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SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. + + + + + [Illustration: GALILÉE + D’APRÈS LE PORTRAIT PEINT ET GRAVÉ EN 1624 PAR OTTAVIO LEONI.] + + + + +A + +M. ALFRED VON REUMONT + +ENVOYÉ DE S. M. LE ROI DE PRUSSE A FLORENCE + +Auteur des _Beitræge zur Italienischen Geschichte_, etc. + + +C’est à vous, monsieur, qu’appartiennent les documents contenus dans le +volume dont je vous prie d’agréer la dédicace. + +Vos _Recherches pour servir à l’histoire italienne_ sont un immense +trésor de détails pris aux sources et de renseignements originaux sur le +moyen âge en Italie, ses fières républiques, ses phases historiques, ses +grands hommes et le développement de ses mœurs. En recueillant et +classant la correspondance de Galilée et celle de ses amis, vous avez +complété les travaux et les recherches de _Fabroni_[1], _Nelli_[2], +_Venturi_[3], _Rosini_[4], _Bigazzi_[5], _Libri_[6], _Eugenio +Alberi_[7], _Marini_[8], _Biot_[9], sur la vie de ce grand homme +persécuté. Grâce à vous, les philosophes peuvent enfin se faire une +juste idée de son caractère, de ses travaux, de ses faiblesses et des +amertumes qui ont empoisonné sa vieillesse. + + [1] _Lettere inedite d’uomini illustri_ (Firenze, 1773-5.) + + [2] _Vita e commercio letterario di Galileo Galilei._ (Lausanne + [_Florence_], 1793.) + + [3] _Memorie e lettere inedite di Galileo Galilei._ (Modena, 1818-21.) + + [4] _Inaugurazione solenne della statua di Galileo._ (Pisa, 1839.) + + [5] _Due lettere inedite di G. G._ (Firenze, 1841.) + + [6] _Histoire des sciences mathématiques_ (livre IX.) + + [7] _Opere di G. G._ (Firenze, 1842.) + + [8] _Galileo e l’inquisizione._ (Roma, 1850.) + + [9] _Biographie universelle_, article _Galilée_;--excellent morceau de + biographie. + +Usant de vos recherches sans vouloir me les approprier, et rendant à +votre érudite impartialité l’hommage qui lui est dû, j’ai osé ne pas +adopter toutes vos conclusions. Galilée, vous l’avez prouvé, ne +ressemble en rien à l’image populaire que ce nom rappelle; faible et +timide, il m’a paru plus excusable, la société de son temps plus odieuse +qu’à vous. + +Étudier dans la correspondance de Galilée son caractère propre; dans ce +caractère, celui de son temps; dans le caractère de son temps celui des +décadences; tel est le sujet de ce livre. Je ne pense pas, avec les +Gâcons et les Scudérys, avec les Scapins et les Gnathons, que la vérité +soit prohibée; que Tacite _qui creuse dans le mal_, comme disait de lui +Fénelon, mérite le blâme; je pense qu’il a conquis l’éternel amour et la +reconnaissance de l’humanité. J’estime que l’on se déshonore par la +flatterie, le mensonge et le vain panégyrique. + +S’il est triste de reconnaître qu’un aussi grand esprit que Galilée ait +mal soutenu le choc de ses ennemis; il est utile de savoir d’où lui +venait cette faiblesse. C’est que nulle force vive ne subsistait plus +dans les âmes. L’éducation des siècles et le joug étranger les avaient +faites telles, que chacun--même parmi les plus grands--privé de valeur +personnelle, courbé sous l’autorité, se prosternait ou rampait. En vain +les lumières abondaient alors; les conduites étaient basses. Le +sentiment du devoir était aboli. Le christianisme, qui n’avait pas +relevé Byzance, ne pouvait relever l’Italie. Les efforts et les exemples +sublimes des Borromée et de leurs émules étaient impuissants; le +catholicisme cessait d’être une doctrine vivante pour des âmes mortes. +Le culte de la tradition exagérée faussait la théologie chrétienne, dont +le premier dogme est la responsabilité personnelle; la formule tuait +l’esprit. + +Aucune discussion, aucune variété, aucune vie. Point d’espoir; nul +avenir. Les diversités de caractère et d’idée, les contrastes entre les +forces sociales n’ayant point de développement pour leur lutte légitime, +refoulaient l’homme sur lui-même; et comme il ne lui restait plus que +des appétits et des passions, il abritait sous l’hypocrisie l’envie, la +haine, la licence, la sensualité, la fraude, qui, systématisés, +organisés, polis, n’en devenaient que plus hideux. On ne se renouvelait +moralement ni par les grandes actions ni par les grandes œuvres; le +développement du _moi_ s’opérait dans le sens du mal. La littérature +aussi se faisait de pratique, par imitation, arrangement de phrases et +métaphores recherchées. La sincérité, bannie de partout, manquait aux +arts comme à la vie. On substituait de vaines recettes à l’étude de la +nature et à la recherche de l’idéal; l’architecture elle-même devenait +mensonge; et le genre _colossal_ prêtait à des constructions mesquines +un simulacre de grandeur. + +Au milieu de cette immense détresse morale Galilée naquit. + +Il acheva la plus belle conquête des temps modernes, après celle de +Newton. Il résolut le problème du mouvement de la terre, et fut coupable +par là de trois crimes: envers la société, envers les savants, envers le +pouvoir. + +Une société jalouse, haineuse, vaniteuse, où tout le monde prétend à +l’esprit, est inexorable pour le génie. Quant aux savants, la nouveauté +des lumières qu’apportait Galilée dérangeait leurs doctrines et blessait +le code des bienséances, dont il s’agissait de porter le joug avec +grâce. Enfin il désobéissait au pouvoir suprême, protecteur né de la +règle officielle. + +Il s’établit alors entre lui et le monde italien une lutte dramatique +très-bizarre; lutte entre les faiblesses rusées de Galilée et les +bassesses haineuses de ses ennemis; lutte où se développa l’immoralité +de cette société déplorable. + +En la reproduisant dans sa misère, je n’ai cédé ni au penchant de +l’artiste, ni aux préoccupations du misanthrope. + +Ce n’est point un plaisir pour moi d’accumuler les exemples des +débilités sociales; encore moins ai-je prétendu ou inculper mon temps, +ou réhabiliter la doctrine de Jean-Jacques, ou flétrir l’honneur de +l’Italie, seconde et admirable mère de nos civilisations. + +Mais continuant mon étude récente sur la même contrée et sur le même +siècle (_Virginie de Leyva_, ou _un Couvent de femmes en Italie_[10]); +j’ai voulu éclairer l’un des phénomènes les plus intéressants de +l’histoire, cette maladie des âmes qui détruit tout état social. + + [10] 1 vol. in-12. Paris, 1860. + +Il y a certes en Europe et en France beaucoup d’hommes qui, comme vous, +monsieur, préfèrent l’étude désintéressée à la recherche laborieuse de +jouissances rapides et qui s’isolent d’un courant de mœurs brutalement +énervées. Certes il y a encore des âmes qui attachent du prix à la +dignité personnelle; des esprits qui aiment l’initiative, mère de toute +grandeur; des caractères qui ne renoncent pas à l’originalité, mère de +tout progrès;--et c’est pour eux seuls que j’écris. + +Philarète Chasles. + +Institut. Paris, novembre 1861. + + + + +INTRODUCTION + +BUT DE CE LIVRE + + + + +I + +But de ce livre.--La société italienne des derniers temps.--L’envie +triomphante. + + +Les documents nouveaux dus aux recherches de quelques récents +investigateurs ont éclairé sur divers points la biographie de Galilée. + +Cependant ils n’établissent aucun paradoxe et ne démentent pas la +tradition. + +Un enseignement en résulte: enseignement moral. C’est que l’art de +vivre, la sociabilité, les arts, la littérature et le bel-esprit, la +science même, ne suffisent à aucun peuple. + +Galilée, l’honneur de son temps, vivait dans une société mal constituée. +Il avait pour ennemis les envieux et deux ou trois moines; ces ennemis +firent marcher contre leur victime les sots, les méchants, la crédulité +et le pouvoir. + +La foule imbécile garda le silence, et le grand homme fut ruiné. + +Pour ruiner un malheureux, spécialement un talent supérieur, pour abîmer +un imprudent, il n’est pas besoin d’une armée. Deux ou trois acharnés +suffisent à l’œuvre. + +Calomnie, complot, envie, intrigue, lâcheté, abandon des amis, reniement +des proches au moment du péril; un ou deux dévoués, quelques traîtres, +beaucoup d’effrayés et une foule de faibles assurent la victoire absolue +du mal sur le bien, de la fraude sur l’innocence, de la fourbe sur la +vérité, de la manœuvre sur l’ingénuité: de la sottise sur le génie. + +Ce drame n’est donc que le drame commun de la malice humaine. Une +société bien faite la réprime; une société mal faite l’encourage. + +Dans le procès de Galilée le mouvement de la terre n’était point en jeu, +mais seulement le mouvement de l’envie. + +Le soleil, la lune, les étoiles, Josué, l’Église: vains prétextes. Le +pape Urbain VIII pensait exactement comme Galilée sur les révolutions du +globe; ou plutôt ce que Galilée se contentait d’indiquer sans l’affirmer +semblait à Urbain VIII on ne peut plus indifférent. Ce qui ne lui était +pas indifférent, c’étaient sa propre vanité et sa propre puissance. Il +voulait châtier un manque de respect. Il voulait le maintien des bonnes +et saines doctrines sociales, selon lui du moins. Il faisait avec joie +la leçon à ce philosophe, à ce géomètre, à ce bel esprit; il lui +apprenait à demeurer dans ses limites, et par un coup habilement frappé, +répandant une salutaire terreur, il servait l’autorité, l’établissait +immobile et paisible et prévenait les dangers futurs. + +En de telles sociétés cachez votre talent, voilez vos opinions; +respectez les sots; ménagez les gens qui approchent de la puissance; ne +blessez pas l’orgueil; ne levez point la tête; refrénez toute envie de +discussion, d’analyse, ou de vérité cherchée. Ne respirez pas. + +--«Pourquoi ne pas vous tenir tranquille? disait à Galilée un de ses +plus dévoués amis... Le cardinal Barberini (ainsi s’exprime le poëte et +l’astronome Ciampoli dans une lettre adressée à Galilée son maître) me +disait hier au soir, quand je l’ai visité, que les affaires du Ciel ne +sont ici pour rien;--qu’il ne s’agit pas de prendre parti pour Ptolémée +ou pour Copernic, mais avant tout de bien rester dans les limites où la +physique et l’astronomie doivent se renfermer. Voilà le point vrai, le +centre réel de l’affaire. Vous savez quelle estime il a pour vos +talents. Mais vous parlez trop haut et trop tôt!» + +Galilée aurait donc pu déplacer le soleil et faire rouler la terre dans +le sens de Copernic ou de Ptolémée; même, à l’exemple de Pulci et de +l’Arioste, on l’aurait laissé se moquer de la Vierge et des saints. On +lui défendait seulement de toucher aux vanités, de piquer un +amour-propre, de blesser une petite âme, de déranger un manteau de +pourpre sur un cœur de valet; dans ce cas pas de salut pour lui. + +La religion ne s’est pas mêlée à ces sordides manœuvres, à ces férocités +de reptiles sous figures d’hommes. + +Ce n’est pas la religion, c’est l’envie qui a fait son œuvre ordinaire; +elle a traité Galilée comme Socrate, Papin, Descartes, Vanini. + +Parmi les grands persécutés, les uns déployèrent du caractère et de la +force; d’autres se réfugièrent dans la ruse et l’adresse: Gassendi et +Locke, habiles et doux, se ménagèrent des abris et des égides; Leibnitz +et Dante, plus vigoureux et plus subtils, se bâtirent des forteresses et +des arsenaux; Voltaire, dans son exil volontaire de Ferney, offrit un +modèle merveilleux de cette conduite. + +Quelques-uns se montrèrent faibles et s’abaissèrent sans rien gagner. +Galilée fut de ce nombre. + + + + +II + +Caractère personnel de Galilée.--Sa faiblesse morale née des faiblesses +morales de l’époque. + + +Galilée, homme d’un esprit vaste et fertile, n’était pas supérieur à son +époque et à son pays; la force morale lui manquait. Épicurien, asservi +aux influences sociales et aux traditions, il n’a su ni défendre +héroïquement la vérité, ni éluder les atteintes de ceux qui voulaient le +perdre. Il n’a montré aucune grandeur et aucune franchise. Il n’a eu ni +ce vaillant amour du vrai qui immortalise de Foë attaché à son pilori et +l’honnête abbé de Saint-Pierre chassé par ses collègues, ni même cet +acharnement taquin d’Étienne Dolet et de Furetière. + +Incertain, épouvanté, équivoque et inutilement souple; il ne s’est +jamais écrié: _E pur si muove!_ Jamais il n’a déployé cette héroïque +résistance qu’on lui attribue. Grand par les lumières, innocent dans sa +vie, il était de son temps, il était de son groupe pour le caractère et +les idées. Il cédait, pliait, reculait devant l’ennemi et reniait sa +doctrine, un peu par timidité et douceur chrétiennes, un peu aussi dans +l’espoir stérile d’attendrir les puissants, de désarmer les rivaux, de +rentrer en grâce, de se réfugier dans une vie paisible et d’échapper aux +orages. + +Voyant l’envie conspirer sa ruine, il perdit courage. Cette lutte était +trop forte pour lui. + +Que ne savait-il attendre et se taire? ou fuir à Venise, ou passer la +mer? Il aurait pu hardiment, à la face du monde, proclamer sa doctrine +et établir le système solaire sur ses bases éternelles. + +La postérité ne l’eût pas vu sans admiration, fût-ce vingt ans, trente +ans après son exil, serrer de son étreinte mortelle le dominicain +persécuteur et le jésuite rival; découdre la calomnie, arracher les +masques, montrer le front bas et la lèvre épaisse du calomniateur, et +triompher! + +Triompher avec la vérité, la justice et la science! Tous les +philosophes, les gens de cœur et les victimes l’auraient honoré, +remercié, applaudi et soutenu à travers les âges. + + + + +III + +L’Italie entre 1600 et 1650.--Sa misère morale.--Excès et exagération de +la science sociale. + + +Mais on le verra s’abandonner lui-même lorsque tout le monde +l’abandonnait. La philosophie du temps était épicurienne. Il fallait +jouir. Il fallait vivre. On était lâche, et Galilée ne l’était pas +moins. + +Ce monde italien, entre 1600 et 1650, n’avait plus d’aspiration vers +l’héroïsme ou la vérité, vers la justice ou la liberté, mais vers le +repos et le plaisir. Toute société humaine se tient, se compose de +parties bien liées, forme un ensemble homogène et harmonique. Les +cardinaux qui servaient la vengeance des ennemis de Galilée, hommes du +monde aimables et hommes politiques distingués, n’en étaient pas moins +les contemporains trop subtils, les concitoyens trop ingénieux de +Guicciardini;--les derniers élèves de Machiavel. + +Pendant que le Saint-Office, exécuteur docile des hautes œuvres de +l’envie et des rancunes d’Urbain VIII, condamnait le vieillard; au +moment où celui-ci, à genoux et courbé, subissait la honte de sa +sentence avec une docilité plus honteuse encore, et une abnégation que +chez tout autre homme on qualifierait d’abjection; le couvent de +Monza[11] cachait des assassinats et des débauches de toute espèce; les +religieuses espagnoles-italiennes imitaient Lucrèce Borgia, et leurs +habiles amants, gens du monde accomplis, jetaient les cadavres dans les +torrents. + + [11] _V._ notre ouvrage intitulé: _Virginie de Leyva ou intérieur d’un + couvent de femmes en Italie, au commencement du XVIIe siècle_. + +C’était là qu’en étaient venus dans un admirable pays, riche de tous les +trésors des arts, ce grand art de vivre prêché par Machiavel et cette +sublime habileté dont _Castiglione_ avait rédigé le Code; science des +accommodements et des bassesses; casuistisme universel; concessions et +ménagements, servilités et transactions;--partout le mensonge et les +manœuvres. + +En face du savant que deux jésuites et un dominicain ont juré de perdre, +vingt conducteurs de trames sociales vont jouer leur jeu. Il y a +d’honnêtes gens dans cette époque, mais froids et timides; il y a des +criminels, ceux-là savent agir. Le grand-duc de Toscane et les élèves de +Galilée ne seraient pas fâchés de lui être utiles; indolents, ils ont +assez à faire pour échapper aux piéges d’autrui; ils ne veulent pas se +compromettre. Ces gens d’esprit, heureux d’échapper à l’embûche, de +parer la botte secrète et de vivre tranquilles, rient tout bas des +parties perdues; tant pis pour qui ne réussit pas. Éviter l’_échec et +mat_, c’est toute la morale. + +Les rivaux, les mauvais sont plus vifs, plus ardents, plus rusés, plus +ambitieux, plus fougueux, plus actifs, plus fins, plus redoutables. Ils +font marcher leurs pièces selon la tactique et les principes développés +par Machiavel, et gagnent la partie. On va les voir à l’œuvre dans le +récit qui va suivre et que nous faisons précéder à dessein de cette +introduction qui en résume le sens moral et historique. + +Dans ce récit nous voulons surtout peindre et flétrir un tel état +social, où il n’y a que stratégie, habileté, manœuvre, indifférence pour +le bien; ces époques effacées où personne n’est coupable, personne +vertueux; où il n’y a plus de caractères, plus de nuances tranchées, +mais des intérêts. On veut sans vouloir. On défend sans défendre. On est +contre Galilée sans l’oser dire. On est pour Galilée sans prendre son +parti. Le jeu social ne se compose plus que de demi-teintes, de cartes +biseautées et de dés pipés; les plus honnêtes en usent comme on se sert +d’une monnaie de billon qui n’a ni poids ni valeur, mais qui a cours. +Les protecteurs sont timides, les amis indifférents, les calomniateurs +se voilent et triomphent; rien de ce que l’on montre n’est vrai, rien de +ce que l’on veut atteindre n’est à découvert. Que faire d’un monde livré +à de telles mœurs? + +Les institutions mauvaises et le besoin de jouir ont détruit alors tout +sens moral. Il n’y a plus ni droit ni liberté. + +Oui, j’entends flétrir ces sociétés de vieille corruption, arrangées +pour la lourde polémique des intérêts, pour la force contre le droit, +pour les artifices contre l’honneur, pour les intrigues contre la vertu, +pour le mal contre le bien, pour l’envie contre le talent, pour le +mensonge contre la candeur, pour la manœuvre contre la simplicité, pour +la bassesse contre l’élévation de l’âme. + +Galilée lui-même était corrompu par son temps; quand il cédait à une +faiblesse et s’engageait dans un mensonge inutile, il croyait obéir à +une science supérieure, nécessaire, particulière; celle du monde;--la +science que Chesterfield prêche à son fils dans les deux tomes ignobles +et élégants que vous savez; celle dont _Castiglione_, dès le seizième +siècle, avait tracé le Code. + + + + +IV + +Catholicisme italien.--Galilée placé entre la philosophie nouvelle et +l’obéissance traditionnelle.--Opinion de Guicciardini sur sa conduite. + + +Depuis que la Réforme religieuse avait éclaté, le catholicisme italien +était devenu plus fervent et plus âprement politique. Galilée ne voulut +point trahir la cause catholique, celle de son enfance et de ses pères. + +Chrétien sincère et plein de foi, il espéra concilier avec l’autorité +qui lui imposait l’obéissance les instincts de son génie. + +Voilà ce qui était difficile et ce qui le perdit. Philosophe solitaire, +rêveur ingénu, tout occupé des lois de la statique et des affaires du +soleil, il s’engagea dans cette route sans issue, voulant comme disait +Guicciardini, concilier l’inconciliable. + +Cet ambassadeur historien, peu instruit des choses du ciel et beaucoup +de celles de la terre, jugeait très-bien Galilée, qui, selon lui, aurait +dû «rester coi et laisser passer les années. S’il avait voulu prendre ce +parti, il aurait pu se défendre en secret, agir habilement, et gagner à +sa cause beaucoup de personnes qui l’auraient servi... + +«Mais le philosophe ne voulait rien entendre... En vain chacun lui +criait de se tenir tranquille; qu’il lui était impossible de se défaire +de tant d’ennemis et de triompher de tant de rivaux; qu’enfin il +s’attirerait mille nouveaux désagréments. Il n’écoutait personne. Il se +plaignait même d’être reçu avec froideur; il ne voyait pas que c’était +lui qui fatiguait nombre de cardinaux de ses importunités. Toute cette +conduite n’était pas du goût du cardinal Orsini, pour lequel vous lui +aviez donné une si chaude lettre de recommandation, et qui le jeudi de +la semaine dernière avait parlé en sa faveur avec modération et habileté +en plein consistoire. Le pape Urbain VIII a répondu qu’il donnerait à +Galilée toute facilité de se disculper; le cardinal ayant voulu pousser +encore le pape, celui-ci a brisé la conversation, et dit brusquement que +Galilée répondrait au Saint-Office.» + +On avait fait vibrer la corde sensible des âmes lâches, la vanité. +Galilée passait pour un méchant et un railleur! Il avait dénigré ce +cardinal, et cette dame, et le pape! + +Les amis tremblaient, le pape retirait sa main, les envieux riaient, le +peuple passait indifférent. + +«C’est alors, dit très-bien Guicciardini, qu’un homme qui sait son monde +se voile le front, se replie», attend que l’orage soit passé, que la +calomnie ait essuyé sa bave; devient modeste, se plonge dans la +solitude, y vit de silence et de résignation, et n’essaye pas de livrer +la guerre à la calomnie, comme un enfant; de saisir l’éclair et de +lutter contre la foudre. Galilée ignorait que la calomnie est plus +terrible que la foudre; la ruse de l’envie, plus subtile que l’éclair, +mille fois plus rapide, et plus indomptable, et plus insaisissable. + +On avait juré de le perdre; et le complot savamment ourdi contre lui +réussissait; la ligue était formée, les puissants étaient de bronze, les +parents se taisaient, les cœurs étaient de glace. + +«Il ne faut ni semer ni labourer quand il gèle, dit l’adorable Fénelon, +alors que la terre est dure.» + + + + +LIVRE PREMIER + +PREMIÈRE ÉPOQUE DE GALILÉE + +LA JEUNESSE + + + + +V + +Jeunesse de Galilée.--Ses premières fautes.--Ses ennemis.--Il se réfugie +à Venise.--Il occupe la chaire de mathématiques à Padoue. + + +Né à Pise, en 1564, d’une famille noble, Galileo Galilei était destiné +par son père aux études philosophiques et médicales. Les leçons +routinières des péripatéticiens ne pouvaient suffire à cet esprit +ardent, avide de nouveauté. Sa vocation n’attendait qu’une occasion pour +se manifester. L’occasion se présenta bientôt. + +Galilée avait dix-huit ans, lorsqu’un jour, étant entré dans l’église +métropolitaine de Pise, il remarqua les oscillations régulières d’une +lampe suspendue à la voûte de la cathédrale. Cette observation fut une +révélation pour lui, et son avenir fut décidé. Devinant avec la +merveilleuse rapidité qui caractérisait son intelligence toute +l’importance que pouvait avoir cette découverte pour la juste mesure du +temps, il se mit au travail avec opiniâtreté. C’était le premier pas +vers la gloire, c’était aussi le premier pas vers la persécution. Les +mathématiciens contemporains le virent avec inquiétude multiplier les +essais, les recherches, les expériences. Dès le début, il se heurta +contre des obstacles imprévus, quoique trop faciles à prévoir. + +Quel était donc ce jeune présomptueux qui à l’âge où les autres étudient +encore prétendait enseigner? D’où lui venait tant d’audace? + +Ce mauvais vouloir qui devait si vite dégénérer en fureur, ne fit que +surexciter en l’irritant le génie de Galilée. Son impatience naturelle +s’en accrut; son humeur, déjà inégale et violente, s’aigrit. Prompt à la +riposte, sa parole devenait parfois amère et infligeait à l’amour-propre +de ses adversaires des blessures qu’ils ne lui pardonnaient pas. + +L’antagonisme contre lequel le jeune mathématicien avait eu tout d’abord +à lutter se déchaîna avec une nouvelle violence quand il mit au jour ses +_Observations sur la chute des corps_. Cependant, s’il s’était suscité +de nombreux ennemis, Galilée avait en même temps trouvé de puissants +protecteurs, parmi lesquels le marquis Guido Ubaldi se distinguait par +sa fervente sympathie; grâce à son crédit, Galilée obtint la chaire de +mathématiques à l’université de Pise. + +Mais sa fébrile et indomptable inquiétude semblait le condamner à des +vicissitudes perpétuelles. Jean de Médicis, fils naturel de Côme Ier et +d’Éléonore d’Alby, avait inventé une machine qu’il avait soumise à +l’approbation de Galilée. C’était un assez pauvre ingénieur et un +architecte plus médiocre encore, comme l’atteste le tombeau de +Saint-Laurent dont il a fourni les dessins. + +Que devait faire Galilée? S’il eût écouté la voix de la prudence, cette +voix que, plus tard, il n’écouta que trop, il eût ménagé la vanité +princière et laissé à ce redoutable orgueil ses puérils hochets. + +Loin d’agir ainsi, Galilée critiqua publiquement la prétendue invention, +semblant provoquer et défier la tempête. La vengeance ne se fit pas +attendre; un ordre de bannissement chassa le professeur téméraire de sa +patrie qu’il ne devait revoir qu’après dix-huit ans d’exil. La liberté +s’était alors réfugiée à Venise, qui, au milieu des langueurs serviles +de l’Italie, avait seule conservé sa mâle énergie; à Venise «de toutes +les filles du génie humain, dit Alfieri, celle qui a vécu le plus +longtemps»; _del senno uman la più longeva figlia_. + +Ce fut à la puissante république que le proscrit après cette première +étape de souffrance, vint demander asile. La protection du marquis Guido +Ubaldi s’étendait encore jusqu’à lui. Galilée avait reçu de son noble +compatriote des lettres de recommandation; il s’était lié d’amitié, à +son arrivée, avec le Florentin Salviati et le Vénitien Sagredo, tous +deux jouissant d’une certaine influence; son nom d’ailleurs avait déjà +conquis une juste célébrité; bientôt il fut nommé titulaire de la chaire +de mathématiques à Padoue (1592). + +Là il se remit au travail avec passion. Embrassant à la fois les sujets +les plus divers, scrutant toutes les sciences, explorant, coordonnant, +approfondissant, il publia tour-à-tour un _Traité des fortifications_, +un _Traité de mécanique_ et un admirable ouvrage sur le _Compas de +proportion_. + +Comme toujours, l’envie essaya de lui ravir le fruit et l’honneur de ses +glorieux labeurs. Un certain Balthasar Capra, l’un de ces parasites de +scandale qui vivent aux dépens du talent et de la renommée d’autrui, +publia contre Galilée un nouveau pamphlet dans lequel l’envieux +cherchait à s’attribuer le mérite des découvertes du philosophe. Cette +fois l’infamie était trop évidente; l’œuvre diffamatoire tourna à la +confusion de son auteur. + +Galilée cependant ne prenait pas de repos. En 1559 il inventait le +thermomètre; en 1604 il observait une nouvelle étoile; en 1609, il +créait le télescope. Ayant ouï dire qu’à l’aide d’une combinaison de +verres un Hollandais était parvenu à distinguer des objets placés à une +très-grande distance, il résolut sur-le-champ de vérifier le fait. +Chercher, pour lui, c’était trouver; bientôt il plaçait le premier +télescope sur le clocher de Saint-Marc, aux applaudissements du peuple +qui le couvrait d’or et d’honneurs. + +Mais il ne suffisait pas à son ambition de contempler au loin les +vaisseaux qui voguaient vers les lagunes; le ciel était le seul champ +digne de ses explorations. Cette application nouvelle de l’optique à +l’astronomie créait le télescope; et personne, comme le dit M. Biot, ne +peut lui contester cette merveilleuse invention. + +Il fut récompensé par le spectacle que ses yeux contemplèrent les +premiers. + +Ici le satellite de notre planète et ses aspérités encore inexplorées; +là Saturne et les merveilles de ses anneaux. Quelle joie pour ce +Christophe Colomb du firmament, lorsqu’il interrogea dans le silence des +nuits le mystère des mondes inconnus! + + + + +VI + +Galilée rentre en grâce par une flatterie.--Les envieux reviennent à la +charge. + + +Galilée supportait impatiemment son séjour à Venise. + +Les mœurs hardies et singulières de cette république aristocratique où +s’était réfugiée la puissante étincelle de l’individualité, de +l’originalité, de la liberté, le blessaient; il y trouvait trop de +fantaisie et d’élan, d’essor et de disparates. Il regrettait une société +plus docile, plus assouplie aux belles règles de la vie sociale; il +redoutait l’élément vigoureux qui se maintenait chez cette nation +aimable et virile. Une occasion de rentrer en grâce auprès de ses +anciens maîtres se présenta: il la saisit avec empressement. + +L’une de ses découvertes télescopiques les plus importantes était celle +des satellites de Jupiter. Cédant au désir de quitter Venise, il leur +donna le nom d’_astres de Médicis_, en l’honneur du grand duc Côme II. +Cette flatterie ne pouvait manquer de calmer la rancune qui lui avait +fermé les portes de sa patrie, et bientôt Galilée reçut la proposition +de retourner à Florence. Il y consentit avec joie. + +Étrange contradiction de ce multiple caractère que nous verrons se +démentir si souvent! Une critique hasardée l’avait forcé à s’enfuir de +Florence; pour y rentrer le philosophe s’abaisse jusqu’à l’adulation. + +La haine de ses ennemis en effet veillait toujours dans l’ombre. L’envie +comme la flamme cherche les sommets, a dit le Latin: _summa petit_. Plus +Galilée s’élevait, plus les jalousies s’acharnaient à l’attaquer! + +A peine de retour à Florence, il vit les jaloux revenir à la charge à +propos de ses _Études hydrostatiques_. La publication de son travail sur +les _Taches solaires_ ne fit qu’envenimer leurs haines et leurs injures. +Ce n’étaient là néanmoins que des escarmouches, préludes de terribles +combats. La guerre allait éclater farouche, implacable sur un terrain +bien autrement périlleux; guerre sans merci, qui après une trêve de +quinze années devait se terminer par la défaite et l’humiliation du +faible grand homme! + +Galilée, avant de quitter Padoue, en 1610, avait publié son _Nuncius +sidereus_ dans lequel il traite des satellites de Jupiter. + +L’école péripatéticienne avait réfuté les doctrines nouvelles contenues +dans cet ouvrage. + +Mais l’illustre Florentin se souciait peu, comme le prouve une lettre +adressée par lui à Paolo Sarpi, _des disciples padouans d’Aristote_. Sa +réputation grandissait chaque jour, et il crut faire l’action la plus +habile en se plaçant sous la protection immédiate des cardinaux. + +Il se rendit à Rome où il fut accueilli avec honneur. Le cardinal +Bellarmin, qui jouissait à la cour pontificale d’un immense crédit, +avait soumis le nouveau livre de Galilée à l’examen des savants du +Collége romain, et l’examen avait été entièrement favorable, comme le +prouve la lettre suivante adressée le 31 mai au grand-duc de Côme par le +cardinal François Matile del Monte[12]: + + [12] De Reumont, _Galileo und Rom_. + +«Galilée a donné toute satisfaction pendant son séjour ici et je crois +savoir que lui-même n’a pas été moins satisfait de nous. Jamais il ne +trouvera une meilleure occasion de mettre en lumière ses découvertes, +qui ont été jugées par tous les hommes sérieux et savants de cette ville +aussi positives que merveilleuses.» + +Ainsi tout paraissait marcher à souhait; la cour de Rome l’accueillait, +les cardinaux lui décernaient des certificats de bonne conduite et +célébraient ses découvertes; le dénigrement, il est vrai, s’attachait +encore à ses écrits, mais la voix des _insulteurs_ n’accompagnait-elle +pas jadis de ses imprécations tout cortége triomphal? + +Et Galilée ne semblait-il pas triompher? Jamais l’horizon n’avait été +plus calme. + + + + +VII + +Étude de mœurs.--Comment il faut changer de point d’attaque pour perdre +son ennemi.--Galilée hérétique. + + +Que faire pour perdre Galilée, si bien en cour et si habile? Voilà ce +que se demandaient ses ennemis! Comment l’attaquer? + +Il y a toujours un point vulnérable, un vice que le siècle où vous vivez +ne pardonne pas, une imputation qu’il faut jeter quand on veut perdre un +homme; c’est le point fatal. + +Ce point vulnérable n’est le même ni dans toutes les sociétés ni dans +tous les temps. + +Gens du dix-neuvième siècle que nous sommes, les uns librement +protestants, les autres librement catholiques, quel mal ferions-nous à +notre ennemi si nous prouvions aujourd’hui qu’il est «_hérétique_»? + +Sous Louis XIV Hamilton ne nuisait pas à son héros Grammont quand il +avouait que ce héros volait au jeu. Le dix-huitième siècle abjura +l’ancienne indulgence pour le vol de l’argent, mais se montra bien plus +doux pour l’escroquerie amoureuse; prendre la femme du voisin devint +alors chose avouée, élégante, de bonne grâce. Plus tard les idées +changèrent. Si, en 1793, vous eussiez été assez hardi pour publier à +Paris l’apologie de la messe, vous auriez eu la tête tranchée. Un siècle +plus tôt ce même Paris vous brûlait en place publique si vous attaquiez +la liturgie. Londres, à la même époque, vous assommait avec le lourd +bâton attaché à une courroie (_protestant flail_) si vous étiez +soupçonné de papisme. + +C’est l’humanité. + +De 1550 à 1650 la pire accusation était encore l’imputation d’athéisme, +de déisme ou même d’incrédulité. + +Le simple doute à l’égard des choses de la foi perdait un homme. En +1620, au temps de Galilée, le signe de mort, c’était: _hérétique_! + +Avec ce mot on brisait les os de Campanella; avec ce mot on avait +_soublevé_ Estienne Dolet vivant à sa potence, pour l’y étrangler; le +menaçant, s’il faisait le méchant et s’il disait un mot, de le brûler +vif au lieu de le brûler mort. Vers le même temps, l’étiquette de +papiste suffisait à Londres pour que l’on vous rôtît entre deux fagots, +proprement empaqueté sous les yeux du roi, comme ce bon Henri VIII s’en +donnait souvent le plaisir. + +«Il y a, (dit M. Biot dans son excellent article sur Galilée,) des armes +propres à chaque pays et à chaque siècle.» + +En Italie, au dix-septième siècle, les envieux firent de Galilée un +hérétique. + +Était-il réellement hérétique? voulait-il attaquer le saint-siége, ou +blessait-il malgré lui et involontairement les doctrines catholiques? +C’est ce que nous chercherons. + + + + +VIII + +Marche des ennemis de Galilée.--Comment celui-ci les provoque, prête le +flanc à leurs attaques et affaiblit sa position. + + +A peine revenu à Florence, Galilée fut brusquement tiré de la sécurité +trompeuse dans laquelle il avait paru s’endormir pendant son voyage à +Rome. Se voyant impuissants sur le terrain de la science, les Baziles +florentins changèrent de tactique et résolurent d’entraîner leur +adversaire sur le terrain de la théologie. Là toute faute devenait +crime, et toute innovation, hérésie. + +A la suite d’une dispute qui eut lieu devant la cour, entre les +professeurs Pisanini, Roselli et Benedetto Castelli de l’ordre des +Bénédictins, Galilée eut l’imprudence d’adresser à ce dernier une longue +lettre (21 décembre 1613), dans laquelle il cherchait à concilier le +texte des saintes Écritures avec le mouvement de la rotation de la terre +découvert par Copernic. Ce n’était point un esprit prudent, modéré, +retenu que Galilée; il sentait sa force, voulait résoudre tous les +problèmes, se mêlait à toutes les querelles, ramenait les questions +religieuses aux questions astronomiques, et courait de lui-même à sa +perte. + +Copernic avant lui, en effet, avait démontré la rotation de la terre; +mais il avait eu la sage précaution de ne présenter son opinion que +comme une pure hypothèse; et son livre sur les mouvements célestes, +dédié au pape Paul III Farnèse, n’avait blessé aucune susceptibilité, +parce qu’il s’était bien gardé de confondre la théologie avec la +science. Galilée ne ressemblait point à Copernic pour la prudence et le +bon travail des affaires et de la vie. Le caractère de Copernic était +simple quoiqu’il fût habile; celui de Galilée complexe, quoiqu’il fut +maladroit. + +Victime de lui-même et de ses rivaux, Galilée va se livrer à eux et ils +vont le sacrifier avec joie. Catholique, il effraie le catholicisme; la +peur qu’il cause devient cruauté, et sa foi docile accepte le châtiment. +S’il est de l’avenir comme expérimentateur, il est du passé comme fils +obéissant de l’Église. Quand on lit ce qu’il écrit à ses parents: «Tout +ce que les théologiens nient est inexact et faux; quiconque soutient de +telles propositions doit être condamné sans pitié»; on le croirait du +douzième siècle: quand il établit les bases et fixe les règles de +l’observation scientifique, il semble appartenir au dix-neuvième. + +C’est donc à la fois une âme asservie et un esprit délivré. Les +spéculations l’entraînent et son éducation le retient. Il est tout +Italien par le caractère et la coutume; il se rappelle la croix du +baptême, le premier _Pater_, la chanson de la mère, les jeunes amitiés, +le premier confessionnal. Le respect du milieu social où il a vécu, la +douceur des mœurs italiennes et même leur relâchement, l’habitude et le +besoin de l’approbation publique, la crainte de s’isoler, de paraître +farouche, sauvage, original, crainte si vive dans les phases décadentes +des sociétés; l’horreur de l’individualité sans laquelle il n’est point +de liberté, l’ont enchaîné ou plutôt rivé au principe de l’autorité la +plus absolue et de l’obéissance la plus passive. C’est là le moteur de +sa conduite, de même que l’indépendante énergie de l’examen est le +mobile de ses travaux. A l’Église sa foi, à la science son amour. +Impuissant à concilier deux éléments inconciliables, ce prodigieux +Galilée,--catholique et anti-catholique,--est puni de la variété même et +de la complexité de ses dons. + +Il réunit en effet tous les contrastes. Il recherche les voluptés et +l’austérité, aime à la fois la vie simple et le monde; la nature et les +œuvres d’art; la solitude et les palais; la société des hommes +supérieurs et celle des enfants; l’étude profonde et les boudoirs des +femmes; les grâces et les délices d’un luxe élégant; la musique, les +tableaux, le plaisir, la dialectique, les observations et les +expériences; les applaudissements des élèves, le soin curieux du style +et même les combats irrités de la polémique savante. Il vit de mille +vies, use de toutes les facultés contraires et met en jeu toutes les +fibres de l’humanité. + +De là des conduites inconciliables. Galilée homme du monde flatte pour +le succès; Galilée philosophe ne transige point avec le public ou le +pouvoir. + +Cependant le tumulte soulevé à propos de la lettre de Galilée à +Benedetto Castelli était depuis longtemps à son comble, sans que la cour +de Rome en eût reçu aucun avis. Un Dominicain, le père Catticini, eut la +triste gloire d’être l’un des premiers accusateurs publics de Galilée. +Voyant sans doute là une occasion propice de témoigner son zèle et de se +faire noter favorablement, le digne père ne craignit pas de lancer du +haut de la chaire des allusions vives à l’impiété de Galilée. Afin +d’avoir un prétexte pour introduire la délation dans son sermon, le +Dominicain avait pris pour texte le dixième chapitre du dixième livre de +_Josué_, en y mêlant le texte du premier chapitre des _Actes des +apôtres_: «_Quid respicitis in cœlum_, s’écria-t-il, _Viri Galilæi!_» +Hommes de Galilée! + +Le grelot était attaché par ce jeu de mots. + +Catticini ne reçut pas les félicitations auxquelles il s’attendait; il +s’attira même de la part du général des Dominicains une leçon sur +laquelle il ne comptait pas. Ce général, nommé Morosi, adressa à Galilée +une lettre pour s’excuser de l’inconvenante manifestation tentée par un +religieux de son ordre et désavouer toute solidarité dans ce scandale: +«Pour mon malheur, disait-il dans cette lettre, je dois être responsable +de toutes les sottises écloses dans le cerveau de trente ou quarante +moines[13].» Le compliment était peu flatteur, la leçon méritée. Mais +Catticini ne se tint pas pour battu. Il lui fallait à tout prix tirer +profit de sa lâcheté et cueillir les fruits de son éloquence. Loin de +redouter le bruit, il le désirait, afin d’appeler sur son nom obscur +l’attention de la cour de Rome. Aussi en apprenant le désaveu infligé à +son oraison, s’empressa-t-il d’en référer au Vatican et d’envoyer copie +de la lettre de Galilée à dom Benedetto Castelli. L’intrigant et +turbulent Dominicain était condamné à subir toutes les déconvenues; la +cour de Rome ne montra point d’empressement à épouser ses rancunes. Ce +ne fut qu’au commencement de 1615 que le cardinal Mellini demanda qu’on +lui adressât la pièce de conviction. Castelli prétendit ne l’avoir plus +en sa possession et répondit qu’il l’avait renvoyée à son auteur. + + [13] De Reumont, _Galileo und Rom_. + +Ces sourdes menées étaient significatives; elles auraient dû avertir +Galilée du danger qui le menaçait. + +S’il l’eût voulu, il aurait encore pu détourner la foudre. Mais, comme +s’il eût pris plaisir à braver ses ennemis, au lieu de laisser +s’assoupir cette périlleuse controverse, il revint à la charge et +corrobora les doctrines exposées dans son précédent écrit par une lettre +nouvelle adressée à son ancien élève monseigneur Dini. Bien plus, il +publia peu après une circulaire, dédiée à la grande-duchesse veuve +Christine de Lorraine, dans laquelle, s’écartant de plus en plus de son +point de départ et emporté par la fougue de sa conviction, il laissa +complétement de côté la question astronomique pour s’aventurer dans les +plus audacieux sophismes théologiques. + +Ce ne sont plus cette fois ses principes qu’il cherche à concilier avec +les textes sacrés; ce sont les textes sacrés eux-mêmes dont il veut +plier le sens aux exigences de ses principes. Il ne plaide plus les +circonstances atténuantes, il dédaigne les atermoiements et les +faux-fuyants et prétend couvrir ses opinions de l’autorité des +Écritures. Enfin telle est son ardeur, qu’il laisse échapper dans cette +circulaire le passage suivant: «J’ai entendu dire à un grand dignitaire +ecclésiastique (le cardinal Baronio, l’historien) que le Saint-Esprit +avait voulu nous montrer dans la Bible comment on «arrive au ciel», et +non pas «comment les cieux se meuvent». En se reportant à l’époque où +Galilée écrivait ces paroles et songeant aux inimitiés accumulées contre +lui, on est épouvanté de son aveuglement. + +Ami du saint-siége, il parle autrement que le saint-siége; il bafoue la +tradition, semble se rire de la foi, en appelle de l’autorité à +l’examen, de la discipline à l’observation, de la raison divine à la +raison humaine, et imagine que l’autorité pontificale doit le remercier +quand, avec une dextérité étourdie, il a élevé la citadelle de +l’expérience en face du sanctuaire de la foi, et le trône de la +géométrie en face du trône de saint Pierre! + +Encore s’il se contentait de poser des chiffres, de tracer des +parallaxes, de rédiger des théorèmes! Mais non. Fort de sa bonne foi et +de son étrange orthodoxie, il ne s’aperçoit pas lui-même qu’il entre +dans le vif des intérêts de Rome. Fasciné par l’attrait de son propre +génie, il marche à l’abîme sans se douter que l’abîme est sous ses +pieds. + +L’heure des persécutions cependant n’avait pas encore sonné. + +Malgré la véhémence des accusations qui pleuvaient de toutes parts sur +Galilée, la cour de Rome ne s’était pas départie de la modération. Des +amitiés puissantes s’employaient en faveur de l’imprudent. C’était +d’abord le savant cardinal Bellarmin qui lui faisait écrire _d’avoir à +se renfermer dans ses études mathématiques, s’il voulait assurer la +tranquillité de ses travaux_. C’était encore le cardinal Maffeo +Barberini, qui lui adressait les mêmes conseils; puis le secrétaire de +ce dernier, le Florentin Jean-Baptiste Ciampoli, qui avait autrefois été +le disciple de Galilée, et qui lui écrivait à son tour en ces termes: + +«Le cardinal Barberini a toujours admiré, vous le savez par expérience, +vos talents et vos connaissances: il m’a dit hier soir qu’il était +prudent, à son avis, de ne pas s’écarter dans ces questions des preuves +de Ptolémée et de Copernic; ou, pour m’exprimer d’une manière plus +exacte, de ne jamais dépasser les limites de la physique et des +mathématiques.» + +Plus tard enfin on l’invitait directement et explicitement à ne plus +commenter les textes saints. + +Galilée persista. + +Nous admirerions volontiers cette révolte, en dépit ou à cause de ses +dangers, si la velléité de sa raison eut été soutenue par la fermeté de +son caractère. Mais les hésitations, les faiblesses, les contradictions +de toutes sortes vinrent démentir et déparer son vain effort. + + + + +LIVRE II + +SECONDE ÉPOQUE DE GALILÉE + + + + +IX + +État de l’Église et des esprits.--Florence, Rome.--Destruction de la +moralité individuelle.--Une église italienne en 1620.--Les vieillards +persécutés. + + +L’inquiet et imprudent Galilée avait commis la faute d’abandonner Venise +pour revenir à Florence. Au commencement de l’année 1616, alors que ses +doctrines soulevaient de violentes oppositions, il prit soudain le parti +de braver celles-ci et d’aller à Rome. Il espérait que sa présence +amènerait une solution favorable à la science; il devait bientôt être +détrompé. + +Dès son arrivée il put s’apercevoir que les dispositions lui étaient +devenues hostiles; les jaloux avaient continué leur travail souterrain. +Peu à peu se détachaient de lui les amitiés qui l’avaient soutenu et +encouragé. Les dispositions personnelles du pape contribuaient en outre +à ce changement. Paul V (Borghèse), qui occupait alors le trône +pontifical, n’avait aucun point de ressemblance avec Paul III: ombrageux +et routinier, il craignait l’innovation, l’étude et les recherches +scientifiques. + +Ajoutez à cela que le moment était critique pour l’Église, et que +plusieurs tentatives d’affranchissement religieux avaient réveillé avec +plus de vivacité que jamais les défiances de l’inquisition qui se tenait +sur une défensive menaçante. + +Les beaux jours de l’Italie étaient passés depuis longtemps. A +l’exception de Venise, qui avait conservé une partie de son ancien +prestige, c’en était fait de ces fières républiques du moyen âge, si +intelligentes et si vivaces dans leurs agitations. Rome avait perdu son +influence politique depuis la mort de Paul III (1549). Les ordres +religieux, et notamment celui des Jésuites, partageaient avec +l’Inquisition une suprématie qui étouffait toute tentative +d’affranchissement spirituel. Quant à l’indépendance nationale, elle ne +tirait aucun profit des guerres suscitées çà et là par les rivalités de +petits princes turbulents. + +En Toscane même, où la famille des Médicis avait brillé d’un si vif +éclat avec Côme l’Ancien et ses descendants, une branche cadette +héritait de la gloire de ses ancêtres sans hériter de leurs qualités. +François, fils de Côme Ier, céda le premier à la pression étrangère. En +vain son frère Ferdinand voulut secouer le joug. La Toscane, placée +entre l’ambition espagnole et la cour de Rome, se trouvait fatalement +reléguée au second rang. + +Côme II, le fils de Ferdinand, eût peut-être relevé l’énergie de la +nation; mais l’affaiblissement de sa santé, le rendant incapable +d’accomplir une si laborieuse tâche, le livra aux influences dangereuses +des deux grandes duchesses Christine et Marie-Madeleine d’Autriche. A la +mort de Côme ce fut bien pis encore; la direction des affaires fut +subordonnée à de mesquines intrigues de palais, jusqu’au jour où--trop +tard--Ferdinand II s’efforça, sous Urbain III, de combattre les +empiétements des Barberini. + +C’était là qu’en était l’Italie, après avoir fait l’éducation de +l’Europe. Cette seconde Grèce qui, bien avant l’an 1300, comptait cinq +Universités; que les races barbares n’avaient pas absorbée ou anéantie, +mais qui se les était assimilées; qui, dès le sixième siècle, avait fait +revivre la politique romaine par la prépondérance de ses papes et dompté +l’élément féodal par l’organisation de ses républiques; cette admirable +patrie des arts avait subi les conséquences d’un seul fait, conséquences +terribles! Ce fait unique est le mépris des minorités. + +L’Italie, fille des anciens, avait comme eux méprisé les minorités. + +Mais le monde avait grandi; partout où les minorités sont écrasées, où +la tolérance n’est pas consacrée, où la force est reine, le sentiment du +juste s’oblitère;--et c’en est fait de toute grandeur nationale. + +L’Italie confondant le vaincu avec le pervers, le faible avec l’infâme, +consacrait ainsi la religion du mal, l’idolâtrie de la force. Chez les +Italiens le _captivus_ (captif) et le _cattivo_ (caitif), devinrent le +méchant, le condamné, parce qu’ils furent _captifs_ et _vaincus_. Plus +de religion intime, plus de loi morale. + +Lisez les auteurs anecdotiques du temps de Galilée, ils vous montreront +les arts, les mœurs, la religion détruits par dix siècles de mauvais +gouvernement, de guerres furieuses, d’appels à l’étranger, de liberté +perdue, de force adorée et d’individualité détruite. On voit, chez un +certain Balthasar Boniface de Reggio, que personne ne lit, bien que son +_Historia Ludicra_ fourmille de traits curieux, ce qu’était une église +italienne à cette époque, «pleine de mendiants, d’intrigues amoureuses, +de gens qui jouent aux cartes; église retentissant de blasphèmes, de +coups de pistolet mêlés au son des cloches et de frôlements d’épée qui +se croisent.» _Ululantium uberrimæ concertationes... tormentorum +pyricorum explosiones_, etc., etc. + +La morale était extérieure et la formule régnait en souveraine; on +n’avait plus de pitié pour le faible[14], plus d’égard pour le droit, +plus de charité pour la vieillesse. Depuis longtemps, en Italie, tous +les vieillards célèbres ou grands par le génie ou la vertu mouraient +dans l’exil ou le désespoir; telles furent les tristes automnes de +Machiavel, du Tasse, du Dante, de Michel-Ange, de Campanella! C’était la +loi. On ne vieillissait glorieux que pour souffrir, maudire et être +maudit. + + [14] Voyez notre ouvrage sur les _Mœurs italiennes au commencement du + dix-septième siècle_. (VIRGINIE DE LEYVA, etc.) + +Vers la fin des jours, à l’heure où le moissonneur s’assied sur ses +gerbes, où le doux repos et le sourire des cœurs amis seraient +nécessaires, tout se retire, tout se ferme, tout se glace; les vieux +rivaux renaissent, les jeunes aspirants s’arment de haine. Chacune des +générations successives finit ainsi découronnée, haïe, déshonorée et +désolée. C’est un odieux et cruel symptôme. Au lieu des calmes +vieillesses de Bentham, de Gœthe et de Franklin, vous avez la pauvreté +flétrie de Milton aveugle; la solitude amère de Galilée; et les +brûlantes larmes qui tombaient sur la barbe blanchie de Michel-Ange. +L’envie furieuse a fini par vaincre le génie. + +Les temps de révolutions et de catastrophes reproduisent toujours, même +chez les races généreuses comme est la nôtre, ce douloureux phénomène. +Ceux qui parmi nous ont vécu un demi-siècle ou davantage ont pu voir +dans leur jeunesse les grands vieillards de 1789 courbés sous le +désenchantement de leurs espérances; en 1815, ceux qui pieds nus et sans +pain avaient conquis l’Italie, raillés ou bannis. Je me tais sur le +reste. + +Revenons à Galilée et ne pressons point des analogies douloureuses qui +pourraient paraître forcées et qui m’ont particulièrement attaché à +cette longue étude sur l’Italie de 1640. + + + + +X + +Arrivée de Galilée à Rome en 1616.--Accueil qui lui est fait.--Ses +espérances présomptueuses. + + +Galilée, fils d’une société indifférente et corrompue où l’on vivait +pour jouir, eût voulu échapper à cette fatalité de la persécution. Quoi +qu’il en coûte de le constater et d’effacer ainsi la légende populaire +de son héroïsme, il se montra aussi étourdi dans la provocation +qu’impuissant à la défense. + +C’était une faute présomptueuse d’aller à Rome braver ses ennemis. + +Rome, inquiète et menacée, sentait autour d’elle et malgré elle +fermenter l’esprit d’indépendance et de libre recherche; dans le nord de +l’Italie des essais de réformes venaient de se produire: Venise +s’insurgeait ouvertement contre l’autorité papale; fra Paolo Sarpi, l’un +des plus ardents à la lutte, soutenait hardiment les principes +anti-catholiques; Giordano Bruno, Guillaume-César Vanini, Thomas +Campanella venaient de secouer le joug de la tradition et de dénoncer +hautement les abus de l’Église; Marc Antonio de Dominis, archevêque de +Spalatro, levait l’étendard de l’apostasie. Le trouble s’introduisait +dans les consciences qui s’essayaient à la révolte et se sentaient +emportées vers la liberté. + +Galilée, venant dans un pareil moment à Rome (en 1616) ne pouvait y +rencontrer qu’hostilité et mauvais vouloir. N’était-il pas, lui aussi, +un innovateur? Ne voulait-il pas toucher à l’arche sainte? et donner aux +Écritures une interprétation contraire à celle que les siècles avaient +consacrée? + +N’était-on pas autorisé à lui dire: _Quiconque n’est pas avec nous est +contre nous_? + +Lui, cependant, était à la fois avec l’Église et contre elle; de bonne +foi, avec cette naïveté étrange qui est souvent l’apanage du génie. Il +se sentait sincère et ne supposait pas qu’on pût douter de sa sincérité; +il respectait les dogmes et ne croyait pas qu’on pût suspecter sa +vénération; il voulait la gloire de l’Église et s’imaginait travailler à +cette gloire en ralliant à elle les découvertes de la science, en lui +conciliant la raison et la vérité. + +Il arrivait donc à Rome plein d’espérance. Il ne se souvenait même pas +que son livre sur les _taches solaires_ avait, à la fin de l’année +précédente, occasionné de nouveaux scandales. Il ne comprenait rien aux +exigences de la politique, rien aux intrigues de la jalousie. + +Il se croyait fin, et il était la dupe de toutes les finesses; il se +croyait fort, et son crédit s’affaiblissait de jour en jour. Il se fiait +à de vaines lettres de recommandation que lui avait données le grand-duc +pour le cardinal Orsini qui alors jouissait à la cour d’une haute +influence; il se fiait à son éloquence, à la justesse de ses calculs, à +l’autorité de son nom, à son génie. Il espérait ramener à lui les +incrédules, persuader le pape, entraîner les membres du sacré collége; +il espérait _venir_, _voir_ et _vaincre_. + +D’ailleurs n’avait-il pas au besoin la science du monde, la finesse, la +flatterie;--suprêmes ressources? + +Déjà pour rentrer en grâce auprès des Médicis, il avait donné leur nom +aux satellites de Jupiter, et le moyen lui avait réussi. Pourquoi ne +réussirait-il pas encore? Pourquoi ne dédierait-il pas au pape un de ses +ouvrages? Il lui dédia, en effet, son _Traité du flux et du reflux_, +dans lequel, entraîné par son idée dominante au point de se tromper +scientifiquement, il attribuait ce phénomène au mouvement de la terre. + +Mais la flatterie n’a pas toujours raison des rancunes. En vain le +cardinal Orsini recommanda chaudement l’affaire au pape; plus Galilée +mettait d’ardeur à la défense de sa cause et plus il éveillait de +craintes. L’inquisition était lasse de ces menées, de ces audaces; elle +ne permettait plus qu’on mît en doute son infaillibilité; elle ne +voulait pas être éclairée;--elle, dépositaire unique de toutes les +lumières. + + + + +XI + +On intime à Galilée l’ordre d’abjurer la doctrine de Copernic. + + +Aussi, le 26 février de la même année, le pape faisait-il intimer à +Galilée, par l’intermédiaire du cardinal Bellarmin, l’ordre d’abjurer la +doctrine de l’immobilité du soleil et de la rotation de la terre; il le +sommait en outre de ne plus émettre cette doctrine sous quelque forme +que ce fût, de ne plus l’enseigner, de ne plus la défendre, soit +verbalement, soit par écrit. + +On ne s’en tint pas là! il était temps de réfuter l’_hérésie_ et de +protester solennellement contre des opinions qui compromettaient, +croyait-on, l’autorité de la Bible. Pour cela il fallait remonter à +l’origine du mal. La congrégation du Saint-Office déclara _hérétique_ +l’opinion de la rotation de la terre et de l’immobilité du soleil, +opinion _contraire à la foi, absurde et fausse en philosophie_. Puis, +pour être logique, on interdit la vente du livre de Copernic, _donec +emendetur_; on condamna un livre d’un carmélite Paul Antonio Foscari, +mort à cette époque, livre où l’auteur défendait le système de Copernic; +on condamna l’ouvrage de Kepler sur le même sujet et vingt autres +ouvrages analogues; enfin il fut expressément défendu de traiter +dorénavant la question du mouvement de la terre, si ce n’est «d’une +manière hypothétique et sans rien affirmer». + +Un tel décret était à la fois inique et ridicule. En voulant affermir +l’autorité de l’Église, le pape consacrait une erreur dont ses +adversaires devaient plus tard se faire une arme redoutable. Il +confondait le Saint-Office avec le Saint-Esprit et compromettait l’un +par les fautes de l’autre. + +Vainement objecterait-on que les doutes qui enveloppaient la théorie de +Copernic étaient loin d’être dissipés. Ces doutes même ne permettaient +pas de déclarer _a priori_ la théorie _absurde et hérétique_. + +Le décret avait été notifié par Bellarmin à Galilée, avec ordre de se +soumettre aveuglément aux arrêts de la sainte inquisition. + +Les efforts imprudents et étourdis de l’astronome pour amener la cour de +Rome à une décision qui lui fût favorable, n’avaient point été étrangers +à cet acte de rigueur. + +En harcelant la cour de Rome par ses démonstrations il avait marché +contre son but. + + + + +XII + +L’inquisition menace Galilée.--On l’avertit de son danger.--Lettre de +Pichena. + + +En recevant le décret de l’inquisition, que lui notifiait le cardinal +Bellarmin, Galilée se soumit. Il avait à un trop haut point le respect +des autorités ecclésiastiques pour se révolter; pourtant il lui en +coûtait de s’incliner devant une juridiction dont il soutenait +l’incompétence en matière scientifique. Il ne pouvait se décider à +quitter Rome où le retenait une arrière-pensée d’espérance. + +Eh quoi! vous réunissez, ô grand philosophe, tous les dons de +l’intelligence, vous avez le génie; et vous vous laissez tromper par ces +illusions! Tout le monde autour de vous voit le péril, et vous vous +obstinez à rester sur cette terre ennemie où vous êtes environné de +piéges! Vous faut-il d’autres témoignages de l’irrévocable décision du +Saint-Office? Vous les avez; car pour confirmer la sentence, la +congrégation de l’Index, dans les premiers jours de mai, chargeait le +cardinal Gaetani de corriger le livre de Copernic; c’était le _donec +emendetur_ qui recevait son exécution! Et pourtant Galilée restait +toujours à Rome? Il y demeura plus de trois mois encore, attendant et +espérant. Pour le décider à écouter la raison et à retourner à Florence, +il fallut une lettre officielle du secrétaire d’État grand-ducal +Pichena, qui lui écrivait, le 25 mai 1616: + +«Vous avez assez goûté les persécutions des moines--(et en parlant ainsi +il était l’écho de l’opinion publique en Toscane);--vous avez assez +goûté les persécutions des moines pour savoir à quoi vous en tenir. +Leurs Seigneuries craignent qu’un séjour prolongé à Rome ne vous attire +des difficultés; elles verraient avec plaisir que vous, qui jusqu’ici +vous êtes tiré avec honneur de vos affaires, ne réveilliez pas des +susceptibilités endormies et que vous reveniez aussi vite que possible; +car il se répand des bruits d’une nature fâcheuse. Les moines sont +tout-puissants; et moi, votre serviteur, j’ai rempli mon devoir en vous +donnant cet avis qui est aussi celui de Leurs Seigneuries. Je vous baise +la main.» + +Cette fois l’avertissement était direct, et Galilée ne pouvait exciper +de son ignorance. _Les moines sont tout-puissants_, la phrase de Pichena +est un cri d’alarme. + +Galilée l’entendit et comprit enfin que le séjour de Rome ne lui offrait +que des périls sans compensation. Il reprit le chemin de sa patrie. + +Ainsi s’acheva le premier acte du drame; mais déjà l’on pouvait en +prévoir le triste dénoûment, dénoûment que le silence de Galilée retarda +seul. + +Pendant quinze années en effet il resta muet, comme ses amis et ses +maîtres le lui avaient prescrit. Son silence et sa prudence désarmaient +l’envie sans l’étouffer. Elle veillait et couvait sa rage. Les +événements prouvèrent que la haine jalouse n’oublie pas. Quand après ce +long intervalle la lutte s’ouvrit de nouveau, les colères qui +sommeillaient se réveillèrent et s’assouvirent. + + + + +XIII + +Galilée se fait délivrer un certificat de bonnes pensées et de +catholicisme.--Conduite d’Urbain VIII.--Le _Saggiatore_.--Illusions de +Galilée. + + +Tant que vécurent les deux papes qui occupèrent avant Urbain VIII le +trône pontifical, Galilée ne s’écarta point de son silence prudent. +Telle était même sa crainte de paraître hérétique, tel était son respect +pour l’autorité du saint-siége, qu’il s’était fait délivrer par le +cardinal Bellarmin lui-même le certificat que voici: + + «Nous Robert, cardinal Bellarmin, ayant appris que le sieur Galileo + Galilée est en butte à des imputations fausses et qu’on lui reproche + d’avoir fait entre nos mains abjuration de ses erreurs, ainsi que + d’avoir subi par notre ordre des pénitences imposées; nous déclarons, + conformément à la vérité, que le susdit Galileo n’a fait ni entre nos + mains, ni auprès de qui que ce soit ici à Rome, ni en quelque lieu que + nous connaissions, aucune espèce de rétractation ayant trait à aucune + de ses opinions ou de ses idées, que nulle pénitence ou punition n’ont + dû lui être infligées; mais que communication lui a été donnée d’une + déclaration de Sa Sainteté, notre souverain, déclaration publiée par + la sainte Congrégation de l’Index, du contenu de laquelle il résulte + que _la doctrine attribuée à Copernic sur le mouvement prétendu de la + terre autour du soleil, sur la place que le soleil occuperait au + centre du monde_ sans se mouvoir de son lever à son coucher, est + opposée à la sainte Écriture, et n’a besoin, par conséquent, ni d’être + attaquée, ni d’être défendue. En foi de quoi nous avons écrit et signé + le présent _propria manu_, le 26 mai 1616. Comme ci-dessus: + + «Robert, cardinal Bellarmin.» + +Galilée voulait donc avant tout rester catholique, et c’est bien le même +homme qui écrit à son ami Bali Cioli: + +«Personne au monde ne peut révoquer en doute ma piété exemplaire et mon +obéissance aveugle aux commandements de la sainte Église.» C’est le même +Galilée que nous verrons tomber à genoux devant les cardinaux et les +supplier de ne pas le déclarer _hérétique_; «châtiment qui lui causerait +la plus amère douleur et auquel il préfère la mort.» + +A côté du chrétien, je l’ai déjà dit, il y avait le philosophe, à côté +de la foi religieuse brûlait en son cœur la foi ardente dans la science. +Pendant quinze années il avait fidèlement observé sa promesse de ne plus +traiter cette redoutable question du mouvement de la terre. Cependant sa +conviction était demeurée inébranlable et n’attendait qu’un instant +favorable pour essayer de nouveau de convertir le sacré collége aux +vérités astronomiques. + +Le moment lui sembla venu. + +Au mois d’août 1623, le cardinal Maffeo Barberini fut élu pape sous le +nom d’Urbain VIII. Successeur de deux papes qui méprisaient ou +détestaient la science et le travail de la pensée, le cardinal Barberini +avait en mainte circonstance manifesté ses sympathies pour l’illustre +astronome. De plus, il penchait secrètement pour le système de Copernic, +et Galilée le savait bien; car il avait entretenu avec le nouveau pape +des rapports assez intimes. Plusieurs lettres qui sont parvenues jusqu’à +nous témoignent de la fervente admiration que Son Éminence avait vouée +au savant. + +«J’ai, lui écrivait Barberini le 5 juin 1612, reçu votre dissertation +sur divers problèmes scientifiques soulevés pendant mon séjour ici; je +la lirai avec grand plaisir tant pour me confirmer dans mon opinion, +_qui concorde avec la vôtre_, que pour admirer avec tout le monde les +fruits de votre rare intelligence.» + +Cette faveur et cette amitié ne s’étaient jamais démenties; et lorsque +Galilée eut publié ses _Lettres à Welser_, où se trouvent indiquées les +premières observations positives sur les taches du soleil,--«Vos lettres +imprimées adressées à Welser, lui écrivait le cardinal, me sont +parvenues et ont été les bienvenues. Je ne manquerai pas de les lire +avec joie et de les relire comme elles le méritent. Ce n’est pas là un +livre qu’il faille laisser dormir oisif parmi les autres livres; lui +seul peut me décider à dérober à mes occupations officielles quelques +heures pour les consacrer à sa lecture et à l’observation des planètes +dont il traite, si toutefois les télescopes que nous possédons ici sont +assez bons pour y suffire. En attendant, je vous remercie du souvenir +que vous avez conservé de moi, et je vous prie de ne pas oublier la +haute estime que je professe pour un génie aussi rarement doué qu’est le +vôtre.» + +C’était un bel esprit, un amateur d’hexamètres virgiliens, que ce +cardinal Barberini qui d’ailleurs ne les faisait pas excellents. Il +composa en l’honneur de son astronome favori une pièce médiocre de vers +latins, accompagnée de l’épître que voici: «L’estime que j’ai toujours +eue pour votre personne et pour vos mérites nombreux m’a dicté les vers +enfermés sous ce pli. Quand même ils ne seraient pas dignes de vous, au +moins vous offriraient-ils une preuve de mon affection; je voudrais +contribuer, s’il était possible, à rehausser l’éclat d’un nom si +glorieux. Sans me confondre encore en nouvelles excuses, je m’en +rapporte à votre bienveillance pour qu’elle accepte cette légère preuve +de ma vive sympathie.» + +Plus tard encore, Barberini devenu pape, tenait un langage analogue; le +8 juin Urbain VIII écrivait au grand-duc: «Depuis longtemps nous avons +voué une affection toute paternelle à ce savant, (Galilée) dont la +gloire illumine les cieux et remplit le monde entier. Nous avons reconnu +en lui, non-seulement une science profonde, mais _encore une piété +sincère_; et nous savons qu’il excelle dans les connaissances spéciales +qui se recommandent naturellement à la bienveillance d’un pontife.» + +De si douces paroles enivrèrent Galilée. + +Il espéra que Barberini établirait le système de Copernic, ce système +dont, selon Fra Tomasso, Campanella et d’autres, Urbain aurait dit: +«Notre intention ne fut point de le condamner; si cela eût dépendu de +nous, le décret qui le frappe n’aurait jamais été lancé.» Ne pouvant +concilier avec les paroles de l’Écriture les faits astronomiques dont la +certitude invincible se révélait à son esprit, Galilée n’avait pas osé +élever sa voix depuis l’époque éloignée où la Congrégation de l’Index +avait promulgué la défense qui interdisait toute discussion, toute +controverse sur ces matières brûlantes; mais jamais il n’avait perdu de +vue le but de son existence presque entière. + +Aussi crut-il ne pouvoir mieux faire que d’aller encore à Rome présenter +ses félicitations au nouveau pape, en même temps qu’il lui dédiait son +écrit sur les comètes, le _Saggiatore_, publié par la célèbre Société +des _Lincei_ dont le fondateur et le chef était un illustre patricien; +le prince Frédéric Cési, duc d’Aqua-Sparta. + + + + +XIV + +Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde.--Les ennemis se +réveillent.--Analyse de ce dialogue. + + +Ce fut dans de telles circonstances que Galilée, enhardi et comptant sur +des protections, hélas! illusoires, écrivit son _dialogue_ célèbre sur +les systèmes de Ptolémée et de Copernic: _Dialogo intorno ai due massimi +sistemi del mondo_. + +Qui de nous ouvre jamais le beau volume in-4º dont je parle; le +_Dialogue sur les systèmes du monde_[15], qui causa l’exil et la +séquestration de Galilée; un livre sévère d’aspect, imprimé par Landi à +Florence, en 1632, en caractères italiques, doux à l’œil, orné d’une +gravure d’Étienne de la Belle? + + [15] Firenze, 1632. + +Cette gravure seule est tout un drame. + +Vous voyez devant vous la mer infinie, les vaisseaux prêts à partir, +l’horizon lointain; et trois philosophes sur la plage, discutant le +mouvement du monde et les révolutions des sphères. L’un est Sagredo +l’Espagnol; tête chauve, ardent à la dispute, il représente l’élévation +de l’âme et l’enthousiasme du savoir. L’autre porte le costume vénitien, +la barrette et les fourrures; c’est Salviati de Venise, physionomie +attentive, fine, gardée, rentrée en elle; deux personnages réels que +Galilée a connus, qui ont reçu ses enseignements et adopté ses +doctrines. + +L’un et l’autre s’évertuent à démontrer par des arguments, les uns +philosophiques (Sagredo), les autres mathématiques (Salviati), le +principe de Copernic, le mouvement de notre planète et la rotation de la +terre. + +L’adversaire qu’ils veulent convaincre est placé au fond de la scène, +entre les deux philosophes nouveaux. C’est Simplicio l’homme du passé, +ce vieillard oriental que son turban et ses draperies font aisément +reconnaître. Partisan de Ptolémée et des anciennes idées, attaché à la +tradition; les axiomes reçus le contentent, les nouveautés lui +répugnent, les apparences lui suffisent, la monstruosité du paradoxe lui +fait horreur, l’abîme où vont se plonger les nouveaux penseurs +l’épouvante. «Les hommes d’autrefois ont toujours bien jugé», dit-il; il +a pour lui la croyance des vieux siècles, la politique de tous les temps +et le bon sens d’aujourd’hui. + +Si ce Simplicio n’est pas Urbain VIII lui-même, c’est au moins la +vivante image de l’immobilité définitive et de la stagnation volontaire; +jamais poëte comique n’aurait pu imaginer de type plus excellent et plus +attique. Jamais satire plus délicate et plus courtoise n’atteignit plus +vivement son but. La victime (Simplicio, ou Urbain VIII représentant le +passé), forcée de se livrer sans résistance, se laisse immoler sans dire +un mot et voit tous ses arguments confondus, tout son sang couler, sans +pouvoir même maudire les sacrificateurs. + +«--Étudions la nature! lui dit Salviati, l’un des interlocuteurs.» + +«--A quoi bon, répond Simplicio. Se donner tant de peine est fort +inutile. Je n’ai que faire de la nature! Je m’en tiens à ce qu’ont dit +nos pères; j’étudie les doctes; je parle d’après eux; et je dors +tranquille!» + +«--O privilégié de la vie, et voluptueux sublime! vous n’aimez pas le +labeur; peu vous importe comment les choses se passent; les effets et +les causes des phénomènes naturels vous importent peu; vous méprisez +l’expérience! Ainsi pensent les élus. Ceux qui comme vous n’aiment que +le repos de l’esprit sont trop heureux. Immobiles dans leurs livres, ils +ne se donnent la peine ni de monter en bateau ni de tirer un coup de +fusil. La vie active leur répugne. Ils s’enferment dans leurs cabinets, +heureux de _paperasser_ (_scartabellar_), de compulser les index, les +répertoires et les tables, et d’y chercher si Aristote s’est occupé de +leur affaire. Quand ils sont certains du texte, il ne leur en faut pas +davantage! Aristote les rassure; ils jurent par Aristote; tout est dit.» + +Ici le troisième interlocuteur, l’enthousiaste Sagredo prend la parole: + +«--Je porte envie aux indifférents dont vous parlez... La tradition +prononce pour eux, et ils ne s’inquiètent de rien. Voilà des gens en +pleine sécurité de tout connaître. Heureux mortels! ils aiment leur +sommeil; ils rient de ceux qui, ayant conscience d’ignorer ce qu’ils +ignorent, honteux de n’être maîtres que de la plus minime parcelle du +savoir humain, se tuent de veilles et de labeurs, et consument leur vie +en expériences et en observations pénibles!» + +Simplicio réplique «qu’il suffit d’être bon chrétien, qu’une sainte +ignorance tient lieu de tout, et qu’il n’est point désirable de soulever +tous les voiles.» + +«--Vous avez raison, reprend Salviati. Votre doctrine me plaît. Oui, +restons tranquilles et ne bougeons pas; c’est la suprême sagesse. Quand +on se conduit ainsi, on a pour soi l’autorité; on peut vivre et mourir +en sûreté de conscience. Mais je crois que _le savoir humain, tout en se +renfermant dans les limites de ses conjectures, a besoin d’aller plus +loin! et je me sens UN PEU PLUS RÉSOLU!_...» + +Un peu plus résolu!... + +L’orgueil savant de Galilée s’est trahi! + +Comment de telles pensées, écrites dans un style si mordant et si doux, +n’auraient-elles pas été déférées à l’inquisition? Le catholique +fervent, attaché de cœur et de fait à la politique du saint-siége, +oubliait que Rome était en péril, qu’elle luttait contre Paolo Sarpi, +combattait Venise, s’appuyait sur les jésuites, et cherchait à retremper +dans les bonnes œuvres et les grands travaux sa puissance spirituelle; +elle y réussissait avec beaucoup de vigueur désespérée, d’esprit, de +grandeur et de succès. + +La question n’était donc pas religieuse. Le pape connaissait +l’orthodoxie de ce Galilée, dont le caractère inquiet avait semé les +ennemis sur sa route; naïf, plein de subtilités applicables aux +sciences, mais sans habileté dans la conduite. Les yeux au ciel, +suspendu entre la profondeur de ses vues et l’étourderie de ses actes, +Galilée, au lieu de calmer les rivaux, de concilier les haines par la +modestie et le silence, de vaincre ou d’apaiser les bêtes féroces de +l’envie et de la malice, ne cessait pas de les provoquer et de les +railler. Parvenu à un âge avancé, glorieux, aimé, bien en cour, il +oubliait que pour avoir inventé le thermomètre, le télescope, le +microscope, déterminé les lois essentielles de l’univers et créé la +philosophie naturelle, il n’en vivait pas moins au milieu des hommes. Il +espérait convertir le sacré Collége et Rome même à ses dogmes +mathématiques, profiter du pontificat de son ami Urbain VIII qui avait +écrit pour lui de si beaux vers, enfin faire triompher la vérité par la +ruse; œuvre impossible poursuivie avec une ferveur, une ironie, un +acharnement extraordinaires. Ses ennemis entrèrent par la brèche, s’y +précipitèrent et le perdirent. + +Sans doute dans ce beau dialogue Galilée professe pour l’Église et les +dignitaires qui la représentent un respect sincère, plein de vénération +et de tendresse. Il a pitié de leur ignorance et «fait de son mieux, +dit-il, pour les instruire.» Il voudrait les amener enfin à la +connaissance des vérités mathématiques. Ne sont-ce pas ses anciens amis? +Ne sait-il pas quelle estime ils font de lui? Il espère qu’ils se +rendront à l’évidence; sans nuire à l’Évangile, ils remettront le soleil +à sa place; il y compte bien. + +Voilà les illusions de ce catholique. + +Il a soixante-dix ans. Ses élèves remplissent l’Europe. Fort de sa +conscience et de sa piété, il va droit devant lui sans s’apercevoir de +son erreur.--«Ne dérangez donc pas leur politique, lui crie +Guicciardini; que leur importent les affaires du ciel? Ils n’ont soin +que de celles de Richelieu et de l’Espagne! Arrêtez-vous! ou vous êtes +perdu!» + +Mais il va toujours et croit se tirer d’affaires en prodiguant l’esprit, +la grâce et l’ironie. Son _Dialogue_ étincelle de traits fins, +d’anecdotes vives et d’allusions doucement satyriques. Catholique, il +introduit et couronne son livre par la profession la plus complète de +soumission à l’Église; géomètre, il oublie son orthodoxie. Enfin il +s’arrange de manière à ce que le pape se reconnaisse dans le personnage +de comédie qu’il a inventé; allégorie transparente et cruelle; type qui +personnifie ses adversaires; bonhomme ridicule; niais entêté, acharné au +culte de ce qui n’est plus; homme qui ne sait que répondre aux deux +coperniciens qui le pressent: «Aristote l’a dit, Aristote le veut!» + +Galilée continue; au nom de la science humaine, laissant la simplicité +sainte et l’ignorance de côté, il pose dans son livre les bases de la +dynamique; fait pressentir les lois de la gravitation; traverse tous les +sujets en peu de pages, prodigue les démonstrations et les découvertes, +allége le poids de la science par la grâce dramatique et le goût +charmant de la forme; enfin annonce bien plus nettement que Bacon +lui-même la transformation du monde, la rénovation de la science et les +destinées qui attendent l’humanité. Quel charme dans ce livre! quelle +lumière! quel limpide éclat! quelle langue! quelle vivacité pénétrante! + +Ce beau livre oublié, plein de sarcasme voilé et d’éloquence contenue, +n’est pas seulement un traité de science astronomique et un plaidoyer +pour Copernic; c’est un modèle d’élégance et de goût; une œuvre digne de +Socrate et de son disciple; un _factum_ qui doit être éternellement +consulté par ceux qui aiment l’observation libre, le progrès des +sciences, l’indépendante pensée et le mouvement des idées. + +L’immobilité relative du soleil y est indiquée; mais (ce qui est plus +important),--la nécessité de l’examen y est appuyée des plus fortes +preuves. + +C’est une victoire remportée par la raison, la science et l’art du +style, sur les ennemis de la conscience humaine et du travail; sur ceux +auxquels l’individualité et la dignité de notre race sont odieuses; sur +ceux qui veulent retarder le triomphe de la pensée et de l’âme ici-bas. + + + + +XV + +Subterfuges et finesses de Galilée pour faire imprimer son dialogue.--Il +y réussit.--Il obtient toutes les approbations et permis d’imprimer. + + +Voyons par quels moyens, nous allions dire par quelles ruses, il obtint +l’autorisation de faire imprimer son dialogue. + +Toujours emporté par son zèle, il écrivit, au commencement de 1670, +avant que le livre fût terminé, à ses amis, le prince Cési, Marsili, +Buonamici, qu’il s’occupait de la révision de ses dialogues et qu’il +avait l’intention, dès qu’il y aurait mis la dernière main, de se rendre +à Rome pour les faire imprimer. + +En effet vers la fin du mois de mai de la même année, il entreprit ce +voyage et s’empressa de soumettre son manuscrit au maître du sacré +palais, ou premier censeur. Ce maître du palais était un dominicain de +Gênes, Fra Nicolo Ricciardi, qui avait autrefois suivi les leçons de +Galilée et ne pouvait apporter dans cet examen qu’une bienveillante +partialité. Ricciardi, toutefois, fut effrayé de trouver dans la +discussion du système de Copernic plus d’une expression téméraire. Il +remarqua tout d’abord que l’auteur s’écartait du point de départ +astronomique, pour se jeter dans des considérations théologiques que ne +comportait, ni pour le fond, ni pour la forme un semblable sujet. Ne +voulant pas assumer seul la responsabilité de cette publication, +Ricciardi confia le traité à son collègue le père Visconti, +mathématicien et le pria de lui donner son avis. + +Le père Visconti exécuta sa besogne en conscience. Il supprima, +corrigea, expurgea de ci et de là, puis rendit le manuscrit au maître du +sacré palais, qui deux mois après accorda l’autorisation d’imprimer. En +recevant cette autorisation, Galilée fut sans doute bien joyeux. Il ne +soupçonnait pas qu’il courait à sa perte. En toute hâte il revint à +Florence, avec son livre corrigé, se proposant, comme il l’écrivait à +Cioli, de revoir la table des matières et la dédicace, afin d’envoyer +ensuite le tout au prince Cési pour le faire imprimer. Cependant les +obstacles, comme pour forcer Galilée à réfléchir et à reculer dans la +voie où il s’engageait, les obstacles se multipliaient sous ses pas. Le +hasard et la nature semblaient conspirer pour le sauver malgré lui. + +Le prince Cési, sur le concours duquel Galilée comptait pour +l’impression de ses trois dialogues, était mort au mois d’août de la +même année; en outre une épidémie qui venait de se déclarer avait +nécessité l’établissement d’un cordon sanitaire. Les communications +entre la Toscane et les États de l’Église étaient devenues lentes et +difficiles. Peu s’en fallut que Galilée n’ajournât la publication du +malheureux traité; c’eût été ajourner la catastrophe. Mais Galilée avait +des amis sincères ou perfides; excès de zèle ou trahison, ils +poussaient, pressaient et gourmandaient Galilée, qui aurait eu besoin +d’être retenu. + +«Pourquoi attendre plus longtemps, lui disaient-ils, pour donner au +monde un chef-d’œuvre? N’avait-il pas l’_imprimatur_ du maître du sacré +palais? Son livre n’avait-il pas été corrigé et autorisé? Si l’on ne +pouvait communiquer avec Rome, il fallait imprimer à Florence sans +tarder davantage.» + +Galilée préféra en référer à Ricciardi auquel il demanda instamment la +permission nouvelle: le maître du sacré palais eut peur et déclina la +compétence. + +De longs pourparlers s’entamèrent; les négociations traînèrent en +longueur et n’aboutirent pas. L’impatience du philosophe s’irrita; il +recourut au bon vouloir du grand-duc qu’il pria de s’interposer en sa +faveur. Le grand-duc y consentit et chargea Cioli de s’employer à Rome +pour obtenir la solution de l’affaire. Si bien que, le 24 mai 1631, +Ricciardi écrivit au père inquisiteur de Florence, le P. Clément +Égidius, de l’ordre des mineurs conventuels de Sainte-Croix: «Il avait, +disait-il, donné à l’auteur l’autorisation d’imprimer, sous la condition +que les corrections jugées nécessaires seraient faites; le livre serait +examiné de nouveau. Mais le cordon sanitaire établi était devenu un +obstacle à ce que cette condition fût remplie. L’inquisiteur pouvait +permettre la publication à Florence s’il s’agissait de considérations +purement mathématiques sur le système de Copernic. En aucun cas ce livre +ne pourrait émettre d’allégations absolues, mais il devait se maintenir +dans les limites de l’hypothèse; _surtout il n’y serait point question +de l’Écriture sainte_.» + +Ricciardi, on le voit, prenait ses précautions. Il craignait de +s’engager; et le texte de cette autorisation problématique était de +nature à inspirer à Galilée plus d’une réflexion et plus d’un scrupule. +«En aucun cas le livre ne pourrait émettre d’allégation absolue... +Surtout il n’y serait point question d’Écriture sainte.» Ces phrases +cauteleuses indiquaient suffisamment l’état des esprits et semblaient, +par leurs prévisions presque hostiles, être l’écho des insinuations +lancées par les ennemis de Galilée. + +Il aurait pu, en parcourant ces lignes qui semblaient bienveillantes, +répéter tout bas le _timeo Danaos et dona ferentes_. + +L’étourdi philosophe marcha en avant. + +Ricciardi envoyait le 19 juillet à l’inquisiteur général de Florence de +nouvelles corrections relatives au commencement et à la fin de +l’ouvrage, tout en laissant l’auteur libre de refondre le style à son +gré. Le sens littéral seul ne devait point subir d’altération. + +Ainsi le _Dialogue sur le système universel de Ptolémée et de Copernic_ +allait paraître avec des garanties tout exceptionnelles. Soumis à une +sorte de censure préalable; revu, amendé; revu encore, deux fois +autorisé; ce fut, contrairement à l’usage adopté pour tous les livres +imprimés ailleurs qu’à Rome, avec un double certificat d’innocuité qu’il +vit le jour à Florence en 1632. Il avait pour cautions le maître du +sacré Palais et l’inquisiteur. + +Galilée avait réussi de tous les côtés. + +Aucune garantie ne lui manquait; et il dut se croire sauvé. + +Il était perdu. + + + + +XVI + +Publication du Dialogue sur le système du monde.--Pourquoi on ne le lit +plus en France.--Préface ignoble de ce beau livre. + + +De tous les ennemis, les plus dangereux sont ceux qui n’osent pas avouer +la bassesse de leur haine et la cruauté de leur envie. + +Une armée s’était formée; armée invisible, mais présente; habile aux +embuscades et aux trahisons; armée décidée à tout, rompue aux manœuvres +d’une guerre sans loyauté comme sans courage. Furieux et muets, les +jaloux attendaient la vieillesse de l’astronome et guettaient le moment +où ils pourraient écraser enfin celui qui avait suscité tant +d’animosités cachées, irrité tant d’amours-propres vindicatifs, réduit +au silence par l’ironie, l’éloquence, et un admirable talent +d’exposition, mille détracteurs acharnés; celui dont la dernière +imprudence leur offrait l’occasion facile de se satisfaire. Que de +haines accumulées! Galilée avait prouvé au jésuite Grassi que ce dernier +n’entendait rien aux mathématiques et à l’astronomie. Il avait dédaigné +le savoir du dominicain Firenzuola, ami du pape et constructeur de ses +citadelles. Dominicains et jésuites se liguèrent contre Galilée; le +saint-office fut l’instrument de leurs vengeances. + +Il vint leur prêter le flanc par une tentative plus dangereuse que ses +précédentes audaces; il écrivit et publia son _Dialogue sur les systèmes +de Ptolémée et de Copernic_. + +Personne ne lit plus guère, en France, ce chef-d’œuvre comparable aux +chefs-d’œuvres antiques. Les langues étrangères et spécialement les +idiomes du Midi sont tombés, parmi nous, dans un oubli déplorable, dont +les conséquences doivent nous devenir funestes; la philologie, que les +étrangers cultivent avec soin, nous semble appartenir aux seuls érudits. +Nos aïeux ne pensaient pas ainsi. Madame de Sévigné aimait l’étude de la +belle langue italienne; toutes ses contemporaines savaient l’espagnol, +qui avait détrôné les études grecques du seizième siècle;--vers 1650, le +latin prit la place de l’espagnol et fut négligé à son tour, vers la fin +du dix-huitième siècle, en faveur d’un frivole essai tenté du côté des +langues anglaise et allemande. Ces derniers rameaux sauvages de la +souche indo-européenne ne pouvant donner de fruits utiles qu’à ceux qui +sont maîtres des branches latine et grecque,--on a fini par les +dédaigner toutes à la fois. + +Au dix-septième siècle l’Europe lettrée savait l’italien et l’espagnol; +l’effet d’un chef-d’œuvre écrit dans la langue la plus brillante et la +plus cultivée de l’Europe moderne fut donc prodigieux. + +Galilée y soutenait la thèse même de Socrate; l’idée qui conduisit le +philosophe grec à la mort;--celle que tout esprit juste défend +aujourd’hui;--le droit d’examen, d’analyse, de révision; l’étude de la +nature. + +Il n’y a pas d’ecclésiastique sensé, pas de théologien honnête, qui ne +convienne que les catholiques ont le droit de calculer les éclipses, de +supputer les perturbations des planètes et de lire dans le ciel le +retour des comètes; chacun de nous avoue que l’Écriture sainte n’a rien +de commun avec le télescope et le microscope; et qu’il faut distinguer +avec soin les points de dogme des faits astronomiques ou physiologiques. + +Cette opinion devenue vulgaire est indiquée déjà dans le beau passage +des _Memorabilia_ où (selon Xénophon) Socrate dit «que le poids, la +mesure, les sciences exactes appartiennent à l’intelligence humaine et +qu’il serait absurde de demander sur ces matières aucun enseignement à +la Divinité, mais qu’elle peut favoriser ses élus et les instruire +elle-même de ce qui est mystérieux (ἃ δὲ μὴ δῆλα) et au-dessus de la +portée humaine.» + +Voilà le point de démarcation entre la religion et la science, nettement +fixé par Socrate qui a établi ce principe au péril de sa vie. + +Tout le monde est maintenant de son opinion; nul doute que Copernic ou +Galilée ont pu, sans cesser d’être d’excellents chrétiens s’enquérir si +le soleil reste immobile;--et chercher les causes qui font la nuit et le +jour, sans être damnés pour cela. + +Les ennemis de Galilée ne firent pas porter leur attaque sur ce point +délicat. Ils allèrent trouver Urbain VIII, auquel ils démontrèrent que +l’attaque lui était personnelle. + +«Ce nouveau livre, lui dirent-ils, n’est qu’une insulte cruelle à Sa +Sainteté. Ce personnage ridicule, ami de l’autorité et du pape, ce +_Simplicio_ est Sa Sainteté en personne. Simplicio ne se sert-il pas des +mêmes arguments dont Urbain VIII s’est servi? N’est-ce pas le portrait +du pape? Ce docteur insensé s’exprime comme le pape! C’est le pape +lui-même!» + +Ainsi parle l’envie! + +Nous sommes sur la piste du bourreau de Galilée; non point la crédulité, +les cardinaux n’étaient pas crédules; ni la superstition, ils en étaient +fort éloignés; ni l’intérêt du saint-siége; Galilée protestait de son +attachement au dogme, et répétait sans cesse que, s’il exposait les +systèmes, il ne prétendait ni les approuver, ni les détruire;--le vrai +bourreau, c’était l’envie! + +Galilée se croyait protégé contre ses atteintes par le secret penchant +d’Urbain VIII vers le système de Copernic, par la bienveillance du pape, +par la bonne volonté de Ciampoli, l’indifférence des uns, la tolérance +des autres, et sa propre finesse. Car il avait usé de grande finesse, +comme nous l’avons dit; obtenant par adresse les permis d’imprimer, +doublant la dose de ces permis, espérant instruire doucement les +cardinaux, amener Rome à l’étude de l’astronomie, vaincre le Vatican, +glisser son opinion à la dérobée, l’introduire à la sourdine, l’insinuer +comme une hypothèse de peu de prix; et par une critique apparente qui +laissait à Urbain VIII le temps d’arriver à la vérité, la faire accepter +en la condamnant. + +Toute cette lâche conduite était marquée au sceau de l’époque de Galilée +et de son malheureux pays. + +Quelque grand que fût son but il y marchait par des sentiers tortueux et +indignes. Lisez la préface de son dialogue; il s’y déguise jusqu’à se +prétendre ennemi de Copernic. «Je viens, dit-il, défendre le système de +Ptolémée; ami des cardinaux qui ont prohibé la doctrine de Copernic; +j’approuve hautement leur mesure.»--Il voudrait faire croire qu’il l’a +dictée. + +--«Mesure excellente, mesure salutaire! (La condamnation de Copernic!) +On a eu tort de murmurer. Si je prends la plume, c’est par excès de zèle +catholique. Rendons les intelligences esclaves! Il faut _couper_ +(ajoute-t-il dans son style poétique) _les ailes de l’esprit_.» Il +continue: «_Voilà pourquoi je me remets en scène et remonte sur le +théâtre du Monde_; je veux prouver en même temps que l’Italie connaît +les vastes ressources de l’intelligence.» + +On se voile la face devant ces indignes faiblesses. + +Galilée ment. + +Il voudrait faire croire qu’il n’attache aucune importance à ses +_Dialogues_ et qu’ils ne sont, pour lui, qu’un pur amusement de rhéteur. + +Il ment. + +Il veut paraître l’ami secret et réel des doctrines qu’il détruit et +désavoue. + +Quelle âme débile, et, il faut le dire: quel pathos ambigu! + + + + +XVII + +Plan d’attaque définitive contre Galilée. + + +Voilà donc Galilée bien garanti, et sûr du succès. + +Il compte sans ses hôtes, c’est-à-dire sans les jésuites qui composent +l’armée de son rival astronomique Grassi, et sans les dominicains dont +Firenzuola fait partie. Celui-ci, le livre une fois publié, court chez +le pape, lui représente que Ciampoli a surpris sa religion, que Galilée +raille Sa Sainteté; lui fait lire la préface qui semble, en effet, ou +une ironie ou une insulte, oppose à cette préface le portrait comique de +Simplicio et enflamme la haine du pape. + +Urbain VIII fut convaincu que son ancien protégé l’avait raillé +personnellement. Le reste alla de soi. + +Fort de sa conscience catholique et comptant sur la faveur de celui qui +avait écrit son panégyrique en vers latins, Galilée ira tout à l’heure +se constituer prisonnier volontaire de Rome, malgré les avertissements +de ses amis. Cependant les rivaux auront travaillé; et Urbain VIII, +blessé dans sa vanité, les servira. + +Galilée sera victime. + +On n’appellera point de bourreaux, on n’allumera point de bûchers. +Personne ne songe à le mettre à la torture; briser ses os, déchirer ses +nerfs, faire couler son sang, fi donc! On a plus de douceur d’âme; et +les doctrines chrétiennes réprouvent hautement la cruauté! D’ailleurs +les gens qui construisent des vers latins, sans fautes de quantité, +comme Urbain VIII; ou des fortifications savantes comme Firenzuola; les +gens qui sont l’honneur d’une société philosophique, littéraire, +théologique, éclairée et admirée, ne tuent que rarement. + +Ils calomnient leur victime et la ravalent; ils la flétrissent, la font +souffrir et la déshonorent: ils l’essayent du moins. + +Avec quelle grâce les ennemis du savant l’ont torturé, crucifié, +lentement fait mourir! + +C’étaient connaisseurs et gens prudents. + +Il leur fallait, non pas intéresser l’Europe au sort du malheureux homme +de génie; mais l’isoler du monde, le décourager, le réduire à +l’impuissance et au néant; gâter sa renommée; le combler, tout en le +frappant, d’indulgences et de bontés; le reléguer au fond d’une retraite +obscure sans communication avec les vivants, et, dans une société +profondément lâche, dominée par les intérêts et les jalousies, le livrer +aux longues angoisses de cette excommunication tacite;--condamné auquel +on pardonne, hérétique que l’on veut bien laisser vivre. + +Ce plan était fortement conçu. + +Nous allons le voir s’exécuter de point en point. + + + + +LIVRE III + +TROISIÈME ÉPOQUE DE GALILÉE + +LA PERSÉCUTION + + + + +XVIII + +Naissance du mythe sur Galilée soumis à la torture.--Fausse lettre de +Galilée à Reineri.--Tiraboschi. + + +Avant de continuer ce récit, détruisons les inventions romanesques qui +ont eu cours sur son martyre et sur sa résistance. + +Le récit populaire, ou plutôt le mythe du procès de Galilée et de ses +persécutions, telles que le vulgaire les accepte, a pour base un +document faux, une lettre fabriquée pour jouer pièce au célèbre +Tiraboschi. + +Jouer pièce! vous comprenez. Le monde où vous êtes, l’Italie mal +gouvernée des dix-septième et dix-huitième siècles, est le pays où l’on +fraude, où l’on dissimule, où l’on falsifie, où l’on fabrique des +textes; Galilée lui-même essayera de ruser contre les cardinaux et +trouvera plus forts que lui. L’Espagne et l’Italie, dépouillées alors de +puissance extérieure, de liberté d’action, de liberté politique et du +sens moral dans les classes supérieures, cultivaient la fraude élégante +comme une fleur civilisée, et la fraude littéraire entre mille autres. + +Les uns en Espagne, pour servir les intérêts de leur couvent, +ensevelissent et déterrent des plaques de cuivre (_láminas_) chargées de +titres faux; les autres inventent et font sortir de vieux coffres des +documents inconnus et des manuscrits prétendus authentiques. + +Longtemps après la mort de Galilée, le célèbre Tiraboschi ayant écrit et +publié les premiers volumes d’une excellente _Histoire littéraire_, il +sembla ingénieux et utile de détruire son crédit; et il plut au duc +Caetani et à son bibliothécaire de lui tendre un piége. Ces personnes +inventèrent la fausse lettre de Galilée dont j’ai parlé, lettre +adressée, disaient-ils, au père Reineri, son collaborateur et son ami; +lettre où il était censé raconter à ce vieil ami sa propre histoire. + +La fraude de cette invention saute aux yeux dès l’abord. + +Reineri connaissait à fond la vie de Galilée, et n’avait nul besoin +qu’on lui en rappelât les circonstances dans une lettre, écrite +d’ailleurs d’un style moderne, amphigourique, élégiaque, étranger à la +lucidité et à la modestie habituelles de Galilée; lettre qui se termine +par une bévue grossière et un anachronisme impossible. Le faux Galilée +parle de sa campagne de Bello-Sguardo qu’il ne possédait plus. «Il +vient, dit-il, de la revoir», lui qui n’y a pas remis le pied depuis son +départ pour Florence. Tous les érudits ont reconnu pour fausse cette +lettre ridicule sur laquelle ont été brodées les biographies antérieures +à l’article de M. Biot. + +Tiraboschi, très-honnête homme et fort heureux d’avoir à citer une pièce +inédite de cette importance n’aperçut pas le piége; il inséra _in +extenso_ dans son _Histoire littéraire_ la lettre apocryphe. + +On se frotta les mains: le tour était joué. + +Quand les hommes n’ont rien à faire de grand ils se livrent aux petites +ruses et s’y livrent passionnément; heureux quand leurs puérilités ne +deviennent pas monstrueuses! Ces sociétés étouffées pullulent +d’infamies, tantôt criminelles, comme celle de la cabale qui frappa +Galilée, tantôt frivoles et niaises, comme cette fabrication d’une +lettre arrangée d’avance, et destinée à mystifier un érudit. + +La malheureuse lettre fit autorité. M. Libri la cite encore dans son +livre si remarquable: _Histoire des Sciences mathématiques en Italie_. +La citation est dans le texte; les doutes sont relégués dans les notes. + +C’est cette lettre apocryphe qui, pour la première fois, nous montre +Galilée brisé par la torture. Dans cette lettre il maudit ses juges, en +appelle aux hommes justes et à l’avenir, déclame comme Jean-Jacques +Rousseau, éclate en colères de misanthrope, et joue un personnage +d’incrédule diamétralement opposé à son caractère. + +C’est cette lettre, publiée par Venturi d’après Tiraboschi et plusieurs +autres, mais rejetée par Nelli, Reumont et tous les critiques exacts, +qui a enluminé d’un dernier reflet la fausse image de Galilée. Le mythe +s’est substitué à la vérité. On n’a vu désormais qu’un certain vieillard +hérétique, traîné de Florence à Rome par des sbires, enfermé dans un +caveau, sans pain et sans feu, conduit devant des juges cruels en robes +rouges, qui l’interrogent, l’insultent et le chargent de fers. Les +bourreaux le placent sur le chevalet, le malheureux se révolte; on le +contraint d’abjurer ses prétendues erreurs; il cède à la force et au +supplice, et se relève en protestant que _la terre roule_, lancée dans +l’espace. + +Voilà le mélodrame. Voici l’histoire. + + + + +XIX + +L’intrigue contre Galilée éventée par un contemporain.--Rôles de +Firenzuola et de Ciampoli. + + +Tout le procès de Galilée était raconté en 1633 par un contemporain, son +proche parent et son ami, G. F. Buonamici da Prato, qui se trouvait +alors à Rome et s’y occupait à démêler les trames, à deviner les +manœuvres, à débrouiller les fils des intrigues sociales. Il portait +dans ce travail une pénétration remarquable, comme on va s’en convaincre +en parcourant sa curieuse lettre exhumée par M. de Reumont: + +«Dès que le livre eut paru (le fameux Dialogue) les vieux ennemis de +Galilée, plus furieux que jamais de sa gloire, se soulevèrent et +provoquèrent contre lui la persécution du tribunal de l’Inquisition, +toujours ouvert à la calomnie et qui frappe d’excommunication quiconque +tente de se justifier. Une haine de moine avait tout fait. Le P. +Firenzuola, commissaire de l’Inquisition, était en guerre avec le _padre +maestro del sacro Palazzo_.» + +Le maître du sacré Palais, c’est Ricciardi, qui a donné l’autorisation +d’imprimer le livre. + +«Le pape, à qui Firenzuola était cher, plutôt à cause des fortifications +du château Saint-Ange exécutées par lui que pour son savoir ou sa vertu, +entra en fureur contre son ancien secrétaire et ami monsignor Ciampoli, +ami et protecteur de Galilée, et permit qu’une accusation fût intentée +contre ce dernier et que Galilée fût cité à comparoir. Galilée se rendit +à Rome, contrairement aux conseils de ses meilleurs amis, qui étaient +d’avis qu’il changeât d’air, qu’il écrivît son apologie et n’allât pas +se livrer en proie à l’ignorance et à l’orgueil farouche d’un moine. +Pendant deux mois, Galilée habita la maison de l’ambassadeur de +Florence, sans que l’on communiquât avec lui autrement que pour lui +enjoindre de ne pas sortir et de recevoir peu de visites. Enfin on lui +ordonna de se mettre à la disposition de l’Inquisition; on le retint +pendant quelques jours dans une prison assez peu sévère; et l’on se +contenta de l’examiner quant au permis d’imprimer son livre. Il affirma +avoir obtenu le permis du _padre maestro_; après quoi on le renvoya +habiter la maison de l’ambassadeur avec la même défense de sortir et de +voir du monde. La guerre alors se tourna contre le _padre maestro_, à +qui l’on demanda compte de ses actes. Il répondit qu’il tenait de Sa +Sainteté l’ordre de délivrer le permis. Le pape nia et se mit en colère; +le _padre_ répondit que Ciampoli, secrétaire du pape, lui avait +communiqué cet ordre d’après le commandement de Sa Sainteté. Le pape +répliqua que l’on ne devait pas ajouter foi à de telles assertions. Ce +fut pour s’exonérer que le _padre_ exhiba un billet de Ciampoli +portant:--«_que lui, secrétaire du pape, en présence et sous les yeux de +Sa Sainteté, ordonnait de sa part que le permis d’imprimer fût délivré_. + +«Quand on eut reconnu que le _padre maestro_ ne donnait aucune prise sur +lui, on ne voulut pas s’être avancé si loin pour rien, et l’on força +Galilée à comparaître devant la Congrégation du Saint-Office, afin d’y +abjurer formellement l’opinion de Copernic; abjuration inutile et sans +but, puisqu’il ne l’avait pas soutenue comme vraie, mais seulement +exposée dans le cours d’une discussion pour et contre. Galilée, se +trouvant contraint de faire ce qu’il n’avait jamais cru possible, +d’autant mieux que, dans ses entretiens avec le P. Firenzuola, il +n’avait jamais été question d’abjuration, se jeta à genoux devant les +cardinaux du Saint-Office, et, se déclarant pur de toute intention +coupable, dit qu’il était prêt à faire toute amende honorable, deux +points exceptés: d’abord il demandait de ne pas confesser qu’il n’était +pas bon catholique, puisqu’il l’était et voulait l’être en dépit du +monde entier; en second lieu, qu’ils n’exigeassent point de lui la +déclaration ou la confession d’avoir mis en œuvre aucune fraude ou +manœuvre, spécialement quant à la publication de son livre, qu’il avait +soumis à l’approbation des supérieurs et fait imprimer conformément à +ces approbations. + +«Il ajouta que si LL. Éminences jugeaient le livre digne du feu, il +serait le premier à le brûler devant tout le monde; et qu’il payerait +les frais du bûcher, sous la condition qu’on indiquerait les causes de +la poursuite dirigée contre lui. + +«Ensuite il lut à haute voix l’abjuration que le P. Firenzuola avait +rédigée, et obtint plus tard l’autorisation de retourner à Florence, où +il s’est rendu il y a quelques jours; tout satisfait, à ce qu’il dit, de +ne pas avoir écouté ceux qui le dissuadaient d’aller à Rome.» + +Débrouillons cette intrigue, qui rentre dans les conditions de la +comédie. On conspirait contre l’homme de génie, comme Buonamici l’a +très-bien compris; l’âme damnée de la conspiration était Firenzuola. + +Firenzuola (Vincenzo-Mazzolani) croyait être le meilleur architecte +militaire de son temps; il avait construit pour Lascaris, grand maître +de l’ordre de Malte, le fort de Sainte-Marguerite; Urbain VIII, qui +songeait au temporel et ne méprisait pas la guerre, venait de lui faire +réparer le château Saint-Ange. Firenzuola promettait au pape d’autres +merveilles; notre architecte, devenu le bras droit du maître, profita de +sa position pour satisfaire ses haines. + +Galilée avait commis envers lui la faute impardonnable de ne pas +l’estimer plus grand que Michel-Ange. Moine et artiste, il se vengea. +Lucas Holstenius écrit à Peyresc: + +«Une haine monacale a fait éclater la grande tempête contre Galilée. Je +parle d’un certain moine (Firenzuola) que Galilée n’a pas voulu admirer +comme le plus grand des mathématiciens vivants. Il a eu soin de se faire +nommer _commissaire de l’inquisition_, afin de poursuivre Galilée.» + +Ce Firenzuola ne manquait vraiment pas de mérite; dans l’ordre des +scapins religieux, habiles et solennels, je l’estime infiniment. Voyez +comme il procède. Favori de Sa Sainteté, délégué du terrible tribunal, +il peut à son aise exécuter ses vengeances. Il a le droit de foudroyer +non-seulement ce coquin, ce critique, ce Galilée; mais de renverser +l’appui de Galilée auprès du pape, son élève Ciampoli, secrétaire de Sa +Sainteté; enfin de punir son second ennemi, le maître du sacré Palais. +Trois adversaires à la fois tombent sous le feu de sa batterie; Galilée, +comme hérétique, ayant composé et fait imprimer frauduleusement un livre +infâme contre la sainte Écriture; Ciampoli, comme ayant abusé de la +confiance du pape et trompé sa religion; le maître du sacré Palais, +comme indigne de sa charge, négligent, aveugle, étourdi, ayant accordé +son approbation à un livre damnable. + +Ainsi s’explique la scène amusante et compliquée, mais obscure, que +raconte trop brièvement Buonamici. Firenzuola, le Basile de la pièce, +hardi et adroit comme il convient, attaque le permis d’imprimer, dont il +fait remonter la responsabilité du maestro qui la rejette à Ciampoli qui +la repousse, et de ce dernier jusqu’au pape lui-même, qui entre en +fureur et nie tout. On ne peut qu’admirer ce maître homme, le dominicain +fortificateur. + +Cependant le philosophe subtil et courtois observait paisiblement les +astres à Florence, il s’attendait aux félicitations du pape, à une +seconde édition prochaine de son livre; à beaucoup de gloire et à +l’adhésion secrète du sacré Collége; d’avance il se voyait honoré par +l’Europe, bien en cour, ami de tout le monde, maître et guide d’un parti +théologique (fort raisonnable par parenthèse), celui de Tholuck et de +Bunsen en Allemagne, celui d’Arnold en Angleterre;--le parti embrassé +par les théologiens français qui depuis le dix-septième siècle ne +prétendent plus chercher dans la Bible la géométrie ou le calendrier. +L’apparition d’un commissaire de l’Inquisition fut un coup de foudre +pour Galilée. + +La vanité d’Urbain VIII avait trop bien accueilli le récit de +Firenzuola. Persuadé que Galilée avait voulu le persifler lui-même, sous +les traits de Simplicio, Urbain ne lui pardonna jamais. A l’ambassadeur +de France qui intercédait auprès de Sa Sainteté et lui faisait observer +qu’on la trompait, que le philosophe n’avait eu l’intention d’aucun +sarcasme, Urbain répondit sèchement et avec humeur: «_Je le crois! Je le +crois!_» + +Une fois brouillé avec le pouvoir, ce grand esprit fut délaissé de tous. +On ne bougea plus en sa faveur à Florence ou à Venise. L’astronome resta +sur la plage, désemparé, isolé, sans secours et sans ressource, comme le +bateau du pêcheur que la marée abandonne. + +Nous allons suivre pas à pas ses ennemis dans leurs manœuvres cruelles. + + + + +XX + +Une commission est nommée pour examiner le livre de Galilée.--Conduite +équivoque et faible du philosophe.--Sa défense.--Lettre du grand-duc, +dictée par Galilée à Bali Cioli. + + +La susceptibilité blessée d’Urbain VIII dégénéra en fureur, habilement +exploitée par les envieux. + +Les prétextes ne leur manquaient pas: la publication des Dialogues +n’enfreignait-elle pas les ordres intimés en 1616 au philosophe? Ne lui +avait-on pas interdit de mêler les choses sacrées aux observations +astronomiques? + +Une commission fut nommée à Rome pour examiner le livre. C’était le +prologue de la comédie. + +On tenait à procéder selon les formes. On ne voulait pas condamner sans +examiner; il fallait éclairer la conscience des juges et se donner les +semblants de la légalité et de la justice. En même temps on prenait ses +précautions pour que la victime ne pût échapper, et l’on avait soin de +composer la commission des théologiens et des savants les plus mal +disposés pour Galilée. Le résultat était assuré d’avance, les effets ne +se firent pas attendre. + +Bientôt parvint à Florence l’ordre de suspendre la vente du livre; et le +24 août l’éditeur J. B. Landini fut invité à envoyer à Rome tous les +exemplaires non vendus. Landini répondit que l’édition était déjà +épuisée. Cette réponse ne pouvait qu’enflammer davantage la haine des +persécuteurs, qui avaient espéré étouffer du même coup l’ouvrage et +l’auteur. Le succès avait été plus prompt que la vengeance. Ils +arrivaient trop tard pour empêcher les admirateurs du savant de +connaître son nouveau titre de gloire; ces applaudissements réclamaient +un châtiment de plus. + + * * * * * + +Certes, nous n’avons pas envie d’affaiblir l’horreur que l’intolérance +dont il fut victime inspire à tous les cœurs droits et fait naître dans +tous les bons esprits. Nous n’avons pas davantage la prétention de +troubler sottement le cours de l’eau, en y jetant comme un enfant taquin +quelque lourd et grossier paradoxe. Nous voulons placer la vérité dans +sa lumière et l’éclairer dans ses replis. Étudions donc cet étrange +phénomène; le double Galilée, si croyant et si hardi;--drame intérieur, +lutte inouïe de l’humilité chrétienne la plus sincère, la plus aveugle, +la plus absolue, et de la science humaine la plus haute, la plus +profonde, la plus sûre d’elle-même. + +Il faut avouer que des faiblesses déparent cette belle vie: Galilée est +descendu bien au-dessous du type de force morale et de sublimité +héroïque que d’autres observateurs et d’autres philosophes ont su +maintenir; sublimité et force morale que la légende s’est plu à lui +prêter. Mais n’avilissons pas son caractère en l’accusant de mensonge +servile et de lâcheté excessive. Il est sincère dans ces professions +constantes de foi catholique qui datent de son enfance et ne finissent +qu’avec sa vie. Innocent du crime d’hérésie, il ne voit pas de quoi il +est coupable;--il a du génie; c’est son crime; il éclipse les +Firenzuola, les Caccini et les Grassi. + +Aussi sa conduite, ballottée entre deux sentiments contraires, +sera-t-elle pleine de troubles et de douleurs, d’angoisses et de +contradictions; de tergiversations, d’atermoiements, de compromis +maladroits. Il veut et il ne veut pas. Il se soumet; et en se soumettant +il cherche encore à s’excuser, à légitimer ses actes, à justifier son +livre. Il est faible; et il a le remords de sa faiblesse; il recule, il +lâche pied, mais se retourne sans cesse pour mesurer le terrain qu’il a +perdu. Il se prosterne; mais en espérant jusqu’à la fin qu’on lui tendra +la main pour le relever de cet injuste abaissement. + +Sa sagacité lui démontre ce que MM. de Reumont et Rosini ont +parfaitement compris, que dans son affaire il y a plus de +personnalités et de petites haines que de théologie et de politique +(_Persœnnlichkeiten mehr denn Lehren_); mais elle ne lui apprend pas à +éviter les piéges de ses rivaux; il s’y précipite au contraire. Il +répète qu’il sait la théologie; qu’il la sait mieux qu’eux tous; qu’il +veut sauver l’Église, qu’il s’est conduit comme un saint; que les +cardinaux ont besoin d’être instruits; et qu’ayant fait cette bonne +œuvre, il mérite des récompenses. + +O l’habile manière de se disculper et de plaire à ses juges! Firenzuola +devait se réjouir d’une pareille défense, injurieuse pour ceux que +Galilée prétendait endoctriner. + +Ces fautes de conduite, ces gaucheries naïves, ces subtilités +maladroites, ces subterfuges compromettants, remplissent la +correspondance de Galilée. Voici, entre vingt autres, une lettre écrite +au nom du grand-duc à Niccolini, son envoyé, mais dictée à Bali Cioli +par Galilée; lettre dont le brouillon, écrit de sa main, est conservé +encore à la bibliothèque Palatine. Son système de défense y apparaît +tout entier: + +«La lettre de Votre Excellence (Niccolini), et ce qui s’est dit ici sur +l’accueil fait à Rome et ailleurs au Dialogue du signor +Galilée,--Dialogue imprimé récemment et dédié à Son Altesse,--ont décidé +Son Altesse (le grand-duc) à conférer longuement avec moi (Bali Cioli) +sur cette matière. + +«J’ai reçu l’ordre de faire à Votre Excellence la communication +suivante: + +«1º Son Altesse est étonnée au suprême degré de ce qu’un livre déjà +soumis par l’auteur lui-même aux autorités romaines compétentes,--livre +qui a été lu et relu avec soin par les examinateurs, et qui, sur les +instances (je ne dis pas seulement avec l’adhésion de l’auteur), a été +corrigé, altéré et modifié conformément aux volontés des autorités +supérieures, chargé de ratures et d’additions par leur ordre,--que ce +livre remanié ici même d’après les corrections recommandées par la cour +de Rome, imprimé à la fois à Rome et à Florence avec double permission; +que ce livre, dis-je, paraisse suspect aujourd’hui après deux années +révolues et qu’il soit interdit à l’auteur de le publier et à l’éditeur +de le vendre. + +«2º L’étonnement de Son Altesse redouble quand Elle réfléchit que dans +le susdit livre aucun des principaux systèmes qu’on y met en regard +n’est présenté comme devant l’emporter sur l’autre. On se contente +d’exposer les arguments sur lesquels l’un et l’autre s’appuient; et Son +Altesse est parfaitement certaine que l’auteur _n’a eu en vue que le +bien de la sainte Église_. Dans des matières difficiles et d’une essence +complexe _il a voulu épargner le temps et la peine à ceux auxquels il +appartient de décider; il a voulu les aider_ à reconnaître par eux-mêmes +et d’une manière certaine de quel côté la vérité se trouve et _comment +ils doivent accorder cette vérité avec le sens réel de la sainte +Écriture_. Sans doute on peut lui objecter que ses conseils et son aide +ne sont pas nécessaires au milieu de tant de maîtres et de bons juges. +Mais la reconnaissance est due à ceux dont le zèle et la bonne volonté, +à défaut des dons supérieurs de l’esprit, _les portent à satisfaire à +leur conscience en se chargeant d’une œuvre pareille_. + +«Par toutes ces considérations Son Altesse est persuadée que la guerre +intentée au seigneur Galilée n’a pour mobile qu’une _haine violente et +jalouse, dirigée plutôt contre la personne de l’auteur_ que contre son +livre, ou même que contre telle ou telle opinion ancienne ou nouvelle. + +«Cependant, afin de savoir à quoi s’arrêter sur la culpabilité ou +l’innocence d’un homme qui est à son service, Son Altesse demande qu’on +lui accorde ce qui, dans tous les procès et devant tous les tribunaux, +est concédé à tout accusé, le droit de défense contre ses accusateurs. +Son Altesse demande aussi que l’on résume dans leur ensemble et que l’on +envoie à Florence le procès-verbal complet des accusations et des +censures dont le livre a été l’objet et qui en ont causé la prohibition. +L’auteur, fermement assuré de son innocence, saura du moins ce qu’on lui +reproche; il ne doute pas que tout ce mouvement ne soit le résultat de +_basses calomnies suscitées par ces persécuteurs malveillants et +envieux_ auxquels il a affaire depuis longues années et contre lesquels +en d’autres circonstances _il a soutenu une lutte acharnée_. Sa +conviction à cet égard est si complète, qu’il offre à Son Altesse de +subir l’exil et de renoncer à la faveur de son prince, s’il ne réussit +pas à démontrer avec la dernière évidence _sa piété constante, +l’orthodoxie de sa vie et de ses écrits, enfin la parfaite exactitude de +ses doctrines catholiques dans tous les temps et aujourd’hui même_. + +«Toujours décidée à soutenir les bons et à combattre les méchants, Son +Altesse demande avec instance l’envoi de l’acte d’accusation comprenant +les faits allégués contre l’auteur et contre le livre, c’est-à-dire les +motifs qui ont déterminé la suppression provisoire du livre et la +suspension de sa mise en vente, peut-être avec l’intention ultérieure de +le supprimer définitivement. + +«Votre Excellence fera donc, conformément à cet ordre, les démarches +nécessaires pour que l’on obtempère à cette juste demande. + +«Elle voudra bien m’en donner avis.» + + * * * * * + +Le sacré collége et Urbain VIII ainsi renvoyés à l’école ne furent ni +flattés ni apaisés; la cabale sut tirer parti de ces maladresses. + +Aider, favoriser, encourager les fautes de l’ennemi, les faire valoir et +les aggraver, c’est une des plus belles parties de la science mondaine; +et, je l’ai dit, Firenzuola était très-fort sur ces matières. Galilée, +au contraire, avait de l’étourderie, de la vanité, des faiblesses, peu +de prudence. Il ne savait pas attendre; il ne savait pas se taire. Son +zèle l’emportait. Il allait trop vite; il voulait convertir trop tôt le +monde à son savoir. Les contemporains se contentaient du bon sens +d’hier; Galilée prétendait au bon sens de l’avenir. Il n’avait ni dans +l’âme le courage de son esprit ni dans sa conduite la politique de ses +desseins. La grandeur même de son intelligence lui dérobait les limites +où se serait contenue une sagesse ordinaire: le luxe de ses facultés +l’embarrassait; et la stratégie souterraine et pratique de ses ennemis +déjouait aisément ses espérances. Pour le simple homme de génie, en +butte aux malins et aux jaloux, les chances de succès sont nulles dans +une société composée de jeunes bassesses et de vieilles misères. + +«_Pourquoi Galilée_, disait le Père Jésuite Gremberger, _ne s’est-il pas +ménagé les bonnes grâces de nos Pères? Rien de désagréable ne lui serait +arrivé. Il brillerait triomphant, glorieux et grand aux yeux du monde. +Il écrirait tout ce qu’il voudrait, même sur le mouvement de la terre; +et nul ne l’inquiéterait._» + +«Vous voyez (ajoute Galilée) que ce n’est pas pour telle opinion que +l’on m’a persécuté et que l’on me persécute; mais parce que j’ai encouru +la disgrâce des Pères Jésuites.» + +Dans la société italienne de 1640 il s’agissait avant tout de plaire et +d’être soutenu. + +Galilée déplaisait; ceux qui le soutenaient ne devaient pas tarder à se +lasser de lui. + + + + +XXI + +Galilée s’excuse et cherche à éviter le procès.--Sa lettre au frère du +pape.--Ses tergiversations et ses détours. + + +L’ambassadeur du grand-duc à Rome, Niccolini, en recevant la lettre +dictée par Galilée, dont nous avons cité le texte plus haut, chercha +d’abord à ramener les esprits en faveur du savant et à fléchir le +Saint-Office. + +Il ne montra pas, rendons-lui cette justice, la tiédeur trop +circonspecte dont avait fait jadis preuve son prédécesseur Guicciardini, +qui, en 1616, s’efforçait de décider le duc Cosme à retirer sa +protection à Galilée, sous prétexte que le souverain Pontife voyait d’un +œil mécontent les savants et la science. Niccolini aimait le philosophe; +les résistances qu’il rencontra le découragèrent et il abandonna la +partie. Si bien que le 23 septembre 1632, pendant la séance de la +Congrégation du Saint-Office, le Pape donna l’ordre de faire citer +Galilée à Rome par le grand inquisiteur de Florence. + +Cet ordre fut intimé à Galilée le 1er octobre. + +Celui-ci se hâta d’écrire au frère du Pape la lettre suivante, d’un +intérêt navrant, vrai Mémoire à consulter, qu’il faut lire pour bien +connaître le caractère et les souffrances du malheureux. + + +«11 octobre 1642. + +«Que mon Dialogue publié récemment trouverait des adversaires, c’est ce +dont mes amis ne doutaient pas et ce que Votre Excellence prévoyait sans +doute. On pouvait le pressentir, d’après l’accueil fait à mes autres +publications; c’est en général le sort réservé aux opinions qui, d’une +façon ou d’une autre, s’écartent des doctrines reçues. Mais voici à quoi +je ne m’attendais pas, c’est que la haine d’un ou deux ennemis +particuliers, furieux de voir le lustre de leurs travaux terni par les +miens, pût se déchaîner contre moi et mes écrits, et réussir à faire +impression sur des supérieurs que je vénère;--au point de leur laisser +croire que mes œuvres sont indignes du jour et qu’on doit les étouffer. +Le coup qui me frappe, en prohibant l’impression et la vente de tout +exemplaire de mon dialogue, est pour mon cœur une cruelle atteinte. Ce +qui me soulage beaucoup, c’est l’extrême pureté de ma conscience et la +persuasion où je suis que je n’aurai aucune peine à justifier clairement +mes intentions. Je désirais, j’espérais que l’on me fournirait les +moyens de développer toute ma pensée; et je ne doutais pas de convaincre +mes supérieurs de toute mon humilité, de tout mon respect, de toute ma +soumission, de _l’abandon absolu que je fais entre leurs mains de toutes +mes idées; enfin de l’empressement_ avec lequel, au moindre signe, je me +rendrais non-seulement à Rome, mais au bout du monde pour leur obéir. +Aussi ne dois-je pas vous cacher que l’injonction reçue par moi +récemment d’avoir à me présenter dans un bref délai devant le tribunal +du saint Office a été pour moi une source de profonde affliction. Il +m’est impossible, en effet, de penser sans amertume que les fruits de +mes études et de mes labeurs de tant d’années, études qui donnaient à +mon nom dans le monde scientifique tout entier un éclat non médiocre, +vont se transformer en crime, ternir ma bonne renommée, donner gain de +cause à mes adversaires, condamner mes amis, et imposer silence +non-seulement aux éloges qu’on peut m’accorder, mais à ma défense même. + +«En effet, diront mes amis, n’a-t-il pas fini par s’attirer une +accusation devant l’Inquisition? Et de telles mesures peuvent-elles être +prises contre un homme qui ne se serait pas rendu coupable de forfaits? +Tout cela me désole au point de me faire maudire le temps que j’ai +consacré à de si longs travaux, espérant sortir des banalités de la +science. Oui, je suis fâché d’avoir fait part au monde d’une partie de +leurs résultats; j’éprouve même le désir de supprimer, de détruire à +jamais et de livrer aux flammes ce qui m’en est resté dans les mains. +Ainsi je satisferais l’ardente haine de mes cruels ennemis, ceux qui +voient mes travaux et mes idées de si mauvais œil. + +«Voilà, Éminence, la douleur qui me poursuit sans relâche; elle augmente +encore le fardeau de mes soixante-dix ans; elle aggrave les nombreuses +douleurs physiques qui m’accablent; elle me cause une insomnie +permanente. Au moment d’entreprendre un voyage long et rendu plus +pénible et plus dangereux par diverses causes, je suis presque certain +de ne pas atteindre vivant le but qui m’est fixé. Ce désir de la +conservation personnelle qui est commun à tous les hommes me porte donc +à oser implorer l’intercession de Votre Éminence. J’y suis encouragé par +cette bonté inexprimable qui vous distingue et dont souvent, ainsi que +tout le monde, j’ai fait l’expérience. Je vous supplie donc de +m’accorder la grâce de représenter au sage Père quelle est ma situation +présente et combien elle mérite la pitié; non que je veuille me +soustraire à l’obligation de rendre compte de mes intentions et de mes +actes; tout au contraire je le désire ardemment, persuadé que je ne puis +qu’y gagner; mais simplement pour qu’en me témoignant la confiance que +je mérite on me rende l’obéissance plus facile. La sagesse des +vénérables seigneurs cardinaux trouvera aisément moyen de parvenir à ses +fins, en n’employant que la douceur. Je possède encore tous les écrits +que j’ai rédigés sur ce sujet ici et à Rome, et, je le répète, ils +suffisent pour prouver à tout le monde que je n’ai pris part à cette +controverse que par zèle pour la sainte Église, pour donner à ceux qui +la servent, ou du moins à quelques-uns d’entre eux, une occasion de +profiter de mes longs travaux et de pénétrer _dans des mystères, qui +éloignés de leurs études habituelles n’entrent pas dans le cercle +ordinaire de leur activité_. Je suis convaincu qu’il me sera facile de +leur prouver que j’ai trouvé dans les livres des Pères de l’Église, des +points de vue et des idées favorables à mes opinions. + +«Ici deux lignes de conduite s’offrent à moi. D’un côté je suis prêt à +rédiger par écrit, avec le détail le plus circonstancié, le plus exact +et le plus consciencieux, toute la suite et l’enchaînement, soit des +faits relatifs au système renouvelé de Nicolas Copernic, soit de tout ce +que j’ai écrit, dit, ou fait à cet égard depuis le commencement du +débat. D’un autre, je suis certain de faire éclater la droiture et la +sincérité de mes sentiments, ainsi que mon attachement pur et passionné +pour la sainte Église et son auguste chef. Toute personne libre de +passion et de préjugé conviendra que je me suis montré pieux et bon +catholique; à tel point que nul des saints personnages canonisés +n’aurait pu mieux faire à ma place. Enfin je dois ajouter que j’ai été +confirmé dans mon projet par les paroles brèves, mais divines, +merveilleuses, véritable écho du Saint Esprit, que prononça devant moi, +sans que je m’y attendisse, un homme distingué par sa science et +vénérable par la sainteté de sa vie. Cette simple phrase résumait, en +moins de dix mots combinés avec la plus spirituelle finesse, tout ce qui +se trouve épars dans les livres des saints Pères. Je tairai, quant à +présent, cette belle phrase et le nom de son auteur, parce qu’il me +semble prudent et convenable de ne compromettre aucune autre personne +dans une affaire qui m’intéresse seul. + +«Si je suis assez heureux pour obtenir la faveur que je réclame, oh! +quelle espérance, ou plutôt quelle certitude est la mienne, de voir mon +innocence reconnue et proclamée par ces sages Pères! Avec quel +étonnement ne découvriront-ils pas les cruels artifices de ceux qui, mus +non par la crainte de Dieu, mais par une haine aveugle et ardente +dirigée non pas contre telle ou telle de mes opinions, mais contre ma +seule personne, m’ont jeté la première pierre! Je ne puis supposer que +l’on me refuse une faveur si naturelle, si simple, et qui me paraît si +juste; d’autant mieux que, même en me l’accordant, on peut encore +revenir plus tard aux moyens violents employés déjà. Comment me +refuserait-on cette grâce de présenter ma défense par écrit? Veut-on +m’accabler d’une fatigue insoutenable, qui, pour mille raisons déjà +mentionnées, est sans proportion avec ma faiblesse? Le maître ne sera +pas si cruel, puisque j’assure qu’après avoir entendu ma défense il +prendra pitié de ma situation. Les tortures que m’ont fait subir +jusqu’ici des accusations fausses en elles-mêmes, et, je le crains bien, +volontairement fausses, lui sembleront un châtiment excessif +relativement à la faute commise, si toutefois il y a faute. Dans le cas +où ma défense écrite ne suffirait pas complètement et ne satisferait pas +mes juges sur tous les griefs de l’accusation, il sera facile de +m’indiquer point par point les difficultés qui se présenteraient et +auxquelles je ne manquerai pas de répondre selon ce que Dieu pourra +m’inspirer. + +«Mais, Éminence, quand on mettra mes ennemis en demeure de rédiger par +écrit les imputations que peut-être ils ont glissées _ad aures_ ou +insinuées contre moi, je crains qu’ils ne soient fort embarrassés et que +la bonne volonté ne leur manque. + +«S’oppose-t-on définitivement et absolument à recevoir ma justification +par écrit? Exige-t-on que je la présente de vive voix? Il y a ici (à +Florence) l’inquisiteur (monsignor Giorgio Bolognetti), l’archevêque +(Pietro Niccolini), et d’autres savants fonctionnaires ecclésiastiques +devant lesquels je suis tout prêt à comparaître au premier appel. Il me +semble que de tels juges sont aptes à décider de causes plus graves que +la mienne. Il n’est pas vraisemblable non plus que, dans un livre soumis +aux regards vigilants et sagaces de ceux qui l’ont examiné avec plein +pouvoir et complète liberté d’en retrancher, d’y ajouter ou d’y corriger +tout ce qu’il leur plairait, il soit resté des erreurs assez importantes +pour que la correction ou le châtiment à leur faire subir dépasse le +pouvoir des autorités locales. + +«Telles sont, Éminence, les observations que je fais pour sauver ma vie +et pour satisfaire en même temps la cour ecclésiastique. Je prie donc +Votre Éminence de vouloir bien les présenter, et de m’excuser si par +ignorance j’ai commis quelque erreur. Un dernier mot. Si ce suprême et +sacré tribunal estime que mes années, mes nombreuses infirmités +physiques, l’affliction et le chagrin qui m’obsèdent; enfin les dangers +et les souffrances d’un voyage que les présentes circonstances rendent +long et fatigant pour moi, ne sont pas des raisons suffisantes et des +excuses valables pour que l’on m’exempte de cette dure nécessité ou du +moins pour que l’on m’accorde un sursis;--je me mettrai en route; car +j’estime l’obéissance plus que la vie. + +«Et ici, Éminence, m’inclinant en toute humilité, je baise le bas de +votre robe et je vous souhaite une félicité complète.» + +Pauvre vieillard! Pauvre grand homme! Il n’obtint que le mépris de ceux +qu’il implorait. Cette soumission excessive, cette prostration absolue, +ce triste abaissement ne firent que prouver sa faiblesse et donner beau +jeu à ses rivaux. Qu’il y a loin de là au type de sublime rébellion +adopté par la tradition, chanté par la poésie, cent fois reproduit par +la peinture! + +«Je suis plongé, écrit-il vers la même époque au ministre du grand-duc, +dans une consternation extrême. Le Père Inquisiteur vient de m’adresser +l’avis, au nom de la Congrégation du saint Office, d’avoir à me +présenter devant ce tribunal dans le courant du présent mois pour +recevoir ses ordres suprêmes. Je comprends combien cette affaire est +grave, et je dois en donner connaissance à notre maître. Sachant aussi +combien j’ai besoin d’être conseillé et dirigé quant aux démarches que +j’ai à faire, j’ai résolu de me rendre à Sienne, dès que je le pourrai, +pour soumettre à Son Altesse les intentions et les idées qui se pressent +dans mon cerveau. Je compte démontrer victorieusement que _je suis en +toute sincérité le fils le plus obéissant et le plus zélé de la sainte +Église_, et repousser de même les calomnies insignes, les attaques et +les mensonges de ces gens qui me persécutent sous des prétextes odieux, +et qui pourraient, malgré mon innocence, me faire perdre la bonne +opinion de _mes maîtres_; je vous en informe, très-honoré Seigneur, et +pour ne pas arriver à l’improviste, j’en donne connaissance par vous à +Son Altesse. Je partirai, sauf contre-ordre, dimanche prochain +seulement; je vous laisse ainsi le temps de m’avertir si quelque +obstacle s’oppose à mon projet. Sur ce je vous baise affectueusement la +main et me recommande à votre faveur et à votre protection.» + +Les angoisses de Galilée éclatent dans ces deux lettres si soumises, si +humbles, si pusillanimes. Un profond découragement commence à s’emparer +de lui. Il est vieux et malade. Ses souffrances s’aggravent d’une +ophthalmie qui, au printemps de la même année, lui avait interdit tout +travail, comme le prouve le fragment d’une de ses lettres à Benedetto +Castelli: «Après avoir souffert de mes yeux pendant deux mois, je +commence à lire un peu.» + +Sa force morale l’abandonne. Son corps et son âme faiblissent à la fois. +Jusque-là il avait espéré que son affaire, grâce à la protection du +grand-duc, n’aurait pas de conséquences fâcheuses. Il voit avec effroi +qu’il s’est trompé et se laisse aller à toutes les défaillances. +L’instinct de la conservation parle plus haut que l’amour de la science. +Il a peur des fatigues du voyage, il a peur de la peste qui, pour la +seconde fois depuis peu de temps, décimait la Toscane. Volterra, +Lucques, Pistoie et Florence étaient en ce moment ravagées par le fléau. +Galilée frémit à la pensée de traverser ces villes dépeuplées. + +Il écrit à Cesare Marsili, de Bologne, mathématicien et astronome +distingué avec lequel il entretenait une correspondance active: + +«Depuis bientôt deux mois, le Père Inquisiteur a fait défense à mon +libraire et à moi de distribuer jusqu’à nouvel ordre des exemplaires de +mon dialogue, cela sur l’injonction du vénérable padre-maestro du +Sacré-Palais de Rome. Cette mesure est venue confirmer ce que j’avais +entendu dire peu de temps auparavant d’une violente persécution qui se +préparait contre mon livre et ma personne. Cette persécution est devenue +si acharnée, elle est dirigée avec tant de fureur, qu’enfin, il y a +quinze jours, la Congrégation du saint Office m’a fait aviser que +j’aurais à me présenter devant elle dans le courant de ce mois. Cette +citation me cause beaucoup d’inquiétudes; non pas que je n’aie l’espoir +de me justifier et de mettre en lumière mon innocence et mon zèle pour +le bien de la sainte Église; mais mon âge avancé joint à mes infirmités, +les soucis que me cause ce long voyage, rendu plus pénible encore par la +crainte de la contagion, tout me fait appréhender de ne pas arriver en +vie. J’ai employé mille moyens pour obtenir que l’on m’accorde de me +justifier par écrit ou que mon affaire soit jugée ici, où il y a des +serviteurs de la sainte Église: j’attends encore une décision. C’est ce +dont j’ai voulu vous instruire, vous qui, je le sais, êtes mon +protecteur dévoué et qui vous intéressez à mon malheur.» + + * * * * * + +Le voilà réduit au dernier degré de l’humiliation. Il dispute à ses +ennemis, non plus sa gloire, mais les quelques années de vie qui lui +restent. La voix de la nature a fait taire en lui toute généreuse +protestation. En vérité on pardonne moins encore aux persécuteurs +l’avilissement de cet aimable caractère que leur cruauté même. + +Galilée cependant n’est qu’au début de ses misères. + + + + +XXII + +Douceurs prodiguées à Galilée.--On le conduit en litière.--Lettre à +Diodati. Contradictions de Galilée.--Ses illusions. + + +Tous les efforts tentés par ses protecteurs pour le soustraire à la +juridiction du saint Office devaient être inutiles. En vain Niccolini +produisit des attestations de médecins qui témoignaient de la maladie de +Galilée. On se souciait peu de celui qu’on avait résolu de sacrifier aux +rancunes et aux intrigues. Qu’il vécût assez pour subir la honte d’une +condamnation, c’était tout ce qu’on voulait. + +Galilée était malade; raison de plus pour que la haine se hâtât; la +victime pourrait échapper. En vain les cardinaux Antonio Barberini et +Ginetti s’adressèrent, en faveur de Galilée, au pape lui-même: + +«Sa Sainteté, dit Niccolini, m’a donné pour réponse qu’elle avait lu la +lettre de Galilée; que ce dernier ne pouvait être dispensé du voyage à +Rome. Du reste, qu’il n’avait qu’à venir lentement, dans une litière et +avec toutes commodités; qu’il était indispensable qu’il fût entendu en +personne.--«Que Dieu lui pardonne, ajoutait Sa Sainteté, la faute de +s’être volontairement jeté dans une complication comme celle-ci, après +que, du temps de mon cardinalat, je l’ai une fois tiré d’un pareil +embarras!» + +Tendre aménité! touchante précaution! La litière est prête! Le monde +social est si délicat! N’ayez crainte qu’il rudoie les gens mal à +propos. Il lui suffit de les tuer doucement. A Dieu ne plaise qu’on +fasse violence à Galilée pour le conduire à Rome! La violence est +inutile, quand l’obéissance est certaine. D’ailleurs on a des formes, et +l’on mêle agréablement la politesse à la rigueur, la précaution à la +vengeance. Les gens raffinés ont le cœur sensible. Galilée est un +coupable, dont on veut la conversion et non autre chose. On ne peut le +soustraire au châtiment qu’il a mérité, mais on lui épargnera les +courbatures. Il marchera au supplice moral qui lui est savamment +préparé, mais on l’y conduira en litière. En litière! comprenez la grâce +du procédé. + +Le Pape sévit à regret; le grand-duc voudrait sauver le philosophe; +Niccolini s’y emploie; Bali Cioli porte l’infortuné dans son cœur. +Partout convenances, bonne grâce, révérences amènes, obéissance +acceptée, une régularité accomplie. De justice et d’équité pas un mot. + +La France, la Hollande, l’Allemagne, étaient remplies d’admirateurs et +d’amis de Galilée; les plus savants, les plus nobles, les plus honnêtes, +les plus éclairés de ceux qui vivaient alors: Peiresc, Gassendi, Lucas +Holstenius, Diodati. Venise qui l’avait honoré dans sa jeunesse et qui +lui devait tant l’aurait reçu à bras ouverts. S’il l’eût voulu, s’il eût +poussé un cri de détresse et se fût réfugié à Venise ou à Leyde, +l’Europe intelligente se serait soulevée en sa faveur. Et voilà ce que +l’on craignait: par de perfides ménagements, d’espérance trompée en +espérance trompée, abusant de sa faiblesse, triomphant de son humilité, +ses rivaux achevaient de l’accabler. Galilée, qui avait su les irriter, +ne savait ni les deviner ni les déjouer, ni les combattre ni les fuir. + +Il espérait obéir aux supérieurs en désobéissant à la vieille doctrine; +éluder l’autorité sans révolte--et s’insurger en se soumettant; cette +intention double se manifeste dans toutes ses lettres.--«Il s’obstine, +dit Niccolini. Il veut se faire théologien; il résiste à ses amis qui +lui conseillent de _prendre l’air_ et d’éviter la lutte.» + +Que ne s’enfuit-il à Venise? Que ne le voit-on proclamer bravement sa +doctrine à la face du monde? Il lui serait si facile d’aller se joindre +à Sarpi, à Campanella et aux autres exilés! + +Mais non. Quand le Pape l’appelle à Rome, il reste où il est. Au lieu +d’aller _prendre l’air_ il proteste de sa soumission aveugle, et n’obéit +pas. Pendant trois mois entiers il parlemente, sollicite, tergiverse; +son attitude embarrassée et sa pénitence à contre-cœur, ses prières +infinies et ses atermoiements éternels découragent ses amis. + +Déjà, le 9 novembre, Bali Cioli écrivait à Rome: «Le grand-duc a reçu +communication de la position des sign. Mariano Alidosi (arrêté à +Florence pour crime d’hérésie) et Galilée. Cette nouvelle l’a plongé +dans un tel trouble, que je ne sais comment la chose finira. Mais _ce +que je sais, c’est que Sa Sainteté n’aura jamais aucun motif de se +plaindre des ministres de Son Excellence, et que jamais ils ne donneront +aucun mauvais conseil_.» + +La défection commençait. Bientôt Bali Cioli se tourna tout à fait contre +Galilée et Niccolini n’osa plus le défendre. Le 11 janvier 1633, Galilée +reçoit l’ordre définitif de venir à Rome; il promet encore, mais sans +s’exécuter. Alors le grand-duc lui fait écrire: + + +«11 janvier, + +«C’est avec chagrin que j’apprends qu’un nouvel ordre impératif vous est +intimé de partir immédiatement pour Rome. S. A. à qui j’ai communiqué +votre lettre prend une véritable part à votre affaire. Mais, en fin de +compte, il est de toute nécessité que l’_autorité supérieure soit +obéie_, et S. A. regrette de se trouver dans l’impossibilité de vous +épargner ce voyage. Afin que vous puissiez le faire commodément, S. A. +mettra à votre disposition une de ses litières et son conducteur. Il +vous permet aussi d’aller demeurer chez son ambassadeur, le signor +Niccolini.» + +La lettre était impérative. Elle atténuait, comme de coutume, la dureté +de l’injonction; et par un beau déploiement de sollicitude elle se +mettait en règle avec la charité. Pour la seconde fois la question de la +litière reparaît sur la scène. Le Pape n’avait parlé que de litière en +général. Le grand-duc pousse plus loin la sensibilité et parle de _sa_ +litière qu’il veut bien prêter au savant. Noble façon d’honorer le +génie! Ce n’est pas tout. Pour que Galilée ne soit pas réduit à loger à +l’auberge, S. A. après avoir pourvu aux moyens de transport s’occupe du +billet de logement, et permet à Galilée d’occuper un coin du palais de +Son Excellence l’ambassadeur Niccolini. + +Devant cette double injonction les hésitations de Galilée ne pouvaient +se prolonger. Il s’occupa des préparatifs de son départ. Deux lettres +qu’il écrivit pendant les jours qui précédèrent ce départ nous font +connaître la situation d’esprit dans laquelle il se mit en route. + +La première lettre est adressée à Élie Diodati, jurisconsulte et avocat +au Parlement, qui habitait alors Paris et qui fut un des plus zélés +admirateurs du grand astronome. La voici: + +«J’ai à répondre à deux lettres, l’une de votre main, monsieur, et +l’autre du signor Pietro Gassendo (Gassendi); quoique écrites le premier +novembre dernier, elles ne me sont parvenues qu’il y a dix jours. Comme +mes occupations et mes soucis me laissent peu de temps, permettez que la +présente serve de réponse à ces deux lettres qui me viennent d’amis +intimes et traitent le même sujet, à savoir la réception de nos +dialogues et l’approbation qui les a tout d’abord accueillis. Je vous en +remercie et vous en suis fort obligé. J’attendrai toutefois un jugement +plus raisonné et plus libre, résultat d’une lecture réfléchie: car je +crains qu’il ne se trouve dans ce livre bien des choses sujettes à +contestation. Je regrette que les écrits de Morin et de Fromont ne me +soient arrivés que six mois après la publication de mes dialogues; sans +cela j’aurais eu occasion de faire leur éloge et même de toucher à +certaines particularités contenues dans l’un et l’autre de ces écrits. + +«Quant à Morin, je m’étonne qu’il attribue tant de valeur à l’ancienne +méthode de combat judiciaire, et que par des conjectures qui me semblent +fort incertaines il essaye de prouver la solidité de l’astrologie. Ce +sera en vérité une chose merveilleuse s’il tient sa promesse et s’il +réussit à faire de l’astrologie la plus certaine de toutes les sciences +humaines. J’attends avec impatience un résultat aussi étonnant. Quant à +Fromont, qui fait preuve aussi de bien de l’esprit, j’aurais désiré +qu’il se fût épargné une faute assez grave selon moi, quoique assez +fréquente; et qu’en essayant de réfuter le système de Copernic il n’eût +pas commencé par railler et insulter amèrement ceux qui tiennent ses +opinions pour vraies. Il me paraît ensuite fort inconvenant qu’il se +serve de l’autorité de la Bible pour combattre ses adversaires, les +décrier et les inculper d’hérésie. Que cette manière d’agir ne peut être +approuvée, cela me semble évident; car, si je demande à Fromont:--«De +qui le soleil, de qui la lune et la terre, leur position et leur +mouvement sont-ils l’œuvre?» je pense qu’il me répondra: «Ce sont les +œuvres de Dieu.» Ensuite si je lui demande de quelle inspiration +provient la sainte Écriture, il me répondra: «De l’inspiration du +Saint-Esprit», c’est-à-dire de Dieu lui-même. Il suit de là que le monde +est l’_œuvre_, et la sainte Écriture la _parole_ de Dieu. Si je lui pose +cette autre question:--«Le Saint-Esprit emploie-t-il jamais des paroles +qui sont en apparence contraires au vrai parce qu’elles sont d’accord +avec la grossièreté et proportionnées à l’intelligence vulgaire du bas +peuple?» il me répondra certes, d’accord avec les Pères de l’Église, que +l’on ne trouve pas autre chose dans l’Écriture sainte; que c’est son +style propre, et que dans plus de cent endroits le simple sens littéral +donnerait, je ne dis pas des hérésies, mais des blasphèmes, puisque Dieu +lui-même y est représenté capable de colère, de repentir, d’oubli et de +négligence, etc. Vais-je lui demander si Dieu, pour mettre son œuvre à +la portée de la foule sotte et sans entendement, a jamais modifié sa +création; si la nature, servante de Dieu, mais indocile à l’homme et que +nul de ses efforts ne peut changer, n’a pas toujours conservé la même +marche et ne suit pas le même cours par rapport aux mouvements, à la +forme et à la disposition des parties de l’univers? si je lui adresse +cette question, je suis convaincu qu’il me répondra que la lune a +toujours été une sphère, bien que le peuple pendant longtemps l’ait +prise pour un disque blanc; bref, il avouera que la nature n’a jamais +rien changé pour nous plaire; que jamais elle ne s’est amusée à modifier +ses œuvres conformément au désir, à l’opinion et à la crédulité des +humains. S’il en est ainsi, pourquoi donc, voulant connaître le monde et +ses parties constitutives, irions-nous préférer, pour régler notre +examen, à l’_œuvre_ même de Dieu la _parole_ de Dieu? L’_œuvre_ est-elle +moins parfaite et moins noble que la _parole_? Supposez que Fromont ou +d’autres parvinssent à établir qu’il y a hérésie à dire que la terre +tourne; supposez que plus tard les observations, la critique, la +cohésion et l’ensemble des faits vinssent attester comme irréfragable le +mouvement de la terre; n’aurait-il pas fort compromis l’Église et +lui-même? Consentez au contraire à n’assigner que la seconde place à la +_parole_, toutes les fois que l’_œuvre_ semble s’éloigner absolument de +la _parole_; vous ne faites aucun tort à l’Écriture. En effet, si, pour +se mettre à la portée de l’entendement populaire, l’Écriture attribue +quelquefois à Dieu lui-même des qualités et des propriétés tout à fait +indignes de lui, pourquoi voudrions-nous que la sainte Écriture, à +propos du soleil et de la lune, se fût soumise à une loi plus sévère; +qu’elle eût cessé dans cette occasion d’abaisser ses paroles au niveau +de la foule ignorante, et qu’elle se fût abstenue de représenter les +œuvres de la création comme placées dans des dispositions conformes à +l’apparence, mais éloignées de la réalité et de la nature? S’il est vrai +que le soleil soit immobile et que la terre se meuve, cela ne porte +aucune atteinte à l’Écriture sainte, qui ne s’exprime que d’une manière +conforme à l’apparence telle qu’elle frappe les yeux du vulgaire. + +«Il y a plusieurs années, au début de ce grand vacarme contre Copernic, +je rédigeai un mémoire assez détaillé, dédié à Christine de Lorraine, +dans lequel, m’appuyant sur l’autorité de la plupart des Pères de +l’Église, j’essayai de démontrer qu’il y avait un grave abus à faire +intervenir si souvent dans les questions scientifiques et d’observation +l’autorité de l’Écriture sainte. Je demandais que l’on s’abstînt à +l’avenir d’employer de telles armes dans les discussions de ce genre. +Aussitôt que je serai moins assiégé d’inquiétudes, je vous ferai tenir +une copie de cet écrit; mais je suis à la veille de me rendre à Rome par +ordre du Saint-Office, qui vient d’arrêter la vente de mon Dialogue. Je +tiens en outre des meilleures sources que nos révérends Pères jésuites +se sont donné beaucoup de peine pour démontrer que mon livre est encore +plus abominable et plus dangereux pour la sainte Église que les écrits +de Luther et de Calvin; le tout malgré le soin que j’ai pris de me +rendre en personne à Rome afin d’obtenir le permis d’imprimer; et +quoique j’aie remis le manuscrit entre les mains du sacré Collége qui +l’a revu avec la plus grande attention, et qui, après avoir opéré des +changements, soustractions et additions de toute nature, l’a renvoyé à +Florence pour qu’un nouvel examinateur le relût de nouveau. Celui-ci, ne +trouvant plus rien à modifier, s’est borné, pour prouver son zèle +consciencieux, à remplacer quelques mots par des synonymes; il a mis +_univers_ au lieu de _nature_, esprit _sublime_ au lieu de _divin_; et +pour excuser ces dernières modifications, il m’a annoncé que j’aurais +fort à faire, que je rencontrerais des adversaires acharnés, et que je +pouvais m’attendre à une persécution furieuse; ce qui est arrivé. Le +libraire qui a publié mon ouvrage est désolé; la prohibition de le +débiter lui a fait perdre un bénéfice de plus de deux mille scudi; car +la vente non-seulement d’une première édition, mais d’une seconde deux +fois plus importante que la première, était assurée. Quant à moi, au +milieu de tant de douleurs et d’embarras, ce qui m’afflige le plus c’est +qu’il me faille renoncer à préparer pour l’impression et à continuer mes +autres travaux, et que je ne doive plus espérer les voir paraître de mon +vivant, spécialement mon ouvrage sur le _Mouvement_. + +«J’ai lu avec beaucoup de plaisir le mémoire du signor Pietro Gassendi +contre la philosophie de Fludd, ainsi que son Appendice d’observations +astronomiques. Ni Mercure ni Vénus ne pouvaient, à cause de la pluie, +être observés sous le soleil; mais depuis longtemps je suis persuadé de +leur petitesse, et je me réjouis que le signor Gassendi l’ait trouvée +réelle. Accordez-moi la faveur de communiquer la présente audit signor, +que je salue cordialement, ainsi que son respectable ami le père +Mersenne, en vous baisant les mains de tout mon cœur, et en vous +souhaitant toute espèce de prospérité.» + +Cette lettre nous fournit une preuve de plus des contrastes singuliers +que présentait le caractère de Galilée. Nous l’avons vu tout à l’heure +s’abîmer dans sa douleur, protester de ses bonnes intentions, se +prosterner, trembler devant ses persécuteurs, enfin oublier sa dignité +pour ne songer qu’au fléau qui peut mettre sa vie en péril. Puis +soudain, au moment suprême, à la veille, comme il le dit, de partir pour +comparaître devant ses juges, il relève la tête et s’exalte au souvenir +de ses luttes et de ses travaux. Le savant et le philosophe reprennent +le dessus et empêchent le vieillard de songer à ce qui le menace. Il en +parle bien en passant, mais dans quelques lignes seulement. Le reste de +sa longue lettre est consacré à la science; le nom de Gassendi le +rappelle au sentiment de sa propre gloire. Il se voit devant l’avenir; +et pour l’honneur de la science il veut faire bonne contenance; +commentant tel ouvrage, réfutant tel autre, traitant des questions +astronomiques avec une sérénité qui devait, hélas! être bien loin de son +cœur. Non content de cette preuve d’indépendance d’esprit, il ose +revenir à ses doctrines favorites et entreprend de concilier les +Écritures avec le système auquel il a voué sa vie et qu’il doit renier +si douloureusement. + + * * * * * + +Cette protestation _in extremis_ ne donne-t-elle pas une idée vive des +combats qui devaient se livrer en lui? N’est-ce pas dans ces soubresauts +d’énergie, précédés et suivis de crises d’abattement qu’on saisit +l’homme tout entier;--homme double s’il en fut, nature dramatique et +complexe? + +N’est-ce pas là aussi ce qui peut justifier la tradition, qui a mis dans +sa bouche les mots si dramatiques: _E pur si muove_? Jamais ces mots ne +furent prononcés, nous l’avons déjà dit; mais ils sont implicitement +contenus dans chacune des phrases de cette lettre, écrite en quelque +sorte sur le seuil de l’exil.--On l’accuse; on le contraint d’aller +devant le Saint-Office abjurer ses erreurs;--et cependant le texte des +Écritures n’est pas infaillible. _E pur si muove!_ Fromont a taxé +d’hérésie les défenseurs de Copernic:--qu’il y prenne garde, ceux qu’il +outrage pourraient bien défendre la vérité. _E pur si muove!_ La haine +des jésuites le poursuit; on le compare à Luther et à Calvin; on veut le +noter d’infamie;--et pourtant il est innocent de mensonge comme +d’hérésie. _E pur si muove!_ Oui, le cri héroïque semble retentir à +chaque ligne de cette lettre; on le devine, on l’entend; on plaint +amèrement le vieillard, et l’on n’a plus la force de lui reprocher ses +défaillances. + +Le même jour où il écrivait à Diodati, Galilée adressait le billet +suivant au cardinal de Médicis, oncle du grand-duc: + +«Je suis sur le point d’entreprendre le voyage de Rome. Je sais que +Votre Éminence en connaît le motif, et ces lignes n’ont d’autre but que +de lui annoncer le jour de mon départ, fixé au 20 du mois courant; afin +que, si Votre Éminence voulait m’honorer de ses commissions, une +pareille faveur pût m’être accordée. Je n’ignore pas quel intérêt vous +prenez à mon malheur, et que vous connaissez la méchanceté de mes +persécuteurs; je puis en conclure que vous apprendrez avec joie ma +justification, et sinon la punition de mes astucieux adversaires, du +moins leur confusion. Je supplie à genoux Votre Éminence de me garder +comme précédemment sa bonté et sa protection, et de se tenir pour +persuadée que cette protection est accordée à l’innocence, à laquelle la +récompense divine ne peut manquer. Je m’incline humblement devant Votre +Éminence, et demande au ciel, pour elle, toutes les prospérités.» + + * * * * * + +Galilée espérait encore. Il espérait confondre ses adversaires, et +peut-être obtenir leur châtiment! + +Ce fut dans ces sentiments que, le 20 janvier, il se mit en route pour +Rome. + + + + +XXIII + +Voyage de Florence à Rome.--La peste.--Accueil fait à Galilée. Ses +lettres particulières.--Aveuglement, crédulité, faiblesse. + + +Comment Galilée pouvait-il espérer de rentrer en grâce? + +On attaquait en lui la philosophie même. Dès l’âge de dix-huit ans, il +avait marché dans la voie de l’observation et de la science. Fidèle aux +conseils de l’ami du Tasse, Jacques Mazzini, son premier maître, Galilée +s’était défait de bonne heure des préjugés contemporains. Il avait voulu +penser par lui-même. Sa propre expérience et la précision scrupuleuse +des observations scientifiques devinrent les uniques règles de ses +jugements; il ne voulut croire que les faits prouvés; en un mot il +ouvrit la même tranchée où Descartes et Bacon, dont il fut tout au moins +l’égal, plaçaient leurs batteries. + +Armé pour le libre examen, il prétendait ne pas cesser d’être bon +catholique. Les vérités de foi et les dogmes furent réservés et +respectés par lui; et au moment même où il faisait trembler sur leurs +bases les vieilles colonnes du temple scientifique;--comme il continuait +avec sincérité, même avec ferveur, les pratiques de sa religion, il se +croyait à l’abri de tout reproche. + +Cependant il dérangeait les péripatéticiens, troublait les +aristotéliciens, fatiguait les partisans du vide, et d’invention en +invention, de découverte en découverte, il faisait sortir de terre plus +d’ennemis que les dents de Cadmus n’avaient créé d’hommes. + +Aussi ses vagues espoirs étaient-ils mêlés d’une sourde terreur. Aux +dangers de la peste se joignaient les fatigues du voyage, de la maladie +et de la vieillesse. On était à une époque où au moindre déplacement il +était d’usage d’écrire son testament. Aujourd’hui trente heures +suffisent pour franchir cette même distance que Galilée mit vingt-cinq +jours à parcourir. Plusieurs fois il fut obligé de s’arrêter pour faire +quarantaine; le 13 février seulement il se trouvait à Rome. Aussitôt il +se rendit au palais de l’ambassadeur toscan, Niccolini, dont il a déjà +été parlé à diverses reprises. + +L’ambassadeur qui l’attendait lui fit l’accueil le plus gracieux. C’est +encore un signe caractéristique que cette politesse à toute épreuve. Les +ennemis de Galilée eux-mêmes ne s’en départirent pas. Firenzuola, son +agréable persécuteur, viendra le voir, l’interroger, lui sourire. Au +besoin il s’apitoiera sur le sort du vieillard et lui prodiguera les +consolations et les encouragements; il l’_allaitera d’espérance_, comme +dit Ronsard; Galilée, crédule comme un enfant, se trouvera heureux de +ces douces paroles. + +Consultez sa correspondance pendant les trois longs mois qui précédèrent +le jugement de son procès; vous n’y trouverez qu’illusions, compliments, +faussetés. Jusqu’à la fin il croit, ou feint de croire, et répond aux +hypocrites condoléances de ses adversaires par les formules d’une +urbanité non moins hypocrite. + +Le 19 février il écrit à Cioli: + +«Les événements de mon voyage de vingt-cinq jours, vous ont été, je le +sais, transmis, très-honoré signor, par le signor Geri Bocchineri, que +j’en ai instruit dans diverses lettres, ce qui me dispense d’y +revenir[16]. Arrivé ici, j’ai été accueilli par M. l’ambassadeur avec +une bonté qui ne peut se décrire, et avec laquelle il continue de me +traiter. Quant à la situation de mes affaires, je ne puis rien vous en +apprendre; cependant, à en juger par ce qui s’est passé jusqu’ici, il me +semble, ainsi qu’à l’ambassadeur et aux employés de sa maison, que +l’orage qui me menaçait s’est un peu calmé, du moins en apparence. Aussi +ne dois-je pas me laisser aller tout à fait au découragement, comme si +le naufrage était inévitable et m’enlevait tout espoir d’atteindre le +port; d’autant plus que, suivant les instructions de mon maître: + + [16] Ces lettres à Bocchineri, le père de la bru de Galilée, sont + malheureusement toutes perdues. + + «Je fais voile avec modestie, + Au milieu des flots courroucés. + +«Je reste constamment à la maison; il ne me paraît pas convenable de me +promener en ce moment dans la ville, comme si je voulais me montrer. +Jusqu’à présent il ne m’a rien été ordonné ni mandé _ex officio_. Un des +membres de la Congrégation m’a visité deux fois et a causé avec moi le +plus agréablement du monde en me fournissant habilement l’occasion de +lui expliquer et de lui confirmer ma soumission toujours sincère à +l’Église. Il m’a, autant que j’en ai pu juger, écouté avec satisfaction. +Si sa visite, comme il y a lieu de le supposer, a été faite avec +l’assentiment ou même par ordre de la Congrégation, je puis la +considérer comme le commencement d’un traitement très-doux et +très-affable, bien éloigné des cordes, des chaînes et des cachots dont +j’étais menacé. Je trouve encore une autre consolation dans les +sentiments de bienveillance et d’intérêt que professent à mon égard, +ainsi que je l’apprends de plusieurs côtés et que je l’ai reconnu +moi-même en partie, un grand nombre de personnages influents. Comme il +me paraît plus facile de confirmer ceux-ci dans leur bonne opinion que +de faire revenir les autres de leur défavorable partialité; je crois, +avec monsieur l’ambassadeur, que deux lettres de notre auguste maître, +adressées à Leurs Excellences les cardinaux Fra Desiderio Scaglia +(cardinal de Crémone) et Bentivoglio (le célèbre homme d’État et +historien), pourraient m’être utiles. Si vous partagez cet avis, +très-honoré signor, je vous prie de me faire accorder cette grâce. + +«C’est tout ce que je puis vous communiquer pour le moment; veuillez, en +outre, témoigner tout mon respect au grand-duc, notre sérénissime +maître, à Son Éminence le cardinal et à tous les augustes princes; et +communiquer la présente à monseigneur l’archevêque et au comte Orso +d’Elci, auxquels, ainsi qu’à vous, je baise les mains, en me disant +votre dévoué et reconnaissant serviteur.» + +Les mêmes sentiments se manifestent dans deux autres lettres adressées à +Geri Bocchineri. C’est toujours cet espoir vague et crédule qui devait +être si cruellement déçu. La première est datée du 15 février. + +«Profitant de l’occasion d’un courrier qui part ce soir, je vous écris à +vous et au signor Alessandro (le père de Geri) pour vous annoncer la +réception de vos dernières lettres, qui attestent de votre part l’amitié +à laquelle vous m’avez accoutumé. Au sujet de mon affaire je ne puis +pour l’instant rien vous apprendre, parce que rien n’a encore été décidé +et qu’on ne m’a encore rien fait savoir. Je demeure tranquillement dans +le palais de M. l’ambassadeur, où je suis traité avec la plus grande +amabilité. + +«Ce seigneur, qui prend mon parti avec zèle partout où l’on peut +raisonnablement chercher aide et protection, croit s’apercevoir que +l’irritation contre moi diminue chaque jour. Le père don Benedetto +(Castelli) est du même avis; c’est pour moi un avocat zélé et +infatigable. Nous apprenons enfin que les nombreuses et graves +accusations portées contre moi se sont réduites à une seule et qu’on a +laissé tomber les autres. De celle-là je pense pouvoir me disculper sans +peine et complétement, quand on aura pris connaissance de mes moyens de +justification. Peu à peu je les fais parvenir aux oreilles de +quelques-uns des fonctionnaires supérieurs, qui ne peuvent ni refuser +absolument d’écouter mes explications, ni les laisser sans réponse. On +peut donc sans témérité en inférer que l’affaire se terminera +heureusement. Je garde constamment la maison, ce qui a semblé à tous mes +amis et protecteurs être la conduite la plus convenable. Le cardinal +Barberini me l’a même conseillé, non pas _ex officio_; mais, ce sont les +expressions de Son Éminence, en ami. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, il +ne m’est pas encore parvenu un seul mot du tribunal. Un des conseillers, +mon ami et protecteur depuis de longues années, m’a visité une couple de +fois et m’a fourni l’occasion de m’expliquer librement sur plusieurs +points et de lui montrer quelques écrits rédigés par moi sur les +questions pendantes; il s’en est déclaré satisfait. Nous supposons, non +sans raison, que ces visites n’ont pas eu lieu sans que les autorités +supérieures en fussent prévenues ou peut-être même sans qu’elles les +eussent ordonnées; nous croyons aussi qu’elles ont tâché de prendre +quelques renseignements généraux: s’il en est ainsi, on ne pouvait +procéder avec moi d’une façon plus bienveillante et en faisant moins +d’éclat. La privation de tout exercice depuis près de quarante jours +commence à m’être très-préjudiciable; vous savez, en effet, que je tiens +ordinairement, ce qui est très-profitable à ma santé, à prendre de +l’exercice; ma digestion notamment en est gênée; les glaires +s’accumulent; depuis trois jours j’éprouve dans les jambes des +tiraillements très-douloureux qui m’ôtent le sommeil. Il faut espérer +qu’une diète sévère m’en délivrera. Restant constamment à la maison, je +n’ai pu remettre moi-même les lettres de Son Éminence au Père vicaire +général des capucins et à son collègue; le complaisant signor Buonamici +m’a remplacé et s’est entremis pour moi de la manière la plus amicale, +notamment auprès de ce collègue sus-nommé qui a été en Allemagne son ami +intime. Le Père général l’aide en cela autant qu’il le peut et a voulu +garder ma lettre adressée à S. A. la sérénissime grande-duchesse, pour +la lire attentivement. Il y a quelques jours, je vous ai écrit de quelle +utilité seraient des lettres de Son Altesse aux cardinaux Bentivoglio et +Scaglia qui, à ce que j’apprends en secret, sont très-bien disposés en +ma faveur. S’il se trouve dans la Congrégation un ou deux membres aptes +et résolus à défendre l’innocence et la vérité, il y a espoir que leurs +voix suffiront pour imposer silence aux plus acharnés. En conséquence je +vous prie de me procurer les susdites lettres par l’entremise de mon +patron et protecteur le signor Bali Cioli, et de témoigner à ce dernier +tout mon respect, en même temps que je vous baise les mains avec un +sincère attachement et que je vous souhaite toute espèce de prospérités. + +«P. S. Après avoir lu cette lettre, je vous prie de la communiquer à mes +religieuses et à Vincenzo (ses enfants[17].)» + + [17] Galilée, quoique n’ayant jamais été marié, avait eu, pendant son + séjour à Padoue, trois enfants naturels de Marina Gamba: Vincenzo, + né en 1600, plus tard légitimé; et deux filles, Giulia et Polissena, + religieuses au couvent de San Matteo. + +La seconde de ses lettres, adressée à Geri Boccherini, est du 5 mars: + +«Avec votre lettre, la bienvenue, j’ai reçu celle de notre sérénissime +maître pour Monseigneur le cardinal Bentivoglio, laquelle m’a été remise +sur-le-champ. Si, comme je l’espère, elle produit autant d’effet que +celle adressée au cardinal Scaglia, le résultat en sera important; car +le cardinal se montre pour moi si bien disposé que je ne saurais mieux +désirer. Quant à mon affaire, elle se traite avec le même silence que le +premier jour. On peut croire, il est vrai, si l’on en juge par de rares +indices, que les accusations perdent de leur gravité et que déjà +quelques-unes ont été complétement écartées à cause de leur +insignifiance évidente, ce qui est d’un bon présage pour les autres; +j’espère donc qu’elles prendront aussi bonne tournure. Il faut bien +s’attendre à ce que la vérité finisse par triompher du mensonge. + +«Dans la présente est incluse une lettre du Père général des capucins, +en réponse à celle de S. E. le cardinal Médicis. Je n’ai pu voir le Père +général, et le signor Buonamici a remis la lettre mentionnée en même +temps que celle destinée à son collègue. Lui non plus n’a pu réussir à +rien découvrir, quoiqu’il ne cesse, dans sa bonté, de prendre souci de +mes intérêts avec une sincère sollicitude; ce dont je lui suis plus +obligé de jour en jour. Je dois aussi beaucoup au signor Lagi, sur la +recommandation du signor Alessandro, que je vous prie de saluer de ma +part: il me pardonnera de ne pas lui écrire à lui-même afin de ne pas me +répéter. + +«Je vous prie de me recommander aux signori comte Orso d’Elci et Bali +Cioli, dont je suis le très-humble serviteur, et de leur baiser les +mains pour moi. Demandez-leur aussi de bien dire à notre sérénissime +maître combien je suis touché de la faveur qu’il me témoigne. Ne pouvant +reconnaître ses bontés, je suis heureux de penser que mes filles les +religieuses prient sans cesse pour son bonheur.» + +Ces lettres, dont l’humilité flatteuse est poussée jusqu’à +l’abaissement, dont la confiance va jusqu’à l’aveuglement, sont encore +dépassées par celles qui suivent: + +«J’ai lu, écrit Galilée le 12 mars à Bali Cioli, j’ai lu, très-honoré +seigneur, la lettre que vous avez adressée au nom du sérénissime +grand-duc notre maître, à Son Excellence l’ambassadeur, afin de +déterminer Sa Sainteté à presser mon affaire le plus possible. Son +Excellence a transmis ce matin cette lettre au Pape et en a reçu la +réponse que vous trouverez dans une dépêche de l’ambassadeur. Je connais +la bienveillance infatigable de Son Altesse pour ma personne et +l’étendue de mes obligations envers Elle. Elles sont telles que je ne +puis lui en témoigner ma reconnaissance que par des paroles, expression +humble de la gratitude respectueuse et profonde que m’inspire une telle +faveur accordée à de telles infortunes. + +«Je vous prie donc de communiquer à Son Altesse mes remercîments et la +reconnaissance qui me pénètre, et de donner par la parole à ce +témoignage l’énergie et la force que je ne puis y mettre par écrit. Je +baise humblement le vêtement de Son Altesse, et à vous, très-honoré +seigneur, je renouvelle l’assurance de mon respectueux dévouement; +priant Dieu qu’il vous accorde toutes sortes de prospérités.» + +Et bientôt après, le 19 mars: + +«On continue à observer à mon égard le même silence, et il n’y a pas +moyen de savoir autre chose que ce que M. l’ambassadeur réussit à +découvrir par ci par là d’une manière assez vague. Mon infatigable +défenseur dom Benedetto Castelli est aussi informé secrètement, mais +dans les mêmes termes généraux, que le procès prend une tournure un peu +plus favorable, grâce surtout aux lettres de Son Altesse. Aussi, ce qui +vous sera confirmé par l’ambassadeur, la même intervention auprès des +autres Éminences, membres de la Congrégation, me serait-elle d’une +grande utilité; tous ceux des cardinaux auxquels on s’est déjà adressé +se sont exprimés dans ce sens.» + +«Je vous prie donc, très-honoré seigneur, de joindre votre intercession +à celle de M. l’ambassadeur, pour déterminer Son Altesse à m’accorder +cette faveur. Son Altesse recevra de Dieu la récompense que méritent les +protecteurs de l’innocence. J’offre à notre Sérénissime maître +l’expression de mon respect; et je vous baise les mains avec dévouement +et reconnaissance, priant Dieu de vous bénir de toute manière.» + +Ce grand-duc si souvent remercié par Galilée à peine osait élever la +voix en sa faveur. Quant au ministre Bali Cioli, il était plus indigne +encore de ces témoignages de reconnaissance; au moment où le philosophe +se prosternait à ses pieds, il essayait de lui enlever l’humble pension +que Galilée recevait du gouvernement toscan! Si bien que Niccolini, pour +rappeler son collègue à l’humanité et au respect du malheur, fut obligé +de déclarer qu’il était prêt à payer cette pension sur sa cassette +particulière. + +Tels étaient les appuis auxquels Galilée donnait sa confiance. + +Tels étaient les protecteurs sur lesquels il comptait pour le triomphe +de ses folles espérances. + +L’événement devait bientôt le désabuser. + + + + +XXIV + +Les batteries des ennemis de Galilée se démasquent.--On le transfère en +prison.--Il s’efforce de désarmer ses ennemis par l’humilité et la +patience.--Il tombe malade. + + +Le moment était arrivé où les ennemis de Galilée allaient jeter le +masque et où la politesse allait faire place à la rigueur. Niccolini, le +9 avril, écrivait: + +«Lorsque ce matin j’ai profité de l’occasion qui s’est offerte de parler +de cette affaire à Sa Sainteté, le Pape m’a témoigné son mécontentement +à ce sujet. La chose lui semble de nature à produire pour la religion +des conséquences graves. Aussi, bien que Galilée compte défendre ses +affirmations par de bonnes raisons, l’ai-je exhorté à ne pas l’essayer, +à ne pas prolonger le débat. Je lui ai au contraire conseillé de +souscrire à tout ce qu’on lui ordonnera de croire au sujet du mouvement +de la terre. Ce conseil l’a jeté dans une profonde affliction, et il est +tellement découragé depuis hier que je suis très-inquiet pour sa vie. +J’ai pourvu à ce qu’il fût servi par un domestique et ne manquât +d’aucune commodité; car j’ai à cœur, ainsi que ses amis et tous ceux qui +s’intéressent à cette affaire, de lui apporter quelques consolations. Il +en est d’ailleurs digne, et toute ma maison, qui lui est très-attachée, +est extrêmement touchée de son infortune.» + +Pour qui n’ignore pas les habitudes de la diplomatie, pour qui en +déchiffre les mystères, pour qui _sait lire entre les lignes_, cette +lettre est un cri d’alarme. Les craintes de Niccolini se réalisèrent +dans toute leur étendue. + +Galilée avait habité jusqu’alors le palais de l’ambassadeur grand-ducal. +L’ordre arriva de le transférer dans les bâtiments de l’Inquisition, +situés près de Saint-Pierre. C’était une prison, et pourtant après cette +vexation nouvelle le pauvre persécuté trouve encore des paroles de +résignation, j’allais dire de flatterie, comme le prouvent les lignes +suivantes adressées à Bocchineri, le 16 avril, quelques jours après son +incarcération: + +«Le mémoire que j’ai remis au cardinal Barberini me paraît avoir eu pour +résultat de presser l’examen de mon procès, qui du reste est conduit +avec le mystère accoutumé. J’ai donc été condamné à garder la retraite +la plus absolue; cependant, contre l’usage, on m’a donné la jouissance +de trois chambres spacieuses qui font partie de l’habitation du fiscal +du saint-office; _j’ai même la permission de me promener dans de larges +corridors_. Ma santé est bonne, ce que je dois, après Dieu, aux soins de +M. l’ambassadeur et de madame l’ambassadrice, ainsi que de leurs gens, +qui veillent attentivement à ce que j’aie toutes les commodités et même +au delà. + +«J’ai communiqué au signor Marsilio ce que vous me mandez. Il vous +remercie et continue à me servir avec un zèle presque excessif et qui ne +restera pas sans récompense. Du reste la solitude dans laquelle je vis +ne me permet de vous transmettre aucune nouvelle, si ce n’est que le +mauvais état dans lequel m’arrivent vos lettres me fait craindre que la +Toscane ne soit encore en proie au fléau, ce qui m’affligerait beaucoup. +Quand vous serez de retour, je regarderai comme une grâce particulière +que vos frères et vous vous veuilliez bien disposer en toute liberté de +ma villa et jouir des quelques agréments qu’on y trouve. Je désire que +Vincenzo m’envoie des détails circonstanciés sur lui-même, sur sa femme, +ses enfants et ses affaires. Je vous prie de lui communiquer la +présente, pour qu’il en prenne connaissance. Je vous baise la main, +ainsi qu’à vos frères, et vous souhaite toute espèce de bonheur.» + +Quel douloureux spectacle! Quelles navrantes réflexions inspire cette +longanimité craintive de Galilée! Quelle frayeur déguisée se trahit dans +les euphémismes attristants de sa phraséologie! Avertir ses amis qu’on +l’a incarcéré, le malheureux ne l’ose pas; il dit seulement que le plus +grand mystère préside à l’instruction des procès appelés devant le +saint-office; et c’est pour que ce secret ne soit pas violé, qu’il doit +vivre dans la _retraite_. On lui accorde même une bienveillante +exception: au lieu d’un cachot il a trois chambres! Pour comble de +faveur il se promène dans les corridors. + +Ce sourire docile, contraint et mélancolique de Galilée est plus +douloureux que ne pourraient l’être ses lamentations ou ses colères. +Relisez ce peu de lignes, révélation d’un monde; vous y trouverez toute +la cruauté hypocrite des persécuteurs et tout le pusillanime abattement +du persécuté. + +Le prisonnier sent derrière lui le poignet de fer et devine le regard +qui l’épie. En effet, un peu plus loin, ne trahit-il pas implicitement +la cause de ses réticences, lorsqu’il parle du mauvais état dans lequel +lui arrivent les lettres qu’on lui adresse? Effrayé de sa hardiesse, il +se hâte d’en attribuer la cause au fléau qui décime la Toscane. Mais il +ne l’ignore pas, le _mauvais état_ des lettres qu’il reçoit l’avertit du +sort de celles qu’il envoie; tout est lu, contrôlé, interprété; ce n’est +pas par la quarantaine de la peste, c’est par la quarantaine de la haine +que passent les correspondances. Voilà pourquoi il atténue ses misères; +c’est le secret des périphrases, des ménagements, des mille mensonges de +sa douleur. + +Cependant, la vérité finit par se faire jour. En dépit de ces trois +belles chambres qu’on lui a généreusement octroyées et de la promenade +des corridors, la santé du vieillard s’est affaiblie. Quinze jours à +peine écoulés, l’hospitalité des persécuteurs a produit son effet. +«J’écris (dit-il dans une lettre datée du 23 avril), j’écris de mon lit, +sur lequel je suis cloué depuis seize heures par un violent mal de +reins, qui probablement durera seize autres heures. Il n’y a pas +longtemps que le commissaire et le fiscal qui conduisent l’instruction +m’ont visité; ils m’ont donné leur parole et m’ont annoncé leur ferme +résolution de terminer mon procès dès que je serai en état de quitter le +lit. Je compte plus sur cette promesse que sur les assurances qui m’ont +été données auparavant, assurances hypothétiques plus que réelles. J’ai +toujours espéré et j’espère maintenant plus que jamais, que mon +innocence et ma sincérité seront prouvées. Il me devient pénible +d’écrire...... et je m’arrête. Je baise la main au très-honorable +seigneur Bali ainsi qu’à vous et à vos frères. Vous m’obligerez en +transmettant la présente à mes religieuses et à Vincenzo.» + +Cette lettre, adressée à Bocchineri, est la dernière que nous ayons de +Galilée pendant son séjour à Rome et jusqu’à la fin de son procès. + + + + +XXV + +Interrogatoires de Galilée.--Il se rétracte volontairement.--Abaissement +extrême de Galilée.--Il présente sa défense avec ses excuses. + + +Le procès était sérieusement commencé depuis le 12 avril. + +Ce jour-là Galilée comparut pour la première fois devant le +vice-commissaire du Saint-Office, Firenzuola son rival, le moine +mathématicien. + +Interrogé s’il connaissait le motif qui l’avait fait citer devant +l’Inquisition, il répondit qu’il était porté à croire que la publication +de son Dialogue sur les systèmes du monde en était le motif. Il exposa +ensuite l’origine de ce livre et expliqua les raisons qui l’avaient +engagé à passer sous silence devant le padre Maestro la prohibition +antérieure du cardinal Bellarmin. «Il n’avait pas, disait-il, jugé +nécessaire d’en parler, n’ayant dans cet écrit ni avancé ni défendu le +mouvement de la terre et l’immobilité du soleil»; il avait au contraire +démontré que cette opinion _était mal fondée_; il avait prouvé +l’insuffisance des principes de Copernic. + +Le 30 avril eut lieu le second interrogatoire. Comme le 12, il y fut +surtout question de la prohibition de Bellarmin et du dialogue. Galilée +prononça une longue harangue qu’il termina par les paroles suivantes: +«Si, comme je l’espère, la possibilité et le temps me sont accordés pour +cela, j’ai l’intention d’établir que je n’ai pas agi dans le sens que +l’on suppose, et que maintenant encore je ne tiens pas pour vraie en +général l’opinion qui pose en principe le mouvement de la terre et +l’immobilité du soleil. Cette déclaration publique me sera facile, +puisque vers la fin du livre que j’ai publié les interlocuteurs prennent +l’engagement de se réunir de nouveau pour traiter d’autres questions +d’histoire naturelle. J’ajouterai donc aux dialogues un ou deux +entretiens; je promets d’y reprendre un à un les arguments favorables à +l’opinion fausse et condamnée que je réfuterai de la manière la plus +solide; de celle que Dieu m’inspirera. En conséquence je prie le haut +tribunal de m’aider dans cette bonne résolution et de m’en rendre la +réalisation possible.» + +Devant un pareil langage on hésite entre deux suppositions également +affligeantes, également humiliantes pour l’honneur de Galilée. Si, en +démentant ainsi les convictions de sa vie il était de bonne foi, on est +honteux pour lui d’une aussi triste palinodie; si, au contraire, il ne +cherchait dans ces déclarations mensongères qu’un moyen d’échapper au +danger et de sauver sa vie qu’il croyait menacée, on rougit de cet +anéantissement de toute volonté et de toute dignité. Peut-être la vérité +se trouve-t-elle entre ces deux hypothèses. Tant de combats intérieurs, +la pénible lutte des croyances religieuses et des aspirations +philosophiques, l’abattement physique et le chaos moral où languissait +ce grand vieillard lui arrachaient la conscience de ses actes et la vue +nette de ses propres sentiments. + +Tant de sacrifices de dignité ne devaient pas le sauver. + +L’envie achevait son œuvre: le Pape jaloux et offensé secondait les +projets de vengeance des jésuites et des dominicains rivaux. Ce fut donc +inutilement que, soumis à un troisième interrogatoire, le 10 mai, +Galilée présenta plus longuement encore sa triste défense; revenant sur +tous les points en discussion, expliquant les motifs qui l’avaient porté +à enfreindre la défense de Bellarmin,--laquelle, au surplus, ne +contenait pas la clause expresse _de ne pas traiter en général des deux +systèmes du monde_;--affirmant qu’il était sincère dans ses +protestations et convaincu de l’immobilité de la sphère terrestre. + +Il insista beaucoup sur ce que, avant de publier son livre, il avait +rempli toutes les obligations imposées, nécessaires, officielles. + +Enfin il invoqua avec larmes la clémence de ses juges. + + + + +XXVI + +Condamnation de Galilée.--Il écoute, résigné, à genoux, sa sentence. + + +L’arrêt était porté, avant qu’on le prononçât. Une lettre du 18 juin +dans laquelle Niccolini rend compte de la réponse que lui fit Urbain +VIII, fatigué de ses intercessions en faveur de Galilée, le prouve +assez: + +«En ce qui concerne le point principal, m’a répondu le Pape, il est +indispensable que cette opinion soit interdite, parce qu’elle est +erronée et contraire à l’Écriture qui a été dictée _ex ore Dei_. Quant à +la personne de Galilée, il faut que, selon la règle ordinaire, il garde +quelque temps la prison pour avoir contrevenu à la défense de 1626. Le +Pape ajouta que, dès que la sentence serait rendue, il me verrait de +nouveau et tâcherait d’arranger l’affaire de façon à ménager Galilée le +plus possible et à lui épargner les souffrances; que cependant cela ne +pouvait se passer sans une _démonstration_ (sic) sur sa personne, et +qu’il était indispensable de _faire un exemple_. Alors je le priai de +nouveau de traiter avec sa clémence habituelle un bon vieillard de +soixante-dix ans qui le méritait par sa sincérité. Mais il m’assura +qu’il ne croyait pas que cela pût se terminer sans qu’on l’enfermât +temporairement dans un couvent, par exemple à Santa Croce de Florence.» + +On le voit, la résolution de frapper Galilée était irrévocablement +prise, et la vengeance prononçait son: _Non possumus!_ Le 21 juin, la +condamnation fut prononcée dans la quatrième séance. Le 26, Niccolini +écrit que la sentence a été rendue le soir du lundi précédent. + +Plus tard, le 2 juillet, le jugement devint public. Il portait la +signature des cardinaux Gasparo Borgia, Felice Centino, Antonio et +Francesco Barberini, Landivi Sacchia, Berlinghero Gessi, Fabrizio +Veraspi, Martino Ginetti, Bentivoglio et Scaglia. Galilée, réintégré +depuis deux jours dans la prison de l’Inquisition, fut conduit de +nouveau devant le tribunal, et là, à genoux, il prononça la déclaration +suivante: + + «Moi, Galilée, dans la soixante-dixième année de mon âge, étant + constitué prisonnier et à genoux devant Vos Éminences, ayant devant + les yeux les saints Évangiles que je touche de mes propres mains, + j’abjure, maudis et déteste l’erreur et l’hérésie du mouvement de la + terre.» + +Son livre, en outre, fut sévèrement prohibé. + +Galilée lui-même fut condamné à l’incarcération dans les prisons du +Saint-Office selon le bon plaisir de Sa Sainteté. + +Les Grassi et les Firenzuola l’emportaient; le Passé avait son triomphe; +la science était frappée; l’envie était satisfaite, Simplicio était +vengé. + + + + +XXVII + +Galilée a-t-il subi la torture?--Controverse à ce sujet.--Lettre +apocryphe sur laquelle cette hypothèse est fondée. + + +Le moment est venu d’examiner sérieusement une grave question et de +réfuter une erreur accréditée. + +Galilée, ainsi l’affirme la tradition, fut soumis à la torture; +plusieurs de ses biographes ont soutenu cette opinion. Les uns, comme M. +Libri, auteur de l’_Histoire des sciences mathématiques_, se sont laissé +entraîner par la passion; cette occasion leur a paru bonne d’ajouter une +accusation nouvelle à la longue liste de leurs griefs contre Rome. Les +autres, comme monseigneur Marini, préfet des archives du Vatican[18], +ont voulu laver l’Inquisition de tout reproche. Essayons d’établir la +vérité. + + [18] _Galileo e l’Inquisitione_, Mémoire publié à Rome en 1830. + +Galilée fut-il mis à la torture? Non certes. + +Galilée fut-il torturé moralement? Oui; et avec la plus impitoyable +cruauté. + +La procédure originale du procès de Galilée a passé longtemps pour +incomplète. Venturini, l’un des biographes du grand philosophe, prétend +que plusieurs pièces en ont été enlevées par ceux qui voulaient faire +disparaître les traces des tourments infligés au philosophe. Rien ne +confirme cette hypothèse gratuite. + +Les pièces de la procédure, apportées à Paris sous le premier Empire +pour être soumises à l’examen de Delambre, historien de l’astronomie +moderne, pièces qui avaient disparu pendant quelque temps, ont été +replacées dans les Archives de Rome vers les premières années du +pontificat de Grégoire XVI. Pie IX les a fait récemment déposer au +Vatican, et les actes paraissent y être au complet. Il n’y est point +question de torture. + +Comment admettre que du vivant de Galilée le bruit ne s’en fût pas +répandu? Que ses élèves, ses partisans, ses nombreux défenseurs n’en +eussent rien su en France, en Hollande, en Allemagne? + +Personne en Italie, nous le reconnaissons, n’osait élever la voix en sa +faveur, et le procès avait été enveloppé de mystère. Mais quelle +précaution aurait étouffé un secret pareil! + +En vain l’on a cité à l’appui de cette conjecture un passage du décret +relatif à la déclaration qui lui fut demandée sur l’_intention +véritable_ et non sur le _sens littéral_ de ses dialogues. + +«Comme il nous a paru (dit le décret), que tu n’avais pas dit toute la +vérité sur tes intentions... nous avons cru nécessaire de procéder à une +enquête rigoureuse à laquelle tu as répondu catholiquement.» «_Cum verò +nobis videretur, non esse a te integram veritatem pronuntiatam circa +tuam intentionem... judicavimus necesse esse venire ad EXAMEN RIGOROSUM +tui in quo respondisti catholice._» _Examen rigorosum_, selon les +adversaires de la cour de Rome, serait un pur euphémisme et signifierait +_torture_ dans le langage convenu de l’inquisition. + +Interprétation contredite par le silence de Galilée. Comment ses lettres +ne feraient-elles aucune allusion à ce supplice? «Mais, objecte-t-on, il +y fait allusion dans la lettre adressée à son ami et collaborateur le +Père Renieri.» Cette lettre que Tiraboschi a reproduite est l’œuvre d’un +faussaire, qui abusant de la bonne foi du savant a mis sa sagacité en +défaut. On n’y retrouvera ni la gravité, ni la douceur, ni l’élégante +urbanité de Galilée. + +La voici: + + «Il vous est connu, très-honoré père Vincenzo, que ma vie n’a été + jusqu’ici qu’un enchaînement de malheurs et d’événements douloureux + que la patience seule d’un philosophe peut voir avec indifférence, + comme suite nécessaire des nombreuses et étranges révolutions + auxquelles notre terre est soumise. + + «Nos semblables, quelque zèle que nous mettions à leur faire du bien, + cherchent à nous le rendre par l’ingratitude, la déloyauté, la + calomnie. J’en ai acquis l’expérience pendant tout le cours de ma vie. + Que cela vous suffise pour ne plus me demander de nouvelles sur une + affaire et une faute dont je n’ai pas conscience. Dans votre dernière + lettre du 16 juin de cette année, vous vous informez de ce qui m’est + arrivé à Rome, et de la conduite que le commissaire père + Ippolito-Maria Sanzio et l’assesseur monsignor Alessandro Vitrici ont + tenue à mon égard. Ce sont là ceux des noms de mes juges qui sont + restés présents à ma mémoire. Cependant on me dit maintenant que tous + les deux ont été remplacés, et que monsignor Pietro-Paolo Febei a été + nommé assesseur, et le père Vincenzo Mazziolani commissaire. Je relève + d’un tribunal qui m’a déclaré pour ainsi dire hérétique, parce que je + suis raisonnable. Qui sait si les hommes ne feront pas de moi qui ai + toujours été jusqu’ici un philosophe, qui sait s’ils n’en feront pas + un historien de l’inquisition? Ils se donnent tant de peine pour me + représenter comme un ignorant et comme le bouffon de l’Italie, qu’à la + fin il faudra bien que je le devienne. + + «Cher père Vincenzo, je ne refuse pas de mettre par écrit mon opinion + sur ce que vous me demandez, pourvu que cette lettre vous soit envoyée + avec les mêmes précautions que celles dont j’usai quand (dans la + discussion sur les comètes) j’eus à répondre au signor Lotario Sarsi + Sigenzano, nom qui cachait le père Orazio Grassi, jésuite et auteur de + la balance astronomico-philosophique, lequel eut l’habileté de + m’attaquer en même temps que notre ami commun, le signor Mario + Giudicci. Mais ces lettres ne suffirent pas, et je fus forcé de + publier le _Saggiatore_, en le mettant sous la protection des abeilles + formant les armes d’Urbain VI, afin qu’avec leurs aiguillons elles le + piquassent et me garantissent. Pour vous au contraire cette lettre + suffira; car je ne me sens pas disposé à écrire un livre sur mon + procès et sur l’inquisition; je ne suis pas venu au monde pour devenir + théologien ou criminaliste. + + «Depuis ma jeunesse j’avais l’intention de composer un dialogue sur + les systèmes de Ptolémée et de Copernic, sujet sur lequel, depuis + l’époque où j’étais professeur à Padoue, j’avais constamment réfléchi + et médité, poussé surtout par l’idée d’expliquer les marées de la mer + par le mouvement supposé de la terre. Quelques remarques à ce sujet + m’échappèrent, lorsque le prince de Suède, Gustave, m’honora à Padoue + de ses attentions. Étant jeune homme, il parcourut l’Italie + _incognito_, et resta avec sa suite plusieurs mois à Padoue; j’obtins + sa faveur par les spéculations et les problèmes nouveaux que je posais + et résolvais journellement, au point qu’il voulut aussi que je lui + enseignasse la langue toscane. Mais ce qui fit connaître à Rome mes + idées sur le mouvement de la terre, ce fut un Mémoire étendu adressé + au cardinal Orsini: je fus alors accusé d’être un écrivain téméraire + et scandaleux. + + «Après la publication de mes dialogues je fus mandé à Rome par la + Congrégation du Saint-Office. J’y arrivai le 10 février 1633, et je + fus livré à la haute clémence du tribunal et du pape Urbain VIII, qui + jadis m’avait jugé digne de son estime, bien que je ne susse ni + tourner une épigramme, ni rimer un galant sonnet. Je fus enfermé dans + le ravissant palais de la Trinita dei Monti, chez l’ambassadeur + toscan. Le jour suivant, le père commissaire Sanzio vint me chercher, + me fit monter à côté de lui dans sa voiture, m’adressa en chemin + plusieurs questions et me témoigna le vif désir de me voir réparer le + scandale que j’avais causé en affirmant le mouvement de la terre. + + «J’avais beau lui soumettre de nombreux et puissants arguments + mathématiques; il me répondait toujours: _Terra autem in æternum + stabit, quia terra autem in æternum stat_, paroles de la sainte + Écriture. Tout en causant ainsi, nous arrivâmes au palais du + Saint-Office, situé à l’ouest de la magnifique église de Saint-Pierre. + Aussitôt je fus présenté par le commissaire à l’assesseur monsignor + Vitrici, avec lequel je trouvai deux Dominicains. Ils m’invitèrent + poliment à exposer mes moyens de défense devant toute la Congrégation, + m’annonçant qu’on accepterait mes excuses dans le cas où je serais + coupable. + + «Le jeudi suivant je fus amené devant la Congrégation; lorsque + j’exposai mes preuves, elles ne furent malheureusement pas comprises; + quelque peine que je me donnasse, je ne pus parvenir à convaincre mes + juges. Toujours avec la même violence, on m’objecta le scandale causé + par moi, et le passage de l’Écriture me fut incessamment cité comme me + condamnant. Un argument tiré de l’Écriture m’étant venu à l’esprit, je + l’exposai, mais avec peu de succès. Je dis qu’il me semblait qu’il y + avait dans la Bible des expressions en harmonie avec les anciennes + doctrines astronomiques, et que le passage qu’on m’opposait pouvait + bien être de ceux-là. Car, remarquai-je, au livre de Job, XXXVII, 18, + il est dit que les cieux sont fermes et polis comme un miroir. C’est + Élie qui dit cela; on voit qu’il parle selon le système de Ptolémée, + système qui a été reconnu faux par la philosophie moderne et le sens + commun. Si, afin d’établir que le soleil se meut, l’on fait si grand + bruit de la halte commandée au soleil par Josué, on doit aussi tenir + compte du passage où il est dit du ciel qu’il est un composé de + plusieurs cieux, semblables à des miroirs. Une pareille conclusion me + paraissait juste; mais personne ne m’écouta; au lieu de me répondre on + haussa les épaules, expédient ordinaire de ceux qui s’appuient sur des + préjugés et des partis-pris. Enfin, en ma qualité de catholique + sincère, je fus obligé de rétracter mon opinion: pour me punir, on + défendit mon dialogue, et, au bout de cinq mois, il me fut permis de + quitter Rome. Comme la contagion ravageait Florence, on m’assigna avec + une pitié généreuse, pour prison, la demeure de mon bien cher ami le + savant monseigneur l’archevêque Piccolomini; je jouis de son agréable + commerce avec tant de plaisir et de calme, que j’ai repris mes études. + J’ai découvert et démontré un grand nombre de théorèmes mécaniques sur + la résistance des corps solides et d’autres nouveautés. Enfin, après + la cessation de la peste, cinq mois à peu près s’étant écoulés, vers + le commencement du mois de décembre de cette année 1633, Sa Sainteté + m’autorisa à quitter ma retraite obscure et à reprendre la vie libre + des champs que j’aime tant: je retournai d’abord à la villa de + Bello-Sguardo et ensuite à Arcetri où je suis encore, et où je respire + l’air sain des environs de ma ville natale. Portez-vous bien.» + +Cette lettre, fût-elle authentique, ne contient pas un mot qui prouve +que Galilée ait subi la torture. Le faussaire s’y trahit à chaque ligne. +Déjà en la mentionnant nous avons signalé l’erreur grossière qu’elle +contient, puisqu’elle fait revenir Galilée à sa villa de Bello-Sguardo +qu’il avait depuis longtemps vendue. + +Pourquoi donc Galilée raconterait-il à son compagnon d’enfance, à son +collaborateur avec lequel il a fait de nombreuses observations +astronomiques, pourquoi irait-il lui raconter mille détails que cet ami +ne pouvait ignorer? Pourquoi cette pénible et misanthropique narration +de sa controverse sur les comètes avec le père Grassi et de ses +recherches antérieures sur le mouvement de la terre? Le ton, le style, +les faits de la lettre apocryphe ne soutiennent pas l’examen. + +Non, Galilée n’a pas subi la torture. On n’a point employé, pour abattre +son courage,--hélas! anéanti,--l’arsenal superflu des chevalets et des +coins ensanglantés; c’est lentement, dans des souffrances habilement +ménagées, qu’on a épuisé le peu de forces qui lui restaient. + +La _bonne tournure_ de son affaire aboutit à une suave condamnation, +exécutée avec une affable rigueur. On le contraint à s’avilir, à +s’abjurer; on l’arrache à ses travaux; on le dégoûte de ses études +favorites. On fait le désert autour de lui; on le rend suspect à ses +amis eux-mêmes, on l’étouffe dans le vide. + +Cette cruauté raffinée et exquise, se déguisant sous les dehors de la +compassion, est plus odieuse que la torture. + +Ce sont de bien dignes représentants d’une civilisation féroce et +efféminée, que ces bourreaux affables et subtils; économes de la vie du +patient, plus barbares que les tourmenteurs assermentés qui d’un seul +coup rompaient les os de leurs victimes. + + + + +XXVIII + +Nouvelles excuses offertes par Galilée condamné.--On repousse ses +prières.--Il quitte Rome et va résider à Sienne, chez l’archevêque +Piccolomini.--Sa captivité d’Arcetri. + + +Galilée ne devait pas tarder à quitter Rome. + +Déjà, quelque temps avant la fin de son procès, son ami, l’archevêque de +Sienne Piccolomini, qui sans doute avait été informé du projet qu’on +avait d’envoyer Galilée auprès de lui, écrivait: + + «La connaissance que j’ai des lenteurs de la cour de Rome me fait + comprendre le retard qui me prive de l’honneur de votre présence dans + cette maison. Mais comme la volonté manifestée en dernier lieu par + notre seigneur (le Pape) laisse entrevoir une fin prompte et heureuse + de cette affaire, je viens vous rappeler que si je puis vous obliger + en vous envoyant une litière ou autre chose, vous n’avez qu’à disposer + de moi en toute liberté; c’est avec empressement que je me mets à + votre disposition; je désire n’avoir vis-à-vis de vous d’autre qualité + que celle d’un véritable et sincère serviteur, qui veut de vous aucun + cérémonial.» + +Bientôt Galilée lui-même adresse au Pape une supplique ainsi conçue: + + «Très-saint Père, + + «Galileo Galilei prie humblement Votre Sainteté de vouloir bien lui + assigner un autre lieu de résidence que celui qui lui a été donné pour + prison. Votre Sainteté choisira elle-même à Florence l’endroit qu’elle + jugera convenable. Deux raisons déterminent Galilée à adresser cette + demande. La première est le mauvais état de sa santé, la seconde est + que le suppliant attend sa sœur qui arrive d’Allemagne avec huit + enfants, et seul il peut leur offrir l’hospitalité. Il sera + reconnaissant envers Votre Sainteté, quelle que soit la décision + qu’Elle prendra...» + +La requête du _suppliant_ fut accueillie par le Pape. Il n’entrait pas +dans les vues de ses ennemis de le retenir à Rome. Tout ce qu’ils +désiraient, c’était qu’il ne pût désormais communiquer avec le monde +extérieur. Le cachot leur importait peu; ils voulaient la séquestration. + +Aussi le 3 juillet Niccolini annonce-t-il dans une dépêche que le Pape, +n’insistant pas sur la réclusion dans un couvent ou dans la Chartreuse +située près de Florence, avait accordé à Galilée la permission de se +rendre à Sienne près de l’archevêque Piccolomini. Le 10, son départ est +annoncé dans ces termes: + + «Dans la matinée de mercredi dernier, le seigneur Galilée est parti + d’ici pour Sienne en parfaite santé; de Viterbe il m’a écrit que par + le temps frais il avait fait quatre milles à pied.» + +En revoyant sa patrie, Galilée éprouva une grande joie. Il crut toucher +au terme de ses épreuves. Il n’en était rien. + +Piccolomini fit mille efforts pour adoucir la captivité du vieillard; +mais il était soumis lui-même aux ordres de la cour de Rome. Appartenant +à une famille illustre qui compte dans son sein deux Papes (Pie II et +Pie III) il professait depuis sa jeunesse une vive affection pour +Galilée. Ami de Barberini, il contribua à conserver à son protégé les +bonnes grâces du cardinal. Il traitait Galilée avec la plus grande +affabilité; il lui témoignait même la déférence d’un élève pour son +maître. Cependant Galilée n’en ressentait pas moins cruellement la +privation de toute liberté! Il ne pouvait sortir du palais de +l’archevêque, et on lui refusa jusqu’à l’autorisation d’accompagner +Piccolomini jusqu’à une villa où il avait coutume de passer la belle +saison. + +C’est dans sa correspondance qu’il faut comme toujours chercher +l’expression de ses sentiments intimes. Peu de jours après son arrivée à +Sienne, le 27 juillet, il écrit à Bali Cioli: + + «Je n’ai laissé passer aucun jour de poste sans écrire au signor Geri + Bocchineri pour le tenir au courant de la situation de mes affaires, + et d’après mes recommandations il n’aura pas manqué de vous + communiquer, très-honoré seigneur, tout ce que mes lettres contenaient + d’important. C’est pour cela que je ne vous ai écrit que rarement, ne + voulant pas vous déranger au milieu de vos nombreuses et incessantes + occupations, que j’aurais ainsi aggravées. + + «Aujourd’hui je m’adresse à vous, pressé par l’ennui d’une captivité + qui dure déjà depuis plus de six mois; captivité rendue plus pénible + par le chagrin et les soucis de l’année précédente et par tous les + dangers et toutes les souffrances corporelles qu’ont entraînés mes + fautes; mes douleurs sont appréciées de tout le monde, exceptés ceux + qui ont jugé que j’avais mérité cette punition, sinon une plus grande. + Mais j’aborderai ce sujet une autre fois. + + «La durée de ma captivité n’a de règle que la volonté de Sa Sainteté. + Sur les prières et les intercessions de M. l’ambassadeur Niccolini, le + Pape a permis qu’au lieu du cachot du Saint-Office j’habitasse le + palais et le jardin des Médicis sur la Trinita. J’y suis resté + quelques jours. M. l’ambassadeur s’étant de nouveau employé en ma + faveur, j’ai été envoyé dans ce palais archiépiscopal, où je me + félicite depuis quinze jours de la bonté ineffable de l’excellent + monseigneur l’archevêque. Mais, à part l’envie que j’ai de retourner + dans ma maison et d’être rendu à la liberté, cette liberté m’est + réellement indispensable. Et plusieurs personnes pensent que + j’obtiendrai cette insigne faveur, sur une demande de Son Altesse, à + en juger par les bons résultats qu’ont déjà produits les prières de M. + l’ambassadeur. + + «En conséquence, je m’adresse à vous, très-honoré seigneur, et par + vous à notre Sérénissime maître, pour le prier de vouloir bien + solliciter en faveur de ma liberté Sa Sainteté ou le cardinal + Barberini. On pourrait faire valoir que la maison de Son Altesse est + depuis longtemps privée de mes services, et insister en y attachant + plus d’importance qu’ils n’en méritent en réalité. Tous ceux avec qui + j’ai causé, même les fonctionnaires du Saint-Office, pensent, comme je + l’ai déjà dit, que ma grâce ne saurait être refusée à une telle + intercession. + + «J’ai une si ferme confiance en la bonté sérénissime du grand-duc, mon + maître, et en votre affection, que je crois superflu d’ajouter quoi + que ce soit à cette prière. J’attends donc le résultat, en baisant + avec soumission le vêtement de Son Altesse et en me recommandant, + très-honoré seigneur, à votre protection.» + +Galilée, on le voit, ne se décourageait pas du métier de solliciteur, et +son invincible espérance ne l’abandonnait jamais. En même temps il avait +repris, autant que l’état de sa santé le lui permettait, le cours de ses +travaux scientifiques. On en trouve la preuve dans la lettre suivante, +écrite de Sienne (le 27 septembre) à Andrea Arrighetti, jeune Florentin +qui, sur l’invitation de Mario Giudicci, ami de Galilée, lui avait +soumis des problèmes mathématiques: + + «Le plaisir avec lequel j’ai lu et relu vos démonstrations, écrivait + Galilée, a encore été plus grand que mon étonnement. Le premier était + proportionné à la sagacité dont vous avez fait preuve dans votre + argumentation; le second était moindre, parce que j’ai songé que + j’avais sous les yeux le travail du seigneur Andrea Arrighetti. Le + dernier théorème m’a un instant tenu dans la méditation et dans le + doute, tant à cause de sa formule inusitée que par suite de la fatigue + de ma mémoire, qui laisse échapper les images dès qu’elles s’y sont + formées. Que cet exemple vous serve de leçon et vous encourage à + exercer votre esprit pendant que vous êtes jeune. + + «En ce qui me concerne moi-même, je puis dire que les relations + agréables que j’entretiens avec mon très-honoré et très-bienveillant + hôte me procurent beaucoup de soulagement. Au milieu de tant de + tristes sujets de méditations, elles donnent à ma pensée une direction + entièrement différente. Mais plus que toute autre consolation, l’idée + que vous et mes autres amis vous me gardez votre ancienne affection, + me fait paraître mon chagrin moins lourd.» + +Citons encore une lettre que trois mois plus tard il adressait à feu +Bocchineri. Autant qu’on en peut juger par divers indices, Galilée +entretenait avec Bocchineri une correspondance suivie; la plupart de ces +lettres sont perdues, et la suivante est un des rares fragments qui nous +ont été conservés. + + «Sienne, 9 décembre. + + «Je n’ai reçu aucune lettre de vous par le dernier courrier; et comme + j’ai appris que la Cour se rend aujourd’hui à Pise et qu’il est + possible que vous l’y accompagniez, j’écris au hasard pour vous faire + savoir que j’ai reçu du sénateur Degli Albizzi une lettre + très-bienveillante, dont le contenu ne me laisse cependant pas + entrevoir que le changement que je souhaite puisse avoir lieu selon + mon espérance. En attendant nous aurons le temps de veiller à ce que + mon honneur souffre le moins possible de mes infortunes, et je pense + que ledit seigneur est disposé à me seconder pour cela de tout son + pouvoir. + + «Depuis quatre jours je souffre de très-violentes douleurs de jambes, + qui se prolongent plus longtemps qu’à l’ordinaire. Je crains beaucoup + que le climat de ce pays, beaucoup plus rigoureux en hiver que celui + de Florence, n’en soit la principale cause; je prévois que je serai + très-incommodé si je suis obligé de rester plus longtemps ici. + + «J’attends une décision de Rome, mais je n’en espère pas de favorable. + N’ayant pas autre chose à vous mander, je vous baise la main avec + dévouement et vous souhaite toute espèce de bonheur.» + +Pour la première fois Galilée désespérait. «J’attends une décision de la +cour de Rome, _mais je n’en espère pas de favorable_.» + + * * * * * + +Le même jour cependant il recevait l’autorisation de se rendre à sa +villa d’Arcetri. Voici le décret rendu par le Pape, le 1er décembre, +dans la Congrégation du Saint-Office: + + «_Conceditur habitatio in ejus rure, modo tamen ibi ut in solitudine + stet, nec vocet eo, nec venientes illuc recipiat ad collocutiones._ + (Nous lui permettons d’habiter sa maison de campagne, à condition + toutefois qu’il y vivra dans la solitude, n’invitera personne à venir + le voir et ne recevra pas les visites qui se présenteraient.)» + +Telle était la faveur suprême que, dans son auguste clémence, Urbain +VIII accordait au philosophe innocent. Encore avait-il fallu pour +l’obtenir que les efforts combinés de l’ambassadeur de Florence et du +cardinal Barberini triomphassent des inimitiés et des manœuvres. + +Les ennemis de Galilée achevaient leur œuvre. + +Leur vengeance, non assouvie par tant de souffrances, appelait de +nouvelles et plus cruelles rigueurs sur la tête du vieillard. Pendant +son séjour à Sienne les calomniateurs allaient répétant que Galilée +propageait dans cette ville des opinions anti-catholiques. On le +présentait au Pape comme instigateur de quelques protestations isolées +en faveur du système de Copernic. De là les mesures restrictives qui +annulaient en réalité la grâce apparente et dérisoire qu’on semblait lui +accorder. + +L’amour-propre de Simplicio ne pouvait pardonner; l’avenir ne lui +pardonnera pas. + +Les politiques se croyaient justifiés par le but qu’ils voulaient +atteindre en accablant le philosophe; ils n’ont pas touché leur but; et +rien ne les excuse. + +L’Envie seule calculait bien. + + + + +XXIX + +Le vieillard captif dans la villa d’Arcetri.--Ses lettres.--Une lettre +inédite de l’épicurien Galilée.--Visite de Milton. + + +La villa où Galilée devait passer les dernières années de sa vie,--louée +par lui en 1631 avant son départ de Bello-Sguardo,--occupe le penchant +d’une des collines qui dominent Florence. Une inscription y perpétue +encore le souvenir de cet hôte illustre. + +A peine arrivé, Galilée qui, on a pu le voir, prodiguait les +remercîments, s’empressa d’écrire au cardinal Barberini (17 décembre): + + «J’ai su avec quelle affection bienveillante Votre Éminence a pris + part à ce qui m’est arrivé; et particulièrement combien votre récente + intercession a contribué à me faire obtenir l’autorisation de me + reposer dans cette villa que je souhaitais tant revoir. Cette faveur + et mille autres, dont m’a comblé en tout temps votre main + bienveillante, confirment en moi le désir comme l’obligation de servir + Votre Éminence et de vous vénérer.» + +Ce fut là, en pénitence et aux arrêts sous le bon plaisir du Pape, que +Galilée acheva d’expier son crime imaginaire. Bientôt l’âge et les +infirmités aggravent encore sa situation; ses yeux fatigués lui refusent +leur service, et personne ne le visitant, il est soigné dans sa solitude +par ses deux filles religieuses. L’une d’elles lui est enlevée par la +mort; d’autres parentes dévouées et attentives la remplacent et +consolent le captif. + +Les lettres qu’il a écrites d’Arcetri sont empreintes d’une poétique +mélancolie, d’une ironie voluptueuse, d’un abaissement trop senti, d’une +révolte sourde et d’un ennui profond. Le 28 juillet 1674 il écrit à +Déodati: + +«Je me livre à l’espoir, très-honoré seigneur, qu’un récit de mon +malheur passé et présent et l’aveu de mes appréhensions sur les épreuves +qui m’attendent encore, me serviront auprès de vous d’excuse pour avoir +si longtemps tardé à répondre à votre lettre. Ces renseignements +expliqueront mon silence vis-à-vis des autres amis et protecteurs que +j’ai chez vous (à Paris); ils pourront apprendre de vous la tournure +défavorable que mes affaires ont prise. Une sentence portée à Rome +contre moi par le Saint-Office, me condamne à l’emprisonnement pour le +temps qu’il plaira à Sa Sainteté. Le Pape a d’abord jugé convenable de +m’assigner comme demeure le palais et le jardin du grand-duc, près de la +Trinita dei Monti. Cela se passait au mois de juin de l’année dernière. +On m’avait donné à entendre que si je laissais s’écouler ce mois et le +mois suivant tout entier, je n’aurais qu’à présenter ensuite une requête +pour obtenir ma liberté; donc, pour ne pas être obligé de rester à Rome +pendant l’été et peut-être une partie de l’automne, je demandai et +j’obtins que, eu égard au climat, il me fût permis de me rendre à +Sienne. On m’y donna pour demeure la maison de l’archevêque. Je +séjournai là cinq mois. + +«Ensuite on songea à me transférer ailleurs. Ma prison définitive fut +cette petite villa, située à un mille de Florence; on me défendit +sévèrement d’aller dans la ville, de recevoir les visites de mes amis +et de les inviter à venir causer avec moi. J’ai vécu ici +très-tranquillement; je me rendais souvent dans un couvent voisin (San +Matteo, couvent de franciscaines, fondé en 1269 et supprimé +aujourd’hui). Là deux de mes filles étaient religieuses. Je les aimais +beaucoup, surtout l’aînée, qui joignait des facultés intellectuelles +extraordinaires à une grande bonté de cœur, et qui m’était +très-attachée. + +«Pendant mon absence, me croyant fort en danger, elle était tombée dans +une profonde mélancolie qui avait détruit sa santé; elle fut enfin prise +d’une violente dyssenterie qui en six jours lui fit quitter la terre. Je +restai en proie à un chagrin indicible, chagrin aggravé encore par la +circonstance que voici: + +«Je revenais du couvent à la maison, accompagné du médecin qui avait +soigné ma fille. Il m’avertissait qu’il n’y avait plus d’espoir et +qu’elle ne passerait pas la journée du lendemain, ce qui eut lieu en +effet. Arrivé chez moi, j’y trouvai le vicaire de l’Inquisition qui me +communiqua l’ordre du Saint-Office, venu de Rome, avec une lettre du +cardinal Barberini, m’enjoignant de ne pas renouveler ma demande de +rentrer à Florence; sans quoi, disait-on, je serais de nouveau enfermé +dans la prison même du Saint-Office. C’était la réponse à la requête +présentée par Son Éminence l’ambassadeur de Toscane, après mes neuf mois +d’exil! J’en conclus que ma prison actuelle ne sera échangée que contre +la prison étroite qui, s’ouvrant tous les jours, est destinée à nous +recevoir tous. + +«Ces faits et d’autres encore, dont l’énumération m’entraînerait trop +loin, prouvent que la fureur de mes puissants ennemis augmente de jour +en jour. Ces adversaires ont enfin consenti à se démasquer devant moi; +il y a quelque temps, un de mes amis intimes ayant eu l’occasion de +parler de mon affaire au Père Christophe Gremberger, mathématicien du +_Collegio Romano_, notre jésuite tint exactement le langage suivant[19]: + + [19] Nous avons cité ces paroles plus haut. + +«--Pourquoi Galilée ne s’est-il pas ménagé les bonnes grâces de nos +Pères? Rien de désagréable ne lui serait arrivé. Il brillerait +triomphant, glorieux et grand aux yeux du monde. Il écrirait tout ce +qu’il voudrait, même sur le mouvement de la terre, et nul ne +l’inquiéterait.» + +«Vous voyez par là, très-honoré seigneur, que ce n’est pas pour telle ou +telle opinion que l’on m’a persécuté et que l’on me persécute, mais +parce que j’ai encouru la disgrâce des Pères jésuites. J’ai d’autres +preuves de la vigilante activité de mes ennemis. Ainsi, une lettre qui +m’était adressée par je ne sais quel étranger, lettre qu’il avait +envoyée à Rome, pensant que j’y demeurais encore, a été saisie et remise +au cardinal Barberini. Heureusement cette lettre ne contenait aucune +réponse à mes propres lettres, mais traitait seulement du dialogue, qui +y était très-vanté. + +«Plusieurs personnes ont lu cette lettre, et l’on me dit qu’il en existe +plusieurs copies, dont on veut m’en envoyer une. Ajoutez à cela d’autres +tourments et de nombreuses infirmités corporelles qui, sans parler de +mon âge, (plus de soixante-dix ans), m’accablent tellement que la +moindre fatigue m’épuise et me rend malade. Pour toutes ces raisons, mes +amis doivent être indulgents envers moi. Ce qui au premier abord +ressemble à de la négligence, n’est en réalité que de l’impuissance. + +«Mais vous, très-honoré seigneur, qui plus que tout autre me voulez du +bien, vous serez assez bon pour me conserver l’affection de tous mes +protecteurs de Paris, surtout celle du seigneur Gassendi que j’aime et +que je vénère tant. Communiquez-lui le contenu de cette lettre, puisque +par un nouveau témoignage de sa bonté il désire savoir quel est mon +sort. Vous me ferez aussi le plaisir de lui annoncer que j’ai reçu la +dissertation du seigneur Martius Hortensius[20] et que je l’ai lue avec +un intérêt tout particulier. S’il plaît à Dieu de me délivrer d’une +partie des maux que j’endure en ce moment, je ne manquerai pas de +répondre à son aimable lettre. En même temps que la présente, vous +recevrez les verres que le seigneur Gassendi avait demandés pour son +usage et pour celui de quelques autres personnes qui désirent faire des +observations astronomiques. Ayez la bonté de les lui envoyer, en lui +faisant remarquer que l’intervalle de verre à verre doit être à peu près +aussi grand que le fil qui les entoure est long, un peu plus long ou un +peu moins selon la vue de la personne qui s’en sert. + + [20] Martius Hortensius, de Delft, auteur d’un livre sur le double + mouvement de la terre. + +«Bérigard et Chiaramonti[21], tous deux professeurs à Pise, ont écrit de +longs ouvrages contre moi; celui-ci pour sa défense; celui-là «contre sa +volonté, dit-il, mais à l’instigation d’une personne qui peut lui être +utile.» Ce qui est à remarquer, c’est que voyant s’ouvrir devant elles +un vaste champ de flatteries pour les puissans, certains hommes s’y sont +jetés à corps perdu et avec tant d’étourderie qu’il leur est échappé des +audaces qui dans d’autres circonstances auraient paru énormes, pour ne +pas dire monstrueuses. Fromont, à propos du mouvement de la terre, est +entré jusqu’au cou dans l’hérésie. Un certain Père jésuite a imprimé à +Rome que l’opinion du mouvement de la terre est de toutes les hérésies +la plus abominable, la plus pernicieuse, la plus scandaleuse et que l’on +peut soutenir dans les chaires académiques, dans les sociétés, dans des +discussions publiques et dans des ouvrages imprimés tous les arguments +contre les principaux articles de foi, contre l’immortalité de l’âme, +contre la création, contre l’incarnation, etc., à l’exception seulement +du dogme relatif à l’immobilité de la terre; qu’en conséquence cet +article de foi doit être considéré comme tellement sacro-saint, avant +tous les autres, qu’il n’est licite d’émettre contre lui aucun argument +dans une discussion, fût-ce pour en prouver la fausseté. Le titre de cet +écrit est: _Melchioris Inchofer[22] a societate Jesu tractatus +syllepticus_. + + [21] Bérigard (Claude), de Moulins, professeur à Pise.--Scipione + Chiaramonti, de Cesena, de la famille dont descendait Pie VII. + + [22] Melchior Inchofer, Viennois, auteur de plusieurs ouvrages, et + entre autres de la _Monarchie des Solipses_. + +«C’est aussi à Rome que demeure Antonio Rocco, qui, pour défendre la +philosophie péripatéticienne contre mes objections, écrit contre moi +d’une façon peu bienveillante. Il reconnaît lui-même qu’il ne sait rien +en mathématiques et en astronomie. C’est un esprit borné, qui n’a pas la +première notion des sujets qu’il traite; il n’en est que plus arrogant +et plus téméraire. + +«Si Dieu le veut, je compte publier mes ouvrages sur le Mouvement et +d’autres travaux, tous plus importants que ceux j’ai fait paraître +jusqu’ici. La présente vous sera remise par le signor Roberto Galilei, +mon protecteur et mon parent, à qui vous pourrez donner connaissance du +contenu de cette lettre; car je ne lui écris que très-brièvement. Avec +la lettre du seigneur Gassendi j’en ai reçu une autre du seigneur +Peiresc d’Aix; tous les deux me demandent des verres de télescopes. Je +vous prie donc de me faire le plaisir de prier le seigneur Gassendi de +vouloir bien faire savoir au seigneur Peiresc qu’il les a reçus et de +lui permettre de s’en servir. Je le charge en outre de m’excuser auprès +du seigneur Peiresc de n’avoir pas encore répondu à sa lettre qui a été +la bienvenue. Je suis assiégé de tant de chagrins que je suis dans +l’impossibilité de faire ce qui me serait le plus agréable. Je suis +fatigué et je crains de vous avoir ennuyé démesurément; pardonnez-moi et +comptez sur mon dévouement. Je vous baise les mains.» + + * * * * * + +Le célèbre et spirituel collecteur du plus beau musée d’autographes qui +existe en Europe, M. Feuillet de Conches possède une très-curieuse +lettre de Galilée, qui se rapporte à cette époque. + +Je la crois inédite; et je profite avec reconnaissance de la permission +qu’il m’a donnée d’en faire usage. Datée de la deuxième année de sa +séquestration, elle révèle une face particulière de cette physionomie +complexe, et montre sous un jour nouveau le disciple d’Épicure et +l’homme d’esprit. + + A UN INCONNU + + SEIGNEUR ILLUSTRE ET MAITRE TRÈS-HONORABLE, + + «Les froids excessifs, tant ceux de la saison que ceux de l’âge, ma + situation qui est d’avoir été mis au vert,--le grand régal qui m’a été + fait, il y a deux ans, de cent flacons et d’autres moindres envois des + mois passés;--ceux de son éminence le cardinal, des sérénissimes + princes et du duc de Guise, outre que ces deux pièces de vin du pays + se sont perdues, tout cela me force à recourir à votre bon secours et + à profiter de l’offre courtoise qui m’a été faite; je désire qu’en + vous aidant des conseils des juges les plus délicats, en toute + diligence et avec tout le soin imaginable, vous me procuriez la + provision de quarante flacons ou deux caisses de liqueurs variées, les + plus exquises possible; ne pensez pas à m’épargner la dépense. + J’épargne tant, quant à toutes les autres voluptés corporelles, que je + puis bien me laisser aller à quelque dépense en faveur de Bacchus, + sans offenser ses compagnes Vénus et Cérès. Je crois que vous + trouverez aisément des vins de Scillo et de Carini (Charybde et + Scylla, si vous voulez), des vins grecs, de ceux de la patrie de mon + maître Archimède le Syracusain, des vins clairets, etc... En + m’envoyant les caisses, veuillez y joindre la facture, que je payerai + intégralement et bientôt... La nuit passée, la neige est tombée et le + sol en est couvert à la hauteur d’une palme; elle continue et est en + train d’atteindre la hauteur d’un demi-bras. De ma prison, etc., + etc.[23]...» + + [23] ILLUSTRE SIGNORE E PADRONE OSSERVISSIMO, + + I freddi eccessiui, l’uno della stagione e l’altro della mia + vecchiaia, l’esser ridotto al verde il regalo grande di 2 anni fa + delli 100 fiaschi, e tutti i piarticolari (_sic_) minorj del sermo + padne delli 2 messi passati, con quello dell’ Emmo S. card. dei + sermi Principi, e li 2 dell’ Eccmo S. di Ghisa, oltre all’ essermisi + guastato il vino di 2 botticelle di questo del paese, mi mettono in + necessità di ricorrere al sussidio, e favori di V. S. e del S. + Sisto, conforme alla cortese offerta fattami all’ imperiale, cioè + che con ogni diligenza, e col consiglio, et intervento de i piu + purgati gusti, uoglino restar seruiti di farmi provisione di 40 + fiaschi, cioè di 2 casse di liquori varij esquisiti che costi si + ritrouino, non curando punto di rispiarme dispesa, perche rispiarmo + tanto in tutti gl’altri gusti corporali che posso lasciarmi andare à + qualche cosa à richiesta di Bacco, senza offesa delle sue compagne + Venere e Cercre. Costi non debbon mancare Scillo e Carini (onde + voglio dire Scilla e Cariddi) nè meno la patria (_deux fois_) del + mio maestro Archimede Siracusano, i Grecchie i claretti, etc. + Hauranno, come spero, comodo di farmegli capitare col ritorno delle + casse della dispensa; ed io prontamente sodisfaro tutta la spesa: ma + non già tutto l’obbligo col qual restero legato (_obli_ effacé) alle + SSre loro che sara infinito; ma là dove non arriveranno le forze + supplirà in parte la buona voluntà con la prontezza in servirle, + dove mi onorassero diqualche loro comandamto. La neve in questa + notte passata si è alzata un buon palma, e tuttavia per arrivare a + mezzo brº (bracchio): e con affetto baccio loro le mani. Dalla mia + carcere d’Arcetri, 4 di marzo 1675. + + Div. S. M. Mtre + + Paratmo Et obligatmo servre, + + GALILEO GAL. + +Pauvre vieillard! qui oserait lui reprocher le soin avec lequel il +recommande ses douces liqueurs à son correspondant anonyme? Laissez-lui +ces chers flacons. Il y puisera un peu d’illusion et d’oubli. Une fiole +de vin grec, compatriote de son maître Archimède, noyera le souvenir +amer des Grassi, des Firenzuola, du Pape, de l’Inquisition, de ses +envieux. Il oubliera sa liberté perdue; sa solitude attristée; ses +derniers jours avilis. + +Dans les veines réchauffées du vieillard un peu de vie va circuler; la +belle fleur des jeunes années, la fleur de l’espoir renaîtra dans son +âme. Il reprendra possession de sa force; et se voyant d’avance maître +de l’avenir intellectuel, et roi de la science moderne, il foulera aux +pieds les persécuteurs et les jaloux. + +Cependant l’Europe ne l’oubliait pas. + +Un jour un étranger, forçant la consigne ou trompant la vigilance des +gens apostés pour surveiller son séquestre, pénétra jusqu’à lui. C’était +un beau jeune homme, un voyageur que la vénération pour le génie, +l’amour du bien et du beau, la tendre pitié pour les nobles infortunes, +le dégoût des iniquités humaines, avaient dirigé vers l’asile où +languissait le destructeur des vieilles erreurs astronomiques. C’était +Milton. Par quel instinct secret ce philosophe et ce poëte--qui devait +plus tard expier son propre génie et sa propre gloire--fut-il attiré +vers Arcetri? + +Il y a dans la sphère morale des accords mystérieux dont l’énigme nous +étonne, nous attendrit, et nous échappera toujours. Pendant que, +secondés par l’envie, les derniers efforts du passé et des institutions +antiques se réunissaient pour accabler l’astronome captif, les clartés +du monde nouveau, de la conscience individuelle et de la liberté bien +réglée se faisaient jour en Angleterre à travers mille erreurs et mille +crimes. L’anglais Milton, amateur des anciens et de la liberté, grave et +doux, austère et poétique, savant et inspiré, lui qui avait déjà servi +le grand élan de son pays vers la liberté des consciences, ne voulut +point quitter l’Italie sans avoir visité Galilée et sans avoir rendu +hommage au prisonnier. + +Qu’on se représente donc ces deux nobles figures; je ne connais rien de +plus touchant que leur contraste. Galilée est aveugle; cette religieuse, +sa fille, la seule qui lui reste, le soutient dans sa marche tremblante, +pendant que le bâton à la main il essaye de retrouver sa route dans le +jardin qu’il a planté et qu’il aime. Sa tête italienne étincelle encore +de verve et de génie sous les cheveux blancs qui la couronnent; à +l’harmonie du profil, à la gravité des contours, à la largeur élégante +de ce front qui contient le monde, vous reconnaissez la puissance de la +pensée et celle de la race. Des touches un peu molles, un délicat +sourire, quelques nuances féminines ou déliées trahissent l’homme du +monde, le fils des sociétés qui s’épuisent dans les artifices et les +voluptés. + +Le jeune Anglais est bien plus grave. Une simplicité austère le +caractérise. Son costume est sans recherche; de longs cheveux bouclés et +bruns, de cette nuance dorée qui a tant de charme tombent sur ses +épaules et accompagnent bien ses grands yeux bleus attentifs, son +mélancolique et profond sourire et son visage d’une blancheur éclatante, +dont la pureté n’a été ternie ou altérée ni par les sensualités +grossières ni par les passions violentes. + +Quand ils s’assirent tous deux sur la pente de la colline d’où Milton +pouvait contempler Florence tout entière, ses palais de marbre, ses +coupoles, ses clochers et ses ponts sous lesquels gronde l’Arno, quelles +furent ses pensées? Eut-il le pressentiment de sa destinée future et de +celle de l’Angleterre? Une voix intérieure lui apprit-elle qu’il serait +un jour célèbre comme Galilée, aveugle comme lui, comme lui condamné à +l’isolement des derniers jours et à la réprobation des contemporains? + +--Plus heureux que lui d’ailleurs; car il devait laisser le souvenir +d’une vieillesse virile et fière. + +On ignore à quelle date précise se rencontrèrent ces deux grands +mortels; l’un génie du midi, multiple intelligence, débile volonté; +l’autre, réunissant tous les caractères du nord, corrigés par un reflet +heureux du soleil de la Grèce et par l’étude des anciens. + +Milton rappelle cette circonstance dans de beaux vers. Il dit aussi dans +une lettre: «qu’_il a cherché et trouvé le célèbre Galilée, alors devenu +vieux et prisonnier de l’Inquisition_.» Voilà tout. C’était vers 1638. + +L’histoire particulière ou générale ne s’est pas inquiétée de cette +rencontre et de cette conversation entre deux génies, qui certes nous +intéressent plus que les derniers Médicis et les plus illustres des +Barberini. + +Il est triste de penser que les chroniqueurs n’en aient rien dit, eux +qui ont noté si exactement les entrées des ambassadeurs dans la ville de +Rome pendant le dix-septième siècle; raconté comment les uns pénétrèrent +dans la ville _in fiocchi_, avec des «glands et des torsades», les +autres, «sans torsades» et sans parure; et comment ceux-ci ont fait +battre par leurs laquais la livrée de ceux-là pour le plus grand honneur +du maître; et quel fut l’embarras de S. S. forcée d’accommoder les +choses et de satisfaire les puissances rivales. + +--Notables événements sans doute! La peinture et la gravure s’en sont +emparées; leur image reproduite sans cesse se trouve sous mille formes +au cabinet des estampes. + +Mais rien de la causerie, si importante et si curieuse, entre le jeune +puritain anglais qui connaît déjà Pym et Cromwell, et le vieil Italien +catholique correspondant de Gassendi. Elle n’a point laissé de traces, +puisque Milton ne nous l’a pas transmise. + +J’aurais voulu que l’auteur du _Paradis perdu_, réservé aussi à la +persécution des «jours mauvais et des langues mauvaises» (_evil days and +evil tongues_); lui qui, au moment de sa visite à Galilée, avait déjà le +cœur plein de ces nobles idées de grandeur morale, de liberté régulière, +d’honneur national, auxquelles en 1638 il n’avait pas encore donné +d’expression éclatante et publique, nous eût appris ce qu’était alors +Galilée; de quels sujets ils s’entretinrent ensemble; et surtout quelles +pensées lui inspirait un spectacle si douloureux. + + + + +XXX + +Solitude, cécité et longévité du vieillard.--Le P. Mersenne le +traduit.--Le duc de Noailles le protége.--Générosité de +Calasanzio.--Dernière rétractation.--Derniers moments. + + +Galilée avait pu espérer que le Pape reviendrait de son erreur et +reconnaîtrait son injustice. Au fond Urbain VIII était partisan de la +doctrine copernicienne. Mais il ne s’agissait ni de Copernic ni de sa +théorie. On satisfaisait à la politique; on contentait les +amours-propres; on jetait sa pâture à l’envie. + +Galilée perdit enfin courage. + +Ses persécuteurs redoublèrent de cruauté. Contre Galilée malade et +presque mourant ils s’acharnaient encore. + +On apportait toutes sortes d’entraves à la publication de ses ouvrages; +ses relations déjà si limitées étaient de jour en jour entourées +d’obstacles nouveaux; Castelli lui-même ne pouvait le voir sans témoins. +En revanche, l’Inquisiteur avait l’ordre de venir s’assurer de temps en +temps que Galilée était bien _humble_ et bien mélancolique[24]! + + [24] Nelli, _Vita_. + +On savourait le plaisir de le voir ainsi, accablé et prosterné. Un +fonctionnaire spécial était chargé de contrôler sa tristesse. + +Sous ce redoublement de rage[25] le vieillard, d’une humeur +naturellement affable, facile et gaie, devint ombrageux et sombre. Il +soupçonna partout des embûches; il perdit le dernier bonheur des +malheureux, la confiance. + + [25] «_La rabbia_ di miei potentissimi persecutori si va continuamente + inasprendo», écrit-il lui-même. + +Antonini lui ayant demandé des détails sur ses dernières découvertes, il +lui répond: + +«Si je n’avais, très-honoré seigneur, acquis en mille autres +circonstances la preuve certaine de votre affection sincère et dévouée, +je pourrais m’étonner de la demande que vous me faites, de vous +communiquer dans une lettre particulière mes découvertes et mes +observations sur la lune. Dois-je penser qu’elle est réellement +inspirée, comme vous me le dites, par votre zèle et la crainte de me +voir ravir le fruit de mes travaux?...» + +Lorsqu’il confie au duc de Noailles, alors ambassadeur de France à Rome, +son ouvrage inédit (les _Discours et démonstrations mathématiques_), il +ne lui cache ni son abattement ni ses ombrages. + +«Confus, dit-il, et affligé du mauvais succès de mes autres œuvres, et +ayant résolu de ne rien publier désormais, j’ai voulu au moins remettre +en des _mains sûres_ quelque copie de mes travaux; et comme l’affection +particulière que vous m’accordez vous fera sûrement souhaiter de les +conserver, j’ai voulu vous remettre ceux-ci.» + +Le duc de Noailles ne trahit pas les espérances de Galilée; l’ouvrage +confié à ses soins fut imprimé par les Elzevirs. (Leyde, 1638.) On aime +à voir ce nom français et illustre briller à la tête des défenseurs et +des amis du savant persécuté; c’étaient l’Anglais Milton, les Français +Mersenne, Peiresc, Gassendi; les Hollandais Grotius et Lucas Holste; les +anciens disciples du philosophe, Torricelli et Viviani. Ces derniers, +qui l’aimaient comme un père, se proposaient déjà de perpétuer sa gloire +et de fonder l’_Academia del Cimento_, qui devint célèbre dans le monde +entier. Le propagateur infatigable des sciences et des lettres, Peiresc +ne cessait de lui témoigner son dévouement et son admiration; Diodati, +de concert avec Grotius, s’occupait de faire adopter par les +États-Généraux de Hollande sa méthode pour la détermination des +longitudes; Carcavi publiait une édition de ses œuvres; Mersenne les +traduisait. + +Cependant la tourbe des serviles, des faibles et des avides d’honneurs +continuait à flatter le pouvoir et à étouffer le vaincu. On lui +décochait mille épigrammes; il souffrait d’âme et de corps; et il +gardait le lit. Alors un catholique espagnol, Don José Calasanzio, +fondateur des _Écoles Pies_, comprit et accomplit le devoir d’un +chrétien. Au vieillard abattu et alité, solitaire et désespéré il envoya +deux de ses clercs pour lui servir de secrétaires, le soigner et le +consoler. Quand la maladie du philosophe s’aggrava, Calasanzio écrivit +de Rome au recteur des écoles de Florence: + +«Si par hasard il signor Galileo désirait que le Père Clemente passât +encore deux nuits auprès de lui, je veux que Votre Révérence le +permette. Puisse Dieu faire que ses soins assidus lui apportent tout le +bien que je lui souhaite!» + +Les souffrances de Galilée approchaient de leur terme. Dès 1637 la +cécité était venue se joindre à ses autres maux. Il perdit d’abord l’œil +droit, et le 7 août de ladite année il écrivait à Diodati: + +«Si mon mal augmente comme il a augmenté dans les trois ou quatre +derniers jours, je crains de ne plus pouvoir écrire une lettre.» + +Bientôt Galilée devint aveugle. + +En 1638, on le crut voisin de l’agonie; l’Inquisition consentit à ce +qu’on le transportât pour quelques jours à Florence; à peine +convalescent, il fut ramené à sa villa. + +Parmi ses dernières lettres, datées d’Arcetri, une seule traite encore +une fois la grande question du mouvement de la terre. Sans doute il eût +mieux valu pour son honneur qu’il ne l’écrivît pas; mais on connaît +Galilée; on sait quelles épreuves ont ployé ce caractère aimable et +broyé cette âme facile; on ne s’étonnera pas des terreurs et des +angoisses que trahit l’épître suivante, datée du 16 mars 1641 (l’année +qui précéda sa mort), et adressée à François Rinuccini qui avait émis +des doutes sur la doctrine de Ptolémée. + +«En aucun cas, dit-il, il ne faut adopter le système de Copernic; il est +faux, cela est indubitable. Nous, catholiques surtout, nous devons le +repousser; l’autorité irrécusable de l’Écriture sainte est contraire à +ce système, ainsi que de célèbres théologiens l’ont expliqué; leur +déclaration unanime nous prouve que la terre, placée au centre, est +immobile et que le soleil tourne autour d’elle. Les conjectures sur +lesquelles Copernic et ses partisans ont prétendu établir l’idée +contraire tombent devant l’argument bien fondé de la toute-puissance +divine; celle-ci pouvant effectuer d’une façon multiple et même infinie +ce qui, suivant nos opinions et nos expériences, ne devrait se faire que +d’une seule façon, nous n’avons pas le droit de chercher quelle sera, +quelle peut ou pourrait être l’action de la main de Dieu; il ne nous est +pas permis de défendre avec obstination ce en quoi nous avons pu nous +tromper. Si d’ailleurs les observations et les expériences de Copernic +me paraissent insuffisantes, celles de Ptolémée, d’Aristote et de leurs +sectateurs sont encore plus erronées et plus trompeuses; démontrer la +fausseté de leur système sans s’écarter des limites du savoir humain est +chose facile.» + +Ainsi, tout en reniant le système de Copernic, il ne veut pas se priver +d’un dernier sarcasme qu’il adresse au système de Ptolémée. Son +ingénieuse subtilité trouve moyen de s’abriter derrière la science pour +insulter aux erreurs de son adversaire; et il met en avant, comme un +bouclier, les condamnations de l’Église pour justifier sa propre +infidélité envers son maître. Cette lettre n’est ni une lâcheté ni une +ironie; c’est l’une et l’autre, c’est un dernier trait de caractère. + +En avril 1641 il invite Alessandra Bocchineri Buonamici, sœur de sa bru, +et en septembre son disciple Torricelli, à venir lui rendre visite. + +«La situation est belle, dit-il dans l’une de ces lettres, et l’air +très-salubre... Ne vous préoccupez pas si cette visite peut m’attirer +quelques vexations; qu’elle soit agréable ou non à mes ennemis, cela +m’importe peu; je suis accoutumé à des ennuis bien plus graves, et je +les endure comme s’ils étaient tout à fait légers.» + +Le 20 décembre Galilée écrit de nouveau à Alessandra: + +«J’ai reçu votre lettre si aimable; elle m’a été d’une grande +consolation; je me trouve, depuis plusieurs semaines, au lit, gravement +malade. Je vous remercie le plus cordialement possible pour l’intérêt si +bienveillant que vous me portez et pour l’œuvre de miséricorde que vous +accomplissez envers moi dans mon malheur et mes misères. + +«Pour le moment je n’ai pas besoin de linge; mais je vous reste +doublement obligé de l’attention que vous donnez à mes besoins. Je vous +en prie, excusez la brièveté de ma lettre. Je souffre horriblement, +tandis que je vous baise la main ainsi que celle de votre époux.» + +Cette lettre précéda de peu de jours le décès de Galilée. + +Le 8 janvier 1642, âgé de près de soixante-dix-huit ans, il rendit le +dernier soupir; les mains pieuses de ses parentes abaissèrent les +paupières du vieillard sur ses yeux depuis longtemps éteints; et de +simples obsèques rendirent le grand homme à sa terre natale. + + + + +CONCLUSION + + +Telle fut la torture infligée à Galilée. + +Ainsi se passèrent sans rapport avec les hommes qu’il aimait et dont il +reste le bienfaiteur les dernières années de l’illustre astronome. Nul +geôlier ne gardait ses portes; mais une retraite absolue, jointe à de +vives souffrances physiques s’aigrissait par la honte d’une pénitence +presque enfantine. + +La conscience de sa faiblesse, le remords de ses vains artifices et de +ses inutiles concessions, devaient en accroître l’amertume; et le peu de +fruit qu’il recueillait de sa longue humilité devait la lui faire +regretter cruellement. Il était aveugle; ses ennemis triomphaient; on +lui défendait l’entrée de Florence et il obéissait. Une ou deux femmes +affligées et fidèles suivaient, en le consolant et en le soignant, +l’instinct divin de leur sexe, comme les envieux accomplissaient leur +tâche et faisaient leur métier. De temps à autre Firenzuola se donnait +la joie de dépêcher vers Arcetri un petit estafier qui s’informait si +Galilée recevait du monde, s’il correspondait au dehors et s’il était +bien sage. + +Tout savant qui voulait plaire et arriver aux honneurs le couvrait +d’injures dans un beau livre dédié aux puissances; on disait et on +imprimait ce qu’on voulait contre Galilée; lui ne pouvait rien imprimer, +rien répondre à qui que ce fût. Philosophes, dialecticiens, orateurs, +rhéteurs, théologiens, professeurs, universitaires, astronomes, poëtes, +mathématiciens, lyristes, inventeurs de sonnets et d’opéras faisaient +leur cour à Urbain VIII et consolaient Simplicio raillé, en le +félicitant de son admirable courage à écraser cette peste humaine, +Galilée, vrai brandon de l’hérésie. Les puissants leur répondaient par +des faveurs hiérarchiques et des distinctions sociales. + +C’est cette étude d’une Société avilie que j’ai voulu compléter[26]. Que +ceux qui aiment à s’instruire s’instruisent. Les Grassi, les Caccini, +les Firenzuola, se frottaient les mains en achevant l’œuvre sourde et +féroce de l’assassinat moral. L’indifférence était universelle; et +Galilée lui-même s’abandonnait. O Société molle, vous êtes plus que +sauvage! Personnes distinguées! mœurs adoucies! vous dégradez même vos +victimes; et c’est votre dernière honte. + + [26] V. notre ouvrage sur les _Couvents d’Italie_, et sur _Virginie de + Leyva_. + +J’ai montré Galilée mourant de chagrin au fond de sa retraite +pénitentielle, implorant ses persécuteurs et ne tarissant pas de +protestations, de rétractations, de supplications, de soumissions, de +sollicitations et d’éloges adressés à Urbain VIII, aux inquisiteurs, à +son _maître_ et à tout le monde. Il s’attira ainsi l’injonction +définitive d’avoir à ne jamais adresser aucune requête à ses _maîtres_! +Cette dégradation révolte la pensée et blesse le cœur. + +Le voilà donc repentant, contrit, anéanti sous la verge du plus fort; il +tremble sous la calomnie; il est écrasé par la manœuvre et la cabale. + +C’est là un triste spectacle. La postérité n’en a pas accepté la +tradition et l’héritage. Elle a inventé un autre Galilée, le Galilée +héroïque; oubliant que les mœurs italiennes du dix-septième siècle, +pétries pour l’abaissement par la conquête et comptant l’obéissance +passive pour le premier de leurs dogmes, ne pouvaient engendrer d’autres +héros;--elle a créé un mythe sublime, qu’elle a substitué au personnage +réel. Ainsi s’est établie dans la créance populaire la fiction d’un +Galilée martyr, philosophe indomptable et convaincu; douce et fière +figure, merveilleuse émanation, née des aspirations et des désirs; fille +de cette poésie du juste et de cet instinct du beau moral, qui vivront +toujours dans les âmes, pour protester contre les réalités de +l’histoire. + +Ainsi deux peintres modernes ont fait du héros de notre siècle, celui-ci +un demi-dieu de la statuaire grecque, celui-là un héros d’élégie +moderne. + +Le jeune Consul de la République, guidé par un paysan à travers les +sentiers neigeux des Alpes est devenu dans le tableau de Delaroche un +Werther sentimental; l’ingénieux peintre a réuni dans le même cadre et +opposé l’une à l’autre,--ici la physionomie candide et rustique du +montagnard;--là le profil dominateur, la figure méridionale de Napoléon; +angles géométriques, conception profonde, absolu de l’algèbre volant à +la conquête du monde. David, au contraire, faisant de Bonaparte Persée +qui délivre Andromède, a montré le demi-dieu imperturbable sous sa +draperie rouge, immobile sur un cheval de bronze. La réalité est plus +naïve[27]. Sur un mulet dont un petit montagnard tient la bride, vous +voyez seulement un jeune homme aux cheveux noirs, pâle, rêveur, amaigri, +attentif, l’œil étincelant; républicain qui sera empereur. + + [27] Lisez, dans l’Histoire de M. Thiers, cette admirable page. + +Des nuages du symbole j’ai voulu dégager le vrai Galilée. Cet Italien, à +demi Grec, sublime révélateur des secrets du ciel; génie qui a précédé +Newton, continué Bacon, annoncé Descartes, n’est pas un héros du courage +moral; c’est un génie de lumière. + +Quand le même Descartes, alors simple officier, apprit à quelle +rétractation misérable les envieux avaient réduit Galilée; il ne voulut +point s’exposer à un si rude combat et il détruisit son premier +manuscrit. Mais Gassendi, Peiresc, Milton, Diodati restaient vivants; +Locke étudiait la médecine à Oxford. Le jeune Guillaume Penn allait +écouter les prédications des quakers. Tout dans les esprits se préparait +pour la vengeance définitive de Galilée. Et Galilée est vengé. + +Je termine ici cette étude sur la société italienne de 1640. J’ai +reporté sur elle, sur un certain état des âmes, sur les mauvaises +doctrines, sur l’obéissance passive, sur l’éducation fausse des peuples, +sur la destruction de la dignité individuelle, du sens moral et de la +conscience personnelle, tout l’odieux que depuis longtemps on avait +concentré sur la cour de Rome, le sacré Collége et la Religion même. La +lâcheté générale a fait le crime. N’en accusez que la conquête +étrangère, la servitude enracinée, et l’avilissement social. + +Ce triste état de mœurs, qui, je le pense, va se régénérer en Italie, a +duré jusqu’à nos jours. En 1814, les bourgeois de Milan voulaient se +défaire de Prina; ceux-ci, comme les envieux de Galilée, aimaient la +convenance et la douceur, la bonne grâce et la politesse. On entra donc +dans la cathédrale. Prina se trouvait au milieu. Personne n’était armé, +chacun avait un parapluie. Vers l’Introït on se pressa sur le +malheureux, et la foule devenant de plus en plus compacte l’étouffa +mollement, pendant que mille coups muets le frappaient avec mesure et +pétrissaient son cadavre. Sans avoir fait autre chose que serrer par +degrés la victime, on finit donc par la laisser gisante et morte sur les +dalles que pas une clameur n’avait ébranlées, que pas une tache de sang +ne déshonorait. + +De même, avant d’expirer sous les coups d’une société voluptueuse, +docile, affaiblie, rendue cruelle par l’esclavage, Galilée avait +longtemps langui. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + INTRODUCTION + BUT DE CE LIVRE + + I. But de ce livre.--La société italienne des derniers + temps.--L’envie triomphante. 3 + II. Caractère personnel de Galilée.--Sa faiblesse morale + née des faiblesses morales de l’époque. 9 + III. L’Italie en 1600 et 1650.--Sa misère morale.--Excès + et exagération de la science sociale. 12 + IV. Catholicisme italien.--Galilée placé entre la philosophie + nouvelle et l’obéissance traditionnelle.--Opinion de + Guicciardini sur sa conduite. 18 + + LIVRE PREMIER.--PREMIÈRE ÉPOQUE DE GALILÉE + LA JEUNESSE + + V. Jeunesse de Galilée.--Ses premières fautes.--Ses + ennemis.--Il se réfugie à Venise.--Il occupe la + chaire de mathématiques à Padoue. 25 + VI. Galilée rentre en grâce par une flatterie.--Les envieux + reviennent à la charge. 32 + VII. Études de mœurs.--Comment il faut changer de point + d’attaque pour perdre son ennemi.--Galilée hérétique. 37 + VIII. Marche des ennemis de Galilée.--Comment celui-ci les + provoque, prête le flanc à leurs attaques et affaiblit + sa position. 41 + + LIVRE II.--SECONDE ÉPOQUE DE GALILÉE + + IX. État de l’Église et des esprits.--Florence, + Rome.--Destruction de la moralité individuelle.--Une + église italienne en 1620.--Les vieillards persécutés. 55 + X. Arrivée de Galilée à Rome en 1616.--Accueil qui lui est + fait.--Ses espérances présomptueuses. 63 + XI. On intime à Galilée l’ordre d’abjurer la doctrine de + Copernic. 68 + XII. L’inquisition menace Galilée.--On l’avertit de son + danger.--Lettre de Pichena. 71 + XIII. Galilée se fait délivrer un certificat de bonnes pensées + et de catholicisme.--Conduite d’Urbain VIII.--Le + _Saggiatore_.--Illusions de Galilée. 75 + XIV. Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde.--Les + ennemis se réveillent.--Analyse de ce dialogue. 83 + XV. Subterfuges et finesses de Galilée pour faire imprimer + son dialogue.--Il y réussit.--Il obtient toutes les + approbations et _permis d’imprimer_. 94 + XVI. Publication du Dialogue sur le système du monde. + Pourquoi on ne le lit plus en France.--Préface ignoble + de ce beau livre. 101 + XVII. Plan d’attaque définitive contre Galilée. 109 + + LIVRE III.--TROISIÈME ÉPOQUE DE GALILÉE + LA PERSÉCUTION + + XVIII. Naissance du mythe sur Galilée soumis à la torture. + Fausse lettre de Galilée à Renieri.--Tiraboschi. 115 + XIX. L’intrigue contre Galilée éventée par un + contemporain.--Rôles de Firenzuola et de Ciampoli. 121 + XX. Une commission est nommée pour examiner le livre de + Galilée.--Conduite équivoque et faible du + philosophe.--Sa défense.--Lettre du grand-duc, dictée + par Galilée à Bali Cioli. 131 + XXI. Galilée s’excuse et cherche à éviter le procès.--Sa + lettre au frère du pape.--Ses tergiversations et ses + détours. 143 + XXII. Douceurs prodiguées à Galilée.--On le conduit en + litière.--Lettre à Diodati. Contradictions de + Galilée.--Ses illusions. 160 + XXIII. Voyage de Florence à Rome.--La peste.--Accueil fait à + Galilée.--Ses lettres particulières.--Aveuglement, + crédulité, faiblesse. 180 + XXIV. Les batteries des ennemis de Galilée se démasquent.--On + le transfère en prison.--Il s’efforce de désarmer ses + ennemis par l’humilité et la patience.--Il tombe + malade. 197 + XXV. Interrogatoires de Galilée.--Il se rétracte + volontairement.--Abaissement extrême de Galilée.--Il + présente sa défense avec ses excuses. 203 + XXVI. Condamnation de Galilée.--Il écoute, résigné, à genoux, + sa sentence. 210 + XXVII. Galilée a-t-il subi la torture?--Controverse à ce + sujet.--Lettre apocryphe sur laquelle cette hypothèse + est fondée. 214 + XXVIII. Nouvelles excuses offertes par Galilée condamné.--On + repousse ses prières.--Il quitte Rome et va résider + à Sienne, chez l’archevêque Piccolomini.--Sa + captivité d’Arcetri. 228 + XXIX. Le vieillard captif dans la villa d’Arcetri.--Ses + lettres.--Une lettre inédite de l’épicurien + Galilée.--Visite de Milton. 241 + XXX. Solitude, cécité et longévité du vieillard.--Le P. + Mersenne le traduit.--Le duc de Noailles le + protége.--Générosité de Calasanzio.--Derniers moments. 262 + Conclusion. 275 + + +FIN + + +PARIS.--TYP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1. + + + + +ERRATA + + +Page 51, ligne 14. Au lieu de «cette opiniâtreté de parade», lisez «son +vain effort». + +Page 159, ligne 1re. Au lieu de «ce beau caractère», lisez «cet aimable +caractère». + +Page 251, ligne 15. Au lieu de «sa», lisez «la». + +Page 261, ligne 8. Au lieu de «transmis», lisez «transmise». + + +[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les errata ont été corrigés, sauf celui relatif +à la page 251, qui n’a pas été trouvé dans le texte.] + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79052 *** diff --git a/79052-h/79052-h.htm b/79052-h/79052-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5db4ee9 --- /dev/null +++ b/79052-h/79052-h.htm @@ -0,0 +1,6082 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Galileo Galilei | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3, .h3 { text-align: center; margin: 3em 0 1.5em 0; font-weight: normal; } + +.first { display: inline-block; padding-bottom: .5em; font-weight: bold; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +.cc, figure, figcaption { text-align: center; text-indent: 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.i { font-style: italic; } +.i i, .rm { font-style: normal; } +.g { letter-spacing: .1em; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.poetry { text-align: left; margin: 1em 3%; } +.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } + +.ind { margin: 1em 0 1em 7%; } +.date { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; } +.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.flex { display: flex; justify-content: center; } +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; padding-top: 1em; padding-bottom: .7em; } +td.r div { text-align: right; } +td.h { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +.trnote { font-family: sans-serif; font-size: 95%; padding: .5em; + margin: 3em 5% 1em 5%; border: thin dotted; text-indent: 0; } + +a { text-decoration: none; } + +.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; + text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em; +} +.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } +.footnote .label { } +.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> + +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79052 ***</div> + +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em">GALILEO GALILEI</h1> + +<p class="c"><span class="i">SA VIE<br> +<span class="large">SON PROCÈS ET SES CONTEMPORAINS</span></span><br> +<span class="xsmall">D’APRÈS LES DOCUMENTS ORIGINAUX</span><br> +<span class="i">AVEC UN PORTRAIT</span><br> +<span class="xsmall g">GRAVÉ D’APRÈS L’ORIGINAL D’OTTAVIO LEONI</span></p> + +<p class="cc">par<br> +<span class="large">PHILARÈTE CHASLES</span><br> +<span class="xsmall">PROFESSEUR AU COLLÉGE DE FRANCE<br> +CONSERVATEUR A LA BIBLIOTHÈQUE MAZARINE</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +POULET-MALASSIS, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br> +97, <span class="xsmall">RUE DE RICHELIEU</span>, 97</p> + +<p class="c">1862<br> +Tous droits réservés.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em xsmall">PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p> + +<div class="break"></div> + +<figure> +<img src="images/illu.jpg" alt=""> +<figcaption><span class="large">GALILÉE</span><br> +<span class="small">D’APRÈS LE PORTRAIT PEINT ET GRAVÉ EN 1624 +PAR OTTAVIO LEONI.</span></figcaption> +</figure> +<div class="chapter"></div> + +<p class="h3">A<br> +<span class="large">M. ALFRED VON REUMONT</span><br> +<span class="xsmall">ENVOYÉ DE S. M. LE ROI DE PRUSSE A FLORENCE</span><br> +Auteur des <i lang="de" xml:lang="de">Beitræge zur Italienischen Geschichte</i>, etc.</p> + + +<p>C’est à vous, monsieur, qu’appartiennent +les documents contenus dans le volume dont +je vous prie d’agréer la dédicace.</p> + +<p>Vos <i>Recherches pour servir à l’histoire italienne</i> +sont un immense trésor de détails pris +aux sources et de renseignements originaux sur +le moyen âge en Italie, ses fières républiques, +ses phases historiques, ses grands hommes et +le développement de ses mœurs. En recueillant +et classant la correspondance de Galilée et +celle de ses amis, vous avez complété les travaux +et les recherches de <i>Fabroni</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, <i>Nelli</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, <i>Venturi</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, +<i>Rosini</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, <i>Bigazzi</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, <i>Libri</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, <i>Eugenio Alberi</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, +<i>Marini</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, <i>Biot</i><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, sur la vie de ce grand +homme persécuté. Grâce à vous, les philosophes +peuvent enfin se faire une juste idée de son caractère, +de ses travaux, de ses faiblesses et des +amertumes qui ont empoisonné sa vieillesse.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Lettere inedite d’uomini illustri</i> (<span lang="it" xml:lang="it">Firenze</span>, 1773-5.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Vita e commercio letterario di Galileo Galilei.</i> (Lausanne [<i>Florence</i>], +1793.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Memorie e lettere inedite di Galileo Galilei.</i> (<span lang="it" xml:lang="it">Modena</span>, 1818-21.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Inaugurazione solenne della statua di Galileo.</i> (<span lang="it" xml:lang="it">Pisa</span>, 1839.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Due lettere inedite di G. G.</i> (<span lang="it" xml:lang="it">Firenze</span>, 1841.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Histoire des sciences mathématiques</i> (livre IX.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Opere di G. G.</i> (Firenze, 1842.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Galileo e l’inquisizione.</i> (Roma, 1850.)</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Biographie universelle</i>, article <i>Galilée</i> ; — excellent morceau +de biographie.</p> +</div> +<p>Usant de vos recherches sans vouloir me les +approprier, et rendant à votre érudite impartialité +l’hommage qui lui est dû, j’ai osé ne pas +adopter toutes vos conclusions. Galilée, vous +l’avez prouvé, ne ressemble en rien à l’image +populaire que ce nom rappelle ; faible et timide, +il m’a paru plus excusable, la société de +son temps plus odieuse qu’à vous.</p> + +<p>Étudier dans la correspondance de Galilée +son caractère propre ; dans ce caractère, celui +de son temps ; dans le caractère de son temps +celui des décadences ; tel est le sujet de ce livre. +Je ne pense pas, avec les Gâcons et les Scudérys, +avec les Scapins et les Gnathons, que la vérité +soit prohibée ; que Tacite <i>qui creuse dans le +mal</i>, comme disait de lui Fénelon, mérite le +blâme ; je pense qu’il a conquis l’éternel amour +et la reconnaissance de l’humanité. J’estime +que l’on se déshonore par la flatterie, le mensonge +et le vain panégyrique.</p> + +<p>S’il est triste de reconnaître qu’un aussi +grand esprit que Galilée ait mal soutenu le +choc de ses ennemis ; il est utile de savoir d’où +lui venait cette faiblesse. C’est que nulle force +vive ne subsistait plus dans les âmes. L’éducation +des siècles et le joug étranger les avaient +faites telles, que chacun — même parmi les +plus grands — privé de valeur personnelle, +courbé sous l’autorité, se prosternait ou rampait. +En vain les lumières abondaient alors ; +les conduites étaient basses. Le sentiment du +devoir était aboli. Le christianisme, qui n’avait +pas relevé Byzance, ne pouvait relever l’Italie. +Les efforts et les exemples sublimes des Borromée +et de leurs émules étaient impuissants ; +le catholicisme cessait d’être une doctrine vivante +pour des âmes mortes. Le culte de la +tradition exagérée faussait la théologie chrétienne, +dont le premier dogme est la responsabilité +personnelle ; la formule tuait l’esprit.</p> + +<p>Aucune discussion, aucune variété, aucune +vie. Point d’espoir ; nul avenir. Les diversités +de caractère et d’idée, les contrastes entre les +forces sociales n’ayant point de développement +pour leur lutte légitime, refoulaient l’homme +sur lui-même ; et comme il ne lui restait plus +que des appétits et des passions, il abritait +sous l’hypocrisie l’envie, la haine, la licence, +la sensualité, la fraude, qui, systématisés, +organisés, polis, n’en devenaient que plus hideux. +On ne se renouvelait moralement ni par +les grandes actions ni par les grandes œuvres ; +le développement du <i>moi</i> s’opérait dans le sens +du mal. La littérature aussi se faisait de pratique, +par imitation, arrangement de phrases et +métaphores recherchées. La sincérité, bannie +de partout, manquait aux arts comme à la vie. +On substituait de vaines recettes à l’étude de +la nature et à la recherche de l’idéal ; l’architecture +elle-même devenait mensonge ; et le +genre <i>colossal</i> prêtait à des constructions mesquines +un simulacre de grandeur.</p> + +<p>Au milieu de cette immense détresse morale +Galilée naquit.</p> + +<p>Il acheva la plus belle conquête des temps +modernes, après celle de Newton. Il résolut le +problème du mouvement de la terre, et fut +coupable par là de trois crimes : envers la société, +envers les savants, envers le pouvoir.</p> + +<p>Une société jalouse, haineuse, vaniteuse, +où tout le monde prétend à l’esprit, est inexorable +pour le génie. Quant aux savants, la nouveauté +des lumières qu’apportait Galilée dérangeait +leurs doctrines et blessait le code des +bienséances, dont il s’agissait de porter le joug +avec grâce. Enfin il désobéissait au pouvoir suprême, +protecteur né de la règle officielle.</p> + +<p>Il s’établit alors entre lui et le monde italien +une lutte dramatique très-bizarre ; lutte +entre les faiblesses rusées de Galilée et les bassesses +haineuses de ses ennemis ; lutte où se +développa l’immoralité de cette société déplorable.</p> + +<p>En la reproduisant dans sa misère, je n’ai +cédé ni au penchant de l’artiste, ni aux préoccupations +du misanthrope.</p> + +<p>Ce n’est point un plaisir pour moi d’accumuler +les exemples des débilités sociales ; encore +moins ai-je prétendu ou inculper mon +temps, ou réhabiliter la doctrine de Jean-Jacques, +ou flétrir l’honneur de l’Italie, seconde +et admirable mère de nos civilisations.</p> + +<p>Mais continuant mon étude récente sur la +même contrée et sur le même siècle (<i>Virginie +de Leyva</i>, ou <i>un Couvent de femmes en Italie</i><a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>) ; +j’ai voulu éclairer l’un des phénomènes les +plus intéressants de l’histoire, cette maladie +des âmes qui détruit tout état social.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> 1 vol. in-12. Paris, 1860.</p> +</div> +<p>Il y a certes en Europe et en France beaucoup +d’hommes qui, comme vous, monsieur, +préfèrent l’étude désintéressée à la recherche +laborieuse de jouissances rapides et qui s’isolent +d’un courant de mœurs brutalement énervées. +Certes il y a encore des âmes qui attachent +du prix à la dignité personnelle ; des +esprits qui aiment l’initiative, mère de toute +grandeur ; des caractères qui ne renoncent pas +à l’originalité, mère de tout progrès ; — et c’est +pour eux seuls que j’écris.</p> + +<p class="sign sc">Philarète Chasles.</p> + +<p class="gap small">Institut. Paris, novembre 1861.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak"><span class="small">INTRODUCTION</span><br> +BUT DE CE LIVRE</h2> + + + + +<h3 id="c1"><span class="first">I</span><br> +<span class="i small">But de ce livre. — La société italienne des derniers +temps. — L’envie triomphante.</span></h3> + + +<p>Les documents nouveaux dus aux recherches +de quelques récents investigateurs ont +éclairé sur divers points la biographie de +Galilée.</p> + +<p>Cependant ils n’établissent aucun paradoxe et ne +démentent pas la tradition.</p> + +<p>Un enseignement en résulte : enseignement moral. +C’est que l’art de vivre, la sociabilité, les arts, +la littérature et le bel-esprit, la science même, ne +suffisent à aucun peuple.</p> + +<p>Galilée, l’honneur de son temps, vivait dans une +société mal constituée. Il avait pour ennemis les +envieux et deux ou trois moines ; ces ennemis firent +marcher contre leur victime les sots, les méchants, +la crédulité et le pouvoir.</p> + +<p>La foule imbécile garda le silence, et le grand +homme fut ruiné.</p> + +<p>Pour ruiner un malheureux, spécialement un +talent supérieur, pour abîmer un imprudent, il +n’est pas besoin d’une armée. Deux ou trois acharnés +suffisent à l’œuvre.</p> + +<p>Calomnie, complot, envie, intrigue, lâcheté, abandon +des amis, reniement des proches au moment +du péril ; un ou deux dévoués, quelques traîtres, +beaucoup d’effrayés et une foule de faibles assurent +la victoire absolue du mal sur le bien, de la fraude +sur l’innocence, de la fourbe sur la vérité, de la +manœuvre sur l’ingénuité : de la sottise sur le +génie.</p> + +<p>Ce drame n’est donc que le drame commun de +la malice humaine. Une société bien faite la réprime ; +une société mal faite l’encourage.</p> + +<p>Dans le procès de Galilée le mouvement de la +terre n’était point en jeu, mais seulement le mouvement +de l’envie.</p> + +<p>Le soleil, la lune, les étoiles, Josué, l’Église : +vains prétextes. Le pape Urbain VIII pensait exactement +comme Galilée sur les révolutions du globe ; +ou plutôt ce que Galilée se contentait d’indiquer +sans l’affirmer semblait à Urbain VIII on ne peut +plus indifférent. Ce qui ne lui était pas indifférent, +c’étaient sa propre vanité et sa propre puissance. Il +voulait châtier un manque de respect. Il voulait le +maintien des bonnes et saines doctrines sociales, +selon lui du moins. Il faisait avec joie la leçon à ce +philosophe, à ce géomètre, à ce bel esprit ; il lui +apprenait à demeurer dans ses limites, et par un +coup habilement frappé, répandant une salutaire +terreur, il servait l’autorité, l’établissait immobile +et paisible et prévenait les dangers futurs.</p> + +<p>En de telles sociétés cachez votre talent, voilez +vos opinions ; respectez les sots ; ménagez les gens +qui approchent de la puissance ; ne blessez pas l’orgueil ; +ne levez point la tête ; refrénez toute envie +de discussion, d’analyse, ou de vérité cherchée. +Ne respirez pas.</p> + +<p>— « Pourquoi ne pas vous tenir tranquille ? +disait à Galilée un de ses plus dévoués amis… +Le cardinal Barberini (ainsi s’exprime le poëte et +l’astronome Ciampoli dans une lettre adressée à +Galilée son maître) me disait hier au soir, quand +je l’ai visité, que les affaires du Ciel ne sont ici +pour rien ; — qu’il ne s’agit pas de prendre parti +pour Ptolémée ou pour Copernic, mais avant tout +de bien rester dans les limites où la physique et +l’astronomie doivent se renfermer. Voilà le point +vrai, le centre réel de l’affaire. Vous savez quelle +estime il a pour vos talents. Mais vous parlez +trop haut et trop tôt ! »</p> + +<p>Galilée aurait donc pu déplacer le soleil et faire +rouler la terre dans le sens de Copernic ou de +Ptolémée ; même, à l’exemple de Pulci et de l’Arioste, +on l’aurait laissé se moquer de la Vierge et +des saints. On lui défendait seulement de toucher +aux vanités, de piquer un amour-propre, de blesser +une petite âme, de déranger un manteau de pourpre +sur un cœur de valet ; dans ce cas pas de salut +pour lui.</p> + +<p>La religion ne s’est pas mêlée à ces sordides +manœuvres, à ces férocités de reptiles sous figures +d’hommes.</p> + +<p>Ce n’est pas la religion, c’est l’envie qui a fait +son œuvre ordinaire ; elle a traité Galilée comme +Socrate, Papin, Descartes, Vanini.</p> + +<p>Parmi les grands persécutés, les uns déployèrent +du caractère et de la force ; d’autres se réfugièrent +dans la ruse et l’adresse : Gassendi et Locke, habiles +et doux, se ménagèrent des abris et des égides ; +Leibnitz et Dante, plus vigoureux et plus subtils, se +bâtirent des forteresses et des arsenaux ; Voltaire, +dans son exil volontaire de Ferney, offrit un modèle +merveilleux de cette conduite.</p> + +<p>Quelques-uns se montrèrent faibles et s’abaissèrent +sans rien gagner. Galilée fut de ce nombre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c2"><span class="first">II</span><br> +<span class="small i">Caractère personnel de Galilée. — Sa faiblesse morale née des +faiblesses morales de l’époque.</span></h3> + + +<p>Galilée, homme d’un esprit vaste et fertile, n’était +pas supérieur à son époque et à son pays ; la force +morale lui manquait. Épicurien, asservi aux influences +sociales et aux traditions, il n’a su ni défendre +héroïquement la vérité, ni éluder les atteintes +de ceux qui voulaient le perdre. Il n’a montré aucune +grandeur et aucune franchise. Il n’a eu ni +ce vaillant amour du vrai qui immortalise de Foë +attaché à son pilori et l’honnête abbé de Saint-Pierre +chassé par ses collègues, ni même cet acharnement +taquin d’Étienne Dolet et de Furetière.</p> + +<p>Incertain, épouvanté, équivoque et inutilement +souple ; il ne s’est jamais écrié : <i>E pur si muove !</i> +Jamais il n’a déployé cette héroïque résistance +qu’on lui attribue. Grand par les lumières, innocent +dans sa vie, il était de son temps, il était de +son groupe pour le caractère et les idées. Il cédait, +pliait, reculait devant l’ennemi et reniait sa doctrine, +un peu par timidité et douceur chrétiennes, +un peu aussi dans l’espoir stérile d’attendrir les +puissants, de désarmer les rivaux, de rentrer en +grâce, de se réfugier dans une vie paisible et d’échapper +aux orages.</p> + +<p>Voyant l’envie conspirer sa ruine, il perdit courage. +Cette lutte était trop forte pour lui.</p> + +<p>Que ne savait-il attendre et se taire ? ou fuir à +Venise, ou passer la mer ? Il aurait pu hardiment, +à la face du monde, proclamer sa doctrine et établir +le système solaire sur ses bases éternelles.</p> + +<p>La postérité ne l’eût pas vu sans admiration, fût-ce +vingt ans, trente ans après son exil, serrer de +son étreinte mortelle le dominicain persécuteur et +le jésuite rival ; découdre la calomnie, arracher les +masques, montrer le front bas et la lèvre épaisse +du calomniateur, et triompher !</p> + +<p>Triompher avec la vérité, la justice et la science ! +Tous les philosophes, les gens de cœur et les victimes +l’auraient honoré, remercié, applaudi et soutenu +à travers les âges.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c3"><span class="first">III</span><br> +<span class="small i">L’Italie entre 1600 et 1650. — Sa misère morale. — Excès et +exagération de la science sociale.</span></h3> + + +<p>Mais on le verra s’abandonner lui-même lorsque +tout le monde l’abandonnait. La philosophie du +temps était épicurienne. Il fallait jouir. Il fallait +vivre. On était lâche, et Galilée ne l’était pas +moins.</p> + +<p>Ce monde italien, entre 1600 et 1650, n’avait +plus d’aspiration vers l’héroïsme ou la vérité, vers +la justice ou la liberté, mais vers le repos et le plaisir. +Toute société humaine se tient, se compose de +parties bien liées, forme un ensemble homogène +et harmonique. Les cardinaux qui servaient la vengeance +des ennemis de Galilée, hommes du monde +aimables et hommes politiques distingués, n’en +étaient pas moins les contemporains trop subtils, +les concitoyens trop ingénieux de Guicciardini ; — les +derniers élèves de Machiavel.</p> + +<p>Pendant que le Saint-Office, exécuteur docile des +hautes œuvres de l’envie et des rancunes d’Urbain +VIII, condamnait le vieillard ; au moment où +celui-ci, à genoux et courbé, subissait la honte de +sa sentence avec une docilité plus honteuse encore, +et une abnégation que chez tout autre homme on +qualifierait d’abjection ; le couvent de Monza<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> cachait +des assassinats et des débauches de toute espèce ; +les religieuses espagnoles-italiennes imitaient Lucrèce +Borgia, et leurs habiles amants, gens du +monde accomplis, jetaient les cadavres dans les +torrents.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>V.</i> notre ouvrage intitulé : <i>Virginie de Leyva ou intérieur d’un +couvent de femmes en Italie, au commencement du XVII<sup>e</sup> siècle</i>.</p> +</div> +<p>C’était là qu’en étaient venus dans un admirable +pays, riche de tous les trésors des arts, ce grand art +de vivre prêché par Machiavel et cette sublime habileté +dont <i>Castiglione</i> avait rédigé le Code ; science +des accommodements et des bassesses ; casuistisme +universel ; concessions et ménagements, servilités +et transactions ; — partout le mensonge et les +manœuvres.</p> + +<p>En face du savant que deux jésuites et un dominicain +ont juré de perdre, vingt conducteurs de +trames sociales vont jouer leur jeu. Il y a d’honnêtes +gens dans cette époque, mais froids et timides ; +il y a des criminels, ceux-là savent agir. Le grand-duc +de Toscane et les élèves de Galilée ne seraient +pas fâchés de lui être utiles ; indolents, ils ont +assez à faire pour échapper aux piéges d’autrui ; ils +ne veulent pas se compromettre. Ces gens d’esprit, +heureux d’échapper à l’embûche, de parer la botte +secrète et de vivre tranquilles, rient tout bas des +parties perdues ; tant pis pour qui ne réussit pas. +Éviter l’<i>échec et mat</i>, c’est toute la morale.</p> + +<p>Les rivaux, les mauvais sont plus vifs, plus ardents, +plus rusés, plus ambitieux, plus fougueux, +plus actifs, plus fins, plus redoutables. Ils font +marcher leurs pièces selon la tactique et les principes +développés par Machiavel, et gagnent la partie. +On va les voir à l’œuvre dans le récit qui va +suivre et que nous faisons précéder à dessein +de cette introduction qui en résume le sens moral +et historique.</p> + +<p>Dans ce récit nous voulons surtout peindre et +flétrir un tel état social, où il n’y a que stratégie, +habileté, manœuvre, indifférence pour le +bien ; ces époques effacées où personne n’est coupable, +personne vertueux ; où il n’y a plus de caractères, +plus de nuances tranchées, mais des intérêts. +On veut sans vouloir. On défend sans défendre. +On est contre Galilée sans l’oser dire. On est +pour Galilée sans prendre son parti. Le jeu social ne +se compose plus que de demi-teintes, de cartes +biseautées et de dés pipés ; les plus honnêtes en +usent comme on se sert d’une monnaie de billon +qui n’a ni poids ni valeur, mais qui a cours. Les +protecteurs sont timides, les amis indifférents, les +calomniateurs se voilent et triomphent ; rien de ce +que l’on montre n’est vrai, rien de ce que l’on veut +atteindre n’est à découvert. Que faire d’un monde +livré à de telles mœurs ?</p> + +<p>Les institutions mauvaises et le besoin de jouir +ont détruit alors tout sens moral. Il n’y a plus ni +droit ni liberté.</p> + +<p>Oui, j’entends flétrir ces sociétés de vieille +corruption, arrangées pour la lourde polémique +des intérêts, pour la force contre le droit, pour +les artifices contre l’honneur, pour les intrigues +contre la vertu, pour le mal contre le bien, pour +l’envie contre le talent, pour le mensonge contre la +candeur, pour la manœuvre contre la simplicité, +pour la bassesse contre l’élévation de l’âme.</p> + +<p>Galilée lui-même était corrompu par son temps ; +quand il cédait à une faiblesse et s’engageait +dans un mensonge inutile, il croyait obéir à une +science supérieure, nécessaire, particulière ; celle +du monde ; — la science que Chesterfield prêche à +son fils dans les deux tomes ignobles et élégants +que vous savez ; celle dont <i>Castiglione</i>, dès le +seizième siècle, avait tracé le Code.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c4"><span class="first">IV</span><br> +<span class="small i">Catholicisme italien. — Galilée placé entre la philosophie nouvelle +et l’obéissance traditionnelle. — Opinion de Guicciardini sur sa +conduite.</span></h3> + + +<p>Depuis que la Réforme religieuse avait éclaté, +le catholicisme italien était devenu plus fervent et +plus âprement politique. Galilée ne voulut point +trahir la cause catholique, celle de son enfance et +de ses pères.</p> + +<p>Chrétien sincère et plein de foi, il espéra concilier +avec l’autorité qui lui imposait l’obéissance les +instincts de son génie.</p> + +<p>Voilà ce qui était difficile et ce qui le perdit. Philosophe +solitaire, rêveur ingénu, tout occupé des lois +de la statique et des affaires du soleil, il s’engagea +dans cette route sans issue, voulant comme disait +Guicciardini, concilier l’inconciliable.</p> + +<p>Cet ambassadeur historien, peu instruit des choses +du ciel et beaucoup de celles de la terre, jugeait +très-bien Galilée, qui, selon lui, aurait dû « rester +coi et laisser passer les années. S’il avait voulu +prendre ce parti, il aurait pu se défendre en secret, +agir habilement, et gagner à sa cause +beaucoup de personnes qui l’auraient servi…</p> + +<p>« Mais le philosophe ne voulait rien entendre… +En vain chacun lui criait de se tenir tranquille ; +qu’il lui était impossible de se défaire de tant +d’ennemis et de triompher de tant de rivaux ; +qu’enfin il s’attirerait mille nouveaux désagréments. +Il n’écoutait personne. Il se plaignait +même d’être reçu avec froideur ; il ne voyait pas que +c’était lui qui fatiguait nombre de cardinaux de ses +importunités. Toute cette conduite n’était pas du +goût du cardinal Orsini, pour lequel vous lui +aviez donné une si chaude lettre de recommandation, +et qui le jeudi de la semaine dernière avait +parlé en sa faveur avec modération et habileté en +plein consistoire. Le pape Urbain VIII a répondu +qu’il donnerait à Galilée toute facilité de se disculper ; +le cardinal ayant voulu pousser encore +le pape, celui-ci a brisé la conversation, et +dit brusquement que Galilée répondrait au +Saint-Office. »</p> + +<p>On avait fait vibrer la corde sensible des âmes lâches, +la vanité. Galilée passait pour un méchant +et un railleur ! Il avait dénigré ce cardinal, et cette +dame, et le pape !</p> + +<p>Les amis tremblaient, le pape retirait sa main, +les envieux riaient, le peuple passait indifférent.</p> + +<p>« C’est alors, dit très-bien Guicciardini, qu’un +homme qui sait son monde se voile le front, se +replie », attend que l’orage soit passé, que la +calomnie ait essuyé sa bave ; devient modeste, se +plonge dans la solitude, y vit de silence et de résignation, +et n’essaye pas de livrer la guerre à la calomnie, +comme un enfant ; de saisir l’éclair et de +lutter contre la foudre. Galilée ignorait que la calomnie +est plus terrible que la foudre ; la ruse de +l’envie, plus subtile que l’éclair, mille fois plus rapide, +et plus indomptable, et plus insaisissable.</p> + +<p>On avait juré de le perdre ; et le complot savamment +ourdi contre lui réussissait ; la ligue était formée, +les puissants étaient de bronze, les parents se +taisaient, les cœurs étaient de glace.</p> + +<p>« Il ne faut ni semer ni labourer quand il gèle, +dit l’adorable Fénelon, alors que la terre est +dure. »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LIVRE PREMIER<br> +<span class="small">PREMIÈRE ÉPOQUE DE GALILÉE</span><br> +LA JEUNESSE</h2> + + + + +<h3 id="c5"><span class="first">V</span><br> +<span class="small i">Jeunesse de Galilée. — Ses premières fautes. — Ses ennemis. — Il +se réfugie à Venise. — Il occupe la chaire de mathématiques +à Padoue.</span></h3> + + +<p>Né à Pise, en 1564, d’une famille noble, Galileo +Galilei était destiné par son père aux études philosophiques +et médicales. Les leçons routinières des +péripatéticiens ne pouvaient suffire à cet esprit ardent, +avide de nouveauté. Sa vocation n’attendait +qu’une occasion pour se manifester. L’occasion se +présenta bientôt.</p> + +<p>Galilée avait dix-huit ans, lorsqu’un jour, étant +entré dans l’église métropolitaine de Pise, il remarqua +les oscillations régulières d’une lampe suspendue +à la voûte de la cathédrale. Cette observation +fut une révélation pour lui, et son avenir fut +décidé. Devinant avec la merveilleuse rapidité qui +caractérisait son intelligence toute l’importance +que pouvait avoir cette découverte pour la juste +mesure du temps, il se mit au travail avec opiniâtreté. +C’était le premier pas vers la gloire, c’était +aussi le premier pas vers la persécution. Les +mathématiciens contemporains le virent avec inquiétude +multiplier les essais, les recherches, les +expériences. Dès le début, il se heurta contre des +obstacles imprévus, quoique trop faciles à prévoir.</p> + +<p>Quel était donc ce jeune présomptueux qui à +l’âge où les autres étudient encore prétendait enseigner ? +D’où lui venait tant d’audace ?</p> + +<p>Ce mauvais vouloir qui devait si vite dégénérer +en fureur, ne fit que surexciter en l’irritant le génie +de Galilée. Son impatience naturelle s’en accrut ; +son humeur, déjà inégale et violente, s’aigrit. +Prompt à la riposte, sa parole devenait parfois +amère et infligeait à l’amour-propre de ses adversaires +des blessures qu’ils ne lui pardonnaient pas.</p> + +<p>L’antagonisme contre lequel le jeune mathématicien +avait eu tout d’abord à lutter se déchaîna avec +une nouvelle violence quand il mit au jour ses <i>Observations +sur la chute des corps</i>. Cependant, s’il s’était +suscité de nombreux ennemis, Galilée avait en +même temps trouvé de puissants protecteurs, parmi +lesquels le marquis Guido Ubaldi se distinguait par +sa fervente sympathie ; grâce à son crédit, Galilée +obtint la chaire de mathématiques à l’université +de Pise.</p> + +<p>Mais sa fébrile et indomptable inquiétude semblait +le condamner à des vicissitudes perpétuelles. +Jean de Médicis, fils naturel de Côme I<sup>er</sup> et d’Éléonore +d’Alby, avait inventé une machine qu’il +avait soumise à l’approbation de Galilée. C’était un +assez pauvre ingénieur et un architecte plus médiocre +encore, comme l’atteste le tombeau de Saint-Laurent +dont il a fourni les dessins.</p> + +<p>Que devait faire Galilée ? S’il eût écouté la voix +de la prudence, cette voix que, plus tard, il n’écouta +que trop, il eût ménagé la vanité princière et +laissé à ce redoutable orgueil ses puérils hochets.</p> + +<p>Loin d’agir ainsi, Galilée critiqua publiquement +la prétendue invention, semblant provoquer et +défier la tempête. La vengeance ne se fit pas attendre ; +un ordre de bannissement chassa le professeur +téméraire de sa patrie qu’il ne devait revoir +qu’après dix-huit ans d’exil. La liberté s’était +alors réfugiée à Venise, qui, au milieu des langueurs +serviles de l’Italie, avait seule conservé sa +mâle énergie ; à Venise « de toutes les filles du génie +humain, dit Alfieri, celle qui a vécu le plus +longtemps » ; <i lang="it" xml:lang="it">del senno uman la più longeva figlia</i>.</p> + +<p>Ce fut à la puissante république que le proscrit +après cette première étape de souffrance, vint demander +asile. La protection du marquis Guido +Ubaldi s’étendait encore jusqu’à lui. Galilée avait +reçu de son noble compatriote des lettres de recommandation ; +il s’était lié d’amitié, à son arrivée, avec +le Florentin Salviati et le Vénitien Sagredo, tous +deux jouissant d’une certaine influence ; son nom +d’ailleurs avait déjà conquis une juste célébrité ; +bientôt il fut nommé titulaire de la chaire de mathématiques +à Padoue (1592).</p> + +<p>Là il se remit au travail avec passion. Embrassant +à la fois les sujets les plus divers, scrutant +toutes les sciences, explorant, coordonnant, approfondissant, +il publia tour-à-tour un <i>Traité des fortifications</i>, +un <i>Traité de mécanique</i> et un admirable +ouvrage sur le <i>Compas de proportion</i>.</p> + +<p>Comme toujours, l’envie essaya de lui ravir le +fruit et l’honneur de ses glorieux labeurs. Un certain +Balthasar Capra, l’un de ces parasites de scandale +qui vivent aux dépens du talent et de la renommée +d’autrui, publia contre Galilée un nouveau +pamphlet dans lequel l’envieux cherchait à s’attribuer +le mérite des découvertes du philosophe. +Cette fois l’infamie était trop évidente ; l’œuvre +diffamatoire tourna à la confusion de son auteur.</p> + +<p>Galilée cependant ne prenait pas de repos. En +1559 il inventait le thermomètre ; en 1604 il observait +une nouvelle étoile ; en 1609, il créait le +télescope. Ayant ouï dire qu’à l’aide d’une combinaison +de verres un Hollandais était parvenu à +distinguer des objets placés à une très-grande distance, +il résolut sur-le-champ de vérifier le fait. +Chercher, pour lui, c’était trouver ; bientôt il plaçait +le premier télescope sur le clocher de Saint-Marc, +aux applaudissements du peuple qui le couvrait +d’or et d’honneurs.</p> + +<p>Mais il ne suffisait pas à son ambition de contempler +au loin les vaisseaux qui voguaient vers +les lagunes ; le ciel était le seul champ digne de +ses explorations. Cette application nouvelle de +l’optique à l’astronomie créait le télescope ; et +personne, comme le dit M. Biot, ne peut lui contester +cette merveilleuse invention.</p> + +<p>Il fut récompensé par le spectacle que ses +yeux contemplèrent les premiers.</p> + +<p>Ici le satellite de notre planète et ses aspérités +encore inexplorées ; là Saturne et les merveilles de +ses anneaux. Quelle joie pour ce Christophe Colomb +du firmament, lorsqu’il interrogea dans le silence +des nuits le mystère des mondes inconnus !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c6"><span class="first">VI</span><br> +<span class="small i">Galilée rentre en grâce par une flatterie. — Les envieux reviennent +à la charge.</span></h3> + + +<p>Galilée supportait impatiemment son séjour à +Venise.</p> + +<p>Les mœurs hardies et singulières de cette république +aristocratique où s’était réfugiée la puissante +étincelle de l’individualité, de l’originalité, de la +liberté, le blessaient ; il y trouvait trop de fantaisie +et d’élan, d’essor et de disparates. Il regrettait une +société plus docile, plus assouplie aux belles règles +de la vie sociale ; il redoutait l’élément vigoureux +qui se maintenait chez cette nation aimable et virile. +Une occasion de rentrer en grâce auprès de +ses anciens maîtres se présenta : il la saisit avec +empressement.</p> + +<p>L’une de ses découvertes télescopiques les plus +importantes était celle des satellites de Jupiter. +Cédant au désir de quitter Venise, il leur donna +le nom d’<i>astres de Médicis</i>, en l’honneur du grand +duc Côme II. Cette flatterie ne pouvait manquer de +calmer la rancune qui lui avait fermé les portes de +sa patrie, et bientôt Galilée reçut la proposition de +retourner à Florence. Il y consentit avec joie.</p> + +<p>Étrange contradiction de ce multiple caractère +que nous verrons se démentir si souvent ! Une critique +hasardée l’avait forcé à s’enfuir de Florence ; +pour y rentrer le philosophe s’abaisse jusqu’à l’adulation.</p> + +<p>La haine de ses ennemis en effet veillait toujours +dans l’ombre. L’envie comme la flamme cherche +les sommets, a dit le Latin : <i lang="la" xml:lang="la">summa petit</i>. Plus Galilée +s’élevait, plus les jalousies s’acharnaient à l’attaquer !</p> + +<p>A peine de retour à Florence, il vit les jaloux +revenir à la charge à propos de ses <i>Études hydrostatiques</i>. +La publication de son travail sur les <i>Taches +solaires</i> ne fit qu’envenimer leurs haines et leurs injures. +Ce n’étaient là néanmoins que des escarmouches, +préludes de terribles combats. La guerre allait +éclater farouche, implacable sur un terrain bien +autrement périlleux ; guerre sans merci, qui après +une trêve de quinze années devait se terminer par +la défaite et l’humiliation du faible grand homme !</p> + +<p>Galilée, avant de quitter Padoue, en 1610, avait +publié son <i lang="la" xml:lang="la">Nuncius sidereus</i> dans lequel il traite des +satellites de Jupiter.</p> + +<p>L’école péripatéticienne avait réfuté les doctrines +nouvelles contenues dans cet ouvrage.</p> + +<p>Mais l’illustre Florentin se souciait peu, comme +le prouve une lettre adressée par lui à Paolo Sarpi, +<i>des disciples padouans d’Aristote</i>. Sa réputation +grandissait chaque jour, et il crut faire l’action la +plus habile en se plaçant sous la protection immédiate +des cardinaux.</p> + +<p>Il se rendit à Rome où il fut accueilli avec honneur. +Le cardinal Bellarmin, qui jouissait à la cour +pontificale d’un immense crédit, avait soumis le +nouveau livre de Galilée à l’examen des savants du +Collége romain, et l’examen avait été entièrement +favorable, comme le prouve la lettre suivante adressée +le 31 mai au grand-duc de Côme par le cardinal +François Matile del Monte<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a> :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> De Reumont, <i lang="de" xml:lang="de">Galileo und Rom</i>.</p> +</div> +<p>« Galilée a donné toute satisfaction pendant son +séjour ici et je crois savoir que lui-même n’a pas +été moins satisfait de nous. Jamais il ne trouvera +une meilleure occasion de mettre en lumière ses +découvertes, qui ont été jugées par tous les hommes +sérieux et savants de cette ville aussi positives +que merveilleuses. »</p> + +<p>Ainsi tout paraissait marcher à souhait ; la cour +de Rome l’accueillait, les cardinaux lui décernaient +des certificats de bonne conduite et célébraient ses +découvertes ; le dénigrement, il est vrai, s’attachait +encore à ses écrits, mais la voix des <i>insulteurs</i> n’accompagnait-elle +pas jadis de ses imprécations tout +cortége triomphal ?</p> + +<p>Et Galilée ne semblait-il pas triompher ? Jamais +l’horizon n’avait été plus calme.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c7"><span class="first">VII</span><br> +<span class="small i">Étude de mœurs. — Comment il faut changer de point d’attaque +pour perdre son ennemi. — Galilée hérétique.</span></h3> + + +<p>Que faire pour perdre Galilée, si bien en cour +et si habile ? Voilà ce que se demandaient ses ennemis ! +Comment l’attaquer ?</p> + +<p>Il y a toujours un point vulnérable, un vice que +le siècle où vous vivez ne pardonne pas, une imputation +qu’il faut jeter quand on veut perdre un +homme ; c’est le point fatal.</p> + +<p>Ce point vulnérable n’est le même ni dans toutes +les sociétés ni dans tous les temps.</p> + +<p>Gens du dix-neuvième siècle que nous sommes, +les uns librement protestants, les autres librement +catholiques, quel mal ferions-nous à notre ennemi +si nous prouvions aujourd’hui qu’il est « <i>hérétique</i> » ?</p> + +<p>Sous Louis XIV Hamilton ne nuisait pas à son +héros Grammont quand il avouait que ce héros +volait au jeu. Le dix-huitième siècle abjura l’ancienne +indulgence pour le vol de l’argent, mais +se montra bien plus doux pour l’escroquerie amoureuse ; +prendre la femme du voisin devint alors +chose avouée, élégante, de bonne grâce. Plus tard +les idées changèrent. Si, en 1793, vous eussiez été +assez hardi pour publier à Paris l’apologie de la +messe, vous auriez eu la tête tranchée. Un siècle +plus tôt ce même Paris vous brûlait en place publique +si vous attaquiez la liturgie. Londres, à la +même époque, vous assommait avec le lourd bâton +attaché à une courroie (<i lang="la" xml:lang="la">protestant flail</i>) si vous étiez +soupçonné de papisme.</p> + +<p>C’est l’humanité.</p> + +<p>De 1550 à 1650 la pire accusation était encore +l’imputation d’athéisme, de déisme ou même +d’incrédulité.</p> + +<p>Le simple doute à l’égard des choses de la foi +perdait un homme. En 1620, au temps de Galilée, +le signe de mort, c’était : <i>hérétique</i> !</p> + +<p>Avec ce mot on brisait les os de Campanella ; avec +ce mot on avait <i>soublevé</i> Estienne Dolet vivant à sa +potence, pour l’y étrangler ; le menaçant, s’il faisait +le méchant et s’il disait un mot, de le brûler vif au +lieu de le brûler mort. Vers le même temps, l’étiquette +de papiste suffisait à Londres pour que l’on +vous rôtît entre deux fagots, proprement empaqueté +sous les yeux du roi, comme ce bon Henri VIII s’en +donnait souvent le plaisir.</p> + +<p>« Il y a, (dit M. Biot dans son excellent article sur +Galilée,) des armes propres à chaque pays et à chaque +siècle. »</p> + +<p>En Italie, au dix-septième siècle, les envieux +firent de Galilée un hérétique.</p> + +<p>Était-il réellement hérétique ? voulait-il attaquer +le saint-siége, ou blessait-il malgré lui et involontairement +les doctrines catholiques ? C’est ce que +nous chercherons.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c8"><span class="first">VIII</span><br> +<span class="small i">Marche des ennemis de Galilée. — Comment celui-ci les provoque, +prête le flanc à leurs attaques et affaiblit sa position.</span></h3> + + +<p>A peine revenu à Florence, Galilée fut brusquement +tiré de la sécurité trompeuse dans laquelle il +avait paru s’endormir pendant son voyage à Rome. +Se voyant impuissants sur le terrain de la science, +les Baziles florentins changèrent de tactique et résolurent +d’entraîner leur adversaire sur le terrain de +la théologie. Là toute faute devenait crime, et +toute innovation, hérésie.</p> + +<p>A la suite d’une dispute qui eut lieu devant la +cour, entre les professeurs Pisanini, Roselli et +Benedetto Castelli de l’ordre des Bénédictins, Galilée +eut l’imprudence d’adresser à ce dernier une +longue lettre (21 décembre 1613), dans laquelle il +cherchait à concilier le texte des saintes Écritures +avec le mouvement de la rotation de la terre découvert +par Copernic. Ce n’était point un esprit prudent, +modéré, retenu que Galilée ; il sentait sa force, +voulait résoudre tous les problèmes, se mêlait à +toutes les querelles, ramenait les questions religieuses +aux questions astronomiques, et courait de +lui-même à sa perte.</p> + +<p>Copernic avant lui, en effet, avait démontré la +rotation de la terre ; mais il avait eu la sage précaution +de ne présenter son opinion que comme +une pure hypothèse ; et son livre sur les mouvements +célestes, dédié au pape Paul III Farnèse, n’avait +blessé aucune susceptibilité, parce qu’il s’était bien +gardé de confondre la théologie avec la science. +Galilée ne ressemblait point à Copernic pour la prudence +et le bon travail des affaires et de la vie. Le +caractère de Copernic était simple quoiqu’il fût habile ; +celui de Galilée complexe, quoiqu’il fut maladroit.</p> + +<p>Victime de lui-même et de ses rivaux, Galilée va +se livrer à eux et ils vont le sacrifier avec joie. +Catholique, il effraie le catholicisme ; la peur qu’il +cause devient cruauté, et sa foi docile accepte le +châtiment. S’il est de l’avenir comme expérimentateur, +il est du passé comme fils obéissant de l’Église. +Quand on lit ce qu’il écrit à ses parents : « Tout ce +que les théologiens nient est inexact et faux ; quiconque +soutient de telles propositions doit être +condamné sans pitié » ; on le croirait du douzième +siècle : quand il établit les bases et fixe les règles +de l’observation scientifique, il semble appartenir +au dix-neuvième.</p> + +<p>C’est donc à la fois une âme asservie et un esprit +délivré. Les spéculations l’entraînent et son éducation +le retient. Il est tout Italien par le caractère et +la coutume ; il se rappelle la croix du baptême, le +premier <i lang="la" xml:lang="la">Pater</i>, la chanson de la mère, les jeunes +amitiés, le premier confessionnal. Le respect du +milieu social où il a vécu, la douceur des mœurs +italiennes et même leur relâchement, l’habitude et +le besoin de l’approbation publique, la crainte de +s’isoler, de paraître farouche, sauvage, original, +crainte si vive dans les phases décadentes des sociétés ; +l’horreur de l’individualité sans laquelle il +n’est point de liberté, l’ont enchaîné ou plutôt rivé +au principe de l’autorité la plus absolue et de l’obéissance +la plus passive. C’est là le moteur de sa conduite, +de même que l’indépendante énergie de +l’examen est le mobile de ses travaux. A l’Église sa +foi, à la science son amour. Impuissant à concilier +deux éléments inconciliables, ce prodigieux Galilée, — catholique +et anti-catholique, — est puni de la +variété même et de la complexité de ses dons.</p> + +<p>Il réunit en effet tous les contrastes. Il recherche +les voluptés et l’austérité, aime à la fois la vie +simple et le monde ; la nature et les œuvres d’art ; +la solitude et les palais ; la société des hommes supérieurs +et celle des enfants ; l’étude profonde et les +boudoirs des femmes ; les grâces et les délices d’un +luxe élégant ; la musique, les tableaux, le plaisir, +la dialectique, les observations et les expériences ; +les applaudissements des élèves, le soin curieux du +style et même les combats irrités de la polémique +savante. Il vit de mille vies, use de toutes les facultés +contraires et met en jeu toutes les fibres de +l’humanité.</p> + +<p>De là des conduites inconciliables. Galilée homme +du monde flatte pour le succès ; Galilée philosophe +ne transige point avec le public ou le pouvoir.</p> + +<p>Cependant le tumulte soulevé à propos de la +lettre de Galilée à Benedetto Castelli était depuis +longtemps à son comble, sans que la cour de Rome +en eût reçu aucun avis. Un Dominicain, le père +Catticini, eut la triste gloire d’être l’un des premiers +accusateurs publics de Galilée. Voyant sans doute +là une occasion propice de témoigner son zèle et +de se faire noter favorablement, le digne père ne +craignit pas de lancer du haut de la chaire des allusions +vives à l’impiété de Galilée. Afin d’avoir +un prétexte pour introduire la délation dans son +sermon, le Dominicain avait pris pour texte le +dixième chapitre du dixième livre de <i>Josué</i>, en y +mêlant le texte du premier chapitre des <i>Actes des +apôtres</i> : « <i lang="la" xml:lang="la">Quid respicitis in cœlum</i>, s’écria-t-il, +<i lang="la" xml:lang="la">Viri Galilæi !</i> » Hommes de Galilée !</p> + +<p>Le grelot était attaché par ce jeu de mots.</p> + +<p>Catticini ne reçut pas les félicitations auxquelles +il s’attendait ; il s’attira même de la part du général +des Dominicains une leçon sur laquelle il ne comptait +pas. Ce général, nommé Morosi, adressa à Galilée +une lettre pour s’excuser de l’inconvenante +manifestation tentée par un religieux de son ordre +et désavouer toute solidarité dans ce scandale : +« Pour mon malheur, disait-il dans cette lettre, +je dois être responsable de toutes les sottises +écloses dans le cerveau de trente ou quarante +moines<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. » Le compliment était peu flatteur, la +leçon méritée. Mais Catticini ne se tint pas pour +battu. Il lui fallait à tout prix tirer profit de sa +lâcheté et cueillir les fruits de son éloquence. Loin +de redouter le bruit, il le désirait, afin d’appeler +sur son nom obscur l’attention de la cour de Rome. +Aussi en apprenant le désaveu infligé à son oraison, +s’empressa-t-il d’en référer au Vatican et d’envoyer +copie de la lettre de Galilée à dom Benedetto Castelli. +L’intrigant et turbulent Dominicain était condamné +à subir toutes les déconvenues ; la cour de +Rome ne montra point d’empressement à épouser +ses rancunes. Ce ne fut qu’au commencement de +1615 que le cardinal Mellini demanda qu’on lui +adressât la pièce de conviction. Castelli prétendit +ne l’avoir plus en sa possession et répondit qu’il +l’avait renvoyée à son auteur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> De Reumont, <i lang="de" xml:lang="de">Galileo und Rom</i>.</p> +</div> +<p>Ces sourdes menées étaient significatives ; elles +auraient dû avertir Galilée du danger qui le menaçait.</p> + +<p>S’il l’eût voulu, il aurait encore pu détourner la +foudre. Mais, comme s’il eût pris plaisir à braver +ses ennemis, au lieu de laisser s’assoupir cette périlleuse +controverse, il revint à la charge et corrobora +les doctrines exposées dans son précédent +écrit par une lettre nouvelle adressée à son ancien +élève monseigneur Dini. Bien plus, il publia peu +après une circulaire, dédiée à la grande-duchesse +veuve Christine de Lorraine, dans laquelle, s’écartant +de plus en plus de son point de départ et emporté +par la fougue de sa conviction, il laissa complétement +de côté la question astronomique pour +s’aventurer dans les plus audacieux sophismes +théologiques.</p> + +<p>Ce ne sont plus cette fois ses principes qu’il +cherche à concilier avec les textes sacrés ; ce sont +les textes sacrés eux-mêmes dont il veut plier le +sens aux exigences de ses principes. Il ne plaide +plus les circonstances atténuantes, il dédaigne les +atermoiements et les faux-fuyants et prétend couvrir +ses opinions de l’autorité des Écritures. Enfin +telle est son ardeur, qu’il laisse échapper dans cette +circulaire le passage suivant : « J’ai entendu dire à +un grand dignitaire ecclésiastique (le cardinal Baronio, +l’historien) que le Saint-Esprit avait voulu +nous montrer dans la Bible comment on « arrive +au ciel », et non pas « comment les cieux se meuvent ». +En se reportant à l’époque où Galilée +écrivait ces paroles et songeant aux inimitiés accumulées +contre lui, on est épouvanté de son aveuglement.</p> + +<p>Ami du saint-siége, il parle autrement que le +saint-siége ; il bafoue la tradition, semble se rire de +la foi, en appelle de l’autorité à l’examen, de la +discipline à l’observation, de la raison divine à la +raison humaine, et imagine que l’autorité pontificale +doit le remercier quand, avec une dextérité étourdie, +il a élevé la citadelle de l’expérience en face +du sanctuaire de la foi, et le trône de la géométrie +en face du trône de saint Pierre !</p> + +<p>Encore s’il se contentait de poser des chiffres, de +tracer des parallaxes, de rédiger des théorèmes ! +Mais non. Fort de sa bonne foi et de son étrange +orthodoxie, il ne s’aperçoit pas lui-même qu’il +entre dans le vif des intérêts de Rome. Fasciné par +l’attrait de son propre génie, il marche à l’abîme +sans se douter que l’abîme est sous ses pieds.</p> + +<p>L’heure des persécutions cependant n’avait pas +encore sonné.</p> + +<p>Malgré la véhémence des accusations qui pleuvaient +de toutes parts sur Galilée, la cour de Rome +ne s’était pas départie de la modération. Des amitiés +puissantes s’employaient en faveur de l’imprudent. +C’était d’abord le savant cardinal Bellarmin +qui lui faisait écrire <i>d’avoir à se renfermer dans ses +études mathématiques, s’il voulait assurer la tranquillité +de ses travaux</i>. C’était encore le cardinal +Maffeo Barberini, qui lui adressait les mêmes conseils ; +puis le secrétaire de ce dernier, le Florentin +Jean-Baptiste Ciampoli, qui avait autrefois été le +disciple de Galilée, et qui lui écrivait à son tour +en ces termes :</p> + +<p>« Le cardinal Barberini a toujours admiré, vous +le savez par expérience, vos talents et vos connaissances : +il m’a dit hier soir qu’il était prudent, +à son avis, de ne pas s’écarter dans ces questions +des preuves de Ptolémée et de Copernic ; ou, +pour m’exprimer d’une manière plus exacte, de +ne jamais dépasser les limites de la physique et +des mathématiques. »</p> + +<p>Plus tard enfin on l’invitait directement et explicitement +à ne plus commenter les textes saints.</p> + +<p>Galilée persista.</p> + +<p>Nous admirerions volontiers cette révolte, en +dépit ou à cause de ses dangers, si la velléité de sa +raison eut été soutenue par la fermeté de son caractère. +Mais les hésitations, les faiblesses, les contradictions +de toutes sortes vinrent démentir et +déparer son vain effort.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LIVRE II<br> +SECONDE ÉPOQUE DE GALILÉE</h2> + + + + +<h3 id="c9"><span class="first">IX</span><br> +<span class="small i">État de l’Église et des esprits. — Florence, Rome. — Destruction +de la moralité individuelle. — Une église italienne en 1620. — Les +vieillards persécutés.</span></h3> + + +<p>L’inquiet et imprudent Galilée avait commis la faute +d’abandonner Venise pour revenir à Florence. Au +commencement de l’année 1616, alors que ses doctrines +soulevaient de violentes oppositions, il prit +soudain le parti de braver celles-ci et d’aller à Rome. +Il espérait que sa présence amènerait une solution +favorable à la science ; il devait bientôt être détrompé.</p> + +<p>Dès son arrivée il put s’apercevoir que les dispositions +lui étaient devenues hostiles ; les jaloux +avaient continué leur travail souterrain. Peu à peu +se détachaient de lui les amitiés qui l’avaient soutenu +et encouragé. Les dispositions personnelles du +pape contribuaient en outre à ce changement. +Paul V (Borghèse), qui occupait alors le trône +pontifical, n’avait aucun point de ressemblance +avec Paul III : ombrageux et routinier, il craignait +l’innovation, l’étude et les recherches scientifiques.</p> + +<p>Ajoutez à cela que le moment était critique pour +l’Église, et que plusieurs tentatives d’affranchissement +religieux avaient réveillé avec plus de vivacité +que jamais les défiances de l’inquisition qui se tenait +sur une défensive menaçante.</p> + +<p>Les beaux jours de l’Italie étaient passés depuis +longtemps. A l’exception de Venise, qui avait +conservé une partie de son ancien prestige, c’en +était fait de ces fières républiques du moyen âge, +si intelligentes et si vivaces dans leurs agitations. +Rome avait perdu son influence politique depuis +la mort de Paul III (1549). Les ordres religieux, +et notamment celui des Jésuites, partageaient +avec l’Inquisition une suprématie qui étouffait +toute tentative d’affranchissement spirituel. +Quant à l’indépendance nationale, elle ne tirait aucun +profit des guerres suscitées çà et là par les +rivalités de petits princes turbulents.</p> + +<p>En Toscane même, où la famille des Médicis avait +brillé d’un si vif éclat avec Côme l’Ancien et ses +descendants, une branche cadette héritait de la +gloire de ses ancêtres sans hériter de leurs qualités. +François, fils de Côme I<sup>er</sup>, céda le premier à la pression +étrangère. En vain son frère Ferdinand voulut +secouer le joug. La Toscane, placée entre l’ambition +espagnole et la cour de Rome, se trouvait fatalement +reléguée au second rang.</p> + +<p>Côme II, le fils de Ferdinand, eût peut-être relevé +l’énergie de la nation ; mais l’affaiblissement +de sa santé, le rendant incapable d’accomplir une si +laborieuse tâche, le livra aux influences dangereuses +des deux grandes duchesses Christine et Marie-Madeleine +d’Autriche. A la mort de Côme ce +fut bien pis encore ; la direction des affaires fut +subordonnée à de mesquines intrigues de palais, +jusqu’au jour où — trop tard — Ferdinand II s’efforça, +sous Urbain III, de combattre les empiétements +des Barberini.</p> + +<p>C’était là qu’en était l’Italie, après avoir fait l’éducation +de l’Europe. Cette seconde Grèce qui, bien +avant l’an 1300, comptait cinq Universités ; que les +races barbares n’avaient pas absorbée ou anéantie, +mais qui se les était assimilées ; qui, dès le sixième +siècle, avait fait revivre la politique romaine par la +prépondérance de ses papes et dompté l’élément +féodal par l’organisation de ses républiques ; +cette admirable patrie des arts avait subi les +conséquences d’un seul fait, conséquences terribles ! +Ce fait unique est le mépris des minorités.</p> + +<p>L’Italie, fille des anciens, avait comme eux méprisé +les minorités.</p> + +<p>Mais le monde avait grandi ; partout où les minorités +sont écrasées, où la tolérance n’est pas +consacrée, où la force est reine, le sentiment du +juste s’oblitère ; — et c’en est fait de toute grandeur +nationale.</p> + +<p>L’Italie confondant le vaincu avec le pervers, le +faible avec l’infâme, consacrait ainsi la religion +du mal, l’idolâtrie de la force. Chez les Italiens le +<i lang="la" xml:lang="la">captivus</i> (captif) et le <i lang="it" xml:lang="it">cattivo</i> (caitif), devinrent le +méchant, le condamné, parce qu’ils furent <i>captifs</i> +et <i>vaincus</i>. Plus de religion intime, plus de loi +morale.</p> + +<p>Lisez les auteurs anecdotiques du temps de Galilée, +ils vous montreront les arts, les mœurs, la religion +détruits par dix siècles de mauvais gouvernement, +de guerres furieuses, d’appels à l’étranger, de liberté +perdue, de force adorée et d’individualité détruite. +On voit, chez un certain Balthasar Boniface de Reggio, +que personne ne lit, bien que son <i lang="la" xml:lang="la">Historia +Ludicra</i> fourmille de traits curieux, ce qu’était +une église italienne à cette époque, « pleine +de mendiants, d’intrigues amoureuses, de gens +qui jouent aux cartes ; église retentissant de blasphèmes, +de coups de pistolet mêlés au son des +cloches et de frôlements d’épée qui se croisent. » +<i lang="la" xml:lang="la">Ululantium uberrimæ concertationes… tormentorum +pyricorum explosiones</i>, etc., etc.</p> + +<p>La morale était extérieure et la formule régnait +en souveraine ; on n’avait plus de pitié pour le +faible<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, plus d’égard pour le droit, plus de charité +pour la vieillesse. Depuis longtemps, en Italie, +tous les vieillards célèbres ou grands par le génie +ou la vertu mouraient dans l’exil ou le désespoir ; +telles furent les tristes automnes de Machiavel, du +Tasse, du Dante, de Michel-Ange, de Campanella ! +C’était la loi. On ne vieillissait glorieux que pour +souffrir, maudire et être maudit.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Voyez notre ouvrage sur les <i>Mœurs italiennes au commencement +du dix-septième siècle</i>. (<span class="sc">Virginie de Leyva</span>, etc.)</p> +</div> +<p>Vers la fin des jours, à l’heure où le moissonneur +s’assied sur ses gerbes, où le doux repos et le sourire +des cœurs amis seraient nécessaires, tout se +retire, tout se ferme, tout se glace ; les vieux rivaux +renaissent, les jeunes aspirants s’arment de +haine. Chacune des générations successives finit +ainsi découronnée, haïe, déshonorée et désolée. +C’est un odieux et cruel symptôme. Au lieu des +calmes vieillesses de Bentham, de Gœthe et de +Franklin, vous avez la pauvreté flétrie de Milton +aveugle ; la solitude amère de Galilée ; et les brûlantes +larmes qui tombaient sur la barbe blanchie +de Michel-Ange. L’envie furieuse a fini par vaincre +le génie.</p> + +<p>Les temps de révolutions et de catastrophes reproduisent +toujours, même chez les races généreuses +comme est la nôtre, ce douloureux phénomène. Ceux +qui parmi nous ont vécu un demi-siècle ou davantage +ont pu voir dans leur jeunesse les grands vieillards +de 1789 courbés sous le désenchantement de +leurs espérances ; en 1815, ceux qui pieds nus et +sans pain avaient conquis l’Italie, raillés ou bannis. +Je me tais sur le reste.</p> + +<p>Revenons à Galilée et ne pressons point des +analogies douloureuses qui pourraient paraître forcées +et qui m’ont particulièrement attaché à cette +longue étude sur l’Italie de 1640.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c10"><span class="first">X</span><br> +<span class="small i">Arrivée de Galilée à Rome en 1616. — Accueil qui lui est +fait. — Ses espérances présomptueuses.</span></h3> + + +<p>Galilée, fils d’une société indifférente et corrompue +où l’on vivait pour jouir, eût voulu échapper à +cette fatalité de la persécution. Quoi qu’il en coûte +de le constater et d’effacer ainsi la légende populaire +de son héroïsme, il se montra aussi étourdi +dans la provocation qu’impuissant à la défense.</p> + +<p>C’était une faute présomptueuse d’aller à Rome +braver ses ennemis.</p> + +<p>Rome, inquiète et menacée, sentait autour d’elle +et malgré elle fermenter l’esprit d’indépendance +et de libre recherche ; dans le nord de l’Italie des +essais de réformes venaient de se produire : Venise +s’insurgeait ouvertement contre l’autorité papale ; +fra Paolo Sarpi, l’un des plus ardents à la lutte, +soutenait hardiment les principes anti-catholiques ; +Giordano Bruno, Guillaume-César Vanini, Thomas +Campanella venaient de secouer le joug de la tradition +et de dénoncer hautement les abus de l’Église ; +Marc Antonio de Dominis, archevêque de +Spalatro, levait l’étendard de l’apostasie. Le trouble +s’introduisait dans les consciences qui s’essayaient +à la révolte et se sentaient emportées +vers la liberté.</p> + +<p>Galilée, venant dans un pareil moment à Rome +(en 1616) ne pouvait y rencontrer qu’hostilité et +mauvais vouloir. N’était-il pas, lui aussi, un innovateur ? +Ne voulait-il pas toucher à l’arche sainte ? +et donner aux Écritures une interprétation contraire +à celle que les siècles avaient consacrée ?</p> + +<p>N’était-on pas autorisé à lui dire : <i>Quiconque +n’est pas avec nous est contre nous</i> ?</p> + +<p>Lui, cependant, était à la fois avec l’Église et +contre elle ; de bonne foi, avec cette naïveté +étrange qui est souvent l’apanage du génie. Il se +sentait sincère et ne supposait pas qu’on pût douter +de sa sincérité ; il respectait les dogmes et ne +croyait pas qu’on pût suspecter sa vénération ; il +voulait la gloire de l’Église et s’imaginait travailler +à cette gloire en ralliant à elle les découvertes de +la science, en lui conciliant la raison et la vérité.</p> + +<p>Il arrivait donc à Rome plein d’espérance. Il ne se +souvenait même pas que son livre sur les <i>taches solaires</i> +avait, à la fin de l’année précédente, occasionné +de nouveaux scandales. Il ne comprenait rien aux +exigences de la politique, rien aux intrigues de la +jalousie.</p> + +<p>Il se croyait fin, et il était la dupe de toutes les +finesses ; il se croyait fort, et son crédit s’affaiblissait +de jour en jour. Il se fiait à de vaines lettres de +recommandation que lui avait données le grand-duc +pour le cardinal Orsini qui alors jouissait à la +cour d’une haute influence ; il se fiait à son éloquence, +à la justesse de ses calculs, à l’autorité de +son nom, à son génie. Il espérait ramener à lui +les incrédules, persuader le pape, entraîner les +membres du sacré collége ; il espérait <i>venir</i>, <i>voir</i> et +<i>vaincre</i>.</p> + +<p>D’ailleurs n’avait-il pas au besoin la science du +monde, la finesse, la flatterie ; — suprêmes ressources ?</p> + +<p>Déjà pour rentrer en grâce auprès des Médicis, +il avait donné leur nom aux satellites de Jupiter, et +le moyen lui avait réussi. Pourquoi ne réussirait-il +pas encore ? Pourquoi ne dédierait-il pas au pape un +de ses ouvrages ? Il lui dédia, en effet, son <i>Traité du +flux et du reflux</i>, dans lequel, entraîné par son +idée dominante au point de se tromper scientifiquement, +il attribuait ce phénomène au mouvement +de la terre.</p> + +<p>Mais la flatterie n’a pas toujours raison des rancunes. +En vain le cardinal Orsini recommanda +chaudement l’affaire au pape ; plus Galilée mettait +d’ardeur à la défense de sa cause et plus il éveillait +de craintes. L’inquisition était lasse de ces menées, +de ces audaces ; elle ne permettait plus qu’on mît +en doute son infaillibilité ; elle ne voulait pas être +éclairée ; — elle, dépositaire unique de toutes les +lumières.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c11"><span class="first">XI</span><br> +<span class="small i">On intime à Galilée l’ordre d’abjurer la doctrine de Copernic.</span></h3> + + +<p>Aussi, le 26 février de la même année, le pape +faisait-il intimer à Galilée, par l’intermédiaire du +cardinal Bellarmin, l’ordre d’abjurer la doctrine +de l’immobilité du soleil et de la rotation de la +terre ; il le sommait en outre de ne plus émettre +cette doctrine sous quelque forme que ce fût, de +ne plus l’enseigner, de ne plus la défendre, soit +verbalement, soit par écrit.</p> + +<p>On ne s’en tint pas là ! il était temps de réfuter +l’<i>hérésie</i> et de protester solennellement contre des +opinions qui compromettaient, croyait-on, l’autorité +de la Bible. Pour cela il fallait remonter à l’origine +du mal. La congrégation du Saint-Office déclara +<i>hérétique</i> l’opinion de la rotation de la terre et +de l’immobilité du soleil, opinion <i>contraire à la +foi, absurde et fausse en philosophie</i>. Puis, pour +être logique, on interdit la vente du livre de Copernic, +<i lang="la" xml:lang="la">donec emendetur</i> ; on condamna un livre d’un +carmélite Paul Antonio Foscari, mort à cette époque, +livre où l’auteur défendait le système de Copernic ; +on condamna l’ouvrage de Kepler sur le même sujet +et vingt autres ouvrages analogues ; enfin il fut +expressément défendu de traiter dorénavant la +question du mouvement de la terre, si ce n’est +« d’une manière hypothétique et sans rien affirmer ».</p> + +<p>Un tel décret était à la fois inique et ridicule. En +voulant affermir l’autorité de l’Église, le pape consacrait +une erreur dont ses adversaires devaient plus +tard se faire une arme redoutable. Il confondait le +Saint-Office avec le Saint-Esprit et compromettait +l’un par les fautes de l’autre.</p> + +<p>Vainement objecterait-on que les doutes qui enveloppaient +la théorie de Copernic étaient loin d’être +dissipés. Ces doutes même ne permettaient pas +de déclarer <i lang="la" xml:lang="la">a priori</i> la théorie <i>absurde et hérétique</i>.</p> + +<p>Le décret avait été notifié par Bellarmin à Galilée, +avec ordre de se soumettre aveuglément aux +arrêts de la sainte inquisition.</p> + +<p>Les efforts imprudents et étourdis de l’astronome +pour amener la cour de Rome à une décision +qui lui fût favorable, n’avaient point été étrangers +à cet acte de rigueur.</p> + +<p>En harcelant la cour de Rome par ses démonstrations +il avait marché contre son but.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c12"><span class="first">XII</span><br> +<span class="small i">L’inquisition menace Galilée. — On l’avertit de son +danger. — Lettre de Pichena.</span></h3> + + +<p>En recevant le décret de l’inquisition, que lui notifiait +le cardinal Bellarmin, Galilée se soumit. Il avait +à un trop haut point le respect des autorités ecclésiastiques +pour se révolter ; pourtant il lui en coûtait +de s’incliner devant une juridiction dont il soutenait +l’incompétence en matière scientifique. Il ne +pouvait se décider à quitter Rome où le retenait une +arrière-pensée d’espérance.</p> + +<p>Eh quoi ! vous réunissez, ô grand philosophe, +tous les dons de l’intelligence, vous avez le génie ; +et vous vous laissez tromper par ces illusions ! Tout +le monde autour de vous voit le péril, et vous vous +obstinez à rester sur cette terre ennemie où vous +êtes environné de piéges ! Vous faut-il d’autres témoignages +de l’irrévocable décision du Saint-Office ? +Vous les avez ; car pour confirmer la sentence, la +congrégation de l’Index, dans les premiers jours +de mai, chargeait le cardinal Gaetani de corriger le +livre de Copernic ; c’était le <i lang="la" xml:lang="la">donec emendetur</i> qui recevait +son exécution ! Et pourtant Galilée restait toujours +à Rome ? Il y demeura plus de trois mois +encore, attendant et espérant. Pour le décider à +écouter la raison et à retourner à Florence, +il fallut une lettre officielle du secrétaire d’État +grand-ducal Pichena, qui lui écrivait, le 25 mai +1616 :</p> + +<p>« Vous avez assez goûté les persécutions des +moines — (et en parlant ainsi il était l’écho de +l’opinion publique en Toscane) ; — vous avez assez +goûté les persécutions des moines pour savoir à +quoi vous en tenir. Leurs Seigneuries craignent +qu’un séjour prolongé à Rome ne vous attire des +difficultés ; elles verraient avec plaisir que vous, +qui jusqu’ici vous êtes tiré avec honneur de vos +affaires, ne réveilliez pas des susceptibilités endormies +et que vous reveniez aussi vite que possible ; +car il se répand des bruits d’une nature fâcheuse. +Les moines sont tout-puissants ; et moi, votre serviteur, +j’ai rempli mon devoir en vous donnant cet +avis qui est aussi celui de Leurs Seigneuries. Je +vous baise la main. »</p> + +<p>Cette fois l’avertissement était direct, et Galilée +ne pouvait exciper de son ignorance. <i>Les moines +sont tout-puissants</i>, la phrase de Pichena est un cri +d’alarme.</p> + +<p>Galilée l’entendit et comprit enfin que le séjour +de Rome ne lui offrait que des périls sans compensation. +Il reprit le chemin de sa patrie.</p> + +<p>Ainsi s’acheva le premier acte du drame ; mais +déjà l’on pouvait en prévoir le triste dénoûment, +dénoûment que le silence de Galilée retarda seul.</p> + +<p>Pendant quinze années en effet il resta muet, +comme ses amis et ses maîtres le lui avaient prescrit. +Son silence et sa prudence désarmaient l’envie +sans l’étouffer. Elle veillait et couvait sa rage. +Les événements prouvèrent que la haine jalouse +n’oublie pas. Quand après ce long intervalle la lutte +s’ouvrit de nouveau, les colères qui sommeillaient +se réveillèrent et s’assouvirent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c13"><span class="first">XIII</span><br> +<span class="small i">Galilée se fait délivrer un certificat de bonnes pensées et de catholicisme. — Conduite +d’Urbain VIII. — Le <i class="rm sc" lang="it" xml:lang="it">Saggiatore</i>. — Illusions +de Galilée.</span></h3> + + +<p>Tant que vécurent les deux papes qui occupèrent +avant Urbain VIII le trône pontifical, Galilée ne +s’écarta point de son silence prudent. Telle était +même sa crainte de paraître hérétique, tel était son +respect pour l’autorité du saint-siége, qu’il s’était +fait délivrer par le cardinal Bellarmin lui-même le +certificat que voici :</p> + +<blockquote> +<p>« Nous Robert, cardinal Bellarmin, ayant appris +que le sieur Galileo Galilée est en butte à des imputations +fausses et qu’on lui reproche d’avoir fait +entre nos mains abjuration de ses erreurs, ainsi +que d’avoir subi par notre ordre des pénitences imposées ; +nous déclarons, conformément à la vérité, +que le susdit Galileo n’a fait ni entre nos mains, ni +auprès de qui que ce soit ici à Rome, ni en quelque +lieu que nous connaissions, aucune espèce de rétractation +ayant trait à aucune de ses opinions ou +de ses idées, que nulle pénitence ou punition +n’ont dû lui être infligées ; mais que communication +lui a été donnée d’une déclaration de Sa +Sainteté, notre souverain, déclaration publiée par +la sainte Congrégation de l’Index, du contenu de +laquelle il résulte que <i>la doctrine attribuée à Copernic +sur le mouvement prétendu de la terre autour +du soleil, sur la place que le soleil occuperait +au centre du monde</i> sans se mouvoir de son lever +à son coucher, est opposée à la sainte Écriture, et +n’a besoin, par conséquent, ni d’être attaquée, ni +d’être défendue. En foi de quoi nous avons écrit +et signé le présent <i lang="la" xml:lang="la">propria manu</i>, le 26 mai 1616. +Comme ci-dessus :</p> + +<p class="sign sc">« Robert, cardinal Bellarmin. »</p> +</blockquote> + +<p>Galilée voulait donc avant tout rester catholique, +et c’est bien le même homme qui écrit à son ami +Bali Cioli :</p> + +<p>« Personne au monde ne peut révoquer en doute +ma piété exemplaire et mon obéissance aveugle +aux commandements de la sainte Église. » C’est +le même Galilée que nous verrons tomber à genoux +devant les cardinaux et les supplier de ne pas le déclarer +<i>hérétique</i> ; « châtiment qui lui causerait la +plus amère douleur et auquel il préfère la mort. »</p> + +<p>A côté du chrétien, je l’ai déjà dit, il y avait +le philosophe, à côté de la foi religieuse brûlait en +son cœur la foi ardente dans la science. Pendant +quinze années il avait fidèlement observé sa promesse +de ne plus traiter cette redoutable question +du mouvement de la terre. Cependant sa conviction +était demeurée inébranlable et n’attendait +qu’un instant favorable pour essayer de nouveau de +convertir le sacré collége aux vérités astronomiques.</p> + +<p>Le moment lui sembla venu.</p> + +<p>Au mois d’août 1623, le cardinal Maffeo Barberini +fut élu pape sous le nom d’Urbain VIII. +Successeur de deux papes qui méprisaient ou détestaient +la science et le travail de la pensée, le cardinal +Barberini avait en mainte circonstance manifesté +ses sympathies pour l’illustre astronome. De plus, +il penchait secrètement pour le système de Copernic, +et Galilée le savait bien ; car il avait entretenu +avec le nouveau pape des rapports assez intimes. +Plusieurs lettres qui sont parvenues jusqu’à nous +témoignent de la fervente admiration que Son Éminence +avait vouée au savant.</p> + +<p>« J’ai, lui écrivait Barberini le 5 juin 1612, reçu +votre dissertation sur divers problèmes scientifiques +soulevés pendant mon séjour ici ; je la lirai +avec grand plaisir tant pour me confirmer dans +mon opinion, <i>qui concorde avec la vôtre</i>, que pour +admirer avec tout le monde les fruits de votre +rare intelligence. »</p> + +<p>Cette faveur et cette amitié ne s’étaient jamais démenties ; +et lorsque Galilée eut publié ses <i>Lettres à +Welser</i>, où se trouvent indiquées les premières observations +positives sur les taches du soleil, — « Vos +lettres imprimées adressées à Welser, lui écrivait +le cardinal, me sont parvenues et ont été les bienvenues. +Je ne manquerai pas de les lire avec joie +et de les relire comme elles le méritent. Ce n’est +pas là un livre qu’il faille laisser dormir oisif parmi +les autres livres ; lui seul peut me décider à +dérober à mes occupations officielles quelques +heures pour les consacrer à sa lecture et à l’observation +des planètes dont il traite, si toutefois +les télescopes que nous possédons ici sont assez +bons pour y suffire. En attendant, je vous remercie +du souvenir que vous avez conservé de moi, +et je vous prie de ne pas oublier la haute estime +que je professe pour un génie aussi rarement doué +qu’est le vôtre. »</p> + +<p>C’était un bel esprit, un amateur d’hexamètres +virgiliens, que ce cardinal Barberini qui d’ailleurs +ne les faisait pas excellents. Il composa en l’honneur +de son astronome favori une pièce médiocre de vers +latins, accompagnée de l’épître que voici : « L’estime +que j’ai toujours eue pour votre personne et pour +vos mérites nombreux m’a dicté les vers enfermés +sous ce pli. Quand même ils ne seraient pas +dignes de vous, au moins vous offriraient-ils une +preuve de mon affection ; je voudrais contribuer, +s’il était possible, à rehausser l’éclat d’un nom +si glorieux. Sans me confondre encore en nouvelles +excuses, je m’en rapporte à votre bienveillance +pour qu’elle accepte cette légère preuve de +ma vive sympathie. »</p> + +<p>Plus tard encore, Barberini devenu pape, tenait +un langage analogue ; le 8 juin Urbain VIII écrivait +au grand-duc : « Depuis longtemps nous avons +voué une affection toute paternelle à ce savant, +(Galilée) dont la gloire illumine les cieux et +remplit le monde entier. Nous avons reconnu en +lui, non-seulement une science profonde, mais +<i>encore une piété sincère</i> ; et nous savons qu’il +excelle dans les connaissances spéciales qui se +recommandent naturellement à la bienveillance +d’un pontife. »</p> + +<p>De si douces paroles enivrèrent Galilée.</p> + +<p>Il espéra que Barberini établirait le système de +Copernic, ce système dont, selon Fra Tomasso, +Campanella et d’autres, Urbain aurait dit : « Notre +intention ne fut point de le condamner ; si cela +eût dépendu de nous, le décret qui le frappe n’aurait +jamais été lancé. » Ne pouvant concilier avec +les paroles de l’Écriture les faits astronomiques dont +la certitude invincible se révélait à son esprit, Galilée +n’avait pas osé élever sa voix depuis l’époque +éloignée où la Congrégation de l’Index avait promulgué +la défense qui interdisait toute discussion, +toute controverse sur ces matières brûlantes ; mais +jamais il n’avait perdu de vue le but de son existence +presque entière.</p> + +<p>Aussi crut-il ne pouvoir mieux faire que d’aller +encore à Rome présenter ses félicitations au nouveau +pape, en même temps qu’il lui dédiait son écrit sur +les comètes, le <i lang="it" xml:lang="it">Saggiatore</i>, publié par la célèbre Société +des <i>Lincei</i> dont le fondateur et le chef était un +illustre patricien ; le prince Frédéric Cési, duc +d’Aqua-Sparta.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c14"><span class="first">XIV</span><br> +<span class="small i">Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde. — Les ennemis se +réveillent. — Analyse de ce dialogue.</span></h3> + + +<p>Ce fut dans de telles circonstances que Galilée, +enhardi et comptant sur des protections, hélas ! illusoires, +écrivit son <i>dialogue</i> célèbre sur les systèmes +de Ptolémée et de Copernic : <i lang="it" xml:lang="it">Dialogo intorno ai due +massimi sistemi del mondo</i>.</p> + +<p>Qui de nous ouvre jamais le beau volume in-4<sup>o</sup> +dont je parle ; le <i>Dialogue sur les systèmes du monde</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, +qui causa l’exil et la séquestration de Galilée ; un +livre sévère d’aspect, imprimé par Landi à Florence, +en 1632, en caractères italiques, doux à +l’œil, orné d’une gravure d’Étienne de la Belle ?</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> <span lang="it" xml:lang="it">Firenze</span>, 1632.</p> +</div> +<p>Cette gravure seule est tout un drame.</p> + +<p>Vous voyez devant vous la mer infinie, les vaisseaux +prêts à partir, l’horizon lointain ; et trois philosophes +sur la plage, discutant le mouvement du +monde et les révolutions des sphères. L’un est Sagredo +l’Espagnol ; tête chauve, ardent à la dispute, +il représente l’élévation de l’âme et l’enthousiasme +du savoir. L’autre porte le costume vénitien, la barrette +et les fourrures ; c’est Salviati de Venise, physionomie +attentive, fine, gardée, rentrée en elle ; +deux personnages réels que Galilée a connus, qui +ont reçu ses enseignements et adopté ses doctrines.</p> + +<p>L’un et l’autre s’évertuent à démontrer par des +arguments, les uns philosophiques (Sagredo), les +autres mathématiques (Salviati), le principe de Copernic, +le mouvement de notre planète et la rotation +de la terre.</p> + +<p>L’adversaire qu’ils veulent convaincre est placé +au fond de la scène, entre les deux philosophes +nouveaux. C’est Simplicio l’homme du passé, ce +vieillard oriental que son turban et ses draperies +font aisément reconnaître. Partisan de Ptolémée +et des anciennes idées, attaché à la tradition ; les +axiomes reçus le contentent, les nouveautés lui +répugnent, les apparences lui suffisent, la monstruosité +du paradoxe lui fait horreur, l’abîme où +vont se plonger les nouveaux penseurs l’épouvante. +« Les hommes d’autrefois ont toujours bien jugé », +dit-il ; il a pour lui la croyance des vieux siècles, la politique +de tous les temps et le bon sens d’aujourd’hui.</p> + +<p>Si ce Simplicio n’est pas Urbain VIII lui-même, +c’est au moins la vivante image de l’immobilité +définitive et de la stagnation volontaire ; jamais +poëte comique n’aurait pu imaginer de type plus +excellent et plus attique. Jamais satire plus délicate +et plus courtoise n’atteignit plus vivement son +but. La victime (Simplicio, ou Urbain VIII représentant +le passé), forcée de se livrer sans résistance, +se laisse immoler sans dire un mot et voit tous ses +arguments confondus, tout son sang couler, sans +pouvoir même maudire les sacrificateurs.</p> + +<p>« — Étudions la nature ! lui dit Salviati, l’un +des interlocuteurs. »</p> + +<p>« — A quoi bon, répond Simplicio. Se donner +tant de peine est fort inutile. Je n’ai que faire de +la nature ! Je m’en tiens à ce qu’ont dit nos +pères ; j’étudie les doctes ; je parle d’après eux ; +et je dors tranquille ! »</p> + +<p>« — O privilégié de la vie, et voluptueux sublime ! +vous n’aimez pas le labeur ; peu vous +importe comment les choses se passent ; les effets +et les causes des phénomènes naturels vous importent +peu ; vous méprisez l’expérience ! Ainsi +pensent les élus. Ceux qui comme vous n’aiment +que le repos de l’esprit sont trop heureux. Immobiles +dans leurs livres, ils ne se donnent la +peine ni de monter en bateau ni de tirer un coup +de fusil. La vie active leur répugne. Ils s’enferment +dans leurs cabinets, heureux de <i>paperasser</i> +(<i lang="it" xml:lang="it">scartabellar</i>), de compulser les index, les répertoires +et les tables, et d’y chercher si Aristote s’est +occupé de leur affaire. Quand ils sont certains du +texte, il ne leur en faut pas davantage ! Aristote +les rassure ; ils jurent par Aristote ; tout est dit. »</p> + +<p>Ici le troisième interlocuteur, l’enthousiaste +Sagredo prend la parole :</p> + +<p>« — Je porte envie aux indifférents dont vous +parlez… La tradition prononce pour eux, et ils +ne s’inquiètent de rien. Voilà des gens en pleine +sécurité de tout connaître. Heureux mortels ! ils +aiment leur sommeil ; ils rient de ceux qui, ayant +conscience d’ignorer ce qu’ils ignorent, honteux +de n’être maîtres que de la plus minime parcelle +du savoir humain, se tuent de veilles et de labeurs, +et consument leur vie en expériences et en +observations pénibles ! »</p> + +<p>Simplicio réplique « qu’il suffit d’être bon chrétien, +qu’une sainte ignorance tient lieu de tout, et +qu’il n’est point désirable de soulever tous les voiles. »</p> + +<p>« — Vous avez raison, reprend Salviati. Votre +doctrine me plaît. Oui, restons tranquilles et ne +bougeons pas ; c’est la suprême sagesse. Quand +on se conduit ainsi, on a pour soi l’autorité ; +on peut vivre et mourir en sûreté de conscience. +Mais je crois que <i>le savoir humain, tout en se +renfermant dans les limites de ses conjectures, a +besoin d’aller plus loin ! et je me sens <span class="rm"><span class="xsmall">UN PEU PLUS +RÉSOLU</span> !</span></i>… »</p> + +<p>Un peu plus résolu !…</p> + +<p>L’orgueil savant de Galilée s’est trahi !</p> + +<p>Comment de telles pensées, écrites dans un style +si mordant et si doux, n’auraient-elles pas été déférées +à l’inquisition ? Le catholique fervent, attaché +de cœur et de fait à la politique du saint-siége, oubliait +que Rome était en péril, qu’elle luttait contre +Paolo Sarpi, combattait Venise, s’appuyait sur les +jésuites, et cherchait à retremper dans les bonnes œuvres +et les grands travaux sa puissance spirituelle ; +elle y réussissait avec beaucoup de vigueur désespérée, +d’esprit, de grandeur et de succès.</p> + +<p>La question n’était donc pas religieuse. Le pape +connaissait l’orthodoxie de ce Galilée, dont le caractère +inquiet avait semé les ennemis sur sa +route ; naïf, plein de subtilités applicables aux sciences, +mais sans habileté dans la conduite. Les yeux +au ciel, suspendu entre la profondeur de ses vues et +l’étourderie de ses actes, Galilée, au lieu de calmer +les rivaux, de concilier les haines par la modestie +et le silence, de vaincre ou d’apaiser les bêtes féroces +de l’envie et de la malice, ne cessait pas de +les provoquer et de les railler. Parvenu à un âge +avancé, glorieux, aimé, bien en cour, il oubliait +que pour avoir inventé le thermomètre, le télescope, +le microscope, déterminé les lois essentielles +de l’univers et créé la philosophie naturelle, il n’en +vivait pas moins au milieu des hommes. Il espérait +convertir le sacré Collége et Rome même à ses +dogmes mathématiques, profiter du pontificat de +son ami Urbain VIII qui avait écrit pour lui de si +beaux vers, enfin faire triompher la vérité par la +ruse ; œuvre impossible poursuivie avec une ferveur, +une ironie, un acharnement extraordinaires. +Ses ennemis entrèrent par la brèche, s’y précipitèrent +et le perdirent.</p> + +<p>Sans doute dans ce beau dialogue Galilée professe +pour l’Église et les dignitaires qui la représentent +un respect sincère, plein de vénération et de tendresse. +Il a pitié de leur ignorance et « fait de son +mieux, dit-il, pour les instruire. » Il voudrait les +amener enfin à la connaissance des vérités mathématiques. +Ne sont-ce pas ses anciens amis ? Ne +sait-il pas quelle estime ils font de lui ? Il espère +qu’ils se rendront à l’évidence ; sans nuire à +l’Évangile, ils remettront le soleil à sa place ; il +y compte bien.</p> + +<p>Voilà les illusions de ce catholique.</p> + +<p>Il a soixante-dix ans. Ses élèves remplissent +l’Europe. Fort de sa conscience et de sa piété, il +va droit devant lui sans s’apercevoir de son erreur. — « Ne +dérangez donc pas leur politique, lui crie +Guicciardini ; que leur importent les affaires du +ciel ? Ils n’ont soin que de celles de Richelieu et +de l’Espagne ! Arrêtez-vous ! ou vous êtes perdu ! »</p> + +<p>Mais il va toujours et croit se tirer d’affaires en +prodiguant l’esprit, la grâce et l’ironie. Son <i>Dialogue</i> +étincelle de traits fins, d’anecdotes vives et +d’allusions doucement satyriques. Catholique, il +introduit et couronne son livre par la profession +la plus complète de soumission à l’Église ; géomètre, +il oublie son orthodoxie. Enfin il s’arrange +de manière à ce que le pape se reconnaisse dans +le personnage de comédie qu’il a inventé ; allégorie +transparente et cruelle ; type qui personnifie ses +adversaires ; bonhomme ridicule ; niais entêté, +acharné au culte de ce qui n’est plus ; homme qui +ne sait que répondre aux deux coperniciens qui le +pressent : « Aristote l’a dit, Aristote le veut ! »</p> + +<p>Galilée continue ; au nom de la science humaine, +laissant la simplicité sainte et l’ignorance de côté, +il pose dans son livre les bases de la dynamique ; fait +pressentir les lois de la gravitation ; traverse tous +les sujets en peu de pages, prodigue les démonstrations +et les découvertes, allége le poids de la science +par la grâce dramatique et le goût charmant de la +forme ; enfin annonce bien plus nettement que Bacon +lui-même la transformation du monde, la rénovation +de la science et les destinées qui attendent l’humanité. +Quel charme dans ce livre ! quelle lumière ! +quel limpide éclat ! quelle langue ! quelle vivacité +pénétrante !</p> + +<p>Ce beau livre oublié, plein de sarcasme voilé et +d’éloquence contenue, n’est pas seulement un traité +de science astronomique et un plaidoyer pour Copernic ; +c’est un modèle d’élégance et de goût ; +une œuvre digne de Socrate et de son disciple ; un +<i lang="la" xml:lang="la">factum</i> qui doit être éternellement consulté par +ceux qui aiment l’observation libre, le progrès +des sciences, l’indépendante pensée et le mouvement +des idées.</p> + +<p>L’immobilité relative du soleil y est indiquée ; +mais (ce qui est plus important), — la nécessité de +l’examen y est appuyée des plus fortes preuves.</p> + +<p>C’est une victoire remportée par la raison, la +science et l’art du style, sur les ennemis de la +conscience humaine et du travail ; sur ceux auxquels +l’individualité et la dignité de notre race +sont odieuses ; sur ceux qui veulent retarder le +triomphe de la pensée et de l’âme ici-bas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c15"><span class="first">XV</span><br> +<span class="small i">Subterfuges et finesses de Galilée pour faire imprimer son dialogue. — Il +y réussit. — Il obtient toutes les approbations et permis +d’imprimer.</span></h3> + + +<p>Voyons par quels moyens, nous allions dire par +quelles ruses, il obtint l’autorisation de faire imprimer +son dialogue.</p> + +<p>Toujours emporté par son zèle, il écrivit, au commencement +de 1670, avant que le livre fût terminé, +à ses amis, le prince Cési, Marsili, Buonamici, +qu’il s’occupait de la révision de ses dialogues +et qu’il avait l’intention, dès qu’il y aurait mis la +dernière main, de se rendre à Rome pour les faire +imprimer.</p> + +<p>En effet vers la fin du mois de mai de la même année, +il entreprit ce voyage et s’empressa de soumettre +son manuscrit au maître du sacré palais, ou premier +censeur. Ce maître du palais était un dominicain +de Gênes, Fra Nicolo Ricciardi, qui avait autrefois +suivi les leçons de Galilée et ne pouvait apporter +dans cet examen qu’une bienveillante partialité. +Ricciardi, toutefois, fut effrayé de trouver dans +la discussion du système de Copernic plus d’une +expression téméraire. Il remarqua tout d’abord que +l’auteur s’écartait du point de départ astronomique, +pour se jeter dans des considérations théologiques +que ne comportait, ni pour le fond, ni pour la forme +un semblable sujet. Ne voulant pas assumer seul la +responsabilité de cette publication, Ricciardi confia +le traité à son collègue le père Visconti, mathématicien +et le pria de lui donner son avis.</p> + +<p>Le père Visconti exécuta sa besogne en conscience. +Il supprima, corrigea, expurgea de ci et de là, puis +rendit le manuscrit au maître du sacré palais, +qui deux mois après accorda l’autorisation d’imprimer. +En recevant cette autorisation, Galilée +fut sans doute bien joyeux. Il ne soupçonnait pas +qu’il courait à sa perte. En toute hâte il revint à +Florence, avec son livre corrigé, se proposant, +comme il l’écrivait à Cioli, de revoir la table des +matières et la dédicace, afin d’envoyer ensuite le +tout au prince Cési pour le faire imprimer. Cependant +les obstacles, comme pour forcer Galilée +à réfléchir et à reculer dans la voie où il s’engageait, +les obstacles se multipliaient sous ses pas. Le hasard +et la nature semblaient conspirer pour le sauver +malgré lui.</p> + +<p>Le prince Cési, sur le concours duquel Galilée +comptait pour l’impression de ses trois dialogues, +était mort au mois d’août de la même année ; en +outre une épidémie qui venait de se déclarer avait +nécessité l’établissement d’un cordon sanitaire. +Les communications entre la Toscane et les États +de l’Église étaient devenues lentes et difficiles. +Peu s’en fallut que Galilée n’ajournât la publication +du malheureux traité ; c’eût été ajourner la catastrophe. +Mais Galilée avait des amis sincères ou +perfides ; excès de zèle ou trahison, ils poussaient, +pressaient et gourmandaient Galilée, qui aurait +eu besoin d’être retenu.</p> + +<p>« Pourquoi attendre plus longtemps, lui disaient-ils, +pour donner au monde un chef-d’œuvre ? +N’avait-il pas l’<i lang="la" xml:lang="la">imprimatur</i> du maître +du sacré palais ? Son livre n’avait-il pas été corrigé +et autorisé ? Si l’on ne pouvait communiquer avec +Rome, il fallait imprimer à Florence sans tarder +davantage. »</p> + +<p>Galilée préféra en référer à Ricciardi auquel il +demanda instamment la permission nouvelle : le +maître du sacré palais eut peur et déclina la compétence.</p> + +<p>De longs pourparlers s’entamèrent ; les négociations +traînèrent en longueur et n’aboutirent pas. +L’impatience du philosophe s’irrita ; il recourut au +bon vouloir du grand-duc qu’il pria de s’interposer +en sa faveur. Le grand-duc y consentit et chargea +Cioli de s’employer à Rome pour obtenir la solution +de l’affaire. Si bien que, le 24 mai 1631, Ricciardi +écrivit au père inquisiteur de Florence, le +P. Clément Égidius, de l’ordre des mineurs conventuels +de Sainte-Croix : « Il avait, disait-il, donné à +l’auteur l’autorisation d’imprimer, sous la condition +que les corrections jugées nécessaires seraient +faites ; le livre serait examiné de nouveau. +Mais le cordon sanitaire établi était devenu un +obstacle à ce que cette condition fût remplie. +L’inquisiteur pouvait permettre la publication à +Florence s’il s’agissait de considérations purement +mathématiques sur le système de Copernic. +En aucun cas ce livre ne pourrait émettre d’allégations +absolues, mais il devait se maintenir +dans les limites de l’hypothèse ; <i>surtout il n’y +serait point question de l’Écriture sainte</i>. »</p> + +<p>Ricciardi, on le voit, prenait ses précautions. Il +craignait de s’engager ; et le texte de cette autorisation +problématique était de nature à inspirer à +Galilée plus d’une réflexion et plus d’un scrupule. +« En aucun cas le livre ne pourrait émettre d’allégation +absolue… Surtout il n’y serait point +question d’Écriture sainte. » Ces phrases cauteleuses +indiquaient suffisamment l’état des esprits +et semblaient, par leurs prévisions presque hostiles, +être l’écho des insinuations lancées par les ennemis +de Galilée.</p> + +<p>Il aurait pu, en parcourant ces lignes qui semblaient +bienveillantes, répéter tout bas le <i lang="la" xml:lang="la">timeo +Danaos et dona ferentes</i>.</p> + +<p>L’étourdi philosophe marcha en avant.</p> + +<p>Ricciardi envoyait le 19 juillet à l’inquisiteur +général de Florence de nouvelles corrections relatives +au commencement et à la fin de l’ouvrage, +tout en laissant l’auteur libre de refondre le style +à son gré. Le sens littéral seul ne devait point +subir d’altération.</p> + +<p>Ainsi le <i>Dialogue sur le système universel de +Ptolémée et de Copernic</i> allait paraître avec des garanties +tout exceptionnelles. Soumis à une sorte de +censure préalable ; revu, amendé ; revu encore, +deux fois autorisé ; ce fut, contrairement à l’usage +adopté pour tous les livres imprimés ailleurs qu’à +Rome, avec un double certificat d’innocuité qu’il vit +le jour à Florence en 1632. Il avait pour cautions le +maître du sacré Palais et l’inquisiteur.</p> + +<p>Galilée avait réussi de tous les côtés.</p> + +<p>Aucune garantie ne lui manquait ; et il dut se +croire sauvé.</p> + +<p>Il était perdu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c16"><span class="first">XVI</span><br> +<span class="small i">Publication du Dialogue sur le système du monde. — Pourquoi on +ne le lit plus en France. — Préface ignoble de ce beau livre.</span></h3> + + +<p>De tous les ennemis, les plus dangereux sont ceux +qui n’osent pas avouer la bassesse de leur haine et +la cruauté de leur envie.</p> + +<p>Une armée s’était formée ; armée invisible, mais +présente ; habile aux embuscades et aux trahisons ; +armée décidée à tout, rompue aux manœuvres +d’une guerre sans loyauté comme sans courage. +Furieux et muets, les jaloux attendaient la vieillesse +de l’astronome et guettaient le moment où ils +pourraient écraser enfin celui qui avait suscité +tant d’animosités cachées, irrité tant d’amours-propres +vindicatifs, réduit au silence par l’ironie, +l’éloquence, et un admirable talent d’exposition, +mille détracteurs acharnés ; celui dont la dernière +imprudence leur offrait l’occasion facile de se satisfaire. +Que de haines accumulées ! Galilée avait +prouvé au jésuite Grassi que ce dernier n’entendait +rien aux mathématiques et à l’astronomie. Il avait +dédaigné le savoir du dominicain Firenzuola, ami +du pape et constructeur de ses citadelles. Dominicains +et jésuites se liguèrent contre Galilée ; +le saint-office fut l’instrument de leurs vengeances.</p> + +<p>Il vint leur prêter le flanc par une tentative +plus dangereuse que ses précédentes audaces ; il +écrivit et publia son <i>Dialogue sur les systèmes de +Ptolémée et de Copernic</i>.</p> + +<p>Personne ne lit plus guère, en France, ce +chef-d’œuvre comparable aux chefs-d’œuvres antiques. +Les langues étrangères et spécialement les +idiomes du Midi sont tombés, parmi nous, dans +un oubli déplorable, dont les conséquences doivent +nous devenir funestes ; la philologie, que les +étrangers cultivent avec soin, nous semble appartenir +aux seuls érudits. Nos aïeux ne pensaient pas +ainsi. Madame de Sévigné aimait l’étude de la +belle langue italienne ; toutes ses contemporaines +savaient l’espagnol, qui avait détrôné les études +grecques du seizième siècle ; — vers 1650, le latin +prit la place de l’espagnol et fut négligé à son tour, +vers la fin du dix-huitième siècle, en faveur d’un +frivole essai tenté du côté des langues anglaise et +allemande. Ces derniers rameaux sauvages de la +souche indo-européenne ne pouvant donner de +fruits utiles qu’à ceux qui sont maîtres des branches +latine et grecque, — on a fini par les dédaigner +toutes à la fois.</p> + +<p>Au dix-septième siècle l’Europe lettrée savait +l’italien et l’espagnol ; l’effet d’un chef-d’œuvre +écrit dans la langue la plus brillante et la plus +cultivée de l’Europe moderne fut donc prodigieux.</p> + +<p>Galilée y soutenait la thèse même de Socrate ; +l’idée qui conduisit le philosophe grec à la mort ; — celle +que tout esprit juste défend aujourd’hui ; — le +droit d’examen, d’analyse, de révision ; l’étude +de la nature.</p> + +<p>Il n’y a pas d’ecclésiastique sensé, pas de théologien +honnête, qui ne convienne que les catholiques +ont le droit de calculer les éclipses, de +supputer les perturbations des planètes et de lire +dans le ciel le retour des comètes ; chacun de nous +avoue que l’Écriture sainte n’a rien de commun avec +le télescope et le microscope ; et qu’il faut distinguer +avec soin les points de dogme des faits astronomiques +ou physiologiques.</p> + +<p>Cette opinion devenue vulgaire est indiquée déjà +dans le beau passage des <i>Memorabilia</i> où (selon Xénophon) +Socrate dit « que le poids, la mesure, les +sciences exactes appartiennent à l’intelligence +humaine et qu’il serait absurde de demander +sur ces matières aucun enseignement à la Divinité, +mais qu’elle peut favoriser ses élus et les +instruire elle-même de ce qui est mystérieux +(ἃ δὲ μὴ +δῆλα) et au-dessus de la portée humaine. »</p> + +<p>Voilà le point de démarcation entre la religion +et la science, nettement fixé par Socrate qui a établi +ce principe au péril de sa vie.</p> + +<p>Tout le monde est maintenant de son opinion ; +nul doute que Copernic ou Galilée ont pu, sans cesser +d’être d’excellents chrétiens s’enquérir si le soleil +reste immobile ; — et chercher les causes qui font la +nuit et le jour, sans être damnés pour cela.</p> + +<p>Les ennemis de Galilée ne firent pas porter leur +attaque sur ce point délicat. Ils allèrent trouver +Urbain VIII, auquel ils démontrèrent que l’attaque +lui était personnelle.</p> + +<p>« Ce nouveau livre, lui dirent-ils, n’est qu’une +insulte cruelle à Sa Sainteté. Ce personnage ridicule, +ami de l’autorité et du pape, ce <i>Simplicio</i> +est Sa Sainteté en personne. Simplicio ne se sert-il +pas des mêmes arguments dont Urbain VIII s’est +servi ? N’est-ce pas le portrait du pape ? Ce docteur +insensé s’exprime comme le pape ! C’est le +pape lui-même ! »</p> + +<p>Ainsi parle l’envie !</p> + +<p>Nous sommes sur la piste du bourreau de Galilée ; +non point la crédulité, les cardinaux n’étaient +pas crédules ; ni la superstition, ils en étaient +fort éloignés ; ni l’intérêt du saint-siége ; Galilée +protestait de son attachement au dogme, et répétait +sans cesse que, s’il exposait les systèmes, il ne +prétendait ni les approuver, ni les détruire ; — le +vrai bourreau, c’était l’envie !</p> + +<p>Galilée se croyait protégé contre ses atteintes +par le secret penchant d’Urbain VIII vers le système +de Copernic, par la bienveillance du pape, +par la bonne volonté de Ciampoli, l’indifférence +des uns, la tolérance des autres, et sa propre +finesse. Car il avait usé de grande finesse, comme +nous l’avons dit ; obtenant par adresse les permis +d’imprimer, doublant la dose de ces permis, espérant +instruire doucement les cardinaux, amener +Rome à l’étude de l’astronomie, vaincre le Vatican, +glisser son opinion à la dérobée, l’introduire +à la sourdine, l’insinuer comme une hypothèse +de peu de prix ; et par une critique apparente qui +laissait à Urbain VIII le temps d’arriver à la vérité, +la faire accepter en la condamnant.</p> + +<p>Toute cette lâche conduite était marquée au sceau +de l’époque de Galilée et de son malheureux pays.</p> + +<p>Quelque grand que fût son but il y marchait +par des sentiers tortueux et indignes. Lisez la +préface de son dialogue ; il s’y déguise jusqu’à +se prétendre ennemi de Copernic. « Je viens, dit-il, +défendre le système de Ptolémée ; ami des cardinaux +qui ont prohibé la doctrine de Copernic ; +j’approuve hautement leur mesure. » — Il voudrait +faire croire qu’il l’a dictée.</p> + +<p>— « Mesure excellente, mesure salutaire ! (La +condamnation de Copernic !) On a eu tort de +murmurer. Si je prends la plume, c’est par excès +de zèle catholique. Rendons les intelligences +esclaves ! Il faut <i>couper</i> (ajoute-t-il dans son style +poétique) <i>les ailes de l’esprit</i>. » Il continue : « <i>Voilà +pourquoi je me remets en scène et remonte sur +le théâtre du Monde</i> ; je veux prouver en même +temps que l’Italie connaît les vastes ressources +de l’intelligence. »</p> + +<p>On se voile la face devant ces indignes faiblesses.</p> + +<p>Galilée ment.</p> + +<p>Il voudrait faire croire qu’il n’attache aucune +importance à ses <i>Dialogues</i> et qu’ils ne sont, +pour lui, qu’un pur amusement de rhéteur.</p> + +<p>Il ment.</p> + +<p>Il veut paraître l’ami secret et réel des doctrines +qu’il détruit et désavoue.</p> + +<p>Quelle âme débile, et, il faut le dire : quel +pathos ambigu !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c17"><span class="first">XVII</span><br> +<span class="small i">Plan d’attaque définitive contre Galilée.</span></h3> + + +<p>Voilà donc Galilée bien garanti, et sûr du +succès.</p> + +<p>Il compte sans ses hôtes, c’est-à-dire sans +les jésuites qui composent l’armée de son rival +astronomique Grassi, et sans les dominicains dont +Firenzuola fait partie. Celui-ci, le livre une fois +publié, court chez le pape, lui représente que +Ciampoli a surpris sa religion, que Galilée raille +Sa Sainteté ; lui fait lire la préface qui semble, en +effet, ou une ironie ou une insulte, oppose à cette +préface le portrait comique de Simplicio et enflamme +la haine du pape.</p> + +<p>Urbain VIII fut convaincu que son ancien protégé +l’avait raillé personnellement. Le reste alla +de soi.</p> + +<p>Fort de sa conscience catholique et comptant +sur la faveur de celui qui avait écrit son panégyrique +en vers latins, Galilée ira tout à l’heure se +constituer prisonnier volontaire de Rome, malgré les +avertissements de ses amis. Cependant les rivaux +auront travaillé ; et Urbain VIII, blessé dans sa +vanité, les servira.</p> + +<p>Galilée sera victime.</p> + +<p>On n’appellera point de bourreaux, on n’allumera +point de bûchers. Personne ne songe à le +mettre à la torture ; briser ses os, déchirer ses +nerfs, faire couler son sang, fi donc ! On a plus de +douceur d’âme ; et les doctrines chrétiennes réprouvent +hautement la cruauté ! D’ailleurs les +gens qui construisent des vers latins, sans fautes +de quantité, comme Urbain VIII ; ou des fortifications +savantes comme Firenzuola ; les gens +qui sont l’honneur d’une société philosophique, +littéraire, théologique, éclairée et admirée, ne +tuent que rarement.</p> + +<p>Ils calomnient leur victime et la ravalent ; ils la +flétrissent, la font souffrir et la déshonorent : ils +l’essayent du moins.</p> + +<p>Avec quelle grâce les ennemis du savant l’ont +torturé, crucifié, lentement fait mourir !</p> + +<p>C’étaient connaisseurs et gens prudents.</p> + +<p>Il leur fallait, non pas intéresser l’Europe au sort +du malheureux homme de génie ; mais l’isoler du +monde, le décourager, le réduire à l’impuissance +et au néant ; gâter sa renommée ; le combler, tout +en le frappant, d’indulgences et de bontés ; le reléguer +au fond d’une retraite obscure sans communication +avec les vivants, et, dans une société +profondément lâche, dominée par les intérêts et +les jalousies, le livrer aux longues angoisses de +cette excommunication tacite ; — condamné auquel +on pardonne, hérétique que l’on veut bien +laisser vivre.</p> + +<p>Ce plan était fortement conçu.</p> + +<p>Nous allons le voir s’exécuter de point en point.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LIVRE III<br> +TROISIÈME ÉPOQUE DE GALILÉE<br> +LA PERSÉCUTION</h2> + + + + +<h3 id="c18"><span class="first">XVIII</span><br> +<span class="small i">Naissance du mythe sur Galilée soumis à la +torture. — Fausse lettre de Galilée à Reineri. — Tiraboschi.</span></h3> + + +<p>Avant de continuer ce récit, détruisons les inventions +romanesques qui ont eu cours sur son martyre +et sur sa résistance.</p> + +<p>Le récit populaire, ou plutôt le mythe du procès +de Galilée et de ses persécutions, telles que le vulgaire +les accepte, a pour base un document faux, +une lettre fabriquée pour jouer pièce au célèbre +Tiraboschi.</p> + +<p>Jouer pièce ! vous comprenez. Le monde où vous +êtes, l’Italie mal gouvernée des dix-septième et +dix-huitième siècles, est le pays où l’on fraude, +où l’on dissimule, où l’on falsifie, où l’on fabrique +des textes ; Galilée lui-même essayera de ruser +contre les cardinaux et trouvera plus forts que lui. +L’Espagne et l’Italie, dépouillées alors de puissance +extérieure, de liberté d’action, de liberté politique +et du sens moral dans les classes supérieures, +cultivaient la fraude élégante comme une fleur +civilisée, et la fraude littéraire entre mille +autres.</p> + +<p>Les uns en Espagne, pour servir les intérêts de +leur couvent, ensevelissent et déterrent des plaques +de cuivre (<i lang="es" xml:lang="es">láminas</i>) chargées de titres faux ; les autres +inventent et font sortir de vieux coffres des +documents inconnus et des manuscrits prétendus +authentiques.</p> + +<p>Longtemps après la mort de Galilée, le célèbre +Tiraboschi ayant écrit et publié les premiers volumes +d’une excellente <i>Histoire littéraire</i>, il sembla +ingénieux et utile de détruire son crédit ; et il +plut au duc Caetani et à son bibliothécaire de lui +tendre un piége. Ces personnes inventèrent la +fausse lettre de Galilée dont j’ai parlé, lettre +adressée, disaient-ils, au père Reineri, son collaborateur +et son ami ; lettre où il était censé raconter +à ce vieil ami sa propre histoire.</p> + +<p>La fraude de cette invention saute aux yeux dès +l’abord.</p> + +<p>Reineri connaissait à fond la vie de Galilée, et +n’avait nul besoin qu’on lui en rappelât les circonstances +dans une lettre, écrite d’ailleurs d’un +style moderne, amphigourique, élégiaque, étranger +à la lucidité et à la modestie habituelles de +Galilée ; lettre qui se termine par une bévue grossière +et un anachronisme impossible. Le faux +Galilée parle de sa campagne de Bello-Sguardo +qu’il ne possédait plus. « Il vient, dit-il, de la +revoir », lui qui n’y a pas remis le pied depuis +son départ pour Florence. Tous les érudits ont +reconnu pour fausse cette lettre ridicule sur laquelle +ont été brodées les biographies antérieures +à l’article de M. Biot.</p> + +<p>Tiraboschi, très-honnête homme et fort heureux +d’avoir à citer une pièce inédite de cette importance +n’aperçut pas le piége ; il inséra <i lang="la" xml:lang="la">in extenso</i> +dans son <i>Histoire littéraire</i> la lettre apocryphe.</p> + +<p>On se frotta les mains : le tour était joué.</p> + +<p>Quand les hommes n’ont rien à faire de grand +ils se livrent aux petites ruses et s’y livrent passionnément ; +heureux quand leurs puérilités ne +deviennent pas monstrueuses ! Ces sociétés étouffées +pullulent d’infamies, tantôt criminelles, +comme celle de la cabale qui frappa Galilée, tantôt +frivoles et niaises, comme cette fabrication d’une +lettre arrangée d’avance, et destinée à mystifier un +érudit.</p> + +<p>La malheureuse lettre fit autorité. M. Libri la +cite encore dans son livre si remarquable : <i>Histoire +des Sciences mathématiques en Italie</i>. La citation +est dans le texte ; les doutes sont relégués dans +les notes.</p> + +<p>C’est cette lettre apocryphe qui, pour la première +fois, nous montre Galilée brisé par la torture. +Dans cette lettre il maudit ses juges, en appelle +aux hommes justes et à l’avenir, déclame comme +Jean-Jacques Rousseau, éclate en colères de misanthrope, +et joue un personnage d’incrédule diamétralement +opposé à son caractère.</p> + +<p>C’est cette lettre, publiée par Venturi d’après +Tiraboschi et plusieurs autres, mais rejetée par +Nelli, Reumont et tous les critiques exacts, qui a +enluminé d’un dernier reflet la fausse image de +Galilée. Le mythe s’est substitué à la vérité. On n’a +vu désormais qu’un certain vieillard hérétique, +traîné de Florence à Rome par des sbires, enfermé +dans un caveau, sans pain et sans feu, conduit devant +des juges cruels en robes rouges, qui l’interrogent, +l’insultent et le chargent de fers. Les bourreaux +le placent sur le chevalet, le malheureux se +révolte ; on le contraint d’abjurer ses prétendues +erreurs ; il cède à la force et au supplice, et se relève +en protestant que <i>la terre roule</i>, lancée dans +l’espace.</p> + +<p>Voilà le mélodrame. Voici l’histoire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c19"><span class="first">XIX</span><br> +<span class="small i">L’intrigue contre Galilée éventée par un contemporain. — Rôles +de Firenzuola et de Ciampoli.</span></h3> + + +<p>Tout le procès de Galilée était raconté en 1633 +par un contemporain, son proche parent et son +ami, G. F. Buonamici da Prato, qui se trouvait +alors à Rome et s’y occupait à démêler les trames, +à deviner les manœuvres, à débrouiller les fils des +intrigues sociales. Il portait dans ce travail une +pénétration remarquable, comme on va s’en convaincre +en parcourant sa curieuse lettre exhumée +par M. de Reumont :</p> + +<p>« Dès que le livre eut paru (le fameux Dialogue) +les vieux ennemis de Galilée, plus furieux que +jamais de sa gloire, se soulevèrent et provoquèrent +contre lui la persécution du tribunal de +l’Inquisition, toujours ouvert à la calomnie et qui +frappe d’excommunication quiconque tente de +se justifier. Une haine de moine avait tout fait. +Le P. Firenzuola, commissaire de l’Inquisition, +était en guerre avec le <i lang="it" xml:lang="it">padre maestro del sacro +Palazzo</i>. »</p> + +<p>Le maître du sacré Palais, c’est Ricciardi, qui a +donné l’autorisation d’imprimer le livre.</p> + +<p>« Le pape, à qui Firenzuola était cher, plutôt à +cause des fortifications du château Saint-Ange +exécutées par lui que pour son savoir ou sa vertu, +entra en fureur contre son ancien secrétaire et +ami monsignor Ciampoli, ami et protecteur de +Galilée, et permit qu’une accusation fût intentée +contre ce dernier et que Galilée fût cité à comparoir. +Galilée se rendit à Rome, contrairement +aux conseils de ses meilleurs amis, qui étaient +d’avis qu’il changeât d’air, qu’il écrivît son apologie +et n’allât pas se livrer en proie à l’ignorance +et à l’orgueil farouche d’un moine. Pendant deux +mois, Galilée habita la maison de l’ambassadeur +de Florence, sans que l’on communiquât avec lui +autrement que pour lui enjoindre de ne pas sortir +et de recevoir peu de visites. Enfin on lui ordonna +de se mettre à la disposition de l’Inquisition ; on +le retint pendant quelques jours dans une prison +assez peu sévère ; et l’on se contenta de l’examiner +quant au permis d’imprimer son livre. Il affirma +avoir obtenu le permis du <i lang="it" xml:lang="it">padre maestro</i> ; après +quoi on le renvoya habiter la maison de l’ambassadeur +avec la même défense de sortir et de +voir du monde. La guerre alors se tourna contre +le <i lang="it" xml:lang="it">padre maestro</i>, à qui l’on demanda compte de +ses actes. Il répondit qu’il tenait de Sa Sainteté +l’ordre de délivrer le permis. Le pape nia et se mit +en colère ; le <i lang="it" xml:lang="it">padre</i> répondit que Ciampoli, secrétaire +du pape, lui avait communiqué cet ordre +d’après le commandement de Sa Sainteté. Le +pape répliqua que l’on ne devait pas ajouter foi +à de telles assertions. Ce fut pour s’exonérer que +le <i lang="it" xml:lang="it">padre</i> exhiba un billet de Ciampoli portant : — « <i>que +lui, secrétaire du pape, en présence et sous +les yeux de Sa Sainteté, ordonnait de sa part que +le permis d’imprimer fût délivré</i>.</p> + +<p>« Quand on eut reconnu que le <i lang="it" xml:lang="it">padre maestro</i> ne +donnait aucune prise sur lui, on ne voulut pas s’être +avancé si loin pour rien, et l’on força Galilée à +comparaître devant la Congrégation du Saint-Office, +afin d’y abjurer formellement l’opinion de +Copernic ; abjuration inutile et sans but, puisqu’il +ne l’avait pas soutenue comme vraie, mais seulement +exposée dans le cours d’une discussion pour +et contre. Galilée, se trouvant contraint de faire +ce qu’il n’avait jamais cru possible, d’autant mieux +que, dans ses entretiens avec le P. Firenzuola, +il n’avait jamais été question d’abjuration, se jeta +à genoux devant les cardinaux du Saint-Office, +et, se déclarant pur de toute intention coupable, +dit qu’il était prêt à faire toute amende honorable, +deux points exceptés : d’abord il demandait +de ne pas confesser qu’il n’était pas bon +catholique, puisqu’il l’était et voulait l’être en +dépit du monde entier ; en second lieu, qu’ils +n’exigeassent point de lui la déclaration ou la +confession d’avoir mis en œuvre aucune fraude +ou manœuvre, spécialement quant à la publication +de son livre, qu’il avait soumis à l’approbation +des supérieurs et fait imprimer conformément +à ces approbations.</p> + +<p>« Il ajouta que si LL. Éminences jugeaient le +livre digne du feu, il serait le premier à le brûler +devant tout le monde ; et qu’il payerait les +frais du bûcher, sous la condition qu’on indiquerait +les causes de la poursuite dirigée contre lui.</p> + +<p>« Ensuite il lut à haute voix l’abjuration que le +P. Firenzuola avait rédigée, et obtint plus tard +l’autorisation de retourner à Florence, où il s’est +rendu il y a quelques jours ; tout satisfait, à ce +qu’il dit, de ne pas avoir écouté ceux qui le dissuadaient +d’aller à Rome. »</p> + +<p>Débrouillons cette intrigue, qui rentre dans les +conditions de la comédie. On conspirait contre +l’homme de génie, comme Buonamici l’a très-bien +compris ; l’âme damnée de la conspiration +était Firenzuola.</p> + +<p>Firenzuola (Vincenzo-Mazzolani) croyait être +le meilleur architecte militaire de son temps ; il +avait construit pour Lascaris, grand maître de +l’ordre de Malte, le fort de Sainte-Marguerite ; +Urbain VIII, qui songeait au temporel et ne méprisait +pas la guerre, venait de lui faire réparer le château +Saint-Ange. Firenzuola promettait au pape +d’autres merveilles ; notre architecte, devenu le +bras droit du maître, profita de sa position pour +satisfaire ses haines.</p> + +<p>Galilée avait commis envers lui la faute impardonnable +de ne pas l’estimer plus grand que +Michel-Ange. Moine et artiste, il se vengea. Lucas +Holstenius écrit à Peyresc :</p> + +<p>« Une haine monacale a fait éclater la grande +tempête contre Galilée. Je parle d’un certain +moine (Firenzuola) que Galilée n’a pas voulu admirer +comme le plus grand des mathématiciens +vivants. Il a eu soin de se faire nommer <i>commissaire +de l’inquisition</i>, afin de poursuivre Galilée. »</p> + +<p>Ce Firenzuola ne manquait vraiment pas de mérite ; +dans l’ordre des scapins religieux, habiles et +solennels, je l’estime infiniment. Voyez comme il +procède. Favori de Sa Sainteté, délégué du terrible +tribunal, il peut à son aise exécuter ses vengeances. +Il a le droit de foudroyer non-seulement +ce coquin, ce critique, ce Galilée ; mais de renverser +l’appui de Galilée auprès du pape, son élève +Ciampoli, secrétaire de Sa Sainteté ; enfin de punir +son second ennemi, le maître du sacré Palais. Trois +adversaires à la fois tombent sous le feu de sa +batterie ; Galilée, comme hérétique, ayant composé +et fait imprimer frauduleusement un livre infâme +contre la sainte Écriture ; Ciampoli, comme ayant +abusé de la confiance du pape et trompé sa religion ; +le maître du sacré Palais, comme indigne de +sa charge, négligent, aveugle, étourdi, ayant accordé +son approbation à un livre damnable.</p> + +<p>Ainsi s’explique la scène amusante et compliquée, +mais obscure, que raconte trop brièvement +Buonamici. Firenzuola, le Basile de la pièce, +hardi et adroit comme il convient, attaque le permis +d’imprimer, dont il fait remonter la responsabilité +du maestro qui la rejette à Ciampoli qui la repousse, +et de ce dernier jusqu’au pape lui-même, +qui entre en fureur et nie tout. On ne peut qu’admirer +ce maître homme, le dominicain fortificateur.</p> + +<p>Cependant le philosophe subtil et courtois observait +paisiblement les astres à Florence, il s’attendait +aux félicitations du pape, à une seconde édition +prochaine de son livre ; à beaucoup de gloire et à +l’adhésion secrète du sacré Collége ; d’avance il se +voyait honoré par l’Europe, bien en cour, ami de +tout le monde, maître et guide d’un parti théologique +(fort raisonnable par parenthèse), celui de +Tholuck et de Bunsen en Allemagne, celui d’Arnold +en Angleterre ; — le parti embrassé par les +théologiens français qui depuis le dix-septième +siècle ne prétendent plus chercher dans la Bible +la géométrie ou le calendrier. L’apparition d’un +commissaire de l’Inquisition fut un coup de foudre +pour Galilée.</p> + +<p>La vanité d’Urbain VIII avait trop bien accueilli +le récit de Firenzuola. Persuadé que Galilée avait +voulu le persifler lui-même, sous les traits de Simplicio, +Urbain ne lui pardonna jamais. A l’ambassadeur +de France qui intercédait auprès de Sa Sainteté +et lui faisait observer qu’on la trompait, que +le philosophe n’avait eu l’intention d’aucun sarcasme, +Urbain répondit sèchement et avec humeur : +« <i>Je le crois ! Je le crois !</i> »</p> + +<p>Une fois brouillé avec le pouvoir, ce grand esprit +fut délaissé de tous. On ne bougea plus en sa faveur +à Florence ou à Venise. L’astronome resta sur la +plage, désemparé, isolé, sans secours et sans ressource, +comme le bateau du pêcheur que la marée +abandonne.</p> + +<p>Nous allons suivre pas à pas ses ennemis dans +leurs manœuvres cruelles.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c20"><span class="first">XX</span><br> +<span class="small i">Une commission est nommée pour examiner le livre de Galilée. — Conduite +équivoque et faible du philosophe. — Sa défense. — Lettre +du grand-duc, dictée par Galilée à Bali Cioli.</span></h3> + + +<p>La susceptibilité blessée d’Urbain VIII dégénéra +en fureur, habilement exploitée par les envieux.</p> + +<p>Les prétextes ne leur manquaient pas : la publication +des Dialogues n’enfreignait-elle pas les +ordres intimés en 1616 au philosophe ? Ne lui +avait-on pas interdit de mêler les choses sacrées +aux observations astronomiques ?</p> + +<p>Une commission fut nommée à Rome pour +examiner le livre. C’était le prologue de la comédie.</p> + +<p>On tenait à procéder selon les formes. On ne +voulait pas condamner sans examiner ; il fallait +éclairer la conscience des juges et se donner +les semblants de la légalité et de la justice. En +même temps on prenait ses précautions pour que +la victime ne pût échapper, et l’on avait soin de +composer la commission des théologiens et des +savants les plus mal disposés pour Galilée. Le résultat +était assuré d’avance, les effets ne se firent +pas attendre.</p> + +<p>Bientôt parvint à Florence l’ordre de suspendre +la vente du livre ; et le 24 août l’éditeur J. B. Landini +fut invité à envoyer à Rome tous les exemplaires +non vendus. Landini répondit que l’édition +était déjà épuisée. Cette réponse ne pouvait qu’enflammer +davantage la haine des persécuteurs, qui +avaient espéré étouffer du même coup l’ouvrage et +l’auteur. Le succès avait été plus prompt que la vengeance. +Ils arrivaient trop tard pour empêcher les +admirateurs du savant de connaître son nouveau +titre de gloire ; ces applaudissements réclamaient +un châtiment de plus.</p> + +<hr> + + +<p>Certes, nous n’avons pas envie d’affaiblir l’horreur +que l’intolérance dont il fut victime inspire +à tous les cœurs droits et fait naître dans tous +les bons esprits. Nous n’avons pas davantage la +prétention de troubler sottement le cours de l’eau, +en y jetant comme un enfant taquin quelque lourd +et grossier paradoxe. Nous voulons placer la vérité +dans sa lumière et l’éclairer dans ses replis. +Étudions donc cet étrange phénomène ; le double +Galilée, si croyant et si hardi ; — drame intérieur, +lutte inouïe de l’humilité chrétienne la plus +sincère, la plus aveugle, la plus absolue, et de +la science humaine la plus haute, la plus profonde, +la plus sûre d’elle-même.</p> + +<p>Il faut avouer que des faiblesses déparent cette +belle vie : Galilée est descendu bien au-dessous +du type de force morale et de sublimité héroïque +que d’autres observateurs et d’autres philosophes +ont su maintenir ; sublimité et force morale +que la légende s’est plu à lui prêter. Mais +n’avilissons pas son caractère en l’accusant de +mensonge servile et de lâcheté excessive. Il est +sincère dans ces professions constantes de foi +catholique qui datent de son enfance et ne finissent +qu’avec sa vie. Innocent du crime d’hérésie, il +ne voit pas de quoi il est coupable ; — il a du +génie ; c’est son crime ; il éclipse les Firenzuola, +les Caccini et les Grassi.</p> + +<p>Aussi sa conduite, ballottée entre deux sentiments +contraires, sera-t-elle pleine de troubles et +de douleurs, d’angoisses et de contradictions ; de +tergiversations, d’atermoiements, de compromis +maladroits. Il veut et il ne veut pas. Il se soumet ; +et en se soumettant il cherche encore à s’excuser, à +légitimer ses actes, à justifier son livre. Il est faible ; +et il a le remords de sa faiblesse ; il recule, il lâche +pied, mais se retourne sans cesse pour mesurer le +terrain qu’il a perdu. Il se prosterne ; mais en espérant +jusqu’à la fin qu’on lui tendra la main pour +le relever de cet injuste abaissement.</p> + +<p>Sa sagacité lui démontre ce que MM. de Reumont +et Rosini ont parfaitement compris, que dans son +affaire il y a plus de personnalités et de petites +haines que de théologie et de politique (<i lang="de" xml:lang="de">Persœnnlichkeiten +mehr denn Lehren</i>) ; mais elle ne lui +apprend pas à éviter les piéges de ses rivaux ; il s’y +précipite au contraire. Il répète qu’il sait la théologie ; +qu’il la sait mieux qu’eux tous ; qu’il veut +sauver l’Église, qu’il s’est conduit comme un saint ; +que les cardinaux ont besoin d’être instruits ; et +qu’ayant fait cette bonne œuvre, il mérite des récompenses.</p> + +<p>O l’habile manière de se disculper et de plaire à +ses juges ! Firenzuola devait se réjouir d’une pareille +défense, injurieuse pour ceux que Galilée +prétendait endoctriner.</p> + +<p>Ces fautes de conduite, ces gaucheries naïves, +ces subtilités maladroites, ces subterfuges compromettants, +remplissent la correspondance de Galilée. +Voici, entre vingt autres, une lettre écrite au nom +du grand-duc à Niccolini, son envoyé, mais dictée +à Bali Cioli par Galilée ; lettre dont le brouillon, +écrit de sa main, est conservé encore à la bibliothèque +Palatine. Son système de défense y apparaît +tout entier :</p> + +<p>« La lettre de Votre Excellence (Niccolini), et ce +qui s’est dit ici sur l’accueil fait à Rome et ailleurs +au Dialogue du <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Galilée, — Dialogue +imprimé récemment et dédié à Son Altesse, — ont +décidé Son Altesse (le grand-duc) à conférer longuement +avec moi (Bali Cioli) sur cette matière.</p> + +<p>« J’ai reçu l’ordre de faire à Votre Excellence +la communication suivante :</p> + +<p>« 1<sup>o</sup> Son Altesse est étonnée au suprême degré +de ce qu’un livre déjà soumis par l’auteur lui-même +aux autorités romaines compétentes, — livre +qui a été lu et relu avec soin par les examinateurs, +et qui, sur les instances (je ne dis pas seulement +avec l’adhésion de l’auteur), a été corrigé, +altéré et modifié conformément aux volontés des +autorités supérieures, chargé de ratures et d’additions +par leur ordre, — que ce livre remanié ici +même d’après les corrections recommandées par +la cour de Rome, imprimé à la fois à Rome et à +Florence avec double permission ; que ce livre, +dis-je, paraisse suspect aujourd’hui après deux +années révolues et qu’il soit interdit à l’auteur de +le publier et à l’éditeur de le vendre.</p> + +<p>« 2<sup>o</sup> L’étonnement de Son Altesse redouble quand +Elle réfléchit que dans le susdit livre aucun des +principaux systèmes qu’on y met en regard n’est +présenté comme devant l’emporter sur l’autre. +On se contente d’exposer les arguments sur lesquels +l’un et l’autre s’appuient ; et Son Altesse +est parfaitement certaine que l’auteur <i>n’a eu en vue +que le bien de la sainte Église</i>. Dans des matières +difficiles et d’une essence complexe <i>il a voulu +épargner le temps et la peine à ceux auxquels il appartient +de décider ; il a voulu les aider</i> à reconnaître +par eux-mêmes et d’une manière certaine +de quel côté la vérité se trouve et <i>comment ils +doivent accorder cette vérité avec le sens réel de la +sainte Écriture</i>. Sans doute on peut lui objecter +que ses conseils et son aide ne sont pas nécessaires +au milieu de tant de maîtres et de bons juges. +Mais la reconnaissance est due à ceux dont le zèle +et la bonne volonté, à défaut des dons supérieurs +de l’esprit, <i>les portent à satisfaire à leur conscience +en se chargeant d’une œuvre pareille</i>.</p> + +<p>« Par toutes ces considérations Son Altesse est persuadée +que la guerre intentée au seigneur Galilée +n’a pour mobile qu’une <i>haine violente et jalouse, +dirigée plutôt contre la personne de l’auteur</i> que +contre son livre, ou même que contre telle ou +telle opinion ancienne ou nouvelle.</p> + +<p>« Cependant, afin de savoir à quoi s’arrêter sur +la culpabilité ou l’innocence d’un homme qui est +à son service, Son Altesse demande qu’on lui accorde +ce qui, dans tous les procès et devant tous +les tribunaux, est concédé à tout accusé, le droit +de défense contre ses accusateurs. Son Altesse +demande aussi que l’on résume dans leur ensemble +et que l’on envoie à Florence le procès-verbal +complet des accusations et des censures dont le +livre a été l’objet et qui en ont causé la prohibition. +L’auteur, fermement assuré de son innocence, +saura du moins ce qu’on lui reproche ; il +ne doute pas que tout ce mouvement ne soit le résultat +de <i>basses calomnies suscitées par ces persécuteurs +malveillants et envieux</i> auxquels il a affaire +depuis longues années et contre lesquels en d’autres +circonstances <i>il a soutenu une lutte acharnée</i>. +Sa conviction à cet égard est si complète, qu’il +offre à Son Altesse de subir l’exil et de renoncer +à la faveur de son prince, s’il ne réussit pas +à démontrer avec la dernière évidence <i>sa piété +constante, l’orthodoxie de sa vie et de ses écrits, +enfin la parfaite exactitude de ses doctrines catholiques +dans tous les temps et aujourd’hui même</i>.</p> + +<p>« Toujours décidée à soutenir les bons et à +combattre les méchants, Son Altesse demande +avec instance l’envoi de l’acte d’accusation comprenant +les faits allégués contre l’auteur et contre +le livre, c’est-à-dire les motifs qui ont déterminé +la suppression provisoire du livre et la suspension +de sa mise en vente, peut-être avec l’intention +ultérieure de le supprimer définitivement.</p> + +<p>« Votre Excellence fera donc, conformément à +cet ordre, les démarches nécessaires pour que +l’on obtempère à cette juste demande.</p> + +<p>« Elle voudra bien m’en donner avis. »</p> + +<hr> + + +<p>Le sacré collége et Urbain VIII ainsi renvoyés +à l’école ne furent ni flattés ni apaisés ; la cabale +sut tirer parti de ces maladresses.</p> + +<p>Aider, favoriser, encourager les fautes de l’ennemi, +les faire valoir et les aggraver, c’est une +des plus belles parties de la science mondaine ; +et, je l’ai dit, Firenzuola était très-fort sur ces +matières. Galilée, au contraire, avait de l’étourderie, +de la vanité, des faiblesses, peu de prudence. +Il ne savait pas attendre ; il ne savait pas se taire. +Son zèle l’emportait. Il allait trop vite ; il voulait +convertir trop tôt le monde à son savoir. Les +contemporains se contentaient du bon sens d’hier ; +Galilée prétendait au bon sens de l’avenir. Il n’avait +ni dans l’âme le courage de son esprit ni +dans sa conduite la politique de ses desseins. La +grandeur même de son intelligence lui dérobait +les limites où se serait contenue une sagesse ordinaire : +le luxe de ses facultés l’embarrassait ; et +la stratégie souterraine et pratique de ses ennemis +déjouait aisément ses espérances. Pour le simple +homme de génie, en butte aux malins et aux jaloux, +les chances de succès sont nulles dans une société +composée de jeunes bassesses et de vieilles misères.</p> + +<p>« <i>Pourquoi Galilée</i>, disait le Père Jésuite Gremberger, +<i>ne s’est-il pas ménagé les bonnes grâces de +nos Pères ? Rien de désagréable ne lui serait arrivé. +Il brillerait triomphant, glorieux et grand aux +yeux du monde. Il écrirait tout ce qu’il voudrait, +même sur le mouvement de la terre ; et nul ne l’inquiéterait.</i> »</p> + +<p>« Vous voyez (ajoute Galilée) que ce n’est pas +pour telle opinion que l’on m’a persécuté et +que l’on me persécute ; mais parce que j’ai +encouru la disgrâce des Pères Jésuites. »</p> + +<p>Dans la société italienne de 1640 il s’agissait +avant tout de plaire et d’être soutenu.</p> + +<p>Galilée déplaisait ; ceux qui le soutenaient ne +devaient pas tarder à se lasser de lui.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c21"><span class="first">XXI</span><br> +<span class="small i">Galilée s’excuse et cherche à éviter le procès. — Sa lettre au frère +du pape. — Ses tergiversations et ses détours.</span></h3> + + +<p>L’ambassadeur du grand-duc à Rome, Niccolini, +en recevant la lettre dictée par Galilée, dont nous +avons cité le texte plus haut, chercha d’abord à +ramener les esprits en faveur du savant et à fléchir +le Saint-Office.</p> + +<p>Il ne montra pas, rendons-lui cette justice, +la tiédeur trop circonspecte dont avait fait jadis +preuve son prédécesseur Guicciardini, qui, en 1616, +s’efforçait de décider le duc Cosme à retirer sa +protection à Galilée, sous prétexte que le souverain +Pontife voyait d’un œil mécontent les savants +et la science. Niccolini aimait le philosophe ; les +résistances qu’il rencontra le découragèrent et il +abandonna la partie. Si bien que le 23 septembre +1632, pendant la séance de la Congrégation du +Saint-Office, le Pape donna l’ordre de faire citer +Galilée à Rome par le grand inquisiteur de Florence.</p> + +<p>Cet ordre fut intimé à Galilée le 1<sup>er</sup> octobre.</p> + +<p>Celui-ci se hâta d’écrire au frère du Pape la +lettre suivante, d’un intérêt navrant, vrai Mémoire +à consulter, qu’il faut lire pour bien connaître le +caractère et les souffrances du malheureux.</p> + + +<p class="date">« 11 octobre 1642.</p> + +<p>« Que mon Dialogue publié récemment trouverait +des adversaires, c’est ce dont mes amis ne doutaient +pas et ce que Votre Excellence prévoyait +sans doute. On pouvait le pressentir, d’après +l’accueil fait à mes autres publications ; c’est en +général le sort réservé aux opinions qui, d’une +façon ou d’une autre, s’écartent des doctrines +reçues. Mais voici à quoi je ne m’attendais pas, +c’est que la haine d’un ou deux ennemis particuliers, +furieux de voir le lustre de leurs travaux +terni par les miens, pût se déchaîner contre +moi et mes écrits, et réussir à faire impression +sur des supérieurs que je vénère ; — au point de +leur laisser croire que mes œuvres sont indignes +du jour et qu’on doit les étouffer. Le coup qui +me frappe, en prohibant l’impression et la vente +de tout exemplaire de mon dialogue, est pour +mon cœur une cruelle atteinte. Ce qui me soulage +beaucoup, c’est l’extrême pureté de ma conscience +et la persuasion où je suis que je n’aurai +aucune peine à justifier clairement mes intentions. +Je désirais, j’espérais que l’on me fournirait +les moyens de développer toute ma pensée ; +et je ne doutais pas de convaincre mes supérieurs +de toute mon humilité, de tout mon respect, de +toute ma soumission, de <i>l’abandon absolu que je +fais entre leurs mains de toutes mes idées ; enfin +de l’empressement</i> avec lequel, au moindre signe, +je me rendrais non-seulement à Rome, mais au +bout du monde pour leur obéir. Aussi ne dois-je +pas vous cacher que l’injonction reçue par moi +récemment d’avoir à me présenter dans un bref +délai devant le tribunal du saint Office a été +pour moi une source de profonde affliction. Il +m’est impossible, en effet, de penser sans +amertume que les fruits de mes études et de +mes labeurs de tant d’années, études qui donnaient +à mon nom dans le monde scientifique +tout entier un éclat non médiocre, vont se transformer +en crime, ternir ma bonne renommée, +donner gain de cause à mes adversaires, condamner +mes amis, et imposer silence non-seulement +aux éloges qu’on peut m’accorder, +mais à ma défense même.</p> + +<p>« En effet, diront mes amis, n’a-t-il pas fini par +s’attirer une accusation devant l’Inquisition ? Et +de telles mesures peuvent-elles être prises contre +un homme qui ne se serait pas rendu coupable +de forfaits ? Tout cela me désole au point de +me faire maudire le temps que j’ai consacré +à de si longs travaux, espérant sortir des banalités +de la science. Oui, je suis fâché d’avoir fait +part au monde d’une partie de leurs résultats ; +j’éprouve même le désir de supprimer, de détruire +à jamais et de livrer aux flammes ce qui +m’en est resté dans les mains. Ainsi je satisferais +l’ardente haine de mes cruels ennemis, ceux qui +voient mes travaux et mes idées de si mauvais +œil.</p> + +<p>« Voilà, Éminence, la douleur qui me poursuit +sans relâche ; elle augmente encore le fardeau de +mes soixante-dix ans ; elle aggrave les nombreuses +douleurs physiques qui m’accablent ; elle me +cause une insomnie permanente. Au moment +d’entreprendre un voyage long et rendu plus pénible +et plus dangereux par diverses causes, je +suis presque certain de ne pas atteindre vivant le +but qui m’est fixé. Ce désir de la conservation +personnelle qui est commun à tous les hommes +me porte donc à oser implorer l’intercession de +Votre Éminence. J’y suis encouragé par cette bonté +inexprimable qui vous distingue et dont souvent, +ainsi que tout le monde, j’ai fait l’expérience. Je +vous supplie donc de m’accorder la grâce de représenter +au sage Père quelle est ma situation présente +et combien elle mérite la pitié ; non que je +veuille me soustraire à l’obligation de rendre +compte de mes intentions et de mes actes ; tout +au contraire je le désire ardemment, persuadé +que je ne puis qu’y gagner ; mais simplement +pour qu’en me témoignant la confiance que je +mérite on me rende l’obéissance plus facile. La +sagesse des vénérables seigneurs cardinaux trouvera +aisément moyen de parvenir à ses fins, en +n’employant que la douceur. Je possède encore +tous les écrits que j’ai rédigés sur ce sujet ici et à +Rome, et, je le répète, ils suffisent pour prouver +à tout le monde que je n’ai pris part à cette controverse +que par zèle pour la sainte Église, pour +donner à ceux qui la servent, ou du moins à quelques-uns +d’entre eux, une occasion de profiter +de mes longs travaux et de pénétrer <i>dans des +mystères, qui éloignés de leurs études habituelles +n’entrent pas dans le cercle ordinaire de leur activité</i>. +Je suis convaincu qu’il me sera facile de +leur prouver que j’ai trouvé dans les livres des +Pères de l’Église, des points de vue et des idées +favorables à mes opinions.</p> + +<p>« Ici deux lignes de conduite s’offrent à moi. +D’un côté je suis prêt à rédiger par écrit, avec le +détail le plus circonstancié, le plus exact et le plus +consciencieux, toute la suite et l’enchaînement, +soit des faits relatifs au système renouvelé de Nicolas +Copernic, soit de tout ce que j’ai écrit, dit, +ou fait à cet égard depuis le commencement du +débat. D’un autre, je suis certain de faire éclater +la droiture et la sincérité de mes sentiments, +ainsi que mon attachement pur et passionné pour +la sainte Église et son auguste chef. Toute personne +libre de passion et de préjugé conviendra +que je me suis montré pieux et bon catholique ; +à tel point que nul des saints personnages canonisés +n’aurait pu mieux faire à ma place. Enfin +je dois ajouter que j’ai été confirmé dans mon +projet par les paroles brèves, mais divines, merveilleuses, +véritable écho du Saint Esprit, que +prononça devant moi, sans que je m’y attendisse, +un homme distingué par sa science et vénérable +par la sainteté de sa vie. Cette simple phrase +résumait, en moins de dix mots combinés avec +la plus spirituelle finesse, tout ce qui se trouve +épars dans les livres des saints Pères. Je tairai, +quant à présent, cette belle phrase et le nom de +son auteur, parce qu’il me semble prudent et +convenable de ne compromettre aucune autre +personne dans une affaire qui m’intéresse seul.</p> + +<p>« Si je suis assez heureux pour obtenir la +faveur que je réclame, oh ! quelle espérance, ou +plutôt quelle certitude est la mienne, de voir mon +innocence reconnue et proclamée par ces sages +Pères ! Avec quel étonnement ne découvriront-ils +pas les cruels artifices de ceux qui, mus non par +la crainte de Dieu, mais par une haine aveugle et +ardente dirigée non pas contre telle ou telle de +mes opinions, mais contre ma seule personne, +m’ont jeté la première pierre ! Je ne puis supposer +que l’on me refuse une faveur si naturelle, si +simple, et qui me paraît si juste ; d’autant mieux +que, même en me l’accordant, on peut encore +revenir plus tard aux moyens violents employés +déjà. Comment me refuserait-on cette grâce de +présenter ma défense par écrit ? Veut-on m’accabler +d’une fatigue insoutenable, qui, pour mille +raisons déjà mentionnées, est sans proportion +avec ma faiblesse ? Le maître ne sera pas si +cruel, puisque j’assure qu’après avoir entendu +ma défense il prendra pitié de ma situation. Les +tortures que m’ont fait subir jusqu’ici des accusations +fausses en elles-mêmes, et, je le crains +bien, volontairement fausses, lui sembleront un +châtiment excessif relativement à la faute commise, +si toutefois il y a faute. Dans le cas où ma +défense écrite ne suffirait pas complètement et +ne satisferait pas mes juges sur tous les griefs +de l’accusation, il sera facile de m’indiquer point +par point les difficultés qui se présenteraient et +auxquelles je ne manquerai pas de répondre +selon ce que Dieu pourra m’inspirer.</p> + +<p>« Mais, Éminence, quand on mettra mes ennemis +en demeure de rédiger par écrit les imputations +que peut-être ils ont glissées <i lang="la" xml:lang="la">ad aures</i> ou insinuées +contre moi, je crains qu’ils ne soient +fort embarrassés et que la bonne volonté ne leur +manque.</p> + +<p>« S’oppose-t-on définitivement et absolument à +recevoir ma justification par écrit ? Exige-t-on que +je la présente de vive voix ? Il y a ici (à Florence) +l’inquisiteur (monsignor Giorgio Bolognetti), l’archevêque +(Pietro Niccolini), et d’autres savants +fonctionnaires ecclésiastiques devant lesquels je +suis tout prêt à comparaître au premier appel. +Il me semble que de tels juges sont aptes à décider +de causes plus graves que la mienne. Il +n’est pas vraisemblable non plus que, dans un +livre soumis aux regards vigilants et sagaces de +ceux qui l’ont examiné avec plein pouvoir et complète +liberté d’en retrancher, d’y ajouter ou d’y +corriger tout ce qu’il leur plairait, il soit resté +des erreurs assez importantes pour que la correction +ou le châtiment à leur faire subir dépasse +le pouvoir des autorités locales.</p> + +<p>« Telles sont, Éminence, les observations que je +fais pour sauver ma vie et pour satisfaire en +même temps la cour ecclésiastique. Je prie donc +Votre Éminence de vouloir bien les présenter, et +de m’excuser si par ignorance j’ai commis quelque +erreur. Un dernier mot. Si ce suprême et +sacré tribunal estime que mes années, mes nombreuses +infirmités physiques, l’affliction et le chagrin +qui m’obsèdent ; enfin les dangers et les +souffrances d’un voyage que les présentes circonstances +rendent long et fatigant pour moi, +ne sont pas des raisons suffisantes et des excuses +valables pour que l’on m’exempte de cette dure +nécessité ou du moins pour que l’on m’accorde +un sursis ; — je me mettrai en route ; car +j’estime l’obéissance plus que la vie.</p> + +<p>« Et ici, Éminence, m’inclinant en toute humilité, +je baise le bas de votre robe et je vous souhaite +une félicité complète. »</p> + +<p>Pauvre vieillard ! Pauvre grand homme ! Il n’obtint +que le mépris de ceux qu’il implorait. Cette +soumission excessive, cette prostration absolue, ce +triste abaissement ne firent que prouver sa faiblesse +et donner beau jeu à ses rivaux. Qu’il y a loin de là +au type de sublime rébellion adopté par la tradition, +chanté par la poésie, cent fois reproduit par +la peinture !</p> + +<p>« Je suis plongé, écrit-il vers la même époque +au ministre du grand-duc, dans une consternation +extrême. Le Père Inquisiteur vient de m’adresser +l’avis, au nom de la Congrégation du +saint Office, d’avoir à me présenter devant ce +tribunal dans le courant du présent mois pour +recevoir ses ordres suprêmes. Je comprends combien +cette affaire est grave, et je dois en donner +connaissance à notre maître. Sachant aussi combien +j’ai besoin d’être conseillé et dirigé quant +aux démarches que j’ai à faire, j’ai résolu de me +rendre à Sienne, dès que je le pourrai, pour soumettre +à Son Altesse les intentions et les idées +qui se pressent dans mon cerveau. Je compte +démontrer victorieusement que <i>je suis en toute +sincérité le fils le plus obéissant et le plus zélé de +la sainte Église</i>, et repousser de même les calomnies +insignes, les attaques et les mensonges de +ces gens qui me persécutent sous des prétextes +odieux, et qui pourraient, malgré mon innocence, +me faire perdre la bonne opinion de <i>mes maîtres</i> ; +je vous en informe, très-honoré Seigneur, et pour +ne pas arriver à l’improviste, j’en donne connaissance +par vous à Son Altesse. Je partirai, sauf +contre-ordre, dimanche prochain seulement ; je +vous laisse ainsi le temps de m’avertir si quelque +obstacle s’oppose à mon projet. Sur ce je vous baise +affectueusement la main et me recommande à +votre faveur et à votre protection. »</p> + +<p>Les angoisses de Galilée éclatent dans ces deux +lettres si soumises, si humbles, si pusillanimes. +Un profond découragement commence à s’emparer +de lui. Il est vieux et malade. Ses souffrances +s’aggravent d’une ophthalmie qui, au printemps +de la même année, lui avait interdit tout travail, +comme le prouve le fragment d’une de ses +lettres à Benedetto Castelli : « Après avoir souffert +de mes yeux pendant deux mois, je commence à +lire un peu. »</p> + +<p>Sa force morale l’abandonne. Son corps et son +âme faiblissent à la fois. Jusque-là il avait espéré +que son affaire, grâce à la protection du grand-duc, +n’aurait pas de conséquences fâcheuses. Il voit +avec effroi qu’il s’est trompé et se laisse aller à +toutes les défaillances. L’instinct de la conservation +parle plus haut que l’amour de la science. Il a +peur des fatigues du voyage, il a peur de la peste +qui, pour la seconde fois depuis peu de temps, +décimait la Toscane. Volterra, Lucques, Pistoie et +Florence étaient en ce moment ravagées par le +fléau. Galilée frémit à la pensée de traverser ces +villes dépeuplées.</p> + +<p>Il écrit à Cesare Marsili, de Bologne, mathématicien +et astronome distingué avec lequel il entretenait +une correspondance active :</p> + +<p>« Depuis bientôt deux mois, le Père Inquisiteur +a fait défense à mon libraire et à moi de distribuer +jusqu’à nouvel ordre des exemplaires de +mon dialogue, cela sur l’injonction du vénérable +padre-maestro du Sacré-Palais de Rome. Cette +mesure est venue confirmer ce que j’avais entendu +dire peu de temps auparavant d’une violente +persécution qui se préparait contre mon +livre et ma personne. Cette persécution est devenue +si acharnée, elle est dirigée avec tant de fureur, +qu’enfin, il y a quinze jours, la Congrégation +du saint Office m’a fait aviser que j’aurais à me +présenter devant elle dans le courant de ce mois. +Cette citation me cause beaucoup d’inquiétudes ; +non pas que je n’aie l’espoir de me justifier et de +mettre en lumière mon innocence et mon zèle +pour le bien de la sainte Église ; mais mon âge +avancé joint à mes infirmités, les soucis que me +cause ce long voyage, rendu plus pénible encore +par la crainte de la contagion, tout me fait +appréhender de ne pas arriver en vie. J’ai employé +mille moyens pour obtenir que l’on m’accorde +de me justifier par écrit ou que mon affaire soit +jugée ici, où il y a des serviteurs de la sainte +Église : j’attends encore une décision. C’est ce dont +j’ai voulu vous instruire, vous qui, je le sais, êtes +mon protecteur dévoué et qui vous intéressez à +mon malheur. »</p> + +<hr> + + +<p>Le voilà réduit au dernier degré de l’humiliation. +Il dispute à ses ennemis, non plus sa gloire, +mais les quelques années de vie qui lui restent. La +voix de la nature a fait taire en lui toute généreuse +protestation. En vérité on pardonne moins encore +aux persécuteurs l’avilissement de cet aimable caractère +que leur cruauté même.</p> + +<p>Galilée cependant n’est qu’au début de ses +misères.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c22"><span class="first">XXII</span><br> +<span class="small i">Douceurs prodiguées à Galilée. — On le conduit en litière. — Lettre +à Diodati. Contradictions de Galilée. — Ses illusions.</span></h3> + + +<p>Tous les efforts tentés par ses protecteurs pour +le soustraire à la juridiction du saint Office devaient +être inutiles. En vain Niccolini produisit +des attestations de médecins qui témoignaient de +la maladie de Galilée. On se souciait peu de +celui qu’on avait résolu de sacrifier aux rancunes +et aux intrigues. Qu’il vécût assez pour subir +la honte d’une condamnation, c’était tout ce qu’on +voulait.</p> + +<p>Galilée était malade ; raison de plus pour que la +haine se hâtât ; la victime pourrait échapper. En +vain les cardinaux Antonio Barberini et Ginetti +s’adressèrent, en faveur de Galilée, au pape lui-même :</p> + +<p>« Sa Sainteté, dit Niccolini, m’a donné pour +réponse qu’elle avait lu la lettre de Galilée ; +que ce dernier ne pouvait être dispensé du voyage +à Rome. Du reste, qu’il n’avait qu’à venir lentement, +dans une litière et avec toutes commodités ; +qu’il était indispensable qu’il fût entendu en +personne. — « Que Dieu lui pardonne, ajoutait Sa +Sainteté, la faute de s’être volontairement jeté +dans une complication comme celle-ci, après +que, du temps de mon cardinalat, je l’ai une fois +tiré d’un pareil embarras ! »</p> + +<p>Tendre aménité ! touchante précaution ! La litière +est prête ! Le monde social est si délicat ! +N’ayez crainte qu’il rudoie les gens mal à propos. +Il lui suffit de les tuer doucement. A Dieu ne +plaise qu’on fasse violence à Galilée pour le conduire +à Rome ! La violence est inutile, quand +l’obéissance est certaine. D’ailleurs on a des formes, +et l’on mêle agréablement la politesse à la +rigueur, la précaution à la vengeance. Les gens +raffinés ont le cœur sensible. Galilée est un coupable, +dont on veut la conversion et non autre chose. +On ne peut le soustraire au châtiment qu’il a mérité, +mais on lui épargnera les courbatures. Il marchera +au supplice moral qui lui est savamment préparé, +mais on l’y conduira en litière. En litière ! comprenez +la grâce du procédé.</p> + +<p>Le Pape sévit à regret ; le grand-duc voudrait +sauver le philosophe ; Niccolini s’y emploie ; Bali +Cioli porte l’infortuné dans son cœur. Partout convenances, +bonne grâce, révérences amènes, obéissance +acceptée, une régularité accomplie. De justice +et d’équité pas un mot.</p> + +<p>La France, la Hollande, l’Allemagne, étaient remplies +d’admirateurs et d’amis de Galilée ; les plus +savants, les plus nobles, les plus honnêtes, les plus +éclairés de ceux qui vivaient alors : Peiresc, Gassendi, +Lucas Holstenius, Diodati. Venise qui l’avait +honoré dans sa jeunesse et qui lui devait tant l’aurait +reçu à bras ouverts. S’il l’eût voulu, s’il eût +poussé un cri de détresse et se fût réfugié à Venise +ou à Leyde, l’Europe intelligente se serait soulevée +en sa faveur. Et voilà ce que l’on craignait : par de +perfides ménagements, d’espérance trompée en espérance +trompée, abusant de sa faiblesse, triomphant +de son humilité, ses rivaux achevaient de l’accabler. +Galilée, qui avait su les irriter, ne savait ni les deviner +ni les déjouer, ni les combattre ni les fuir.</p> + +<p>Il espérait obéir aux supérieurs en désobéissant +à la vieille doctrine ; éluder l’autorité sans révolte — et +s’insurger en se soumettant ; cette +intention double se manifeste dans toutes ses +lettres. — « Il s’obstine, dit Niccolini. Il veut +se faire théologien ; il résiste à ses amis qui +lui conseillent de <i>prendre l’air</i> et d’éviter la +lutte. »</p> + +<p>Que ne s’enfuit-il à Venise ? Que ne le voit-on +proclamer bravement sa doctrine à la face du +monde ? Il lui serait si facile d’aller se joindre à +Sarpi, à Campanella et aux autres exilés !</p> + +<p>Mais non. Quand le Pape l’appelle à Rome, il +reste où il est. Au lieu d’aller <i>prendre l’air</i> il proteste +de sa soumission aveugle, et n’obéit pas. Pendant +trois mois entiers il parlemente, sollicite, +tergiverse ; son attitude embarrassée et sa pénitence +à contre-cœur, ses prières infinies et ses +atermoiements éternels découragent ses amis.</p> + +<p>Déjà, le 9 novembre, Bali Cioli écrivait à Rome : +« Le grand-duc a reçu communication de la position +des sign. Mariano Alidosi (arrêté à Florence +pour crime d’hérésie) et Galilée. Cette nouvelle l’a +plongé dans un tel trouble, que je ne sais comment +la chose finira. Mais <i>ce que je sais, c’est que Sa +Sainteté n’aura jamais aucun motif de se plaindre +des ministres de Son Excellence, et que jamais ils ne +donneront aucun mauvais conseil</i>. »</p> + +<p>La défection commençait. Bientôt Bali Cioli se +tourna tout à fait contre Galilée et Niccolini n’osa +plus le défendre. Le 11 janvier 1633, Galilée reçoit +l’ordre définitif de venir à Rome ; il promet +encore, mais sans s’exécuter. Alors le grand-duc +lui fait écrire :</p> + + +<p class="date">« 11 janvier,</p> + +<p>« C’est avec chagrin que j’apprends qu’un nouvel +ordre impératif vous est intimé de partir +immédiatement pour Rome. S. A. à qui j’ai communiqué +votre lettre prend une véritable part +à votre affaire. Mais, en fin de compte, il est de +toute nécessité que l’<i>autorité supérieure soit +obéie</i>, et S. A. regrette de se trouver dans l’impossibilité +de vous épargner ce voyage. Afin que +vous puissiez le faire commodément, S. A. mettra +à votre disposition une de ses litières et son +conducteur. Il vous permet aussi d’aller demeurer +chez son ambassadeur, le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Niccolini. »</p> + +<p>La lettre était impérative. Elle atténuait, comme +de coutume, la dureté de l’injonction ; et par un +beau déploiement de sollicitude elle se mettait +en règle avec la charité. Pour la seconde fois la +question de la litière reparaît sur la scène. Le Pape +n’avait parlé que de litière en général. Le grand-duc +pousse plus loin la sensibilité et parle de <i>sa</i> +litière qu’il veut bien prêter au savant. Noble +façon d’honorer le génie ! Ce n’est pas tout. Pour +que Galilée ne soit pas réduit à loger à l’auberge, +S. A. après avoir pourvu aux moyens de transport +s’occupe du billet de logement, et permet à Galilée +d’occuper un coin du palais de Son Excellence +l’ambassadeur Niccolini.</p> + +<p>Devant cette double injonction les hésitations de +Galilée ne pouvaient se prolonger. Il s’occupa des +préparatifs de son départ. Deux lettres qu’il écrivit +pendant les jours qui précédèrent ce départ nous +font connaître la situation d’esprit dans laquelle il +se mit en route.</p> + +<p>La première lettre est adressée à Élie Diodati, +jurisconsulte et avocat au Parlement, qui habitait +alors Paris et qui fut un des plus zélés admirateurs +du grand astronome. La voici :</p> + +<p>« J’ai à répondre à deux lettres, l’une de votre +main, monsieur, et l’autre du <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Pietro +Gassendo (Gassendi) ; quoique écrites le premier +novembre dernier, elles ne me sont parvenues +qu’il y a dix jours. Comme mes occupations et +mes soucis me laissent peu de temps, permettez +que la présente serve de réponse à ces deux lettres +qui me viennent d’amis intimes et traitent le +même sujet, à savoir la réception de nos dialogues +et l’approbation qui les a tout d’abord accueillis. +Je vous en remercie et vous en suis fort +obligé. J’attendrai toutefois un jugement plus +raisonné et plus libre, résultat d’une lecture réfléchie : +car je crains qu’il ne se trouve dans ce +livre bien des choses sujettes à contestation. Je +regrette que les écrits de Morin et de Fromont +ne me soient arrivés que six mois après la publication +de mes dialogues ; sans cela j’aurais +eu occasion de faire leur éloge et même de toucher +à certaines particularités contenues dans +l’un et l’autre de ces écrits.</p> + +<p>« Quant à Morin, je m’étonne qu’il attribue tant +de valeur à l’ancienne méthode de combat judiciaire, +et que par des conjectures qui me semblent +fort incertaines il essaye de prouver la solidité +de l’astrologie. Ce sera en vérité une chose +merveilleuse s’il tient sa promesse et s’il réussit +à faire de l’astrologie la plus certaine de toutes +les sciences humaines. J’attends avec impatience +un résultat aussi étonnant. Quant à Fromont, qui +fait preuve aussi de bien de l’esprit, j’aurais désiré +qu’il se fût épargné une faute assez grave +selon moi, quoique assez fréquente ; et qu’en +essayant de réfuter le système de Copernic il n’eût +pas commencé par railler et insulter amèrement +ceux qui tiennent ses opinions pour vraies. Il me +paraît ensuite fort inconvenant qu’il se serve +de l’autorité de la Bible pour combattre ses adversaires, +les décrier et les inculper d’hérésie. Que +cette manière d’agir ne peut être approuvée, cela +me semble évident ; car, si je demande à Fromont : — « De +qui le soleil, de qui la lune et la +terre, leur position et leur mouvement sont-ils +l’œuvre ? » je pense qu’il me répondra : « Ce sont +les œuvres de Dieu. » Ensuite si je lui demande +de quelle inspiration provient la sainte Écriture, +il me répondra : « De l’inspiration du Saint-Esprit », +c’est-à-dire de Dieu lui-même. Il suit de +là que le monde est l’<i>œuvre</i>, et la sainte Écriture +la <i>parole</i> de Dieu. Si je lui pose cette autre question : — « Le +Saint-Esprit emploie-t-il jamais des +paroles qui sont en apparence contraires au vrai +parce qu’elles sont d’accord avec la grossièreté +et proportionnées à l’intelligence vulgaire du bas +peuple ? » il me répondra certes, d’accord avec +les Pères de l’Église, que l’on ne trouve pas autre +chose dans l’Écriture sainte ; que c’est son style +propre, et que dans plus de cent endroits le +simple sens littéral donnerait, je ne dis pas des +hérésies, mais des blasphèmes, puisque Dieu lui-même +y est représenté capable de colère, de repentir, +d’oubli et de négligence, etc. Vais-je lui +demander si Dieu, pour mettre son œuvre à la portée +de la foule sotte et sans entendement, a jamais +modifié sa création ; si la nature, servante de +Dieu, mais indocile à l’homme et que nul de ses +efforts ne peut changer, n’a pas toujours conservé +la même marche et ne suit pas le même cours par +rapport aux mouvements, à la forme et à la disposition +des parties de l’univers ? si je lui adresse +cette question, je suis convaincu qu’il me répondra +que la lune a toujours été une sphère, bien +que le peuple pendant longtemps l’ait prise pour +un disque blanc ; bref, il avouera que la nature n’a +jamais rien changé pour nous plaire ; que jamais +elle ne s’est amusée à modifier ses œuvres conformément +au désir, à l’opinion et à la crédulité des +humains. S’il en est ainsi, pourquoi donc, voulant +connaître le monde et ses parties constitutives, +irions-nous préférer, pour régler notre examen, +à l’<i>œuvre</i> même de Dieu la <i>parole</i> de Dieu ? L’<i>œuvre</i> +est-elle moins parfaite et moins noble que la <i>parole</i> ? +Supposez que Fromont ou d’autres parvinssent +à établir qu’il y a hérésie à dire que +la terre tourne ; supposez que plus tard les +observations, la critique, la cohésion et l’ensemble +des faits vinssent attester comme irréfragable +le mouvement de la terre ; n’aurait-il pas +fort compromis l’Église et lui-même ? Consentez +au contraire à n’assigner que la seconde place +à la <i>parole</i>, toutes les fois que l’<i>œuvre</i> semble +s’éloigner absolument de la <i>parole</i> ; vous ne faites +aucun tort à l’Écriture. En effet, si, pour se mettre +à la portée de l’entendement populaire, l’Écriture +attribue quelquefois à Dieu lui-même +des qualités et des propriétés tout à fait indignes +de lui, pourquoi voudrions-nous que la sainte +Écriture, à propos du soleil et de la lune, se fût +soumise à une loi plus sévère ; qu’elle eût cessé +dans cette occasion d’abaisser ses paroles au +niveau de la foule ignorante, et qu’elle se fût +abstenue de représenter les œuvres de la création +comme placées dans des dispositions conformes à +l’apparence, mais éloignées de la réalité et de la +nature ? S’il est vrai que le soleil soit immobile et +que la terre se meuve, cela ne porte aucune atteinte +à l’Écriture sainte, qui ne s’exprime que +d’une manière conforme à l’apparence telle +qu’elle frappe les yeux du vulgaire.</p> + +<p>« Il y a plusieurs années, au début de ce grand +vacarme contre Copernic, je rédigeai un mémoire +assez détaillé, dédié à Christine de Lorraine, dans +lequel, m’appuyant sur l’autorité de la plupart +des Pères de l’Église, j’essayai de démontrer +qu’il y avait un grave abus à faire intervenir +si souvent dans les questions scientifiques et +d’observation l’autorité de l’Écriture sainte. +Je demandais que l’on s’abstînt à l’avenir d’employer +de telles armes dans les discussions de +ce genre. Aussitôt que je serai moins assiégé +d’inquiétudes, je vous ferai tenir une copie +de cet écrit ; mais je suis à la veille de me +rendre à Rome par ordre du Saint-Office, qui +vient d’arrêter la vente de mon Dialogue. Je tiens +en outre des meilleures sources que nos révérends +Pères jésuites se sont donné beaucoup de peine +pour démontrer que mon livre est encore plus abominable +et plus dangereux pour la sainte Église +que les écrits de Luther et de Calvin ; le tout +malgré le soin que j’ai pris de me rendre en personne +à Rome afin d’obtenir le permis d’imprimer ; +et quoique j’aie remis le manuscrit entre +les mains du sacré Collége qui l’a revu avec la +plus grande attention, et qui, après avoir opéré +des changements, soustractions et additions de +toute nature, l’a renvoyé à Florence pour qu’un +nouvel examinateur le relût de nouveau. Celui-ci, +ne trouvant plus rien à modifier, s’est borné, +pour prouver son zèle consciencieux, à remplacer +quelques mots par des synonymes ; il a mis +<i>univers</i> au lieu de <i>nature</i>, esprit <i>sublime</i> au lieu +de <i>divin</i> ; et pour excuser ces dernières modifications, +il m’a annoncé que j’aurais fort à faire, +que je rencontrerais des adversaires acharnés, et +que je pouvais m’attendre à une persécution +furieuse ; ce qui est arrivé. Le libraire qui a publié +mon ouvrage est désolé ; la prohibition de +le débiter lui a fait perdre un bénéfice de plus +de deux mille scudi ; car la vente non-seulement +d’une première édition, mais d’une seconde deux +fois plus importante que la première, était assurée. +Quant à moi, au milieu de tant de douleurs et d’embarras, +ce qui m’afflige le plus c’est qu’il me faille +renoncer à préparer pour l’impression et à continuer +mes autres travaux, et que je ne doive plus +espérer les voir paraître de mon vivant, spécialement +mon ouvrage sur le <i>Mouvement</i>.</p> + +<p>« J’ai lu avec beaucoup de plaisir le mémoire du +<span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Pietro Gassendi contre la philosophie de +Fludd, ainsi que son Appendice d’observations astronomiques. +Ni Mercure ni Vénus ne pouvaient, +à cause de la pluie, être observés sous le soleil ; +mais depuis longtemps je suis persuadé de leur +petitesse, et je me réjouis que le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Gassendi +l’ait trouvée réelle. Accordez-moi la faveur de +communiquer la présente audit <span lang="it" xml:lang="it">signor</span>, que je +salue cordialement, ainsi que son respectable ami +le père Mersenne, en vous baisant les mains de +tout mon cœur, et en vous souhaitant toute espèce +de prospérité. »</p> + +<p>Cette lettre nous fournit une preuve de plus des +contrastes singuliers que présentait le caractère +de Galilée. Nous l’avons vu tout à l’heure s’abîmer +dans sa douleur, protester de ses bonnes intentions, +se prosterner, trembler devant ses persécuteurs, +enfin oublier sa dignité pour ne songer +qu’au fléau qui peut mettre sa vie en péril. Puis +soudain, au moment suprême, à la veille, comme +il le dit, de partir pour comparaître devant ses +juges, il relève la tête et s’exalte au souvenir de ses +luttes et de ses travaux. Le savant et le philosophe +reprennent le dessus et empêchent le vieillard +de songer à ce qui le menace. Il en parle bien +en passant, mais dans quelques lignes seulement. +Le reste de sa longue lettre est consacré à la +science ; le nom de Gassendi le rappelle au +sentiment de sa propre gloire. Il se voit devant +l’avenir ; et pour l’honneur de la science il +veut faire bonne contenance ; commentant tel ouvrage, +réfutant tel autre, traitant des questions +astronomiques avec une sérénité qui devait, +hélas ! être bien loin de son cœur. Non content +de cette preuve d’indépendance d’esprit, il ose +revenir à ses doctrines favorites et entreprend de +concilier les Écritures avec le système auquel il +a voué sa vie et qu’il doit renier si douloureusement.</p> + +<hr> + + +<p>Cette protestation <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i> ne donne-t-elle pas +une idée vive des combats qui devaient se livrer en +lui ? N’est-ce pas dans ces soubresauts d’énergie, +précédés et suivis de crises d’abattement qu’on +saisit l’homme tout entier ; — homme double s’il +en fut, nature dramatique et complexe ?</p> + +<p>N’est-ce pas là aussi ce qui peut justifier la tradition, +qui a mis dans sa bouche les mots si +dramatiques : <i lang="it" xml:lang="it">E pur si muove</i> ? Jamais ces mots ne +furent prononcés, nous l’avons déjà dit ; mais ils +sont implicitement contenus dans chacune des phrases +de cette lettre, écrite en quelque sorte sur le +seuil de l’exil. — On l’accuse ; on le contraint +d’aller devant le Saint-Office abjurer ses erreurs ; — et +cependant le texte des Écritures n’est pas infaillible. +<i lang="it" xml:lang="it">E pur si muove !</i> Fromont a taxé d’hérésie les +défenseurs de Copernic : — qu’il y prenne garde, +ceux qu’il outrage pourraient bien défendre la vérité. +<i lang="it" xml:lang="it">E pur si muove !</i> La haine des jésuites le +poursuit ; on le compare à Luther et à Calvin ; on +veut le noter d’infamie ; — et pourtant il est innocent +de mensonge comme d’hérésie. <i lang="it" xml:lang="it">E pur si +muove !</i> Oui, le cri héroïque semble retentir à +chaque ligne de cette lettre ; on le devine, on +l’entend ; on plaint amèrement le vieillard, et +l’on n’a plus la force de lui reprocher ses défaillances.</p> + +<p>Le même jour où il écrivait à Diodati, Galilée +adressait le billet suivant au cardinal de Médicis, +oncle du grand-duc :</p> + +<p>« Je suis sur le point d’entreprendre le voyage +de Rome. Je sais que Votre Éminence en connaît +le motif, et ces lignes n’ont d’autre but que de +lui annoncer le jour de mon départ, fixé au 20 +du mois courant ; afin que, si Votre Éminence voulait +m’honorer de ses commissions, une pareille +faveur pût m’être accordée. Je n’ignore pas quel +intérêt vous prenez à mon malheur, et que +vous connaissez la méchanceté de mes persécuteurs ; +je puis en conclure que vous apprendrez +avec joie ma justification, et sinon la punition de +mes astucieux adversaires, du moins leur confusion. +Je supplie à genoux Votre Éminence de me +garder comme précédemment sa bonté et sa protection, +et de se tenir pour persuadée que cette +protection est accordée à l’innocence, à laquelle +la récompense divine ne peut manquer. Je m’incline +humblement devant Votre Éminence, et +demande au ciel, pour elle, toutes les prospérités. »</p> + +<hr> + + +<p>Galilée espérait encore. Il espérait confondre +ses adversaires, et peut-être obtenir leur châtiment !</p> + +<p>Ce fut dans ces sentiments que, le 20 janvier, il +se mit en route pour Rome.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c23"><span class="first">XXIII</span><br> +<span class="small i">Voyage de Florence à Rome. — La peste. — Accueil fait à Galilée. +Ses lettres particulières. — Aveuglement, crédulité, faiblesse.</span></h3> + + +<p>Comment Galilée pouvait-il espérer de rentrer en +grâce ?</p> + +<p>On attaquait en lui la philosophie même. Dès +l’âge de dix-huit ans, il avait marché dans la voie +de l’observation et de la science. Fidèle aux conseils +de l’ami du Tasse, Jacques Mazzini, son premier +maître, Galilée s’était défait de bonne heure +des préjugés contemporains. Il avait voulu penser +par lui-même. Sa propre expérience et la précision +scrupuleuse des observations scientifiques devinrent +les uniques règles de ses jugements ; il ne voulut +croire que les faits prouvés ; en un mot il ouvrit +la même tranchée où Descartes et Bacon, dont il fut +tout au moins l’égal, plaçaient leurs batteries.</p> + +<p>Armé pour le libre examen, il prétendait ne pas +cesser d’être bon catholique. Les vérités de foi et les +dogmes furent réservés et respectés par lui ; et au +moment même où il faisait trembler sur leurs +bases les vieilles colonnes du temple scientifique ; — comme +il continuait avec sincérité, même avec +ferveur, les pratiques de sa religion, il se croyait à +l’abri de tout reproche.</p> + +<p>Cependant il dérangeait les péripatéticiens, troublait +les aristotéliciens, fatiguait les partisans du +vide, et d’invention en invention, de découverte en +découverte, il faisait sortir de terre plus d’ennemis +que les dents de Cadmus n’avaient créé d’hommes.</p> + +<p>Aussi ses vagues espoirs étaient-ils mêlés d’une +sourde terreur. Aux dangers de la peste se joignaient +les fatigues du voyage, de la maladie et de +la vieillesse. On était à une époque où au moindre +déplacement il était d’usage d’écrire son testament. +Aujourd’hui trente heures suffisent pour franchir +cette même distance que Galilée mit vingt-cinq +jours à parcourir. Plusieurs fois il fut obligé de +s’arrêter pour faire quarantaine ; le 13 février seulement +il se trouvait à Rome. Aussitôt il se rendit +au palais de l’ambassadeur toscan, Niccolini, dont +il a déjà été parlé à diverses reprises.</p> + +<p>L’ambassadeur qui l’attendait lui fit l’accueil le +plus gracieux. C’est encore un signe caractéristique +que cette politesse à toute épreuve. Les ennemis +de Galilée eux-mêmes ne s’en départirent +pas. Firenzuola, son agréable persécuteur, viendra +le voir, l’interroger, lui sourire. Au besoin il +s’apitoiera sur le sort du vieillard et lui prodiguera +les consolations et les encouragements ; il l’<i>allaitera +d’espérance</i>, comme dit Ronsard ; Galilée, crédule +comme un enfant, se trouvera heureux de +ces douces paroles.</p> + +<p>Consultez sa correspondance pendant les trois +longs mois qui précédèrent le jugement de son +procès ; vous n’y trouverez qu’illusions, compliments, +faussetés. Jusqu’à la fin il croit, ou +feint de croire, et répond aux hypocrites condoléances +de ses adversaires par les formules d’une +urbanité non moins hypocrite.</p> + +<p>Le 19 février il écrit à Cioli :</p> + +<p>« Les événements de mon voyage de vingt-cinq +jours, vous ont été, je le sais, transmis, très-honoré +<span lang="it" xml:lang="it">signor</span>, par le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Geri Bocchineri, que +j’en ai instruit dans diverses lettres, ce qui me +dispense d’y revenir<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>. Arrivé ici, j’ai été accueilli +par M. l’ambassadeur avec une bonté qui ne peut +se décrire, et avec laquelle il continue de me +traiter. Quant à la situation de mes affaires, je ne +puis rien vous en apprendre ; cependant, à en +juger par ce qui s’est passé jusqu’ici, il me semble, +ainsi qu’à l’ambassadeur et aux employés +de sa maison, que l’orage qui me menaçait s’est +un peu calmé, du moins en apparence. Aussi ne +dois-je pas me laisser aller tout à fait au découragement, +comme si le naufrage était inévitable +et m’enlevait tout espoir d’atteindre le port ; +d’autant plus que, suivant les instructions de +mon maître :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Ces lettres à Bocchineri, le père de la bru de Galilée, sont +malheureusement toutes perdues.</p> +</div> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Je fais voile avec modestie,</div> +<div class="verse">Au milieu des flots courroucés.</div> +</div> + +</div> +<p>« Je reste constamment à la maison ; il ne me +paraît pas convenable de me promener en ce moment +dans la ville, comme si je voulais me montrer. +Jusqu’à présent il ne m’a rien été ordonné ni +mandé <i lang="la" xml:lang="la">ex officio</i>. Un des membres de la Congrégation +m’a visité deux fois et a causé avec moi +le plus agréablement du monde en me fournissant +habilement l’occasion de lui expliquer et de lui confirmer +ma soumission toujours sincère à l’Église. +Il m’a, autant que j’en ai pu juger, écouté avec +satisfaction. Si sa visite, comme il y a lieu de le +supposer, a été faite avec l’assentiment ou +même par ordre de la Congrégation, je puis la +considérer comme le commencement d’un traitement +très-doux et très-affable, bien éloigné des +cordes, des chaînes et des cachots dont j’étais +menacé. Je trouve encore une autre consolation +dans les sentiments de bienveillance et d’intérêt +que professent à mon égard, ainsi que je l’apprends +de plusieurs côtés et que je l’ai reconnu moi-même +en partie, un grand nombre de personnages +influents. Comme il me paraît plus facile de confirmer +ceux-ci dans leur bonne opinion que de +faire revenir les autres de leur défavorable partialité ; +je crois, avec monsieur l’ambassadeur, que +deux lettres de notre auguste maître, adressées à +Leurs Excellences les cardinaux Fra Desiderio +Scaglia (cardinal de Crémone) et Bentivoglio (le +célèbre homme d’État et historien), pourraient +m’être utiles. Si vous partagez cet avis, très-honoré +<span lang="it" xml:lang="it">signor</span>, je vous prie de me faire accorder +cette grâce.</p> + +<p>« C’est tout ce que je puis vous communiquer +pour le moment ; veuillez, en outre, témoigner +tout mon respect au grand-duc, notre sérénissime +maître, à Son Éminence le cardinal et à +tous les augustes princes ; et communiquer la +présente à monseigneur l’archevêque et au comte +Orso d’Elci, auxquels, ainsi qu’à vous, je baise +les mains, en me disant votre dévoué et reconnaissant +serviteur. »</p> + +<p>Les mêmes sentiments se manifestent dans deux +autres lettres adressées à Geri Bocchineri. C’est +toujours cet espoir vague et crédule qui devait être +si cruellement déçu. La première est datée du 15 +février.</p> + +<p>« Profitant de l’occasion d’un courrier qui part +ce soir, je vous écris à vous et au <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Alessandro +(le père de Geri) pour vous annoncer la réception +de vos dernières lettres, qui attestent de +votre part l’amitié à laquelle vous m’avez accoutumé. +Au sujet de mon affaire je ne puis pour +l’instant rien vous apprendre, parce que rien +n’a encore été décidé et qu’on ne m’a encore rien +fait savoir. Je demeure tranquillement dans le +palais de M. l’ambassadeur, où je suis traité avec +la plus grande amabilité.</p> + +<p>« Ce seigneur, qui prend mon parti avec zèle partout +où l’on peut raisonnablement chercher aide et +protection, croit s’apercevoir que l’irritation contre +moi diminue chaque jour. Le père don Benedetto +(Castelli) est du même avis ; c’est pour moi un +avocat zélé et infatigable. Nous apprenons enfin +que les nombreuses et graves accusations portées +contre moi se sont réduites à une seule et +qu’on a laissé tomber les autres. De celle-là je +pense pouvoir me disculper sans peine et complétement, +quand on aura pris connaissance de +mes moyens de justification. Peu à peu je les fais +parvenir aux oreilles de quelques-uns des fonctionnaires +supérieurs, qui ne peuvent ni refuser +absolument d’écouter mes explications, ni les +laisser sans réponse. On peut donc sans témérité +en inférer que l’affaire se terminera heureusement. +Je garde constamment la maison, ce qui a +semblé à tous mes amis et protecteurs être la conduite +la plus convenable. Le cardinal Barberini +me l’a même conseillé, non pas <i lang="la" xml:lang="la">ex officio</i> ; mais, ce +sont les expressions de Son Éminence, en ami. +Ainsi que je vous l’ai déjà dit, il ne m’est pas encore +parvenu un seul mot du tribunal. Un des conseillers, +mon ami et protecteur depuis de longues +années, m’a visité une couple de fois et m’a fourni +l’occasion de m’expliquer librement sur plusieurs +points et de lui montrer quelques écrits rédigés +par moi sur les questions pendantes ; il s’en est +déclaré satisfait. Nous supposons, non sans raison, +que ces visites n’ont pas eu lieu sans que les autorités +supérieures en fussent prévenues ou peut-être +même sans qu’elles les eussent ordonnées ; +nous croyons aussi qu’elles ont tâché de prendre +quelques renseignements généraux : s’il en est +ainsi, on ne pouvait procéder avec moi d’une +façon plus bienveillante et en faisant moins d’éclat. +La privation de tout exercice depuis près +de quarante jours commence à m’être très-préjudiciable ; +vous savez, en effet, que je tiens ordinairement, +ce qui est très-profitable à ma +santé, à prendre de l’exercice ; ma digestion notamment +en est gênée ; les glaires s’accumulent ; +depuis trois jours j’éprouve dans les jambes des +tiraillements très-douloureux qui m’ôtent le sommeil. +Il faut espérer qu’une diète sévère m’en +délivrera. Restant constamment à la maison, je +n’ai pu remettre moi-même les lettres de Son +Éminence au Père vicaire général des capucins et +à son collègue ; le complaisant <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Buonamici +m’a remplacé et s’est entremis pour moi de la +manière la plus amicale, notamment auprès de +ce collègue sus-nommé qui a été en Allemagne +son ami intime. Le Père général l’aide en cela +autant qu’il le peut et a voulu garder ma lettre +adressée à S. A. la sérénissime grande-duchesse, +pour la lire attentivement. Il y a quelques jours, +je vous ai écrit de quelle utilité seraient des lettres +de Son Altesse aux cardinaux Bentivoglio et +Scaglia qui, à ce que j’apprends en secret, sont +très-bien disposés en ma faveur. S’il se trouve +dans la Congrégation un ou deux membres aptes +et résolus à défendre l’innocence et la vérité, il y +a espoir que leurs voix suffiront pour imposer silence +aux plus acharnés. En conséquence je vous +prie de me procurer les susdites lettres par l’entremise +de mon patron et protecteur le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> +Bali Cioli, et de témoigner à ce dernier tout mon +respect, en même temps que je vous baise les +mains avec un sincère attachement et que je vous +souhaite toute espèce de prospérités.</p> + +<p>« P. S. Après avoir lu cette lettre, je vous prie de +la communiquer à mes religieuses et à Vincenzo +(ses enfants<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.) »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Galilée, quoique n’ayant jamais été marié, avait eu, pendant +son séjour à Padoue, trois enfants naturels de Marina Gamba : Vincenzo, +né en 1600, plus tard légitimé ; et deux filles, Giulia et Polissena, +religieuses au couvent de San Matteo.</p> +</div> +<p>La seconde de ses lettres, adressée à Geri Boccherini, +est du 5 mars :</p> + +<p>« Avec votre lettre, la bienvenue, j’ai reçu celle +de notre sérénissime maître pour Monseigneur le +cardinal Bentivoglio, laquelle m’a été remise sur-le-champ. +Si, comme je l’espère, elle produit autant +d’effet que celle adressée au cardinal Scaglia, +le résultat en sera important ; car le cardinal se +montre pour moi si bien disposé que je ne saurais +mieux désirer. Quant à mon affaire, elle se +traite avec le même silence que le premier jour. +On peut croire, il est vrai, si l’on en juge par +de rares indices, que les accusations perdent de +leur gravité et que déjà quelques-unes ont été +complétement écartées à cause de leur insignifiance +évidente, ce qui est d’un bon présage pour +les autres ; j’espère donc qu’elles prendront aussi +bonne tournure. Il faut bien s’attendre à ce que +la vérité finisse par triompher du mensonge.</p> + +<p>« Dans la présente est incluse une lettre du +Père général des capucins, en réponse à celle de +S. E. le cardinal Médicis. Je n’ai pu voir le +Père général, et le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Buonamici a remis +la lettre mentionnée en même temps que celle +destinée à son collègue. Lui non plus n’a pu +réussir à rien découvrir, quoiqu’il ne cesse, +dans sa bonté, de prendre souci de mes intérêts +avec une sincère sollicitude ; ce dont je lui suis +plus obligé de jour en jour. Je dois aussi beaucoup +au <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Lagi, sur la recommandation +du <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Alessandro, que je vous prie de saluer +de ma part : il me pardonnera de ne pas lui +écrire à lui-même afin de ne pas me répéter.</p> + +<p>« Je vous prie de me recommander aux <span lang="it" xml:lang="it">signori</span> +comte Orso d’Elci et Bali Cioli, dont je suis le très-humble +serviteur, et de leur baiser les mains +pour moi. Demandez-leur aussi de bien dire à +notre sérénissime maître combien je suis touché +de la faveur qu’il me témoigne. Ne pouvant reconnaître +ses bontés, je suis heureux de penser +que mes filles les religieuses prient sans cesse +pour son bonheur. »</p> + +<p>Ces lettres, dont l’humilité flatteuse est poussée +jusqu’à l’abaissement, dont la confiance va jusqu’à +l’aveuglement, sont encore dépassées par celles qui +suivent :</p> + +<p>« J’ai lu, écrit Galilée le 12 mars à Bali Cioli, +j’ai lu, très-honoré seigneur, la lettre que vous +avez adressée au nom du sérénissime grand-duc +notre maître, à Son Excellence l’ambassadeur, +afin de déterminer Sa Sainteté à presser +mon affaire le plus possible. Son Excellence a +transmis ce matin cette lettre au Pape et en a reçu +la réponse que vous trouverez dans une dépêche +de l’ambassadeur. Je connais la bienveillance +infatigable de Son Altesse pour ma personne +et l’étendue de mes obligations envers +Elle. Elles sont telles que je ne puis lui en témoigner +ma reconnaissance que par des paroles, expression +humble de la gratitude respectueuse +et profonde que m’inspire une telle faveur accordée +à de telles infortunes.</p> + +<p>« Je vous prie donc de communiquer à Son Altesse +mes remercîments et la reconnaissance qui +me pénètre, et de donner par la parole à ce témoignage +l’énergie et la force que je ne puis y +mettre par écrit. Je baise humblement le vêtement +de Son Altesse, et à vous, très-honoré +seigneur, je renouvelle l’assurance de mon respectueux +dévouement ; priant Dieu qu’il vous accorde +toutes sortes de prospérités. »</p> + +<p>Et bientôt après, le 19 mars :</p> + +<p>« On continue à observer à mon égard le même +silence, et il n’y a pas moyen de savoir autre +chose que ce que M. l’ambassadeur réussit à +découvrir par ci par là d’une manière assez vague. +Mon infatigable défenseur dom Benedetto Castelli +est aussi informé secrètement, mais dans +les mêmes termes généraux, que le procès prend +une tournure un peu plus favorable, grâce surtout +aux lettres de Son Altesse. Aussi, ce qui +vous sera confirmé par l’ambassadeur, la même +intervention auprès des autres Éminences, membres +de la Congrégation, me serait-elle d’une +grande utilité ; tous ceux des cardinaux auxquels +on s’est déjà adressé se sont exprimés dans +ce sens. »</p> + +<p>« Je vous prie donc, très-honoré seigneur, de +joindre votre intercession à celle de M. l’ambassadeur, +pour déterminer Son Altesse à m’accorder +cette faveur. Son Altesse recevra de Dieu +la récompense que méritent les protecteurs +de l’innocence. J’offre à notre Sérénissime maître +l’expression de mon respect ; et je vous baise +les mains avec dévouement et reconnaissance, +priant Dieu de vous bénir de toute manière. »</p> + +<p>Ce grand-duc si souvent remercié par Galilée à +peine osait élever la voix en sa faveur. Quant au +ministre Bali Cioli, il était plus indigne encore de +ces témoignages de reconnaissance ; au moment +où le philosophe se prosternait à ses pieds, il essayait +de lui enlever l’humble pension que Galilée +recevait du gouvernement toscan ! Si bien que +Niccolini, pour rappeler son collègue à l’humanité +et au respect du malheur, fut obligé de déclarer +qu’il était prêt à payer cette pension sur sa cassette +particulière.</p> + +<p>Tels étaient les appuis auxquels Galilée donnait +sa confiance.</p> + +<p>Tels étaient les protecteurs sur lesquels il comptait +pour le triomphe de ses folles espérances.</p> + +<p>L’événement devait bientôt le désabuser.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c24"><span class="first">XXIV</span><br> +<span class="small i">Les batteries des ennemis de Galilée se démasquent. — On le transfère +en prison. — Il s’efforce de désarmer ses ennemis par l’humilité +et la patience. — Il tombe malade.</span></h3> + + +<p>Le moment était arrivé où les ennemis de Galilée +allaient jeter le masque et où la politesse allait faire +place à la rigueur. Niccolini, le 9 avril, écrivait :</p> + +<p>« Lorsque ce matin j’ai profité de l’occasion qui +s’est offerte de parler de cette affaire à Sa Sainteté, +le Pape m’a témoigné son mécontentement +à ce sujet. La chose lui semble de nature à produire +pour la religion des conséquences graves. +Aussi, bien que Galilée compte défendre ses +affirmations par de bonnes raisons, l’ai-je exhorté +à ne pas l’essayer, à ne pas prolonger le +débat. Je lui ai au contraire conseillé de souscrire +à tout ce qu’on lui ordonnera de croire au +sujet du mouvement de la terre. Ce conseil l’a +jeté dans une profonde affliction, et il est tellement +découragé depuis hier que je suis très-inquiet +pour sa vie. J’ai pourvu à ce qu’il fût +servi par un domestique et ne manquât d’aucune +commodité ; car j’ai à cœur, ainsi que ses amis et +tous ceux qui s’intéressent à cette affaire, de lui apporter +quelques consolations. Il en est d’ailleurs +digne, et toute ma maison, qui lui est très-attachée, +est extrêmement touchée de son infortune. »</p> + +<p>Pour qui n’ignore pas les habitudes de la diplomatie, +pour qui en déchiffre les mystères, pour +qui <i>sait lire entre les lignes</i>, cette lettre est un cri +d’alarme. Les craintes de Niccolini se réalisèrent +dans toute leur étendue.</p> + +<p>Galilée avait habité jusqu’alors le palais de +l’ambassadeur grand-ducal. L’ordre arriva de le +transférer dans les bâtiments de l’Inquisition, situés +près de Saint-Pierre. C’était une prison, et +pourtant après cette vexation nouvelle le pauvre +persécuté trouve encore des paroles de résignation, +j’allais dire de flatterie, comme le prouvent les +lignes suivantes adressées à Bocchineri, le 16 avril, +quelques jours après son incarcération :</p> + +<p>« Le mémoire que j’ai remis au cardinal Barberini +me paraît avoir eu pour résultat de presser +l’examen de mon procès, qui du reste est conduit +avec le mystère accoutumé. J’ai donc été +condamné à garder la retraite la plus absolue ; +cependant, contre l’usage, on m’a donné la +jouissance de trois chambres spacieuses qui +font partie de l’habitation du fiscal du saint-office ; +<i>j’ai même la permission de me promener +dans de larges corridors</i>. Ma santé est bonne, ce +que je dois, après Dieu, aux soins de M. l’ambassadeur +et de madame l’ambassadrice, ainsi +que de leurs gens, qui veillent attentivement à +ce que j’aie toutes les commodités et même +au delà.</p> + +<p>« J’ai communiqué au <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Marsilio ce que +vous me mandez. Il vous remercie et continue +à me servir avec un zèle presque excessif et qui +ne restera pas sans récompense. Du reste la solitude +dans laquelle je vis ne me permet de vous +transmettre aucune nouvelle, si ce n’est que le +mauvais état dans lequel m’arrivent vos lettres +me fait craindre que la Toscane ne soit encore +en proie au fléau, ce qui m’affligerait beaucoup. +Quand vous serez de retour, je regarderai comme +une grâce particulière que vos frères et vous vous +veuilliez bien disposer en toute liberté de ma villa +et jouir des quelques agréments qu’on y trouve. +Je désire que Vincenzo m’envoie des détails circonstanciés +sur lui-même, sur sa femme, ses +enfants et ses affaires. Je vous prie de lui communiquer +la présente, pour qu’il en prenne connaissance. +Je vous baise la main, ainsi qu’à vos +frères, et vous souhaite toute espèce de bonheur. »</p> + +<p>Quel douloureux spectacle ! Quelles navrantes +réflexions inspire cette longanimité craintive de +Galilée ! Quelle frayeur déguisée se trahit dans les +euphémismes attristants de sa phraséologie ! Avertir +ses amis qu’on l’a incarcéré, le malheureux ne +l’ose pas ; il dit seulement que le plus grand mystère +préside à l’instruction des procès appelés devant +le saint-office ; et c’est pour que ce secret ne soit +pas violé, qu’il doit vivre dans la <i>retraite</i>. On lui +accorde même une bienveillante exception : au +lieu d’un cachot il a trois chambres ! Pour comble +de faveur il se promène dans les corridors.</p> + +<p>Ce sourire docile, contraint et mélancolique +de Galilée est plus douloureux que ne pourraient +l’être ses lamentations ou ses colères. Relisez ce +peu de lignes, révélation d’un monde ; vous y +trouverez toute la cruauté hypocrite des persécuteurs +et tout le pusillanime abattement du +persécuté.</p> + +<p>Le prisonnier sent derrière lui le poignet de +fer et devine le regard qui l’épie. En effet, un +peu plus loin, ne trahit-il pas implicitement la +cause de ses réticences, lorsqu’il parle du mauvais +état dans lequel lui arrivent les lettres +qu’on lui adresse ? Effrayé de sa hardiesse, il se +hâte d’en attribuer la cause au fléau qui décime +la Toscane. Mais il ne l’ignore pas, le <i>mauvais état</i> +des lettres qu’il reçoit l’avertit du sort de celles +qu’il envoie ; tout est lu, contrôlé, interprété ; ce +n’est pas par la quarantaine de la peste, c’est +par la quarantaine de la haine que passent les +correspondances. Voilà pourquoi il atténue ses +misères ; c’est le secret des périphrases, des +ménagements, des mille mensonges de sa douleur.</p> + +<p>Cependant, la vérité finit par se faire jour. En +dépit de ces trois belles chambres qu’on lui a +généreusement octroyées et de la promenade des +corridors, la santé du vieillard s’est affaiblie. +Quinze jours à peine écoulés, l’hospitalité des persécuteurs +a produit son effet. « J’écris (dit-il +dans une lettre datée du 23 avril), j’écris de +mon lit, sur lequel je suis cloué depuis seize +heures par un violent mal de reins, qui probablement +durera seize autres heures. Il n’y +a pas longtemps que le commissaire et le +fiscal qui conduisent l’instruction m’ont visité ; +ils m’ont donné leur parole et m’ont annoncé +leur ferme résolution de terminer mon procès +dès que je serai en état de quitter le lit. Je +compte plus sur cette promesse que sur les +assurances qui m’ont été données auparavant, +assurances hypothétiques plus que réelles. +J’ai toujours espéré et j’espère maintenant +plus que jamais, que mon innocence et ma +sincérité seront prouvées. Il me devient pénible +d’écrire…… et je m’arrête. Je baise la +main au très-honorable seigneur Bali ainsi qu’à +vous et à vos frères. Vous m’obligerez en transmettant +la présente à mes religieuses et à Vincenzo. »</p> + +<p>Cette lettre, adressée à Bocchineri, est la dernière +que nous ayons de Galilée pendant son séjour +à Rome et jusqu’à la fin de son procès.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c25"><span class="first">XXV</span><br> +<span class="small i">Interrogatoires de Galilée. — Il se rétracte volontairement. — Abaissement +extrême de Galilée. — Il présente sa défense avec +ses excuses.</span></h3> + + +<p>Le procès était sérieusement commencé depuis +le 12 avril.</p> + +<p>Ce jour-là Galilée comparut pour la première +fois devant le vice-commissaire du Saint-Office, Firenzuola +son rival, le moine mathématicien.</p> + +<p>Interrogé s’il connaissait le motif qui l’avait fait +citer devant l’Inquisition, il répondit qu’il était +porté à croire que la publication de son Dialogue +sur les systèmes du monde en était le motif. Il +exposa ensuite l’origine de ce livre et expliqua les +raisons qui l’avaient engagé à passer sous silence +devant le padre Maestro la prohibition antérieure du +cardinal Bellarmin. « Il n’avait pas, disait-il, jugé +nécessaire d’en parler, n’ayant dans cet écrit ni +avancé ni défendu le mouvement de la terre et +l’immobilité du soleil » ; il avait au contraire démontré +que cette opinion <i>était mal fondée</i> ; il +avait prouvé l’insuffisance des principes de Copernic.</p> + +<p>Le 30 avril eut lieu le second interrogatoire. +Comme le 12, il y fut surtout question de la prohibition +de Bellarmin et du dialogue. Galilée prononça +une longue harangue qu’il termina par les +paroles suivantes : « Si, comme je l’espère, la possibilité +et le temps me sont accordés pour cela, +j’ai l’intention d’établir que je n’ai pas agi dans +le sens que l’on suppose, et que maintenant +encore je ne tiens pas pour vraie en général +l’opinion qui pose en principe le mouvement de +la terre et l’immobilité du soleil. Cette déclaration +publique me sera facile, puisque vers la +fin du livre que j’ai publié les interlocuteurs +prennent l’engagement de se réunir de nouveau +pour traiter d’autres questions d’histoire naturelle. +J’ajouterai donc aux dialogues un ou deux +entretiens ; je promets d’y reprendre un à un +les arguments favorables à l’opinion fausse et +condamnée que je réfuterai de la manière la plus +solide ; de celle que Dieu m’inspirera. En conséquence +je prie le haut tribunal de m’aider dans +cette bonne résolution et de m’en rendre la réalisation +possible. »</p> + +<p>Devant un pareil langage on hésite entre deux +suppositions également affligeantes, également humiliantes +pour l’honneur de Galilée. Si, en démentant +ainsi les convictions de sa vie il était +de bonne foi, on est honteux pour lui d’une aussi +triste palinodie ; si, au contraire, il ne cherchait +dans ces déclarations mensongères qu’un moyen +d’échapper au danger et de sauver sa vie qu’il +croyait menacée, on rougit de cet anéantissement +de toute volonté et de toute dignité. Peut-être la +vérité se trouve-t-elle entre ces deux hypothèses. +Tant de combats intérieurs, la pénible lutte des +croyances religieuses et des aspirations philosophiques, +l’abattement physique et le chaos moral +où languissait ce grand vieillard lui arrachaient la +conscience de ses actes et la vue nette de ses propres +sentiments.</p> + +<p>Tant de sacrifices de dignité ne devaient pas le +sauver.</p> + +<p>L’envie achevait son œuvre : le Pape jaloux et +offensé secondait les projets de vengeance des jésuites +et des dominicains rivaux. Ce fut donc +inutilement que, soumis à un troisième interrogatoire, +le 10 mai, Galilée présenta plus longuement +encore sa triste défense ; revenant sur tous les +points en discussion, expliquant les motifs qui +l’avaient porté à enfreindre la défense de Bellarmin, — laquelle, +au surplus, ne contenait pas la clause +expresse <i>de ne pas traiter en général des deux systèmes +du monde</i> ; — affirmant qu’il était sincère +dans ses protestations et convaincu de l’immobilité +de la sphère terrestre.</p> + +<p>Il insista beaucoup sur ce que, avant de publier +son livre, il avait rempli toutes les obligations imposées, +nécessaires, officielles.</p> + +<p>Enfin il invoqua avec larmes la clémence de ses +juges.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c26"><span class="first">XXVI</span><br> +<span class="small i">Condamnation de Galilée. — Il écoute, résigné, à genoux, +sa sentence.</span></h3> + + +<p>L’arrêt était porté, avant qu’on le prononçât. Une +lettre du 18 juin dans laquelle Niccolini rend compte +de la réponse que lui fit Urbain VIII, fatigué de ses +intercessions en faveur de Galilée, le prouve assez :</p> + +<p>« En ce qui concerne le point principal, m’a répondu +le Pape, il est indispensable que cette opinion +soit interdite, parce qu’elle est erronée et +contraire à l’Écriture qui a été dictée <i lang="la" xml:lang="la">ex ore Dei</i>. +Quant à la personne de Galilée, il faut que, selon +la règle ordinaire, il garde quelque temps la +prison pour avoir contrevenu à la défense de 1626. +Le Pape ajouta que, dès que la sentence serait +rendue, il me verrait de nouveau et tâcherait +d’arranger l’affaire de façon à ménager +Galilée le plus possible et à lui épargner les +souffrances ; que cependant cela ne pouvait se +passer sans une <i>démonstration</i> (sic) sur sa personne, +et qu’il était indispensable de <i>faire un +exemple</i>. Alors je le priai de nouveau de traiter +avec sa clémence habituelle un bon vieillard de +soixante-dix ans qui le méritait par sa sincérité. +Mais il m’assura qu’il ne croyait pas que cela pût +se terminer sans qu’on l’enfermât temporairement +dans un couvent, par exemple à Santa Croce +de Florence. »</p> + +<p>On le voit, la résolution de frapper Galilée était +irrévocablement prise, et la vengeance prononçait +son : <i lang="la" xml:lang="la">Non possumus !</i> Le 21 juin, la condamnation +fut prononcée dans la quatrième séance. Le 26, +Niccolini écrit que la sentence a été rendue le soir +du lundi précédent.</p> + +<p>Plus tard, le 2 juillet, le jugement devint public. +Il portait la signature des cardinaux Gasparo Borgia, +Felice Centino, Antonio et Francesco Barberini, +Landivi Sacchia, Berlinghero Gessi, Fabrizio Veraspi, +Martino Ginetti, Bentivoglio et Scaglia. Galilée, +réintégré depuis deux jours dans la prison de +l’Inquisition, fut conduit de nouveau devant le tribunal, +et là, à genoux, il prononça la déclaration +suivante :</p> + +<blockquote> +<p>« Moi, Galilée, dans la soixante-dixième année +de mon âge, étant constitué prisonnier et à genoux +devant Vos Éminences, ayant devant les +yeux les saints Évangiles que je touche de mes +propres mains, j’abjure, maudis et déteste l’erreur +et l’hérésie du mouvement de la terre. »</p> +</blockquote> + +<p>Son livre, en outre, fut sévèrement prohibé.</p> + +<p>Galilée lui-même fut condamné à l’incarcération +dans les prisons du Saint-Office selon le bon plaisir +de Sa Sainteté.</p> + +<p>Les Grassi et les Firenzuola l’emportaient ; le +Passé avait son triomphe ; la science était frappée ; +l’envie était satisfaite, Simplicio était vengé.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c27"><span class="first">XXVII</span><br> +<span class="small i">Galilée a-t-il subi la torture ? — Controverse à ce sujet. — Lettre +apocryphe sur laquelle cette hypothèse est fondée.</span></h3> + + +<p>Le moment est venu d’examiner sérieusement +une grave question et de réfuter une erreur accréditée.</p> + +<p>Galilée, ainsi l’affirme la tradition, fut soumis à +la torture ; plusieurs de ses biographes ont soutenu +cette opinion. Les uns, comme M. Libri, auteur de +l’<i>Histoire des sciences mathématiques</i>, se sont laissé +entraîner par la passion ; cette occasion leur +a paru bonne d’ajouter une accusation nouvelle +à la longue liste de leurs griefs contre Rome. +Les autres, comme monseigneur Marini, préfet +des archives du Vatican<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>, ont voulu laver l’Inquisition +de tout reproche. Essayons d’établir la +vérité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i lang="it" xml:lang="it">Galileo e l’Inquisitione</i>, Mémoire publié à Rome en 1830.</p> +</div> +<p>Galilée fut-il mis à la torture ? Non certes.</p> + +<p>Galilée fut-il torturé moralement ? Oui ; et avec +la plus impitoyable cruauté.</p> + +<p>La procédure originale du procès de Galilée a +passé longtemps pour incomplète. Venturini, l’un +des biographes du grand philosophe, prétend que +plusieurs pièces en ont été enlevées par ceux qui +voulaient faire disparaître les traces des tourments +infligés au philosophe. Rien ne confirme cette hypothèse +gratuite.</p> + +<p>Les pièces de la procédure, apportées à Paris +sous le premier Empire pour être soumises à l’examen +de Delambre, historien de l’astronomie moderne, +pièces qui avaient disparu pendant quelque +temps, ont été replacées dans les Archives de +Rome vers les premières années du pontificat de +Grégoire XVI. Pie IX les a fait récemment déposer +au Vatican, et les actes paraissent y être au complet. +Il n’y est point question de torture.</p> + +<p>Comment admettre que du vivant de Galilée le +bruit ne s’en fût pas répandu ? Que ses élèves, +ses partisans, ses nombreux défenseurs n’en +eussent rien su en France, en Hollande, en Allemagne ?</p> + +<p>Personne en Italie, nous le reconnaissons, n’osait +élever la voix en sa faveur, et le procès avait +été enveloppé de mystère. Mais quelle précaution +aurait étouffé un secret pareil !</p> + +<p>En vain l’on a cité à l’appui de cette conjecture +un passage du décret relatif à la déclaration qui +lui fut demandée sur l’<i>intention véritable</i> et non +sur le <i>sens littéral</i> de ses dialogues.</p> + +<p>« Comme il nous a paru (dit le décret), que +tu n’avais pas dit toute la vérité sur tes intentions… +nous avons cru nécessaire de procéder +à une enquête rigoureuse à laquelle tu as +répondu catholiquement. » « <i lang="la" xml:lang="la">Cum verò nobis +videretur, non esse a te integram veritatem +pronuntiatam circa tuam intentionem… judicavimus +necesse esse venire ad <span class="rm xsmall">EXAMEN RIGOROSUM</span> +tui in quo respondisti catholice.</i> » <i lang="la" xml:lang="la">Examen rigorosum</i>, +selon les adversaires de la cour de +Rome, serait un pur euphémisme et signifierait +<i>torture</i> dans le langage convenu de l’inquisition.</p> + +<p>Interprétation contredite par le silence de Galilée. +Comment ses lettres ne feraient-elles aucune +allusion à ce supplice ? « Mais, objecte-t-on, +il y fait allusion dans la lettre adressée à son +ami et collaborateur le Père Renieri. » Cette +lettre que Tiraboschi a reproduite est l’œuvre +d’un faussaire, qui abusant de la bonne foi du +savant a mis sa sagacité en défaut. On n’y retrouvera +ni la gravité, ni la douceur, ni l’élégante +urbanité de Galilée.</p> + +<p>La voici :</p> + +<blockquote> +<p>« Il vous est connu, très-honoré père Vincenzo, +que ma vie n’a été jusqu’ici qu’un enchaînement +de malheurs et d’événements douloureux que la +patience seule d’un philosophe peut voir avec +indifférence, comme suite nécessaire des nombreuses +et étranges révolutions auxquelles notre +terre est soumise.</p> + +<p>« Nos semblables, quelque zèle que nous mettions +à leur faire du bien, cherchent à nous le +rendre par l’ingratitude, la déloyauté, la calomnie. +J’en ai acquis l’expérience pendant tout le +cours de ma vie. Que cela vous suffise pour ne +plus me demander de nouvelles sur une affaire +et une faute dont je n’ai pas conscience. Dans +votre dernière lettre du 16 juin de cette année, +vous vous informez de ce qui m’est arrivé à +Rome, et de la conduite que le commissaire père +Ippolito-Maria Sanzio et l’assesseur monsignor +Alessandro Vitrici ont tenue à mon égard. Ce sont +là ceux des noms de mes juges qui sont restés +présents à ma mémoire. Cependant on me dit +maintenant que tous les deux ont été remplacés, +et que monsignor Pietro-Paolo Febei a été nommé +assesseur, et le père Vincenzo Mazziolani commissaire. +Je relève d’un tribunal qui m’a déclaré +pour ainsi dire hérétique, parce que je suis +raisonnable. Qui sait si les hommes ne feront pas +de moi qui ai toujours été jusqu’ici un philosophe, +qui sait s’ils n’en feront pas un historien +de l’inquisition ? Ils se donnent tant de peine +pour me représenter comme un ignorant et +comme le bouffon de l’Italie, qu’à la fin il faudra +bien que je le devienne.</p> + +<p>« Cher père Vincenzo, je ne refuse pas de mettre +par écrit mon opinion sur ce que vous me +demandez, pourvu que cette lettre vous soit +envoyée avec les mêmes précautions que celles +dont j’usai quand (dans la discussion sur les comètes) +j’eus à répondre au <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Lotario Sarsi +Sigenzano, nom qui cachait le père Orazio +Grassi, jésuite et auteur de la balance astronomico-philosophique, +lequel eut l’habileté de m’attaquer +en même temps que notre ami commun, +le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Mario Giudicci. Mais ces lettres ne suffirent +pas, et je fus forcé de publier le <i lang="it" xml:lang="it">Saggiatore</i>, +en le mettant sous la protection des abeilles formant +les armes d’Urbain VI, afin qu’avec leurs +aiguillons elles le piquassent et me garantissent. +Pour vous au contraire cette lettre suffira ; car +je ne me sens pas disposé à écrire un livre +sur mon procès et sur l’inquisition ; je ne suis +pas venu au monde pour devenir théologien ou +criminaliste.</p> + +<p>« Depuis ma jeunesse j’avais l’intention de +composer un dialogue sur les systèmes de Ptolémée +et de Copernic, sujet sur lequel, depuis +l’époque où j’étais professeur à Padoue, j’avais +constamment réfléchi et médité, poussé surtout +par l’idée d’expliquer les marées de la mer par +le mouvement supposé de la terre. Quelques +remarques à ce sujet m’échappèrent, lorsque +le prince de Suède, Gustave, m’honora à Padoue +de ses attentions. Étant jeune homme, il parcourut +l’Italie <i lang="la" xml:lang="la">incognito</i>, et resta avec sa suite +plusieurs mois à Padoue ; j’obtins sa faveur par +les spéculations et les problèmes nouveaux que +je posais et résolvais journellement, au point +qu’il voulut aussi que je lui enseignasse la langue +toscane. Mais ce qui fit connaître à Rome mes +idées sur le mouvement de la terre, ce fut un +Mémoire étendu adressé au cardinal Orsini : je +fus alors accusé d’être un écrivain téméraire et +scandaleux.</p> + +<p>« Après la publication de mes dialogues je fus +mandé à Rome par la Congrégation du Saint-Office. +J’y arrivai le 10 février 1633, et je fus +livré à la haute clémence du tribunal et du +pape Urbain VIII, qui jadis m’avait jugé digne +de son estime, bien que je ne susse ni tourner +une épigramme, ni rimer un galant sonnet. Je +fus enfermé dans le ravissant palais de la Trinita +dei Monti, chez l’ambassadeur toscan. Le +jour suivant, le père commissaire Sanzio vint +me chercher, me fit monter à côté de lui dans +sa voiture, m’adressa en chemin plusieurs questions +et me témoigna le vif désir de me voir +réparer le scandale que j’avais causé en affirmant +le mouvement de la terre.</p> + +<p>« J’avais beau lui soumettre de nombreux et +puissants arguments mathématiques ; il me +répondait toujours : <i lang="la" xml:lang="la">Terra autem in æternum stabit, +quia terra autem in æternum stat</i>, paroles +de la sainte Écriture. Tout en causant ainsi, +nous arrivâmes au palais du Saint-Office, situé +à l’ouest de la magnifique église de Saint-Pierre. +Aussitôt je fus présenté par le commissaire à l’assesseur +monsignor Vitrici, avec lequel je trouvai +deux Dominicains. Ils m’invitèrent poliment +à exposer mes moyens de défense devant toute la +Congrégation, m’annonçant qu’on accepterait +mes excuses dans le cas où je serais coupable.</p> + +<p>« Le jeudi suivant je fus amené devant la Congrégation ; +lorsque j’exposai mes preuves, elles +ne furent malheureusement pas comprises ; quelque +peine que je me donnasse, je ne pus parvenir +à convaincre mes juges. Toujours avec la même +violence, on m’objecta le scandale causé par moi, +et le passage de l’Écriture me fut incessamment +cité comme me condamnant. Un argument tiré +de l’Écriture m’étant venu à l’esprit, je l’exposai, +mais avec peu de succès. Je dis qu’il +me semblait qu’il y avait dans la Bible des expressions +en harmonie avec les anciennes doctrines +astronomiques, et que le passage qu’on +m’opposait pouvait bien être de ceux-là. Car, +remarquai-je, au livre de Job, <small>XXXVII</small>, 18, il est +dit que les cieux sont fermes et polis comme +un miroir. C’est Élie qui dit cela ; on voit qu’il +parle selon le système de Ptolémée, système +qui a été reconnu faux par la philosophie moderne +et le sens commun. Si, afin d’établir +que le soleil se meut, l’on fait si grand bruit +de la halte commandée au soleil par Josué, on +doit aussi tenir compte du passage où il est dit +du ciel qu’il est un composé de plusieurs cieux, +semblables à des miroirs. Une pareille conclusion +me paraissait juste ; mais personne ne m’écouta ; +au lieu de me répondre on haussa les +épaules, expédient ordinaire de ceux qui s’appuient +sur des préjugés et des partis-pris. Enfin, +en ma qualité de catholique sincère, je fus obligé +de rétracter mon opinion : pour me punir, on défendit +mon dialogue, et, au bout de cinq mois, il +me fut permis de quitter Rome. Comme la contagion +ravageait Florence, on m’assigna avec une +pitié généreuse, pour prison, la demeure de mon +bien cher ami le savant monseigneur l’archevêque +Piccolomini ; je jouis de son agréable commerce +avec tant de plaisir et de calme, que j’ai repris +mes études. J’ai découvert et démontré un grand +nombre de théorèmes mécaniques sur la résistance +des corps solides et d’autres nouveautés. +Enfin, après la cessation de la peste, cinq mois +à peu près s’étant écoulés, vers le commencement +du mois de décembre de cette année 1633, Sa +Sainteté m’autorisa à quitter ma retraite obscure +et à reprendre la vie libre des champs que j’aime +tant : je retournai d’abord à la villa de Bello-Sguardo +et ensuite à Arcetri où je suis encore, et +où je respire l’air sain des environs de ma ville +natale. Portez-vous bien. »</p> +</blockquote> + +<p>Cette lettre, fût-elle authentique, ne contient pas +un mot qui prouve que Galilée ait subi la torture. +Le faussaire s’y trahit à chaque ligne. Déjà en la +mentionnant nous avons signalé l’erreur grossière +qu’elle contient, puisqu’elle fait revenir Galilée à +sa villa de Bello-Sguardo qu’il avait depuis longtemps +vendue.</p> + +<p>Pourquoi donc Galilée raconterait-il à son compagnon +d’enfance, à son collaborateur avec lequel +il a fait de nombreuses observations astronomiques, +pourquoi irait-il lui raconter mille détails +que cet ami ne pouvait ignorer ? Pourquoi cette +pénible et misanthropique narration de sa controverse +sur les comètes avec le père Grassi et de ses +recherches antérieures sur le mouvement de la +terre ? Le ton, le style, les faits de la lettre apocryphe +ne soutiennent pas l’examen.</p> + +<p>Non, Galilée n’a pas subi la torture. On n’a point +employé, pour abattre son courage, — hélas ! +anéanti, — l’arsenal superflu des chevalets et des +coins ensanglantés ; c’est lentement, dans des +souffrances habilement ménagées, qu’on a épuisé +le peu de forces qui lui restaient.</p> + +<p>La <i>bonne tournure</i> de son affaire aboutit à une +suave condamnation, exécutée avec une affable rigueur. +On le contraint à s’avilir, à s’abjurer ; on +l’arrache à ses travaux ; on le dégoûte de ses études +favorites. On fait le désert autour de lui ; on le rend +suspect à ses amis eux-mêmes, on l’étouffe dans le +vide.</p> + +<p>Cette cruauté raffinée et exquise, se déguisant +sous les dehors de la compassion, est plus odieuse +que la torture.</p> + +<p>Ce sont de bien dignes représentants d’une civilisation +féroce et efféminée, que ces bourreaux +affables et subtils ; économes de la vie du patient, +plus barbares que les tourmenteurs assermentés +qui d’un seul coup rompaient les os de leurs +victimes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c28"><span class="first">XXVIII</span><br> +<span class="small i">Nouvelles excuses offertes par Galilée condamné. — On repousse +ses prières. — Il quitte Rome et va résider à Sienne, chez l’archevêque +Piccolomini. — Sa captivité d’Arcetri.</span></h3> + + +<p>Galilée ne devait pas tarder à quitter Rome.</p> + +<p>Déjà, quelque temps avant la fin de son procès, +son ami, l’archevêque de Sienne Piccolomini, qui +sans doute avait été informé du projet qu’on avait +d’envoyer Galilée auprès de lui, écrivait :</p> + +<blockquote> +<p>« La connaissance que j’ai des lenteurs de la cour +de Rome me fait comprendre le retard qui me prive +de l’honneur de votre présence dans cette maison. +Mais comme la volonté manifestée en dernier lieu +par notre seigneur (le Pape) laisse entrevoir une +fin prompte et heureuse de cette affaire, je viens +vous rappeler que si je puis vous obliger en vous +envoyant une litière ou autre chose, vous n’avez +qu’à disposer de moi en toute liberté ; c’est avec +empressement que je me mets à votre disposition ; +je désire n’avoir vis-à-vis de vous d’autre qualité +que celle d’un véritable et sincère serviteur, qui +veut de vous aucun cérémonial. »</p> +</blockquote> + +<p>Bientôt Galilée lui-même adresse au Pape une +supplique ainsi conçue :</p> + +<blockquote> +<p>« Très-saint Père,</p> + +<p>« Galileo Galilei prie humblement Votre Sainteté +de vouloir bien lui assigner un autre lieu de résidence +que celui qui lui a été donné pour prison. +Votre Sainteté choisira elle-même à Florence +l’endroit qu’elle jugera convenable. Deux raisons +déterminent Galilée à adresser cette demande. La +première est le mauvais état de sa santé, la seconde +est que le suppliant attend sa sœur qui +arrive d’Allemagne avec huit enfants, et seul il +peut leur offrir l’hospitalité. Il sera reconnaissant +envers Votre Sainteté, quelle que soit la décision +qu’Elle prendra… »</p> +</blockquote> + +<p>La requête du <i>suppliant</i> fut accueillie par le +Pape. Il n’entrait pas dans les vues de ses ennemis +de le retenir à Rome. Tout ce qu’ils désiraient, +c’était qu’il ne pût désormais communiquer avec +le monde extérieur. Le cachot leur importait peu ; +ils voulaient la séquestration.</p> + +<p>Aussi le 3 juillet Niccolini annonce-t-il dans une +dépêche que le Pape, n’insistant pas sur la réclusion +dans un couvent ou dans la Chartreuse +située près de Florence, avait accordé à Galilée +la permission de se rendre à Sienne près de +l’archevêque Piccolomini. Le 10, son départ est +annoncé dans ces termes :</p> + +<blockquote> +<p>« Dans la matinée de mercredi dernier, le seigneur +Galilée est parti d’ici pour Sienne en parfaite +santé ; de Viterbe il m’a écrit que par le temps +frais il avait fait quatre milles à pied. »</p> +</blockquote> + +<p>En revoyant sa patrie, Galilée éprouva une grande +joie. Il crut toucher au terme de ses épreuves. Il +n’en était rien.</p> + +<p>Piccolomini fit mille efforts pour adoucir la captivité +du vieillard ; mais il était soumis lui-même aux +ordres de la cour de Rome. Appartenant à une famille +illustre qui compte dans son sein deux Papes +(Pie II et Pie III) il professait depuis sa jeunesse une +vive affection pour Galilée. Ami de Barberini, il contribua +à conserver à son protégé les bonnes grâces +du cardinal. Il traitait Galilée avec la plus grande +affabilité ; il lui témoignait même la déférence +d’un élève pour son maître. Cependant Galilée +n’en ressentait pas moins cruellement la privation +de toute liberté ! Il ne pouvait sortir du +palais de l’archevêque, et on lui refusa jusqu’à +l’autorisation d’accompagner Piccolomini jusqu’à +une villa où il avait coutume de passer la belle +saison.</p> + +<p>C’est dans sa correspondance qu’il faut comme +toujours chercher l’expression de ses sentiments +intimes. Peu de jours après son arrivée à Sienne, +le 27 juillet, il écrit à Bali Cioli :</p> + +<blockquote> +<p>« Je n’ai laissé passer aucun jour de poste sans +écrire au <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Geri Bocchineri pour le tenir au +courant de la situation de mes affaires, et d’après +mes recommandations il n’aura pas manqué de +vous communiquer, très-honoré seigneur, tout ce +que mes lettres contenaient d’important. C’est +pour cela que je ne vous ai écrit que rarement, +ne voulant pas vous déranger au milieu de vos +nombreuses et incessantes occupations, que j’aurais +ainsi aggravées.</p> + +<p>« Aujourd’hui je m’adresse à vous, pressé par +l’ennui d’une captivité qui dure déjà depuis plus +de six mois ; captivité rendue plus pénible par le +chagrin et les soucis de l’année précédente et +par tous les dangers et toutes les souffrances +corporelles qu’ont entraînés mes fautes ; mes +douleurs sont appréciées de tout le monde, +exceptés ceux qui ont jugé que j’avais mérité +cette punition, sinon une plus grande. Mais j’aborderai +ce sujet une autre fois.</p> + +<p>« La durée de ma captivité n’a de règle que +la volonté de Sa Sainteté. Sur les prières et les intercessions +de M. l’ambassadeur Niccolini, le Pape +a permis qu’au lieu du cachot du Saint-Office j’habitasse +le palais et le jardin des Médicis sur la Trinita. +J’y suis resté quelques jours. M. l’ambassadeur +s’étant de nouveau employé en ma faveur, +j’ai été envoyé dans ce palais archiépiscopal, où +je me félicite depuis quinze jours de la bonté +ineffable de l’excellent monseigneur l’archevêque. +Mais, à part l’envie que j’ai de retourner +dans ma maison et d’être rendu à la liberté, cette +liberté m’est réellement indispensable. Et plusieurs +personnes pensent que j’obtiendrai cette +insigne faveur, sur une demande de Son Altesse, +à en juger par les bons résultats qu’ont déjà produits +les prières de M. l’ambassadeur.</p> + +<p>« En conséquence, je m’adresse à vous, très-honoré +seigneur, et par vous à notre Sérénissime +maître, pour le prier de vouloir bien solliciter en +faveur de ma liberté Sa Sainteté ou le cardinal +Barberini. On pourrait faire valoir que la maison +de Son Altesse est depuis longtemps privée +de mes services, et insister en y attachant plus +d’importance qu’ils n’en méritent en réalité. Tous +ceux avec qui j’ai causé, même les fonctionnaires +du Saint-Office, pensent, comme je l’ai déjà dit, +que ma grâce ne saurait être refusée à une telle +intercession.</p> + +<p>« J’ai une si ferme confiance en la bonté sérénissime +du grand-duc, mon maître, et en votre +affection, que je crois superflu d’ajouter quoi que +ce soit à cette prière. J’attends donc le résultat, +en baisant avec soumission le vêtement de Son +Altesse et en me recommandant, très-honoré seigneur, +à votre protection. »</p> +</blockquote> + +<p>Galilée, on le voit, ne se décourageait pas du +métier de solliciteur, et son invincible espérance +ne l’abandonnait jamais. En même temps il avait +repris, autant que l’état de sa santé le lui permettait, +le cours de ses travaux scientifiques. On en trouve +la preuve dans la lettre suivante, écrite de Sienne +(le 27 septembre) à Andrea Arrighetti, jeune Florentin +qui, sur l’invitation de Mario Giudicci, ami +de Galilée, lui avait soumis des problèmes mathématiques :</p> + +<blockquote> +<p>« Le plaisir avec lequel j’ai lu et relu vos démonstrations, +écrivait Galilée, a encore été plus +grand que mon étonnement. Le premier était +proportionné à la sagacité dont vous avez fait +preuve dans votre argumentation ; le second était +moindre, parce que j’ai songé que j’avais sous les +yeux le travail du seigneur Andrea Arrighetti. Le +dernier théorème m’a un instant tenu dans la +méditation et dans le doute, tant à cause de sa +formule inusitée que par suite de la fatigue de +ma mémoire, qui laisse échapper les images dès +qu’elles s’y sont formées. Que cet exemple vous +serve de leçon et vous encourage à exercer votre +esprit pendant que vous êtes jeune.</p> + +<p>« En ce qui me concerne moi-même, je puis dire +que les relations agréables que j’entretiens avec +mon très-honoré et très-bienveillant hôte me procurent +beaucoup de soulagement. Au milieu de +tant de tristes sujets de méditations, elles donnent +à ma pensée une direction entièrement différente. +Mais plus que toute autre consolation, l’idée +que vous et mes autres amis vous me gardez +votre ancienne affection, me fait paraître mon +chagrin moins lourd. »</p> +</blockquote> + +<p>Citons encore une lettre que trois mois plus +tard il adressait à feu Bocchineri. Autant qu’on +en peut juger par divers indices, Galilée entretenait +avec Bocchineri une correspondance suivie ; la +plupart de ces lettres sont perdues, et la suivante +est un des rares fragments qui nous ont été conservés.</p> + +<blockquote> +<p class="date">« Sienne, 9 décembre.</p> + +<p>« Je n’ai reçu aucune lettre de vous par le dernier +courrier ; et comme j’ai appris que la Cour +se rend aujourd’hui à Pise et qu’il est possible +que vous l’y accompagniez, j’écris au hasard pour +vous faire savoir que j’ai reçu du sénateur Degli +Albizzi une lettre très-bienveillante, dont le +contenu ne me laisse cependant pas entrevoir que +le changement que je souhaite puisse avoir lieu +selon mon espérance. En attendant nous aurons +le temps de veiller à ce que mon honneur souffre +le moins possible de mes infortunes, et je pense +que ledit seigneur est disposé à me seconder +pour cela de tout son pouvoir.</p> + +<p>« Depuis quatre jours je souffre de très-violentes +douleurs de jambes, qui se prolongent plus longtemps +qu’à l’ordinaire. Je crains beaucoup que +le climat de ce pays, beaucoup plus rigoureux +en hiver que celui de Florence, n’en soit la +principale cause ; je prévois que je serai très-incommodé +si je suis obligé de rester plus longtemps +ici.</p> + +<p>« J’attends une décision de Rome, mais je n’en +espère pas de favorable. N’ayant pas autre chose +à vous mander, je vous baise la main avec dévouement +et vous souhaite toute espèce de bonheur. »</p> +</blockquote> + +<p>Pour la première fois Galilée désespérait. « J’attends +une décision de la cour de Rome, <i>mais je +n’en espère pas de favorable</i>. »</p> + +<hr> + + +<p>Le même jour cependant il recevait l’autorisation +de se rendre à sa villa d’Arcetri. Voici le décret +rendu par le Pape, le 1<sup>er</sup> décembre, dans la +Congrégation du Saint-Office :</p> + +<blockquote> +<p>« <i lang="la" xml:lang="la">Conceditur habitatio in ejus rure, modo tamen +ibi ut in solitudine stet, nec vocet eo, nec venientes +illuc recipiat ad collocutiones.</i> (Nous lui permettons +d’habiter sa maison de campagne, à condition +toutefois qu’il y vivra dans la solitude, +n’invitera personne à venir le voir et ne recevra +pas les visites qui se présenteraient.) »</p> +</blockquote> + +<p>Telle était la faveur suprême que, dans son auguste +clémence, Urbain VIII accordait au philosophe +innocent. Encore avait-il fallu pour l’obtenir que +les efforts combinés de l’ambassadeur de Florence +et du cardinal Barberini triomphassent des inimitiés +et des manœuvres.</p> + +<p>Les ennemis de Galilée achevaient leur œuvre.</p> + +<p>Leur vengeance, non assouvie par tant de souffrances, +appelait de nouvelles et plus cruelles rigueurs +sur la tête du vieillard. Pendant son séjour +à Sienne les calomniateurs allaient répétant que +Galilée propageait dans cette ville des opinions anti-catholiques. +On le présentait au Pape comme +instigateur de quelques protestations isolées en +faveur du système de Copernic. De là les mesures +restrictives qui annulaient en réalité la grâce apparente +et dérisoire qu’on semblait lui accorder.</p> + +<p>L’amour-propre de Simplicio ne pouvait pardonner ; +l’avenir ne lui pardonnera pas.</p> + +<p>Les politiques se croyaient justifiés par le but +qu’ils voulaient atteindre en accablant le philosophe ; +ils n’ont pas touché leur but ; et rien ne +les excuse.</p> + +<p>L’Envie seule calculait bien.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c29"><span class="first">XXIX</span><br> +<span class="small i">Le vieillard captif dans la villa d’Arcetri. — Ses lettres. — Une +lettre inédite de l’épicurien Galilée. — Visite de Milton.</span></h3> + + +<p>La villa où Galilée devait passer les dernières +années de sa vie, — louée par lui en 1631 avant +son départ de Bello-Sguardo, — occupe le penchant +d’une des collines qui dominent Florence. +Une inscription y perpétue encore le souvenir de +cet hôte illustre.</p> + +<p>A peine arrivé, Galilée qui, on a pu le voir, +prodiguait les remercîments, s’empressa d’écrire +au cardinal Barberini (17 décembre) :</p> + +<blockquote> +<p>« J’ai su avec quelle affection bienveillante Votre +Éminence a pris part à ce qui m’est arrivé ; et +particulièrement combien votre récente intercession +a contribué à me faire obtenir l’autorisation +de me reposer dans cette villa que je souhaitais +tant revoir. Cette faveur et mille autres, dont m’a +comblé en tout temps votre main bienveillante, +confirment en moi le désir comme l’obligation +de servir Votre Éminence et de vous vénérer. »</p> +</blockquote> + +<p>Ce fut là, en pénitence et aux arrêts sous le bon +plaisir du Pape, que Galilée acheva d’expier son +crime imaginaire. Bientôt l’âge et les infirmités +aggravent encore sa situation ; ses yeux fatigués lui +refusent leur service, et personne ne le visitant, +il est soigné dans sa solitude par ses deux filles religieuses. +L’une d’elles lui est enlevée par la mort ; +d’autres parentes dévouées et attentives la remplacent +et consolent le captif.</p> + +<p>Les lettres qu’il a écrites d’Arcetri sont empreintes +d’une poétique mélancolie, d’une ironie +voluptueuse, d’un abaissement trop senti, d’une révolte +sourde et d’un ennui profond. Le 28 juillet +1674 il écrit à Déodati :</p> + +<p>« Je me livre à l’espoir, très-honoré seigneur, +qu’un récit de mon malheur passé et présent +et l’aveu de mes appréhensions sur les épreuves +qui m’attendent encore, me serviront auprès +de vous d’excuse pour avoir si longtemps +tardé à répondre à votre lettre. Ces renseignements +expliqueront mon silence vis-à-vis des +autres amis et protecteurs que j’ai chez vous +(à Paris) ; ils pourront apprendre de vous la tournure +défavorable que mes affaires ont prise. Une +sentence portée à Rome contre moi par le Saint-Office, +me condamne à l’emprisonnement pour +le temps qu’il plaira à Sa Sainteté. Le Pape a +d’abord jugé convenable de m’assigner comme +demeure le palais et le jardin du grand-duc, près +de la Trinita dei Monti. Cela se passait au mois de +juin de l’année dernière. On m’avait donné à entendre +que si je laissais s’écouler ce mois et le +mois suivant tout entier, je n’aurais qu’à présenter +ensuite une requête pour obtenir ma liberté ; +donc, pour ne pas être obligé de rester à Rome +pendant l’été et peut-être une partie de l’automne, +je demandai et j’obtins que, eu égard au climat, +il me fût permis de me rendre à Sienne. On +m’y donna pour demeure la maison de l’archevêque. +Je séjournai là cinq mois.</p> + +<p>« Ensuite on songea à me transférer ailleurs. Ma +prison définitive fut cette petite villa, située à un +mille de Florence ; on me défendit sévèrement d’aller +dans la ville, de recevoir les visites de mes amis +et de les inviter à venir causer avec moi. J’ai vécu ici +très-tranquillement ; je me rendais souvent dans +un couvent voisin (San Matteo, couvent de franciscaines, +fondé en 1269 et supprimé aujourd’hui). +Là deux de mes filles étaient religieuses. Je les +aimais beaucoup, surtout l’aînée, qui joignait +des facultés intellectuelles extraordinaires à une +grande bonté de cœur, et qui m’était très-attachée.</p> + +<p>« Pendant mon absence, me croyant fort en +danger, elle était tombée dans une profonde mélancolie +qui avait détruit sa santé ; elle fut enfin +prise d’une violente dyssenterie qui en six jours +lui fit quitter la terre. Je restai en proie à un chagrin +indicible, chagrin aggravé encore par la circonstance +que voici :</p> + +<p>« Je revenais du couvent à la maison, accompagné +du médecin qui avait soigné ma fille. Il +m’avertissait qu’il n’y avait plus d’espoir et qu’elle +ne passerait pas la journée du lendemain, ce qui +eut lieu en effet. Arrivé chez moi, j’y trouvai le +vicaire de l’Inquisition qui me communiqua +l’ordre du Saint-Office, venu de Rome, avec une +lettre du cardinal Barberini, m’enjoignant de ne +pas renouveler ma demande de rentrer à Florence ; +sans quoi, disait-on, je serais de nouveau +enfermé dans la prison même du Saint-Office. +C’était la réponse à la requête présentée par Son +Éminence l’ambassadeur de Toscane, après mes +neuf mois d’exil ! J’en conclus que ma prison +actuelle ne sera échangée que contre la prison +étroite qui, s’ouvrant tous les jours, est destinée +à nous recevoir tous.</p> + +<p>« Ces faits et d’autres encore, dont l’énumération +m’entraînerait trop loin, prouvent que la fureur +de mes puissants ennemis augmente de jour +en jour. Ces adversaires ont enfin consenti à se +démasquer devant moi ; il y a quelque temps, un +de mes amis intimes ayant eu l’occasion de parler +de mon affaire au Père Christophe Gremberger, +mathématicien du <i lang="it" xml:lang="it">Collegio Romano</i>, notre jésuite +tint exactement le langage suivant<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Nous avons cité ces paroles plus haut.</p> +</div> +<p>« — Pourquoi Galilée ne s’est-il pas ménagé les +bonnes grâces de nos Pères ? Rien de désagréable +ne lui serait arrivé. Il brillerait triomphant, glorieux +et grand aux yeux du monde. Il écrirait tout +ce qu’il voudrait, même sur le mouvement de la +terre, et nul ne l’inquiéterait. »</p> + +<p>« Vous voyez par là, très-honoré seigneur, que ce +n’est pas pour telle ou telle opinion que l’on m’a +persécuté et que l’on me persécute, mais parce +que j’ai encouru la disgrâce des Pères jésuites. +J’ai d’autres preuves de la vigilante activité de +mes ennemis. Ainsi, une lettre qui m’était +adressée par je ne sais quel étranger, lettre +qu’il avait envoyée à Rome, pensant que j’y demeurais +encore, a été saisie et remise au cardinal +Barberini. Heureusement cette lettre ne +contenait aucune réponse à mes propres lettres, +mais traitait seulement du dialogue, qui y était +très-vanté.</p> + +<p>« Plusieurs personnes ont lu cette lettre, et l’on +me dit qu’il en existe plusieurs copies, dont on +veut m’en envoyer une. Ajoutez à cela d’autres +tourments et de nombreuses infirmités corporelles +qui, sans parler de mon âge, (plus de +soixante-dix ans), m’accablent tellement que la +moindre fatigue m’épuise et me rend malade. +Pour toutes ces raisons, mes amis doivent être +indulgents envers moi. Ce qui au premier abord +ressemble à de la négligence, n’est en réalité que +de l’impuissance.</p> + +<p>« Mais vous, très-honoré seigneur, qui plus que +tout autre me voulez du bien, vous serez assez bon +pour me conserver l’affection de tous mes protecteurs +de Paris, surtout celle du seigneur Gassendi +que j’aime et que je vénère tant. Communiquez-lui +le contenu de cette lettre, puisque par +un nouveau témoignage de sa bonté il désire savoir +quel est mon sort. Vous me ferez aussi le +plaisir de lui annoncer que j’ai reçu la dissertation +du seigneur Martius Hortensius<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> et que je l’ai +lue avec un intérêt tout particulier. S’il plaît à +Dieu de me délivrer d’une partie des maux que +j’endure en ce moment, je ne manquerai pas de +répondre à son aimable lettre. En même temps +que la présente, vous recevrez les verres que le +seigneur Gassendi avait demandés pour son usage +et pour celui de quelques autres personnes qui désirent +faire des observations astronomiques. Ayez +la bonté de les lui envoyer, en lui faisant remarquer +que l’intervalle de verre à verre doit +être à peu près aussi grand que le fil qui les entoure +est long, un peu plus long ou un peu moins +selon la vue de la personne qui s’en sert.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Martius Hortensius, de Delft, auteur d’un livre sur le double +mouvement de la terre.</p> +</div> +<p>« Bérigard et Chiaramonti<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>, tous deux professeurs +à Pise, ont écrit de longs ouvrages contre +moi ; celui-ci pour sa défense ; celui-là « contre +sa volonté, dit-il, mais à l’instigation d’une personne +qui peut lui être utile. » Ce qui est à remarquer, +c’est que voyant s’ouvrir devant elles +un vaste champ de flatteries pour les puissans, +certains hommes s’y sont jetés à corps perdu et +avec tant d’étourderie qu’il leur est échappé des +audaces qui dans d’autres circonstances auraient +paru énormes, pour ne pas dire monstrueuses. +Fromont, à propos du mouvement de la terre, est +entré jusqu’au cou dans l’hérésie. Un certain Père +jésuite a imprimé à Rome que l’opinion du mouvement +de la terre est de toutes les hérésies la +plus abominable, la plus pernicieuse, la plus +scandaleuse et que l’on peut soutenir dans les +chaires académiques, dans les sociétés, dans +des discussions publiques et dans des ouvrages +imprimés tous les arguments contre les principaux +articles de foi, contre l’immortalité de +l’âme, contre la création, contre l’incarnation, +etc., à l’exception seulement du dogme relatif +à l’immobilité de la terre ; qu’en conséquence +cet article de foi doit être considéré +comme tellement sacro-saint, avant tous les +autres, qu’il n’est licite d’émettre contre lui aucun +argument dans une discussion, fût-ce pour +en prouver la fausseté. Le titre de cet écrit est : +<i lang="la" xml:lang="la">Melchioris Inchofer<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> a societate Jesu tractatus syllepticus</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Bérigard (Claude), de Moulins, professeur à Pise. — Scipione +Chiaramonti, de Cesena, de la famille dont descendait Pie VII.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Melchior Inchofer, Viennois, auteur de plusieurs ouvrages, +et entre autres de la <i>Monarchie des Solipses</i>.</p> +</div> +<p>« C’est aussi à Rome que demeure Antonio Rocco, +qui, pour défendre la philosophie péripatéticienne +contre mes objections, écrit contre moi d’une façon +peu bienveillante. Il reconnaît lui-même +qu’il ne sait rien en mathématiques et en astronomie. +C’est un esprit borné, qui n’a pas la première +notion des sujets qu’il traite ; il n’en est +que plus arrogant et plus téméraire.</p> + +<p>« Si Dieu le veut, je compte publier mes ouvrages +sur le Mouvement et d’autres travaux, tous plus +importants que ceux j’ai fait paraître jusqu’ici. La +présente vous sera remise par le <span lang="it" xml:lang="it">signor</span> Roberto +Galilei, mon protecteur et mon parent, à qui +vous pourrez donner connaissance du contenu +de cette lettre ; car je ne lui écris que très-brièvement. +Avec la lettre du seigneur Gassendi j’en +ai reçu une autre du seigneur Peiresc d’Aix ; +tous les deux me demandent des verres de télescopes. +Je vous prie donc de me faire le plaisir +de prier le seigneur Gassendi de vouloir bien +faire savoir au seigneur Peiresc qu’il les a reçus +et de lui permettre de s’en servir. Je le charge +en outre de m’excuser auprès du seigneur +Peiresc de n’avoir pas encore répondu à sa lettre +qui a été la bienvenue. Je suis assiégé de tant +de chagrins que je suis dans l’impossibilité de +faire ce qui me serait le plus agréable. Je suis +fatigué et je crains de vous avoir ennuyé démesurément ; +pardonnez-moi et comptez sur mon +dévouement. Je vous baise les mains. »</p> + +<hr> + + +<p>Le célèbre et spirituel collecteur du plus beau +musée d’autographes qui existe en Europe, +M. Feuillet de Conches possède une très-curieuse +lettre de Galilée, qui se rapporte à cette époque.</p> + +<p>Je la crois inédite ; et je profite avec reconnaissance +de la permission qu’il m’a donnée d’en faire +usage. Datée de la deuxième année de sa séquestration, +elle révèle une face particulière de cette +physionomie complexe, et montre sous un jour +nouveau le disciple d’Épicure et l’homme d’esprit.</p> + +<blockquote> +<p class="c">A UN INCONNU</p> + +<p class="ind"><span class="xsmall">SEIGNEUR ILLUSTRE ET MAITRE TRÈS-HONORABLE</span>,</p> + +<p>« Les froids excessifs, tant ceux de la saison que +ceux de l’âge, ma situation qui est d’avoir été +mis au vert, — le grand régal qui m’a été fait, il +y a deux ans, de cent flacons et d’autres moindres +envois des mois passés ; — ceux de son éminence +le cardinal, des sérénissimes princes et du +duc de Guise, outre que ces deux pièces de vin +du pays se sont perdues, tout cela me force à recourir +à votre bon secours et à profiter de l’offre +courtoise qui m’a été faite ; je désire qu’en vous +aidant des conseils des juges les plus délicats, en +toute diligence et avec tout le soin imaginable, +vous me procuriez la provision de quarante flacons +ou deux caisses de liqueurs variées, les plus +exquises possible ; ne pensez pas à m’épargner la +dépense. J’épargne tant, quant à toutes les autres +voluptés corporelles, que je puis bien me laisser +aller à quelque dépense en faveur de Bacchus, +sans offenser ses compagnes Vénus et Cérès. Je +crois que vous trouverez aisément des vins de +Scillo et de Carini (Charybde et Scylla, si vous +voulez), des vins grecs, de ceux de la patrie de +mon maître Archimède le Syracusain, des vins +clairets, etc… En m’envoyant les caisses, veuillez +y joindre la facture, que je payerai intégralement +et bientôt… La nuit passée, la neige est +tombée et le sol en est couvert à la hauteur +d’une palme ; elle continue et est en train d’atteindre +la hauteur d’un demi-bras. De ma prison, +etc., etc.<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>… »</p> +</blockquote> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> <span class="sc" lang="it" xml:lang="it">Illustre signore e padrone osservissimo</span>,</p> + +<p lang="it" xml:lang="it">I freddi eccessiui, l’uno della stagione e l’altro della mia vecchiaia, +l’esser ridotto al verde il regalo grande di 2 anni fa +delli 100 fiaschi, e tutti i piarticolari (<i>sic</i>) minorj del ser<sup>mo</sup> pad<sup>ne</sup> +delli 2 messi passati, con quello dell’ Em<sup>mo</sup> S. card. dei ser<sup>mi</sup> +Principi, e li 2 dell’ Ecc<sup>mo</sup> S. di Ghisa, oltre all’ essermisi guastato +il vino di 2 botticelle di questo del paese, mi mettono in necessità +di ricorrere al sussidio, e favori di V. S. e del S. Sisto, +conforme alla cortese offerta fattami all’ imperiale, cioè che con +ogni diligenza, e col consiglio, et intervento de i piu purgati gusti, +uoglino restar seruiti di farmi provisione di 40 fiaschi, cioè di +2 casse di liquori varij esquisiti che costi si ritrouino, non curando +punto di rispiarme dispesa, perche rispiarmo tanto in tutti gl’altri +gusti corporali che posso lasciarmi andare à qualche cosa à richiesta +di Bacco, senza offesa delle sue compagne Venere e Cercre. +Costi non debbon mancare Scillo e Carini (onde voglio dire Scilla e +Cariddi) nè meno la patria (<i lang="fr" xml:lang="fr">deux fois</i>) del mio maestro Archimede +Siracusano, i Grecchie i claretti, etc. Hauranno, come spero, comodo +di farmegli capitare col ritorno delle casse della dispensa ; +ed io prontamente sodisfaro tutta la spesa : ma non già tutto l’obbligo +col qual restero legato (<i>obli</i> <span lang="fr" xml:lang="fr">effacé</span>) alle SS<sup>re</sup> loro che sara +infinito ; ma là dove non arriveranno le forze supplirà in parte la +buona voluntà con la prontezza in servirle, dove mi onorassero diqualche +loro comandam<sup>to</sup>. La neve in questa notte passata si è +alzata un buon palma, e tuttavia per arrivare a mezzo br<sup>o</sup> (bracchio) : +e con affetto baccio loro le mani. Dalla mia carcere d’Arcetri, +4 di marzo 1675.</p> + +<p class="c">Div. S. M. M<sup>tre</sup><br> +Parat<sup>mo</sup> Et obligat<sup>mo</sup> serv<sup>re</sup>,</p> + +<p class="sign">GALILEO GAL.</p> +</div> +<p>Pauvre vieillard ! qui oserait lui reprocher le +soin avec lequel il recommande ses douces liqueurs +à son correspondant anonyme ? Laissez-lui +ces chers flacons. Il y puisera un peu d’illusion +et d’oubli. Une fiole de vin grec, compatriote +de son maître Archimède, noyera le souvenir +amer des Grassi, des Firenzuola, du Pape, de +l’Inquisition, de ses envieux. Il oubliera sa liberté +perdue ; sa solitude attristée ; ses derniers +jours avilis.</p> + +<p>Dans les veines réchauffées du vieillard un peu +de vie va circuler ; la belle fleur des jeunes années, +la fleur de l’espoir renaîtra dans son âme. Il reprendra +possession de sa force ; et se voyant d’avance +maître de l’avenir intellectuel, et roi de la +science moderne, il foulera aux pieds les persécuteurs +et les jaloux.</p> + +<p>Cependant l’Europe ne l’oubliait pas.</p> + +<p>Un jour un étranger, forçant la consigne ou +trompant la vigilance des gens apostés pour surveiller +son séquestre, pénétra jusqu’à lui. C’était +un beau jeune homme, un voyageur que la vénération +pour le génie, l’amour du bien et du beau, +la tendre pitié pour les nobles infortunes, le dégoût +des iniquités humaines, avaient dirigé vers +l’asile où languissait le destructeur des vieilles +erreurs astronomiques. C’était Milton. Par quel +instinct secret ce philosophe et ce poëte — qui devait +plus tard expier son propre génie et sa propre +gloire — fut-il attiré vers Arcetri ?</p> + +<p>Il y a dans la sphère morale des accords mystérieux +dont l’énigme nous étonne, nous attendrit, +et nous échappera toujours. Pendant que, secondés +par l’envie, les derniers efforts du passé et des institutions +antiques se réunissaient pour accabler l’astronome +captif, les clartés du monde nouveau, de +la conscience individuelle et de la liberté bien réglée +se faisaient jour en Angleterre à travers mille erreurs +et mille crimes. L’anglais Milton, amateur des +anciens et de la liberté, grave et doux, austère et +poétique, savant et inspiré, lui qui avait déjà servi +le grand élan de son pays vers la liberté des consciences, +ne voulut point quitter l’Italie sans avoir +visité Galilée et sans avoir rendu hommage au prisonnier.</p> + +<p>Qu’on se représente donc ces deux nobles figures ; +je ne connais rien de plus touchant que leur +contraste. Galilée est aveugle ; cette religieuse, sa +fille, la seule qui lui reste, le soutient dans sa +marche tremblante, pendant que le bâton à la main +il essaye de retrouver sa route dans le jardin qu’il a +planté et qu’il aime. Sa tête italienne étincelle encore +de verve et de génie sous les cheveux blancs +qui la couronnent ; à l’harmonie du profil, à la gravité +des contours, à la largeur élégante de ce front +qui contient le monde, vous reconnaissez la puissance +de la pensée et celle de la race. Des touches un +peu molles, un délicat sourire, quelques nuances +féminines ou déliées trahissent l’homme du monde, +le fils des sociétés qui s’épuisent dans les artifices +et les voluptés.</p> + +<p>Le jeune Anglais est bien plus grave. Une simplicité +austère le caractérise. Son costume est +sans recherche ; de longs cheveux bouclés et +bruns, de cette nuance dorée qui a tant de +charme tombent sur ses épaules et accompagnent +bien ses grands yeux bleus attentifs, son mélancolique +et profond sourire et son visage d’une blancheur +éclatante, dont la pureté n’a été ternie ou +altérée ni par les sensualités grossières ni par les +passions violentes.</p> + +<p>Quand ils s’assirent tous deux sur la pente de la +colline d’où Milton pouvait contempler Florence +tout entière, ses palais de marbre, ses coupoles, ses +clochers et ses ponts sous lesquels gronde l’Arno, +quelles furent ses pensées ? Eut-il le pressentiment +de sa destinée future et de celle de l’Angleterre ? +Une voix intérieure lui apprit-elle qu’il serait un +jour célèbre comme Galilée, aveugle comme lui, +comme lui condamné à l’isolement des derniers +jours et à la réprobation des contemporains ?</p> + +<p>— Plus heureux que lui d’ailleurs ; car il devait +laisser le souvenir d’une vieillesse virile et fière.</p> + +<p>On ignore à quelle date précise se rencontrèrent +ces deux grands mortels ; l’un génie du midi, multiple +intelligence, débile volonté ; l’autre, réunissant +tous les caractères du nord, corrigés par +un reflet heureux du soleil de la Grèce et par l’étude +des anciens.</p> + +<p>Milton rappelle cette circonstance dans de beaux +vers. Il dit aussi dans une lettre : « qu’<i>il a cherché +et trouvé le célèbre Galilée, alors devenu vieux et prisonnier +de l’Inquisition</i>. » Voilà tout. C’était vers +1638.</p> + +<p>L’histoire particulière ou générale ne s’est pas +inquiétée de cette rencontre et de cette conversation +entre deux génies, qui certes nous intéressent +plus que les derniers Médicis et les plus illustres des +Barberini.</p> + +<p>Il est triste de penser que les chroniqueurs n’en +aient rien dit, eux qui ont noté si exactement les entrées +des ambassadeurs dans la ville de Rome pendant +le dix-septième siècle ; raconté comment les +uns pénétrèrent dans la ville <i lang="it" xml:lang="it">in fiocchi</i>, avec des +« glands et des torsades », les autres, « sans torsades » +et sans parure ; et comment ceux-ci ont fait +battre par leurs laquais la livrée de ceux-là pour le +plus grand honneur du maître ; et quel fut l’embarras +de S. S. forcée d’accommoder les choses et +de satisfaire les puissances rivales.</p> + +<p>— Notables événements sans doute ! La peinture +et la gravure s’en sont emparées ; leur image reproduite +sans cesse se trouve sous mille formes au +cabinet des estampes.</p> + +<p>Mais rien de la causerie, si importante et si curieuse, +entre le jeune puritain anglais qui connaît +déjà Pym et Cromwell, et le vieil Italien catholique +correspondant de Gassendi. Elle n’a point laissé de +traces, puisque Milton ne nous l’a pas transmise.</p> + +<p>J’aurais voulu que l’auteur du <i>Paradis perdu</i>, +réservé aussi à la persécution des « jours mauvais +et des langues mauvaises » (<i lang="en" xml:lang="en">evil days and evil +tongues</i>) ; lui qui, au moment de sa visite à Galilée, +avait déjà le cœur plein de ces nobles idées de +grandeur morale, de liberté régulière, d’honneur +national, auxquelles en 1638 il n’avait pas encore +donné d’expression éclatante et publique, nous eût +appris ce qu’était alors Galilée ; de quels sujets ils +s’entretinrent ensemble ; et surtout quelles pensées +lui inspirait un spectacle si douloureux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c30"><span class="first">XXX</span><br> +<span class="i small">Solitude, cécité et longévité du vieillard. — Le P. Mersenne le +traduit. — Le duc de Noailles le protége. — Générosité de Calasanzio. — Dernière +rétractation. — Derniers moments.</span></h3> + + +<p>Galilée avait pu espérer que le Pape reviendrait +de son erreur et reconnaîtrait son injustice. Au fond +Urbain VIII était partisan de la doctrine copernicienne. +Mais il ne s’agissait ni de Copernic ni de sa +théorie. On satisfaisait à la politique ; on contentait +les amours-propres ; on jetait sa pâture à l’envie.</p> + +<p>Galilée perdit enfin courage.</p> + +<p>Ses persécuteurs redoublèrent de cruauté. Contre +Galilée malade et presque mourant ils s’acharnaient +encore.</p> + +<p>On apportait toutes sortes d’entraves à la publication +de ses ouvrages ; ses relations déjà si limitées +étaient de jour en jour entourées d’obstacles nouveaux ; +Castelli lui-même ne pouvait le voir sans +témoins. En revanche, l’Inquisiteur avait l’ordre de +venir s’assurer de temps en temps que Galilée était +bien <i>humble</i> et bien mélancolique<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a> !</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Nelli, <i lang="it" xml:lang="it">Vita</i>.</p> +</div> +<p>On savourait le plaisir de le voir ainsi, accablé +et prosterné. Un fonctionnaire spécial était chargé +de contrôler sa tristesse.</p> + +<p>Sous ce redoublement de rage<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a> le vieillard, d’une +humeur naturellement affable, facile et gaie, +devint ombrageux et sombre. Il soupçonna partout +des embûches ; il perdit le dernier bonheur des +malheureux, la confiance.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> « <span lang="it" xml:lang="it"><i>La rabbia</i> di miei potentissimi persecutori si va continuamente +inasprendo</span> », écrit-il lui-même.</p> +</div> +<p>Antonini lui ayant demandé des détails sur ses +dernières découvertes, il lui répond :</p> + +<p>« Si je n’avais, très-honoré seigneur, acquis en +mille autres circonstances la preuve certaine de +votre affection sincère et dévouée, je pourrais +m’étonner de la demande que vous me faites, de +vous communiquer dans une lettre particulière +mes découvertes et mes observations sur la lune. +Dois-je penser qu’elle est réellement inspirée, +comme vous me le dites, par votre zèle et la +crainte de me voir ravir le fruit de mes travaux ?… »</p> + +<p>Lorsqu’il confie au duc de Noailles, alors ambassadeur +de France à Rome, son ouvrage inédit (les +<i>Discours et démonstrations mathématiques</i>), il ne lui +cache ni son abattement ni ses ombrages.</p> + +<p>« Confus, dit-il, et affligé du mauvais succès de +mes autres œuvres, et ayant résolu de ne rien +publier désormais, j’ai voulu au moins remettre +en des <i>mains sûres</i> quelque copie de mes travaux ; +et comme l’affection particulière que vous m’accordez +vous fera sûrement souhaiter de les conserver, +j’ai voulu vous remettre ceux-ci. »</p> + +<p>Le duc de Noailles ne trahit pas les espérances +de Galilée ; l’ouvrage confié à ses soins fut imprimé +par les Elzevirs. (Leyde, 1638.) On aime à +voir ce nom français et illustre briller à la tête des +défenseurs et des amis du savant persécuté ; c’étaient +l’Anglais Milton, les Français Mersenne, Peiresc, +Gassendi ; les Hollandais Grotius et Lucas +Holste ; les anciens disciples du philosophe, +Torricelli et Viviani. Ces derniers, qui l’aimaient +comme un père, se proposaient déjà de perpétuer +sa gloire et de fonder l’<i lang="it" xml:lang="it">Academia del Cimento</i>, +qui devint célèbre dans le monde entier. Le propagateur +infatigable des sciences et des lettres, Peiresc +ne cessait de lui témoigner son dévouement et son +admiration ; Diodati, de concert avec Grotius, s’occupait +de faire adopter par les États-Généraux de +Hollande sa méthode pour la détermination des +longitudes ; Carcavi publiait une édition de ses +œuvres ; Mersenne les traduisait.</p> + +<p>Cependant la tourbe des serviles, des faibles et +des avides d’honneurs continuait à flatter le pouvoir +et à étouffer le vaincu. On lui décochait mille +épigrammes ; il souffrait d’âme et de corps ; et il +gardait le lit. Alors un catholique espagnol, +Don José Calasanzio, fondateur des <i>Écoles Pies</i>, comprit +et accomplit le devoir d’un chrétien. Au vieillard +abattu et alité, solitaire et désespéré il envoya +deux de ses clercs pour lui servir de secrétaires, +le soigner et le consoler. Quand la maladie du +philosophe s’aggrava, Calasanzio écrivit de Rome +au recteur des écoles de Florence :</p> + +<p>« Si par hasard <span lang="it" xml:lang="it">il signor</span> Galileo désirait que le +Père Clemente passât encore deux nuits auprès +de lui, je veux que Votre Révérence le permette. +Puisse Dieu faire que ses soins assidus lui apportent +tout le bien que je lui souhaite ! »</p> + +<p>Les souffrances de Galilée approchaient de leur +terme. Dès 1637 la cécité était venue se joindre +à ses autres maux. Il perdit d’abord l’œil droit, +et le 7 août de ladite année il écrivait à Diodati :</p> + +<p>« Si mon mal augmente comme il a augmenté +dans les trois ou quatre derniers jours, je crains +de ne plus pouvoir écrire une lettre. »</p> + +<p>Bientôt Galilée devint aveugle.</p> + +<p>En 1638, on le crut voisin de l’agonie ; l’Inquisition +consentit à ce qu’on le transportât pour quelques +jours à Florence ; à peine convalescent, il fut +ramené à sa villa.</p> + +<p>Parmi ses dernières lettres, datées d’Arcetri, une +seule traite encore une fois la grande question du +mouvement de la terre. Sans doute il eût mieux +valu pour son honneur qu’il ne l’écrivît pas ; mais +on connaît Galilée ; on sait quelles épreuves ont +ployé ce caractère aimable et broyé cette âme facile ; +on ne s’étonnera pas des terreurs et des angoisses +que trahit l’épître suivante, datée du 16 +mars 1641 (l’année qui précéda sa mort), et adressée +à François Rinuccini qui avait émis des doutes +sur la doctrine de Ptolémée.</p> + +<p>« En aucun cas, dit-il, il ne faut adopter le +système de Copernic ; il est faux, cela est indubitable. +Nous, catholiques surtout, nous devons +le repousser ; l’autorité irrécusable de l’Écriture +sainte est contraire à ce système, ainsi que de +célèbres théologiens l’ont expliqué ; leur déclaration +unanime nous prouve que la terre, placée +au centre, est immobile et que le soleil tourne +autour d’elle. Les conjectures sur lesquelles Copernic +et ses partisans ont prétendu établir l’idée +contraire tombent devant l’argument bien fondé +de la toute-puissance divine ; celle-ci pouvant effectuer +d’une façon multiple et même infinie ce +qui, suivant nos opinions et nos expériences, ne +devrait se faire que d’une seule façon, nous n’avons +pas le droit de chercher quelle sera, quelle +peut ou pourrait être l’action de la main de Dieu ; +il ne nous est pas permis de défendre avec obstination +ce en quoi nous avons pu nous tromper. +Si d’ailleurs les observations et les expériences +de Copernic me paraissent insuffisantes, +celles de Ptolémée, d’Aristote et de leurs sectateurs +sont encore plus erronées et plus trompeuses ; +démontrer la fausseté de leur système +sans s’écarter des limites du savoir humain est +chose facile. »</p> + +<p>Ainsi, tout en reniant le système de Copernic, il +ne veut pas se priver d’un dernier sarcasme qu’il +adresse au système de Ptolémée. Son ingénieuse +subtilité trouve moyen de s’abriter derrière la +science pour insulter aux erreurs de son adversaire ; +et il met en avant, comme un bouclier, les +condamnations de l’Église pour justifier sa propre +infidélité envers son maître. Cette lettre n’est ni +une lâcheté ni une ironie ; c’est l’une et l’autre, +c’est un dernier trait de caractère.</p> + +<p>En avril 1641 il invite Alessandra Bocchineri +Buonamici, sœur de sa bru, et en septembre son +disciple Torricelli, à venir lui rendre visite.</p> + +<p>« La situation est belle, dit-il dans l’une de ces +lettres, et l’air très-salubre… Ne vous préoccupez +pas si cette visite peut m’attirer quelques vexations ; +qu’elle soit agréable ou non à mes ennemis, +cela m’importe peu ; je suis accoutumé à des +ennuis bien plus graves, et je les endure comme +s’ils étaient tout à fait légers. »</p> + +<p>Le 20 décembre Galilée écrit de nouveau à +Alessandra :</p> + +<p>« J’ai reçu votre lettre si aimable ; elle m’a été +d’une grande consolation ; je me trouve, depuis +plusieurs semaines, au lit, gravement malade. Je +vous remercie le plus cordialement possible pour +l’intérêt si bienveillant que vous me portez et +pour l’œuvre de miséricorde que vous accomplissez +envers moi dans mon malheur et mes +misères.</p> + +<p>« Pour le moment je n’ai pas besoin de +linge ; mais je vous reste doublement obligé +de l’attention que vous donnez à mes besoins. +Je vous en prie, excusez la brièveté de +ma lettre. Je souffre horriblement, tandis que +je vous baise la main ainsi que celle de votre +époux. »</p> + +<p>Cette lettre précéda de peu de jours le décès de +Galilée.</p> + +<p>Le 8 janvier 1642, âgé de près de soixante-dix-huit +ans, il rendit le dernier soupir ; les mains +pieuses de ses parentes abaissèrent les paupières du +vieillard sur ses yeux depuis longtemps éteints ; et +de simples obsèques rendirent le grand homme à +sa terre natale.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3 id="c31">CONCLUSION</h3> + + +<p>Telle fut la torture infligée à Galilée.</p> + +<p>Ainsi se passèrent sans rapport avec les hommes +qu’il aimait et dont il reste le bienfaiteur les dernières +années de l’illustre astronome. Nul geôlier +ne gardait ses portes ; mais une retraite absolue, +jointe à de vives souffrances physiques s’aigrissait +par la honte d’une pénitence presque enfantine.</p> + +<p>La conscience de sa faiblesse, le remords de ses +vains artifices et de ses inutiles concessions, devaient +en accroître l’amertume ; et le peu de fruit +qu’il recueillait de sa longue humilité devait la lui +faire regretter cruellement. Il était aveugle ; ses +ennemis triomphaient ; on lui défendait l’entrée +de Florence et il obéissait. Une ou deux femmes +affligées et fidèles suivaient, en le consolant et en +le soignant, l’instinct divin de leur sexe, comme les +envieux accomplissaient leur tâche et faisaient +leur métier. De temps à autre Firenzuola se +donnait la joie de dépêcher vers Arcetri un petit +estafier qui s’informait si Galilée recevait du monde, +s’il correspondait au dehors et s’il était bien sage.</p> + +<p>Tout savant qui voulait plaire et arriver aux honneurs +le couvrait d’injures dans un beau livre dédié +aux puissances ; on disait et on imprimait ce +qu’on voulait contre Galilée ; lui ne pouvait rien +imprimer, rien répondre à qui que ce fût. Philosophes, +dialecticiens, orateurs, rhéteurs, théologiens, +professeurs, universitaires, astronomes, +poëtes, mathématiciens, lyristes, inventeurs de sonnets +et d’opéras faisaient leur cour à Urbain VIII +et consolaient Simplicio raillé, en le félicitant de +son admirable courage à écraser cette peste humaine, +Galilée, vrai brandon de l’hérésie. Les +puissants leur répondaient par des faveurs hiérarchiques +et des distinctions sociales.</p> + +<p>C’est cette étude d’une Société avilie que j’ai +voulu compléter<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. Que ceux qui aiment à s’instruire +s’instruisent. Les Grassi, les Caccini, les Firenzuola, +se frottaient les mains en achevant l’œuvre sourde +et féroce de l’assassinat moral. L’indifférence était +universelle ; et Galilée lui-même s’abandonnait. +O Société molle, vous êtes plus que sauvage ! Personnes +distinguées ! mœurs adoucies ! vous dégradez +même vos victimes ; et c’est votre dernière honte.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> V. notre ouvrage sur les <i>Couvents d’Italie</i>, et sur <i>Virginie de +Leyva</i>.</p> +</div> +<p>J’ai montré Galilée mourant de chagrin au fond +de sa retraite pénitentielle, implorant ses persécuteurs +et ne tarissant pas de protestations, de rétractations, +de supplications, de soumissions, de sollicitations +et d’éloges adressés à Urbain VIII, aux inquisiteurs, +à son <i>maître</i> et à tout le monde. Il +s’attira ainsi l’injonction définitive d’avoir à ne jamais +adresser aucune requête à ses <i>maîtres</i> ! Cette +dégradation révolte la pensée et blesse le cœur.</p> + +<p>Le voilà donc repentant, contrit, anéanti sous la +verge du plus fort ; il tremble sous la calomnie ; +il est écrasé par la manœuvre et la cabale.</p> + +<p>C’est là un triste spectacle. La postérité n’en a +pas accepté la tradition et l’héritage. Elle a inventé +un autre Galilée, le Galilée héroïque ; oubliant que +les mœurs italiennes du dix-septième siècle, pétries +pour l’abaissement par la conquête et comptant +l’obéissance passive pour le premier de leurs +dogmes, ne pouvaient engendrer d’autres héros ; — elle +a créé un mythe sublime, qu’elle a substitué +au personnage réel. Ainsi s’est établie dans la +créance populaire la fiction d’un Galilée martyr, +philosophe indomptable et convaincu ; douce et +fière figure, merveilleuse émanation, née des aspirations +et des désirs ; fille de cette poésie du juste +et de cet instinct du beau moral, qui vivront toujours +dans les âmes, pour protester contre les réalités +de l’histoire.</p> + +<p>Ainsi deux peintres modernes ont fait du héros +de notre siècle, celui-ci un demi-dieu de la statuaire +grecque, celui-là un héros d’élégie moderne.</p> + +<p>Le jeune Consul de la République, guidé par un +paysan à travers les sentiers neigeux des Alpes est +devenu dans le tableau de Delaroche un Werther +sentimental ; l’ingénieux peintre a réuni dans le +même cadre et opposé l’une à l’autre, — ici la physionomie +candide et rustique du montagnard ; — là +le profil dominateur, la figure méridionale de Napoléon ; +angles géométriques, conception profonde, +absolu de l’algèbre volant à la conquête du monde. +David, au contraire, faisant de Bonaparte Persée +qui délivre Andromède, a montré le demi-dieu +imperturbable sous sa draperie rouge, immobile +sur un cheval de bronze. La réalité est plus naïve<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. +Sur un mulet dont un petit montagnard tient la +bride, vous voyez seulement un jeune homme aux +cheveux noirs, pâle, rêveur, amaigri, attentif, l’œil +étincelant ; républicain qui sera empereur.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Lisez, dans l’Histoire de M. Thiers, cette admirable page.</p> +</div> +<p>Des nuages du symbole j’ai voulu dégager le +vrai Galilée. Cet Italien, à demi Grec, sublime révélateur +des secrets du ciel ; génie qui a précédé +Newton, continué Bacon, annoncé Descartes, n’est +pas un héros du courage moral ; c’est un génie de +lumière.</p> + +<p>Quand le même Descartes, alors simple officier, +apprit à quelle rétractation misérable les envieux +avaient réduit Galilée ; il ne voulut point s’exposer +à un si rude combat et il détruisit son premier +manuscrit. Mais Gassendi, Peiresc, Milton, Diodati +restaient vivants ; Locke étudiait la médecine à +Oxford. Le jeune Guillaume Penn allait écouter les +prédications des quakers. Tout dans les esprits se +préparait pour la vengeance définitive de Galilée. +Et Galilée est vengé.</p> + +<p>Je termine ici cette étude sur la société italienne +de 1640. J’ai reporté sur elle, sur un certain état +des âmes, sur les mauvaises doctrines, sur l’obéissance +passive, sur l’éducation fausse des peuples, +sur la destruction de la dignité individuelle, du +sens moral et de la conscience personnelle, tout +l’odieux que depuis longtemps on avait concentré +sur la cour de Rome, le sacré Collége et la Religion +même. La lâcheté générale a fait le crime. N’en +accusez que la conquête étrangère, la servitude enracinée, +et l’avilissement social.</p> + +<p>Ce triste état de mœurs, qui, je le pense, va se +régénérer en Italie, a duré jusqu’à nos jours. En +1814, les bourgeois de Milan voulaient se défaire +de Prina ; ceux-ci, comme les envieux de Galilée, +aimaient la convenance et la douceur, la bonne +grâce et la politesse. On entra donc dans la cathédrale. +Prina se trouvait au milieu. Personne n’était +armé, chacun avait un parapluie. Vers l’Introït on +se pressa sur le malheureux, et la foule devenant +de plus en plus compacte l’étouffa mollement, +pendant que mille coups muets le frappaient avec +mesure et pétrissaient son cadavre. Sans avoir fait +autre chose que serrer par degrés la victime, on +finit donc par la laisser gisante et morte sur les +dalles que pas une clameur n’avait ébranlées, que +pas une tache de sang ne déshonorait.</p> + +<p>De même, avant d’expirer sous les coups d’une +société voluptueuse, docile, affaiblie, rendue cruelle +par l’esclavage, Galilée avait longtemps langui.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<table> +<tr><td colspan="3" class="c"><div>INTRODUCTION<br> +<span class="small">BUT DE CE LIVRE</span></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="h">But de ce livre. — La société italienne des derniers temps. — L’envie +triomphante.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">3</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="h">Caractère personnel de Galilée. — Sa faiblesse morale +née des faiblesses morales de l’époque.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">9</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="h">L’Italie en 1600 et 1650. — Sa misère morale. — Excès +et exagération de la science sociale.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">12</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="h">Catholicisme italien. — Galilée placé entre la philosophie +nouvelle et l’obéissance traditionnelle. — Opinion de +Guicciardini sur sa conduite.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">18</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div>LIVRE PREMIER. — PREMIÈRE ÉPOQUE +DE GALILÉE<br> +<span class="small">LA JEUNESSE</span></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="h">Jeunesse de Galilée. — Ses premières fautes. — Ses ennemis. — Il +se réfugie à Venise. — Il occupe la chaire +de mathématiques à Padoue.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">25</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="h">Galilée rentre en grâce par une flatterie. — Les envieux +reviennent à la charge.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">32</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VII.</div></td> +<td class="h">Études de mœurs. — Comment il faut changer de point +d’attaque pour perdre son ennemi. — Galilée hérétique.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">37</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VIII.</div></td> +<td class="h">Marche des ennemis de Galilée. — Comment celui-ci les +provoque, prête le flanc à leurs attaques et affaiblit +sa position.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">41</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div>LIVRE II. — SECONDE ÉPOQUE DE +GALILÉE</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IX.</div></td> +<td class="h">État de l’Église et des esprits. — Florence, Rome. — Destruction +de la moralité individuelle. — Une église +italienne en 1620. — Les vieillards persécutés.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">55</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>X.</div></td> +<td class="h">Arrivée de Galilée à Rome en 1616. — Accueil qui lui est +fait. — Ses espérances présomptueuses.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">63</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XI.</div></td> +<td class="h">On intime à Galilée l’ordre d’abjurer la doctrine de +Copernic.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">68</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XII.</div></td> +<td class="h">L’inquisition menace Galilée. — On l’avertit de son danger. — Lettre +de Pichena.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">71</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIII.</div></td> +<td class="h">Galilée se fait délivrer un certificat de bonnes pensées et +de catholicisme. — Conduite d’Urbain VIII. — Le +<span class="sc">Saggiatore</span>. — Illusions de Galilée.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">75</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIV.</div></td> +<td class="h">Dialogue de Galilée sur les systèmes du monde. — Les +ennemis se réveillent. — Analyse de ce dialogue.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">83</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XV.</div></td> +<td class="h">Subterfuges et finesses de Galilée pour faire imprimer +son dialogue. — Il y réussit. — Il obtient toutes les +approbations et <i>permis d’imprimer</i>.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">94</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVI.</div></td> +<td class="h">Publication du Dialogue sur le système du monde. Pourquoi +on ne le lit plus en France. — Préface ignoble de +ce beau livre.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c16">101</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVII.</div></td> +<td class="h">Plan d’attaque définitive contre Galilée.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c17">109</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div>LIVRE III. — TROISIÈME ÉPOQUE DE +GALILÉE<br> +<span class="small">LA PERSÉCUTION</span></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XVIII.</div></td> +<td class="h">Naissance du mythe sur Galilée soumis à la torture. +Fausse lettre de Galilée à Renieri. — Tiraboschi.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c18">115</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XIX.</div></td> +<td class="h">L’intrigue contre Galilée éventée par un contemporain. — Rôles +de Firenzuola et de Ciampoli.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c19">121</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XX.</div></td> +<td class="h">Une commission est nommée pour examiner le livre +de Galilée. — Conduite équivoque et faible du philosophe. — Sa +défense. — Lettre du grand-duc, dictée par +Galilée à Bali Cioli.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c20">131</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXI.</div></td> +<td class="h">Galilée s’excuse et cherche à éviter le procès. — Sa +lettre au frère du pape. — Ses tergiversations et ses +détours.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c21">143</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXII.</div></td> +<td class="h">Douceurs prodiguées à Galilée. — On le conduit en litière. — Lettre +à Diodati. Contradictions de Galilée. — Ses +illusions.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c22">160</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXIII.</div></td> +<td class="h">Voyage de Florence à Rome. — La peste. — Accueil fait à +Galilée. — Ses lettres particulières. — Aveuglement, +crédulité, faiblesse.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c23">180</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXIV.</div></td> +<td class="h">Les batteries des ennemis de Galilée se démasquent. — On +le transfère en prison. — Il s’efforce de désarmer +ses ennemis par l’humilité et la patience. — Il tombe +malade.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c24">197</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXV.</div></td> +<td class="h">Interrogatoires de Galilée. — Il se rétracte volontairement. — Abaissement +extrême de Galilée. — Il présente +sa défense avec ses excuses.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c25">203</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXVI.</div></td> +<td class="h">Condamnation de Galilée. — Il écoute, résigné, à genoux, +sa sentence.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c26">210</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXVII.</div></td> +<td class="h">Galilée a-t-il subi la torture ? — Controverse à ce sujet. — Lettre +apocryphe sur laquelle cette hypothèse est +fondée.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c27">214</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXVIII.</div></td> +<td class="h">Nouvelles excuses offertes par Galilée condamné. — On +repousse ses prières. — Il quitte Rome et va résider +à Sienne, chez l’archevêque Piccolomini. — Sa captivité +d’Arcetri.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c28">228</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXIX.</div></td> +<td class="h">Le vieillard captif dans la villa d’Arcetri. — Ses lettres. — Une +lettre inédite de l’épicurien Galilée. — Visite +de Milton.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c29">241</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>XXX.</div></td> +<td class="h">Solitude, cécité et longévité du vieillard. — Le P. Mersenne +le traduit. — Le duc de Noailles le protége. — Générosité +de Calasanzio. — Derniers moments.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c30">262</a></div></td></tr> +<tr><td> </td> +<td class="h sc">Conclusion.</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c31">275</a></div></td></tr> +</table> + +<p class="c gap small">FIN</p> + + +<p class="c gap xsmall">PARIS. — TYP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D’ERFURTH, 1.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">ERRATA</h2> + + +<p>Page 51, ligne 14. Au lieu de « cette opiniâtreté de parade », lisez +« son vain effort ».</p> + +<p>Page 159, ligne 1<sup>re</sup>. Au lieu de « ce beau caractère », lisez « cet +aimable caractère ».</p> + +<p>Page 251, ligne 15. Au lieu de « sa », lisez « la ».</p> + +<p>Page 261, ligne 8. Au lieu de « transmis », lisez « transmise ».</p> + + +<p class="gap trnote">NOTE DU TRANSCRIPTEUR : Les errata ont été corrigés, sauf +celui relatif à la page 251, qui n’a pas été trouvé dans le texte.</p> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79052 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/79052-h/images/cover.jpg b/79052-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0d0f49a --- /dev/null +++ b/79052-h/images/cover.jpg diff --git a/79052-h/images/illu.jpg b/79052-h/images/illu.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..30ff336 --- /dev/null +++ b/79052-h/images/illu.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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