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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78671 ***
+
+
+
+
+UN BAGNE RUSSE
+
+[Illustration: LA PENDAISON.]
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+PAUL LABBÉ
+
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+UN BAGNE RUSSE
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+L'ILE DE SAKHALINE
+
+OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 51 GRAVURES
+
+[Illustration]
+
+LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+PARIS, 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
+1903
+
+Droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+Copyright by Librairie HACHETTE, Paris,
+1923. Tous droits de reproduction, de traduction
+et d'adaptation réservés pour tous pays.
+
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+
+_UN BAGNE RUSSE_
+
+
+
+
+_CHAPITRE I_
+
+Description et situation de l'île.--Généralités. Arrivée à Alexandrovsk.
+
+
+L'île de Sakhaline, que nos géographes nommaient jadis île Saghalien,
+sert de colonie pénitentiaire à la Russie: elle est située au nord
+du Japon, entre 45°54 et 54°24 de latitude; sa longueur est de 900
+kilomètres environ et sa largeur varie entre 25 et 150; sa superficie
+est égale au sixième de celle de la France (75 360 kil. c.). Bien que
+les points extrêmes de ses latitudes correspondent sensiblement à
+celles de Hambourg et d'Avignon, elle a un climat très dur: le courant
+froid qui vient du Kamtchatka et qui arrose la côte orientale de l'île,
+y apporte parfois des blocs de glace au mois de juin: on y a connu des
+moyennes de -30° en janvier. La neige y tombe épaisse en octobre, et
+on peut en décembre gagner le continent en traversant la mer sur des
+traîneaux attelés de chiens.
+
+Un des premiers explorateurs de la région fut La Pérouse, et les noms
+géographiques qu'il a donnés ont été le plus souvent respectés par
+les Russes: il y a encore aujourd'hui un cap Crillon, une pointe de
+Jonquières, un détroit de La Pérouse. Tous ces parages sont dangereux
+et tristement célèbres dans les annales de la navigation; libre
+quelques mois seulement, la mer est presque constamment couverte
+d'épais brouillards, et les tempêtes y sont fréquentes. Au nord du
+golfe de Castries, la manche de Tartarie est très resserrée entre
+l'île et le continent, et ses eaux sont si basses que les gros navires
+n'osent s'y hasarder: c'est un bras de mer qui réunit les bouches
+de l'Amour à la mer du Japon, moins qu'il ne les en sépare. On y
+rencontre peu de bateaux; le _Yaroslav_, qui appartient à la flotte
+volontaire, amène à Alexandrovsk, capitale de l'île, deux fois par an,
+de nouveaux forçats; quelques autres font le service entre Vladivostok
+et les bouches de l'Amour, avec escales dans les baies continentales
+de Sainte-Olga, de Port-Impérial et de Castries et devant les petites
+villes de Sakhaline, Alexandrovsk et Korsakovsk; d'autres encore
+font parfois relâche devant l'île, et ce sont des bateaux russes,
+norvégiens, japonais, qui vont à travers la mer d'Okhotsk jusqu'au
+Kamtchatka. J'en ai rencontré bien peu dans mon voyage; mais trop
+souvent j'ai aperçu, échoués sur le sable ou couchés, désemparés sur
+des brisants, des navires abandonnés et dont parfois l'équipage entier
+avait péri. Devant Alexandrovsk, quand la mer était basse, on voyait
+apparaître, non loin de la côte, les mâts et la cheminée d'un navire
+qui sombra, à jamais perdu.
+
+Le mot de Sakhaline est mandchourien et signifie «rocher en face de la
+rivière noire» (sakhalian anga hata). Au XVIIIe siècle, l'île était
+possession chinoise, lorsque les Japonais en occupèrent la partie
+méridionale. Les Russes vinrent ensuite, et par une convention avec le
+Japon, du 26 janvier 1856, la partie septentrionale de l'île passa à
+leurs mains au détriment des Chinois. En 1867, les Russes décidèrent
+d'organiser l'extraction de la houille en employant à ce travail des
+forçats déportés. En 1869, eut lieu le premier envoi considérable de
+forçats: ils étaient au nombre de huit cents. En 1875, l'île, par
+traité, devint russe entièrement, et le Japon dans ce marché de dupe
+reçut en échange les îles Kouriles, dont il ne peut guère tirer parti.
+
+Une première colonie fut créée à Korsakovsk, puis d'autres apparurent.
+Comprenant que la colonisation ne réussirait que si des familles se
+constituaient dans l'île, on décida en 1883 d'y déporter les femmes.
+Depuis 1884, les condamnés sont transportés par bateau d'Odessa à
+Alexandrovsk. Il y avait à Sakhaline lors de mon séjour vingt-huit
+mille cent soixante-six forçats, et les femmes ne représentaient pas le
+cinquième de la population totale. Outre les forçats, on trouve dans
+l'île des indigènes de races différentes: des Guiliaks, des Oroks, des
+Toungouses et des Aïnos.
+
+Le gouverneur de l'île est aujourd'hui un général, ancien procureur
+des tribunaux militaires; il dépend du ministère de la Justice et du
+général gouverneur de la région du fleuve Amour. L'île est divisée,
+au point de vue administratif, en trois districts qui portent le nom
+d'un village principal: Alexandrovsk, Korsakovsk et Tymovsk; le siège
+du chef du dernier district n'est pourtant pas à Tymovsk, mais à
+Rykovski. Les chefs de districts sont assistés d'un aide, de directeurs
+de prison, d'inspecteurs de colonisation, de médecins et d'un juge.
+Dans chaque chef-lieu de district, est un détachement militaire sous
+les ordres d'un lieutenant-colonel. Le gouverneur vit à Alexandrovsk
+avec sa maison militaire, sa chancellerie, et les chefs des principaux
+services, ingénieur, médecin-chef, agronome, géomètre, procureur, etc.
+
+Trois choses, très mal étudiées, attirent à Sakhaline, l'attention du
+voyageur: la géographie physique, politique et économique, la question
+pénitentiaire, les populations indigènes.
+
+Les deux premières questions se tiennent et sont presque inséparables
+l'une de l'autre. Ce sont les déportés, en effet, pour lesquels on
+crée, chaque année, de nouveaux villages, qui transforment de jour en
+jour la géographie de l'île: ils en sont les colons et les ouvriers.
+
+J'avais dit au procureur général à Vladivostok que je voulais visiter
+toutes les prisons: il m'interrompit. «Ne dites pas les _prisons_,
+dites les _auberges_!»
+
+Ce mot me surprit, et pourtant en effet les prisons de Sakhaline
+ressemblent un peu à de grandes auberges malsaines et les prisonniers
+y vivent dans des conditions d'hygiène déplorables, mais sans trop de
+souci du lendemain: la prison cellulaire n'existait pas, on s'apprêtait
+à en faire l'essai à Rykovski lors de mon départ. L'expiation pour le
+forçat commence à vrai dire au moment où il quitte la prison, toujours
+bien avant le terme de sa condamnation. Il doit vivre alors dans
+l'intérieur de l'île, dans un lieu non défriché, y bâtir sa maison,
+créer son champ et le cultiver, et il est muni pour ce travail d'une
+provision de farine qu'il reçoit chaque mois pendant un an ou deux,
+d'une scie, d'une hache et de cordes qu'on lui donne à crédit. C'est
+donc quand on considère qu'il a payé, en quelque sorte, sa dette à la
+société, puisqu'on lui permet de quitter la prison, que les difficultés
+les plus cruelles commencent pour lui. A l'heure du rachat, on lui rend
+ce rachat presque impossible, et le malheureux est amené par la force
+des choses à commettre un nouveau délit; il retournera volontiers en
+prison, où il sera sûr de manger en ne travaillant presque pas. A quoi
+bon le séjour en prison, puisque le forçat libéré le regrette lorsqu'il
+devient colon? Les résultats de la colonisation pénitentiaire n'ont
+pas été ceux qu'on espérait, et c'est la faute du système lui-même qui
+fait qu'un paresseux n'apprend jamais à travailler dans une prison de
+Sakhaline et qu'un travailleur y apprend la paresse; c'est la faute de
+la société qui, puisqu'elle prend le droit de punir, a le devoir de
+donner au libéré les moyens de redevenir un homme; c'est la faute enfin
+de tous ceux qui oublient qu'un crime pour lequel un condamné a subi la
+peine exigée par la loi, est un crime expié et dont personne, sauf le
+coupable, ne devrait plus se souvenir!
+
+On a commis, en outre, une erreur en voulant consacrer les forces des
+condamnés à l'agriculture: les céréales n'arrivent pas à maturité
+dans une terre où l'on trouve parfois de la glace au mois d'août à un
+mètre du sol; les pommes de terre, les choux et les raves y ont par
+contre complètement réussi. Dans les vallées, la terre est bonne; elle
+est souvent formée d'argile et de sable, et il y a malheureusement
+des marais immenses couverts de grandes herbes et de roseaux, les uns
+formés par des sources, les autres stagnants sur un sol qui n'absorbe
+pas l'eau; souvent aussi la terre n'est qu'une couche peu épaisse qui
+repose sur des cailloux et dont les qualités nourrissantes sont vite
+affaiblies. Les fleuves et les rivières ont en outre le même caractère,
+ce sont même, et surtout les plus grands, des torrents de montagne dont
+les inondations sont terribles.
+
+On peut diviser l'île en cinq bassins principaux; les plus importants
+sont ceux de la Poronaï et de la Tym. Au 52e degré de latitude, la
+montagne qui forme l'ossature de l'île est ramifiée en deux chaînes par
+une vallée longitudinale au fond de laquelle, descendant du nœud qui
+réunit les deux chaînes, coulent dans la direction même du méridien,
+mais en sens inverse, la Tym et la Poronaï, rivières à peu près
+d'égale longueur. La Poronaï a environ 250 kilomètres, et des jonques
+japonaises la remontent pendant quelques kilomètres seulement. Son
+bassin renferme de grands marécages et des toundras. Celui de la Tym
+est meilleur pour la colonisation, mais il est situé plus au nord, et
+l'hiver y dure plus longtemps.
+
+Voici les moyennes de température de l'année: janvier -21°2, février
+-15°2, mars -8°7, avril -0°7, mai +5°0, juin +11°, juillet +16°2, août
++17°, septembre +13°4, octobre +4°7, novembre -4°, décembre -14°7. Le
+climat n'est pas excessif pour un Russe, et il existe le long même
+du Transsibérien des régions où la vie est plus dure. Les forçats
+eux-mêmes me l'ont répété: celui qui sait travailler voit finalement
+à Sakhaline ses efforts récompensés. Certains m'ont dit qu'au village
+natal ils vivaient moins bien que sur la terre d'exil; d'autres, leur
+peine finie, sont restés volontairement dans leur nouveau village, et
+il en est qui, partis vers les bords de l'Amour, sont revenus demander
+des champs au gouverneur de l'île.
+
+[Illustration: CARTE DE L'ILE DE SAKHALINE.]
+
+L'administration fait travailler les forçats dans les mines: il y a
+à Sakhaline des charbonnages importants, on y a trouvé du naphte,
+de l'ambre, du marbre, et, dit-on, des sables aurifères; et l'on ne
+connaît pas encore toutes les richesses que renferment les montagnes
+abruptes, composées de roches volcaniques et de basalte et dont
+l'altitude atteint 1 200 mètres. Les exploitations sont difficiles,
+dans un pays où il n'existe aucun port. Il n'y a pas en effet une baie
+qui soit praticable sur les côtes de l'île: sur la côte orientale,
+seul le golfe de Nabil est profond, mais le chenal en est étroit et
+difficile; sur la côte opposée, il y a une grande quantité de baies
+très petites et inabordables pour un bateau d'assez gros tonnage. Les
+jours de gros temps, les bateaux s'enfuient et vont se réfugier de
+l'autre côté du détroit, dans un des golfes bien abrités, qui sont
+nombreux sur le continent.
+
+Les montagnes occupent une grande partie de l'île; elles ont le sommet
+dénudé; la cime n'est pas rocheuse, mais la rigueur de la température
+ne permet à cette hauteur aucune végétation. A leur pied, on trouve
+le sapin, le pectiné, le mélèze, l'orme, le bouleau, le peuplier,
+l'érable, le frêne et le saule; dans une zone plus élevée, on ne voit
+plus que le pectiné et le mélèze, plus haut vient le bouleau jaune
+(ortala Ermani), puis le cèdre Slonietz (cembra puncila) et enfin le
+sommet dénudé.
+
+Les vallées, souvent très pittoresques, se présentent sous deux aspects
+bien différents: tantôt c'est la «toundra», tantôt une végétation
+luxuriante. La toundra est faite de terres noires et friables, où le
+pied s'enfonce profondément; elle est couverte d'herbes et de mousses
+parmi lesquelles paissent, parmi de petits mélèzes rabougris, des
+troupeaux de rennes sauvages; on y trouve parfois de vastes marécages
+ou des lacs, cachés sous de grands roseaux, près desquels vivent
+nombreux des oies, des canards, des sarcelles et des bécasses. Le
+voyage est triste et pénible dans ces régions désolées.
+
+D'autres fois, les routes, presque toujours détestables, suivent
+les rivières sinueuses et rapides, encaissées entre des montagnes
+escarpées. Souvent la forêt est morte, et, pendant plusieurs
+kilomètres, on avance lentement au milieu de troncs calcinés, fumant
+parfois encore; jusqu'à l'horizon, on n'aperçoit qu'eux, et l'hiver,
+au milieu de la neige, c'est une succession de morceaux de charbon
+gigantesques, dont l'aspect est alors fantastique. Puis viennent des
+régions luxuriantes, où les herbes sont plus hautes qu'un homme,
+émaillées de fleurs à longues tiges, marguerites bleues et pervenches
+roses; elles forment des dômes de verdure sous lesquels de petits
+ruisseaux coulent en chantant sur des cailloux. La forêt est alors
+pleine d'arbres brisés, de troncs pourris, de racines arrachées, de
+lianes infranchissables; l'accès en est impénétrable, les forçats
+évadés hésitent à s'y cacher; seuls, les indigènes en connaissent les
+secrets, et dans leurs profondeurs mystérieuses vivent des ours, des
+gloutons, des renards et des cerfs musqués. Les loutres, les zibelines
+et les hermines sont nombreuses au bord des rivières, et les arbres
+abritent une grande variété d'oiseaux. Chose curieuse, la saison chaude
+passe si vite à Sakhaline qu'on y voit à la fois toutes les teintes des
+forêts: au milieu des verts du printemps et des jaunes de l'automne,
+les sorbiers et les érables jettent leurs tons rouges et éclatants. Le
+sol est couvert de baies et de roses sauvages dont l'odeur remplit les
+vallées: celle de la Naïba était couverte de neige quand je la quittai,
+les feuilles étaient tombées et les branches glacées, et pourtant un
+parfum de fleurs fanées y persistait encore.
+
+Outre les forçats, il y avait dans l'île 1 912 Guiliaks, 1 296
+Aïnos, 773 Oroks, 157 Toungouses. Les Oroks et les Toungouses ont été
+baptisés sans trop savoir ni pourquoi ni comment: ce sont aujourd'hui
+des orthodoxes qui ne comprennent rien à leur religion nouvelle, et
+qui ont simplement un Dieu de plus qu'auparavant. Ils s'adonnent à
+l'élevage des rennes; mais les grandes occupations de ces indigènes
+sont la pêche et la chasse. On pourrait appeler Sakhaline le pays des
+fourrures. Si la zibeline, quoique très belle, y est inférieure à celle
+du Kamtchatka, les ours, les loutres, les renards et les hermines y
+ont des robes admirables, et les échantillons exposés en 1900 à la
+section russe auraient pu décider au voyage les plus coquettes de nos
+Parisiennes.
+
+La pêche est la plus grande source de richesses, et la main-d'œuvre
+pénitentiaire, employée dans des pêcheries et dans des fabriques
+de conserves, donnerait des résultats dont on ne peut s'imaginer
+l'importance. Les poissons passent parfois par bancs si épais que les
+Aïnos les prennent à la main: les sardines, les anchois et toutes les
+espèces de saumon arrivent en quantités innombrables selon la saison de
+l'année; les homards, et d'autres crustacés monstrueux sont nombreux au
+printemps, et les huîtres, très grandes, y sont délicieuses; enfin j'ai
+aperçu très souvent en vue de la côte de petites baleines dont la prise
+semble n'intéresser que les Japonais. Ceux-ci ont conservé à Sakhaline
+de grandes pêcheries qui font la richesse des marchands des ports de
+l'île d'Yeso; la présence d'un consul japonais a été rendue nécessaire
+à Korsakovsk par les difficultés sans nombre qui surgissent entre
+Russes et Japonais. La question des pêcheurs japonais en Extrême-Orient
+russe a pour le Japon une telle importance, qu'elle pourrait bien
+devenir un jour une cause de guerre entre les deux pays; la Russie sera
+sans doute plus accommodante que ne le pensent les Japonais, car, en
+leur accordant quelques concessions, tant au Kamtchatka qu'à Sakhaline,
+elle obtiendra peut-être la liberté d'agir à sa guise en Mandchourie.
+
+En résumé, l'île de Sakhaline pourrait, malgré tout, devenir
+florissante, mais elle n'est qu'un point dans les si vastes possessions
+asiatiques de la Russie, où se trouvent tant d'autres provinces plus
+riches, d'accès plus commode et partant moins difficiles à coloniser.
+La Russie a tout à faire et tout à commencer dans son immense empire
+d'Asie, et elle ne trouverait aucun résultat pratique à disséminer
+partout ses efforts. Sakhaline coûte déjà très cher à la métropole,
+qui y a dépensé et y dépensera encore beaucoup d'argent; mes lecteurs
+jugeront si elle a réussi dans sa tâche, et si la colonisation pénale a
+été un succès; personnellement, je ne le crois pas...
+
+
+Les Russes ne parlent de l'île de Sakhaline qu'avec un vague effroi,
+et tous mes amis de Moscou et de Saint-Pétersbourg me déconseillèrent
+le voyage. Je partis pourtant. C'était pendant l'été de 1899. De
+Vladivostok, le vapeur _Baïkal_ me conduisit devant la petite ville
+qui est le chef-lieu de l'île de Sakhaline, le poste d'Alexandrovsk;
+après de courtes escales sur la côte du continent, dans les baies
+de Sainte-Olga et du Port Impérial, au bout de quelques jours, nous
+aperçûmes le grand promontoire pittoresque où a été élevé un phare, et
+qui est terminé par des rochers monstrueux appelés les Trois-Frères,
+dont la forme rappelle les Tas-de-Foin, si justement célèbres dans
+notre Bretagne. La côte est faite de grandes falaises brunes et
+parfois rougeâtres, toutes déchiquetées; des éboulements y ont formé
+de nombreux écueils et tout le rivage apparaît grandiose, triste et
+sauvage, au milieu d'un espace en forme de cuvette; la ville est bâtie
+en amphithéâtre au pied de hautes montagnes au sommet dénudé, et le
+rayon de soleil qui l'enveloppait lors de mon arrivée la parait d'une
+trompeuse beauté; au-dessus de la ville, à mi-côte, une forêt de sapins
+brûlait.
+
+[Illustration: LES ROCHERS DES TROIS FRÈRES PRÈS D'ALEXANDROVSK.]
+
+Une petite chaloupe vint à nous, car le capitaine avait fait jeter
+l'ancre assez loin du rivage; le chef de district venait m'inviter à
+descendre à terre; et je suis heureux de pouvoir écrire ici son nom,
+car M. Sémevski, qui est encore un nouveau venu à Sakhaline, a apporté
+dans un métier pour lequel il n'était pas fait, une droiture et une
+sincérité qui l'ont fait apprécier et estimer par tous ceux qui l'ont
+approché.
+
+[Illustration: LES FORÇATS AU TRAVAIL SUR LE PORT D'ALEXANDROVSK.]
+
+Des hommes, la tête à moitié rasée, en costume de prisonniers,
+jonglaient déjà avec mes bagages, sur lesquels le capitaine du bateau
+me conseilla de veiller avec la plus grande attention, les habiles
+jongleurs dont j'admirais l'adresse étant aussi des escamoteurs très
+expérimentés. Accompagné par eux, je gagnai le rivage, où une voiture
+m'attendait. Sur la jetée en bois, une foule de forçats travaillaient
+mollement au déchargement de grosses barques pleines de charbon,
+et chacun d'eux me regardait en dessous, d'un œil inquisiteur et
+mauvais, se demandant sans aucun doute quel nouvel ennemi venait de
+débarquer chez eux. Certains d'entre eux poussaient sur des rails et
+jusqu'à la ville des wagonnets chargés de sacs et de marchandises;
+ils s'arrêtaient souvent sur la route, à la grande fureur des soldats
+surveillants; ils se hâtaient lentement, se désintéressant évidemment
+de la tâche qu'on leur avait imposée. Ils ôtaient leur bonnet sur mon
+passage, mais c'était ma voiture qu'ils saluaient. Les fonctionnaires
+russes sont toujours en uniforme; quand il ne porte pas une casquette
+officielle et un habit à col de couleur et à boutons d'or ou d'argent,
+un homme n'est qu'un vulgaire marchand, un moujik même, et je ne tardai
+pas à en faire l'expérience. Le soir de mon arrivée, j'arrêtai dans la
+rue un soldat de la police pour lui demander si par hasard il n'avait
+pas vu passer le chef du district: «Tu as des jambes pour courir après
+lui, frère, me répondit le soldat. Et surtout n'oublie pas désormais
+que la police n'est pas faite pour renseigner des gens de ton espèce.»
+
+Dans ma voiture, j'avais semblé un personnage aux déportés parmi
+lesquels j'étais passé; à pied j'étais pris pour un forçat par les
+soldats.
+
+Il est curieux de noter que mon premier soin, en arrivant dans ce pays
+éloigné, fut de me mettre en habit, tenue réglementaire dans toutes les
+Russies pour aller saluer un gouverneur. Le général Lapounov me fit
+d'ailleurs un très aimable accueil, ainsi que tous les fonctionnaires
+auxquels il me présenta et auxquels j'eus affaire dans la suite, soit
+à Alexandrovsk, soit dans les autres villages de l'île. Parmi eux, se
+trouvait l'agronome, M. von Fricken. J'ai rarement trouvé dans mes
+voyages un homme plus aimable et plus complaisant, et je lui garderai
+toujours un très affectueux souvenir. Chasseur d'ours renommé, ce qui
+est d'autant plus remarquable qu'il a depuis longtemps perdu un bras,
+il est aussi un photographe fort habile et quelques-unes de ses œuvres
+inédites illustrent aujourd'hui mon travail.
+
+Le gouverneur m'avertit que toutes les portes me seraient ouvertes,
+et que partout dans l'île je pourrais voir, jour et nuit, ce que je
+voudrais. J'en ai profité et, bien souvent, je suis allé la nuit dans
+les prisons; il n'en est pas moins vrai que je n'ai vu que ce que
+certains chefs de district ou certains maîtres de prison ont bien voulu
+me laisser voir.
+
+Beaucoup de livres ont été écrits, très sévères pour les fonctionnaires
+des prisons et des bagnes russes. La censure ne les a pas toujours
+arrêtés, et la plupart des Russes ont lu les cruautés et les
+vexations de toutes sortes qui ont rendu tristement célèbre le nom
+de Sakhaline. L'âme russe est si vraiment et si profondément humaine
+que j'avais toujours taxé tous ces récits d'exagération; ils étaient
+malheureusement vrais.
+
+Il est évident qu'il y a aujourd'hui, parmi les fonctionnaires de
+Sakhaline, des hommes honnêtes en plus grand nombre qu'on ne veut
+bien l'avouer. Leur métier est déjà assez dur et assez décrié pour
+qu'on doive s'exprimer sur leur compte avec un peu de charité et de
+générosité. Je me souviens que l'un d'eux me parlait, en pleurant, de
+sa famille qu'il avait laissée en Russie; les enfants étaient nombreux
+et les charges lourdes, aussi le père et la mère travaillaient-ils
+tristement, loin l'un de l'autre, pour élever moins difficilement leurs
+petits. Ce fonctionnaire n'était pas le seul dans son cas. D'autres
+aussi étaient venus jeunes, séduits par l'espoir d'une pension de
+retraite plus belle et qu'on ne peut gagner que par un long séjour en
+Extrême-Orient.
+
+[Illustration: TYPE DE FORÇAT.]
+
+Il n'en est pas moins vrai que le séjour de Sakhaline est mauvais pour
+ceux qui y vivent trop longtemps; il est en somme très démoralisateur;
+la vie y est difficile, les distractions manquent complètement, et
+l'hiver y dure de longs mois. Dans cette atmosphère si lourde du bagne,
+l'homme perd facilement la notion du juste et de l'injuste, il devient
+sévère pour les autres et trop indulgent pour lui-même. Si le voyageur
+qui passe ne voit pas tout, il entend de tristes choses, et ceux qui
+n'ont pas la conscience bien nette, racontent volontiers de vilaines
+histoires sur le compte des voisins.
+
+Le Russe a deux défauts, il aime l'eau-de-vie et les cartes; à
+Sakhaline, les défauts deviennent vite des vices. Les dettes de jeu
+atteignent souvent un très gros chiffre, mais les représentants
+des industriels ou des maisons de commerce russes ou allemandes de
+Vladivostok ont le prêt facile; ils savent en effet qu'on tient bien
+ceux qui ne pourront jamais rendre, et ils abusent de la situation.
+Je ne veux pas ici dévoiler trop de scandales, je note simplement ce
+dont tout le monde parle en Extrême-Sibérie; trop souvent le tribunal
+commence d'interminables enquêtes au sujet de faits graves reprochés
+à des fonctionnaires de Sakhaline. Il est fâcheux d'en voir qui font
+en cachette commerce de peaux ou d'alcool; il est triste de savoir
+que certains reçoivent des prêts ou des dons (qu'on nomme cela comme
+on voudra), offerts par des commerçants avides de commandes; il est
+regrettable enfin de penser que des directeurs de prison peuvent gagner
+sur les fournitures des prisonniers, leur donner fausse mesure de
+farine et des coups par-dessus le marché.
+
+Je ne voudrais pas cependant étendre sur tous le blâme mérité par
+quelques-uns. Il y a eu des livres dont les auteurs semblaient établir
+en principe qu'on ne saurait être trop doux pour les prisonniers et
+trop sévère pour ceux qui les gardent; il faut pourtant se montrer
+juste envers tout le monde, et c'est ce que je tâcherai d'être, sans
+faire de personnalités.
+
+Certains forçats libérés m'ont rendu de grands services, et l'un d'eux
+même a été quelque temps mon compagnon de voyage pendant mon excursion
+chez les Aïnos: je les remercie en ces lignes, bien que je ne les nomme
+pas. Je crois inutile de rappeler qu'ils ont été condamnés: j'aurais
+l'air d'imiter la loi dure et cruelle qui veut que tout libéré de
+Sakhaline porte écrite sur ses papiers officiels sa triste qualité
+d'ex-forçat.
+
+Je dirai enfin peu de chose sur les condamnés politiques, qui
+sont heureusement moins nombreux qu'autrefois à Sakhaline. Je tiens
+cependant à relater tous les services qu'ils ont rendus au pays qui les
+exilait. La plupart des travaux et des publications sur les indigènes
+de l'île sont dus à leur plume, ce sont eux qui ont rempli la tâche
+difficile de maître d'école pour les enfants des forçats; ils ont
+aussi dirigé les stations météorologiques. Leur rôle a été à la fois
+scientifique et moralisateur. Quelques-uns se sont occupés gratuitement
+et de tout leur cœur à civiliser les indigènes; l'un d'eux leur apprit
+entre autres la culture des pommes de terre, un autre enseigna la
+langue russe à leurs enfants; c'est par eux et par eux seuls que les
+Guiliaks ont connu et apprécié les qualités du caractère russe, dont
+les forçats ne leur avaient montré que les défauts. Chaque fois que
+l'administration a fait appel au concours des condamnés politiques,
+ceux-ci n'ont pas marchandé leurs efforts, s'il s'agissait d'une œuvre
+d'humanité.
+
+
+
+
+_CHAPITRE II_
+
+Séjour à Alexandrovsk.--Le transport des condamnés d'Odessa à
+Sakhaline.--Bagnes et hôpitaux.
+
+
+Malgré l'invitation que m'en fit le gouverneur, je n'acceptai pas à
+Alexandrovsk l'hospitalité chez un fonctionnaire: je voulais vivre
+au milieu des forçats, et, selon mes désirs, on me donna une maison
+qu'ils occupent habituellement. Elle manquait de confort, mais j'avais
+dans une chambre une table pour travailler, et dans l'autre un lit
+pour dormir. Un domestique, grand gaillard à barbe épaisse, habitait
+avec moi, et je ne sais pourquoi je le prenais pour un homme de la
+police chargé de veiller sur moi et de me protéger au besoin; il me fut
+d'ailleurs aussitôt sympathique. Quelques jours après mon arrivée, je
+lui demandai s'il connaissait un forçat capable de me donner quelques
+renseignements sur les travaux forcés de Nertchinsk en Sibérie:
+
+«Je suis à vos ordres, répondit-il aussitôt.
+
+--Comment! tu as été prisonnier à Nertchinsk? m'écriai-je.
+
+--Oui, après mon premier crime.»
+
+Et Vassily Tcherkachine m'expliqua qu'on l'accusait de crimes assez
+nombreux:
+
+«Je n'ai tué que deux fois,» ajoutait-il, modestement.
+
+Vassily (Basile en français) me raconta sa vie. Il avait assassiné un
+camarade et avait été envoyé à Nertchinsk; il s'évada, on le rejoignit,
+et il tua quelqu'un en luttant avec les soldats qui l'arrêtaient. On
+le transporta à Sakhaline, et il ne pensa plus qu'à tenter une évasion
+nouvelle. Il eut l'audace de traverser la mer dans une sorte de tonneau
+qui lui servait de barque.
+
+«Nous connaissons toujours des scribes, ajoutait Vassily, qui vivent
+le long de l'Amour et qui fabriquent pour quarante roubles de faux
+passeports aux évadés. J'avais trouvé de l'argent, et je pus gagner mon
+village natal, dans le sud de la Russie, près de la ville de Kharkov,
+où l'on me repinça.
+
+--Et te voilà de nouveau dans l'île, toujours prêt à t'évader?
+
+[Illustration: UNE ÉTRANGLEUSE.]
+
+--Non, car je ne suis plus si fort, répondit Vassily, ma santé s'est
+affaiblie, et je vis mieux ici que je ne vivrais dans mon village
+natal.»
+
+Vassily me proposa de me raconter son voyage sur le bateau _Yaroslav_,
+qui emmène deux fois par an d'Odessa les forçats destinés à Sakhaline.
+Pour avoir un récit fidèle, je lui demandai d'aller chercher un ou deux
+voisins qui en compléteraient les lacunes. Il m'amena une femme et un
+vieillard: la première avait tué son enfant âgé de deux ans; le second
+avait arrêté une femme au coin d'un bois et l'avait étranglée.
+
+Quand le bateau quitte Odessa, on met les condamnés dans la cale, et
+on les enferme dans des cages grillées. Il y a une visite médicale
+avant le départ, mais elle est très mal faite, et les médecins laissent
+partir parfois des malades atteints d'affections graves et des
+tuberculeux au dernier degré: il y en a qui n'arrivent à Sakhaline que
+pour mourir, quand ils n'expirent pas en route.
+
+On leur met les fers aux pieds jusqu'à la mer Rouge; la chaleur
+devient alors trop forte, et ils ne peuvent plus les supporter.
+Chaque jour on les fait monter, fournée par fournée, dans une pièce
+où ils passent sous un gros tuyau, et reçoivent une douche qui paraît
+délicieuse aux malheureux, car dans leurs cages l'air est rare et
+irrespirable. Il fait si chaud sous les tropiques qu'on leur permet
+d'ôter leurs vêtements, et ils vivent alors presque nus dans une
+épouvantable odeur: ils sont parfois plus de quatre-vingts par cage
+et si serrés qu'ils dorment tête contre tête. La nourriture est très
+suffisante, et Vassily la trouvait même bonne.
+
+Le médecin vient les voir tous les jours, et une infirmerie est
+organisée pour les malades. Jamais ils ne peuvent monter sur le pont.
+
+Les femmes sont enfermées à part, et elles sont traitées durement elles
+aussi.
+
+«A quelques exceptions près, dit le vieux forçat en interrompant
+Vassily et en montrant la femme qui les écoutait.
+
+--Oui, dit alors celle-ci, j'ai été gentille avec les surveillants et
+ils m'en ont été reconnaissants!»
+
+[Illustration: LE DÉBARQUEMENT DES FORÇATS.]
+
+Quelle vie! quelles mœurs! Les punitions sur le bateau ne sont pas
+douces: ce sont les verges et les fers, et souvent le cachot, noir et
+sans air, et dans lequel le prisonnier étouffe. En 1901, en plein été,
+le _Yaroslav_ eut un accident grave qui le força à relâcher à Saïgon,
+et, pendant plusieurs semaines, sept cent onze forçats endurèrent
+devant le port, sous une chaleur accablante et dans leur dégoûtante
+promiscuité, des souffrances qu'on a peine à se représenter!
+
+Dès que le navire arrive devant Sakhaline, il est mis en quarantaine;
+le médecin vient voir les malades, on conduit au bain les prisonniers,
+et on désinfecte leurs effets. La visite n'est pas toujours bien
+sérieuse, puisque Hélène Boubelis, individu au sexe douteux, plutôt
+homme que femme, fut, en arrivant, il y a quelques années, mariée avec
+un prisonnier: elle tua, dit-on, d'ailleurs, son mari peu de temps
+après.
+
+L'administration de l'île répartit les forçats entre les différentes
+prisons, et chacun d'eux quitte le bateau après avoir reçu une certaine
+somme d'argent, dix kopeks par rat tué pendant le voyage, car les rats
+pullulent et dévorent les marchandises sur les bâtiments russes.
+
+Lorsque le vieillard et la femme qui avaient aidé Vassily dans son
+récit sortirent, je dis à ce dernier:
+
+«Ce sont des amis à toi que tu m'as amenés?
+
+--Comment pouvez-vous le croire? Ce sont des assassins!...»
+
+Vassily avait la plus grande peur des voleurs, et il n'ouvrait pas
+facilement la porte quand je rentrais un peu tard. Il me répétait que
+les rues d'Alexandrovsk étaient peu sûres pendant la nuit et qu'on
+pouvait y faire de dangereuses rencontres. En remerciement de ses bons
+conseils, je lui offrais les miens, et je faisais sur lui l'expérience
+de mes qualités de moralisateur. Quiconque lirait mes notes de voyage
+pourrait croire que j'ai réussi dans ma tâche, et y trouverait parfois
+le nom de mon serviteur suivi d'une amicale épithète: le brave Vassily!
+A la vérité, le brave Vassily me vola avec une dextérité prodigieuse,
+et quand je m'aperçus du vol, mes soupçons s'arrêtèrent sur tout autre
+que lui: il versa de si grosses larmes quand il crut que j'allais
+l'accuser! Je quittai Sakhaline sans connaître le nom de mon voleur,
+ou de mes voleurs, car, par la suite, outre les 500 francs volés à
+Alexandrovsk, ma lorgnette, un appareil photographique et mon fusil
+disparurent tour à tour.
+
+Vassily avait caché chez un boutiquier de la ville, dans la crainte
+d'une descente de police, l'argent qu'il m'avait volé. Après mon
+départ, lorsque vint l'hiver et qu'il fut possible de traverser la mer
+en traîneau, il alla chercher son argent chez le receleur. Celui-ci
+savait parfaitement que la somme qui lui avait été confiée, avait été
+volée. «De quel argent parles-tu? dit-il à Vassily.
+
+--De l'argent du Français!
+
+--Mais tu deviens fou, mon pauvre Vassily; jamais tu ne m'as confié
+d'argent!»
+
+Le forçat fut d'abord interloqué, mais ensuite il cria, menaça,
+tempêta: tout fut en vain. Il alla conter son aventure à deux vauriens
+de son espèce, et, la nuit suivante, ils défoncèrent le magasin et en
+assommèrent à coups de bouteille le maître du logis, sa femme et le
+garçon; ils mirent la maison sens dessus dessous, mais l'argent avait
+été bien caché et ils ne trouvèrent rien.
+
+Le lendemain, on arrêtait Vassily qui parvint à s'évader, mais qui
+fut repris presque aussitôt. Il est devenu, m'a-t-on dit, un des plus
+féroces parmi les prisonniers: il semble avoir aujourd'hui, lui si
+tranquille il y a deux ans, la folie du crime, et je commence à douter
+maintenant de mon pouvoir moralisateur!
+
+Je ne pouvais pas, d'ailleurs, quitter décemment Sakhaline sans
+avoir été volé. Tous les voyageurs l'ont été; le directeur général
+des prisons lui-même, qui s'était bien gardé de me le dire lorsque je
+le vis à Saint-Pétersbourg. Il m'avoua ensuite, quand il vit que je
+connaissais l'anecdote, que les forçats ne lui avaient pris que des
+valises sans valeur, et que c'était là une façon spirituelle de lui
+dire: «Tu vois, toi, le grand chef, nous pourrions te voler autant que
+les autres!»
+
+La ville d'Alexandrovsk ressemble, avec ses larges rues coupées à
+angle droit, à tous les villages de la Russie. Les maisons, bâties en
+bois, ont été presque toutes construites sur le même modèle: celles
+des fonctionnaires sont simplement un peu plus spacieuses, celles des
+forçats un peu plus inconfortables. Les déportés d'Alexandrovsk, comme
+ceux qui habitent dans l'intérieur de l'île, appartiennent aux races
+les plus diverses, et les religions sont presque aussi nombreuses que
+les nationalités. Pour citer toutes les races représentées, il faudrait
+faire la statistique complète de l'ethnographie russe, compliquée
+entre toutes. Outre l'église russe, il y a à Alexandrovsk une église
+catholique et une mosquée. Les musulmans ont leurs prêtres, déportés
+eux aussi, pour raisons à demi politiques; le curé catholique et le
+pasteur protestant ont à Sakhaline des paroissiens nombreux; mais ils
+ne viennent guère de Vladivostok, où ils résident, et leur séjour dans
+l'île ne dure que le temps d'escale d'un bateau.
+
+[Illustration: ALEXANDROVSK L'HIVER.]
+
+Il y a une école dont le maître est un sympathique exilé politique,
+et un asile, dont je ne parlerai pas, car à mon passage à Alexandrovsk,
+il était insuffisant pour le nombre d'enfants qui y avaient trouvé
+refuge; il a été reconstruit, agrandi et mis à neuf, et le nouvel asile
+sera une des meilleures œuvres à l'actif de l'administration de l'île
+sous la direction du général Lapounov.
+
+Les autres monuments de la ville sont la prison, les ateliers, les
+hôpitaux, le musée: le mot _monument_ est bien pompeux, car ces
+édifices ne sont que des baraques qui se ressemblent toutes et qu'on
+peut prendre parfois les unes pour les autres.
+
+Les hôpitaux d'Alexandrovsk sont malheureusement semblables aux autres
+hôpitaux de l'île: ils sont beaucoup trop petits pour le nombre de
+malades auxquels ils accordent l'hospitalité, et il est impossible
+dans ces conditions qu'ils soient tenus proprement; c'est un triste
+spectacle de les voir et les médecins sont honteux de les faire visiter
+à un étranger. Les malades étouffent, serrés dans des salles trop
+étroites; c'est à peine si l'on peut isoler les maladies contagieuses,
+et j'y ai compris le mot que me disait un jour un forçat:
+
+«Nous avons plus peur de l'hôpital que de la maladie!»
+
+Les médecins ne sont pas responsables de ce lamentable état de choses:
+on ne voit plus à Sakhaline de ces praticiens sinistres d'autrefois
+qui étaient les alliés des chefs de prison et qui laissaient battre
+les forçats avec la plus coupable insouciance. Les vieux déportés
+le disent: ils ont aujourd'hui confiance dans l'humanité de presque
+tous leurs médecins, et c'est le plus bel éloge qu'on puisse en
+faire. L'un d'eux a même eu le courage de blâmer très hautement les
+punitions corporelles: «Quand la police, déclarait-il, me demandera si
+un prisonnier est assez fort pour supporter le fouet ou les verges,
+je répondrai toujours non, car cette punition inhumaine est aussi
+dégradante pour celui qui la donne que pour celui qui la reçoit!» Le
+docteur Volkenstein, a fait en effet dans l'île l'œuvre bonne et utile
+que tout le monde attendait de lui.
+
+Les maladies sont nombreuses à Sakhaline, mais cependant les
+épidémies sont rares, et quand elles sévissent, elles sont apportées
+par les bateaux. Les affections nées de la débauche, les maladies
+de peau contractées dans la promiscuité et la saleté des prisons,
+sont particulièrement nombreuses. Enfin, il y a beaucoup de fous à
+Sakhaline; je crois personnellement que la Russie est un des pays où il
+y a le plus de cas de folie; mais parmi les forçats, cette maladie est
+fréquente.
+
+[Illustration: L'OFFICIER FOU ZAÏTSEV (PROFIL DANS UNE GLACE).]
+
+Il existe à Alexandrovsk un hôpital de fous que j'ai visité avec le
+plus grand soin, et qui comprend plusieurs sections assez éloignées les
+unes des autres: la plupart des pensionnaires sont des déportés devenus
+fous ou pour mieux dire, idiots, à la suite d'ivresses prolongées;
+d'autres idiots sont des enfants nés dans l'île et dont les parents
+étaient des alcooliques invétérés. L'alcoolisme produit aussi des fous
+furieux, que les gardiens doivent surveiller constamment. Aucun des
+malades, d'après le docteur qui fut chargé jusqu'en 1900 du service des
+aliénés, n'est devenu fou par remords; pas un seul ne revoit le crime
+qu'il a commis. Le docteur me fit visiter les hôpitaux en détail, et il
+me présenta, en outre, les sujets les plus curieux.
+
+L'un d'eux, nommé Zaïtsev, était un officier condamné pour meurtre à
+la déportation, et son crime avait été le crime d'un fou. Rentrant
+chez lui, il aurait surpris son brosseur avec une fille dont il
+serait devenu aussitôt amoureux; poussé par la jalousie, il tua son
+brosseur. Zaïtsev entra, tendit très aimablement la main au docteur
+qui lui expliqua ce que je venais faire à Sakhaline. «Étudier notre
+île! s'écria l'ex-officier, voilà, Monsieur, un but intéressant; mais
+comment pouvez-vous vivre dans cette région sauvage, au milieu des
+pires criminels?...»
+
+Après avoir visité les hôpitaux, je causai le soir avec Vassily et un
+vieux forçat, notre voisin. Tous deux me disaient que l'hôpital des
+fous était un lieu béni du ciel, et le seul endroit de l'île où l'on
+fût bien nourri sans rien faire.
+
+«J'ai fait mon possible pour être fou, me dit le vieillard, j'ai
+contrefait l'idiot et simulé la folie furieuse; cela ne m'a pas réussi,
+et comme récompense, j'ai reçu les verges après ces deux tentatives; ce
+n'était pas là la nourriture que je demandais!»
+
+Puis il ajouta: «Mon camarade a été plus heureux.
+
+--Raconte-moi cela, oncle, lui dis-je? (On appelle presque toujours
+«oncle» les moujiks et les vieux paysans.)
+
+--Oui, il me dit souvent quand je le rencontre. «Vois comme je fais
+bien l'idiot, toi, tu n'es qu'un imbécile.» Il est enfermé et se fait
+nourrir en flattant les idées du docteur qui n'y voit que du feu et qui
+écrit des rapports sur son compte!
+
+--Est-ce que je l'ai vu aujourd'hui, ton camarade?»
+
+Le forçat eut peur d'en avoir trop dit; il hésita puis déclara
+froidement:
+
+«Il est mort à la suite d'un bon repas: on nourrit trop bien les
+malades à l'hôpital! Il a eu la plus belle fin que puisse rêver un
+forçat. Nous qui avons faim tous les jours, voilà notre seul vœu, notre
+seul désir: Mourir d'une indigestion!»
+
+
+
+
+_CHAPITRE III_
+
+La vie des forçats emprisonnés.--Prison d'amélioration.--Peines et
+châtiments.--Malversations.
+
+
+Ainsi que le racontait Vassily, les forçats sont mis en quarantaine
+dès leur arrivée dans l'île de Sakhaline: l'administration doit les
+répartir, suivant les besoins du service, entre les différentes
+prisons. En principe, les déportés nés au Turkestan et au Caucase, qui
+ne sont pas habitués aux rigueurs de l'hiver russe, sont désignés pour
+Korsakovsk, poste principal dans la partie méridionale de l'île, où la
+température est plus clémente et plus facile à supporter. Le médecin
+examine préalablement les nouveaux venus, et envoie d'urgence les
+malades à l'hôpital: une sage-femme est chargée de la visite des femmes.
+
+Il y avait à Sakhaline, lors de mon voyage, six prisons où vivaient 8
+333 condamnés: deux d'entre elles étaient presque voisines, c'étaient
+celles d'Alexandrovsk et de Doué sur la côte du détroit de Tartarie;
+trois autres avaient été construites dans le centre même de l'île: à
+Rykovski, à Derbinski dans le bassin supérieur de la Tym et à Onor dans
+celui de la Poronaï; la sixième prison se trouvait à Korsakovsk. J'ai
+visité chacune de ces prisons, et j'ai même vécu dans l'une d'elles.
+Bien qu'elles ne fussent pas bâties toutes sur le même modèle, elles
+avaient le même caractère et presque le même aspect: c'étaient des
+baraques en bois plus ou moins grandes, plus ou moins anciennes et
+plus ou moins sales; elles comprenaient une vaste cour intérieure, des
+salles pour les prisonniers, des cuisines, des bains, des ateliers;
+les chambres étaient mal éclairées et très insuffisamment aérées et
+souvent plus de cinquante forçats y étouffaient entassés les uns sur
+les autres. Les murs n'étaient que des palissades près desquelles
+passaient, la chaîne aux pieds, quelques forçats sous la surveillance
+de gardiens et de soldats.
+
+[Illustration: INTÉRIEUR DE PRISON.]
+
+Chaque prison comprend deux divisions très distinctes: une prison
+de correction et une prison d'amélioration. Les déportés qui sont
+condamnés à perpétuité, restent huit ans dans la première et trois
+ans dans la seconde; les condamnés à plus de vingt ans de travaux
+forcés font cinq ans de correction et trois d'amélioration; une peine
+de quinze à vingt ans entraîne quatre ans de correction et trois
+d'amélioration; de douze à quinze ans, deux et trois; de huit à douze,
+un an et demi et deux. Les forçats, condamnés à moins de huit ans,
+restent seulement un an dans chacune des deux prisons.
+
+Ce temps terminé, les déportés deviennent des «posselentsy»; ils ont
+alors la situation de notre forçat libéré, astreint par la loi de 1854
+à ce que nous nommons le doublage; ce sont, en quelque sorte, des
+libérés avec résidence forcée. On leur impose la tâche très dure de
+coloniser l'île: on les envoie, munis de haches, de scies et de cordes,
+dans une clairière où ils doivent bâtir leurs maisons, ensemencer des
+champs, créer en un mot un village. Au bout de deux ans, on cesse de
+leur donner les quelques aliments qui les empêchaient jusqu'alors
+de mourir de faim: ils sont beaucoup plus malheureux que pendant la
+période de captivité, et on en voit qui commettent un délit ou même un
+crime dans le seul but de retourner en prison. Ils restent quatorze
+ans dans leur nouveau village, et deviennent ensuite des paysans; ils
+peuvent alors habiter sur le continent, et même recevoir, par manifeste
+impérial, la permission de rentrer en Russie; mais le séjour de Moscou
+et de Saint-Pétersbourg leur est pour toujours interdit. Un manifeste
+impérial peut aussi abréger la peine de tous les forçats, mais il
+n'est promulgué qu'à l'occasion d'un couronnement ou de la naissance
+d'un héritier. Les forçats ont appris avec déception les naissances
+successives de quatre petites grandes-duchesses.
+
+Il y a des forçats qui ne passent pas par la prison de correction;
+quelques-uns sont même «posselentsy» dès leur arrivée dans l'île. Les
+vagabonds, arrêtés sans papiers et qui refusent de dire leur nom, sont
+transportés à Sakhaline, et reçoivent des terres dans un des villages:
+ce sont parfois des gens vraiment intéressants, mais les meilleurs
+d'entre les forçats sont de pauvres gens qui ont commis un meurtre
+dans un jour d'ivresse: pour ceux-là, souvent bons et sympathiques
+malgré leur crime, la colonie pénitentiaire est un séjour funeste, où
+ils perdent leurs qualités et sont gagnés peu à peu par la corruption
+environnante. On commet à la fois une cruauté et une injustice en les
+traitant comme les pires malfaiteurs.
+
+Lorsqu'une femme non coupable suit volontairement son mari, celui-ci
+se trouve sauvé de la prison par le dévouement de sa compagne: ils
+sont envoyés tous deux comme colons dans un village, où ils devront
+construire une maison sur des terres mises à leur disposition.
+
+Dès leur entrée dans la prison de correction, on rase la tête des
+forçats, qui doivent en principe avoir toujours les fers aux pieds;
+on n'imprime plus sur leur visage, comme on le faisait autrefois, les
+trois lettres qui restaient pendant toute leur vie la preuve infamante
+de leur condamnation. Ils se lèvent à quatre heures en été et à cinq
+en hiver: ils se lavent, et combien insuffisamment! Puis ils prennent
+le thé. Le premier gardien distribue alors les corvées, et lit la
+liste des travaux à exécuter pendant la journée: il désigne les hommes
+qui devront travailler sur le port, ceux qui iront réparer un pont
+écroulé; d'autres construiront une route, etc. A onze heures, a lieu
+le déjeuner, et les prisonniers peuvent alors se reposer un peu. Le
+travail recommence à une heure et dure jusqu'à six, en été du moins;
+car, pendant l'hiver, la nuit vient vite à Sakhaline. A six heures, a
+lieu le souper, suivi de l'appel: des prières sont ensuite chantées
+en chœur. Le tabac est toléré dans les prisons, mais l'eau-de-vie et
+les cartes sont défendues; on y boit pourtant quelquefois et on y joue
+souvent. Chaque jour on peut confisquer des cartes: les prisonniers
+sont habiles et ils en fabriquent de nouvelles avec du carton, du
+papier, du linge même; j'en ai rapporté qui furent faites les unes
+avec de vieilles semelles, les autres avec des feuilles d'arbre.
+Comme enjeux, ils mettent tout ce qu'ils possèdent, voire même leurs
+vêtements ou leur nourriture. Je les ai surpris jouant pendant la nuit
+sous l'œil complaisant de gardiens qui avaient reçu certainement le
+prix de leur indulgence.
+
+La nourriture dans la prison n'est que suffisante; elle était bonne
+pourtant, d'après les prisonniers eux-mêmes, à Onor. Ils me disaient
+parfois qu'ils étaient heureux quand on annonçait que la prison serait
+visitée par un voyageur ou par un personnage: la soupe était toujours
+plus soignée ce jour-là, car le visiteur était chaque fois invité à
+apprécier le plat du jour. Deux fois par semaine, on doit donner du
+poisson, et les autres jours de la viande salée; le poisson cependant
+n'apparaît pas sur les menus de certaines prisons, dans une île
+dont les pêcheries sont pourtant la plus grande richesse. La viande
+salée est bouillie, et chaque homme reçoit, pour sa part, une mesure
+équivalant à cent six grammes et demi; le dimanche, la nourriture se
+compose de gruau et de viande fraîche. Le pain fait par les prisonniers
+est bon, et les fonctionnaires eux-mêmes en achètent pour leur propre
+table. La soupe contient habituellement de la farine, du riz, des
+pommes de terre et des choux; quant à la viande fraîche du dimanche,
+elle est souvent remplacée par de la viande salée, car le maître de
+prison y trouve son compte et réalise un bénéfice. Le prisonnier reçoit
+enfin, chaque mois, une brique de thé qui pèse une livre. La brique de
+thé est très connue et très employée en Sibérie: les indigènes, les
+paysans et même de petits fonctionnaires en achètent et en usent. C'est
+une tablette de couleur noirâtre qui ressemble à un morceau de bois;
+on la fabrique en soumettant à une forte pression des feuilles de thé
+qui ont subi auparavant une préparation spéciale; on casse la brique
+en petits morceaux et chacun d'eux doit être mis à infuser, comme des
+feuilles de thé ordinaire.
+
+Presque toujours enchaînés, les malheureux forçats deviennent
+méchants: le médecin, pour raison de santé, et le maître de prison,
+comme récompense, peuvent les débarrasser de leurs fers. On comprend
+ce que doivent être leurs habitudes et leurs conversations; ils
+préparent de mauvais coups pour le jour où ils quitteront la prison
+de correction; les moins corrompus prennent peu à peu les vices des
+autres, et personne n'essaie de les moraliser: le pope qui vient les
+visiter n'est pas capable de mener à bien pareille œuvre, sa conduite
+est souvent trop connue et peu recommandable. Les surveillants et les
+maîtres de prison donnent encore de plus mauvais exemples et tour à
+tour se montrent à eux cruellement méchants ou coupablement négligents.
+
+[Illustration: LES MURS DE LA PRISON.]
+
+Les prisonniers n'ont aucun goût au travail: «A quoi bon nous
+fatiguer, me disait l'un d'eux, nous trouverons toujours la soupe
+prête: les paysans de Russie qui paient l'impôt nous nourrissent et
+travaillent pour nous!» Pourquoi d'ailleurs travailler sans profit?
+Ils ne font que juste ce qu'il faut pour n'être pas punis ou battus.
+Cependant lorsqu'un bateau jette l'ancre devant Alexandrovsk ou devant
+Korsakovsk, apportant des marchandises ou du charbon, ils ont le droit
+d'espérer une juste rémunération. Le capitaine doit, en effet, payer
+pour chaque homme que l'administration de l'île met à sa disposition,
+et la trésorerie qui encaisse ces sommes leur abandonne dix pour cent
+de l'argent touché. Ce salaire est déposé dans la trésorerie, avec
+l'argent apporté de Russie par les forçats, qui ont dû, d'après la loi,
+s'en démunir dès leur arrivée à Sakhaline. Si l'un d'eux veut recevoir
+un peu de son argent, il doit en faire la demande au maître de prison
+qui la soumet au chef de l'arrondissement; si elle est admise, le
+forçat peut employer l'argent qui lui est remis à l'achat de ce dont il
+a besoin, mais il ne peut se procurer de l'eau-de-vie, objet constant
+de son secret désir.
+
+Ce sont les maîtres de prison qui reçoivent et ouvrent les lettres
+chargées, venant de Russie à l'adresse des forçats, et on en a connu
+qui ont fait avec l'argent envoyé des achats et des opérations dont
+ils ont tiré bénéfice à l'insu des destinataires; ils doivent lire
+toutes les lettres adressées aux forçats par leurs amis ou par leur
+famille, ainsi que celles qui sont écrites en réponse. Peu de déportés
+d'ailleurs savent lire et écrire, quelques-uns savent lire seulement.
+
+La prison d'amélioration est moins dure que la prison de correction:
+le forçat qui y habite n'a pas la tête rasée, et il est débarrassé de
+ses fers; il va au travail sans être accompagné par des soldats, bien
+que régulièrement un surveillant doive rester avec lui. Quelquefois
+cependant, dans les premiers jours, un soldat l'accompagne pour rendre
+compte à l'administration de ce que le forçat fait ou peut faire. S'il
+se conduit bien, il reçoit la permission d'habiter dans le village
+qui entoure la prison et où il trouve facilement un logement au prix
+modique d'un rouble ou d'un rouble et demi, c'est-à-dire de 3 à 4
+francs. Il y a des gens qui ont plusieurs chambres à louer; ils doivent
+donner le nom de leurs locataires au chef de prison qui peut toujours
+venir à l'improviste pour voir comment vit le déporté. Celui-ci doit,
+chaque matin, se présenter à l'appel pour savoir le travail qui lui est
+réservé, ou se rendre à l'atelier auquel il est attaché. Le chef de
+prison a d'ailleurs tout intérêt à ce que ses pensionnaires habitent
+dans le village; car s'il leur donne encore de la viande, de la farine
+et des briques de thé à emporter, il considère la soupe qu'il oublie de
+servir comme mangée, ce qui est pour lui un nouveau bénéfice.
+
+[Illustration: UNE PRISON D'AMÉLIORATION.]
+
+Seuls, les forçats de la prison d'amélioration peuvent travailler
+dans les ateliers où ils restent parfois, moyennant salaire et sur
+leur demande, lorsqu'ils sont devenus des «posselentsy». Chaque homme,
+en débarquant, a sur ses papiers la notification du métier ou des
+métiers qu'il a exercés; quelques-uns demandent même à apprendre tel
+métier qui leur plairait, et on leur en accorde la permission, si leurs
+forces physiques le permettent et selon les exigences du service; mais
+le plus souvent, ils préfèrent ce qu'ils appellent le travail noir
+sur le port ou sur les routes à l'occupation régulière des ateliers;
+le travail noir semble pourtant au premier abord le plus dur. A la
+vérité, dans les ateliers, cordonnerie, menuiserie, forge, serrurerie,
+carrosserie, le déporté est forcé de travailler et peut difficilement
+tricher; chaque homme, en effet, reçoit une tâche à exécuter dans un
+temps donné; des surveillants passent et repassent; les contre-maîtres
+qui tiennent à leur place se montrent exigeants, et le chef de district
+n'épargne pas les rondes; la paresse est rendue difficile dans un
+atelier. Dans les gros travaux exécutés sur les routes, au contraire,
+bois à couper ou à porter, charbons à décharger, ponts à rétablir,
+les forçats sont loin du village, ils peuvent dormir, jouer ou ne
+rien faire; enfin l'évasion est alors chose tentante et relativement
+facile. L'aventure est pourtant dangereuse, car les soldats portent sur
+l'épaule des fusils toujours chargés, ils ont le droit de tirer sur les
+fugitifs, et ils reçoivent une prime de trois roubles pour chaque évadé
+qu'ils ramènent à la prison.
+
+Beaucoup de forçats parviennent à s'évader: en 1899 un chef de district
+me disait que plus de cinquante évasions avaient été signalées, pendant
+une période de dix mois, rien que dans son arrondissement. L'été, les
+forçats se cachent dans une cale de bateau ou passent en barque le
+détroit, qu'ils traversent l'hiver sur des traîneaux attelés de chiens.
+Parfois on ramène de Sibérie des vagabonds que l'administration croit
+reconnaître, mais ils ont donné un faux nom et tous leurs anciens
+camarades font semblant de les voir pour la première fois.
+
+Vassily put, on l'a vu, traverser la Sibérie et la Russie d'Europe,
+et il n'est pas le seul qui ait su accomplir un voyage si difficile.
+J'ai trouvé dans une baraque d'émigrants, en Transbaïkalie, une femme
+qui me reconnut: elle m'avait vu à Sakhaline, d'où elle avouait s'être
+échappée. Elle avait fait, à pied, plus de 3 000 kilomètres, avec ses
+trois enfants qui marchaient pieds nus et dont l'aîné n'avait pas
+encore dix ans.
+
+[Illustration: LA PENDAISON.]
+
+Jadis, quand un forçat s'échappait, le chef de district
+télégraphiait au procureur de Vladivostok. Si le coupable était pris ou
+revenait dans sa prison, dans les sept jours qui suivaient son évasion,
+il était puni de verges; ce laps de temps écoulé, la peine était plus
+sévère, et le tribunal condamnait le malheureux à quelques années de
+prison et à un certain nombre de coups de fouet. On est un peu plus
+clément aujourd'hui: le chef de district attend quelques jours avant de
+télégraphier, et la période de sept jours ne commence qu'au moment de
+l'envoi de la dépêche accusatrice.
+
+Par suite de la nouvelle peine décidée par le tribunal, on voit des
+forçats condamnés à perpétuité plus cinq ans: certains, par suite
+de condamnations successives, devraient rester en prison pendant la
+durée de deux ou trois vies humaines, quelques-uns même se paient le
+luxe de plusieurs perpétuités. La peine de mort n'existe en Russie
+qu'en cas de tentative contre l'empereur; un conseil de guerre peut
+aussi la prononcer. En dix ans, il y a eu trois exécutions capitales à
+Sakhaline; les deux dernières eurent lieu en 1899. On pendit alors deux
+misérables qui avaient formé une bande et qui terrifiaient tous les
+villageois; ils portaient partout avec eux l'incendie, le pillage et
+l'assassinat. Selon l'usage, on les plaça dans un sac sous une potence
+et sur un escabeau; lorsque la corde fut passée à leur cou, l'escabeau
+s'écroula et leurs corps se balancèrent dans le vide.
+
+[Illustration: LES FERS.]
+
+Les punitions à Sakhaline sont le cachot, les fers, la brouette,
+les verges et le fouet, toutes aussi cruelles qu'inutiles. Le cachot
+est noir et rarement aéré; l'homme y est enfermé les fers aux pieds,
+et je revois toujours un malheureux, à genoux, demandant sa grâce au
+chef de prison, qui refusa de l'accorder, même quand je lui demandai
+de le faire par condescendance pour moi. Les fers qui sont mis aux
+mains, réunis par des anneaux, sont attachés aux pieds par une lourde
+chaîne qui pend entre les jambes du forçat; parfois les chaînes sont
+longues, et l'infortuné doit marcher longtemps en poussant devant lui
+une brouette. C'est là une condamnation que seul peut prononcer le
+tribunal, et qui est moins terrible qu'elle n'en a l'air, d'après ce
+que m'ont dit quelques forçats.
+
+Les verges ne leur font pas très peur; mais le fouet, le terrible
+knout, les épouvante. L'homme est couché à plat ventre sur une sorte de
+banc; ses pieds passent à travers deux trous, et il y a des encoches
+pour sa tête et ses bras; il est attaché, et le bourreau, qui est
+souvent un camarade, est chargé de le frapper; si les coups étaient
+donnés de toute force, le martyr n'y survivrait pas. Cette punition
+devient rare, car les médecins sont consultés et ils s'y opposent, et
+déclarent en général que le condamné est trop faible pour la supporter.
+Un tribunal peut condamner un forçat à cent coups de fouet, un chef
+de district peut faire donner vingt coups de fouet et cent coups de
+verges, un chef de prison vingt coups de verges seulement.
+
+[Illustration: LE KNOUT.]
+
+Les chefs de prison passent en général pour être cruels. Des livres
+ont été écrits par des condamnés politiques dans lesquels ils ont
+été très sévèrement jugés. Le public peut quelquefois considérer ces
+livres comme des œuvres de vengeance et, partant, sujets à caution;
+mais il existe aussi des rapports officiels signés de jurisconsultes,
+comme M. Dril par exemple, qui furent envoyés en mission et qu'on ne
+saurait taxer d'exagération. La conclusion qu'on tire de la lecture de
+ces livres et de ces rapports, c'est que les chefs de prison sont trop
+souvent de sinistres personnages. Ils sont les vrais maîtres de l'île
+et les autres fonctionnaires de l'île se trouvent pour bien des choses
+sous leur dépendance. Ils font espionner ces derniers par des forçats,
+heureux s'ils peuvent trouver dans leur vie quelque faiblesse, quelque
+faute de mœurs, quelque indélicatesse dont ils pourront profiter. En
+gagnant sur le foin, le cuir et les autres choses préparées dans les
+ateliers, en s'entendant avec les magasins fournisseurs de l'île, ils
+font de bonnes affaires, et ils peuvent quitter l'île, ayant économisé
+sur leurs appointements des sommes supérieures à ces appointements
+même; le jeu cependant fait parfois rentrer dans la circulation le gain
+qu'ils ont plus ou moins délicatement encaissé.
+
+Les «posselentsy» viennent chercher, à la prison, la farine que la
+loi leur accorde, mais ils doivent avoir un sac pour la mettre et pour
+l'emporter. Les maîtres de prison pèsent le sac, qui est assez lourd,
+avec la farine; la différence entre le poids livré et le poids à livrer
+est encore un important bénéfice, car il y a beaucoup de colons à
+fournir et les petits ruisseaux font les grandes rivières.
+
+[Illustration: UN FORÇAT TATAR.]
+
+C'est si facile de gagner de l'argent! Il faut donner de la viande
+fraîche chaque dimanche aux prisonniers: on la remplace par de la
+viande salée, qui coûte moins cher, et, avec l'argent économisé, le
+chef de prison peut se faire peu à peu un petit troupeau de bêtes à
+cornes, qui grossit d'année en année. Du cuir est refusé comme mauvais
+par la commission et mis en vente au rabais; le chef de prison l'achète
+en sous-main, et c'est ce même cuir qui, bien que réformé, servira
+pour les prisonniers; l'autre, le bon, sera revendu à bénéfice à une
+maison du continent ou à une autre prison de l'île. Tel maître de
+prison s'amusa jadis à enfermer un forçat dans un tonneau, qu'il fit
+rouler sur la pente d'une colline: tel autre, qui n'a pas quitté l'île
+depuis bien longtemps, faisait fouetter ses prisonniers, en fumant sa
+cigarette: à chaque bouffée qu'il tirait, on devait frapper un coup. Et
+ce ne sont pas, loin de là, les seules cruautés que j'aurais à citer.
+
+Il est évident que les gardiens y trouvent aussi leur compte, et que
+le chef de prison ferme les yeux sur leurs exactions: tel surveillant
+qui reçoit quarante roubles vit comme s'il avait deux cents roubles
+d'appointements; il est d'ailleurs aussi cruel que malhonnête. Ce sont
+des fonctionnaires et même des prêtres qui m'ont confié ces détails,
+malheureusement trop vrais.
+
+Ce qui étonne, c'est qu'il n'y ait pas plus souvent de tentatives
+criminelles sur la personne des directeurs de prison. A la vérité, les
+forçats sont terrifiés par leurs chefs et leurs gardiens. Sauf à Onor,
+où je les ai vus revenir gaiement de la forêt apportant des assiettes
+de fraises qu'ils mangeaient en bavardant, j'ai toujours trouvé dans
+les prisons un aspect de froide tristesse et de haine non déguisée: les
+forçats regardaient férocement le visiteur et ne croyaient plus qu'un
+homme pût être capable de bonté.
+
+Il y a parfois une assez grande inégalité dans les traitements
+infligés aux prisonniers; les femmes savent toujours comment s'attirer
+les complaisances des gardiens ou même de leurs chefs; les hommes qui
+n'ont pas cette ressource peuvent, s'ils ont un peu d'argent, s'assurer
+la complicité des soldats surveillants. Un homme un peu instruit est
+favorisé par le sort, car on le dispense de prison et il est employé
+à la chancellerie ou dans des services spéciaux, téléphone ou station
+météorologique. Un jeune criminel de bonne famille sera toujours mieux
+traité qu'un malheureux, coupable d'homicide étant pourtant alors en
+état d'ivresse; on transformera au besoin son crime de droit commun en
+crime politique. C'est dans la chancellerie de Sakhaline qu'on emploie
+certain officier supérieur traître à sa patrie, et coupable d'avoir
+vendu des plans à l'étranger. Il a fait ses preuves dans sa spécialité,
+et c'est pourquoi sans doute on l'admet dans les bureaux où sont les
+papiers importants de l'île. Cet ex-colonel a perdu tout sentiment de
+pudeur, puisqu'il vint, quelques jours après mon arrivée, me proposer
+de me faire des cartes et des plans; il me parlait sans le moindre
+embarras, et il fallait vraiment que cet homme, criminel plus que
+tout autre, fût tombé bien bas pour ne pas comprendre le dégoût qu'il
+inspirait à tout homme civilisé.
+
+Mais, me dira-t-on, comment toutes ces choses, cruautés et injustices,
+sont-elles possibles? Il n'y a donc jamais d'inspecteurs venus de
+Pétersbourg? Que fait le gouverneur? La première question serait un peu
+naïve: quel est l'inspecteur qui voit quelque chose? Des personnages
+importants sont venus de Pétersbourg, ils n'ont fait que paraître et
+disparaître, et il ne reste aujourd'hui que le souvenir des promesses
+qu'ils ont faites et qui n'ont pas été accomplies. Quant au gouverneur,
+il est plein de bonnes intentions, mais il n'est nommé que pour un
+temps trop court; il est dans la même situation que les visiteurs
+étrangers; il ne voit que ce qu'on lui laisse voir: il entend même
+beaucoup moins de choses qu'eux, car on se gêne pour parler avec lui et
+on lui cache tout ce qu'on peut lui cacher. Les fonctionnaires honnêtes
+n'osent rien dire; on se souvient que l'un d'eux fut blâmé, parce que
+dans une circulaire, il s'était étonné des sommes énormes que perdaient
+chaque jour, au jeu, des subalternes touchant des appointements
+modestes. Il ne fut pas seulement blâmé, mais déplacé et accusé de
+jeter la suspicion sur les gens qui se trouvaient sous ses ordres.
+
+«Ce que nous vous racontons vous effraie, me disait un forçat, c'est ce
+que nous vous taisons qui est le plus terrible.»
+
+«Vous avez appris bien des choses, me répétait un fonctionnaire, mais
+croyez bien que nous n'avons pas pu tout vous dire! Il y a des faits
+dont on n'ose pas parler.»
+
+Et quand on pense que, malgré tout, il y a des forçats qui, devenus
+colons dans l'île, regrettent la prison: les paresseux, parce qu'ils y
+vivaient sans rien faire; les vieillards, parce qu'ils étaient sûrs d'y
+manger presque à leur faim!
+
+
+
+
+_CHAPITRE IV_
+
+Les villages.--La vie des forçats-colons.--Femmes et familles de
+forçats.
+
+
+Les villages, créés par les forçats chargés de coloniser Sakhaline,
+ont été construits dans le centre et le sud de l'île. Une route part
+d'Alexandrovsk, elle côtoie la mer au pied de hautes et dangereuses
+falaises, jusqu'à la rivière d'Arkovo, qui se jette dans le détroit de
+Tartarie, un peu au nord d'Alexandrovsk. Un village guiliak, abandonné
+pendant l'été et composé seulement de quelques petites cabanes bâties
+sur pilotis, se trouve en cet endroit: la route tourne brusquement
+vers l'est et remonte l'étroite et délicieuse vallée que descend
+rapidement la rivière. A la traversée des trois villages d'Arkovo,
+les forçats-colons sortent au bruit de la voiture, et les fillettes
+dévisagent effrontément le voyageur qui passe. La montagne très élevée
+est escarpée, et la route qui conduit au col est faite de glaise sur
+laquelle les chevaux glissent et l'équipage recule. Des forêts de
+bouleaux et d'érables succèdent à de grands sapins noirs qui ne sont
+plus que les ruines charbonneuses d'un formidable incendie: tout le
+sol est parfumé par l'odeur des fraises et des roses. Le col franchi,
+on entre dans le bassin de la Tym, on atteint Armoudane et le village
+important de Derbinski où se trouve une prison. La route continue
+toute droite vers le sud, à travers un pays plat, entre des forêts à
+demi-brûlées jusqu'à Rykovski, siège du chef de l'arrondissement; elle
+gravit ensuite le col de Palévo, franchit la ligne de partage des eaux,
+et descend dans le bassin de la Poronaï, traversant plusieurs villages,
+dont l'un est abandonné, jusqu'au village d'Onor.
+
+De Derbinski, une autre route beaucoup plus mauvaise conduit jusqu'au
+village de Slavo, d'où l'on gagne à cheval ou en barque celui
+d'Ado-Tym. La forêt venait d'être dévastée par un incendie, et, lorsque
+je la traversai, l'aspect en était terrible: les oiseaux semblaient en
+avoir fui et une odeur de feu mal éteint nous prenait à la gorge. Plus
+loin, la forêt était faite de mélèzes, pleine de lianes et de troncs
+déracinés, arrosée de ruisseaux coulant dans des gorges profondes où
+les ours habitaient nombreux. La colonisation ne poussera pas plus
+avant dans le nord de l'île, ou du moins ce n'est pas probable, et
+c'est au sud d'Onor, dans le bassin de la Poronaï, que se construiront
+de nouveaux villages dont les plans déjà sont à l'étude.
+
+[Illustration: UNE ROUTE A SAKHALINE.]
+
+Dans le sud de l'île, une route défoncée et presque impraticable va
+de Korsakovsk jusqu'à la rivière Naïba, en remontant la vallée de la
+Soussouia: c'est la partie de l'île la plus propre à la colonisation,
+bien que, comme toutes les autres, les rivières y aient le caractère
+de torrents aux rapides et terribles inondations. La route était si
+mauvaise que les voyageurs la maudissaient; plus heureux que beaucoup
+d'autres, je n'y ai versé que deux fois.
+
+[Illustration: FONCTIONNAIRES ET POPE RUSSES.]
+
+J'ai reçu l'hospitalité, tantôt chez des fonctionnaires, tantôt chez
+des popes, et, le plus souvent, chez les forçats. On me vola plusieurs
+fois, mais rien de plus grave ne m'arriva.
+
+[Illustration: UNE MINE EN EXPLOITATION.]
+
+Il existe dans les villages trois sortes d'individus: 1º des
+«posselentsy», qui sont, nous l'avons vu, des forçats libérés astreints
+à la résidence forcée, 2º des forçats qui, au lieu d'être enfermés en
+prison, ont reçu la permission de vivre au village parce que leurs
+femmes, non coupables, ont bien voulu les suivre, 3º des «posselentsy»,
+qui, après quatre ans, sont devenus des paysans, et qui, cependant,
+restent dans l'île, malgré le droit qu'ils ont d'habiter en Sibérie
+ou même de revenir en Russie d'Europe. Jadis tous les habitants de
+villages dépendaient du chef de prison; on a créé depuis quelques
+années, des inspecteurs de la colonisation, ou, pour traduire mot à
+mot, «des surveillants des posselentsy». Les forçats seuls, dans les
+villages, relèvent aujourd'hui du chef de prison.
+
+L'inspecteur choisit le lieu où doit être construit le nouveau village;
+il est mis à la disposition de forçats qui vont quitter la prison ou de
+ménages qui arrivent de Russie avec le bateau. J'ai vu, par exemple,
+non loin d'Onor, un village en construction; trente couples, débarqués
+récemment, y travaillaient, et dans chacun d'eux, soit le mari, soit la
+femme, avait volontairement suivi dans l'exil l'autre conjoint coupable.
+
+L'agronome et le géomètre sont consultés avant la création du village;
+l'un doit faire l'analyse du sol: il importe, en effet, de savoir si
+la terre est bonne dans la clairière que l'inspecteur a choisie et
+combien de familles elle pourra nourrir; l'autre est chargé de tracer
+le plan: on fixe avant tout la place de la rue dont la largeur est
+toujours de 30 sajènes (63 mètres). Chaque famille reçoit le long de la
+rue un terrain large de 20 sajènes; si la largeur du terrain est fixée,
+la longueur en est variable, puisqu'il est admis qu'on peut cultiver
+derrière la maison jusqu'à la forêt ou jusqu'à la rivière. Dans
+certains villages, il y a des rues parallèles qui sont séparées par une
+distance de 120 sajènes (242 mètres): chaque maison occupant un espace
+de 20 sajènes carrées, chaque famille a, dans ce cas, à sa disposition
+un champ long de 63 mètres et large seulement de 42m68 centimètres.
+
+Lorsque la construction du village est décidée, on envoie au lieu
+désigné les forçats destinés à créer et à habiter le village. On leur
+donne ou, pour mieux dire, on leur prête à chacun une hache, une scie
+et des cordes; ils obtiennent ces différents objets à crédit et devront
+les rembourser plus tard. Ils reçoivent pendant deux ans, chaque mois,
+de la nourriture composée de 1 poud 27 livres de farine par tête, avec
+5 livres de gruau, 5 de viande salée et 18 de poisson salé;--rappelons,
+à ce sujet, que le poud russe vaut 16 kilos 38, et que la livre russe
+n'est que de 410 grammes. Les «posselentsy» ne reçoivent pas de thé,
+et l'inspecteur peut même ne leur rien donner du tout, s'il juge
+qu'ils possèdent personnellement assez de fortune pour se suffire. Les
+condamnés à perpétuité qui ont la chance d'avoir été suivis par leurs
+femmes, et qui vivent avec elles dans les villages, sont mieux traités
+que les autres villageois; ils sont considérés comme étant en prison et
+ont droit, à ce titre, à l'ordinaire des prisonniers; quelquefois même,
+toute leur vie durant, ils reçoivent, plus heureux que les colons, du
+thé et du savon.
+
+Pendant les deux années que l'administration vient en aide aux
+habitants d'un nouveau village, elle leur donne deux fois un vêtement
+de forçat, trois fois, un peu de cirage et quatre, des chaussures. Une
+femme venue volontairement et non coupable reçoit 16 kilogrammes de
+farine chaque mois, les enfants âgés de moins de dix ans, un rouble et
+demi, c'est-à-dire environ 4 francs par mois, de dix à quatorze ans 16
+kilogrammes de farine par tête, passé cet âge, ils doivent travailler à
+leur tour et se suffire à eux-mêmes.
+
+Les colons peuvent demander du bétail à l'administration; ceux qui ont
+de la famille, et même des célibataires reçoivent une vache et parfois
+un cheval. Les vaches appartiennent en général à la race du Charolais.
+Les autres bêtes domestiques sont des poules de Russie, des cochons de
+Sibérie et quelques chèvres; il n'y a pas un mouton. On a fait quelques
+essais d'apiculture, mais l'été est trop court pour que les abeilles
+aient le temps de ramasser leur butin et de le travailler suffisamment.
+Les chevaux et les vaches seuls sont donnés par l'administration, et
+toujours à crédit; les déportés ont trois ans pour s'acquitter de leur
+dette; la vache leur est comptée de 110 à 140 francs et le cheval de
+140 à 180. En fait, la dette n'est payée que longtemps après le délai
+légal; les pauvres gens ne savent pas et souvent ne peuvent pas faire
+d'économies, et plus d'un a depuis quelques années déjà, le droit de
+retourner sur le continent lorsqu'il règle définitivement ses comptes
+avec la trésorerie.
+
+La tâche qu'on impose au forçat-colon est, il faut bien le dire,
+effrayante, et l'effort qu'on exige de lui, exagéré: pour réussir,
+il lui faut le courage et l'opiniâtreté que seul peut posséder un
+honnête homme; dans une exploitation aussi difficile, il lui faudrait,
+en outre et surtout, retrouver l'habitude du travail et les forces
+qu'il a perdues, quelquefois à jamais, sous le régime anémiant de la
+prison. Un homme sain de corps et d'esprit échouerait parfois dans
+pareille entreprise; or le déporté est souvent un malade, déprimé
+à tout point de vue: la société s'est inquiétée un peu de sa santé
+physique lorsqu'il était enfermé, et pas du tout de sa santé morale.
+Le malheureux n'a plus confiance en personne, il est le chien battu
+toujours prêt à mordre, il doute de ses chefs, qu'il ne connaît que par
+leurs défauts, de ses camarades, qui le voleront si son travail produit
+quelques résultats, et de lui-même, parce qu'on n'a jamais cherché à
+lui rendre le respect de sa propre personne et parce qu'il n'a plus
+que de la mauvaise volonté. Si, dès son arrivée, on lui avait confié
+le travail qu'on lui impose quand il n'est plus ni physiquement ni
+moralement capable de l'accomplir, l'œuvre colonisatrice de la Russie
+y aurait gagné, et la tâche aurait peut-être eu, aux yeux du déporté
+lui-même, un caractère de régénération.
+
+J'ai vu telle place qu'on avait résolu de transformer en village:
+la clairière était petite, mais elle avait été agrandie en brûlant
+la forêt qui l'entourait; avant de commencer tout travail agricole,
+il y avait des troncs calcinés à abattre et des racines à arracher;
+les forçats vivaient dans des baraquements et coupaient du bois pour
+construire leurs maisons. Les futurs colons travaillaient mollement,
+ayant, en même temps que leurs forces, perdu toute espérance!
+
+Une maison, d'ailleurs, ne vaut guère plus de 10 à 15 roubles; on en
+trouve pourtant dans les gros villages qui en valent 200; les villages
+les plus florissants sont, en général, au sud; pourtant, au centre de
+l'île, il y a plus de quatre cents maisons à Rykovski, et à Onor, plus
+de trois cents.
+
+Une maison qui vaut plus de 200 roubles fait supposer que le
+propriétaire vit dans l'aisance; il y a, en effet, des libérés qui sont
+relativement riches; les forçats, qui se sont trouvés retranchés de la
+société, s'empressent d'en fonder une plus petite, mais ressemblant à
+celle dont ils ne font plus partie. La classe aisée peut être divisée
+en quatre groupes: il y a d'abord les gens qui ont été déportés,
+possédant déjà une petite fortune; viennent ensuite ceux qui se
+sont mis de tout leur cœur à l'ouvrage, qui ont travaillé la terre
+ou exercé un métier avec honnêteté et économie; enfin viennent les
+commerçants usuriers et les gens qui vivent d'expédients. Le reste de
+la population--et c'est le plus grand nombre--est composé de gens qui,
+par paresse, par malchance, ou par infirmité vivent dans la misère,
+souvent dans le vice et sont presque toujours prêts à faire un mauvais
+coup.
+
+Les plus fortunés prennent bientôt les allures de nos bourgeois et de
+nos capitalistes, parlent avec mépris et indignation des crimes de
+leurs ex-compagnons et accusent la police de ne pas faire son devoir.
+
+Il est vrai qu'il ne se passe pas un jour sans qu'on ait à enregistrer
+plusieurs vols parfois dans un seul village, et les assassinats
+sont très fréquents. Il y a des bandes qui vivent dans la forêt et
+terrorisent les villages; elles ne se contentent pas de voler, elles
+tuent, et on a vu même des forçats affamés qui ont assassiné pour se
+nourrir de chair humaine.
+
+Ils peuvent se procurer les choses dont ils ont besoin en s'adressant
+aux succursales du «fonds» qui se trouve dans les gros villages.
+Le fonds est fait en principe pour vendre à bon marché les objets
+nécessaires aux paysans: il y a d'autres boutiques qui doivent recevoir
+une permission spéciale pour la vente du tabac ou pour être tenues par
+un gérant. Le fonds vend beaucoup plus cher que les autres boutiques,
+il achète à des commissionnaires au lieu de chercher à trouver de
+la marchandise de première main; il se passe là, si tout ce qu'on
+raconte est vrai, mille choses passablement scandaleuses, mais les
+fonctionnaires ne peuvent rien dire, car le fonds leur vend habilement
+à crédit, et les dettes contractées les obligent au silence.
+
+[Illustration: UNE FEMME FORÇAT.]
+
+Nul, pas même le fonds, ne peut vendre d'eau-de-vie; mais on a vu des
+employés du fonds et même des fonctionnaires plus importants faire, de
+façon interlope, le commerce de l'alcool. Les forçats paient n'importe
+quel prix un litre d'alcool; ils vendraient leurs femmes ou leurs
+filles à qui leur en proposerait un peu. A Noël, à Pâques, le 1er
+octobre et le 1er janvier, qui sont de grandes fêtes religieuses,
+ainsi qu'aux fêtes impériales, chaque villageois reçoit un quart de
+litre d'alcool; et ce sont pour les déportés les plus beaux jours
+de l'année, qu'ils attendent toujours impatiemment: c'est alors une
+ivresse générale. Celui qui fait la distribution de l'alcool est le
+«staroste», sorte de représentant du village, choisi par les camarades.
+C'est aussi le staroste qui est chargé d'engager et de payer le pâtre
+qui garde le troupeau du village, et les veilleurs de nuit; il envoie
+les malades à l'hôpital, fait réparer les routes et les ponts. S'il
+est en bons termes avec un soldat surveillant, il peut s'entendre avec
+lui pour bon nombre de petits profits louches; il ferme généralement
+les yeux sur certains faits; par exemple il ne dénonce jamais les
+paysans qui établissent des distilleries dans la forêt, ce qui est
+très fréquent, quoique sévèrement puni par la loi. Il y a des villages
+entiers qui font en effet et de façon très primitive de l'eau-de-vie,
+et, jusqu'au moment où le scandale éclate, bien des gens ferment
+les yeux; ceux qui l'achètent et la boivent en sont enchantés, les
+fabricants interlopes en tirent profit, et ceux qui devraient parler,
+starostes ou soldats surveillants, se taisent, parce qu'ils y trouvent
+largement leur compte.
+
+Voilà de tristes mœurs et des choses bien étranges; qu'a-t-on fait pour
+moraliser et ramener au bien les forçats-colons? On a cru trouver trois
+moyens de moralisation dans l'influence de la femme, des enfants et des
+prêtres.
+
+Il y a, à Sakhaline, deux sortes de femmes: la déportée et la
+volontaire. La première est mariée dès son arrivée, il fut même un
+temps où elle était donnée à un colon, selon les caprices du chef
+de district et sans qu'elle fût consultée; aujourd'hui, on exige
+le consentement de la femme. Ce n'est pas à vrai dire un mariage,
+mais un concubinage légal, que décide et permet le chef de district
+sur la demande des deux intéressés, transmise par l'inspecteur de
+colonisation. Le mariage n'est souvent pas possible, car on doute
+parfois de la personnalité d'un des conjoints qui a refusé de dire
+son nom ou présenté des papiers évidemment faux. D'autres fois, l'un
+d'eux est marié en Russie et le divorce n'est pas prononcé. On permet
+pourtant à ceux qui le demandent de se mettre en ménage: ils promettent
+seulement de faire bénir leur union dès que la loi le permettra. En
+fait, cette promesse n'est pas toujours tenue, le ménage d'ailleurs
+parfois se disloque, et j'ai connu tel forçat qui en était à son
+troisième concubinage, toujours avec promesse d'épouser.
+
+La deuxième catégorie de femmes est plus intéressante: elle est
+composée de braves filles qui ont suivi volontairement leurs maris
+coupables. Mais si les femmes forçats ne valent pas grand'chose,
+les volontaires sont malheureusement trop vite corrompues. Les
+colons-forçats qui sont en ménage légitime ou non, ne travaillent plus
+et vivent de la prostitution de leurs femmes, qu'ils vendent ou jouent
+aux cartes.
+
+Quels enfants peuvent naître de pareils parents? Je le laisse à penser.
+Les générations nées sur la terre du bagne sont plus corrompues que
+celles qui les ont précédées. Les enfants s'amusent aux jeux les
+plus scandaleux, les garçons volent et se grisent, et les filles
+sont souvent vendues, à l'âge de quatorze ans, et par leurs parents
+eux-mêmes.
+
+On a ouvert des asiles et des écoles, et il faut avouer que depuis
+quelque temps on semble s'occuper plus sérieusement du sort des
+enfants. Les maîtres sont le plus souvent des exilés politiques qui
+se consacrent de tout cœur à leur tâche, mais ce sont parfois des
+condamnés de droit commun qui n'ont qu'une influence déplorable sur
+les enfants. Quel ascendant moral pourraient-ils avoir sur eux? A
+Derbinski, la maîtresse d'école était une baronne, qui avait mis
+elle-même le feu à sa maison afin d'en toucher l'assurance; très
+joueuse, elle voulait risquer cet argent. Voilà donc des enfants, fils
+de voleurs et d'assassins, qui étaient éduqués par une joueuse et une
+incendiaire!
+
+Les popes de Sakhaline comme tant de prêtres en Sibérie, aiment le jeu,
+le vin et les filles. S'ils ont d'ailleurs certaines qualités, leurs
+défauts les empêchent de pouvoir grand'chose pour l'amélioration de
+leur entourage. Les meilleurs d'entre eux sont ceux qui se montrent
+indulgents pour les fautes des autres comme ils le sont pour leurs
+propres péchés.
+
+Bien des fonctionnaires comprennent qu'il faudrait trouver d'autres
+moyens de moralisation; mais on ne les y aide pas. Les directeurs qui
+viennent de Pétersbourg ne voient rien, ou pour mieux dire, ne prennent
+pas le temps de voir: il est vrai qu'ils promettent beaucoup.
+
+
+
+
+_CHAPITRE V_
+
+Les richesses de l'île.--Les mines.--Visite à un charbonnage.--Un type
+de forçat.
+
+
+La Russie a donc dépensé en vain de grosses sommes d'argent à
+Sakhaline; sa tentative de colonisation pénale a abouti à un échec,
+tout le monde en convient aujourd'hui. Convaincue des défauts et
+des dangers de la prison commune, l'administration de l'île allait
+faire, lors de mon départ, un essai de prison cellulaire, et déjà une
+grande baraque était à peu près construite à Rykovski. Je crains que
+le résultat n'en soit pas meilleur. Il est curieux de songer que les
+gens qui, comme l'a fait M. Drill, ont étudié sur place les colonies
+pénitentiaires de différents pays, déclarent que le forçat le moins
+malheureux est peut-être encore le déporté de Russie; le savant
+spécialiste que je viens de nommer critique pourtant avec une juste
+sévérité les prisons de Sakhaline, et quand on lit ses œuvres, on est
+tenté de croire qu'en matière de transportation pénale le meilleur des
+systèmes employés actuellement n'est pas sensiblement moins mauvais que
+les autres.
+
+L'idée de coloniser une terre encore en friche par le travail des
+forçats n'est pourtant pas critiquable en soi, mais encore faut-il que
+cette terre soit cultivable: l'île de Sakhaline est peu propre à la
+culture, elle contient pourtant d'incontestables richesses, et c'est à
+celles-là qu'on aurait dû consacrer les efforts des déportés.
+
+Le manque de ports, la difficulté de pénétration dans l'île, la
+rigueur du climat font que les richesses de l'île seront, longtemps
+encore, toujours peut-être, inexploitables. J'ai personnellement peu
+confiance dans les naphtes découverts au nord de l'île, et surtout dans
+les sables aurifères dont les habitants sont trop disposés à s'exagérer
+l'importance. On nous vante, avec emphase, les découvertes récentes:
+cuivre, or, argent, marbre, rien ne manquerait à Sakhaline. Il serait
+imprudent de dire que les montagnes ne renferment pas les richesses
+dont on parle, elles sont à peu près inexplorées, et la géologie de
+l'île est fort peu connue; mais en Extrême-Orient russe, comme dans
+toute la Sibérie, chaque personne a toujours une mine merveilleuse à
+proposer au voyageur qui passe, et trop de gens se sont laissé séduire
+par des paroles et des illusions. Quand les filons proposés sont réels
+et riches, l'exploitation en est encore matériellement impossible; les
+sommes d'argent englouties dans de chimériques entreprises dépassent
+tout ce qu'on peut imaginer et sont très inférieures à celles qu'ont
+rapportées les quelques affaires actuellement bonnes.
+
+Abstraction faite de l'ambre qu'on trouve en assez grande quantité le
+long du golfe de la Patience, l'avenir de Sakhaline semble être dans
+les charbonnages et surtout dans les pêcheries.
+
+La côte occidentale de l'île tombe en pentes abruptes dans la mer,
+au-dessus de laquelle elle s'élève jusqu'à une altitude de 1200
+mètres; si elle n'offre aucun port commode, elle met pourtant à
+découvert quelques gisements de charbon, dont la qualité, si l'on en
+croit les capitaines de bateaux, est inférieure à celle qu'on lui
+accorde ordinairement surtout dans les statistiques officielles.
+L'un d'eux me racontait, cette année précisément, que le charbon ne
+pouvait pas encore être employé sans danger et qu'il produisait des
+flammes susceptibles de causer un incendie; ce qu'il me disait fut
+prouvé quelques jours plus tard, puisqu'il y eut sur le bateau, _la
+Soungari_, un commencement d'incendie, dû au charbon de Sakhaline
+qui ne semble pas arrivé à complète maturité. Il n'en est pas moins
+vrai qu'actuellement on extrait plus de 16 millions de kilogrammes de
+houille des charbonnages exploités: les principaux sont ceux de Doué
+et de Vladimirovski, placés sous la direction des prisons, et ceux de
+Mgatchinski, qui appartiennent à la Compagnie Makovski.
+
+Un capitaine de bateau norvégien, qui avait jeté l'ancre devant
+Alexandrovsk, et demandé la permission d'acheter du charbon à la mine
+de Vladimirovski, m'offrit de me transporter jusqu'à ces charbonnages,
+situés au nord d'Alexandrovsk: j'acceptai la proposition. Le voyage ne
+fut pas très long, et nous nous arrêtâmes devant une étroite vallée;
+sur le rivage étaient quelques maisons et une jetée en bois assez
+branlante s'allongeait dans la mer; on apercevait la petite ligne
+ferrée, à voie étroite, sur laquelle descendaient des wagonnets.
+Une chaloupe à vapeur remorquait les grandes barques servant à
+l'embarquement du charbon. «Dans un port d'Extrême-Orient, me dit
+le capitaine, des travailleurs chinois mettraient trois heures pour
+m'apporter le chargement dont j'ai besoin; avec les forçats j'en ai
+pour plus d'un jour peut-être!...»
+
+[Illustration: CONSTRUCTION D'UN VILLAGE DE FORÇATS LIBÉRÉS.]
+
+Le fait est que, sur la jetée, la plupart des hommes étaient couchés,
+et les autres travaillaient mollement. Un fonctionnaire vint à ma
+rencontre: il s'avançait au milieu de forçats vautrés, et nous
+enjambâmes quelques corps pour aller nous serrer la main. Il me proposa
+de visiter la mine, et m'invita à m'asseoir sur un petit wagonnet,
+sorte de char-à-bancs, que traînait un cheval sur le chemin de fer à
+voie étroite. Un forçat servait de cocher. La vallée de la rivière de
+Vladimirovski est ravissante, le torrent y coule avec un bruit joyeux,
+capricieux et léger, sur un lit de cailloux brillants.
+
+«Ce pays me plaît», dis-je alors.
+
+Ce ne fut pas le fonctionnaire, mais le cocher qui répondit:
+
+«Par Dieu, vous n'êtes pas forcé d'y vivre!»
+
+Et ce mot me ramena à la réalité, c'était encore un bagne que je
+visitais! Les sombres couloirs de la mine, humides, pleins de flaques
+d'eau, avaient l'aspect ordinaire des charbonnages déjà vus; tout y
+était primitif et rudimentaire, mais je m'étonnais surtout de n'y
+pas trouver de travailleurs. A la vérité, c'est une exploitation qui
+commence mal, et qu'il faudrait changer et poursuivre par des moyens
+plus rationnels. Les ouvriers mineurs sont des forçats et la compagnie
+qui exploite paie un impôt de 1/4 de kopek par 16 kilogrammes de
+charbon extrait. Le nombre des ouvriers est fixé par un contrat passé
+entre l'état et la compagnie qui verse chaque jour à la trésorerie
+de l'île, 20 kopeks par homme employé. Si le chef de prison ne peut
+fournir le nombre d'hommes exigés, c'est la trésorerie qui doit à la
+compagnie un dédommagement d'un rouble par travailleur manquant: de là,
+les dettes pour la trésorerie de l'île et des combinaisons, parfois
+bizarres, souvent peu scrupuleuses.
+
+Une maisonnette, ornée d'une petite véranda, avait été construite
+pour le fonctionnaire surveillant, à côté des casernes destinées aux
+ouvriers. Ceux-ci vivaient en tas dans une repoussante saleté; en
+été, les misérables ne peuvent certes pas dormir dans leurs mauvais
+baraquements, et en hiver, ils doivent atrocement souffrir dans cette
+atmosphère qui me semblait insupportable. Dès que j'entrai, les forçats
+cachèrent leurs cartes: la plupart d'entre eux étaient occupés à jouer,
+et le fonctionnaire qui m'accompagnait leur dit:
+
+«Ne craignez rien, vous pouvez jouer!»
+
+Et se tournant vers moi, il ajouta:
+
+«A quoi bon leur défendre le jeu, ils jouent tous ouvertement; si
+je le leur interdis, ils iront jouer dans les bois, nous sommes
+impuissants pour lutter contre une telle passion, et, après tout, c'est
+là leur seul plaisir!»
+
+Je passai tout le jour avec les ouvriers, et vers dix heures du
+soir, je revins sur le wagonnet jusqu'au rivage. Le téléphone (car
+le téléphone existe à Sakhaline! On y manque de tout, mais on a
+le téléphone!) m'avait averti qu'une chaloupe à vapeur viendrait
+me chercher pendant la nuit, et je l'attendis dans une affreuse
+baraque, habitée par un gardien, dans laquelle pêle-mêle, les uns sur
+les autres, dormaient quelques forçats. Le repos m'y aurait semblé
+impossible, les mouches y volaient par centaines en bourdonnant de
+façon monotone, les murs étaient couverts de gros cafards jaunes qui
+s'y promenaient par bandes: parfois ils se hasardaient au plafond d'où
+ils tombaient lourdement sur nos visages et sur nos mains. Un mélange
+d'odeurs nauséabondes, produit par les vêtements et par les peaux à
+moitié pourries, par la cuisine et par la graisse, par la vermine et
+par les gens, semblait intolérable dès qu'on entrait dans la cabane.
+
+«Vous voyez ici ce qu'est un intérieur à Sakhaline, me dit le
+fonctionnaire; les gens vivent dans la saleté et dans la puanteur, sans
+distractions, sans plaisirs, sans famille et sans femmes!»
+
+Une petite chaloupe venait d'arriver; la mer était superbe, mais la
+nuit glacée; un soldat me remit une peau d'ours, dans laquelle je
+m'enveloppai frileusement, malgré l'odeur qu'elle dégageait; outre les
+matelots ordinaires de la chaloupe, quatre autres forçats revenaient
+avec moi.
+
+J'interrogeai l'un d'eux sur son passé, et il ne mit aucune difficulté
+à me répondre. Il me fit, comme tant d'autres, de la façon la plus
+naturelle, une confession monstrueuse; il parlait d'une voix monotone
+et brutale, méchamment et avec indifférence pour ce qu'il me racontait.
+Il était né dans la province d'Oufa, sur le versant européen des monts
+Oural; il aurait pu vivre presque dans l'aisance, s'il avait voulu
+s'en donner la peine, mais, avouait-il, il n'aimait pas à travailler
+tous les jours et adorait le jeu et l'eau-de-vie. Il s'entendit avec
+quelques misérables de son espèce, arrêta avec eux des marchands qui
+passaient, qu'ils dépouillèrent après les avoir assommés. Il fut
+condamné aux travaux forcés, mais sa femme ne le suivit pas à Sakhaline.
+
+«Pensez-vous quelquefois à elle? Vous écrit-elle? Aviez-vous des
+enfants, lui demandais-je?»
+
+Le forçat eut un éclat de rire presque sinistre, et avec un geste de
+brutale insouciance, il me dit:
+
+«Elle était assez bien bâtie pour se trouver un autre homme; elle m'a
+oublié. Quant au petit, il était trop jeune quand je l'ai quitté. Je ne
+pense jamais au passé. Connaissez-vous mon village?»
+
+Il m'en dit le nom; souvent j'avais traversé en tarantas le district
+dont il était originaire. Je répondis affirmativement à sa question
+pour le faire parler encore, et j'eus même l'aplomb de lui décrire son
+village, que pourtant je ne connaissais pas; mais tous les hameaux
+russes se ressemblent, et je lui parlai de la large rue au milieu de
+laquelle s'élevait une petite église. Il m'interrompit tout à coup:
+
+«Oui, c'est bien cela; eh bien, souvenez-vous, la maison, la dernière à
+droite avant l'église, c'était la mienne, et c'est là que j'ai laissé
+pour toujours toute seule... maman!»
+
+Il hésita en finissant sa phrase, sa voix s'assourdit et trembla, et
+comme presque tous les Russes parlant de leur mère, il employa le mot
+de «mamacha», petite maman! Honteux de son émotion, il s'éloigna et se
+mit bruyamment à siffler un air qu'il s'efforçait de rendre joyeux,
+mais je le vis plusieurs fois qui portait la main à ses yeux.
+
+Ce fut ainsi que nous atteignîmes la jetée: les falaises prenaient dans
+l'ombre des formes bizarres, quelques feux vacillants nous indiquaient
+la place de la ville; la mer brillait silencieuse sous la clarté des
+étoiles, et je rêvai mélancoliquement à côté de ce forçat qui pleurait!
+
+J'entrai dans la ville qui tout entière dormait; çà et là des
+lanternes sourdes brûlaient au coin des rues; les veilleurs de nuit,
+réveillés par le bruit de la voiture, frappèrent, selon l'usage, avec
+des baguettes, leurs planches sonores pour prouver qu'ils étaient là,
+prêts à écarter les voleurs des maisons où reposaient les forçats. Ma
+porte était barricadée, et j'y frappai plusieurs fois: «Parlez, maître,
+s'écria le condamné qui me servait de domestique, il y a tant de
+voleurs à Alexandrovsk! Je n'ouvrirai la porte que lorsque je serai sûr
+que c'est bien vous!»
+
+
+
+
+_CHAPITRE VI_
+
+La question des pêcheries.--Les pêcheries japonaises.--Leurs
+difficultés avec la Russie.--L'engrais et les conserves de harengs.--La
+faune marine de Sakhaline.
+
+
+On prête à l'administration à la suite de l'échec qui a suivi l'essai
+de colonisation pénale à Sakhaline, l'idée de consacrer les efforts
+et le travail des forçats aux industries poissonnières. Cette idée,
+car ce n'est qu'une idée, pourrait être étudiée et le résultat de
+l'exploitation nouvelle ne saurait être plus mauvais que celui qu'a
+donné la colonisation, peut-être même serait-il très satisfaisant,
+car le poisson est incontestablement la grande richesse de l'île. La
+question des pêcheries n'a d'ailleurs pas seulement à Sakhaline une
+importance économique de premier ordre, elle peut en outre devenir le
+pivot de la politique russo-japonaise d'Extrême-Orient.
+
+Dès le commencement du siècle dernier, le Japon, dont la population
+croissait déjà avec une prodigieuse rapidité, avait en effet senti
+le besoin de développer partout où il le pourrait le nombre de ses
+industries poissonnières: la nourriture des Japonais se compose en
+grande partie de poissons crus ou cuits. L'île de Sakhaline était
+voisine de l'empire du Soleil Levant; arrosée par deux courants, l'un
+froid et l'autre chaud, elle présentait une incroyable quantité de
+petites baies où le hareng venait en bancs pressés; les rivières et
+les torrents qui arrosaient l'île étaient fréquentés par des bandes de
+saumons qui, chaque année, y déposaient leurs œufs; les côtes de l'île
+devinrent le lieu de rendez-vous préféré des pêcheurs japonais.
+
+Le poisson n'est pas seulement l'aliment essentiel des habitants du
+Japon, il leur fournit en outre l'engrais qu'ils considèrent comme
+le meilleur et dont ils ne peuvent plus se passer. Les richesses du
+Japon sont l'indigo, le riz et le mûrier qui nourrit les vers à soie:
+la population augmentant tous les jours, on comprend que les endroits
+cultivés deviennent de plus en plus nombreux. Les cultivateurs se
+servaient jadis, pour fumer les champs et les rizières, des haricots
+que des bateaux allaient chercher en Corée, dans les ports de Fou-san
+et de Tchemoulpo, et en Chine, dans ceux de Tchi-fou et de Tien-tsin.
+L'engrais, produit par les cosses de haricots écrasées, a le grand
+avantage de revenir à très bon marché, il coûte à peine le cinquième du
+prix que vaut l'engrais de poisson; mais celui-ci a une action chimique
+dix fois plus forte: c'est donc encore une économie que de l'employer
+de préférence à tout autre. Les Japonais l'ont apprécié surtout pendant
+la guerre de Chine, à l'époque où il leur était impossible d'aller
+chercher dans des ports ennemis les marchandises dont leur pays avait
+besoin.
+
+Lorsque je quittai Sakhaline, je partis avec le consul du Japon dont
+la résidence est à Korsakovsk. Mon ami Kouzé--tel est son nom--me fit
+visiter les principales villes de l'île d'Yéso, que nous traversâmes
+ensemble. Yéso est l'île la plus septentrionale du Japon, très proche
+de la terre russe. Cette île est le grand marché du poisson dont les
+pêcheurs de Sakhaline sont les fournisseurs. Je pus facilement me
+convaincre de l'importance qu'attachait le peuple entier à la question
+des pêcheries. Des fonctionnaires, des journalistes, les directeurs des
+douanes, des marchands venaient à tout moment voir le consul et lui
+demander si vraiment la Russie pensait à leur enlever les privilèges
+gardés jusqu'à ce jour.
+
+Il y a beaucoup de poissons dans les mers japonaises, mais ils ne
+suffisent pas à la consommation. Les harengs, si nombreux jadis autour
+de Yéso, ont disparu, effrayés sans doute par le bruit des très
+nombreux bateaux à vapeur; ils se sont réunis à ceux qui vont dans les
+eaux tranquilles de Sakhaline. Les saumons, maladroitement pourchassés
+à l'époque où ils venaient frayer dans les rivières des îles
+japonaises, sont beaucoup moins nombreux qu'autrefois. Or ce sont des
+harengs destinés à fumer les champs, et des saumons pour les conserves,
+dont ne peuvent se passer les Japonais. Si le droit de pêcher le saumon
+sur les côtes russes leur était enlevé, les conséquences de ce fait
+seraient graves, mais la perte du droit de pêche au hareng porterait
+un coup plus terrible encore à l'industrie japonaise: un grand nombre
+d'industriels et de marchands seraient ruinés, et le pays entier
+traverserait une crise économique de la plus haute gravité.
+
+Les diplomates russes ont bien compris la situation et cherchent à en
+tirer pour le pays qu'ils représentent tous les avantages possibles.
+Ils savent que c'est par des concessions dans les baies du Kamtchatka,
+où les saumons sont innombrables, et dans celles de Sakhaline, où les
+harengs arrivent en bancs multiples, que la Russie forcera le Japon
+à se taire et à fermer les yeux, en un mot à accepter malgré lui les
+événements qui se passeront prochainement peut-être en Extrême-Orient.
+Les journaux de langue anglaise qui paraissent au Japon excitent chaque
+jour les Japonais contre les Russes, en leur parlant de Mandchourie;
+le Japon et la Russie peuvent pourtant encore, présentement du moins,
+trouver une solution amiable sur bien des points. C'est en partie dans
+cette crainte que l'Angleterre s'est alliée à l'Empire du Mikado.
+
+Les Russes et les Japonais exagèrent chacun à leur façon quand on
+discute avec eux la question des pêches. Pour un Russe, priver le Japon
+du droit de pêcher le hareng, c'est ruiner le Japon tout entier. Un
+Japonais au contraire affirmera que la situation n'est pas si grave;
+que des essais d'engrais artificiel ont été déjà faits avec succès,
+que le Japon, après un moment un peu difficile, sortirait vainqueur de
+difficultés qu'il envisage très froidement d'ailleurs.
+
+«Grâce à la question des harengs, nous avons barre sur les Japonais, me
+disait un diplomate russe.
+
+--Ce qui fait la supériorité des Russes, me disait un autre diplomate,
+japonais celui-là, c'est qu'ils ont sur ce point une politique
+affirmative, tandis que la nôtre est toute négative; ils savent ce
+qu'ils veulent, tandis que nous, nous savons seulement ce que nous ne
+voulons pas.»
+
+Ce que les Russes ne disent pas pourtant, c'est qu'en mettant des
+droits de pêche plus élevés, ou en écartant de leurs eaux les
+bateaux de leurs voisins et en s'occupant eux-mêmes de l'industrie
+poissonnière, ils devront chercher des clients pour leur acheter les
+poissons: or ce n'est pas sur le continent qu'ils écouleront leur
+marchandise, et ils seront trop heureux de trouver encore l'argent des
+Japonais. Si le Japon n'est pas riche, la Russie, elle aussi, n'en
+a pas moins besoin d'argent, et l'Europe entière le sait bien. La
+question, très grave évidemment pour les Japonais, n'a pas seulement
+une face, comme le voudraient faire croire les Russes. Bien que la
+partie méridionale de Sakhaline ne soit plus terre japonaise, il sera
+difficile de faire comprendre aux Japonais qu'ils n'ont pas sur le
+poisson de l'île des droits acquis et consacrés par le temps.
+
+Actuellement le poisson exporté à l'étranger paie par poud,
+c'est-à-dire par seize kilogrammes, cinq kopeks (0 fr. 135) si
+l'exportateur est un Russe, et s'il est un étranger, sept kopeks (0
+fr. 189). On prélève aussi sur les commerçants japonais un droit
+correspondant au tonnage du bateau pêcheur. C'est le rivage occidental
+de l'île qui est considéré comme le plus favorable à la pêche, du moins
+dans la moitié méridionale de Sakhaline. Il y a sur cette côte, entre
+les mains d'industriels russes, des pêcheries très importantes.
+
+Les harengs viennent sur les côtes de Sakhaline deux fois par an, au
+printemps et en été. Au printemps, ils arrivent en bancs serrés et
+restent un mois environ dans les nombreuses petites baies de l'île.
+Chaque année, pendant cette période, ils s'approchent trois fois du
+rivage. Il arrive souvent qu'un banc de harengs s'arrête si près du
+bord au moment du flux qu'il reste en partie échoué sur le rivage: une
+grande partie des poissons est en effet surprise alors par le reflux,
+et la mer se retire au loin, les laissant en tas, hauts de plus d'un
+mètre. C'est une bonne aubaine pour les pêcheurs, qui ramassent les
+harengs à la pelle, les jettent dans des corbeilles ou en emplissent
+des voitures. Ce fait, qui n'est pas rare, n'a pas lieu aussi
+abondamment chaque année, mais la mer laisse souvent des harengs sur le
+rivage. Un rien suffit d'ailleurs pour effrayer le banc tout entier, et
+les Aïnos, indigènes de l'île dont je parlerai dans la suite, affirment
+qu'un coup de fusil suffit parfois pour écarter d'une baie tous les
+poissons qui d'ordinaire y entraient.
+
+[Illustration: LA PÊCHERIE DE MAOUKA.]
+
+En été, les harengs ne ressemblent pas à ceux qui furent vus au
+printemps: ils sont plus ronds et plus petits, mais leur chair est par
+contre plus grasse, et, lorsqu'elle est salée, beaucoup plus délicate.
+Les Japonais prétendent qu'ils appartiennent à une espèce particulière
+et qu'ils ne sont pas les produits de ceux du printemps, comme
+l'affirment, sans doute à tort, les pêcheurs russes.
+
+[Illustration: PRÉPARATION DE L'ENGRAIS DE HARENGS.]
+
+C'est dans l'île même que les Japonais préparent l'engrais de poisson,
+qui est fait exclusivement avec des harengs. Lorsque les poissons sont
+pris, les ouvriers les mettent sur la plage, puis les jettent dans de
+grandes marmites où ils cuisent avec un peu d'eau. Quand ils jugent
+la cuisson suffisante, ils retirent les harengs, et les mettent sous
+presse, de telle façon que l'eau et la graisse sortent complètement et
+qu'il n'en reste plus la moindre goutte.
+
+Cela fait, les Japonais étendent sur le sol de grandes nattes, qui ne
+sont pas faites, comme celles qu'emploient ordinairement les Russes,
+avec l'écorce du tilleul, mais avec de la paille de riz; si le tilleul
+est nombreux dans les forêts russes, on sait aussi que le Japon est en
+partie occupé par des rizières. La pâte, obtenue après que le corps
+des harengs a été sorti de la presse, est étendue sur la paille de
+riz et reste longtemps à sécher au soleil, puis on l'emballe dans
+des sacs faits avec des nattes japonaises. Cet engrais, qui a des
+qualités chimiques incomparables et avait merveilleusement réussi
+pour la culture du riz et de l'indigo, n'a pas donné des résultats
+moins satisfaisant lorsqu'on en a fait l'expérience pour la culture
+du mûrier. Chacun connaît l'importance du mûrier pour les Japonais;
+toutes les grandes maisons de Lyon ont des succursales au Japon et des
+représentants chargés de leur acheter de la soie.
+
+La façon dont les Japonais conservent le poisson est intéressante,
+elle aussi. Ils le vident, tout d'abord, et le salent; ils mettent
+ensuite, sur des nattes ou des sacs, une épaisse couche de sel, sur
+laquelle ils placent les poissons les uns près des autres, mais en sens
+inverse, la queue de l'un près de la tête de l'autre; ils font deux
+rangées superposées l'une à l'autre, et sur lesquelles ils mettent
+une nouvelle couche de sel; puis ils placent d'autres poissons,
+perpendiculairement à ceux qu'ils ont posés les premiers, et ainsi
+de suite; le tas obtenu a parfois plus de 2 mètres de hauteur, sur
+1m50 de largeur. Autour des nattes, on a fabriqué grossièrement des
+gouttières en terre, par lesquelles le sang et l'eau s'écoulent; le
+poisson devient dur comme du bois, il semble très salé et n'a pas bon
+goût.
+
+La quantité de harengs exportés au Japon, chaque année, conserves ou
+engrais, atteint de quatre à cinq millions de kilogrammes.
+
+Les ouvriers employés dans les industries ne sont pas des Russes, mais
+des Japonais, et je ne crois pas que les Russes pourraient produire un
+travail comparable à celui des Japonais. Il est évident que les forçats
+n'auront jamais l'ardeur des ouvriers libres qui se donnent de la peine
+pour un gain qu'ils espèrent rendre meilleur; d'un autre côté, pour des
+raisons physiques, un Japonais réussira toujours mieux qu'un Russe dans
+une pêcherie de Sakhaline.
+
+La première pêche à lieu au printemps, et le printemps de Sakhaline
+est une époque froide; l'eau est glaciale, et pourtant les Japonais
+travaillent toute la journée dans l'eau, les jambes nues parfois
+jusqu'aux genoux. On voit à leur visage qu'ils sont gelés et qu'ils
+grelottent, mais ils restent pourtant courageusement occupés à
+leur tâche, chantant leurs chansons pour oublier la rigueur de la
+température. Les appointements qu'on leur donne sont d'ailleurs assez
+forts pour les contenter; il faut dire que la vie n'est pas chère
+au Japon et que les salaires y paraîtraient ridicules aux ouvriers
+français; mais ce qui les séduit dans les pêcheries de Sakhaline, c'est
+qu'au fixe alloué à tous vient s'ajouter un tant pour cent sur la prise
+journalière de chacun.
+
+Outre les ouvriers japonais, on voit travailler dans les pêcheries
+les indigènes de Sakhaline, surtout sur la côte orientale de l'île:
+ce sont des Aïnos, des Guiliaks et même des Oroks. Ces ouvriers
+indigènes ne sont guère payés qu'en nature. L'un deux me disait qu'un
+travailleur, homme ou femme, reçoit en général pour une saison de
+pêche, soit au hareng, soit au saumon, quelques kilogrammes de riz, un
+vêtement japonais, plusieurs mètres d'étoffe, des pelotes de fil et des
+aiguilles, le tout valant de 22 à 23 francs.
+
+[Illustration: JONQUES JAPONAISES ATTENDANT LEUR CHARGEMENT DE
+POISSONS.]
+
+«On nous donne toujours, me disait un sauvage, du tabac et des
+allumettes. Et puis nous avons beaucoup d'arêtes de poisson!»
+
+Je ne pus m'empêcher de rire de ce dernier cadeau que l'Aïno relatait
+triomphalement; mais, on le verra plus loin, la richesse des indigènes
+est constituée par des chiens dont la peau leur sert de vêtement et la
+chair de nourriture; beaucoup d'arêtes de poisson constituent donc une
+succession de repas exquis pour les malheureux chiens de Sakhaline, qui
+n'ont pas à manger tous les jours en hiver. Les sauvages font aussi des
+aiguilles avec les arêtes de poissons.
+
+Les indigènes pêchent surtout pour leurs besoins personnels dans les
+rivières de l'île; le poisson qu'ils y poursuivent est le saumon. Le
+saumon est représenté à Sakhaline par des espèces nombreuses, les mêmes
+d'ailleurs que celles qui vivent le long du continent et dans les baies
+du Kamtchatka. Il est curieux d'observer que plus ce poisson vit au
+nord, plus sa qualité est fine et sa chair succulente. Les deux espèces
+principales dont vivent les habitants de l'île sont la «gorboucha» ou
+bossue et la «keta» (_salmo lagocephalus_). Frais, ces poissons sont
+délicieux, mais la keta se conserve mieux dans le sel que la bossue.
+Ces poissons arrivent par bandes à époques fixes pour déposer leurs
+œufs dans le ruisseau même où ils sont nés. Ils viennent si nombreux
+qu'on peut parfois les prendre à la main; il semble cependant que
+jadis il y en avait davantage et cela tient à ce que les indigènes les
+pêchent avant qu'ils aient eu le temps de déposer leur frai dans le lit
+de la rivière. Au Kamtchatka où ils sont moins inquiétés, les saumons
+nagent en bandes si importantes et en rangs si serrés qu'ils peuvent
+renverser un bateau de pêche.
+
+Les autres poissons, qu'on trouve à Sakhaline en si grand nombre, sont
+dédaignés. J'ai vu un pêcheur aïno qui jetait un jour avec mépris à son
+chien un superbe turbot qu'il avait pris:
+
+«Cela ne vaut rien, me dit-il, c'est tout au plus bon pour les chiens!»
+
+Les rivières contiennent des gardons, des perches, des brochets, mais
+la faune marine surtout est curieuse; nulle part, la faune des mers
+polaires ne pénètre si avant vers le sud que dans les mers de Behring
+et d'Okhostk, où avec les courants et les glaçons, viennent en grande
+quantité les animaux et les poissons de l'océan du Nord.
+
+La pêche à la baleine a commencé à se développer au nord de Sakhaline
+vers 1840. C'est depuis 1847 que les armateurs américains s'y sont
+adonnés sans relâche; ce sont les fanons et la graisse qu'ils
+exportent. Chaque fois que j'ai navigué dans la baie de Korsakov, j'ai
+aperçu une ou plusieurs baleines nageant non loin du bateau. Un navire
+japonais venait d'en prendre une lorsque j'arrivai; j'en vis une autre,
+qui était venue, blessée sans doute, mourir et pourrir non loin de la
+côte. Les Guiliaks me disaient que ce fait n'était pas rare, et que,
+sur la côte occidentale de l'île, ils l'avaient constaté plusieurs
+fois. Ils mangeaient autrefois la viande de la baleine, mais un jour
+une baleine blessée par un harpon échoua à l'embouchure de la rivière
+Tyme. Des indigènes Guiliaks qui en mangèrent un morceau moururent pour
+la plupart, et c'est un péché aujourd'hui que de manger de la viande de
+baleine.
+
+«C'est un animal, me disait un jour un Guiliak, dont le corps est
+plein de mauvais esprits, et les mauvais esprits empoisonnent toujours
+ceux qui les mangent!» Ce sont les indigènes seuls qui chassent le
+phoque, et il y aurait sur les côtes de Sakhaline un grand nombre
+de ces animaux marins qu'on pourrait, d'après eux, répartir en six
+espèces. Ils en tuent beaucoup chaque année, car une partie de leurs
+vêtements, et surtout de leurs bottes, de leurs lanières et de leurs
+sacs, est faite avec de la peau de phoque, noire ou grise souvent, mais
+souvent aussi tachetée.
+
+Les mollusques et les crustacés, très nombreux sur les rochers de
+l'île, sont à peine inquiétés; les Japonais de passage vont parfois
+récolter quelques huîtres et prennent au printemps des crabes
+gigantesques dont la chair est très savoureuse. En revanche, ils
+exploitent beaucoup de choux de mer qui sont envoyés en Chine, car les
+Chinois en sont grands amateurs et en offrent souvent sur leur table au
+grand désespoir de leurs invités européens.
+
+La Russie aurait donc le plus grand intérêt à organiser
+rationnellement les pêches de Sakhaline, à y provoquer la création
+d'industries poissonnières, fabriques de conserves et autres; il y a
+là une source de richesses dont on ne connaît pas encore l'importance.
+Jusqu'ici, elle s'est trompée sur l'exploitation de Sakhaline: la
+colonisation pénale lui a coûté plus cher qu'on ne l'a dit, la
+moralisation des forçats a été nulle. Seuls, depuis longtemps, les
+Japonais ont su tirer parti et profit de l'île géographiquement
+japonaise, mais qui est russe aujourd'hui.
+
+
+
+
+_CHAPITRE VII_
+
+La faune de l'île.--Les indigènes Orokis et Toungouses.--Vieux Chien et
+ses croyances.
+
+
+Les industries forestières, les forêts étant abondantes, auraient
+pu devenir facilement prospères dans les vallées de l'île; grâce aux
+rivières flottables, on aurait pu en outre fabriquer de la résine et du
+goudron; rien encore n'a été fait, et dans les forêts ne vivent que des
+populations très primitives, qui s'occupent de chasse et de pêche. La
+chasse est l'occupation d'une partie des indigènes: parmi les animaux
+sauvages, ils chassent surtout l'écureuil ordinaire et l'écureuil
+strié, puis le putois, l'hermine, la zibeline, la loutre, le glouton,
+la martre, le renard; le gros gibier existe aussi, très nombreux, ours,
+élan, chevreuil, chèvre sauvage et cerf musqué; quant aux oiseaux,
+ce sont des coqs de bruyère, des gelinottes, des oies et des canards
+sauvages, et surtout d'énormes tétras. Les indigènes prétendent que
+la chasse est moins productive que jadis; elle leur rapporte pourtant
+davantage. Autrefois, en effet, ils ignoraient l'importance des objets
+qu'on leur donnait en échange de peaux de grand prix; ils donnaient une
+zibeline à celui qui leur proposait un sabre sans valeur, et encore
+aujourd'hui avec de l'eau-de-vie, des marchands et quelquefois des
+fonctionnaires font d'excellentes affaires avec les Guiliaks ou les
+Oroks.
+
+Dans de telles conditions, il est difficile de dire ce que la chasse
+peut rapporter à chacun des chasseurs, et une statistique de la pêche
+serait plus difficile encore à établir. C'est la pêche qui est la
+ressource principale de la plupart des sauvages de l'île. Le poisson
+est la nourriture des habitants et même celle des chiens de leur
+attelage. Malheureusement pour eux, les forçats leur prennent peu à peu
+les meilleures places, et pour cette raison, les rendements de la pêche
+dans le centre de l'île subissent de grandes variations; les indigènes
+prétendent qu'avant l'arrivée des Russes, ils n'avaient pas connu la
+disette.
+
+«J'ai dû manger mes chiens, me disait un jour naïvement l'un d'eux,
+pendant le précédent hiver, pour les empêcher de mourir de faim!»
+
+Les indigènes ne font pas la pêche à la baleine, mais ils chassent
+avec ardeur les phoques si nombreux aux embouchures des rivières.
+
+[Illustration: TYPES D'OROKS.]
+
+J'ai déjà donné le nom des peuples qui habitent l'île, et on a pu voir
+qu'ils étaient peu nombreux: ce sont des Aïnos, des Guiliaks, des Oroks
+et des Toungouses. J'ai étudié spécialement les Aïnos et les Guiliaks
+qui sont particulièrement originaux.
+
+La création de la colonie pénitentiaire a été pour tous les indigènes
+un grand malheur, car les forçats ne leur ont apporté que des vices.
+Tout ce qui a été fait en leur faveur est dû aux condamnés politiques,
+qui ont essayé de leur apprendre à cultiver la terre; ceux-ci se sont
+efforcés de leur inculquer, en vain d'ailleurs, des principes d'une
+hygiène élémentaire, et pleins de pitié pour leurs misères, ils les
+ont soignés dans leurs maladies et ils ont vacciné ceux qui ont eu la
+bravoure de se prêter à pareille opération.
+
+Les Oroks habitent sur la côte orientale et les Toungouses dans la
+vallée de la Poronaï.
+
+Les Toungouses sont, avec les Oroks, les seuls indigènes de l'île
+qui se soient tout particulièrement consacrés à l'élevage du renne.
+Le renne leur fournit une grande partie de leur nourriture, leurs
+vêtements et une quantité d'objets domestiques. Ils racontent qu'il
+y eut jadis, parmi eux, des chefs qui possédèrent quelques milliers
+de rennes, mais il faut sans doute considérer ces récits comme des
+légendes, faciles à raconter. Le renne est d'ailleurs le seul animal
+qui puisse vivre dans les toundras de l'île, où la flore est si pauvre
+en espèces.
+
+[Illustration: CAMPEMENT TOUNGOUSE.]
+
+Les Toungouses de Sakhaline sont d'une taille moyenne, assez
+bien bâtis d'ailleurs; la poitrine est large, les muscles forts et
+apparents, surtout ceux des jambes. Leur nez est semblable au nez
+mongol, large et parfois un peu aplati. Ils ont des lèvres très
+épaisses et la pomme d'Adam très développée. Comme ils sont des
+chasseurs très décidés, ils ont, grâce à cet exercice qui leur est
+quotidien, une grande souplesse dans les mouvements. Si les femmes sont
+vieilles avant l'âge, les vieillards restent longtemps très verts et
+supportent sans trop de souffrances et le froid et la faim. Leur langue
+est très semblable à celles des Oroks, ils se ressemblent d'ailleurs
+beaucoup; ils ne portent plus la natte, et ont les cheveux coupés assez
+courts; souvent des pieds à la tête, ils sont habillés en peaux de
+cerf. L'homme chasse ou pêche, la femme reste à la maison et s'occupe
+du ménage; les distractions sont les histoires que les vieux racontent
+au coin du feu; tous fument et même les plus petites filles ont leur
+pipe dont elles se servent gravement.
+
+Les Toungouses et les Oroks sont les indigènes préférés par les popes
+à Sakhaline. Les Guiliaks et les Aïnos en effet ont été réfractaires
+à l'enseignement chrétien, et seuls, les deux premières peuplades
+sont comptées aujourd'hui comme composées presque exclusivement
+d'orthodoxes, baptisés, mais non convaincus.
+
+Lorsque j'allais visiter la prison d'Onor, située sur une petite
+colline, nous traversâmes un village où je voulus m'arrêter. Le cocher
+me confia que de vilaines histoires couraient sur le village:
+
+«Ces maisons sont habitées par des brigands qui s'y cachent,»
+ajouta-t-il.
+
+Nous y entrâmes pourtant et quelques Toungouses qui s'y étaient
+réfugiés avant nous, se levèrent épouvantés: leur déjeuner était sur le
+plancher: dans une marmite, un morceau de poisson cuisait en répandant
+une odeur intolérable, et il y avait à terre une sorte de tablette que
+je pris pour du bois pourri, et qui était de la viande de renne salée
+et séchée au soleil.
+
+Mon cocher connaissait l'un des sauvages et l'appela par le sobriquet
+que lui donnaient ordinairement les Russes:
+
+«Tiens, c'est le Vieux Chien!»
+
+J'ouvris à mon tour mon sac de provisions. Lorsque mon déjeuner fut
+prêt, le sauvage me dit:
+
+«Tu n'as donc pas d'eau-de-vie?
+
+--Je n'en prends jamais: je trouve l'eau-de-vie russe détestable.»
+
+Le sauvage tira une bouteille qu'il avait cachée lorsque j'étais
+entré; il pouvait boire hardiment, maintenant qu'il savait que je ne
+réclamerais pas ma part.
+
+«Voyez le Vieux Chien, dit mon cocher, qui est venu jusqu'ici apporter
+des peaux de zibelines pour se procurer de l'alcool en échange!»
+
+[Illustration: TYPE D'INDIGÈNE.]
+
+C'était la vérité, le Toungouse buvait de l'alcool presque pur,
+fabriqué frauduleusement par un forçat au fond de la forêt.
+
+Je lui demandai s'il était chrétien.
+
+«Oui, dit-il, le pope est venu me voir, il m'a mis de l'eau sur la tête
+et du sel dans la bouche; ensuite il m'a donné un Dieu.»
+
+Ce que le Toungouse appelait un Dieu, c'était l'icône qu'il avait reçue.
+
+«Qu'as-tu fait de ce Dieu?
+
+--Je l'ai mis dans ma cabane. J'avais très peur qu'il ne se querellât
+avec mes dieux à moi, mais il a été très bon et est resté tranquille.
+Tu penses bien que je n'avais pas confiance; somme toute, c'est le Dieu
+des popes, le tien, c'est-à-dire le Dieu des forçats!»
+
+Vieux Chien qui voyait que je ne portais pas d'uniforme était persuadé
+que j'étais, moi aussi, un condamné.
+
+«Les Toungouses, demandai-je, pensent qu'il y a des Dieux dans le
+feu, dans l'air et dans les eaux; où crois-tu que le Dieu du pope
+habite?» Mon interlocuteur eut un grand rire et me montra la bouteille
+d'eau-de-vie:
+
+«Là-dedans!... Oui, reprit-il, c'est là-dedans qu'il habite, et c'est
+pourquoi les Russes, forçats, popes et fonctionnaires, boivent si
+souvent de l'eau-de-vie. Bois-en toi-même une petite bouteille, et tu
+verras si Dieu aussitôt ne te fera pas chaud dans tout le corps!»
+
+Je me levai alors, et j'offris le reste de mes provisions au Toungouse
+qui les accepta sans se faire prier. Il me demanda ensuite de ne
+jamais dire qu'il était venu acheter à un forçat de l'eau-de-vie de
+contrebande. Je promis tout ce qu'il voulut.
+
+«Si on me demande si j'ai vu Vieux Chien, lui dis-je, je répondrai que
+je ne le connais pas.
+
+--C'est bien cela, fit-il, et quant à moi, je dirai aux miens, en
+rentrant au campement, que j'ai fait aujourd'hui connaissance avec le
+meilleur de tous les forçats!»
+
+
+
+
+_CHAPITRE VIII_
+
+Chez les Guiliaks.--Un village indigène.--La Maison.--Vêtements et
+instruments domestiques.--Cuisine.--Mes rapports avec les indigènes.
+
+
+Les Guiliaks donnent le nom de «Kilé» aux peuples toungouses. C'est
+de ce mot qu'on a tiré le nom de «Guiliak» qui fut écrit jusqu'ici à
+tort «Ghiliak»; les savants furent trompés sur la prononciation de ce
+dernier mot et crurent que la lettre «h» indiquait une aspiration, ce
+qui est inexact.
+
+Les Guiliaks de Sakhaline quittèrent le continent à une époque
+difficile à déterminer; ils appellent aujourd'hui «Iabessé» leurs
+frères restés dans le bassin du fleuve Amour et se donnent à eux-mêmes
+le nom de «Nivoukh». Il y a donc aujourd'hui, séparés par le détroit de
+Tartarie, deux groupes de même race, ayant les mêmes croyances et les
+mêmes mœurs; ils se comprennent facilement entre eux; mais à Sakhaline,
+leur langue diffère légèrement, même d'un village à l'autre. Au point
+de vue anthropologique, il faut les rapprocher des peuples de race
+toungouse qui habitent la région de l'Amour; leurs habitations, leurs
+instruments, leurs coutumes, rappellent en outre ceux des populations
+primitives de l'Amérique du Nord. Ils se classent eux-mêmes dans ce
+qu'ils nomment la grande famille des Mandchoux, dont font partie, selon
+eux, les Chinois et les Japonais. Ils habitent dans l'île de Sakhaline
+sur les bords du détroit de Tartarie jusqu'à Kousounaï et sur le long
+de l'océan jusqu'au golfe de Nabel dans la partie septentrionale. Ils
+ont bâti de nombreuses cabanes dans le bassin de la Tym, et c'est là
+que je suis allé les étudier. Ils donnent le nom de Tym non seulement
+à la rivière sur les bords de laquelle ils vivent, mais au pays tout
+entier.
+
+[Illustration: LA PÊCHE DES GUILIAKS, A OURKOV.]
+
+Ils ont souffert de l'arrivée des forçats; ceux-ci ont construit, en
+effet, des villages dans le bassin supérieur de la Tym, ils les ont peu
+à peu refoulés vers le Nord, et cherchent à leur prendre les meilleures
+places pour la pêche. Les forçats en ont corrompu quelques-uns et
+ruiné beaucoup. Les Guiliaks parlent souvent de la terreur qu'ils ont
+éprouvée lorsqu'ils ont vu pour la première fois des hommes blancs,
+qu'ils prirent pour des monstres et des sauvages.
+
+Les villages indigènes ont rarement plus de six maisons; lorsqu'on
+approche de l'un d'eux, on entend tout à coup, dans la forêt
+silencieuse, des aboiements furieux. Une longue perche, fixée à des
+poteaux plantés en terre, constitue l'insuffisant chenil auquel les
+chiens sont attachés avec des licous faits en peau de phoque. Les
+chiens qui sont libres dans le campement viennent flairer l'étranger
+avec des intentions visiblement hostiles, et l'imprudent qui se
+hasarderait tout près du chenil serait dévoré par eux: ils n'ont pas
+encore pu, en effet, s'accoutumer à l'odeur de la race blanche.
+
+C'est par le nombre de ses chiens qu'on juge de la richesse d'un
+Guiliak; celui-ci tantôt les emploie à la chasse, tantôt les attelle au
+traîneau. Le chien de trait est l'animal le plus utile aux populations
+de la zone des Toundras en Sibérie et à celles de l'île de Sakhaline:
+il est de taille moyenne, il a des pattes courtes et fortes, le corps
+trapu, les oreilles droites et pointues, les yeux souvent de couleur
+différente, bleus, noirs ou verts, blancs parfois. Il est robuste et
+intelligent, et se contente d'une très petite quantité de nourriture
+composée de poisson principalement. Le poil est laineux, noir ou
+blanc, gris ou fauve, quelquefois tacheté. On attelle les chiens au
+traîneau par nombre impair; un attelage complet en comprend treize. Le
+maître du traîneau est muni d'une longue perche armée de fer, qu'il
+appuie fortement à terre dans les descentes, frein très primitif qui
+n'empêche d'ailleurs pas de verser; mais sur les routes si mauvaises de
+Sakhaline, où l'été on roule souvent dans les fossés, verser l'hiver
+dans une neige épaisse est considéré presque comme un plaisir. Le
+maître ne se sert ni de brides ni de rênes, il dirige l'équipage de la
+voix: les chiens courent furieux et dangereux pour les piétons qu'ils
+rencontrent. Ils vont ainsi deux par deux, le chien de tête sert de
+conducteur, c'est le plus intelligent; les autres chiens l'imitent et
+lui obéissent, et il a subi toujours un dressage spécial. Tandis que
+les autres ne valent guère que 20 francs, celui-ci est parfois vendu
+plus de 200. Les chiens font facilement de 12 à 15 kilomètres à l'heure
+et jusqu'à 80, 100 même, dans une seule journée.
+
+[Illustration: UN SÉCHOIR A POISSONS.]
+
+Une forte odeur de poisson est répandue dans tout le village, situé
+toujours au bord d'une rivière; hommes et bêtes sentent le poisson,
+qui est leur principale nourriture. En outre, au bord de l'eau, des
+poissons de toute espèce pendent, débarrassés de leurs têtes et de
+leurs arêtes, à de nombreuses perches transversales: ils sèchent au
+soleil et seront, en hiver, la nourriture préférée des habitants.
+
+Au bruit fait par les chiens, ceux-ci sortent, curieux, de leurs
+demeures. Le type est laid, mais sympathique; en général, ils ont les
+yeux bridés, les pommettes saillantes, la tête ronde, le visage plat,
+les oreilles très grandes, mal ourlées et presque sans lobes; leur
+peau est d'un jaune brun, leurs yeux sont très foncés, leurs cheveux
+gros, noirs et luisants. Ils sont petits, peu barbus, ils ont de larges
+épaules et des jambes courtes; leur bouche énorme rit toujours et d'un
+bon gros rire d'enfant; très sales, ils ne se lavent jamais, excepté en
+hiver, aux jours de grand froid, et avec de la graisse de phoque. Une
+femme qui se lave commet un péché. Il est assez difficile d'ailleurs
+de distinguer les femmes des hommes non barbus, car ils sont vêtus de
+costumes semblables; les deux sexes ont tous une raie au milieu du
+front, mais les hommes portent la natte, tandis que les femmes laissent
+leurs cheveux en liberté. Celles-ci moins braves que les hommes,
+s'enfuient dès qu'on les regarde ou qu'on braque sur elles un appareil
+photographique.
+
+[Illustration: FEMME GUILIAKE, FACE.]
+
+[Illustration: FEMME GUILIAKE, PROFIL.]
+
+Les Guiliaks sont hospitaliers: leur pauvreté même les y oblige, et
+il leur semble tout naturel, lorsqu'ils n'ont rien à la maison, d'aller
+dîner chez le voisin, qui, aux jours de misère, leur demandera le même
+service. Pourtant, ils offrent rarement quelque chose à l'étranger,
+car ils savent que le Russe méprise leur cuisine; mais ils l'invitent
+toujours à entrer chez eux, ce qui souvent n'est pas facile. Beaucoup
+de maisons, en effet, sont bâties sur pilotis, et l'escalier qui y
+conduit est un petit tronc d'arbre où ils ont avec la hache pratiqué
+des marches grossières; le voyageur se hisse péniblement, il craint
+de glisser et de tomber, et il est peu rassuré en sentant le nez des
+chiens qui lui flairent les mollets. La maison s'appelle le «taf»; elle
+est faite de bois et d'écorce d'arbres; le «toraf» ou maison d'hiver
+est une hutte en terre. Sur les toits, sont entassés des paniers et
+des seaux en écorce de bouleau et des plats en bois remplis d'œufs de
+saumon; près de la maison, est une petite cabane qui sert de dépôt de
+poisson, et parfois une cage en bois où tourne silencieusement un ours.
+
+[Illustration: MAISON GUILIAKE.]
+
+La maison est pleine de fumée qui pique les yeux du voyageur; au bout
+de quelques instants seulement, l'étranger peut distinguer les objets
+nombreux pendus au plafond et aux murs ou entassés dans les coins. La
+porte par laquelle il est entré n'a jamais plus d'un mètre de haut;
+mais, bien que le toit de la maison soit assez bas, on peut cependant
+se tenir debout dans la pièce. Un grand foyer plein de cendre,
+rectangulaire, occupe un bon tiers de la place; de chaque côté de lui,
+est un étroit passage, puis des planches assez larges qui servent de
+lit. Les invités s'asseyent à la place d'honneur, c'est-à-dire au fond,
+en face de la porte, près de laquelle restent les femmes. Il n'y a pas
+de fenêtres à la maison, et la fumée qui monte du foyer sort par un
+trou assez large pratiqué dans le toit; le vent la rabat quelquefois
+dans la pièce, et les malheureux sauvages ont tous les yeux malades à
+force de vivre dans pareille atmosphère; le feu doit d'ailleurs brûler
+été comme hiver, et c'est un gros péché que de le laisser éteindre.
+Pour le rallumer, on frotte deux morceaux de bois, ou l'on prend un
+briquet, et l'on obtient un feu bien meilleur d'après les indigènes,
+que celui que produisent les allumettes qu'ont inventées, me disait-on,
+les Russes, en collaboration peut-être avec le diable.
+
+Les objets que renferme la maison sont des vêtements, des instruments
+de chasse, de pêche ou de cuisine. Hommes et femmes portent tous un
+pantalon, une sorte de douillette ou de chemise et des bottes. Les
+vêtements sont faits d'étoffes ou de peaux; les Guiliaks achètent les
+premiers aux Russes ou aux Japonais, car ils ne savent pas fabriquer
+comme les Aïnos des vêtements en fils d'ortie. Les peaux employées pour
+les chapeaux et les manteaux sont celles de l'ours, du renard, du chien
+et du renne; leurs bottes sont, en général, faites avec des peaux de
+pattes de renne ou des peaux de phoque; quant aux peaux de loutres ou
+de zibelines, ils préfèrent les vendre et acheter avec l'argent qu'ils
+en tirent, du thé, du sucre, du tabac... et de l'eau-de-vie, quand ils
+en trouvent. Ils ont, en été, des robes légères en peau de poisson,
+ornées de dessins étranges bleus et rouges.
+
+Les instruments de chasse et de pêche sont des filets, des harpons,
+des arcs, des pièges et parfois des fusils: de très vieux fusils, qui,
+au dire des sorciers, sont beaucoup plus malins que les neufs, et qui
+savent bien mieux tuer, puisqu'ils servent depuis plus longtemps. Les
+instruments de ménage sont faits en écorce d'arbres ou en bois: ce sont
+des seaux, des corbeilles, des plats, de grandes louches, des cuillers,
+des pilons et des fourchettes pour attiser le feu. Les Guiliaks ont
+un talent réel pour travailler le bois et font sur les manches des
+cuillers des dessins très originaux. J'ai trouvé chez l'un d'eux un
+peigne exposé aujourd'hui dans mes collections au Trocadéro: un garçon
+d'écurie l'aurait jugé insuffisant pour étriller un âne; je demandais à
+un jeune Guiliak s'il s'en servait:
+
+«Jamais, me dit-il, mais Nioufkouk s'en sert quelquefois trop
+longtemps!»
+
+La créature qui répondait au nom harmonieux de Nioufkouk était sa
+fiancée, et je vis que, même chez les peuples les plus primitifs, les
+femmes sont coquettes. Nioufkouk, par exemple, portait des bagues de
+fer et d'argent à tous les doigts; à ses oreilles pendaient de gros
+anneaux qui les déformaient, et supportaient d'autres anneaux ornés de
+perles fausses. Sa mère, Pomyk, une excellente vieille qui dégageait
+une horrible odeur de poisson pourri, avait un bracelet semblable aux
+anneaux dans lesquels on fait passer des tringles de rideaux, et une
+de ses amies, Troulounyk, portait gravement un anneau dans son nez
+sur lequel elle allongeait de temps à autre sa grosse langue, rouge
+et gourmande. L'anneau dans le nez est un luxe rare chez les femmes
+guiliakes, dont les bagues portées surtout au pouce et au médius, sont
+les parures préférées.
+
+Dans chaque maison où j'entrais, les hommes venaient bavarder: leur
+seul travail est la chasse ou la pêche. Revenus au campement, ils
+s'occupent à réparer leur barque ou leur traîneau; mais tous les autres
+travaux sont l'apanage de la femme.
+
+«Quand une femme travaille, me disait Nianguine, un des Guiliaks qui me
+furent le plus utiles, elle ne parle pas, et c'est pour l'homme autant
+de gagné.»
+
+C'est lui aussi qui me disait un jour:
+
+«La femme est la servante de l'homme, mais les Guiliaks sont bons pour
+elle, et quand une femme sage, travailleuse, féconde et pas bavarde
+vient à mourir, nous la pleurons presque autant que si elle avait été
+un homme!»
+
+Les femmes ont un rôle difficile: elles font tout à la maison,
+préparent la soupe, donnent la nourriture à l'ours et aux chiens,
+remaillent les filets, vident les poissons, vont au bois cueillir des
+herbes et des baies, et fabriquent des vêtements pour elles, pour leurs
+enfants et pour leurs maris. Les femmes sauvages de Sakhaline sont
+parfois meilleures ménagères et surtout meilleures couturières que
+leurs voisines, femmes des forçats russes.
+
+La cuisine qu'elles préparent et qui cuit dans les chambres au-dessus
+du foyer, semble peu appétissante; le plat préféré des Guiliaks est
+une gelée de graisse de phoque dans laquelle se trouvent quelques
+framboises et fraises sauvages avec des petits morceaux de poisson
+cru. Le «moudjé», moelle des os fémurs du cerf, est apprécié même par
+les Russes, qui aiment plus encore le «kinguetcho». Ce dernier mets
+est un pâté de truite et de keta (sorte de saumon); on laisse geler
+ce mélange qui devient dur comme du bois, on le coupe en languettes
+qui s'enroulent comme des papillotes; mangé à la croque au sel, ce
+pâté, dit-on, serait un mets délicieux. Mais les pauvres Guiliaks
+n'ont pas souvent, sur leur table, des plats de cette importance. La
+viande d'ours, elle aussi, est rare, et l'on ne peut pas tuer un chien
+tous les mois; on mange donc du poisson, et quand le poisson manque,
+des racines. Lorsqu'ils prennent un poisson, ils en sucent presque
+toujours, et avec une évidente gourmandise, la tête crue.
+
+Les femmes, lorsque je me trouvais dans leurs maisons, travaillaient
+comme si je n'étais pas là, et ma présence ne semblait nullement
+les gêner. Elles nettoyaient leurs marmites, remaillaient un filet,
+cousaient un habit déchiré, cherchaient les poux dans la tête de leurs
+enfants. Près d'elles, au plafond, pendait le berceau de leur plus
+jeune enfant; c'était une sorte de planche en bois travaillé, munie
+d'encoches à chaque côté; l'enfant y était ficelé et restait ainsi
+suspendu pendant le jour seulement, car la nuit les bébés dorment près
+de leur mère, dans des berceaux en bouleau. Pour endormir l'enfant
+attaché à la planche, on ne le berce pas, on le balance. Les femmes
+allaitent leurs petits, jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, parfois.
+Lorsqu'elles donnent à téter à un bébé, les gamins de trois, quatre et
+même cinq ans, se battent et se disputent le sein resté libre.
+
+[Illustration: BERCEAU GUILIAK.]
+
+[Illustration: BARQUE GUILIAKE.]
+
+La fumée, l'odeur de la cuisine et des gens, m'obligeaient bien
+souvent à sortir de la maison, désireux d'aller respirer un peu d'air
+pur; je parcourais le campement, suivi de tous les habitants; on
+me montrait les travaux d'hiver dont il y avait tant de modèles à
+l'Exposition de 1900, et on me proposait une promenade en barque. La
+barque, qu'ils appellent «tou», est en bois de peuplier, les rames
+sont en mélèze ou en sapin, et la grande perche en saule. La Tyme est
+une large rivière au courant très impétueux; elle présente parfois des
+rapides peu sensibles, mais dangereux pour les frêles canots employés
+par les Guiliaks et qui ressemblent à des périssoires; le voyageur
+doit s'asseoir au milieu, presque toujours au frais, car il y a de
+l'eau dans le fond de la barque, le moindre mouvement, d'ailleurs,
+fait vaciller la fragile nacelle. Les Guiliaks se meuvent cependant,
+et avec une merveilleuse agilité; celui qui tient la perche est en
+avant. Pendant tout mon voyage, l'eau était grosse et profonde, mes
+compagnons ramaient et n'employaient que rarement la perche. J'aimais
+pourtant ces excursions sur la rivière; mais la plupart du temps il
+fallait revenir à pied au campement, tant il était long et pénible aux
+rameurs de remonter le courant; le retour s'effectuait donc dans des
+marécages; on devait passer à gué des ruisseaux, heureux lorsqu'un
+arbre, tombé sur la rivière, pouvait servir de pont parfois dangereux.
+Les affluents de la Tyme sont tous des torrents, qui coulent bruyamment
+sur les cailloux; et c'est sur leurs bords que les chasseurs viennent
+surprendre l'ours à son passage.
+
+Je remarquais souvent, dans le campement, des tas d'herbes sèches
+que les indigènes mettent en guise de chaussettes dans leurs bottes,
+et qu'ils ne changent pas très souvent. Des enfants jouant avec les
+chiens s'y roulaient; d'autres, plus tranquilles, s'amusaient avec des
+morceaux de bois grossièrement travaillés et qui représentaient les
+différents mammifères et poissons connus par les Guiliaks, et surtout
+des ours, des chiens et des phoques.
+
+C'était une occasion pour moi de compléter la collection d'objets que
+j'avais commencée; ils vendaient d'ailleurs volontiers les objets
+qu'ils pouvaient remplacer ou qu'ils avaient en double. Ils me les
+offraient contre du thé, du pain ou du tabac. Ils n'avaient, il est
+vrai, aucune idée du prix à demander, ils exigeaient pour un objet de
+fer, un morceau d'étoffe qui était un talisman, le double ou le triple
+du prix, et ne voulaient pas en démordre; pour les autres objets, ils
+disaient au hasard un chiffre et tendaient l'objet dès qu'ils voyaient
+sortir de ma poche la moindre pièce de monnaie.
+
+Ceux qui vivaient plus près des Russes connaissaient mieux la valeur de
+l'argent; ils exigeaient même quelques pièces de bronze pour se laisser
+photographier. C'étaient d'ailleurs ceux que j'aimais le moins, car les
+forçats les avaient corrompus.
+
+Toutes nos conversations avaient lieu, moitié en langue guiliake,
+moitié en langue russe; ceux qui parlaient cette dernière langue me
+servaient d'interprètes. Ceux-là avaient, pour la plupart, appris
+le russe grâce à un exilé politique qui s'occupait d'eux et qui les
+aimait; l'un d'eux est même aujourd'hui élève à l'école de Vladivostok:
+c'est mon guide Indine, un brave garçon qui voyagea longtemps avec
+moi. Parmi les meilleurs, qui me rendirent service et dont les noms
+reviendront plusieurs fois sous ma plume, je citerai Sanka, qui,
+menuisier habile, me fit des modèles de maisons, de barques, de
+traîneaux; Nianguine, que l'on disait sorcier, et qui me racontait des
+légendes; Ytchi, un vieux bonhomme original; Tounk, un autre vieux,
+inépuisable de complaisance; Konaksein, et Samgbine, et Lezgeng, et
+tant d'autres, auxquels j'ajouterai deux jeunes gens très intelligents:
+Bigonaïka, un peu corrompu par les Russes, et Driren, un aimable
+mauvais sujet, le coq de son village, un véritable don Juan. Tous les
+Guiliaks que je viens de citer n'habitaient pas tous le même village,
+mais quelques-uns furent tour à tour mes compagnons de route.
+
+Si je pus ainsi commander à Sanka bien des objets, et acheter aux
+autres tous les instruments domestiques, il y a une chose que je ne pus
+jamais me procurer: un berceau ayant servi. Celui que j'ai exposé au
+musée du Trocadéro est un berceau neuf; donner un berceau ayant servi,
+c'est porter malheur à l'enfant qui y dormit.
+
+[Illustration: TYPE GUILIAK: PORTRAIT DU VIEUX TOUNK.]
+
+Nianguine m'offrit deux instruments de musique; le premier, le
+«tinguil» est une sorte de violon, dont la corde est faite avec des
+crins de cheval, et un «kongkong», lance de bois mince que l'on met
+dans sa bouche, et que l'on fait chanter en secouant à petits coups la
+ficelle qui y est attachée. Depuis l'Oural, les indigènes de Sibérie
+connaissent presque tous cet instrument, dont le nom varie suivant les
+peuplades.
+
+Il me fut très difficile de décider les Guiliaks à se faire mensurer,
+mais bientôt ce fut pour eux un véritable jeu de savoir lequel avait
+le plus gros nez, ou la plus large bouche. Je leur citai des chiffres
+fantastiques, et fier était celui à qui je disais:
+
+«Toi, tu as une bouche énorme!»
+
+Les observations sur le corps humain furent rares; Indine seul se
+laissa complètement mensurer, ainsi que son frère.
+
+Par exemple, il est une chose que je ne pus presque jamais obtenir
+d'eux. Le Muséum d'Histoire naturelle fait, entre autres collections,
+celle des cheveux des différentes races. Konaksein fut le premier à me
+permettre de lui couper une mèche de cheveux; il fallait, en général,
+échanger les cheveux contre des assiettes pleines de soupe, ou des
+verres remplis de thé.
+
+Quand un Guiliak me vendait quelque chose, il avait une logique
+d'Extrême-Orient. Je demandais un jour à Tounk de me vendre un petit
+chien.
+
+«Cela te coûtera un rouble, me répondit-il.
+
+--Mais je veux le mâle et la femelle.
+
+--Alors ce sera trois roubles!»
+
+Je me récriai et j'expliquai à l'indigène que, je prenais deux bêtes
+au lieu d'une, il fallait faire une diminution sur le prix total.
+
+«Ce n'est pourtant pas cher, me répondit Tounk, un rouble pour le
+mâle, un rouble pour la femelle et un pour les petits qu'ils auront
+plus tard!»
+
+
+
+
+_CHAPITRE IX_
+
+Chez les Guiliaks.--Mœurs et Coutumes.--Dots et Mariages.--Croyances
+religieuses.--Légendes et Chansons.
+
+
+Les villages sont en général habités par les membres d'une même
+famille; chaque Guiliak vient au monde avec tant de pères et tant de
+mères, qu'il est assez difficile de se retrouver dans le système des
+parentés. Il appelle toujours «ytk», c'est-à-dire père, non seulement
+son père, mais les frères et les cousins germains de son père, et
+«ymk», c'est-à-dire mère, les sœurs et les cousines germaines de sa
+mère. Tous les enfants de frères et cousins germains sont considérés
+comme frères et sœurs, et sont distingués sous le nom de «rouer»,
+sorte de mot collectif comme l'est en allemand le mot «Geschwister».
+La famille forme un clan très fermé, mais le mariage entre parents
+n'est pas permis; le père a une très grande autorité sur ses fils, et
+le frère aîné sur les frères cadets. Les familles sont groupées en
+tribus, se vantant de descendre du même père, et chaque Guiliak sait
+toujours le nom de sa tribu. Lorsqu'un enfant vient au monde, il reçoit
+un nom; il existe un cycle de noms dans chaque tribu, où deux personnes
+ne peuvent porter le même nom; si un enfant reçoit un nom déjà porté
+par un homme encore vivant, l'homme ou l'enfant mourront dans l'année.
+Lorsqu'un homme meurt, il est défendu de prononcer son nom; quand
+vient la fête de l'ours, que l'on immole et envoie comme messager à
+la divinité, afin d'obtenir du gibier et des poissons en abondance,
+on bat la peau de l'ours en criant le nom du défunt; à partir de ce
+jour, le nom peut être prononcé par tous, et sera donné à un enfant qui
+naîtra dans la suite. Les noms de garçons sont choisis par le père qui
+consulte sur cet objet les vieux de la famille; ils signifient souvent
+force, courage, bravoure, intelligence, etc. Les noms de femmes ne sont
+pas pris forcément dans le cycle de la tribu.
+
+J'ai vu telle fille qui s'appelait «incendie», parce qu'il y avait eu
+le feu le jour de sa naissance, et telle autre qu'on nommait «abondance
+de poissons», parce qu'elle était née au moment d'une pêche quasi
+miraculeuse. Les enfants changent de nom quelquefois. Indine s'appelait
+jadis Orone, il était alors chétif et mal portant. Le père vit en songe
+son aïeul, qui lui conseilla de changer le nom de l'enfant: celui-ci
+guérit aussitôt.
+
+Les enfants portent des talismans qu'un étranger peut difficilement se
+procurer; les plus petits ont un grelot primitif attaché au cou, afin
+qu'on les entende s'ils s'éloignent trop du campement. Ils vivent et
+jouent ensemble, filles ou garçons; mais lorsque arrive l'époque de
+la formation, les frères et sœurs ne doivent plus se parler, et s'ils
+le font, c'est en détournant les yeux. C'est alors qu'on emmène les
+garçons à la chasse, et que les filles travaillent à la maison. On a vu
+combien petites sont les maisons, dix personnes y sont mal à l'aise;
+il n'est pas rare d'y trouver cependant vingt habitants, composés d'un
+vieillard, de ses enfants et petits-enfants.
+
+Les Guiliaks aiment beaucoup leurs enfants, ils sont fous surtout de
+leurs fils; mais ils apprécient aussi leurs filles, qu'ils ne marieront
+que contre une dot variant selon leur fortune. Beaucoup d'enfants
+meurent en bas âge à cause du manque d'hygiène, de la saleté et de la
+superstition. Quand les Guiliaks venaient me voir, c'était une joie
+véritable pour eux que de recevoir quelques friandises pour les petits.
+Il était amusant d'exciter leur indignation en leur proposant, par
+plaisanterie, de leur acheter l'un d'eux.
+
+Ytchi avait deux femmes, il m'en aurait volontiers vendu une,
+affirmait-il, mais c'est la jeune qu'il aurait gardée.
+
+«La première était pourtant la mieux, me dit-il, et, pour l'avoir,
+j'ai payé la dot en donnant trois chiens au beau-père. La seconde est
+beaucoup moins bien, et, ce qui n'est pas juste, elle m'a coûté plus
+cher: j'ai donné au beau-père une barque, une lance, une marmite. Il y
+a dix ans de cela, et je n'ai pas fini de payer la dot. Le beau-père
+est mort, mais les frères de ma femme m'obligent à leur donner un chien
+tous les ans! Je suis à l'âge aujourd'hui où l'on apprécie plus un
+chien qu'une femme!»
+
+La dot que les Guiliaks appellent aujourd'hui, comme les peuples
+musulmans d'Asie, le «kalym» est en effet constituée en chiens,
+traîneaux, barques, marmites, etc. Les enfants sont parfois fiancés
+au berceau, et l'on se marie très jeune; une femme est souvent mère
+à treize ou quatorze ans, elle est très vite déformée et paraît fort
+vieille à trente; elle vit moins longtemps que l'homme, et comme elle
+est constamment dans la fumée, elle perd la vue en vieillissant. Quand
+le père de la femme est vieux, il prend son gendre avec lui et la dot
+est payée en jours ou mois de travail; si le père est mort, ce sont
+les frères de la femme ou le tuteur qui reçoivent le kalym; j'appelle
+tuteur l'homme qui a recueilli chez lui des orphelins, ce qui est
+fréquent parmi les Guiliaks. Les fiancés vivent comme mari et femme
+avant que le kalym ne soit complètement payé. Les parents de la fiancée
+doivent lui donner une dot selon leurs moyens. Le mot mariage n'est
+qu'à moitié juste, car il n'y a ni formalités, ni cérémonie; il y a
+cependant un repas en quittant la maison paternelle, et un autre en
+entrant sous le toit conjugal. Le mariage se défait aussi facilement
+qu'il a été conclu; un mari peut renvoyer sa femme et réclamer la
+reddition de la dot, un père qui trouve sa fille mal nourrie peut la
+reprendre en rendant l'argent reçu. Les enfants appartiennent alors au
+père.
+
+On remarque qu'en tout cela le consentement de la femme n'est pas
+demandé. Le mari exige qu'elle soit douce et travailleuse, bonne
+cuisinière et couturière expérimentée; elle doit lui donner des
+enfants et surtout des fils. S'il se marie plusieurs fois, c'est que
+la première femme vieillit et que ses moyens le lui permettent. Il ne
+faut pas croire que la femme soit une esclave, on ne la bat pas et
+les enfants l'honorent comme il sied. Souvent un Guiliak me faisait
+une promesse que le lendemain il ne tenait pas; il me disait qu'il
+reprenait sa parole et que la nuit lui avait porté conseil; c'était
+simplement sa femme qui avait changé ses intentions.
+
+«Aimes-tu ton fiancé? disais-je à la jeune Nioufkouk.
+
+--Comment ne l'aimerais-je pas, puisqu'il a bien voulu me choisir, me
+répondit la jeune fille!»
+
+Toute la femme guiliake est dans cette réponse, où elle reconnaît
+d'aussi gentille façon la supériorité de l'homme et surtout le droit du
+plus fort.
+
+Les femmes mariées se tiennent bien, elles travaillent à la maison,
+et si elles sont dans la forêt à récolter des baies ou des racines,
+elles sont accompagnées par un vieillard. Elles ont pourtant aussi
+leurs faiblesses, si j'en crois mon jeune ami Driren, un Guiliak très
+intelligent, assez joli garçon et beau parleur, l'effroi des maris et
+le séducteur de l'île.
+
+«Je ne me suis pas encore marié, me disait-il un jour, à quoi bon
+choisir mes femmes, quand elles me choisissent toutes.»
+
+L'infidélité d'une femme est admise dans un cas: lorsqu'un frère aîné
+est en voyage, le cadet a le devoir de consoler sa belle-sœur: il a
+sur elle pendant cette absence tous les droits du mari; la réciproque
+n'est pas vraie, et jamais l'aîné n'a de droits sur la femme du cadet.
+Ce serait presque là un cas de polyandrie, et si j'en crois les exilés
+politiques qui ont vécu au milieu des Guiliaks, la polyandrie serait
+très rare chez eux, mais existerait parfois cependant. Jadis, on aurait
+vu, dit-on, des maris tuer leurs femmes prises en flagrant délit. Il y
+a même chez les Guiliaks des suicides d'amoureux malheureux.
+
+Autrefois pour ne pas payer de dot, un Guiliak enlevait une fille dans
+un village voisin, et un des gars du village frustré rendait à l'ennemi
+la pareille; des guerres entre villages, des duels entre particuliers,
+disent les vieux Guiliaks, vengeaient les rapts et les enlèvements; on
+se battait en barques sur la rivière. Tout cela a disparu, sauf les
+duels au bâton dans lesquels les Guiliaks sont passés maîtres, mais qui
+ne sont plus aujourd'hui que des simulacres de combats. Le vol est peu
+fréquent chez eux, et le meurtre plus rare encore; ils ont d'ailleurs
+du jugement russe une peur affreuse, qui est pour eux mieux qu'un
+commencement de sagesse.
+
+Le souvenir des guerres entre différentes familles est resté dans les
+mémoires, et l'on raconte encore à ce sujet bien des légendes. C'était
+presque un axiome qu'un meurtre devait être vengé par un autre. Il n'y
+avait pas de déclaration de guerre; la famille dont un membre avait
+été tué ou gravement offensé, attaquait l'ennemi pendant la nuit. Les
+femmes et les enfants n'avaient rien à craindre, on ne leur faisait
+jamais de mal.
+
+Quand un Guiliak meurt, on le brûle généralement; il y a cependant des
+familles qui enterrent le corps sans le brûler. Chaque famille a son
+cimetière et tous les amis sont invités à assister à l'incinération.
+On fait une petite butte à l'endroit où le corps a été brûlé, et on
+place une petite boîte en bois qui contient la tasse, la soucoupe et la
+pipe du défunt; une petite poupée en bois est sur le tombeau des hommes
+et un ornement quelconque sur celui des femmes. La moitié des objets
+appartenant en propre au mort doit être détruite, et la moitié de ses
+chiens immolés; plus on brûle de choses, plus le respect témoigné au
+mort est grand. Certains Guiliaks croient que l'âme des morts passe
+dans un autre monde où les riches seront pauvres et où les pauvres
+deviendront riches. D'autres assurent, il est vrai, qu'après la mort
+tout est fini.
+
+«Nous avons brûlé le corps de notre oncle, me disait un Guiliak,
+d'ailleurs assez gaiement.
+
+--Et son âme, où crois-tu qu'elle soit maintenant? demandai-je.
+
+--Elle est brûlée aussi!» me répondit-il tranquillement.
+
+Le mort ne laisse pas de fortune à proprement parler, puisque la
+propriété est collective, et que la maison appartient à la famille dans
+laquelle il y a pourtant un maître qui est presque toujours le vieux.
+Mais s'il a des objets qui lui sont personnels, ce sont les fils qui en
+héritent, ou à leur défaut les frères. Les filles même peuvent recevoir
+quelques objets, et le défunt en mourant a parfois exprimé des désirs
+toujours respectés dans la suite. Les femmes et les enfants du mort
+passent à son frère, mais si le fils aîné est déjà homme, c'est à lui
+qu'il appartient de pourvoir à l'entretien de la famille. S'il ne reste
+que des filles, la puissance paternelle passe au futur mari de leur
+mère.
+
+Les maladies sont envoyées par Dieu qui punit par elles les péchés,
+et les péchés des hommes sont toujours nombreux. Les plus graves sont
+les suivants: le meurtre, le vol, le fait de laisser éteindre le foyer
+ou d'y cracher, de faire cuire au feu et non au soleil la graisse de
+phoque, etc. Les remèdes employés sont très primitifs, on soigne la
+fièvre et les maux de tête en s'égratignant le front et en se pinçant
+la peau jusqu'au sang; on guérit les yeux malades en y apposant du bois
+de merisier humide; on s'applique sur le ventre de la terre sans glaise
+ni cailloux en guise de cataplasme; les meilleurs remèdes d'ailleurs
+sont des talismans. Il existe encore chez les Guiliaks des «chamanes»,
+sortes de médecins prêtres-sorciers qu'on appelle dans les maladies,
+qu'on craint et qu'on vénère, car ils peuvent de loin envoyer bien des
+maux. Ils ont toutefois perdu le caractère religieux, qu'ils ont encore
+dans la région de l'Amour et du Baïkal. Ils viennent, coiffés d'un
+inénarrable chapeau, vêtus de loques, ornés de grelots, de sonnettes,
+de rubans où pendent des pattes de bêtes, des serres d'oiseaux, des
+objets de fer; ils portent de grands bâtons ornés de chiffons et de
+peaux de bêtes et parfois un tambour et un chapeau couvert de plumes et
+de coquillages.
+
+Je désespérais de voir un chamane à Sakhaline, et Nianguine se
+défendait d'en être un, bien que je fusse persuadé du contraire. Tous
+les Guiliaks me demandaient des remèdes, et l'un d'eux me faisait
+le plus mauvais accueil; je me doutais bien que c'était un chamane,
+furieux de trouver en moi un concurrent. Un jour, un Guiliak s'était
+blessé au bras; je me mis en devoir de lui laver la plaie et de lui
+faire un pansement antiseptique; un sorcier survint et m'accusa de
+vouloir tuer le malade en employant de l'eau pour le soigner. Effrayé,
+celui-ci se fit panser par le sorcier qui lui mit sur la blessure des
+herbes et des cheveux, et lui banda le bras avec un torchon sale. Le
+plus étonnant fut qu'il guérit. Content de son succès, le sorcier
+devint mon ami, et il me donna même un talisman que je conserve encore:
+c'est une patte de jeune zibeline, entourée de trois cheveux gris de
+vieille femme, qui doit me guérir de toute maladie de cœur, et que je
+tiens à la disposition des lecteurs qui voudraient en faire l'essai.
+
+La seule prière du chamane est courte: «Mon Dieu, s'il vous plaît!» Il
+réclame un chien pour payer ses services. Les chamanes disparaissent
+peu à peu faute de clients, et l'on ne se réunit plus autour d'eux pour
+prier comme autrefois: les Guiliaks m'ont dit qu'ils ne prient jamais.
+
+Ils croient à Dieu pourtant sans trop savoir ce qu'il peut être.
+
+«Où est Dieu,» demandai-je un jour?
+
+Et Nianguine de répondre:
+
+«Le Diable peut-être le sait!»
+
+Ils supposent cependant qu'il habite dans l'espace et non dans le
+ciel. Il y a d'ailleurs une foule de petits dieux, de diables et
+d'esprits qui habitent les eaux et les bois et cherchent presque
+toujours à faire des farces aux malheureux mortels. Les esprits et les
+dieux ne s'entendent certes pas toujours entre eux, ils se querellent,
+et quelques-uns déjà sont morts ou disparus. C'est un péché de faire
+mourir un dieu, et comme le foyer est quelque peu dieu, c'est un péché
+que de le laisser éteindre. Le foyer est, pour ainsi dire, le dieu
+de la famille. Quand celle-ci est trop nombreuse, que la vie devient
+difficile pour tous, qu'il faut se séparer, l'aïeul donne au plus vieux
+de ceux qui s'éloignent une partie du foyer. Bien que Sternberg, qui
+connaît si bien les Guiliaks, le nie, je crois qu'il y a des idoles en
+bois sculpté dans les arbres.
+
+J'ai d'ailleurs passé toute une soirée avec un dieu. J'habitais en
+effet le plus souvent chez un forçat des environs; tout le jour,
+j'étais chez les Guiliaks, le soir ils venaient chez moi; ils
+mangeaient tout ce qu'ils pouvaient, puis s'étendaient sur le dos
+et causaient avec moi en digérant. Deux d'entre eux jouaient avec
+des cartes grossières et des allumettes servaient d'enjeux. Ils me
+racontaient leurs misères, leurs démêlés avec les forçats, leurs
+traditions et leurs légendes. Un jour, le vieil Ytchi me dit qu'il
+avait un dieu chez lui. La mère d'Ytchi avait mis aux monde deux
+jumeaux qui ne vécurent pas et le père tailla dans un arbre une idole,
+représentation divine des défunts.
+
+«Va chercher ton Dieu, dis-je!
+
+--Je ne peux pas, car si j'y touche avec les doigts, je mourrai?»
+
+Un forçat consentit à aller chercher l'idole. Celle-ci fit bientôt son
+entrée dans la chambre, Ytchi l'avait entourée d'herbes sèches, et le
+forçat la portait au bout d'une ficelle. C'était une petite poupée de
+bois, dont les yeux, la bouche, le nez et le sexe étaient grossièrement
+indiqués.
+
+«Est-ce qu'il mange, ton Dieu, demandais-je au sauvage.
+
+--Oui! et de tout, mais de façon imperceptible!
+
+--Est-il bon?
+
+--Oh non, très méchant.
+
+--Alors, dis-je en riant, ce n'est pas un Dieu, mais un Diable!»
+
+Et Ytchi me répondit d'un ton convaincu:
+
+«C'est un petit peu un Dieu, et un petit peu un Diable!»
+
+Dieu pour ces pauvres gens est toujours en effet un être terrible: il
+est tour à tour le vent qui souffle et qui fait chavirer leurs barques,
+l'eau qui inonde leur campement et emporte leurs instruments et leurs
+traîneaux, le feu qui brûle leur maison et les quelques objets qu'elle
+renferme.
+
+«Tiens, voilà ton Dieu», dit le forçat en renversant d'une claque la
+petite idole!
+
+Les Guiliaks se levèrent épouvantés. Je chassai le forçat et, tirant
+sur la ficelle, je parvins à remettre le Dieu sur ses pieds. Pour le
+calmer, je fis des offrandes, je lui offris du riz et du tabac.
+
+«Dieu est bon aujourd'hui, me dit alors Ytchi, tu vois, il ne s'est pas
+fâché!»
+
+Dans les légendes qu'ils me racontaient, les esprits, les diables et
+les dieux tenaient aussi la plus grande place, et c'était toujours du
+mal et non du bien qu'ils faisaient aux hommes. Les légendes étaient
+simples, tristes et monotones comme leur vie; elles duraient des
+heures entières, elles prenaient l'enfant au berceau pour le conduire
+vieillard à la tombe; celui-ci vivait simplement presque sans aventure,
+c'était l'existence même d'un Guiliak que les vieux me racontaient;
+de temps à autre, quelques détails obscènes qui les faisaient rire
+tous aux éclats. Les chiens, les phoques et les ours surtout étaient
+les héros ordinaires des fables et des histoires que les indigènes
+préféraient; d'autres animaux terribles étaient décrits, tels que se
+les représente l'imagination d'un peuple craintif et enfant. Il y a,
+d'après eux, à Sakhaline une bête malfaisante que l'on entend crier
+parfois dans la forêt; les Guiliaks se cachent alors et se jettent la
+figure contre la terre, ils ne continuent leur route que lorsque le
+silence le permet; le chasseur qui rencontre cette bête, est perdu;
+elle est plus petite qu'un chien, elle a le poil court de la couleur
+de la loutre des rivières; elle s'arrête devant le chasseur qui tire
+aussitôt sur elle; elle se transforme alors et ce n'est plus un seul
+animal qui menace, mais dix, vingt, cent bêtes qui finalement se
+précipitent sur le malheureux et le dévorent.
+
+«Si ceux qui l'ont rencontrée ne sont jamais revenus, demandai-je,
+comment savez-vous qu'elle existe?
+
+--Les vieux nous l'ont dit, et les vieux ne se trompent pas!»
+
+Les Guiliaks improvisent aussi des chansons en marchant dans la forêt;
+ils disent que le temps est beau, que le poisson est nombreux dans la
+rivière, que les enfants se portent bien; ils racontent tout ce qu'ils
+voient et tout ce qu'ils savent de nouveau. Ils chantent l'hôte qu'ils
+viennent de recevoir, célèbrent sa générosité, vantent le thé et les
+aliments qu'il leur a offerts. L'amour tient aussi une grande place
+dans leurs légendes et dans leurs chansons; quelques-unes sont plus que
+grivoises, et il y en a beaucoup que je ne saurais reproduire ici. Dans
+quelques autres, il y a beaucoup de poésie et de sentiment.
+
+Une jeune fille chante: «J'entends la voix de tes chiens, là-bas, au
+haut du village, ils courent joyeusement. Ah! mon bien-aimé, j'entends
+aussi ta voix qui passe par-dessus les peupliers chantants. Tu ne m'as
+pas oubliée, te voilà, te voilà! Le traîneau est devant le village.
+Mon Dieu, mon Dieu! tu le traverses sans t'y arrêter. Mes larmes
+tombent en claquant sur mes genoux, une de l'œil droit, puis une de
+l'œil gauche. Quel chagrin! je ne puis aller te chercher et te prendre
+dans la montagne où me guetteront tant de mauvais esprits. Méchant que
+j'aime tant, que je ne vois plus jamais, que je ne fais qu'entendre
+quand tu passes, oublieux, devant ma porte! Un petit oiseau m'a dit un
+jour en songe: tu t'es donnée à lui, dans la grande forêt, lorsque tu
+cueillais des sanglantes framboises, il retournera à la maison et ne se
+souviendra plus jamais de toi. Hélas, je t'aime toujours!»
+
+[Illustration: VOMITE, POÈTESSE GUILIAKE.]
+
+Dans ses chansons, le Guiliak se vante d'être volage; la suivante en
+est une preuve. L'âme d'une jeune femme qui vient de mourir chante:
+«Homme trompeur et méchant que j'aimais! Tu m'as dit: «Nous souffrons,
+nous ne pouvons nous aimer librement; fuyons dans la nuit de la mort;
+tuons-nous!» Puis tu m'as dit: «Commence». J'ai entendu en expirant les
+aboiements de tes chiens qui t'emportaient sur ton traîneau. La mort
+avec toi aurait été douce; étant seule, mon âme a peur et a froid.»
+
+L'idée du suicide poursuit les amants malheureux dans tous les
+récits que racontent les Guiliaks. Il y a des récits lamentables.
+Nianguine possédait un répertoire très riche. Il parlait d'une voix
+sourde, en fumant. Il buvait du thé et avait pour cela une capacité
+extraordinaire: je lui ai vu boire, en racontant une longue histoire,
+dix-huit grands verres de thé. Dans les moments palpitants, il poussait
+de sourds meuglements, et il envoyait sa fumée tristement en l'air:
+peuh! peuh! Les autres l'écoutaient avec recueillement.
+
+Un jour, il commença une histoire des plus banales, celle d'un Guiliak
+qui avait épousé une femme accomplie, devenue une mère féconde. Un
+jour, dans la forêt, ce Guiliak rencontra des esprits qui avaient
+pris la forme de petits renards. Ils apparaissaient sur la route, et
+lui barraient le passage quand il voulait revenir à la maison; ils
+disparaissaient quand le pauvre homme reprenait le chemin de la forêt.
+C'étaient les serviteurs d'un puissant esprit devenu amoureux de la
+femme guiliake. Le mari erra ainsi des jours et des nuits. Il put
+après quelques semaines revenir à la maison. Un spectacle horrible
+l'attendait: sa femme et ses enfants avaient été coupés par l'esprit en
+tout petits morceaux, et ses chiens pendus par la queue aux arbres du
+rivage!»
+
+Nianguine s'arrêta alors, sa voix était devenue lamentable! Il éclata
+en sanglots:
+
+«Qu'as-tu? es-tu malade, demandai-je?
+
+--Non, c'est ce que je raconte qui me fait pleurer moi-même!»
+
+Le pauvre homme essuya ses yeux avec sa manche et ajouta:
+
+«Une pareille émotion me prend toujours à cet endroit de mon récit; je
+raconte souvent cette histoire, mais je ne peux jamais la terminer.»
+
+Et comme moi, mes lecteurs ignoreront toujours la fin de cette
+épouvantable aventure!
+
+
+
+
+_CHAPITRE X_
+
+Chez les Aïnos.--Croyances et superstitions.--La maison aïno.--Le type
+aïno.
+
+
+Les Aïnos vivent dans la grande presqu'île méridionale de l'île de
+Sakhaline, sur les côtes et sur le bord des rivières. Lorsqu'on suit
+la route si mauvaise qui va de Korsakovsk jusqu'à la rivière Naïba, on
+trouve, après avoir franchi la ligne de partage des eaux formée par les
+monts Tounaï, qui séparent le bassin de la Soussouïa de celui de la
+Naïba, un premier campement aïno, à côté du village russe de Takoe; ce
+campement est situé à 63 verstes de Korsakovsk; 13 verstes plus loin
+vient, près du village russe de Galkine-Vravski, le village aïno appelé
+Séantsi. Le village aïno de Takoe ne comprend que huit maisons et celui
+de Séantsi n'en a que trois. Notons ensuite sur la Naïba, une série
+de campements de deux à sept habitations, chacun d'eux en général à
+l'embouchure d'une rivière.
+
+Sur la côte occidentale de la presqu'île s'échelonne une autre série
+de petits villages, parmi lesquels se distingue Estury. A Estury, les
+Aïnos se sont mêlés aux Guiliaks, et les demi-sangs nés de ces unions
+mixtes présentent presque tous les mêmes caractères: ils ont le crâne
+guiliak et le système pileux aïno.
+
+[Illustration: LA MONTAGNE AU PAYS DES AÏNOS.]
+
+Les Aïnos se donnent à eux-mêmes le nom d'Aïno qui dans leur langue
+signifie «homme», et l'île de Sakhaline est appelée par eux l'île des
+Aïnos «Aïnomisouri.» C'est à tort que bien des ethnographes prononcent
+le mot _Aïno_ comme s'il était écrit _Aïnosse_; l's que j'ajoute
+lorsque j'écris le pluriel du mot _Aïno_ est simplement le signe
+ordinaire de l'orthographe française.
+
+Les Aïnos et les Guiliaks ont un grand nombre de coutumes communes,
+qui sont nées des mêmes nécessités et des mêmes exigences de la
+vie. Ils habitent la même île, sont soumis aux mêmes conditions
+atmosphériques, sociales et économiques; ils sont, au nord comme au
+sud, des chasseurs et des pêcheurs. Les Aïnos vivent peut-être mieux
+que les Guiliaks, grâce aux Japonais, qui ont établi des pêcheries non
+loin de certains villages, et qui les emploient comme ouvriers. Les
+Japonais leur ont apporté et vendu des instruments moins primitifs que
+ceux dont se servaient jadis les indigènes de l'île, et leur ont donné
+une vague idée du confort, si l'on peut employer ce mot en parlant des
+Aïnos.
+
+Au premier abord, l'Aïno semble plus arriéré et plus bas dans
+l'échelle des peuples que le Guiliak lui-même. Il est plus réservé,
+moins confiant et moins communicatif. Dès qu'un étranger entre dans
+sa hutte, le Guiliak aime à rire, à plaisanter, à jouer comme un
+très jeune enfant; l'Aïno parle peu; il reste grave et sérieux. Les
+conversations que les Aïnos ont eues avec moi, et dont je relaterai
+quelques fragments, étaient empreintes de mélancolie, et les légendes
+qu'ils racontaient, le plus souvent pleines de tristesse. Ils sont
+certainement plus perfectibles que les Guiliaks. Il y a aujourd'hui
+au Japon, dans l'île de Yéso, des écoles florissantes que fréquentent
+les Aïnos, et il ne faut pas oublier que beaucoup de Japonais, parmi
+les plus intelligents de Tokio, sont, bien qu'ils s'en défendent, des
+descendants d'Aïnos. La population japonaise semble être un mélange
+de races diverses, parmi lesquelles les Aïnos n'ont pas produit les
+individus les moins intelligents.
+
+Les savants ne sont pas fixés sur la race à laquelle ils doivent
+rattacher les Aïnos. Certains voyageurs en font les autochtones des
+îles de Sakhaline et de Yéso; d'autres les considèrent comme les
+membres d'une grande famille qui comprendrait, en outre, les peuples
+primitifs de l'Amérique du Nord; il y en a qui les rapprochent, les
+uns des Mongols, les autres des Coréens. Le docteur Kirilov, qui a
+longtemps vécu à Sakhaline, comme médecin officiel du district, et
+qui a étudié avec le plus grand soin les Aïnos, les fait venir de
+Polynésie; l'opinion du docteur Kirilov est combattue par M. Bœlz, le
+médecin si connu de l'empereur du Japon. Le docteur Bœlz a surtout vu
+les Aïnos du Japon. Il admet que les invasions ont séparé des peuples
+de même race et rejeté vers l'est les ancêtres des Aïnos; dans une de
+ses brochures, il rapproche de curieux portraits de Russes et d'Aïnos,
+et il est évident qu'on est très étonné de voir la ressemblance qui
+existe entre certains d'entre eux, entre le comte Tolstoï, par exemple,
+et tel Aïno du Japon. Les mensurations que je faisais sur les Aïnos
+et sur les forçats venus du sud de la Russie étaient très semblables,
+et j'attends avec curiosité l'opinion que donnera en les étudiant le
+savant anthropologue du Muséum, M. le professeur Hamy, à qui elles ont
+été confiées à mon retour.
+
+On trouve moins d'Aïnos capables de comprendre la langue russe, que de
+Guiliaks; par contre, quelques-uns parlent le japonais et cinq d'entre
+eux l'écrivaient même, lors de mon passage dans leur village.
+
+Il y a aujourd'hui un petit dictionnaire russo-aïno, qui ne veut pas
+dire que les Aïnos aient ou aient eu une langue écrite, bien qu'ils
+s'en vantent couramment. Un jour, disent-ils, le Dieu japonais vint
+rendre visite au Dieu aïno: celui-ci pria son confrère à dîner: le
+repas fut copieux. Que peuvent faire deux Dieux lorsqu'ils se trouvent
+ensemble? ils se grisent. Le Dieu aïno fatigué, s'endormit bientôt,
+et le Japonais profita de son sommeil pour lui voler sa grammaire et
+sa langue écrite. Voilà pourquoi les Japonais savent lire et écrire,
+tandis que les Aïnos sont restés des ignorants.
+
+Je cite cette légende, car on la retrouve chez tous les indigènes de
+Sibérie: chez les Guiliaks, c'est le vent qui emporte dans la mer le
+livre du Dieu endormi.
+
+Ces deux légendes sont évidemment de date assez récente.
+
+Les Aïnos n'ont pas à la vérité un dieu, mais des dieux; toute force
+de la nature qui les accable sans qu'ils la comprennent devient dieu
+ou diable, selon le plus ou moins de mal qu'elle leur fait. Dieu vit
+dans l'espace et non dans le ciel et il est assisté de nombreux petits
+dieux, sous-dieux et esprits de toute espèce; il y a aussi des diables,
+toujours malicieux et cruels. Quand on cherche à obtenir à ce sujet une
+explication, on s'aperçoit qu'ils confondent les dieux et les diables,
+et que l'un nomme dieu ce que l'autre appelle diable. A mon avis le
+mot et l'idée de diable sont récents chez les Aïnos, et leur furent
+donnés par les Russes. Ils croient simplement qu'il existe une quantité
+innombrable de dieux ou d'esprits, qui sont capricieux, et qui ont les
+mêmes défauts que les hommes. Ils admettent très bien l'existence du
+dieu russe enseigné par les popes; ce n'est qu'une nouvelle puissance à
+ajouter à la liste si longue de leurs divinités.
+
+Les dieux sont très jaloux les uns des autres; non contents de jouer
+de mauvais tours aux hommes, ils se querellent et se battent, et
+malheur au pauvre Aïno qui passe au milieu d'eux pendant le combat!
+Le vent et la pluie sont des ennemis acharnés, ainsi que la mer et
+le tonnerre, le soleil et la neige, le feu et l'eau. Les esprits du
+feu même se haïssent entre eux, et s'il y a dans une même maison deux
+foyers, il ne faut pas porter de la cendre ou de la braise de l'un
+dans l'autre, car la guerre s'élèverait entre eux. Quand deux dieux se
+battent, l'un parfois tue l'autre; les Aïnos le croient fermement. Il
+est interdit aussi de porter du feu du foyer hors de la maison. Enfin,
+hiver comme été, le feu doit brûler dans le foyer sans s'éteindre, car
+le feu qui s'éteint est un dieu qui meurt. Quand ils s'endorment ou
+quand ils s'absentent, les Aïnos couvrent le feu de cendres, afin de
+trouver le lendemain ou à leur retour quelques braises rouges encore.
+Si le feu est éteint, on ne peut le rallumer qu'à l'aide du briquet;
+les allumettes ne peuvent guère servir que pour la pipe.
+
+Laisser tomber dans l'eau un tison, une allumette ou même une simple
+cigarette, est un péché; car le feu est vaincu par l'eau: un esprit
+de l'eau tue un esprit du feu. Le temps n'est pas encore loin où l'on
+faisait du feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre.
+Deux hommes tenaient horizontalement un morceau de bois, dont le milieu
+reposait sur un autre, perpendiculairement placé, une extrémité en
+terre. Deux autres hommes prenaient des lanières attachées au second
+morceau, qu'ils faisaient vivement pivoter sur lui-même de droite à
+gauche, puis de gauche à droite, et ainsi de suite, tandis que leurs
+compagnons appuyaient de toutes leurs forces sur le premier. Le
+frottement produisait d'abord beaucoup de fumée, puis du feu. Les deux
+morceaux de bois étaient respectés, et participaient en quelque sorte à
+la divinité.
+
+Les Aïnos sont si terrifiés par les dieux, qu'ils pensent à eux à tout
+instant: quand ils mangent, quand ils boivent, quand ils fument, ils
+font toujours quelque offrande. Ils en font parfois en se couchant, et
+s'ils voyagent, ils trouvent, sur la route, des endroits où vivent des
+esprits avides de présents; il y a aussi des pierres sacrées, qu'il
+faut particulièrement vénérer.
+
+Ils offrent enfin à leurs dieux ce qu'ils appellent des «inaos»: ce
+sont des morceaux de bois terminés en copeaux, fixés souvent à de
+très longues perches. A chaque circonstance importante de la vie, ils
+dressent les inaos: il y en a de tous les côtés de la maison, on en
+pare la cage de l'ours, on en élève dans la plaine au bout de grandes
+perches plantées en terre; il y en a à la barque et au traîneau. Les
+inaos jouent un peu le rôle des cierges de la religion chrétienne, mais
+il faut voir surtout en eux un reste du culte chamaniste et un souvenir
+des sacrifices humains. Le haut de l'inao est la grossière image d'une
+tête à forte chevelure, et le bâton représente le corps; il y en a même
+qui montrent un sexe grossièrement façonné. Ces derniers se placent en
+général sur des tombeaux.
+
+[Illustration: INAOS OU OFFRANDES ÉLEVÉES EN L'HONNEUR DES DIEUX PAR
+LES AÏNOS.]
+
+Puisque j'ai parlé du chamanisme, je dois faire observer que les
+sorciers-prêtres, les chamanes, ont presque disparu chez les Aïnos, et
+qu'il n'y a pas chez eux de femmes chamanes. Un Russe de Sakhaline, qui
+connaissait très bien le pays et les Aïnos, m'a dit qu'on ne trouve
+guère aujourd'hui que trois ou quatre chamanes parmi les Aïnos. Comme
+les maladies sont des châtiments envoyés par les dieux et quelquefois
+même des méchancetés gratuitement faites par eux, le chamane vient au
+secours des malades. Il n'est au fond qu'un charlatan.
+
+Ce sont parfois les anecdotes qui peignent le mieux le caractère
+des peuples; en voici une qui me paraît typique. Poutka, un de mes
+compagnons, était un grand Aïno, assez jovial, d'une complaisance sans
+limites. Il portait une longue barbe noire, et sous ses vêtements
+déchirés, il avait l'air d'un vrai brigand; il était aussi doux qu'il
+paraissait terrible. Il venait souvent me voir avec un Aïno plus âgé,
+qui se nommait Otaka et qui était le plus intelligent de la région.
+Otaka me disait des légendes tristes d'une voix mélancolique; il
+parlait très bien le russe. Il m'expliquait les croyances populaires.
+
+«Le pope russe veut, disait-il, me convertir à sa religion, et il
+n'est que le prêtre d'un faux dieu. Il nous dépeint son dieu comme bon,
+comme toujours prêt à protéger les hommes et à leur pardonner. Un dieu
+si bon ne peut exister, et s'il existe, il est bien inutile qu'on le
+prie, puisqu'il ne peut pas faire le mal. Les esprits sont méchants,
+et ils s'amusent à nous voir souffrir. Souvent un pauvre petit rat
+sort de son trou près du campement, nos chiens courent à lui aussitôt;
+ils sautent, ils aboient, et le font trembler par ce bruit pour lui
+formidable; ils lui barrent le chemin qui le conduirait à sa tanière,
+ils le saisissent, jouent avec lui, et le font souffrir bien longtemps.
+Vois-tu, les esprits et les dieux sont pareils à des chiens, et le
+pauvre petit rat, c'est le malheureux Aïno qu'ils torturent à leur
+fantaisie!»
+
+Je demandai à Otaka s'il croyait qu'on pût attendrir, en priant, les
+dieux et les esprits.
+
+«Non, je ne le crois pas, répondit-il. Quand la neige tombe ou quand
+la mer est furieuse, l'Aïno perdu dans la forêt ou ballotté dans sa
+barque, pleure et prie quelquefois; mais la neige continue à tomber et
+la tempête est parfois plus forte. Les dieux épargnent seulement les
+hommes qui leur font souvent des offrandes et leur donnent à boire et à
+manger. Une prière pour eux ne signifie rien!»
+
+C'est le même Otaka qui me disait un jour:
+
+«Le pope m'a raconté que nous avons une âme, et que cette âme plus
+tard habitera avec Dieu. Je ne crois pas cela. Si les morts vivaient
+dans un autre monde, ils s'occuperaient encore de nous. J'ai eu un
+fils qui est mort jeune et un père qui vécut très longtemps; je pense
+souvent à eux, je me rappelle leurs paroles; s'ils étaient aujourd'hui
+avec Dieu, ils me l'auraient fait sentir; ils me l'auraient fait
+savoir; car ils m'aimaient trop pour me laisser inconsolable et pour me
+voir pleurer si longtemps.
+
+--Il y a un proverbe dans mon pays, dis-je à Otaka, qui prétend que
+lorsqu'on est mort, c'est pour longtemps.
+
+--Ton proverbe est un menteur, répartit Otaka, quand on est mort, c'est
+pour toujours.»
+
+Comme la plupart des autres Aïnos, Poutka, au contraire, croyait à la
+métempsychose; d'après ce qu'il m'expliquait, l'âme de l'homme qui vit
+honnêtement habitera plus tard le corps d'un animal d'ordre supérieur,
+c'est-à-dire qu'il deviendra phoque ou chien, ours peut-être.
+
+Otaka me fit assister à une scène originale, qui eut lieu vers le
+soir, et dont je fus le témoin secret. Des Aïnos d'un village voisin
+avaient été sur mer par un gros temps, et leur barque, emportée par
+un courant sans doute, se brisa contre un écueil, ou du moins ce fut
+ce qu'on se figura quand, quelques jours après, la mer en rejeta les
+épaves sur le rivage. Les gens du village attendirent quelques jours
+encore, et l'un d'eux découvrit, à la marée descendante, deux cadavres
+presque méconnaissables. On apporta alors devant la mer ce qui avait
+appartenu aux défunts, et on décida de donner aux dieux des eaux, les
+objets les plus importants, les lances et les sabres. Quelques hommes
+s'en saisirent et les brisèrent, puis ils coururent en criant vers la
+mer; ils agitaient en leurs mains les tronçons de sabres et de lances,
+et les frappaient les uns contre les autres; ils entrèrent dans la mer
+et y jetèrent tour à tour les débris qu'ils tenaient. Les spectateurs
+étaient nombreux, mais les femmes n'assistaient pas à la cérémonie.
+Les Aïnos poussaient des sanglots et des cris perçants; ils revinrent
+enfin silencieusement à la maison; la nuit était déjà profonde, et les
+chiens du campement, épouvantés par le bruit inaccoutumé qu'ils avaient
+entendu, aboyaient longuement et lugubrement dans les ténèbres.
+
+Il ne faudrait pas croire qu'Otaka eût l'esprit préoccupé par les
+grands problèmes de la vie; loin de là; ce n'était qu'un brave homme,
+doux et intelligent, qui se sentait tout petit et très faible devant
+les dangers trop fréquents, de la mer et de la forêt. Il me disait ses
+souffrances avec mélancolie, mais sans amertume; l'existence, dure
+pour lui, l'était aussi pour tous les autres, et comme eux, il était
+résigné à son sort. A quoi bon lutter? Aux pauvres gens tout est peine
+et misère!
+
+Il trouvait aussi que la vie avait des joies nombreuses; il était le
+plus souvent en proie à un vague effroi; mais comme il semblait, sinon
+heureux, du moins content, quand, dans sa maison, il jouait avec ses
+enfants! Il leur faisait avec son couteau des jouets bizarres, ayant
+toujours son bon sourire grave et ses yeux si rêveurs. Sa maison était
+la plus propre et la plus vaste du campement.
+
+Comme chez les Guiliaks, autour des maisons sont des dépôts de
+poissons, installés sur pilotis, une cage pour l'ours, et une longue
+perche horizontale à laquelle sont attachés les chiens. Plusieurs
+familles habitent souvent sous le même toit; trente personnes vivent
+parfois ensemble, et tel campement, qui ne comprend que trois huttes
+de bois, a pourtant quatre-vingts habitants. Il y a souvent plusieurs
+propriétaires et toujours un maître. Chez Otaka, chez Bigoumka, un
+autre Aïno, riche et intelligent, il y avait même des serviteurs, que
+leurs maîtres habillaient, nourrissaient et mariaient.
+
+La maison aïno est toujours plus grande que la maison guiliake. On
+y entre par une sorte de hutte, formant tambour; la pièce comprend
+souvent deux foyers, et j'ai vu des fenêtres dans deux ou trois
+endroits. Les foyers sont au ras du sol, et non surélevés, comme chez
+les Guiliaks. Outre les vêtements en peaux de bêtes, et les objets
+en bois ou en écorce, les Aïnos ont des vêtements en fils d'orties,
+qu'ils tissent eux-mêmes, et des pots et des marmites que leur ont
+vendus les pêcheurs japonais. Au fond, en face de la porte, est la
+place de l'hôte vénéré, et à gauche de l'entrée, sur des planches,
+ou le long du foyer, est celle du maître de la maison. Ils vendent,
+eux aussi, volontiers, les objets qu'un étranger désire, et celui-ci
+obtient tout plus facilement, s'il veut bien offrir de l'eau-de-vie à
+toute la maisonnée. Le tabac a aussi le plus grand succès; les femmes,
+et même de tout petits enfants, fument avec joie leurs longues pipes.
+Personnellement, j'offrais de l'argent, du tabac, du riz, du pain, mais
+jamais d'eau-de-vie, bien que toujours on m'en eût demandé.
+
+Ils refusaient de vendre les objets qui avaient un caractère
+religieux, mais offraient toujours d'en fabriquer de semblables à
+mon intention. Ils m'invitaient quelquefois à leur dîner, que je
+contemplais plus que je ne le partageais. Ils mangent la tête et la
+queue de saumons crus, et crus aussi, des harengs; ils ne salent jamais
+le poisson, si ce n'est avec de l'eau de mer. Le hareng se mange en
+général avec le chou de mer, qui est vivement préparé, arrosé seulement
+d'eau très chaude, et dont l'odeur est insupportable, même à un nez peu
+délicat.
+
+Les Aïnos se laissent mensurer assez facilement la tête, sinon le
+corps. Ils me disaient toujours que c'est un péché que de montrer son
+corps; et pourtant, quand le soir j'entrais dans les huttes je voyais
+presque toujours les maris et les femmes, couchés autour du foyer et
+nus sous la même peau ou la même couverture. Je dois à la vérité de
+déclarer que le corps de la femme aïno, de Sakhaline, ne tenterait que
+rarement le pinceau ou le ciseau d'un artiste.
+
+[Illustration: TYPE AÏNO.]
+
+Les Aïnos sont de taille moyenne, grands même quelquefois; ils ont
+de grandes mains et de grands pieds. La tête paraît toujours longue,
+à cause de la barbe qu'ils portent; mais, chez les types sans barbe,
+on la trouve plutôt ronde. Sur tout le visage est une expression de
+mélancolie et presque de crainte. Le front est semblable à celui des
+Européens. Les oreilles sont grandes, le lobe qui n'existe guère chez
+les Guiliaks est peu apparent; le nez est semblable à celui de la
+race blanche, et très différent du nez aquilin des Mongols; la bouche
+grossière, large, est dessinée de façon rudimentaire. Les yeux, d'un
+brun très foncé, sont tout à fait horizontaux; ceux des enfants sont
+ronds, jusqu'à un certain âge; les cils qui les abritent, ne sont pas
+plantés à la mongole; les sourcils épais rappellent ceux des petits
+russiens. En un mot, par leurs pommettes saillantes seulement, le type
+aïno pourrait être rangé parmi les Mongols.
+
+Le système pileux est très développé chez les Aïnos; ils ont en général
+une barbe noire, très touffue, qui leur cache la bouche; les joues
+disparaissent sous les poils, dont quelques-uns sortent des oreilles
+et du nez. J'ai constaté que si les jambes et les bras étaient velus,
+le corps l'était moins que je ne m'y attendais. Avec leurs grandes
+barbes et leurs longs cheveux, ils ressemblent souvent à des popes,
+et plus d'un Russe à qui je montrai, sans leur en dire l'origine, des
+photographies d'Aïnos, ont cru y retrouver des compatriotes.
+
+Lorsqu'on aperçoit de loin les femmes, qui sont notablement plus
+petites que les hommes, on hésite sur leur sexe, car elles semblent
+porter de formidables moustaches; au moment du mariage, elles se
+tatouent la lèvre supérieure, et elles y tracent une large bande
+bleue qui se relève en crocs sur le visage. L'opération a des suites
+désagréables, car le visage de la femme enfle de disgracieuse façon.
+Leur nez est quelquefois très amusant et ressemble à une petite boule
+de graisse, perdue entre deux joues rebondies. Elles ne sont pas
+toujours laides; il y en a même de très gentilles; on peut le constater
+par les photographies. Elles portent souvent de volumineuses ceintures,
+faites de gros anneaux, dans lesquels passent des anneaux plus petits.
+Les robes des enfants sont ornées d'anneaux, de boutons en métal, et
+dans le dos, de perles de couleur et de talismans.
+
+
+
+
+_CHAPITRE XI_
+
+Chez les Aïnos.--Mœurs et Coutumes.--Le Mariage.--La
+Maternité.--Occupations des indigènes.--Cérémonies funèbres.
+
+
+On a vu combien peu j'ai parlé des vêtements, de la cuisine, de la
+maison et du campement des Aïnos; c'est que je veux raconter ici les
+coutumes spéciales à ces indigènes, tandis qu'il suffit de noter d'un
+mot des mœurs, des habitudes et des objets qui sont décrits déjà dans
+le chapitre consacré aux Guiliaks.
+
+J'eus souvent l'occasion de photographier des enfants aïnos; les plus
+grands posaient gaiement et sans se faire prier, montrant, dans un bon
+gros rire, leurs dents blanches comme du lait. Les petits étaient plus
+méfiants.
+
+Les Aïnos adorent leurs enfants et les gâtent beaucoup; ceux-ci
+poussent en liberté dans le campement. Que de fois, lorsque je donnais
+des bonbons aux Aïnos, j'ai vu les gamins accourir! l'indigène cassait
+les friandises entre ses dents et les partageait en donnant la becquée
+à chaque enfant. Il y en avait parmi eux de tout petits, qui se
+traînaient avec peine encore, et qui me suivaient avidement en ouvrant
+une bouche gourmande.
+
+[Illustration: UN ENFANT AÏNO.]
+
+[Illustration: LES GAMINS D'UN VILLAGE AÏNO.]
+
+Dès le plus jeune âge, on reconnaît à la coiffure les filles et les
+garçons; les filles gardent toujours les cheveux comme les leur a
+donnés la nature, tandis que les garçons les portent très longs par
+derrière, mais coupés ras sur le front, coiffure qu'ils garderont
+d'ailleurs toute leur vie. Un petit triangle en étoffe ornée de perles
+blanches et bleues, leur pend sur le front; c'est une sorte d'amulette,
+que les parents refusent toujours de vendre. Les enfants, quoique
+sales, sont habillés avec un soin relatif.
+
+Les pères emmènent leurs fils encore très jeunes à la chasse et à la
+pêche; on leur montre les travaux qu'ils devront faire plus tard à
+leur tour; les petites filles, de leur côté, regardent leurs mères qui
+travaillent à la maison. Il est presque impossible de connaître l'âge
+des enfants; les Aïnos et les Guiliaks ne savent jamais leur âge. Un
+vieillard répond toujours qu'il est très vieux et qu'il n'a jamais
+pensé à compter chacune de ses années.
+
+La puberté ne vient pas très tôt chez les Aïnos; mais dès qu'elle
+apparaît, les enfants pensent au mariage; un garçon peut se marier à
+treize ans, et une fille à douze; c'est après le mariage que cette
+dernière commence à se tatouer la lèvre supérieure. Les parents
+fiancent leurs enfants, parfois au berceau et sans les consulter; on ne
+demande pas, en principe, l'avis des mères, bien qu'elles aient souvent
+une grande influence sur les décisions que prendront leurs maris.
+
+[Illustration: JEUNE FILLE AÏNO.]
+
+Lorsque chez les Aïnos, un jeune homme désire se marier, il s'en va
+à la chasse, et traverse quelques villages; si, dans l'un d'eux, il
+trouve la fille qui lui plaît, il s'inquiète aussitôt de la dot qui
+sera exigée, et le mariage est bientôt décidé. La jeune fille n'est pas
+consultée, la gloire d'avoir été choisie doit suffire à son ambition.
+Il n'y a aucune cérémonie à l'occasion du mariage: la dot est payée par
+les parents du jeune homme. Pour certains, elle se compose de quatre ou
+cinq chiens, pour d'autres, d'une dizaine de zibelines; elle comprend
+parfois une barque ou un traîneau. Souvent aussi, le jeune homme
+travaille un temps fixé chez son futur beau-père. On peut dire que, dès
+son entrée chez celui-ci, il a les droits de l'époux et qu'il en use.
+Si le beau-père n'a pas de fils, il garde toujours le jeune ménage avec
+lui; autrement le mari emmène sa femme, lorsque la dot est payée, chez
+son père, chez son frère aîné, ou bien encore dans une maison neuve,
+spécialement construite par lui.
+
+Dans un ménage sur six, à peu près, la femme est plus âgée que
+son mari; il y a même parfois dix ans, vingt ans de différence.
+Quelquefois, en effet, le frère aîné meurt, laissant une veuve et un
+frère cadet; celui-ci épouse alors la femme de son frère, ce qui est
+pour lui une économie, car cette femme appartenant déjà à sa famille,
+il n'a pas de dot à verser. Avec des unions si mal assorties, il est
+fréquent que la femme ne puisse pas longtemps suffire au travail de
+la maison: une femme chez les Aïnos est vieille à trente-cinq ans;
+elle est déjà déformée par la maternité et accablée par des travaux
+trop rudes. Le mari épouse alors une seconde femme, et il la prend la
+plus jeune possible pour qu'elle travaille plus longtemps. La première
+femme reste, en général, la vraie maîtresse de maison; chaque femme vit
+dans une hutte spéciale, mais les enfants des deux lits ont des droits
+égaux. Les Aïnos assez riches pour se payer le luxe de deux femmes
+jeunes, le font avec joie: celles-ci vivent ensemble sans jalousie, et
+dans ce cas, me disait un Aïno avec mépris, elles n'ont pas plus de
+valeur l'une que l'autre.
+
+Le docteur Kirilov a trouvé plusieurs cas de polyandrie: il a vu onze
+hommes qui vivaient avec cinq femmes, et une autre fois, une femme
+de plus de trente ans, qui habitait avec deux hommes, l'un âgé de
+vingt-cinq ans, et l'autre n'en ayant que treize. Je suis entré dans
+une maison où trois frères vivaient avec une seule femme; j'ignorais
+ce détail et je demandai à l'un d'eux, en montrant un gamin qui jouait
+dans le sable devant la porte:
+
+[Illustration: UN RICHE AÏNO.]
+
+«C'est ton fils?
+
+--Non, répondit-il, c'est le nôtre à tous les trois!...»
+
+Il y a aussi de malheureuses filles, très pauvres, qui vont servir
+dans les huttes voisines; leur vertu court grand risque pendant un
+tel voyage; quelquefois pourtant, elles trouvent un mari dans l'une
+d'elles; enfin, il y a des Aïnos qui recueillent chez eux une orpheline
+qu'ils élèvent, et qui devient souvent la concubine du père ou du fils
+de la maison, des deux même parfois. La femme légitime ne dit rien et
+doit fermer les yeux sur les infidélités de son mari qui ne lui rend
+pas toujours la pareille; la femme, en effet, qui trompe son mari peut
+être chassée par lui. Quant à son complice, il est jugé par les vieux
+du village qui le condamnent à des dommages-intérêts; l'amende est
+payée en chiens; mais si le condamné est trop pauvre, il entre comme
+domestique chez celui qu'il a offensé. Un vieux garçon n'a pas le droit
+d'être au nombre des juges; car, me disait Poutka, un vieux garçon est
+un être profondément méprisable.
+
+Il est vrai que le mari pourrait chasser sa femme et divorcer, mais il
+ne le fait que rarement, dans ce cas en effet, le beau-père ne rend pas
+la dot, et le mari perd alors et la femme et l'argent.
+
+Les femmes Aïnos ne sont pas très fécondes, parce qu'elles
+nourrissent beaucoup trop longtemps leurs enfants, presque toujours
+trois ans; elles ont de trois à cinq enfants. Quand une femme est
+grosse, chacun la respecte et l'honore; lorsqu'elle sent les premières
+douleurs, tous les hommes doivent quitter la maison, elle-même
+va souvent dans une petite cabane qu'on a construite pour elle à
+l'écart. Les femmes lui prêtent toujours assistance: on croit que
+l'accouchement est plus ou moins pénible, selon les péchés qu'elle a
+commis. Le mari, cependant, entre dans une maison voisine de la sienne,
+et il se couche sans mot dire auprès du foyer, il reste ainsi sans
+bouger et silencieux, jusqu'au moment où il apprend la naissance de
+l'enfant. Il lui est alors permis de boire un peu d'eau et de manger
+du poisson; mais il n'ose pas encore parler, il lui est défendu de
+boire de l'eau-de-vie, il doit éviter tout péché, car c'est le moment
+où une partie de son âme passe dans le corps de son enfant. Ses amis
+l'invitent à sortir, lui offrent d'aller chasser avec eux: il faut
+qu'il refuse leur invitation, et pendant six jours, il reste couché;
+le septième jour, tout lui est permis, il rentre alors dans sa maison,
+va voir sa femme et le nouveau-né, reprend ses travaux et sa vie
+habituelle.
+
+Il est toujours très rare de voir un mari assister à l'accouchement de
+sa femme. Celle-ci, de son côté, ne peut regarder son bébé que deux
+heures au moins après sa naissance. Pendant deux jours, elle ne peut
+manger que du riz, et l'eau lui est interdite; le troisième jour,
+le régime est déjà moins sévère et elle peut manger tout ce qui lui
+plaît; mais elle ne saurait toucher au foyer, les esprits du feu s'en
+fâcheraient, car elle est encore impure et souillée; le sixième jour,
+elle prépare un peu de nourriture avec de l'eau qu'elle va chercher
+elle-même, et le septième elle reprend ses occupations journalières.
+
+J'ai assisté au premier lavage d'un enfant nouveau-né: une femme
+l'avait couché dans de l'herbe, sur ses genoux, elle prenait de l'eau
+dans sa bouche et elle la crachait vivement sur le corps du bébé en le
+râclant avec un copeau mou. On m'a assuré que parfois le lavage est
+plus complet, et que, dans certains villages, on se sert l'hiver d'eau
+glacée. De toute façon le premier lavage de l'enfant est souvent aussi
+le dernier de son existence.
+
+La femme reprend donc son travail au bout de sept jours. Son rôle dans
+la maison est important: elle doit surveiller et élever les enfants,
+faire le ménage, soigner les bêtes et les gens, coudre les vêtements,
+nettoyer les fourrures rapportées de la chasse, fabriquer les robes et
+les bottes en peau de poisson, cueillir des baies et des racines, et
+les préparer pour l'hiver, aller chercher des orties, les nettoyer, les
+tisser, en faire de l'étoffe, et je suis sûr que j'oublie encore de
+noter ici quelques-uns de ses travaux.
+
+L'homme, lorsqu'il est au campement, fait des instruments de pêche
+et de chasse, fabrique des pièges à loutres et à zibelines, répare
+la barque et le traîneau. Il quitte souvent le village. Tantôt il
+va rendre visite à des amis: on peut dire que tous les Aïnos se
+connaissent et lorsque l'un d'eux en rencontre un autre, il demande
+toujours:
+
+«Comment se porte-t-on dans ton village?»
+
+La pêche occupe beaucoup les Aïnos. La rigueur du climat les oblige,
+en effet, pendant l'été, à prendre et mettre en réserve des poissons
+pour tout l'hiver. Ils se lèvent parfois avant le soleil, font glisser
+silencieusement leurs barques longues et étroites sur la rivière, et
+ils regardent ce que fait le poisson: si celui-ci est au fond de l'eau,
+ils le harponnent et le jettent sur la paille qui remplit le fond du
+canot. Au mois d'août, passent des bancs de poissons en rangs si serrés
+qu'on peut les prendre à la main; le plus souvent, les pêcheurs se
+servent de longs filets.
+
+Les chefs des pêcheries japonaises les engagent parfois comme
+ouvriers, par exemple dans les pêcheries dirigées par M. Damby et par
+M. Biritch; ils font bien leur travail, mais ils sont insouciants du
+lendemain, et, dès qu'ils ont gagné une petite somme, ils n'ont plus
+envie de travailler; ils ne s'aperçoivent qu'un morceau de pain est le
+dernier de la maison qu'après l'avoir mangé. Il y en a pourtant qui
+fournissent, dit-on, à l'industrie, 4 000 à 5 000 francs de poissons
+par an.
+
+Ils pratiquent la chasse, soit le long des rivières, où ils harponnent
+les phoques, soit dans la forêt, où ils tuent des animaux à fourrures;
+les uns ont des arcs et quelques autres des fusils. La moyenne de
+la chasse d'automne est, par chasseur, de six à dix zibelines, cinq
+écureuils et une ou deux loutres. Dans certains villages du nord, les
+Aïnos louaient jadis la chasse aux Guiliaks qui venaient du nord au sud
+en descendant la rivière Poronaï.
+
+Lorsqu'il devient vieux, l'Aïno est respecté: il reste à la maison,
+et c'est lui qui, l'hiver, raconte les histoires et les légendes qu'il
+a lui-même entendues pendant sa jeunesse. Il dit les guerres soutenues
+jadis contre les Japonais et les luttes terribles des villages ennemis.
+Il répète des histoires ou des chansons mélancoliques et tristes, dans
+lesquelles arrivent les aventures les plus épouvantables aux chasseurs
+et aux pêcheurs, et où les acteurs principaux sont l'ours, le phoque ou
+des bêtes fantastiques. On écoute ces légendes avec intérêt, et aussi
+avec respect, car les vieux, même les plus arriérés, sont supérieurs
+aux jeunes: ils ont vu et ils ont vécu. Lorsqu'un vieux meurt, le
+désespoir du village est infini, ils le pleurent avec des sanglots
+intarissables; ils ont très peur de la mort et il n'est pas rare de
+voir un Aïno sangloter sur la tombe d'un homme qu'il ne connaissait pas.
+
+Les maladies dont sont affligés les Aïnos, et qui souvent les
+emportent, viennent du manque d'hygiène et de la saleté; les maladies
+de peau sont fréquentes, et doivent être attribuées, sans doute, à
+l'abus qu'ils font des plats de poisson pourri; les poumons sont
+parfois malades, la tuberculose existe, mais est cependant plus rare
+qu'on pourrait le croire. La variole est l'ennemie la plus redoutable;
+sur les bords de la Naïba, plus de cent Aïnos moururent en 1894 de
+cette maladie. Les Japonais leur apportèrent une terrible influenza en
+1895; c'est avec eux aussi qu'est venue la syphilis.
+
+Les Aïnos sont aujourd'hui moins nombreux que jadis, et il semble aussi
+qu'autrefois ils avaient plus d'enfants. Quand un malade souffre d'une
+maladie nerveuse, de la petite vérole ou même d'une autre maladie,
+ils disent qu'un dragon est entré dans son corps et qu'il faut l'en
+chasser; ils nettoient à fond le foyer, puis entourent le malade
+en silence, et le battent en poussant de grands cris; ils jettent
+certaines plantes odoriférantes sur le sol, courent, en faisant de
+grands gestes, choquent des sabres pour effrayer le mauvais esprit. Le
+chamane, s'il en est un dans le village ou dans les campements voisins
+vient ensuite et a recours à la magie; si un médecin russe passe, on
+le consulte aussitôt. Le chamane, coiffé d'un grand bonnet orné de
+talismans, ne vient guère que la nuit chez les malades.
+
+[Illustration: FAMILLE AÏNO.]
+
+L'homme qui se sent mourir exprime ses dernières volontés, qui
+seront respectées. Lorsqu'il a rendu le dernier soupir, on lui ferme
+les yeux, on l'enveloppe dans une natte faite d'herbes spécialement
+coupées dans les marais, et on le porte à la place qu'il occupait
+d'ordinaire dans la maison, les pieds tournés vers la porte. On pleure
+abondamment; puis les hommes sortent, et pendant que, vautrées autour
+du cadavre, les femmes sanglotent, les hommes fabriquent un cercueil en
+bois.
+
+Le lendemain, on place le mort dans le cercueil et on l'enterre près de
+la maison, mais très peu profondément. On met près de lui des objets
+dont il pourrait avoir besoin, une pipe, du tabac, un couteau, un
+briquet. Sur le tombeau, on dresse un inao et on place une lance la
+pointe en terre; sur l'inao est grossièrement représenté ou sculpté le
+sexe du défunt. J'ai pris dans un de ces cimetières, une tête de phoque
+qui portait elle-même un inao dans les narines et dont nul ne voulut
+m'expliquer la signification.
+
+Le vol d'un crâne de phoque placé sur un tombeau est un crime, celui
+d'un crâne d'ours est plus grave encore; on comprend donc quels dangers
+courrait un voyageur qui, pour enrichir une collection d'anthropologie,
+rassemblerait des crânes humains.
+
+Ce fut grâce aux forçats que j'en pus rapporter pour le Muséum; eux
+seuls m'indiquèrent les endroits où il était possible d'en trouver.
+
+Après la mort d'un Aïno, on partage l'héritage entre les enfants, si
+le défunt n'en a pas décidé autrement. Les instruments de pêche et de
+chasse reviennent aux fils; les outils, les plats, les instruments
+de cuisine, sont pour les filles. Les femmes continuent à habiter la
+maison du défunt, qui est une propriété de famille et non une propriété
+particulière. Ce sont les vieux qui font le partage; le frère n'a pu
+disposer que des objets qui lui sont personnels, et c'est toujours, par
+tradition, le fils aîné qui devient le maître de la maison.
+
+On ne prononce plus jamais le nom du mort, et si un étranger le fait
+devant quelqu'un de la famille en deuil, celui-ci baisse la tête et
+s'en va sans répondre. Les enfants ne parlent plus jamais de leur père;
+on craint les morts, c'est pourquoi leur souvenir est mal conservé.
+
+Il ne reste, par conséquent, que quelques légendes dans la mémoire du
+peuple: les Aïnos n'ont pas d'histoire.
+
+Les Aïnos aiment à raconter des vieilles histoires, à chantonner des
+chansons d'amour: on y entend des amoureux pleurer la mort de celui
+ou de celle qu'ils ont aimé; les femmes sont moins matérielles que
+leurs époux, dont elles célèbrent surtout l'adresse, la bravoure et
+l'honnêteté; les hommes en effet pleurent leur femme, mais semblent
+regretter surtout la bonne soupe qui leur manquera désormais. Voici, à
+ce propos, un couplet d'une chanson caractéristique:
+
+«Jamais je ne retrouverai une ménagère pareille à toi! Quels bons repas
+tu savais me préparer; je me jetais dessus comme le chien sur sa proie,
+et la graisse me coulait sur la barbe et sur les mains, que je léchais
+ensuite avec tant de plaisir!»
+
+On conte que les femmes se sont jadis donné la mort sur le tombeau du
+bien-aimé, et l'on montre sur le bord de la mer une pierre, que l'on
+nomme la Désolée: elle ressemble grossièrement à une femme. La mer
+lui avait pris son mari, qu'elle appela des jours et des nuits sur le
+rivage; elle refusait toute nourriture et se tenait debout sans bouger;
+au bout de quelques semaines, ses cris cessèrent et peu à peu, les gens
+du village la virent se changer en pierre.
+
+Lorsque surgissent des difficultés entre des villages ou des
+particuliers, les vieux s'assemblent et jugent; ils le font d'ordinaire
+honnêtement. Le vol est sévèrement puni, on coupe le doigt du voleur,
+qui se laisse faire sans résistance, d'après ce que m'ont dit les
+indigènes. Quand le voyageur Poliakov quitta le pays des Aïnos, il
+venait d'être volé par une femme; il ne se douta jamais qu'on coupa à
+celle-ci trois doigts pour la punir.
+
+Dans certains villages, le principal juge est le «tchatcha», sorte de
+chef de village qui passe sa fonction en mourant à son fils préféré.
+Les crimes sont très rares et ils étaient avant l'arrivée des Russes,
+punis avec une atroce sévérité. Le temps n'est pas loin où les juges
+invitaient les gens d'un campement à piquer tour à tour un meurtrier
+avec leurs couteaux. L'assassin était ensuite attaché à sa victime et
+on enterrait le mort avec le vivant.
+
+
+
+
+_CHAPITRE XII_
+
+La Fête de l'Ours chez les Aïnos.--Respect religieux pour l'Ours.--La
+veille de la fête.--Discours à la victime.--Le sacrifice.--Après le
+sacrifice.
+
+
+Les Aïnos, comme les Guiliaks d'ailleurs, s'emparent, chaque année,
+d'un jeune ourson; ils l'enferment dans une cage de bois, et la plus
+vénérée de leurs femmes est chargée de le nourrir avec le plus grand
+soin. Lorsque la bête atteint l'âge de deux ans, les indigènes invitent
+leurs amis, et, au cours d'une fête pittoresque dont on lira plus loin
+les détails, ils immolent solennellement l'ours en le chargeant de
+leurs commissions pour le dieu de la forêt, près duquel son âme vivra
+désormais. L'ours, quoi qu'on en ait dit, n'est pas considéré comme
+un dieu, il est le messager que la divinité écoute favorablement. Son
+nom est si respecté qu'on le donne à l'hôte dont la visite semble
+un honneur: j'ai entendu dire parfois, quand j'entrais chez des
+Aïnos--réflexion flatteuse entre toutes:
+
+«Ah! voici l'ours qui vient.»
+
+Toutes les populations si diverses de la Sibérie ont, pour l'ours,
+une semblable vénération. Les Samoyèdes, qui habitent sur le bord de
+l'océan Glacial, disent que son âme est immortelle, et qu'il est le
+fruit de l'amour coupable d'une femme et d'un démon. Les Ostiaks du
+bassin de l'Ob le nomment fils du ciel, et chaque chasseur qui le
+rencontre fait, après l'avoir tué, des excuses à son cadavre. Les
+Bachkirs de l'Oural prétendent qu'il est le fils d'un dieu puissant, et
+qu'il sait tout. C'est un ancien khan, disent les habitants de l'Altaï,
+qui a eu la fantaisie de se métamorphoser en bête. Ce n'est pas un
+khan, répondent les Toungouses du fleuve Amour, c'est un prêtre et un
+sorcier!
+
+«Il est plus qu'un animal et moins qu'un homme, me disait gravement un
+vieux Khirghize nomade; mais il est plus fort que le premier et plus
+intelligent que le second; il est loin de nous en ce moment et pourtant
+il nous observe et il nous entend!»
+
+[Illustration: DÉPART POUR LA FÊTE DE L'OURS CHEZ LES AÏNOS.]
+
+Les Bouriates de la région du Baïkal prétendent que Dieu passait
+un jour à cheval: il rencontra sur sa route, le plus fort de tous les
+hommes qui le fit tomber. Furieux de sa mésaventure, Dieu changea
+l'homme en ours; celui-ci conserva sa force et son intelligence, et
+reçut quelques privilèges divins, dont les hommes ne connaissent pas
+exactement l'importance.
+
+De pauvres Mongols, qui pratiquent la religion bouddhique, m'ont dit
+que l'Homme-Dieu, incarnation vivante de Bouddha, vit dans un monastère
+du Thibet, et élève un ours, dont il écoute les conseils. Certains
+Orotchones considèrent l'ours comme un dieu déchu, qui fut vaincu par
+un dieu plus fort.
+
+J'ai remarqué, en outre, que les indigènes de Sibérie n'aiment pas à
+prononcer le mot d'ours: ils disent «le petit vieillard, le maître de
+la forêt, le respecté, le savant», et le plus souvent ils le nomment
+d'un seul mot court et typique: «lui»! Certains sont plus familiers
+et l'appellent «mon cousin»; pour le paysan russe, il est simplement
+«Michka», ce qui est le diminutif du prénom Michel. Et Michka est très
+malin et très intelligent; il est bon aussi parfois, et il a épargné
+bien des gens épouvantés à sa vue, qui se sont excusés de venir le
+déranger dans sa solitude.
+
+Même en Europe, on a pour l'ours une considération particulière, très
+méritée au dire des plus célèbres dompteurs, qui voient en l'ours le
+plus intelligent et le plus perfectible de tous les animaux féroces.
+Les Allemands des bords du Rhin l'appellent «mon oncle», et dans
+tous les jardins zoologiques la cage de Martin est la plus entourée;
+voyez son succès au Jardin des Plantes. A Saint-Pétersbourg il en a
+plus encore: il fait des cabrioles, il joue à saute-mouton avec ses
+compagnons, à la grande joie du public; et dans une vaste cage, sont
+de gentils oursons, auxquels les enfants font boire de l'hydromel et
+qui, reconnaissants, lèchent affectueusement les mains de leurs petits
+bienfaiteurs.
+
+La fête de l'ours a lieu dans l'île de Sakhaline, chez les Guiliaks
+comme chez les Aïnos. Les condamnés politiques qui ont habité parmi les
+Guiliaks et qui ont étudié leurs mœurs, prétendent que la fête a perdu
+chez ces indigènes du moins, tout caractère religieux: il semble que la
+fête de l'ours n'ait pas toujours existé chez eux; elle est surtout une
+fête aïno.
+
+[Illustration: PROMENADE DE L'OURS.]
+
+L'ours qui doit devenir chez les Aïnos le héros et la victime de la
+fête, est pris très jeune dans la forêt; il est enfermé dans une cage
+en bois, de forme cubique, non loin de la maison de son maître, et il
+n'en sort que l'été pour aller, harnaché de cordes et de lanières,
+se baigner dans la rivière voisine; tous les gens du campement le
+suivent et le contemplent en lui adressant des paroles amicales. Il
+appartient presque toujours au plus riche du village, mais chacun tient
+à honneur de contribuer à sa nourriture. C'est, en général, l'aïeule
+respectée qui lui apporte sa pitance, mais il est quelquefois nourri
+par des jeunes filles; il reçoit sa part de tous les plats que mangent
+les Aïnos et souvent la meilleure part. On lui donne de la soupe de
+poisson, du saumon cru, une côtelette de chien, et, en été, des baies,
+groseilles ou framboises sauvages, dont les ours sont toujours très
+friands. La nourriture lui est apportée sur une pelle en bois, qu'on
+passe à travers les barreaux de la cage, et celle-ci est protégée par
+des inaos. J'ai déjà expliqué ce que sont ces inaos, dans le chapitre
+précédent.
+
+La fête de l'ours a toujours lieu l'hiver et pendant la nuit. Deux ou
+trois jours avant la cérémonie, de tous les villages même les plus
+éloignés, viennent des Aïnos; il faut être bien malade ou bien impotent
+pour n'y pas y assister. Le jour qui précède la fête est consacré aux
+pleurs; l'avant-veille on a surtout bu, dansé et chanté.
+
+Les hommes fabriquent des inaos de grandeur différente, c'est là un
+travail qu'une femme ne saurait exécuter sans péché; les inaos faits,
+il faut préparer le dîner, et par conséquent tuer quelques chiens. Les
+femmes cependant tressent, avec des lianes, une longue ceinture que
+l'ours devra revêtir à l'heure du sacrifice, et à laquelle pendent de
+petits sacs, où l'on enferme un peu de chacun des mets préparés pour
+la fête: poisson sec, graisse de phoque, viande de chien, riz, tabac,
+etc. Ce sont là des provisions pour la route, assez longue, que suivra
+l'âme de l'ours dans son voyage vers la divinité. Les jeunes filles ont
+une tâche spéciale, elles font avec des lianes et des herbes de longues
+boucles d'oreilles qui pareront la tête de la victime.
+
+[Illustration: LA CAGE OÙ L'ON ENFERME L'OURS QU'UNE FEMME VIENT
+NOURRIR]
+
+[Illustration: BAIGNADE DE L'OURS EN ÉTÉ, IL EST ACCOMPAGNÉ DE TOUS LES
+GENS DU CAMPEMENT.]
+
+[Illustration: FABRICATION DES INAOS POUR LA FÊTE DE L'OURS.]
+
+Les vieilles ont aussi leur fonction, et leur rôle n'est pas le
+moins fatigant. Rangées autour de la cage, à quatre pattes, presque
+vautrées, la figure couchée sur les mains et le derrière en l'air,
+elles pleurent, elles gémissent, elles sanglotent. Chaque fois qu'une
+vieille arrive au campement, elle descend du traîneau, et se dirige
+vers la cage pour prendre part à l'étrange concert. Les vieilles se
+relayent, et, à tour de rôle, vont dans une des huttes du campement
+dormir et manger. Devant un tel spectacle, on conçoit que l'ours
+devienne nerveux; il comprend que quelque chose d'extraordinaire se
+prépare, et tourne effrayé dans sa cage en hurlant lugubrement. Le
+signal des pleurs est toujours donné par celle qui, pendant deux ans, a
+pris soin de l'ours, et qui lui a chaque jour porté sa nourriture.
+
+Ces longues lamentations des vieilles n'existent plus aujourd'hui dans
+tous les villages; elles ont même presque disparu chez les Aïnos du
+sud. Ce sont là des mœurs, à la fois très sauvages et très bizarres, et
+ce qui va suivre devant l'être encore davantage, j'éprouve le besoin
+d'affirmer ici que tous les détails qu'on lira ont été scrupuleusement
+contrôlés.
+
+Des danses ont lieu dans la maison et auprès de la cage; les hommes
+dansent d'un côté, les femmes de l'autre; l'accompagnement n'est pas
+fait par des instruments, mais par des sons inarticulés et rythmés,
+poussés bouche fermée et avec le gosier. Nul n'a fait, bien entendu,
+toilette pour la cérémonie: un Aïno n'a qu'une chemise, et il la porte
+jusqu'à ce qu'elle tombe en lambeaux.
+
+Tous ces préparatifs, travaux, danses et lamentations durent deux
+ou trois jours. Quand vient le dernier soir, tout est prêt, les
+chiens sont tués et cuits, la graisse de phoque est fumante, le riz
+bouilli, les feuilles de tabac déchirées, et les pots remplis de
+«saké», eau-de-vie de riz que les Japonais ont fait connaître aux
+Aïnos. Pendant la soirée, il y a une scène de pleurs dans la maison
+du propriétaire de l'ours. Celui-ci a fait l'exposition de toutes ses
+richesses; sabres japonais, lances primitives, fourrures, tout est
+étendu au fond de sa cabane ornée d'inaos neufs. Dans la plupart des
+villages, la scène de pleurs est courte, et le saké tout chaud délie
+les langues et réjouit les cœurs.
+
+Vers deux heures du matin, les vieux se lèvent, quittent la hutte et
+se dirigent vers la cage de l'ours, devant laquelle quelques vieilles
+infatigables gémissent encore. Le plus éloquent des vieillards,
+particulièrement respecté, fait un signe, chacun se tait, et il adresse
+doucement à l'ours un long discours. Les termes du discours diffèrent
+selon les orateurs; mais, à part quelques phrases d'improvisation
+personnelle, le fond en est toujours le même:
+
+«N'aie pas peur, ours, ami vénéré, que nous aimons tous. Tu sais
+combien nous nous sommes montrés bons pour toi. Rappelle-toi ta
+naissance dans la forêt mystérieuse et terrible! Tu étais petit quand
+nous t'avons rencontré, que serais-tu devenu sans nous! Nous t'avons
+pris dans nos bras; pour te réchauffer nous te serrions contre notre
+poitrine, et nous t'avons donné une bonne soupe pour calmer ta faim.
+Tu as eu vite confiance en nous, tu jouais comme un petit gamin, et tu
+nous léchais la figure et les mains. Mais après t'avoir nourri, cher
+ami, nous aurions pu te laisser dans la forêt; nous sommes de pauvres
+gens et une bouche de plus à nourrir épuise vite nos maigres provisions
+d'hiver, surtout quand le nouveau venu a un appétit comme le tien, soit
+dit sans reproche. Et cependant nous t'avons pris chez nous, tu as vécu
+dans notre village, nous t'avons nourri et choyé comme notre plus cher
+enfant! Tu t'en souviens, n'est-ce pas? Et quelle belle cage toute
+neuve nous avons construite! Et quels bons bains dans notre rivière! Et
+les poissons que nous avons pêchés pour toi; les gigots de chiens que
+nous t'avons offerts, et les framboises que femmes et enfants allaient
+cueillir pour toi, parce qu'ils connaissaient tes goûts, gourmand
+que tu es! Car tu es gourmand, cher vieil ami, et dans la forêt où
+tu devais vivre, tu n'aurais jamais pu manger à ta faim. L'hiver, tu
+aurais eu froid dans la neige, tandis qu'ici nous entourions ta cage de
+paille et tu dormais tranquillement au chaud. Tu n'as jamais manqué de
+rien. Aussi vois comme tu es gras, et comme tu es beau!
+
+«Eh bien, aujourd'hui, nous célébrons une grande fête, dont tu es le
+héros vénéré. Les cris, les pleurs, les danses, te l'ont déjà fait
+comprendre. N'aie pas peur pourtant; nous n'allons pas te faire de
+mal; nous voulons simplement te tuer et t'envoyer au dieu de la forêt,
+qui t'aime et que nous craignons. Nous allons t'offrir un bon dîner,
+le meilleur de tous ceux que tu auras mangés chez nous, et nous te
+pleurerons tous ensemble! L'Aïno qui te tuera est le meilleur tireur
+d'entre nous, il est là, il pleure et il te demande pardon; tu ne
+sentiras presque rien, ce sera si vite fait!
+
+«Nous ne pouvons pas toujours te nourrir, tu dois bien le comprendre.
+Nous avons assez fait pour toi; c'est à ton tour maintenant de te
+sacrifier pour nous. Tu demanderas à Dieu de nous envoyer, pour
+l'hiver, beaucoup de loutres et de zibelines, et pour l'été prochain,
+des phoques et du poisson en abondance. N'oublie pas nos commissions,
+nous t'aimons bien et nos enfants ne t'oublieront jamais!»
+
+La femme chargée de nourrir l'ours s'avance alors tristement, portant
+les derniers mets destinés à la victime; elle les lui donne à travers
+les barreaux, puis se laisse tomber comme une masse, près de la
+cage, en poussant des sanglots. L'émotion est bientôt générale, les
+vieilles retrouvent de nouvelles larmes et les hommes poussent des cris
+étouffés. L'ours n'ose pas manger, de plus en plus épouvanté, bien
+qu'entre deux sanglots, les vieillards lui crient:
+
+«Mange, cher ami, notre enfant, mange et ne crains rien!»
+
+La gourmandise est enfin la plus forte, et l'odeur de la délicieuse
+graisse de phoque, et d'un excellent filet de chien, décide l'ours, qui
+reprend courage et croit trouver dans l'apaisement de son appétit la
+fin de tous ses tourments.
+
+[Illustration: LES INSTRUMENTS DE LA FÊTE DE L'OURS.]
+
+Un peu de clarté apparaît à l'horizon, le jour va bientôt naître
+et les jeunes gens accourent; ils enlèvent quelques planches de la
+cage et cherchent à passer une corde ou une courroie autour du corps
+de la bête; ils piquent l'ours avec un grand bâton, afin qu'il se
+lève et qu'on puisse plus facilement le harnacher. L'ours est parfois
+très énervé, partant très méchant, il cherche à mordre et à griffer.
+La courroie passée, on ne laisse que quelques barreaux de la cage,
+et l'ours saute aussitôt par-dessus. A la courroie sont attachées de
+longues lanières, les Aïnos s'y cramponnent de chaque côté de l'ours et
+en nombre égal. Ainsi tenue, la bête ne peut qu'avancer ou reculer, les
+mouvements à droite ou à gauche lui sont rendus impossibles.
+
+C'est alors qu'il faut lui passer l'autre ceinture, celle dont nous
+avons parlé plus haut, et que les femmes ont tressée avec tant de
+soin; la tâche n'est pas facile, elle est même dangereuse, et un brave
+seul, auquel de copieuses libations ont donné du courage, est capable
+de tenter l'aventure. Il s'approche, et doit, d'un mouvement brusque,
+passer les mains sous les pattes de devant, en appuyant en même temps
+sa poitrine sur le front de la bête afin de n'être pas mordu. L'ours
+est souvent très fort et plus grand qu'un homme; et l'imprudent ivrogne
+est souvent renversé et va rouler dans la neige, salué par les cris
+et les plaisanteries ironiques des spectateurs; il se pique au jeu,
+recommence, et parfois le sang coule; mais l'ours est si énergiquement
+garrotté, qu'il ne peut faire de blessures bien graves; d'ailleurs,
+une blessure en pareille fête est un honneur et un présage de joie et
+de richesse pour la vie entière. Un jeune homme est toujours avide de
+gloire et désireux de conquérir, sous les yeux des femmes, un renom de
+bravoure, et les félicitations des vieillards.
+
+La ceinture attachée, les jeunes gens percent les oreilles de l'ours
+et lui passent les longues boucles d'oreilles préparées par les jeunes
+filles. On entoure son cou de quelques inaos, on lui fait faire trois
+fois le tour de la cage, puis le tour de la maison de ses maîtres,
+et de celle du vieillard qui a prononcé le discours. Si l'ours est
+trop agacé, il faut l'entraîner, et il se prête de mauvaise humeur
+aux différents épisodes de la cérémonie. Parfois pourtant il comprend
+que toute résistance est inutile, et il obéit sans plaintes et sans
+gémissements. Il en est aussi de plus pratiques, qui flairent les
+provisions de route suspendues à la ceinture, déchirent les sacs et en
+dévorent le contenu.
+
+On attache alors l'ours à un arbre, qui a été préalablement orné
+d'inaos, et près duquel est un arbre paré lui aussi, mais moins
+somptueusement. L'animal tourne autour de l'arbre, tandis que l'orateur
+désigné s'approche, tenant dans la main un long bâton, portant un inao.
+Son discours est parfois très long, il dure jusqu'aux premiers rayons
+de l'aurore; il y a des villages où le premier discours n'a pas lieu
+et où les recommandations paternelles du vieillard ne sont dites que
+devant l'arbre du sacrifice.
+
+[Illustration: LE SACRIFICE.]
+
+«Souviens-toi! s'écrie le vieillard, souviens-toi. Je te rappelle
+encore ta vie entière et les services que nous t'avons rendus! A toi
+maintenant de faire ton devoir. N'oublie pas ce que je t'ai demandé:
+tu diras aux dieux de nous donner la richesse; que nos chasseurs
+reviennent de la forêt chargés de fourrures rares, et d'animaux à la
+chair nourrissante; que nos pêcheurs trouvent des bandes de phoques
+sur le rivage et en mer et que leurs filets craquent sous le poids
+des poissons. Nous n'espérons qu'en toi; les mauvais esprits rient de
+nous, et trop souvent nous sont défavorables et malfaisants, mais ils
+s'inclineront devant toi. Nous t'avons donné la nourriture et partant
+la joie et la santé; nous te tuons maintenant, pour qu'en revanche tu
+envoies la richesse à nous et à nos enfants.»
+
+L'ours, de plus en plus agité, écoute tous ces longs discours sans
+conviction; il tourne autour de l'arbre, et gémit tristement. Pour lui
+donner du courage, et pour lui montrer la route à suivre, on appelle un
+chien, et on le pend devant lui à l'arbre voisin.
+
+Dès que paraît le premier rayon du soleil, un Aïno, debout à quelques
+pas de l'ours, tend son arc, vise au cœur et lance une flèche
+meurtrière dans la poitrine de la malheureuse bête. Comme l'a dit le
+vieillard, on a choisi le meilleur tireur, et presque toujours la mort
+est instantanée. Près du cadavre, aussitôt, le tireur abandonnant son
+arc, se jette à terre, et la femme qui a, chaque jour, porté à l'ours
+sa nourriture, tombe à côté de lui en sanglotant; les vieux et vieilles
+les imitent, pleurant et criant.
+
+On apporte alors à la bête morte un peu de nourriture, du riz, des
+pommes de terre sauvages, on lui parle, on la plaint, on la remercie.
+Des enfants effrayés se sauvent tout en larmes, d'autres sont félicités
+de leur courage, quand ils s'approchent sans peur du cadavre. On enlève
+avec respect les inaos qui forment la parure du défunt; on coupe
+ensuite la tête et les pattes de la bête que l'on dépèce aussitôt; la
+peau sera employée, on en fera une pelisse ou une couverture, elle peut
+même être vendue; mais les pattes et surtout la tête sont des choses
+sacrées, et on commettrait un gros péché en les vendant, ou même en les
+donnant; terrible serait la responsabilité de celui qui commettrait un
+tel crime.
+
+Attirés par la vue et l'odeur du sang, les chiens du campement
+s'approchent, désireux d'avoir leur part au festin qui s'apprête; on
+les chasse brutalement.
+
+[Illustration: TIREURS D'OURS.]
+
+«Mon grand-père, disait un vieil Aïno, m'apprit que jadis nos ancêtres
+ne permettaient pas aux femmes de manger la viande de la fête; ç'aurait
+été considéré comme un sacrilège; aujourd'hui, nous qui valons moins
+que nos pères, nous sommes assez faibles pour inviter les femmes; mais
+nous n'oserions pas néanmoins inviter les chiens.»
+
+Le sang de l'ours est bu encore chaud par tous les assistants. La peau
+est confiée à un vieillard, il la tient précieusement et la porte comme
+il porterait un petit enfant. La chair de la bête est bouillie, la
+coutume interdisant de la faire rôtir. Quand on en demande la raison,
+les Aïnos répondent:
+
+«Il en est ainsi parce qu'il en fut toujours ainsi: nous n'en savons
+pas la raison, nous faisons ce que faisaient nos grands-pères qui
+imitaient eux-mêmes leurs grands-parents!»
+
+C'est d'ailleurs la réponse que l'on entend chaque fois qu'on demande
+l'explication d'un des nombreux faits bizarres de cette fête si étrange.
+
+Détail curieux: la peau et la chair cuite ne peuvent entrer dans la
+maison par la porte. Or, en principe, les maisons des Aïnos n'ont pas
+de fenêtres, sauf quelques-unes construites sur le modèle des maisons
+russes. Un Aïno monte donc sur le toit et fait passer la viande, la
+tête et la peau par le trou de la cheminée. La peau est soigneusement
+pliée sur un des coins du foyer rectangulaire, la tête de l'ours est
+placée en général sur la peau avec de petits bâtons dans les oreilles.
+Comme il ne serait pas juste que le pauvre chien qui a été immolé, et
+qui a montré à l'ours la route à suivre ne soit pas à l'honneur après
+avoir été à l'épreuve, sa tête est, elle aussi, placée près du foyer.
+On offre aux deux bêtes défuntes des aliments, du riz, des pommes de
+terre sauvages, et on met à côté de la tête de l'ours un briquet, une
+pipe et du tabac.
+
+«Il écoute très attentif nos conversations, me disait une femme, et
+parfois remue les oreilles!»
+
+L'usage veut que les invités dévorent, avant de se quitter, toute
+la bête; on réserve pourtant la part de ceux que la maladie tient
+éloignés. On a vu qu'il est défendu de donner aux chiens un seul
+morceau de l'ours sacré, il n'est pas permis non plus de l'assaisonner:
+l'emploi du sel et du poivre est interdit. Le repas dure longtemps, on
+boit, on danse, on se grise de nouveau; puis, l'ivresse passée, les
+hommes vont porter au fond de la forêt la tête du héros de la fête;
+ils la déposent sur un tas d'ossements où blanchissent les crânes
+séculaires d'ours tués dans les fêtes passées.
+
+Les invités rentrent chez eux sur leurs traîneaux attelés de chiens;
+d'autres qui habitent les villages voisins, s'en vont sur leurs skys.
+Ils s'en retournent sans plus de cérémonie; on ne se dit jamais au
+revoir ou adieu chez les Aïnos de Sakhaline.
+
+J'ai pu pénétrer une fois seulement et bien difficilement jusqu'à l'un
+de ces petits monticules faits de crânes et d'ossements. La forêt
+était, comme toujours à Sakhaline, presque inaccessible: il y avait des
+troncs pourris à enjamber et des lianes inextricables à franchir. Les
+Aïnos m'auraient certes traité en ennemi s'ils avaient su que j'eusse
+ramassé là plusieurs crânes d'ours pour le Muséum d'Histoire naturelle;
+c'est dans la grande forêt où il est né, que le crâne de l'ours doit à
+jamais reposer; le vol que j'ai commis est un sacrilège.
+
+Il y avait à Naïboutchi quelques Aïnos intéressants que j'interrogeais
+volontiers sur les détails des fêtes passées. Nous nous réunissions
+dans la plus grande maison du campement; les habitants des villages
+voisins assistaient chaque jour et prenaient part à nos conversations;
+je voulus plusieurs fois apprendre les origines de la cérémonie.
+
+Je compris, d'après eux, que l'ours connaît toujours le sort qui
+l'attend; il est résolu à subir la destinée, car il sait que c'est
+pour son bien et pour le bien des hommes qu'il doit être immolé. Quand
+il a peur, c'est son corps qui tremble et non son âme; la souffrance
+l'effraie pourtant. S'il est furieux et s'il se débat, c'est que
+quelqu'un sans doute l'a offensé; il est bon, mais il ne reconnaît
+à personne le droit de l'insulter ou de le brutaliser. Les faits le
+prouvent surabondamment. L'âme de l'ours défunt se venge toujours de
+ceux qui l'ont offensé ou qui l'ont fait souffrir.
+
+«Ce ne sont pas des légendes que nous te racontons, me dit un Aïno, ce
+sont des vérités!»
+
+Ces vérités cependant étaient de vraies légendes, qui ne pouvaient
+naître que dans le cerveau d'un peuple enfant.
+
+
+
+
+_CHAPITRE XIII_
+
+L'Ours chez les Guiliaks.--La Fête du chasseur.--Festin et jeux
+divers.--Croyances et coutumes.
+
+
+Les ours ont, d'après les Aïnos, beaucoup de dédain pour les femmes;
+mais ils sont, à ce point de vue, chez les Guiliaks, beaucoup plus
+civilisés et beaucoup plus galants. On raconte en effet, afin
+d'expliquer la passion des Guiliaks pour la chasse à l'ours, la légende
+suivante.
+
+Deux frères habitaient seuls avec leur sœur une hutte au bord de
+l'eau, sur la lisière même de la forêt; leurs parents étaient morts
+et ils vivaient très fraternellement ensemble. Un jour, que les deux
+frères étaient absents, un ours passa qui aperçut la jeune fille; il
+la trouva gentille et l'enleva malgré ses cris. Les frères revinrent
+à la maison; inquiets de ne pas voir leur sœur, ils la cherchèrent,
+l'appelèrent, mais en vain. Les grosses pattes de l'ours avaient laissé
+de larges traces sur le sable, et les jeunes gens pensèrent que leur
+sœur était morte sous la dent du féroce carnassier; morte ou vivante,
+ils résolurent de la venger. Ils parcoururent la forêt voisine,
+en fouillèrent tous les coins, mais l'ours restait invisible; ils
+résolurent d'aller plus loin et de visiter la montagne. Après quelques
+jours de marche, ils aperçurent une cabane d'où s'échappait une fumée,
+et ils ne purent retenir un cri de surprise en apercevant leur sœur
+assise devant la porte. L'ours, amoureux d'elle, l'avait épargnée, et
+prenant une forme humaine, il en avait fait sa femme. Les deux frères
+le comprirent et envoyèrent deux flèches dans le cœur de l'ours. Ils
+ramenèrent leur sœur évanouie à la maison, mais celle-ci refusa toute
+nourriture, et se laissa mourir d'épuisement et de faim: la vie lui
+était désormais intolérable sans les douceurs que l'ours lui avait fait
+connaître. C'est pour venger cette femme que les Guiliaks font depuis
+des siècles la chasse à l'ours dans les forêts de Sakhaline.
+
+Plusieurs récits et chansons prouvent aussi que l'ours guiliak est
+passablement polisson et les indigènes affirment qu'il aime à faire aux
+femmes un brin de cour le soir à la lisière des forêts. Les jeunes gens
+en profitent pour mettre bien des méfaits sur le compte de l'ours.
+
+Les Guiliaks enferment l'ours dans une cage et l'immolent
+solennellement, eux aussi, pendant l'hiver; mais la cérémonie a un
+caractère beaucoup moins religieux que chez les Aïnos; ils traitent
+l'ours beaucoup plus familièrement. Raconter cette fête serait vouloir
+répéter le récit précédent, très simplifié d'ailleurs, car les
+détails de la fête guiliake sont à la fois moins nombreux et moins
+pittoresques, et ne diffèrent de la fête des Aïnos que d'insignifiante
+façon.
+
+Les Guiliaks n'ont pas pour l'ours un respect aussi profond que les
+Aïnos, mais ils montrent une grande vénération pour celui d'entre eux
+qui se distingue par ses exploits à la chasse à l'ours. Pareil chasseur
+porte à la ceinture un petit bâton où le nombre d'entailles indique
+le nombre d'ours tués. Le chasseur place son piège dans la forêt;
+l'ours, attiré par un appât, met en mouvement le piège et est percé
+d'une flèche; souvent aussi, le Guiliak attaque l'ours le fusil à la
+main; d'autres plus courageux encore n'ont pour armes que l'arc et le
+couteau, qu'ils manient avec une adresse incomparable. La vraie fête de
+l'ours guiliak serait plus justement appelée la fête du chasseur: elle
+a lieu chaque fois qu'un Guiliak tue un ours, et, très typique elle
+aussi, mérite d'être racontée.
+
+Non loin du village tranquille où jouent les chiens et les enfants,
+retentit un cri; quelques hommes font taire les enfants et écoutent
+pour être bien sûrs de ne pas se tromper. La voix, encore lointaine,
+semble plus proche, et c'est bien le cri de triomphe que l'on entend:
+c'est un cri modulé, un cri-chanson, comme me disait un Guiliak. Le
+chasseur s'avance au plus vite en répétant: Oïonte! Oïonte! Ce mot n'a
+par lui-même aucune signification, mais il annonce qu'un ours a été
+tué, et le chasseur apparaît tout ensanglanté, avec les preuves de son
+exploit, il traîne en effet la peau de l'ours dont il porte la tête.
+Tous les hommes frappent une planchette de bois sonore avec de petites
+baguettes, les femmes qui travaillaient dans les maisons sortent
+curieuses, les enfants sautent de joie, tandis que les chiens lèchent
+le sang qui tombe de la tête et de la peau; le chasseur se tait,
+s'arrête et jouit de l'accueil triomphal qu'il sait avoir mérité.
+
+Les hommes alors l'interrogent: comment a-t-il tué l'ours? le corps
+est-il resté loin d'ici? Il faut aller le chercher, l'amener au
+campement, car les bêtes et les oiseaux sauvages, attirés par l'odeur,
+s'offrent peut-être déjà un festin auquel ils n'ont pas droit. Le
+chasseur alors prend la direction de la troupe et conduit ses amis au
+lieu même où se trouve son sanglant trophée.
+
+Le lendemain, on va annoncer aux amis, habitants des environs, qu'un
+grand repas se prépare auquel ils sont invités; on indique l'endroit où
+aura lieu la fête, non loin de la place où l'on va d'ordinaire déposer
+les ossements des ours tués pendant la chasse. Les Guiliaks qui sont
+allés souvent, autrefois du moins, le long de la Poronaï, jusqu'au
+campement des Aïnos, y ont appris à faire grossièrement des inaos,
+qu'ils appellent naos. Ils n'en font pas dans tous les villages, mais
+j'en ai vu quelquefois. On fait pour le repas une sorte de table que
+l'on décore avec des naos; si l'on se trouve au bord d'une rivière et
+qu'il faille la traverser pour aller porter dans la forêt les os après
+le repas, la barque est elle-même ornée de quelques naos. Le repas ne
+comprend pas seulement de la viande d'ours, mais du riz, quelquefois
+des haricots, et toujours des pommes de terre sauvages et des merises
+à grappes. La viande est cuite en plein air dans de vastes marmites:
+elle est en partie bouillie, en partie rôtie. Les hommes peuvent manger
+l'ours sous les deux formes, les femmes commettraient un péché si elles
+osaient toucher au rôti; en été seulement elles sont admises au festin,
+mais hiver comme été, on fait appel à leur concours pour cuire la
+viande et pour la servir.
+
+Sur la table, on met la tête de l'ours que l'on a préalablement
+dépecée. Les hommes aiment de temps à autre à appeler un enfant dont
+ils placent un moment le front sur le crâne de l'ours en s'écriant:
+
+«Fais connaissance avec le vieux camarade!»
+
+Les enfants en général détestent ce jeu et pleurent; quelques-uns,
+plus braves, tirent les oreilles de l'ours et sont félicités par
+l'assemblée: ce sont des braves qui seront à leur tour de brillants
+chasseurs dans quelques années.
+
+Le repas est présidé toujours par un hôte vénéré, qui est le plus
+souvent un vieillard; on l'appelle le «Narkh» et pendant toute cette
+journée les invités lui doivent témoigner leur respect.
+
+La peau de la bête est tantôt sur la table, tantôt pendue près des
+invités. Quand tout est prêt pour le repas, on appelle les invités, car
+il y a des gens qui ne sont venus que pour voir et qui n'ont pas la
+chance de prendre part au festin. Les hommes se placent alors en rond
+près de la hutte et les femmes sont autour de la marmite. Des jeunes
+gens offrent du riz et des pommes de terre sauvages, commençant par
+l'hôte le plus vénéré pour finir par le moins important.
+
+Le maître de maison découpe l'ours et fait la part de chacun; le
+partage est difficile, car il importe de donner à tous un peu des
+diverses parties de la bête; il faut faire des parts sensiblement
+égales, en avantageant quelque peu les vieux et surtout le Narkh;
+chaque invité reçoit en outre un petit os et le Narkh l'os de la
+poitrine.
+
+Sur la table, est un couteau spécial dont les invités doivent se servir
+pour couper leur viande; s'ils oublient ce détail, s'ils tirent de
+leurs poches leurs propres couteaux, ceux-ci deviennent la propriété du
+maître de la maison. Il faut bien que l'amphitryon gagne quelque chose
+au repas; c'est lui qui tue l'ours et qui donne la fête; il dépense
+pour cela ses provisions et ne récolte guère que de la gloire, ce qui
+lui semble agréable, mais un peu insuffisant. Son exploit est connu et
+célébré au loin.
+
+Il a pourtant à espérer quelques gains de caractère très particulier.
+Chaque invité tire de sa poche une ficelle qu'il enroule autour de
+l'os qui lui a été donné; et toutes ces ficelles entourant les os sont
+offertes en présent au maître de la maison; le Narkh qui a reçu un os
+énorme doit l'entourer d'une forte lanière en peau de phoque ou de
+dauphin.
+
+On force les invités à manger jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus, et
+alors seulement les femmes reçoivent leur part; on leur donne, à elles
+aussi, un petit os qu'elles devront entourer d'herbes sèches, nouveau
+cadeau, moins important encore que celui des hommes.
+
+Les parts de viande sont souvent très grosses, et il est impossible de
+tout manger; chacun passe dans les morceaux qui restent un bâton ou
+emprunte une corbeille à son hôte et emporte sa viande en s'en allant.
+Les os seuls sont laissés dans la maison du maître. Celui-ci et sa
+femme ne prennent part au repas que si les invités les y engagent.
+
+Des jeux sont alors organisés entre les jeunes gens, ce sont des
+luttes et des sauts. On saute à cloche-pied à qui ira le plus loin,
+puis viennent les sauts en hauteur, par-dessus une corde qu'il faut
+en sautant toucher avec le pied. Tout à coup le Narkh se lève et dit
+qu'il est temps de partir; on se sépare aussitôt sans se dire adieu. Le
+maître de la maison, ses invités partis, fait le compte de la dépense
+et voit que toutes ses provisions sont épuisées. Les Guiliaks sont
+d'ailleurs très pauvres, car ils comptent comme richesses des objets
+bien vulgaires.
+
+«Il reste toujours au maître de la maison, me disait un jeune Guiliak,
+des objets qui ne sont pas sans valeur.»
+
+Ce qu'il nommait ainsi, c'étaient les os entourés de ficelles, les
+morceaux de bois auxquels après dîner les invités s'étaient essuyé
+les mains, et l'eau de la marmite! La peau reste la propriété du
+chasseur qui peut la vendre un bon prix; malheureusement elle est
+vendue incomplète, puisque la tête et les pattes ont été préalablement
+coupées. Pour la faire sécher, on l'étend au soleil; mais il faut que
+le côté des poils soit toujours tourné vers le sud; la tête de l'ours
+est mise dans la maisonnette bâtie sur pilotis, qui sert de dépôt
+pour les poissons, d'où elle sera transportée au fond de la forêt. Le
+chasseur ne doit pas égarer la courroie qui l'attache, car, celle-ci
+perdue, il ne pourrait plus jamais tuer d'ours pendant le reste de sa
+vie.
+
+Quelques jours après la fête, la maîtresse de maison va chercher chez
+les invités les plats ou les corbeilles qu'elle leur a prêtés pour
+emporter la viande jusqu'à leur maison; chaque invité doit y déposer
+quelques cadeaux, un peu de riz, du tabac ou des pommes de terre
+sauvages. Ce n'est qu'après cette visite que la coutume permet au mari
+de retourner à la chasse.
+
+Il est bon que les familles des chasseurs fassent des offrandes aux
+esprits maîtres de la forêt; ceux-ci sont nombreux, exigeants et
+malicieux. Les femmes n'ont pas le droit d'assister aux offrandes,
+leur présence déplaît aux esprits; les hommes seuls jettent dans la
+forêt des feuilles de tabac et des grains de riz, et les divinités leur
+prouvent leur satisfaction en ne leur faisant pas de mal et en mettant
+du gibier sur leur route. Pendant que le père chasse, les enfants
+doivent éviter de tracer des dessins sur le bois ou dans le sable,
+car dans la forêt les sentiers deviendraient aussi compliqués que les
+dessins, et le chasseur risquerait de s'égarer sans espoir de retour.
+
+Un condamné politique qui avait entrepris d'apprendre la langue russe
+à des enfants guiliaks, les faisait parfois lire et même écrire; mais
+les parents leur défendaient d'écrire quand un des leurs était absent;
+l'écriture leur semblait un dessin très compliqué, et leur superstition
+s'exaspérait à l'idée du danger qu'un tel dessin faisait courir aux
+chasseurs qui traversaient la forêt!
+
+La fête de l'ours chez les Guiliaks est, en été, une sorte de fête de
+la chasse; or ils sont pêcheurs plus encore que chasseurs; on comprend
+donc que le dieu des eaux serait jaloux de son confrère de la forêt
+s'il n'y avait pas de cérémonie en son honneur. Aussi les Guiliaks
+font-ils, chaque année, des offrandes aux divinités des eaux qui
+leur envoient les phoques et les poissons. Ils se réunissent au mois
+d'avril devant la mer et au bord des rivières; ils portent alors des
+plats en bois, pleins de riz, et surtout de baies sauvages séchées et
+conservées. Le plus éloquent fait un petit discours à ces divinités, si
+capricieuses entre toutes, à qui il jette les présents. La cérémonie
+finit toujours par un dîner auquel seuls les hommes sont admis.
+
+Les divinités des eaux ont encore plus d'horreur de la femme que celles
+de la forêt; les femmes qui ont perdu un enfant sont détestées par
+elles; quant aux femmes enceintes, il suffit qu'elles se promènent le
+long de la rivière pour que le poisson épouvanté s'enfuie pendant des
+mois.
+
+C'est un péché aussi que de verser de l'eau sale dans la rivière; on
+n'y doit pas cracher, et tel indigène me reprochait un jour d'avoir
+jeté un bout de cigarette allumée dans la rivière Naïba; double péché:
+j'avais offensé le dieu des eaux et anéanti un des esprits du feu.
+
+
+
+
+_CONCLUSION_
+
+
+De toutes ces notes prises sur le vif, avec le le souci constant
+de la vérité, je voudrais pouvoir tirer enseignement et profit.
+L'enseignement, qui s'en dégage tout seul, c'est que la Russie
+a complètement échoué dans sa tentative de colonisation par les
+forçats. Après des années d'expérience, Sakhaline n'a vu se produire
+aucun progrès matériel ni moral. Les forçats n'ont pu rendre fertile
+une terre à peine cultivable. Mauvais à leur arrivée, ils sont
+devenus pires. Aux inconvénients ordinaires de la promiscuité entre
+malfaiteurs, se sont ajoutés les vices particuliers du système
+pénitencier de l'île.
+
+D'autre part, les populations indigènes, primitivement douces et de
+mœurs avouables, se corrompent tous les jours au contact malfaisant
+des transportés. On les ruine peu à peu et on leur apporte des vices
+qu'elles ne connaissaient pas.
+
+Donc, aucun progrès, ni pour les forçats, ni pour les indigènes.
+S'il est facile d'ailleurs de constater le mal, il est beaucoup plus
+difficile d'indiquer le remède.
+
+Le seul remède serait dans une refonte complète des méthodes
+employées pour l'utilisation et l'amélioration des forçats. C'est aux
+criminalistes d'y songer s'ils veulent s'inspirer des observations
+d'un profane, j'ose espérer qu'ils y trouveront leur compte. Je serais
+heureux personnellement que ces observations, passant par-dessus la
+tête des gens intéressés à la continuation des errements actuels,
+pussent atteindre jusqu'aux sincères réformateurs, et je croirais avoir
+fait œuvre utile, puisque je les aurai mis sur la bonne voie.
+
+PAUL LABBÉ.
+
+
+
+
+_TABLE DES MATIÈRES_
+
+
+_CHAPITRE I_
+
+Description et situation de l'île.--Généralités.--Arrivée
+à Alexandrovsk. 1
+
+
+_CHAPITRE II_
+
+Séjour à Alexandrovsk.--Le transport des condamnés
+d'Odessa à Sakhaline.--Bagnes et hôpitaux. 27
+
+
+_CHAPITRE III_
+
+La vie des forçats emprisonnés.--Prison d'amélioration.--Peines
+et châtiments.--Malversations. 47
+
+
+_CHAPITRE IV_
+
+Les villages.--La vie des forçats-colons.--Femmes et
+familles de forçats. 77
+
+
+_CHAPITRE V_
+
+Les richesses de l'île.--Les mines.--Visite à un charbonnage.--Un
+type de forçat. 95
+
+
+_CHAPITRE VI_
+
+La question des pêcheries.--Les pêcheries japonaises.--Leurs
+difficultés avec la Russie.--L'engrais et les
+conserves de harengs.--La faune marine de Sakhaline. 107
+
+
+_CHAPITRE VII_
+
+La faune de l'île.--Les indigènes Oroks et Toungouses.--Vieux
+Chien et ses croyances. 125
+
+
+_CHAPITRE VIII_
+
+Chez les Guiliaks.--Un Village indigène.--La Maison.--Vêtements
+et instruments domestiques.--Cuisine.--Mes
+rapports avec les indigènes. 137
+
+
+_CHAPITRE IX_
+
+Chez les Guiliaks.--Mœurs et Coutumes.--Dots et Mariages.--Croyances
+religieuses.--Légendes et Chansons. 165
+
+
+_CHAPITRE X_
+
+Chez les Aïnos.--Croyances et superstitions.--La
+maison aïno.--Le type aïno. 185
+
+
+_CHAPITRE XI_
+
+Chez les Aïnos.--Mœurs et Coutumes.--Le Mariage.--La
+Maternité.--Occupations des indigènes.--Cérémonies
+funèbres. 207
+
+
+_CHAPITRE XII_
+
+La Fête de l'Ours chez les Aïnos.--Respect religieux
+pour l'Ours.--La veille de la fête.--Discours à la
+victime.--Le sacrifice.--Après le sacrifice. 227
+
+
+_CHAPITRE XIII_
+
+L'Ours chez les Guiliaks.--La Fête du chasseur.--Festin
+et jeux divers.--Croyances et coutumes. 259
+
+_CONCLUSION_
+
+
+
+
+_TABLE DES GRAVURES_
+
+
+Carte de l'île de Sakhaline 9
+Les rochers des Trois-Frères près d'Alexandrovsk 17
+Les forçats au travail sur le port d'Alexandrovsk 19
+Type de forçat 23
+Une étrangleuse 29
+Le débarquement des forçats 33
+Alexandrovsk l'hiver 39
+L'officier fou Zaïtsev (profil dans une glace) 43
+Intérieur de prison 49
+Les murs de la prison 57
+Une prison d'amélioration 61
+La pendaison 65
+Les fers 68
+Le knout 69
+Un forçat tatar 71
+Une route à Sakhaline 79
+Fonctionnaires et pope russes 80
+Une mine en exploitation 81
+Une femme forçat 91
+Construction d'un village de forçats libérés 99
+La pêcherie de Maouka 114
+Préparation de l'engrais de harengs 115
+Jonques japonaises attendant leur chargement de poissons 119
+Types d'Oroks 127
+Campement Toungouse 129
+Type d'indigène 133
+La pêche des Guiliaks, à Ourkov 139
+Un séchoir à poissons 143
+Femme Guiliake, face 146
+Femme Guiliake, profil 147
+Maison Guiliake 149
+Berceau Guiliak 155
+Barque Guiliake 157
+Type Guiliak: portrait du vieux Tounk 161
+Vomite, poètesse Guiliake 181
+La montagne au pays des Aïnos 187
+Inaos ou offrandes élevées en l'honneur des Dieux par les
+Aïnos 195
+Type Aïno 203
+Les gamins d'un village Aïno 208
+Un enfant Aïno 209
+Jeune fille Aïno 211
+Un riche Aïno 213
+Famille Aïno 221
+Départ pour la fête de l'ours chez les Aïnos 229
+Promenade de l'ours 233
+La cage ou l'on enferme l'ours qu'une femme vient nourrir 236
+Baignade de l'ours en été, il est accompagné de tous les
+ gens du campement 237
+Fabrication des inaos pour la fête de l'ours 239
+Les instruments de la fête de l'ours 245
+Le sacrifice 249
+Tireurs d'ours 253
+
+
+Imp. F. SCHMIDT, Paris-Montrouge.
+
+
+
+
+LIBRAIRIE HACHETTE & Cie
+
+Collection de Voyages illustrés (form. in-16)
+
+_Chaque volume: broché. 4 fr.--relié en percaline. 5 fr. 50._
+
+
+ABOUT (Ed.): _La Grèce contemporaine_ un vol.
+ALBERTIS (D.): _La Nouvelle Guinée_ un vol.
+AMICIS (De): _Souvenirs de Paris et de Londres_ un vol.
+BELLE (H.): _Trois années en Grèce_ un vol.
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+BOVET (Mme M.-A. De): _Trois mois en Irlande_ un vol.
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+DESCHAMPS (E.): _Au pays d'Aphrodite. Chypre_ un vol.
+FARINI (G.-A.): _Huit mois au Kalahari_ un vol.
+FONVIELLE: _Les affamés du Pôle Nord_ un vol.
+FOUCHER (H.): _La frontière indo-afghane_ un vol.
+GARNIER (Francis): _De Paris au Tibet_ un vol.
+GERVAIS-COURTELLEMONT: _Mon voyage à la Mecque_ un vol.
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+-- _A travers l'empire britannique_ deux v.
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+LA VAULX (Cte de): _Voyage en Patagonie_ un vol.
+LECLERCQ: _Voyage au Mexique_ un vol.
+-- _La Terre des Merveilles_ un vol.
+MARCHE (A.): _Trois voyages dans l'Afrique occident_ un vol.
+-- _Luçon et Palaouan_ un vol.
+MARKHAM: _La mer glacée du pôle_ un vol.
+MATHUISIEULX (De): _A travers la Tripolitaine_ un vol.
+MONTANO (Dr): _Voyage aux Philippines_ un vol.
+MONTÉGUT (E.): _En Bourbonnais et en Forez_ un vol.
+-- _Souvenirs de Bourgogne_ un vol.
+-- _Les Pays-Bas_ un vol.
+PFEIFFER (Mme): _Mon second voyage autour du M._ un vol.
+RABOT (Ch.): _A travers la Russie boréale_ un vol.
+-- _Au Cap Nord_ un vol.
+-- _Aux Fjords de Norvège_ un vol.
+-- _L'Alpinisme au Spitsberg_ un vol.
+-- _La Terre de Feu_ un vol.
+RECLUS (Armand): _Panama et Darien_ un vol.
+RECLUS (Elisée): _Voyage à la Sierra Névada de
+ Sainte-Marthe_ un vol.
+TAINE (H.): _Voyage en Italie_ un vol.
+-- _Voyage aux Pyrénées_ un vol.
+-- _Notes sur l'Angleterre_ un vol.
+TANNEGUY DE WOGAN: _Voyage du canot en papier
+ Le «Qui Vive»_ un vol.
+THOMSON (J.): _Au Pays des Massaï_ un vol.
+THOUAR: _Explorations dans l'Amérique du Sud_ un vol.
+TUROT (H.): _La guerre Gréco-Turque_ un vol.
+UJFALVY-BOURDON (Mme de): _Voyage d'une parisienne dans
+l'Himalaya occidental_ un vol.
+VANDERHEYM: _Une expédition avec Ménelick_ un vol.
+VERSCHUUR: _Aux Antipodes_ un vol.
+-- _Voyage aux trois Guyanes et aux Antilles_ un vol.
+-- _Aux colonies d'Asie_ un vol.
+VILLETARD DE LAGUERIE: _La Corée_ un vol.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78671 ***