corps et son âme faiblissent à la fois. +Jusque-là il avait espéré que son affaire, grâce à la protection du +grand-duc, n’aurait pas de conséquences fâcheuses. Il voit avec effroi +qu’il s’est trompé et se laisse aller à toutes les défaillances. +L’instinct de la conservation parle plus haut que l’amour de la science. +Il a peur des fatigues du voyage, il a peur de la peste qui, pour la +seconde fois depuis peu de temps, décimait la Toscane. Volterra, +Lucques, Pistoie et Florence étaient en ce moment ravagées par le fléau. +Galilée frémit à la pensée de traverser ces villes dépeuplées. + +Il écrit à Cesare Marsili, de Bologne, mathématicien et astronome +distingué avec lequel il entretenait une correspondance active: + +«Depuis bientôt deux mois, le Père Inquisiteur a fait défense à mon +libraire et à moi de distribuer jusqu’à nouvel ordre des exemplaires de +mon dialogue, cela sur l’injonction du vénérable padre-maestro du +Sacré-Palais de Rome. Cette mesure est venue confirmer ce que j’avais +entendu dire peu de temps auparavant d’une violente persécution qui se +préparait contre mon livre et ma personne. Cette persécution est devenue +si acharnée, elle est dirigée avec tant de fureur, qu’enfin, il y a +quinze jours, la Congrégation du saint Office m’a fait aviser que +j’aurais à me présenter devant elle dans le courant de ce mois. Cette +citation me cause beaucoup d’inquiétudes; non pas que je n’aie l’espoir +de me justifier et de mettre en lumière mon innocence et mon zèle pour +le bien de la sainte Église; mais mon âge avancé joint à mes infirmités, +les soucis que me cause ce long voyage, rendu plus pénible encore par la +crainte de la contagion, tout me fait appréhender de ne pas arriver en +vie. J’ai employé mille moyens pour obtenir que l’on m’accorde de me +justifier par écrit ou que mon affaire soit jugée ici, où il y a des +serviteurs de la sainte Église: j’attends encore une décision. C’est ce +dont j’ai voulu vous instruire, vous qui, je le sais, êtes mon +protecteur dévoué et qui vous intéressez à mon malheur.» + + * * * * * + +Le voilà réduit au dernier degré de l’humiliation. Il dispute à ses +ennemis, non plus sa gloire, mais les quelques années de vie qui lui +restent. La voix de la nature a fait taire en lui toute généreuse +protestation. En vérité on pardonne moins encore aux persécuteurs +l’avilissement de cet aimable caractère que leur cruauté même. + +Galilée cependant n’est qu’au début de ses misères. + + + + +XXII + +Douceurs prodiguées à Galilée.--On le conduit en litière.--Lettre à +Diodati. Contradictions de Galilée.--Ses illusions. + + +Tous les efforts tentés par ses protecteurs pour le soustraire à la +juridiction du saint Office devaient être inutiles. En vain Niccolini +produisit des attestations de médecins qui témoignaient de la maladie de +Galilée. On se souciait peu de celui qu’on avait résolu de sacrifier aux +rancunes et aux intrigues. Qu’il vécût assez pour subir la honte d’une +condamnation, c’était tout ce qu’on voulait. + +Galilée était malade; raison de plus pour que la haine se hâtât; la +victime pourrait échapper. En vain les cardinaux Antonio Barberini et +Ginetti s’adressèrent, en faveur de Galilée, au pape lui-même: + +«Sa Sainteté, dit Niccolini, m’a donné pour réponse qu’elle avait lu la +lettre de Galilée; que ce dernier ne pouvait être dispensé du voyage à +Rome. Du reste, qu’il n’avait qu’à venir lentement, dans une litière et +avec toutes commodités; qu’il était indispensable qu’il fût entendu en +personne.--«Que Dieu lui pardonne, ajoutait Sa Sainteté, la faute de +s’être volontairement jeté dans une complication comme celle-ci, après +que, du temps de mon cardinalat, je l’ai une fois tiré d’un pareil +embarras!» + +Tendre aménité! touchante précaution! La litière est prête! Le monde +social est si délicat! N’ayez crainte qu’il rudoie les gens mal à +propos. Il lui suffit de les tuer doucement. A Dieu ne plaise qu’on +fasse violence à Galilée pour le conduire à Rome! La violence est +inutile, quand l’obéissance est certaine. D’ailleurs on a des formes, et +l’on mêle agréablement la politesse à la rigueur, la précaution à la +vengeance. Les gens raffinés ont le cœur sensible. Galilée est un +coupable, dont on veut la conversion et non autre chose. On ne peut le +soustraire au châtiment qu’il a mérité, mais on lui épargnera les +courbatures. Il marchera au supplice moral qui lui est savamment +préparé, mais on l’y conduira en litière. En litière! comprenez la grâce +du procédé. + +Le Pape sévit à regret; le grand-duc voudrait sauver le philosophe; +Niccolini s’y emploie; Bali Cioli porte l’infortuné dans son cœur. +Partout convenances, bonne grâce, révérences amènes, obéissance +acceptée, une régularité accomplie. De justice et d’équité pas un mot. + +La France, la Hollande, l’Allemagne, étaient remplies d’admirateurs et +d’amis de Galilée; les plus savants, les plus nobles, les plus honnêtes, +les plus éclairés de ceux qui vivaient alors: Peiresc, Gassendi, Lucas +Holstenius, Diodati. Venise qui l’avait honoré dans sa jeunesse et qui +lui devait tant l’aurait reçu à bras ouverts. S’il l’eût voulu, s’il eût +poussé un cri de détresse et se fût réfugié à Venise ou à Leyde, +l’Europe intelligente se serait soulevée en sa faveur. Et voilà ce que +l’on craignait: par de perfides ménagements, d’espérance trompée en +espérance trompée, abusant de sa faiblesse, triomphant de son humilité, +ses rivaux achevaient de l’accabler. Galilée, qui avait su les irriter, +ne savait ni les deviner ni les déjouer, ni les combattre ni les fuir. + +Il espérait obéir aux supérieurs en désobéissant à la vieille doctrine; +éluder l’autorité sans révolte--et s’insurger en se soumettant; cette +intention double se manifeste dans toutes ses lettres.--«Il s’obstine, +dit Niccolini. Il veut se faire théologien; il résiste à ses amis qui +lui conseillent de _prendre l’air_ et d’éviter la lutte.» + +Que ne s’enfuit-il à Venise? Que ne le voit-on proclamer bravement sa +doctrine à la face du monde? Il lui serait si facile d’aller se joindre +à Sarpi, à Campanella et aux autres exilés! + +Mais non. Quand le Pape l’appelle à Rome, il reste où il est. Au lieu +d’aller _prendre l’air_ il proteste de sa soumission aveugle, et n’obéit +pas. Pendant trois mois entiers il parlemente, sollicite, tergiverse; +son attitude embarrassée et sa pénitence à contre-cœur, ses prières +infinies et ses atermoiements éternels découragent ses amis. + +Déjà, le 9 novembre, Bali Cioli écrivait à Rome: «Le grand-duc a reçu +communication de la position des sign. Mariano Alidosi (arrêté à +Florence pour crime d’hérésie) et Galilée. Cette nouvelle l’a plongé +dans un tel trouble, que je ne sais comment la chose finira. Mais _ce +que je sais, c’est que Sa Sainteté n’aura jamais aucun motif de se +plaindre des ministres de Son Excellence, et que jamais ils ne donneront +aucun mauvais conseil_.» + +La défection commençait. Bientôt Bali Cioli se tourna tout à fait contre +Galilée et Niccolini n’osa plus le défendre. Le 11 janvier 1633, Galilée +reçoit l’ordre définitif de venir à Rome; il promet encore, mais sans +s’exécuter. Alors le grand-duc lui fait écrire: + + +«11 janvier, + +«C’est avec chagrin que j’apprends qu’un nouvel ordre impératif vous est +intimé de partir immédiatement pour Rome. S. A. à qui j’ai communiqué +votre lettre prend une véritable part à votre affaire. Mais, en fin de +compte, il est de toute nécessité que l’_autorité supérieure soit +obéie_, et S. A. regrette de se trouver dans l’impossibilité de vous +épargner ce voyage. Afin que vous puissiez le faire commodément, S. A. +mettra à votre disposition une de ses litières et son conducteur. Il +vous permet aussi d’aller demeurer chez son ambassadeur, le signor +Niccolini.» + +La lettre était impérative. Elle atténuait, comme de coutume, la dureté +de l’injonction; et par un beau déploiement de sollicitude elle se +mettait en règle avec la charité. Pour la seconde fois la question de la +litière reparaît sur la scène. Le Pape n’avait parlé que de litière en +général. Le grand-duc pousse plus loin la sensibilité et parle de _sa_ +litière qu’il veut bien prêter au savant. Noble façon d’honorer le +génie! Ce n’est pas tout. Pour que Galilée ne soit pas réduit à loger à +l’auberge, S. A. après avoir pourvu aux moyens de transport s’occupe du +billet de logement, et permet à Galilée d’occuper un coin du palais de +Son Excellence l’ambassadeur Niccolini. + +Devant cette double injonction les hésitations de Galilée ne pouvaient +se prolonger. Il s’occupa des préparatifs de son départ. Deux lettres +qu’il écrivit pendant les jours qui précédèrent ce départ nous font +connaître la situation d’esprit dans laquelle il se mit en route. + +La première lettre est adressée à Élie Diodati, jurisconsulte et avocat +au Parlement, qui habitait alors Paris et qui fut un des plus zélés +admirateurs du grand astronome. La voici: + +«J’ai à répondre à deux lettres, l’une de votre main, monsieur, et +l’autre du signor Pietro Gassendo (Gassendi); quoique écrites le premier +novembre dernier, elles ne me sont parvenues qu’il y a dix jours. Comme +mes occupations et mes soucis me laissent peu de temps, permettez que la +présente serve de réponse à ces deux lettres qui me viennent d’amis +intimes et traitent le même sujet, à savoir la réception de nos +dialogues et l’approbation qui les a tout d’abord accueillis. Je vous en +remercie et vous en suis fort obligé. J’attendrai toutefois un jugement +plus raisonné et plus libre, résultat d’une lecture réfléchie: car je +crains qu’il ne se trouve dans ce livre bien des choses sujettes à +contestation. Je regrette que les écrits de Morin et de Fromont ne me +soient arrivés que six mois après la publication de mes dialogues; sans +cela j’aurais eu occasion de faire leur éloge et même de toucher à +certaines particularités contenues dans l’un et l’autre de ces écrits. + +«Quant à Morin, je m’étonne qu’il attribue tant de valeur à l’ancienne +méthode de combat judiciaire, et que par des conjectures qui me semblent +fort incertaines il essaye de prouver la solidité de l’astrologie. Ce +sera en vérité une chose merveilleuse s’il tient sa promesse et s’il +réussit à faire de l’astrologie la plus certaine de toutes les sciences +humaines. J’attends avec impatience un résultat aussi étonnant. Quant à +Fromont, qui fait preuve aussi de bien de l’esprit, j’aurais désiré +qu’il se fût épargné une faute assez grave selon moi, quoique assez +fréquente; et qu’en essayant de réfuter le système de Copernic il n’eût +pas commencé par railler et insulter amèrement ceux qui tiennent ses +opinions pour vraies. Il me paraît ensuite fort inconvenant qu’il se +serve de l’autorité de la Bible pour combattre ses adversaires, les +décrier et les inculper d’hérésie. Que cette manière d’agir ne peut être +approuvée, cela me semble évident; car, si je demande à Fromont:--«De +qui le soleil, de qui la lune et la terre, leur position et leur +mouvement sont-ils l’œuvre?» je pense qu’il me répondra: «Ce sont les +œuvres de Dieu.» Ensuite si je lui demande de quelle inspiration +provient la sainte Écriture, il me répondra: «De l’inspiration du +Saint-Esprit», c’est-à-dire de Dieu lui-même. Il suit de là que le monde +est l’_œuvre_, et la sainte Écriture la _parole_ de Dieu. Si je lui pose +cette autre question:--«Le Saint-Esprit emploie-t-il jamais des paroles +qui sont en apparence contraires au vrai parce qu’elles sont d’accord +avec la grossièreté et proportionnées à l’intelligence vulgaire du bas +peuple?» il me répondra certes, d’accord avec les Pères de l’Église, que +l’on ne trouve pas autre chose dans l’Écriture sainte; que c’est son +style propre, et que dans plus de cent endroits le simple sens littéral +donnerait, je ne dis pas des hérésies, mais des blasphèmes, puisque Dieu +lui-même y est représenté capable de colère, de repentir, d’oubli et de +négligence, etc. Vais-je lui demander si Dieu, pour mettre son œuvre à +la portée de la foule sotte et sans entendement, a jamais modifié sa +création; si la nature, servante de Dieu, mais indocile à l’homme et que +nul de ses efforts ne peut changer, n’a pas toujours conservé la même +marche et ne suit pas le même cours par rapport aux mouvements, à la +forme et à la disposition des parties de l’univers? si je lui adresse +cette question, je suis convaincu qu’il me répondra que la lune a +toujours été une sphère, bien que le peuple pendant longtemps l’ait +prise pour un disque blanc; bref, il avouera que la nature n’a jamais +rien changé pour nous plaire; que jamais elle ne s’est amusée à modifier +ses œuvres conformément au désir, à l’opinion et à la crédulité des +humains. S’il en est ainsi, pourquoi donc, voulant connaître le monde et +ses parties constitutives, irions-nous préférer, pour régler notre +examen, à l’_œuvre_ même de Dieu la _parole_ de Dieu? L’_œuvre_ est-elle +moins parfaite et moins noble que la _parole_? Supposez que Fromont ou +d’autres parvinssent à établir qu’il y a hérésie à dire que la terre +tourne; supposez que plus tard les observations, la critique, la +cohésion et l’ensemble des faits vinssent attester comme irréfragable le +mouvement de la terre; n’aurait-il pas fort compromis l’Église et +lui-même? Consentez au contraire à n’assigner que la seconde place à la +_parole_, toutes les fois que l’_œuvre_ semble s’éloigner absolument de +la _parole_; vous ne faites aucun tort à l’Écriture. En effet, si, pour +se mettre à la portée de l’entendement populaire, l’Écriture attribue +quelquefois à Dieu lui-même des qualités et des propriétés tout à fait +indignes de lui, pourquoi voudrions-nous que la sainte Écriture, à +propos du soleil et de la lune, se fût soumise à une loi plus sévère; +qu’elle eût cessé dans cette occasion d’abaisser ses paroles au niveau +de la foule ignorante, et qu’elle se fût abstenue de représenter les +œuvres de la création comme placées dans des dispositions conformes à +l’apparence, mais éloignées de la réalité et de la nature? S’il est vrai +que le soleil soit immobile et que la terre se meuve, cela ne porte +aucune atteinte à l’Écriture sainte, qui ne s’exprime que d’une manière +conforme à l’apparence telle qu’elle frappe les yeux du vulgaire. + +«Il y a plusieurs années, au début de ce grand vacarme contre Copernic, +je rédigeai un mémoire assez détaillé, dédié à Christine de Lorraine, +dans lequel, m’appuyant sur l’autorité de la plupart des Pères de +l’Église, j’essayai de démontrer qu’il y avait un grave abus à faire +intervenir si souvent dans les questions scientifiques et d’observation +l’autorité de l’Écriture sainte. Je demandais que l’on s’abstînt à +l’avenir d’employer de telles armes dans les discussions de ce genre. +Aussitôt que je serai moins assiégé d’inquiétudes, je vous ferai tenir +une copie de cet écrit; mais je suis à la veille de me rendre à Rome par +ordre du Saint-Office, qui vient d’arrêter la vente de mon Dialogue. Je +tiens en outre des meilleures sources que nos révérends Pères jésuites +se sont donné beaucoup de peine pour démontrer que mon livre est encore +plus abominable et plus dangereux pour la sainte Église que les écrits +de Luther et de Calvin; le tout malgré le soin que j’ai pris de me +rendre en personne à Rome afin d’obtenir le permis d’imprimer; et +quoique j’aie remis le manuscrit entre les mains du sacré Collége qui +l’a revu avec la plus grande attention, et qui, après avoir opéré des +changements, soustractions et additions de toute nature, l’a renvoyé à +Florence pour qu’un nouvel examinateur le relût de nouveau. Celui-ci, ne +trouvant plus rien à modifier, s’est borné, pour prouver son zèle +consciencieux, à remplacer quelques mots par des synonymes; il a mis +_univers_ au lieu de _nature_, esprit _sublime_ au lieu de _divin_; et +pour excuser ces dernières modifications, il m’a annoncé que j’aurais +fort à faire, que je rencontrerais des adversaires acharnés, et que je +pouvais m’attendre à une persécution furieuse; ce qui est arrivé. Le +libraire qui a publié mon ouvrage est désolé; la prohibition de le +débiter lui a fait perdre un bénéfice de plus de deux mille scudi; car +la vente non-seulement d’une première édition, mais d’une seconde deux +fois plus importante que la première, était assurée. Quant à moi, au +milieu de tant de douleurs et d’embarras, ce qui m’afflige le plus c’est +qu’il me faille renoncer à préparer pour l’impression et à continuer mes +autres travaux, et que je ne doive plus espérer les voir paraître de mon +vivant, spécialement mon ouvrage sur le _Mouvement_. + +«J’ai lu avec beaucoup de plaisir le mémoire du signor Pietro Gassendi +contre la philosophie de Fludd, ainsi que son Appendice d’observations +astronomiques. Ni Mercure ni Vénus ne pouvaient, à cause de la pluie, +être observés sous le soleil; mais depuis longtemps je suis persuadé de +leur petitesse, et je me réjouis que le signor Gassendi l’ait trouvée +réelle. Accordez-moi la faveur de communiquer la présente audit signor, +que je salue cordialement, ainsi que son respectable ami le père +Mersenne, en vous baisant les mains de tout mon cœur, et en vous +souhaitant toute espèce de prospérité.» + +Cette lettre nous fournit une preuve de plus des contrastes singuliers +que présentait le caractère de Galilée. Nous l’avons vu tout à l’heure +s’abîmer dans sa douleur, protester de ses bonnes intentions, se +prosterner, trembler devant ses persécuteurs, enfin oublier sa dignité +pour ne songer qu’au fléau qui peut mettre sa vie en péril. Puis +soudain, au moment suprême, à la veille, comme il le dit, de partir pour +comparaître devant ses juges, il relève la tête et s’exalte au souvenir +de ses luttes et de ses travaux. Le savant et le philosophe reprennent +le dessus et empêchent le vieillard de songer à ce qui le menace. Il en +parle bien en passant, mais dans quelques lignes seulement. Le reste de +sa longue lettre est consacré à la science; le nom de Gassendi le +rappelle au sentiment de sa propre gloire. Il se voit devant l’avenir; +et pour l’honneur de la science il veut faire bonne contenance; +commentant tel ouvrage, réfutant tel autre, traitant des questions +astronomiques avec une sérénité qui devait, hélas! être bien loin de son +cœur. Non content de cette preuve d’indépendance d’esprit, il ose +revenir à ses doctrines favorites et entreprend de concilier les +Écritures avec le système auquel il a voué sa vie et qu’il doit renier +si douloureusement. + + * * * * * + +Cette protestation _in extremis_ ne donne-t-elle pas une idée vive des +combats qui devaient se livrer en lui? N’est-ce pas dans ces soubresauts +d’énergie, précédés et suivis de crises d’abattement qu’on saisit +l’homme tout entier;--homme double s’il en fut, nature dramatique et +complexe? + +N’est-ce pas là aussi ce qui peut justifier la tradition, qui a mis dans +sa bouche les mots si dramatiques: _E pur si muove_? Jamais ces mots ne +furent prononcés, nous l’avons déjà dit; mais ils sont implicitement +contenus dans chacune des phrases de cette lettre, écrite en quelque +sorte sur le seuil de l’exil.--On l’accuse; on le contraint d’aller +devant le Saint-Office abjurer ses erreurs;--et cependant le texte des +Écritures n’est pas infaillible. _E pur si muove!_ Fromont a taxé +d’hérésie les défenseurs de Copernic:--qu’il y prenne garde, ceux qu’il +outrage pourraient bien défendre la vérité. _E pur si muove!_ La haine +des jésuites le poursuit; on le compare à Luther et à Calvin; on veut le +noter d’infamie;--et pourtant il est innocent de mensonge comme +d’hérésie. _E pur si muove!_ Oui, le cri héroïque semble retentir à +chaque ligne de cette lettre; on le devine, on l’entend; on plaint +amèrement le vieillard, et l’on n’a plus la force de lui reprocher ses +défaillances. + +Le même jour où il écrivait à Diodati, Galilée adressait le billet +suivant au cardinal de Médicis, oncle du grand-duc: + +«Je suis sur le point d’entreprendre le voyage de Rome. Je sais que +Votre Éminence en connaît le motif, et ces lignes n’ont d’autre but que +de lui annoncer le jour de mon départ, fixé au 20 du mois courant; afin +que, si Votre Éminence voulait m’honorer de ses commissions, une +pareille faveur pût m’être accordée. Je n’ignore pas quel intérêt vous +prenez à mon malheur, et que vous connaissez la méchanceté de mes +persécuteurs; je puis en conclure que vous apprendrez avec joie ma +justification, et sinon la punition de mes astucieux adversaires, du +moins leur confusion. Je supplie à genoux Votre Éminence de me garder +comme précédemment sa bonté et sa protection, et de se tenir pour +persuadée que cette protection est accordée à l’innocence, à laquelle la +récompense divine ne peut manquer. Je m’incline humblement devant Votre +Éminence, et demande au ciel, pour elle, toutes les prospérités.» + + * * * * * + +Galilée espérait encore. Il espérait confondre ses adversaires, et +peut-être obtenir leur châtiment! + +Ce fut dans ces sentiments que, le 20 janvier, il se mit en route pour +Rome. + + + + +XXIII + +Voyage de Florence à Rome.--La peste.--Accueil fait à Galilée. Ses +lettres particulières.--Aveuglement, crédulité, faiblesse. + + +Comment Galilée pouvait-il espérer de rentrer en grâce? + +On attaquait en lui la philosophie même. Dès l’âge de dix-huit ans, il +avait marché dans la voie de l’observation et de la science. Fidèle aux +conseils de l’ami du Tasse, Jacques Mazzini, son premier maître, Galilée +s’était défait de bonne heure des préjugés contemporains. Il avait voulu +penser par lui-même. Sa propre expérience et la précision scrupuleuse +des observations scientifiques devinrent les uniques règles de ses +jugements; il ne voulut croire que les faits prouvés; en un mot il +ouvrit la même tranchée où Descartes et Bacon, dont il fut tout au moins +l’égal, plaçaient leurs batteries. + +Armé pour le libre examen, il prétendait ne pas cesser d’être bon +catholique. Les vérités de foi et les dogmes furent réservés et +respectés par lui; et au moment même où il faisait trembler sur leurs +bases les vieilles colonnes du temple scientifique;--comme il continuait +avec sincérité, même avec ferveur, les pratiques de sa religion, il se +croyait à l’abri de tout reproche. + +Cependant il dérangeait les péripatéticiens, troublait les +aristotéliciens, fatiguait les partisans du vide, et d’invention en +invention, de découverte en découverte, il faisait sortir de terre plus +d’ennemis que les dents de Cadmus n’avaient créé d’hommes. + +Aussi ses vagues espoirs étaient-ils mêlés d’une sourde terreur. Aux +dangers de la peste se joignaient les fatigues du voyage, de la maladie +et de la vieillesse. On était à une époque où au moindre déplacement il +était d’usage d’écrire son testament. Aujourd’hui trente heures +suffisent pour franchir cette même distance que Galilée mit vingt-cinq +jours à parcourir. Plusieurs fois il fut obligé de s’arrêter pour faire +quarantaine; le 13 février seulement il se trouvait à Rome. Aussitôt il +se rendit au palais de l’ambassadeur toscan, Niccolini, dont il a déjà +été parlé à diverses reprises. + +L’ambassadeur qui l’attendait lui fit l’accueil le plus gracieux. C’est +encore un signe caractéristique que cette politesse à toute épreuve. Les +ennemis de Galilée eux-mêmes ne s’en départirent pas. Firenzuola, son +agréable persécuteur, viendra le voir, l’interroger, lui sourire. Au +besoin il s’apitoiera sur le sort du vieillard et lui prodiguera les +consolations et les encouragements; il l’_allaitera d’espérance_, comme +dit Ronsard; Galilée, crédule comme un enfant, se trouvera heureux de +ces douces paroles. + +Consultez sa correspondance pendant les trois longs mois qui précédèrent +le jugement de son procès; vous n’y trouverez qu’illusions, compliments, +faussetés. Jusqu’à la fin il croit, ou feint de croire, et répond aux +hypocrites condoléances de ses adversaires par les formules d’une +urbanité non moins hypocrite. + +Le 19 février il écrit à Cioli: + +«Les événements de mon voyage de vingt-cinq jours, vous ont été, je le +sais, transmis, très-honoré signor, par le signor Geri Bocchineri, que +j’en ai instruit dans diverses lettres, ce qui me dispense d’y +revenir[16]. Arrivé ici, j’ai été accueilli par M. l’ambassadeur avec +une bonté qui ne peut se décrire, et avec laquelle il continue de me +traiter. Quant à la situation de mes affaires, je ne puis rien vous en +apprendre; cependant, à en juger par ce qui s’est passé jusqu’ici, il me +semble, ainsi qu’à l’ambassadeur et aux employés de sa maison, que +l’orage qui me menaçait s’est un peu calmé, du moins en apparence. Aussi +ne dois-je pas me laisser aller tout à fait au découragement, comme si +le naufrage était inévitable et m’enlevait tout espoir d’atteindre le +port; d’autant plus que, suivant les instructions de mon maître: + + [16] Ces lettres à Bocchineri, le père de la bru de Galilée, sont + malheureusement toutes perdues. + + «Je fais voile avec modestie, + Au milieu des flots courroucés. + +«Je reste constamment à la maison; il ne me paraît pas convenable de me +promener en ce moment dans la ville, comme si je voulais me montrer. +Jusqu’à présent il ne m’a rien été ordonné ni mandé _ex officio_. Un des +membres de la Congrégation m’a visité deux fois et a causé avec moi le +plus agréablement du monde en me fournissant habilement l’occasion de +lui expliquer et de lui confirmer ma soumission toujours sincère à +l’Église. Il m’a, autant que j’en ai pu juger, écouté avec satisfaction. +Si sa visite, comme il y a lieu de le supposer, a été faite avec +l’assentiment ou même par ordre de la Congrégation, je puis la +considérer comme le commencement d’un traitement très-doux et +très-affable, bien éloigné des cordes, des chaînes et des cachots dont +j’étais menacé. Je trouve encore une autre consolation dans les +sentiments de bienveillance et d’intérêt que professent à mon égard, +ainsi que je l’apprends de plusieurs côtés et que je l’ai reconnu +moi-même en partie, un grand nombre de personnages influents. Comme il +me paraît plus facile de confirmer ceux-ci dans leur bonne opinion que +de faire revenir les autres de leur défavorable partialité; je crois, +avec monsieur l’ambassadeur, que deux lettres de notre auguste maître, +adressées à Leurs Excellences les cardinaux Fra Desiderio Scaglia +(cardinal de Crémone) et Bentivoglio (le célèbre homme d’État et +historien), pourraient m’être utiles. Si vous partagez cet avis, +très-honoré signor, je vous prie de me faire accorder cette grâce. + +«C’est tout ce que je puis vous communiquer pour le moment; veuillez, en +outre, témoigner tout mon respect au grand-duc, notre sérénissime +maître, à Son Éminence le cardinal et à tous les augustes princes; et +communiquer la présente à monseigneur l’archevêque et au comte Orso +d’Elci, auxquels, ainsi qu’à vous, je baise les mains, en me disant +votre dévoué et reconnaissant serviteur.» + +Les mêmes sentiments se manifestent dans deux autres lettres adressées à +Geri Bocchineri. C’est toujours cet espoir vague et crédule qui devait +être si cruellement déçu. La première est datée du 15 février. + +«Profitant de l’occasion d’un courrier qui part ce soir, je vous écris à +vous et au signor Alessandro (le père de Geri) pour vous annoncer la +réception de vos dernières lettres, qui attestent de votre part l’amitié +à laquelle vous m’avez accoutumé. Au sujet de mon affaire je ne puis +pour l’instant rien vous apprendre, parce que rien n’a encore été décidé +et qu’on ne m’a encore rien fait savoir. Je demeure tranquillement dans +le palais de M. l’ambassadeur, où je suis traité avec la plus grande +amabilité. + +«Ce seigneur, qui prend mon parti avec zèle partout où l’on peut +raisonnablement chercher aide et protection, croit s’apercevoir que +l’irritation contre moi diminue chaque jour. Le père don Benedetto +(Castelli) est du même avis; c’est pour moi un avocat zélé et +infatigable. Nous apprenons enfin que les nombreuses et graves +accusations portées contre moi se sont réduites à une seule et qu’on a +laissé tomber les autres. De celle-là je pense pouvoir me disculper sans +peine et complétement, quand on aura pris connaissance de mes moyens de +justification. Peu à peu je les fais parvenir aux oreilles de +quelques-uns des fonctionnaires supérieurs, qui ne peuvent ni refuser +absolument d’écouter mes explications, ni les laisser sans réponse. On +peut donc sans témérité en inférer que l’affaire se terminera +heureusement. Je garde constamment la maison, ce qui a semblé à tous mes +amis et protecteurs être la conduite la plus convenable. Le cardinal +Barberini me l’a même conseillé, non pas _ex officio_; mais, ce sont les +expressions de Son Éminence, en ami. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, il +ne m’est pas encore parvenu un seul mot du tribunal. Un des conseillers, +mon ami et protecteur depuis de longues années, m’a visité une couple de +fois et m’a fourni l’occasion de m’expliquer librement sur plusieurs +points et de lui montrer quelques écrits rédigés par moi sur les +questions pendantes; il s’en est déclaré satisfait. Nous supposons, non +sans raison, que ces visites n’ont pas eu lieu sans que les autorités +supérieures en fussent prévenues ou peut-être même sans qu’elles les +eussent ordonnées; nous croyons aussi qu’elles ont tâché de prendre +quelques renseignements généraux: s’il en est ainsi, on ne pouvait +procéder avec moi d’une façon plus bienveillante et en faisant moins +d’éclat. La privation de tout exercice depuis près de quarante jours +commence à m’être très-préjudiciable; vous savez, en effet, que je tiens +ordinairement, ce qui est très-profitable à ma santé, à prendre de +l’exercice; ma digestion notamment en est gênée; les glaires +s’accumulent; depuis trois jours j’éprouve dans les jambes des +tiraillements très-douloureux qui m’ôtent le sommeil. Il faut espérer +qu’une diète sévère m’en délivrera. Restant constamment à la maison, je +n’ai pu remettre moi-même les lettres de Son Éminence au Père vicaire +général des capucins et à son collègue; le complaisant signor Buonamici +m’a remplacé et s’est entremis pour moi de la manière la plus amicale, +notamment auprès de ce collègue sus-nommé qui a été en Allemagne son ami +intime. Le Père général l’aide en cela autant qu’il le peut et a voulu +garder ma lettre adressée à S. A. la sérénissime grande-duchesse, pour +la lire attentivement. Il y a quelques jours, je vous ai écrit de quelle +utilité seraient des lettres de Son Altesse aux cardinaux Bentivoglio et +Scaglia qui, à ce que j’apprends en secret, sont très-bien disposés en +ma faveur. S’il se trouve dans la Congrégation un ou deux membres aptes +et résolus à défendre l’innocence et la vérité, il y a espoir que leurs +voix suffiront pour imposer silence aux plus acharnés. En conséquence je +vous prie de me procurer les susdites lettres par l’entremise de mon +patron et protecteur le signor Bali Cioli, et de témoigner à ce dernier +tout mon respect, en même temps que je vous baise les mains avec un +sincère attachement et que je vous souhaite toute espèce de prospérités. + +«P. S. Après avoir lu cette lettre, je vous prie de la communiquer à mes +religieuses et à Vincenzo (ses enfants[17].)» + + [17] Galilée, quoique n’ayant jamais été marié, avait eu, pendant son + séjour à Padoue, trois enfants naturels de Marina Gamba: Vincenzo, + né en 1600, plus tard légitimé; et deux filles, Giulia et Polissena, + religieuses au couvent de San Matteo. + +La seconde de ses lettres, adressée à Geri Boccherini, est du 5 mars: + +«Avec votre lettre, la bienvenue, j’ai reçu celle de notre sérénissime +maître pour Monseigneur le cardinal Bentivoglio, laquelle m’a été remise +sur-le-champ. Si, comme je l’espère, elle produit autant d’effet que +celle adressée au cardinal Scaglia, le résultat en sera important; car +le cardinal se montre pour moi si bien disposé que je ne saurais mieux +désirer. Quant à mon affaire, elle se traite avec le même silence que le +premier jour. On peut croire, il est vrai, si l’on en juge par de rares +indices, que les accusations perdent de leur gravité et que déjà +quelques-unes ont été complétement écartées à cause de leur +insignifiance évidente, ce qui est d’un bon présage pour les autres; +j’espère donc qu’elles prendront aussi bonne tournure. Il faut bien +s’attendre à ce que la vérité finisse par triompher du mensonge. + +«Dans la présente est incluse une lettre du Père général des capucins, +en réponse à celle de S. E. le cardinal Médicis. Je n’ai pu voir le Père +général, et le signor Buonamici a remis la lettre mentionnée en même +temps que celle destinée à son collègue. Lui non plus n’a pu réussir à +rien découvrir, quoiqu’il ne cesse, dans sa bonté, de prendre souci de +mes intérêts avec une sincère sollicitude; ce dont je lui suis plus +obligé de jour en jour. Je dois aussi beaucoup au signor Lagi, sur la +recommandation du signor Alessandro, que je vous prie de saluer de ma +part: il me pardonnera de ne pas lui écrire à lui-même afin de ne pas me +répéter. + +«Je vous prie de me recommander aux signori comte Orso d’Elci et Bali +Cioli, dont je suis le très-humble serviteur, et de leur baiser les +mains pour moi. Demandez-leur aussi de bien dire à notre sérénissime +maître combien je suis touché de la faveur qu’il me témoigne. Ne pouvant +reconnaître ses bontés, je suis heureux de penser que mes filles les +religieuses prient sans cesse pour son bonheur.» + +Ces lettres, dont l’humilité flatteuse est poussée jusqu’à +l’abaissement, dont la confiance va jusqu’à l’aveuglement, sont encore +dépassées par celles qui suivent: + +«J’ai lu, écrit Galilée le 12 mars à Bali Cioli, j’ai lu, très-honoré +seigneur, la lettre que vous avez adressée au nom du sérénissime +grand-duc notre maître, à Son Excellence l’ambassadeur, afin de +déterminer Sa Sainteté à presser mon affaire le plus possible. Son +Excellence a transmis ce matin cette lettre au Pape et en a reçu la +réponse que vous trouverez dans une dépêche de l’ambassadeur. Je connais +la bienveillance infatigable de Son Altesse pour ma personne et +l’étendue de mes obligations envers Elle. Elles sont telles que je ne +puis lui en témoigner ma reconnaissance que par des paroles, expression +humble de la gratitude respectueuse et profonde que m’inspire une telle +faveur accordée à de telles infortunes. + +«Je vous prie donc de communiquer à Son Altesse mes remercîments et la +reconnaissance qui me pénètre, et de donner par la parole à ce +témoignage l’énergie et la force que je ne puis y mettre par écrit. Je +baise humblement le vêtement de Son Altesse, et à vous, très-honoré +seigneur, je renouvelle l’assurance de mon respectueux dévouement; +priant Dieu qu’il vous accorde toutes sortes de prospérités.» + +Et bientôt après, le 19 mars: + +«On continue à observer à mon égard le même silence, et il n’y a pas +moyen de savoir autre chose que ce que M. l’ambassadeur réussit à +découvrir par ci par là d’une manière assez vague. Mon infatigable +défenseur dom Benedetto Castelli est aussi informé secrètement, mais +dans les mêmes termes généraux, que le procès prend une tournure un peu +plus favorable, grâce surtout aux lettres de Son Altesse. Aussi, ce qui +vous sera confirmé par l’ambassadeur, la même intervention auprès des +autres Éminences, membres de la Congrégation, me serait-elle d’une +grande utilité; tous ceux des cardinaux auxquels on s’est déjà adressé +se sont exprimés dans ce sens.» + +«Je vous prie donc, très-honoré seigneur, de joindre votre intercession +à celle de M. l’ambassadeur, pour déterminer Son Altesse à m’accorder +cette faveur. Son Altesse recevra de Dieu la récompense que méritent les +protecteurs de l’innocence. J’offre à notre Sérénissime maître +l’expression de mon respect; et je vous baise les mains avec dévouement +et reconnaissance, priant Dieu de vous bénir de toute manière.» + +Ce grand-duc si souvent remercié par Galilée à peine osait élever la +voix en sa faveur. Quant au ministre Bali Cioli, il était plus indigne +encore de ces témoignages de reconnaissance; au moment où le philosophe +se prosternait à ses pieds, il essayait de lui enlever l’humble pension +que Galilée recevait du gouvernement toscan! Si bien que Niccolini, pour +rappeler son collègue à l’humanité et au respect du malheur, fut obligé +de déclarer qu’il était prêt à payer cette pension sur sa cassette +particulière. + +Tels étaient les appuis auxquels Galilée donnait sa confiance. + +Tels étaient les protecteurs sur lesquels il comptait pour le triomphe +de ses folles espérances. + +L’événement devait bientôt le désabuser. + + + + +XXIV + +Les batteries des ennemis de Galilée se démasquent.--On le transfère en +prison.--Il s’efforce de désarmer ses ennemis par l’humilité et la +patience.--Il tombe malade. + + +Le moment était arrivé où les ennemis de Galilée allaient jeter le +masque et où la politesse allait faire place à la rigueur. Niccolini, le +9 avril, écrivait: + +«Lorsque ce matin j’ai profité de l’occasion qui s’est offerte de parler +de cette affaire à Sa Sainteté, le Pape m’a témoigné son mécontentement +à ce sujet. La chose lui semble de nature à produire pour la religion +des conséquences graves. Aussi, bien que Galilée compte défendre ses +affirmations par de bonnes raisons, l’ai-je exhorté à ne pas l’essayer, +à ne pas prolonger le débat. Je lui ai au contraire conseillé de +souscrire à tout ce qu’on lui ordonnera de croire au sujet du mouvement +de la terre. Ce conseil l’a jeté dans une profonde affliction, et il est +tellement découragé depuis hier que je suis très-inquiet pour sa vie. +J’ai pourvu à ce qu’il fût servi par un domestique et ne manquât +d’aucune commodité; car j’ai à cœur, ainsi que ses amis et tous ceux qui +s’intéressent à cette affaire, de lui apporter quelques consolations. Il +en est d’ailleurs digne, et toute ma maison, qui lui est très-attachée, +est extrêmement touchée de son infortune.» + +Pour qui n’ignore pas les habitudes de la diplomatie, pour qui en +déchiffre les mystères, pour qui _sait lire entre les lignes_, cette +lettre est un cri d’alarme. Les craintes de Niccolini se réalisèrent +dans toute leur étendue. + +Galilée avait habité jusqu’alors le palais de l’ambassadeur grand-ducal. +L’ordre arriva de le transférer dans les bâtiments de l’Inquisition, +situés près de Saint-Pierre. C’était une prison, et pourtant après cette +vexation nouvelle le pauvre persécuté trouve encore des paroles de +résignation, j’allais dire de flatterie, comme le prouvent les lignes +suivantes adressées à Bocchineri, le 16 avril, quelques jours après son +incarcération: + +«Le mémoire que j’ai remis au cardinal Barberini me paraît avoir eu pour +résultat de presser l’examen de mon procès, qui du reste est conduit +avec le mystère accoutumé. J’ai donc été condamné à garder la retraite +la plus absolue; cependant, contre l’usage, on m’a donné la jouissance +de trois chambres spacieuses qui font partie de l’habitation du fiscal +du saint-office; _j’ai même la permission de me promener dans de larges +corridors_. Ma santé est bonne, ce que je dois, après Dieu, aux soins de +M. l’ambassadeur et de madame l’ambassadrice, ainsi que de leurs gens, +qui veillent attentivement à ce que j’aie toutes les commodités et même +au delà. + +«J’ai communiqué au signor Marsilio ce que vous me mandez. Il vous +remercie et continue à me servir avec un zèle presque excessif et qui ne +restera pas sans récompense. Du reste la solitude dans laquelle je vis +ne me permet de vous transmettre aucune nouvelle, si ce n’est que le +mauvais état dans lequel m’arrivent vos lettres me fait craindre que la +Toscane ne soit encore en proie au fléau, ce qui m’affligerait beaucoup. +Quand vous serez de retour, je regarderai comme une grâce particulière +que vos frères et vous vous veuilliez bien disposer en toute liberté de +ma villa et jouir des quelques agréments qu’on y trouve. Je désire que +Vincenzo m’envoie des détails circonstanciés sur lui-même, sur sa femme, +ses enfants et ses affaires. Je vous prie de lui communiquer la +présente, pour qu’il en prenne connaissance. Je vous baise la main, +ainsi qu’à vos frères, et vous souhaite toute espèce de bonheur.» + +Quel douloureux spectacle! Quelles navrantes réflexions inspire cette +longanimité craintive de Galilée! Quelle frayeur déguisée se trahit dans +les euphémismes attristants de sa phraséologie! Avertir ses amis qu’on +l’a incarcéré, le malheureux ne l’ose pas; il dit seulement que le plus +grand mystère préside à l’instruction des procès appelés devant le +saint-office; et c’est pour que ce secret ne soit pas violé, qu’il doit +vivre dans la _retraite_. On lui accorde même une bienveillante +exception: au lieu d’un cachot il a trois chambres! Pour comble de +faveur il se promène dans les corridors. + +Ce sourire docile, contraint et mélancolique de Galilée est plus +douloureux que ne pourraient l’être ses lamentations ou ses colères. +Relisez ce peu de lignes, révélation d’un monde; vous y trouverez toute +la cruauté hypocrite des persécuteurs et tout le pusillanime abattement +du persécuté. + +Le prisonnier sent derrière lui le poignet de fer et devine le regard +qui l’épie. En effet, un peu plus loin, ne trahit-il pas implicitement +la cause de ses réticences, lorsqu’il parle du mauvais état dans lequel +lui arrivent les lettres qu’on lui adresse? Effrayé de sa hardiesse, il +se hâte d’en attribuer la cause au fléau qui décime la Toscane. Mais il +ne l’ignore pas, le _mauvais état_ des lettres qu’il reçoit l’avertit du +sort de celles qu’il envoie; tout est lu, contrôlé, interprété; ce n’est +pas par la quarantaine de la peste, c’est par la quarantaine de la haine +que passent les correspondances. Voilà pourquoi il atténue ses misères; +c’est le secret des périphrases, des ménagements, des mille mensonges de +sa douleur. + +Cependant, la vérité finit par se faire jour. En dépit de ces trois +belles chambres qu’on lui a généreusement octroyées et de la promenade +des corridors, la santé du vieillard s’est affaiblie. Quinze jours à +peine écoulés, l’hospitalité des persécuteurs a produit son effet. +«J’écris (dit-il dans une lettre datée du 23 avril), j’écris de mon lit, +sur lequel je suis cloué depuis seize heures par un violent mal de +reins, qui probablement durera seize autres heures. Il n’y a pas +longtemps que le commissaire et le fiscal qui conduisent l’instruction +m’ont visité; ils m’ont donné leur parole et m’ont annoncé leur ferme +résolution de terminer mon procès dès que je serai en état de quitter le +lit. Je compte plus sur cette promesse que sur les assurances qui m’ont +été données auparavant, assurances hypothétiques plus que réelles. J’ai +toujours espéré et j’espère maintenant plus que jamais, que mon +innocence et ma sincérité seront prouvées. Il me devient pénible +d’écrire...... et je m’arrête. Je baise la main au très-honorable +seigneur Bali ainsi qu’à vous et à vos frères. Vous m’obligerez en +transmettant la présente à mes religieuses et à Vincenzo.» + +Cette lettre, adressée à Bocchineri, est la dernière que nous ayons de +Galilée pendant son séjour à Rome et jusqu’à la fin de son procès. + + + + +XXV + +Interrogatoires de Galilée.--Il se rétracte volontairement.--Abaissement +extrême de Galilée.--Il présente sa défense avec ses excuses. + + +Le procès était sérieusement commencé depuis le 12 avril. + +Ce jour-là Galilée comparut pour la première fois devant le +vice-commissaire du Saint-Office, Firenzuola son rival, le moine +mathématicien. + +Interrogé s’il connaissait le motif qui l’avait fait citer devant +l’Inquisition, il répondit qu’il était porté à croire que la publication +de son Dialogue sur les systèmes du monde en était le motif. Il exposa +ensuite l’origine de ce livre et expliqua les raisons qui l’avaient +engagé à passer sous silence devant le padre Maestro la prohibition +antérieure du cardinal Bellarmin. «Il n’avait pas, disait-il, jugé +nécessaire d’en parler, n’ayant dans cet écrit ni avancé ni défendu le +mouvement de la terre et l’immobilité du soleil»; il avait au contraire +démontré que cette opinion _était mal fondée_; il avait prouvé +l’insuffisance des principes de Copernic. + +Le 30 avril eut lieu le second interrogatoire. Comme le 12, il y fut +surtout question de la prohibition de Bellarmin et du dialogue. Galilée +prononça une longue harangue qu’il termina par les paroles suivantes: +«Si, comme je l’espère, la possibilité et le temps me sont accordés pour +cela, j’ai l’intention d’établir que je n’ai pas agi dans le sens que +l’on suppose, et que maintenant encore je ne tiens pas pour vraie en +général l’opinion qui pose en principe le mouvement de la terre et +l’immobilité du soleil. Cette déclaration publique me sera facile, +puisque vers la fin du livre que j’ai publié les interlocuteurs prennent +l’engagement de se réunir de nouveau pour traiter d’autres questions +d’histoire naturelle. J’ajouterai donc aux dialogues un ou deux +entretiens; je promets d’y reprendre un à un les arguments favorables à +l’opinion fausse et condamnée que je réfuterai de la manière la plus +solide; de celle que Dieu m’inspirera. En conséquence je prie le haut +tribunal de m’aider dans cette bonne résolution et de m’en rendre la +réalisation possible.» + +Devant un pareil langage on hésite entre deux suppositions également +affligeantes, également humiliantes pour l’honneur de Galilée. Si, en +démentant ainsi les convictions de sa vie il était de bonne foi, on est +honteux pour lui d’une aussi triste palinodie; si, au contraire, il ne +cherchait dans ces déclarations mensongères qu’un moyen d’échapper au +danger et de sauver sa vie qu’il croyait menacée, on rougit de cet +anéantissement de toute volonté et de toute dignité. Peut-être la vérité +se trouve-t-elle entre ces deux hypothèses. Tant de combats intérieurs, +la pénible lutte des croyances religieuses et des aspirations +philosophiques, l’abattement physique et le chaos moral où languissait +ce grand vieillard lui arrachaient la conscience de ses actes et la vue +nette de ses propres sentiments. + +Tant de sacrifices de dignité ne devaient pas le sauver. + +L’envie achevait son œuvre: le Pape jaloux et offensé secondait les +projets de vengeance des jésuites et des dominicains rivaux. Ce fut donc +inutilement que, soumis à un troisième interrogatoire, le 10 mai, +Galilée présenta plus longuement encore sa triste défense; revenant sur +tous les points en discussion, expliquant les motifs qui l’avaient porté +à enfreindre la défense de Bellarmin,--laquelle, au surplus, ne +contenait pas la clause expresse _de ne pas traiter en général des deux +systèmes du monde_;--affirmant qu’il était sincère dans ses +protestations et convaincu de l’immobilité de la sphère terrestre. + +Il insista beaucoup sur ce que, avant de publier son livre, il avait +rempli toutes les obligations imposées, nécessaires, officielles. + +Enfin il invoqua avec larmes la clémence de ses juges. + + + + +XXVI + +Condamnation de Galilée.--Il écoute, résigné, à genoux, sa sentence. + + +L’arrêt était porté, avant qu’on le prononçât. Une lettre du 18 juin +dans laquelle Niccolini rend compte de la réponse que lui fit Urbain +VIII, fatigué de ses intercessions en faveur de Galilée, le prouve +assez: + +«En ce qui concerne le point principal, m’a répondu le Pape, il est +indispensable que cette opinion soit interdite, parce qu’elle est +erronée et contraire à l’Écriture qui a été dictée _ex ore Dei_. Quant à +la personne de Galilée, il faut que, selon la règle ordinaire, il garde +quelque temps la prison pour avoir contrevenu à la défense de 1626. Le +Pape ajouta que, dès que la sentence serait rendue, il me verrait de +nouveau et tâcherait d’arranger l’affaire de façon à ménager Galilée le +plus possible et à lui épargner les souffrances; que cependant cela ne +pouvait se passer sans une _démonstration_ (sic) sur sa personne, et +qu’il était indispensable de _faire un exemple_. Alors je le priai de +nouveau de traiter avec sa clémence habituelle un bon vieillard de +soixante-dix ans qui le méritait par sa sincérité. Mais il m’assura +qu’il ne croyait pas que cela pût se terminer sans qu’on l’enfermât +temporairement dans un couvent, par exemple à Santa Croce de Florence.» + +On le voit, la résolution de frapper Galilée était irrévocablement +prise, et la vengeance prononçait son: _Non possumus!_ Le 21 juin, la +condamnation fut prononcée dans la quatrième séance. Le 26, Niccolini +écrit que la sentence a été rendue le soir du lundi précédent. + +Plus tard, le 2 juillet, le jugement devint public. Il portait la +signature des cardinaux Gasparo Borgia, Felice Centino, Antonio et +Francesco Barberini, Landivi Sacchia, Berlinghero Gessi, Fabrizio +Veraspi, Martino Ginetti, Bentivoglio et Scaglia. Galilée, réintégré +depuis deux jours dans la prison de l’Inquisition, fut conduit de +nouveau devant le tribunal, et là, à genoux, il prononça la déclaration +suivante: + + «Moi, Galilée, dans la soixante-dixième année de mon âge, étant + constitué prisonnier et à genoux devant Vos Éminences, ayant devant + les yeux les saints Évangiles que je touche de mes propres mains, + j’abjure, maudis et déteste l’erreur et l’hérésie du mouvement de la + terre.» + +Son livre, en outre, fut sévèrement prohibé. + +Galilée lui-même fut condamné à l’incarcération dans les prisons du +Saint-Office selon le bon plaisir de Sa Sainteté. + +Les Grassi et les Firenzuola l’emportaient; le Passé avait son triomphe; +la science était frappée; l’envie était satisfaite, Simplicio était +vengé. + + + + +XXVII + +Galilée a-t-il subi la torture?--Controverse à ce sujet.--Lettre +apocryphe sur laquelle cette hypothèse est fondée. + + +Le moment est venu d’examiner sérieusement une grave question et de +réfuter une erreur accréditée. + +Galilée, ainsi l’affirme la tradition, fut soumis à la torture; +plusieurs de ses biographes ont soutenu cette opinion. Les uns, comme M. +Libri, auteur de l’_Histoire des sciences mathématiques_, se sont laissé +entraîner par la passion; cette occasion leur a paru bonne d’ajouter une +accusation nouvelle à la longue liste de leurs griefs contre Rome. Les +autres, comme monseigneur Marini, préfet des archives du Vatican[18], +ont voulu laver l’Inquisition de tout reproche. Essayons d’établir la +vérité. + + [18] _Galileo e l’Inquisitione_, Mémoire publié à Rome en 1830. + +Galilée fut-il mis à la torture? Non certes. + +Galilée fut-il torturé moralement? Oui; et avec la plus impitoyable +cruauté. + +La procédure originale du procès de Galilée a passé longtemps pour +incomplète. Venturini, l’un des biographes du grand philosophe, prétend +que plusieurs pièces en ont été enlevées par ceux qui voulaient faire +disparaître les traces des tourments infligés au philosophe. Rien ne +confirme cette hypothèse gratuite. + +Les pièces de la procédure, apportées à Paris sous le premier Empire +pour être soumises à l’examen de Delambre, historien de l’astronomie +moderne, pièces qui avaient disparu pendant quelque temps, ont été +replacées dans les Archives de Rome vers les premières années du +pontificat de Grégoire XVI. Pie IX les a fait récemment déposer au +Vatican, et les actes paraissent y être au complet. Il n’y est point +question de torture. + +Comment admettre que du vivant de Galilée le bruit ne s’en fût pas +répandu? Que ses élèves, ses partisans, ses nombreux défenseurs n’en +eussent rien su en France, en Hollande, en Allemagne? + +Personne en Italie, nous le reconnaissons, n’osait élever la voix en sa +faveur, et le procès avait été enveloppé de mystère. Mais quelle +précaution aurait étouffé un secret pareil! + +En vain l’on a cité à l’appui de cette conjecture un passage du décret +relatif à la déclaration qui lui fut demandée sur l’_intention +véritable_ et non sur le _sens littéral_ de ses dialogues. + +«Comme il nous a paru (dit le décret), que tu n’avais pas dit toute la +vérité sur tes intentions... nous avons cru nécessaire de procéder à une +enquête rigoureuse à laquelle tu as répondu catholiquement.» «_Cum verò +nobis videretur, non esse a te integram veritatem pronuntiatam circa +tuam intentionem... judicavimus necesse esse venire ad EXAMEN RIGOROSUM +tui in quo respondisti catholice._» _Examen rigorosum_, selon les +adversaires de la cour de Rome, serait un pur euphémisme et signifierait +_torture_ dans le langage convenu de l’inquisition. + +Interprétation contredite par le silence de Galilée. Comment ses lettres +ne feraient-elles aucune allusion à ce supplice? «Mais, objecte-t-on, il +y fait allusion dans la lettre adressée à son ami et collaborateur le +Père Renieri.» Cette lettre que Tiraboschi a reproduite est l’œuvre d’un +faussaire, qui abusant de la bonne foi du savant a mis sa sagacité en +défaut. On n’y retrouvera ni la gravité, ni la douceur, ni l’élégante +urbanité de Galilée. + +La voici: + + «Il vous est connu, très-honoré père Vincenzo, que ma vie n’a été + jusqu’ici qu’un enchaînement de malheurs et d’événements douloureux + que la patience seule d’un philosophe peut voir avec indifférence, + comme suite nécessaire des nombreuses et étranges révolutions + auxquelles notre terre est soumise. + + «Nos semblables, quelque zèle que nous mettions à leur faire du bien, + cherchent à nous le rendre par l’ingratitude, la déloyauté, la + calomnie. J’en ai acquis l’expérience pendant tout le cours de ma vie. + Que cela vous suffise pour ne plus me demander de nouvelles sur une + affaire et une faute dont je n’ai pas conscience. Dans votre dernière + lettre du 16 juin de cette année, vous vous informez de ce qui m’est + arrivé à Rome, et de la conduite que le commissaire père + Ippolito-Maria Sanzio et l’assesseur monsignor Alessandro Vitrici ont + tenue à mon égard. Ce sont là ceux des noms de mes juges qui sont + restés présents à ma mémoire. Cependant on me dit maintenant que tous + les deux ont été remplacés, et que monsignor Pietro-Paolo Febei a été + nommé assesseur, et le père Vincenzo Mazziolani commissaire. Je relève + d’un tribunal qui m’a déclaré pour ainsi dire hérétique, parce que je + suis raisonnable. Qui sait si les hommes ne feront pas de moi qui ai + toujours été jusqu’ici un philosophe, qui sait s’ils n’en feront pas + un historien de l’inquisition? Ils se donnent tant de peine pour me + représenter comme un ignorant et comme le bouffon de l’Italie, qu’à la + fin il faudra bien que je le devienne. + + «Cher père Vincenzo, je ne refuse pas de mettre par écrit mon opinion + sur ce que vous me demandez, pourvu que cette lettre vous soit envoyée + avec les mêmes précautions que celles dont j’usai quand (dans la + discussion sur les comètes) j’eus à répondre au signor Lotario Sarsi + Sigenzano, nom qui cachait le père Orazio Grassi, jésuite et auteur de + la balance astronomico-philosophique, lequel eut l’habileté de + m’attaquer en même temps que notre ami commun, le signor Mario + Giudicci. Mais ces lettres ne suffirent pas, et je fus forcé de + publier le _Saggiatore_, en le mettant sous la protection des abeilles + formant les armes d’Urbain VI, afin qu’avec leurs aiguillons elles le + piquassent et me garantissent. Pour vous au contraire cette lettre + suffira; car je ne me sens pas disposé à écrire un livre sur mon + procès et sur l’inquisition; je ne suis pas venu au monde pour devenir + théologien ou criminaliste. + + «Depuis ma jeunesse j’avais l’intention de composer un dialogue sur + les systèmes de Ptolémée et de Copernic, sujet sur lequel, depuis + l’époque où j’étais professeur à Padoue, j’avais constamment réfléchi + et médité, poussé surtout par l’idée d’expliquer les marées de la mer + par le mouvement supposé de la terre. Quelques remarques à ce sujet + m’échappèrent, lorsque le prince de Suède, Gustave, m’honora à Padoue + de ses attentions. Étant jeune homme, il parcourut l’Italie + _incognito_, et resta avec sa suite plusieurs mois à Padoue; j’obtins + sa faveur par les spéculations et les problèmes nouveaux que je posais + et résolvais journellement, au point qu’il voulut aussi que je lui + enseignasse la langue toscane. Mais ce qui fit connaître à Rome mes + idées sur le mouvement de la terre, ce fut un Mémoire étendu adressé + au cardinal Orsini: je fus alors accusé d’être un écrivain téméraire + et scandaleux. + + «Après la publication de mes dialogues je fus mandé à Rome par la + Congrégation du Saint-Office. J’y arrivai le 10 février 1633, et je + fus livré à la haute clémence du tribunal et du pape Urbain VIII, qui + jadis m’avait jugé digne de son estime, bien que je ne susse ni + tourner une épigramme, ni rimer un galant sonnet. Je fus enfermé dans + le ravissant palais de la Trinita dei Monti, chez l’ambassadeur + toscan. Le jour suivant, le père commissaire Sanzio vint me chercher, + me fit monter à côté de lui dans sa voiture, m’adressa en chemin + plusieurs questions et me témoigna le vif désir de me voir réparer le + scandale que j’avais causé en affirmant le mouvement de la terre. + + «J’avais beau lui soumettre de nombreux et puissants arguments + mathématiques; il me répondait toujours: _Terra autem in æternum + stabit, quia terra autem in æternum stat_, paroles de la sainte + Écriture. Tout en causant ainsi, nous arrivâmes au palais du + Saint-Office, situé à l’ouest de la magnifique église de Saint-Pierre. + Aussitôt je fus présenté par le commissaire à l’assesseur monsignor + Vitrici, avec lequel je trouvai deux Dominicains. Ils m’invitèrent + poliment à exposer mes moyens de défense devant toute la Congrégation, + m’annonçant qu’on accepterait mes excuses dans le cas où je serais + coupable. + + «Le jeudi suivant je fus amené devant la Congrégation; lorsque + j’exposai mes preuves, elles ne furent malheureusement pas comprises; + quelque peine que je me donnasse, je ne pus parvenir à convaincre mes + juges. Toujours avec la même violence, on m’objecta le scandale causé + par moi, et le passage de l’Écriture me fut incessamment cité comme me + condamnant. Un argument tiré de l’Écriture m’étant venu à l’esprit, je + l’exposai, mais avec peu de succès. Je dis qu’il me semblait qu’il y + avait dans la Bible des expressions en harmonie avec les anciennes + doctrines astronomiques, et que le passage qu’on m’opposait pouvait + bien être de ceux-là. Car, remarquai-je, au livre de Job, XXXVII, 18, + il est dit que les cieux sont fermes et polis comme un miroir. C’est + Élie qui dit cela; on voit qu’il parle selon le système de Ptolémée, + système qui a été reconnu faux par la philosophie moderne et le sens + commun. Si, afin d’établir que le soleil se meut, l’on fait si grand + bruit de la halte commandée au soleil par Josué, on doit aussi tenir + compte du passage où il est dit du ciel qu’il est un composé de + plusieurs cieux, semblables à des miroirs. Une pareille conclusion me + paraissait juste; mais personne ne m’écouta; au lieu de me répondre on + haussa les épaules, expédient ordinaire de ceux qui s’appuient sur des + préjugés et des partis-pris. Enfin, en ma qualité de catholique + sincère, je fus obligé de rétracter mon opinion: pour me punir, on + défendit mon dialogue, et, au bout de cinq mois, il me fut permis de + quitter Rome. Comme la contagion ravageait Florence, on m’assigna avec + une pitié généreuse, pour prison, la demeure de mon bien cher ami le + savant monseigneur l’archevêque Piccolomini; je jouis de son agréable + commerce avec tant de plaisir et de calme, que j’ai repris mes études. + J’ai découvert et démontré un grand nombre de théorèmes mécaniques sur + la résistance des corps solides et d’autres nouveautés. Enfin, après + la cessation de la peste, cinq mois à peu près s’étant écoulés, vers + le commencement du mois de décembre de cette année 1633, Sa Sainteté + m’autorisa à quitter ma retraite obscure et à reprendre la vie libre + des champs que j’aime tant: je retournai d’abord à la villa de + Bello-Sguardo et ensuite à Arcetri où je suis encore, et où je respire + l’air sain des environs de ma ville natale. Portez-vous bien.» + +Cette lettre, fût-elle authentique, ne contient pas un mot qui prouve +que Galilée ait subi la torture. Le faussaire s’y trahit à chaque ligne. +Déjà en la mentionnant nous avons signalé l’erreur grossière qu’elle +contient, puisqu’elle fait revenir Galilée à sa villa de Bello-Sguardo +qu’il avait depuis longtemps vendue. + +Pourquoi donc Galilée raconterait-il à son compagnon d’enfance, à son +collaborateur avec lequel il a fait de nombreuses observations +astronomiques, pourquoi irait-il lui raconter mille détails que cet ami +ne pouvait ignorer? Pourquoi cette pénible et misanthropique narration +de sa controverse sur les comètes avec le père Grassi et de ses +recherches antérieures sur le mouvement de la terre? Le ton, le style, +les faits de la lettre apocryphe ne soutiennent pas l’examen. + +Non, Galilée n’a pas subi la torture. On n’a point employé, pour abattre +son courage,--hélas! anéanti,--l’arsenal superflu des chevalets et des +coins ensanglantés; c’est lentement, dans des souffrances habilement +ménagées, qu’on a épuisé le peu de forces qui lui restaient. + +La _bonne tournure_ de son affaire aboutit à une suave condamnation, +exécutée avec une affable rigueur. On le contraint à s’avilir, à +s’abjurer; on l’arrache à ses travaux; on le dégoûte de ses études +favorites. On fait le désert autour de lui; on le rend suspect à ses +amis eux-mêmes, on l’étouffe dans le vide. + +Cette cruauté raffinée et exquise, se déguisant sous les dehors de la +compassion, est plus odieuse que la torture. + +Ce sont de bien dignes représentants d’une civilisation féroce et +efféminée, que ces bourreaux affables et subtils; économes de la vie du +patient, plus barbares que les tourmenteurs assermentés qui d’un seul +coup rompaient les os de leurs victimes. + + + + +XXVIII + +Nouvelles excuses offertes par Galilée condamné.--On repousse ses +prières.--Il quitte Rome et va résider à Sienne, chez l’archevêque +Piccolomini.--Sa captivité d’Arcetri. + + +Galilée ne devait pas tarder à quitter Rome. + +Déjà, quelque temps avant la fin de son procès, son ami, l’archevêque de +Sienne Piccolomini, qui sans doute avait été informé du projet qu’on +avait d’envoyer Galilée auprès de lui, écrivait: + + «La connaissance que j’ai des lenteurs de la cour de Rome me fait + comprendre le retard qui me prive de l’honneur de votre présence dans + cette maison. Mais comme la volonté manifestée en dernier lieu par + notre seigneur (le Pape) laisse entrevoir une fin prompte et heureuse + de cette affaire, je viens vous rappeler que si je puis vous obliger + en vous envoyant une litière ou autre chose, vous n’avez qu’à disposer + de moi en toute liberté; c’est avec empressement que je me mets à + votre disposition; je désire n’avoir vis-à-vis de vous d’autre qualité + que celle d’un véritable et sincère serviteur, qui veut de vous aucun + cérémonial.» + +Bientôt Galilée lui-même adresse au Pape une supplique ainsi conçue: + + «Très-saint Père, + + «Galileo Galilei prie humblement Votre Sainteté de vouloir bien lui + assigner un autre lieu de résidence que celui qui lui a été donné pour + prison. Votre Sainteté choisira elle-même à Florence l’endroit qu’elle + jugera convenable. Deux raisons déterminent Galilée à adresser cette + demande. La première est le mauvais état de sa santé, la seconde est + que le suppliant attend sa sœur qui arrive d’Allemagne avec huit + enfants, et seul il peut leur offrir l’hospitalité. Il sera + reconnaissant envers Votre Sainteté, quelle que soit la décision + qu’Elle prendra...» + +La requête du _suppliant_ fut accueillie par le Pape. Il n’entrait pas +dans les vues de ses ennemis de le retenir à Rome. Tout ce qu’ils +désiraient, c’était qu’il ne pût désormais communiquer avec le monde +extérieur. Le cachot leur importait peu; ils voulaient la séquestration. + +Aussi le 3 juillet Niccolini annonce-t-il dans une dépêche que le Pape, +n’insistant pas sur la réclusion dans un couvent ou dans la Chartreuse +située près de Florence, avait accordé à Galilée la permission de se +rendre à Sienne près de l’archevêque Piccolomini. Le 10, son départ est +annoncé dans ces termes: + + «Dans la matinée de mercredi dernier, le seigneur Galilée est parti + d’ici pour Sienne en parfaite santé; de Viterbe il m’a écrit que par + le temps frais il avait fait quatre milles à pied.» + +En revoyant sa patrie, Galilée éprouva une grande joie. Il crut toucher +au terme de ses épreuves. Il n’en était rien. + +Piccolomini fit mille efforts pour adoucir la captivité du vieillard; +mais il était soumis lui-même aux ordres de la cour de Rome. Appartenant +à une famille illustre qui compte dans son sein deux Papes (Pie II et +Pie III) il professait depuis sa jeunesse une vive affection pour +Galilée. Ami de Barberini, il contribua à conserver à son protégé les +bonnes grâces du cardinal. Il traitait Galilée avec la plus grande +affabilité; il lui témoignait même la déférence d’un élève pour son +maître. Cependant Galilée n’en ressentait pas moins cruellement la +privation de toute liberté! Il ne pouvait sortir du palais de +l’archevêque, et on lui refusa jusqu’à l’autorisation d’accompagner +Piccolomini jusqu’à une villa où il avait coutume de passer la belle +saison. + +C’est dans sa correspondance qu’il faut comme toujours chercher +l’expression de ses sentiments intimes. Peu de jours après son arrivée à +Sienne, le 27 juillet, il écrit à Bali Cioli: + + «Je n’ai laissé passer aucun jour de poste sans écrire au signor Geri + Bocchineri pour le tenir au courant de la situation de mes affaires, + et d’après mes recommandations il n’aura pas manqué de vous + communiquer, très-honoré seigneur, tout ce que mes lettres contenaient + d’important. C’est pour cela que je ne vous ai écrit que rarement, ne + voulant pas vous déranger au milieu de vos nombreuses et incessantes + occupations, que j’aurais ainsi aggravées. + + «Aujourd’hui je m’adresse à vous, pressé par l’ennui d’une captivité + qui dure déjà depuis plus de six mois; captivité rendue plus pénible + par le chagrin et les soucis de l’année précédente et par tous les + dangers et toutes les souffrances corporelles qu’ont entraînés mes + fautes; mes douleurs sont appréciées de tout le monde, exceptés ceux + qui ont jugé que j’avais mérité cette punition, sinon une plus grande. + Mais j’aborderai ce sujet une autre fois. + + «La durée de ma captivité n’a de règle que la volonté de Sa Sainteté. + Sur les prières et les intercessions de M. l’ambassadeur Niccolini, le + Pape a permis qu’au lieu du cachot du Saint-Office j’habitasse le + palais et le jardin des Médicis sur la Trinita. J’y suis resté + quelques jours. M. l’ambassadeur s’étant de nouveau employé en ma + faveur, j’ai été envoyé dans ce palais archiépiscopal, où je me + félicite depuis quinze jours de la bonté ineffable de l’excellent + monseigneur l’archevêque. Mais, à part l’envie que j’ai de retourner + dans ma maison et d’être rendu à la liberté, cette liberté m’est + réellement indispensable. Et plusieurs personnes pensent que + j’obtiendrai cette insigne faveur, sur une demande de Son Altesse, à + en juger par les bons résultats qu’ont déjà produits les prières de M. + l’ambassadeur. + + «En conséquence, je m’adresse à vous, très-honoré seigneur, et par + vous à notre Sérénissime maître, pour le prier de vouloir bien + solliciter en faveur de ma liberté Sa Sainteté ou le cardinal + Barberini. On pourrait faire valoir que la maison de Son Altesse est + depuis longtemps privée de mes services, et insister en y attachant + plus d’importance qu’ils n’en méritent en réalité. Tous ceux avec qui + j’ai causé, même les fonctionnaires du Saint-Office, pensent, comme je + l’ai déjà dit, que ma grâce ne saurait être refusée à une telle + intercession. + + «J’ai une si ferme confiance en la bonté sérénissime du grand-duc, mon + maître, et en votre affection, que je crois superflu d’ajouter quoi + que ce soit à cette prière. J’attends donc le résultat, en baisant + avec soumission le vêtement de Son Altesse et en me recommandant, + très-honoré seigneur, à votre protection.» + +Galilée, on le voit, ne se décourageait pas du métier de solliciteur, et +son invincible espérance ne l’abandonnait jamais. En même temps il avait +repris, autant que l’état de sa santé le lui permettait, le cours de ses +travaux scientifiques. On en trouve la preuve dans la lettre suivante, +écrite de Sienne (le 27 septembre) à Andrea Arrighetti, jeune Florentin +qui, sur l’invitation de Mario Giudicci, ami de Galilée, lui avait +soumis des problèmes mathématiques: + + «Le plaisir avec lequel j’ai lu et relu vos démonstrations, écrivait + Galilée, a encore été plus grand que mon étonnement. Le premier était + proportionné à la sagacité dont vous avez fait preuve dans votre + argumentation; le second était moindre, parce que j’ai songé que + j’avais sous les yeux le travail du seigneur Andrea Arrighetti. Le + dernier théorème m’a un instant tenu dans la méditation et dans le + doute, tant à cause de sa formule inusitée que par suite de la fatigue + de ma mémoire, qui laisse échapper les images dès qu’elles s’y sont + formées. Que cet exemple vous serve de leçon et vous encourage à + exercer votre esprit pendant que vous êtes jeune. + + «En ce qui me concerne moi-même, je puis dire que les relations + agréables que j’entretiens avec mon très-honoré et très-bienveillant + hôte me procurent beaucoup de soulagement. Au milieu de tant de + tristes sujets de méditations, elles donnent à ma pensée une direction + entièrement différente. Mais plus que toute autre consolation, l’idée + que vous et mes autres amis vous me gardez votre ancienne affection, + me fait paraître mon chagrin moins lourd.» + +Citons encore une lettre que trois mois plus tard il adressait à feu +Bocchineri. Autant qu’on en peut juger par divers indices, Galilée +entretenait avec Bocchineri une correspondance suivie; la plupart de ces +lettres sont perdues, et la suivante est un des rares fragments qui nous +ont été conservés. + + «Sienne, 9 décembre. + + «Je n’ai reçu aucune lettre de vous par le dernier courrier; et comme + j’ai appris que la Cour se rend aujourd’hui à Pise et qu’il est + possible que vous l’y accompagniez, j’écris au hasard pour vous faire + savoir que j’ai reçu du sénateur Degli Albizzi une lettre + très-bienveillante, dont le contenu ne me laisse cependant pas + entrevoir que le changement que je souhaite puisse avoir lieu selon + mon espérance. En attendant nous aurons le temps de veiller à ce que + mon honneur souffre le moins possible de mes infortunes, et je pense + que ledit seigneur est disposé à me seconder pour cela de tout son + pouvoir. + + «Depuis quatre jours je souffre de très-violentes douleurs de jambes, + qui se prolongent plus longtemps qu’à l’ordinaire. Je crains beaucoup + que le climat de ce pays, beaucoup plus rigoureux en hiver que celui + de Florence, n’en soit la principale cause; je prévois que je serai + très-incommodé si je suis obligé de rester plus longtemps ici. + + «J’attends une décision de Rome, mais je n’en espère pas de favorable. + N’ayant pas autre chose à vous mander, je vous baise la main avec + dévouement et vous souhaite toute espèce de bonheur.» + +Pour la première fois Galilée désespérait. «J’attends une décision de la +cour de Rome, _mais je n’en espère pas de favorable_.» + + * * * * * + +Le même jour cependant il recevait l’autorisation de se rendre à sa +villa d’Arcetri. Voici le décret rendu par le Pape, le 1er décembre, +dans la Congrégation du Saint-Office: + + «_Conceditur habitatio in ejus rure, modo tamen ibi ut in solitudine + stet, nec vocet eo, nec venientes illuc recipiat ad collocutiones._ + (Nous lui permettons d’habiter sa maison de campagne, à condition + toutefois qu’il y vivra dans la solitude, n’invitera personne à venir + le voir et ne recevra pas les visites qui se présenteraient.)» + +Telle était la faveur suprême que, dans son auguste clémence, Urbain +VIII accordait au philosophe innocent. Encore avait-il fallu pour +l’obtenir que les efforts combinés de l’ambassadeur de Florence et du +cardinal Barberini triomphassent des inimitiés et des manœuvres. + +Les ennemis de Galilée achevaient leur œuvre. + +Leur vengeance, non assouvie par tant de souffrances, appelait de +nouvelles et plus cruelles rigueurs sur la tête du vieillard. Pendant +son séjour à Sienne les calomniateurs allaient répétant que Galilée +propageait dans cette ville des opinions anti-catholiques. On le +présentait au Pape comme instigateur de quelques protestations isolées +en faveur du système de Copernic. De là les mesures restrictives qui +annulaient en réalité la grâce apparente et dérisoire qu’on semblait lui +accorder. + +L’amour-propre de Simplicio ne pouvait pardonner; l’avenir ne lui +pardonnera pas. + +Les politiques se croyaient justifiés par le but qu’ils voulaient +atteindre en accablant le philosophe; ils n’ont pas touché leur but; et +rien ne les excuse. + +L’Envie seule calculait bien. + + + + +XXIX + +Le vieillard captif dans la villa d’Arcetri.--Ses lettres.--Une lettre +inédite de l’épicurien Galilée.--Visite de Milton. + + +La villa où Galilée devait passer les dernières années de sa vie,--louée +par lui en 1631 avant son départ de Bello-Sguardo,--occupe le penchant +d’une des collines qui dominent Florence. Une inscription y perpétue +encore le souvenir de cet hôte illustre. + +A peine arrivé, Galilée qui, on a pu le voir, prodiguait les +remercîments, s’empressa d’écrire au cardinal Barberini (17 décembre): + + «J’ai su avec quelle affection bienveillante Votre Éminence a pris + part à ce qui m’est arrivé; et particulièrement combien votre récente + intercession a contribué à me faire obtenir l’autorisation de me + reposer dans cette villa que je souhaitais tant revoir. Cette faveur + et mille autres, dont m’a comblé en tout temps votre main + bienveillante, confirment en moi le désir comme l’obligation de servir + Votre Éminence et de vous vénérer.» + +Ce fut là, en pénitence et aux arrêts sous le bon plaisir du Pape, que +Galilée acheva d’expier son crime imaginaire. Bientôt l’âge et les +infirmités aggravent encore sa situation; ses yeux fatigués lui refusent +leur service, et personne ne le visitant, il est soigné dans sa solitude +par ses deux filles religieuses. L’une d’elles lui est enlevée par la +mort; d’autres parentes dévouées et attentives la remplacent et +consolent le captif. + +Les lettres qu’il a écrites d’Arcetri sont empreintes d’une poétique +mélancolie, d’une ironie voluptueuse, d’un abaissement trop senti, d’une +révolte sourde et d’un ennui profond. Le 28 juillet 1674 il écrit à +Déodati: + +«Je me livre à l’espoir, très-honoré seigneur, qu’un récit de mon +malheur passé et présent et l’aveu de mes appréhensions sur les épreuves +qui m’attendent encore, me serviront auprès de vous d’excuse pour avoir +si longtemps tardé à répondre à votre lettre. Ces renseignements +expliqueront mon silence vis-à-vis des autres amis et protecteurs que +j’ai chez vous (à Paris); ils pourront apprendre de vous la tournure +défavorable que mes affaires ont prise. Une sentence portée à Rome +contre moi par le Saint-Office, me condamne à l’emprisonnement pour le +temps qu’il plaira à Sa Sainteté. Le Pape a d’abord jugé convenable de +m’assigner comme demeure le palais et le jardin du grand-duc, près de la +Trinita dei Monti. Cela se passait au mois de juin de l’année dernière. +On m’avait donné à entendre que si je laissais s’écouler ce mois et le +mois suivant tout entier, je n’aurais qu’à présenter ensuite une requête +pour obtenir ma liberté; donc, pour ne pas être obligé de rester à Rome +pendant l’été et peut-être une partie de l’automne, je demandai et +j’obtins que, eu égard au climat, il me fût permis de me rendre à +Sienne. On m’y donna pour demeure la maison de l’archevêque. Je +séjournai là cinq mois. + +«Ensuite on songea à me transférer ailleurs. Ma prison définitive fut +cette petite villa, située à un mille de Florence; on me défendit +sévèrement d’aller dans la ville, de recevoir les visites de mes amis +et de les inviter à venir causer avec moi. J’ai vécu ici +très-tranquillement; je me rendais souvent dans un couvent voisin (San +Matteo, couvent de franciscaines, fondé en 1269 et supprimé +aujourd’hui). Là deux de mes filles étaient religieuses. Je les aimais +beaucoup, surtout l’aînée, qui joignait des facultés intellectuelles +extraordinaires à une grande bonté de cœur, et qui m’était +très-attachée. + +«Pendant mon absence, me croyant fort en danger, elle était tombée dans +une profonde mélancolie qui avait détruit sa santé; elle fut enfin prise +d’une violente dyssenterie qui en six jours lui fit quitter la terre. Je +restai en proie à un chagrin indicible, chagrin aggravé encore par la +circonstance que voici: + +«Je revenais du couvent à la maison, accompagné du médecin qui avait +soigné ma fille. Il m’avertissait qu’il n’y avait plus d’espoir et +qu’elle ne passerait pas la journée du lendemain, ce qui eut lieu en +effet. Arrivé chez moi, j’y trouvai le vicaire de l’Inquisition qui me +communiqua l’ordre du Saint-Office, venu de Rome, avec une lettre du +cardinal Barberini, m’enjoignant de ne pas renouveler ma demande de +rentrer à Florence; sans quoi, disait-on, je serais de nouveau enfermé +dans la prison même du Saint-Office. C’était la réponse à la requête +présentée par Son Éminence l’ambassadeur de Toscane, après mes neuf mois +d’exil! J’en conclus que ma prison actuelle ne sera échangée que contre +la prison étroite qui, s’ouvrant tous les jours, est destinée à nous +recevoir tous. + +«Ces faits et d’autres encore, dont l’énumération m’entraînerait trop +loin, prouvent que la fureur de mes puissants ennemis augmente de jour +en jour. Ces adversaires ont enfin consenti à se démasquer devant moi; +il y a quelque temps, un de mes amis intimes ayant eu l’occasion de +parler de mon affaire au Père Christophe Gremberger, mathématicien du +_Collegio Romano_, notre jésuite tint exactement le langage suivant[19]: + + [19] Nous avons cité ces paroles plus haut. + +«--Pourquoi Galilée ne s’est-il pas ménagé les bonnes grâces de nos +Pères? Rien de désagréable ne lui serait arrivé. Il brillerait +triomphant, glorieux et grand aux yeux du monde. Il écrirait tout ce +qu’il voudrait, même sur le mouvement de la terre, et nul ne +l’inquiéterait.» + +«Vous voyez par là, très-honoré seigneur, que ce n’est pas pour telle ou +telle opinion que l’on m’a persécuté et que l’on me persécute, mais +parce que j’ai encouru la disgrâce des Pères jésuites. J’ai d’autres +preuves de la vigilante activité de mes ennemis. Ainsi, une lettre qui +m’était adressée par je ne sais quel étranger, lettre qu’il avait +envoyée à Rome, pensant que j’y demeurais encore, a été saisie et remise +au cardinal Barberini. Heureusement cette lettre ne contenait aucune +réponse à mes propres lettres, mais traitait seulement du dialogue, qui +y était très-vanté. + +«Plusieurs personnes ont lu cette lettre, et l’on me dit qu’il en existe +plusieurs copies, dont on veut m’en envoyer une. Ajoutez à cela d’autres +tourments et de nombreuses infirmités corporelles qui, sans parler de +mon âge, (plus de soixante-dix ans), m’accablent tellement que la +moindre fatigue m’épuise et me rend malade. Pour toutes ces raisons, mes +amis doivent être indulgents envers moi. Ce qui au premier abord +ressemble à de la négligence, n’est en réalité que de l’impuissance. + +«Mais vous, très-honoré seigneur, qui plus que tout autre me voulez du +bien, vous serez assez bon pour me conserver l’affection de tous mes +protecteurs de Paris, surtout celle du seigneur Gassendi que j’aime et +que je vénère tant. Communiquez-lui le contenu de cette lettre, puisque +par un nouveau témoignage de sa bonté il désire savoir quel est mon +sort. Vous me ferez aussi le plaisir de lui annoncer que j’ai reçu la +dissertation du seigneur Martius Hortensius[20] et que je l’ai lue avec +un intérêt tout particulier. S’il plaît à Dieu de me délivrer d’une +partie des maux que j’endure en ce moment, je ne manquerai pas de +répondre à son aimable lettre. En même temps que la présente, vous +recevrez les verres que le seigneur Gassendi avait demandés pour son +usage et pour celui de quelques autres personnes qui désirent faire des +observations astronomiques. Ayez la bonté de les lui envoyer, en lui +faisant remarquer que l’intervalle de verre à verre doit être à peu près +aussi grand que le fil qui les entoure est long, un peu plus long ou un +peu moins selon la vue de la personne qui s’en sert. + + [20] Martius Hortensius, de Delft, auteur d’un livre sur le double + mouvement de la terre. + +«Bérigard et Chiaramonti[21], tous deux professeurs à Pise, ont écrit de +longs ouvrages contre moi; celui-ci pour sa défense; celui-là «contre sa +volonté, dit-il, mais à l’instigation d’une personne qui peut lui être +utile.» Ce qui est à remarquer, c’est que voyant s’ouvrir devant elles +un vaste champ de flatteries pour les puissans, certains hommes s’y sont +jetés à corps perdu et avec tant d’étourderie qu’il leur est échappé des +audaces qui dans d’autres circonstances auraient paru énormes, pour ne +pas dire monstrueuses. Fromont, à propos du mouvement de la terre, est +entré jusqu’au cou dans l’hérésie. Un certain Père jésuite a imprimé à +Rome que l’opinion du mouvement de la terre est de toutes les hérésies +la plus abominable, la plus pernicieuse, la plus scandaleuse et que l’on +peut soutenir dans les chaires académiques, dans les sociétés, dans des +discussions publiques et dans des ouvrages imprimés tous les arguments +contre les principaux articles de foi, contre l’immortalité de l’âme, +contre la création, contre l’incarnation, etc., à l’exception seulement +du dogme relatif à l’immobilité de la terre; qu’en conséquence cet +article de foi doit être considéré comme tellement sacro-saint, avant +tous les autres, qu’il n’est licite d’émettre contre lui aucun argument +dans une discussion, fût-ce pour en prouver la fausseté. Le titre de cet +écrit est: _Melchioris Inchofer[22] a societate Jesu tractatus +syllepticus_. + + [21] Bérigard (Claude), de Moulins, professeur à Pise.--Scipione + Chiaramonti, de Cesena, de la famille dont descendait Pie VII. + + [22] Melchior Inchofer, Viennois, auteur de plusieurs ouvrages, et + entre autres de la _Monarchie des Solipses_. + +«C’est aussi à Rome que demeure Antonio Rocco, qui, pour défendre la +philosophie péripatéticienne contre mes objections, écrit contre moi +d’une façon peu bienveillante. Il reconnaît lui-même qu’il ne sait rien +en mathématiques et en astronomie. C’est un esprit borné, qui n’a pas la +première notion des sujets qu’il traite; il n’en est que plus arrogant +et plus téméraire. + +«Si Dieu le veut, je compte publier mes ouvrages sur le Mouvement et +d’autres travaux, tous plus importants que ceux j’ai fait paraître +jusqu’ici. La présente vous sera remise par le signor Roberto Galilei, +mon protecteur et mon parent, à qui vous pourrez donner connaissance du +contenu de cette lettre; car je ne lui écris que très-brièvement. Avec +la lettre du seigneur Gassendi j’en ai reçu une autre du seigneur +Peiresc d’Aix; tous les deux me demandent des verres de télescopes. Je +vous prie donc de me faire le plaisir de prier le seigneur Gassendi de +vouloir bien faire savoir au seigneur Peiresc qu’il les a reçus et de +lui permettre de s’en servir. Je le charge en outre de m’excuser auprès +du seigneur Peiresc de n’avoir pas encore répondu à sa lettre qui a été +la bienvenue. Je suis assiégé de tant de chagrins que je suis dans +l’impossibilité de faire ce qui me serait le plus agréable. Je suis +fatigué et je crains de vous avoir ennuyé démesurément; pardonnez-moi et +comptez sur mon dévouement. Je vous baise les mains.» + + * * * * * + +Le célèbre et spirituel collecteur du plus beau musée d’autographes qui +existe en Europe, M. Feuillet de Conches possède une très-curieuse +lettre de Galilée, qui se rapporte à cette époque. + +Je la crois inédite; et je profite avec reconnaissance de la permission +qu’il m’a donnée d’en faire usage. Datée de la deuxième année de sa +séquestration, elle révèle une face particulière de cette physionomie +complexe, et montre sous un jour nouveau le disciple d’Épicure et +l’homme d’esprit. + + A UN INCONNU + + SEIGNEUR ILLUSTRE ET MAITRE TRÈS-HONORABLE, + + «Les froids excessifs, tant ceux de la saison que ceux de l’âge, ma + situation qui est d’avoir été mis au vert,--le grand régal qui m’a été + fait, il y a deux ans, de cent flacons et d’autres moindres envois des + mois passés;--ceux de son éminence le cardinal, des sérénissimes + princes et du duc de Guise, outre que ces deux pièces de vin du pays + se sont perdues, tout cela me force à recourir à votre bon secours et + à profiter de l’offre courtoise qui m’a été faite; je désire qu’en + vous aidant des conseils des juges les plus délicats, en toute + diligence et avec tout le soin imaginable, vous me procuriez la + provision de quarante flacons ou deux caisses de liqueurs variées, les + plus exquises possible; ne pensez pas à m’épargner la dépense. + J’épargne tant, quant à toutes les autres voluptés corporelles, que je + puis bien me laisser aller à quelque dépense en faveur de Bacchus, + sans offenser ses compagnes Vénus et Cérès. Je crois que vous + trouverez aisément des vins de Scillo et de Carini (Charybde et + Scylla, si vous voulez), des vins grecs, de ceux de la patrie de mon + maître Archimède le Syracusain, des vins clairets, etc... En + m’envoyant les caisses, veuillez y joindre la facture, que je payerai + intégralement et bientôt... La nuit passée, la neige est tombée et le + sol en est couvert à la hauteur d’une palme; elle continue et est en + train d’atteindre la hauteur d’un demi-bras. De ma prison, etc., + etc.[23]...» + + [23] ILLUSTRE SIGNORE E PADRONE OSSERVISSIMO, + + I freddi eccessiui, l’uno della stagione e l’altro della mia + vecchiaia, l’esser ridotto al verde il regalo grande di 2 anni fa + delli 100 fiaschi, e tutti i piarticolari (_sic_) minorj del sermo + padne delli 2 messi passati, con quello dell’ Emmo S. card. dei + sermi Principi, e li 2 dell’ Eccmo S. di Ghisa, oltre all’ essermisi + guastato il vino di 2 botticelle di questo del paese, mi mettono in + necessità di ricorrere al sussidio, e favori di V. S. e del S. + Sisto, conforme alla cortese offerta fattami all’ imperiale, cioè + che con ogni diligenza, e col consiglio, et intervento de i piu + purgati gusti, uoglino restar seruiti di farmi provisione di 40 + fiaschi, cioè di 2 casse di liquori varij esquisiti che costi si + ritrouino, non curando punto di rispiarme dispesa, perche rispiarmo + tanto in tutti gl’altri gusti corporali che posso lasciarmi andare à + qualche cosa à richiesta di Bacco, senza offesa delle sue compagne + Venere e Cercre. Costi non debbon mancare Scillo e Carini (onde + voglio dire Scilla e Cariddi) nè meno la patria (_deux fois_) del + mio maestro Archimede Siracusano, i Grecchie i claretti, etc. + Hauranno, come spero, comodo di farmegli capitare col ritorno delle + casse della dispensa; ed io prontamente sodisfaro tutta la spesa: ma + non già tutto l’obbligo col qual restero legato (_obli_ effacé) alle + SSre loro che sara infinito; ma là dove non arriveranno le forze + supplirà in parte la buona voluntà con la prontezza in servirle, + dove mi onorassero diqualche loro comandamto. La neve in questa + notte passata si è alzata un buon palma, e tuttavia per arrivare a + mezzo brº (bracchio): e con affetto baccio loro le mani. Dalla mia + carcere d’Arcetri, 4 di marzo 1675. + + Div. S. M. Mtre + + Paratmo Et obligatmo servre, + + GALILEO GAL. + +Pauvre vieillard! qui oserait lui reprocher le soin avec lequel il +recommande ses douces liqueurs à son correspondant anonyme? Laissez-lui +ces chers flacons. Il y puisera un peu d’illusion et d’oubli. Une fiole +de vin grec, compatriote de son maître Archimède, noyera le souvenir +amer des Grassi, des Firenzuola, du Pape, de l’Inquisition, de ses +envieux. Il oubliera sa liberté perdue; sa solitude attristée; ses +derniers jours avilis. + +Dans les veines réchauffées du vieillard un peu de vie va circuler; la +belle fleur des jeunes années, la fleur de l’espoir renaîtra dans son +âme. Il reprendra possession de sa force; et se voyant d’avance maître +de l’avenir intellectuel, et roi de la science moderne, il foulera aux +pieds les persécuteurs et les jaloux. + +Cependant l’Europe ne l’oubliait pas. + +Un jour un étranger, forçant la consigne ou trompant la vigilance des +gens apostés pour surveiller son séquestre, pénétra jusqu’à lui. C’était +un beau jeune homme, un voyageur que la vénération pour le génie, +l’amour du bien et du beau, la tendre pitié pour les nobles infortunes, +le dégoût des iniquités humaines, avaient dirigé vers l’asile où +languissait le destructeur des vieilles erreurs astronomiques. C’était +Milton. Par quel instinct secret ce philosophe et ce poëte--qui devait +plus tard expier son propre génie et sa propre gloire--fut-il attiré +vers Arcetri? + +Il y a dans la sphère morale des accords mystérieux dont l’énigme nous +étonne, nous attendrit, et nous échappera toujours. Pendant que, +secondés par l’envie, les derniers efforts du passé et des institutions +antiques se réunissaient pour accabler l’astronome captif, les clartés +du monde nouveau, de la conscience individuelle et de la liberté bien +réglée se faisaient jour en Angleterre à travers mille erreurs et mille +crimes. L’anglais Milton, amateur des anciens et de la liberté, grave et +doux, austère et poétique, savant et inspiré, lui qui avait déjà servi +le grand élan de son pays vers la liberté des consciences, ne voulut +point quitter l’Italie sans avoir visité Galilée et sans avoir rendu +hommage au prisonnier. + +Qu’on se représente donc ces deux nobles figures; je ne connais rien de +plus touchant que leur contraste. Galilée est aveugle; cette religieuse, +sa fille, la seule qui lui reste, le soutient dans sa marche tremblante, +pendant que le bâton à la main il essaye de retrouver sa route dans le +jardin qu’il a planté et qu’il aime. Sa tête italienne étincelle encore +de verve et de génie sous les cheveux blancs qui la couronnent; à +l’harmonie du profil, à la gravité des contours, à la largeur élégante +de ce front qui contient le monde, vous reconnaissez la puissance de la +pensée et celle de la race. Des touches un peu molles, un délicat +sourire, quelques nuances féminines ou déliées trahissent l’homme du +monde, le fils des sociétés qui s’épuisent dans les artifices et les +voluptés. + +Le jeune Anglais est bien plus grave. Une simplicité austère le +caractérise. Son costume est sans recherche; de longs cheveux bouclés et +bruns, de cette nuance dorée qui a tant de charme tombent sur ses +épaules et accompagnent bien ses grands yeux bleus attentifs, son +mélancolique et profond sourire et son visage d’une blancheur éclatante, +dont la pureté n’a été ternie ou altérée ni par les sensualités +grossières ni par les passions violentes. + +Quand ils s’assirent tous deux sur la pente de la colline d’où Milton +pouvait contempler Florence tout entière, ses palais de marbre, ses +coupoles, ses clochers et ses ponts sous lesquels gronde l’Arno, quelles +furent ses pensées? Eut-il le pressentiment de sa destinée future et de +celle de l’Angleterre? Une voix intérieure lui apprit-elle qu’il serait +un jour célèbre comme Galilée, aveugle comme lui, comme lui condamné à +l’isolement des derniers jours et à la réprobation des contemporains? + +--Plus heureux que lui d’ailleurs; car il devait laisser le souvenir +d’une vieillesse virile et fière. + +On ignore à quelle date précise se rencontrèrent ces deux grands +mortels; l’un génie du midi, multiple intelligence, débile volonté; +l’autre, réunissant tous les caractères du nord, corrigés par un reflet +heureux du soleil de la Grèce et par l’étude des anciens. + +Milton rappelle cette circonstance dans de beaux vers. Il dit aussi dans +une lettre: «qu’_il a cherché et trouvé le célèbre Galilée, alors devenu +vieux et prisonnier de l’Inquisition_.» Voilà tout. C’était vers 1638. + +L’histoire particulière ou générale ne s’est pas inquiétée de cette +rencontre et de cette conversation entre deux génies, qui certes nous +intéressent plus que les derniers Médicis et les plus illustres des +Barberini. + +Il est triste de penser que les chroniqueurs n’en aient rien dit, eux +qui ont noté si exactement les entrées des ambassadeurs dans la ville de +Rome pendant le dix-septième siècle; raconté comment les uns pénétrèrent +dans la ville _in fiocchi_, avec des «glands et des torsades», les +autres, «sans torsades» et sans parure; et comment ceux-ci ont fait +battre par leurs laquais la livrée de ceux-là pour le plus grand honneur +du maître; et quel fut l’embarras de S. S. forcée d’accommoder les +choses et de satisfaire les puissances rivales. + +--Notables événements sans doute! La peinture et la gravure s’en sont +emparées; leur image reproduite sans cesse se trouve sous mille formes +au cabinet des estampes. + +Mais rien de la causerie, si importante et si curieuse, entre le jeune +puritain anglais qui connaît déjà Pym et Cromwell, et le vieil Italien +catholique correspondant de Gassendi. Elle n’a point laissé de traces, +puisque Milton ne nous l’a pas transmise. + +J’aurais voulu que l’auteur du _Paradis perdu_, réservé aussi à la +persécution des «jours mauvais et des langues mauvaises» (_evil days and +evil tongues_); lui qui, au moment de sa visite à Galilée, avait déjà le +cœur plein de ces nobles idées de grandeur morale, de liberté régulière, +d’honneur national, auxquelles en 1638 il n’avait pas encore donné +d’expression éclatante et publique, nous eût appris ce qu’était alors +Galilée; de quels sujets ils s’entretinrent ensemble; et surtout quelles +pensées lui inspirait un spectacle si douloureux. + + + + +XXX + +Solitude, cécité et longévité du vieillard.--Le P. Mersenne le +traduit.--Le duc de Noailles le protége.--Générosité de +Calasanzio.--Dernière rétractation.--Derniers moments. + + +Galilée avait pu espérer que le Pape reviendrait de son erreur et +reconnaîtrait son injustice. Au fond Urbain VIII était partisan de la +doctrine copernicienne. Mais il ne s’agissait ni de Copernic ni de sa +théorie. On satisfaisait à la politique; on contentait les +amours-propres; on jetait sa pâture à l’envie. + +Galilée perdit enfin courage. + +Ses persécuteurs redoublèrent de cruauté. Contre Galilée malade et +presque mourant ils s’acharnaient encore. + +On apportait toutes sortes d’entraves à la publication de ses ouvrages; +ses relations déjà si limitées étaient de jour en jour entourées +d’obstacles nouveaux; Castelli lui-même ne pouvait le voir sans témoins. +En revanche, l’Inquisiteur avait l’ordre de venir s’assurer de temps en +temps que Galilée était bien _humble_ et bien mélancolique[24]! + + [24] Nelli, _Vita_. + +On savourait le plaisir de le voir ainsi, accablé et prosterné. Un +fonctionnaire spécial était chargé de contrôler sa tristesse. + +Sous ce redoublement de rage[25] le vieillard, d’une humeur +naturellement affable, facile et gaie, devint ombrageux et sombre. Il +soupçonna partout des embûches; il perdit le dernier bonheur des +malheureux, la confiance. + + [25] «_La rabbia_ di miei potentissimi persecutori si va continuamente + inasprendo», écrit-il lui-même. + +Antonini lui ayant demandé des détails sur ses dernières découvertes, il +lui répond: + +«Si je n’avais, très-honoré seigneur, acquis en mille autres +circonstances la preuve certaine de votre affection sincère et dévouée, +je pourrais m’étonner de la demande que vous me faites, de vous +communiquer dans une lettre particulière mes découvertes et mes +observations sur la lune. Dois-je penser qu’elle est réellement +inspirée, comme vous me le dites, par votre zèle et la crainte de me +voir ravir le fruit de mes travaux?...» + +Lorsqu’il confie au duc de Noailles, alors ambassadeur de France à Rome, +son ouvrage inédit (les _Discours et démonstrations mathématiques_), il +ne lui cache ni son abattement ni ses ombrages. + +«Confus, dit-il, et affligé du mauvais succès de mes autres œuvres, et +ayant résolu de ne rien publier désormais, j’ai voulu au moins remettre +en des _mains sûres_ quelque copie de mes travaux; et comme l’affection +particulière que vous m’accordez vous fera sûrement souhaiter de les +conserver, j’ai voulu vous remettre ceux-ci.» + +Le duc de Noailles ne trahit pas les espérances de Galilée; l’ouvrage +confié à ses soins fut imprimé par les Elzevirs. (Leyde, 1638.) On aime +à voir ce nom français et illustre briller à la tête des défenseurs et +des amis du savant persécuté; c’étaient l’Anglais Milton, les Français +Mersenne, Peiresc, Gassendi; les Hollandais Grotius et Lucas Holste; les +anciens disciples du philosophe, Torricelli et Viviani. Ces derniers, +qui l’aimaient comme un père, se proposaient déjà de perpétuer sa gloire +et de fonder l’_Academia del Cimento_, qui devint célèbre dans le monde +entier. Le propagateur infatigable des sciences et des lettres, Peiresc +ne cessait de lui témoigner son dévouement et son admiration; Diodati, +de concert avec Grotius, s’occupait de faire adopter par les +États-Généraux de Hollande sa méthode pour la détermination des +longitudes; Carcavi publiait une édition de ses œuvres; Mersenne les +traduisait. + +Cependant la tourbe des serviles, des faibles et des avides d’honneurs +continuait à flatter le pouvoir et à étouffer le vaincu. On lui +décochait mille épigrammes; il souffrait d’âme et de corps; et il +gardait le lit. Alors un catholique espagnol, Don José Calasanzio, +fondateur des _Écoles Pies_, comprit et accomplit le devoir d’un +chrétien. Au vieillard abattu et alité, solitaire et désespéré il envoya +deux de ses clercs pour lui servir de secrétaires, le soigner et le +consoler. Quand la maladie du philosophe s’aggrava, Calasanzio écrivit +de Rome au recteur des écoles de Florence: + +«Si par hasard il signor Galileo désirait que le Père Clemente passât +encore deux nuits auprès de lui, je veux que Votre Révérence le +permette. Puisse Dieu faire que ses soins assidus lui apportent tout le +bien que je lui souhaite!» + +Les souffrances de Galilée approchaient de leur terme. Dès 1637 la +cécité était venue se joindre à ses autres maux. Il perdit d’abord l’œil +droit, et le 7 août de ladite année il écrivait à Diodati: + +«Si mon mal augmente comme il a augmenté dans les trois ou quatre +derniers jours, je crains de ne plus pouvoir écrire une lettre.» + +Bientôt Galilée devint aveugle. + +En 1638, on le crut voisin de l’agonie; l’Inquisition consentit à ce +qu’on le transportât pour quelques jours à Florence; à peine +convalescent, il fut ramené à sa villa. + +Parmi ses dernières lettres, datées d’Arcetri, une seule traite encore +une fois la grande question du mouvement de la terre. Sans doute il eût +mieux valu pour son honneur qu’il ne l’écrivît pas; mais on connaît +Galilée; on sait quelles épreuves ont ployé ce caractère aimable et +broyé cette âme facile; on ne s’étonnera pas des terreurs et des +angoisses que trahit l’épître suivante, datée du 16 mars 1641 (l’année +qui précéda sa mort), et adressée à François Rinuccini qui avait émis +des doutes sur la doctrine de Ptolémée. + +«En aucun cas, dit-il, il ne faut adopter le système de Copernic; il est +faux, cela est indubitable. Nous, catholiques surtout, nous devons le +repousser; l’autorité irrécusable de l’Écriture sainte est contraire à +ce système, ainsi que de célèbres théologiens l’ont expliqué; leur +déclaration unanime nous prouve que la terre, placée au centre, est +immobile et que le soleil tourne autour d’elle. Les conjectures sur +lesquelles Copernic et ses partisans ont prétendu établir l’idée +contraire tombent devant l’argument bien fondé de la toute-puissance +divine; celle-ci pouvant effectuer d’une façon multiple et même infinie +ce qui, suivant nos opinions et nos expériences, ne devrait se faire que +d’une seule façon, nous n’avons pas le droit de chercher quelle sera, +quelle peut ou pourrait être l’action de la main de Dieu; il ne nous est +pas permis de défendre avec obstination ce en quoi nous avons pu nous +tromper. Si d’ailleurs les observations et les expériences de Copernic +me paraissent insuffisantes, celles de Ptolémée, d’Aristote et de leurs +sectateurs sont encore plus erronées et plus trompeuses; démontrer la +fausseté de leur système sans s’écarter des limites du savoir humain est +chose facile.» + +Ainsi, tout en reniant le système de Copernic, il ne veut pas se priver +d’un dernier sarcasme qu’il adresse au système de Ptolémée. Son +ingénieuse subtilité trouve moyen de s’abriter derrière la science pour +insulter aux erreurs de son adversaire; et il met en avant, comme un +bouclier, les condamnations de l’Église pour justifier sa propre +infidélité envers son maître. Cette lettre n’est ni une lâcheté ni une +ironie; c’est l’une et l’autre, c’est un dernier trait de caractère. + +En avril 1641 il invite Alessandra Bocchineri Buonamici, sœur de sa bru, +et en septembre son disciple Torricelli, à venir lui rendre visite. + +«La situation est belle, dit-il dans l’une de ces lettres, et l’air +très-salubre... Ne vous préoccupez pas si cette visite peut m’attirer +quelques vexations; qu’elle soit agréable ou non à mes ennemis, cela +m’importe peu; je suis accoutumé à des ennuis bien plus graves, et je +les endure comme s’ils étaient tout à fait légers.» + +Le 20 décembre Galilée écrit de nouveau à Alessandra: + +«J’ai reçu votre lettre si aimable; elle m’a été d’une grande +consolation; je me trouve, depuis plusieurs semaines, au lit, gravement +malade. Je vous remercie le plus cordialement possible pour l’intérêt si +bienveillant que vous me portez et pour l’œuvre de miséricorde que vous +accomplissez envers moi dans mon malheur et mes misères. + +«Pour le moment je n’ai pas besoin de linge; mais je vous reste +doublement obligé de l’attention que vous donnez à mes besoins. Je vous +en prie, excusez la brièveté de ma lettre. Je souffre horriblement, +tandis que je vous baise la main ainsi que celle de votre époux.» + +Cette lettre précéda de peu de jours le décès de Galilée. + +Le 8 janvier 1642, âgé de près de soixante-dix-huit ans, il rendit le +dernier soupir; les mains pieuses de ses parentes abaissèrent les +paupières du vieillard sur ses yeux depuis longtemps éteints; et de +simples obsèques rendirent le grand homme à sa terre natale. + + + + +CONCLUSION + + +Telle fut la torture infligée à Galilée. + +Ainsi se passèrent sans rapport avec les hommes qu’il aimait et dont il +reste le bienfaiteur les dernières années de l’illustre astronome. Nul +geôlier ne gardait ses portes; mais une retraite absolue, jointe à de +vives souffrances physiques s’aigrissait par la honte d’une pénitence +presque enfantine. + +La conscience de sa faiblesse, le remords de ses vains artifices et de +ses inutiles concessions, devaient en accroître l’amertume; et le peu de +fruit qu’il recueillait de sa longue humilité devait la lui faire +regretter cruellement. Il était aveugle; ses ennemis triomphaient; on +lui défendait l’entrée de Florence et il obéissait. Une ou deux femmes +affligées et fidèles suivaient, en le consolant et en le soignant, +l’instinct divin de leur sexe, comme les envieux accomplissaient leur +tâche et faisaient leur métier. De temps à autre Firenzuola se donnait +la joie de dépêcher vers Arcetri un petit estafier qui s’informait si +Galilée recevait du monde, s’il correspondait au dehors et s’il était +bien sage. + +Tout savant qui voulait plaire et arriver aux honneurs le couvrait +d’injures dans un beau livre dédié aux puissances; on disait et on +imprimait ce qu’on voulait contre Galilée; lui ne pouvait rien imprimer, +rien répondre à qui que ce fût. Philosophes, dialecticiens, orateurs, +rhéteurs, théologiens, professeurs, universitaires, astronomes, poëtes, +mathématiciens, lyristes, inventeurs de sonnets et d’opéras faisaient +leur cour à Urbain VIII et consolaient Simplicio raillé, en le +félicitant de son admirable courage à écraser cette peste humaine, +Galilée, vrai brandon de l’hérésie. Les puissants leur répondaient par +des faveurs hiérarchiques et des distinctions sociales. + +C’est cette étude d’une Société avilie que j’ai voulu compléter[26]. Que +ceux qui aiment à s’instruire s’instruisent. Les Grassi, les Caccini, +les Firenzuola, se frottaient les mains en achevant l’œuvre sourde et +féroce de l’assassinat moral. L’indifférence était universelle; et +Galilée lui-même s’abandonnait. O Société molle, vous êtes plus que +sauvage! Personnes distinguées! mœurs adoucies! vous dégradez même vos +victimes; et c’est votre dernière honte. + + [26] V. notre ouvrage sur les _Couvents d’Italie_, et sur _Virginie de + Leyva_. + +J’ai montré Galilée mourant de chagrin au fond de sa retraite +pénitentielle, implorant ses persécuteurs et ne tarissant pas de +protestations, de rétractations, de supplications, de soumissions, de +sollicitations et d’éloges adressés à Urbain VIII, aux inquisiteurs, à +son _maître_ et à tout le monde. Il s’attira ainsi l’injonction +définitive d’avoir à ne jamais adresser aucune requête à ses _maîtres_! +Cette dégradation révolte la pensée et blesse le cœur. + +Le voilà donc repentant, contrit, anéanti sous la verge du plus fort; il +tremble sous la calomnie; il est écrasé par la manœuvre et la cabale. + +C’est là un triste spectacle. La postérité n’en a pas accepté la +tradition et l’héritage. Elle a inventé un autre Galilée, le Galilée +héroïque; oubliant que les mœurs italiennes du dix-septième siècle, +pétries pour l’abaissement par la conquête et comptant l’obéissance +passive pour le premier de leurs dogmes, ne pouvaient engendrer d’autres +héros;--elle a créé un mythe sublime, qu’elle a substitué au personnage +réel. Ainsi s’est établie dans la créance populaire la fiction d’un +Galilée martyr, philosophe indomptable et convaincu; douce et fière +figure, merveilleuse émanation, née des aspirations et des désirs; fille +de cette poésie du juste et de cet instinct du beau moral, qui vivront +toujours dans les âmes, pour protester contre les réalités de +l’histoire. + +Ainsi deux peintres modernes ont fait du héros de notre siècle, celui-ci +un demi-dieu de la statuaire grecque, celui-là un héros d’élégie +moderne. + +Le jeune Consul de la République, guidé par un paysan à travers les +sentiers neigeux des Alpes est devenu dans le tableau de Delaroche un +Werther sentimental; l’ingénieux peintre a réuni dans le même cadre et +opposé l’une à l’autre,--ici la physionomie candide et rustique du +montagnard;--là le profil dominateur, la figure méridionale de Napoléon; +angles géométriques, conception profonde, absolu de l’algèbre volant à +la conquête du monde. David, au contraire, faisant de Bonaparte Persée +qui délivre Andromède, a montré le demi-dieu imperturbable sous sa +draperie rouge, immobile sur un cheval de bronze. La réalité est plus +naïve[27]. Sur un mulet dont un petit montagnard tient la bride, vous +voyez seulement un jeune homme aux cheveux noirs, pâle, rêveur, amaigri, +attentif, l’œil étincelant; républicain qui sera empereur. + + [27] Lisez, dans l’Histoire de M. Thiers, cette admirable page. + +Des nuages du symbole j’ai voulu dégager le vrai Galilée. Cet Italien, à +demi Grec, sublime révélateur des secrets du ciel; génie qui a précédé +Newton, continué Bacon, annoncé Descartes, n’est pas un héros du courage +moral; c’est un génie de lumière. + +Quand le même Descartes, alors simple officier, apprit à quelle +rétractation misérable les envieux avaient réduit Galilée; il ne voulut +point s’exposer à un si rude combat et il détruisit son premier +manuscrit. Mais Gassendi, Peiresc, Milton, Diodati restaient vivants; +Locke étudiait la médecine à Oxford. Le jeune Guillaume Penn allait +écouter les prédications des quakers. Tout dans les esprits se préparait +pour la vengeance définitive de Galilée. Et Galilée est vengé. + +Je termine ici cette étude sur la société italienne de 1640. J’ai +reporté sur elle, sur un certain état des âmes, sur les mauvaises +doctrines, sur l’obéissance passive, sur l’éducation fausse des peuples, +sur la destruction de la dignité individuelle, du sens moral et de la +conscience personnelle, tout l’odieux que depuis longtemps on avait +concentré sur la cour de Rome, le sacré Collége et la Religion même. La +lâcheté générale a fait le crime. N’en accusez que la conquête +étrangère, la servitude enracinée, et l’avilissement social. + +Ce triste état de mœurs, qui, je le pense, va se régénérer en Italie, a +duré jusqu’à nos jours. En 1814, les bourgeois de Milan voulaient se +défaire de Prina; ceux-ci, comme les envieux de Galilée, aimaient la +convenance et la douceur, la bonne grâce et la politesse. On entra donc +dans la cathédrale. Prina se trouvait au milieu. Personne n’était armé, +chacun avait un parapluie. Vers l’Introït on se pressa sur le +malheureux, et la foule devenant de plus en plus compacte l’étouffa +mollement, pendant que mille coups muets le frappaient avec mesure et +pétrissaient son cadavre. Sans avoir fait autre chose que serrer par +degrés la victime, on finit donc par la laisser gisante et morte sur les +dalles que pas une clameur n’avait ébranlées, que pas une tache de sang +ne déshonorait. + +De même, avant d’expirer sous les coups d’une société voluptueuse, +docile, affaiblie, rendue cruelle par l’esclavage, Galilée avait +longtemps langui. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + INTRODUCTION + BUT DE CE LIVRE + + I. But de ce livre.--La société italienne des derniers + temps.--L’envie triomphante. 3 + II. Caractère personnel de Galilée.--Sa faiblesse morale + née des faiblesses morales de l’époque. 9 + III. L’Italie en 1600 et 1650.--Sa misère morale.--Excès + et exagération de la science sociale. 12 + IV. Catholicisme italien.--Galilée placé entre la philosophie + nouvelle et l’obéissance traditionnelle.--Opinion de + Guicciardini sur sa conduite. 18 + + LIVRE PREMIER.--PREMIÈRE ÉPOQUE DE GALILÉE + LA JEUNESSE + + V. Jeunesse de Galilée.--Ses premières fautes.--Ses + ennemis.--Il se réfugie à Venise.--Il occupe la + chaire de mathématiques à Padoue. 25 + VI. Galilée rentre en grâce par une flatterie.--Les envieux + reviennent à la charge. 32 + VII. Études de mœurs.--Comment il faut changer de point + d’attaque pour perdre son ennemi.--Galilée hérétique. 37 + VIII. Marche des ennemis de Galilée.--Comment celui-ci les + provoque, prête le flanc à leurs attaques et affaiblit + sa position. 41 + + LIVRE II.--SECONDE ÉPOQUE DE GALILÉE + + IX. État de l’Église et des esprits.--Florence, + Rome.--Destruction de la moralité individuelle.--Une + église italienne en 1620.--Les vieillards persécutés. 55 + X. Arrivée de Galilée à Rome en 1616.--Accueil qui lui est + fait.--Ses espérances présomptueuses. 63 + XI. On intime à Galilée l’ordre d’abjurer la doctrine de + Copernic. 68 + XII. L’inquisition menace Galilée.--On l’avertit de son + danger.--Lettre de Pichena. 71 + XIII. Galilée se fait délivrer un certificat de bonnes pensées + et de catholicisme.--Conduite d’Urbain VIII.--Le + _Saggiatore_.--Illusions de Galilée. 75 + XIV. Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde.--Les + ennemis se réveillent.--Analyse de ce dialogue. 83 + XV. Subterfuges et finesses de Galilée pour faire imprimer + son dialogue.--Il y réussit.--Il obtient toutes les + approbations et _permis d’imprimer_. 94 + XVI. Publication du Dialogue sur le système du monde. + Pourquoi on ne le lit plus en France.--Préface ignoble + de ce beau livre. 101 + XVII. Plan d’attaque définitive contre Galilée. 109 + + LIVRE III.--TROISIÈME ÉPOQUE DE GALILÉE + LA PERSÉCUTION + + XVIII. Naissance du mythe sur Galilée soumis à la torture. + Fausse lettre de Galilée à Renieri.--Tiraboschi. 115 + XIX. L’intrigue contre Galilée éventée par un + contemporain.--Rôles de Firenzuola et de Ciampoli. 121 + XX. Une commission est nommée pour examiner le livre de + Galilée.--Conduite équivoque et faible du + philosophe.--Sa défense.--Lettre du grand-duc, dictée + par Galilée à Bali Cioli. 131 + XXI. Galilée s’excuse et cherche à éviter le procès.--Sa + lettre au frère du pape.--Ses tergiversations et ses + détours. 143 + XXII. Douceurs prodiguées à Galilée.--On le conduit en + litière.--Lettre à Diodati. Contradictions de + Galilée.--Ses illusions. 160 + XXIII. Voyage de Florence à Rome.--La peste.--Accueil fait à + Galilée.--Ses lettres particulières.--Aveuglement, + crédulité, faiblesse. 180 + XXIV. Les batteries des ennemis de Galilée se démasquent.--On + le transfère en prison.--Il s’efforce de désarmer ses + ennemis par l’humilité et la patience.--Il tombe + malade. 197 + XXV. Interrogatoires de Galilée.--Il se rétracte + volontairement.--Abaissement extrême de Galilée.--Il + présente sa défense avec ses excuses. 203 + XXVI. Condamnation de Galilée.--Il écoute, résigné, à genoux, + sa sentence. 210 + XXVII. Galilée a-t-il subi la torture?--Controverse à ce + sujet.--Lettre apocryphe sur laquelle cette hypothèse + est fondée. 214 + XXVIII. Nouvelles excuses offertes par Galilée condamné.--On + repousse ses prières.--Il quitte Rome et va résider + à Sienne, chez l’archevêque Piccolomini.--Sa + captivité d’Arcetri. 228 + XXIX. Le vieillard captif dans la villa d’Arcetri.--Ses + lettres.--Une lettre inédite de l’épicurien + Galilée.--Visite de Milton. 241 + XXX. Solitude, cécité et longévité du vieillard.--Le P. + Mersenne le traduit.--Le duc de Noailles le + protége.--Générosité de Calasanzio.--Derniers moments. 262 + Conclusion. 275 + + +FIN + + +PARIS.--TYP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. + + + + +ERRATA + + +Page 51, ligne 14. Au lieu de «cette opiniâtreté de parade», lisez «son +vain effort». + +Page 159, ligne 1re. Au lieu de «ce beau caractère», lisez «cet aimable +caractère». + +Page 251, ligne 15. Au lieu de «sa», lisez «la». + +Page 261, ligne 8. Au lieu de «transmis», lisez «transmise». + + +[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les errata ont été corrigés, sauf celui relatif +à la page 251, qui n’a pas été trouvé dans le texte.] + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79052 *** |
