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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79052 ***
+
+
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+ GALILEO GALILEI
+
+ SA VIE
+ SON PROCÈS ET SES CONTEMPORAINS
+ D’APRÈS LES DOCUMENTS ORIGINAUX
+
+ AVEC UN PORTRAIT
+ GRAVÉ D’APRÈS L’ORIGINAL D’OTTAVIO LEONI
+
+ par
+ PHILARÈTE CHASLES
+ PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE
+ CONSERVATEUR A LA BIBLIOTHÈQUE MAZARINE
+
+
+ PARIS
+ POULET-MALASSIS, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ 97, RUE DE RICHELIEU, 97
+
+ 1862
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.
+
+
+
+
+ [Illustration: GALILÉE
+ D’APRÈS LE PORTRAIT PEINT ET GRAVÉ EN 1624 PAR OTTAVIO LEONI.]
+
+
+
+
+A
+
+M. ALFRED VON REUMONT
+
+ENVOYÉ DE S. M. LE ROI DE PRUSSE A FLORENCE
+
+Auteur des _Beitræge zur Italienischen Geschichte_, etc.
+
+
+C’est à vous, monsieur, qu’appartiennent les documents contenus dans le
+volume dont je vous prie d’agréer la dédicace.
+
+Vos _Recherches pour servir à l’histoire italienne_ sont un immense
+trésor de détails pris aux sources et de renseignements originaux sur le
+moyen âge en Italie, ses fières républiques, ses phases historiques, ses
+grands hommes et le développement de ses mœurs. En recueillant et
+classant la correspondance de Galilée et celle de ses amis, vous avez
+complété les travaux et les recherches de _Fabroni_[1], _Nelli_[2],
+_Venturi_[3], _Rosini_[4], _Bigazzi_[5], _Libri_[6], _Eugenio
+Alberi_[7], _Marini_[8], _Biot_[9], sur la vie de ce grand homme
+persécuté. Grâce à vous, les philosophes peuvent enfin se faire une
+juste idée de son caractère, de ses travaux, de ses faiblesses et des
+amertumes qui ont empoisonné sa vieillesse.
+
+ [1] _Lettere inedite d’uomini illustri_ (Firenze, 1773-5.)
+
+ [2] _Vita e commercio letterario di Galileo Galilei._ (Lausanne
+ [_Florence_], 1793.)
+
+ [3] _Memorie e lettere inedite di Galileo Galilei._ (Modena, 1818-21.)
+
+ [4] _Inaugurazione solenne della statua di Galileo._ (Pisa, 1839.)
+
+ [5] _Due lettere inedite di G. G._ (Firenze, 1841.)
+
+ [6] _Histoire des sciences mathématiques_ (livre IX.)
+
+ [7] _Opere di G. G._ (Firenze, 1842.)
+
+ [8] _Galileo e l’inquisizione._ (Roma, 1850.)
+
+ [9] _Biographie universelle_, article _Galilée_;--excellent morceau de
+ biographie.
+
+Usant de vos recherches sans vouloir me les approprier, et rendant à
+votre érudite impartialité l’hommage qui lui est dû, j’ai osé ne pas
+adopter toutes vos conclusions. Galilée, vous l’avez prouvé, ne
+ressemble en rien à l’image populaire que ce nom rappelle; faible et
+timide, il m’a paru plus excusable, la société de son temps plus odieuse
+qu’à vous.
+
+Étudier dans la correspondance de Galilée son caractère propre; dans ce
+caractère, celui de son temps; dans le caractère de son temps celui des
+décadences; tel est le sujet de ce livre. Je ne pense pas, avec les
+Gâcons et les Scudérys, avec les Scapins et les Gnathons, que la vérité
+soit prohibée; que Tacite _qui creuse dans le mal_, comme disait de lui
+Fénelon, mérite le blâme; je pense qu’il a conquis l’éternel amour et la
+reconnaissance de l’humanité. J’estime que l’on se déshonore par la
+flatterie, le mensonge et le vain panégyrique.
+
+S’il est triste de reconnaître qu’un aussi grand esprit que Galilée ait
+mal soutenu le choc de ses ennemis; il est utile de savoir d’où lui
+venait cette faiblesse. C’est que nulle force vive ne subsistait plus
+dans les âmes. L’éducation des siècles et le joug étranger les avaient
+faites telles, que chacun--même parmi les plus grands--privé de valeur
+personnelle, courbé sous l’autorité, se prosternait ou rampait. En vain
+les lumières abondaient alors; les conduites étaient basses. Le
+sentiment du devoir était aboli. Le christianisme, qui n’avait pas
+relevé Byzance, ne pouvait relever l’Italie. Les efforts et les exemples
+sublimes des Borromée et de leurs émules étaient impuissants; le
+catholicisme cessait d’être une doctrine vivante pour des âmes mortes.
+Le culte de la tradition exagérée faussait la théologie chrétienne, dont
+le premier dogme est la responsabilité personnelle; la formule tuait
+l’esprit.
+
+Aucune discussion, aucune variété, aucune vie. Point d’espoir; nul
+avenir. Les diversités de caractère et d’idée, les contrastes entre les
+forces sociales n’ayant point de développement pour leur lutte légitime,
+refoulaient l’homme sur lui-même; et comme il ne lui restait plus que
+des appétits et des passions, il abritait sous l’hypocrisie l’envie, la
+haine, la licence, la sensualité, la fraude, qui, systématisés,
+organisés, polis, n’en devenaient que plus hideux. On ne se renouvelait
+moralement ni par les grandes actions ni par les grandes œuvres; le
+développement du _moi_ s’opérait dans le sens du mal. La littérature
+aussi se faisait de pratique, par imitation, arrangement de phrases et
+métaphores recherchées. La sincérité, bannie de partout, manquait aux
+arts comme à la vie. On substituait de vaines recettes à l’étude de la
+nature et à la recherche de l’idéal; l’architecture elle-même devenait
+mensonge; et le genre _colossal_ prêtait à des constructions mesquines
+un simulacre de grandeur.
+
+Au milieu de cette immense détresse morale Galilée naquit.
+
+Il acheva la plus belle conquête des temps modernes, après celle de
+Newton. Il résolut le problème du mouvement de la terre, et fut coupable
+par là de trois crimes: envers la société, envers les savants, envers le
+pouvoir.
+
+Une société jalouse, haineuse, vaniteuse, où tout le monde prétend à
+l’esprit, est inexorable pour le génie. Quant aux savants, la nouveauté
+des lumières qu’apportait Galilée dérangeait leurs doctrines et blessait
+le code des bienséances, dont il s’agissait de porter le joug avec
+grâce. Enfin il désobéissait au pouvoir suprême, protecteur né de la
+règle officielle.
+
+Il s’établit alors entre lui et le monde italien une lutte dramatique
+très-bizarre; lutte entre les faiblesses rusées de Galilée et les
+bassesses haineuses de ses ennemis; lutte où se développa l’immoralité
+de cette société déplorable.
+
+En la reproduisant dans sa misère, je n’ai cédé ni au penchant de
+l’artiste, ni aux préoccupations du misanthrope.
+
+Ce n’est point un plaisir pour moi d’accumuler les exemples des
+débilités sociales; encore moins ai-je prétendu ou inculper mon temps,
+ou réhabiliter la doctrine de Jean-Jacques, ou flétrir l’honneur de
+l’Italie, seconde et admirable mère de nos civilisations.
+
+Mais continuant mon étude récente sur la même contrée et sur le même
+siècle (_Virginie de Leyva_, ou _un Couvent de femmes en Italie_[10]);
+j’ai voulu éclairer l’un des phénomènes les plus intéressants de
+l’histoire, cette maladie des âmes qui détruit tout état social.
+
+ [10] 1 vol. in-12. Paris, 1860.
+
+Il y a certes en Europe et en France beaucoup d’hommes qui, comme vous,
+monsieur, préfèrent l’étude désintéressée à la recherche laborieuse de
+jouissances rapides et qui s’isolent d’un courant de mœurs brutalement
+énervées. Certes il y a encore des âmes qui attachent du prix à la
+dignité personnelle; des esprits qui aiment l’initiative, mère de toute
+grandeur; des caractères qui ne renoncent pas à l’originalité, mère de
+tout progrès;--et c’est pour eux seuls que j’écris.
+
+Philarète Chasles.
+
+Institut. Paris, novembre 1861.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+BUT DE CE LIVRE
+
+
+
+
+I
+
+But de ce livre.--La société italienne des derniers temps.--L’envie
+triomphante.
+
+
+Les documents nouveaux dus aux recherches de quelques récents
+investigateurs ont éclairé sur divers points la biographie de Galilée.
+
+Cependant ils n’établissent aucun paradoxe et ne démentent pas la
+tradition.
+
+Un enseignement en résulte: enseignement moral. C’est que l’art de
+vivre, la sociabilité, les arts, la littérature et le bel-esprit, la
+science même, ne suffisent à aucun peuple.
+
+Galilée, l’honneur de son temps, vivait dans une société mal constituée.
+Il avait pour ennemis les envieux et deux ou trois moines; ces ennemis
+firent marcher contre leur victime les sots, les méchants, la crédulité
+et le pouvoir.
+
+La foule imbécile garda le silence, et le grand homme fut ruiné.
+
+Pour ruiner un malheureux, spécialement un talent supérieur, pour abîmer
+un imprudent, il n’est pas besoin d’une armée. Deux ou trois acharnés
+suffisent à l’œuvre.
+
+Calomnie, complot, envie, intrigue, lâcheté, abandon des amis, reniement
+des proches au moment du péril; un ou deux dévoués, quelques traîtres,
+beaucoup d’effrayés et une foule de faibles assurent la victoire absolue
+du mal sur le bien, de la fraude sur l’innocence, de la fourbe sur la
+vérité, de la manœuvre sur l’ingénuité: de la sottise sur le génie.
+
+Ce drame n’est donc que le drame commun de la malice humaine. Une
+société bien faite la réprime; une société mal faite l’encourage.
+
+Dans le procès de Galilée le mouvement de la terre n’était point en jeu,
+mais seulement le mouvement de l’envie.
+
+Le soleil, la lune, les étoiles, Josué, l’Église: vains prétextes. Le
+pape Urbain VIII pensait exactement comme Galilée sur les révolutions du
+globe; ou plutôt ce que Galilée se contentait d’indiquer sans l’affirmer
+semblait à Urbain VIII on ne peut plus indifférent. Ce qui ne lui était
+pas indifférent, c’étaient sa propre vanité et sa propre puissance. Il
+voulait châtier un manque de respect. Il voulait le maintien des bonnes
+et saines doctrines sociales, selon lui du moins. Il faisait avec joie
+la leçon à ce philosophe, à ce géomètre, à ce bel esprit; il lui
+apprenait à demeurer dans ses limites, et par un coup habilement frappé,
+répandant une salutaire terreur, il servait l’autorité, l’établissait
+immobile et paisible et prévenait les dangers futurs.
+
+En de telles sociétés cachez votre talent, voilez vos opinions;
+respectez les sots; ménagez les gens qui approchent de la puissance; ne
+blessez pas l’orgueil; ne levez point la tête; refrénez toute envie de
+discussion, d’analyse, ou de vérité cherchée. Ne respirez pas.
+
+--«Pourquoi ne pas vous tenir tranquille? disait à Galilée un de ses
+plus dévoués amis... Le cardinal Barberini (ainsi s’exprime le poëte et
+l’astronome Ciampoli dans une lettre adressée à Galilée son maître) me
+disait hier au soir, quand je l’ai visité, que les affaires du Ciel ne
+sont ici pour rien;--qu’il ne s’agit pas de prendre parti pour Ptolémée
+ou pour Copernic, mais avant tout de bien rester dans les limites où la
+physique et l’astronomie doivent se renfermer. Voilà le point vrai, le
+centre réel de l’affaire. Vous savez quelle estime il a pour vos
+talents. Mais vous parlez trop haut et trop tôt!»
+
+Galilée aurait donc pu déplacer le soleil et faire rouler la terre dans
+le sens de Copernic ou de Ptolémée; même, à l’exemple de Pulci et de
+l’Arioste, on l’aurait laissé se moquer de la Vierge et des saints. On
+lui défendait seulement de toucher aux vanités, de piquer un
+amour-propre, de blesser une petite âme, de déranger un manteau de
+pourpre sur un cœur de valet; dans ce cas pas de salut pour lui.
+
+La religion ne s’est pas mêlée à ces sordides manœuvres, à ces férocités
+de reptiles sous figures d’hommes.
+
+Ce n’est pas la religion, c’est l’envie qui a fait son œuvre ordinaire;
+elle a traité Galilée comme Socrate, Papin, Descartes, Vanini.
+
+Parmi les grands persécutés, les uns déployèrent du caractère et de la
+force; d’autres se réfugièrent dans la ruse et l’adresse: Gassendi et
+Locke, habiles et doux, se ménagèrent des abris et des égides; Leibnitz
+et Dante, plus vigoureux et plus subtils, se bâtirent des forteresses et
+des arsenaux; Voltaire, dans son exil volontaire de Ferney, offrit un
+modèle merveilleux de cette conduite.
+
+Quelques-uns se montrèrent faibles et s’abaissèrent sans rien gagner.
+Galilée fut de ce nombre.
+
+
+
+
+II
+
+Caractère personnel de Galilée.--Sa faiblesse morale née des faiblesses
+morales de l’époque.
+
+
+Galilée, homme d’un esprit vaste et fertile, n’était pas supérieur à son
+époque et à son pays; la force morale lui manquait. Épicurien, asservi
+aux influences sociales et aux traditions, il n’a su ni défendre
+héroïquement la vérité, ni éluder les atteintes de ceux qui voulaient le
+perdre. Il n’a montré aucune grandeur et aucune franchise. Il n’a eu ni
+ce vaillant amour du vrai qui immortalise de Foë attaché à son pilori et
+l’honnête abbé de Saint-Pierre chassé par ses collègues, ni même cet
+acharnement taquin d’Étienne Dolet et de Furetière.
+
+Incertain, épouvanté, équivoque et inutilement souple; il ne s’est
+jamais écrié: _E pur si muove!_ Jamais il n’a déployé cette héroïque
+résistance qu’on lui attribue. Grand par les lumières, innocent dans sa
+vie, il était de son temps, il était de son groupe pour le caractère et
+les idées. Il cédait, pliait, reculait devant l’ennemi et reniait sa
+doctrine, un peu par timidité et douceur chrétiennes, un peu aussi dans
+l’espoir stérile d’attendrir les puissants, de désarmer les rivaux, de
+rentrer en grâce, de se réfugier dans une vie paisible et d’échapper aux
+orages.
+
+Voyant l’envie conspirer sa ruine, il perdit courage. Cette lutte était
+trop forte pour lui.
+
+Que ne savait-il attendre et se taire? ou fuir à Venise, ou passer la
+mer? Il aurait pu hardiment, à la face du monde, proclamer sa doctrine
+et établir le système solaire sur ses bases éternelles.
+
+La postérité ne l’eût pas vu sans admiration, fût-ce vingt ans, trente
+ans après son exil, serrer de son étreinte mortelle le dominicain
+persécuteur et le jésuite rival; découdre la calomnie, arracher les
+masques, montrer le front bas et la lèvre épaisse du calomniateur, et
+triompher!
+
+Triompher avec la vérité, la justice et la science! Tous les
+philosophes, les gens de cœur et les victimes l’auraient honoré,
+remercié, applaudi et soutenu à travers les âges.
+
+
+
+
+III
+
+L’Italie entre 1600 et 1650.--Sa misère morale.--Excès et exagération de
+la science sociale.
+
+
+Mais on le verra s’abandonner lui-même lorsque tout le monde
+l’abandonnait. La philosophie du temps était épicurienne. Il fallait
+jouir. Il fallait vivre. On était lâche, et Galilée ne l’était pas
+moins.
+
+Ce monde italien, entre 1600 et 1650, n’avait plus d’aspiration vers
+l’héroïsme ou la vérité, vers la justice ou la liberté, mais vers le
+repos et le plaisir. Toute société humaine se tient, se compose de
+parties bien liées, forme un ensemble homogène et harmonique. Les
+cardinaux qui servaient la vengeance des ennemis de Galilée, hommes du
+monde aimables et hommes politiques distingués, n’en étaient pas moins
+les contemporains trop subtils, les concitoyens trop ingénieux de
+Guicciardini;--les derniers élèves de Machiavel.
+
+Pendant que le Saint-Office, exécuteur docile des hautes œuvres de
+l’envie et des rancunes d’Urbain VIII, condamnait le vieillard; au
+moment où celui-ci, à genoux et courbé, subissait la honte de sa
+sentence avec une docilité plus honteuse encore, et une abnégation que
+chez tout autre homme on qualifierait d’abjection; le couvent de
+Monza[11] cachait des assassinats et des débauches de toute espèce; les
+religieuses espagnoles-italiennes imitaient Lucrèce Borgia, et leurs
+habiles amants, gens du monde accomplis, jetaient les cadavres dans les
+torrents.
+
+ [11] _V._ notre ouvrage intitulé: _Virginie de Leyva ou intérieur d’un
+ couvent de femmes en Italie, au commencement du XVIIe siècle_.
+
+C’était là qu’en étaient venus dans un admirable pays, riche de tous les
+trésors des arts, ce grand art de vivre prêché par Machiavel et cette
+sublime habileté dont _Castiglione_ avait rédigé le Code; science des
+accommodements et des bassesses; casuistisme universel; concessions et
+ménagements, servilités et transactions;--partout le mensonge et les
+manœuvres.
+
+En face du savant que deux jésuites et un dominicain ont juré de perdre,
+vingt conducteurs de trames sociales vont jouer leur jeu. Il y a
+d’honnêtes gens dans cette époque, mais froids et timides; il y a des
+criminels, ceux-là savent agir. Le grand-duc de Toscane et les élèves de
+Galilée ne seraient pas fâchés de lui être utiles; indolents, ils ont
+assez à faire pour échapper aux piéges d’autrui; ils ne veulent pas se
+compromettre. Ces gens d’esprit, heureux d’échapper à l’embûche, de
+parer la botte secrète et de vivre tranquilles, rient tout bas des
+parties perdues; tant pis pour qui ne réussit pas. Éviter l’_échec et
+mat_, c’est toute la morale.
+
+Les rivaux, les mauvais sont plus vifs, plus ardents, plus rusés, plus
+ambitieux, plus fougueux, plus actifs, plus fins, plus redoutables. Ils
+font marcher leurs pièces selon la tactique et les principes développés
+par Machiavel, et gagnent la partie. On va les voir à l’œuvre dans le
+récit qui va suivre et que nous faisons précéder à dessein de cette
+introduction qui en résume le sens moral et historique.
+
+Dans ce récit nous voulons surtout peindre et flétrir un tel état
+social, où il n’y a que stratégie, habileté, manœuvre, indifférence pour
+le bien; ces époques effacées où personne n’est coupable, personne
+vertueux; où il n’y a plus de caractères, plus de nuances tranchées,
+mais des intérêts. On veut sans vouloir. On défend sans défendre. On est
+contre Galilée sans l’oser dire. On est pour Galilée sans prendre son
+parti. Le jeu social ne se compose plus que de demi-teintes, de cartes
+biseautées et de dés pipés; les plus honnêtes en usent comme on se sert
+d’une monnaie de billon qui n’a ni poids ni valeur, mais qui a cours.
+Les protecteurs sont timides, les amis indifférents, les calomniateurs
+se voilent et triomphent; rien de ce que l’on montre n’est vrai, rien de
+ce que l’on veut atteindre n’est à découvert. Que faire d’un monde livré
+à de telles mœurs?
+
+Les institutions mauvaises et le besoin de jouir ont détruit alors tout
+sens moral. Il n’y a plus ni droit ni liberté.
+
+Oui, j’entends flétrir ces sociétés de vieille corruption, arrangées
+pour la lourde polémique des intérêts, pour la force contre le droit,
+pour les artifices contre l’honneur, pour les intrigues contre la vertu,
+pour le mal contre le bien, pour l’envie contre le talent, pour le
+mensonge contre la candeur, pour la manœuvre contre la simplicité, pour
+la bassesse contre l’élévation de l’âme.
+
+Galilée lui-même était corrompu par son temps; quand il cédait à une
+faiblesse et s’engageait dans un mensonge inutile, il croyait obéir à
+une science supérieure, nécessaire, particulière; celle du monde;--la
+science que Chesterfield prêche à son fils dans les deux tomes ignobles
+et élégants que vous savez; celle dont _Castiglione_, dès le seizième
+siècle, avait tracé le Code.
+
+
+
+
+IV
+
+Catholicisme italien.--Galilée placé entre la philosophie nouvelle et
+l’obéissance traditionnelle.--Opinion de Guicciardini sur sa conduite.
+
+
+Depuis que la Réforme religieuse avait éclaté, le catholicisme italien
+était devenu plus fervent et plus âprement politique. Galilée ne voulut
+point trahir la cause catholique, celle de son enfance et de ses pères.
+
+Chrétien sincère et plein de foi, il espéra concilier avec l’autorité
+qui lui imposait l’obéissance les instincts de son génie.
+
+Voilà ce qui était difficile et ce qui le perdit. Philosophe solitaire,
+rêveur ingénu, tout occupé des lois de la statique et des affaires du
+soleil, il s’engagea dans cette route sans issue, voulant comme disait
+Guicciardini, concilier l’inconciliable.
+
+Cet ambassadeur historien, peu instruit des choses du ciel et beaucoup
+de celles de la terre, jugeait très-bien Galilée, qui, selon lui, aurait
+dû «rester coi et laisser passer les années. S’il avait voulu prendre ce
+parti, il aurait pu se défendre en secret, agir habilement, et gagner à
+sa cause beaucoup de personnes qui l’auraient servi...
+
+«Mais le philosophe ne voulait rien entendre... En vain chacun lui
+criait de se tenir tranquille; qu’il lui était impossible de se défaire
+de tant d’ennemis et de triompher de tant de rivaux; qu’enfin il
+s’attirerait mille nouveaux désagréments. Il n’écoutait personne. Il se
+plaignait même d’être reçu avec froideur; il ne voyait pas que c’était
+lui qui fatiguait nombre de cardinaux de ses importunités. Toute cette
+conduite n’était pas du goût du cardinal Orsini, pour lequel vous lui
+aviez donné une si chaude lettre de recommandation, et qui le jeudi de
+la semaine dernière avait parlé en sa faveur avec modération et habileté
+en plein consistoire. Le pape Urbain VIII a répondu qu’il donnerait à
+Galilée toute facilité de se disculper; le cardinal ayant voulu pousser
+encore le pape, celui-ci a brisé la conversation, et dit brusquement que
+Galilée répondrait au Saint-Office.»
+
+On avait fait vibrer la corde sensible des âmes lâches, la vanité.
+Galilée passait pour un méchant et un railleur! Il avait dénigré ce
+cardinal, et cette dame, et le pape!
+
+Les amis tremblaient, le pape retirait sa main, les envieux riaient, le
+peuple passait indifférent.
+
+«C’est alors, dit très-bien Guicciardini, qu’un homme qui sait son monde
+se voile le front, se replie», attend que l’orage soit passé, que la
+calomnie ait essuyé sa bave; devient modeste, se plonge dans la
+solitude, y vit de silence et de résignation, et n’essaye pas de livrer
+la guerre à la calomnie, comme un enfant; de saisir l’éclair et de
+lutter contre la foudre. Galilée ignorait que la calomnie est plus
+terrible que la foudre; la ruse de l’envie, plus subtile que l’éclair,
+mille fois plus rapide, et plus indomptable, et plus insaisissable.
+
+On avait juré de le perdre; et le complot savamment ourdi contre lui
+réussissait; la ligue était formée, les puissants étaient de bronze, les
+parents se taisaient, les cœurs étaient de glace.
+
+«Il ne faut ni semer ni labourer quand il gèle, dit l’adorable Fénelon,
+alors que la terre est dure.»
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+PREMIÈRE ÉPOQUE DE GALILÉE
+
+LA JEUNESSE
+
+
+
+
+V
+
+Jeunesse de Galilée.--Ses premières fautes.--Ses ennemis.--Il se réfugie
+à Venise.--Il occupe la chaire de mathématiques à Padoue.
+
+
+Né à Pise, en 1564, d’une famille noble, Galileo Galilei était destiné
+par son père aux études philosophiques et médicales. Les leçons
+routinières des péripatéticiens ne pouvaient suffire à cet esprit
+ardent, avide de nouveauté. Sa vocation n’attendait qu’une occasion pour
+se manifester. L’occasion se présenta bientôt.
+
+Galilée avait dix-huit ans, lorsqu’un jour, étant entré dans l’église
+métropolitaine de Pise, il remarqua les oscillations régulières d’une
+lampe suspendue à la voûte de la cathédrale. Cette observation fut une
+révélation pour lui, et son avenir fut décidé. Devinant avec la
+merveilleuse rapidité qui caractérisait son intelligence toute
+l’importance que pouvait avoir cette découverte pour la juste mesure du
+temps, il se mit au travail avec opiniâtreté. C’était le premier pas
+vers la gloire, c’était aussi le premier pas vers la persécution. Les
+mathématiciens contemporains le virent avec inquiétude multiplier les
+essais, les recherches, les expériences. Dès le début, il se heurta
+contre des obstacles imprévus, quoique trop faciles à prévoir.
+
+Quel était donc ce jeune présomptueux qui à l’âge où les autres étudient
+encore prétendait enseigner? D’où lui venait tant d’audace?
+
+Ce mauvais vouloir qui devait si vite dégénérer en fureur, ne fit que
+surexciter en l’irritant le génie de Galilée. Son impatience naturelle
+s’en accrut; son humeur, déjà inégale et violente, s’aigrit. Prompt à la
+riposte, sa parole devenait parfois amère et infligeait à l’amour-propre
+de ses adversaires des blessures qu’ils ne lui pardonnaient pas.
+
+L’antagonisme contre lequel le jeune mathématicien avait eu tout d’abord
+à lutter se déchaîna avec une nouvelle violence quand il mit au jour ses
+_Observations sur la chute des corps_. Cependant, s’il s’était suscité
+de nombreux ennemis, Galilée avait en même temps trouvé de puissants
+protecteurs, parmi lesquels le marquis Guido Ubaldi se distinguait par
+sa fervente sympathie; grâce à son crédit, Galilée obtint la chaire de
+mathématiques à l’université de Pise.
+
+Mais sa fébrile et indomptable inquiétude semblait le condamner à des
+vicissitudes perpétuelles. Jean de Médicis, fils naturel de Côme Ier et
+d’Éléonore d’Alby, avait inventé une machine qu’il avait soumise à
+l’approbation de Galilée. C’était un assez pauvre ingénieur et un
+architecte plus médiocre encore, comme l’atteste le tombeau de
+Saint-Laurent dont il a fourni les dessins.
+
+Que devait faire Galilée? S’il eût écouté la voix de la prudence, cette
+voix que, plus tard, il n’écouta que trop, il eût ménagé la vanité
+princière et laissé à ce redoutable orgueil ses puérils hochets.
+
+Loin d’agir ainsi, Galilée critiqua publiquement la prétendue invention,
+semblant provoquer et défier la tempête. La vengeance ne se fit pas
+attendre; un ordre de bannissement chassa le professeur téméraire de sa
+patrie qu’il ne devait revoir qu’après dix-huit ans d’exil. La liberté
+s’était alors réfugiée à Venise, qui, au milieu des langueurs serviles
+de l’Italie, avait seule conservé sa mâle énergie; à Venise «de toutes
+les filles du génie humain, dit Alfieri, celle qui a vécu le plus
+longtemps»; _del senno uman la più longeva figlia_.
+
+Ce fut à la puissante république que le proscrit après cette première
+étape de souffrance, vint demander asile. La protection du marquis Guido
+Ubaldi s’étendait encore jusqu’à lui. Galilée avait reçu de son noble
+compatriote des lettres de recommandation; il s’était lié d’amitié, à
+son arrivée, avec le Florentin Salviati et le Vénitien Sagredo, tous
+deux jouissant d’une certaine influence; son nom d’ailleurs avait déjà
+conquis une juste célébrité; bientôt il fut nommé titulaire de la chaire
+de mathématiques à Padoue (1592).
+
+Là il se remit au travail avec passion. Embrassant à la fois les sujets
+les plus divers, scrutant toutes les sciences, explorant, coordonnant,
+approfondissant, il publia tour-à-tour un _Traité des fortifications_,
+un _Traité de mécanique_ et un admirable ouvrage sur le _Compas de
+proportion_.
+
+Comme toujours, l’envie essaya de lui ravir le fruit et l’honneur de ses
+glorieux labeurs. Un certain Balthasar Capra, l’un de ces parasites de
+scandale qui vivent aux dépens du talent et de la renommée d’autrui,
+publia contre Galilée un nouveau pamphlet dans lequel l’envieux
+cherchait à s’attribuer le mérite des découvertes du philosophe. Cette
+fois l’infamie était trop évidente; l’œuvre diffamatoire tourna à la
+confusion de son auteur.
+
+Galilée cependant ne prenait pas de repos. En 1559 il inventait le
+thermomètre; en 1604 il observait une nouvelle étoile; en 1609, il
+créait le télescope. Ayant ouï dire qu’à l’aide d’une combinaison de
+verres un Hollandais était parvenu à distinguer des objets placés à une
+très-grande distance, il résolut sur-le-champ de vérifier le fait.
+Chercher, pour lui, c’était trouver; bientôt il plaçait le premier
+télescope sur le clocher de Saint-Marc, aux applaudissements du peuple
+qui le couvrait d’or et d’honneurs.
+
+Mais il ne suffisait pas à son ambition de contempler au loin les
+vaisseaux qui voguaient vers les lagunes; le ciel était le seul champ
+digne de ses explorations. Cette application nouvelle de l’optique à
+l’astronomie créait le télescope; et personne, comme le dit M. Biot, ne
+peut lui contester cette merveilleuse invention.
+
+Il fut récompensé par le spectacle que ses yeux contemplèrent les
+premiers.
+
+Ici le satellite de notre planète et ses aspérités encore inexplorées;
+là Saturne et les merveilles de ses anneaux. Quelle joie pour ce
+Christophe Colomb du firmament, lorsqu’il interrogea dans le silence des
+nuits le mystère des mondes inconnus!
+
+
+
+
+VI
+
+Galilée rentre en grâce par une flatterie.--Les envieux reviennent à la
+charge.
+
+
+Galilée supportait impatiemment son séjour à Venise.
+
+Les mœurs hardies et singulières de cette république aristocratique où
+s’était réfugiée la puissante étincelle de l’individualité, de
+l’originalité, de la liberté, le blessaient; il y trouvait trop de
+fantaisie et d’élan, d’essor et de disparates. Il regrettait une société
+plus docile, plus assouplie aux belles règles de la vie sociale; il
+redoutait l’élément vigoureux qui se maintenait chez cette nation
+aimable et virile. Une occasion de rentrer en grâce auprès de ses
+anciens maîtres se présenta: il la saisit avec empressement.
+
+L’une de ses découvertes télescopiques les plus importantes était celle
+des satellites de Jupiter. Cédant au désir de quitter Venise, il leur
+donna le nom d’_astres de Médicis_, en l’honneur du grand duc Côme II.
+Cette flatterie ne pouvait manquer de calmer la rancune qui lui avait
+fermé les portes de sa patrie, et bientôt Galilée reçut la proposition
+de retourner à Florence. Il y consentit avec joie.
+
+Étrange contradiction de ce multiple caractère que nous verrons se
+démentir si souvent! Une critique hasardée l’avait forcé à s’enfuir de
+Florence; pour y rentrer le philosophe s’abaisse jusqu’à l’adulation.
+
+La haine de ses ennemis en effet veillait toujours dans l’ombre. L’envie
+comme la flamme cherche les sommets, a dit le Latin: _summa petit_. Plus
+Galilée s’élevait, plus les jalousies s’acharnaient à l’attaquer!
+
+A peine de retour à Florence, il vit les jaloux revenir à la charge à
+propos de ses _Études hydrostatiques_. La publication de son travail sur
+les _Taches solaires_ ne fit qu’envenimer leurs haines et leurs injures.
+Ce n’étaient là néanmoins que des escarmouches, préludes de terribles
+combats. La guerre allait éclater farouche, implacable sur un terrain
+bien autrement périlleux; guerre sans merci, qui après une trêve de
+quinze années devait se terminer par la défaite et l’humiliation du
+faible grand homme!
+
+Galilée, avant de quitter Padoue, en 1610, avait publié son _Nuncius
+sidereus_ dans lequel il traite des satellites de Jupiter.
+
+L’école péripatéticienne avait réfuté les doctrines nouvelles contenues
+dans cet ouvrage.
+
+Mais l’illustre Florentin se souciait peu, comme le prouve une lettre
+adressée par lui à Paolo Sarpi, _des disciples padouans d’Aristote_. Sa
+réputation grandissait chaque jour, et il crut faire l’action la plus
+habile en se plaçant sous la protection immédiate des cardinaux.
+
+Il se rendit à Rome où il fut accueilli avec honneur. Le cardinal
+Bellarmin, qui jouissait à la cour pontificale d’un immense crédit,
+avait soumis le nouveau livre de Galilée à l’examen des savants du
+Collége romain, et l’examen avait été entièrement favorable, comme le
+prouve la lettre suivante adressée le 31 mai au grand-duc de Côme par le
+cardinal François Matile del Monte[12]:
+
+ [12] De Reumont, _Galileo und Rom_.
+
+«Galilée a donné toute satisfaction pendant son séjour ici et je crois
+savoir que lui-même n’a pas été moins satisfait de nous. Jamais il ne
+trouvera une meilleure occasion de mettre en lumière ses découvertes,
+qui ont été jugées par tous les hommes sérieux et savants de cette ville
+aussi positives que merveilleuses.»
+
+Ainsi tout paraissait marcher à souhait; la cour de Rome l’accueillait,
+les cardinaux lui décernaient des certificats de bonne conduite et
+célébraient ses découvertes; le dénigrement, il est vrai, s’attachait
+encore à ses écrits, mais la voix des _insulteurs_ n’accompagnait-elle
+pas jadis de ses imprécations tout cortége triomphal?
+
+Et Galilée ne semblait-il pas triompher? Jamais l’horizon n’avait été
+plus calme.
+
+
+
+
+VII
+
+Étude de mœurs.--Comment il faut changer de point d’attaque pour perdre
+son ennemi.--Galilée hérétique.
+
+
+Que faire pour perdre Galilée, si bien en cour et si habile? Voilà ce
+que se demandaient ses ennemis! Comment l’attaquer?
+
+Il y a toujours un point vulnérable, un vice que le siècle où vous vivez
+ne pardonne pas, une imputation qu’il faut jeter quand on veut perdre un
+homme; c’est le point fatal.
+
+Ce point vulnérable n’est le même ni dans toutes les sociétés ni dans
+tous les temps.
+
+Gens du dix-neuvième siècle que nous sommes, les uns librement
+protestants, les autres librement catholiques, quel mal ferions-nous à
+notre ennemi si nous prouvions aujourd’hui qu’il est «_hérétique_»?
+
+Sous Louis XIV Hamilton ne nuisait pas à son héros Grammont quand il
+avouait que ce héros volait au jeu. Le dix-huitième siècle abjura
+l’ancienne indulgence pour le vol de l’argent, mais se montra bien plus
+doux pour l’escroquerie amoureuse; prendre la femme du voisin devint
+alors chose avouée, élégante, de bonne grâce. Plus tard les idées
+changèrent. Si, en 1793, vous eussiez été assez hardi pour publier à
+Paris l’apologie de la messe, vous auriez eu la tête tranchée. Un siècle
+plus tôt ce même Paris vous brûlait en place publique si vous attaquiez
+la liturgie. Londres, à la même époque, vous assommait avec le lourd
+bâton attaché à une courroie (_protestant flail_) si vous étiez
+soupçonné de papisme.
+
+C’est l’humanité.
+
+De 1550 à 1650 la pire accusation était encore l’imputation d’athéisme,
+de déisme ou même d’incrédulité.
+
+Le simple doute à l’égard des choses de la foi perdait un homme. En
+1620, au temps de Galilée, le signe de mort, c’était: _hérétique_!
+
+Avec ce mot on brisait les os de Campanella; avec ce mot on avait
+_soublevé_ Estienne Dolet vivant à sa potence, pour l’y étrangler; le
+menaçant, s’il faisait le méchant et s’il disait un mot, de le brûler
+vif au lieu de le brûler mort. Vers le même temps, l’étiquette de
+papiste suffisait à Londres pour que l’on vous rôtît entre deux fagots,
+proprement empaqueté sous les yeux du roi, comme ce bon Henri VIII s’en
+donnait souvent le plaisir.
+
+«Il y a, (dit M. Biot dans son excellent article sur Galilée,) des armes
+propres à chaque pays et à chaque siècle.»
+
+En Italie, au dix-septième siècle, les envieux firent de Galilée un
+hérétique.
+
+Était-il réellement hérétique? voulait-il attaquer le saint-siége, ou
+blessait-il malgré lui et involontairement les doctrines catholiques?
+C’est ce que nous chercherons.
+
+
+
+
+VIII
+
+Marche des ennemis de Galilée.--Comment celui-ci les provoque, prête le
+flanc à leurs attaques et affaiblit sa position.
+
+
+A peine revenu à Florence, Galilée fut brusquement tiré de la sécurité
+trompeuse dans laquelle il avait paru s’endormir pendant son voyage à
+Rome. Se voyant impuissants sur le terrain de la science, les Baziles
+florentins changèrent de tactique et résolurent d’entraîner leur
+adversaire sur le terrain de la théologie. Là toute faute devenait
+crime, et toute innovation, hérésie.
+
+A la suite d’une dispute qui eut lieu devant la cour, entre les
+professeurs Pisanini, Roselli et Benedetto Castelli de l’ordre des
+Bénédictins, Galilée eut l’imprudence d’adresser à ce dernier une longue
+lettre (21 décembre 1613), dans laquelle il cherchait à concilier le
+texte des saintes Écritures avec le mouvement de la rotation de la terre
+découvert par Copernic. Ce n’était point un esprit prudent, modéré,
+retenu que Galilée; il sentait sa force, voulait résoudre tous les
+problèmes, se mêlait à toutes les querelles, ramenait les questions
+religieuses aux questions astronomiques, et courait de lui-même à sa
+perte.
+
+Copernic avant lui, en effet, avait démontré la rotation de la terre;
+mais il avait eu la sage précaution de ne présenter son opinion que
+comme une pure hypothèse; et son livre sur les mouvements célestes,
+dédié au pape Paul III Farnèse, n’avait blessé aucune susceptibilité,
+parce qu’il s’était bien gardé de confondre la théologie avec la
+science. Galilée ne ressemblait point à Copernic pour la prudence et le
+bon travail des affaires et de la vie. Le caractère de Copernic était
+simple quoiqu’il fût habile; celui de Galilée complexe, quoiqu’il fut
+maladroit.
+
+Victime de lui-même et de ses rivaux, Galilée va se livrer à eux et ils
+vont le sacrifier avec joie. Catholique, il effraie le catholicisme; la
+peur qu’il cause devient cruauté, et sa foi docile accepte le châtiment.
+S’il est de l’avenir comme expérimentateur, il est du passé comme fils
+obéissant de l’Église. Quand on lit ce qu’il écrit à ses parents: «Tout
+ce que les théologiens nient est inexact et faux; quiconque soutient de
+telles propositions doit être condamné sans pitié»; on le croirait du
+douzième siècle: quand il établit les bases et fixe les règles de
+l’observation scientifique, il semble appartenir au dix-neuvième.
+
+C’est donc à la fois une âme asservie et un esprit délivré. Les
+spéculations l’entraînent et son éducation le retient. Il est tout
+Italien par le caractère et la coutume; il se rappelle la croix du
+baptême, le premier _Pater_, la chanson de la mère, les jeunes amitiés,
+le premier confessionnal. Le respect du milieu social où il a vécu, la
+douceur des mœurs italiennes et même leur relâchement, l’habitude et le
+besoin de l’approbation publique, la crainte de s’isoler, de paraître
+farouche, sauvage, original, crainte si vive dans les phases décadentes
+des sociétés; l’horreur de l’individualité sans laquelle il n’est point
+de liberté, l’ont enchaîné ou plutôt rivé au principe de l’autorité la
+plus absolue et de l’obéissance la plus passive. C’est là le moteur de
+sa conduite, de même que l’indépendante énergie de l’examen est le
+mobile de ses travaux. A l’Église sa foi, à la science son amour.
+Impuissant à concilier deux éléments inconciliables, ce prodigieux
+Galilée,--catholique et anti-catholique,--est puni de la variété même et
+de la complexité de ses dons.
+
+Il réunit en effet tous les contrastes. Il recherche les voluptés et
+l’austérité, aime à la fois la vie simple et le monde; la nature et les
+œuvres d’art; la solitude et les palais; la société des hommes
+supérieurs et celle des enfants; l’étude profonde et les boudoirs des
+femmes; les grâces et les délices d’un luxe élégant; la musique, les
+tableaux, le plaisir, la dialectique, les observations et les
+expériences; les applaudissements des élèves, le soin curieux du style
+et même les combats irrités de la polémique savante. Il vit de mille
+vies, use de toutes les facultés contraires et met en jeu toutes les
+fibres de l’humanité.
+
+De là des conduites inconciliables. Galilée homme du monde flatte pour
+le succès; Galilée philosophe ne transige point avec le public ou le
+pouvoir.
+
+Cependant le tumulte soulevé à propos de la lettre de Galilée à
+Benedetto Castelli était depuis longtemps à son comble, sans que la cour
+de Rome en eût reçu aucun avis. Un Dominicain, le père Catticini, eut la
+triste gloire d’être l’un des premiers accusateurs publics de Galilée.
+Voyant sans doute là une occasion propice de témoigner son zèle et de se
+faire noter favorablement, le digne père ne craignit pas de lancer du
+haut de la chaire des allusions vives à l’impiété de Galilée. Afin
+d’avoir un prétexte pour introduire la délation dans son sermon, le
+Dominicain avait pris pour texte le dixième chapitre du dixième livre de
+_Josué_, en y mêlant le texte du premier chapitre des _Actes des
+apôtres_: «_Quid respicitis in cœlum_, s’écria-t-il, _Viri Galilæi!_»
+Hommes de Galilée!
+
+Le grelot était attaché par ce jeu de mots.
+
+Catticini ne reçut pas les félicitations auxquelles il s’attendait; il
+s’attira même de la part du général des Dominicains une leçon sur
+laquelle il ne comptait pas. Ce général, nommé Morosi, adressa à Galilée
+une lettre pour s’excuser de l’inconvenante manifestation tentée par un
+religieux de son ordre et désavouer toute solidarité dans ce scandale:
+«Pour mon malheur, disait-il dans cette lettre, je dois être responsable
+de toutes les sottises écloses dans le cerveau de trente ou quarante
+moines[13].» Le compliment était peu flatteur, la leçon méritée. Mais
+Catticini ne se tint pas pour battu. Il lui fallait à tout prix tirer
+profit de sa lâcheté et cueillir les fruits de son éloquence. Loin de
+redouter le bruit, il le désirait, afin d’appeler sur son nom obscur
+l’attention de la cour de Rome. Aussi en apprenant le désaveu infligé à
+son oraison, s’empressa-t-il d’en référer au Vatican et d’envoyer copie
+de la lettre de Galilée à dom Benedetto Castelli. L’intrigant et
+turbulent Dominicain était condamné à subir toutes les déconvenues; la
+cour de Rome ne montra point d’empressement à épouser ses rancunes. Ce
+ne fut qu’au commencement de 1615 que le cardinal Mellini demanda qu’on
+lui adressât la pièce de conviction. Castelli prétendit ne l’avoir plus
+en sa possession et répondit qu’il l’avait renvoyée à son auteur.
+
+ [13] De Reumont, _Galileo und Rom_.
+
+Ces sourdes menées étaient significatives; elles auraient dû avertir
+Galilée du danger qui le menaçait.
+
+S’il l’eût voulu, il aurait encore pu détourner la foudre. Mais, comme
+s’il eût pris plaisir à braver ses ennemis, au lieu de laisser
+s’assoupir cette périlleuse controverse, il revint à la charge et
+corrobora les doctrines exposées dans son précédent écrit par une lettre
+nouvelle adressée à son ancien élève monseigneur Dini. Bien plus, il
+publia peu après une circulaire, dédiée à la grande-duchesse veuve
+Christine de Lorraine, dans laquelle, s’écartant de plus en plus de son
+point de départ et emporté par la fougue de sa conviction, il laissa
+complétement de côté la question astronomique pour s’aventurer dans les
+plus audacieux sophismes théologiques.
+
+Ce ne sont plus cette fois ses principes qu’il cherche à concilier avec
+les textes sacrés; ce sont les textes sacrés eux-mêmes dont il veut
+plier le sens aux exigences de ses principes. Il ne plaide plus les
+circonstances atténuantes, il dédaigne les atermoiements et les
+faux-fuyants et prétend couvrir ses opinions de l’autorité des
+Écritures. Enfin telle est son ardeur, qu’il laisse échapper dans cette
+circulaire le passage suivant: «J’ai entendu dire à un grand dignitaire
+ecclésiastique (le cardinal Baronio, l’historien) que le Saint-Esprit
+avait voulu nous montrer dans la Bible comment on «arrive au ciel», et
+non pas «comment les cieux se meuvent». En se reportant à l’époque où
+Galilée écrivait ces paroles et songeant aux inimitiés accumulées contre
+lui, on est épouvanté de son aveuglement.
+
+Ami du saint-siége, il parle autrement que le saint-siége; il bafoue la
+tradition, semble se rire de la foi, en appelle de l’autorité à
+l’examen, de la discipline à l’observation, de la raison divine à la
+raison humaine, et imagine que l’autorité pontificale doit le remercier
+quand, avec une dextérité étourdie, il a élevé la citadelle de
+l’expérience en face du sanctuaire de la foi, et le trône de la
+géométrie en face du trône de saint Pierre!
+
+Encore s’il se contentait de poser des chiffres, de tracer des
+parallaxes, de rédiger des théorèmes! Mais non. Fort de sa bonne foi et
+de son étrange orthodoxie, il ne s’aperçoit pas lui-même qu’il entre
+dans le vif des intérêts de Rome. Fasciné par l’attrait de son propre
+génie, il marche à l’abîme sans se douter que l’abîme est sous ses
+pieds.
+
+L’heure des persécutions cependant n’avait pas encore sonné.
+
+Malgré la véhémence des accusations qui pleuvaient de toutes parts sur
+Galilée, la cour de Rome ne s’était pas départie de la modération. Des
+amitiés puissantes s’employaient en faveur de l’imprudent. C’était
+d’abord le savant cardinal Bellarmin qui lui faisait écrire _d’avoir à
+se renfermer dans ses études mathématiques, s’il voulait assurer la
+tranquillité de ses travaux_. C’était encore le cardinal Maffeo
+Barberini, qui lui adressait les mêmes conseils; puis le secrétaire de
+ce dernier, le Florentin Jean-Baptiste Ciampoli, qui avait autrefois été
+le disciple de Galilée, et qui lui écrivait à son tour en ces termes:
+
+«Le cardinal Barberini a toujours admiré, vous le savez par expérience,
+vos talents et vos connaissances: il m’a dit hier soir qu’il était
+prudent, à son avis, de ne pas s’écarter dans ces questions des preuves
+de Ptolémée et de Copernic; ou, pour m’exprimer d’une manière plus
+exacte, de ne jamais dépasser les limites de la physique et des
+mathématiques.»
+
+Plus tard enfin on l’invitait directement et explicitement à ne plus
+commenter les textes saints.
+
+Galilée persista.
+
+Nous admirerions volontiers cette révolte, en dépit ou à cause de ses
+dangers, si la velléité de sa raison eut été soutenue par la fermeté de
+son caractère. Mais les hésitations, les faiblesses, les contradictions
+de toutes sortes vinrent démentir et déparer son vain effort.
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+SECONDE ÉPOQUE DE GALILÉE
+
+
+
+
+IX
+
+État de l’Église et des esprits.--Florence, Rome.--Destruction de la
+moralité individuelle.--Une église italienne en 1620.--Les vieillards
+persécutés.
+
+
+L’inquiet et imprudent Galilée avait commis la faute d’abandonner Venise
+pour revenir à Florence. Au commencement de l’année 1616, alors que ses
+doctrines soulevaient de violentes oppositions, il prit soudain le parti
+de braver celles-ci et d’aller à Rome. Il espérait que sa présence
+amènerait une solution favorable à la science; il devait bientôt être
+détrompé.
+
+Dès son arrivée il put s’apercevoir que les dispositions lui étaient
+devenues hostiles; les jaloux avaient continué leur travail souterrain.
+Peu à peu se détachaient de lui les amitiés qui l’avaient soutenu et
+encouragé. Les dispositions personnelles du pape contribuaient en outre
+à ce changement. Paul V (Borghèse), qui occupait alors le trône
+pontifical, n’avait aucun point de ressemblance avec Paul III: ombrageux
+et routinier, il craignait l’innovation, l’étude et les recherches
+scientifiques.
+
+Ajoutez à cela que le moment était critique pour l’Église, et que
+plusieurs tentatives d’affranchissement religieux avaient réveillé avec
+plus de vivacité que jamais les défiances de l’inquisition qui se tenait
+sur une défensive menaçante.
+
+Les beaux jours de l’Italie étaient passés depuis longtemps. A
+l’exception de Venise, qui avait conservé une partie de son ancien
+prestige, c’en était fait de ces fières républiques du moyen âge, si
+intelligentes et si vivaces dans leurs agitations. Rome avait perdu son
+influence politique depuis la mort de Paul III (1549). Les ordres
+religieux, et notamment celui des Jésuites, partageaient avec
+l’Inquisition une suprématie qui étouffait toute tentative
+d’affranchissement spirituel. Quant à l’indépendance nationale, elle ne
+tirait aucun profit des guerres suscitées çà et là par les rivalités de
+petits princes turbulents.
+
+En Toscane même, où la famille des Médicis avait brillé d’un si vif
+éclat avec Côme l’Ancien et ses descendants, une branche cadette
+héritait de la gloire de ses ancêtres sans hériter de leurs qualités.
+François, fils de Côme Ier, céda le premier à la pression étrangère. En
+vain son frère Ferdinand voulut secouer le joug. La Toscane, placée
+entre l’ambition espagnole et la cour de Rome, se trouvait fatalement
+reléguée au second rang.
+
+Côme II, le fils de Ferdinand, eût peut-être relevé l’énergie de la
+nation; mais l’affaiblissement de sa santé, le rendant incapable
+d’accomplir une si laborieuse tâche, le livra aux influences dangereuses
+des deux grandes duchesses Christine et Marie-Madeleine d’Autriche. A la
+mort de Côme ce fut bien pis encore; la direction des affaires fut
+subordonnée à de mesquines intrigues de palais, jusqu’au jour où--trop
+tard--Ferdinand II s’efforça, sous Urbain III, de combattre les
+empiétements des Barberini.
+
+C’était là qu’en était l’Italie, après avoir fait l’éducation de
+l’Europe. Cette seconde Grèce qui, bien avant l’an 1300, comptait cinq
+Universités; que les races barbares n’avaient pas absorbée ou anéantie,
+mais qui se les était assimilées; qui, dès le sixième siècle, avait fait
+revivre la politique romaine par la prépondérance de ses papes et dompté
+l’élément féodal par l’organisation de ses républiques; cette admirable
+patrie des arts avait subi les conséquences d’un seul fait, conséquences
+terribles! Ce fait unique est le mépris des minorités.
+
+L’Italie, fille des anciens, avait comme eux méprisé les minorités.
+
+Mais le monde avait grandi; partout où les minorités sont écrasées, où
+la tolérance n’est pas consacrée, où la force est reine, le sentiment du
+juste s’oblitère;--et c’en est fait de toute grandeur nationale.
+
+L’Italie confondant le vaincu avec le pervers, le faible avec l’infâme,
+consacrait ainsi la religion du mal, l’idolâtrie de la force. Chez les
+Italiens le _captivus_ (captif) et le _cattivo_ (caitif), devinrent le
+méchant, le condamné, parce qu’ils furent _captifs_ et _vaincus_. Plus
+de religion intime, plus de loi morale.
+
+Lisez les auteurs anecdotiques du temps de Galilée, ils vous montreront
+les arts, les mœurs, la religion détruits par dix siècles de mauvais
+gouvernement, de guerres furieuses, d’appels à l’étranger, de liberté
+perdue, de force adorée et d’individualité détruite. On voit, chez un
+certain Balthasar Boniface de Reggio, que personne ne lit, bien que son
+_Historia Ludicra_ fourmille de traits curieux, ce qu’était une église
+italienne à cette époque, «pleine de mendiants, d’intrigues amoureuses,
+de gens qui jouent aux cartes; église retentissant de blasphèmes, de
+coups de pistolet mêlés au son des cloches et de frôlements d’épée qui
+se croisent.» _Ululantium uberrimæ concertationes... tormentorum
+pyricorum explosiones_, etc., etc.
+
+La morale était extérieure et la formule régnait en souveraine; on
+n’avait plus de pitié pour le faible[14], plus d’égard pour le droit,
+plus de charité pour la vieillesse. Depuis longtemps, en Italie, tous
+les vieillards célèbres ou grands par le génie ou la vertu mouraient
+dans l’exil ou le désespoir; telles furent les tristes automnes de
+Machiavel, du Tasse, du Dante, de Michel-Ange, de Campanella! C’était la
+loi. On ne vieillissait glorieux que pour souffrir, maudire et être
+maudit.
+
+ [14] Voyez notre ouvrage sur les _Mœurs italiennes au commencement du
+ dix-septième siècle_. (VIRGINIE DE LEYVA, etc.)
+
+Vers la fin des jours, à l’heure où le moissonneur s’assied sur ses
+gerbes, où le doux repos et le sourire des cœurs amis seraient
+nécessaires, tout se retire, tout se ferme, tout se glace; les vieux
+rivaux renaissent, les jeunes aspirants s’arment de haine. Chacune des
+générations successives finit ainsi découronnée, haïe, déshonorée et
+désolée. C’est un odieux et cruel symptôme. Au lieu des calmes
+vieillesses de Bentham, de Gœthe et de Franklin, vous avez la pauvreté
+flétrie de Milton aveugle; la solitude amère de Galilée; et les
+brûlantes larmes qui tombaient sur la barbe blanchie de Michel-Ange.
+L’envie furieuse a fini par vaincre le génie.
+
+Les temps de révolutions et de catastrophes reproduisent toujours, même
+chez les races généreuses comme est la nôtre, ce douloureux phénomène.
+Ceux qui parmi nous ont vécu un demi-siècle ou davantage ont pu voir
+dans leur jeunesse les grands vieillards de 1789 courbés sous le
+désenchantement de leurs espérances; en 1815, ceux qui pieds nus et sans
+pain avaient conquis l’Italie, raillés ou bannis. Je me tais sur le
+reste.
+
+Revenons à Galilée et ne pressons point des analogies douloureuses qui
+pourraient paraître forcées et qui m’ont particulièrement attaché à
+cette longue étude sur l’Italie de 1640.
+
+
+
+
+X
+
+Arrivée de Galilée à Rome en 1616.--Accueil qui lui est fait.--Ses
+espérances présomptueuses.
+
+
+Galilée, fils d’une société indifférente et corrompue où l’on vivait
+pour jouir, eût voulu échapper à cette fatalité de la persécution. Quoi
+qu’il en coûte de le constater et d’effacer ainsi la légende populaire
+de son héroïsme, il se montra aussi étourdi dans la provocation
+qu’impuissant à la défense.
+
+C’était une faute présomptueuse d’aller à Rome braver ses ennemis.
+
+Rome, inquiète et menacée, sentait autour d’elle et malgré elle
+fermenter l’esprit d’indépendance et de libre recherche; dans le nord de
+l’Italie des essais de réformes venaient de se produire: Venise
+s’insurgeait ouvertement contre l’autorité papale; fra Paolo Sarpi, l’un
+des plus ardents à la lutte, soutenait hardiment les principes
+anti-catholiques; Giordano Bruno, Guillaume-César Vanini, Thomas
+Campanella venaient de secouer le joug de la tradition et de dénoncer
+hautement les abus de l’Église; Marc Antonio de Dominis, archevêque de
+Spalatro, levait l’étendard de l’apostasie. Le trouble s’introduisait
+dans les consciences qui s’essayaient à la révolte et se sentaient
+emportées vers la liberté.
+
+Galilée, venant dans un pareil moment à Rome (en 1616) ne pouvait y
+rencontrer qu’hostilité et mauvais vouloir. N’était-il pas, lui aussi,
+un innovateur? Ne voulait-il pas toucher à l’arche sainte? et donner aux
+Écritures une interprétation contraire à celle que les siècles avaient
+consacrée?
+
+N’était-on pas autorisé à lui dire: _Quiconque n’est pas avec nous est
+contre nous_?
+
+Lui, cependant, était à la fois avec l’Église et contre elle; de bonne
+foi, avec cette naïveté étrange qui est souvent l’apanage du génie. Il
+se sentait sincère et ne supposait pas qu’on pût douter de sa sincérité;
+il respectait les dogmes et ne croyait pas qu’on pût suspecter sa
+vénération; il voulait la gloire de l’Église et s’imaginait travailler à
+cette gloire en ralliant à elle les découvertes de la science, en lui
+conciliant la raison et la vérité.
+
+Il arrivait donc à Rome plein d’espérance. Il ne se souvenait même pas
+que son livre sur les _taches solaires_ avait, à la fin de l’année
+précédente, occasionné de nouveaux scandales. Il ne comprenait rien aux
+exigences de la politique, rien aux intrigues de la jalousie.
+
+Il se croyait fin, et il était la dupe de toutes les finesses; il se
+croyait fort, et son crédit s’affaiblissait de jour en jour. Il se fiait
+à de vaines lettres de recommandation que lui avait données le grand-duc
+pour le cardinal Orsini qui alors jouissait à la cour d’une haute
+influence; il se fiait à son éloquence, à la justesse de ses calculs, à
+l’autorité de son nom, à son génie. Il espérait ramener à lui les
+incrédules, persuader le pape, entraîner les membres du sacré collége;
+il espérait _venir_, _voir_ et _vaincre_.
+
+D’ailleurs n’avait-il pas au besoin la science du monde, la finesse, la
+flatterie;--suprêmes ressources?
+
+Déjà pour rentrer en grâce auprès des Médicis, il avait donné leur nom
+aux satellites de Jupiter, et le moyen lui avait réussi. Pourquoi ne
+réussirait-il pas encore? Pourquoi ne dédierait-il pas au pape un de ses
+ouvrages? Il lui dédia, en effet, son _Traité du flux et du reflux_,
+dans lequel, entraîné par son idée dominante au point de se tromper
+scientifiquement, il attribuait ce phénomène au mouvement de la terre.
+
+Mais la flatterie n’a pas toujours raison des rancunes. En vain le
+cardinal Orsini recommanda chaudement l’affaire au pape; plus Galilée
+mettait d’ardeur à la défense de sa cause et plus il éveillait de
+craintes. L’inquisition était lasse de ces menées, de ces audaces; elle
+ne permettait plus qu’on mît en doute son infaillibilité; elle ne
+voulait pas être éclairée;--elle, dépositaire unique de toutes les
+lumières.
+
+
+
+
+XI
+
+On intime à Galilée l’ordre d’abjurer la doctrine de Copernic.
+
+
+Aussi, le 26 février de la même année, le pape faisait-il intimer à
+Galilée, par l’intermédiaire du cardinal Bellarmin, l’ordre d’abjurer la
+doctrine de l’immobilité du soleil et de la rotation de la terre; il le
+sommait en outre de ne plus émettre cette doctrine sous quelque forme
+que ce fût, de ne plus l’enseigner, de ne plus la défendre, soit
+verbalement, soit par écrit.
+
+On ne s’en tint pas là! il était temps de réfuter l’_hérésie_ et de
+protester solennellement contre des opinions qui compromettaient,
+croyait-on, l’autorité de la Bible. Pour cela il fallait remonter à
+l’origine du mal. La congrégation du Saint-Office déclara _hérétique_
+l’opinion de la rotation de la terre et de l’immobilité du soleil,
+opinion _contraire à la foi, absurde et fausse en philosophie_. Puis,
+pour être logique, on interdit la vente du livre de Copernic, _donec
+emendetur_; on condamna un livre d’un carmélite Paul Antonio Foscari,
+mort à cette époque, livre où l’auteur défendait le système de Copernic;
+on condamna l’ouvrage de Kepler sur le même sujet et vingt autres
+ouvrages analogues; enfin il fut expressément défendu de traiter
+dorénavant la question du mouvement de la terre, si ce n’est «d’une
+manière hypothétique et sans rien affirmer».
+
+Un tel décret était à la fois inique et ridicule. En voulant affermir
+l’autorité de l’Église, le pape consacrait une erreur dont ses
+adversaires devaient plus tard se faire une arme redoutable. Il
+confondait le Saint-Office avec le Saint-Esprit et compromettait l’un
+par les fautes de l’autre.
+
+Vainement objecterait-on que les doutes qui enveloppaient la théorie de
+Copernic étaient loin d’être dissipés. Ces doutes même ne permettaient
+pas de déclarer _a priori_ la théorie _absurde et hérétique_.
+
+Le décret avait été notifié par Bellarmin à Galilée, avec ordre de se
+soumettre aveuglément aux arrêts de la sainte inquisition.
+
+Les efforts imprudents et étourdis de l’astronome pour amener la cour de
+Rome à une décision qui lui fût favorable, n’avaient point été étrangers
+à cet acte de rigueur.
+
+En harcelant la cour de Rome par ses démonstrations il avait marché
+contre son but.
+
+
+
+
+XII
+
+L’inquisition menace Galilée.--On l’avertit de son danger.--Lettre de
+Pichena.
+
+
+En recevant le décret de l’inquisition, que lui notifiait le cardinal
+Bellarmin, Galilée se soumit. Il avait à un trop haut point le respect
+des autorités ecclésiastiques pour se révolter; pourtant il lui en
+coûtait de s’incliner devant une juridiction dont il soutenait
+l’incompétence en matière scientifique. Il ne pouvait se décider à
+quitter Rome où le retenait une arrière-pensée d’espérance.
+
+Eh quoi! vous réunissez, ô grand philosophe, tous les dons de
+l’intelligence, vous avez le génie; et vous vous laissez tromper par ces
+illusions! Tout le monde autour de vous voit le péril, et vous vous
+obstinez à rester sur cette terre ennemie où vous êtes environné de
+piéges! Vous faut-il d’autres témoignages de l’irrévocable décision du
+Saint-Office? Vous les avez; car pour confirmer la sentence, la
+congrégation de l’Index, dans les premiers jours de mai, chargeait le
+cardinal Gaetani de corriger le livre de Copernic; c’était le _donec
+emendetur_ qui recevait son exécution! Et pourtant Galilée restait
+toujours à Rome? Il y demeura plus de trois mois encore, attendant et
+espérant. Pour le décider à écouter la raison et à retourner à Florence,
+il fallut une lettre officielle du secrétaire d’État grand-ducal
+Pichena, qui lui écrivait, le 25 mai 1616:
+
+«Vous avez assez goûté les persécutions des moines--(et en parlant ainsi
+il était l’écho de l’opinion publique en Toscane);--vous avez assez
+goûté les persécutions des moines pour savoir à quoi vous en tenir.
+Leurs Seigneuries craignent qu’un séjour prolongé à Rome ne vous attire
+des difficultés; elles verraient avec plaisir que vous, qui jusqu’ici
+vous êtes tiré avec honneur de vos affaires, ne réveilliez pas des
+susceptibilités endormies et que vous reveniez aussi vite que possible;
+car il se répand des bruits d’une nature fâcheuse. Les moines sont
+tout-puissants; et moi, votre serviteur, j’ai rempli mon devoir en vous
+donnant cet avis qui est aussi celui de Leurs Seigneuries. Je vous baise
+la main.»
+
+Cette fois l’avertissement était direct, et Galilée ne pouvait exciper
+de son ignorance. _Les moines sont tout-puissants_, la phrase de Pichena
+est un cri d’alarme.
+
+Galilée l’entendit et comprit enfin que le séjour de Rome ne lui offrait
+que des périls sans compensation. Il reprit le chemin de sa patrie.
+
+Ainsi s’acheva le premier acte du drame; mais déjà l’on pouvait en
+prévoir le triste dénoûment, dénoûment que le silence de Galilée retarda
+seul.
+
+Pendant quinze années en effet il resta muet, comme ses amis et ses
+maîtres le lui avaient prescrit. Son silence et sa prudence désarmaient
+l’envie sans l’étouffer. Elle veillait et couvait sa rage. Les
+événements prouvèrent que la haine jalouse n’oublie pas. Quand après ce
+long intervalle la lutte s’ouvrit de nouveau, les colères qui
+sommeillaient se réveillèrent et s’assouvirent.
+
+
+
+
+XIII
+
+Galilée se fait délivrer un certificat de bonnes pensées et de
+catholicisme.--Conduite d’Urbain VIII.--Le _Saggiatore_.--Illusions de
+Galilée.
+
+
+Tant que vécurent les deux papes qui occupèrent avant Urbain VIII le
+trône pontifical, Galilée ne s’écarta point de son silence prudent.
+Telle était même sa crainte de paraître hérétique, tel était son respect
+pour l’autorité du saint-siége, qu’il s’était fait délivrer par le
+cardinal Bellarmin lui-même le certificat que voici:
+
+ «Nous Robert, cardinal Bellarmin, ayant appris que le sieur Galileo
+ Galilée est en butte à des imputations fausses et qu’on lui reproche
+ d’avoir fait entre nos mains abjuration de ses erreurs, ainsi que
+ d’avoir subi par notre ordre des pénitences imposées; nous déclarons,
+ conformément à la vérité, que le susdit Galileo n’a fait ni entre nos
+ mains, ni auprès de qui que ce soit ici à Rome, ni en quelque lieu que
+ nous connaissions, aucune espèce de rétractation ayant trait à aucune
+ de ses opinions ou de ses idées, que nulle pénitence ou punition n’ont
+ dû lui être infligées; mais que communication lui a été donnée d’une
+ déclaration de Sa Sainteté, notre souverain, déclaration publiée par
+ la sainte Congrégation de l’Index, du contenu de laquelle il résulte
+ que _la doctrine attribuée à Copernic sur le mouvement prétendu de la
+ terre autour du soleil, sur la place que le soleil occuperait au
+ centre du monde_ sans se mouvoir de son lever à son coucher, est
+ opposée à la sainte Écriture, et n’a besoin, par conséquent, ni d’être
+ attaquée, ni d’être défendue. En foi de quoi nous avons écrit et signé
+ le présent _propria manu_, le 26 mai 1616. Comme ci-dessus:
+
+ «Robert, cardinal Bellarmin.»
+
+Galilée voulait donc avant tout rester catholique, et c’est bien le même
+homme qui écrit à son ami Bali Cioli:
+
+«Personne au monde ne peut révoquer en doute ma piété exemplaire et mon
+obéissance aveugle aux commandements de la sainte Église.» C’est le même
+Galilée que nous verrons tomber à genoux devant les cardinaux et les
+supplier de ne pas le déclarer _hérétique_; «châtiment qui lui causerait
+la plus amère douleur et auquel il préfère la mort.»
+
+A côté du chrétien, je l’ai déjà dit, il y avait le philosophe, à côté
+de la foi religieuse brûlait en son cœur la foi ardente dans la science.
+Pendant quinze années il avait fidèlement observé sa promesse de ne plus
+traiter cette redoutable question du mouvement de la terre. Cependant sa
+conviction était demeurée inébranlable et n’attendait qu’un instant
+favorable pour essayer de nouveau de convertir le sacré collége aux
+vérités astronomiques.
+
+Le moment lui sembla venu.
+
+Au mois d’août 1623, le cardinal Maffeo Barberini fut élu pape sous le
+nom d’Urbain VIII. Successeur de deux papes qui méprisaient ou
+détestaient la science et le travail de la pensée, le cardinal Barberini
+avait en mainte circonstance manifesté ses sympathies pour l’illustre
+astronome. De plus, il penchait secrètement pour le système de Copernic,
+et Galilée le savait bien; car il avait entretenu avec le nouveau pape
+des rapports assez intimes. Plusieurs lettres qui sont parvenues jusqu’à
+nous témoignent de la fervente admiration que Son Éminence avait vouée
+au savant.
+
+«J’ai, lui écrivait Barberini le 5 juin 1612, reçu votre dissertation
+sur divers problèmes scientifiques soulevés pendant mon séjour ici; je
+la lirai avec grand plaisir tant pour me confirmer dans mon opinion,
+_qui concorde avec la vôtre_, que pour admirer avec tout le monde les
+fruits de votre rare intelligence.»
+
+Cette faveur et cette amitié ne s’étaient jamais démenties; et lorsque
+Galilée eut publié ses _Lettres à Welser_, où se trouvent indiquées les
+premières observations positives sur les taches du soleil,--«Vos lettres
+imprimées adressées à Welser, lui écrivait le cardinal, me sont
+parvenues et ont été les bienvenues. Je ne manquerai pas de les lire
+avec joie et de les relire comme elles le méritent. Ce n’est pas là un
+livre qu’il faille laisser dormir oisif parmi les autres livres; lui
+seul peut me décider à dérober à mes occupations officielles quelques
+heures pour les consacrer à sa lecture et à l’observation des planètes
+dont il traite, si toutefois les télescopes que nous possédons ici sont
+assez bons pour y suffire. En attendant, je vous remercie du souvenir
+que vous avez conservé de moi, et je vous prie de ne pas oublier la
+haute estime que je professe pour un génie aussi rarement doué qu’est le
+vôtre.»
+
+C’était un bel esprit, un amateur d’hexamètres virgiliens, que ce
+cardinal Barberini qui d’ailleurs ne les faisait pas excellents. Il
+composa en l’honneur de son astronome favori une pièce médiocre de vers
+latins, accompagnée de l’épître que voici: «L’estime que j’ai toujours
+eue pour votre personne et pour vos mérites nombreux m’a dicté les vers
+enfermés sous ce pli. Quand même ils ne seraient pas dignes de vous, au
+moins vous offriraient-ils une preuve de mon affection; je voudrais
+contribuer, s’il était possible, à rehausser l’éclat d’un nom si
+glorieux. Sans me confondre encore en nouvelles excuses, je m’en
+rapporte à votre bienveillance pour qu’elle accepte cette légère preuve
+de ma vive sympathie.»
+
+Plus tard encore, Barberini devenu pape, tenait un langage analogue; le
+8 juin Urbain VIII écrivait au grand-duc: «Depuis longtemps nous avons
+voué une affection toute paternelle à ce savant, (Galilée) dont la
+gloire illumine les cieux et remplit le monde entier. Nous avons reconnu
+en lui, non-seulement une science profonde, mais _encore une piété
+sincère_; et nous savons qu’il excelle dans les connaissances spéciales
+qui se recommandent naturellement à la bienveillance d’un pontife.»
+
+De si douces paroles enivrèrent Galilée.
+
+Il espéra que Barberini établirait le système de Copernic, ce système
+dont, selon Fra Tomasso, Campanella et d’autres, Urbain aurait dit:
+«Notre intention ne fut point de le condamner; si cela eût dépendu de
+nous, le décret qui le frappe n’aurait jamais été lancé.» Ne pouvant
+concilier avec les paroles de l’Écriture les faits astronomiques dont la
+certitude invincible se révélait à son esprit, Galilée n’avait pas osé
+élever sa voix depuis l’époque éloignée où la Congrégation de l’Index
+avait promulgué la défense qui interdisait toute discussion, toute
+controverse sur ces matières brûlantes; mais jamais il n’avait perdu de
+vue le but de son existence presque entière.
+
+Aussi crut-il ne pouvoir mieux faire que d’aller encore à Rome présenter
+ses félicitations au nouveau pape, en même temps qu’il lui dédiait son
+écrit sur les comètes, le _Saggiatore_, publié par la célèbre Société
+des _Lincei_ dont le fondateur et le chef était un illustre patricien;
+le prince Frédéric Cési, duc d’Aqua-Sparta.
+
+
+
+
+XIV
+
+Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde.--Les ennemis se
+réveillent.--Analyse de ce dialogue.
+
+
+Ce fut dans de telles circonstances que Galilée, enhardi et comptant sur
+des protections, hélas! illusoires, écrivit son _dialogue_ célèbre sur
+les systèmes de Ptolémée et de Copernic: _Dialogo intorno ai due massimi
+sistemi del mondo_.
+
+Qui de nous ouvre jamais le beau volume in-4º dont je parle; le
+_Dialogue sur les systèmes du monde_[15], qui causa l’exil et la
+séquestration de Galilée; un livre sévère d’aspect, imprimé par Landi à
+Florence, en 1632, en caractères italiques, doux à l’œil, orné d’une
+gravure d’Étienne de la Belle?
+
+ [15] Firenze, 1632.
+
+Cette gravure seule est tout un drame.
+
+Vous voyez devant vous la mer infinie, les vaisseaux prêts à partir,
+l’horizon lointain; et trois philosophes sur la plage, discutant le
+mouvement du monde et les révolutions des sphères. L’un est Sagredo
+l’Espagnol; tête chauve, ardent à la dispute, il représente l’élévation
+de l’âme et l’enthousiasme du savoir. L’autre porte le costume vénitien,
+la barrette et les fourrures; c’est Salviati de Venise, physionomie
+attentive, fine, gardée, rentrée en elle; deux personnages réels que
+Galilée a connus, qui ont reçu ses enseignements et adopté ses
+doctrines.
+
+L’un et l’autre s’évertuent à démontrer par des arguments, les uns
+philosophiques (Sagredo), les autres mathématiques (Salviati), le
+principe de Copernic, le mouvement de notre planète et la rotation de la
+terre.
+
+L’adversaire qu’ils veulent convaincre est placé au fond de la scène,
+entre les deux philosophes nouveaux. C’est Simplicio l’homme du passé,
+ce vieillard oriental que son turban et ses draperies font aisément
+reconnaître. Partisan de Ptolémée et des anciennes idées, attaché à la
+tradition; les axiomes reçus le contentent, les nouveautés lui
+répugnent, les apparences lui suffisent, la monstruosité du paradoxe lui
+fait horreur, l’abîme où vont se plonger les nouveaux penseurs
+l’épouvante. «Les hommes d’autrefois ont toujours bien jugé», dit-il; il
+a pour lui la croyance des vieux siècles, la politique de tous les temps
+et le bon sens d’aujourd’hui.
+
+Si ce Simplicio n’est pas Urbain VIII lui-même, c’est au moins la
+vivante image de l’immobilité définitive et de la stagnation volontaire;
+jamais poëte comique n’aurait pu imaginer de type plus excellent et plus
+attique. Jamais satire plus délicate et plus courtoise n’atteignit plus
+vivement son but. La victime (Simplicio, ou Urbain VIII représentant le
+passé), forcée de se livrer sans résistance, se laisse immoler sans dire
+un mot et voit tous ses arguments confondus, tout son sang couler, sans
+pouvoir même maudire les sacrificateurs.
+
+«--Étudions la nature! lui dit Salviati, l’un des interlocuteurs.»
+
+«--A quoi bon, répond Simplicio. Se donner tant de peine est fort
+inutile. Je n’ai que faire de la nature! Je m’en tiens à ce qu’ont dit
+nos pères; j’étudie les doctes; je parle d’après eux; et je dors
+tranquille!»
+
+«--O privilégié de la vie, et voluptueux sublime! vous n’aimez pas le
+labeur; peu vous importe comment les choses se passent; les effets et
+les causes des phénomènes naturels vous importent peu; vous méprisez
+l’expérience! Ainsi pensent les élus. Ceux qui comme vous n’aiment que
+le repos de l’esprit sont trop heureux. Immobiles dans leurs livres, ils
+ne se donnent la peine ni de monter en bateau ni de tirer un coup de
+fusil. La vie active leur répugne. Ils s’enferment dans leurs cabinets,
+heureux de _paperasser_ (_scartabellar_), de compulser les index, les
+répertoires et les tables, et d’y chercher si Aristote s’est occupé de
+leur affaire. Quand ils sont certains du texte, il ne leur en faut pas
+davantage! Aristote les rassure; ils jurent par Aristote; tout est dit.»
+
+Ici le troisième interlocuteur, l’enthousiaste Sagredo prend la parole:
+
+«--Je porte envie aux indifférents dont vous parlez... La tradition
+prononce pour eux, et ils ne s’inquiètent de rien. Voilà des gens en
+pleine sécurité de tout connaître. Heureux mortels! ils aiment leur
+sommeil; ils rient de ceux qui, ayant conscience d’ignorer ce qu’ils
+ignorent, honteux de n’être maîtres que de la plus minime parcelle du
+savoir humain, se tuent de veilles et de labeurs, et consument leur vie
+en expériences et en observations pénibles!»
+
+Simplicio réplique «qu’il suffit d’être bon chrétien, qu’une sainte
+ignorance tient lieu de tout, et qu’il n’est point désirable de soulever
+tous les voiles.»
+
+«--Vous avez raison, reprend Salviati. Votre doctrine me plaît. Oui,
+restons tranquilles et ne bougeons pas; c’est la suprême sagesse. Quand
+on se conduit ainsi, on a pour soi l’autorité; on peut vivre et mourir
+en sûreté de conscience. Mais je crois que _le savoir humain, tout en se
+renfermant dans les limites de ses conjectures, a besoin d’aller plus
+loin! et je me sens UN PEU PLUS RÉSOLU!_...»
+
+Un peu plus résolu!...
+
+L’orgueil savant de Galilée s’est trahi!
+
+Comment de telles pensées, écrites dans un style si mordant et si doux,
+n’auraient-elles pas été déférées à l’inquisition? Le catholique
+fervent, attaché de cœur et de fait à la politique du saint-siége,
+oubliait que Rome était en péril, qu’elle luttait contre Paolo Sarpi,
+combattait Venise, s’appuyait sur les jésuites, et cherchait à retremper
+dans les bonnes œuvres et les grands travaux sa puissance spirituelle;
+elle y réussissait avec beaucoup de vigueur désespérée, d’esprit, de
+grandeur et de succès.
+
+La question n’était donc pas religieuse. Le pape connaissait
+l’orthodoxie de ce Galilée, dont le caractère inquiet avait semé les
+ennemis sur sa route; naïf, plein de subtilités applicables aux
+sciences, mais sans habileté dans la conduite. Les yeux au ciel,
+suspendu entre la profondeur de ses vues et l’étourderie de ses actes,
+Galilée, au lieu de calmer les rivaux, de concilier les haines par la
+modestie et le silence, de vaincre ou d’apaiser les bêtes féroces de
+l’envie et de la malice, ne cessait pas de les provoquer et de les
+railler. Parvenu à un âge avancé, glorieux, aimé, bien en cour, il
+oubliait que pour avoir inventé le thermomètre, le télescope, le
+microscope, déterminé les lois essentielles de l’univers et créé la
+philosophie naturelle, il n’en vivait pas moins au milieu des hommes. Il
+espérait convertir le sacré Collége et Rome même à ses dogmes
+mathématiques, profiter du pontificat de son ami Urbain VIII qui avait
+écrit pour lui de si beaux vers, enfin faire triompher la vérité par la
+ruse; œuvre impossible poursuivie avec une ferveur, une ironie, un
+acharnement extraordinaires. Ses ennemis entrèrent par la brèche, s’y
+précipitèrent et le perdirent.
+
+Sans doute dans ce beau dialogue Galilée professe pour l’Église et les
+dignitaires qui la représentent un respect sincère, plein de vénération
+et de tendresse. Il a pitié de leur ignorance et «fait de son mieux,
+dit-il, pour les instruire.» Il voudrait les amener enfin à la
+connaissance des vérités mathématiques. Ne sont-ce pas ses anciens amis?
+Ne sait-il pas quelle estime ils font de lui? Il espère qu’ils se
+rendront à l’évidence; sans nuire à l’Évangile, ils remettront le soleil
+à sa place; il y compte bien.
+
+Voilà les illusions de ce catholique.
+
+Il a soixante-dix ans. Ses élèves remplissent l’Europe. Fort de sa
+conscience et de sa piété, il va droit devant lui sans s’apercevoir de
+son erreur.--«Ne dérangez donc pas leur politique, lui crie
+Guicciardini; que leur importent les affaires du ciel? Ils n’ont soin
+que de celles de Richelieu et de l’Espagne! Arrêtez-vous! ou vous êtes
+perdu!»
+
+Mais il va toujours et croit se tirer d’affaires en prodiguant l’esprit,
+la grâce et l’ironie. Son _Dialogue_ étincelle de traits fins,
+d’anecdotes vives et d’allusions doucement satyriques. Catholique, il
+introduit et couronne son livre par la profession la plus complète de
+soumission à l’Église; géomètre, il oublie son orthodoxie. Enfin il
+s’arrange de manière à ce que le pape se reconnaisse dans le personnage
+de comédie qu’il a inventé; allégorie transparente et cruelle; type qui
+personnifie ses adversaires; bonhomme ridicule; niais entêté, acharné au
+culte de ce qui n’est plus; homme qui ne sait que répondre aux deux
+coperniciens qui le pressent: «Aristote l’a dit, Aristote le veut!»
+
+Galilée continue; au nom de la science humaine, laissant la simplicité
+sainte et l’ignorance de côté, il pose dans son livre les bases de la
+dynamique; fait pressentir les lois de la gravitation; traverse tous les
+sujets en peu de pages, prodigue les démonstrations et les découvertes,
+allége le poids de la science par la grâce dramatique et le goût
+charmant de la forme; enfin annonce bien plus nettement que Bacon
+lui-même la transformation du monde, la rénovation de la science et les
+destinées qui attendent l’humanité. Quel charme dans ce livre! quelle
+lumière! quel limpide éclat! quelle langue! quelle vivacité pénétrante!
+
+Ce beau livre oublié, plein de sarcasme voilé et d’éloquence contenue,
+n’est pas seulement un traité de science astronomique et un plaidoyer
+pour Copernic; c’est un modèle d’élégance et de goût; une œuvre digne de
+Socrate et de son disciple; un _factum_ qui doit être éternellement
+consulté par ceux qui aiment l’observation libre, le progrès des
+sciences, l’indépendante pensée et le mouvement des idées.
+
+L’immobilité relative du soleil y est indiquée; mais (ce qui est plus
+important),--la nécessité de l’examen y est appuyée des plus fortes
+preuves.
+
+C’est une victoire remportée par la raison, la science et l’art du
+style, sur les ennemis de la conscience humaine et du travail; sur ceux
+auxquels l’individualité et la dignité de notre race sont odieuses; sur
+ceux qui veulent retarder le triomphe de la pensée et de l’âme ici-bas.
+
+
+
+
+XV
+
+Subterfuges et finesses de Galilée pour faire imprimer son dialogue.--Il
+y réussit.--Il obtient toutes les approbations et permis d’imprimer.
+
+
+Voyons par quels moyens, nous allions dire par quelles ruses, il obtint
+l’autorisation de faire imprimer son dialogue.
+
+Toujours emporté par son zèle, il écrivit, au commencement de 1670,
+avant que le livre fût terminé, à ses amis, le prince Cési, Marsili,
+Buonamici, qu’il s’occupait de la révision de ses dialogues et qu’il
+avait l’intention, dès qu’il y aurait mis la dernière main, de se rendre
+à Rome pour les faire imprimer.
+
+En effet vers la fin du mois de mai de la même année, il entreprit ce
+voyage et s’empressa de soumettre son manuscrit au maître du sacré
+palais, ou premier censeur. Ce maître du palais était un dominicain de
+Gênes, Fra Nicolo Ricciardi, qui avait autrefois suivi les leçons de
+Galilée et ne pouvait apporter dans cet examen qu’une bienveillante
+partialité. Ricciardi, toutefois, fut effrayé de trouver dans la
+discussion du système de Copernic plus d’une expression téméraire. Il
+remarqua tout d’abord que l’auteur s’écartait du point de départ
+astronomique, pour se jeter dans des considérations théologiques que ne
+comportait, ni pour le fond, ni pour la forme un semblable sujet. Ne
+voulant pas assumer seul la responsabilité de cette publication,
+Ricciardi confia le traité à son collègue le père Visconti,
+mathématicien et le pria de lui donner son avis.
+
+Le père Visconti exécuta sa besogne en conscience. Il supprima,
+corrigea, expurgea de ci et de là, puis rendit le manuscrit au maître du
+sacré palais, qui deux mois après accorda l’autorisation d’imprimer. En
+recevant cette autorisation, Galilée fut sans doute bien joyeux. Il ne
+soupçonnait pas qu’il courait à sa perte. En toute hâte il revint à
+Florence, avec son livre corrigé, se proposant, comme il l’écrivait à
+Cioli, de revoir la table des matières et la dédicace, afin d’envoyer
+ensuite le tout au prince Cési pour le faire imprimer. Cependant les
+obstacles, comme pour forcer Galilée à réfléchir et à reculer dans la
+voie où il s’engageait, les obstacles se multipliaient sous ses pas. Le
+hasard et la nature semblaient conspirer pour le sauver malgré lui.
+
+Le prince Cési, sur le concours duquel Galilée comptait pour
+l’impression de ses trois dialogues, était mort au mois d’août de la
+même année; en outre une épidémie qui venait de se déclarer avait
+nécessité l’établissement d’un cordon sanitaire. Les communications
+entre la Toscane et les États de l’Église étaient devenues lentes et
+difficiles. Peu s’en fallut que Galilée n’ajournât la publication du
+malheureux traité; c’eût été ajourner la catastrophe. Mais Galilée avait
+des amis sincères ou perfides; excès de zèle ou trahison, ils
+poussaient, pressaient et gourmandaient Galilée, qui aurait eu besoin
+d’être retenu.
+
+«Pourquoi attendre plus longtemps, lui disaient-ils, pour donner au
+monde un chef-d’œuvre? N’avait-il pas l’_imprimatur_ du maître du sacré
+palais? Son livre n’avait-il pas été corrigé et autorisé? Si l’on ne
+pouvait communiquer avec Rome, il fallait imprimer à Florence sans
+tarder davantage.»
+
+Galilée préféra en référer à Ricciardi auquel il demanda instamment la
+permission nouvelle: le maître du sacré palais eut peur et déclina la
+compétence.
+
+De longs pourparlers s’entamèrent; les négociations traînèrent en
+longueur et n’aboutirent pas. L’impatience du philosophe s’irrita; il
+recourut au bon vouloir du grand-duc qu’il pria de s’interposer en sa
+faveur. Le grand-duc y consentit et chargea Cioli de s’employer à Rome
+pour obtenir la solution de l’affaire. Si bien que, le 24 mai 1631,
+Ricciardi écrivit au père inquisiteur de Florence, le P. Clément
+Égidius, de l’ordre des mineurs conventuels de Sainte-Croix: «Il avait,
+disait-il, donné à l’auteur l’autorisation d’imprimer, sous la condition
+que les corrections jugées nécessaires seraient faites; le livre serait
+examiné de nouveau. Mais le cordon sanitaire établi était devenu un
+obstacle à ce que cette condition fût remplie. L’inquisiteur pouvait
+permettre la publication à Florence s’il s’agissait de considérations
+purement mathématiques sur le système de Copernic. En aucun cas ce livre
+ne pourrait émettre d’allégations absolues, mais il devait se maintenir
+dans les limites de l’hypothèse; _surtout il n’y serait point question
+de l’Écriture sainte_.»
+
+Ricciardi, on le voit, prenait ses précautions. Il craignait de
+s’engager; et le texte de cette autorisation problématique était de
+nature à inspirer à Galilée plus d’une réflexion et plus d’un scrupule.
+«En aucun cas le livre ne pourrait émettre d’allégation absolue...
+Surtout il n’y serait point question d’Écriture sainte.» Ces phrases
+cauteleuses indiquaient suffisamment l’état des esprits et semblaient,
+par leurs prévisions presque hostiles, être l’écho des insinuations
+lancées par les ennemis de Galilée.
+
+Il aurait pu, en parcourant ces lignes qui semblaient bienveillantes,
+répéter tout bas le _timeo Danaos et dona ferentes_.
+
+L’étourdi philosophe marcha en avant.
+
+Ricciardi envoyait le 19 juillet à l’inquisiteur général de Florence de
+nouvelles corrections relatives au commencement et à la fin de
+l’ouvrage, tout en laissant l’auteur libre de refondre le style à son
+gré. Le sens littéral seul ne devait point subir d’altération.
+
+Ainsi le _Dialogue sur le système universel de Ptolémée et de Copernic_
+allait paraître avec des garanties tout exceptionnelles. Soumis à une
+sorte de censure préalable; revu, amendé; revu encore, deux fois
+autorisé; ce fut, contrairement à l’usage adopté pour tous les livres
+imprimés ailleurs qu’à Rome, avec un double certificat d’innocuité qu’il
+vit le jour à Florence en 1632. Il avait pour cautions le maître du
+sacré Palais et l’inquisiteur.
+
+Galilée avait réussi de tous les côtés.
+
+Aucune garantie ne lui manquait; et il dut se croire sauvé.
+
+Il était perdu.
+
+
+
+
+XVI
+
+Publication du Dialogue sur le système du monde.--Pourquoi on ne le lit
+plus en France.--Préface ignoble de ce beau livre.
+
+
+De tous les ennemis, les plus dangereux sont ceux qui n’osent pas avouer
+la bassesse de leur haine et la cruauté de leur envie.
+
+Une armée s’était formée; armée invisible, mais présente; habile aux
+embuscades et aux trahisons; armée décidée à tout, rompue aux manœuvres
+d’une guerre sans loyauté comme sans courage. Furieux et muets, les
+jaloux attendaient la vieillesse de l’astronome et guettaient le moment
+où ils pourraient écraser enfin celui qui avait suscité tant
+d’animosités cachées, irrité tant d’amours-propres vindicatifs, réduit
+au silence par l’ironie, l’éloquence, et un admirable talent
+d’exposition, mille détracteurs acharnés; celui dont la dernière
+imprudence leur offrait l’occasion facile de se satisfaire. Que de
+haines accumulées! Galilée avait prouvé au jésuite Grassi que ce dernier
+n’entendait rien aux mathématiques et à l’astronomie. Il avait dédaigné
+le savoir du dominicain Firenzuola, ami du pape et constructeur de ses
+citadelles. Dominicains et jésuites se liguèrent contre Galilée; le
+saint-office fut l’instrument de leurs vengeances.
+
+Il vint leur prêter le flanc par une tentative plus dangereuse que ses
+précédentes audaces; il écrivit et publia son _Dialogue sur les systèmes
+de Ptolémée et de Copernic_.
+
+Personne ne lit plus guère, en France, ce chef-d’œuvre comparable aux
+chefs-d’œuvres antiques. Les langues étrangères et spécialement les
+idiomes du Midi sont tombés, parmi nous, dans un oubli déplorable, dont
+les conséquences doivent nous devenir funestes; la philologie, que les
+étrangers cultivent avec soin, nous semble appartenir aux seuls érudits.
+Nos aïeux ne pensaient pas ainsi. Madame de Sévigné aimait l’étude de la
+belle langue italienne; toutes ses contemporaines savaient l’espagnol,
+qui avait détrôné les études grecques du seizième siècle;--vers 1650, le
+latin prit la place de l’espagnol et fut négligé à son tour, vers la fin
+du dix-huitième siècle, en faveur d’un frivole essai tenté du côté des
+langues anglaise et allemande. Ces derniers rameaux sauvages de la
+souche indo-européenne ne pouvant donner de fruits utiles qu’à ceux qui
+sont maîtres des branches latine et grecque,--on a fini par les
+dédaigner toutes à la fois.
+
+Au dix-septième siècle l’Europe lettrée savait l’italien et l’espagnol;
+l’effet d’un chef-d’œuvre écrit dans la langue la plus brillante et la
+plus cultivée de l’Europe moderne fut donc prodigieux.
+
+Galilée y soutenait la thèse même de Socrate; l’idée qui conduisit le
+philosophe grec à la mort;--celle que tout esprit juste défend
+aujourd’hui;--le droit d’examen, d’analyse, de révision; l’étude de la
+nature.
+
+Il n’y a pas d’ecclésiastique sensé, pas de théologien honnête, qui ne
+convienne que les catholiques ont le droit de calculer les éclipses, de
+supputer les perturbations des planètes et de lire dans le ciel le
+retour des comètes; chacun de nous avoue que l’Écriture sainte n’a rien
+de commun avec le télescope et le microscope; et qu’il faut distinguer
+avec soin les points de dogme des faits astronomiques ou physiologiques.
+
+Cette opinion devenue vulgaire est indiquée déjà dans le beau passage
+des _Memorabilia_ où (selon Xénophon) Socrate dit «que le poids, la
+mesure, les sciences exactes appartiennent à l’intelligence humaine et
+qu’il serait absurde de demander sur ces matières aucun enseignement à
+la Divinité, mais qu’elle peut favoriser ses élus et les instruire
+elle-même de ce qui est mystérieux (ἃ δὲ μὴ δῆλα) et au-dessus de la
+portée humaine.»
+
+Voilà le point de démarcation entre la religion et la science, nettement
+fixé par Socrate qui a établi ce principe au péril de sa vie.
+
+Tout le monde est maintenant de son opinion; nul doute que Copernic ou
+Galilée ont pu, sans cesser d’être d’excellents chrétiens s’enquérir si
+le soleil reste immobile;--et chercher les causes qui font la nuit et le
+jour, sans être damnés pour cela.
+
+Les ennemis de Galilée ne firent pas porter leur attaque sur ce point
+délicat. Ils allèrent trouver Urbain VIII, auquel ils démontrèrent que
+l’attaque lui était personnelle.
+
+«Ce nouveau livre, lui dirent-ils, n’est qu’une insulte cruelle à Sa
+Sainteté. Ce personnage ridicule, ami de l’autorité et du pape, ce
+_Simplicio_ est Sa Sainteté en personne. Simplicio ne se sert-il pas des
+mêmes arguments dont Urbain VIII s’est servi? N’est-ce pas le portrait
+du pape? Ce docteur insensé s’exprime comme le pape! C’est le pape
+lui-même!»
+
+Ainsi parle l’envie!
+
+Nous sommes sur la piste du bourreau de Galilée; non point la crédulité,
+les cardinaux n’étaient pas crédules; ni la superstition, ils en étaient
+fort éloignés; ni l’intérêt du saint-siége; Galilée protestait de son
+attachement au dogme, et répétait sans cesse que, s’il exposait les
+systèmes, il ne prétendait ni les approuver, ni les détruire;--le vrai
+bourreau, c’était l’envie!
+
+Galilée se croyait protégé contre ses atteintes par le secret penchant
+d’Urbain VIII vers le système de Copernic, par la bienveillance du pape,
+par la bonne volonté de Ciampoli, l’indifférence des uns, la tolérance
+des autres, et sa propre finesse. Car il avait usé de grande finesse,
+comme nous l’avons dit; obtenant par adresse les permis d’imprimer,
+doublant la dose de ces permis, espérant instruire doucement les
+cardinaux, amener Rome à l’étude de l’astronomie, vaincre le Vatican,
+glisser son opinion à la dérobée, l’introduire à la sourdine, l’insinuer
+comme une hypothèse de peu de prix; et par une critique apparente qui
+laissait à Urbain VIII le temps d’arriver à la vérité, la faire accepter
+en la condamnant.
+
+Toute cette lâche conduite était marquée au sceau de l’époque de Galilée
+et de son malheureux pays.
+
+Quelque grand que fût son but il y marchait par des sentiers tortueux et
+indignes. Lisez la préface de son dialogue; il s’y déguise jusqu’à se
+prétendre ennemi de Copernic. «Je viens, dit-il, défendre le système de
+Ptolémée; ami des cardinaux qui ont prohibé la doctrine de Copernic;
+j’approuve hautement leur mesure.»--Il voudrait faire croire qu’il l’a
+dictée.
+
+--«Mesure excellente, mesure salutaire! (La condamnation de Copernic!)
+On a eu tort de murmurer. Si je prends la plume, c’est par excès de zèle
+catholique. Rendons les intelligences esclaves! Il faut _couper_
+(ajoute-t-il dans son style poétique) _les ailes de l’esprit_.» Il
+continue: «_Voilà pourquoi je me remets en scène et remonte sur le
+théâtre du Monde_; je veux prouver en même temps que l’Italie connaît
+les vastes ressources de l’intelligence.»
+
+On se voile la face devant ces indignes faiblesses.
+
+Galilée ment.
+
+Il voudrait faire croire qu’il n’attache aucune importance à ses
+_Dialogues_ et qu’ils ne sont, pour lui, qu’un pur amusement de rhéteur.
+
+Il ment.
+
+Il veut paraître l’ami secret et réel des doctrines qu’il détruit et
+désavoue.
+
+Quelle âme débile, et, il faut le dire: quel pathos ambigu!
+
+
+
+
+XVII
+
+Plan d’attaque définitive contre Galilée.
+
+
+Voilà donc Galilée bien garanti, et sûr du succès.
+
+Il compte sans ses hôtes, c’est-à-dire sans les jésuites qui composent
+l’armée de son rival astronomique Grassi, et sans les dominicains dont
+Firenzuola fait partie. Celui-ci, le livre une fois publié, court chez
+le pape, lui représente que Ciampoli a surpris sa religion, que Galilée
+raille Sa Sainteté; lui fait lire la préface qui semble, en effet, ou
+une ironie ou une insulte, oppose à cette préface le portrait comique de
+Simplicio et enflamme la haine du pape.
+
+Urbain VIII fut convaincu que son ancien protégé l’avait raillé
+personnellement. Le reste alla de soi.
+
+Fort de sa conscience catholique et comptant sur la faveur de celui qui
+avait écrit son panégyrique en vers latins, Galilée ira tout à l’heure
+se constituer prisonnier volontaire de Rome, malgré les avertissements
+de ses amis. Cependant les rivaux auront travaillé; et Urbain VIII,
+blessé dans sa vanité, les servira.
+
+Galilée sera victime.
+
+On n’appellera point de bourreaux, on n’allumera point de bûchers.
+Personne ne songe à le mettre à la torture; briser ses os, déchirer ses
+nerfs, faire couler son sang, fi donc! On a plus de douceur d’âme; et
+les doctrines chrétiennes réprouvent hautement la cruauté! D’ailleurs
+les gens qui construisent des vers latins, sans fautes de quantité,
+comme Urbain VIII; ou des fortifications savantes comme Firenzuola; les
+gens qui sont l’honneur d’une société philosophique, littéraire,
+théologique, éclairée et admirée, ne tuent que rarement.
+
+Ils calomnient leur victime et la ravalent; ils la flétrissent, la font
+souffrir et la déshonorent: ils l’essayent du moins.
+
+Avec quelle grâce les ennemis du savant l’ont torturé, crucifié,
+lentement fait mourir!
+
+C’étaient connaisseurs et gens prudents.
+
+Il leur fallait, non pas intéresser l’Europe au sort du malheureux homme
+de génie; mais l’isoler du monde, le décourager, le réduire à
+l’impuissance et au néant; gâter sa renommée; le combler, tout en le
+frappant, d’indulgences et de bontés; le reléguer au fond d’une retraite
+obscure sans communication avec les vivants, et, dans une société
+profondément lâche, dominée par les intérêts et les jalousies, le livrer
+aux longues angoisses de cette excommunication tacite;--condamné auquel
+on pardonne, hérétique que l’on veut bien laisser vivre.
+
+Ce plan était fortement conçu.
+
+Nous allons le voir s’exécuter de point en point.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+TROISIÈME ÉPOQUE DE GALILÉE
+
+LA PERSÉCUTION
+
+
+
+
+XVIII
+
+Naissance du mythe sur Galilée soumis à la torture.--Fausse lettre de
+Galilée à Reineri.--Tiraboschi.
+
+
+Avant de continuer ce récit, détruisons les inventions romanesques qui
+ont eu cours sur son martyre et sur sa résistance.
+
+Le récit populaire, ou plutôt le mythe du procès de Galilée et de ses
+persécutions, telles que le vulgaire les accepte, a pour base un
+document faux, une lettre fabriquée pour jouer pièce au célèbre
+Tiraboschi.
+
+Jouer pièce! vous comprenez. Le monde où vous êtes, l’Italie mal
+gouvernée des dix-septième et dix-huitième siècles, est le pays où l’on
+fraude, où l’on dissimule, où l’on falsifie, où l’on fabrique des
+textes; Galilée lui-même essayera de ruser contre les cardinaux et
+trouvera plus forts que lui. L’Espagne et l’Italie, dépouillées alors de
+puissance extérieure, de liberté d’action, de liberté politique et du
+sens moral dans les classes supérieures, cultivaient la fraude élégante
+comme une fleur civilisée, et la fraude littéraire entre mille autres.
+
+Les uns en Espagne, pour servir les intérêts de leur couvent,
+ensevelissent et déterrent des plaques de cuivre (_láminas_) chargées de
+titres faux; les autres inventent et font sortir de vieux coffres des
+documents inconnus et des manuscrits prétendus authentiques.
+
+Longtemps après la mort de Galilée, le célèbre Tiraboschi ayant écrit et
+publié les premiers volumes d’une excellente _Histoire littéraire_, il
+sembla ingénieux et utile de détruire son crédit; et il plut au duc
+Caetani et à son bibliothécaire de lui tendre un piége. Ces personnes
+inventèrent la fausse lettre de Galilée dont j’ai parlé, lettre
+adressée, disaient-ils, au père Reineri, son collaborateur et son ami;
+lettre où il était censé raconter à ce vieil ami sa propre histoire.
+
+La fraude de cette invention saute aux yeux dès l’abord.
+
+Reineri connaissait à fond la vie de Galilée, et n’avait nul besoin
+qu’on lui en rappelât les circonstances dans une lettre, écrite
+d’ailleurs d’un style moderne, amphigourique, élégiaque, étranger à la
+lucidité et à la modestie habituelles de Galilée; lettre qui se termine
+par une bévue grossière et un anachronisme impossible. Le faux Galilée
+parle de sa campagne de Bello-Sguardo qu’il ne possédait plus. «Il
+vient, dit-il, de la revoir», lui qui n’y a pas remis le pied depuis son
+départ pour Florence. Tous les érudits ont reconnu pour fausse cette
+lettre ridicule sur laquelle ont été brodées les biographies antérieures
+à l’article de M. Biot.
+
+Tiraboschi, très-honnête homme et fort heureux d’avoir à citer une pièce
+inédite de cette importance n’aperçut pas le piége; il inséra _in
+extenso_ dans son _Histoire littéraire_ la lettre apocryphe.
+
+On se frotta les mains: le tour était joué.
+
+Quand les hommes n’ont rien à faire de grand ils se livrent aux petites
+ruses et s’y livrent passionnément; heureux quand leurs puérilités ne
+deviennent pas monstrueuses! Ces sociétés étouffées pullulent
+d’infamies, tantôt criminelles, comme celle de la cabale qui frappa
+Galilée, tantôt frivoles et niaises, comme cette fabrication d’une
+lettre arrangée d’avance, et destinée à mystifier un érudit.
+
+La malheureuse lettre fit autorité. M. Libri la cite encore dans son
+livre si remarquable: _Histoire des Sciences mathématiques en Italie_.
+La citation est dans le texte; les doutes sont relégués dans les notes.
+
+C’est cette lettre apocryphe qui, pour la première fois, nous montre
+Galilée brisé par la torture. Dans cette lettre il maudit ses juges, en
+appelle aux hommes justes et à l’avenir, déclame comme Jean-Jacques
+Rousseau, éclate en colères de misanthrope, et joue un personnage
+d’incrédule diamétralement opposé à son caractère.
+
+C’est cette lettre, publiée par Venturi d’après Tiraboschi et plusieurs
+autres, mais rejetée par Nelli, Reumont et tous les critiques exacts,
+qui a enluminé d’un dernier reflet la fausse image de Galilée. Le mythe
+s’est substitué à la vérité. On n’a vu désormais qu’un certain vieillard
+hérétique, traîné de Florence à Rome par des sbires, enfermé dans un
+caveau, sans pain et sans feu, conduit devant des juges cruels en robes
+rouges, qui l’interrogent, l’insultent et le chargent de fers. Les
+bourreaux le placent sur le chevalet, le malheureux se révolte; on le
+contraint d’abjurer ses prétendues erreurs; il cède à la force et au
+supplice, et se relève en protestant que _la terre roule_, lancée dans
+l’espace.
+
+Voilà le mélodrame. Voici l’histoire.
+
+
+
+
+XIX
+
+L’intrigue contre Galilée éventée par un contemporain.--Rôles de
+Firenzuola et de Ciampoli.
+
+
+Tout le procès de Galilée était raconté en 1633 par un contemporain, son
+proche parent et son ami, G. F. Buonamici da Prato, qui se trouvait
+alors à Rome et s’y occupait à démêler les trames, à deviner les
+manœuvres, à débrouiller les fils des intrigues sociales. Il portait
+dans ce travail une pénétration remarquable, comme on va s’en convaincre
+en parcourant sa curieuse lettre exhumée par M. de Reumont:
+
+«Dès que le livre eut paru (le fameux Dialogue) les vieux ennemis de
+Galilée, plus furieux que jamais de sa gloire, se soulevèrent et
+provoquèrent contre lui la persécution du tribunal de l’Inquisition,
+toujours ouvert à la calomnie et qui frappe d’excommunication quiconque
+tente de se justifier. Une haine de moine avait tout fait. Le P.
+Firenzuola, commissaire de l’Inquisition, était en guerre avec le _padre
+maestro del sacro Palazzo_.»
+
+Le maître du sacré Palais, c’est Ricciardi, qui a donné l’autorisation
+d’imprimer le livre.
+
+«Le pape, à qui Firenzuola était cher, plutôt à cause des fortifications
+du château Saint-Ange exécutées par lui que pour son savoir ou sa vertu,
+entra en fureur contre son ancien secrétaire et ami monsignor Ciampoli,
+ami et protecteur de Galilée, et permit qu’une accusation fût intentée
+contre ce dernier et que Galilée fût cité à comparoir. Galilée se rendit
+à Rome, contrairement aux conseils de ses meilleurs amis, qui étaient
+d’avis qu’il changeât d’air, qu’il écrivît son apologie et n’allât pas
+se livrer en proie à l’ignorance et à l’orgueil farouche d’un moine.
+Pendant deux mois, Galilée habita la maison de l’ambassadeur de
+Florence, sans que l’on communiquât avec lui autrement que pour lui
+enjoindre de ne pas sortir et de recevoir peu de visites. Enfin on lui
+ordonna de se mettre à la disposition de l’Inquisition; on le retint
+pendant quelques jours dans une prison assez peu sévère; et l’on se
+contenta de l’examiner quant au permis d’imprimer son livre. Il affirma
+avoir obtenu le permis du _padre maestro_; après quoi on le renvoya
+habiter la maison de l’ambassadeur avec la même défense de sortir et de
+voir du monde. La guerre alors se tourna contre le _padre maestro_, à
+qui l’on demanda compte de ses actes. Il répondit qu’il tenait de Sa
+Sainteté l’ordre de délivrer le permis. Le pape nia et se mit en colère;
+le _padre_ répondit que Ciampoli, secrétaire du pape, lui avait
+communiqué cet ordre d’après le commandement de Sa Sainteté. Le pape
+répliqua que l’on ne devait pas ajouter foi à de telles assertions. Ce
+fut pour s’exonérer que le _padre_ exhiba un billet de Ciampoli
+portant:--«_que lui, secrétaire du pape, en présence et sous les yeux de
+Sa Sainteté, ordonnait de sa part que le permis d’imprimer fût délivré_.
+
+«Quand on eut reconnu que le _padre maestro_ ne donnait aucune prise sur
+lui, on ne voulut pas s’être avancé si loin pour rien, et l’on força
+Galilée à comparaître devant la Congrégation du Saint-Office, afin d’y
+abjurer formellement l’opinion de Copernic; abjuration inutile et sans
+but, puisqu’il ne l’avait pas soutenue comme vraie, mais seulement
+exposée dans le cours d’une discussion pour et contre. Galilée, se
+trouvant contraint de faire ce qu’il n’avait jamais cru possible,
+d’autant mieux que, dans ses entretiens avec le P. Firenzuola, il
+n’avait jamais été question d’abjuration, se jeta à genoux devant les
+cardinaux du Saint-Office, et, se déclarant pur de toute intention
+coupable, dit qu’il était prêt à faire toute amende honorable, deux
+points exceptés: d’abord il demandait de ne pas confesser qu’il n’était
+pas bon catholique, puisqu’il l’était et voulait l’être en dépit du
+monde entier; en second lieu, qu’ils n’exigeassent point de lui la
+déclaration ou la confession d’avoir mis en œuvre aucune fraude ou
+manœuvre, spécialement quant à la publication de son livre, qu’il avait
+soumis à l’approbation des supérieurs et fait imprimer conformément à
+ces approbations.
+
+«Il ajouta que si LL. Éminences jugeaient le livre digne du feu, il
+serait le premier à le brûler devant tout le monde; et qu’il payerait
+les frais du bûcher, sous la condition qu’on indiquerait les causes de
+la poursuite dirigée contre lui.
+
+«Ensuite il lut à haute voix l’abjuration que le P. Firenzuola avait
+rédigée, et obtint plus tard l’autorisation de retourner à Florence, où
+il s’est rendu il y a quelques jours; tout satisfait, à ce qu’il dit, de
+ne pas avoir écouté ceux qui le dissuadaient d’aller à Rome.»
+
+Débrouillons cette intrigue, qui rentre dans les conditions de la
+comédie. On conspirait contre l’homme de génie, comme Buonamici l’a
+très-bien compris; l’âme damnée de la conspiration était Firenzuola.
+
+Firenzuola (Vincenzo-Mazzolani) croyait être le meilleur architecte
+militaire de son temps; il avait construit pour Lascaris, grand maître
+de l’ordre de Malte, le fort de Sainte-Marguerite; Urbain VIII, qui
+songeait au temporel et ne méprisait pas la guerre, venait de lui faire
+réparer le château Saint-Ange. Firenzuola promettait au pape d’autres
+merveilles; notre architecte, devenu le bras droit du maître, profita de
+sa position pour satisfaire ses haines.
+
+Galilée avait commis envers lui la faute impardonnable de ne pas
+l’estimer plus grand que Michel-Ange. Moine et artiste, il se vengea.
+Lucas Holstenius écrit à Peyresc:
+
+«Une haine monacale a fait éclater la grande tempête contre Galilée. Je
+parle d’un certain moine (Firenzuola) que Galilée n’a pas voulu admirer
+comme le plus grand des mathématiciens vivants. Il a eu soin de se faire
+nommer _commissaire de l’inquisition_, afin de poursuivre Galilée.»
+
+Ce Firenzuola ne manquait vraiment pas de mérite; dans l’ordre des
+scapins religieux, habiles et solennels, je l’estime infiniment. Voyez
+comme il procède. Favori de Sa Sainteté, délégué du terrible tribunal,
+il peut à son aise exécuter ses vengeances. Il a le droit de foudroyer
+non-seulement ce coquin, ce critique, ce Galilée; mais de renverser
+l’appui de Galilée auprès du pape, son élève Ciampoli, secrétaire de Sa
+Sainteté; enfin de punir son second ennemi, le maître du sacré Palais.
+Trois adversaires à la fois tombent sous le feu de sa batterie; Galilée,
+comme hérétique, ayant composé et fait imprimer frauduleusement un livre
+infâme contre la sainte Écriture; Ciampoli, comme ayant abusé de la
+confiance du pape et trompé sa religion; le maître du sacré Palais,
+comme indigne de sa charge, négligent, aveugle, étourdi, ayant accordé
+son approbation à un livre damnable.
+
+Ainsi s’explique la scène amusante et compliquée, mais obscure, que
+raconte trop brièvement Buonamici. Firenzuola, le Basile de la pièce,
+hardi et adroit comme il convient, attaque le permis d’imprimer, dont il
+fait remonter la responsabilité du maestro qui la rejette à Ciampoli qui
+la repousse, et de ce dernier jusqu’au pape lui-même, qui entre en
+fureur et nie tout. On ne peut qu’admirer ce maître homme, le dominicain
+fortificateur.
+
+Cependant le philosophe subtil et courtois observait paisiblement les
+astres à Florence, il s’attendait aux félicitations du pape, à une
+seconde édition prochaine de son livre; à beaucoup de gloire et à
+l’adhésion secrète du sacré Collége; d’avance il se voyait honoré par
+l’Europe, bien en cour, ami de tout le monde, maître et guide d’un parti
+théologique (fort raisonnable par parenthèse), celui de Tholuck et de
+Bunsen en Allemagne, celui d’Arnold en Angleterre;--le parti embrassé
+par les théologiens français qui depuis le dix-septième siècle ne
+prétendent plus chercher dans la Bible la géométrie ou le calendrier.
+L’apparition d’un commissaire de l’Inquisition fut un coup de foudre
+pour Galilée.
+
+La vanité d’Urbain VIII avait trop bien accueilli le récit de
+Firenzuola. Persuadé que Galilée avait voulu le persifler lui-même, sous
+les traits de Simplicio, Urbain ne lui pardonna jamais. A l’ambassadeur
+de France qui intercédait auprès de Sa Sainteté et lui faisait observer
+qu’on la trompait, que le philosophe n’avait eu l’intention d’aucun
+sarcasme, Urbain répondit sèchement et avec humeur: «_Je le crois! Je le
+crois!_»
+
+Une fois brouillé avec le pouvoir, ce grand esprit fut délaissé de tous.
+On ne bougea plus en sa faveur à Florence ou à Venise. L’astronome resta
+sur la plage, désemparé, isolé, sans secours et sans ressource, comme le
+bateau du pêcheur que la marée abandonne.
+
+Nous allons suivre pas à pas ses ennemis dans leurs manœuvres cruelles.
+
+
+
+
+XX
+
+Une commission est nommée pour examiner le livre de Galilée.--Conduite
+équivoque et faible du philosophe.--Sa défense.--Lettre du grand-duc,
+dictée par Galilée à Bali Cioli.
+
+
+La susceptibilité blessée d’Urbain VIII dégénéra en fureur, habilement
+exploitée par les envieux.
+
+Les prétextes ne leur manquaient pas: la publication des Dialogues
+n’enfreignait-elle pas les ordres intimés en 1616 au philosophe? Ne lui
+avait-on pas interdit de mêler les choses sacrées aux observations
+astronomiques?
+
+Une commission fut nommée à Rome pour examiner le livre. C’était le
+prologue de la comédie.
+
+On tenait à procéder selon les formes. On ne voulait pas condamner sans
+examiner; il fallait éclairer la conscience des juges et se donner les
+semblants de la légalité et de la justice. En même temps on prenait ses
+précautions pour que la victime ne pût échapper, et l’on avait soin de
+composer la commission des théologiens et des savants les plus mal
+disposés pour Galilée. Le résultat était assuré d’avance, les effets ne
+se firent pas attendre.
+
+Bientôt parvint à Florence l’ordre de suspendre la vente du livre; et le
+24 août l’éditeur J. B. Landini fut invité à envoyer à Rome tous les
+exemplaires non vendus. Landini répondit que l’édition était déjà
+épuisée. Cette réponse ne pouvait qu’enflammer davantage la haine des
+persécuteurs, qui avaient espéré étouffer du même coup l’ouvrage et
+l’auteur. Le succès avait été plus prompt que la vengeance. Ils
+arrivaient trop tard pour empêcher les admirateurs du savant de
+connaître son nouveau titre de gloire; ces applaudissements réclamaient
+un châtiment de plus.
+
+ * * * * *
+
+Certes, nous n’avons pas envie d’affaiblir l’horreur que l’intolérance
+dont il fut victime inspire à tous les cœurs droits et fait naître dans
+tous les bons esprits. Nous n’avons pas davantage la prétention de
+troubler sottement le cours de l’eau, en y jetant comme un enfant taquin
+quelque lourd et grossier paradoxe. Nous voulons placer la vérité dans
+sa lumière et l’éclairer dans ses replis. Étudions donc cet étrange
+phénomène; le double Galilée, si croyant et si hardi;--drame intérieur,
+lutte inouïe de l’humilité chrétienne la plus sincère, la plus aveugle,
+la plus absolue, et de la science humaine la plus haute, la plus
+profonde, la plus sûre d’elle-même.
+
+Il faut avouer que des faiblesses déparent cette belle vie: Galilée est
+descendu bien au-dessous du type de force morale et de sublimité
+héroïque que d’autres observateurs et d’autres philosophes ont su
+maintenir; sublimité et force morale que la légende s’est plu à lui
+prêter. Mais n’avilissons pas son caractère en l’accusant de mensonge
+servile et de lâcheté excessive. Il est sincère dans ces professions
+constantes de foi catholique qui datent de son enfance et ne finissent
+qu’avec sa vie. Innocent du crime d’hérésie, il ne voit pas de quoi il
+est coupable;--il a du génie; c’est son crime; il éclipse les
+Firenzuola, les Caccini et les Grassi.
+
+Aussi sa conduite, ballottée entre deux sentiments contraires,
+sera-t-elle pleine de troubles et de douleurs, d’angoisses et de
+contradictions; de tergiversations, d’atermoiements, de compromis
+maladroits. Il veut et il ne veut pas. Il se soumet; et en se soumettant
+il cherche encore à s’excuser, à légitimer ses actes, à justifier son
+livre. Il est faible; et il a le remords de sa faiblesse; il recule, il
+lâche pied, mais se retourne sans cesse pour mesurer le terrain qu’il a
+perdu. Il se prosterne; mais en espérant jusqu’à la fin qu’on lui tendra
+la main pour le relever de cet injuste abaissement.
+
+Sa sagacité lui démontre ce que MM. de Reumont et Rosini ont
+parfaitement compris, que dans son affaire il y a plus de
+personnalités et de petites haines que de théologie et de politique
+(_Persœnnlichkeiten mehr denn Lehren_); mais elle ne lui apprend pas à
+éviter les piéges de ses rivaux; il s’y précipite au contraire. Il
+répète qu’il sait la théologie; qu’il la sait mieux qu’eux tous; qu’il
+veut sauver l’Église, qu’il s’est conduit comme un saint; que les
+cardinaux ont besoin d’être instruits; et qu’ayant fait cette bonne
+œuvre, il mérite des récompenses.
+
+O l’habile manière de se disculper et de plaire à ses juges! Firenzuola
+devait se réjouir d’une pareille défense, injurieuse pour ceux que
+Galilée prétendait endoctriner.
+
+Ces fautes de conduite, ces gaucheries naïves, ces subtilités
+maladroites, ces subterfuges compromettants, remplissent la
+correspondance de Galilée. Voici, entre vingt autres, une lettre écrite
+au nom du grand-duc à Niccolini, son envoyé, mais dictée à Bali Cioli
+par Galilée; lettre dont le brouillon, écrit de sa main, est conservé
+encore à la bibliothèque Palatine. Son système de défense y apparaît
+tout entier:
+
+«La lettre de Votre Excellence (Niccolini), et ce qui s’est dit ici sur
+l’accueil fait à Rome et ailleurs au Dialogue du signor
+Galilée,--Dialogue imprimé récemment et dédié à Son Altesse,--ont décidé
+Son Altesse (le grand-duc) à conférer longuement avec moi (Bali Cioli)
+sur cette matière.
+
+«J’ai reçu l’ordre de faire à Votre Excellence la communication
+suivante:
+
+«1º Son Altesse est étonnée au suprême degré de ce qu’un livre déjà
+soumis par l’auteur lui-même aux autorités romaines compétentes,--livre
+qui a été lu et relu avec soin par les examinateurs, et qui, sur les
+instances (je ne dis pas seulement avec l’adhésion de l’auteur), a été
+corrigé, altéré et modifié conformément aux volontés des autorités
+supérieures, chargé de ratures et d’additions par leur ordre,--que ce
+livre remanié ici même d’après les corrections recommandées par la cour
+de Rome, imprimé à la fois à Rome et à Florence avec double permission;
+que ce livre, dis-je, paraisse suspect aujourd’hui après deux années
+révolues et qu’il soit interdit à l’auteur de le publier et à l’éditeur
+de le vendre.
+
+«2º L’étonnement de Son Altesse redouble quand Elle réfléchit que dans
+le susdit livre aucun des principaux systèmes qu’on y met en regard
+n’est présenté comme devant l’emporter sur l’autre. On se contente
+d’exposer les arguments sur lesquels l’un et l’autre s’appuient; et Son
+Altesse est parfaitement certaine que l’auteur _n’a eu en vue que le
+bien de la sainte Église_. Dans des matières difficiles et d’une essence
+complexe _il a voulu épargner le temps et la peine à ceux auxquels il
+appartient de décider; il a voulu les aider_ à reconnaître par eux-mêmes
+et d’une manière certaine de quel côté la vérité se trouve et _comment
+ils doivent accorder cette vérité avec le sens réel de la sainte
+Écriture_. Sans doute on peut lui objecter que ses conseils et son aide
+ne sont pas nécessaires au milieu de tant de maîtres et de bons juges.
+Mais la reconnaissance est due à ceux dont le zèle et la bonne volonté,
+à défaut des dons supérieurs de l’esprit, _les portent à satisfaire à
+leur conscience en se chargeant d’une œuvre pareille_.
+
+«Par toutes ces considérations Son Altesse est persuadée que la guerre
+intentée au seigneur Galilée n’a pour mobile qu’une _haine violente et
+jalouse, dirigée plutôt contre la personne de l’auteur_ que contre son
+livre, ou même que contre telle ou telle opinion ancienne ou nouvelle.
+
+«Cependant, afin de savoir à quoi s’arrêter sur la culpabilité ou
+l’innocence d’un homme qui est à son service, Son Altesse demande qu’on
+lui accorde ce qui, dans tous les procès et devant tous les tribunaux,
+est concédé à tout accusé, le droit de défense contre ses accusateurs.
+Son Altesse demande aussi que l’on résume dans leur ensemble et que l’on
+envoie à Florence le procès-verbal complet des accusations et des
+censures dont le livre a été l’objet et qui en ont causé la prohibition.
+L’auteur, fermement assuré de son innocence, saura du moins ce qu’on lui
+reproche; il ne doute pas que tout ce mouvement ne soit le résultat de
+_basses calomnies suscitées par ces persécuteurs malveillants et
+envieux_ auxquels il a affaire depuis longues années et contre lesquels
+en d’autres circonstances _il a soutenu une lutte acharnée_. Sa
+conviction à cet égard est si complète, qu’il offre à Son Altesse de
+subir l’exil et de renoncer à la faveur de son prince, s’il ne réussit
+pas à démontrer avec la dernière évidence _sa piété constante,
+l’orthodoxie de sa vie et de ses écrits, enfin la parfaite exactitude de
+ses doctrines catholiques dans tous les temps et aujourd’hui même_.
+
+«Toujours décidée à soutenir les bons et à combattre les méchants, Son
+Altesse demande avec instance l’envoi de l’acte d’accusation comprenant
+les faits allégués contre l’auteur et contre le livre, c’est-à-dire les
+motifs qui ont déterminé la suppression provisoire du livre et la
+suspension de sa mise en vente, peut-être avec l’intention ultérieure de
+le supprimer définitivement.
+
+«Votre Excellence fera donc, conformément à cet ordre, les démarches
+nécessaires pour que l’on obtempère à cette juste demande.
+
+«Elle voudra bien m’en donner avis.»
+
+ * * * * *
+
+Le sacré collége et Urbain VIII ainsi renvoyés à l’école ne furent ni
+flattés ni apaisés; la cabale sut tirer parti de ces maladresses.
+
+Aider, favoriser, encourager les fautes de l’ennemi, les faire valoir et
+les aggraver, c’est une des plus belles parties de la science mondaine;
+et, je l’ai dit, Firenzuola était très-fort sur ces matières. Galilée,
+au contraire, avait de l’étourderie, de la vanité, des faiblesses, peu
+de prudence. Il ne savait pas attendre; il ne savait pas se taire. Son
+zèle l’emportait. Il allait trop vite; il voulait convertir trop tôt le
+monde à son savoir. Les contemporains se contentaient du bon sens
+d’hier; Galilée prétendait au bon sens de l’avenir. Il n’avait ni dans
+l’âme le courage de son esprit ni dans sa conduite la politique de ses
+desseins. La grandeur même de son intelligence lui dérobait les limites
+où se serait contenue une sagesse ordinaire: le luxe de ses facultés
+l’embarrassait; et la stratégie souterraine et pratique de ses ennemis
+déjouait aisément ses espérances. Pour le simple homme de génie, en
+butte aux malins et aux jaloux, les chances de succès sont nulles dans
+une société composée de jeunes bassesses et de vieilles misères.
+
+«_Pourquoi Galilée_, disait le Père Jésuite Gremberger, _ne s’est-il pas
+ménagé les bonnes grâces de nos Pères? Rien de désagréable ne lui serait
+arrivé. Il brillerait triomphant, glorieux et grand aux yeux du monde.
+Il écrirait tout ce qu’il voudrait, même sur le mouvement de la terre;
+et nul ne l’inquiéterait._»
+
+«Vous voyez (ajoute Galilée) que ce n’est pas pour telle opinion que
+l’on m’a persécuté et que l’on me persécute; mais parce que j’ai encouru
+la disgrâce des Pères Jésuites.»
+
+Dans la société italienne de 1640 il s’agissait avant tout de plaire et
+d’être soutenu.
+
+Galilée déplaisait; ceux qui le soutenaient ne devaient pas tarder à se
+lasser de lui.
+
+
+
+
+XXI
+
+Galilée s’excuse et cherche à éviter le procès.--Sa lettre au frère du
+pape.--Ses tergiversations et ses détours.
+
+
+L’ambassadeur du grand-duc à Rome, Niccolini, en recevant la lettre
+dictée par Galilée, dont nous avons cité le texte plus haut, chercha
+d’abord à ramener les esprits en faveur du savant et à fléchir le
+Saint-Office.
+
+Il ne montra pas, rendons-lui cette justice, la tiédeur trop
+circonspecte dont avait fait jadis preuve son prédécesseur Guicciardini,
+qui, en 1616, s’efforçait de décider le duc Cosme à retirer sa
+protection à Galilée, sous prétexte que le souverain Pontife voyait d’un
+œil mécontent les savants et la science. Niccolini aimait le philosophe;
+les résistances qu’il rencontra le découragèrent et il abandonna la
+partie. Si bien que le 23 septembre 1632, pendant la séance de la
+Congrégation du Saint-Office, le Pape donna l’ordre de faire citer
+Galilée à Rome par le grand inquisiteur de Florence.
+
+Cet ordre fut intimé à Galilée le 1er octobre.
+
+Celui-ci se hâta d’écrire au frère du Pape la lettre suivante, d’un
+intérêt navrant, vrai Mémoire à consulter, qu’il faut lire pour bien
+connaître le caractère et les souffrances du malheureux.
+
+
+«11 octobre 1642.
+
+«Que mon Dialogue publié récemment trouverait des adversaires, c’est ce
+dont mes amis ne doutaient pas et ce que Votre Excellence prévoyait sans
+doute. On pouvait le pressentir, d’après l’accueil fait à mes autres
+publications; c’est en général le sort réservé aux opinions qui, d’une
+façon ou d’une autre, s’écartent des doctrines reçues. Mais voici à quoi
+je ne m’attendais pas, c’est que la haine d’un ou deux ennemis
+particuliers, furieux de voir le lustre de leurs travaux terni par les
+miens, pût se déchaîner contre moi et mes écrits, et réussir à faire
+impression sur des supérieurs que je vénère;--au point de leur laisser
+croire que mes œuvres sont indignes du jour et qu’on doit les étouffer.
+Le coup qui me frappe, en prohibant l’impression et la vente de tout
+exemplaire de mon dialogue, est pour mon cœur une cruelle atteinte. Ce
+qui me soulage beaucoup, c’est l’extrême pureté de ma conscience et la
+persuasion où je suis que je n’aurai aucune peine à justifier clairement
+mes intentions. Je désirais, j’espérais que l’on me fournirait les
+moyens de développer toute ma pensée; et je ne doutais pas de convaincre
+mes supérieurs de toute mon humilité, de tout mon respect, de toute ma
+soumission, de _l’abandon absolu que je fais entre leurs mains de toutes
+mes idées; enfin de l’empressement_ avec lequel, au moindre signe, je me
+rendrais non-seulement à Rome, mais au bout du monde pour leur obéir.
+Aussi ne dois-je pas vous cacher que l’injonction reçue par moi
+récemment d’avoir à me présenter dans un bref délai devant le tribunal
+du saint Office a été pour moi une source de profonde affliction. Il
+m’est impossible, en effet, de penser sans amertume que les fruits de
+mes études et de mes labeurs de tant d’années, études qui donnaient à
+mon nom dans le monde scientifique tout entier un éclat non médiocre,
+vont se transformer en crime, ternir ma bonne renommée, donner gain de
+cause à mes adversaires, condamner mes amis, et imposer silence
+non-seulement aux éloges qu’on peut m’accorder, mais à ma défense même.
+
+«En effet, diront mes amis, n’a-t-il pas fini par s’attirer une
+accusation devant l’Inquisition? Et de telles mesures peuvent-elles être
+prises contre un homme qui ne se serait pas rendu coupable de forfaits?
+Tout cela me désole au point de me faire maudire le temps que j’ai
+consacré à de si longs travaux, espérant sortir des banalités de la
+science. Oui, je suis fâché d’avoir fait part au monde d’une partie de
+leurs résultats; j’éprouve même le désir de supprimer, de détruire à
+jamais et de livrer aux flammes ce qui m’en est resté dans les mains.
+Ainsi je satisferais l’ardente haine de mes cruels ennemis, ceux qui
+voient mes travaux et mes idées de si mauvais œil.
+
+«Voilà, Éminence, la douleur qui me poursuit sans relâche; elle augmente
+encore le fardeau de mes soixante-dix ans; elle aggrave les nombreuses
+douleurs physiques qui m’accablent; elle me cause une insomnie
+permanente. Au moment d’entreprendre un voyage long et rendu plus
+pénible et plus dangereux par diverses causes, je suis presque certain
+de ne pas atteindre vivant le but qui m’est fixé. Ce désir de la
+conservation personnelle qui est commun à tous les hommes me porte donc
+à oser implorer l’intercession de Votre Éminence. J’y suis encouragé par
+cette bonté inexprimable qui vous distingue et dont souvent, ainsi que
+tout le monde, j’ai fait l’expérience. Je vous supplie donc de
+m’accorder la grâce de représenter au sage Père quelle est ma situation
+présente et combien elle mérite la pitié; non que je veuille me
+soustraire à l’obligation de rendre compte de mes intentions et de mes
+actes; tout au contraire je le désire ardemment, persuadé que je ne puis
+qu’y gagner; mais simplement pour qu’en me témoignant la confiance que
+je mérite on me rende l’obéissance plus facile. La sagesse des
+vénérables seigneurs cardinaux trouvera aisément moyen de parvenir à ses
+fins, en n’employant que la douceur. Je possède encore tous les écrits
+que j’ai rédigés sur ce sujet ici et à Rome, et, je le répète, ils
+suffisent pour prouver à tout le monde que je n’ai pris part à cette
+controverse que par zèle pour la sainte Église, pour donner à ceux qui
+la servent, ou du moins à quelques-uns d’entre eux, une occasion de
+profiter de mes longs travaux et de pénétrer _dans des mystères, qui
+éloignés de leurs études habituelles n’entrent pas dans le cercle
+ordinaire de leur activité_. Je suis convaincu qu’il me sera facile de
+leur prouver que j’ai trouvé dans les livres des Pères de l’Église, des
+points de vue et des idées favorables à mes opinions.
+
+«Ici deux lignes de conduite s’offrent à moi. D’un côté je suis prêt à
+rédiger par écrit, avec le détail le plus circonstancié, le plus exact
+et le plus consciencieux, toute la suite et l’enchaînement, soit des
+faits relatifs au système renouvelé de Nicolas Copernic, soit de tout ce
+que j’ai écrit, dit, ou fait à cet égard depuis le commencement du
+débat. D’un autre, je suis certain de faire éclater la droiture et la
+sincérité de mes sentiments, ainsi que mon attachement pur et passionné
+pour la sainte Église et son auguste chef. Toute personne libre de
+passion et de préjugé conviendra que je me suis montré pieux et bon
+catholique; à tel point que nul des saints personnages canonisés
+n’aurait pu mieux faire à ma place. Enfin je dois ajouter que j’ai été
+confirmé dans mon projet par les paroles brèves, mais divines,
+merveilleuses, véritable écho du Saint Esprit, que prononça devant moi,
+sans que je m’y attendisse, un homme distingué par sa science et
+vénérable par la sainteté de sa vie. Cette simple phrase résumait, en
+moins de dix mots combinés avec la plus spirituelle finesse, tout ce qui
+se trouve épars dans les livres des saints Pères. Je tairai, quant à
+présent, cette belle phrase et le nom de son auteur, parce qu’il me
+semble prudent et convenable de ne compromettre aucune autre personne
+dans une affaire qui m’intéresse seul.
+
+«Si je suis assez heureux pour obtenir la faveur que je réclame, oh!
+quelle espérance, ou plutôt quelle certitude est la mienne, de voir mon
+innocence reconnue et proclamée par ces sages Pères! Avec quel
+étonnement ne découvriront-ils pas les cruels artifices de ceux qui, mus
+non par la crainte de Dieu, mais par une haine aveugle et ardente
+dirigée non pas contre telle ou telle de mes opinions, mais contre ma
+seule personne, m’ont jeté la première pierre! Je ne puis supposer que
+l’on me refuse une faveur si naturelle, si simple, et qui me paraît si
+juste; d’autant mieux que, même en me l’accordant, on peut encore
+revenir plus tard aux moyens violents employés déjà. Comment me
+refuserait-on cette grâce de présenter ma défense par écrit? Veut-on
+m’accabler d’une fatigue insoutenable, qui, pour mille raisons déjà
+mentionnées, est sans proportion avec ma faiblesse? Le maître ne sera
+pas si cruel, puisque j’assure qu’après avoir entendu ma défense il
+prendra pitié de ma situation. Les tortures que m’ont fait subir
+jusqu’ici des accusations fausses en elles-mêmes, et, je le crains bien,
+volontairement fausses, lui sembleront un châtiment excessif
+relativement à la faute commise, si toutefois il y a faute. Dans le cas
+où ma défense écrite ne suffirait pas complètement et ne satisferait pas
+mes juges sur tous les griefs de l’accusation, il sera facile de
+m’indiquer point par point les difficultés qui se présenteraient et
+auxquelles je ne manquerai pas de répondre selon ce que Dieu pourra
+m’inspirer.
+
+«Mais, Éminence, quand on mettra mes ennemis en demeure de rédiger par
+écrit les imputations que peut-être ils ont glissées _ad aures_ ou
+insinuées contre moi, je crains qu’ils ne soient fort embarrassés et que
+la bonne volonté ne leur manque.
+
+«S’oppose-t-on définitivement et absolument à recevoir ma justification
+par écrit? Exige-t-on que je la présente de vive voix? Il y a ici (à
+Florence) l’inquisiteur (monsignor Giorgio Bolognetti), l’archevêque
+(Pietro Niccolini), et d’autres savants fonctionnaires ecclésiastiques
+devant lesquels je suis tout prêt à comparaître au premier appel. Il me
+semble que de tels juges sont aptes à décider de causes plus graves que
+la mienne. Il n’est pas vraisemblable non plus que, dans un livre soumis
+aux regards vigilants et sagaces de ceux qui l’ont examiné avec plein
+pouvoir et complète liberté d’en retrancher, d’y ajouter ou d’y corriger
+tout ce qu’il leur plairait, il soit resté des erreurs assez importantes
+pour que la correction ou le châtiment à leur faire subir dépasse le
+pouvoir des autorités locales.
+
+«Telles sont, Éminence, les observations que je fais pour sauver ma vie
+et pour satisfaire en même temps la cour ecclésiastique. Je prie donc
+Votre Éminence de vouloir bien les présenter, et de m’excuser si par
+ignorance j’ai commis quelque erreur. Un dernier mot. Si ce suprême et
+sacré tribunal estime que mes années, mes nombreuses infirmités
+physiques, l’affliction et le chagrin qui m’obsèdent; enfin les dangers
+et les souffrances d’un voyage que les présentes circonstances rendent
+long et fatigant pour moi, ne sont pas des raisons suffisantes et des
+excuses valables pour que l’on m’exempte de cette dure nécessité ou du
+moins pour que l’on m’accorde un sursis;--je me mettrai en route; car
+j’estime l’obéissance plus que la vie.
+
+«Et ici, Éminence, m’inclinant en toute humilité, je baise le bas de
+votre robe et je vous souhaite une félicité complète.»
+
+Pauvre vieillard! Pauvre grand homme! Il n’obtint que le mépris de ceux
+qu’il implorait. Cette soumission excessive, cette prostration absolue,
+ce triste abaissement ne firent que prouver sa faiblesse et donner beau
+jeu à ses rivaux. Qu’il y a loin de là au type de sublime rébellion
+adopté par la tradition, chanté par la poésie, cent fois reproduit par
+la peinture!
+
+«Je suis plongé, écrit-il vers la même époque au ministre du grand-duc,
+dans une consternation extrême. Le Père Inquisiteur vient de m’adresser
+l’avis, au nom de la Congrégation du saint Office, d’avoir à me
+présenter devant ce tribunal dans le courant du présent mois pour
+recevoir ses ordres suprêmes. Je comprends combien cette affaire est
+grave, et je dois en donner connaissance à notre maître. Sachant aussi
+combien j’ai besoin d’être conseillé et dirigé quant aux démarches que
+j’ai à faire, j’ai résolu de me rendre à Sienne, dès que je le pourrai,
+pour soumettre à Son Altesse les intentions et les idées qui se pressent
+dans mon cerveau. Je compte démontrer victorieusement que _je suis en
+toute sincérité le fils le plus obéissant et le plus zélé de la sainte
+Église_, et repousser de même les calomnies insignes, les attaques et
+les mensonges de ces gens qui me persécutent sous des prétextes odieux,
+et qui pourraient, malgré mon innocence, me faire perdre la bonne
+opinion de _mes maîtres_; je vous en informe, très-honoré Seigneur, et
+pour ne pas arriver à l’improviste, j’en donne connaissance par vous à
+Son Altesse. Je partirai, sauf contre-ordre, dimanche prochain
+seulement; je vous laisse ainsi le temps de m’avertir si quelque
+obstacle s’oppose à mon projet. Sur ce je vous baise affectueusement la
+main et me recommande à votre faveur et à votre protection.»
+
+Les angoisses de Galilée éclatent dans ces deux lettres si soumises, si
+humbles, si pusillanimes. Un profond découragement commence à s’emparer
+de lui. Il est vieux et malade. Ses souffrances s’aggravent d’une
+ophthalmie qui, au printemps de la même année, lui avait interdit tout
+travail, comme le prouve le fragment d’une de ses lettres à Benedetto
+Castelli: «Après avoir souffert de mes yeux pendant deux mois, je
+commence à lire un peu.»
+
+Sa force morale l’abandonne. Son corps et son âme faiblissent à la fois.
+Jusque-là il avait espéré que son affaire, grâce à la protection du
+grand-duc, n’aurait pas de conséquences fâcheuses. Il voit avec effroi
+qu’il s’est trompé et se laisse aller à toutes les défaillances.
+L’instinct de la conservation parle plus haut que l’amour de la science.
+Il a peur des fatigues du voyage, il a peur de la peste qui, pour la
+seconde fois depuis peu de temps, décimait la Toscane. Volterra,
+Lucques, Pistoie et Florence étaient en ce moment ravagées par le fléau.
+Galilée frémit à la pensée de traverser ces villes dépeuplées.
+
+Il écrit à Cesare Marsili, de Bologne, mathématicien et astronome
+distingué avec lequel il entretenait une correspondance active:
+
+«Depuis bientôt deux mois, le Père Inquisiteur a fait défense à mon
+libraire et à moi de distribuer jusqu’à nouvel ordre des exemplaires de
+mon dialogue, cela sur l’injonction du vénérable padre-maestro du
+Sacré-Palais de Rome. Cette mesure est venue confirmer ce que j’avais
+entendu dire peu de temps auparavant d’une violente persécution qui se
+préparait contre mon livre et ma personne. Cette persécution est devenue
+si acharnée, elle est dirigée avec tant de fureur, qu’enfin, il y a
+quinze jours, la Congrégation du saint Office m’a fait aviser que
+j’aurais à me présenter devant elle dans le courant de ce mois. Cette
+citation me cause beaucoup d’inquiétudes; non pas que je n’aie l’espoir
+de me justifier et de mettre en lumière mon innocence et mon zèle pour
+le bien de la sainte Église; mais mon âge avancé joint à mes infirmités,
+les soucis que me cause ce long voyage, rendu plus pénible encore par la
+crainte de la contagion, tout me fait appréhender de ne pas arriver en
+vie. J’ai employé mille moyens pour obtenir que l’on m’accorde de me
+justifier par écrit ou que mon affaire soit jugée ici, où il y a des
+serviteurs de la sainte Église: j’attends encore une décision. C’est ce
+dont j’ai voulu vous instruire, vous qui, je le sais, êtes mon
+protecteur dévoué et qui vous intéressez à mon malheur.»
+
+ * * * * *
+
+Le voilà réduit au dernier degré de l’humiliation. Il dispute à ses
+ennemis, non plus sa gloire, mais les quelques années de vie qui lui
+restent. La voix de la nature a fait taire en lui toute généreuse
+protestation. En vérité on pardonne moins encore aux persécuteurs
+l’avilissement de cet aimable caractère que leur cruauté même.
+
+Galilée cependant n’est qu’au début de ses misères.
+
+
+
+
+XXII
+
+Douceurs prodiguées à Galilée.--On le conduit en litière.--Lettre à
+Diodati. Contradictions de Galilée.--Ses illusions.
+
+
+Tous les efforts tentés par ses protecteurs pour le soustraire à la
+juridiction du saint Office devaient être inutiles. En vain Niccolini
+produisit des attestations de médecins qui témoignaient de la maladie de
+Galilée. On se souciait peu de celui qu’on avait résolu de sacrifier aux
+rancunes et aux intrigues. Qu’il vécût assez pour subir la honte d’une
+condamnation, c’était tout ce qu’on voulait.
+
+Galilée était malade; raison de plus pour que la haine se hâtât; la
+victime pourrait échapper. En vain les cardinaux Antonio Barberini et
+Ginetti s’adressèrent, en faveur de Galilée, au pape lui-même:
+
+«Sa Sainteté, dit Niccolini, m’a donné pour réponse qu’elle avait lu la
+lettre de Galilée; que ce dernier ne pouvait être dispensé du voyage à
+Rome. Du reste, qu’il n’avait qu’à venir lentement, dans une litière et
+avec toutes commodités; qu’il était indispensable qu’il fût entendu en
+personne.--«Que Dieu lui pardonne, ajoutait Sa Sainteté, la faute de
+s’être volontairement jeté dans une complication comme celle-ci, après
+que, du temps de mon cardinalat, je l’ai une fois tiré d’un pareil
+embarras!»
+
+Tendre aménité! touchante précaution! La litière est prête! Le monde
+social est si délicat! N’ayez crainte qu’il rudoie les gens mal à
+propos. Il lui suffit de les tuer doucement. A Dieu ne plaise qu’on
+fasse violence à Galilée pour le conduire à Rome! La violence est
+inutile, quand l’obéissance est certaine. D’ailleurs on a des formes, et
+l’on mêle agréablement la politesse à la rigueur, la précaution à la
+vengeance. Les gens raffinés ont le cœur sensible. Galilée est un
+coupable, dont on veut la conversion et non autre chose. On ne peut le
+soustraire au châtiment qu’il a mérité, mais on lui épargnera les
+courbatures. Il marchera au supplice moral qui lui est savamment
+préparé, mais on l’y conduira en litière. En litière! comprenez la grâce
+du procédé.
+
+Le Pape sévit à regret; le grand-duc voudrait sauver le philosophe;
+Niccolini s’y emploie; Bali Cioli porte l’infortuné dans son cœur.
+Partout convenances, bonne grâce, révérences amènes, obéissance
+acceptée, une régularité accomplie. De justice et d’équité pas un mot.
+
+La France, la Hollande, l’Allemagne, étaient remplies d’admirateurs et
+d’amis de Galilée; les plus savants, les plus nobles, les plus honnêtes,
+les plus éclairés de ceux qui vivaient alors: Peiresc, Gassendi, Lucas
+Holstenius, Diodati. Venise qui l’avait honoré dans sa jeunesse et qui
+lui devait tant l’aurait reçu à bras ouverts. S’il l’eût voulu, s’il eût
+poussé un cri de détresse et se fût réfugié à Venise ou à Leyde,
+l’Europe intelligente se serait soulevée en sa faveur. Et voilà ce que
+l’on craignait: par de perfides ménagements, d’espérance trompée en
+espérance trompée, abusant de sa faiblesse, triomphant de son humilité,
+ses rivaux achevaient de l’accabler. Galilée, qui avait su les irriter,
+ne savait ni les deviner ni les déjouer, ni les combattre ni les fuir.
+
+Il espérait obéir aux supérieurs en désobéissant à la vieille doctrine;
+éluder l’autorité sans révolte--et s’insurger en se soumettant; cette
+intention double se manifeste dans toutes ses lettres.--«Il s’obstine,
+dit Niccolini. Il veut se faire théologien; il résiste à ses amis qui
+lui conseillent de _prendre l’air_ et d’éviter la lutte.»
+
+Que ne s’enfuit-il à Venise? Que ne le voit-on proclamer bravement sa
+doctrine à la face du monde? Il lui serait si facile d’aller se joindre
+à Sarpi, à Campanella et aux autres exilés!
+
+Mais non. Quand le Pape l’appelle à Rome, il reste où il est. Au lieu
+d’aller _prendre l’air_ il proteste de sa soumission aveugle, et n’obéit
+pas. Pendant trois mois entiers il parlemente, sollicite, tergiverse;
+son attitude embarrassée et sa pénitence à contre-cœur, ses prières
+infinies et ses atermoiements éternels découragent ses amis.
+
+Déjà, le 9 novembre, Bali Cioli écrivait à Rome: «Le grand-duc a reçu
+communication de la position des sign. Mariano Alidosi (arrêté à
+Florence pour crime d’hérésie) et Galilée. Cette nouvelle l’a plongé
+dans un tel trouble, que je ne sais comment la chose finira. Mais _ce
+que je sais, c’est que Sa Sainteté n’aura jamais aucun motif de se
+plaindre des ministres de Son Excellence, et que jamais ils ne donneront
+aucun mauvais conseil_.»
+
+La défection commençait. Bientôt Bali Cioli se tourna tout à fait contre
+Galilée et Niccolini n’osa plus le défendre. Le 11 janvier 1633, Galilée
+reçoit l’ordre définitif de venir à Rome; il promet encore, mais sans
+s’exécuter. Alors le grand-duc lui fait écrire:
+
+
+«11 janvier,
+
+«C’est avec chagrin que j’apprends qu’un nouvel ordre impératif vous est
+intimé de partir immédiatement pour Rome. S. A. à qui j’ai communiqué
+votre lettre prend une véritable part à votre affaire. Mais, en fin de
+compte, il est de toute nécessité que l’_autorité supérieure soit
+obéie_, et S. A. regrette de se trouver dans l’impossibilité de vous
+épargner ce voyage. Afin que vous puissiez le faire commodément, S. A.
+mettra à votre disposition une de ses litières et son conducteur. Il
+vous permet aussi d’aller demeurer chez son ambassadeur, le signor
+Niccolini.»
+
+La lettre était impérative. Elle atténuait, comme de coutume, la dureté
+de l’injonction; et par un beau déploiement de sollicitude elle se
+mettait en règle avec la charité. Pour la seconde fois la question de la
+litière reparaît sur la scène. Le Pape n’avait parlé que de litière en
+général. Le grand-duc pousse plus loin la sensibilité et parle de _sa_
+litière qu’il veut bien prêter au savant. Noble façon d’honorer le
+génie! Ce n’est pas tout. Pour que Galilée ne soit pas réduit à loger à
+l’auberge, S. A. après avoir pourvu aux moyens de transport s’occupe du
+billet de logement, et permet à Galilée d’occuper un coin du palais de
+Son Excellence l’ambassadeur Niccolini.
+
+Devant cette double injonction les hésitations de Galilée ne pouvaient
+se prolonger. Il s’occupa des préparatifs de son départ. Deux lettres
+qu’il écrivit pendant les jours qui précédèrent ce départ nous font
+connaître la situation d’esprit dans laquelle il se mit en route.
+
+La première lettre est adressée à Élie Diodati, jurisconsulte et avocat
+au Parlement, qui habitait alors Paris et qui fut un des plus zélés
+admirateurs du grand astronome. La voici:
+
+«J’ai à répondre à deux lettres, l’une de votre main, monsieur, et
+l’autre du signor Pietro Gassendo (Gassendi); quoique écrites le premier
+novembre dernier, elles ne me sont parvenues qu’il y a dix jours. Comme
+mes occupations et mes soucis me laissent peu de temps, permettez que la
+présente serve de réponse à ces deux lettres qui me viennent d’amis
+intimes et traitent le même sujet, à savoir la réception de nos
+dialogues et l’approbation qui les a tout d’abord accueillis. Je vous en
+remercie et vous en suis fort obligé. J’attendrai toutefois un jugement
+plus raisonné et plus libre, résultat d’une lecture réfléchie: car je
+crains qu’il ne se trouve dans ce livre bien des choses sujettes à
+contestation. Je regrette que les écrits de Morin et de Fromont ne me
+soient arrivés que six mois après la publication de mes dialogues; sans
+cela j’aurais eu occasion de faire leur éloge et même de toucher à
+certaines particularités contenues dans l’un et l’autre de ces écrits.
+
+«Quant à Morin, je m’étonne qu’il attribue tant de valeur à l’ancienne
+méthode de combat judiciaire, et que par des conjectures qui me semblent
+fort incertaines il essaye de prouver la solidité de l’astrologie. Ce
+sera en vérité une chose merveilleuse s’il tient sa promesse et s’il
+réussit à faire de l’astrologie la plus certaine de toutes les sciences
+humaines. J’attends avec impatience un résultat aussi étonnant. Quant à
+Fromont, qui fait preuve aussi de bien de l’esprit, j’aurais désiré
+qu’il se fût épargné une faute assez grave selon moi, quoique assez
+fréquente; et qu’en essayant de réfuter le système de Copernic il n’eût
+pas commencé par railler et insulter amèrement ceux qui tiennent ses
+opinions pour vraies. Il me paraît ensuite fort inconvenant qu’il se
+serve de l’autorité de la Bible pour combattre ses adversaires, les
+décrier et les inculper d’hérésie. Que cette manière d’agir ne peut être
+approuvée, cela me semble évident; car, si je demande à Fromont:--«De
+qui le soleil, de qui la lune et la terre, leur position et leur
+mouvement sont-ils l’œuvre?» je pense qu’il me répondra: «Ce sont les
+œuvres de Dieu.» Ensuite si je lui demande de quelle inspiration
+provient la sainte Écriture, il me répondra: «De l’inspiration du
+Saint-Esprit», c’est-à-dire de Dieu lui-même. Il suit de là que le monde
+est l’_œuvre_, et la sainte Écriture la _parole_ de Dieu. Si je lui pose
+cette autre question:--«Le Saint-Esprit emploie-t-il jamais des paroles
+qui sont en apparence contraires au vrai parce qu’elles sont d’accord
+avec la grossièreté et proportionnées à l’intelligence vulgaire du bas
+peuple?» il me répondra certes, d’accord avec les Pères de l’Église, que
+l’on ne trouve pas autre chose dans l’Écriture sainte; que c’est son
+style propre, et que dans plus de cent endroits le simple sens littéral
+donnerait, je ne dis pas des hérésies, mais des blasphèmes, puisque Dieu
+lui-même y est représenté capable de colère, de repentir, d’oubli et de
+négligence, etc. Vais-je lui demander si Dieu, pour mettre son œuvre à
+la portée de la foule sotte et sans entendement, a jamais modifié sa
+création; si la nature, servante de Dieu, mais indocile à l’homme et que
+nul de ses efforts ne peut changer, n’a pas toujours conservé la même
+marche et ne suit pas le même cours par rapport aux mouvements, à la
+forme et à la disposition des parties de l’univers? si je lui adresse
+cette question, je suis convaincu qu’il me répondra que la lune a
+toujours été une sphère, bien que le peuple pendant longtemps l’ait
+prise pour un disque blanc; bref, il avouera que la nature n’a jamais
+rien changé pour nous plaire; que jamais elle ne s’est amusée à modifier
+ses œuvres conformément au désir, à l’opinion et à la crédulité des
+humains. S’il en est ainsi, pourquoi donc, voulant connaître le monde et
+ses parties constitutives, irions-nous préférer, pour régler notre
+examen, à l’_œuvre_ même de Dieu la _parole_ de Dieu? L’_œuvre_ est-elle
+moins parfaite et moins noble que la _parole_? Supposez que Fromont ou
+d’autres parvinssent à établir qu’il y a hérésie à dire que la terre
+tourne; supposez que plus tard les observations, la critique, la
+cohésion et l’ensemble des faits vinssent attester comme irréfragable le
+mouvement de la terre; n’aurait-il pas fort compromis l’Église et
+lui-même? Consentez au contraire à n’assigner que la seconde place à la
+_parole_, toutes les fois que l’_œuvre_ semble s’éloigner absolument de
+la _parole_; vous ne faites aucun tort à l’Écriture. En effet, si, pour
+se mettre à la portée de l’entendement populaire, l’Écriture attribue
+quelquefois à Dieu lui-même des qualités et des propriétés tout à fait
+indignes de lui, pourquoi voudrions-nous que la sainte Écriture, à
+propos du soleil et de la lune, se fût soumise à une loi plus sévère;
+qu’elle eût cessé dans cette occasion d’abaisser ses paroles au niveau
+de la foule ignorante, et qu’elle se fût abstenue de représenter les
+œuvres de la création comme placées dans des dispositions conformes à
+l’apparence, mais éloignées de la réalité et de la nature? S’il est vrai
+que le soleil soit immobile et que la terre se meuve, cela ne porte
+aucune atteinte à l’Écriture sainte, qui ne s’exprime que d’une manière
+conforme à l’apparence telle qu’elle frappe les yeux du vulgaire.
+
+«Il y a plusieurs années, au début de ce grand vacarme contre Copernic,
+je rédigeai un mémoire assez détaillé, dédié à Christine de Lorraine,
+dans lequel, m’appuyant sur l’autorité de la plupart des Pères de
+l’Église, j’essayai de démontrer qu’il y avait un grave abus à faire
+intervenir si souvent dans les questions scientifiques et d’observation
+l’autorité de l’Écriture sainte. Je demandais que l’on s’abstînt à
+l’avenir d’employer de telles armes dans les discussions de ce genre.
+Aussitôt que je serai moins assiégé d’inquiétudes, je vous ferai tenir
+une copie de cet écrit; mais je suis à la veille de me rendre à Rome par
+ordre du Saint-Office, qui vient d’arrêter la vente de mon Dialogue. Je
+tiens en outre des meilleures sources que nos révérends Pères jésuites
+se sont donné beaucoup de peine pour démontrer que mon livre est encore
+plus abominable et plus dangereux pour la sainte Église que les écrits
+de Luther et de Calvin; le tout malgré le soin que j’ai pris de me
+rendre en personne à Rome afin d’obtenir le permis d’imprimer; et
+quoique j’aie remis le manuscrit entre les mains du sacré Collége qui
+l’a revu avec la plus grande attention, et qui, après avoir opéré des
+changements, soustractions et additions de toute nature, l’a renvoyé à
+Florence pour qu’un nouvel examinateur le relût de nouveau. Celui-ci, ne
+trouvant plus rien à modifier, s’est borné, pour prouver son zèle
+consciencieux, à remplacer quelques mots par des synonymes; il a mis
+_univers_ au lieu de _nature_, esprit _sublime_ au lieu de _divin_; et
+pour excuser ces dernières modifications, il m’a annoncé que j’aurais
+fort à faire, que je rencontrerais des adversaires acharnés, et que je
+pouvais m’attendre à une persécution furieuse; ce qui est arrivé. Le
+libraire qui a publié mon ouvrage est désolé; la prohibition de le
+débiter lui a fait perdre un bénéfice de plus de deux mille scudi; car
+la vente non-seulement d’une première édition, mais d’une seconde deux
+fois plus importante que la première, était assurée. Quant à moi, au
+milieu de tant de douleurs et d’embarras, ce qui m’afflige le plus c’est
+qu’il me faille renoncer à préparer pour l’impression et à continuer mes
+autres travaux, et que je ne doive plus espérer les voir paraître de mon
+vivant, spécialement mon ouvrage sur le _Mouvement_.
+
+«J’ai lu avec beaucoup de plaisir le mémoire du signor Pietro Gassendi
+contre la philosophie de Fludd, ainsi que son Appendice d’observations
+astronomiques. Ni Mercure ni Vénus ne pouvaient, à cause de la pluie,
+être observés sous le soleil; mais depuis longtemps je suis persuadé de
+leur petitesse, et je me réjouis que le signor Gassendi l’ait trouvée
+réelle. Accordez-moi la faveur de communiquer la présente audit signor,
+que je salue cordialement, ainsi que son respectable ami le père
+Mersenne, en vous baisant les mains de tout mon cœur, et en vous
+souhaitant toute espèce de prospérité.»
+
+Cette lettre nous fournit une preuve de plus des contrastes singuliers
+que présentait le caractère de Galilée. Nous l’avons vu tout à l’heure
+s’abîmer dans sa douleur, protester de ses bonnes intentions, se
+prosterner, trembler devant ses persécuteurs, enfin oublier sa dignité
+pour ne songer qu’au fléau qui peut mettre sa vie en péril. Puis
+soudain, au moment suprême, à la veille, comme il le dit, de partir pour
+comparaître devant ses juges, il relève la tête et s’exalte au souvenir
+de ses luttes et de ses travaux. Le savant et le philosophe reprennent
+le dessus et empêchent le vieillard de songer à ce qui le menace. Il en
+parle bien en passant, mais dans quelques lignes seulement. Le reste de
+sa longue lettre est consacré à la science; le nom de Gassendi le
+rappelle au sentiment de sa propre gloire. Il se voit devant l’avenir;
+et pour l’honneur de la science il veut faire bonne contenance;
+commentant tel ouvrage, réfutant tel autre, traitant des questions
+astronomiques avec une sérénité qui devait, hélas! être bien loin de son
+cœur. Non content de cette preuve d’indépendance d’esprit, il ose
+revenir à ses doctrines favorites et entreprend de concilier les
+Écritures avec le système auquel il a voué sa vie et qu’il doit renier
+si douloureusement.
+
+ * * * * *
+
+Cette protestation _in extremis_ ne donne-t-elle pas une idée vive des
+combats qui devaient se livrer en lui? N’est-ce pas dans ces soubresauts
+d’énergie, précédés et suivis de crises d’abattement qu’on saisit
+l’homme tout entier;--homme double s’il en fut, nature dramatique et
+complexe?
+
+N’est-ce pas là aussi ce qui peut justifier la tradition, qui a mis dans
+sa bouche les mots si dramatiques: _E pur si muove_? Jamais ces mots ne
+furent prononcés, nous l’avons déjà dit; mais ils sont implicitement
+contenus dans chacune des phrases de cette lettre, écrite en quelque
+sorte sur le seuil de l’exil.--On l’accuse; on le contraint d’aller
+devant le Saint-Office abjurer ses erreurs;--et cependant le texte des
+Écritures n’est pas infaillible. _E pur si muove!_ Fromont a taxé
+d’hérésie les défenseurs de Copernic:--qu’il y prenne garde, ceux qu’il
+outrage pourraient bien défendre la vérité. _E pur si muove!_ La haine
+des jésuites le poursuit; on le compare à Luther et à Calvin; on veut le
+noter d’infamie;--et pourtant il est innocent de mensonge comme
+d’hérésie. _E pur si muove!_ Oui, le cri héroïque semble retentir à
+chaque ligne de cette lettre; on le devine, on l’entend; on plaint
+amèrement le vieillard, et l’on n’a plus la force de lui reprocher ses
+défaillances.
+
+Le même jour où il écrivait à Diodati, Galilée adressait le billet
+suivant au cardinal de Médicis, oncle du grand-duc:
+
+«Je suis sur le point d’entreprendre le voyage de Rome. Je sais que
+Votre Éminence en connaît le motif, et ces lignes n’ont d’autre but que
+de lui annoncer le jour de mon départ, fixé au 20 du mois courant; afin
+que, si Votre Éminence voulait m’honorer de ses commissions, une
+pareille faveur pût m’être accordée. Je n’ignore pas quel intérêt vous
+prenez à mon malheur, et que vous connaissez la méchanceté de mes
+persécuteurs; je puis en conclure que vous apprendrez avec joie ma
+justification, et sinon la punition de mes astucieux adversaires, du
+moins leur confusion. Je supplie à genoux Votre Éminence de me garder
+comme précédemment sa bonté et sa protection, et de se tenir pour
+persuadée que cette protection est accordée à l’innocence, à laquelle la
+récompense divine ne peut manquer. Je m’incline humblement devant Votre
+Éminence, et demande au ciel, pour elle, toutes les prospérités.»
+
+ * * * * *
+
+Galilée espérait encore. Il espérait confondre ses adversaires, et
+peut-être obtenir leur châtiment!
+
+Ce fut dans ces sentiments que, le 20 janvier, il se mit en route pour
+Rome.
+
+
+
+
+XXIII
+
+Voyage de Florence à Rome.--La peste.--Accueil fait à Galilée. Ses
+lettres particulières.--Aveuglement, crédulité, faiblesse.
+
+
+Comment Galilée pouvait-il espérer de rentrer en grâce?
+
+On attaquait en lui la philosophie même. Dès l’âge de dix-huit ans, il
+avait marché dans la voie de l’observation et de la science. Fidèle aux
+conseils de l’ami du Tasse, Jacques Mazzini, son premier maître, Galilée
+s’était défait de bonne heure des préjugés contemporains. Il avait voulu
+penser par lui-même. Sa propre expérience et la précision scrupuleuse
+des observations scientifiques devinrent les uniques règles de ses
+jugements; il ne voulut croire que les faits prouvés; en un mot il
+ouvrit la même tranchée où Descartes et Bacon, dont il fut tout au moins
+l’égal, plaçaient leurs batteries.
+
+Armé pour le libre examen, il prétendait ne pas cesser d’être bon
+catholique. Les vérités de foi et les dogmes furent réservés et
+respectés par lui; et au moment même où il faisait trembler sur leurs
+bases les vieilles colonnes du temple scientifique;--comme il continuait
+avec sincérité, même avec ferveur, les pratiques de sa religion, il se
+croyait à l’abri de tout reproche.
+
+Cependant il dérangeait les péripatéticiens, troublait les
+aristotéliciens, fatiguait les partisans du vide, et d’invention en
+invention, de découverte en découverte, il faisait sortir de terre plus
+d’ennemis que les dents de Cadmus n’avaient créé d’hommes.
+
+Aussi ses vagues espoirs étaient-ils mêlés d’une sourde terreur. Aux
+dangers de la peste se joignaient les fatigues du voyage, de la maladie
+et de la vieillesse. On était à une époque où au moindre déplacement il
+était d’usage d’écrire son testament. Aujourd’hui trente heures
+suffisent pour franchir cette même distance que Galilée mit vingt-cinq
+jours à parcourir. Plusieurs fois il fut obligé de s’arrêter pour faire
+quarantaine; le 13 février seulement il se trouvait à Rome. Aussitôt il
+se rendit au palais de l’ambassadeur toscan, Niccolini, dont il a déjà
+été parlé à diverses reprises.
+
+L’ambassadeur qui l’attendait lui fit l’accueil le plus gracieux. C’est
+encore un signe caractéristique que cette politesse à toute épreuve. Les
+ennemis de Galilée eux-mêmes ne s’en départirent pas. Firenzuola, son
+agréable persécuteur, viendra le voir, l’interroger, lui sourire. Au
+besoin il s’apitoiera sur le sort du vieillard et lui prodiguera les
+consolations et les encouragements; il l’_allaitera d’espérance_, comme
+dit Ronsard; Galilée, crédule comme un enfant, se trouvera heureux de
+ces douces paroles.
+
+Consultez sa correspondance pendant les trois longs mois qui précédèrent
+le jugement de son procès; vous n’y trouverez qu’illusions, compliments,
+faussetés. Jusqu’à la fin il croit, ou feint de croire, et répond aux
+hypocrites condoléances de ses adversaires par les formules d’une
+urbanité non moins hypocrite.
+
+Le 19 février il écrit à Cioli:
+
+«Les événements de mon voyage de vingt-cinq jours, vous ont été, je le
+sais, transmis, très-honoré signor, par le signor Geri Bocchineri, que
+j’en ai instruit dans diverses lettres, ce qui me dispense d’y
+revenir[16]. Arrivé ici, j’ai été accueilli par M. l’ambassadeur avec
+une bonté qui ne peut se décrire, et avec laquelle il continue de me
+traiter. Quant à la situation de mes affaires, je ne puis rien vous en
+apprendre; cependant, à en juger par ce qui s’est passé jusqu’ici, il me
+semble, ainsi qu’à l’ambassadeur et aux employés de sa maison, que
+l’orage qui me menaçait s’est un peu calmé, du moins en apparence. Aussi
+ne dois-je pas me laisser aller tout à fait au découragement, comme si
+le naufrage était inévitable et m’enlevait tout espoir d’atteindre le
+port; d’autant plus que, suivant les instructions de mon maître:
+
+ [16] Ces lettres à Bocchineri, le père de la bru de Galilée, sont
+ malheureusement toutes perdues.
+
+ «Je fais voile avec modestie,
+ Au milieu des flots courroucés.
+
+«Je reste constamment à la maison; il ne me paraît pas convenable de me
+promener en ce moment dans la ville, comme si je voulais me montrer.
+Jusqu’à présent il ne m’a rien été ordonné ni mandé _ex officio_. Un des
+membres de la Congrégation m’a visité deux fois et a causé avec moi le
+plus agréablement du monde en me fournissant habilement l’occasion de
+lui expliquer et de lui confirmer ma soumission toujours sincère à
+l’Église. Il m’a, autant que j’en ai pu juger, écouté avec satisfaction.
+Si sa visite, comme il y a lieu de le supposer, a été faite avec
+l’assentiment ou même par ordre de la Congrégation, je puis la
+considérer comme le commencement d’un traitement très-doux et
+très-affable, bien éloigné des cordes, des chaînes et des cachots dont
+j’étais menacé. Je trouve encore une autre consolation dans les
+sentiments de bienveillance et d’intérêt que professent à mon égard,
+ainsi que je l’apprends de plusieurs côtés et que je l’ai reconnu
+moi-même en partie, un grand nombre de personnages influents. Comme il
+me paraît plus facile de confirmer ceux-ci dans leur bonne opinion que
+de faire revenir les autres de leur défavorable partialité; je crois,
+avec monsieur l’ambassadeur, que deux lettres de notre auguste maître,
+adressées à Leurs Excellences les cardinaux Fra Desiderio Scaglia
+(cardinal de Crémone) et Bentivoglio (le célèbre homme d’État et
+historien), pourraient m’être utiles. Si vous partagez cet avis,
+très-honoré signor, je vous prie de me faire accorder cette grâce.
+
+«C’est tout ce que je puis vous communiquer pour le moment; veuillez, en
+outre, témoigner tout mon respect au grand-duc, notre sérénissime
+maître, à Son Éminence le cardinal et à tous les augustes princes; et
+communiquer la présente à monseigneur l’archevêque et au comte Orso
+d’Elci, auxquels, ainsi qu’à vous, je baise les mains, en me disant
+votre dévoué et reconnaissant serviteur.»
+
+Les mêmes sentiments se manifestent dans deux autres lettres adressées à
+Geri Bocchineri. C’est toujours cet espoir vague et crédule qui devait
+être si cruellement déçu. La première est datée du 15 février.
+
+«Profitant de l’occasion d’un courrier qui part ce soir, je vous écris à
+vous et au signor Alessandro (le père de Geri) pour vous annoncer la
+réception de vos dernières lettres, qui attestent de votre part l’amitié
+à laquelle vous m’avez accoutumé. Au sujet de mon affaire je ne puis
+pour l’instant rien vous apprendre, parce que rien n’a encore été décidé
+et qu’on ne m’a encore rien fait savoir. Je demeure tranquillement dans
+le palais de M. l’ambassadeur, où je suis traité avec la plus grande
+amabilité.
+
+«Ce seigneur, qui prend mon parti avec zèle partout où l’on peut
+raisonnablement chercher aide et protection, croit s’apercevoir que
+l’irritation contre moi diminue chaque jour. Le père don Benedetto
+(Castelli) est du même avis; c’est pour moi un avocat zélé et
+infatigable. Nous apprenons enfin que les nombreuses et graves
+accusations portées contre moi se sont réduites à une seule et qu’on a
+laissé tomber les autres. De celle-là je pense pouvoir me disculper sans
+peine et complétement, quand on aura pris connaissance de mes moyens de
+justification. Peu à peu je les fais parvenir aux oreilles de
+quelques-uns des fonctionnaires supérieurs, qui ne peuvent ni refuser
+absolument d’écouter mes explications, ni les laisser sans réponse. On
+peut donc sans témérité en inférer que l’affaire se terminera
+heureusement. Je garde constamment la maison, ce qui a semblé à tous mes
+amis et protecteurs être la conduite la plus convenable. Le cardinal
+Barberini me l’a même conseillé, non pas _ex officio_; mais, ce sont les
+expressions de Son Éminence, en ami. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, il
+ne m’est pas encore parvenu un seul mot du tribunal. Un des conseillers,
+mon ami et protecteur depuis de longues années, m’a visité une couple de
+fois et m’a fourni l’occasion de m’expliquer librement sur plusieurs
+points et de lui montrer quelques écrits rédigés par moi sur les
+questions pendantes; il s’en est déclaré satisfait. Nous supposons, non
+sans raison, que ces visites n’ont pas eu lieu sans que les autorités
+supérieures en fussent prévenues ou peut-être même sans qu’elles les
+eussent ordonnées; nous croyons aussi qu’elles ont tâché de prendre
+quelques renseignements généraux: s’il en est ainsi, on ne pouvait
+procéder avec moi d’une façon plus bienveillante et en faisant moins
+d’éclat. La privation de tout exercice depuis près de quarante jours
+commence à m’être très-préjudiciable; vous savez, en effet, que je tiens
+ordinairement, ce qui est très-profitable à ma santé, à prendre de
+l’exercice; ma digestion notamment en est gênée; les glaires
+s’accumulent; depuis trois jours j’éprouve dans les jambes des
+tiraillements très-douloureux qui m’ôtent le sommeil. Il faut espérer
+qu’une diète sévère m’en délivrera. Restant constamment à la maison, je
+n’ai pu remettre moi-même les lettres de Son Éminence au Père vicaire
+général des capucins et à son collègue; le complaisant signor Buonamici
+m’a remplacé et s’est entremis pour moi de la manière la plus amicale,
+notamment auprès de ce collègue sus-nommé qui a été en Allemagne son ami
+intime. Le Père général l’aide en cela autant qu’il le peut et a voulu
+garder ma lettre adressée à S. A. la sérénissime grande-duchesse, pour
+la lire attentivement. Il y a quelques jours, je vous ai écrit de quelle
+utilité seraient des lettres de Son Altesse aux cardinaux Bentivoglio et
+Scaglia qui, à ce que j’apprends en secret, sont très-bien disposés en
+ma faveur. S’il se trouve dans la Congrégation un ou deux membres aptes
+et résolus à défendre l’innocence et la vérité, il y a espoir que leurs
+voix suffiront pour imposer silence aux plus acharnés. En conséquence je
+vous prie de me procurer les susdites lettres par l’entremise de mon
+patron et protecteur le signor Bali Cioli, et de témoigner à ce dernier
+tout mon respect, en même temps que je vous baise les mains avec un
+sincère attachement et que je vous souhaite toute espèce de prospérités.
+
+«P. S. Après avoir lu cette lettre, je vous prie de la communiquer à mes
+religieuses et à Vincenzo (ses enfants[17].)»
+
+ [17] Galilée, quoique n’ayant jamais été marié, avait eu, pendant son
+ séjour à Padoue, trois enfants naturels de Marina Gamba: Vincenzo,
+ né en 1600, plus tard légitimé; et deux filles, Giulia et Polissena,
+ religieuses au couvent de San Matteo.
+
+La seconde de ses lettres, adressée à Geri Boccherini, est du 5 mars:
+
+«Avec votre lettre, la bienvenue, j’ai reçu celle de notre sérénissime
+maître pour Monseigneur le cardinal Bentivoglio, laquelle m’a été remise
+sur-le-champ. Si, comme je l’espère, elle produit autant d’effet que
+celle adressée au cardinal Scaglia, le résultat en sera important; car
+le cardinal se montre pour moi si bien disposé que je ne saurais mieux
+désirer. Quant à mon affaire, elle se traite avec le même silence que le
+premier jour. On peut croire, il est vrai, si l’on en juge par de rares
+indices, que les accusations perdent de leur gravité et que déjà
+quelques-unes ont été complétement écartées à cause de leur
+insignifiance évidente, ce qui est d’un bon présage pour les autres;
+j’espère donc qu’elles prendront aussi bonne tournure. Il faut bien
+s’attendre à ce que la vérité finisse par triompher du mensonge.
+
+«Dans la présente est incluse une lettre du Père général des capucins,
+en réponse à celle de S. E. le cardinal Médicis. Je n’ai pu voir le Père
+général, et le signor Buonamici a remis la lettre mentionnée en même
+temps que celle destinée à son collègue. Lui non plus n’a pu réussir à
+rien découvrir, quoiqu’il ne cesse, dans sa bonté, de prendre souci de
+mes intérêts avec une sincère sollicitude; ce dont je lui suis plus
+obligé de jour en jour. Je dois aussi beaucoup au signor Lagi, sur la
+recommandation du signor Alessandro, que je vous prie de saluer de ma
+part: il me pardonnera de ne pas lui écrire à lui-même afin de ne pas me
+répéter.
+
+«Je vous prie de me recommander aux signori comte Orso d’Elci et Bali
+Cioli, dont je suis le très-humble serviteur, et de leur baiser les
+mains pour moi. Demandez-leur aussi de bien dire à notre sérénissime
+maître combien je suis touché de la faveur qu’il me témoigne. Ne pouvant
+reconnaître ses bontés, je suis heureux de penser que mes filles les
+religieuses prient sans cesse pour son bonheur.»
+
+Ces lettres, dont l’humilité flatteuse est poussée jusqu’à
+l’abaissement, dont la confiance va jusqu’à l’aveuglement, sont encore
+dépassées par celles qui suivent:
+
+«J’ai lu, écrit Galilée le 12 mars à Bali Cioli, j’ai lu, très-honoré
+seigneur, la lettre que vous avez adressée au nom du sérénissime
+grand-duc notre maître, à Son Excellence l’ambassadeur, afin de
+déterminer Sa Sainteté à presser mon affaire le plus possible. Son
+Excellence a transmis ce matin cette lettre au Pape et en a reçu la
+réponse que vous trouverez dans une dépêche de l’ambassadeur. Je connais
+la bienveillance infatigable de Son Altesse pour ma personne et
+l’étendue de mes obligations envers Elle. Elles sont telles que je ne
+puis lui en témoigner ma reconnaissance que par des paroles, expression
+humble de la gratitude respectueuse et profonde que m’inspire une telle
+faveur accordée à de telles infortunes.
+
+«Je vous prie donc de communiquer à Son Altesse mes remercîments et la
+reconnaissance qui me pénètre, et de donner par la parole à ce
+témoignage l’énergie et la force que je ne puis y mettre par écrit. Je
+baise humblement le vêtement de Son Altesse, et à vous, très-honoré
+seigneur, je renouvelle l’assurance de mon respectueux dévouement;
+priant Dieu qu’il vous accorde toutes sortes de prospérités.»
+
+Et bientôt après, le 19 mars:
+
+«On continue à observer à mon égard le même silence, et il n’y a pas
+moyen de savoir autre chose que ce que M. l’ambassadeur réussit à
+découvrir par ci par là d’une manière assez vague. Mon infatigable
+défenseur dom Benedetto Castelli est aussi informé secrètement, mais
+dans les mêmes termes généraux, que le procès prend une tournure un peu
+plus favorable, grâce surtout aux lettres de Son Altesse. Aussi, ce qui
+vous sera confirmé par l’ambassadeur, la même intervention auprès des
+autres Éminences, membres de la Congrégation, me serait-elle d’une
+grande utilité; tous ceux des cardinaux auxquels on s’est déjà adressé
+se sont exprimés dans ce sens.»
+
+«Je vous prie donc, très-honoré seigneur, de joindre votre intercession
+à celle de M. l’ambassadeur, pour déterminer Son Altesse à m’accorder
+cette faveur. Son Altesse recevra de Dieu la récompense que méritent les
+protecteurs de l’innocence. J’offre à notre Sérénissime maître
+l’expression de mon respect; et je vous baise les mains avec dévouement
+et reconnaissance, priant Dieu de vous bénir de toute manière.»
+
+Ce grand-duc si souvent remercié par Galilée à peine osait élever la
+voix en sa faveur. Quant au ministre Bali Cioli, il était plus indigne
+encore de ces témoignages de reconnaissance; au moment où le philosophe
+se prosternait à ses pieds, il essayait de lui enlever l’humble pension
+que Galilée recevait du gouvernement toscan! Si bien que Niccolini, pour
+rappeler son collègue à l’humanité et au respect du malheur, fut obligé
+de déclarer qu’il était prêt à payer cette pension sur sa cassette
+particulière.
+
+Tels étaient les appuis auxquels Galilée donnait sa confiance.
+
+Tels étaient les protecteurs sur lesquels il comptait pour le triomphe
+de ses folles espérances.
+
+L’événement devait bientôt le désabuser.
+
+
+
+
+XXIV
+
+Les batteries des ennemis de Galilée se démasquent.--On le transfère en
+prison.--Il s’efforce de désarmer ses ennemis par l’humilité et la
+patience.--Il tombe malade.
+
+
+Le moment était arrivé où les ennemis de Galilée allaient jeter le
+masque et où la politesse allait faire place à la rigueur. Niccolini, le
+9 avril, écrivait:
+
+«Lorsque ce matin j’ai profité de l’occasion qui s’est offerte de parler
+de cette affaire à Sa Sainteté, le Pape m’a témoigné son mécontentement
+à ce sujet. La chose lui semble de nature à produire pour la religion
+des conséquences graves. Aussi, bien que Galilée compte défendre ses
+affirmations par de bonnes raisons, l’ai-je exhorté à ne pas l’essayer,
+à ne pas prolonger le débat. Je lui ai au contraire conseillé de
+souscrire à tout ce qu’on lui ordonnera de croire au sujet du mouvement
+de la terre. Ce conseil l’a jeté dans une profonde affliction, et il est
+tellement découragé depuis hier que je suis très-inquiet pour sa vie.
+J’ai pourvu à ce qu’il fût servi par un domestique et ne manquât
+d’aucune commodité; car j’ai à cœur, ainsi que ses amis et tous ceux qui
+s’intéressent à cette affaire, de lui apporter quelques consolations. Il
+en est d’ailleurs digne, et toute ma maison, qui lui est très-attachée,
+est extrêmement touchée de son infortune.»
+
+Pour qui n’ignore pas les habitudes de la diplomatie, pour qui en
+déchiffre les mystères, pour qui _sait lire entre les lignes_, cette
+lettre est un cri d’alarme. Les craintes de Niccolini se réalisèrent
+dans toute leur étendue.
+
+Galilée avait habité jusqu’alors le palais de l’ambassadeur grand-ducal.
+L’ordre arriva de le transférer dans les bâtiments de l’Inquisition,
+situés près de Saint-Pierre. C’était une prison, et pourtant après cette
+vexation nouvelle le pauvre persécuté trouve encore des paroles de
+résignation, j’allais dire de flatterie, comme le prouvent les lignes
+suivantes adressées à Bocchineri, le 16 avril, quelques jours après son
+incarcération:
+
+«Le mémoire que j’ai remis au cardinal Barberini me paraît avoir eu pour
+résultat de presser l’examen de mon procès, qui du reste est conduit
+avec le mystère accoutumé. J’ai donc été condamné à garder la retraite
+la plus absolue; cependant, contre l’usage, on m’a donné la jouissance
+de trois chambres spacieuses qui font partie de l’habitation du fiscal
+du saint-office; _j’ai même la permission de me promener dans de larges
+corridors_. Ma santé est bonne, ce que je dois, après Dieu, aux soins de
+M. l’ambassadeur et de madame l’ambassadrice, ainsi que de leurs gens,
+qui veillent attentivement à ce que j’aie toutes les commodités et même
+au delà.
+
+«J’ai communiqué au signor Marsilio ce que vous me mandez. Il vous
+remercie et continue à me servir avec un zèle presque excessif et qui ne
+restera pas sans récompense. Du reste la solitude dans laquelle je vis
+ne me permet de vous transmettre aucune nouvelle, si ce n’est que le
+mauvais état dans lequel m’arrivent vos lettres me fait craindre que la
+Toscane ne soit encore en proie au fléau, ce qui m’affligerait beaucoup.
+Quand vous serez de retour, je regarderai comme une grâce particulière
+que vos frères et vous vous veuilliez bien disposer en toute liberté de
+ma villa et jouir des quelques agréments qu’on y trouve. Je désire que
+Vincenzo m’envoie des détails circonstanciés sur lui-même, sur sa femme,
+ses enfants et ses affaires. Je vous prie de lui communiquer la
+présente, pour qu’il en prenne connaissance. Je vous baise la main,
+ainsi qu’à vos frères, et vous souhaite toute espèce de bonheur.»
+
+Quel douloureux spectacle! Quelles navrantes réflexions inspire cette
+longanimité craintive de Galilée! Quelle frayeur déguisée se trahit dans
+les euphémismes attristants de sa phraséologie! Avertir ses amis qu’on
+l’a incarcéré, le malheureux ne l’ose pas; il dit seulement que le plus
+grand mystère préside à l’instruction des procès appelés devant le
+saint-office; et c’est pour que ce secret ne soit pas violé, qu’il doit
+vivre dans la _retraite_. On lui accorde même une bienveillante
+exception: au lieu d’un cachot il a trois chambres! Pour comble de
+faveur il se promène dans les corridors.
+
+Ce sourire docile, contraint et mélancolique de Galilée est plus
+douloureux que ne pourraient l’être ses lamentations ou ses colères.
+Relisez ce peu de lignes, révélation d’un monde; vous y trouverez toute
+la cruauté hypocrite des persécuteurs et tout le pusillanime abattement
+du persécuté.
+
+Le prisonnier sent derrière lui le poignet de fer et devine le regard
+qui l’épie. En effet, un peu plus loin, ne trahit-il pas implicitement
+la cause de ses réticences, lorsqu’il parle du mauvais état dans lequel
+lui arrivent les lettres qu’on lui adresse? Effrayé de sa hardiesse, il
+se hâte d’en attribuer la cause au fléau qui décime la Toscane. Mais il
+ne l’ignore pas, le _mauvais état_ des lettres qu’il reçoit l’avertit du
+sort de celles qu’il envoie; tout est lu, contrôlé, interprété; ce n’est
+pas par la quarantaine de la peste, c’est par la quarantaine de la haine
+que passent les correspondances. Voilà pourquoi il atténue ses misères;
+c’est le secret des périphrases, des ménagements, des mille mensonges de
+sa douleur.
+
+Cependant, la vérité finit par se faire jour. En dépit de ces trois
+belles chambres qu’on lui a généreusement octroyées et de la promenade
+des corridors, la santé du vieillard s’est affaiblie. Quinze jours à
+peine écoulés, l’hospitalité des persécuteurs a produit son effet.
+«J’écris (dit-il dans une lettre datée du 23 avril), j’écris de mon lit,
+sur lequel je suis cloué depuis seize heures par un violent mal de
+reins, qui probablement durera seize autres heures. Il n’y a pas
+longtemps que le commissaire et le fiscal qui conduisent l’instruction
+m’ont visité; ils m’ont donné leur parole et m’ont annoncé leur ferme
+résolution de terminer mon procès dès que je serai en état de quitter le
+lit. Je compte plus sur cette promesse que sur les assurances qui m’ont
+été données auparavant, assurances hypothétiques plus que réelles. J’ai
+toujours espéré et j’espère maintenant plus que jamais, que mon
+innocence et ma sincérité seront prouvées. Il me devient pénible
+d’écrire...... et je m’arrête. Je baise la main au très-honorable
+seigneur Bali ainsi qu’à vous et à vos frères. Vous m’obligerez en
+transmettant la présente à mes religieuses et à Vincenzo.»
+
+Cette lettre, adressée à Bocchineri, est la dernière que nous ayons de
+Galilée pendant son séjour à Rome et jusqu’à la fin de son procès.
+
+
+
+
+XXV
+
+Interrogatoires de Galilée.--Il se rétracte volontairement.--Abaissement
+extrême de Galilée.--Il présente sa défense avec ses excuses.
+
+
+Le procès était sérieusement commencé depuis le 12 avril.
+
+Ce jour-là Galilée comparut pour la première fois devant le
+vice-commissaire du Saint-Office, Firenzuola son rival, le moine
+mathématicien.
+
+Interrogé s’il connaissait le motif qui l’avait fait citer devant
+l’Inquisition, il répondit qu’il était porté à croire que la publication
+de son Dialogue sur les systèmes du monde en était le motif. Il exposa
+ensuite l’origine de ce livre et expliqua les raisons qui l’avaient
+engagé à passer sous silence devant le padre Maestro la prohibition
+antérieure du cardinal Bellarmin. «Il n’avait pas, disait-il, jugé
+nécessaire d’en parler, n’ayant dans cet écrit ni avancé ni défendu le
+mouvement de la terre et l’immobilité du soleil»; il avait au contraire
+démontré que cette opinion _était mal fondée_; il avait prouvé
+l’insuffisance des principes de Copernic.
+
+Le 30 avril eut lieu le second interrogatoire. Comme le 12, il y fut
+surtout question de la prohibition de Bellarmin et du dialogue. Galilée
+prononça une longue harangue qu’il termina par les paroles suivantes:
+«Si, comme je l’espère, la possibilité et le temps me sont accordés pour
+cela, j’ai l’intention d’établir que je n’ai pas agi dans le sens que
+l’on suppose, et que maintenant encore je ne tiens pas pour vraie en
+général l’opinion qui pose en principe le mouvement de la terre et
+l’immobilité du soleil. Cette déclaration publique me sera facile,
+puisque vers la fin du livre que j’ai publié les interlocuteurs prennent
+l’engagement de se réunir de nouveau pour traiter d’autres questions
+d’histoire naturelle. J’ajouterai donc aux dialogues un ou deux
+entretiens; je promets d’y reprendre un à un les arguments favorables à
+l’opinion fausse et condamnée que je réfuterai de la manière la plus
+solide; de celle que Dieu m’inspirera. En conséquence je prie le haut
+tribunal de m’aider dans cette bonne résolution et de m’en rendre la
+réalisation possible.»
+
+Devant un pareil langage on hésite entre deux suppositions également
+affligeantes, également humiliantes pour l’honneur de Galilée. Si, en
+démentant ainsi les convictions de sa vie il était de bonne foi, on est
+honteux pour lui d’une aussi triste palinodie; si, au contraire, il ne
+cherchait dans ces déclarations mensongères qu’un moyen d’échapper au
+danger et de sauver sa vie qu’il croyait menacée, on rougit de cet
+anéantissement de toute volonté et de toute dignité. Peut-être la vérité
+se trouve-t-elle entre ces deux hypothèses. Tant de combats intérieurs,
+la pénible lutte des croyances religieuses et des aspirations
+philosophiques, l’abattement physique et le chaos moral où languissait
+ce grand vieillard lui arrachaient la conscience de ses actes et la vue
+nette de ses propres sentiments.
+
+Tant de sacrifices de dignité ne devaient pas le sauver.
+
+L’envie achevait son œuvre: le Pape jaloux et offensé secondait les
+projets de vengeance des jésuites et des dominicains rivaux. Ce fut donc
+inutilement que, soumis à un troisième interrogatoire, le 10 mai,
+Galilée présenta plus longuement encore sa triste défense; revenant sur
+tous les points en discussion, expliquant les motifs qui l’avaient porté
+à enfreindre la défense de Bellarmin,--laquelle, au surplus, ne
+contenait pas la clause expresse _de ne pas traiter en général des deux
+systèmes du monde_;--affirmant qu’il était sincère dans ses
+protestations et convaincu de l’immobilité de la sphère terrestre.
+
+Il insista beaucoup sur ce que, avant de publier son livre, il avait
+rempli toutes les obligations imposées, nécessaires, officielles.
+
+Enfin il invoqua avec larmes la clémence de ses juges.
+
+
+
+
+XXVI
+
+Condamnation de Galilée.--Il écoute, résigné, à genoux, sa sentence.
+
+
+L’arrêt était porté, avant qu’on le prononçât. Une lettre du 18 juin
+dans laquelle Niccolini rend compte de la réponse que lui fit Urbain
+VIII, fatigué de ses intercessions en faveur de Galilée, le prouve
+assez:
+
+«En ce qui concerne le point principal, m’a répondu le Pape, il est
+indispensable que cette opinion soit interdite, parce qu’elle est
+erronée et contraire à l’Écriture qui a été dictée _ex ore Dei_. Quant à
+la personne de Galilée, il faut que, selon la règle ordinaire, il garde
+quelque temps la prison pour avoir contrevenu à la défense de 1626. Le
+Pape ajouta que, dès que la sentence serait rendue, il me verrait de
+nouveau et tâcherait d’arranger l’affaire de façon à ménager Galilée le
+plus possible et à lui épargner les souffrances; que cependant cela ne
+pouvait se passer sans une _démonstration_ (sic) sur sa personne, et
+qu’il était indispensable de _faire un exemple_. Alors je le priai de
+nouveau de traiter avec sa clémence habituelle un bon vieillard de
+soixante-dix ans qui le méritait par sa sincérité. Mais il m’assura
+qu’il ne croyait pas que cela pût se terminer sans qu’on l’enfermât
+temporairement dans un couvent, par exemple à Santa Croce de Florence.»
+
+On le voit, la résolution de frapper Galilée était irrévocablement
+prise, et la vengeance prononçait son: _Non possumus!_ Le 21 juin, la
+condamnation fut prononcée dans la quatrième séance. Le 26, Niccolini
+écrit que la sentence a été rendue le soir du lundi précédent.
+
+Plus tard, le 2 juillet, le jugement devint public. Il portait la
+signature des cardinaux Gasparo Borgia, Felice Centino, Antonio et
+Francesco Barberini, Landivi Sacchia, Berlinghero Gessi, Fabrizio
+Veraspi, Martino Ginetti, Bentivoglio et Scaglia. Galilée, réintégré
+depuis deux jours dans la prison de l’Inquisition, fut conduit de
+nouveau devant le tribunal, et là, à genoux, il prononça la déclaration
+suivante:
+
+ «Moi, Galilée, dans la soixante-dixième année de mon âge, étant
+ constitué prisonnier et à genoux devant Vos Éminences, ayant devant
+ les yeux les saints Évangiles que je touche de mes propres mains,
+ j’abjure, maudis et déteste l’erreur et l’hérésie du mouvement de la
+ terre.»
+
+Son livre, en outre, fut sévèrement prohibé.
+
+Galilée lui-même fut condamné à l’incarcération dans les prisons du
+Saint-Office selon le bon plaisir de Sa Sainteté.
+
+Les Grassi et les Firenzuola l’emportaient; le Passé avait son triomphe;
+la science était frappée; l’envie était satisfaite, Simplicio était
+vengé.
+
+
+
+
+XXVII
+
+Galilée a-t-il subi la torture?--Controverse à ce sujet.--Lettre
+apocryphe sur laquelle cette hypothèse est fondée.
+
+
+Le moment est venu d’examiner sérieusement une grave question et de
+réfuter une erreur accréditée.
+
+Galilée, ainsi l’affirme la tradition, fut soumis à la torture;
+plusieurs de ses biographes ont soutenu cette opinion. Les uns, comme M.
+Libri, auteur de l’_Histoire des sciences mathématiques_, se sont laissé
+entraîner par la passion; cette occasion leur a paru bonne d’ajouter une
+accusation nouvelle à la longue liste de leurs griefs contre Rome. Les
+autres, comme monseigneur Marini, préfet des archives du Vatican[18],
+ont voulu laver l’Inquisition de tout reproche. Essayons d’établir la
+vérité.
+
+ [18] _Galileo e l’Inquisitione_, Mémoire publié à Rome en 1830.
+
+Galilée fut-il mis à la torture? Non certes.
+
+Galilée fut-il torturé moralement? Oui; et avec la plus impitoyable
+cruauté.
+
+La procédure originale du procès de Galilée a passé longtemps pour
+incomplète. Venturini, l’un des biographes du grand philosophe, prétend
+que plusieurs pièces en ont été enlevées par ceux qui voulaient faire
+disparaître les traces des tourments infligés au philosophe. Rien ne
+confirme cette hypothèse gratuite.
+
+Les pièces de la procédure, apportées à Paris sous le premier Empire
+pour être soumises à l’examen de Delambre, historien de l’astronomie
+moderne, pièces qui avaient disparu pendant quelque temps, ont été
+replacées dans les Archives de Rome vers les premières années du
+pontificat de Grégoire XVI. Pie IX les a fait récemment déposer au
+Vatican, et les actes paraissent y être au complet. Il n’y est point
+question de torture.
+
+Comment admettre que du vivant de Galilée le bruit ne s’en fût pas
+répandu? Que ses élèves, ses partisans, ses nombreux défenseurs n’en
+eussent rien su en France, en Hollande, en Allemagne?
+
+Personne en Italie, nous le reconnaissons, n’osait élever la voix en sa
+faveur, et le procès avait été enveloppé de mystère. Mais quelle
+précaution aurait étouffé un secret pareil!
+
+En vain l’on a cité à l’appui de cette conjecture un passage du décret
+relatif à la déclaration qui lui fut demandée sur l’_intention
+véritable_ et non sur le _sens littéral_ de ses dialogues.
+
+«Comme il nous a paru (dit le décret), que tu n’avais pas dit toute la
+vérité sur tes intentions... nous avons cru nécessaire de procéder à une
+enquête rigoureuse à laquelle tu as répondu catholiquement.» «_Cum verò
+nobis videretur, non esse a te integram veritatem pronuntiatam circa
+tuam intentionem... judicavimus necesse esse venire ad EXAMEN RIGOROSUM
+tui in quo respondisti catholice._» _Examen rigorosum_, selon les
+adversaires de la cour de Rome, serait un pur euphémisme et signifierait
+_torture_ dans le langage convenu de l’inquisition.
+
+Interprétation contredite par le silence de Galilée. Comment ses lettres
+ne feraient-elles aucune allusion à ce supplice? «Mais, objecte-t-on, il
+y fait allusion dans la lettre adressée à son ami et collaborateur le
+Père Renieri.» Cette lettre que Tiraboschi a reproduite est l’œuvre d’un
+faussaire, qui abusant de la bonne foi du savant a mis sa sagacité en
+défaut. On n’y retrouvera ni la gravité, ni la douceur, ni l’élégante
+urbanité de Galilée.
+
+La voici:
+
+ «Il vous est connu, très-honoré père Vincenzo, que ma vie n’a été
+ jusqu’ici qu’un enchaînement de malheurs et d’événements douloureux
+ que la patience seule d’un philosophe peut voir avec indifférence,
+ comme suite nécessaire des nombreuses et étranges révolutions
+ auxquelles notre terre est soumise.
+
+ «Nos semblables, quelque zèle que nous mettions à leur faire du bien,
+ cherchent à nous le rendre par l’ingratitude, la déloyauté, la
+ calomnie. J’en ai acquis l’expérience pendant tout le cours de ma vie.
+ Que cela vous suffise pour ne plus me demander de nouvelles sur une
+ affaire et une faute dont je n’ai pas conscience. Dans votre dernière
+ lettre du 16 juin de cette année, vous vous informez de ce qui m’est
+ arrivé à Rome, et de la conduite que le commissaire père
+ Ippolito-Maria Sanzio et l’assesseur monsignor Alessandro Vitrici ont
+ tenue à mon égard. Ce sont là ceux des noms de mes juges qui sont
+ restés présents à ma mémoire. Cependant on me dit maintenant que tous
+ les deux ont été remplacés, et que monsignor Pietro-Paolo Febei a été
+ nommé assesseur, et le père Vincenzo Mazziolani commissaire. Je relève
+ d’un tribunal qui m’a déclaré pour ainsi dire hérétique, parce que je
+ suis raisonnable. Qui sait si les hommes ne feront pas de moi qui ai
+ toujours été jusqu’ici un philosophe, qui sait s’ils n’en feront pas
+ un historien de l’inquisition? Ils se donnent tant de peine pour me
+ représenter comme un ignorant et comme le bouffon de l’Italie, qu’à la
+ fin il faudra bien que je le devienne.
+
+ «Cher père Vincenzo, je ne refuse pas de mettre par écrit mon opinion
+ sur ce que vous me demandez, pourvu que cette lettre vous soit envoyée
+ avec les mêmes précautions que celles dont j’usai quand (dans la
+ discussion sur les comètes) j’eus à répondre au signor Lotario Sarsi
+ Sigenzano, nom qui cachait le père Orazio Grassi, jésuite et auteur de
+ la balance astronomico-philosophique, lequel eut l’habileté de
+ m’attaquer en même temps que notre ami commun, le signor Mario
+ Giudicci. Mais ces lettres ne suffirent pas, et je fus forcé de
+ publier le _Saggiatore_, en le mettant sous la protection des abeilles
+ formant les armes d’Urbain VI, afin qu’avec leurs aiguillons elles le
+ piquassent et me garantissent. Pour vous au contraire cette lettre
+ suffira; car je ne me sens pas disposé à écrire un livre sur mon
+ procès et sur l’inquisition; je ne suis pas venu au monde pour devenir
+ théologien ou criminaliste.
+
+ «Depuis ma jeunesse j’avais l’intention de composer un dialogue sur
+ les systèmes de Ptolémée et de Copernic, sujet sur lequel, depuis
+ l’époque où j’étais professeur à Padoue, j’avais constamment réfléchi
+ et médité, poussé surtout par l’idée d’expliquer les marées de la mer
+ par le mouvement supposé de la terre. Quelques remarques à ce sujet
+ m’échappèrent, lorsque le prince de Suède, Gustave, m’honora à Padoue
+ de ses attentions. Étant jeune homme, il parcourut l’Italie
+ _incognito_, et resta avec sa suite plusieurs mois à Padoue; j’obtins
+ sa faveur par les spéculations et les problèmes nouveaux que je posais
+ et résolvais journellement, au point qu’il voulut aussi que je lui
+ enseignasse la langue toscane. Mais ce qui fit connaître à Rome mes
+ idées sur le mouvement de la terre, ce fut un Mémoire étendu adressé
+ au cardinal Orsini: je fus alors accusé d’être un écrivain téméraire
+ et scandaleux.
+
+ «Après la publication de mes dialogues je fus mandé à Rome par la
+ Congrégation du Saint-Office. J’y arrivai le 10 février 1633, et je
+ fus livré à la haute clémence du tribunal et du pape Urbain VIII, qui
+ jadis m’avait jugé digne de son estime, bien que je ne susse ni
+ tourner une épigramme, ni rimer un galant sonnet. Je fus enfermé dans
+ le ravissant palais de la Trinita dei Monti, chez l’ambassadeur
+ toscan. Le jour suivant, le père commissaire Sanzio vint me chercher,
+ me fit monter à côté de lui dans sa voiture, m’adressa en chemin
+ plusieurs questions et me témoigna le vif désir de me voir réparer le
+ scandale que j’avais causé en affirmant le mouvement de la terre.
+
+ «J’avais beau lui soumettre de nombreux et puissants arguments
+ mathématiques; il me répondait toujours: _Terra autem in æternum
+ stabit, quia terra autem in æternum stat_, paroles de la sainte
+ Écriture. Tout en causant ainsi, nous arrivâmes au palais du
+ Saint-Office, situé à l’ouest de la magnifique église de Saint-Pierre.
+ Aussitôt je fus présenté par le commissaire à l’assesseur monsignor
+ Vitrici, avec lequel je trouvai deux Dominicains. Ils m’invitèrent
+ poliment à exposer mes moyens de défense devant toute la Congrégation,
+ m’annonçant qu’on accepterait mes excuses dans le cas où je serais
+ coupable.
+
+ «Le jeudi suivant je fus amené devant la Congrégation; lorsque
+ j’exposai mes preuves, elles ne furent malheureusement pas comprises;
+ quelque peine que je me donnasse, je ne pus parvenir à convaincre mes
+ juges. Toujours avec la même violence, on m’objecta le scandale causé
+ par moi, et le passage de l’Écriture me fut incessamment cité comme me
+ condamnant. Un argument tiré de l’Écriture m’étant venu à l’esprit, je
+ l’exposai, mais avec peu de succès. Je dis qu’il me semblait qu’il y
+ avait dans la Bible des expressions en harmonie avec les anciennes
+ doctrines astronomiques, et que le passage qu’on m’opposait pouvait
+ bien être de ceux-là. Car, remarquai-je, au livre de Job, XXXVII, 18,
+ il est dit que les cieux sont fermes et polis comme un miroir. C’est
+ Élie qui dit cela; on voit qu’il parle selon le système de Ptolémée,
+ système qui a été reconnu faux par la philosophie moderne et le sens
+ commun. Si, afin d’établir que le soleil se meut, l’on fait si grand
+ bruit de la halte commandée au soleil par Josué, on doit aussi tenir
+ compte du passage où il est dit du ciel qu’il est un composé de
+ plusieurs cieux, semblables à des miroirs. Une pareille conclusion me
+ paraissait juste; mais personne ne m’écouta; au lieu de me répondre on
+ haussa les épaules, expédient ordinaire de ceux qui s’appuient sur des
+ préjugés et des partis-pris. Enfin, en ma qualité de catholique
+ sincère, je fus obligé de rétracter mon opinion: pour me punir, on
+ défendit mon dialogue, et, au bout de cinq mois, il me fut permis de
+ quitter Rome. Comme la contagion ravageait Florence, on m’assigna avec
+ une pitié généreuse, pour prison, la demeure de mon bien cher ami le
+ savant monseigneur l’archevêque Piccolomini; je jouis de son agréable
+ commerce avec tant de plaisir et de calme, que j’ai repris mes études.
+ J’ai découvert et démontré un grand nombre de théorèmes mécaniques sur
+ la résistance des corps solides et d’autres nouveautés. Enfin, après
+ la cessation de la peste, cinq mois à peu près s’étant écoulés, vers
+ le commencement du mois de décembre de cette année 1633, Sa Sainteté
+ m’autorisa à quitter ma retraite obscure et à reprendre la vie libre
+ des champs que j’aime tant: je retournai d’abord à la villa de
+ Bello-Sguardo et ensuite à Arcetri où je suis encore, et où je respire
+ l’air sain des environs de ma ville natale. Portez-vous bien.»
+
+Cette lettre, fût-elle authentique, ne contient pas un mot qui prouve
+que Galilée ait subi la torture. Le faussaire s’y trahit à chaque ligne.
+Déjà en la mentionnant nous avons signalé l’erreur grossière qu’elle
+contient, puisqu’elle fait revenir Galilée à sa villa de Bello-Sguardo
+qu’il avait depuis longtemps vendue.
+
+Pourquoi donc Galilée raconterait-il à son compagnon d’enfance, à son
+collaborateur avec lequel il a fait de nombreuses observations
+astronomiques, pourquoi irait-il lui raconter mille détails que cet ami
+ne pouvait ignorer? Pourquoi cette pénible et misanthropique narration
+de sa controverse sur les comètes avec le père Grassi et de ses
+recherches antérieures sur le mouvement de la terre? Le ton, le style,
+les faits de la lettre apocryphe ne soutiennent pas l’examen.
+
+Non, Galilée n’a pas subi la torture. On n’a point employé, pour abattre
+son courage,--hélas! anéanti,--l’arsenal superflu des chevalets et des
+coins ensanglantés; c’est lentement, dans des souffrances habilement
+ménagées, qu’on a épuisé le peu de forces qui lui restaient.
+
+La _bonne tournure_ de son affaire aboutit à une suave condamnation,
+exécutée avec une affable rigueur. On le contraint à s’avilir, à
+s’abjurer; on l’arrache à ses travaux; on le dégoûte de ses études
+favorites. On fait le désert autour de lui; on le rend suspect à ses
+amis eux-mêmes, on l’étouffe dans le vide.
+
+Cette cruauté raffinée et exquise, se déguisant sous les dehors de la
+compassion, est plus odieuse que la torture.
+
+Ce sont de bien dignes représentants d’une civilisation féroce et
+efféminée, que ces bourreaux affables et subtils; économes de la vie du
+patient, plus barbares que les tourmenteurs assermentés qui d’un seul
+coup rompaient les os de leurs victimes.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+Nouvelles excuses offertes par Galilée condamné.--On repousse ses
+prières.--Il quitte Rome et va résider à Sienne, chez l’archevêque
+Piccolomini.--Sa captivité d’Arcetri.
+
+
+Galilée ne devait pas tarder à quitter Rome.
+
+Déjà, quelque temps avant la fin de son procès, son ami, l’archevêque de
+Sienne Piccolomini, qui sans doute avait été informé du projet qu’on
+avait d’envoyer Galilée auprès de lui, écrivait:
+
+ «La connaissance que j’ai des lenteurs de la cour de Rome me fait
+ comprendre le retard qui me prive de l’honneur de votre présence dans
+ cette maison. Mais comme la volonté manifestée en dernier lieu par
+ notre seigneur (le Pape) laisse entrevoir une fin prompte et heureuse
+ de cette affaire, je viens vous rappeler que si je puis vous obliger
+ en vous envoyant une litière ou autre chose, vous n’avez qu’à disposer
+ de moi en toute liberté; c’est avec empressement que je me mets à
+ votre disposition; je désire n’avoir vis-à-vis de vous d’autre qualité
+ que celle d’un véritable et sincère serviteur, qui veut de vous aucun
+ cérémonial.»
+
+Bientôt Galilée lui-même adresse au Pape une supplique ainsi conçue:
+
+ «Très-saint Père,
+
+ «Galileo Galilei prie humblement Votre Sainteté de vouloir bien lui
+ assigner un autre lieu de résidence que celui qui lui a été donné pour
+ prison. Votre Sainteté choisira elle-même à Florence l’endroit qu’elle
+ jugera convenable. Deux raisons déterminent Galilée à adresser cette
+ demande. La première est le mauvais état de sa santé, la seconde est
+ que le suppliant attend sa sœur qui arrive d’Allemagne avec huit
+ enfants, et seul il peut leur offrir l’hospitalité. Il sera
+ reconnaissant envers Votre Sainteté, quelle que soit la décision
+ qu’Elle prendra...»
+
+La requête du _suppliant_ fut accueillie par le Pape. Il n’entrait pas
+dans les vues de ses ennemis de le retenir à Rome. Tout ce qu’ils
+désiraient, c’était qu’il ne pût désormais communiquer avec le monde
+extérieur. Le cachot leur importait peu; ils voulaient la séquestration.
+
+Aussi le 3 juillet Niccolini annonce-t-il dans une dépêche que le Pape,
+n’insistant pas sur la réclusion dans un couvent ou dans la Chartreuse
+située près de Florence, avait accordé à Galilée la permission de se
+rendre à Sienne près de l’archevêque Piccolomini. Le 10, son départ est
+annoncé dans ces termes:
+
+ «Dans la matinée de mercredi dernier, le seigneur Galilée est parti
+ d’ici pour Sienne en parfaite santé; de Viterbe il m’a écrit que par
+ le temps frais il avait fait quatre milles à pied.»
+
+En revoyant sa patrie, Galilée éprouva une grande joie. Il crut toucher
+au terme de ses épreuves. Il n’en était rien.
+
+Piccolomini fit mille efforts pour adoucir la captivité du vieillard;
+mais il était soumis lui-même aux ordres de la cour de Rome. Appartenant
+à une famille illustre qui compte dans son sein deux Papes (Pie II et
+Pie III) il professait depuis sa jeunesse une vive affection pour
+Galilée. Ami de Barberini, il contribua à conserver à son protégé les
+bonnes grâces du cardinal. Il traitait Galilée avec la plus grande
+affabilité; il lui témoignait même la déférence d’un élève pour son
+maître. Cependant Galilée n’en ressentait pas moins cruellement la
+privation de toute liberté! Il ne pouvait sortir du palais de
+l’archevêque, et on lui refusa jusqu’à l’autorisation d’accompagner
+Piccolomini jusqu’à une villa où il avait coutume de passer la belle
+saison.
+
+C’est dans sa correspondance qu’il faut comme toujours chercher
+l’expression de ses sentiments intimes. Peu de jours après son arrivée à
+Sienne, le 27 juillet, il écrit à Bali Cioli:
+
+ «Je n’ai laissé passer aucun jour de poste sans écrire au signor Geri
+ Bocchineri pour le tenir au courant de la situation de mes affaires,
+ et d’après mes recommandations il n’aura pas manqué de vous
+ communiquer, très-honoré seigneur, tout ce que mes lettres contenaient
+ d’important. C’est pour cela que je ne vous ai écrit que rarement, ne
+ voulant pas vous déranger au milieu de vos nombreuses et incessantes
+ occupations, que j’aurais ainsi aggravées.
+
+ «Aujourd’hui je m’adresse à vous, pressé par l’ennui d’une captivité
+ qui dure déjà depuis plus de six mois; captivité rendue plus pénible
+ par le chagrin et les soucis de l’année précédente et par tous les
+ dangers et toutes les souffrances corporelles qu’ont entraînés mes
+ fautes; mes douleurs sont appréciées de tout le monde, exceptés ceux
+ qui ont jugé que j’avais mérité cette punition, sinon une plus grande.
+ Mais j’aborderai ce sujet une autre fois.
+
+ «La durée de ma captivité n’a de règle que la volonté de Sa Sainteté.
+ Sur les prières et les intercessions de M. l’ambassadeur Niccolini, le
+ Pape a permis qu’au lieu du cachot du Saint-Office j’habitasse le
+ palais et le jardin des Médicis sur la Trinita. J’y suis resté
+ quelques jours. M. l’ambassadeur s’étant de nouveau employé en ma
+ faveur, j’ai été envoyé dans ce palais archiépiscopal, où je me
+ félicite depuis quinze jours de la bonté ineffable de l’excellent
+ monseigneur l’archevêque. Mais, à part l’envie que j’ai de retourner
+ dans ma maison et d’être rendu à la liberté, cette liberté m’est
+ réellement indispensable. Et plusieurs personnes pensent que
+ j’obtiendrai cette insigne faveur, sur une demande de Son Altesse, à
+ en juger par les bons résultats qu’ont déjà produits les prières de M.
+ l’ambassadeur.
+
+ «En conséquence, je m’adresse à vous, très-honoré seigneur, et par
+ vous à notre Sérénissime maître, pour le prier de vouloir bien
+ solliciter en faveur de ma liberté Sa Sainteté ou le cardinal
+ Barberini. On pourrait faire valoir que la maison de Son Altesse est
+ depuis longtemps privée de mes services, et insister en y attachant
+ plus d’importance qu’ils n’en méritent en réalité. Tous ceux avec qui
+ j’ai causé, même les fonctionnaires du Saint-Office, pensent, comme je
+ l’ai déjà dit, que ma grâce ne saurait être refusée à une telle
+ intercession.
+
+ «J’ai une si ferme confiance en la bonté sérénissime du grand-duc, mon
+ maître, et en votre affection, que je crois superflu d’ajouter quoi
+ que ce soit à cette prière. J’attends donc le résultat, en baisant
+ avec soumission le vêtement de Son Altesse et en me recommandant,
+ très-honoré seigneur, à votre protection.»
+
+Galilée, on le voit, ne se décourageait pas du métier de solliciteur, et
+son invincible espérance ne l’abandonnait jamais. En même temps il avait
+repris, autant que l’état de sa santé le lui permettait, le cours de ses
+travaux scientifiques. On en trouve la preuve dans la lettre suivante,
+écrite de Sienne (le 27 septembre) à Andrea Arrighetti, jeune Florentin
+qui, sur l’invitation de Mario Giudicci, ami de Galilée, lui avait
+soumis des problèmes mathématiques:
+
+ «Le plaisir avec lequel j’ai lu et relu vos démonstrations, écrivait
+ Galilée, a encore été plus grand que mon étonnement. Le premier était
+ proportionné à la sagacité dont vous avez fait preuve dans votre
+ argumentation; le second était moindre, parce que j’ai songé que
+ j’avais sous les yeux le travail du seigneur Andrea Arrighetti. Le
+ dernier théorème m’a un instant tenu dans la méditation et dans le
+ doute, tant à cause de sa formule inusitée que par suite de la fatigue
+ de ma mémoire, qui laisse échapper les images dès qu’elles s’y sont
+ formées. Que cet exemple vous serve de leçon et vous encourage à
+ exercer votre esprit pendant que vous êtes jeune.
+
+ «En ce qui me concerne moi-même, je puis dire que les relations
+ agréables que j’entretiens avec mon très-honoré et très-bienveillant
+ hôte me procurent beaucoup de soulagement. Au milieu de tant de
+ tristes sujets de méditations, elles donnent à ma pensée une direction
+ entièrement différente. Mais plus que toute autre consolation, l’idée
+ que vous et mes autres amis vous me gardez votre ancienne affection,
+ me fait paraître mon chagrin moins lourd.»
+
+Citons encore une lettre que trois mois plus tard il adressait à feu
+Bocchineri. Autant qu’on en peut juger par divers indices, Galilée
+entretenait avec Bocchineri une correspondance suivie; la plupart de ces
+lettres sont perdues, et la suivante est un des rares fragments qui nous
+ont été conservés.
+
+ «Sienne, 9 décembre.
+
+ «Je n’ai reçu aucune lettre de vous par le dernier courrier; et comme
+ j’ai appris que la Cour se rend aujourd’hui à Pise et qu’il est
+ possible que vous l’y accompagniez, j’écris au hasard pour vous faire
+ savoir que j’ai reçu du sénateur Degli Albizzi une lettre
+ très-bienveillante, dont le contenu ne me laisse cependant pas
+ entrevoir que le changement que je souhaite puisse avoir lieu selon
+ mon espérance. En attendant nous aurons le temps de veiller à ce que
+ mon honneur souffre le moins possible de mes infortunes, et je pense
+ que ledit seigneur est disposé à me seconder pour cela de tout son
+ pouvoir.
+
+ «Depuis quatre jours je souffre de très-violentes douleurs de jambes,
+ qui se prolongent plus longtemps qu’à l’ordinaire. Je crains beaucoup
+ que le climat de ce pays, beaucoup plus rigoureux en hiver que celui
+ de Florence, n’en soit la principale cause; je prévois que je serai
+ très-incommodé si je suis obligé de rester plus longtemps ici.
+
+ «J’attends une décision de Rome, mais je n’en espère pas de favorable.
+ N’ayant pas autre chose à vous mander, je vous baise la main avec
+ dévouement et vous souhaite toute espèce de bonheur.»
+
+Pour la première fois Galilée désespérait. «J’attends une décision de la
+cour de Rome, _mais je n’en espère pas de favorable_.»
+
+ * * * * *
+
+Le même jour cependant il recevait l’autorisation de se rendre à sa
+villa d’Arcetri. Voici le décret rendu par le Pape, le 1er décembre,
+dans la Congrégation du Saint-Office:
+
+ «_Conceditur habitatio in ejus rure, modo tamen ibi ut in solitudine
+ stet, nec vocet eo, nec venientes illuc recipiat ad collocutiones._
+ (Nous lui permettons d’habiter sa maison de campagne, à condition
+ toutefois qu’il y vivra dans la solitude, n’invitera personne à venir
+ le voir et ne recevra pas les visites qui se présenteraient.)»
+
+Telle était la faveur suprême que, dans son auguste clémence, Urbain
+VIII accordait au philosophe innocent. Encore avait-il fallu pour
+l’obtenir que les efforts combinés de l’ambassadeur de Florence et du
+cardinal Barberini triomphassent des inimitiés et des manœuvres.
+
+Les ennemis de Galilée achevaient leur œuvre.
+
+Leur vengeance, non assouvie par tant de souffrances, appelait de
+nouvelles et plus cruelles rigueurs sur la tête du vieillard. Pendant
+son séjour à Sienne les calomniateurs allaient répétant que Galilée
+propageait dans cette ville des opinions anti-catholiques. On le
+présentait au Pape comme instigateur de quelques protestations isolées
+en faveur du système de Copernic. De là les mesures restrictives qui
+annulaient en réalité la grâce apparente et dérisoire qu’on semblait lui
+accorder.
+
+L’amour-propre de Simplicio ne pouvait pardonner; l’avenir ne lui
+pardonnera pas.
+
+Les politiques se croyaient justifiés par le but qu’ils voulaient
+atteindre en accablant le philosophe; ils n’ont pas touché leur but; et
+rien ne les excuse.
+
+L’Envie seule calculait bien.
+
+
+
+
+XXIX
+
+Le vieillard captif dans la villa d’Arcetri.--Ses lettres.--Une lettre
+inédite de l’épicurien Galilée.--Visite de Milton.
+
+
+La villa où Galilée devait passer les dernières années de sa vie,--louée
+par lui en 1631 avant son départ de Bello-Sguardo,--occupe le penchant
+d’une des collines qui dominent Florence. Une inscription y perpétue
+encore le souvenir de cet hôte illustre.
+
+A peine arrivé, Galilée qui, on a pu le voir, prodiguait les
+remercîments, s’empressa d’écrire au cardinal Barberini (17 décembre):
+
+ «J’ai su avec quelle affection bienveillante Votre Éminence a pris
+ part à ce qui m’est arrivé; et particulièrement combien votre récente
+ intercession a contribué à me faire obtenir l’autorisation de me
+ reposer dans cette villa que je souhaitais tant revoir. Cette faveur
+ et mille autres, dont m’a comblé en tout temps votre main
+ bienveillante, confirment en moi le désir comme l’obligation de servir
+ Votre Éminence et de vous vénérer.»
+
+Ce fut là, en pénitence et aux arrêts sous le bon plaisir du Pape, que
+Galilée acheva d’expier son crime imaginaire. Bientôt l’âge et les
+infirmités aggravent encore sa situation; ses yeux fatigués lui refusent
+leur service, et personne ne le visitant, il est soigné dans sa solitude
+par ses deux filles religieuses. L’une d’elles lui est enlevée par la
+mort; d’autres parentes dévouées et attentives la remplacent et
+consolent le captif.
+
+Les lettres qu’il a écrites d’Arcetri sont empreintes d’une poétique
+mélancolie, d’une ironie voluptueuse, d’un abaissement trop senti, d’une
+révolte sourde et d’un ennui profond. Le 28 juillet 1674 il écrit à
+Déodati:
+
+«Je me livre à l’espoir, très-honoré seigneur, qu’un récit de mon
+malheur passé et présent et l’aveu de mes appréhensions sur les épreuves
+qui m’attendent encore, me serviront auprès de vous d’excuse pour avoir
+si longtemps tardé à répondre à votre lettre. Ces renseignements
+expliqueront mon silence vis-à-vis des autres amis et protecteurs que
+j’ai chez vous (à Paris); ils pourront apprendre de vous la tournure
+défavorable que mes affaires ont prise. Une sentence portée à Rome
+contre moi par le Saint-Office, me condamne à l’emprisonnement pour le
+temps qu’il plaira à Sa Sainteté. Le Pape a d’abord jugé convenable de
+m’assigner comme demeure le palais et le jardin du grand-duc, près de la
+Trinita dei Monti. Cela se passait au mois de juin de l’année dernière.
+On m’avait donné à entendre que si je laissais s’écouler ce mois et le
+mois suivant tout entier, je n’aurais qu’à présenter ensuite une requête
+pour obtenir ma liberté; donc, pour ne pas être obligé de rester à Rome
+pendant l’été et peut-être une partie de l’automne, je demandai et
+j’obtins que, eu égard au climat, il me fût permis de me rendre à
+Sienne. On m’y donna pour demeure la maison de l’archevêque. Je
+séjournai là cinq mois.
+
+«Ensuite on songea à me transférer ailleurs. Ma prison définitive fut
+cette petite villa, située à un mille de Florence; on me défendit
+sévèrement d’aller dans la ville, de recevoir les visites de mes amis
+et de les inviter à venir causer avec moi. J’ai vécu ici
+très-tranquillement; je me rendais souvent dans un couvent voisin (San
+Matteo, couvent de franciscaines, fondé en 1269 et supprimé
+aujourd’hui). Là deux de mes filles étaient religieuses. Je les aimais
+beaucoup, surtout l’aînée, qui joignait des facultés intellectuelles
+extraordinaires à une grande bonté de cœur, et qui m’était
+très-attachée.
+
+«Pendant mon absence, me croyant fort en danger, elle était tombée dans
+une profonde mélancolie qui avait détruit sa santé; elle fut enfin prise
+d’une violente dyssenterie qui en six jours lui fit quitter la terre. Je
+restai en proie à un chagrin indicible, chagrin aggravé encore par la
+circonstance que voici:
+
+«Je revenais du couvent à la maison, accompagné du médecin qui avait
+soigné ma fille. Il m’avertissait qu’il n’y avait plus d’espoir et
+qu’elle ne passerait pas la journée du lendemain, ce qui eut lieu en
+effet. Arrivé chez moi, j’y trouvai le vicaire de l’Inquisition qui me
+communiqua l’ordre du Saint-Office, venu de Rome, avec une lettre du
+cardinal Barberini, m’enjoignant de ne pas renouveler ma demande de
+rentrer à Florence; sans quoi, disait-on, je serais de nouveau enfermé
+dans la prison même du Saint-Office. C’était la réponse à la requête
+présentée par Son Éminence l’ambassadeur de Toscane, après mes neuf mois
+d’exil! J’en conclus que ma prison actuelle ne sera échangée que contre
+la prison étroite qui, s’ouvrant tous les jours, est destinée à nous
+recevoir tous.
+
+«Ces faits et d’autres encore, dont l’énumération m’entraînerait trop
+loin, prouvent que la fureur de mes puissants ennemis augmente de jour
+en jour. Ces adversaires ont enfin consenti à se démasquer devant moi;
+il y a quelque temps, un de mes amis intimes ayant eu l’occasion de
+parler de mon affaire au Père Christophe Gremberger, mathématicien du
+_Collegio Romano_, notre jésuite tint exactement le langage suivant[19]:
+
+ [19] Nous avons cité ces paroles plus haut.
+
+«--Pourquoi Galilée ne s’est-il pas ménagé les bonnes grâces de nos
+Pères? Rien de désagréable ne lui serait arrivé. Il brillerait
+triomphant, glorieux et grand aux yeux du monde. Il écrirait tout ce
+qu’il voudrait, même sur le mouvement de la terre, et nul ne
+l’inquiéterait.»
+
+«Vous voyez par là, très-honoré seigneur, que ce n’est pas pour telle ou
+telle opinion que l’on m’a persécuté et que l’on me persécute, mais
+parce que j’ai encouru la disgrâce des Pères jésuites. J’ai d’autres
+preuves de la vigilante activité de mes ennemis. Ainsi, une lettre qui
+m’était adressée par je ne sais quel étranger, lettre qu’il avait
+envoyée à Rome, pensant que j’y demeurais encore, a été saisie et remise
+au cardinal Barberini. Heureusement cette lettre ne contenait aucune
+réponse à mes propres lettres, mais traitait seulement du dialogue, qui
+y était très-vanté.
+
+«Plusieurs personnes ont lu cette lettre, et l’on me dit qu’il en existe
+plusieurs copies, dont on veut m’en envoyer une. Ajoutez à cela d’autres
+tourments et de nombreuses infirmités corporelles qui, sans parler de
+mon âge, (plus de soixante-dix ans), m’accablent tellement que la
+moindre fatigue m’épuise et me rend malade. Pour toutes ces raisons, mes
+amis doivent être indulgents envers moi. Ce qui au premier abord
+ressemble à de la négligence, n’est en réalité que de l’impuissance.
+
+«Mais vous, très-honoré seigneur, qui plus que tout autre me voulez du
+bien, vous serez assez bon pour me conserver l’affection de tous mes
+protecteurs de Paris, surtout celle du seigneur Gassendi que j’aime et
+que je vénère tant. Communiquez-lui le contenu de cette lettre, puisque
+par un nouveau témoignage de sa bonté il désire savoir quel est mon
+sort. Vous me ferez aussi le plaisir de lui annoncer que j’ai reçu la
+dissertation du seigneur Martius Hortensius[20] et que je l’ai lue avec
+un intérêt tout particulier. S’il plaît à Dieu de me délivrer d’une
+partie des maux que j’endure en ce moment, je ne manquerai pas de
+répondre à son aimable lettre. En même temps que la présente, vous
+recevrez les verres que le seigneur Gassendi avait demandés pour son
+usage et pour celui de quelques autres personnes qui désirent faire des
+observations astronomiques. Ayez la bonté de les lui envoyer, en lui
+faisant remarquer que l’intervalle de verre à verre doit être à peu près
+aussi grand que le fil qui les entoure est long, un peu plus long ou un
+peu moins selon la vue de la personne qui s’en sert.
+
+ [20] Martius Hortensius, de Delft, auteur d’un livre sur le double
+ mouvement de la terre.
+
+«Bérigard et Chiaramonti[21], tous deux professeurs à Pise, ont écrit de
+longs ouvrages contre moi; celui-ci pour sa défense; celui-là «contre sa
+volonté, dit-il, mais à l’instigation d’une personne qui peut lui être
+utile.» Ce qui est à remarquer, c’est que voyant s’ouvrir devant elles
+un vaste champ de flatteries pour les puissans, certains hommes s’y sont
+jetés à corps perdu et avec tant d’étourderie qu’il leur est échappé des
+audaces qui dans d’autres circonstances auraient paru énormes, pour ne
+pas dire monstrueuses. Fromont, à propos du mouvement de la terre, est
+entré jusqu’au cou dans l’hérésie. Un certain Père jésuite a imprimé à
+Rome que l’opinion du mouvement de la terre est de toutes les hérésies
+la plus abominable, la plus pernicieuse, la plus scandaleuse et que l’on
+peut soutenir dans les chaires académiques, dans les sociétés, dans des
+discussions publiques et dans des ouvrages imprimés tous les arguments
+contre les principaux articles de foi, contre l’immortalité de l’âme,
+contre la création, contre l’incarnation, etc., à l’exception seulement
+du dogme relatif à l’immobilité de la terre; qu’en conséquence cet
+article de foi doit être considéré comme tellement sacro-saint, avant
+tous les autres, qu’il n’est licite d’émettre contre lui aucun argument
+dans une discussion, fût-ce pour en prouver la fausseté. Le titre de cet
+écrit est: _Melchioris Inchofer[22] a societate Jesu tractatus
+syllepticus_.
+
+ [21] Bérigard (Claude), de Moulins, professeur à Pise.--Scipione
+ Chiaramonti, de Cesena, de la famille dont descendait Pie VII.
+
+ [22] Melchior Inchofer, Viennois, auteur de plusieurs ouvrages, et
+ entre autres de la _Monarchie des Solipses_.
+
+«C’est aussi à Rome que demeure Antonio Rocco, qui, pour défendre la
+philosophie péripatéticienne contre mes objections, écrit contre moi
+d’une façon peu bienveillante. Il reconnaît lui-même qu’il ne sait rien
+en mathématiques et en astronomie. C’est un esprit borné, qui n’a pas la
+première notion des sujets qu’il traite; il n’en est que plus arrogant
+et plus téméraire.
+
+«Si Dieu le veut, je compte publier mes ouvrages sur le Mouvement et
+d’autres travaux, tous plus importants que ceux j’ai fait paraître
+jusqu’ici. La présente vous sera remise par le signor Roberto Galilei,
+mon protecteur et mon parent, à qui vous pourrez donner connaissance du
+contenu de cette lettre; car je ne lui écris que très-brièvement. Avec
+la lettre du seigneur Gassendi j’en ai reçu une autre du seigneur
+Peiresc d’Aix; tous les deux me demandent des verres de télescopes. Je
+vous prie donc de me faire le plaisir de prier le seigneur Gassendi de
+vouloir bien faire savoir au seigneur Peiresc qu’il les a reçus et de
+lui permettre de s’en servir. Je le charge en outre de m’excuser auprès
+du seigneur Peiresc de n’avoir pas encore répondu à sa lettre qui a été
+la bienvenue. Je suis assiégé de tant de chagrins que je suis dans
+l’impossibilité de faire ce qui me serait le plus agréable. Je suis
+fatigué et je crains de vous avoir ennuyé démesurément; pardonnez-moi et
+comptez sur mon dévouement. Je vous baise les mains.»
+
+ * * * * *
+
+Le célèbre et spirituel collecteur du plus beau musée d’autographes qui
+existe en Europe, M. Feuillet de Conches possède une très-curieuse
+lettre de Galilée, qui se rapporte à cette époque.
+
+Je la crois inédite; et je profite avec reconnaissance de la permission
+qu’il m’a donnée d’en faire usage. Datée de la deuxième année de sa
+séquestration, elle révèle une face particulière de cette physionomie
+complexe, et montre sous un jour nouveau le disciple d’Épicure et
+l’homme d’esprit.
+
+ A UN INCONNU
+
+ SEIGNEUR ILLUSTRE ET MAITRE TRÈS-HONORABLE,
+
+ «Les froids excessifs, tant ceux de la saison que ceux de l’âge, ma
+ situation qui est d’avoir été mis au vert,--le grand régal qui m’a été
+ fait, il y a deux ans, de cent flacons et d’autres moindres envois des
+ mois passés;--ceux de son éminence le cardinal, des sérénissimes
+ princes et du duc de Guise, outre que ces deux pièces de vin du pays
+ se sont perdues, tout cela me force à recourir à votre bon secours et
+ à profiter de l’offre courtoise qui m’a été faite; je désire qu’en
+ vous aidant des conseils des juges les plus délicats, en toute
+ diligence et avec tout le soin imaginable, vous me procuriez la
+ provision de quarante flacons ou deux caisses de liqueurs variées, les
+ plus exquises possible; ne pensez pas à m’épargner la dépense.
+ J’épargne tant, quant à toutes les autres voluptés corporelles, que je
+ puis bien me laisser aller à quelque dépense en faveur de Bacchus,
+ sans offenser ses compagnes Vénus et Cérès. Je crois que vous
+ trouverez aisément des vins de Scillo et de Carini (Charybde et
+ Scylla, si vous voulez), des vins grecs, de ceux de la patrie de mon
+ maître Archimède le Syracusain, des vins clairets, etc... En
+ m’envoyant les caisses, veuillez y joindre la facture, que je payerai
+ intégralement et bientôt... La nuit passée, la neige est tombée et le
+ sol en est couvert à la hauteur d’une palme; elle continue et est en
+ train d’atteindre la hauteur d’un demi-bras. De ma prison, etc.,
+ etc.[23]...»
+
+ [23] ILLUSTRE SIGNORE E PADRONE OSSERVISSIMO,
+
+ I freddi eccessiui, l’uno della stagione e l’altro della mia
+ vecchiaia, l’esser ridotto al verde il regalo grande di 2 anni fa
+ delli 100 fiaschi, e tutti i piarticolari (_sic_) minorj del sermo
+ padne delli 2 messi passati, con quello dell’ Emmo S. card. dei
+ sermi Principi, e li 2 dell’ Eccmo S. di Ghisa, oltre all’ essermisi
+ guastato il vino di 2 botticelle di questo del paese, mi mettono in
+ necessità di ricorrere al sussidio, e favori di V. S. e del S.
+ Sisto, conforme alla cortese offerta fattami all’ imperiale, cioè
+ che con ogni diligenza, e col consiglio, et intervento de i piu
+ purgati gusti, uoglino restar seruiti di farmi provisione di 40
+ fiaschi, cioè di 2 casse di liquori varij esquisiti che costi si
+ ritrouino, non curando punto di rispiarme dispesa, perche rispiarmo
+ tanto in tutti gl’altri gusti corporali che posso lasciarmi andare à
+ qualche cosa à richiesta di Bacco, senza offesa delle sue compagne
+ Venere e Cercre. Costi non debbon mancare Scillo e Carini (onde
+ voglio dire Scilla e Cariddi) nè meno la patria (_deux fois_) del
+ mio maestro Archimede Siracusano, i Grecchie i claretti, etc.
+ Hauranno, come spero, comodo di farmegli capitare col ritorno delle
+ casse della dispensa; ed io prontamente sodisfaro tutta la spesa: ma
+ non già tutto l’obbligo col qual restero legato (_obli_ effacé) alle
+ SSre loro che sara infinito; ma là dove non arriveranno le forze
+ supplirà in parte la buona voluntà con la prontezza in servirle,
+ dove mi onorassero diqualche loro comandamto. La neve in questa
+ notte passata si è alzata un buon palma, e tuttavia per arrivare a
+ mezzo brº (bracchio): e con affetto baccio loro le mani. Dalla mia
+ carcere d’Arcetri, 4 di marzo 1675.
+
+ Div. S. M. Mtre
+
+ Paratmo Et obligatmo servre,
+
+ GALILEO GAL.
+
+Pauvre vieillard! qui oserait lui reprocher le soin avec lequel il
+recommande ses douces liqueurs à son correspondant anonyme? Laissez-lui
+ces chers flacons. Il y puisera un peu d’illusion et d’oubli. Une fiole
+de vin grec, compatriote de son maître Archimède, noyera le souvenir
+amer des Grassi, des Firenzuola, du Pape, de l’Inquisition, de ses
+envieux. Il oubliera sa liberté perdue; sa solitude attristée; ses
+derniers jours avilis.
+
+Dans les veines réchauffées du vieillard un peu de vie va circuler; la
+belle fleur des jeunes années, la fleur de l’espoir renaîtra dans son
+âme. Il reprendra possession de sa force; et se voyant d’avance maître
+de l’avenir intellectuel, et roi de la science moderne, il foulera aux
+pieds les persécuteurs et les jaloux.
+
+Cependant l’Europe ne l’oubliait pas.
+
+Un jour un étranger, forçant la consigne ou trompant la vigilance des
+gens apostés pour surveiller son séquestre, pénétra jusqu’à lui. C’était
+un beau jeune homme, un voyageur que la vénération pour le génie,
+l’amour du bien et du beau, la tendre pitié pour les nobles infortunes,
+le dégoût des iniquités humaines, avaient dirigé vers l’asile où
+languissait le destructeur des vieilles erreurs astronomiques. C’était
+Milton. Par quel instinct secret ce philosophe et ce poëte--qui devait
+plus tard expier son propre génie et sa propre gloire--fut-il attiré
+vers Arcetri?
+
+Il y a dans la sphère morale des accords mystérieux dont l’énigme nous
+étonne, nous attendrit, et nous échappera toujours. Pendant que,
+secondés par l’envie, les derniers efforts du passé et des institutions
+antiques se réunissaient pour accabler l’astronome captif, les clartés
+du monde nouveau, de la conscience individuelle et de la liberté bien
+réglée se faisaient jour en Angleterre à travers mille erreurs et mille
+crimes. L’anglais Milton, amateur des anciens et de la liberté, grave et
+doux, austère et poétique, savant et inspiré, lui qui avait déjà servi
+le grand élan de son pays vers la liberté des consciences, ne voulut
+point quitter l’Italie sans avoir visité Galilée et sans avoir rendu
+hommage au prisonnier.
+
+Qu’on se représente donc ces deux nobles figures; je ne connais rien de
+plus touchant que leur contraste. Galilée est aveugle; cette religieuse,
+sa fille, la seule qui lui reste, le soutient dans sa marche tremblante,
+pendant que le bâton à la main il essaye de retrouver sa route dans le
+jardin qu’il a planté et qu’il aime. Sa tête italienne étincelle encore
+de verve et de génie sous les cheveux blancs qui la couronnent; à
+l’harmonie du profil, à la gravité des contours, à la largeur élégante
+de ce front qui contient le monde, vous reconnaissez la puissance de la
+pensée et celle de la race. Des touches un peu molles, un délicat
+sourire, quelques nuances féminines ou déliées trahissent l’homme du
+monde, le fils des sociétés qui s’épuisent dans les artifices et les
+voluptés.
+
+Le jeune Anglais est bien plus grave. Une simplicité austère le
+caractérise. Son costume est sans recherche; de longs cheveux bouclés et
+bruns, de cette nuance dorée qui a tant de charme tombent sur ses
+épaules et accompagnent bien ses grands yeux bleus attentifs, son
+mélancolique et profond sourire et son visage d’une blancheur éclatante,
+dont la pureté n’a été ternie ou altérée ni par les sensualités
+grossières ni par les passions violentes.
+
+Quand ils s’assirent tous deux sur la pente de la colline d’où Milton
+pouvait contempler Florence tout entière, ses palais de marbre, ses
+coupoles, ses clochers et ses ponts sous lesquels gronde l’Arno, quelles
+furent ses pensées? Eut-il le pressentiment de sa destinée future et de
+celle de l’Angleterre? Une voix intérieure lui apprit-elle qu’il serait
+un jour célèbre comme Galilée, aveugle comme lui, comme lui condamné à
+l’isolement des derniers jours et à la réprobation des contemporains?
+
+--Plus heureux que lui d’ailleurs; car il devait laisser le souvenir
+d’une vieillesse virile et fière.
+
+On ignore à quelle date précise se rencontrèrent ces deux grands
+mortels; l’un génie du midi, multiple intelligence, débile volonté;
+l’autre, réunissant tous les caractères du nord, corrigés par un reflet
+heureux du soleil de la Grèce et par l’étude des anciens.
+
+Milton rappelle cette circonstance dans de beaux vers. Il dit aussi dans
+une lettre: «qu’_il a cherché et trouvé le célèbre Galilée, alors devenu
+vieux et prisonnier de l’Inquisition_.» Voilà tout. C’était vers 1638.
+
+L’histoire particulière ou générale ne s’est pas inquiétée de cette
+rencontre et de cette conversation entre deux génies, qui certes nous
+intéressent plus que les derniers Médicis et les plus illustres des
+Barberini.
+
+Il est triste de penser que les chroniqueurs n’en aient rien dit, eux
+qui ont noté si exactement les entrées des ambassadeurs dans la ville de
+Rome pendant le dix-septième siècle; raconté comment les uns pénétrèrent
+dans la ville _in fiocchi_, avec des «glands et des torsades», les
+autres, «sans torsades» et sans parure; et comment ceux-ci ont fait
+battre par leurs laquais la livrée de ceux-là pour le plus grand honneur
+du maître; et quel fut l’embarras de S. S. forcée d’accommoder les
+choses et de satisfaire les puissances rivales.
+
+--Notables événements sans doute! La peinture et la gravure s’en sont
+emparées; leur image reproduite sans cesse se trouve sous mille formes
+au cabinet des estampes.
+
+Mais rien de la causerie, si importante et si curieuse, entre le jeune
+puritain anglais qui connaît déjà Pym et Cromwell, et le vieil Italien
+catholique correspondant de Gassendi. Elle n’a point laissé de traces,
+puisque Milton ne nous l’a pas transmise.
+
+J’aurais voulu que l’auteur du _Paradis perdu_, réservé aussi à la
+persécution des «jours mauvais et des langues mauvaises» (_evil days and
+evil tongues_); lui qui, au moment de sa visite à Galilée, avait déjà le
+cœur plein de ces nobles idées de grandeur morale, de liberté régulière,
+d’honneur national, auxquelles en 1638 il n’avait pas encore donné
+d’expression éclatante et publique, nous eût appris ce qu’était alors
+Galilée; de quels sujets ils s’entretinrent ensemble; et surtout quelles
+pensées lui inspirait un spectacle si douloureux.
+
+
+
+
+XXX
+
+Solitude, cécité et longévité du vieillard.--Le P. Mersenne le
+traduit.--Le duc de Noailles le protége.--Générosité de
+Calasanzio.--Dernière rétractation.--Derniers moments.
+
+
+Galilée avait pu espérer que le Pape reviendrait de son erreur et
+reconnaîtrait son injustice. Au fond Urbain VIII était partisan de la
+doctrine copernicienne. Mais il ne s’agissait ni de Copernic ni de sa
+théorie. On satisfaisait à la politique; on contentait les
+amours-propres; on jetait sa pâture à l’envie.
+
+Galilée perdit enfin courage.
+
+Ses persécuteurs redoublèrent de cruauté. Contre Galilée malade et
+presque mourant ils s’acharnaient encore.
+
+On apportait toutes sortes d’entraves à la publication de ses ouvrages;
+ses relations déjà si limitées étaient de jour en jour entourées
+d’obstacles nouveaux; Castelli lui-même ne pouvait le voir sans témoins.
+En revanche, l’Inquisiteur avait l’ordre de venir s’assurer de temps en
+temps que Galilée était bien _humble_ et bien mélancolique[24]!
+
+ [24] Nelli, _Vita_.
+
+On savourait le plaisir de le voir ainsi, accablé et prosterné. Un
+fonctionnaire spécial était chargé de contrôler sa tristesse.
+
+Sous ce redoublement de rage[25] le vieillard, d’une humeur
+naturellement affable, facile et gaie, devint ombrageux et sombre. Il
+soupçonna partout des embûches; il perdit le dernier bonheur des
+malheureux, la confiance.
+
+ [25] «_La rabbia_ di miei potentissimi persecutori si va continuamente
+ inasprendo», écrit-il lui-même.
+
+Antonini lui ayant demandé des détails sur ses dernières découvertes, il
+lui répond:
+
+«Si je n’avais, très-honoré seigneur, acquis en mille autres
+circonstances la preuve certaine de votre affection sincère et dévouée,
+je pourrais m’étonner de la demande que vous me faites, de vous
+communiquer dans une lettre particulière mes découvertes et mes
+observations sur la lune. Dois-je penser qu’elle est réellement
+inspirée, comme vous me le dites, par votre zèle et la crainte de me
+voir ravir le fruit de mes travaux?...»
+
+Lorsqu’il confie au duc de Noailles, alors ambassadeur de France à Rome,
+son ouvrage inédit (les _Discours et démonstrations mathématiques_), il
+ne lui cache ni son abattement ni ses ombrages.
+
+«Confus, dit-il, et affligé du mauvais succès de mes autres œuvres, et
+ayant résolu de ne rien publier désormais, j’ai voulu au moins remettre
+en des _mains sûres_ quelque copie de mes travaux; et comme l’affection
+particulière que vous m’accordez vous fera sûrement souhaiter de les
+conserver, j’ai voulu vous remettre ceux-ci.»
+
+Le duc de Noailles ne trahit pas les espérances de Galilée; l’ouvrage
+confié à ses soins fut imprimé par les Elzevirs. (Leyde, 1638.) On aime
+à voir ce nom français et illustre briller à la tête des défenseurs et
+des amis du savant persécuté; c’étaient l’Anglais Milton, les Français
+Mersenne, Peiresc, Gassendi; les Hollandais Grotius et Lucas Holste; les
+anciens disciples du philosophe, Torricelli et Viviani. Ces derniers,
+qui l’aimaient comme un père, se proposaient déjà de perpétuer sa gloire
+et de fonder l’_Academia del Cimento_, qui devint célèbre dans le monde
+entier. Le propagateur infatigable des sciences et des lettres, Peiresc
+ne cessait de lui témoigner son dévouement et son admiration; Diodati,
+de concert avec Grotius, s’occupait de faire adopter par les
+États-Généraux de Hollande sa méthode pour la détermination des
+longitudes; Carcavi publiait une édition de ses œuvres; Mersenne les
+traduisait.
+
+Cependant la tourbe des serviles, des faibles et des avides d’honneurs
+continuait à flatter le pouvoir et à étouffer le vaincu. On lui
+décochait mille épigrammes; il souffrait d’âme et de corps; et il
+gardait le lit. Alors un catholique espagnol, Don José Calasanzio,
+fondateur des _Écoles Pies_, comprit et accomplit le devoir d’un
+chrétien. Au vieillard abattu et alité, solitaire et désespéré il envoya
+deux de ses clercs pour lui servir de secrétaires, le soigner et le
+consoler. Quand la maladie du philosophe s’aggrava, Calasanzio écrivit
+de Rome au recteur des écoles de Florence:
+
+«Si par hasard il signor Galileo désirait que le Père Clemente passât
+encore deux nuits auprès de lui, je veux que Votre Révérence le
+permette. Puisse Dieu faire que ses soins assidus lui apportent tout le
+bien que je lui souhaite!»
+
+Les souffrances de Galilée approchaient de leur terme. Dès 1637 la
+cécité était venue se joindre à ses autres maux. Il perdit d’abord l’œil
+droit, et le 7 août de ladite année il écrivait à Diodati:
+
+«Si mon mal augmente comme il a augmenté dans les trois ou quatre
+derniers jours, je crains de ne plus pouvoir écrire une lettre.»
+
+Bientôt Galilée devint aveugle.
+
+En 1638, on le crut voisin de l’agonie; l’Inquisition consentit à ce
+qu’on le transportât pour quelques jours à Florence; à peine
+convalescent, il fut ramené à sa villa.
+
+Parmi ses dernières lettres, datées d’Arcetri, une seule traite encore
+une fois la grande question du mouvement de la terre. Sans doute il eût
+mieux valu pour son honneur qu’il ne l’écrivît pas; mais on connaît
+Galilée; on sait quelles épreuves ont ployé ce caractère aimable et
+broyé cette âme facile; on ne s’étonnera pas des terreurs et des
+angoisses que trahit l’épître suivante, datée du 16 mars 1641 (l’année
+qui précéda sa mort), et adressée à François Rinuccini qui avait émis
+des doutes sur la doctrine de Ptolémée.
+
+«En aucun cas, dit-il, il ne faut adopter le système de Copernic; il est
+faux, cela est indubitable. Nous, catholiques surtout, nous devons le
+repousser; l’autorité irrécusable de l’Écriture sainte est contraire à
+ce système, ainsi que de célèbres théologiens l’ont expliqué; leur
+déclaration unanime nous prouve que la terre, placée au centre, est
+immobile et que le soleil tourne autour d’elle. Les conjectures sur
+lesquelles Copernic et ses partisans ont prétendu établir l’idée
+contraire tombent devant l’argument bien fondé de la toute-puissance
+divine; celle-ci pouvant effectuer d’une façon multiple et même infinie
+ce qui, suivant nos opinions et nos expériences, ne devrait se faire que
+d’une seule façon, nous n’avons pas le droit de chercher quelle sera,
+quelle peut ou pourrait être l’action de la main de Dieu; il ne nous est
+pas permis de défendre avec obstination ce en quoi nous avons pu nous
+tromper. Si d’ailleurs les observations et les expériences de Copernic
+me paraissent insuffisantes, celles de Ptolémée, d’Aristote et de leurs
+sectateurs sont encore plus erronées et plus trompeuses; démontrer la
+fausseté de leur système sans s’écarter des limites du savoir humain est
+chose facile.»
+
+Ainsi, tout en reniant le système de Copernic, il ne veut pas se priver
+d’un dernier sarcasme qu’il adresse au système de Ptolémée. Son
+ingénieuse subtilité trouve moyen de s’abriter derrière la science pour
+insulter aux erreurs de son adversaire; et il met en avant, comme un
+bouclier, les condamnations de l’Église pour justifier sa propre
+infidélité envers son maître. Cette lettre n’est ni une lâcheté ni une
+ironie; c’est l’une et l’autre, c’est un dernier trait de caractère.
+
+En avril 1641 il invite Alessandra Bocchineri Buonamici, sœur de sa bru,
+et en septembre son disciple Torricelli, à venir lui rendre visite.
+
+«La situation est belle, dit-il dans l’une de ces lettres, et l’air
+très-salubre... Ne vous préoccupez pas si cette visite peut m’attirer
+quelques vexations; qu’elle soit agréable ou non à mes ennemis, cela
+m’importe peu; je suis accoutumé à des ennuis bien plus graves, et je
+les endure comme s’ils étaient tout à fait légers.»
+
+Le 20 décembre Galilée écrit de nouveau à Alessandra:
+
+«J’ai reçu votre lettre si aimable; elle m’a été d’une grande
+consolation; je me trouve, depuis plusieurs semaines, au lit, gravement
+malade. Je vous remercie le plus cordialement possible pour l’intérêt si
+bienveillant que vous me portez et pour l’œuvre de miséricorde que vous
+accomplissez envers moi dans mon malheur et mes misères.
+
+«Pour le moment je n’ai pas besoin de linge; mais je vous reste
+doublement obligé de l’attention que vous donnez à mes besoins. Je vous
+en prie, excusez la brièveté de ma lettre. Je souffre horriblement,
+tandis que je vous baise la main ainsi que celle de votre époux.»
+
+Cette lettre précéda de peu de jours le décès de Galilée.
+
+Le 8 janvier 1642, âgé de près de soixante-dix-huit ans, il rendit le
+dernier soupir; les mains pieuses de ses parentes abaissèrent les
+paupières du vieillard sur ses yeux depuis longtemps éteints; et de
+simples obsèques rendirent le grand homme à sa terre natale.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Telle fut la torture infligée à Galilée.
+
+Ainsi se passèrent sans rapport avec les hommes qu’il aimait et dont il
+reste le bienfaiteur les dernières années de l’illustre astronome. Nul
+geôlier ne gardait ses portes; mais une retraite absolue, jointe à de
+vives souffrances physiques s’aigrissait par la honte d’une pénitence
+presque enfantine.
+
+La conscience de sa faiblesse, le remords de ses vains artifices et de
+ses inutiles concessions, devaient en accroître l’amertume; et le peu de
+fruit qu’il recueillait de sa longue humilité devait la lui faire
+regretter cruellement. Il était aveugle; ses ennemis triomphaient; on
+lui défendait l’entrée de Florence et il obéissait. Une ou deux femmes
+affligées et fidèles suivaient, en le consolant et en le soignant,
+l’instinct divin de leur sexe, comme les envieux accomplissaient leur
+tâche et faisaient leur métier. De temps à autre Firenzuola se donnait
+la joie de dépêcher vers Arcetri un petit estafier qui s’informait si
+Galilée recevait du monde, s’il correspondait au dehors et s’il était
+bien sage.
+
+Tout savant qui voulait plaire et arriver aux honneurs le couvrait
+d’injures dans un beau livre dédié aux puissances; on disait et on
+imprimait ce qu’on voulait contre Galilée; lui ne pouvait rien imprimer,
+rien répondre à qui que ce fût. Philosophes, dialecticiens, orateurs,
+rhéteurs, théologiens, professeurs, universitaires, astronomes, poëtes,
+mathématiciens, lyristes, inventeurs de sonnets et d’opéras faisaient
+leur cour à Urbain VIII et consolaient Simplicio raillé, en le
+félicitant de son admirable courage à écraser cette peste humaine,
+Galilée, vrai brandon de l’hérésie. Les puissants leur répondaient par
+des faveurs hiérarchiques et des distinctions sociales.
+
+C’est cette étude d’une Société avilie que j’ai voulu compléter[26]. Que
+ceux qui aiment à s’instruire s’instruisent. Les Grassi, les Caccini,
+les Firenzuola, se frottaient les mains en achevant l’œuvre sourde et
+féroce de l’assassinat moral. L’indifférence était universelle; et
+Galilée lui-même s’abandonnait. O Société molle, vous êtes plus que
+sauvage! Personnes distinguées! mœurs adoucies! vous dégradez même vos
+victimes; et c’est votre dernière honte.
+
+ [26] V. notre ouvrage sur les _Couvents d’Italie_, et sur _Virginie de
+ Leyva_.
+
+J’ai montré Galilée mourant de chagrin au fond de sa retraite
+pénitentielle, implorant ses persécuteurs et ne tarissant pas de
+protestations, de rétractations, de supplications, de soumissions, de
+sollicitations et d’éloges adressés à Urbain VIII, aux inquisiteurs, à
+son _maître_ et à tout le monde. Il s’attira ainsi l’injonction
+définitive d’avoir à ne jamais adresser aucune requête à ses _maîtres_!
+Cette dégradation révolte la pensée et blesse le cœur.
+
+Le voilà donc repentant, contrit, anéanti sous la verge du plus fort; il
+tremble sous la calomnie; il est écrasé par la manœuvre et la cabale.
+
+C’est là un triste spectacle. La postérité n’en a pas accepté la
+tradition et l’héritage. Elle a inventé un autre Galilée, le Galilée
+héroïque; oubliant que les mœurs italiennes du dix-septième siècle,
+pétries pour l’abaissement par la conquête et comptant l’obéissance
+passive pour le premier de leurs dogmes, ne pouvaient engendrer d’autres
+héros;--elle a créé un mythe sublime, qu’elle a substitué au personnage
+réel. Ainsi s’est établie dans la créance populaire la fiction d’un
+Galilée martyr, philosophe indomptable et convaincu; douce et fière
+figure, merveilleuse émanation, née des aspirations et des désirs; fille
+de cette poésie du juste et de cet instinct du beau moral, qui vivront
+toujours dans les âmes, pour protester contre les réalités de
+l’histoire.
+
+Ainsi deux peintres modernes ont fait du héros de notre siècle, celui-ci
+un demi-dieu de la statuaire grecque, celui-là un héros d’élégie
+moderne.
+
+Le jeune Consul de la République, guidé par un paysan à travers les
+sentiers neigeux des Alpes est devenu dans le tableau de Delaroche un
+Werther sentimental; l’ingénieux peintre a réuni dans le même cadre et
+opposé l’une à l’autre,--ici la physionomie candide et rustique du
+montagnard;--là le profil dominateur, la figure méridionale de Napoléon;
+angles géométriques, conception profonde, absolu de l’algèbre volant à
+la conquête du monde. David, au contraire, faisant de Bonaparte Persée
+qui délivre Andromède, a montré le demi-dieu imperturbable sous sa
+draperie rouge, immobile sur un cheval de bronze. La réalité est plus
+naïve[27]. Sur un mulet dont un petit montagnard tient la bride, vous
+voyez seulement un jeune homme aux cheveux noirs, pâle, rêveur, amaigri,
+attentif, l’œil étincelant; républicain qui sera empereur.
+
+ [27] Lisez, dans l’Histoire de M. Thiers, cette admirable page.
+
+Des nuages du symbole j’ai voulu dégager le vrai Galilée. Cet Italien, à
+demi Grec, sublime révélateur des secrets du ciel; génie qui a précédé
+Newton, continué Bacon, annoncé Descartes, n’est pas un héros du courage
+moral; c’est un génie de lumière.
+
+Quand le même Descartes, alors simple officier, apprit à quelle
+rétractation misérable les envieux avaient réduit Galilée; il ne voulut
+point s’exposer à un si rude combat et il détruisit son premier
+manuscrit. Mais Gassendi, Peiresc, Milton, Diodati restaient vivants;
+Locke étudiait la médecine à Oxford. Le jeune Guillaume Penn allait
+écouter les prédications des quakers. Tout dans les esprits se préparait
+pour la vengeance définitive de Galilée. Et Galilée est vengé.
+
+Je termine ici cette étude sur la société italienne de 1640. J’ai
+reporté sur elle, sur un certain état des âmes, sur les mauvaises
+doctrines, sur l’obéissance passive, sur l’éducation fausse des peuples,
+sur la destruction de la dignité individuelle, du sens moral et de la
+conscience personnelle, tout l’odieux que depuis longtemps on avait
+concentré sur la cour de Rome, le sacré Collége et la Religion même. La
+lâcheté générale a fait le crime. N’en accusez que la conquête
+étrangère, la servitude enracinée, et l’avilissement social.
+
+Ce triste état de mœurs, qui, je le pense, va se régénérer en Italie, a
+duré jusqu’à nos jours. En 1814, les bourgeois de Milan voulaient se
+défaire de Prina; ceux-ci, comme les envieux de Galilée, aimaient la
+convenance et la douceur, la bonne grâce et la politesse. On entra donc
+dans la cathédrale. Prina se trouvait au milieu. Personne n’était armé,
+chacun avait un parapluie. Vers l’Introït on se pressa sur le
+malheureux, et la foule devenant de plus en plus compacte l’étouffa
+mollement, pendant que mille coups muets le frappaient avec mesure et
+pétrissaient son cadavre. Sans avoir fait autre chose que serrer par
+degrés la victime, on finit donc par la laisser gisante et morte sur les
+dalles que pas une clameur n’avait ébranlées, que pas une tache de sang
+ne déshonorait.
+
+De même, avant d’expirer sous les coups d’une société voluptueuse,
+docile, affaiblie, rendue cruelle par l’esclavage, Galilée avait
+longtemps langui.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ INTRODUCTION
+ BUT DE CE LIVRE
+
+ I. But de ce livre.--La société italienne des derniers
+ temps.--L’envie triomphante. 3
+ II. Caractère personnel de Galilée.--Sa faiblesse morale
+ née des faiblesses morales de l’époque. 9
+ III. L’Italie en 1600 et 1650.--Sa misère morale.--Excès
+ et exagération de la science sociale. 12
+ IV. Catholicisme italien.--Galilée placé entre la philosophie
+ nouvelle et l’obéissance traditionnelle.--Opinion de
+ Guicciardini sur sa conduite. 18
+
+ LIVRE PREMIER.--PREMIÈRE ÉPOQUE DE GALILÉE
+ LA JEUNESSE
+
+ V. Jeunesse de Galilée.--Ses premières fautes.--Ses
+ ennemis.--Il se réfugie à Venise.--Il occupe la
+ chaire de mathématiques à Padoue. 25
+ VI. Galilée rentre en grâce par une flatterie.--Les envieux
+ reviennent à la charge. 32
+ VII. Études de mœurs.--Comment il faut changer de point
+ d’attaque pour perdre son ennemi.--Galilée hérétique. 37
+ VIII. Marche des ennemis de Galilée.--Comment celui-ci les
+ provoque, prête le flanc à leurs attaques et affaiblit
+ sa position. 41
+
+ LIVRE II.--SECONDE ÉPOQUE DE GALILÉE
+
+ IX. État de l’Église et des esprits.--Florence,
+ Rome.--Destruction de la moralité individuelle.--Une
+ église italienne en 1620.--Les vieillards persécutés. 55
+ X. Arrivée de Galilée à Rome en 1616.--Accueil qui lui est
+ fait.--Ses espérances présomptueuses. 63
+ XI. On intime à Galilée l’ordre d’abjurer la doctrine de
+ Copernic. 68
+ XII. L’inquisition menace Galilée.--On l’avertit de son
+ danger.--Lettre de Pichena. 71
+ XIII. Galilée se fait délivrer un certificat de bonnes pensées
+ et de catholicisme.--Conduite d’Urbain VIII.--Le
+ _Saggiatore_.--Illusions de Galilée. 75
+ XIV. Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde.--Les
+ ennemis se réveillent.--Analyse de ce dialogue. 83
+ XV. Subterfuges et finesses de Galilée pour faire imprimer
+ son dialogue.--Il y réussit.--Il obtient toutes les
+ approbations et _permis d’imprimer_. 94
+ XVI. Publication du Dialogue sur le système du monde.
+ Pourquoi on ne le lit plus en France.--Préface ignoble
+ de ce beau livre. 101
+ XVII. Plan d’attaque définitive contre Galilée. 109
+
+ LIVRE III.--TROISIÈME ÉPOQUE DE GALILÉE
+ LA PERSÉCUTION
+
+ XVIII. Naissance du mythe sur Galilée soumis à la torture.
+ Fausse lettre de Galilée à Renieri.--Tiraboschi. 115
+ XIX. L’intrigue contre Galilée éventée par un
+ contemporain.--Rôles de Firenzuola et de Ciampoli. 121
+ XX. Une commission est nommée pour examiner le livre de
+ Galilée.--Conduite équivoque et faible du
+ philosophe.--Sa défense.--Lettre du grand-duc, dictée
+ par Galilée à Bali Cioli. 131
+ XXI. Galilée s’excuse et cherche à éviter le procès.--Sa
+ lettre au frère du pape.--Ses tergiversations et ses
+ détours. 143
+ XXII. Douceurs prodiguées à Galilée.--On le conduit en
+ litière.--Lettre à Diodati. Contradictions de
+ Galilée.--Ses illusions. 160
+ XXIII. Voyage de Florence à Rome.--La peste.--Accueil fait à
+ Galilée.--Ses lettres particulières.--Aveuglement,
+ crédulité, faiblesse. 180
+ XXIV. Les batteries des ennemis de Galilée se démasquent.--On
+ le transfère en prison.--Il s’efforce de désarmer ses
+ ennemis par l’humilité et la patience.--Il tombe
+ malade. 197
+ XXV. Interrogatoires de Galilée.--Il se rétracte
+ volontairement.--Abaissement extrême de Galilée.--Il
+ présente sa défense avec ses excuses. 203
+ XXVI. Condamnation de Galilée.--Il écoute, résigné, à genoux,
+ sa sentence. 210
+ XXVII. Galilée a-t-il subi la torture?--Controverse à ce
+ sujet.--Lettre apocryphe sur laquelle cette hypothèse
+ est fondée. 214
+ XXVIII. Nouvelles excuses offertes par Galilée condamné.--On
+ repousse ses prières.--Il quitte Rome et va résider
+ à Sienne, chez l’archevêque Piccolomini.--Sa
+ captivité d’Arcetri. 228
+ XXIX. Le vieillard captif dans la villa d’Arcetri.--Ses
+ lettres.--Une lettre inédite de l’épicurien
+ Galilée.--Visite de Milton. 241
+ XXX. Solitude, cécité et longévité du vieillard.--Le P.
+ Mersenne le traduit.--Le duc de Noailles le
+ protége.--Générosité de Calasanzio.--Derniers moments. 262
+ Conclusion. 275
+
+
+FIN
+
+
+PARIS.--TYP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.
+
+
+
+
+ERRATA
+
+
+Page 51, ligne 14. Au lieu de «cette opiniâtreté de parade», lisez «son
+vain effort».
+
+Page 159, ligne 1re. Au lieu de «ce beau caractère», lisez «cet aimable
+caractère».
+
+Page 251, ligne 15. Au lieu de «sa», lisez «la».
+
+Page 261, ligne 8. Au lieu de «transmis», lisez «transmise».
+
+
+[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les errata ont été corrigés, sauf celui relatif
+à la page 251, qui n’a pas été trouvé dans le texte.]
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79052 ***
diff --git a/79052-h/79052-h.htm b/79052-h/79052-h.htm
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+ <title>Galileo Galilei | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79052 ***</div>
+
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em">GALILEO GALILEI</h1>
+
+<p class="c"><span class="i">SA VIE<br>
+<span class="large">SON PROCÈS ET SES CONTEMPORAINS</span></span><br>
+<span class="xsmall">D’APRÈS LES DOCUMENTS ORIGINAUX</span><br>
+<span class="i">AVEC UN PORTRAIT</span><br>
+<span class="xsmall g">GRAVÉ D’APRÈS L’ORIGINAL D’OTTAVIO LEONI</span></p>
+
+<p class="cc">par<br>
+<span class="large">PHILARÈTE CHASLES</span><br>
+<span class="xsmall">PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE<br>
+CONSERVATEUR A LA BIBLIOTHÈQUE MAZARINE</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+POULET-MALASSIS, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br>
+97, <span class="xsmall">RUE DE RICHELIEU</span>, 97</p>
+
+<p class="c">1862<br>
+Tous droits réservés.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em xsmall">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<figure>
+<img src="images/illu.jpg" alt="">
+<figcaption><span class="large">GALILÉE</span><br>
+<span class="small">D’APRÈS LE PORTRAIT PEINT ET GRAVÉ EN 1624
+PAR OTTAVIO LEONI.</span></figcaption>
+</figure>
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="h3">A<br>
+<span class="large">M. ALFRED VON REUMONT</span><br>
+<span class="xsmall">ENVOYÉ DE S. M. LE ROI DE PRUSSE A FLORENCE</span><br>
+Auteur des <i lang="de" xml:lang="de">Beitræge zur Italienischen Geschichte</i>, etc.</p>
+
+
+<p>C’est à vous, monsieur, qu’appartiennent
+les documents contenus dans le volume dont
+je vous prie d’agréer la dédicace.</p>
+
+<p>Vos <i>Recherches pour servir à l’histoire italienne</i>
+sont un immense trésor de détails pris
+aux sources et de renseignements originaux sur
+le moyen âge en Italie, ses fières républiques,
+ses phases historiques, ses grands hommes et
+le développement de ses mœurs. En recueillant
+et classant la correspondance de Galilée et
+celle de ses amis, vous avez complété les travaux
+et les recherches de <i>Fabroni</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, <i>Nelli</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, <i>Venturi</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>,
+<i>Rosini</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, <i>Bigazzi</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, <i>Libri</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, <i>Eugenio Alberi</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>,
+<i>Marini</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, <i>Biot</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, sur la vie de ce grand
+homme persécuté. Grâce à vous, les philosophes
+peuvent enfin se faire une juste idée de son caractère,
+de ses travaux, de ses faiblesses et des
+amertumes qui ont empoisonné sa vieillesse.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Lettere inedite d’uomini illustri</i> (<span lang="it" xml:lang="it">Firenze</span>, 1773-5.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Vita e commercio letterario di Galileo Galilei.</i> (Lausanne [<i>Florence</i>],
+1793.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Memorie e lettere inedite di Galileo Galilei.</i> (<span lang="it" xml:lang="it">Modena</span>, 1818-21.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Inaugurazione solenne della statua di Galileo.</i> (<span lang="it" xml:lang="it">Pisa</span>, 1839.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Due lettere inedite di G. G.</i> (<span lang="it" xml:lang="it">Firenze</span>, 1841.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Histoire des sciences mathématiques</i> (livre IX.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Opere di G. G.</i> (Firenze, 1842.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Galileo e l’inquisizione.</i> (Roma, 1850.)</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Biographie universelle</i>, article <i>Galilée</i> ; — excellent morceau
+de biographie.</p>
+</div>
+<p>Usant de vos recherches sans vouloir me les
+approprier, et rendant à votre érudite impartialité
+l’hommage qui lui est dû, j’ai osé ne pas
+adopter toutes vos conclusions. Galilée, vous
+l’avez prouvé, ne ressemble en rien à l’image
+populaire que ce nom rappelle ; faible et timide,
+il m’a paru plus excusable, la société de
+son temps plus odieuse qu’à vous.</p>
+
+<p>Étudier dans la correspondance de Galilée
+son caractère propre ; dans ce caractère, celui
+de son temps ; dans le caractère de son temps
+celui des décadences ; tel est le sujet de ce livre.
+Je ne pense pas, avec les Gâcons et les Scudérys,
+avec les Scapins et les Gnathons, que la vérité
+soit prohibée ; que Tacite <i>qui creuse dans le
+mal</i>, comme disait de lui Fénelon, mérite le
+blâme ; je pense qu’il a conquis l’éternel amour
+et la reconnaissance de l’humanité. J’estime
+que l’on se déshonore par la flatterie, le mensonge
+et le vain panégyrique.</p>
+
+<p>S’il est triste de reconnaître qu’un aussi
+grand esprit que Galilée ait mal soutenu le
+choc de ses ennemis ; il est utile de savoir d’où
+lui venait cette faiblesse. C’est que nulle force
+vive ne subsistait plus dans les âmes. L’éducation
+des siècles et le joug étranger les avaient
+faites telles, que chacun — même parmi les
+plus grands — privé de valeur personnelle,
+courbé sous l’autorité, se prosternait ou rampait.
+En vain les lumières abondaient alors ;
+les conduites étaient basses. Le sentiment du
+devoir était aboli. Le christianisme, qui n’avait
+pas relevé Byzance, ne pouvait relever l’Italie.
+Les efforts et les exemples sublimes des Borromée
+et de leurs émules étaient impuissants ;
+le catholicisme cessait d’être une doctrine vivante
+pour des âmes mortes. Le culte de la
+tradition exagérée faussait la théologie chrétienne,
+dont le premier dogme est la responsabilité
+personnelle ; la formule tuait l’esprit.</p>
+
+<p>Aucune discussion, aucune variété, aucune
+vie. Point d’espoir ; nul avenir. Les diversités
+de caractère et d’idée, les contrastes entre les
+forces sociales n’ayant point de développement
+pour leur lutte légitime, refoulaient l’homme
+sur lui-même ; et comme il ne lui restait plus
+que des appétits et des passions, il abritait
+sous l’hypocrisie l’envie, la haine, la licence,
+la sensualité, la fraude, qui, systématisés,
+organisés, polis, n’en devenaient que plus hideux.
+On ne se renouvelait moralement ni par
+les grandes actions ni par les grandes œuvres ;
+le développement du <i>moi</i> s’opérait dans le sens
+du mal. La littérature aussi se faisait de pratique,
+par imitation, arrangement de phrases et
+métaphores recherchées. La sincérité, bannie
+de partout, manquait aux arts comme à la vie.
+On substituait de vaines recettes à l’étude de
+la nature et à la recherche de l’idéal ; l’architecture
+elle-même devenait mensonge ; et le
+genre <i>colossal</i> prêtait à des constructions mesquines
+un simulacre de grandeur.</p>
+
+<p>Au milieu de cette immense détresse morale
+Galilée naquit.</p>
+
+<p>Il acheva la plus belle conquête des temps
+modernes, après celle de Newton. Il résolut le
+problème du mouvement de la terre, et fut
+coupable par là de trois crimes : envers la société,
+envers les savants, envers le pouvoir.</p>
+
+<p>Une société jalouse, haineuse, vaniteuse,
+où tout le monde prétend à l’esprit, est inexorable
+pour le génie. Quant aux savants, la nouveauté
+des lumières qu’apportait Galilée dérangeait
+leurs doctrines et blessait le code des
+bienséances, dont il s’agissait de porter le joug
+avec grâce. Enfin il désobéissait au pouvoir suprême,
+protecteur né de la règle officielle.</p>
+
+<p>Il s’établit alors entre lui et le monde italien
+une lutte dramatique très-bizarre ; lutte
+entre les faiblesses rusées de Galilée et les bassesses
+haineuses de ses ennemis ; lutte où se
+développa l’immoralité de cette société déplorable.</p>
+
+<p>En la reproduisant dans sa misère, je n’ai
+cédé ni au penchant de l’artiste, ni aux préoccupations
+du misanthrope.</p>
+
+<p>Ce n’est point un plaisir pour moi d’accumuler
+les exemples des débilités sociales ; encore
+moins ai-je prétendu ou inculper mon
+temps, ou réhabiliter la doctrine de Jean-Jacques,
+ou flétrir l’honneur de l’Italie, seconde
+et admirable mère de nos civilisations.</p>
+
+<p>Mais continuant mon étude récente sur la
+même contrée et sur le même siècle (<i>Virginie
+de Leyva</i>, ou <i>un Couvent de femmes en Italie</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>) ;
+j’ai voulu éclairer l’un des phénomènes les
+plus intéressants de l’histoire, cette maladie
+des âmes qui détruit tout état social.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> 1 vol. in-12. Paris, 1860.</p>
+</div>
+<p>Il y a certes en Europe et en France beaucoup
+d’hommes qui, comme vous, monsieur,
+préfèrent l’étude désintéressée à la recherche
+laborieuse de jouissances rapides et qui s’isolent
+d’un courant de mœurs brutalement énervées.
+Certes il y a encore des âmes qui attachent
+du prix à la dignité personnelle ; des
+esprits qui aiment l’initiative, mère de toute
+grandeur ; des caractères qui ne renoncent pas
+à l’originalité, mère de tout progrès ; — et c’est
+pour eux seuls que j’écris.</p>
+
+<p class="sign sc">Philarète Chasles.</p>
+
+<p class="gap small">Institut. Paris, novembre 1861.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak"><span class="small">INTRODUCTION</span><br>
+BUT DE CE LIVRE</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c1"><span class="first">I</span><br>
+<span class="i small">But de ce livre. — La société italienne des derniers
+temps. — L’envie triomphante.</span></h3>
+
+
+<p>Les documents nouveaux dus aux recherches
+de quelques récents investigateurs ont
+éclairé sur divers points la biographie de
+Galilée.</p>
+
+<p>Cependant ils n’établissent aucun paradoxe et ne
+démentent pas la tradition.</p>
+
+<p>Un enseignement en résulte : enseignement moral.
+C’est que l’art de vivre, la sociabilité, les arts,
+la littérature et le bel-esprit, la science même, ne
+suffisent à aucun peuple.</p>
+
+<p>Galilée, l’honneur de son temps, vivait dans une
+société mal constituée. Il avait pour ennemis les
+envieux et deux ou trois moines ; ces ennemis firent
+marcher contre leur victime les sots, les méchants,
+la crédulité et le pouvoir.</p>
+
+<p>La foule imbécile garda le silence, et le grand
+homme fut ruiné.</p>
+
+<p>Pour ruiner un malheureux, spécialement un
+talent supérieur, pour abîmer un imprudent, il
+n’est pas besoin d’une armée. Deux ou trois acharnés
+suffisent à l’œuvre.</p>
+
+<p>Calomnie, complot, envie, intrigue, lâcheté, abandon
+des amis, reniement des proches au moment
+du péril ; un ou deux dévoués, quelques traîtres,
+beaucoup d’effrayés et une foule de faibles assurent
+la victoire absolue du mal sur le bien, de la fraude
+sur l’innocence, de la fourbe sur la vérité, de la
+manœuvre sur l’ingénuité : de la sottise sur le
+génie.</p>
+
+<p>Ce drame n’est donc que le drame commun de
+la malice humaine. Une société bien faite la réprime ;
+une société mal faite l’encourage.</p>
+
+<p>Dans le procès de Galilée le mouvement de la
+terre n’était point en jeu, mais seulement le mouvement
+de l’envie.</p>
+
+<p>Le soleil, la lune, les étoiles, Josué, l’Église :
+vains prétextes. Le pape Urbain VIII pensait exactement
+comme Galilée sur les révolutions du globe ;
+ou plutôt ce que Galilée se contentait d’indiquer
+sans l’affirmer semblait à Urbain VIII on ne peut
+plus indifférent. Ce qui ne lui était pas indifférent,
+c’étaient sa propre vanité et sa propre puissance. Il
+voulait châtier un manque de respect. Il voulait le
+maintien des bonnes et saines doctrines sociales,
+selon lui du moins. Il faisait avec joie la leçon à ce
+philosophe, à ce géomètre, à ce bel esprit ; il lui
+apprenait à demeurer dans ses limites, et par un
+coup habilement frappé, répandant une salutaire
+terreur, il servait l’autorité, l’établissait immobile
+et paisible et prévenait les dangers futurs.</p>
+
+<p>En de telles sociétés cachez votre talent, voilez
+vos opinions ; respectez les sots ; ménagez les gens
+qui approchent de la puissance ; ne blessez pas l’orgueil ;
+ne levez point la tête ; refrénez toute envie
+de discussion, d’analyse, ou de vérité cherchée.
+Ne respirez pas.</p>
+
+<p>— « Pourquoi ne pas vous tenir tranquille ?
+disait à Galilée un de ses plus dévoués amis…
+Le cardinal Barberini (ainsi s’exprime le poëte et
+l’astronome Ciampoli dans une lettre adressée à
+Galilée son maître) me disait hier au soir, quand
+je l’ai visité, que les affaires du Ciel ne sont ici
+pour rien ; — qu’il ne s’agit pas de prendre parti
+pour Ptolémée ou pour Copernic, mais avant tout
+de bien rester dans les limites où la physique et
+l’astronomie doivent se renfermer. Voilà le point
+vrai, le centre réel de l’affaire. Vous savez quelle
+estime il a pour vos talents. Mais vous parlez
+trop haut et trop tôt ! »</p>
+
+<p>Galilée aurait donc pu déplacer le soleil et faire
+rouler la terre dans le sens de Copernic ou de
+Ptolémée ; même, à l’exemple de Pulci et de l’Arioste,
+on l’aurait laissé se moquer de la Vierge et
+des saints. On lui défendait seulement de toucher
+aux vanités, de piquer un amour-propre, de blesser
+une petite âme, de déranger un manteau de pourpre
+sur un cœur de valet ; dans ce cas pas de salut
+pour lui.</p>
+
+<p>La religion ne s’est pas mêlée à ces sordides
+manœuvres, à ces férocités de reptiles sous figures
+d’hommes.</p>
+
+<p>Ce n’est pas la religion, c’est l’envie qui a fait
+son œuvre ordinaire ; elle a traité Galilée comme
+Socrate, Papin, Descartes, Vanini.</p>
+
+<p>Parmi les grands persécutés, les uns déployèrent
+du caractère et de la force ; d’autres se réfugièrent
+dans la ruse et l’adresse : Gassendi et Locke, habiles
+et doux, se ménagèrent des abris et des égides ;
+Leibnitz et Dante, plus vigoureux et plus subtils, se
+bâtirent des forteresses et des arsenaux ; Voltaire,
+dans son exil volontaire de Ferney, offrit un modèle
+merveilleux de cette conduite.</p>
+
+<p>Quelques-uns se montrèrent faibles et s’abaissèrent
+sans rien gagner. Galilée fut de ce nombre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c2"><span class="first">II</span><br>
+<span class="small i">Caractère personnel de Galilée. — Sa faiblesse morale née des
+faiblesses morales de l’époque.</span></h3>
+
+
+<p>Galilée, homme d’un esprit vaste et fertile, n’était
+pas supérieur à son époque et à son pays ; la force
+morale lui manquait. Épicurien, asservi aux influences
+sociales et aux traditions, il n’a su ni défendre
+héroïquement la vérité, ni éluder les atteintes
+de ceux qui voulaient le perdre. Il n’a montré aucune
+grandeur et aucune franchise. Il n’a eu ni
+ce vaillant amour du vrai qui immortalise de Foë
+attaché à son pilori et l’honnête abbé de Saint-Pierre
+chassé par ses collègues, ni même cet acharnement
+taquin d’Étienne Dolet et de Furetière.</p>
+
+<p>Incertain, épouvanté, équivoque et inutilement
+souple ; il ne s’est jamais écrié : <i>E pur si muove !</i>
+Jamais il n’a déployé cette héroïque résistance
+qu’on lui attribue. Grand par les lumières, innocent
+dans sa vie, il était de son temps, il était de
+son groupe pour le caractère et les idées. Il cédait,
+pliait, reculait devant l’ennemi et reniait sa doctrine,
+un peu par timidité et douceur chrétiennes,
+un peu aussi dans l’espoir stérile d’attendrir les
+puissants, de désarmer les rivaux, de rentrer en
+grâce, de se réfugier dans une vie paisible et d’échapper
+aux orages.</p>
+
+<p>Voyant l’envie conspirer sa ruine, il perdit courage.
+Cette lutte était trop forte pour lui.</p>
+
+<p>Que ne savait-il attendre et se taire ? ou fuir à
+Venise, ou passer la mer ? Il aurait pu hardiment,
+à la face du monde, proclamer sa doctrine et établir
+le système solaire sur ses bases éternelles.</p>
+
+<p>La postérité ne l’eût pas vu sans admiration, fût-ce
+vingt ans, trente ans après son exil, serrer de
+son étreinte mortelle le dominicain persécuteur et
+le jésuite rival ; découdre la calomnie, arracher les
+masques, montrer le front bas et la lèvre épaisse
+du calomniateur, et triompher !</p>
+
+<p>Triompher avec la vérité, la justice et la science !
+Tous les philosophes, les gens de cœur et les victimes
+l’auraient honoré, remercié, applaudi et soutenu
+à travers les âges.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c3"><span class="first">III</span><br>
+<span class="small i">L’Italie entre 1600 et 1650. — Sa misère morale. — Excès et
+exagération de la science sociale.</span></h3>
+
+
+<p>Mais on le verra s’abandonner lui-même lorsque
+tout le monde l’abandonnait. La philosophie du
+temps était épicurienne. Il fallait jouir. Il fallait
+vivre. On était lâche, et Galilée ne l’était pas
+moins.</p>
+
+<p>Ce monde italien, entre 1600 et 1650, n’avait
+plus d’aspiration vers l’héroïsme ou la vérité, vers
+la justice ou la liberté, mais vers le repos et le plaisir.
+Toute société humaine se tient, se compose de
+parties bien liées, forme un ensemble homogène
+et harmonique. Les cardinaux qui servaient la vengeance
+des ennemis de Galilée, hommes du monde
+aimables et hommes politiques distingués, n’en
+étaient pas moins les contemporains trop subtils,
+les concitoyens trop ingénieux de Guicciardini ; — les
+derniers élèves de Machiavel.</p>
+
+<p>Pendant que le Saint-Office, exécuteur docile des
+hautes œuvres de l’envie et des rancunes d’Urbain
+VIII, condamnait le vieillard ; au moment où
+celui-ci, à genoux et courbé, subissait la honte de
+sa sentence avec une docilité plus honteuse encore,
+et une abnégation que chez tout autre homme on
+qualifierait d’abjection ; le couvent de Monza<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> cachait
+des assassinats et des débauches de toute espèce ;
+les religieuses espagnoles-italiennes imitaient Lucrèce
+Borgia, et leurs habiles amants, gens du
+monde accomplis, jetaient les cadavres dans les
+torrents.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>V.</i> notre ouvrage intitulé : <i>Virginie de Leyva ou intérieur d’un
+couvent de femmes en Italie, au commencement du XVII<sup>e</sup> siècle</i>.</p>
+</div>
+<p>C’était là qu’en étaient venus dans un admirable
+pays, riche de tous les trésors des arts, ce grand art
+de vivre prêché par Machiavel et cette sublime habileté
+dont <i>Castiglione</i> avait rédigé le Code ; science
+des accommodements et des bassesses ; casuistisme
+universel ; concessions et ménagements, servilités
+et transactions ; — partout le mensonge et les
+manœuvres.</p>
+
+<p>En face du savant que deux jésuites et un dominicain
+ont juré de perdre, vingt conducteurs de
+trames sociales vont jouer leur jeu. Il y a d’honnêtes
+gens dans cette époque, mais froids et timides ;
+il y a des criminels, ceux-là savent agir. Le grand-duc
+de Toscane et les élèves de Galilée ne seraient
+pas fâchés de lui être utiles ; indolents, ils ont
+assez à faire pour échapper aux piéges d’autrui ; ils
+ne veulent pas se compromettre. Ces gens d’esprit,
+heureux d’échapper à l’embûche, de parer la botte
+secrète et de vivre tranquilles, rient tout bas des
+parties perdues ; tant pis pour qui ne réussit pas.
+Éviter l’<i>échec et mat</i>, c’est toute la morale.</p>
+
+<p>Les rivaux, les mauvais sont plus vifs, plus ardents,
+plus rusés, plus ambitieux, plus fougueux,
+plus actifs, plus fins, plus redoutables. Ils font
+marcher leurs pièces selon la tactique et les principes
+développés par Machiavel, et gagnent la partie.
+On va les voir à l’œuvre dans le récit qui va
+suivre et que nous faisons précéder à dessein
+de cette introduction qui en résume le sens moral
+et historique.</p>
+
+<p>Dans ce récit nous voulons surtout peindre et
+flétrir un tel état social, où il n’y a que stratégie,
+habileté, manœuvre, indifférence pour le
+bien ; ces époques effacées où personne n’est coupable,
+personne vertueux ; où il n’y a plus de caractères,
+plus de nuances tranchées, mais des intérêts.
+On veut sans vouloir. On défend sans défendre.
+On est contre Galilée sans l’oser dire. On est
+pour Galilée sans prendre son parti. Le jeu social ne
+se compose plus que de demi-teintes, de cartes
+biseautées et de dés pipés ; les plus honnêtes en
+usent comme on se sert d’une monnaie de billon
+qui n’a ni poids ni valeur, mais qui a cours. Les
+protecteurs sont timides, les amis indifférents, les
+calomniateurs se voilent et triomphent ; rien de ce
+que l’on montre n’est vrai, rien de ce que l’on veut
+atteindre n’est à découvert. Que faire d’un monde
+livré à de telles mœurs ?</p>
+
+<p>Les institutions mauvaises et le besoin de jouir
+ont détruit alors tout sens moral. Il n’y a plus ni
+droit ni liberté.</p>
+
+<p>Oui, j’entends flétrir ces sociétés de vieille
+corruption, arrangées pour la lourde polémique
+des intérêts, pour la force contre le droit, pour
+les artifices contre l’honneur, pour les intrigues
+contre la vertu, pour le mal contre le bien, pour
+l’envie contre le talent, pour le mensonge contre la
+candeur, pour la manœuvre contre la simplicité,
+pour la bassesse contre l’élévation de l’âme.</p>
+
+<p>Galilée lui-même était corrompu par son temps ;
+quand il cédait à une faiblesse et s’engageait
+dans un mensonge inutile, il croyait obéir à une
+science supérieure, nécessaire, particulière ; celle
+du monde ; — la science que Chesterfield prêche à
+son fils dans les deux tomes ignobles et élégants
+que vous savez ; celle dont <i>Castiglione</i>, dès le
+seizième siècle, avait tracé le Code.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c4"><span class="first">IV</span><br>
+<span class="small i">Catholicisme italien. — Galilée placé entre la philosophie nouvelle
+et l’obéissance traditionnelle. — Opinion de Guicciardini sur sa
+conduite.</span></h3>
+
+
+<p>Depuis que la Réforme religieuse avait éclaté,
+le catholicisme italien était devenu plus fervent et
+plus âprement politique. Galilée ne voulut point
+trahir la cause catholique, celle de son enfance et
+de ses pères.</p>
+
+<p>Chrétien sincère et plein de foi, il espéra concilier
+avec l’autorité qui lui imposait l’obéissance les
+instincts de son génie.</p>
+
+<p>Voilà ce qui était difficile et ce qui le perdit. Philosophe
+solitaire, rêveur ingénu, tout occupé des lois
+de la statique et des affaires du soleil, il s’engagea
+dans cette route sans issue, voulant comme disait
+Guicciardini, concilier l’inconciliable.</p>
+
+<p>Cet ambassadeur historien, peu instruit des choses
+du ciel et beaucoup de celles de la terre, jugeait
+très-bien Galilée, qui, selon lui, aurait dû « rester
+coi et laisser passer les années. S’il avait voulu
+prendre ce parti, il aurait pu se défendre en secret,
+agir habilement, et gagner à sa cause
+beaucoup de personnes qui l’auraient servi…</p>
+
+<p>« Mais le philosophe ne voulait rien entendre…
+En vain chacun lui criait de se tenir tranquille ;
+qu’il lui était impossible de se défaire de tant
+d’ennemis et de triompher de tant de rivaux ;
+qu’enfin il s’attirerait mille nouveaux désagréments.
+Il n’écoutait personne. Il se plaignait
+même d’être reçu avec froideur ; il ne voyait pas que
+c’était lui qui fatiguait nombre de cardinaux de ses
+importunités. Toute cette conduite n’était pas du
+goût du cardinal Orsini, pour lequel vous lui
+aviez donné une si chaude lettre de recommandation,
+et qui le jeudi de la semaine dernière avait
+parlé en sa faveur avec modération et habileté en
+plein consistoire. Le pape Urbain VIII a répondu
+qu’il donnerait à Galilée toute facilité de se disculper ;
+le cardinal ayant voulu pousser encore
+le pape, celui-ci a brisé la conversation, et
+dit brusquement que Galilée répondrait au
+Saint-Office. »</p>
+
+<p>On avait fait vibrer la corde sensible des âmes lâches,
+la vanité. Galilée passait pour un méchant
+et un railleur ! Il avait dénigré ce cardinal, et cette
+dame, et le pape !</p>
+
+<p>Les amis tremblaient, le pape retirait sa main,
+les envieux riaient, le peuple passait indifférent.</p>
+
+<p>« C’est alors, dit très-bien Guicciardini, qu’un
+homme qui sait son monde se voile le front, se
+replie », attend que l’orage soit passé, que la
+calomnie ait essuyé sa bave ; devient modeste, se
+plonge dans la solitude, y vit de silence et de résignation,
+et n’essaye pas de livrer la guerre à la calomnie,
+comme un enfant ; de saisir l’éclair et de
+lutter contre la foudre. Galilée ignorait que la calomnie
+est plus terrible que la foudre ; la ruse de
+l’envie, plus subtile que l’éclair, mille fois plus rapide,
+et plus indomptable, et plus insaisissable.</p>
+
+<p>On avait juré de le perdre ; et le complot savamment
+ourdi contre lui réussissait ; la ligue était formée,
+les puissants étaient de bronze, les parents se
+taisaient, les cœurs étaient de glace.</p>
+
+<p>« Il ne faut ni semer ni labourer quand il gèle,
+dit l’adorable Fénelon, alors que la terre est
+dure. »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LIVRE PREMIER<br>
+<span class="small">PREMIÈRE ÉPOQUE DE GALILÉE</span><br>
+LA JEUNESSE</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c5"><span class="first">V</span><br>
+<span class="small i">Jeunesse de Galilée. — Ses premières fautes. — Ses ennemis. — Il
+se réfugie à Venise. — Il occupe la chaire de mathématiques
+à Padoue.</span></h3>
+
+
+<p>Né à Pise, en 1564, d’une famille noble, Galileo
+Galilei était destiné par son père aux études philosophiques
+et médicales. Les leçons routinières des
+péripatéticiens ne pouvaient suffire à cet esprit ardent,
+avide de nouveauté. Sa vocation n’attendait
+qu’une occasion pour se manifester. L’occasion se
+présenta bientôt.</p>
+
+<p>Galilée avait dix-huit ans, lorsqu’un jour, étant
+entré dans l’église métropolitaine de Pise, il remarqua
+les oscillations régulières d’une lampe suspendue
+à la voûte de la cathédrale. Cette observation
+fut une révélation pour lui, et son avenir fut
+décidé. Devinant avec la merveilleuse rapidité qui
+caractérisait son intelligence toute l’importance
+que pouvait avoir cette découverte pour la juste
+mesure du temps, il se mit au travail avec opiniâtreté.
+C’était le premier pas vers la gloire, c’était
+aussi le premier pas vers la persécution. Les
+mathématiciens contemporains le virent avec inquiétude
+multiplier les essais, les recherches, les
+expériences. Dès le début, il se heurta contre des
+obstacles imprévus, quoique trop faciles à prévoir.</p>
+
+<p>Quel était donc ce jeune présomptueux qui à
+l’âge où les autres étudient encore prétendait enseigner ?
+D’où lui venait tant d’audace ?</p>
+
+<p>Ce mauvais vouloir qui devait si vite dégénérer
+en fureur, ne fit que surexciter en l’irritant le génie
+de Galilée. Son impatience naturelle s’en accrut ;
+son humeur, déjà inégale et violente, s’aigrit.
+Prompt à la riposte, sa parole devenait parfois
+amère et infligeait à l’amour-propre de ses adversaires
+des blessures qu’ils ne lui pardonnaient pas.</p>
+
+<p>L’antagonisme contre lequel le jeune mathématicien
+avait eu tout d’abord à lutter se déchaîna avec
+une nouvelle violence quand il mit au jour ses <i>Observations
+sur la chute des corps</i>. Cependant, s’il s’était
+suscité de nombreux ennemis, Galilée avait en
+même temps trouvé de puissants protecteurs, parmi
+lesquels le marquis Guido Ubaldi se distinguait par
+sa fervente sympathie ; grâce à son crédit, Galilée
+obtint la chaire de mathématiques à l’université
+de Pise.</p>
+
+<p>Mais sa fébrile et indomptable inquiétude semblait
+le condamner à des vicissitudes perpétuelles.
+Jean de Médicis, fils naturel de Côme I<sup>er</sup> et d’Éléonore
+d’Alby, avait inventé une machine qu’il
+avait soumise à l’approbation de Galilée. C’était un
+assez pauvre ingénieur et un architecte plus médiocre
+encore, comme l’atteste le tombeau de Saint-Laurent
+dont il a fourni les dessins.</p>
+
+<p>Que devait faire Galilée ? S’il eût écouté la voix
+de la prudence, cette voix que, plus tard, il n’écouta
+que trop, il eût ménagé la vanité princière et
+laissé à ce redoutable orgueil ses puérils hochets.</p>
+
+<p>Loin d’agir ainsi, Galilée critiqua publiquement
+la prétendue invention, semblant provoquer et
+défier la tempête. La vengeance ne se fit pas attendre ;
+un ordre de bannissement chassa le professeur
+téméraire de sa patrie qu’il ne devait revoir
+qu’après dix-huit ans d’exil. La liberté s’était
+alors réfugiée à Venise, qui, au milieu des langueurs
+serviles de l’Italie, avait seule conservé sa
+mâle énergie ; à Venise « de toutes les filles du génie
+humain, dit Alfieri, celle qui a vécu le plus
+longtemps » ; <i lang="it" xml:lang="it">del senno uman la più longeva figlia</i>.</p>
+
+<p>Ce fut à la puissante république que le proscrit
+après cette première étape de souffrance, vint demander
+asile. La protection du marquis Guido
+Ubaldi s’étendait encore jusqu’à lui. Galilée avait
+reçu de son noble compatriote des lettres de recommandation ;
+il s’était lié d’amitié, à son arrivée, avec
+le Florentin Salviati et le Vénitien Sagredo, tous
+deux jouissant d’une certaine influence ; son nom
+d’ailleurs avait déjà conquis une juste célébrité ;
+bientôt il fut nommé titulaire de la chaire de mathématiques
+à Padoue (1592).</p>
+
+<p>Là il se remit au travail avec passion. Embrassant
+à la fois les sujets les plus divers, scrutant
+toutes les sciences, explorant, coordonnant, approfondissant,
+il publia tour-à-tour un <i>Traité des fortifications</i>,
+un <i>Traité de mécanique</i> et un admirable
+ouvrage sur le <i>Compas de proportion</i>.</p>
+
+<p>Comme toujours, l’envie essaya de lui ravir le
+fruit et l’honneur de ses glorieux labeurs. Un certain
+Balthasar Capra, l’un de ces parasites de scandale
+qui vivent aux dépens du talent et de la renommée
+d’autrui, publia contre Galilée un nouveau
+pamphlet dans lequel l’envieux cherchait à s’attribuer
+le mérite des découvertes du philosophe.
+Cette fois l’infamie était trop évidente ; l’œuvre
+diffamatoire tourna à la confusion de son auteur.</p>
+
+<p>Galilée cependant ne prenait pas de repos. En
+1559 il inventait le thermomètre ; en 1604 il observait
+une nouvelle étoile ; en 1609, il créait le
+télescope. Ayant ouï dire qu’à l’aide d’une combinaison
+de verres un Hollandais était parvenu à
+distinguer des objets placés à une très-grande distance,
+il résolut sur-le-champ de vérifier le fait.
+Chercher, pour lui, c’était trouver ; bientôt il plaçait
+le premier télescope sur le clocher de Saint-Marc,
+aux applaudissements du peuple qui le couvrait
+d’or et d’honneurs.</p>
+
+<p>Mais il ne suffisait pas à son ambition de contempler
+au loin les vaisseaux qui voguaient vers
+les lagunes ; le ciel était le seul champ digne de
+ses explorations. Cette application nouvelle de
+l’optique à l’astronomie créait le télescope ; et
+personne, comme le dit M. Biot, ne peut lui contester
+cette merveilleuse invention.</p>
+
+<p>Il fut récompensé par le spectacle que ses
+yeux contemplèrent les premiers.</p>
+
+<p>Ici le satellite de notre planète et ses aspérités
+encore inexplorées ; là Saturne et les merveilles de
+ses anneaux. Quelle joie pour ce Christophe Colomb
+du firmament, lorsqu’il interrogea dans le silence
+des nuits le mystère des mondes inconnus !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c6"><span class="first">VI</span><br>
+<span class="small i">Galilée rentre en grâce par une flatterie. — Les envieux reviennent
+à la charge.</span></h3>
+
+
+<p>Galilée supportait impatiemment son séjour à
+Venise.</p>
+
+<p>Les mœurs hardies et singulières de cette république
+aristocratique où s’était réfugiée la puissante
+étincelle de l’individualité, de l’originalité, de la
+liberté, le blessaient ; il y trouvait trop de fantaisie
+et d’élan, d’essor et de disparates. Il regrettait une
+société plus docile, plus assouplie aux belles règles
+de la vie sociale ; il redoutait l’élément vigoureux
+qui se maintenait chez cette nation aimable et virile.
+Une occasion de rentrer en grâce auprès de
+ses anciens maîtres se présenta : il la saisit avec
+empressement.</p>
+
+<p>L’une de ses découvertes télescopiques les plus
+importantes était celle des satellites de Jupiter.
+Cédant au désir de quitter Venise, il leur donna
+le nom d’<i>astres de Médicis</i>, en l’honneur du grand
+duc Côme II. Cette flatterie ne pouvait manquer de
+calmer la rancune qui lui avait fermé les portes de
+sa patrie, et bientôt Galilée reçut la proposition de
+retourner à Florence. Il y consentit avec joie.</p>
+
+<p>Étrange contradiction de ce multiple caractère
+que nous verrons se démentir si souvent ! Une critique
+hasardée l’avait forcé à s’enfuir de Florence ;
+pour y rentrer le philosophe s’abaisse jusqu’à l’adulation.</p>
+
+<p>La haine de ses ennemis en effet veillait toujours
+dans l’ombre. L’envie comme la flamme cherche
+les sommets, a dit le Latin : <i lang="la" xml:lang="la">summa petit</i>. Plus Galilée
+s’élevait, plus les jalousies s’acharnaient à l’attaquer !</p>
+
+<p>A peine de retour à Florence, il vit les jaloux
+revenir à la charge à propos de ses <i>Études hydrostatiques</i>.
+La publication de son travail sur les <i>Taches
+solaires</i> ne fit qu’envenimer leurs haines et leurs injures.
+Ce n’étaient là néanmoins que des escarmouches,
+préludes de terribles combats. La guerre allait
+éclater farouche, implacable sur un terrain bien
+autrement périlleux ; guerre sans merci, qui après
+une trêve de quinze années devait se terminer par
+la défaite et l’humiliation du faible grand homme !</p>
+
+<p>Galilée, avant de quitter Padoue, en 1610, avait
+publié son <i lang="la" xml:lang="la">Nuncius sidereus</i> dans lequel il traite des
+satellites de Jupiter.</p>
+
+<p>L’école péripatéticienne avait réfuté les doctrines
+nouvelles contenues dans cet ouvrage.</p>
+
+<p>Mais l’illustre Florentin se souciait peu, comme
+le prouve une lettre adressée par lui à Paolo Sarpi,
+<i>des disciples padouans d’Aristote</i>. Sa réputation
+grandissait chaque jour, et il crut faire l’action la
+plus habile en se plaçant sous la protection immédiate
+des cardinaux.</p>
+
+<p>Il se rendit à Rome où il fut accueilli avec honneur.
+Le cardinal Bellarmin, qui jouissait à la cour
+pontificale d’un immense crédit, avait soumis le
+nouveau livre de Galilée à l’examen des savants du
+Collége romain, et l’examen avait été entièrement
+favorable, comme le prouve la lettre suivante adressée
+le 31 mai au grand-duc de Côme par le cardinal
+François Matile del Monte<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> De Reumont, <i lang="de" xml:lang="de">Galileo und Rom</i>.</p>
+</div>
+<p>« Galilée a donné toute satisfaction pendant son
+séjour ici et je crois savoir que lui-même n’a pas
+été moins satisfait de nous. Jamais il ne trouvera
+une meilleure occasion de mettre en lumière ses
+découvertes, qui ont été jugées par tous les hommes
+sérieux et savants de cette ville aussi positives
+que merveilleuses. »</p>
+
+<p>Ainsi tout paraissait marcher à souhait ; la cour
+de Rome l’accueillait, les cardinaux lui décernaient
+des certificats de bonne conduite et célébraient ses
+découvertes ; le dénigrement, il est vrai, s’attachait
+encore à ses écrits, mais la voix des <i>insulteurs</i> n’accompagnait-elle
+pas jadis de ses imprécations tout
+cortége triomphal ?</p>
+
+<p>Et Galilée ne semblait-il pas triompher ? Jamais
+l’horizon n’avait été plus calme.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c7"><span class="first">VII</span><br>
+<span class="small i">Étude de mœurs. — Comment il faut changer de point d’attaque
+pour perdre son ennemi. — Galilée hérétique.</span></h3>
+
+
+<p>Que faire pour perdre Galilée, si bien en cour
+et si habile ? Voilà ce que se demandaient ses ennemis !
+Comment l’attaquer ?</p>
+
+<p>Il y a toujours un point vulnérable, un vice que
+le siècle où vous vivez ne pardonne pas, une imputation
+qu’il faut jeter quand on veut perdre un
+homme ; c’est le point fatal.</p>
+
+<p>Ce point vulnérable n’est le même ni dans toutes
+les sociétés ni dans tous les temps.</p>
+
+<p>Gens du dix-neuvième siècle que nous sommes,
+les uns librement protestants, les autres librement
+catholiques, quel mal ferions-nous à notre ennemi
+si nous prouvions aujourd’hui qu’il est « <i>hérétique</i> » ?</p>
+
+<p>Sous Louis XIV Hamilton ne nuisait pas à son
+héros Grammont quand il avouait que ce héros
+volait au jeu. Le dix-huitième siècle abjura l’ancienne
+indulgence pour le vol de l’argent, mais
+se montra bien plus doux pour l’escroquerie amoureuse ;
+prendre la femme du voisin devint alors
+chose avouée, élégante, de bonne grâce. Plus tard
+les idées changèrent. Si, en 1793, vous eussiez été
+assez hardi pour publier à Paris l’apologie de la
+messe, vous auriez eu la tête tranchée. Un siècle
+plus tôt ce même Paris vous brûlait en place publique
+si vous attaquiez la liturgie. Londres, à la
+même époque, vous assommait avec le lourd bâton
+attaché à une courroie (<i lang="la" xml:lang="la">protestant flail</i>) si vous étiez
+soupçonné de papisme.</p>
+
+<p>C’est l’humanité.</p>
+
+<p>De 1550 à 1650 la pire accusation était encore
+l’imputation d’athéisme, de déisme ou même
+d’incrédulité.</p>
+
+<p>Le simple doute à l’égard des choses de la foi
+perdait un homme. En 1620, au temps de Galilée,
+le signe de mort, c’était : <i>hérétique</i> !</p>
+
+<p>Avec ce mot on brisait les os de Campanella ; avec
+ce mot on avait <i>soublevé</i> Estienne Dolet vivant à sa
+potence, pour l’y étrangler ; le menaçant, s’il faisait
+le méchant et s’il disait un mot, de le brûler vif au
+lieu de le brûler mort. Vers le même temps, l’étiquette
+de papiste suffisait à Londres pour que l’on
+vous rôtît entre deux fagots, proprement empaqueté
+sous les yeux du roi, comme ce bon Henri VIII s’en
+donnait souvent le plaisir.</p>
+
+<p>« Il y a, (dit M. Biot dans son excellent article sur
+Galilée,) des armes propres à chaque pays et à chaque
+siècle. »</p>
+
+<p>En Italie, au dix-septième siècle, les envieux
+firent de Galilée un hérétique.</p>
+
+<p>Était-il réellement hérétique ? voulait-il attaquer
+le saint-siége, ou blessait-il malgré lui et involontairement
+les doctrines catholiques ? C’est ce que
+nous chercherons.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c8"><span class="first">VIII</span><br>
+<span class="small i">Marche des ennemis de Galilée. — Comment celui-ci les provoque,
+prête le flanc à leurs attaques et affaiblit sa position.</span></h3>
+
+
+<p>A peine revenu à Florence, Galilée fut brusquement
+tiré de la sécurité trompeuse dans laquelle il
+avait paru s’endormir pendant son voyage à Rome.
+Se voyant impuissants sur le terrain de la science,
+les Baziles florentins changèrent de tactique et résolurent
+d’entraîner leur adversaire sur le terrain de
+la théologie. Là toute faute devenait crime, et
+toute innovation, hérésie.</p>
+
+<p>A la suite d’une dispute qui eut lieu devant la
+cour, entre les professeurs Pisanini, Roselli et
+Benedetto Castelli de l’ordre des Bénédictins, Galilée
+eut l’imprudence d’adresser à ce dernier une
+longue lettre (21 décembre 1613), dans laquelle il
+cherchait à concilier le texte des saintes Écritures
+avec le mouvement de la rotation de la terre découvert
+par Copernic. Ce n’était point un esprit prudent,
+modéré, retenu que Galilée ; il sentait sa force,
+voulait résoudre tous les problèmes, se mêlait à
+toutes les querelles, ramenait les questions religieuses
+aux questions astronomiques, et courait de
+lui-même à sa perte.</p>
+
+<p>Copernic avant lui, en effet, avait démontré la
+rotation de la terre ; mais il avait eu la sage précaution
+de ne présenter son opinion que comme
+une pure hypothèse ; et son livre sur les mouvements
+célestes, dédié au pape Paul III Farnèse, n’avait
+blessé aucune susceptibilité, parce qu’il s’était bien
+gardé de confondre la théologie avec la science.
+Galilée ne ressemblait point à Copernic pour la prudence
+et le bon travail des affaires et de la vie. Le
+caractère de Copernic était simple quoiqu’il fût habile ;
+celui de Galilée complexe, quoiqu’il fut maladroit.</p>
+
+<p>Victime de lui-même et de ses rivaux, Galilée va
+se livrer à eux et ils vont le sacrifier avec joie.
+Catholique, il effraie le catholicisme ; la peur qu’il
+cause devient cruauté, et sa foi docile accepte le
+châtiment. S’il est de l’avenir comme expérimentateur,
+il est du passé comme fils obéissant de l’Église.
+Quand on lit ce qu’il écrit à ses parents : « Tout ce
+que les théologiens nient est inexact et faux ; quiconque
+soutient de telles propositions doit être
+condamné sans pitié » ; on le croirait du douzième
+siècle : quand il établit les bases et fixe les règles
+de l’observation scientifique, il semble appartenir
+au dix-neuvième.</p>
+
+<p>C’est donc à la fois une âme asservie et un esprit
+délivré. Les spéculations l’entraînent et son éducation
+le retient. Il est tout Italien par le caractère et
+la coutume ; il se rappelle la croix du baptême, le
+premier <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, la chanson de la mère, les jeunes
+amitiés, le premier confessionnal. Le respect du
+milieu social où il a vécu, la douceur des mœurs
+italiennes et même leur relâchement, l’habitude et
+le besoin de l’approbation publique, la crainte de
+s’isoler, de paraître farouche, sauvage, original,
+crainte si vive dans les phases décadentes des sociétés ;
+l’horreur de l’individualité sans laquelle il
+n’est point de liberté, l’ont enchaîné ou plutôt rivé
+au principe de l’autorité la plus absolue et de l’obéissance
+la plus passive. C’est là le moteur de sa conduite,
+de même que l’indépendante énergie de
+l’examen est le mobile de ses travaux. A l’Église sa
+foi, à la science son amour. Impuissant à concilier
+deux éléments inconciliables, ce prodigieux Galilée, — catholique
+et anti-catholique, — est puni de la
+variété même et de la complexité de ses dons.</p>
+
+<p>Il réunit en effet tous les contrastes. Il recherche
+les voluptés et l’austérité, aime à la fois la vie
+simple et le monde ; la nature et les œuvres d’art ;
+la solitude et les palais ; la société des hommes supérieurs
+et celle des enfants ; l’étude profonde et les
+boudoirs des femmes ; les grâces et les délices d’un
+luxe élégant ; la musique, les tableaux, le plaisir,
+la dialectique, les observations et les expériences ;
+les applaudissements des élèves, le soin curieux du
+style et même les combats irrités de la polémique
+savante. Il vit de mille vies, use de toutes les facultés
+contraires et met en jeu toutes les fibres de
+l’humanité.</p>
+
+<p>De là des conduites inconciliables. Galilée homme
+du monde flatte pour le succès ; Galilée philosophe
+ne transige point avec le public ou le pouvoir.</p>
+
+<p>Cependant le tumulte soulevé à propos de la
+lettre de Galilée à Benedetto Castelli était depuis
+longtemps à son comble, sans que la cour de Rome
+en eût reçu aucun avis. Un Dominicain, le père
+Catticini, eut la triste gloire d’être l’un des premiers
+accusateurs publics de Galilée. Voyant sans doute
+là une occasion propice de témoigner son zèle et
+de se faire noter favorablement, le digne père ne
+craignit pas de lancer du haut de la chaire des allusions
+vives à l’impiété de Galilée. Afin d’avoir
+un prétexte pour introduire la délation dans son
+sermon, le Dominicain avait pris pour texte le
+dixième chapitre du dixième livre de <i>Josué</i>, en y
+mêlant le texte du premier chapitre des <i>Actes des
+apôtres</i> : « <i lang="la" xml:lang="la">Quid respicitis in cœlum</i>, s’écria-t-il,
+<i lang="la" xml:lang="la">Viri Galilæi !</i> » Hommes de Galilée !</p>
+
+<p>Le grelot était attaché par ce jeu de mots.</p>
+
+<p>Catticini ne reçut pas les félicitations auxquelles
+il s’attendait ; il s’attira même de la part du général
+des Dominicains une leçon sur laquelle il ne comptait
+pas. Ce général, nommé Morosi, adressa à Galilée
+une lettre pour s’excuser de l’inconvenante
+manifestation tentée par un religieux de son ordre
+et désavouer toute solidarité dans ce scandale :
+« Pour mon malheur, disait-il dans cette lettre,
+je dois être responsable de toutes les sottises
+écloses dans le cerveau de trente ou quarante
+moines<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. » Le compliment était peu flatteur, la
+leçon méritée. Mais Catticini ne se tint pas pour
+battu. Il lui fallait à tout prix tirer profit de sa
+lâcheté et cueillir les fruits de son éloquence. Loin
+de redouter le bruit, il le désirait, afin d’appeler
+sur son nom obscur l’attention de la cour de Rome.
+Aussi en apprenant le désaveu infligé à son oraison,
+s’empressa-t-il d’en référer au Vatican et d’envoyer
+copie de la lettre de Galilée à dom Benedetto Castelli.
+L’intrigant et turbulent Dominicain était condamné
+à subir toutes les déconvenues ; la cour de
+Rome ne montra point d’empressement à épouser
+ses rancunes. Ce ne fut qu’au commencement de
+1615 que le cardinal Mellini demanda qu’on lui
+adressât la pièce de conviction. Castelli prétendit
+ne l’avoir plus en sa possession et répondit qu’il
+l’avait renvoyée à son auteur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> De Reumont, <i lang="de" xml:lang="de">Galileo und Rom</i>.</p>
+</div>
+<p>Ces sourdes menées étaient significatives ; elles
+auraient dû avertir Galilée du danger qui le menaçait.</p>
+
+<p>S’il l’eût voulu, il aurait encore pu détourner la
+foudre. Mais, comme s’il eût pris plaisir à braver
+ses ennemis, au lieu de laisser s’assoupir cette périlleuse
+controverse, il revint à la charge et corrobora
+les doctrines exposées dans son précédent
+écrit par une lettre nouvelle adressée à son ancien
+élève monseigneur Dini. Bien plus, il publia peu
+après une circulaire, dédiée à la grande-duchesse
+veuve Christine de Lorraine, dans laquelle, s’écartant
+de plus en plus de son point de départ et emporté
+par la fougue de sa conviction, il laissa complétement
+de côté la question astronomique pour
+s’aventurer dans les plus audacieux sophismes
+théologiques.</p>
+
+<p>Ce ne sont plus cette fois ses principes qu’il
+cherche à concilier avec les textes sacrés ; ce sont
+les textes sacrés eux-mêmes dont il veut plier le
+sens aux exigences de ses principes. Il ne plaide
+plus les circonstances atténuantes, il dédaigne les
+atermoiements et les faux-fuyants et prétend couvrir
+ses opinions de l’autorité des Écritures. Enfin
+telle est son ardeur, qu’il laisse échapper dans cette
+circulaire le passage suivant : « J’ai entendu dire à
+un grand dignitaire ecclésiastique (le cardinal Baronio,
+l’historien) que le Saint-Esprit avait voulu
+nous montrer dans la Bible comment on « arrive
+au ciel », et non pas « comment les cieux se meuvent ».
+En se reportant à l’époque où Galilée
+écrivait ces paroles et songeant aux inimitiés accumulées
+contre lui, on est épouvanté de son aveuglement.</p>
+
+<p>Ami du saint-siége, il parle autrement que le
+saint-siége ; il bafoue la tradition, semble se rire de
+la foi, en appelle de l’autorité à l’examen, de la
+discipline à l’observation, de la raison divine à la
+raison humaine, et imagine que l’autorité pontificale
+doit le remercier quand, avec une dextérité étourdie,
+il a élevé la citadelle de l’expérience en face
+du sanctuaire de la foi, et le trône de la géométrie
+en face du trône de saint Pierre !</p>
+
+<p>Encore s’il se contentait de poser des chiffres, de
+tracer des parallaxes, de rédiger des théorèmes !
+Mais non. Fort de sa bonne foi et de son étrange
+orthodoxie, il ne s’aperçoit pas lui-même qu’il
+entre dans le vif des intérêts de Rome. Fasciné par
+l’attrait de son propre génie, il marche à l’abîme
+sans se douter que l’abîme est sous ses pieds.</p>
+
+<p>L’heure des persécutions cependant n’avait pas
+encore sonné.</p>
+
+<p>Malgré la véhémence des accusations qui pleuvaient
+de toutes parts sur Galilée, la cour de Rome
+ne s’était pas départie de la modération. Des amitiés
+puissantes s’employaient en faveur de l’imprudent.
+C’était d’abord le savant cardinal Bellarmin
+qui lui faisait écrire <i>d’avoir à se renfermer dans ses
+études mathématiques, s’il voulait assurer la tranquillité
+de ses travaux</i>. C’était encore le cardinal
+Maffeo Barberini, qui lui adressait les mêmes conseils ;
+puis le secrétaire de ce dernier, le Florentin
+Jean-Baptiste Ciampoli, qui avait autrefois été le
+disciple de Galilée, et qui lui écrivait à son tour
+en ces termes :</p>
+
+<p>« Le cardinal Barberini a toujours admiré, vous
+le savez par expérience, vos talents et vos connaissances :
+il m’a dit hier soir qu’il était prudent,
+à son avis, de ne pas s’écarter dans ces questions
+des preuves de Ptolémée et de Copernic ; ou,
+pour m’exprimer d’une manière plus exacte, de
+ne jamais dépasser les limites de la physique et
+des mathématiques. »</p>
+
+<p>Plus tard enfin on l’invitait directement et explicitement
+à ne plus commenter les textes saints.</p>
+
+<p>Galilée persista.</p>
+
+<p>Nous admirerions volontiers cette révolte, en
+dépit ou à cause de ses dangers, si la velléité de sa
+raison eut été soutenue par la fermeté de son caractère.
+Mais les hésitations, les faiblesses, les contradictions
+de toutes sortes vinrent démentir et
+déparer son vain effort.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LIVRE II<br>
+SECONDE ÉPOQUE DE GALILÉE</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c9"><span class="first">IX</span><br>
+<span class="small i">État de l’Église et des esprits. — Florence, Rome. — Destruction
+de la moralité individuelle. — Une église italienne en 1620. — Les
+vieillards persécutés.</span></h3>
+
+
+<p>L’inquiet et imprudent Galilée avait commis la faute
+d’abandonner Venise pour revenir à Florence. Au
+commencement de l’année 1616, alors que ses doctrines
+soulevaient de violentes oppositions, il prit
+soudain le parti de braver celles-ci et d’aller à Rome.
+Il espérait que sa présence amènerait une solution
+favorable à la science ; il devait bientôt être détrompé.</p>
+
+<p>Dès son arrivée il put s’apercevoir que les dispositions
+lui étaient devenues hostiles ; les jaloux
+avaient continué leur travail souterrain. Peu à peu
+se détachaient de lui les amitiés qui l’avaient soutenu
+et encouragé. Les dispositions personnelles du
+pape contribuaient en outre à ce changement.
+Paul V (Borghèse), qui occupait alors le trône
+pontifical, n’avait aucun point de ressemblance
+avec Paul III : ombrageux et routinier, il craignait
+l’innovation, l’étude et les recherches scientifiques.</p>
+
+<p>Ajoutez à cela que le moment était critique pour
+l’Église, et que plusieurs tentatives d’affranchissement
+religieux avaient réveillé avec plus de vivacité
+que jamais les défiances de l’inquisition qui se tenait
+sur une défensive menaçante.</p>
+
+<p>Les beaux jours de l’Italie étaient passés depuis
+longtemps. A l’exception de Venise, qui avait
+conservé une partie de son ancien prestige, c’en
+était fait de ces fières républiques du moyen âge,
+si intelligentes et si vivaces dans leurs agitations.
+Rome avait perdu son influence politique depuis
+la mort de Paul III (1549). Les ordres religieux,
+et notamment celui des Jésuites, partageaient
+avec l’Inquisition une suprématie qui étouffait
+toute tentative d’affranchissement spirituel.
+Quant à l’indépendance nationale, elle ne tirait aucun
+profit des guerres suscitées çà et là par les
+rivalités de petits princes turbulents.</p>
+
+<p>En Toscane même, où la famille des Médicis avait
+brillé d’un si vif éclat avec Côme l’Ancien et ses
+descendants, une branche cadette héritait de la
+gloire de ses ancêtres sans hériter de leurs qualités.
+François, fils de Côme I<sup>er</sup>, céda le premier à la pression
+étrangère. En vain son frère Ferdinand voulut
+secouer le joug. La Toscane, placée entre l’ambition
+espagnole et la cour de Rome, se trouvait fatalement
+reléguée au second rang.</p>
+
+<p>Côme II, le fils de Ferdinand, eût peut-être relevé
+l’énergie de la nation ; mais l’affaiblissement
+de sa santé, le rendant incapable d’accomplir une si
+laborieuse tâche, le livra aux influences dangereuses
+des deux grandes duchesses Christine et Marie-Madeleine
+d’Autriche. A la mort de Côme ce
+fut bien pis encore ; la direction des affaires fut
+subordonnée à de mesquines intrigues de palais,
+jusqu’au jour où — trop tard — Ferdinand II s’efforça,
+sous Urbain III, de combattre les empiétements
+des Barberini.</p>
+
+<p>C’était là qu’en était l’Italie, après avoir fait l’éducation
+de l’Europe. Cette seconde Grèce qui, bien
+avant l’an 1300, comptait cinq Universités ; que les
+races barbares n’avaient pas absorbée ou anéantie,
+mais qui se les était assimilées ; qui, dès le sixième
+siècle, avait fait revivre la politique romaine par la
+prépondérance de ses papes et dompté l’élément
+féodal par l’organisation de ses républiques ;
+cette admirable patrie des arts avait subi les
+conséquences d’un seul fait, conséquences terribles !
+Ce fait unique est le mépris des minorités.</p>
+
+<p>L’Italie, fille des anciens, avait comme eux méprisé
+les minorités.</p>
+
+<p>Mais le monde avait grandi ; partout où les minorités
+sont écrasées, où la tolérance n’est pas
+consacrée, où la force est reine, le sentiment du
+juste s’oblitère ; — et c’en est fait de toute grandeur
+nationale.</p>
+
+<p>L’Italie confondant le vaincu avec le pervers, le
+faible avec l’infâme, consacrait ainsi la religion
+du mal, l’idolâtrie de la force. Chez les Italiens le
+<i lang="la" xml:lang="la">captivus</i> (captif) et le <i lang="it" xml:lang="it">cattivo</i> (caitif), devinrent le
+méchant, le condamné, parce qu’ils furent <i>captifs</i>
+et <i>vaincus</i>. Plus de religion intime, plus de loi
+morale.</p>
+
+<p>Lisez les auteurs anecdotiques du temps de Galilée,
+ils vous montreront les arts, les mœurs, la religion
+détruits par dix siècles de mauvais gouvernement,
+de guerres furieuses, d’appels à l’étranger, de liberté
+perdue, de force adorée et d’individualité détruite.
+On voit, chez un certain Balthasar Boniface de Reggio,
+que personne ne lit, bien que son <i lang="la" xml:lang="la">Historia
+Ludicra</i> fourmille de traits curieux, ce qu’était
+une église italienne à cette époque, « pleine
+de mendiants, d’intrigues amoureuses, de gens
+qui jouent aux cartes ; église retentissant de blasphèmes,
+de coups de pistolet mêlés au son des
+cloches et de frôlements d’épée qui se croisent. »
+<i lang="la" xml:lang="la">Ululantium uberrimæ concertationes… tormentorum
+pyricorum explosiones</i>, etc., etc.</p>
+
+<p>La morale était extérieure et la formule régnait
+en souveraine ; on n’avait plus de pitié pour le
+faible<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, plus d’égard pour le droit, plus de charité
+pour la vieillesse. Depuis longtemps, en Italie,
+tous les vieillards célèbres ou grands par le génie
+ou la vertu mouraient dans l’exil ou le désespoir ;
+telles furent les tristes automnes de Machiavel, du
+Tasse, du Dante, de Michel-Ange, de Campanella !
+C’était la loi. On ne vieillissait glorieux que pour
+souffrir, maudire et être maudit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Voyez notre ouvrage sur les <i>Mœurs italiennes au commencement
+du dix-septième siècle</i>. (<span class="sc">Virginie de Leyva</span>, etc.)</p>
+</div>
+<p>Vers la fin des jours, à l’heure où le moissonneur
+s’assied sur ses gerbes, où le doux repos et le sourire
+des cœurs amis seraient nécessaires, tout se
+retire, tout se ferme, tout se glace ; les vieux rivaux
+renaissent, les jeunes aspirants s’arment de
+haine. Chacune des générations successives finit
+ainsi découronnée, haïe, déshonorée et désolée.
+C’est un odieux et cruel symptôme. Au lieu des
+calmes vieillesses de Bentham, de Gœthe et de
+Franklin, vous avez la pauvreté flétrie de Milton
+aveugle ; la solitude amère de Galilée ; et les brûlantes
+larmes qui tombaient sur la barbe blanchie
+de Michel-Ange. L’envie furieuse a fini par vaincre
+le génie.</p>
+
+<p>Les temps de révolutions et de catastrophes reproduisent
+toujours, même chez les races généreuses
+comme est la nôtre, ce douloureux phénomène. Ceux
+qui parmi nous ont vécu un demi-siècle ou davantage
+ont pu voir dans leur jeunesse les grands vieillards
+de 1789 courbés sous le désenchantement de
+leurs espérances ; en 1815, ceux qui pieds nus et
+sans pain avaient conquis l’Italie, raillés ou bannis.
+Je me tais sur le reste.</p>
+
+<p>Revenons à Galilée et ne pressons point des
+analogies douloureuses qui pourraient paraître forcées
+et qui m’ont particulièrement attaché à cette
+longue étude sur l’Italie de 1640.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c10"><span class="first">X</span><br>
+<span class="small i">Arrivée de Galilée à Rome en 1616. — Accueil qui lui est
+fait. — Ses espérances présomptueuses.</span></h3>
+
+
+<p>Galilée, fils d’une société indifférente et corrompue
+où l’on vivait pour jouir, eût voulu échapper à
+cette fatalité de la persécution. Quoi qu’il en coûte
+de le constater et d’effacer ainsi la légende populaire
+de son héroïsme, il se montra aussi étourdi
+dans la provocation qu’impuissant à la défense.</p>
+
+<p>C’était une faute présomptueuse d’aller à Rome
+braver ses ennemis.</p>
+
+<p>Rome, inquiète et menacée, sentait autour d’elle
+et malgré elle fermenter l’esprit d’indépendance
+et de libre recherche ; dans le nord de l’Italie des
+essais de réformes venaient de se produire : Venise
+s’insurgeait ouvertement contre l’autorité papale ;
+fra Paolo Sarpi, l’un des plus ardents à la lutte,
+soutenait hardiment les principes anti-catholiques ;
+Giordano Bruno, Guillaume-César Vanini, Thomas
+Campanella venaient de secouer le joug de la tradition
+et de dénoncer hautement les abus de l’Église ;
+Marc Antonio de Dominis, archevêque de
+Spalatro, levait l’étendard de l’apostasie. Le trouble
+s’introduisait dans les consciences qui s’essayaient
+à la révolte et se sentaient emportées
+vers la liberté.</p>
+
+<p>Galilée, venant dans un pareil moment à Rome
+(en 1616) ne pouvait y rencontrer qu’hostilité et
+mauvais vouloir. N’était-il pas, lui aussi, un innovateur ?
+Ne voulait-il pas toucher à l’arche sainte ?
+et donner aux Écritures une interprétation contraire
+à celle que les siècles avaient consacrée ?</p>
+
+<p>N’était-on pas autorisé à lui dire : <i>Quiconque
+n’est pas avec nous est contre nous</i> ?</p>
+
+<p>Lui, cependant, était à la fois avec l’Église et
+contre elle ; de bonne foi, avec cette naïveté
+étrange qui est souvent l’apanage du génie. Il se
+sentait sincère et ne supposait pas qu’on pût douter
+de sa sincérité ; il respectait les dogmes et ne
+croyait pas qu’on pût suspecter sa vénération ; il
+voulait la gloire de l’Église et s’imaginait travailler
+à cette gloire en ralliant à elle les découvertes de
+la science, en lui conciliant la raison et la vérité.</p>
+
+<p>Il arrivait donc à Rome plein d’espérance. Il ne se
+souvenait même pas que son livre sur les <i>taches solaires</i>
+avait, à la fin de l’année précédente, occasionné
+de nouveaux scandales. Il ne comprenait rien aux
+exigences de la politique, rien aux intrigues de la
+jalousie.</p>
+
+<p>Il se croyait fin, et il était la dupe de toutes les
+finesses ; il se croyait fort, et son crédit s’affaiblissait
+de jour en jour. Il se fiait à de vaines lettres de
+recommandation que lui avait données le grand-duc
+pour le cardinal Orsini qui alors jouissait à la
+cour d’une haute influence ; il se fiait à son éloquence,
+à la justesse de ses calculs, à l’autorité de
+son nom, à son génie. Il espérait ramener à lui
+les incrédules, persuader le pape, entraîner les
+membres du sacré collége ; il espérait <i>venir</i>, <i>voir</i> et
+<i>vaincre</i>.</p>
+
+<p>D’ailleurs n’avait-il pas au besoin la science du
+monde, la finesse, la flatterie ; — suprêmes ressources ?</p>
+
+<p>Déjà pour rentrer en grâce auprès des Médicis,
+il avait donné leur nom aux satellites de Jupiter, et
+le moyen lui avait réussi. Pourquoi ne réussirait-il
+pas encore ? Pourquoi ne dédierait-il pas au pape un
+de ses ouvrages ? Il lui dédia, en effet, son <i>Traité du
+flux et du reflux</i>, dans lequel, entraîné par son
+idée dominante au point de se tromper scientifiquement,
+il attribuait ce phénomène au mouvement
+de la terre.</p>
+
+<p>Mais la flatterie n’a pas toujours raison des rancunes.
+En vain le cardinal Orsini recommanda
+chaudement l’affaire au pape ; plus Galilée mettait
+d’ardeur à la défense de sa cause et plus il éveillait
+de craintes. L’inquisition était lasse de ces menées,
+de ces audaces ; elle ne permettait plus qu’on mît
+en doute son infaillibilité ; elle ne voulait pas être
+éclairée ; — elle, dépositaire unique de toutes les
+lumières.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c11"><span class="first">XI</span><br>
+<span class="small i">On intime à Galilée l’ordre d’abjurer la doctrine de Copernic.</span></h3>
+
+
+<p>Aussi, le 26 février de la même année, le pape
+faisait-il intimer à Galilée, par l’intermédiaire du
+cardinal Bellarmin, l’ordre d’abjurer la doctrine
+de l’immobilité du soleil et de la rotation de la
+terre ; il le sommait en outre de ne plus émettre
+cette doctrine sous quelque forme que ce fût, de
+ne plus l’enseigner, de ne plus la défendre, soit
+verbalement, soit par écrit.</p>
+
+<p>On ne s’en tint pas là ! il était temps de réfuter
+l’<i>hérésie</i> et de protester solennellement contre des
+opinions qui compromettaient, croyait-on, l’autorité
+de la Bible. Pour cela il fallait remonter à l’origine
+du mal. La congrégation du Saint-Office déclara
+<i>hérétique</i> l’opinion de la rotation de la terre et
+de l’immobilité du soleil, opinion <i>contraire à la
+foi, absurde et fausse en philosophie</i>. Puis, pour
+être logique, on interdit la vente du livre de Copernic,
+<i lang="la" xml:lang="la">donec emendetur</i> ; on condamna un livre d’un
+carmélite Paul Antonio Foscari, mort à cette époque,
+livre où l’auteur défendait le système de Copernic ;
+on condamna l’ouvrage de Kepler sur le même sujet
+et vingt autres ouvrages analogues ; enfin il fut
+expressément défendu de traiter dorénavant la
+question du mouvement de la terre, si ce n’est
+« d’une manière hypothétique et sans rien affirmer ».</p>
+
+<p>Un tel décret était à la fois inique et ridicule. En
+voulant affermir l’autorité de l’Église, le pape consacrait
+une erreur dont ses adversaires devaient plus
+tard se faire une arme redoutable. Il confondait le
+Saint-Office avec le Saint-Esprit et compromettait
+l’un par les fautes de l’autre.</p>
+
+<p>Vainement objecterait-on que les doutes qui enveloppaient
+la théorie de Copernic étaient loin d’être
+dissipés. Ces doutes même ne permettaient pas
+de déclarer <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> la théorie <i>absurde et hérétique</i>.</p>
+
+<p>Le décret avait été notifié par Bellarmin à Galilée,
+avec ordre de se soumettre aveuglément aux
+arrêts de la sainte inquisition.</p>
+
+<p>Les efforts imprudents et étourdis de l’astronome
+pour amener la cour de Rome à une décision
+qui lui fût favorable, n’avaient point été étrangers
+à cet acte de rigueur.</p>
+
+<p>En harcelant la cour de Rome par ses démonstrations
+il avait marché contre son but.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c12"><span class="first">XII</span><br>
+<span class="small i">L’inquisition menace Galilée. — On l’avertit de son
+danger. — Lettre de Pichena.</span></h3>
+
+
+<p>En recevant le décret de l’inquisition, que lui notifiait
+le cardinal Bellarmin, Galilée se soumit. Il avait
+à un trop haut point le respect des autorités ecclésiastiques
+pour se révolter ; pourtant il lui en coûtait
+de s’incliner devant une juridiction dont il soutenait
+l’incompétence en matière scientifique. Il ne
+pouvait se décider à quitter Rome où le retenait une
+arrière-pensée d’espérance.</p>
+
+<p>Eh quoi ! vous réunissez, ô grand philosophe,
+tous les dons de l’intelligence, vous avez le génie ;
+et vous vous laissez tromper par ces illusions ! Tout
+le monde autour de vous voit le péril, et vous vous
+obstinez à rester sur cette terre ennemie où vous
+êtes environné de piéges ! Vous faut-il d’autres témoignages
+de l’irrévocable décision du Saint-Office ?
+Vous les avez ; car pour confirmer la sentence, la
+congrégation de l’Index, dans les premiers jours
+de mai, chargeait le cardinal Gaetani de corriger le
+livre de Copernic ; c’était le <i lang="la" xml:lang="la">donec emendetur</i> qui recevait
+son exécution ! Et pourtant Galilée restait toujours
+à Rome ? Il y demeura plus de trois mois
+encore, attendant et espérant. Pour le décider à
+écouter la raison et à retourner à Florence,
+il fallut une lettre officielle du secrétaire d’État
+grand-ducal Pichena, qui lui écrivait, le 25 mai
+1616 :</p>
+
+<p>« Vous avez assez goûté les persécutions des
+moines — (et en parlant ainsi il était l’écho de
+l’opinion publique en Toscane) ; — vous avez assez
+goûté les persécutions des moines pour savoir à
+quoi vous en tenir. Leurs Seigneuries craignent
+qu’un séjour prolongé à Rome ne vous attire des
+difficultés ; elles verraient avec plaisir que vous,
+qui jusqu’ici vous êtes tiré avec honneur de vos
+affaires, ne réveilliez pas des susceptibilités endormies
+et que vous reveniez aussi vite que possible ;
+car il se répand des bruits d’une nature fâcheuse.
+Les moines sont tout-puissants ; et moi, votre serviteur,
+j’ai rempli mon devoir en vous donnant cet
+avis qui est aussi celui de Leurs Seigneuries. Je
+vous baise la main. »</p>
+
+<p>Cette fois l’avertissement était direct, et Galilée
+ne pouvait exciper de son ignorance. <i>Les moines
+sont tout-puissants</i>, la phrase de Pichena est un cri
+d’alarme.</p>
+
+<p>Galilée l’entendit et comprit enfin que le séjour
+de Rome ne lui offrait que des périls sans compensation.
+Il reprit le chemin de sa patrie.</p>
+
+<p>Ainsi s’acheva le premier acte du drame ; mais
+déjà l’on pouvait en prévoir le triste dénoûment,
+dénoûment que le silence de Galilée retarda seul.</p>
+
+<p>Pendant quinze années en effet il resta muet,
+comme ses amis et ses maîtres le lui avaient prescrit.
+Son silence et sa prudence désarmaient l’envie
+sans l’étouffer. Elle veillait et couvait sa rage.
+Les événements prouvèrent que la haine jalouse
+n’oublie pas. Quand après ce long intervalle la lutte
+s’ouvrit de nouveau, les colères qui sommeillaient
+se réveillèrent et s’assouvirent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c13"><span class="first">XIII</span><br>
+<span class="small i">Galilée se fait délivrer un certificat de bonnes pensées et de catholicisme. — Conduite
+d’Urbain VIII. — Le <i class="rm sc" lang="it" xml:lang="it">Saggiatore</i>. — Illusions
+de Galilée.</span></h3>
+
+
+<p>Tant que vécurent les deux papes qui occupèrent
+avant Urbain VIII le trône pontifical, Galilée ne
+s’écarta point de son silence prudent. Telle était
+même sa crainte de paraître hérétique, tel était son
+respect pour l’autorité du saint-siége, qu’il s’était
+fait délivrer par le cardinal Bellarmin lui-même le
+certificat que voici :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Nous Robert, cardinal Bellarmin, ayant appris
+que le sieur Galileo Galilée est en butte à des imputations
+fausses et qu’on lui reproche d’avoir fait
+entre nos mains abjuration de ses erreurs, ainsi
+que d’avoir subi par notre ordre des pénitences imposées ;
+nous déclarons, conformément à la vérité,
+que le susdit Galileo n’a fait ni entre nos mains, ni
+auprès de qui que ce soit ici à Rome, ni en quelque
+lieu que nous connaissions, aucune espèce de rétractation
+ayant trait à aucune de ses opinions ou
+de ses idées, que nulle pénitence ou punition
+n’ont dû lui être infligées ; mais que communication
+lui a été donnée d’une déclaration de Sa
+Sainteté, notre souverain, déclaration publiée par
+la sainte Congrégation de l’Index, du contenu de
+laquelle il résulte que <i>la doctrine attribuée à Copernic
+sur le mouvement prétendu de la terre autour
+du soleil, sur la place que le soleil occuperait
+au centre du monde</i> sans se mouvoir de son lever
+à son coucher, est opposée à la sainte Écriture, et
+n’a besoin, par conséquent, ni d’être attaquée, ni
+d’être défendue. En foi de quoi nous avons écrit
+et signé le présent <i lang="la" xml:lang="la">propria manu</i>, le 26 mai 1616.
+Comme ci-dessus :</p>
+
+<p class="sign sc">« Robert, cardinal Bellarmin. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Galilée voulait donc avant tout rester catholique,
+et c’est bien le même homme qui écrit à son ami
+Bali Cioli :</p>
+
+<p>« Personne au monde ne peut révoquer en doute
+ma piété exemplaire et mon obéissance aveugle
+aux commandements de la sainte Église. » C’est
+le même Galilée que nous verrons tomber à genoux
+devant les cardinaux et les supplier de ne pas le déclarer
+<i>hérétique</i> ; « châtiment qui lui causerait la
+plus amère douleur et auquel il préfère la mort. »</p>
+
+<p>A côté du chrétien, je l’ai déjà dit, il y avait
+le philosophe, à côté de la foi religieuse brûlait en
+son cœur la foi ardente dans la science. Pendant
+quinze années il avait fidèlement observé sa promesse
+de ne plus traiter cette redoutable question
+du mouvement de la terre. Cependant sa conviction
+était demeurée inébranlable et n’attendait
+qu’un instant favorable pour essayer de nouveau de
+convertir le sacré collége aux vérités astronomiques.</p>
+
+<p>Le moment lui sembla venu.</p>
+
+<p>Au mois d’août 1623, le cardinal Maffeo Barberini
+fut élu pape sous le nom d’Urbain VIII.
+Successeur de deux papes qui méprisaient ou détestaient
+la science et le travail de la pensée, le cardinal
+Barberini avait en mainte circonstance manifesté
+ses sympathies pour l’illustre astronome. De plus,
+il penchait secrètement pour le système de Copernic,
+et Galilée le savait bien ; car il avait entretenu
+avec le nouveau pape des rapports assez intimes.
+Plusieurs lettres qui sont parvenues jusqu’à nous
+témoignent de la fervente admiration que Son Éminence
+avait vouée au savant.</p>
+
+<p>« J’ai, lui écrivait Barberini le 5 juin 1612, reçu
+votre dissertation sur divers problèmes scientifiques
+soulevés pendant mon séjour ici ; je la lirai
+avec grand plaisir tant pour me confirmer dans
+mon opinion, <i>qui concorde avec la vôtre</i>, que pour
+admirer avec tout le monde les fruits de votre
+rare intelligence. »</p>
+
+<p>Cette faveur et cette amitié ne s’étaient jamais démenties ;
+et lorsque Galilée eut publié ses <i>Lettres à
+Welser</i>, où se trouvent indiquées les premières observations
+positives sur les taches du soleil, — « Vos
+lettres imprimées adressées à Welser, lui écrivait
+le cardinal, me sont parvenues et ont été les bienvenues.
+Je ne manquerai pas de les lire avec joie
+et de les relire comme elles le méritent. Ce n’est
+pas là un livre qu’il faille laisser dormir oisif parmi
+les autres livres ; lui seul peut me décider à
+dérober à mes occupations officielles quelques
+heures pour les consacrer à sa lecture et à l’observation
+des planètes dont il traite, si toutefois
+les télescopes que nous possédons ici sont assez
+bons pour y suffire. En attendant, je vous remercie
+du souvenir que vous avez conservé de moi,
+et je vous prie de ne pas oublier la haute estime
+que je professe pour un génie aussi rarement doué
+qu’est le vôtre. »</p>
+
+<p>C’était un bel esprit, un amateur d’hexamètres
+virgiliens, que ce cardinal Barberini qui d’ailleurs
+ne les faisait pas excellents. Il composa en l’honneur
+de son astronome favori une pièce médiocre de vers
+latins, accompagnée de l’épître que voici : « L’estime
+que j’ai toujours eue pour votre personne et pour
+vos mérites nombreux m’a dicté les vers enfermés
+sous ce pli. Quand même ils ne seraient pas
+dignes de vous, au moins vous offriraient-ils une
+preuve de mon affection ; je voudrais contribuer,
+s’il était possible, à rehausser l’éclat d’un nom
+si glorieux. Sans me confondre encore en nouvelles
+excuses, je m’en rapporte à votre bienveillance
+pour qu’elle accepte cette légère preuve de
+ma vive sympathie. »</p>
+
+<p>Plus tard encore, Barberini devenu pape, tenait
+un langage analogue ; le 8 juin Urbain VIII écrivait
+au grand-duc : « Depuis longtemps nous avons
+voué une affection toute paternelle à ce savant,
+(Galilée) dont la gloire illumine les cieux et
+remplit le monde entier. Nous avons reconnu en
+lui, non-seulement une science profonde, mais
+<i>encore une piété sincère</i> ; et nous savons qu’il
+excelle dans les connaissances spéciales qui se
+recommandent naturellement à la bienveillance
+d’un pontife. »</p>
+
+<p>De si douces paroles enivrèrent Galilée.</p>
+
+<p>Il espéra que Barberini établirait le système de
+Copernic, ce système dont, selon Fra Tomasso,
+Campanella et d’autres, Urbain aurait dit : « Notre
+intention ne fut point de le condamner ; si cela
+eût dépendu de nous, le décret qui le frappe n’aurait
+jamais été lancé. » Ne pouvant concilier avec
+les paroles de l’Écriture les faits astronomiques dont
+la certitude invincible se révélait à son esprit, Galilée
+n’avait pas osé élever sa voix depuis l’époque
+éloignée où la Congrégation de l’Index avait promulgué
+la défense qui interdisait toute discussion,
+toute controverse sur ces matières brûlantes ; mais
+jamais il n’avait perdu de vue le but de son existence
+presque entière.</p>
+
+<p>Aussi crut-il ne pouvoir mieux faire que d’aller
+encore à Rome présenter ses félicitations au nouveau
+pape, en même temps qu’il lui dédiait son écrit sur
+les comètes, le <i lang="it" xml:lang="it">Saggiatore</i>, publié par la célèbre Société
+des <i>Lincei</i> dont le fondateur et le chef était un
+illustre patricien ; le prince Frédéric Cési, duc
+d’Aqua-Sparta.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c14"><span class="first">XIV</span><br>
+<span class="small i">Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde. — Les ennemis se
+réveillent. — Analyse de ce dialogue.</span></h3>
+
+
+<p>Ce fut dans de telles circonstances que Galilée,
+enhardi et comptant sur des protections, hélas ! illusoires,
+écrivit son <i>dialogue</i> célèbre sur les systèmes
+de Ptolémée et de Copernic : <i lang="it" xml:lang="it">Dialogo intorno ai due
+massimi sistemi del mondo</i>.</p>
+
+<p>Qui de nous ouvre jamais le beau volume in-4<sup>o</sup>
+dont je parle ; le <i>Dialogue sur les systèmes du monde</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>,
+qui causa l’exil et la séquestration de Galilée ; un
+livre sévère d’aspect, imprimé par Landi à Florence,
+en 1632, en caractères italiques, doux à
+l’œil, orné d’une gravure d’Étienne de la Belle ?</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <span lang="it" xml:lang="it">Firenze</span>, 1632.</p>
+</div>
+<p>Cette gravure seule est tout un drame.</p>
+
+<p>Vous voyez devant vous la mer infinie, les vaisseaux
+prêts à partir, l’horizon lointain ; et trois philosophes
+sur la plage, discutant le mouvement du
+monde et les révolutions des sphères. L’un est Sagredo
+l’Espagnol ; tête chauve, ardent à la dispute,
+il représente l’élévation de l’âme et l’enthousiasme
+du savoir. L’autre porte le costume vénitien, la barrette
+et les fourrures ; c’est Salviati de Venise, physionomie
+attentive, fine, gardée, rentrée en elle ;
+deux personnages réels que Galilée a connus, qui
+ont reçu ses enseignements et adopté ses doctrines.</p>
+
+<p>L’un et l’autre s’évertuent à démontrer par des
+arguments, les uns philosophiques (Sagredo), les
+autres mathématiques (Salviati), le principe de Copernic,
+le mouvement de notre planète et la rotation
+de la terre.</p>
+
+<p>L’adversaire qu’ils veulent convaincre est placé
+au fond de la scène, entre les deux philosophes
+nouveaux. C’est Simplicio l’homme du passé, ce
+vieillard oriental que son turban et ses draperies
+font aisément reconnaître. Partisan de Ptolémée
+et des anciennes idées, attaché à la tradition ; les
+axiomes reçus le contentent, les nouveautés lui
+répugnent, les apparences lui suffisent, la monstruosité
+du paradoxe lui fait horreur, l’abîme où
+vont se plonger les nouveaux penseurs l’épouvante.
+« Les hommes d’autrefois ont toujours bien jugé »,
+dit-il ; il a pour lui la croyance des vieux siècles, la politique
+de tous les temps et le bon sens d’aujourd’hui.</p>
+
+<p>Si ce Simplicio n’est pas Urbain VIII lui-même,
+c’est au moins la vivante image de l’immobilité
+définitive et de la stagnation volontaire ; jamais
+poëte comique n’aurait pu imaginer de type plus
+excellent et plus attique. Jamais satire plus délicate
+et plus courtoise n’atteignit plus vivement son
+but. La victime (Simplicio, ou Urbain VIII représentant
+le passé), forcée de se livrer sans résistance,
+se laisse immoler sans dire un mot et voit tous ses
+arguments confondus, tout son sang couler, sans
+pouvoir même maudire les sacrificateurs.</p>
+
+<p>«  — Étudions la nature ! lui dit Salviati, l’un
+des interlocuteurs. »</p>
+
+<p>«  — A quoi bon, répond Simplicio. Se donner
+tant de peine est fort inutile. Je n’ai que faire de
+la nature ! Je m’en tiens à ce qu’ont dit nos
+pères ; j’étudie les doctes ; je parle d’après eux ;
+et je dors tranquille ! »</p>
+
+<p>«  — O privilégié de la vie, et voluptueux sublime !
+vous n’aimez pas le labeur ; peu vous
+importe comment les choses se passent ; les effets
+et les causes des phénomènes naturels vous importent
+peu ; vous méprisez l’expérience ! Ainsi
+pensent les élus. Ceux qui comme vous n’aiment
+que le repos de l’esprit sont trop heureux. Immobiles
+dans leurs livres, ils ne se donnent la
+peine ni de monter en bateau ni de tirer un coup
+de fusil. La vie active leur répugne. Ils s’enferment
+dans leurs cabinets, heureux de <i>paperasser</i>
+(<i lang="it" xml:lang="it">scartabellar</i>), de compulser les index, les répertoires
+et les tables, et d’y chercher si Aristote s’est
+occupé de leur affaire. Quand ils sont certains du
+texte, il ne leur en faut pas davantage ! Aristote
+les rassure ; ils jurent par Aristote ; tout est dit. »</p>
+
+<p>Ici le troisième interlocuteur, l’enthousiaste
+Sagredo prend la parole :</p>
+
+<p>«  — Je porte envie aux indifférents dont vous
+parlez… La tradition prononce pour eux, et ils
+ne s’inquiètent de rien. Voilà des gens en pleine
+sécurité de tout connaître. Heureux mortels ! ils
+aiment leur sommeil ; ils rient de ceux qui, ayant
+conscience d’ignorer ce qu’ils ignorent, honteux
+de n’être maîtres que de la plus minime parcelle
+du savoir humain, se tuent de veilles et de labeurs,
+et consument leur vie en expériences et en
+observations pénibles ! »</p>
+
+<p>Simplicio réplique « qu’il suffit d’être bon chrétien,
+qu’une sainte ignorance tient lieu de tout, et
+qu’il n’est point désirable de soulever tous les voiles. »</p>
+
+<p>«  — Vous avez raison, reprend Salviati. Votre
+doctrine me plaît. Oui, restons tranquilles et ne
+bougeons pas ; c’est la suprême sagesse. Quand
+on se conduit ainsi, on a pour soi l’autorité ;
+on peut vivre et mourir en sûreté de conscience.
+Mais je crois que <i>le savoir humain, tout en se
+renfermant dans les limites de ses conjectures, a
+besoin d’aller plus loin ! et je me sens <span class="rm"><span class="xsmall">UN PEU PLUS
+RÉSOLU</span> !</span></i>… »</p>
+
+<p>Un peu plus résolu !…</p>
+
+<p>L’orgueil savant de Galilée s’est trahi !</p>
+
+<p>Comment de telles pensées, écrites dans un style
+si mordant et si doux, n’auraient-elles pas été déférées
+à l’inquisition ? Le catholique fervent, attaché
+de cœur et de fait à la politique du saint-siége, oubliait
+que Rome était en péril, qu’elle luttait contre
+Paolo Sarpi, combattait Venise, s’appuyait sur les
+jésuites, et cherchait à retremper dans les bonnes œuvres
+et les grands travaux sa puissance spirituelle ;
+elle y réussissait avec beaucoup de vigueur désespérée,
+d’esprit, de grandeur et de succès.</p>
+
+<p>La question n’était donc pas religieuse. Le pape
+connaissait l’orthodoxie de ce Galilée, dont le caractère
+inquiet avait semé les ennemis sur sa
+route ; naïf, plein de subtilités applicables aux sciences,
+mais sans habileté dans la conduite. Les yeux
+au ciel, suspendu entre la profondeur de ses vues et
+l’étourderie de ses actes, Galilée, au lieu de calmer
+les rivaux, de concilier les haines par la modestie
+et le silence, de vaincre ou d’apaiser les bêtes féroces
+de l’envie et de la malice, ne cessait pas de
+les provoquer et de les railler. Parvenu à un âge
+avancé, glorieux, aimé, bien en cour, il oubliait
+que pour avoir inventé le thermomètre, le télescope,
+le microscope, déterminé les lois essentielles
+de l’univers et créé la philosophie naturelle, il n’en
+vivait pas moins au milieu des hommes. Il espérait
+convertir le sacré Collége et Rome même à ses
+dogmes mathématiques, profiter du pontificat de
+son ami Urbain VIII qui avait écrit pour lui de si
+beaux vers, enfin faire triompher la vérité par la
+ruse ; œuvre impossible poursuivie avec une ferveur,
+une ironie, un acharnement extraordinaires.
+Ses ennemis entrèrent par la brèche, s’y précipitèrent
+et le perdirent.</p>
+
+<p>Sans doute dans ce beau dialogue Galilée professe
+pour l’Église et les dignitaires qui la représentent
+un respect sincère, plein de vénération et de tendresse.
+Il a pitié de leur ignorance et « fait de son
+mieux, dit-il, pour les instruire. » Il voudrait les
+amener enfin à la connaissance des vérités mathématiques.
+Ne sont-ce pas ses anciens amis ? Ne
+sait-il pas quelle estime ils font de lui ? Il espère
+qu’ils se rendront à l’évidence ; sans nuire à
+l’Évangile, ils remettront le soleil à sa place ; il
+y compte bien.</p>
+
+<p>Voilà les illusions de ce catholique.</p>
+
+<p>Il a soixante-dix ans. Ses élèves remplissent
+l’Europe. Fort de sa conscience et de sa piété, il
+va droit devant lui sans s’apercevoir de son erreur. — « Ne
+dérangez donc pas leur politique, lui crie
+Guicciardini ; que leur importent les affaires du
+ciel ? Ils n’ont soin que de celles de Richelieu et
+de l’Espagne ! Arrêtez-vous ! ou vous êtes perdu ! »</p>
+
+<p>Mais il va toujours et croit se tirer d’affaires en
+prodiguant l’esprit, la grâce et l’ironie. Son <i>Dialogue</i>
+étincelle de traits fins, d’anecdotes vives et
+d’allusions doucement satyriques. Catholique, il
+introduit et couronne son livre par la profession
+la plus complète de soumission à l’Église ; géomètre,
+il oublie son orthodoxie. Enfin il s’arrange
+de manière à ce que le pape se reconnaisse dans
+le personnage de comédie qu’il a inventé ; allégorie
+transparente et cruelle ; type qui personnifie ses
+adversaires ; bonhomme ridicule ; niais entêté,
+acharné au culte de ce qui n’est plus ; homme qui
+ne sait que répondre aux deux coperniciens qui le
+pressent : « Aristote l’a dit, Aristote le veut ! »</p>
+
+<p>Galilée continue ; au nom de la science humaine,
+laissant la simplicité sainte et l’ignorance de côté,
+il pose dans son livre les bases de la dynamique ; fait
+pressentir les lois de la gravitation ; traverse tous
+les sujets en peu de pages, prodigue les démonstrations
+et les découvertes, allége le poids de la science
+par la grâce dramatique et le goût charmant de la
+forme ; enfin annonce bien plus nettement que Bacon
+lui-même la transformation du monde, la rénovation
+de la science et les destinées qui attendent l’humanité.
+Quel charme dans ce livre ! quelle lumière !
+quel limpide éclat ! quelle langue ! quelle vivacité
+pénétrante !</p>
+
+<p>Ce beau livre oublié, plein de sarcasme voilé et
+d’éloquence contenue, n’est pas seulement un traité
+de science astronomique et un plaidoyer pour Copernic ;
+c’est un modèle d’élégance et de goût ;
+une œuvre digne de Socrate et de son disciple ; un
+<i lang="la" xml:lang="la">factum</i> qui doit être éternellement consulté par
+ceux qui aiment l’observation libre, le progrès
+des sciences, l’indépendante pensée et le mouvement
+des idées.</p>
+
+<p>L’immobilité relative du soleil y est indiquée ;
+mais (ce qui est plus important), — la nécessité de
+l’examen y est appuyée des plus fortes preuves.</p>
+
+<p>C’est une victoire remportée par la raison, la
+science et l’art du style, sur les ennemis de la
+conscience humaine et du travail ; sur ceux auxquels
+l’individualité et la dignité de notre race
+sont odieuses ; sur ceux qui veulent retarder le
+triomphe de la pensée et de l’âme ici-bas.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c15"><span class="first">XV</span><br>
+<span class="small i">Subterfuges et finesses de Galilée pour faire imprimer son dialogue. — Il
+y réussit. — Il obtient toutes les approbations et permis
+d’imprimer.</span></h3>
+
+
+<p>Voyons par quels moyens, nous allions dire par
+quelles ruses, il obtint l’autorisation de faire imprimer
+son dialogue.</p>
+
+<p>Toujours emporté par son zèle, il écrivit, au commencement
+de 1670, avant que le livre fût terminé,
+à ses amis, le prince Cési, Marsili, Buonamici,
+qu’il s’occupait de la révision de ses dialogues
+et qu’il avait l’intention, dès qu’il y aurait mis la
+dernière main, de se rendre à Rome pour les faire
+imprimer.</p>
+
+<p>En effet vers la fin du mois de mai de la même année,
+il entreprit ce voyage et s’empressa de soumettre
+son manuscrit au maître du sacré palais, ou premier
+censeur. Ce maître du palais était un dominicain
+de Gênes, Fra Nicolo Ricciardi, qui avait autrefois
+suivi les leçons de Galilée et ne pouvait apporter
+dans cet examen qu’une bienveillante partialité.
+Ricciardi, toutefois, fut effrayé de trouver dans
+la discussion du système de Copernic plus d’une
+expression téméraire. Il remarqua tout d’abord que
+l’auteur s’écartait du point de départ astronomique,
+pour se jeter dans des considérations théologiques
+que ne comportait, ni pour le fond, ni pour la forme
+un semblable sujet. Ne voulant pas assumer seul la
+responsabilité de cette publication, Ricciardi confia
+le traité à son collègue le père Visconti, mathématicien
+et le pria de lui donner son avis.</p>
+
+<p>Le père Visconti exécuta sa besogne en conscience.
+Il supprima, corrigea, expurgea de ci et de là, puis
+rendit le manuscrit au maître du sacré palais,
+qui deux mois après accorda l’autorisation d’imprimer.
+En recevant cette autorisation, Galilée
+fut sans doute bien joyeux. Il ne soupçonnait pas
+qu’il courait à sa perte. En toute hâte il revint à
+Florence, avec son livre corrigé, se proposant,
+comme il l’écrivait à Cioli, de revoir la table des
+matières et la dédicace, afin d’envoyer ensuite le
+tout au prince Cési pour le faire imprimer. Cependant
+les obstacles, comme pour forcer Galilée
+à réfléchir et à reculer dans la voie où il s’engageait,
+les obstacles se multipliaient sous ses pas. Le hasard
+et la nature semblaient conspirer pour le sauver
+malgré lui.</p>
+
+<p>Le prince Cési, sur le concours duquel Galilée
+comptait pour l’impression de ses trois dialogues,
+était mort au mois d’août de la même année ; en
+outre une épidémie qui venait de se déclarer avait
+nécessité l’établissement d’un cordon sanitaire.
+Les communications entre la Toscane et les États
+de l’Église étaient devenues lentes et difficiles.
+Peu s’en fallut que Galilée n’ajournât la publication
+du malheureux traité ; c’eût été ajourner la catastrophe.
+Mais Galilée avait des amis sincères ou
+perfides ; excès de zèle ou trahison, ils poussaient,
+pressaient et gourmandaient Galilée, qui aurait
+eu besoin d’être retenu.</p>
+
+<p>« Pourquoi attendre plus longtemps, lui disaient-ils,
+pour donner au monde un chef-d’œuvre ?
+N’avait-il pas l’<i lang="la" xml:lang="la">imprimatur</i> du maître
+du sacré palais ? Son livre n’avait-il pas été corrigé
+et autorisé ? Si l’on ne pouvait communiquer avec
+Rome, il fallait imprimer à Florence sans tarder
+davantage. »</p>
+
+<p>Galilée préféra en référer à Ricciardi auquel il
+demanda instamment la permission nouvelle : le
+maître du sacré palais eut peur et déclina la compétence.</p>
+
+<p>De longs pourparlers s’entamèrent ; les négociations
+traînèrent en longueur et n’aboutirent pas.
+L’impatience du philosophe s’irrita ; il recourut au
+bon vouloir du grand-duc qu’il pria de s’interposer
+en sa faveur. Le grand-duc y consentit et chargea
+Cioli de s’employer à Rome pour obtenir la solution
+de l’affaire. Si bien que, le 24 mai 1631, Ricciardi
+écrivit au père inquisiteur de Florence, le
+P. Clément Égidius, de l’ordre des mineurs conventuels
+de Sainte-Croix : « Il avait, disait-il, donné à
+l’auteur l’autorisation d’imprimer, sous la condition
+que les corrections jugées nécessaires seraient
+faites ; le livre serait examiné de nouveau.
+Mais le cordon sanitaire établi était devenu un
+obstacle à ce que cette condition fût remplie.
+L’inquisiteur pouvait permettre la publication à
+Florence s’il s’agissait de considérations purement
+mathématiques sur le système de Copernic.
+En aucun cas ce livre ne pourrait émettre d’allégations
+absolues, mais il devait se maintenir
+dans les limites de l’hypothèse ; <i>surtout il n’y
+serait point question de l’Écriture sainte</i>. »</p>
+
+<p>Ricciardi, on le voit, prenait ses précautions. Il
+craignait de s’engager ; et le texte de cette autorisation
+problématique était de nature à inspirer à
+Galilée plus d’une réflexion et plus d’un scrupule.
+« En aucun cas le livre ne pourrait émettre d’allégation
+absolue… Surtout il n’y serait point
+question d’Écriture sainte. » Ces phrases cauteleuses
+indiquaient suffisamment l’état des esprits
+et semblaient, par leurs prévisions presque hostiles,
+être l’écho des insinuations lancées par les ennemis
+de Galilée.</p>
+
+<p>Il aurait pu, en parcourant ces lignes qui semblaient
+bienveillantes, répéter tout bas le <i lang="la" xml:lang="la">timeo
+Danaos et dona ferentes</i>.</p>
+
+<p>L’étourdi philosophe marcha en avant.</p>
+
+<p>Ricciardi envoyait le 19 juillet à l’inquisiteur
+général de Florence de nouvelles corrections relatives
+au commencement et à la fin de l’ouvrage,
+tout en laissant l’auteur libre de refondre le style
+à son gré. Le sens littéral seul ne devait point
+subir d’altération.</p>
+
+<p>Ainsi le <i>Dialogue sur le système universel de
+Ptolémée et de Copernic</i> allait paraître avec des garanties
+tout exceptionnelles. Soumis à une sorte de
+censure préalable ; revu, amendé ; revu encore,
+deux fois autorisé ; ce fut, contrairement à l’usage
+adopté pour tous les livres imprimés ailleurs qu’à
+Rome, avec un double certificat d’innocuité qu’il vit
+le jour à Florence en 1632. Il avait pour cautions le
+maître du sacré Palais et l’inquisiteur.</p>
+
+<p>Galilée avait réussi de tous les côtés.</p>
+
+<p>Aucune garantie ne lui manquait ; et il dut se
+croire sauvé.</p>
+
+<p>Il était perdu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c16"><span class="first">XVI</span><br>
+<span class="small i">Publication du Dialogue sur le système du monde. — Pourquoi on
+ne le lit plus en France. — Préface ignoble de ce beau livre.</span></h3>
+
+
+<p>De tous les ennemis, les plus dangereux sont ceux
+qui n’osent pas avouer la bassesse de leur haine et
+la cruauté de leur envie.</p>
+
+<p>Une armée s’était formée ; armée invisible, mais
+présente ; habile aux embuscades et aux trahisons ;
+armée décidée à tout, rompue aux manœuvres
+d’une guerre sans loyauté comme sans courage.
+Furieux et muets, les jaloux attendaient la vieillesse
+de l’astronome et guettaient le moment où ils
+pourraient écraser enfin celui qui avait suscité
+tant d’animosités cachées, irrité tant d’amours-propres
+vindicatifs, réduit au silence par l’ironie,
+l’éloquence, et un admirable talent d’exposition,
+mille détracteurs acharnés ; celui dont la dernière
+imprudence leur offrait l’occasion facile de se satisfaire.
+Que de haines accumulées ! Galilée avait
+prouvé au jésuite Grassi que ce dernier n’entendait
+rien aux mathématiques et à l’astronomie. Il avait
+dédaigné le savoir du dominicain Firenzuola, ami
+du pape et constructeur de ses citadelles. Dominicains
+et jésuites se liguèrent contre Galilée ;
+le saint-office fut l’instrument de leurs vengeances.</p>
+
+<p>Il vint leur prêter le flanc par une tentative
+plus dangereuse que ses précédentes audaces ; il
+écrivit et publia son <i>Dialogue sur les systèmes de
+Ptolémée et de Copernic</i>.</p>
+
+<p>Personne ne lit plus guère, en France, ce
+chef-d’œuvre comparable aux chefs-d’œuvres antiques.
+Les langues étrangères et spécialement les
+idiomes du Midi sont tombés, parmi nous, dans
+un oubli déplorable, dont les conséquences doivent
+nous devenir funestes ; la philologie, que les
+étrangers cultivent avec soin, nous semble appartenir
+aux seuls érudits. Nos aïeux ne pensaient pas
+ainsi. Madame de Sévigné aimait l’étude de la
+belle langue italienne ; toutes ses contemporaines
+savaient l’espagnol, qui avait détrôné les études
+grecques du seizième siècle ; — vers 1650, le latin
+prit la place de l’espagnol et fut négligé à son tour,
+vers la fin du dix-huitième siècle, en faveur d’un
+frivole essai tenté du côté des langues anglaise et
+allemande. Ces derniers rameaux sauvages de la
+souche indo-européenne ne pouvant donner de
+fruits utiles qu’à ceux qui sont maîtres des branches
+latine et grecque, — on a fini par les dédaigner
+toutes à la fois.</p>
+
+<p>Au dix-septième siècle l’Europe lettrée savait
+l’italien et l’espagnol ; l’effet d’un chef-d’œuvre
+écrit dans la langue la plus brillante et la plus
+cultivée de l’Europe moderne fut donc prodigieux.</p>
+
+<p>Galilée y soutenait la thèse même de Socrate ;
+l’idée qui conduisit le philosophe grec à la mort ; — celle
+que tout esprit juste défend aujourd’hui ; — le
+droit d’examen, d’analyse, de révision ; l’étude
+de la nature.</p>
+
+<p>Il n’y a pas d’ecclésiastique sensé, pas de théologien
+honnête, qui ne convienne que les catholiques
+ont le droit de calculer les éclipses, de
+supputer les perturbations des planètes et de lire
+dans le ciel le retour des comètes ; chacun de nous
+avoue que l’Écriture sainte n’a rien de commun avec
+le télescope et le microscope ; et qu’il faut distinguer
+avec soin les points de dogme des faits astronomiques
+ou physiologiques.</p>
+
+<p>Cette opinion devenue vulgaire est indiquée déjà
+dans le beau passage des <i>Memorabilia</i> où (selon Xénophon)
+Socrate dit « que le poids, la mesure, les
+sciences exactes appartiennent à l’intelligence
+humaine et qu’il serait absurde de demander
+sur ces matières aucun enseignement à la Divinité,
+mais qu’elle peut favoriser ses élus et les
+instruire elle-même de ce qui est mystérieux
+(ἃ δὲ μὴ
+δῆλα) et au-dessus de la portée humaine. »</p>
+
+<p>Voilà le point de démarcation entre la religion
+et la science, nettement fixé par Socrate qui a établi
+ce principe au péril de sa vie.</p>
+
+<p>Tout le monde est maintenant de son opinion ;
+nul doute que Copernic ou Galilée ont pu, sans cesser
+d’être d’excellents chrétiens s’enquérir si le soleil
+reste immobile ; — et chercher les causes qui font la
+nuit et le jour, sans être damnés pour cela.</p>
+
+<p>Les ennemis de Galilée ne firent pas porter leur
+attaque sur ce point délicat. Ils allèrent trouver
+Urbain VIII, auquel ils démontrèrent que l’attaque
+lui était personnelle.</p>
+
+<p>« Ce nouveau livre, lui dirent-ils, n’est qu’une
+insulte cruelle à Sa Sainteté. Ce personnage ridicule,
+ami de l’autorité et du pape, ce <i>Simplicio</i>
+est Sa Sainteté en personne. Simplicio ne se sert-il
+pas des mêmes arguments dont Urbain VIII s’est
+servi ? N’est-ce pas le portrait du pape ? Ce docteur
+insensé s’exprime comme le pape ! C’est le
+pape lui-même ! »</p>
+
+<p>Ainsi parle l’envie !</p>
+
+<p>Nous sommes sur la piste du bourreau de Galilée ;
+non point la crédulité, les cardinaux n’étaient
+pas crédules ; ni la superstition, ils en étaient
+fort éloignés ; ni l’intérêt du saint-siége ; Galilée
+protestait de son attachement au dogme, et répétait
+sans cesse que, s’il exposait les systèmes, il ne
+prétendait ni les approuver, ni les détruire ; — le
+vrai bourreau, c’était l’envie !</p>
+
+<p>Galilée se croyait protégé contre ses atteintes
+par le secret penchant d’Urbain VIII vers le système
+de Copernic, par la bienveillance du pape,
+par la bonne volonté de Ciampoli, l’indifférence
+des uns, la tolérance des autres, et sa propre
+finesse. Car il avait usé de grande finesse, comme
+nous l’avons dit ; obtenant par adresse les permis
+d’imprimer, doublant la dose de ces permis, espérant
+instruire doucement les cardinaux, amener
+Rome à l’étude de l’astronomie, vaincre le Vatican,
+glisser son opinion à la dérobée, l’introduire
+à la sourdine, l’insinuer comme une hypothèse
+de peu de prix ; et par une critique apparente qui
+laissait à Urbain VIII le temps d’arriver à la vérité,
+la faire accepter en la condamnant.</p>
+
+<p>Toute cette lâche conduite était marquée au sceau
+de l’époque de Galilée et de son malheureux pays.</p>
+
+<p>Quelque grand que fût son but il y marchait
+par des sentiers tortueux et indignes. Lisez la
+préface de son dialogue ; il s’y déguise jusqu’à
+se prétendre ennemi de Copernic. « Je viens, dit-il,
+défendre le système de Ptolémée ; ami des cardinaux
+qui ont prohibé la doctrine de Copernic ;
+j’approuve hautement leur mesure. » — Il voudrait
+faire croire qu’il l’a dictée.</p>
+
+<p>— « Mesure excellente, mesure salutaire ! (La
+condamnation de Copernic !) On a eu tort de
+murmurer. Si je prends la plume, c’est par excès
+de zèle catholique. Rendons les intelligences
+esclaves ! Il faut <i>couper</i> (ajoute-t-il dans son style
+poétique) <i>les ailes de l’esprit</i>. » Il continue : « <i>Voilà
+pourquoi je me remets en scène et remonte sur
+le théâtre du Monde</i> ; je veux prouver en même
+temps que l’Italie connaît les vastes ressources
+de l’intelligence. »</p>
+
+<p>On se voile la face devant ces indignes faiblesses.</p>
+
+<p>Galilée ment.</p>
+
+<p>Il voudrait faire croire qu’il n’attache aucune
+importance à ses <i>Dialogues</i> et qu’ils ne sont,
+pour lui, qu’un pur amusement de rhéteur.</p>
+
+<p>Il ment.</p>
+
+<p>Il veut paraître l’ami secret et réel des doctrines
+qu’il détruit et désavoue.</p>
+
+<p>Quelle âme débile, et, il faut le dire : quel
+pathos ambigu !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c17"><span class="first">XVII</span><br>
+<span class="small i">Plan d’attaque définitive contre Galilée.</span></h3>
+
+
+<p>Voilà donc Galilée bien garanti, et sûr du
+succès.</p>
+
+<p>Il compte sans ses hôtes, c’est-à-dire sans
+les jésuites qui composent l’armée de son rival
+astronomique Grassi, et sans les dominicains dont
+Firenzuola fait partie. Celui-ci, le livre une fois
+publié, court chez le pape, lui représente que
+Ciampoli a surpris sa religion, que Galilée raille
+Sa Sainteté ; lui fait lire la préface qui semble, en
+effet, ou une ironie ou une insulte, oppose à cette
+préface le portrait comique de Simplicio et enflamme
+la haine du pape.</p>
+
+<p>Urbain VIII fut convaincu que son ancien protégé
+l’avait raillé personnellement. Le reste alla
+de soi.</p>
+
+<p>Fort de sa conscience catholique et comptant
+sur la faveur de celui qui avait écrit son panégyrique
+en vers latins, Galilée ira tout à l’heure se
+constituer prisonnier volontaire de Rome, malgré les
+avertissements de ses amis. Cependant les rivaux
+auront travaillé ; et Urbain VIII, blessé dans sa
+vanité, les servira.</p>
+
+<p>Galilée sera victime.</p>
+
+<p>On n’appellera point de bourreaux, on n’allumera
+point de bûchers. Personne ne songe à le
+mettre à la torture ; briser ses os, déchirer ses
+nerfs, faire couler son sang, fi donc ! On a plus de
+douceur d’âme ; et les doctrines chrétiennes réprouvent
+hautement la cruauté ! D’ailleurs les
+gens qui construisent des vers latins, sans fautes
+de quantité, comme Urbain VIII ; ou des fortifications
+savantes comme Firenzuola ; les gens
+qui sont l’honneur d’une société philosophique,
+littéraire, théologique, éclairée et admirée, ne
+tuent que rarement.</p>
+
+<p>Ils calomnient leur victime et la ravalent ; ils la
+flétrissent, la font souffrir et la déshonorent : ils
+l’essayent du moins.</p>
+
+<p>Avec quelle grâce les ennemis du savant l’ont
+torturé, crucifié, lentement fait mourir !</p>
+
+<p>C’étaient connaisseurs et gens prudents.</p>
+
+<p>Il leur fallait, non pas intéresser l’Europe au sort
+du malheureux homme de génie ; mais l’isoler du
+monde, le décourager, le réduire à l’impuissance
+et au néant ; gâter sa renommée ; le combler, tout
+en le frappant, d’indulgences et de bontés ; le reléguer
+au fond d’une retraite obscure sans communication
+avec les vivants, et, dans une société
+profondément lâche, dominée par les intérêts et
+les jalousies, le livrer aux longues angoisses de
+cette excommunication tacite ; — condamné auquel
+on pardonne, hérétique que l’on veut bien
+laisser vivre.</p>
+
+<p>Ce plan était fortement conçu.</p>
+
+<p>Nous allons le voir s’exécuter de point en point.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LIVRE III<br>
+TROISIÈME ÉPOQUE DE GALILÉE<br>
+LA PERSÉCUTION</h2>
+
+
+
+
+<h3 id="c18"><span class="first">XVIII</span><br>
+<span class="small i">Naissance du mythe sur Galilée soumis à la
+torture. — Fausse lettre de Galilée à Reineri. — Tiraboschi.</span></h3>
+
+
+<p>Avant de continuer ce récit, détruisons les inventions
+romanesques qui ont eu cours sur son martyre
+et sur sa résistance.</p>
+
+<p>Le récit populaire, ou plutôt le mythe du procès
+de Galilée et de ses persécutions, telles que le vulgaire
+les accepte, a pour base un document faux,
+une lettre fabriquée pour jouer pièce au célèbre
+Tiraboschi.</p>
+
+<p>Jouer pièce ! vous comprenez. Le monde où vous
+êtes, l’Italie mal gouvernée des dix-septième et
+dix-huitième siècles, est le pays où l’on fraude,
+où l’on dissimule, où l’on falsifie, où l’on fabrique
+des textes ; Galilée lui-même essayera de ruser
+contre les cardinaux et trouvera plus forts que lui.
+L’Espagne et l’Italie, dépouillées alors de puissance
+extérieure, de liberté d’action, de liberté politique
+et du sens moral dans les classes supérieures,
+cultivaient la fraude élégante comme une fleur
+civilisée, et la fraude littéraire entre mille
+autres.</p>
+
+<p>Les uns en Espagne, pour servir les intérêts de
+leur couvent, ensevelissent et déterrent des plaques
+de cuivre (<i lang="es" xml:lang="es">láminas</i>) chargées de titres faux ; les autres
+inventent et font sortir de vieux coffres des
+documents inconnus et des manuscrits prétendus
+authentiques.</p>
+
+<p>Longtemps après la mort de Galilée, le célèbre
+Tiraboschi ayant écrit et publié les premiers volumes
+d’une excellente <i>Histoire littéraire</i>, il sembla
+ingénieux et utile de détruire son crédit ; et il
+plut au duc Caetani et à son bibliothécaire de lui
+tendre un piége. Ces personnes inventèrent la
+fausse lettre de Galilée dont j’ai parlé, lettre
+adressée, disaient-ils, au père Reineri, son collaborateur
+et son ami ; lettre où il était censé raconter
+à ce vieil ami sa propre histoire.</p>
+
+<p>La fraude de cette invention saute aux yeux dès
+l’abord.</p>
+
+<p>Reineri connaissait à fond la vie de Galilée, et
+n’avait nul besoin qu’on lui en rappelât les circonstances
+dans une lettre, écrite d’ailleurs d’un
+style moderne, amphigourique, élégiaque, étranger
+à la lucidité et à la modestie habituelles de
+Galilée ; lettre qui se termine par une bévue grossière
+et un anachronisme impossible. Le faux
+Galilée parle de sa campagne de Bello-Sguardo
+qu’il ne possédait plus. « Il vient, dit-il, de la
+revoir », lui qui n’y a pas remis le pied depuis
+son départ pour Florence. Tous les érudits ont
+reconnu pour fausse cette lettre ridicule sur laquelle
+ont été brodées les biographies antérieures
+à l’article de M. Biot.</p>
+
+<p>Tiraboschi, très-honnête homme et fort heureux
+d’avoir à citer une pièce inédite de cette importance
+n’aperçut pas le piége ; il inséra <i lang="la" xml:lang="la">in extenso</i>
+dans son <i>Histoire littéraire</i> la lettre apocryphe.</p>
+
+<p>On se frotta les mains : le tour était joué.</p>
+
+<p>Quand les hommes n’ont rien à faire de grand
+ils se livrent aux petites ruses et s’y livrent passionnément ;
+heureux quand leurs puérilités ne
+deviennent pas monstrueuses ! Ces sociétés étouffées
+pullulent d’infamies, tantôt criminelles,
+comme celle de la cabale qui frappa Galilée, tantôt
+frivoles et niaises, comme cette fabrication d’une
+lettre arrangée d’avance, et destinée à mystifier un
+érudit.</p>
+
+<p>La malheureuse lettre fit autorité. M. Libri la
+cite encore dans son livre si remarquable : <i>Histoire
+des Sciences mathématiques en Italie</i>. La citation
+est dans le texte ; les doutes sont relégués dans
+les notes.</p>
+
+<p>C’est cette lettre apocryphe qui, pour la première
+fois, nous montre Galilée brisé par la torture.
+Dans cette lettre il maudit ses juges, en appelle
+aux hommes justes et à l’avenir, déclame comme
+Jean-Jacques Rousseau, éclate en colères de misanthrope,
+et joue un personnage d’incrédule diamétralement
+opposé à son caractère.</p>
+
+<p>C’est cette lettre, publiée par Venturi d’après
+Tiraboschi et plusieurs autres, mais rejetée par
+Nelli, Reumont et tous les critiques exacts, qui a
+enluminé d’un dernier reflet la fausse image de
+Galilée. Le mythe s’est substitué à la vérité. On n’a
+vu désormais qu’un certain vieillard hérétique,
+traîné de Florence à Rome par des sbires, enfermé
+dans un caveau, sans pain et sans feu, conduit devant
+des juges cruels en robes rouges, qui l’interrogent,
+l’insultent et le chargent de fers. Les bourreaux
+le placent sur le chevalet, le malheureux se
+révolte ; on le contraint d’abjurer ses prétendues
+erreurs ; il cède à la force et au supplice, et se relève
+en protestant que <i>la terre roule</i>, lancée dans
+l’espace.</p>
+
+<p>Voilà le mélodrame. Voici l’histoire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c19"><span class="first">XIX</span><br>
+<span class="small i">L’intrigue contre Galilée éventée par un contemporain. — Rôles
+de Firenzuola et de Ciampoli.</span></h3>
+
+
+<p>Tout le procès de Galilée était raconté en 1633
+par un contemporain, son proche parent et son
+ami, G. F. Buonamici da Prato, qui se trouvait
+alors à Rome et s’y occupait à démêler les trames,
+à deviner les manœuvres, à débrouiller les fils des
+intrigues sociales. Il portait dans ce travail une
+pénétration remarquable, comme on va s’en convaincre
+en parcourant sa curieuse lettre exhumée
+par M. de Reumont :</p>
+
+<p>« Dès que le livre eut paru (le fameux Dialogue)
+les vieux ennemis de Galilée, plus furieux que
+jamais de sa gloire, se soulevèrent et provoquèrent
+contre lui la persécution du tribunal de
+l’Inquisition, toujours ouvert à la calomnie et qui
+frappe d’excommunication quiconque tente de
+se justifier. Une haine de moine avait tout fait.
+Le P. Firenzuola, commissaire de l’Inquisition,
+était en guerre avec le <i lang="it" xml:lang="it">padre maestro del sacro
+Palazzo</i>. »</p>
+
+<p>Le maître du sacré Palais, c’est Ricciardi, qui a
+donné l’autorisation d’imprimer le livre.</p>
+
+<p>« Le pape, à qui Firenzuola était cher, plutôt à
+cause des fortifications du château Saint-Ange
+exécutées par lui que pour son savoir ou sa vertu,
+entra en fureur contre son ancien secrétaire et
+ami monsignor Ciampoli, ami et protecteur de
+Galilée, et permit qu’une accusation fût intentée
+contre ce dernier et que Galilée fût cité à comparoir.
+Galilée se rendit à Rome, contrairement
+aux conseils de ses meilleurs amis, qui étaient
+d’avis qu’il changeât d’air, qu’il écrivît son apologie
+et n’allât pas se livrer en proie à l’ignorance
+et à l’orgueil farouche d’un moine. Pendant deux
+mois, Galilée habita la maison de l’ambassadeur
+de Florence, sans que l’on communiquât avec lui
+autrement que pour lui enjoindre de ne pas sortir
+et de recevoir peu de visites. Enfin on lui ordonna
+de se mettre à la disposition de l’Inquisition ; on
+le retint pendant quelques jours dans une prison
+assez peu sévère ; et l’on se contenta de l’examiner
+quant au permis d’imprimer son livre. Il affirma
+avoir obtenu le permis du <i lang="it" xml:lang="it">padre maestro</i> ; après
+quoi on le renvoya habiter la maison de l’ambassadeur
+avec la même défense de sortir et de
+voir du monde. La guerre alors se tourna contre
+le <i lang="it" xml:lang="it">padre maestro</i>, à qui l’on demanda compte de
+ses actes. Il répondit qu’il tenait de Sa Sainteté
+l’ordre de délivrer le permis. Le pape nia et se mit
+en colère ; le <i lang="it" xml:lang="it">padre</i> répondit que Ciampoli, secrétaire
+du pape, lui avait communiqué cet ordre
+d’après le commandement de Sa Sainteté. Le
+pape répliqua que l’on ne devait pas ajouter foi
+à de telles assertions. Ce fut pour s’exonérer que
+le <i lang="it" xml:lang="it">padre</i> exhiba un billet de Ciampoli portant : — « <i>que
+lui, secrétaire du pape, en présence et sous
+les yeux de Sa Sainteté, ordonnait de sa part que
+le permis d’imprimer fût délivré</i>.</p>
+
+<p>« Quand on eut reconnu que le <i lang="it" xml:lang="it">padre maestro</i> ne
+donnait aucune prise sur lui, on ne voulut pas s’être
+avancé si loin pour rien, et l’on força Galilée à
+comparaître devant la Congrégation du Saint-Office,
+afin d’y abjurer formellement l’opinion de
+Copernic ; abjuration inutile et sans but, puisqu’il
+ne l’avait pas soutenue comme vraie, mais seulement
+exposée dans le cours d’une discussion pour
+et contre. Galilée, se trouvant contraint de faire
+ce qu’il n’avait jamais cru possible, d’autant mieux
+que, dans ses entretiens avec le P. Firenzuola,
+il n’avait jamais été question d’abjuration, se jeta
+à genoux devant les cardinaux du Saint-Office,
+et, se déclarant pur de toute intention coupable,
+dit qu’il était prêt à faire toute amende honorable,
+deux points exceptés : d’abord il demandait
+de ne pas confesser qu’il n’était pas bon
+catholique, puisqu’il l’était et voulait l’être en
+dépit du monde entier ; en second lieu, qu’ils
+n’exigeassent point de lui la déclaration ou la
+confession d’avoir mis en œuvre aucune fraude
+ou manœuvre, spécialement quant à la publication
+de son livre, qu’il avait soumis à l’approbation
+des supérieurs et fait imprimer conformément
+à ces approbations.</p>
+
+<p>« Il ajouta que si LL. Éminences jugeaient le
+livre digne du feu, il serait le premier à le brûler
+devant tout le monde ; et qu’il payerait les
+frais du bûcher, sous la condition qu’on indiquerait
+les causes de la poursuite dirigée contre lui.</p>
+
+<p>« Ensuite il lut à haute voix l’abjuration que le
+P. Firenzuola avait rédigée, et obtint plus tard
+l’autorisation de retourner à Florence, où il s’est
+rendu il y a quelques jours ; tout satisfait, à ce
+qu’il dit, de ne pas avoir écouté ceux qui le dissuadaient
+d’aller à Rome. »</p>
+
+<p>Débrouillons cette intrigue, qui rentre dans les
+conditions de la comédie. On conspirait contre
+l’homme de génie, comme Buonamici l’a très-bien
+compris ; l’âme damnée de la conspiration
+était Firenzuola.</p>
+
+<p>Firenzuola (Vincenzo-Mazzolani) croyait être
+le meilleur architecte militaire de son temps ; il
+avait construit pour Lascaris, grand maître de
+l’ordre de Malte, le fort de Sainte-Marguerite ;
+Urbain VIII, qui songeait au temporel et ne méprisait
+pas la guerre, venait de lui faire réparer le château
+Saint-Ange. Firenzuola promettait au pape
+d’autres merveilles ; notre architecte, devenu le
+bras droit du maître, profita de sa position pour
+satisfaire ses haines.</p>
+
+<p>Galilée avait commis envers lui la faute impardonnable
+de ne pas l’estimer plus grand que
+Michel-Ange. Moine et artiste, il se vengea. Lucas
+Holstenius écrit à Peyresc :</p>
+
+<p>« Une haine monacale a fait éclater la grande
+tempête contre Galilée. Je parle d’un certain
+moine (Firenzuola) que Galilée n’a pas voulu admirer
+comme le plus grand des mathématiciens
+vivants. Il a eu soin de se faire nommer <i>commissaire
+de l’inquisition</i>, afin de poursuivre Galilée. »</p>
+
+<p>Ce Firenzuola ne manquait vraiment pas de mérite ;
+dans l’ordre des scapins religieux, habiles et
+solennels, je l’estime infiniment. Voyez comme il
+procède. Favori de Sa Sainteté, délégué du terrible
+tribunal, il peut à son aise exécuter ses vengeances.
+Il a le droit de foudroyer non-seulement
+ce coquin, ce critique, ce Galilée ; mais de renverser
+l’appui de Galilée auprès du pape, son élève
+Ciampoli, secrétaire de Sa Sainteté ; enfin de punir
+son second ennemi, le maître du sacré Palais. Trois
+adversaires à la fois tombent sous le feu de sa
+batterie ; Galilée, comme hérétique, ayant composé
+et fait imprimer frauduleusement un livre infâme
+contre la sainte Écriture ; Ciampoli, comme ayant
+abusé de la confiance du pape et trompé sa religion ;
+le maître du sacré Palais, comme indigne de
+sa charge, négligent, aveugle, étourdi, ayant accordé
+son approbation à un livre damnable.</p>
+
+<p>Ainsi s’explique la scène amusante et compliquée,
+mais obscure, que raconte trop brièvement
+Buonamici. Firenzuola, le Basile de la pièce,
+hardi et adroit comme il convient, attaque le permis
+d’imprimer, dont il fait remonter la responsabilité
+du maestro qui la rejette à Ciampoli qui la repousse,
+et de ce dernier jusqu’au pape lui-même,
+qui entre en fureur et nie tout. On ne peut qu’admirer
+ce maître homme, le dominicain fortificateur.</p>
+
+<p>Cependant le philosophe subtil et courtois observait
+paisiblement les astres à Florence, il s’attendait
+aux félicitations du pape, à une seconde édition
+prochaine de son livre ; à beaucoup de gloire et à
+l’adhésion secrète du sacré Collége ; d’avance il se
+voyait honoré par l’Europe, bien en cour, ami de
+tout le monde, maître et guide d’un parti théologique
+(fort raisonnable par parenthèse), celui de
+Tholuck et de Bunsen en Allemagne, celui d’Arnold
+en Angleterre ; — le parti embrassé par les
+théologiens français qui depuis le dix-septième
+siècle ne prétendent plus chercher dans la Bible
+la géométrie ou le calendrier. L’apparition d’un
+commissaire de l’Inquisition fut un coup de foudre
+pour Galilée.</p>
+
+<p>La vanité d’Urbain VIII avait trop bien accueilli
+le récit de Firenzuola. Persuadé que Galilée avait
+voulu le persifler lui-même, sous les traits de Simplicio,
+Urbain ne lui pardonna jamais. A l’ambassadeur
+de France qui intercédait auprès de Sa Sainteté
+et lui faisait observer qu’on la trompait, que
+le philosophe n’avait eu l’intention d’aucun sarcasme,
+Urbain répondit sèchement et avec humeur :
+« <i>Je le crois ! Je le crois !</i> »</p>
+
+<p>Une fois brouillé avec le pouvoir, ce grand esprit
+fut délaissé de tous. On ne bougea plus en sa faveur
+à Florence ou à Venise. L’astronome resta sur la
+plage, désemparé, isolé, sans secours et sans ressource,
+comme le bateau du pêcheur que la marée
+abandonne.</p>
+
+<p>Nous allons suivre pas à pas ses ennemis dans
+leurs manœuvres cruelles.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c20"><span class="first">XX</span><br>
+<span class="small i">Une commission est nommée pour examiner le livre de Galilée. — Conduite
+équivoque et faible du philosophe. — Sa défense. — Lettre
+du grand-duc, dictée par Galilée à Bali Cioli.</span></h3>
+
+
+<p>La susceptibilité blessée d’Urbain VIII dégénéra
+en fureur, habilement exploitée par les envieux.</p>
+
+<p>Les prétextes ne leur manquaient pas : la publication
+des Dialogues n’enfreignait-elle pas les
+ordres intimés en 1616 au philosophe ? Ne lui
+avait-on pas interdit de mêler les choses sacrées
+aux observations astronomiques ?</p>
+
+<p>Une commission fut nommée à Rome pour
+examiner le livre. C’était le prologue de la comédie.</p>
+
+<p>On tenait à procéder selon les formes. On ne
+voulait pas condamner sans examiner ; il fallait
+éclairer la conscience des juges et se donner
+les semblants de la légalité et de la justice. En
+même temps on prenait ses précautions pour que
+la victime ne pût échapper, et l’on avait soin de
+composer la commission des théologiens et des
+savants les plus mal disposés pour Galilée. Le résultat
+était assuré d’avance, les effets ne se firent
+pas attendre.</p>
+
+<p>Bientôt parvint à Florence l’ordre de suspendre
+la vente du livre ; et le 24 août l’éditeur J. B. Landini
+fut invité à envoyer à Rome tous les exemplaires
+non vendus. Landini répondit que l’édition
+était déjà épuisée. Cette réponse ne pouvait qu’enflammer
+davantage la haine des persécuteurs, qui
+avaient espéré étouffer du même coup l’ouvrage et
+l’auteur. Le succès avait été plus prompt que la vengeance.
+Ils arrivaient trop tard pour empêcher les
+admirateurs du savant de connaître son nouveau
+titre de gloire ; ces applaudissements réclamaient
+un châtiment de plus.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Certes, nous n’avons pas envie d’affaiblir l’horreur
+que l’intolérance dont il fut victime inspire
+à tous les cœurs droits et fait naître dans tous
+les bons esprits. Nous n’avons pas davantage la
+prétention de troubler sottement le cours de l’eau,
+en y jetant comme un enfant taquin quelque lourd
+et grossier paradoxe. Nous voulons placer la vérité
+dans sa lumière et l’éclairer dans ses replis.
+Étudions donc cet étrange phénomène ; le double
+Galilée, si croyant et si hardi ; — drame intérieur,
+lutte inouïe de l’humilité chrétienne la plus
+sincère, la plus aveugle, la plus absolue, et de
+la science humaine la plus haute, la plus profonde,
+la plus sûre d’elle-même.</p>
+
+<p>Il faut avouer que des faiblesses déparent cette
+belle vie : Galilée est descendu bien au-dessous
+du type de force morale et de sublimité héroïque
+que d’autres observateurs et d’autres philosophes
+ont su maintenir ; sublimité et force morale
+que la légende s’est plu à lui prêter. Mais
+n’avilissons pas son caractère en l’accusant de
+mensonge servile et de lâcheté excessive. Il est
+sincère dans ces professions constantes de foi
+catholique qui datent de son enfance et ne finissent
+qu’avec sa vie. Innocent du crime d’hérésie, il
+ne voit pas de quoi il est coupable ; — il a du
+génie ; c’est son crime ; il éclipse les Firenzuola,
+les Caccini et les Grassi.</p>
+
+<p>Aussi sa conduite, ballottée entre deux sentiments
+contraires, sera-t-elle pleine de troubles et
+de douleurs, d’angoisses et de contradictions ; de
+tergiversations, d’atermoiements, de compromis
+maladroits. Il veut et il ne veut pas. Il se soumet ;
+et en se soumettant il cherche encore à s’excuser, à
+légitimer ses actes, à justifier son livre. Il est faible ;
+et il a le remords de sa faiblesse ; il recule, il lâche
+pied, mais se retourne sans cesse pour mesurer le
+terrain qu’il a perdu. Il se prosterne ; mais en espérant
+jusqu’à la fin qu’on lui tendra la main pour
+le relever de cet injuste abaissement.</p>
+
+<p>Sa sagacité lui démontre ce que MM. de Reumont
+et Rosini ont parfaitement compris, que dans son
+affaire il y a plus de personnalités et de petites
+haines que de théologie et de politique (<i lang="de" xml:lang="de">Persœnnlichkeiten
+mehr denn Lehren</i>) ; mais elle ne lui
+apprend pas à éviter les piéges de ses rivaux ; il s’y
+précipite au contraire. Il répète qu’il sait la théologie ;
+qu’il la sait mieux qu’eux tous ; qu’il veut
+sauver l’Église, qu’il s’est conduit comme un saint ;
+que les cardinaux ont besoin d’être instruits ; et
+qu’ayant fait cette bonne œuvre, il mérite des récompenses.</p>
+
+<p>O l’habile manière de se disculper et de plaire à
+ses juges ! Firenzuola devait se réjouir d’une pareille
+défense, injurieuse pour ceux que Galilée
+prétendait endoctriner.</p>
+
+<p>Ces fautes de conduite, ces gaucheries naïves,
+ces subtilités maladroites, ces subterfuges compromettants,
+remplissent la correspondance de Galilée.
+Voici, entre vingt autres, une lettre écrite au nom
+du grand-duc à Niccolini, son envoyé, mais dictée
+à Bali Cioli par Galilée ; lettre dont le brouillon,
+écrit de sa main, est conservé encore à la bibliothèque
+Palatine. Son système de défense y apparaît
+tout entier :</p>
+
+<p>« La lettre de Votre Excellence (Niccolini), et ce
+qui s’est dit ici sur l’accueil fait à Rome et ailleurs
+au Dialogue du <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Galilée, — Dialogue
+imprimé récemment et dédié à Son Altesse, — ont
+décidé Son Altesse (le grand-duc) à conférer longuement
+avec moi (Bali Cioli) sur cette matière.</p>
+
+<p>« J’ai reçu l’ordre de faire à Votre Excellence
+la communication suivante :</p>
+
+<p>« 1<sup>o</sup> Son Altesse est étonnée au suprême degré
+de ce qu’un livre déjà soumis par l’auteur lui-même
+aux autorités romaines compétentes, — livre
+qui a été lu et relu avec soin par les examinateurs,
+et qui, sur les instances (je ne dis pas seulement
+avec l’adhésion de l’auteur), a été corrigé,
+altéré et modifié conformément aux volontés des
+autorités supérieures, chargé de ratures et d’additions
+par leur ordre, — que ce livre remanié ici
+même d’après les corrections recommandées par
+la cour de Rome, imprimé à la fois à Rome et à
+Florence avec double permission ; que ce livre,
+dis-je, paraisse suspect aujourd’hui après deux
+années révolues et qu’il soit interdit à l’auteur de
+le publier et à l’éditeur de le vendre.</p>
+
+<p>« 2<sup>o</sup> L’étonnement de Son Altesse redouble quand
+Elle réfléchit que dans le susdit livre aucun des
+principaux systèmes qu’on y met en regard n’est
+présenté comme devant l’emporter sur l’autre.
+On se contente d’exposer les arguments sur lesquels
+l’un et l’autre s’appuient ; et Son Altesse
+est parfaitement certaine que l’auteur <i>n’a eu en vue
+que le bien de la sainte Église</i>. Dans des matières
+difficiles et d’une essence complexe <i>il a voulu
+épargner le temps et la peine à ceux auxquels il appartient
+de décider ; il a voulu les aider</i> à reconnaître
+par eux-mêmes et d’une manière certaine
+de quel côté la vérité se trouve et <i>comment ils
+doivent accorder cette vérité avec le sens réel de la
+sainte Écriture</i>. Sans doute on peut lui objecter
+que ses conseils et son aide ne sont pas nécessaires
+au milieu de tant de maîtres et de bons juges.
+Mais la reconnaissance est due à ceux dont le zèle
+et la bonne volonté, à défaut des dons supérieurs
+de l’esprit, <i>les portent à satisfaire à leur conscience
+en se chargeant d’une œuvre pareille</i>.</p>
+
+<p>« Par toutes ces considérations Son Altesse est persuadée
+que la guerre intentée au seigneur Galilée
+n’a pour mobile qu’une <i>haine violente et jalouse,
+dirigée plutôt contre la personne de l’auteur</i> que
+contre son livre, ou même que contre telle ou
+telle opinion ancienne ou nouvelle.</p>
+
+<p>« Cependant, afin de savoir à quoi s’arrêter sur
+la culpabilité ou l’innocence d’un homme qui est
+à son service, Son Altesse demande qu’on lui accorde
+ce qui, dans tous les procès et devant tous
+les tribunaux, est concédé à tout accusé, le droit
+de défense contre ses accusateurs. Son Altesse
+demande aussi que l’on résume dans leur ensemble
+et que l’on envoie à Florence le procès-verbal
+complet des accusations et des censures dont le
+livre a été l’objet et qui en ont causé la prohibition.
+L’auteur, fermement assuré de son innocence,
+saura du moins ce qu’on lui reproche ; il
+ne doute pas que tout ce mouvement ne soit le résultat
+de <i>basses calomnies suscitées par ces persécuteurs
+malveillants et envieux</i> auxquels il a affaire
+depuis longues années et contre lesquels en d’autres
+circonstances <i>il a soutenu une lutte acharnée</i>.
+Sa conviction à cet égard est si complète, qu’il
+offre à Son Altesse de subir l’exil et de renoncer
+à la faveur de son prince, s’il ne réussit pas
+à démontrer avec la dernière évidence <i>sa piété
+constante, l’orthodoxie de sa vie et de ses écrits,
+enfin la parfaite exactitude de ses doctrines catholiques
+dans tous les temps et aujourd’hui même</i>.</p>
+
+<p>« Toujours décidée à soutenir les bons et à
+combattre les méchants, Son Altesse demande
+avec instance l’envoi de l’acte d’accusation comprenant
+les faits allégués contre l’auteur et contre
+le livre, c’est-à-dire les motifs qui ont déterminé
+la suppression provisoire du livre et la suspension
+de sa mise en vente, peut-être avec l’intention
+ultérieure de le supprimer définitivement.</p>
+
+<p>« Votre Excellence fera donc, conformément à
+cet ordre, les démarches nécessaires pour que
+l’on obtempère à cette juste demande.</p>
+
+<p>« Elle voudra bien m’en donner avis. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le sacré collége et Urbain VIII ainsi renvoyés
+à l’école ne furent ni flattés ni apaisés ; la cabale
+sut tirer parti de ces maladresses.</p>
+
+<p>Aider, favoriser, encourager les fautes de l’ennemi,
+les faire valoir et les aggraver, c’est une
+des plus belles parties de la science mondaine ;
+et, je l’ai dit, Firenzuola était très-fort sur ces
+matières. Galilée, au contraire, avait de l’étourderie,
+de la vanité, des faiblesses, peu de prudence.
+Il ne savait pas attendre ; il ne savait pas se taire.
+Son zèle l’emportait. Il allait trop vite ; il voulait
+convertir trop tôt le monde à son savoir. Les
+contemporains se contentaient du bon sens d’hier ;
+Galilée prétendait au bon sens de l’avenir. Il n’avait
+ni dans l’âme le courage de son esprit ni
+dans sa conduite la politique de ses desseins. La
+grandeur même de son intelligence lui dérobait
+les limites où se serait contenue une sagesse ordinaire :
+le luxe de ses facultés l’embarrassait ; et
+la stratégie souterraine et pratique de ses ennemis
+déjouait aisément ses espérances. Pour le simple
+homme de génie, en butte aux malins et aux jaloux,
+les chances de succès sont nulles dans une société
+composée de jeunes bassesses et de vieilles misères.</p>
+
+<p>« <i>Pourquoi Galilée</i>, disait le Père Jésuite Gremberger,
+<i>ne s’est-il pas ménagé les bonnes grâces de
+nos Pères ? Rien de désagréable ne lui serait arrivé.
+Il brillerait triomphant, glorieux et grand aux
+yeux du monde. Il écrirait tout ce qu’il voudrait,
+même sur le mouvement de la terre ; et nul ne l’inquiéterait.</i> »</p>
+
+<p>« Vous voyez (ajoute Galilée) que ce n’est pas
+pour telle opinion que l’on m’a persécuté et
+que l’on me persécute ; mais parce que j’ai
+encouru la disgrâce des Pères Jésuites. »</p>
+
+<p>Dans la société italienne de 1640 il s’agissait
+avant tout de plaire et d’être soutenu.</p>
+
+<p>Galilée déplaisait ; ceux qui le soutenaient ne
+devaient pas tarder à se lasser de lui.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c21"><span class="first">XXI</span><br>
+<span class="small i">Galilée s’excuse et cherche à éviter le procès. — Sa lettre au frère
+du pape. — Ses tergiversations et ses détours.</span></h3>
+
+
+<p>L’ambassadeur du grand-duc à Rome, Niccolini,
+en recevant la lettre dictée par Galilée, dont nous
+avons cité le texte plus haut, chercha d’abord à
+ramener les esprits en faveur du savant et à fléchir
+le Saint-Office.</p>
+
+<p>Il ne montra pas, rendons-lui cette justice,
+la tiédeur trop circonspecte dont avait fait jadis
+preuve son prédécesseur Guicciardini, qui, en 1616,
+s’efforçait de décider le duc Cosme à retirer sa
+protection à Galilée, sous prétexte que le souverain
+Pontife voyait d’un œil mécontent les savants
+et la science. Niccolini aimait le philosophe ; les
+résistances qu’il rencontra le découragèrent et il
+abandonna la partie. Si bien que le 23 septembre
+1632, pendant la séance de la Congrégation du
+Saint-Office, le Pape donna l’ordre de faire citer
+Galilée à Rome par le grand inquisiteur de Florence.</p>
+
+<p>Cet ordre fut intimé à Galilée le 1<sup>er</sup> octobre.</p>
+
+<p>Celui-ci se hâta d’écrire au frère du Pape la
+lettre suivante, d’un intérêt navrant, vrai Mémoire
+à consulter, qu’il faut lire pour bien connaître le
+caractère et les souffrances du malheureux.</p>
+
+
+<p class="date">« 11 octobre 1642.</p>
+
+<p>« Que mon Dialogue publié récemment trouverait
+des adversaires, c’est ce dont mes amis ne doutaient
+pas et ce que Votre Excellence prévoyait
+sans doute. On pouvait le pressentir, d’après
+l’accueil fait à mes autres publications ; c’est en
+général le sort réservé aux opinions qui, d’une
+façon ou d’une autre, s’écartent des doctrines
+reçues. Mais voici à quoi je ne m’attendais pas,
+c’est que la haine d’un ou deux ennemis particuliers,
+furieux de voir le lustre de leurs travaux
+terni par les miens, pût se déchaîner contre
+moi et mes écrits, et réussir à faire impression
+sur des supérieurs que je vénère ; — au point de
+leur laisser croire que mes œuvres sont indignes
+du jour et qu’on doit les étouffer. Le coup qui
+me frappe, en prohibant l’impression et la vente
+de tout exemplaire de mon dialogue, est pour
+mon cœur une cruelle atteinte. Ce qui me soulage
+beaucoup, c’est l’extrême pureté de ma conscience
+et la persuasion où je suis que je n’aurai
+aucune peine à justifier clairement mes intentions.
+Je désirais, j’espérais que l’on me fournirait
+les moyens de développer toute ma pensée ;
+et je ne doutais pas de convaincre mes supérieurs
+de toute mon humilité, de tout mon respect, de
+toute ma soumission, de <i>l’abandon absolu que je
+fais entre leurs mains de toutes mes idées ; enfin
+de l’empressement</i> avec lequel, au moindre signe,
+je me rendrais non-seulement à Rome, mais au
+bout du monde pour leur obéir. Aussi ne dois-je
+pas vous cacher que l’injonction reçue par moi
+récemment d’avoir à me présenter dans un bref
+délai devant le tribunal du saint Office a été
+pour moi une source de profonde affliction. Il
+m’est impossible, en effet, de penser sans
+amertume que les fruits de mes études et de
+mes labeurs de tant d’années, études qui donnaient
+à mon nom dans le monde scientifique
+tout entier un éclat non médiocre, vont se transformer
+en crime, ternir ma bonne renommée,
+donner gain de cause à mes adversaires, condamner
+mes amis, et imposer silence non-seulement
+aux éloges qu’on peut m’accorder,
+mais à ma défense même.</p>
+
+<p>« En effet, diront mes amis, n’a-t-il pas fini par
+s’attirer une accusation devant l’Inquisition ? Et
+de telles mesures peuvent-elles être prises contre
+un homme qui ne se serait pas rendu coupable
+de forfaits ? Tout cela me désole au point de
+me faire maudire le temps que j’ai consacré
+à de si longs travaux, espérant sortir des banalités
+de la science. Oui, je suis fâché d’avoir fait
+part au monde d’une partie de leurs résultats ;
+j’éprouve même le désir de supprimer, de détruire
+à jamais et de livrer aux flammes ce qui
+m’en est resté dans les mains. Ainsi je satisferais
+l’ardente haine de mes cruels ennemis, ceux qui
+voient mes travaux et mes idées de si mauvais
+œil.</p>
+
+<p>« Voilà, Éminence, la douleur qui me poursuit
+sans relâche ; elle augmente encore le fardeau de
+mes soixante-dix ans ; elle aggrave les nombreuses
+douleurs physiques qui m’accablent ; elle me
+cause une insomnie permanente. Au moment
+d’entreprendre un voyage long et rendu plus pénible
+et plus dangereux par diverses causes, je
+suis presque certain de ne pas atteindre vivant le
+but qui m’est fixé. Ce désir de la conservation
+personnelle qui est commun à tous les hommes
+me porte donc à oser implorer l’intercession de
+Votre Éminence. J’y suis encouragé par cette bonté
+inexprimable qui vous distingue et dont souvent,
+ainsi que tout le monde, j’ai fait l’expérience. Je
+vous supplie donc de m’accorder la grâce de représenter
+au sage Père quelle est ma situation présente
+et combien elle mérite la pitié ; non que je
+veuille me soustraire à l’obligation de rendre
+compte de mes intentions et de mes actes ; tout
+au contraire je le désire ardemment, persuadé
+que je ne puis qu’y gagner ; mais simplement
+pour qu’en me témoignant la confiance que je
+mérite on me rende l’obéissance plus facile. La
+sagesse des vénérables seigneurs cardinaux trouvera
+aisément moyen de parvenir à ses fins, en
+n’employant que la douceur. Je possède encore
+tous les écrits que j’ai rédigés sur ce sujet ici et à
+Rome, et, je le répète, ils suffisent pour prouver
+à tout le monde que je n’ai pris part à cette controverse
+que par zèle pour la sainte Église, pour
+donner à ceux qui la servent, ou du moins à quelques-uns
+d’entre eux, une occasion de profiter
+de mes longs travaux et de pénétrer <i>dans des
+mystères, qui éloignés de leurs études habituelles
+n’entrent pas dans le cercle ordinaire de leur activité</i>.
+Je suis convaincu qu’il me sera facile de
+leur prouver que j’ai trouvé dans les livres des
+Pères de l’Église, des points de vue et des idées
+favorables à mes opinions.</p>
+
+<p>« Ici deux lignes de conduite s’offrent à moi.
+D’un côté je suis prêt à rédiger par écrit, avec le
+détail le plus circonstancié, le plus exact et le plus
+consciencieux, toute la suite et l’enchaînement,
+soit des faits relatifs au système renouvelé de Nicolas
+Copernic, soit de tout ce que j’ai écrit, dit,
+ou fait à cet égard depuis le commencement du
+débat. D’un autre, je suis certain de faire éclater
+la droiture et la sincérité de mes sentiments,
+ainsi que mon attachement pur et passionné pour
+la sainte Église et son auguste chef. Toute personne
+libre de passion et de préjugé conviendra
+que je me suis montré pieux et bon catholique ;
+à tel point que nul des saints personnages canonisés
+n’aurait pu mieux faire à ma place. Enfin
+je dois ajouter que j’ai été confirmé dans mon
+projet par les paroles brèves, mais divines, merveilleuses,
+véritable écho du Saint Esprit, que
+prononça devant moi, sans que je m’y attendisse,
+un homme distingué par sa science et vénérable
+par la sainteté de sa vie. Cette simple phrase
+résumait, en moins de dix mots combinés avec
+la plus spirituelle finesse, tout ce qui se trouve
+épars dans les livres des saints Pères. Je tairai,
+quant à présent, cette belle phrase et le nom de
+son auteur, parce qu’il me semble prudent et
+convenable de ne compromettre aucune autre
+personne dans une affaire qui m’intéresse seul.</p>
+
+<p>« Si je suis assez heureux pour obtenir la
+faveur que je réclame, oh ! quelle espérance, ou
+plutôt quelle certitude est la mienne, de voir mon
+innocence reconnue et proclamée par ces sages
+Pères ! Avec quel étonnement ne découvriront-ils
+pas les cruels artifices de ceux qui, mus non par
+la crainte de Dieu, mais par une haine aveugle et
+ardente dirigée non pas contre telle ou telle de
+mes opinions, mais contre ma seule personne,
+m’ont jeté la première pierre ! Je ne puis supposer
+que l’on me refuse une faveur si naturelle, si
+simple, et qui me paraît si juste ; d’autant mieux
+que, même en me l’accordant, on peut encore
+revenir plus tard aux moyens violents employés
+déjà. Comment me refuserait-on cette grâce de
+présenter ma défense par écrit ? Veut-on m’accabler
+d’une fatigue insoutenable, qui, pour mille
+raisons déjà mentionnées, est sans proportion
+avec ma faiblesse ? Le maître ne sera pas si
+cruel, puisque j’assure qu’après avoir entendu
+ma défense il prendra pitié de ma situation. Les
+tortures que m’ont fait subir jusqu’ici des accusations
+fausses en elles-mêmes, et, je le crains
+bien, volontairement fausses, lui sembleront un
+châtiment excessif relativement à la faute commise,
+si toutefois il y a faute. Dans le cas où ma
+défense écrite ne suffirait pas complètement et
+ne satisferait pas mes juges sur tous les griefs
+de l’accusation, il sera facile de m’indiquer point
+par point les difficultés qui se présenteraient et
+auxquelles je ne manquerai pas de répondre
+selon ce que Dieu pourra m’inspirer.</p>
+
+<p>« Mais, Éminence, quand on mettra mes ennemis
+en demeure de rédiger par écrit les imputations
+que peut-être ils ont glissées <i lang="la" xml:lang="la">ad aures</i> ou insinuées
+contre moi, je crains qu’ils ne soient
+fort embarrassés et que la bonne volonté ne leur
+manque.</p>
+
+<p>« S’oppose-t-on définitivement et absolument à
+recevoir ma justification par écrit ? Exige-t-on que
+je la présente de vive voix ? Il y a ici (à Florence)
+l’inquisiteur (monsignor Giorgio Bolognetti), l’archevêque
+(Pietro Niccolini), et d’autres savants
+fonctionnaires ecclésiastiques devant lesquels je
+suis tout prêt à comparaître au premier appel.
+Il me semble que de tels juges sont aptes à décider
+de causes plus graves que la mienne. Il
+n’est pas vraisemblable non plus que, dans un
+livre soumis aux regards vigilants et sagaces de
+ceux qui l’ont examiné avec plein pouvoir et complète
+liberté d’en retrancher, d’y ajouter ou d’y
+corriger tout ce qu’il leur plairait, il soit resté
+des erreurs assez importantes pour que la correction
+ou le châtiment à leur faire subir dépasse
+le pouvoir des autorités locales.</p>
+
+<p>« Telles sont, Éminence, les observations que je
+fais pour sauver ma vie et pour satisfaire en
+même temps la cour ecclésiastique. Je prie donc
+Votre Éminence de vouloir bien les présenter, et
+de m’excuser si par ignorance j’ai commis quelque
+erreur. Un dernier mot. Si ce suprême et
+sacré tribunal estime que mes années, mes nombreuses
+infirmités physiques, l’affliction et le chagrin
+qui m’obsèdent ; enfin les dangers et les
+souffrances d’un voyage que les présentes circonstances
+rendent long et fatigant pour moi,
+ne sont pas des raisons suffisantes et des excuses
+valables pour que l’on m’exempte de cette dure
+nécessité ou du moins pour que l’on m’accorde
+un sursis ; — je me mettrai en route ; car
+j’estime l’obéissance plus que la vie.</p>
+
+<p>« Et ici, Éminence, m’inclinant en toute humilité,
+je baise le bas de votre robe et je vous souhaite
+une félicité complète. »</p>
+
+<p>Pauvre vieillard ! Pauvre grand homme ! Il n’obtint
+que le mépris de ceux qu’il implorait. Cette
+soumission excessive, cette prostration absolue, ce
+triste abaissement ne firent que prouver sa faiblesse
+et donner beau jeu à ses rivaux. Qu’il y a loin de là
+au type de sublime rébellion adopté par la tradition,
+chanté par la poésie, cent fois reproduit par
+la peinture !</p>
+
+<p>« Je suis plongé, écrit-il vers la même époque
+au ministre du grand-duc, dans une consternation
+extrême. Le Père Inquisiteur vient de m’adresser
+l’avis, au nom de la Congrégation du
+saint Office, d’avoir à me présenter devant ce
+tribunal dans le courant du présent mois pour
+recevoir ses ordres suprêmes. Je comprends combien
+cette affaire est grave, et je dois en donner
+connaissance à notre maître. Sachant aussi combien
+j’ai besoin d’être conseillé et dirigé quant
+aux démarches que j’ai à faire, j’ai résolu de me
+rendre à Sienne, dès que je le pourrai, pour soumettre
+à Son Altesse les intentions et les idées
+qui se pressent dans mon cerveau. Je compte
+démontrer victorieusement que <i>je suis en toute
+sincérité le fils le plus obéissant et le plus zélé de
+la sainte Église</i>, et repousser de même les calomnies
+insignes, les attaques et les mensonges de
+ces gens qui me persécutent sous des prétextes
+odieux, et qui pourraient, malgré mon innocence,
+me faire perdre la bonne opinion de <i>mes maîtres</i> ;
+je vous en informe, très-honoré Seigneur, et pour
+ne pas arriver à l’improviste, j’en donne connaissance
+par vous à Son Altesse. Je partirai, sauf
+contre-ordre, dimanche prochain seulement ; je
+vous laisse ainsi le temps de m’avertir si quelque
+obstacle s’oppose à mon projet. Sur ce je vous baise
+affectueusement la main et me recommande à
+votre faveur et à votre protection. »</p>
+
+<p>Les angoisses de Galilée éclatent dans ces deux
+lettres si soumises, si humbles, si pusillanimes.
+Un profond découragement commence à s’emparer
+de lui. Il est vieux et malade. Ses souffrances
+s’aggravent d’une ophthalmie qui, au printemps
+de la même année, lui avait interdit tout travail,
+comme le prouve le fragment d’une de ses
+lettres à Benedetto Castelli : « Après avoir souffert
+de mes yeux pendant deux mois, je commence à
+lire un peu. »</p>
+
+<p>Sa force morale l’abandonne. Son corps et son
+âme faiblissent à la fois. Jusque-là il avait espéré
+que son affaire, grâce à la protection du grand-duc,
+n’aurait pas de conséquences fâcheuses. Il voit
+avec effroi qu’il s’est trompé et se laisse aller à
+toutes les défaillances. L’instinct de la conservation
+parle plus haut que l’amour de la science. Il a
+peur des fatigues du voyage, il a peur de la peste
+qui, pour la seconde fois depuis peu de temps,
+décimait la Toscane. Volterra, Lucques, Pistoie et
+Florence étaient en ce moment ravagées par le
+fléau. Galilée frémit à la pensée de traverser ces
+villes dépeuplées.</p>
+
+<p>Il écrit à Cesare Marsili, de Bologne, mathématicien
+et astronome distingué avec lequel il entretenait
+une correspondance active :</p>
+
+<p>« Depuis bientôt deux mois, le Père Inquisiteur
+a fait défense à mon libraire et à moi de distribuer
+jusqu’à nouvel ordre des exemplaires de
+mon dialogue, cela sur l’injonction du vénérable
+padre-maestro du Sacré-Palais de Rome. Cette
+mesure est venue confirmer ce que j’avais entendu
+dire peu de temps auparavant d’une violente
+persécution qui se préparait contre mon
+livre et ma personne. Cette persécution est devenue
+si acharnée, elle est dirigée avec tant de fureur,
+qu’enfin, il y a quinze jours, la Congrégation
+du saint Office m’a fait aviser que j’aurais à me
+présenter devant elle dans le courant de ce mois.
+Cette citation me cause beaucoup d’inquiétudes ;
+non pas que je n’aie l’espoir de me justifier et de
+mettre en lumière mon innocence et mon zèle
+pour le bien de la sainte Église ; mais mon âge
+avancé joint à mes infirmités, les soucis que me
+cause ce long voyage, rendu plus pénible encore
+par la crainte de la contagion, tout me fait
+appréhender de ne pas arriver en vie. J’ai employé
+mille moyens pour obtenir que l’on m’accorde
+de me justifier par écrit ou que mon affaire soit
+jugée ici, où il y a des serviteurs de la sainte
+Église : j’attends encore une décision. C’est ce dont
+j’ai voulu vous instruire, vous qui, je le sais, êtes
+mon protecteur dévoué et qui vous intéressez à
+mon malheur. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le voilà réduit au dernier degré de l’humiliation.
+Il dispute à ses ennemis, non plus sa gloire,
+mais les quelques années de vie qui lui restent. La
+voix de la nature a fait taire en lui toute généreuse
+protestation. En vérité on pardonne moins encore
+aux persécuteurs l’avilissement de cet aimable caractère
+que leur cruauté même.</p>
+
+<p>Galilée cependant n’est qu’au début de ses
+misères.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c22"><span class="first">XXII</span><br>
+<span class="small i">Douceurs prodiguées à Galilée. — On le conduit en litière. — Lettre
+à Diodati. Contradictions de Galilée. — Ses illusions.</span></h3>
+
+
+<p>Tous les efforts tentés par ses protecteurs pour
+le soustraire à la juridiction du saint Office devaient
+être inutiles. En vain Niccolini produisit
+des attestations de médecins qui témoignaient de
+la maladie de Galilée. On se souciait peu de
+celui qu’on avait résolu de sacrifier aux rancunes
+et aux intrigues. Qu’il vécût assez pour subir
+la honte d’une condamnation, c’était tout ce qu’on
+voulait.</p>
+
+<p>Galilée était malade ; raison de plus pour que la
+haine se hâtât ; la victime pourrait échapper. En
+vain les cardinaux Antonio Barberini et Ginetti
+s’adressèrent, en faveur de Galilée, au pape lui-même :</p>
+
+<p>« Sa Sainteté, dit Niccolini, m’a donné pour
+réponse qu’elle avait lu la lettre de Galilée ;
+que ce dernier ne pouvait être dispensé du voyage
+à Rome. Du reste, qu’il n’avait qu’à venir lentement,
+dans une litière et avec toutes commodités ;
+qu’il était indispensable qu’il fût entendu en
+personne. — « Que Dieu lui pardonne, ajoutait Sa
+Sainteté, la faute de s’être volontairement jeté
+dans une complication comme celle-ci, après
+que, du temps de mon cardinalat, je l’ai une fois
+tiré d’un pareil embarras ! »</p>
+
+<p>Tendre aménité ! touchante précaution ! La litière
+est prête ! Le monde social est si délicat !
+N’ayez crainte qu’il rudoie les gens mal à propos.
+Il lui suffit de les tuer doucement. A Dieu ne
+plaise qu’on fasse violence à Galilée pour le conduire
+à Rome ! La violence est inutile, quand
+l’obéissance est certaine. D’ailleurs on a des formes,
+et l’on mêle agréablement la politesse à la
+rigueur, la précaution à la vengeance. Les gens
+raffinés ont le cœur sensible. Galilée est un coupable,
+dont on veut la conversion et non autre chose.
+On ne peut le soustraire au châtiment qu’il a mérité,
+mais on lui épargnera les courbatures. Il marchera
+au supplice moral qui lui est savamment préparé,
+mais on l’y conduira en litière. En litière ! comprenez
+la grâce du procédé.</p>
+
+<p>Le Pape sévit à regret ; le grand-duc voudrait
+sauver le philosophe ; Niccolini s’y emploie ; Bali
+Cioli porte l’infortuné dans son cœur. Partout convenances,
+bonne grâce, révérences amènes, obéissance
+acceptée, une régularité accomplie. De justice
+et d’équité pas un mot.</p>
+
+<p>La France, la Hollande, l’Allemagne, étaient remplies
+d’admirateurs et d’amis de Galilée ; les plus
+savants, les plus nobles, les plus honnêtes, les plus
+éclairés de ceux qui vivaient alors : Peiresc, Gassendi,
+Lucas Holstenius, Diodati. Venise qui l’avait
+honoré dans sa jeunesse et qui lui devait tant l’aurait
+reçu à bras ouverts. S’il l’eût voulu, s’il eût
+poussé un cri de détresse et se fût réfugié à Venise
+ou à Leyde, l’Europe intelligente se serait soulevée
+en sa faveur. Et voilà ce que l’on craignait : par de
+perfides ménagements, d’espérance trompée en espérance
+trompée, abusant de sa faiblesse, triomphant
+de son humilité, ses rivaux achevaient de l’accabler.
+Galilée, qui avait su les irriter, ne savait ni les deviner
+ni les déjouer, ni les combattre ni les fuir.</p>
+
+<p>Il espérait obéir aux supérieurs en désobéissant
+à la vieille doctrine ; éluder l’autorité sans révolte — et
+s’insurger en se soumettant ; cette
+intention double se manifeste dans toutes ses
+lettres. — « Il s’obstine, dit Niccolini. Il veut
+se faire théologien ; il résiste à ses amis qui
+lui conseillent de <i>prendre l’air</i> et d’éviter la
+lutte. »</p>
+
+<p>Que ne s’enfuit-il à Venise ? Que ne le voit-on
+proclamer bravement sa doctrine à la face du
+monde ? Il lui serait si facile d’aller se joindre à
+Sarpi, à Campanella et aux autres exilés !</p>
+
+<p>Mais non. Quand le Pape l’appelle à Rome, il
+reste où il est. Au lieu d’aller <i>prendre l’air</i> il proteste
+de sa soumission aveugle, et n’obéit pas. Pendant
+trois mois entiers il parlemente, sollicite,
+tergiverse ; son attitude embarrassée et sa pénitence
+à contre-cœur, ses prières infinies et ses
+atermoiements éternels découragent ses amis.</p>
+
+<p>Déjà, le 9 novembre, Bali Cioli écrivait à Rome :
+« Le grand-duc a reçu communication de la position
+des sign. Mariano Alidosi (arrêté à Florence
+pour crime d’hérésie) et Galilée. Cette nouvelle l’a
+plongé dans un tel trouble, que je ne sais comment
+la chose finira. Mais <i>ce que je sais, c’est que Sa
+Sainteté n’aura jamais aucun motif de se plaindre
+des ministres de Son Excellence, et que jamais ils ne
+donneront aucun mauvais conseil</i>. »</p>
+
+<p>La défection commençait. Bientôt Bali Cioli se
+tourna tout à fait contre Galilée et Niccolini n’osa
+plus le défendre. Le 11 janvier 1633, Galilée reçoit
+l’ordre définitif de venir à Rome ; il promet
+encore, mais sans s’exécuter. Alors le grand-duc
+lui fait écrire :</p>
+
+
+<p class="date">« 11 janvier,</p>
+
+<p>« C’est avec chagrin que j’apprends qu’un nouvel
+ordre impératif vous est intimé de partir
+immédiatement pour Rome. S. A. à qui j’ai communiqué
+votre lettre prend une véritable part
+à votre affaire. Mais, en fin de compte, il est de
+toute nécessité que l’<i>autorité supérieure soit
+obéie</i>, et S. A. regrette de se trouver dans l’impossibilité
+de vous épargner ce voyage. Afin que
+vous puissiez le faire commodément, S. A. mettra
+à votre disposition une de ses litières et son
+conducteur. Il vous permet aussi d’aller demeurer
+chez son ambassadeur, le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Niccolini. »</p>
+
+<p>La lettre était impérative. Elle atténuait, comme
+de coutume, la dureté de l’injonction ; et par un
+beau déploiement de sollicitude elle se mettait
+en règle avec la charité. Pour la seconde fois la
+question de la litière reparaît sur la scène. Le Pape
+n’avait parlé que de litière en général. Le grand-duc
+pousse plus loin la sensibilité et parle de <i>sa</i>
+litière qu’il veut bien prêter au savant. Noble
+façon d’honorer le génie ! Ce n’est pas tout. Pour
+que Galilée ne soit pas réduit à loger à l’auberge,
+S. A. après avoir pourvu aux moyens de transport
+s’occupe du billet de logement, et permet à Galilée
+d’occuper un coin du palais de Son Excellence
+l’ambassadeur Niccolini.</p>
+
+<p>Devant cette double injonction les hésitations de
+Galilée ne pouvaient se prolonger. Il s’occupa des
+préparatifs de son départ. Deux lettres qu’il écrivit
+pendant les jours qui précédèrent ce départ nous
+font connaître la situation d’esprit dans laquelle il
+se mit en route.</p>
+
+<p>La première lettre est adressée à Élie Diodati,
+jurisconsulte et avocat au Parlement, qui habitait
+alors Paris et qui fut un des plus zélés admirateurs
+du grand astronome. La voici :</p>
+
+<p>« J’ai à répondre à deux lettres, l’une de votre
+main, monsieur, et l’autre du <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Pietro
+Gassendo (Gassendi) ; quoique écrites le premier
+novembre dernier, elles ne me sont parvenues
+qu’il y a dix jours. Comme mes occupations et
+mes soucis me laissent peu de temps, permettez
+que la présente serve de réponse à ces deux lettres
+qui me viennent d’amis intimes et traitent le
+même sujet, à savoir la réception de nos dialogues
+et l’approbation qui les a tout d’abord accueillis.
+Je vous en remercie et vous en suis fort
+obligé. J’attendrai toutefois un jugement plus
+raisonné et plus libre, résultat d’une lecture réfléchie :
+car je crains qu’il ne se trouve dans ce
+livre bien des choses sujettes à contestation. Je
+regrette que les écrits de Morin et de Fromont
+ne me soient arrivés que six mois après la publication
+de mes dialogues ; sans cela j’aurais
+eu occasion de faire leur éloge et même de toucher
+à certaines particularités contenues dans
+l’un et l’autre de ces écrits.</p>
+
+<p>« Quant à Morin, je m’étonne qu’il attribue tant
+de valeur à l’ancienne méthode de combat judiciaire,
+et que par des conjectures qui me semblent
+fort incertaines il essaye de prouver la solidité
+de l’astrologie. Ce sera en vérité une chose
+merveilleuse s’il tient sa promesse et s’il réussit
+à faire de l’astrologie la plus certaine de toutes
+les sciences humaines. J’attends avec impatience
+un résultat aussi étonnant. Quant à Fromont, qui
+fait preuve aussi de bien de l’esprit, j’aurais désiré
+qu’il se fût épargné une faute assez grave
+selon moi, quoique assez fréquente ; et qu’en
+essayant de réfuter le système de Copernic il n’eût
+pas commencé par railler et insulter amèrement
+ceux qui tiennent ses opinions pour vraies. Il me
+paraît ensuite fort inconvenant qu’il se serve
+de l’autorité de la Bible pour combattre ses adversaires,
+les décrier et les inculper d’hérésie. Que
+cette manière d’agir ne peut être approuvée, cela
+me semble évident ; car, si je demande à Fromont : — « De
+qui le soleil, de qui la lune et la
+terre, leur position et leur mouvement sont-ils
+l’œuvre ? » je pense qu’il me répondra : « Ce sont
+les œuvres de Dieu. » Ensuite si je lui demande
+de quelle inspiration provient la sainte Écriture,
+il me répondra : « De l’inspiration du Saint-Esprit »,
+c’est-à-dire de Dieu lui-même. Il suit de
+là que le monde est l’<i>œuvre</i>, et la sainte Écriture
+la <i>parole</i> de Dieu. Si je lui pose cette autre question : — « Le
+Saint-Esprit emploie-t-il jamais des
+paroles qui sont en apparence contraires au vrai
+parce qu’elles sont d’accord avec la grossièreté
+et proportionnées à l’intelligence vulgaire du bas
+peuple ? » il me répondra certes, d’accord avec
+les Pères de l’Église, que l’on ne trouve pas autre
+chose dans l’Écriture sainte ; que c’est son style
+propre, et que dans plus de cent endroits le
+simple sens littéral donnerait, je ne dis pas des
+hérésies, mais des blasphèmes, puisque Dieu lui-même
+y est représenté capable de colère, de repentir,
+d’oubli et de négligence, etc. Vais-je lui
+demander si Dieu, pour mettre son œuvre à la portée
+de la foule sotte et sans entendement, a jamais
+modifié sa création ; si la nature, servante de
+Dieu, mais indocile à l’homme et que nul de ses
+efforts ne peut changer, n’a pas toujours conservé
+la même marche et ne suit pas le même cours par
+rapport aux mouvements, à la forme et à la disposition
+des parties de l’univers ? si je lui adresse
+cette question, je suis convaincu qu’il me répondra
+que la lune a toujours été une sphère, bien
+que le peuple pendant longtemps l’ait prise pour
+un disque blanc ; bref, il avouera que la nature n’a
+jamais rien changé pour nous plaire ; que jamais
+elle ne s’est amusée à modifier ses œuvres conformément
+au désir, à l’opinion et à la crédulité des
+humains. S’il en est ainsi, pourquoi donc, voulant
+connaître le monde et ses parties constitutives,
+irions-nous préférer, pour régler notre examen,
+à l’<i>œuvre</i> même de Dieu la <i>parole</i> de Dieu ? L’<i>œuvre</i>
+est-elle moins parfaite et moins noble que la <i>parole</i> ?
+Supposez que Fromont ou d’autres parvinssent
+à établir qu’il y a hérésie à dire que
+la terre tourne ; supposez que plus tard les
+observations, la critique, la cohésion et l’ensemble
+des faits vinssent attester comme irréfragable
+le mouvement de la terre ; n’aurait-il pas
+fort compromis l’Église et lui-même ? Consentez
+au contraire à n’assigner que la seconde place
+à la <i>parole</i>, toutes les fois que l’<i>œuvre</i> semble
+s’éloigner absolument de la <i>parole</i> ; vous ne faites
+aucun tort à l’Écriture. En effet, si, pour se mettre
+à la portée de l’entendement populaire, l’Écriture
+attribue quelquefois à Dieu lui-même
+des qualités et des propriétés tout à fait indignes
+de lui, pourquoi voudrions-nous que la sainte
+Écriture, à propos du soleil et de la lune, se fût
+soumise à une loi plus sévère ; qu’elle eût cessé
+dans cette occasion d’abaisser ses paroles au
+niveau de la foule ignorante, et qu’elle se fût
+abstenue de représenter les œuvres de la création
+comme placées dans des dispositions conformes à
+l’apparence, mais éloignées de la réalité et de la
+nature ? S’il est vrai que le soleil soit immobile et
+que la terre se meuve, cela ne porte aucune atteinte
+à l’Écriture sainte, qui ne s’exprime que
+d’une manière conforme à l’apparence telle
+qu’elle frappe les yeux du vulgaire.</p>
+
+<p>« Il y a plusieurs années, au début de ce grand
+vacarme contre Copernic, je rédigeai un mémoire
+assez détaillé, dédié à Christine de Lorraine, dans
+lequel, m’appuyant sur l’autorité de la plupart
+des Pères de l’Église, j’essayai de démontrer
+qu’il y avait un grave abus à faire intervenir
+si souvent dans les questions scientifiques et
+d’observation l’autorité de l’Écriture sainte.
+Je demandais que l’on s’abstînt à l’avenir d’employer
+de telles armes dans les discussions de
+ce genre. Aussitôt que je serai moins assiégé
+d’inquiétudes, je vous ferai tenir une copie
+de cet écrit ; mais je suis à la veille de me
+rendre à Rome par ordre du Saint-Office, qui
+vient d’arrêter la vente de mon Dialogue. Je tiens
+en outre des meilleures sources que nos révérends
+Pères jésuites se sont donné beaucoup de peine
+pour démontrer que mon livre est encore plus abominable
+et plus dangereux pour la sainte Église
+que les écrits de Luther et de Calvin ; le tout
+malgré le soin que j’ai pris de me rendre en personne
+à Rome afin d’obtenir le permis d’imprimer ;
+et quoique j’aie remis le manuscrit entre
+les mains du sacré Collége qui l’a revu avec la
+plus grande attention, et qui, après avoir opéré
+des changements, soustractions et additions de
+toute nature, l’a renvoyé à Florence pour qu’un
+nouvel examinateur le relût de nouveau. Celui-ci,
+ne trouvant plus rien à modifier, s’est borné,
+pour prouver son zèle consciencieux, à remplacer
+quelques mots par des synonymes ; il a mis
+<i>univers</i> au lieu de <i>nature</i>, esprit <i>sublime</i> au lieu
+de <i>divin</i> ; et pour excuser ces dernières modifications,
+il m’a annoncé que j’aurais fort à faire,
+que je rencontrerais des adversaires acharnés, et
+que je pouvais m’attendre à une persécution
+furieuse ; ce qui est arrivé. Le libraire qui a publié
+mon ouvrage est désolé ; la prohibition de
+le débiter lui a fait perdre un bénéfice de plus
+de deux mille scudi ; car la vente non-seulement
+d’une première édition, mais d’une seconde deux
+fois plus importante que la première, était assurée.
+Quant à moi, au milieu de tant de douleurs et d’embarras,
+ce qui m’afflige le plus c’est qu’il me faille
+renoncer à préparer pour l’impression et à continuer
+mes autres travaux, et que je ne doive plus
+espérer les voir paraître de mon vivant, spécialement
+mon ouvrage sur le <i>Mouvement</i>.</p>
+
+<p>« J’ai lu avec beaucoup de plaisir le mémoire du
+<span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Pietro Gassendi contre la philosophie de
+Fludd, ainsi que son Appendice d’observations astronomiques.
+Ni Mercure ni Vénus ne pouvaient,
+à cause de la pluie, être observés sous le soleil ;
+mais depuis longtemps je suis persuadé de leur
+petitesse, et je me réjouis que le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Gassendi
+l’ait trouvée réelle. Accordez-moi la faveur de
+communiquer la présente audit <span lang="it" xml:lang="it">signor</span>, que je
+salue cordialement, ainsi que son respectable ami
+le père Mersenne, en vous baisant les mains de
+tout mon cœur, et en vous souhaitant toute espèce
+de prospérité. »</p>
+
+<p>Cette lettre nous fournit une preuve de plus des
+contrastes singuliers que présentait le caractère
+de Galilée. Nous l’avons vu tout à l’heure s’abîmer
+dans sa douleur, protester de ses bonnes intentions,
+se prosterner, trembler devant ses persécuteurs,
+enfin oublier sa dignité pour ne songer
+qu’au fléau qui peut mettre sa vie en péril. Puis
+soudain, au moment suprême, à la veille, comme
+il le dit, de partir pour comparaître devant ses
+juges, il relève la tête et s’exalte au souvenir de ses
+luttes et de ses travaux. Le savant et le philosophe
+reprennent le dessus et empêchent le vieillard
+de songer à ce qui le menace. Il en parle bien
+en passant, mais dans quelques lignes seulement.
+Le reste de sa longue lettre est consacré à la
+science ; le nom de Gassendi le rappelle au
+sentiment de sa propre gloire. Il se voit devant
+l’avenir ; et pour l’honneur de la science il
+veut faire bonne contenance ; commentant tel ouvrage,
+réfutant tel autre, traitant des questions
+astronomiques avec une sérénité qui devait,
+hélas ! être bien loin de son cœur. Non content
+de cette preuve d’indépendance d’esprit, il ose
+revenir à ses doctrines favorites et entreprend de
+concilier les Écritures avec le système auquel il
+a voué sa vie et qu’il doit renier si douloureusement.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cette protestation <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i> ne donne-t-elle pas
+une idée vive des combats qui devaient se livrer en
+lui ? N’est-ce pas dans ces soubresauts d’énergie,
+précédés et suivis de crises d’abattement qu’on
+saisit l’homme tout entier ; — homme double s’il
+en fut, nature dramatique et complexe ?</p>
+
+<p>N’est-ce pas là aussi ce qui peut justifier la tradition,
+qui a mis dans sa bouche les mots si
+dramatiques : <i lang="it" xml:lang="it">E pur si muove</i> ? Jamais ces mots ne
+furent prononcés, nous l’avons déjà dit ; mais ils
+sont implicitement contenus dans chacune des phrases
+de cette lettre, écrite en quelque sorte sur le
+seuil de l’exil. — On l’accuse ; on le contraint
+d’aller devant le Saint-Office abjurer ses erreurs ; — et
+cependant le texte des Écritures n’est pas infaillible.
+<i lang="it" xml:lang="it">E pur si muove !</i> Fromont a taxé d’hérésie les
+défenseurs de Copernic : — qu’il y prenne garde,
+ceux qu’il outrage pourraient bien défendre la vérité.
+<i lang="it" xml:lang="it">E pur si muove !</i> La haine des jésuites le
+poursuit ; on le compare à Luther et à Calvin ; on
+veut le noter d’infamie ; — et pourtant il est innocent
+de mensonge comme d’hérésie. <i lang="it" xml:lang="it">E pur si
+muove !</i> Oui, le cri héroïque semble retentir à
+chaque ligne de cette lettre ; on le devine, on
+l’entend ; on plaint amèrement le vieillard, et
+l’on n’a plus la force de lui reprocher ses défaillances.</p>
+
+<p>Le même jour où il écrivait à Diodati, Galilée
+adressait le billet suivant au cardinal de Médicis,
+oncle du grand-duc :</p>
+
+<p>« Je suis sur le point d’entreprendre le voyage
+de Rome. Je sais que Votre Éminence en connaît
+le motif, et ces lignes n’ont d’autre but que de
+lui annoncer le jour de mon départ, fixé au 20
+du mois courant ; afin que, si Votre Éminence voulait
+m’honorer de ses commissions, une pareille
+faveur pût m’être accordée. Je n’ignore pas quel
+intérêt vous prenez à mon malheur, et que
+vous connaissez la méchanceté de mes persécuteurs ;
+je puis en conclure que vous apprendrez
+avec joie ma justification, et sinon la punition de
+mes astucieux adversaires, du moins leur confusion.
+Je supplie à genoux Votre Éminence de me
+garder comme précédemment sa bonté et sa protection,
+et de se tenir pour persuadée que cette
+protection est accordée à l’innocence, à laquelle
+la récompense divine ne peut manquer. Je m’incline
+humblement devant Votre Éminence, et
+demande au ciel, pour elle, toutes les prospérités. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Galilée espérait encore. Il espérait confondre
+ses adversaires, et peut-être obtenir leur châtiment !</p>
+
+<p>Ce fut dans ces sentiments que, le 20 janvier, il
+se mit en route pour Rome.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c23"><span class="first">XXIII</span><br>
+<span class="small i">Voyage de Florence à Rome. — La peste. — Accueil fait à Galilée.
+Ses lettres particulières. — Aveuglement, crédulité, faiblesse.</span></h3>
+
+
+<p>Comment Galilée pouvait-il espérer de rentrer en
+grâce ?</p>
+
+<p>On attaquait en lui la philosophie même. Dès
+l’âge de dix-huit ans, il avait marché dans la voie
+de l’observation et de la science. Fidèle aux conseils
+de l’ami du Tasse, Jacques Mazzini, son premier
+maître, Galilée s’était défait de bonne heure
+des préjugés contemporains. Il avait voulu penser
+par lui-même. Sa propre expérience et la précision
+scrupuleuse des observations scientifiques devinrent
+les uniques règles de ses jugements ; il ne voulut
+croire que les faits prouvés ; en un mot il ouvrit
+la même tranchée où Descartes et Bacon, dont il fut
+tout au moins l’égal, plaçaient leurs batteries.</p>
+
+<p>Armé pour le libre examen, il prétendait ne pas
+cesser d’être bon catholique. Les vérités de foi et les
+dogmes furent réservés et respectés par lui ; et au
+moment même où il faisait trembler sur leurs
+bases les vieilles colonnes du temple scientifique ; — comme
+il continuait avec sincérité, même avec
+ferveur, les pratiques de sa religion, il se croyait à
+l’abri de tout reproche.</p>
+
+<p>Cependant il dérangeait les péripatéticiens, troublait
+les aristotéliciens, fatiguait les partisans du
+vide, et d’invention en invention, de découverte en
+découverte, il faisait sortir de terre plus d’ennemis
+que les dents de Cadmus n’avaient créé d’hommes.</p>
+
+<p>Aussi ses vagues espoirs étaient-ils mêlés d’une
+sourde terreur. Aux dangers de la peste se joignaient
+les fatigues du voyage, de la maladie et de
+la vieillesse. On était à une époque où au moindre
+déplacement il était d’usage d’écrire son testament.
+Aujourd’hui trente heures suffisent pour franchir
+cette même distance que Galilée mit vingt-cinq
+jours à parcourir. Plusieurs fois il fut obligé de
+s’arrêter pour faire quarantaine ; le 13 février seulement
+il se trouvait à Rome. Aussitôt il se rendit
+au palais de l’ambassadeur toscan, Niccolini, dont
+il a déjà été parlé à diverses reprises.</p>
+
+<p>L’ambassadeur qui l’attendait lui fit l’accueil le
+plus gracieux. C’est encore un signe caractéristique
+que cette politesse à toute épreuve. Les ennemis
+de Galilée eux-mêmes ne s’en départirent
+pas. Firenzuola, son agréable persécuteur, viendra
+le voir, l’interroger, lui sourire. Au besoin il
+s’apitoiera sur le sort du vieillard et lui prodiguera
+les consolations et les encouragements ; il l’<i>allaitera
+d’espérance</i>, comme dit Ronsard ; Galilée, crédule
+comme un enfant, se trouvera heureux de
+ces douces paroles.</p>
+
+<p>Consultez sa correspondance pendant les trois
+longs mois qui précédèrent le jugement de son
+procès ; vous n’y trouverez qu’illusions, compliments,
+faussetés. Jusqu’à la fin il croit, ou
+feint de croire, et répond aux hypocrites condoléances
+de ses adversaires par les formules d’une
+urbanité non moins hypocrite.</p>
+
+<p>Le 19 février il écrit à Cioli :</p>
+
+<p>« Les événements de mon voyage de vingt-cinq
+jours, vous ont été, je le sais, transmis, très-honoré
+<span lang="it" xml:lang="it">signor</span>, par le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Geri Bocchineri, que
+j’en ai instruit dans diverses lettres, ce qui me
+dispense d’y revenir<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Arrivé ici, j’ai été accueilli
+par M. l’ambassadeur avec une bonté qui ne peut
+se décrire, et avec laquelle il continue de me
+traiter. Quant à la situation de mes affaires, je ne
+puis rien vous en apprendre ; cependant, à en
+juger par ce qui s’est passé jusqu’ici, il me semble,
+ainsi qu’à l’ambassadeur et aux employés
+de sa maison, que l’orage qui me menaçait s’est
+un peu calmé, du moins en apparence. Aussi ne
+dois-je pas me laisser aller tout à fait au découragement,
+comme si le naufrage était inévitable
+et m’enlevait tout espoir d’atteindre le port ;
+d’autant plus que, suivant les instructions de
+mon maître :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Ces lettres à Bocchineri, le père de la bru de Galilée, sont
+malheureusement toutes perdues.</p>
+</div>
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Je fais voile avec modestie,</div>
+<div class="verse">Au milieu des flots courroucés.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>« Je reste constamment à la maison ; il ne me
+paraît pas convenable de me promener en ce moment
+dans la ville, comme si je voulais me montrer.
+Jusqu’à présent il ne m’a rien été ordonné ni
+mandé <i lang="la" xml:lang="la">ex officio</i>. Un des membres de la Congrégation
+m’a visité deux fois et a causé avec moi
+le plus agréablement du monde en me fournissant
+habilement l’occasion de lui expliquer et de lui confirmer
+ma soumission toujours sincère à l’Église.
+Il m’a, autant que j’en ai pu juger, écouté avec
+satisfaction. Si sa visite, comme il y a lieu de le
+supposer, a été faite avec l’assentiment ou
+même par ordre de la Congrégation, je puis la
+considérer comme le commencement d’un traitement
+très-doux et très-affable, bien éloigné des
+cordes, des chaînes et des cachots dont j’étais
+menacé. Je trouve encore une autre consolation
+dans les sentiments de bienveillance et d’intérêt
+que professent à mon égard, ainsi que je l’apprends
+de plusieurs côtés et que je l’ai reconnu moi-même
+en partie, un grand nombre de personnages
+influents. Comme il me paraît plus facile de confirmer
+ceux-ci dans leur bonne opinion que de
+faire revenir les autres de leur défavorable partialité ;
+je crois, avec monsieur l’ambassadeur, que
+deux lettres de notre auguste maître, adressées à
+Leurs Excellences les cardinaux Fra Desiderio
+Scaglia (cardinal de Crémone) et Bentivoglio (le
+célèbre homme d’État et historien), pourraient
+m’être utiles. Si vous partagez cet avis, très-honoré
+<span lang="it" xml:lang="it">signor</span>, je vous prie de me faire accorder
+cette grâce.</p>
+
+<p>« C’est tout ce que je puis vous communiquer
+pour le moment ; veuillez, en outre, témoigner
+tout mon respect au grand-duc, notre sérénissime
+maître, à Son Éminence le cardinal et à
+tous les augustes princes ; et communiquer la
+présente à monseigneur l’archevêque et au comte
+Orso d’Elci, auxquels, ainsi qu’à vous, je baise
+les mains, en me disant votre dévoué et reconnaissant
+serviteur. »</p>
+
+<p>Les mêmes sentiments se manifestent dans deux
+autres lettres adressées à Geri Bocchineri. C’est
+toujours cet espoir vague et crédule qui devait être
+si cruellement déçu. La première est datée du 15
+février.</p>
+
+<p>« Profitant de l’occasion d’un courrier qui part
+ce soir, je vous écris à vous et au <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Alessandro
+(le père de Geri) pour vous annoncer la réception
+de vos dernières lettres, qui attestent de
+votre part l’amitié à laquelle vous m’avez accoutumé.
+Au sujet de mon affaire je ne puis pour
+l’instant rien vous apprendre, parce que rien
+n’a encore été décidé et qu’on ne m’a encore rien
+fait savoir. Je demeure tranquillement dans le
+palais de M. l’ambassadeur, où je suis traité avec
+la plus grande amabilité.</p>
+
+<p>« Ce seigneur, qui prend mon parti avec zèle partout
+où l’on peut raisonnablement chercher aide et
+protection, croit s’apercevoir que l’irritation contre
+moi diminue chaque jour. Le père don Benedetto
+(Castelli) est du même avis ; c’est pour moi un
+avocat zélé et infatigable. Nous apprenons enfin
+que les nombreuses et graves accusations portées
+contre moi se sont réduites à une seule et
+qu’on a laissé tomber les autres. De celle-là je
+pense pouvoir me disculper sans peine et complétement,
+quand on aura pris connaissance de
+mes moyens de justification. Peu à peu je les fais
+parvenir aux oreilles de quelques-uns des fonctionnaires
+supérieurs, qui ne peuvent ni refuser
+absolument d’écouter mes explications, ni les
+laisser sans réponse. On peut donc sans témérité
+en inférer que l’affaire se terminera heureusement.
+Je garde constamment la maison, ce qui a
+semblé à tous mes amis et protecteurs être la conduite
+la plus convenable. Le cardinal Barberini
+me l’a même conseillé, non pas <i lang="la" xml:lang="la">ex officio</i> ; mais, ce
+sont les expressions de Son Éminence, en ami.
+Ainsi que je vous l’ai déjà dit, il ne m’est pas encore
+parvenu un seul mot du tribunal. Un des conseillers,
+mon ami et protecteur depuis de longues
+années, m’a visité une couple de fois et m’a fourni
+l’occasion de m’expliquer librement sur plusieurs
+points et de lui montrer quelques écrits rédigés
+par moi sur les questions pendantes ; il s’en est
+déclaré satisfait. Nous supposons, non sans raison,
+que ces visites n’ont pas eu lieu sans que les autorités
+supérieures en fussent prévenues ou peut-être
+même sans qu’elles les eussent ordonnées ;
+nous croyons aussi qu’elles ont tâché de prendre
+quelques renseignements généraux : s’il en est
+ainsi, on ne pouvait procéder avec moi d’une
+façon plus bienveillante et en faisant moins d’éclat.
+La privation de tout exercice depuis près
+de quarante jours commence à m’être très-préjudiciable ;
+vous savez, en effet, que je tiens ordinairement,
+ce qui est très-profitable à ma
+santé, à prendre de l’exercice ; ma digestion notamment
+en est gênée ; les glaires s’accumulent ;
+depuis trois jours j’éprouve dans les jambes des
+tiraillements très-douloureux qui m’ôtent le sommeil.
+Il faut espérer qu’une diète sévère m’en
+délivrera. Restant constamment à la maison, je
+n’ai pu remettre moi-même les lettres de Son
+Éminence au Père vicaire général des capucins et
+à son collègue ; le complaisant <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Buonamici
+m’a remplacé et s’est entremis pour moi de la
+manière la plus amicale, notamment auprès de
+ce collègue sus-nommé qui a été en Allemagne
+son ami intime. Le Père général l’aide en cela
+autant qu’il le peut et a voulu garder ma lettre
+adressée à S. A. la sérénissime grande-duchesse,
+pour la lire attentivement. Il y a quelques jours,
+je vous ai écrit de quelle utilité seraient des lettres
+de Son Altesse aux cardinaux Bentivoglio et
+Scaglia qui, à ce que j’apprends en secret, sont
+très-bien disposés en ma faveur. S’il se trouve
+dans la Congrégation un ou deux membres aptes
+et résolus à défendre l’innocence et la vérité, il y
+a espoir que leurs voix suffiront pour imposer silence
+aux plus acharnés. En conséquence je vous
+prie de me procurer les susdites lettres par l’entremise
+de mon patron et protecteur le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span>
+Bali Cioli, et de témoigner à ce dernier tout mon
+respect, en même temps que je vous baise les
+mains avec un sincère attachement et que je vous
+souhaite toute espèce de prospérités.</p>
+
+<p>« P. S. Après avoir lu cette lettre, je vous prie de
+la communiquer à mes religieuses et à Vincenzo
+(ses enfants<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.) »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Galilée, quoique n’ayant jamais été marié, avait eu, pendant
+son séjour à Padoue, trois enfants naturels de Marina Gamba : Vincenzo,
+né en 1600, plus tard légitimé ; et deux filles, Giulia et Polissena,
+religieuses au couvent de San Matteo.</p>
+</div>
+<p>La seconde de ses lettres, adressée à Geri Boccherini,
+est du 5 mars :</p>
+
+<p>« Avec votre lettre, la bienvenue, j’ai reçu celle
+de notre sérénissime maître pour Monseigneur le
+cardinal Bentivoglio, laquelle m’a été remise sur-le-champ.
+Si, comme je l’espère, elle produit autant
+d’effet que celle adressée au cardinal Scaglia,
+le résultat en sera important ; car le cardinal se
+montre pour moi si bien disposé que je ne saurais
+mieux désirer. Quant à mon affaire, elle se
+traite avec le même silence que le premier jour.
+On peut croire, il est vrai, si l’on en juge par
+de rares indices, que les accusations perdent de
+leur gravité et que déjà quelques-unes ont été
+complétement écartées à cause de leur insignifiance
+évidente, ce qui est d’un bon présage pour
+les autres ; j’espère donc qu’elles prendront aussi
+bonne tournure. Il faut bien s’attendre à ce que
+la vérité finisse par triompher du mensonge.</p>
+
+<p>« Dans la présente est incluse une lettre du
+Père général des capucins, en réponse à celle de
+S. E. le cardinal Médicis. Je n’ai pu voir le
+Père général, et le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Buonamici a remis
+la lettre mentionnée en même temps que celle
+destinée à son collègue. Lui non plus n’a pu
+réussir à rien découvrir, quoiqu’il ne cesse,
+dans sa bonté, de prendre souci de mes intérêts
+avec une sincère sollicitude ; ce dont je lui suis
+plus obligé de jour en jour. Je dois aussi beaucoup
+au <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Lagi, sur la recommandation
+du <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Alessandro, que je vous prie de saluer
+de ma part : il me pardonnera de ne pas lui
+écrire à lui-même afin de ne pas me répéter.</p>
+
+<p>« Je vous prie de me recommander aux <span lang="it" xml:lang="it">signori</span>
+comte Orso d’Elci et Bali Cioli, dont je suis le très-humble
+serviteur, et de leur baiser les mains
+pour moi. Demandez-leur aussi de bien dire à
+notre sérénissime maître combien je suis touché
+de la faveur qu’il me témoigne. Ne pouvant reconnaître
+ses bontés, je suis heureux de penser
+que mes filles les religieuses prient sans cesse
+pour son bonheur. »</p>
+
+<p>Ces lettres, dont l’humilité flatteuse est poussée
+jusqu’à l’abaissement, dont la confiance va jusqu’à
+l’aveuglement, sont encore dépassées par celles qui
+suivent :</p>
+
+<p>« J’ai lu, écrit Galilée le 12 mars à Bali Cioli,
+j’ai lu, très-honoré seigneur, la lettre que vous
+avez adressée au nom du sérénissime grand-duc
+notre maître, à Son Excellence l’ambassadeur,
+afin de déterminer Sa Sainteté à presser
+mon affaire le plus possible. Son Excellence a
+transmis ce matin cette lettre au Pape et en a reçu
+la réponse que vous trouverez dans une dépêche
+de l’ambassadeur. Je connais la bienveillance
+infatigable de Son Altesse pour ma personne
+et l’étendue de mes obligations envers
+Elle. Elles sont telles que je ne puis lui en témoigner
+ma reconnaissance que par des paroles, expression
+humble de la gratitude respectueuse
+et profonde que m’inspire une telle faveur accordée
+à de telles infortunes.</p>
+
+<p>« Je vous prie donc de communiquer à Son Altesse
+mes remercîments et la reconnaissance qui
+me pénètre, et de donner par la parole à ce témoignage
+l’énergie et la force que je ne puis y
+mettre par écrit. Je baise humblement le vêtement
+de Son Altesse, et à vous, très-honoré
+seigneur, je renouvelle l’assurance de mon respectueux
+dévouement ; priant Dieu qu’il vous accorde
+toutes sortes de prospérités. »</p>
+
+<p>Et bientôt après, le 19 mars :</p>
+
+<p>« On continue à observer à mon égard le même
+silence, et il n’y a pas moyen de savoir autre
+chose que ce que M. l’ambassadeur réussit à
+découvrir par ci par là d’une manière assez vague.
+Mon infatigable défenseur dom Benedetto Castelli
+est aussi informé secrètement, mais dans
+les mêmes termes généraux, que le procès prend
+une tournure un peu plus favorable, grâce surtout
+aux lettres de Son Altesse. Aussi, ce qui
+vous sera confirmé par l’ambassadeur, la même
+intervention auprès des autres Éminences, membres
+de la Congrégation, me serait-elle d’une
+grande utilité ; tous ceux des cardinaux auxquels
+on s’est déjà adressé se sont exprimés dans
+ce sens. »</p>
+
+<p>« Je vous prie donc, très-honoré seigneur, de
+joindre votre intercession à celle de M. l’ambassadeur,
+pour déterminer Son Altesse à m’accorder
+cette faveur. Son Altesse recevra de Dieu
+la récompense que méritent les protecteurs
+de l’innocence. J’offre à notre Sérénissime maître
+l’expression de mon respect ; et je vous baise
+les mains avec dévouement et reconnaissance,
+priant Dieu de vous bénir de toute manière. »</p>
+
+<p>Ce grand-duc si souvent remercié par Galilée à
+peine osait élever la voix en sa faveur. Quant au
+ministre Bali Cioli, il était plus indigne encore de
+ces témoignages de reconnaissance ; au moment
+où le philosophe se prosternait à ses pieds, il essayait
+de lui enlever l’humble pension que Galilée
+recevait du gouvernement toscan ! Si bien que
+Niccolini, pour rappeler son collègue à l’humanité
+et au respect du malheur, fut obligé de déclarer
+qu’il était prêt à payer cette pension sur sa cassette
+particulière.</p>
+
+<p>Tels étaient les appuis auxquels Galilée donnait
+sa confiance.</p>
+
+<p>Tels étaient les protecteurs sur lesquels il comptait
+pour le triomphe de ses folles espérances.</p>
+
+<p>L’événement devait bientôt le désabuser.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c24"><span class="first">XXIV</span><br>
+<span class="small i">Les batteries des ennemis de Galilée se démasquent. — On le transfère
+en prison. — Il s’efforce de désarmer ses ennemis par l’humilité
+et la patience. — Il tombe malade.</span></h3>
+
+
+<p>Le moment était arrivé où les ennemis de Galilée
+allaient jeter le masque et où la politesse allait faire
+place à la rigueur. Niccolini, le 9 avril, écrivait :</p>
+
+<p>« Lorsque ce matin j’ai profité de l’occasion qui
+s’est offerte de parler de cette affaire à Sa Sainteté,
+le Pape m’a témoigné son mécontentement
+à ce sujet. La chose lui semble de nature à produire
+pour la religion des conséquences graves.
+Aussi, bien que Galilée compte défendre ses
+affirmations par de bonnes raisons, l’ai-je exhorté
+à ne pas l’essayer, à ne pas prolonger le
+débat. Je lui ai au contraire conseillé de souscrire
+à tout ce qu’on lui ordonnera de croire au
+sujet du mouvement de la terre. Ce conseil l’a
+jeté dans une profonde affliction, et il est tellement
+découragé depuis hier que je suis très-inquiet
+pour sa vie. J’ai pourvu à ce qu’il fût
+servi par un domestique et ne manquât d’aucune
+commodité ; car j’ai à cœur, ainsi que ses amis et
+tous ceux qui s’intéressent à cette affaire, de lui apporter
+quelques consolations. Il en est d’ailleurs
+digne, et toute ma maison, qui lui est très-attachée,
+est extrêmement touchée de son infortune. »</p>
+
+<p>Pour qui n’ignore pas les habitudes de la diplomatie,
+pour qui en déchiffre les mystères, pour
+qui <i>sait lire entre les lignes</i>, cette lettre est un cri
+d’alarme. Les craintes de Niccolini se réalisèrent
+dans toute leur étendue.</p>
+
+<p>Galilée avait habité jusqu’alors le palais de
+l’ambassadeur grand-ducal. L’ordre arriva de le
+transférer dans les bâtiments de l’Inquisition, situés
+près de Saint-Pierre. C’était une prison, et
+pourtant après cette vexation nouvelle le pauvre
+persécuté trouve encore des paroles de résignation,
+j’allais dire de flatterie, comme le prouvent les
+lignes suivantes adressées à Bocchineri, le 16 avril,
+quelques jours après son incarcération :</p>
+
+<p>« Le mémoire que j’ai remis au cardinal Barberini
+me paraît avoir eu pour résultat de presser
+l’examen de mon procès, qui du reste est conduit
+avec le mystère accoutumé. J’ai donc été
+condamné à garder la retraite la plus absolue ;
+cependant, contre l’usage, on m’a donné la
+jouissance de trois chambres spacieuses qui
+font partie de l’habitation du fiscal du saint-office ;
+<i>j’ai même la permission de me promener
+dans de larges corridors</i>. Ma santé est bonne, ce
+que je dois, après Dieu, aux soins de M. l’ambassadeur
+et de madame l’ambassadrice, ainsi
+que de leurs gens, qui veillent attentivement à
+ce que j’aie toutes les commodités et même
+au delà.</p>
+
+<p>« J’ai communiqué au <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Marsilio ce que
+vous me mandez. Il vous remercie et continue
+à me servir avec un zèle presque excessif et qui
+ne restera pas sans récompense. Du reste la solitude
+dans laquelle je vis ne me permet de vous
+transmettre aucune nouvelle, si ce n’est que le
+mauvais état dans lequel m’arrivent vos lettres
+me fait craindre que la Toscane ne soit encore
+en proie au fléau, ce qui m’affligerait beaucoup.
+Quand vous serez de retour, je regarderai comme
+une grâce particulière que vos frères et vous vous
+veuilliez bien disposer en toute liberté de ma villa
+et jouir des quelques agréments qu’on y trouve.
+Je désire que Vincenzo m’envoie des détails circonstanciés
+sur lui-même, sur sa femme, ses
+enfants et ses affaires. Je vous prie de lui communiquer
+la présente, pour qu’il en prenne connaissance.
+Je vous baise la main, ainsi qu’à vos
+frères, et vous souhaite toute espèce de bonheur. »</p>
+
+<p>Quel douloureux spectacle ! Quelles navrantes
+réflexions inspire cette longanimité craintive de
+Galilée ! Quelle frayeur déguisée se trahit dans les
+euphémismes attristants de sa phraséologie ! Avertir
+ses amis qu’on l’a incarcéré, le malheureux ne
+l’ose pas ; il dit seulement que le plus grand mystère
+préside à l’instruction des procès appelés devant
+le saint-office ; et c’est pour que ce secret ne soit
+pas violé, qu’il doit vivre dans la <i>retraite</i>. On lui
+accorde même une bienveillante exception : au
+lieu d’un cachot il a trois chambres ! Pour comble
+de faveur il se promène dans les corridors.</p>
+
+<p>Ce sourire docile, contraint et mélancolique
+de Galilée est plus douloureux que ne pourraient
+l’être ses lamentations ou ses colères. Relisez ce
+peu de lignes, révélation d’un monde ; vous y
+trouverez toute la cruauté hypocrite des persécuteurs
+et tout le pusillanime abattement du
+persécuté.</p>
+
+<p>Le prisonnier sent derrière lui le poignet de
+fer et devine le regard qui l’épie. En effet, un
+peu plus loin, ne trahit-il pas implicitement la
+cause de ses réticences, lorsqu’il parle du mauvais
+état dans lequel lui arrivent les lettres
+qu’on lui adresse ? Effrayé de sa hardiesse, il se
+hâte d’en attribuer la cause au fléau qui décime
+la Toscane. Mais il ne l’ignore pas, le <i>mauvais état</i>
+des lettres qu’il reçoit l’avertit du sort de celles
+qu’il envoie ; tout est lu, contrôlé, interprété ; ce
+n’est pas par la quarantaine de la peste, c’est
+par la quarantaine de la haine que passent les
+correspondances. Voilà pourquoi il atténue ses
+misères ; c’est le secret des périphrases, des
+ménagements, des mille mensonges de sa douleur.</p>
+
+<p>Cependant, la vérité finit par se faire jour. En
+dépit de ces trois belles chambres qu’on lui a
+généreusement octroyées et de la promenade des
+corridors, la santé du vieillard s’est affaiblie.
+Quinze jours à peine écoulés, l’hospitalité des persécuteurs
+a produit son effet. « J’écris (dit-il
+dans une lettre datée du 23 avril), j’écris de
+mon lit, sur lequel je suis cloué depuis seize
+heures par un violent mal de reins, qui probablement
+durera seize autres heures. Il n’y
+a pas longtemps que le commissaire et le
+fiscal qui conduisent l’instruction m’ont visité ;
+ils m’ont donné leur parole et m’ont annoncé
+leur ferme résolution de terminer mon procès
+dès que je serai en état de quitter le lit. Je
+compte plus sur cette promesse que sur les
+assurances qui m’ont été données auparavant,
+assurances hypothétiques plus que réelles.
+J’ai toujours espéré et j’espère maintenant
+plus que jamais, que mon innocence et ma
+sincérité seront prouvées. Il me devient pénible
+d’écrire…… et je m’arrête. Je baise la
+main au très-honorable seigneur Bali ainsi qu’à
+vous et à vos frères. Vous m’obligerez en transmettant
+la présente à mes religieuses et à Vincenzo. »</p>
+
+<p>Cette lettre, adressée à Bocchineri, est la dernière
+que nous ayons de Galilée pendant son séjour
+à Rome et jusqu’à la fin de son procès.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c25"><span class="first">XXV</span><br>
+<span class="small i">Interrogatoires de Galilée. — Il se rétracte volontairement. — Abaissement
+extrême de Galilée. — Il présente sa défense avec
+ses excuses.</span></h3>
+
+
+<p>Le procès était sérieusement commencé depuis
+le 12 avril.</p>
+
+<p>Ce jour-là Galilée comparut pour la première
+fois devant le vice-commissaire du Saint-Office, Firenzuola
+son rival, le moine mathématicien.</p>
+
+<p>Interrogé s’il connaissait le motif qui l’avait fait
+citer devant l’Inquisition, il répondit qu’il était
+porté à croire que la publication de son Dialogue
+sur les systèmes du monde en était le motif. Il
+exposa ensuite l’origine de ce livre et expliqua les
+raisons qui l’avaient engagé à passer sous silence
+devant le padre Maestro la prohibition antérieure du
+cardinal Bellarmin. « Il n’avait pas, disait-il, jugé
+nécessaire d’en parler, n’ayant dans cet écrit ni
+avancé ni défendu le mouvement de la terre et
+l’immobilité du soleil » ; il avait au contraire démontré
+que cette opinion <i>était mal fondée</i> ; il
+avait prouvé l’insuffisance des principes de Copernic.</p>
+
+<p>Le 30 avril eut lieu le second interrogatoire.
+Comme le 12, il y fut surtout question de la prohibition
+de Bellarmin et du dialogue. Galilée prononça
+une longue harangue qu’il termina par les
+paroles suivantes : « Si, comme je l’espère, la possibilité
+et le temps me sont accordés pour cela,
+j’ai l’intention d’établir que je n’ai pas agi dans
+le sens que l’on suppose, et que maintenant
+encore je ne tiens pas pour vraie en général
+l’opinion qui pose en principe le mouvement de
+la terre et l’immobilité du soleil. Cette déclaration
+publique me sera facile, puisque vers la
+fin du livre que j’ai publié les interlocuteurs
+prennent l’engagement de se réunir de nouveau
+pour traiter d’autres questions d’histoire naturelle.
+J’ajouterai donc aux dialogues un ou deux
+entretiens ; je promets d’y reprendre un à un
+les arguments favorables à l’opinion fausse et
+condamnée que je réfuterai de la manière la plus
+solide ; de celle que Dieu m’inspirera. En conséquence
+je prie le haut tribunal de m’aider dans
+cette bonne résolution et de m’en rendre la réalisation
+possible. »</p>
+
+<p>Devant un pareil langage on hésite entre deux
+suppositions également affligeantes, également humiliantes
+pour l’honneur de Galilée. Si, en démentant
+ainsi les convictions de sa vie il était
+de bonne foi, on est honteux pour lui d’une aussi
+triste palinodie ; si, au contraire, il ne cherchait
+dans ces déclarations mensongères qu’un moyen
+d’échapper au danger et de sauver sa vie qu’il
+croyait menacée, on rougit de cet anéantissement
+de toute volonté et de toute dignité. Peut-être la
+vérité se trouve-t-elle entre ces deux hypothèses.
+Tant de combats intérieurs, la pénible lutte des
+croyances religieuses et des aspirations philosophiques,
+l’abattement physique et le chaos moral
+où languissait ce grand vieillard lui arrachaient la
+conscience de ses actes et la vue nette de ses propres
+sentiments.</p>
+
+<p>Tant de sacrifices de dignité ne devaient pas le
+sauver.</p>
+
+<p>L’envie achevait son œuvre : le Pape jaloux et
+offensé secondait les projets de vengeance des jésuites
+et des dominicains rivaux. Ce fut donc
+inutilement que, soumis à un troisième interrogatoire,
+le 10 mai, Galilée présenta plus longuement
+encore sa triste défense ; revenant sur tous les
+points en discussion, expliquant les motifs qui
+l’avaient porté à enfreindre la défense de Bellarmin, — laquelle,
+au surplus, ne contenait pas la clause
+expresse <i>de ne pas traiter en général des deux systèmes
+du monde</i> ; — affirmant qu’il était sincère
+dans ses protestations et convaincu de l’immobilité
+de la sphère terrestre.</p>
+
+<p>Il insista beaucoup sur ce que, avant de publier
+son livre, il avait rempli toutes les obligations imposées,
+nécessaires, officielles.</p>
+
+<p>Enfin il invoqua avec larmes la clémence de ses
+juges.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c26"><span class="first">XXVI</span><br>
+<span class="small i">Condamnation de Galilée. — Il écoute, résigné, à genoux,
+sa sentence.</span></h3>
+
+
+<p>L’arrêt était porté, avant qu’on le prononçât. Une
+lettre du 18 juin dans laquelle Niccolini rend compte
+de la réponse que lui fit Urbain VIII, fatigué de ses
+intercessions en faveur de Galilée, le prouve assez :</p>
+
+<p>« En ce qui concerne le point principal, m’a répondu
+le Pape, il est indispensable que cette opinion
+soit interdite, parce qu’elle est erronée et
+contraire à l’Écriture qui a été dictée <i lang="la" xml:lang="la">ex ore Dei</i>.
+Quant à la personne de Galilée, il faut que, selon
+la règle ordinaire, il garde quelque temps la
+prison pour avoir contrevenu à la défense de 1626.
+Le Pape ajouta que, dès que la sentence serait
+rendue, il me verrait de nouveau et tâcherait
+d’arranger l’affaire de façon à ménager
+Galilée le plus possible et à lui épargner les
+souffrances ; que cependant cela ne pouvait se
+passer sans une <i>démonstration</i> (sic) sur sa personne,
+et qu’il était indispensable de <i>faire un
+exemple</i>. Alors je le priai de nouveau de traiter
+avec sa clémence habituelle un bon vieillard de
+soixante-dix ans qui le méritait par sa sincérité.
+Mais il m’assura qu’il ne croyait pas que cela pût
+se terminer sans qu’on l’enfermât temporairement
+dans un couvent, par exemple à Santa Croce
+de Florence. »</p>
+
+<p>On le voit, la résolution de frapper Galilée était
+irrévocablement prise, et la vengeance prononçait
+son : <i lang="la" xml:lang="la">Non possumus !</i> Le 21 juin, la condamnation
+fut prononcée dans la quatrième séance. Le 26,
+Niccolini écrit que la sentence a été rendue le soir
+du lundi précédent.</p>
+
+<p>Plus tard, le 2 juillet, le jugement devint public.
+Il portait la signature des cardinaux Gasparo Borgia,
+Felice Centino, Antonio et Francesco Barberini,
+Landivi Sacchia, Berlinghero Gessi, Fabrizio Veraspi,
+Martino Ginetti, Bentivoglio et Scaglia. Galilée,
+réintégré depuis deux jours dans la prison de
+l’Inquisition, fut conduit de nouveau devant le tribunal,
+et là, à genoux, il prononça la déclaration
+suivante :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Moi, Galilée, dans la soixante-dixième année
+de mon âge, étant constitué prisonnier et à genoux
+devant Vos Éminences, ayant devant les
+yeux les saints Évangiles que je touche de mes
+propres mains, j’abjure, maudis et déteste l’erreur
+et l’hérésie du mouvement de la terre. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Son livre, en outre, fut sévèrement prohibé.</p>
+
+<p>Galilée lui-même fut condamné à l’incarcération
+dans les prisons du Saint-Office selon le bon plaisir
+de Sa Sainteté.</p>
+
+<p>Les Grassi et les Firenzuola l’emportaient ; le
+Passé avait son triomphe ; la science était frappée ;
+l’envie était satisfaite, Simplicio était vengé.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c27"><span class="first">XXVII</span><br>
+<span class="small i">Galilée a-t-il subi la torture ? — Controverse à ce sujet. — Lettre
+apocryphe sur laquelle cette hypothèse est fondée.</span></h3>
+
+
+<p>Le moment est venu d’examiner sérieusement
+une grave question et de réfuter une erreur accréditée.</p>
+
+<p>Galilée, ainsi l’affirme la tradition, fut soumis à
+la torture ; plusieurs de ses biographes ont soutenu
+cette opinion. Les uns, comme M. Libri, auteur de
+l’<i>Histoire des sciences mathématiques</i>, se sont laissé
+entraîner par la passion ; cette occasion leur
+a paru bonne d’ajouter une accusation nouvelle
+à la longue liste de leurs griefs contre Rome.
+Les autres, comme monseigneur Marini, préfet
+des archives du Vatican<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, ont voulu laver l’Inquisition
+de tout reproche. Essayons d’établir la
+vérité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Galileo e l’Inquisitione</i>, Mémoire publié à Rome en 1830.</p>
+</div>
+<p>Galilée fut-il mis à la torture ? Non certes.</p>
+
+<p>Galilée fut-il torturé moralement ? Oui ; et avec
+la plus impitoyable cruauté.</p>
+
+<p>La procédure originale du procès de Galilée a
+passé longtemps pour incomplète. Venturini, l’un
+des biographes du grand philosophe, prétend que
+plusieurs pièces en ont été enlevées par ceux qui
+voulaient faire disparaître les traces des tourments
+infligés au philosophe. Rien ne confirme cette hypothèse
+gratuite.</p>
+
+<p>Les pièces de la procédure, apportées à Paris
+sous le premier Empire pour être soumises à l’examen
+de Delambre, historien de l’astronomie moderne,
+pièces qui avaient disparu pendant quelque
+temps, ont été replacées dans les Archives de
+Rome vers les premières années du pontificat de
+Grégoire XVI. Pie IX les a fait récemment déposer
+au Vatican, et les actes paraissent y être au complet.
+Il n’y est point question de torture.</p>
+
+<p>Comment admettre que du vivant de Galilée le
+bruit ne s’en fût pas répandu ? Que ses élèves,
+ses partisans, ses nombreux défenseurs n’en
+eussent rien su en France, en Hollande, en Allemagne ?</p>
+
+<p>Personne en Italie, nous le reconnaissons, n’osait
+élever la voix en sa faveur, et le procès avait
+été enveloppé de mystère. Mais quelle précaution
+aurait étouffé un secret pareil !</p>
+
+<p>En vain l’on a cité à l’appui de cette conjecture
+un passage du décret relatif à la déclaration qui
+lui fut demandée sur l’<i>intention véritable</i> et non
+sur le <i>sens littéral</i> de ses dialogues.</p>
+
+<p>« Comme il nous a paru (dit le décret), que
+tu n’avais pas dit toute la vérité sur tes intentions…
+nous avons cru nécessaire de procéder
+à une enquête rigoureuse à laquelle tu as
+répondu catholiquement. » « <i lang="la" xml:lang="la">Cum verò nobis
+videretur, non esse a te integram veritatem
+pronuntiatam circa tuam intentionem… judicavimus
+necesse esse venire ad <span class="rm xsmall">EXAMEN RIGOROSUM</span>
+tui in quo respondisti catholice.</i> » <i lang="la" xml:lang="la">Examen rigorosum</i>,
+selon les adversaires de la cour de
+Rome, serait un pur euphémisme et signifierait
+<i>torture</i> dans le langage convenu de l’inquisition.</p>
+
+<p>Interprétation contredite par le silence de Galilée.
+Comment ses lettres ne feraient-elles aucune
+allusion à ce supplice ? « Mais, objecte-t-on,
+il y fait allusion dans la lettre adressée à son
+ami et collaborateur le Père Renieri. » Cette
+lettre que Tiraboschi a reproduite est l’œuvre
+d’un faussaire, qui abusant de la bonne foi du
+savant a mis sa sagacité en défaut. On n’y retrouvera
+ni la gravité, ni la douceur, ni l’élégante
+urbanité de Galilée.</p>
+
+<p>La voici :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Il vous est connu, très-honoré père Vincenzo,
+que ma vie n’a été jusqu’ici qu’un enchaînement
+de malheurs et d’événements douloureux que la
+patience seule d’un philosophe peut voir avec
+indifférence, comme suite nécessaire des nombreuses
+et étranges révolutions auxquelles notre
+terre est soumise.</p>
+
+<p>« Nos semblables, quelque zèle que nous mettions
+à leur faire du bien, cherchent à nous le
+rendre par l’ingratitude, la déloyauté, la calomnie.
+J’en ai acquis l’expérience pendant tout le
+cours de ma vie. Que cela vous suffise pour ne
+plus me demander de nouvelles sur une affaire
+et une faute dont je n’ai pas conscience. Dans
+votre dernière lettre du 16 juin de cette année,
+vous vous informez de ce qui m’est arrivé à
+Rome, et de la conduite que le commissaire père
+Ippolito-Maria Sanzio et l’assesseur monsignor
+Alessandro Vitrici ont tenue à mon égard. Ce sont
+là ceux des noms de mes juges qui sont restés
+présents à ma mémoire. Cependant on me dit
+maintenant que tous les deux ont été remplacés,
+et que monsignor Pietro-Paolo Febei a été nommé
+assesseur, et le père Vincenzo Mazziolani commissaire.
+Je relève d’un tribunal qui m’a déclaré
+pour ainsi dire hérétique, parce que je suis
+raisonnable. Qui sait si les hommes ne feront pas
+de moi qui ai toujours été jusqu’ici un philosophe,
+qui sait s’ils n’en feront pas un historien
+de l’inquisition ? Ils se donnent tant de peine
+pour me représenter comme un ignorant et
+comme le bouffon de l’Italie, qu’à la fin il faudra
+bien que je le devienne.</p>
+
+<p>« Cher père Vincenzo, je ne refuse pas de mettre
+par écrit mon opinion sur ce que vous me
+demandez, pourvu que cette lettre vous soit
+envoyée avec les mêmes précautions que celles
+dont j’usai quand (dans la discussion sur les comètes)
+j’eus à répondre au <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Lotario Sarsi
+Sigenzano, nom qui cachait le père Orazio
+Grassi, jésuite et auteur de la balance astronomico-philosophique,
+lequel eut l’habileté de m’attaquer
+en même temps que notre ami commun,
+le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Mario Giudicci. Mais ces lettres ne suffirent
+pas, et je fus forcé de publier le <i lang="it" xml:lang="it">Saggiatore</i>,
+en le mettant sous la protection des abeilles formant
+les armes d’Urbain VI, afin qu’avec leurs
+aiguillons elles le piquassent et me garantissent.
+Pour vous au contraire cette lettre suffira ; car
+je ne me sens pas disposé à écrire un livre
+sur mon procès et sur l’inquisition ; je ne suis
+pas venu au monde pour devenir théologien ou
+criminaliste.</p>
+
+<p>« Depuis ma jeunesse j’avais l’intention de
+composer un dialogue sur les systèmes de Ptolémée
+et de Copernic, sujet sur lequel, depuis
+l’époque où j’étais professeur à Padoue, j’avais
+constamment réfléchi et médité, poussé surtout
+par l’idée d’expliquer les marées de la mer par
+le mouvement supposé de la terre. Quelques
+remarques à ce sujet m’échappèrent, lorsque
+le prince de Suède, Gustave, m’honora à Padoue
+de ses attentions. Étant jeune homme, il parcourut
+l’Italie <i lang="la" xml:lang="la">incognito</i>, et resta avec sa suite
+plusieurs mois à Padoue ; j’obtins sa faveur par
+les spéculations et les problèmes nouveaux que
+je posais et résolvais journellement, au point
+qu’il voulut aussi que je lui enseignasse la langue
+toscane. Mais ce qui fit connaître à Rome mes
+idées sur le mouvement de la terre, ce fut un
+Mémoire étendu adressé au cardinal Orsini : je
+fus alors accusé d’être un écrivain téméraire et
+scandaleux.</p>
+
+<p>« Après la publication de mes dialogues je fus
+mandé à Rome par la Congrégation du Saint-Office.
+J’y arrivai le 10 février 1633, et je fus
+livré à la haute clémence du tribunal et du
+pape Urbain VIII, qui jadis m’avait jugé digne
+de son estime, bien que je ne susse ni tourner
+une épigramme, ni rimer un galant sonnet. Je
+fus enfermé dans le ravissant palais de la Trinita
+dei Monti, chez l’ambassadeur toscan. Le
+jour suivant, le père commissaire Sanzio vint
+me chercher, me fit monter à côté de lui dans
+sa voiture, m’adressa en chemin plusieurs questions
+et me témoigna le vif désir de me voir
+réparer le scandale que j’avais causé en affirmant
+le mouvement de la terre.</p>
+
+<p>« J’avais beau lui soumettre de nombreux et
+puissants arguments mathématiques ; il me
+répondait toujours : <i lang="la" xml:lang="la">Terra autem in æternum stabit,
+quia terra autem in æternum stat</i>, paroles
+de la sainte Écriture. Tout en causant ainsi,
+nous arrivâmes au palais du Saint-Office, situé
+à l’ouest de la magnifique église de Saint-Pierre.
+Aussitôt je fus présenté par le commissaire à l’assesseur
+monsignor Vitrici, avec lequel je trouvai
+deux Dominicains. Ils m’invitèrent poliment
+à exposer mes moyens de défense devant toute la
+Congrégation, m’annonçant qu’on accepterait
+mes excuses dans le cas où je serais coupable.</p>
+
+<p>« Le jeudi suivant je fus amené devant la Congrégation ;
+lorsque j’exposai mes preuves, elles
+ne furent malheureusement pas comprises ; quelque
+peine que je me donnasse, je ne pus parvenir
+à convaincre mes juges. Toujours avec la même
+violence, on m’objecta le scandale causé par moi,
+et le passage de l’Écriture me fut incessamment
+cité comme me condamnant. Un argument tiré
+de l’Écriture m’étant venu à l’esprit, je l’exposai,
+mais avec peu de succès. Je dis qu’il
+me semblait qu’il y avait dans la Bible des expressions
+en harmonie avec les anciennes doctrines
+astronomiques, et que le passage qu’on
+m’opposait pouvait bien être de ceux-là. Car,
+remarquai-je, au livre de Job, <small>XXXVII</small>, 18, il est
+dit que les cieux sont fermes et polis comme
+un miroir. C’est Élie qui dit cela ; on voit qu’il
+parle selon le système de Ptolémée, système
+qui a été reconnu faux par la philosophie moderne
+et le sens commun. Si, afin d’établir
+que le soleil se meut, l’on fait si grand bruit
+de la halte commandée au soleil par Josué, on
+doit aussi tenir compte du passage où il est dit
+du ciel qu’il est un composé de plusieurs cieux,
+semblables à des miroirs. Une pareille conclusion
+me paraissait juste ; mais personne ne m’écouta ;
+au lieu de me répondre on haussa les
+épaules, expédient ordinaire de ceux qui s’appuient
+sur des préjugés et des partis-pris. Enfin,
+en ma qualité de catholique sincère, je fus obligé
+de rétracter mon opinion : pour me punir, on défendit
+mon dialogue, et, au bout de cinq mois, il
+me fut permis de quitter Rome. Comme la contagion
+ravageait Florence, on m’assigna avec une
+pitié généreuse, pour prison, la demeure de mon
+bien cher ami le savant monseigneur l’archevêque
+Piccolomini ; je jouis de son agréable commerce
+avec tant de plaisir et de calme, que j’ai repris
+mes études. J’ai découvert et démontré un grand
+nombre de théorèmes mécaniques sur la résistance
+des corps solides et d’autres nouveautés.
+Enfin, après la cessation de la peste, cinq mois
+à peu près s’étant écoulés, vers le commencement
+du mois de décembre de cette année 1633, Sa
+Sainteté m’autorisa à quitter ma retraite obscure
+et à reprendre la vie libre des champs que j’aime
+tant : je retournai d’abord à la villa de Bello-Sguardo
+et ensuite à Arcetri où je suis encore, et
+où je respire l’air sain des environs de ma ville
+natale. Portez-vous bien. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Cette lettre, fût-elle authentique, ne contient pas
+un mot qui prouve que Galilée ait subi la torture.
+Le faussaire s’y trahit à chaque ligne. Déjà en la
+mentionnant nous avons signalé l’erreur grossière
+qu’elle contient, puisqu’elle fait revenir Galilée à
+sa villa de Bello-Sguardo qu’il avait depuis longtemps
+vendue.</p>
+
+<p>Pourquoi donc Galilée raconterait-il à son compagnon
+d’enfance, à son collaborateur avec lequel
+il a fait de nombreuses observations astronomiques,
+pourquoi irait-il lui raconter mille détails
+que cet ami ne pouvait ignorer ? Pourquoi cette
+pénible et misanthropique narration de sa controverse
+sur les comètes avec le père Grassi et de ses
+recherches antérieures sur le mouvement de la
+terre ? Le ton, le style, les faits de la lettre apocryphe
+ne soutiennent pas l’examen.</p>
+
+<p>Non, Galilée n’a pas subi la torture. On n’a point
+employé, pour abattre son courage, — hélas !
+anéanti, — l’arsenal superflu des chevalets et des
+coins ensanglantés ; c’est lentement, dans des
+souffrances habilement ménagées, qu’on a épuisé
+le peu de forces qui lui restaient.</p>
+
+<p>La <i>bonne tournure</i> de son affaire aboutit à une
+suave condamnation, exécutée avec une affable rigueur.
+On le contraint à s’avilir, à s’abjurer ; on
+l’arrache à ses travaux ; on le dégoûte de ses études
+favorites. On fait le désert autour de lui ; on le rend
+suspect à ses amis eux-mêmes, on l’étouffe dans le
+vide.</p>
+
+<p>Cette cruauté raffinée et exquise, se déguisant
+sous les dehors de la compassion, est plus odieuse
+que la torture.</p>
+
+<p>Ce sont de bien dignes représentants d’une civilisation
+féroce et efféminée, que ces bourreaux
+affables et subtils ; économes de la vie du patient,
+plus barbares que les tourmenteurs assermentés
+qui d’un seul coup rompaient les os de leurs
+victimes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c28"><span class="first">XXVIII</span><br>
+<span class="small i">Nouvelles excuses offertes par Galilée condamné. — On repousse
+ses prières. — Il quitte Rome et va résider à Sienne, chez l’archevêque
+Piccolomini. — Sa captivité d’Arcetri.</span></h3>
+
+
+<p>Galilée ne devait pas tarder à quitter Rome.</p>
+
+<p>Déjà, quelque temps avant la fin de son procès,
+son ami, l’archevêque de Sienne Piccolomini, qui
+sans doute avait été informé du projet qu’on avait
+d’envoyer Galilée auprès de lui, écrivait :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« La connaissance que j’ai des lenteurs de la cour
+de Rome me fait comprendre le retard qui me prive
+de l’honneur de votre présence dans cette maison.
+Mais comme la volonté manifestée en dernier lieu
+par notre seigneur (le Pape) laisse entrevoir une
+fin prompte et heureuse de cette affaire, je viens
+vous rappeler que si je puis vous obliger en vous
+envoyant une litière ou autre chose, vous n’avez
+qu’à disposer de moi en toute liberté ; c’est avec
+empressement que je me mets à votre disposition ;
+je désire n’avoir vis-à-vis de vous d’autre qualité
+que celle d’un véritable et sincère serviteur, qui
+veut de vous aucun cérémonial. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Bientôt Galilée lui-même adresse au Pape une
+supplique ainsi conçue :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Très-saint Père,</p>
+
+<p>« Galileo Galilei prie humblement Votre Sainteté
+de vouloir bien lui assigner un autre lieu de résidence
+que celui qui lui a été donné pour prison.
+Votre Sainteté choisira elle-même à Florence
+l’endroit qu’elle jugera convenable. Deux raisons
+déterminent Galilée à adresser cette demande. La
+première est le mauvais état de sa santé, la seconde
+est que le suppliant attend sa sœur qui
+arrive d’Allemagne avec huit enfants, et seul il
+peut leur offrir l’hospitalité. Il sera reconnaissant
+envers Votre Sainteté, quelle que soit la décision
+qu’Elle prendra… »</p>
+</blockquote>
+
+<p>La requête du <i>suppliant</i> fut accueillie par le
+Pape. Il n’entrait pas dans les vues de ses ennemis
+de le retenir à Rome. Tout ce qu’ils désiraient,
+c’était qu’il ne pût désormais communiquer avec
+le monde extérieur. Le cachot leur importait peu ;
+ils voulaient la séquestration.</p>
+
+<p>Aussi le 3 juillet Niccolini annonce-t-il dans une
+dépêche que le Pape, n’insistant pas sur la réclusion
+dans un couvent ou dans la Chartreuse
+située près de Florence, avait accordé à Galilée
+la permission de se rendre à Sienne près de
+l’archevêque Piccolomini. Le 10, son départ est
+annoncé dans ces termes :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Dans la matinée de mercredi dernier, le seigneur
+Galilée est parti d’ici pour Sienne en parfaite
+santé ; de Viterbe il m’a écrit que par le temps
+frais il avait fait quatre milles à pied. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>En revoyant sa patrie, Galilée éprouva une grande
+joie. Il crut toucher au terme de ses épreuves. Il
+n’en était rien.</p>
+
+<p>Piccolomini fit mille efforts pour adoucir la captivité
+du vieillard ; mais il était soumis lui-même aux
+ordres de la cour de Rome. Appartenant à une famille
+illustre qui compte dans son sein deux Papes
+(Pie II et Pie III) il professait depuis sa jeunesse une
+vive affection pour Galilée. Ami de Barberini, il contribua
+à conserver à son protégé les bonnes grâces
+du cardinal. Il traitait Galilée avec la plus grande
+affabilité ; il lui témoignait même la déférence
+d’un élève pour son maître. Cependant Galilée
+n’en ressentait pas moins cruellement la privation
+de toute liberté ! Il ne pouvait sortir du
+palais de l’archevêque, et on lui refusa jusqu’à
+l’autorisation d’accompagner Piccolomini jusqu’à
+une villa où il avait coutume de passer la belle
+saison.</p>
+
+<p>C’est dans sa correspondance qu’il faut comme
+toujours chercher l’expression de ses sentiments
+intimes. Peu de jours après son arrivée à Sienne,
+le 27 juillet, il écrit à Bali Cioli :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Je n’ai laissé passer aucun jour de poste sans
+écrire au <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Geri Bocchineri pour le tenir au
+courant de la situation de mes affaires, et d’après
+mes recommandations il n’aura pas manqué de
+vous communiquer, très-honoré seigneur, tout ce
+que mes lettres contenaient d’important. C’est
+pour cela que je ne vous ai écrit que rarement,
+ne voulant pas vous déranger au milieu de vos
+nombreuses et incessantes occupations, que j’aurais
+ainsi aggravées.</p>
+
+<p>« Aujourd’hui je m’adresse à vous, pressé par
+l’ennui d’une captivité qui dure déjà depuis plus
+de six mois ; captivité rendue plus pénible par le
+chagrin et les soucis de l’année précédente et
+par tous les dangers et toutes les souffrances
+corporelles qu’ont entraînés mes fautes ; mes
+douleurs sont appréciées de tout le monde,
+exceptés ceux qui ont jugé que j’avais mérité
+cette punition, sinon une plus grande. Mais j’aborderai
+ce sujet une autre fois.</p>
+
+<p>« La durée de ma captivité n’a de règle que
+la volonté de Sa Sainteté. Sur les prières et les intercessions
+de M. l’ambassadeur Niccolini, le Pape
+a permis qu’au lieu du cachot du Saint-Office j’habitasse
+le palais et le jardin des Médicis sur la Trinita.
+J’y suis resté quelques jours. M. l’ambassadeur
+s’étant de nouveau employé en ma faveur,
+j’ai été envoyé dans ce palais archiépiscopal, où
+je me félicite depuis quinze jours de la bonté
+ineffable de l’excellent monseigneur l’archevêque.
+Mais, à part l’envie que j’ai de retourner
+dans ma maison et d’être rendu à la liberté, cette
+liberté m’est réellement indispensable. Et plusieurs
+personnes pensent que j’obtiendrai cette
+insigne faveur, sur une demande de Son Altesse,
+à en juger par les bons résultats qu’ont déjà produits
+les prières de M. l’ambassadeur.</p>
+
+<p>« En conséquence, je m’adresse à vous, très-honoré
+seigneur, et par vous à notre Sérénissime
+maître, pour le prier de vouloir bien solliciter en
+faveur de ma liberté Sa Sainteté ou le cardinal
+Barberini. On pourrait faire valoir que la maison
+de Son Altesse est depuis longtemps privée
+de mes services, et insister en y attachant plus
+d’importance qu’ils n’en méritent en réalité. Tous
+ceux avec qui j’ai causé, même les fonctionnaires
+du Saint-Office, pensent, comme je l’ai déjà dit,
+que ma grâce ne saurait être refusée à une telle
+intercession.</p>
+
+<p>« J’ai une si ferme confiance en la bonté sérénissime
+du grand-duc, mon maître, et en votre
+affection, que je crois superflu d’ajouter quoi que
+ce soit à cette prière. J’attends donc le résultat,
+en baisant avec soumission le vêtement de Son
+Altesse et en me recommandant, très-honoré seigneur,
+à votre protection. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Galilée, on le voit, ne se décourageait pas du
+métier de solliciteur, et son invincible espérance
+ne l’abandonnait jamais. En même temps il avait
+repris, autant que l’état de sa santé le lui permettait,
+le cours de ses travaux scientifiques. On en trouve
+la preuve dans la lettre suivante, écrite de Sienne
+(le 27 septembre) à Andrea Arrighetti, jeune Florentin
+qui, sur l’invitation de Mario Giudicci, ami
+de Galilée, lui avait soumis des problèmes mathématiques :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« Le plaisir avec lequel j’ai lu et relu vos démonstrations,
+écrivait Galilée, a encore été plus
+grand que mon étonnement. Le premier était
+proportionné à la sagacité dont vous avez fait
+preuve dans votre argumentation ; le second était
+moindre, parce que j’ai songé que j’avais sous les
+yeux le travail du seigneur Andrea Arrighetti. Le
+dernier théorème m’a un instant tenu dans la
+méditation et dans le doute, tant à cause de sa
+formule inusitée que par suite de la fatigue de
+ma mémoire, qui laisse échapper les images dès
+qu’elles s’y sont formées. Que cet exemple vous
+serve de leçon et vous encourage à exercer votre
+esprit pendant que vous êtes jeune.</p>
+
+<p>« En ce qui me concerne moi-même, je puis dire
+que les relations agréables que j’entretiens avec
+mon très-honoré et très-bienveillant hôte me procurent
+beaucoup de soulagement. Au milieu de
+tant de tristes sujets de méditations, elles donnent
+à ma pensée une direction entièrement différente.
+Mais plus que toute autre consolation, l’idée
+que vous et mes autres amis vous me gardez
+votre ancienne affection, me fait paraître mon
+chagrin moins lourd. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Citons encore une lettre que trois mois plus
+tard il adressait à feu Bocchineri. Autant qu’on
+en peut juger par divers indices, Galilée entretenait
+avec Bocchineri une correspondance suivie ; la
+plupart de ces lettres sont perdues, et la suivante
+est un des rares fragments qui nous ont été conservés.</p>
+
+<blockquote>
+<p class="date">« Sienne, 9 décembre.</p>
+
+<p>« Je n’ai reçu aucune lettre de vous par le dernier
+courrier ; et comme j’ai appris que la Cour
+se rend aujourd’hui à Pise et qu’il est possible
+que vous l’y accompagniez, j’écris au hasard pour
+vous faire savoir que j’ai reçu du sénateur Degli
+Albizzi une lettre très-bienveillante, dont le
+contenu ne me laisse cependant pas entrevoir que
+le changement que je souhaite puisse avoir lieu
+selon mon espérance. En attendant nous aurons
+le temps de veiller à ce que mon honneur souffre
+le moins possible de mes infortunes, et je pense
+que ledit seigneur est disposé à me seconder
+pour cela de tout son pouvoir.</p>
+
+<p>« Depuis quatre jours je souffre de très-violentes
+douleurs de jambes, qui se prolongent plus longtemps
+qu’à l’ordinaire. Je crains beaucoup que
+le climat de ce pays, beaucoup plus rigoureux
+en hiver que celui de Florence, n’en soit la
+principale cause ; je prévois que je serai très-incommodé
+si je suis obligé de rester plus longtemps
+ici.</p>
+
+<p>« J’attends une décision de Rome, mais je n’en
+espère pas de favorable. N’ayant pas autre chose
+à vous mander, je vous baise la main avec dévouement
+et vous souhaite toute espèce de bonheur. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Pour la première fois Galilée désespérait. « J’attends
+une décision de la cour de Rome, <i>mais je
+n’en espère pas de favorable</i>. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le même jour cependant il recevait l’autorisation
+de se rendre à sa villa d’Arcetri. Voici le décret
+rendu par le Pape, le 1<sup>er</sup> décembre, dans la
+Congrégation du Saint-Office :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« <i lang="la" xml:lang="la">Conceditur habitatio in ejus rure, modo tamen
+ibi ut in solitudine stet, nec vocet eo, nec venientes
+illuc recipiat ad collocutiones.</i> (Nous lui permettons
+d’habiter sa maison de campagne, à condition
+toutefois qu’il y vivra dans la solitude,
+n’invitera personne à venir le voir et ne recevra
+pas les visites qui se présenteraient.) »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Telle était la faveur suprême que, dans son auguste
+clémence, Urbain VIII accordait au philosophe
+innocent. Encore avait-il fallu pour l’obtenir que
+les efforts combinés de l’ambassadeur de Florence
+et du cardinal Barberini triomphassent des inimitiés
+et des manœuvres.</p>
+
+<p>Les ennemis de Galilée achevaient leur œuvre.</p>
+
+<p>Leur vengeance, non assouvie par tant de souffrances,
+appelait de nouvelles et plus cruelles rigueurs
+sur la tête du vieillard. Pendant son séjour
+à Sienne les calomniateurs allaient répétant que
+Galilée propageait dans cette ville des opinions anti-catholiques.
+On le présentait au Pape comme
+instigateur de quelques protestations isolées en
+faveur du système de Copernic. De là les mesures
+restrictives qui annulaient en réalité la grâce apparente
+et dérisoire qu’on semblait lui accorder.</p>
+
+<p>L’amour-propre de Simplicio ne pouvait pardonner ;
+l’avenir ne lui pardonnera pas.</p>
+
+<p>Les politiques se croyaient justifiés par le but
+qu’ils voulaient atteindre en accablant le philosophe ;
+ils n’ont pas touché leur but ; et rien ne
+les excuse.</p>
+
+<p>L’Envie seule calculait bien.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c29"><span class="first">XXIX</span><br>
+<span class="small i">Le vieillard captif dans la villa d’Arcetri. — Ses lettres. — Une
+lettre inédite de l’épicurien Galilée. — Visite de Milton.</span></h3>
+
+
+<p>La villa où Galilée devait passer les dernières
+années de sa vie, — louée par lui en 1631 avant
+son départ de Bello-Sguardo, — occupe le penchant
+d’une des collines qui dominent Florence.
+Une inscription y perpétue encore le souvenir de
+cet hôte illustre.</p>
+
+<p>A peine arrivé, Galilée qui, on a pu le voir,
+prodiguait les remercîments, s’empressa d’écrire
+au cardinal Barberini (17 décembre) :</p>
+
+<blockquote>
+<p>« J’ai su avec quelle affection bienveillante Votre
+Éminence a pris part à ce qui m’est arrivé ; et
+particulièrement combien votre récente intercession
+a contribué à me faire obtenir l’autorisation
+de me reposer dans cette villa que je souhaitais
+tant revoir. Cette faveur et mille autres, dont m’a
+comblé en tout temps votre main bienveillante,
+confirment en moi le désir comme l’obligation
+de servir Votre Éminence et de vous vénérer. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>Ce fut là, en pénitence et aux arrêts sous le bon
+plaisir du Pape, que Galilée acheva d’expier son
+crime imaginaire. Bientôt l’âge et les infirmités
+aggravent encore sa situation ; ses yeux fatigués lui
+refusent leur service, et personne ne le visitant,
+il est soigné dans sa solitude par ses deux filles religieuses.
+L’une d’elles lui est enlevée par la mort ;
+d’autres parentes dévouées et attentives la remplacent
+et consolent le captif.</p>
+
+<p>Les lettres qu’il a écrites d’Arcetri sont empreintes
+d’une poétique mélancolie, d’une ironie
+voluptueuse, d’un abaissement trop senti, d’une révolte
+sourde et d’un ennui profond. Le 28 juillet
+1674 il écrit à Déodati :</p>
+
+<p>« Je me livre à l’espoir, très-honoré seigneur,
+qu’un récit de mon malheur passé et présent
+et l’aveu de mes appréhensions sur les épreuves
+qui m’attendent encore, me serviront auprès
+de vous d’excuse pour avoir si longtemps
+tardé à répondre à votre lettre. Ces renseignements
+expliqueront mon silence vis-à-vis des
+autres amis et protecteurs que j’ai chez vous
+(à Paris) ; ils pourront apprendre de vous la tournure
+défavorable que mes affaires ont prise. Une
+sentence portée à Rome contre moi par le Saint-Office,
+me condamne à l’emprisonnement pour
+le temps qu’il plaira à Sa Sainteté. Le Pape a
+d’abord jugé convenable de m’assigner comme
+demeure le palais et le jardin du grand-duc, près
+de la Trinita dei Monti. Cela se passait au mois de
+juin de l’année dernière. On m’avait donné à entendre
+que si je laissais s’écouler ce mois et le
+mois suivant tout entier, je n’aurais qu’à présenter
+ensuite une requête pour obtenir ma liberté ;
+donc, pour ne pas être obligé de rester à Rome
+pendant l’été et peut-être une partie de l’automne,
+je demandai et j’obtins que, eu égard au climat,
+il me fût permis de me rendre à Sienne. On
+m’y donna pour demeure la maison de l’archevêque.
+Je séjournai là cinq mois.</p>
+
+<p>« Ensuite on songea à me transférer ailleurs. Ma
+prison définitive fut cette petite villa, située à un
+mille de Florence ; on me défendit sévèrement d’aller
+dans la ville, de recevoir les visites de mes amis
+et de les inviter à venir causer avec moi. J’ai vécu ici
+très-tranquillement ; je me rendais souvent dans
+un couvent voisin (San Matteo, couvent de franciscaines,
+fondé en 1269 et supprimé aujourd’hui).
+Là deux de mes filles étaient religieuses. Je les
+aimais beaucoup, surtout l’aînée, qui joignait
+des facultés intellectuelles extraordinaires à une
+grande bonté de cœur, et qui m’était très-attachée.</p>
+
+<p>« Pendant mon absence, me croyant fort en
+danger, elle était tombée dans une profonde mélancolie
+qui avait détruit sa santé ; elle fut enfin
+prise d’une violente dyssenterie qui en six jours
+lui fit quitter la terre. Je restai en proie à un chagrin
+indicible, chagrin aggravé encore par la circonstance
+que voici :</p>
+
+<p>« Je revenais du couvent à la maison, accompagné
+du médecin qui avait soigné ma fille. Il
+m’avertissait qu’il n’y avait plus d’espoir et qu’elle
+ne passerait pas la journée du lendemain, ce qui
+eut lieu en effet. Arrivé chez moi, j’y trouvai le
+vicaire de l’Inquisition qui me communiqua
+l’ordre du Saint-Office, venu de Rome, avec une
+lettre du cardinal Barberini, m’enjoignant de ne
+pas renouveler ma demande de rentrer à Florence ;
+sans quoi, disait-on, je serais de nouveau
+enfermé dans la prison même du Saint-Office.
+C’était la réponse à la requête présentée par Son
+Éminence l’ambassadeur de Toscane, après mes
+neuf mois d’exil ! J’en conclus que ma prison
+actuelle ne sera échangée que contre la prison
+étroite qui, s’ouvrant tous les jours, est destinée
+à nous recevoir tous.</p>
+
+<p>« Ces faits et d’autres encore, dont l’énumération
+m’entraînerait trop loin, prouvent que la fureur
+de mes puissants ennemis augmente de jour
+en jour. Ces adversaires ont enfin consenti à se
+démasquer devant moi ; il y a quelque temps, un
+de mes amis intimes ayant eu l’occasion de parler
+de mon affaire au Père Christophe Gremberger,
+mathématicien du <i lang="it" xml:lang="it">Collegio Romano</i>, notre jésuite
+tint exactement le langage suivant<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Nous avons cité ces paroles plus haut.</p>
+</div>
+<p>«  — Pourquoi Galilée ne s’est-il pas ménagé les
+bonnes grâces de nos Pères ? Rien de désagréable
+ne lui serait arrivé. Il brillerait triomphant, glorieux
+et grand aux yeux du monde. Il écrirait tout
+ce qu’il voudrait, même sur le mouvement de la
+terre, et nul ne l’inquiéterait. »</p>
+
+<p>« Vous voyez par là, très-honoré seigneur, que ce
+n’est pas pour telle ou telle opinion que l’on m’a
+persécuté et que l’on me persécute, mais parce
+que j’ai encouru la disgrâce des Pères jésuites.
+J’ai d’autres preuves de la vigilante activité de
+mes ennemis. Ainsi, une lettre qui m’était
+adressée par je ne sais quel étranger, lettre
+qu’il avait envoyée à Rome, pensant que j’y demeurais
+encore, a été saisie et remise au cardinal
+Barberini. Heureusement cette lettre ne
+contenait aucune réponse à mes propres lettres,
+mais traitait seulement du dialogue, qui y était
+très-vanté.</p>
+
+<p>« Plusieurs personnes ont lu cette lettre, et l’on
+me dit qu’il en existe plusieurs copies, dont on
+veut m’en envoyer une. Ajoutez à cela d’autres
+tourments et de nombreuses infirmités corporelles
+qui, sans parler de mon âge, (plus de
+soixante-dix ans), m’accablent tellement que la
+moindre fatigue m’épuise et me rend malade.
+Pour toutes ces raisons, mes amis doivent être
+indulgents envers moi. Ce qui au premier abord
+ressemble à de la négligence, n’est en réalité que
+de l’impuissance.</p>
+
+<p>« Mais vous, très-honoré seigneur, qui plus que
+tout autre me voulez du bien, vous serez assez bon
+pour me conserver l’affection de tous mes protecteurs
+de Paris, surtout celle du seigneur Gassendi
+que j’aime et que je vénère tant. Communiquez-lui
+le contenu de cette lettre, puisque par
+un nouveau témoignage de sa bonté il désire savoir
+quel est mon sort. Vous me ferez aussi le
+plaisir de lui annoncer que j’ai reçu la dissertation
+du seigneur Martius Hortensius<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> et que je l’ai
+lue avec un intérêt tout particulier. S’il plaît à
+Dieu de me délivrer d’une partie des maux que
+j’endure en ce moment, je ne manquerai pas de
+répondre à son aimable lettre. En même temps
+que la présente, vous recevrez les verres que le
+seigneur Gassendi avait demandés pour son usage
+et pour celui de quelques autres personnes qui désirent
+faire des observations astronomiques. Ayez
+la bonté de les lui envoyer, en lui faisant remarquer
+que l’intervalle de verre à verre doit
+être à peu près aussi grand que le fil qui les entoure
+est long, un peu plus long ou un peu moins
+selon la vue de la personne qui s’en sert.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Martius Hortensius, de Delft, auteur d’un livre sur le double
+mouvement de la terre.</p>
+</div>
+<p>« Bérigard et Chiaramonti<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, tous deux professeurs
+à Pise, ont écrit de longs ouvrages contre
+moi ; celui-ci pour sa défense ; celui-là « contre
+sa volonté, dit-il, mais à l’instigation d’une personne
+qui peut lui être utile. » Ce qui est à remarquer,
+c’est que voyant s’ouvrir devant elles
+un vaste champ de flatteries pour les puissans,
+certains hommes s’y sont jetés à corps perdu et
+avec tant d’étourderie qu’il leur est échappé des
+audaces qui dans d’autres circonstances auraient
+paru énormes, pour ne pas dire monstrueuses.
+Fromont, à propos du mouvement de la terre, est
+entré jusqu’au cou dans l’hérésie. Un certain Père
+jésuite a imprimé à Rome que l’opinion du mouvement
+de la terre est de toutes les hérésies la
+plus abominable, la plus pernicieuse, la plus
+scandaleuse et que l’on peut soutenir dans les
+chaires académiques, dans les sociétés, dans
+des discussions publiques et dans des ouvrages
+imprimés tous les arguments contre les principaux
+articles de foi, contre l’immortalité de
+l’âme, contre la création, contre l’incarnation,
+etc., à l’exception seulement du dogme relatif
+à l’immobilité de la terre ; qu’en conséquence
+cet article de foi doit être considéré
+comme tellement sacro-saint, avant tous les
+autres, qu’il n’est licite d’émettre contre lui aucun
+argument dans une discussion, fût-ce pour
+en prouver la fausseté. Le titre de cet écrit est :
+<i lang="la" xml:lang="la">Melchioris Inchofer<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> a societate Jesu tractatus syllepticus</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Bérigard (Claude), de Moulins, professeur à Pise. — Scipione
+Chiaramonti, de Cesena, de la famille dont descendait Pie VII.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Melchior Inchofer, Viennois, auteur de plusieurs ouvrages,
+et entre autres de la <i>Monarchie des Solipses</i>.</p>
+</div>
+<p>« C’est aussi à Rome que demeure Antonio Rocco,
+qui, pour défendre la philosophie péripatéticienne
+contre mes objections, écrit contre moi d’une façon
+peu bienveillante. Il reconnaît lui-même
+qu’il ne sait rien en mathématiques et en astronomie.
+C’est un esprit borné, qui n’a pas la première
+notion des sujets qu’il traite ; il n’en est
+que plus arrogant et plus téméraire.</p>
+
+<p>« Si Dieu le veut, je compte publier mes ouvrages
+sur le Mouvement et d’autres travaux, tous plus
+importants que ceux j’ai fait paraître jusqu’ici. La
+présente vous sera remise par le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Roberto
+Galilei, mon protecteur et mon parent, à qui
+vous pourrez donner connaissance du contenu
+de cette lettre ; car je ne lui écris que très-brièvement.
+Avec la lettre du seigneur Gassendi j’en
+ai reçu une autre du seigneur Peiresc d’Aix ;
+tous les deux me demandent des verres de télescopes.
+Je vous prie donc de me faire le plaisir
+de prier le seigneur Gassendi de vouloir bien
+faire savoir au seigneur Peiresc qu’il les a reçus
+et de lui permettre de s’en servir. Je le charge
+en outre de m’excuser auprès du seigneur
+Peiresc de n’avoir pas encore répondu à sa lettre
+qui a été la bienvenue. Je suis assiégé de tant
+de chagrins que je suis dans l’impossibilité de
+faire ce qui me serait le plus agréable. Je suis
+fatigué et je crains de vous avoir ennuyé démesurément ;
+pardonnez-moi et comptez sur mon
+dévouement. Je vous baise les mains. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le célèbre et spirituel collecteur du plus beau
+musée d’autographes qui existe en Europe,
+M. Feuillet de Conches possède une très-curieuse
+lettre de Galilée, qui se rapporte à cette époque.</p>
+
+<p>Je la crois inédite ; et je profite avec reconnaissance
+de la permission qu’il m’a donnée d’en faire
+usage. Datée de la deuxième année de sa séquestration,
+elle révèle une face particulière de cette
+physionomie complexe, et montre sous un jour
+nouveau le disciple d’Épicure et l’homme d’esprit.</p>
+
+<blockquote>
+<p class="c">A UN INCONNU</p>
+
+<p class="ind"><span class="xsmall">SEIGNEUR ILLUSTRE ET MAITRE TRÈS-HONORABLE</span>,</p>
+
+<p>« Les froids excessifs, tant ceux de la saison que
+ceux de l’âge, ma situation qui est d’avoir été
+mis au vert, — le grand régal qui m’a été fait, il
+y a deux ans, de cent flacons et d’autres moindres
+envois des mois passés ; — ceux de son éminence
+le cardinal, des sérénissimes princes et du
+duc de Guise, outre que ces deux pièces de vin
+du pays se sont perdues, tout cela me force à recourir
+à votre bon secours et à profiter de l’offre
+courtoise qui m’a été faite ; je désire qu’en vous
+aidant des conseils des juges les plus délicats, en
+toute diligence et avec tout le soin imaginable,
+vous me procuriez la provision de quarante flacons
+ou deux caisses de liqueurs variées, les plus
+exquises possible ; ne pensez pas à m’épargner la
+dépense. J’épargne tant, quant à toutes les autres
+voluptés corporelles, que je puis bien me laisser
+aller à quelque dépense en faveur de Bacchus,
+sans offenser ses compagnes Vénus et Cérès. Je
+crois que vous trouverez aisément des vins de
+Scillo et de Carini (Charybde et Scylla, si vous
+voulez), des vins grecs, de ceux de la patrie de
+mon maître Archimède le Syracusain, des vins
+clairets, etc… En m’envoyant les caisses, veuillez
+y joindre la facture, que je payerai intégralement
+et bientôt… La nuit passée, la neige est
+tombée et le sol en est couvert à la hauteur
+d’une palme ; elle continue et est en train d’atteindre
+la hauteur d’un demi-bras. De ma prison,
+etc., etc.<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>… »</p>
+</blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <span class="sc" lang="it" xml:lang="it">Illustre signore e padrone osservissimo</span>,</p>
+
+<p lang="it" xml:lang="it">I freddi eccessiui, l’uno della stagione e l’altro della mia vecchiaia,
+l’esser ridotto al verde il regalo grande di 2 anni fa
+delli 100 fiaschi, e tutti i piarticolari (<i>sic</i>) minorj del ser<sup>mo</sup> pad<sup>ne</sup>
+delli 2 messi passati, con quello dell’ Em<sup>mo</sup> S. card. dei ser<sup>mi</sup>
+Principi, e li 2 dell’ Ecc<sup>mo</sup> S. di Ghisa, oltre all’ essermisi guastato
+il vino di 2 botticelle di questo del paese, mi mettono in necessità
+di ricorrere al sussidio, e favori di V. S. e del S. Sisto,
+conforme alla cortese offerta fattami all’ imperiale, cioè che con
+ogni diligenza, e col consiglio, et intervento de i piu purgati gusti,
+uoglino restar seruiti di farmi provisione di 40 fiaschi, cioè di
+2 casse di liquori varij esquisiti che costi si ritrouino, non curando
+punto di rispiarme dispesa, perche rispiarmo tanto in tutti gl’altri
+gusti corporali che posso lasciarmi andare à qualche cosa à richiesta
+di Bacco, senza offesa delle sue compagne Venere e Cercre.
+Costi non debbon mancare Scillo e Carini (onde voglio dire Scilla e
+Cariddi) nè meno la patria (<i lang="fr" xml:lang="fr">deux fois</i>) del mio maestro Archimede
+Siracusano, i Grecchie i claretti, etc. Hauranno, come spero, comodo
+di farmegli capitare col ritorno delle casse della dispensa ;
+ed io prontamente sodisfaro tutta la spesa : ma non già tutto l’obbligo
+col qual restero legato (<i>obli</i> <span lang="fr" xml:lang="fr">effacé</span>) alle SS<sup>re</sup> loro che sara
+infinito ; ma là dove non arriveranno le forze supplirà in parte la
+buona voluntà con la prontezza in servirle, dove mi onorassero diqualche
+loro comandam<sup>to</sup>. La neve in questa notte passata si è
+alzata un buon palma, e tuttavia per arrivare a mezzo br<sup>o</sup> (bracchio) :
+e con affetto baccio loro le mani. Dalla mia carcere d’Arcetri,
+4 di marzo 1675.</p>
+
+<p class="c">Div. S. M. M<sup>tre</sup><br>
+Parat<sup>mo</sup> Et obligat<sup>mo</sup> serv<sup>re</sup>,</p>
+
+<p class="sign">GALILEO GAL.</p>
+</div>
+<p>Pauvre vieillard ! qui oserait lui reprocher le
+soin avec lequel il recommande ses douces liqueurs
+à son correspondant anonyme ? Laissez-lui
+ces chers flacons. Il y puisera un peu d’illusion
+et d’oubli. Une fiole de vin grec, compatriote
+de son maître Archimède, noyera le souvenir
+amer des Grassi, des Firenzuola, du Pape, de
+l’Inquisition, de ses envieux. Il oubliera sa liberté
+perdue ; sa solitude attristée ; ses derniers
+jours avilis.</p>
+
+<p>Dans les veines réchauffées du vieillard un peu
+de vie va circuler ; la belle fleur des jeunes années,
+la fleur de l’espoir renaîtra dans son âme. Il reprendra
+possession de sa force ; et se voyant d’avance
+maître de l’avenir intellectuel, et roi de la
+science moderne, il foulera aux pieds les persécuteurs
+et les jaloux.</p>
+
+<p>Cependant l’Europe ne l’oubliait pas.</p>
+
+<p>Un jour un étranger, forçant la consigne ou
+trompant la vigilance des gens apostés pour surveiller
+son séquestre, pénétra jusqu’à lui. C’était
+un beau jeune homme, un voyageur que la vénération
+pour le génie, l’amour du bien et du beau,
+la tendre pitié pour les nobles infortunes, le dégoût
+des iniquités humaines, avaient dirigé vers
+l’asile où languissait le destructeur des vieilles
+erreurs astronomiques. C’était Milton. Par quel
+instinct secret ce philosophe et ce poëte — qui devait
+plus tard expier son propre génie et sa propre
+gloire — fut-il attiré vers Arcetri ?</p>
+
+<p>Il y a dans la sphère morale des accords mystérieux
+dont l’énigme nous étonne, nous attendrit,
+et nous échappera toujours. Pendant que, secondés
+par l’envie, les derniers efforts du passé et des institutions
+antiques se réunissaient pour accabler l’astronome
+captif, les clartés du monde nouveau, de
+la conscience individuelle et de la liberté bien réglée
+se faisaient jour en Angleterre à travers mille erreurs
+et mille crimes. L’anglais Milton, amateur des
+anciens et de la liberté, grave et doux, austère et
+poétique, savant et inspiré, lui qui avait déjà servi
+le grand élan de son pays vers la liberté des consciences,
+ne voulut point quitter l’Italie sans avoir
+visité Galilée et sans avoir rendu hommage au prisonnier.</p>
+
+<p>Qu’on se représente donc ces deux nobles figures ;
+je ne connais rien de plus touchant que leur
+contraste. Galilée est aveugle ; cette religieuse, sa
+fille, la seule qui lui reste, le soutient dans sa
+marche tremblante, pendant que le bâton à la main
+il essaye de retrouver sa route dans le jardin qu’il a
+planté et qu’il aime. Sa tête italienne étincelle encore
+de verve et de génie sous les cheveux blancs
+qui la couronnent ; à l’harmonie du profil, à la gravité
+des contours, à la largeur élégante de ce front
+qui contient le monde, vous reconnaissez la puissance
+de la pensée et celle de la race. Des touches un
+peu molles, un délicat sourire, quelques nuances
+féminines ou déliées trahissent l’homme du monde,
+le fils des sociétés qui s’épuisent dans les artifices
+et les voluptés.</p>
+
+<p>Le jeune Anglais est bien plus grave. Une simplicité
+austère le caractérise. Son costume est
+sans recherche ; de longs cheveux bouclés et
+bruns, de cette nuance dorée qui a tant de
+charme tombent sur ses épaules et accompagnent
+bien ses grands yeux bleus attentifs, son mélancolique
+et profond sourire et son visage d’une blancheur
+éclatante, dont la pureté n’a été ternie ou
+altérée ni par les sensualités grossières ni par les
+passions violentes.</p>
+
+<p>Quand ils s’assirent tous deux sur la pente de la
+colline d’où Milton pouvait contempler Florence
+tout entière, ses palais de marbre, ses coupoles, ses
+clochers et ses ponts sous lesquels gronde l’Arno,
+quelles furent ses pensées ? Eut-il le pressentiment
+de sa destinée future et de celle de l’Angleterre ?
+Une voix intérieure lui apprit-elle qu’il serait un
+jour célèbre comme Galilée, aveugle comme lui,
+comme lui condamné à l’isolement des derniers
+jours et à la réprobation des contemporains ?</p>
+
+<p>— Plus heureux que lui d’ailleurs ; car il devait
+laisser le souvenir d’une vieillesse virile et fière.</p>
+
+<p>On ignore à quelle date précise se rencontrèrent
+ces deux grands mortels ; l’un génie du midi, multiple
+intelligence, débile volonté ; l’autre, réunissant
+tous les caractères du nord, corrigés par
+un reflet heureux du soleil de la Grèce et par l’étude
+des anciens.</p>
+
+<p>Milton rappelle cette circonstance dans de beaux
+vers. Il dit aussi dans une lettre : « qu’<i>il a cherché
+et trouvé le célèbre Galilée, alors devenu vieux et prisonnier
+de l’Inquisition</i>. » Voilà tout. C’était vers
+1638.</p>
+
+<p>L’histoire particulière ou générale ne s’est pas
+inquiétée de cette rencontre et de cette conversation
+entre deux génies, qui certes nous intéressent
+plus que les derniers Médicis et les plus illustres des
+Barberini.</p>
+
+<p>Il est triste de penser que les chroniqueurs n’en
+aient rien dit, eux qui ont noté si exactement les entrées
+des ambassadeurs dans la ville de Rome pendant
+le dix-septième siècle ; raconté comment les
+uns pénétrèrent dans la ville <i lang="it" xml:lang="it">in fiocchi</i>, avec des
+« glands et des torsades », les autres, « sans torsades »
+et sans parure ; et comment ceux-ci ont fait
+battre par leurs laquais la livrée de ceux-là pour le
+plus grand honneur du maître ; et quel fut l’embarras
+de S. S. forcée d’accommoder les choses et
+de satisfaire les puissances rivales.</p>
+
+<p>— Notables événements sans doute ! La peinture
+et la gravure s’en sont emparées ; leur image reproduite
+sans cesse se trouve sous mille formes au
+cabinet des estampes.</p>
+
+<p>Mais rien de la causerie, si importante et si curieuse,
+entre le jeune puritain anglais qui connaît
+déjà Pym et Cromwell, et le vieil Italien catholique
+correspondant de Gassendi. Elle n’a point laissé de
+traces, puisque Milton ne nous l’a pas transmise.</p>
+
+<p>J’aurais voulu que l’auteur du <i>Paradis perdu</i>,
+réservé aussi à la persécution des « jours mauvais
+et des langues mauvaises » (<i lang="en" xml:lang="en">evil days and evil
+tongues</i>) ; lui qui, au moment de sa visite à Galilée,
+avait déjà le cœur plein de ces nobles idées de
+grandeur morale, de liberté régulière, d’honneur
+national, auxquelles en 1638 il n’avait pas encore
+donné d’expression éclatante et publique, nous eût
+appris ce qu’était alors Galilée ; de quels sujets ils
+s’entretinrent ensemble ; et surtout quelles pensées
+lui inspirait un spectacle si douloureux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c30"><span class="first">XXX</span><br>
+<span class="i small">Solitude, cécité et longévité du vieillard. — Le P. Mersenne le
+traduit. — Le duc de Noailles le protége. — Générosité de Calasanzio. — Dernière
+rétractation. — Derniers moments.</span></h3>
+
+
+<p>Galilée avait pu espérer que le Pape reviendrait
+de son erreur et reconnaîtrait son injustice. Au fond
+Urbain VIII était partisan de la doctrine copernicienne.
+Mais il ne s’agissait ni de Copernic ni de sa
+théorie. On satisfaisait à la politique ; on contentait
+les amours-propres ; on jetait sa pâture à l’envie.</p>
+
+<p>Galilée perdit enfin courage.</p>
+
+<p>Ses persécuteurs redoublèrent de cruauté. Contre
+Galilée malade et presque mourant ils s’acharnaient
+encore.</p>
+
+<p>On apportait toutes sortes d’entraves à la publication
+de ses ouvrages ; ses relations déjà si limitées
+étaient de jour en jour entourées d’obstacles nouveaux ;
+Castelli lui-même ne pouvait le voir sans
+témoins. En revanche, l’Inquisiteur avait l’ordre de
+venir s’assurer de temps en temps que Galilée était
+bien <i>humble</i> et bien mélancolique<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> !</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Nelli, <i lang="it" xml:lang="it">Vita</i>.</p>
+</div>
+<p>On savourait le plaisir de le voir ainsi, accablé
+et prosterné. Un fonctionnaire spécial était chargé
+de contrôler sa tristesse.</p>
+
+<p>Sous ce redoublement de rage<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> le vieillard, d’une
+humeur naturellement affable, facile et gaie,
+devint ombrageux et sombre. Il soupçonna partout
+des embûches ; il perdit le dernier bonheur des
+malheureux, la confiance.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> « <span lang="it" xml:lang="it"><i>La rabbia</i> di miei potentissimi persecutori si va continuamente
+inasprendo</span> », écrit-il lui-même.</p>
+</div>
+<p>Antonini lui ayant demandé des détails sur ses
+dernières découvertes, il lui répond :</p>
+
+<p>« Si je n’avais, très-honoré seigneur, acquis en
+mille autres circonstances la preuve certaine de
+votre affection sincère et dévouée, je pourrais
+m’étonner de la demande que vous me faites, de
+vous communiquer dans une lettre particulière
+mes découvertes et mes observations sur la lune.
+Dois-je penser qu’elle est réellement inspirée,
+comme vous me le dites, par votre zèle et la
+crainte de me voir ravir le fruit de mes travaux ?… »</p>
+
+<p>Lorsqu’il confie au duc de Noailles, alors ambassadeur
+de France à Rome, son ouvrage inédit (les
+<i>Discours et démonstrations mathématiques</i>), il ne lui
+cache ni son abattement ni ses ombrages.</p>
+
+<p>« Confus, dit-il, et affligé du mauvais succès de
+mes autres œuvres, et ayant résolu de ne rien
+publier désormais, j’ai voulu au moins remettre
+en des <i>mains sûres</i> quelque copie de mes travaux ;
+et comme l’affection particulière que vous m’accordez
+vous fera sûrement souhaiter de les conserver,
+j’ai voulu vous remettre ceux-ci. »</p>
+
+<p>Le duc de Noailles ne trahit pas les espérances
+de Galilée ; l’ouvrage confié à ses soins fut imprimé
+par les Elzevirs. (Leyde, 1638.) On aime à
+voir ce nom français et illustre briller à la tête des
+défenseurs et des amis du savant persécuté ; c’étaient
+l’Anglais Milton, les Français Mersenne, Peiresc,
+Gassendi ; les Hollandais Grotius et Lucas
+Holste ; les anciens disciples du philosophe,
+Torricelli et Viviani. Ces derniers, qui l’aimaient
+comme un père, se proposaient déjà de perpétuer
+sa gloire et de fonder l’<i lang="it" xml:lang="it">Academia del Cimento</i>,
+qui devint célèbre dans le monde entier. Le propagateur
+infatigable des sciences et des lettres, Peiresc
+ne cessait de lui témoigner son dévouement et son
+admiration ; Diodati, de concert avec Grotius, s’occupait
+de faire adopter par les États-Généraux de
+Hollande sa méthode pour la détermination des
+longitudes ; Carcavi publiait une édition de ses
+œuvres ; Mersenne les traduisait.</p>
+
+<p>Cependant la tourbe des serviles, des faibles et
+des avides d’honneurs continuait à flatter le pouvoir
+et à étouffer le vaincu. On lui décochait mille
+épigrammes ; il souffrait d’âme et de corps ; et il
+gardait le lit. Alors un catholique espagnol,
+Don José Calasanzio, fondateur des <i>Écoles Pies</i>, comprit
+et accomplit le devoir d’un chrétien. Au vieillard
+abattu et alité, solitaire et désespéré il envoya
+deux de ses clercs pour lui servir de secrétaires,
+le soigner et le consoler. Quand la maladie du
+philosophe s’aggrava, Calasanzio écrivit de Rome
+au recteur des écoles de Florence :</p>
+
+<p>« Si par hasard <span lang="it" xml:lang="it">il signor</span> Galileo désirait que le
+Père Clemente passât encore deux nuits auprès
+de lui, je veux que Votre Révérence le permette.
+Puisse Dieu faire que ses soins assidus lui apportent
+tout le bien que je lui souhaite ! »</p>
+
+<p>Les souffrances de Galilée approchaient de leur
+terme. Dès 1637 la cécité était venue se joindre
+à ses autres maux. Il perdit d’abord l’œil droit,
+et le 7 août de ladite année il écrivait à Diodati :</p>
+
+<p>« Si mon mal augmente comme il a augmenté
+dans les trois ou quatre derniers jours, je crains
+de ne plus pouvoir écrire une lettre. »</p>
+
+<p>Bientôt Galilée devint aveugle.</p>
+
+<p>En 1638, on le crut voisin de l’agonie ; l’Inquisition
+consentit à ce qu’on le transportât pour quelques
+jours à Florence ; à peine convalescent, il fut
+ramené à sa villa.</p>
+
+<p>Parmi ses dernières lettres, datées d’Arcetri, une
+seule traite encore une fois la grande question du
+mouvement de la terre. Sans doute il eût mieux
+valu pour son honneur qu’il ne l’écrivît pas ; mais
+on connaît Galilée ; on sait quelles épreuves ont
+ployé ce caractère aimable et broyé cette âme facile ;
+on ne s’étonnera pas des terreurs et des angoisses
+que trahit l’épître suivante, datée du 16
+mars 1641 (l’année qui précéda sa mort), et adressée
+à François Rinuccini qui avait émis des doutes
+sur la doctrine de Ptolémée.</p>
+
+<p>« En aucun cas, dit-il, il ne faut adopter le
+système de Copernic ; il est faux, cela est indubitable.
+Nous, catholiques surtout, nous devons
+le repousser ; l’autorité irrécusable de l’Écriture
+sainte est contraire à ce système, ainsi que de
+célèbres théologiens l’ont expliqué ; leur déclaration
+unanime nous prouve que la terre, placée
+au centre, est immobile et que le soleil tourne
+autour d’elle. Les conjectures sur lesquelles Copernic
+et ses partisans ont prétendu établir l’idée
+contraire tombent devant l’argument bien fondé
+de la toute-puissance divine ; celle-ci pouvant effectuer
+d’une façon multiple et même infinie ce
+qui, suivant nos opinions et nos expériences, ne
+devrait se faire que d’une seule façon, nous n’avons
+pas le droit de chercher quelle sera, quelle
+peut ou pourrait être l’action de la main de Dieu ;
+il ne nous est pas permis de défendre avec obstination
+ce en quoi nous avons pu nous tromper.
+Si d’ailleurs les observations et les expériences
+de Copernic me paraissent insuffisantes,
+celles de Ptolémée, d’Aristote et de leurs sectateurs
+sont encore plus erronées et plus trompeuses ;
+démontrer la fausseté de leur système
+sans s’écarter des limites du savoir humain est
+chose facile. »</p>
+
+<p>Ainsi, tout en reniant le système de Copernic, il
+ne veut pas se priver d’un dernier sarcasme qu’il
+adresse au système de Ptolémée. Son ingénieuse
+subtilité trouve moyen de s’abriter derrière la
+science pour insulter aux erreurs de son adversaire ;
+et il met en avant, comme un bouclier, les
+condamnations de l’Église pour justifier sa propre
+infidélité envers son maître. Cette lettre n’est ni
+une lâcheté ni une ironie ; c’est l’une et l’autre,
+c’est un dernier trait de caractère.</p>
+
+<p>En avril 1641 il invite Alessandra Bocchineri
+Buonamici, sœur de sa bru, et en septembre son
+disciple Torricelli, à venir lui rendre visite.</p>
+
+<p>« La situation est belle, dit-il dans l’une de ces
+lettres, et l’air très-salubre… Ne vous préoccupez
+pas si cette visite peut m’attirer quelques vexations ;
+qu’elle soit agréable ou non à mes ennemis,
+cela m’importe peu ; je suis accoutumé à des
+ennuis bien plus graves, et je les endure comme
+s’ils étaient tout à fait légers. »</p>
+
+<p>Le 20 décembre Galilée écrit de nouveau à
+Alessandra :</p>
+
+<p>« J’ai reçu votre lettre si aimable ; elle m’a été
+d’une grande consolation ; je me trouve, depuis
+plusieurs semaines, au lit, gravement malade. Je
+vous remercie le plus cordialement possible pour
+l’intérêt si bienveillant que vous me portez et
+pour l’œuvre de miséricorde que vous accomplissez
+envers moi dans mon malheur et mes
+misères.</p>
+
+<p>« Pour le moment je n’ai pas besoin de
+linge ; mais je vous reste doublement obligé
+de l’attention que vous donnez à mes besoins.
+Je vous en prie, excusez la brièveté de
+ma lettre. Je souffre horriblement, tandis que
+je vous baise la main ainsi que celle de votre
+époux. »</p>
+
+<p>Cette lettre précéda de peu de jours le décès de
+Galilée.</p>
+
+<p>Le 8 janvier 1642, âgé de près de soixante-dix-huit
+ans, il rendit le dernier soupir ; les mains
+pieuses de ses parentes abaissèrent les paupières du
+vieillard sur ses yeux depuis longtemps éteints ; et
+de simples obsèques rendirent le grand homme à
+sa terre natale.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3 id="c31">CONCLUSION</h3>
+
+
+<p>Telle fut la torture infligée à Galilée.</p>
+
+<p>Ainsi se passèrent sans rapport avec les hommes
+qu’il aimait et dont il reste le bienfaiteur les dernières
+années de l’illustre astronome. Nul geôlier
+ne gardait ses portes ; mais une retraite absolue,
+jointe à de vives souffrances physiques s’aigrissait
+par la honte d’une pénitence presque enfantine.</p>
+
+<p>La conscience de sa faiblesse, le remords de ses
+vains artifices et de ses inutiles concessions, devaient
+en accroître l’amertume ; et le peu de fruit
+qu’il recueillait de sa longue humilité devait la lui
+faire regretter cruellement. Il était aveugle ; ses
+ennemis triomphaient ; on lui défendait l’entrée
+de Florence et il obéissait. Une ou deux femmes
+affligées et fidèles suivaient, en le consolant et en
+le soignant, l’instinct divin de leur sexe, comme les
+envieux accomplissaient leur tâche et faisaient
+leur métier. De temps à autre Firenzuola se
+donnait la joie de dépêcher vers Arcetri un petit
+estafier qui s’informait si Galilée recevait du monde,
+s’il correspondait au dehors et s’il était bien sage.</p>
+
+<p>Tout savant qui voulait plaire et arriver aux honneurs
+le couvrait d’injures dans un beau livre dédié
+aux puissances ; on disait et on imprimait ce
+qu’on voulait contre Galilée ; lui ne pouvait rien
+imprimer, rien répondre à qui que ce fût. Philosophes,
+dialecticiens, orateurs, rhéteurs, théologiens,
+professeurs, universitaires, astronomes,
+poëtes, mathématiciens, lyristes, inventeurs de sonnets
+et d’opéras faisaient leur cour à Urbain VIII
+et consolaient Simplicio raillé, en le félicitant de
+son admirable courage à écraser cette peste humaine,
+Galilée, vrai brandon de l’hérésie. Les
+puissants leur répondaient par des faveurs hiérarchiques
+et des distinctions sociales.</p>
+
+<p>C’est cette étude d’une Société avilie que j’ai
+voulu compléter<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. Que ceux qui aiment à s’instruire
+s’instruisent. Les Grassi, les Caccini, les Firenzuola,
+se frottaient les mains en achevant l’œuvre sourde
+et féroce de l’assassinat moral. L’indifférence était
+universelle ; et Galilée lui-même s’abandonnait.
+O Société molle, vous êtes plus que sauvage ! Personnes
+distinguées ! mœurs adoucies ! vous dégradez
+même vos victimes ; et c’est votre dernière honte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> V. notre ouvrage sur les <i>Couvents d’Italie</i>, et sur <i>Virginie de
+Leyva</i>.</p>
+</div>
+<p>J’ai montré Galilée mourant de chagrin au fond
+de sa retraite pénitentielle, implorant ses persécuteurs
+et ne tarissant pas de protestations, de rétractations,
+de supplications, de soumissions, de sollicitations
+et d’éloges adressés à Urbain VIII, aux inquisiteurs,
+à son <i>maître</i> et à tout le monde. Il
+s’attira ainsi l’injonction définitive d’avoir à ne jamais
+adresser aucune requête à ses <i>maîtres</i> ! Cette
+dégradation révolte la pensée et blesse le cœur.</p>
+
+<p>Le voilà donc repentant, contrit, anéanti sous la
+verge du plus fort ; il tremble sous la calomnie ;
+il est écrasé par la manœuvre et la cabale.</p>
+
+<p>C’est là un triste spectacle. La postérité n’en a
+pas accepté la tradition et l’héritage. Elle a inventé
+un autre Galilée, le Galilée héroïque ; oubliant que
+les mœurs italiennes du dix-septième siècle, pétries
+pour l’abaissement par la conquête et comptant
+l’obéissance passive pour le premier de leurs
+dogmes, ne pouvaient engendrer d’autres héros ; — elle
+a créé un mythe sublime, qu’elle a substitué
+au personnage réel. Ainsi s’est établie dans la
+créance populaire la fiction d’un Galilée martyr,
+philosophe indomptable et convaincu ; douce et
+fière figure, merveilleuse émanation, née des aspirations
+et des désirs ; fille de cette poésie du juste
+et de cet instinct du beau moral, qui vivront toujours
+dans les âmes, pour protester contre les réalités
+de l’histoire.</p>
+
+<p>Ainsi deux peintres modernes ont fait du héros
+de notre siècle, celui-ci un demi-dieu de la statuaire
+grecque, celui-là un héros d’élégie moderne.</p>
+
+<p>Le jeune Consul de la République, guidé par un
+paysan à travers les sentiers neigeux des Alpes est
+devenu dans le tableau de Delaroche un Werther
+sentimental ; l’ingénieux peintre a réuni dans le
+même cadre et opposé l’une à l’autre, — ici la physionomie
+candide et rustique du montagnard ; — là
+le profil dominateur, la figure méridionale de Napoléon ;
+angles géométriques, conception profonde,
+absolu de l’algèbre volant à la conquête du monde.
+David, au contraire, faisant de Bonaparte Persée
+qui délivre Andromède, a montré le demi-dieu
+imperturbable sous sa draperie rouge, immobile
+sur un cheval de bronze. La réalité est plus naïve<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>.
+Sur un mulet dont un petit montagnard tient la
+bride, vous voyez seulement un jeune homme aux
+cheveux noirs, pâle, rêveur, amaigri, attentif, l’œil
+étincelant ; républicain qui sera empereur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Lisez, dans l’Histoire de M. Thiers, cette admirable page.</p>
+</div>
+<p>Des nuages du symbole j’ai voulu dégager le
+vrai Galilée. Cet Italien, à demi Grec, sublime révélateur
+des secrets du ciel ; génie qui a précédé
+Newton, continué Bacon, annoncé Descartes, n’est
+pas un héros du courage moral ; c’est un génie de
+lumière.</p>
+
+<p>Quand le même Descartes, alors simple officier,
+apprit à quelle rétractation misérable les envieux
+avaient réduit Galilée ; il ne voulut point s’exposer
+à un si rude combat et il détruisit son premier
+manuscrit. Mais Gassendi, Peiresc, Milton, Diodati
+restaient vivants ; Locke étudiait la médecine à
+Oxford. Le jeune Guillaume Penn allait écouter les
+prédications des quakers. Tout dans les esprits se
+préparait pour la vengeance définitive de Galilée.
+Et Galilée est vengé.</p>
+
+<p>Je termine ici cette étude sur la société italienne
+de 1640. J’ai reporté sur elle, sur un certain état
+des âmes, sur les mauvaises doctrines, sur l’obéissance
+passive, sur l’éducation fausse des peuples,
+sur la destruction de la dignité individuelle, du
+sens moral et de la conscience personnelle, tout
+l’odieux que depuis longtemps on avait concentré
+sur la cour de Rome, le sacré Collége et la Religion
+même. La lâcheté générale a fait le crime. N’en
+accusez que la conquête étrangère, la servitude enracinée,
+et l’avilissement social.</p>
+
+<p>Ce triste état de mœurs, qui, je le pense, va se
+régénérer en Italie, a duré jusqu’à nos jours. En
+1814, les bourgeois de Milan voulaient se défaire
+de Prina ; ceux-ci, comme les envieux de Galilée,
+aimaient la convenance et la douceur, la bonne
+grâce et la politesse. On entra donc dans la cathédrale.
+Prina se trouvait au milieu. Personne n’était
+armé, chacun avait un parapluie. Vers l’Introït on
+se pressa sur le malheureux, et la foule devenant
+de plus en plus compacte l’étouffa mollement,
+pendant que mille coups muets le frappaient avec
+mesure et pétrissaient son cadavre. Sans avoir fait
+autre chose que serrer par degrés la victime, on
+finit donc par la laisser gisante et morte sur les
+dalles que pas une clameur n’avait ébranlées, que
+pas une tache de sang ne déshonorait.</p>
+
+<p>De même, avant d’expirer sous les coups d’une
+société voluptueuse, docile, affaiblie, rendue cruelle
+par l’esclavage, Galilée avait longtemps langui.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<table>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div>INTRODUCTION<br>
+<span class="small">BUT DE CE LIVRE</span></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>I.</div></td>
+<td class="h">But de ce livre. — La société italienne des derniers temps. — L’envie
+triomphante.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">3</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>II.</div></td>
+<td class="h">Caractère personnel de Galilée. — Sa faiblesse morale
+née des faiblesses morales de l’époque.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">9</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>III.</div></td>
+<td class="h">L’Italie en 1600 et 1650. — Sa misère morale. — Excès
+et exagération de la science sociale.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">12</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IV.</div></td>
+<td class="h">Catholicisme italien. — Galilée placé entre la philosophie
+nouvelle et l’obéissance traditionnelle. — Opinion de
+Guicciardini sur sa conduite.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">18</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div>LIVRE PREMIER. — PREMIÈRE ÉPOQUE
+DE GALILÉE<br>
+<span class="small">LA JEUNESSE</span></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>V.</div></td>
+<td class="h">Jeunesse de Galilée. — Ses premières fautes. — Ses ennemis. — Il
+se réfugie à Venise. — Il occupe la chaire
+de mathématiques à Padoue.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">25</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VI.</div></td>
+<td class="h">Galilée rentre en grâce par une flatterie. — Les envieux
+reviennent à la charge.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">32</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VII.</div></td>
+<td class="h">Études de mœurs. — Comment il faut changer de point
+d’attaque pour perdre son ennemi. — Galilée hérétique.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">37</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td>
+<td class="h">Marche des ennemis de Galilée. — Comment celui-ci les
+provoque, prête le flanc à leurs attaques et affaiblit
+sa position.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">41</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div>LIVRE II. — SECONDE ÉPOQUE DE
+GALILÉE</div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>IX.</div></td>
+<td class="h">État de l’Église et des esprits. — Florence, Rome. — Destruction
+de la moralité individuelle. — Une église
+italienne en 1620. — Les vieillards persécutés.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">55</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>X.</div></td>
+<td class="h">Arrivée de Galilée à Rome en 1616. — Accueil qui lui est
+fait. — Ses espérances présomptueuses.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">63</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XI.</div></td>
+<td class="h">On intime à Galilée l’ordre d’abjurer la doctrine de
+Copernic.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">68</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XII.</div></td>
+<td class="h">L’inquisition menace Galilée. — On l’avertit de son danger. — Lettre
+de Pichena.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">71</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td>
+<td class="h">Galilée se fait délivrer un certificat de bonnes pensées et
+de catholicisme. — Conduite d’Urbain VIII. — Le
+<span class="sc">Saggiatore</span>. — Illusions de Galilée.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">75</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td>
+<td class="h">Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde. — Les
+ennemis se réveillent. — Analyse de ce dialogue.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">83</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XV.</div></td>
+<td class="h">Subterfuges et finesses de Galilée pour faire imprimer
+son dialogue. — Il y réussit. — Il obtient toutes les
+approbations et <i>permis d’imprimer</i>.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">94</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td>
+<td class="h">Publication du Dialogue sur le système du monde. Pourquoi
+on ne le lit plus en France. — Préface ignoble de
+ce beau livre.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c16">101</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td>
+<td class="h">Plan d’attaque définitive contre Galilée.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c17">109</a></div></td></tr>
+<tr><td colspan="3" class="c"><div>LIVRE III. — TROISIÈME ÉPOQUE DE
+GALILÉE<br>
+<span class="small">LA PERSÉCUTION</span></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td>
+<td class="h">Naissance du mythe sur Galilée soumis à la torture.
+Fausse lettre de Galilée à Renieri. — Tiraboschi.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c18">115</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td>
+<td class="h">L’intrigue contre Galilée éventée par un contemporain. — Rôles
+de Firenzuola et de Ciampoli.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c19">121</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XX.</div></td>
+<td class="h">Une commission est nommée pour examiner le livre
+de Galilée. — Conduite équivoque et faible du philosophe. — Sa
+défense. — Lettre du grand-duc, dictée par
+Galilée à Bali Cioli.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c20">131</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td>
+<td class="h">Galilée s’excuse et cherche à éviter le procès. — Sa
+lettre au frère du pape. — Ses tergiversations et ses
+détours.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c21">143</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td>
+<td class="h">Douceurs prodiguées à Galilée. — On le conduit en litière. — Lettre
+à Diodati. Contradictions de Galilée. — Ses
+illusions.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c22">160</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXIII.</div></td>
+<td class="h">Voyage de Florence à Rome. — La peste. — Accueil fait à
+Galilée. — Ses lettres particulières. — Aveuglement,
+crédulité, faiblesse.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c23">180</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXIV.</div></td>
+<td class="h">Les batteries des ennemis de Galilée se démasquent. — On
+le transfère en prison. — Il s’efforce de désarmer
+ses ennemis par l’humilité et la patience. — Il tombe
+malade.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c24">197</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXV.</div></td>
+<td class="h">Interrogatoires de Galilée. — Il se rétracte volontairement. — Abaissement
+extrême de Galilée. — Il présente
+sa défense avec ses excuses.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c25">203</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXVI.</div></td>
+<td class="h">Condamnation de Galilée. — Il écoute, résigné, à genoux,
+sa sentence.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c26">210</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXVII.</div></td>
+<td class="h">Galilée a-t-il subi la torture ? — Controverse à ce sujet. — Lettre
+apocryphe sur laquelle cette hypothèse est
+fondée.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c27">214</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXVIII.</div></td>
+<td class="h">Nouvelles excuses offertes par Galilée condamné. — On
+repousse ses prières. — Il quitte Rome et va résider
+à Sienne, chez l’archevêque Piccolomini. — Sa captivité
+d’Arcetri.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c28">228</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXIX.</div></td>
+<td class="h">Le vieillard captif dans la villa d’Arcetri. — Ses lettres. — Une
+lettre inédite de l’épicurien Galilée. — Visite
+de Milton.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c29">241</a></div></td></tr>
+<tr><td class="r"><div>XXX.</div></td>
+<td class="h">Solitude, cécité et longévité du vieillard. — Le P. Mersenne
+le traduit. — Le duc de Noailles le protége. — Générosité
+de Calasanzio. — Derniers moments.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c30">262</a></div></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="h sc">Conclusion.</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c31">275</a></div></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c gap small">FIN</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">PARIS. — TYP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">ERRATA</h2>
+
+
+<p>Page 51, ligne 14. Au lieu de « cette opiniâtreté de parade », lisez
+« son vain effort ».</p>
+
+<p>Page 159, ligne 1<sup>re</sup>. Au lieu de « ce beau caractère », lisez « cet
+aimable caractère ».</p>
+
+<p>Page 251, ligne 15. Au lieu de « sa », lisez « la ».</p>
+
+<p>Page 261, ligne 8. Au lieu de « transmis », lisez « transmise ».</p>
+
+
+<p class="gap trnote">NOTE DU TRANSCRIPTEUR : Les errata ont été corrigés, sauf
+celui relatif à la page 251, qui n’a pas été trouvé dans le texte.</p>
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79052 ***</div>
+</body>
+</html>
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