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diff --git a/78671-0.txt b/78671-0.txt new file mode 100644 index 0000000..a849b4c --- /dev/null +++ b/78671-0.txt @@ -0,0 +1,4549 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78671 *** + + + + +UN BAGNE RUSSE + +[Illustration: LA PENDAISON.] + + + + +PAUL LABBÉ + + +UN BAGNE RUSSE + +L'ILE DE SAKHALINE + +OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 51 GRAVURES + +[Illustration] + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie +PARIS, 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN +1903 + +Droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + +Copyright by Librairie HACHETTE, Paris, +1923. Tous droits de reproduction, de traduction +et d'adaptation réservés pour tous pays. + + + + +_UN BAGNE RUSSE_ + + + + +_CHAPITRE I_ + +Description et situation de l'île.--Généralités. Arrivée à Alexandrovsk. + + +L'île de Sakhaline, que nos géographes nommaient jadis île Saghalien, +sert de colonie pénitentiaire à la Russie: elle est située au nord +du Japon, entre 45°54 et 54°24 de latitude; sa longueur est de 900 +kilomètres environ et sa largeur varie entre 25 et 150; sa superficie +est égale au sixième de celle de la France (75 360 kil. c.). Bien que +les points extrêmes de ses latitudes correspondent sensiblement à +celles de Hambourg et d'Avignon, elle a un climat très dur: le courant +froid qui vient du Kamtchatka et qui arrose la côte orientale de l'île, +y apporte parfois des blocs de glace au mois de juin: on y a connu des +moyennes de -30° en janvier. La neige y tombe épaisse en octobre, et +on peut en décembre gagner le continent en traversant la mer sur des +traîneaux attelés de chiens. + +Un des premiers explorateurs de la région fut La Pérouse, et les noms +géographiques qu'il a donnés ont été le plus souvent respectés par +les Russes: il y a encore aujourd'hui un cap Crillon, une pointe de +Jonquières, un détroit de La Pérouse. Tous ces parages sont dangereux +et tristement célèbres dans les annales de la navigation; libre +quelques mois seulement, la mer est presque constamment couverte +d'épais brouillards, et les tempêtes y sont fréquentes. Au nord du +golfe de Castries, la manche de Tartarie est très resserrée entre +l'île et le continent, et ses eaux sont si basses que les gros navires +n'osent s'y hasarder: c'est un bras de mer qui réunit les bouches +de l'Amour à la mer du Japon, moins qu'il ne les en sépare. On y +rencontre peu de bateaux; le _Yaroslav_, qui appartient à la flotte +volontaire, amène à Alexandrovsk, capitale de l'île, deux fois par an, +de nouveaux forçats; quelques autres font le service entre Vladivostok +et les bouches de l'Amour, avec escales dans les baies continentales +de Sainte-Olga, de Port-Impérial et de Castries et devant les petites +villes de Sakhaline, Alexandrovsk et Korsakovsk; d'autres encore +font parfois relâche devant l'île, et ce sont des bateaux russes, +norvégiens, japonais, qui vont à travers la mer d'Okhotsk jusqu'au +Kamtchatka. J'en ai rencontré bien peu dans mon voyage; mais trop +souvent j'ai aperçu, échoués sur le sable ou couchés, désemparés sur +des brisants, des navires abandonnés et dont parfois l'équipage entier +avait péri. Devant Alexandrovsk, quand la mer était basse, on voyait +apparaître, non loin de la côte, les mâts et la cheminée d'un navire +qui sombra, à jamais perdu. + +Le mot de Sakhaline est mandchourien et signifie «rocher en face de la +rivière noire» (sakhalian anga hata). Au XVIIIe siècle, l'île était +possession chinoise, lorsque les Japonais en occupèrent la partie +méridionale. Les Russes vinrent ensuite, et par une convention avec le +Japon, du 26 janvier 1856, la partie septentrionale de l'île passa à +leurs mains au détriment des Chinois. En 1867, les Russes décidèrent +d'organiser l'extraction de la houille en employant à ce travail des +forçats déportés. En 1869, eut lieu le premier envoi considérable de +forçats: ils étaient au nombre de huit cents. En 1875, l'île, par +traité, devint russe entièrement, et le Japon dans ce marché de dupe +reçut en échange les îles Kouriles, dont il ne peut guère tirer parti. + +Une première colonie fut créée à Korsakovsk, puis d'autres apparurent. +Comprenant que la colonisation ne réussirait que si des familles se +constituaient dans l'île, on décida en 1883 d'y déporter les femmes. +Depuis 1884, les condamnés sont transportés par bateau d'Odessa à +Alexandrovsk. Il y avait à Sakhaline lors de mon séjour vingt-huit +mille cent soixante-six forçats, et les femmes ne représentaient pas le +cinquième de la population totale. Outre les forçats, on trouve dans +l'île des indigènes de races différentes: des Guiliaks, des Oroks, des +Toungouses et des Aïnos. + +Le gouverneur de l'île est aujourd'hui un général, ancien procureur +des tribunaux militaires; il dépend du ministère de la Justice et du +général gouverneur de la région du fleuve Amour. L'île est divisée, +au point de vue administratif, en trois districts qui portent le nom +d'un village principal: Alexandrovsk, Korsakovsk et Tymovsk; le siège +du chef du dernier district n'est pourtant pas à Tymovsk, mais à +Rykovski. Les chefs de districts sont assistés d'un aide, de directeurs +de prison, d'inspecteurs de colonisation, de médecins et d'un juge. +Dans chaque chef-lieu de district, est un détachement militaire sous +les ordres d'un lieutenant-colonel. Le gouverneur vit à Alexandrovsk +avec sa maison militaire, sa chancellerie, et les chefs des principaux +services, ingénieur, médecin-chef, agronome, géomètre, procureur, etc. + +Trois choses, très mal étudiées, attirent à Sakhaline, l'attention du +voyageur: la géographie physique, politique et économique, la question +pénitentiaire, les populations indigènes. + +Les deux premières questions se tiennent et sont presque inséparables +l'une de l'autre. Ce sont les déportés, en effet, pour lesquels on +crée, chaque année, de nouveaux villages, qui transforment de jour en +jour la géographie de l'île: ils en sont les colons et les ouvriers. + +J'avais dit au procureur général à Vladivostok que je voulais visiter +toutes les prisons: il m'interrompit. «Ne dites pas les _prisons_, +dites les _auberges_!» + +Ce mot me surprit, et pourtant en effet les prisons de Sakhaline +ressemblent un peu à de grandes auberges malsaines et les prisonniers +y vivent dans des conditions d'hygiène déplorables, mais sans trop de +souci du lendemain: la prison cellulaire n'existait pas, on s'apprêtait +à en faire l'essai à Rykovski lors de mon départ. L'expiation pour le +forçat commence à vrai dire au moment où il quitte la prison, toujours +bien avant le terme de sa condamnation. Il doit vivre alors dans +l'intérieur de l'île, dans un lieu non défriché, y bâtir sa maison, +créer son champ et le cultiver, et il est muni pour ce travail d'une +provision de farine qu'il reçoit chaque mois pendant un an ou deux, +d'une scie, d'une hache et de cordes qu'on lui donne à crédit. C'est +donc quand on considère qu'il a payé, en quelque sorte, sa dette à la +société, puisqu'on lui permet de quitter la prison, que les difficultés +les plus cruelles commencent pour lui. A l'heure du rachat, on lui rend +ce rachat presque impossible, et le malheureux est amené par la force +des choses à commettre un nouveau délit; il retournera volontiers en +prison, où il sera sûr de manger en ne travaillant presque pas. A quoi +bon le séjour en prison, puisque le forçat libéré le regrette lorsqu'il +devient colon? Les résultats de la colonisation pénitentiaire n'ont +pas été ceux qu'on espérait, et c'est la faute du système lui-même qui +fait qu'un paresseux n'apprend jamais à travailler dans une prison de +Sakhaline et qu'un travailleur y apprend la paresse; c'est la faute de +la société qui, puisqu'elle prend le droit de punir, a le devoir de +donner au libéré les moyens de redevenir un homme; c'est la faute enfin +de tous ceux qui oublient qu'un crime pour lequel un condamné a subi la +peine exigée par la loi, est un crime expié et dont personne, sauf le +coupable, ne devrait plus se souvenir! + +On a commis, en outre, une erreur en voulant consacrer les forces des +condamnés à l'agriculture: les céréales n'arrivent pas à maturité +dans une terre où l'on trouve parfois de la glace au mois d'août à un +mètre du sol; les pommes de terre, les choux et les raves y ont par +contre complètement réussi. Dans les vallées, la terre est bonne; elle +est souvent formée d'argile et de sable, et il y a malheureusement +des marais immenses couverts de grandes herbes et de roseaux, les uns +formés par des sources, les autres stagnants sur un sol qui n'absorbe +pas l'eau; souvent aussi la terre n'est qu'une couche peu épaisse qui +repose sur des cailloux et dont les qualités nourrissantes sont vite +affaiblies. Les fleuves et les rivières ont en outre le même caractère, +ce sont même, et surtout les plus grands, des torrents de montagne dont +les inondations sont terribles. + +On peut diviser l'île en cinq bassins principaux; les plus importants +sont ceux de la Poronaï et de la Tym. Au 52e degré de latitude, la +montagne qui forme l'ossature de l'île est ramifiée en deux chaînes par +une vallée longitudinale au fond de laquelle, descendant du nœud qui +réunit les deux chaînes, coulent dans la direction même du méridien, +mais en sens inverse, la Tym et la Poronaï, rivières à peu près +d'égale longueur. La Poronaï a environ 250 kilomètres, et des jonques +japonaises la remontent pendant quelques kilomètres seulement. Son +bassin renferme de grands marécages et des toundras. Celui de la Tym +est meilleur pour la colonisation, mais il est situé plus au nord, et +l'hiver y dure plus longtemps. + +Voici les moyennes de température de l'année: janvier -21°2, février +-15°2, mars -8°7, avril -0°7, mai +5°0, juin +11°, juillet +16°2, août ++17°, septembre +13°4, octobre +4°7, novembre -4°, décembre -14°7. Le +climat n'est pas excessif pour un Russe, et il existe le long même +du Transsibérien des régions où la vie est plus dure. Les forçats +eux-mêmes me l'ont répété: celui qui sait travailler voit finalement +à Sakhaline ses efforts récompensés. Certains m'ont dit qu'au village +natal ils vivaient moins bien que sur la terre d'exil; d'autres, leur +peine finie, sont restés volontairement dans leur nouveau village, et +il en est qui, partis vers les bords de l'Amour, sont revenus demander +des champs au gouverneur de l'île. + +[Illustration: CARTE DE L'ILE DE SAKHALINE.] + +L'administration fait travailler les forçats dans les mines: il y a +à Sakhaline des charbonnages importants, on y a trouvé du naphte, +de l'ambre, du marbre, et, dit-on, des sables aurifères; et l'on ne +connaît pas encore toutes les richesses que renferment les montagnes +abruptes, composées de roches volcaniques et de basalte et dont +l'altitude atteint 1 200 mètres. Les exploitations sont difficiles, +dans un pays où il n'existe aucun port. Il n'y a pas en effet une baie +qui soit praticable sur les côtes de l'île: sur la côte orientale, +seul le golfe de Nabil est profond, mais le chenal en est étroit et +difficile; sur la côte opposée, il y a une grande quantité de baies +très petites et inabordables pour un bateau d'assez gros tonnage. Les +jours de gros temps, les bateaux s'enfuient et vont se réfugier de +l'autre côté du détroit, dans un des golfes bien abrités, qui sont +nombreux sur le continent. + +Les montagnes occupent une grande partie de l'île; elles ont le sommet +dénudé; la cime n'est pas rocheuse, mais la rigueur de la température +ne permet à cette hauteur aucune végétation. A leur pied, on trouve +le sapin, le pectiné, le mélèze, l'orme, le bouleau, le peuplier, +l'érable, le frêne et le saule; dans une zone plus élevée, on ne voit +plus que le pectiné et le mélèze, plus haut vient le bouleau jaune +(ortala Ermani), puis le cèdre Slonietz (cembra puncila) et enfin le +sommet dénudé. + +Les vallées, souvent très pittoresques, se présentent sous deux aspects +bien différents: tantôt c'est la «toundra», tantôt une végétation +luxuriante. La toundra est faite de terres noires et friables, où le +pied s'enfonce profondément; elle est couverte d'herbes et de mousses +parmi lesquelles paissent, parmi de petits mélèzes rabougris, des +troupeaux de rennes sauvages; on y trouve parfois de vastes marécages +ou des lacs, cachés sous de grands roseaux, près desquels vivent +nombreux des oies, des canards, des sarcelles et des bécasses. Le +voyage est triste et pénible dans ces régions désolées. + +D'autres fois, les routes, presque toujours détestables, suivent +les rivières sinueuses et rapides, encaissées entre des montagnes +escarpées. Souvent la forêt est morte, et, pendant plusieurs +kilomètres, on avance lentement au milieu de troncs calcinés, fumant +parfois encore; jusqu'à l'horizon, on n'aperçoit qu'eux, et l'hiver, +au milieu de la neige, c'est une succession de morceaux de charbon +gigantesques, dont l'aspect est alors fantastique. Puis viennent des +régions luxuriantes, où les herbes sont plus hautes qu'un homme, +émaillées de fleurs à longues tiges, marguerites bleues et pervenches +roses; elles forment des dômes de verdure sous lesquels de petits +ruisseaux coulent en chantant sur des cailloux. La forêt est alors +pleine d'arbres brisés, de troncs pourris, de racines arrachées, de +lianes infranchissables; l'accès en est impénétrable, les forçats +évadés hésitent à s'y cacher; seuls, les indigènes en connaissent les +secrets, et dans leurs profondeurs mystérieuses vivent des ours, des +gloutons, des renards et des cerfs musqués. Les loutres, les zibelines +et les hermines sont nombreuses au bord des rivières, et les arbres +abritent une grande variété d'oiseaux. Chose curieuse, la saison chaude +passe si vite à Sakhaline qu'on y voit à la fois toutes les teintes des +forêts: au milieu des verts du printemps et des jaunes de l'automne, +les sorbiers et les érables jettent leurs tons rouges et éclatants. Le +sol est couvert de baies et de roses sauvages dont l'odeur remplit les +vallées: celle de la Naïba était couverte de neige quand je la quittai, +les feuilles étaient tombées et les branches glacées, et pourtant un +parfum de fleurs fanées y persistait encore. + +Outre les forçats, il y avait dans l'île 1 912 Guiliaks, 1 296 +Aïnos, 773 Oroks, 157 Toungouses. Les Oroks et les Toungouses ont été +baptisés sans trop savoir ni pourquoi ni comment: ce sont aujourd'hui +des orthodoxes qui ne comprennent rien à leur religion nouvelle, et +qui ont simplement un Dieu de plus qu'auparavant. Ils s'adonnent à +l'élevage des rennes; mais les grandes occupations de ces indigènes +sont la pêche et la chasse. On pourrait appeler Sakhaline le pays des +fourrures. Si la zibeline, quoique très belle, y est inférieure à celle +du Kamtchatka, les ours, les loutres, les renards et les hermines y +ont des robes admirables, et les échantillons exposés en 1900 à la +section russe auraient pu décider au voyage les plus coquettes de nos +Parisiennes. + +La pêche est la plus grande source de richesses, et la main-d'œuvre +pénitentiaire, employée dans des pêcheries et dans des fabriques +de conserves, donnerait des résultats dont on ne peut s'imaginer +l'importance. Les poissons passent parfois par bancs si épais que les +Aïnos les prennent à la main: les sardines, les anchois et toutes les +espèces de saumon arrivent en quantités innombrables selon la saison de +l'année; les homards, et d'autres crustacés monstrueux sont nombreux au +printemps, et les huîtres, très grandes, y sont délicieuses; enfin j'ai +aperçu très souvent en vue de la côte de petites baleines dont la prise +semble n'intéresser que les Japonais. Ceux-ci ont conservé à Sakhaline +de grandes pêcheries qui font la richesse des marchands des ports de +l'île d'Yeso; la présence d'un consul japonais a été rendue nécessaire +à Korsakovsk par les difficultés sans nombre qui surgissent entre +Russes et Japonais. La question des pêcheurs japonais en Extrême-Orient +russe a pour le Japon une telle importance, qu'elle pourrait bien +devenir un jour une cause de guerre entre les deux pays; la Russie sera +sans doute plus accommodante que ne le pensent les Japonais, car, en +leur accordant quelques concessions, tant au Kamtchatka qu'à Sakhaline, +elle obtiendra peut-être la liberté d'agir à sa guise en Mandchourie. + +En résumé, l'île de Sakhaline pourrait, malgré tout, devenir +florissante, mais elle n'est qu'un point dans les si vastes possessions +asiatiques de la Russie, où se trouvent tant d'autres provinces plus +riches, d'accès plus commode et partant moins difficiles à coloniser. +La Russie a tout à faire et tout à commencer dans son immense empire +d'Asie, et elle ne trouverait aucun résultat pratique à disséminer +partout ses efforts. Sakhaline coûte déjà très cher à la métropole, +qui y a dépensé et y dépensera encore beaucoup d'argent; mes lecteurs +jugeront si elle a réussi dans sa tâche, et si la colonisation pénale a +été un succès; personnellement, je ne le crois pas... + + +Les Russes ne parlent de l'île de Sakhaline qu'avec un vague effroi, +et tous mes amis de Moscou et de Saint-Pétersbourg me déconseillèrent +le voyage. Je partis pourtant. C'était pendant l'été de 1899. De +Vladivostok, le vapeur _Baïkal_ me conduisit devant la petite ville +qui est le chef-lieu de l'île de Sakhaline, le poste d'Alexandrovsk; +après de courtes escales sur la côte du continent, dans les baies +de Sainte-Olga et du Port Impérial, au bout de quelques jours, nous +aperçûmes le grand promontoire pittoresque où a été élevé un phare, et +qui est terminé par des rochers monstrueux appelés les Trois-Frères, +dont la forme rappelle les Tas-de-Foin, si justement célèbres dans +notre Bretagne. La côte est faite de grandes falaises brunes et +parfois rougeâtres, toutes déchiquetées; des éboulements y ont formé +de nombreux écueils et tout le rivage apparaît grandiose, triste et +sauvage, au milieu d'un espace en forme de cuvette; la ville est bâtie +en amphithéâtre au pied de hautes montagnes au sommet dénudé, et le +rayon de soleil qui l'enveloppait lors de mon arrivée la parait d'une +trompeuse beauté; au-dessus de la ville, à mi-côte, une forêt de sapins +brûlait. + +[Illustration: LES ROCHERS DES TROIS FRÈRES PRÈS D'ALEXANDROVSK.] + +Une petite chaloupe vint à nous, car le capitaine avait fait jeter +l'ancre assez loin du rivage; le chef de district venait m'inviter à +descendre à terre; et je suis heureux de pouvoir écrire ici son nom, +car M. Sémevski, qui est encore un nouveau venu à Sakhaline, a apporté +dans un métier pour lequel il n'était pas fait, une droiture et une +sincérité qui l'ont fait apprécier et estimer par tous ceux qui l'ont +approché. + +[Illustration: LES FORÇATS AU TRAVAIL SUR LE PORT D'ALEXANDROVSK.] + +Des hommes, la tête à moitié rasée, en costume de prisonniers, +jonglaient déjà avec mes bagages, sur lesquels le capitaine du bateau +me conseilla de veiller avec la plus grande attention, les habiles +jongleurs dont j'admirais l'adresse étant aussi des escamoteurs très +expérimentés. Accompagné par eux, je gagnai le rivage, où une voiture +m'attendait. Sur la jetée en bois, une foule de forçats travaillaient +mollement au déchargement de grosses barques pleines de charbon, +et chacun d'eux me regardait en dessous, d'un œil inquisiteur et +mauvais, se demandant sans aucun doute quel nouvel ennemi venait de +débarquer chez eux. Certains d'entre eux poussaient sur des rails et +jusqu'à la ville des wagonnets chargés de sacs et de marchandises; +ils s'arrêtaient souvent sur la route, à la grande fureur des soldats +surveillants; ils se hâtaient lentement, se désintéressant évidemment +de la tâche qu'on leur avait imposée. Ils ôtaient leur bonnet sur mon +passage, mais c'était ma voiture qu'ils saluaient. Les fonctionnaires +russes sont toujours en uniforme; quand il ne porte pas une casquette +officielle et un habit à col de couleur et à boutons d'or ou d'argent, +un homme n'est qu'un vulgaire marchand, un moujik même, et je ne tardai +pas à en faire l'expérience. Le soir de mon arrivée, j'arrêtai dans la +rue un soldat de la police pour lui demander si par hasard il n'avait +pas vu passer le chef du district: «Tu as des jambes pour courir après +lui, frère, me répondit le soldat. Et surtout n'oublie pas désormais +que la police n'est pas faite pour renseigner des gens de ton espèce.» + +Dans ma voiture, j'avais semblé un personnage aux déportés parmi +lesquels j'étais passé; à pied j'étais pris pour un forçat par les +soldats. + +Il est curieux de noter que mon premier soin, en arrivant dans ce pays +éloigné, fut de me mettre en habit, tenue réglementaire dans toutes les +Russies pour aller saluer un gouverneur. Le général Lapounov me fit +d'ailleurs un très aimable accueil, ainsi que tous les fonctionnaires +auxquels il me présenta et auxquels j'eus affaire dans la suite, soit +à Alexandrovsk, soit dans les autres villages de l'île. Parmi eux, se +trouvait l'agronome, M. von Fricken. J'ai rarement trouvé dans mes +voyages un homme plus aimable et plus complaisant, et je lui garderai +toujours un très affectueux souvenir. Chasseur d'ours renommé, ce qui +est d'autant plus remarquable qu'il a depuis longtemps perdu un bras, +il est aussi un photographe fort habile et quelques-unes de ses œuvres +inédites illustrent aujourd'hui mon travail. + +Le gouverneur m'avertit que toutes les portes me seraient ouvertes, +et que partout dans l'île je pourrais voir, jour et nuit, ce que je +voudrais. J'en ai profité et, bien souvent, je suis allé la nuit dans +les prisons; il n'en est pas moins vrai que je n'ai vu que ce que +certains chefs de district ou certains maîtres de prison ont bien voulu +me laisser voir. + +Beaucoup de livres ont été écrits, très sévères pour les fonctionnaires +des prisons et des bagnes russes. La censure ne les a pas toujours +arrêtés, et la plupart des Russes ont lu les cruautés et les +vexations de toutes sortes qui ont rendu tristement célèbre le nom +de Sakhaline. L'âme russe est si vraiment et si profondément humaine +que j'avais toujours taxé tous ces récits d'exagération; ils étaient +malheureusement vrais. + +Il est évident qu'il y a aujourd'hui, parmi les fonctionnaires de +Sakhaline, des hommes honnêtes en plus grand nombre qu'on ne veut +bien l'avouer. Leur métier est déjà assez dur et assez décrié pour +qu'on doive s'exprimer sur leur compte avec un peu de charité et de +générosité. Je me souviens que l'un d'eux me parlait, en pleurant, de +sa famille qu'il avait laissée en Russie; les enfants étaient nombreux +et les charges lourdes, aussi le père et la mère travaillaient-ils +tristement, loin l'un de l'autre, pour élever moins difficilement leurs +petits. Ce fonctionnaire n'était pas le seul dans son cas. D'autres +aussi étaient venus jeunes, séduits par l'espoir d'une pension de +retraite plus belle et qu'on ne peut gagner que par un long séjour en +Extrême-Orient. + +[Illustration: TYPE DE FORÇAT.] + +Il n'en est pas moins vrai que le séjour de Sakhaline est mauvais pour +ceux qui y vivent trop longtemps; il est en somme très démoralisateur; +la vie y est difficile, les distractions manquent complètement, et +l'hiver y dure de longs mois. Dans cette atmosphère si lourde du bagne, +l'homme perd facilement la notion du juste et de l'injuste, il devient +sévère pour les autres et trop indulgent pour lui-même. Si le voyageur +qui passe ne voit pas tout, il entend de tristes choses, et ceux qui +n'ont pas la conscience bien nette, racontent volontiers de vilaines +histoires sur le compte des voisins. + +Le Russe a deux défauts, il aime l'eau-de-vie et les cartes; à +Sakhaline, les défauts deviennent vite des vices. Les dettes de jeu +atteignent souvent un très gros chiffre, mais les représentants +des industriels ou des maisons de commerce russes ou allemandes de +Vladivostok ont le prêt facile; ils savent en effet qu'on tient bien +ceux qui ne pourront jamais rendre, et ils abusent de la situation. +Je ne veux pas ici dévoiler trop de scandales, je note simplement ce +dont tout le monde parle en Extrême-Sibérie; trop souvent le tribunal +commence d'interminables enquêtes au sujet de faits graves reprochés +à des fonctionnaires de Sakhaline. Il est fâcheux d'en voir qui font +en cachette commerce de peaux ou d'alcool; il est triste de savoir +que certains reçoivent des prêts ou des dons (qu'on nomme cela comme +on voudra), offerts par des commerçants avides de commandes; il est +regrettable enfin de penser que des directeurs de prison peuvent gagner +sur les fournitures des prisonniers, leur donner fausse mesure de +farine et des coups par-dessus le marché. + +Je ne voudrais pas cependant étendre sur tous le blâme mérité par +quelques-uns. Il y a eu des livres dont les auteurs semblaient établir +en principe qu'on ne saurait être trop doux pour les prisonniers et +trop sévère pour ceux qui les gardent; il faut pourtant se montrer +juste envers tout le monde, et c'est ce que je tâcherai d'être, sans +faire de personnalités. + +Certains forçats libérés m'ont rendu de grands services, et l'un d'eux +même a été quelque temps mon compagnon de voyage pendant mon excursion +chez les Aïnos: je les remercie en ces lignes, bien que je ne les nomme +pas. Je crois inutile de rappeler qu'ils ont été condamnés: j'aurais +l'air d'imiter la loi dure et cruelle qui veut que tout libéré de +Sakhaline porte écrite sur ses papiers officiels sa triste qualité +d'ex-forçat. + +Je dirai enfin peu de chose sur les condamnés politiques, qui +sont heureusement moins nombreux qu'autrefois à Sakhaline. Je tiens +cependant à relater tous les services qu'ils ont rendus au pays qui les +exilait. La plupart des travaux et des publications sur les indigènes +de l'île sont dus à leur plume, ce sont eux qui ont rempli la tâche +difficile de maître d'école pour les enfants des forçats; ils ont +aussi dirigé les stations météorologiques. Leur rôle a été à la fois +scientifique et moralisateur. Quelques-uns se sont occupés gratuitement +et de tout leur cœur à civiliser les indigènes; l'un d'eux leur apprit +entre autres la culture des pommes de terre, un autre enseigna la +langue russe à leurs enfants; c'est par eux et par eux seuls que les +Guiliaks ont connu et apprécié les qualités du caractère russe, dont +les forçats ne leur avaient montré que les défauts. Chaque fois que +l'administration a fait appel au concours des condamnés politiques, +ceux-ci n'ont pas marchandé leurs efforts, s'il s'agissait d'une œuvre +d'humanité. + + + + +_CHAPITRE II_ + +Séjour à Alexandrovsk.--Le transport des condamnés d'Odessa à +Sakhaline.--Bagnes et hôpitaux. + + +Malgré l'invitation que m'en fit le gouverneur, je n'acceptai pas à +Alexandrovsk l'hospitalité chez un fonctionnaire: je voulais vivre +au milieu des forçats, et, selon mes désirs, on me donna une maison +qu'ils occupent habituellement. Elle manquait de confort, mais j'avais +dans une chambre une table pour travailler, et dans l'autre un lit +pour dormir. Un domestique, grand gaillard à barbe épaisse, habitait +avec moi, et je ne sais pourquoi je le prenais pour un homme de la +police chargé de veiller sur moi et de me protéger au besoin; il me fut +d'ailleurs aussitôt sympathique. Quelques jours après mon arrivée, je +lui demandai s'il connaissait un forçat capable de me donner quelques +renseignements sur les travaux forcés de Nertchinsk en Sibérie: + +«Je suis à vos ordres, répondit-il aussitôt. + +--Comment! tu as été prisonnier à Nertchinsk? m'écriai-je. + +--Oui, après mon premier crime.» + +Et Vassily Tcherkachine m'expliqua qu'on l'accusait de crimes assez +nombreux: + +«Je n'ai tué que deux fois,» ajoutait-il, modestement. + +Vassily (Basile en français) me raconta sa vie. Il avait assassiné un +camarade et avait été envoyé à Nertchinsk; il s'évada, on le rejoignit, +et il tua quelqu'un en luttant avec les soldats qui l'arrêtaient. On +le transporta à Sakhaline, et il ne pensa plus qu'à tenter une évasion +nouvelle. Il eut l'audace de traverser la mer dans une sorte de tonneau +qui lui servait de barque. + +«Nous connaissons toujours des scribes, ajoutait Vassily, qui vivent +le long de l'Amour et qui fabriquent pour quarante roubles de faux +passeports aux évadés. J'avais trouvé de l'argent, et je pus gagner mon +village natal, dans le sud de la Russie, près de la ville de Kharkov, +où l'on me repinça. + +--Et te voilà de nouveau dans l'île, toujours prêt à t'évader? + +[Illustration: UNE ÉTRANGLEUSE.] + +--Non, car je ne suis plus si fort, répondit Vassily, ma santé s'est +affaiblie, et je vis mieux ici que je ne vivrais dans mon village +natal.» + +Vassily me proposa de me raconter son voyage sur le bateau _Yaroslav_, +qui emmène deux fois par an d'Odessa les forçats destinés à Sakhaline. +Pour avoir un récit fidèle, je lui demandai d'aller chercher un ou deux +voisins qui en compléteraient les lacunes. Il m'amena une femme et un +vieillard: la première avait tué son enfant âgé de deux ans; le second +avait arrêté une femme au coin d'un bois et l'avait étranglée. + +Quand le bateau quitte Odessa, on met les condamnés dans la cale, et +on les enferme dans des cages grillées. Il y a une visite médicale +avant le départ, mais elle est très mal faite, et les médecins laissent +partir parfois des malades atteints d'affections graves et des +tuberculeux au dernier degré: il y en a qui n'arrivent à Sakhaline que +pour mourir, quand ils n'expirent pas en route. + +On leur met les fers aux pieds jusqu'à la mer Rouge; la chaleur +devient alors trop forte, et ils ne peuvent plus les supporter. +Chaque jour on les fait monter, fournée par fournée, dans une pièce +où ils passent sous un gros tuyau, et reçoivent une douche qui paraît +délicieuse aux malheureux, car dans leurs cages l'air est rare et +irrespirable. Il fait si chaud sous les tropiques qu'on leur permet +d'ôter leurs vêtements, et ils vivent alors presque nus dans une +épouvantable odeur: ils sont parfois plus de quatre-vingts par cage +et si serrés qu'ils dorment tête contre tête. La nourriture est très +suffisante, et Vassily la trouvait même bonne. + +Le médecin vient les voir tous les jours, et une infirmerie est +organisée pour les malades. Jamais ils ne peuvent monter sur le pont. + +Les femmes sont enfermées à part, et elles sont traitées durement elles +aussi. + +«A quelques exceptions près, dit le vieux forçat en interrompant +Vassily et en montrant la femme qui les écoutait. + +--Oui, dit alors celle-ci, j'ai été gentille avec les surveillants et +ils m'en ont été reconnaissants!» + +[Illustration: LE DÉBARQUEMENT DES FORÇATS.] + +Quelle vie! quelles mœurs! Les punitions sur le bateau ne sont pas +douces: ce sont les verges et les fers, et souvent le cachot, noir et +sans air, et dans lequel le prisonnier étouffe. En 1901, en plein été, +le _Yaroslav_ eut un accident grave qui le força à relâcher à Saïgon, +et, pendant plusieurs semaines, sept cent onze forçats endurèrent +devant le port, sous une chaleur accablante et dans leur dégoûtante +promiscuité, des souffrances qu'on a peine à se représenter! + +Dès que le navire arrive devant Sakhaline, il est mis en quarantaine; +le médecin vient voir les malades, on conduit au bain les prisonniers, +et on désinfecte leurs effets. La visite n'est pas toujours bien +sérieuse, puisque Hélène Boubelis, individu au sexe douteux, plutôt +homme que femme, fut, en arrivant, il y a quelques années, mariée avec +un prisonnier: elle tua, dit-on, d'ailleurs, son mari peu de temps +après. + +L'administration de l'île répartit les forçats entre les différentes +prisons, et chacun d'eux quitte le bateau après avoir reçu une certaine +somme d'argent, dix kopeks par rat tué pendant le voyage, car les rats +pullulent et dévorent les marchandises sur les bâtiments russes. + +Lorsque le vieillard et la femme qui avaient aidé Vassily dans son +récit sortirent, je dis à ce dernier: + +«Ce sont des amis à toi que tu m'as amenés? + +--Comment pouvez-vous le croire? Ce sont des assassins!...» + +Vassily avait la plus grande peur des voleurs, et il n'ouvrait pas +facilement la porte quand je rentrais un peu tard. Il me répétait que +les rues d'Alexandrovsk étaient peu sûres pendant la nuit et qu'on +pouvait y faire de dangereuses rencontres. En remerciement de ses bons +conseils, je lui offrais les miens, et je faisais sur lui l'expérience +de mes qualités de moralisateur. Quiconque lirait mes notes de voyage +pourrait croire que j'ai réussi dans ma tâche, et y trouverait parfois +le nom de mon serviteur suivi d'une amicale épithète: le brave Vassily! +A la vérité, le brave Vassily me vola avec une dextérité prodigieuse, +et quand je m'aperçus du vol, mes soupçons s'arrêtèrent sur tout autre +que lui: il versa de si grosses larmes quand il crut que j'allais +l'accuser! Je quittai Sakhaline sans connaître le nom de mon voleur, +ou de mes voleurs, car, par la suite, outre les 500 francs volés à +Alexandrovsk, ma lorgnette, un appareil photographique et mon fusil +disparurent tour à tour. + +Vassily avait caché chez un boutiquier de la ville, dans la crainte +d'une descente de police, l'argent qu'il m'avait volé. Après mon +départ, lorsque vint l'hiver et qu'il fut possible de traverser la mer +en traîneau, il alla chercher son argent chez le receleur. Celui-ci +savait parfaitement que la somme qui lui avait été confiée, avait été +volée. «De quel argent parles-tu? dit-il à Vassily. + +--De l'argent du Français! + +--Mais tu deviens fou, mon pauvre Vassily; jamais tu ne m'as confié +d'argent!» + +Le forçat fut d'abord interloqué, mais ensuite il cria, menaça, +tempêta: tout fut en vain. Il alla conter son aventure à deux vauriens +de son espèce, et, la nuit suivante, ils défoncèrent le magasin et en +assommèrent à coups de bouteille le maître du logis, sa femme et le +garçon; ils mirent la maison sens dessus dessous, mais l'argent avait +été bien caché et ils ne trouvèrent rien. + +Le lendemain, on arrêtait Vassily qui parvint à s'évader, mais qui +fut repris presque aussitôt. Il est devenu, m'a-t-on dit, un des plus +féroces parmi les prisonniers: il semble avoir aujourd'hui, lui si +tranquille il y a deux ans, la folie du crime, et je commence à douter +maintenant de mon pouvoir moralisateur! + +Je ne pouvais pas, d'ailleurs, quitter décemment Sakhaline sans +avoir été volé. Tous les voyageurs l'ont été; le directeur général +des prisons lui-même, qui s'était bien gardé de me le dire lorsque je +le vis à Saint-Pétersbourg. Il m'avoua ensuite, quand il vit que je +connaissais l'anecdote, que les forçats ne lui avaient pris que des +valises sans valeur, et que c'était là une façon spirituelle de lui +dire: «Tu vois, toi, le grand chef, nous pourrions te voler autant que +les autres!» + +La ville d'Alexandrovsk ressemble, avec ses larges rues coupées à +angle droit, à tous les villages de la Russie. Les maisons, bâties en +bois, ont été presque toutes construites sur le même modèle: celles +des fonctionnaires sont simplement un peu plus spacieuses, celles des +forçats un peu plus inconfortables. Les déportés d'Alexandrovsk, comme +ceux qui habitent dans l'intérieur de l'île, appartiennent aux races +les plus diverses, et les religions sont presque aussi nombreuses que +les nationalités. Pour citer toutes les races représentées, il faudrait +faire la statistique complète de l'ethnographie russe, compliquée +entre toutes. Outre l'église russe, il y a à Alexandrovsk une église +catholique et une mosquée. Les musulmans ont leurs prêtres, déportés +eux aussi, pour raisons à demi politiques; le curé catholique et le +pasteur protestant ont à Sakhaline des paroissiens nombreux; mais ils +ne viennent guère de Vladivostok, où ils résident, et leur séjour dans +l'île ne dure que le temps d'escale d'un bateau. + +[Illustration: ALEXANDROVSK L'HIVER.] + +Il y a une école dont le maître est un sympathique exilé politique, +et un asile, dont je ne parlerai pas, car à mon passage à Alexandrovsk, +il était insuffisant pour le nombre d'enfants qui y avaient trouvé +refuge; il a été reconstruit, agrandi et mis à neuf, et le nouvel asile +sera une des meilleures œuvres à l'actif de l'administration de l'île +sous la direction du général Lapounov. + +Les autres monuments de la ville sont la prison, les ateliers, les +hôpitaux, le musée: le mot _monument_ est bien pompeux, car ces +édifices ne sont que des baraques qui se ressemblent toutes et qu'on +peut prendre parfois les unes pour les autres. + +Les hôpitaux d'Alexandrovsk sont malheureusement semblables aux autres +hôpitaux de l'île: ils sont beaucoup trop petits pour le nombre de +malades auxquels ils accordent l'hospitalité, et il est impossible +dans ces conditions qu'ils soient tenus proprement; c'est un triste +spectacle de les voir et les médecins sont honteux de les faire visiter +à un étranger. Les malades étouffent, serrés dans des salles trop +étroites; c'est à peine si l'on peut isoler les maladies contagieuses, +et j'y ai compris le mot que me disait un jour un forçat: + +«Nous avons plus peur de l'hôpital que de la maladie!» + +Les médecins ne sont pas responsables de ce lamentable état de choses: +on ne voit plus à Sakhaline de ces praticiens sinistres d'autrefois +qui étaient les alliés des chefs de prison et qui laissaient battre +les forçats avec la plus coupable insouciance. Les vieux déportés +le disent: ils ont aujourd'hui confiance dans l'humanité de presque +tous leurs médecins, et c'est le plus bel éloge qu'on puisse en +faire. L'un d'eux a même eu le courage de blâmer très hautement les +punitions corporelles: «Quand la police, déclarait-il, me demandera si +un prisonnier est assez fort pour supporter le fouet ou les verges, +je répondrai toujours non, car cette punition inhumaine est aussi +dégradante pour celui qui la donne que pour celui qui la reçoit!» Le +docteur Volkenstein, a fait en effet dans l'île l'œuvre bonne et utile +que tout le monde attendait de lui. + +Les maladies sont nombreuses à Sakhaline, mais cependant les +épidémies sont rares, et quand elles sévissent, elles sont apportées +par les bateaux. Les affections nées de la débauche, les maladies +de peau contractées dans la promiscuité et la saleté des prisons, +sont particulièrement nombreuses. Enfin, il y a beaucoup de fous à +Sakhaline; je crois personnellement que la Russie est un des pays où il +y a le plus de cas de folie; mais parmi les forçats, cette maladie est +fréquente. + +[Illustration: L'OFFICIER FOU ZAÏTSEV (PROFIL DANS UNE GLACE).] + +Il existe à Alexandrovsk un hôpital de fous que j'ai visité avec le +plus grand soin, et qui comprend plusieurs sections assez éloignées les +unes des autres: la plupart des pensionnaires sont des déportés devenus +fous ou pour mieux dire, idiots, à la suite d'ivresses prolongées; +d'autres idiots sont des enfants nés dans l'île et dont les parents +étaient des alcooliques invétérés. L'alcoolisme produit aussi des fous +furieux, que les gardiens doivent surveiller constamment. Aucun des +malades, d'après le docteur qui fut chargé jusqu'en 1900 du service des +aliénés, n'est devenu fou par remords; pas un seul ne revoit le crime +qu'il a commis. Le docteur me fit visiter les hôpitaux en détail, et il +me présenta, en outre, les sujets les plus curieux. + +L'un d'eux, nommé Zaïtsev, était un officier condamné pour meurtre à +la déportation, et son crime avait été le crime d'un fou. Rentrant +chez lui, il aurait surpris son brosseur avec une fille dont il +serait devenu aussitôt amoureux; poussé par la jalousie, il tua son +brosseur. Zaïtsev entra, tendit très aimablement la main au docteur +qui lui expliqua ce que je venais faire à Sakhaline. «Étudier notre +île! s'écria l'ex-officier, voilà, Monsieur, un but intéressant; mais +comment pouvez-vous vivre dans cette région sauvage, au milieu des +pires criminels?...» + +Après avoir visité les hôpitaux, je causai le soir avec Vassily et un +vieux forçat, notre voisin. Tous deux me disaient que l'hôpital des +fous était un lieu béni du ciel, et le seul endroit de l'île où l'on +fût bien nourri sans rien faire. + +«J'ai fait mon possible pour être fou, me dit le vieillard, j'ai +contrefait l'idiot et simulé la folie furieuse; cela ne m'a pas réussi, +et comme récompense, j'ai reçu les verges après ces deux tentatives; ce +n'était pas là la nourriture que je demandais!» + +Puis il ajouta: «Mon camarade a été plus heureux. + +--Raconte-moi cela, oncle, lui dis-je? (On appelle presque toujours +«oncle» les moujiks et les vieux paysans.) + +--Oui, il me dit souvent quand je le rencontre. «Vois comme je fais +bien l'idiot, toi, tu n'es qu'un imbécile.» Il est enfermé et se fait +nourrir en flattant les idées du docteur qui n'y voit que du feu et qui +écrit des rapports sur son compte! + +--Est-ce que je l'ai vu aujourd'hui, ton camarade?» + +Le forçat eut peur d'en avoir trop dit; il hésita puis déclara +froidement: + +«Il est mort à la suite d'un bon repas: on nourrit trop bien les +malades à l'hôpital! Il a eu la plus belle fin que puisse rêver un +forçat. Nous qui avons faim tous les jours, voilà notre seul vœu, notre +seul désir: Mourir d'une indigestion!» + + + + +_CHAPITRE III_ + +La vie des forçats emprisonnés.--Prison d'amélioration.--Peines et +châtiments.--Malversations. + + +Ainsi que le racontait Vassily, les forçats sont mis en quarantaine +dès leur arrivée dans l'île de Sakhaline: l'administration doit les +répartir, suivant les besoins du service, entre les différentes +prisons. En principe, les déportés nés au Turkestan et au Caucase, qui +ne sont pas habitués aux rigueurs de l'hiver russe, sont désignés pour +Korsakovsk, poste principal dans la partie méridionale de l'île, où la +température est plus clémente et plus facile à supporter. Le médecin +examine préalablement les nouveaux venus, et envoie d'urgence les +malades à l'hôpital: une sage-femme est chargée de la visite des femmes. + +Il y avait à Sakhaline, lors de mon voyage, six prisons où vivaient 8 +333 condamnés: deux d'entre elles étaient presque voisines, c'étaient +celles d'Alexandrovsk et de Doué sur la côte du détroit de Tartarie; +trois autres avaient été construites dans le centre même de l'île: à +Rykovski, à Derbinski dans le bassin supérieur de la Tym et à Onor dans +celui de la Poronaï; la sixième prison se trouvait à Korsakovsk. J'ai +visité chacune de ces prisons, et j'ai même vécu dans l'une d'elles. +Bien qu'elles ne fussent pas bâties toutes sur le même modèle, elles +avaient le même caractère et presque le même aspect: c'étaient des +baraques en bois plus ou moins grandes, plus ou moins anciennes et +plus ou moins sales; elles comprenaient une vaste cour intérieure, des +salles pour les prisonniers, des cuisines, des bains, des ateliers; +les chambres étaient mal éclairées et très insuffisamment aérées et +souvent plus de cinquante forçats y étouffaient entassés les uns sur +les autres. Les murs n'étaient que des palissades près desquelles +passaient, la chaîne aux pieds, quelques forçats sous la surveillance +de gardiens et de soldats. + +[Illustration: INTÉRIEUR DE PRISON.] + +Chaque prison comprend deux divisions très distinctes: une prison +de correction et une prison d'amélioration. Les déportés qui sont +condamnés à perpétuité, restent huit ans dans la première et trois +ans dans la seconde; les condamnés à plus de vingt ans de travaux +forcés font cinq ans de correction et trois d'amélioration; une peine +de quinze à vingt ans entraîne quatre ans de correction et trois +d'amélioration; de douze à quinze ans, deux et trois; de huit à douze, +un an et demi et deux. Les forçats, condamnés à moins de huit ans, +restent seulement un an dans chacune des deux prisons. + +Ce temps terminé, les déportés deviennent des «posselentsy»; ils ont +alors la situation de notre forçat libéré, astreint par la loi de 1854 +à ce que nous nommons le doublage; ce sont, en quelque sorte, des +libérés avec résidence forcée. On leur impose la tâche très dure de +coloniser l'île: on les envoie, munis de haches, de scies et de cordes, +dans une clairière où ils doivent bâtir leurs maisons, ensemencer des +champs, créer en un mot un village. Au bout de deux ans, on cesse de +leur donner les quelques aliments qui les empêchaient jusqu'alors +de mourir de faim: ils sont beaucoup plus malheureux que pendant la +période de captivité, et on en voit qui commettent un délit ou même un +crime dans le seul but de retourner en prison. Ils restent quatorze +ans dans leur nouveau village, et deviennent ensuite des paysans; ils +peuvent alors habiter sur le continent, et même recevoir, par manifeste +impérial, la permission de rentrer en Russie; mais le séjour de Moscou +et de Saint-Pétersbourg leur est pour toujours interdit. Un manifeste +impérial peut aussi abréger la peine de tous les forçats, mais il +n'est promulgué qu'à l'occasion d'un couronnement ou de la naissance +d'un héritier. Les forçats ont appris avec déception les naissances +successives de quatre petites grandes-duchesses. + +Il y a des forçats qui ne passent pas par la prison de correction; +quelques-uns sont même «posselentsy» dès leur arrivée dans l'île. Les +vagabonds, arrêtés sans papiers et qui refusent de dire leur nom, sont +transportés à Sakhaline, et reçoivent des terres dans un des villages: +ce sont parfois des gens vraiment intéressants, mais les meilleurs +d'entre les forçats sont de pauvres gens qui ont commis un meurtre +dans un jour d'ivresse: pour ceux-là, souvent bons et sympathiques +malgré leur crime, la colonie pénitentiaire est un séjour funeste, où +ils perdent leurs qualités et sont gagnés peu à peu par la corruption +environnante. On commet à la fois une cruauté et une injustice en les +traitant comme les pires malfaiteurs. + +Lorsqu'une femme non coupable suit volontairement son mari, celui-ci +se trouve sauvé de la prison par le dévouement de sa compagne: ils +sont envoyés tous deux comme colons dans un village, où ils devront +construire une maison sur des terres mises à leur disposition. + +Dès leur entrée dans la prison de correction, on rase la tête des +forçats, qui doivent en principe avoir toujours les fers aux pieds; +on n'imprime plus sur leur visage, comme on le faisait autrefois, les +trois lettres qui restaient pendant toute leur vie la preuve infamante +de leur condamnation. Ils se lèvent à quatre heures en été et à cinq +en hiver: ils se lavent, et combien insuffisamment! Puis ils prennent +le thé. Le premier gardien distribue alors les corvées, et lit la +liste des travaux à exécuter pendant la journée: il désigne les hommes +qui devront travailler sur le port, ceux qui iront réparer un pont +écroulé; d'autres construiront une route, etc. A onze heures, a lieu +le déjeuner, et les prisonniers peuvent alors se reposer un peu. Le +travail recommence à une heure et dure jusqu'à six, en été du moins; +car, pendant l'hiver, la nuit vient vite à Sakhaline. A six heures, a +lieu le souper, suivi de l'appel: des prières sont ensuite chantées +en chœur. Le tabac est toléré dans les prisons, mais l'eau-de-vie et +les cartes sont défendues; on y boit pourtant quelquefois et on y joue +souvent. Chaque jour on peut confisquer des cartes: les prisonniers +sont habiles et ils en fabriquent de nouvelles avec du carton, du +papier, du linge même; j'en ai rapporté qui furent faites les unes +avec de vieilles semelles, les autres avec des feuilles d'arbre. +Comme enjeux, ils mettent tout ce qu'ils possèdent, voire même leurs +vêtements ou leur nourriture. Je les ai surpris jouant pendant la nuit +sous l'œil complaisant de gardiens qui avaient reçu certainement le +prix de leur indulgence. + +La nourriture dans la prison n'est que suffisante; elle était bonne +pourtant, d'après les prisonniers eux-mêmes, à Onor. Ils me disaient +parfois qu'ils étaient heureux quand on annonçait que la prison serait +visitée par un voyageur ou par un personnage: la soupe était toujours +plus soignée ce jour-là, car le visiteur était chaque fois invité à +apprécier le plat du jour. Deux fois par semaine, on doit donner du +poisson, et les autres jours de la viande salée; le poisson cependant +n'apparaît pas sur les menus de certaines prisons, dans une île +dont les pêcheries sont pourtant la plus grande richesse. La viande +salée est bouillie, et chaque homme reçoit, pour sa part, une mesure +équivalant à cent six grammes et demi; le dimanche, la nourriture se +compose de gruau et de viande fraîche. Le pain fait par les prisonniers +est bon, et les fonctionnaires eux-mêmes en achètent pour leur propre +table. La soupe contient habituellement de la farine, du riz, des +pommes de terre et des choux; quant à la viande fraîche du dimanche, +elle est souvent remplacée par de la viande salée, car le maître de +prison y trouve son compte et réalise un bénéfice. Le prisonnier reçoit +enfin, chaque mois, une brique de thé qui pèse une livre. La brique de +thé est très connue et très employée en Sibérie: les indigènes, les +paysans et même de petits fonctionnaires en achètent et en usent. C'est +une tablette de couleur noirâtre qui ressemble à un morceau de bois; +on la fabrique en soumettant à une forte pression des feuilles de thé +qui ont subi auparavant une préparation spéciale; on casse la brique +en petits morceaux et chacun d'eux doit être mis à infuser, comme des +feuilles de thé ordinaire. + +Presque toujours enchaînés, les malheureux forçats deviennent +méchants: le médecin, pour raison de santé, et le maître de prison, +comme récompense, peuvent les débarrasser de leurs fers. On comprend +ce que doivent être leurs habitudes et leurs conversations; ils +préparent de mauvais coups pour le jour où ils quitteront la prison +de correction; les moins corrompus prennent peu à peu les vices des +autres, et personne n'essaie de les moraliser: le pope qui vient les +visiter n'est pas capable de mener à bien pareille œuvre, sa conduite +est souvent trop connue et peu recommandable. Les surveillants et les +maîtres de prison donnent encore de plus mauvais exemples et tour à +tour se montrent à eux cruellement méchants ou coupablement négligents. + +[Illustration: LES MURS DE LA PRISON.] + +Les prisonniers n'ont aucun goût au travail: «A quoi bon nous +fatiguer, me disait l'un d'eux, nous trouverons toujours la soupe +prête: les paysans de Russie qui paient l'impôt nous nourrissent et +travaillent pour nous!» Pourquoi d'ailleurs travailler sans profit? +Ils ne font que juste ce qu'il faut pour n'être pas punis ou battus. +Cependant lorsqu'un bateau jette l'ancre devant Alexandrovsk ou devant +Korsakovsk, apportant des marchandises ou du charbon, ils ont le droit +d'espérer une juste rémunération. Le capitaine doit, en effet, payer +pour chaque homme que l'administration de l'île met à sa disposition, +et la trésorerie qui encaisse ces sommes leur abandonne dix pour cent +de l'argent touché. Ce salaire est déposé dans la trésorerie, avec +l'argent apporté de Russie par les forçats, qui ont dû, d'après la loi, +s'en démunir dès leur arrivée à Sakhaline. Si l'un d'eux veut recevoir +un peu de son argent, il doit en faire la demande au maître de prison +qui la soumet au chef de l'arrondissement; si elle est admise, le +forçat peut employer l'argent qui lui est remis à l'achat de ce dont il +a besoin, mais il ne peut se procurer de l'eau-de-vie, objet constant +de son secret désir. + +Ce sont les maîtres de prison qui reçoivent et ouvrent les lettres +chargées, venant de Russie à l'adresse des forçats, et on en a connu +qui ont fait avec l'argent envoyé des achats et des opérations dont +ils ont tiré bénéfice à l'insu des destinataires; ils doivent lire +toutes les lettres adressées aux forçats par leurs amis ou par leur +famille, ainsi que celles qui sont écrites en réponse. Peu de déportés +d'ailleurs savent lire et écrire, quelques-uns savent lire seulement. + +La prison d'amélioration est moins dure que la prison de correction: +le forçat qui y habite n'a pas la tête rasée, et il est débarrassé de +ses fers; il va au travail sans être accompagné par des soldats, bien +que régulièrement un surveillant doive rester avec lui. Quelquefois +cependant, dans les premiers jours, un soldat l'accompagne pour rendre +compte à l'administration de ce que le forçat fait ou peut faire. S'il +se conduit bien, il reçoit la permission d'habiter dans le village +qui entoure la prison et où il trouve facilement un logement au prix +modique d'un rouble ou d'un rouble et demi, c'est-à-dire de 3 à 4 +francs. Il y a des gens qui ont plusieurs chambres à louer; ils doivent +donner le nom de leurs locataires au chef de prison qui peut toujours +venir à l'improviste pour voir comment vit le déporté. Celui-ci doit, +chaque matin, se présenter à l'appel pour savoir le travail qui lui est +réservé, ou se rendre à l'atelier auquel il est attaché. Le chef de +prison a d'ailleurs tout intérêt à ce que ses pensionnaires habitent +dans le village; car s'il leur donne encore de la viande, de la farine +et des briques de thé à emporter, il considère la soupe qu'il oublie de +servir comme mangée, ce qui est pour lui un nouveau bénéfice. + +[Illustration: UNE PRISON D'AMÉLIORATION.] + +Seuls, les forçats de la prison d'amélioration peuvent travailler +dans les ateliers où ils restent parfois, moyennant salaire et sur +leur demande, lorsqu'ils sont devenus des «posselentsy». Chaque homme, +en débarquant, a sur ses papiers la notification du métier ou des +métiers qu'il a exercés; quelques-uns demandent même à apprendre tel +métier qui leur plairait, et on leur en accorde la permission, si leurs +forces physiques le permettent et selon les exigences du service; mais +le plus souvent, ils préfèrent ce qu'ils appellent le travail noir +sur le port ou sur les routes à l'occupation régulière des ateliers; +le travail noir semble pourtant au premier abord le plus dur. A la +vérité, dans les ateliers, cordonnerie, menuiserie, forge, serrurerie, +carrosserie, le déporté est forcé de travailler et peut difficilement +tricher; chaque homme, en effet, reçoit une tâche à exécuter dans un +temps donné; des surveillants passent et repassent; les contre-maîtres +qui tiennent à leur place se montrent exigeants, et le chef de district +n'épargne pas les rondes; la paresse est rendue difficile dans un +atelier. Dans les gros travaux exécutés sur les routes, au contraire, +bois à couper ou à porter, charbons à décharger, ponts à rétablir, +les forçats sont loin du village, ils peuvent dormir, jouer ou ne +rien faire; enfin l'évasion est alors chose tentante et relativement +facile. L'aventure est pourtant dangereuse, car les soldats portent sur +l'épaule des fusils toujours chargés, ils ont le droit de tirer sur les +fugitifs, et ils reçoivent une prime de trois roubles pour chaque évadé +qu'ils ramènent à la prison. + +Beaucoup de forçats parviennent à s'évader: en 1899 un chef de district +me disait que plus de cinquante évasions avaient été signalées, pendant +une période de dix mois, rien que dans son arrondissement. L'été, les +forçats se cachent dans une cale de bateau ou passent en barque le +détroit, qu'ils traversent l'hiver sur des traîneaux attelés de chiens. +Parfois on ramène de Sibérie des vagabonds que l'administration croit +reconnaître, mais ils ont donné un faux nom et tous leurs anciens +camarades font semblant de les voir pour la première fois. + +Vassily put, on l'a vu, traverser la Sibérie et la Russie d'Europe, +et il n'est pas le seul qui ait su accomplir un voyage si difficile. +J'ai trouvé dans une baraque d'émigrants, en Transbaïkalie, une femme +qui me reconnut: elle m'avait vu à Sakhaline, d'où elle avouait s'être +échappée. Elle avait fait, à pied, plus de 3 000 kilomètres, avec ses +trois enfants qui marchaient pieds nus et dont l'aîné n'avait pas +encore dix ans. + +[Illustration: LA PENDAISON.] + +Jadis, quand un forçat s'échappait, le chef de district +télégraphiait au procureur de Vladivostok. Si le coupable était pris ou +revenait dans sa prison, dans les sept jours qui suivaient son évasion, +il était puni de verges; ce laps de temps écoulé, la peine était plus +sévère, et le tribunal condamnait le malheureux à quelques années de +prison et à un certain nombre de coups de fouet. On est un peu plus +clément aujourd'hui: le chef de district attend quelques jours avant de +télégraphier, et la période de sept jours ne commence qu'au moment de +l'envoi de la dépêche accusatrice. + +Par suite de la nouvelle peine décidée par le tribunal, on voit des +forçats condamnés à perpétuité plus cinq ans: certains, par suite +de condamnations successives, devraient rester en prison pendant la +durée de deux ou trois vies humaines, quelques-uns même se paient le +luxe de plusieurs perpétuités. La peine de mort n'existe en Russie +qu'en cas de tentative contre l'empereur; un conseil de guerre peut +aussi la prononcer. En dix ans, il y a eu trois exécutions capitales à +Sakhaline; les deux dernières eurent lieu en 1899. On pendit alors deux +misérables qui avaient formé une bande et qui terrifiaient tous les +villageois; ils portaient partout avec eux l'incendie, le pillage et +l'assassinat. Selon l'usage, on les plaça dans un sac sous une potence +et sur un escabeau; lorsque la corde fut passée à leur cou, l'escabeau +s'écroula et leurs corps se balancèrent dans le vide. + +[Illustration: LES FERS.] + +Les punitions à Sakhaline sont le cachot, les fers, la brouette, +les verges et le fouet, toutes aussi cruelles qu'inutiles. Le cachot +est noir et rarement aéré; l'homme y est enfermé les fers aux pieds, +et je revois toujours un malheureux, à genoux, demandant sa grâce au +chef de prison, qui refusa de l'accorder, même quand je lui demandai +de le faire par condescendance pour moi. Les fers qui sont mis aux +mains, réunis par des anneaux, sont attachés aux pieds par une lourde +chaîne qui pend entre les jambes du forçat; parfois les chaînes sont +longues, et l'infortuné doit marcher longtemps en poussant devant lui +une brouette. C'est là une condamnation que seul peut prononcer le +tribunal, et qui est moins terrible qu'elle n'en a l'air, d'après ce +que m'ont dit quelques forçats. + +Les verges ne leur font pas très peur; mais le fouet, le terrible +knout, les épouvante. L'homme est couché à plat ventre sur une sorte de +banc; ses pieds passent à travers deux trous, et il y a des encoches +pour sa tête et ses bras; il est attaché, et le bourreau, qui est +souvent un camarade, est chargé de le frapper; si les coups étaient +donnés de toute force, le martyr n'y survivrait pas. Cette punition +devient rare, car les médecins sont consultés et ils s'y opposent, et +déclarent en général que le condamné est trop faible pour la supporter. +Un tribunal peut condamner un forçat à cent coups de fouet, un chef +de district peut faire donner vingt coups de fouet et cent coups de +verges, un chef de prison vingt coups de verges seulement. + +[Illustration: LE KNOUT.] + +Les chefs de prison passent en général pour être cruels. Des livres +ont été écrits par des condamnés politiques dans lesquels ils ont +été très sévèrement jugés. Le public peut quelquefois considérer ces +livres comme des œuvres de vengeance et, partant, sujets à caution; +mais il existe aussi des rapports officiels signés de jurisconsultes, +comme M. Dril par exemple, qui furent envoyés en mission et qu'on ne +saurait taxer d'exagération. La conclusion qu'on tire de la lecture de +ces livres et de ces rapports, c'est que les chefs de prison sont trop +souvent de sinistres personnages. Ils sont les vrais maîtres de l'île +et les autres fonctionnaires de l'île se trouvent pour bien des choses +sous leur dépendance. Ils font espionner ces derniers par des forçats, +heureux s'ils peuvent trouver dans leur vie quelque faiblesse, quelque +faute de mœurs, quelque indélicatesse dont ils pourront profiter. En +gagnant sur le foin, le cuir et les autres choses préparées dans les +ateliers, en s'entendant avec les magasins fournisseurs de l'île, ils +font de bonnes affaires, et ils peuvent quitter l'île, ayant économisé +sur leurs appointements des sommes supérieures à ces appointements +même; le jeu cependant fait parfois rentrer dans la circulation le gain +qu'ils ont plus ou moins délicatement encaissé. + +Les «posselentsy» viennent chercher, à la prison, la farine que la +loi leur accorde, mais ils doivent avoir un sac pour la mettre et pour +l'emporter. Les maîtres de prison pèsent le sac, qui est assez lourd, +avec la farine; la différence entre le poids livré et le poids à livrer +est encore un important bénéfice, car il y a beaucoup de colons à +fournir et les petits ruisseaux font les grandes rivières. + +[Illustration: UN FORÇAT TATAR.] + +C'est si facile de gagner de l'argent! Il faut donner de la viande +fraîche chaque dimanche aux prisonniers: on la remplace par de la +viande salée, qui coûte moins cher, et, avec l'argent économisé, le +chef de prison peut se faire peu à peu un petit troupeau de bêtes à +cornes, qui grossit d'année en année. Du cuir est refusé comme mauvais +par la commission et mis en vente au rabais; le chef de prison l'achète +en sous-main, et c'est ce même cuir qui, bien que réformé, servira +pour les prisonniers; l'autre, le bon, sera revendu à bénéfice à une +maison du continent ou à une autre prison de l'île. Tel maître de +prison s'amusa jadis à enfermer un forçat dans un tonneau, qu'il fit +rouler sur la pente d'une colline: tel autre, qui n'a pas quitté l'île +depuis bien longtemps, faisait fouetter ses prisonniers, en fumant sa +cigarette: à chaque bouffée qu'il tirait, on devait frapper un coup. Et +ce ne sont pas, loin de là, les seules cruautés que j'aurais à citer. + +Il est évident que les gardiens y trouvent aussi leur compte, et que +le chef de prison ferme les yeux sur leurs exactions: tel surveillant +qui reçoit quarante roubles vit comme s'il avait deux cents roubles +d'appointements; il est d'ailleurs aussi cruel que malhonnête. Ce sont +des fonctionnaires et même des prêtres qui m'ont confié ces détails, +malheureusement trop vrais. + +Ce qui étonne, c'est qu'il n'y ait pas plus souvent de tentatives +criminelles sur la personne des directeurs de prison. A la vérité, les +forçats sont terrifiés par leurs chefs et leurs gardiens. Sauf à Onor, +où je les ai vus revenir gaiement de la forêt apportant des assiettes +de fraises qu'ils mangeaient en bavardant, j'ai toujours trouvé dans +les prisons un aspect de froide tristesse et de haine non déguisée: les +forçats regardaient férocement le visiteur et ne croyaient plus qu'un +homme pût être capable de bonté. + +Il y a parfois une assez grande inégalité dans les traitements +infligés aux prisonniers; les femmes savent toujours comment s'attirer +les complaisances des gardiens ou même de leurs chefs; les hommes qui +n'ont pas cette ressource peuvent, s'ils ont un peu d'argent, s'assurer +la complicité des soldats surveillants. Un homme un peu instruit est +favorisé par le sort, car on le dispense de prison et il est employé +à la chancellerie ou dans des services spéciaux, téléphone ou station +météorologique. Un jeune criminel de bonne famille sera toujours mieux +traité qu'un malheureux, coupable d'homicide étant pourtant alors en +état d'ivresse; on transformera au besoin son crime de droit commun en +crime politique. C'est dans la chancellerie de Sakhaline qu'on emploie +certain officier supérieur traître à sa patrie, et coupable d'avoir +vendu des plans à l'étranger. Il a fait ses preuves dans sa spécialité, +et c'est pourquoi sans doute on l'admet dans les bureaux où sont les +papiers importants de l'île. Cet ex-colonel a perdu tout sentiment de +pudeur, puisqu'il vint, quelques jours après mon arrivée, me proposer +de me faire des cartes et des plans; il me parlait sans le moindre +embarras, et il fallait vraiment que cet homme, criminel plus que +tout autre, fût tombé bien bas pour ne pas comprendre le dégoût qu'il +inspirait à tout homme civilisé. + +Mais, me dira-t-on, comment toutes ces choses, cruautés et injustices, +sont-elles possibles? Il n'y a donc jamais d'inspecteurs venus de +Pétersbourg? Que fait le gouverneur? La première question serait un peu +naïve: quel est l'inspecteur qui voit quelque chose? Des personnages +importants sont venus de Pétersbourg, ils n'ont fait que paraître et +disparaître, et il ne reste aujourd'hui que le souvenir des promesses +qu'ils ont faites et qui n'ont pas été accomplies. Quant au gouverneur, +il est plein de bonnes intentions, mais il n'est nommé que pour un +temps trop court; il est dans la même situation que les visiteurs +étrangers; il ne voit que ce qu'on lui laisse voir: il entend même +beaucoup moins de choses qu'eux, car on se gêne pour parler avec lui et +on lui cache tout ce qu'on peut lui cacher. Les fonctionnaires honnêtes +n'osent rien dire; on se souvient que l'un d'eux fut blâmé, parce que +dans une circulaire, il s'était étonné des sommes énormes que perdaient +chaque jour, au jeu, des subalternes touchant des appointements +modestes. Il ne fut pas seulement blâmé, mais déplacé et accusé de +jeter la suspicion sur les gens qui se trouvaient sous ses ordres. + +«Ce que nous vous racontons vous effraie, me disait un forçat, c'est ce +que nous vous taisons qui est le plus terrible.» + +«Vous avez appris bien des choses, me répétait un fonctionnaire, mais +croyez bien que nous n'avons pas pu tout vous dire! Il y a des faits +dont on n'ose pas parler.» + +Et quand on pense que, malgré tout, il y a des forçats qui, devenus +colons dans l'île, regrettent la prison: les paresseux, parce qu'ils y +vivaient sans rien faire; les vieillards, parce qu'ils étaient sûrs d'y +manger presque à leur faim! + + + + +_CHAPITRE IV_ + +Les villages.--La vie des forçats-colons.--Femmes et familles de +forçats. + + +Les villages, créés par les forçats chargés de coloniser Sakhaline, +ont été construits dans le centre et le sud de l'île. Une route part +d'Alexandrovsk, elle côtoie la mer au pied de hautes et dangereuses +falaises, jusqu'à la rivière d'Arkovo, qui se jette dans le détroit de +Tartarie, un peu au nord d'Alexandrovsk. Un village guiliak, abandonné +pendant l'été et composé seulement de quelques petites cabanes bâties +sur pilotis, se trouve en cet endroit: la route tourne brusquement +vers l'est et remonte l'étroite et délicieuse vallée que descend +rapidement la rivière. A la traversée des trois villages d'Arkovo, +les forçats-colons sortent au bruit de la voiture, et les fillettes +dévisagent effrontément le voyageur qui passe. La montagne très élevée +est escarpée, et la route qui conduit au col est faite de glaise sur +laquelle les chevaux glissent et l'équipage recule. Des forêts de +bouleaux et d'érables succèdent à de grands sapins noirs qui ne sont +plus que les ruines charbonneuses d'un formidable incendie: tout le +sol est parfumé par l'odeur des fraises et des roses. Le col franchi, +on entre dans le bassin de la Tym, on atteint Armoudane et le village +important de Derbinski où se trouve une prison. La route continue +toute droite vers le sud, à travers un pays plat, entre des forêts à +demi-brûlées jusqu'à Rykovski, siège du chef de l'arrondissement; elle +gravit ensuite le col de Palévo, franchit la ligne de partage des eaux, +et descend dans le bassin de la Poronaï, traversant plusieurs villages, +dont l'un est abandonné, jusqu'au village d'Onor. + +De Derbinski, une autre route beaucoup plus mauvaise conduit jusqu'au +village de Slavo, d'où l'on gagne à cheval ou en barque celui +d'Ado-Tym. La forêt venait d'être dévastée par un incendie, et, lorsque +je la traversai, l'aspect en était terrible: les oiseaux semblaient en +avoir fui et une odeur de feu mal éteint nous prenait à la gorge. Plus +loin, la forêt était faite de mélèzes, pleine de lianes et de troncs +déracinés, arrosée de ruisseaux coulant dans des gorges profondes où +les ours habitaient nombreux. La colonisation ne poussera pas plus +avant dans le nord de l'île, ou du moins ce n'est pas probable, et +c'est au sud d'Onor, dans le bassin de la Poronaï, que se construiront +de nouveaux villages dont les plans déjà sont à l'étude. + +[Illustration: UNE ROUTE A SAKHALINE.] + +Dans le sud de l'île, une route défoncée et presque impraticable va +de Korsakovsk jusqu'à la rivière Naïba, en remontant la vallée de la +Soussouia: c'est la partie de l'île la plus propre à la colonisation, +bien que, comme toutes les autres, les rivières y aient le caractère +de torrents aux rapides et terribles inondations. La route était si +mauvaise que les voyageurs la maudissaient; plus heureux que beaucoup +d'autres, je n'y ai versé que deux fois. + +[Illustration: FONCTIONNAIRES ET POPE RUSSES.] + +J'ai reçu l'hospitalité, tantôt chez des fonctionnaires, tantôt chez +des popes, et, le plus souvent, chez les forçats. On me vola plusieurs +fois, mais rien de plus grave ne m'arriva. + +[Illustration: UNE MINE EN EXPLOITATION.] + +Il existe dans les villages trois sortes d'individus: 1º des +«posselentsy», qui sont, nous l'avons vu, des forçats libérés astreints +à la résidence forcée, 2º des forçats qui, au lieu d'être enfermés en +prison, ont reçu la permission de vivre au village parce que leurs +femmes, non coupables, ont bien voulu les suivre, 3º des «posselentsy», +qui, après quatre ans, sont devenus des paysans, et qui, cependant, +restent dans l'île, malgré le droit qu'ils ont d'habiter en Sibérie +ou même de revenir en Russie d'Europe. Jadis tous les habitants de +villages dépendaient du chef de prison; on a créé depuis quelques +années, des inspecteurs de la colonisation, ou, pour traduire mot à +mot, «des surveillants des posselentsy». Les forçats seuls, dans les +villages, relèvent aujourd'hui du chef de prison. + +L'inspecteur choisit le lieu où doit être construit le nouveau village; +il est mis à la disposition de forçats qui vont quitter la prison ou de +ménages qui arrivent de Russie avec le bateau. J'ai vu, par exemple, +non loin d'Onor, un village en construction; trente couples, débarqués +récemment, y travaillaient, et dans chacun d'eux, soit le mari, soit la +femme, avait volontairement suivi dans l'exil l'autre conjoint coupable. + +L'agronome et le géomètre sont consultés avant la création du village; +l'un doit faire l'analyse du sol: il importe, en effet, de savoir si +la terre est bonne dans la clairière que l'inspecteur a choisie et +combien de familles elle pourra nourrir; l'autre est chargé de tracer +le plan: on fixe avant tout la place de la rue dont la largeur est +toujours de 30 sajènes (63 mètres). Chaque famille reçoit le long de la +rue un terrain large de 20 sajènes; si la largeur du terrain est fixée, +la longueur en est variable, puisqu'il est admis qu'on peut cultiver +derrière la maison jusqu'à la forêt ou jusqu'à la rivière. Dans +certains villages, il y a des rues parallèles qui sont séparées par une +distance de 120 sajènes (242 mètres): chaque maison occupant un espace +de 20 sajènes carrées, chaque famille a, dans ce cas, à sa disposition +un champ long de 63 mètres et large seulement de 42m68 centimètres. + +Lorsque la construction du village est décidée, on envoie au lieu +désigné les forçats destinés à créer et à habiter le village. On leur +donne ou, pour mieux dire, on leur prête à chacun une hache, une scie +et des cordes; ils obtiennent ces différents objets à crédit et devront +les rembourser plus tard. Ils reçoivent pendant deux ans, chaque mois, +de la nourriture composée de 1 poud 27 livres de farine par tête, avec +5 livres de gruau, 5 de viande salée et 18 de poisson salé;--rappelons, +à ce sujet, que le poud russe vaut 16 kilos 38, et que la livre russe +n'est que de 410 grammes. Les «posselentsy» ne reçoivent pas de thé, +et l'inspecteur peut même ne leur rien donner du tout, s'il juge +qu'ils possèdent personnellement assez de fortune pour se suffire. Les +condamnés à perpétuité qui ont la chance d'avoir été suivis par leurs +femmes, et qui vivent avec elles dans les villages, sont mieux traités +que les autres villageois; ils sont considérés comme étant en prison et +ont droit, à ce titre, à l'ordinaire des prisonniers; quelquefois même, +toute leur vie durant, ils reçoivent, plus heureux que les colons, du +thé et du savon. + +Pendant les deux années que l'administration vient en aide aux +habitants d'un nouveau village, elle leur donne deux fois un vêtement +de forçat, trois fois, un peu de cirage et quatre, des chaussures. Une +femme venue volontairement et non coupable reçoit 16 kilogrammes de +farine chaque mois, les enfants âgés de moins de dix ans, un rouble et +demi, c'est-à-dire environ 4 francs par mois, de dix à quatorze ans 16 +kilogrammes de farine par tête, passé cet âge, ils doivent travailler à +leur tour et se suffire à eux-mêmes. + +Les colons peuvent demander du bétail à l'administration; ceux qui ont +de la famille, et même des célibataires reçoivent une vache et parfois +un cheval. Les vaches appartiennent en général à la race du Charolais. +Les autres bêtes domestiques sont des poules de Russie, des cochons de +Sibérie et quelques chèvres; il n'y a pas un mouton. On a fait quelques +essais d'apiculture, mais l'été est trop court pour que les abeilles +aient le temps de ramasser leur butin et de le travailler suffisamment. +Les chevaux et les vaches seuls sont donnés par l'administration, et +toujours à crédit; les déportés ont trois ans pour s'acquitter de leur +dette; la vache leur est comptée de 110 à 140 francs et le cheval de +140 à 180. En fait, la dette n'est payée que longtemps après le délai +légal; les pauvres gens ne savent pas et souvent ne peuvent pas faire +d'économies, et plus d'un a depuis quelques années déjà, le droit de +retourner sur le continent lorsqu'il règle définitivement ses comptes +avec la trésorerie. + +La tâche qu'on impose au forçat-colon est, il faut bien le dire, +effrayante, et l'effort qu'on exige de lui, exagéré: pour réussir, +il lui faut le courage et l'opiniâtreté que seul peut posséder un +honnête homme; dans une exploitation aussi difficile, il lui faudrait, +en outre et surtout, retrouver l'habitude du travail et les forces +qu'il a perdues, quelquefois à jamais, sous le régime anémiant de la +prison. Un homme sain de corps et d'esprit échouerait parfois dans +pareille entreprise; or le déporté est souvent un malade, déprimé +à tout point de vue: la société s'est inquiétée un peu de sa santé +physique lorsqu'il était enfermé, et pas du tout de sa santé morale. +Le malheureux n'a plus confiance en personne, il est le chien battu +toujours prêt à mordre, il doute de ses chefs, qu'il ne connaît que par +leurs défauts, de ses camarades, qui le voleront si son travail produit +quelques résultats, et de lui-même, parce qu'on n'a jamais cherché à +lui rendre le respect de sa propre personne et parce qu'il n'a plus +que de la mauvaise volonté. Si, dès son arrivée, on lui avait confié +le travail qu'on lui impose quand il n'est plus ni physiquement ni +moralement capable de l'accomplir, l'œuvre colonisatrice de la Russie +y aurait gagné, et la tâche aurait peut-être eu, aux yeux du déporté +lui-même, un caractère de régénération. + +J'ai vu telle place qu'on avait résolu de transformer en village: +la clairière était petite, mais elle avait été agrandie en brûlant +la forêt qui l'entourait; avant de commencer tout travail agricole, +il y avait des troncs calcinés à abattre et des racines à arracher; +les forçats vivaient dans des baraquements et coupaient du bois pour +construire leurs maisons. Les futurs colons travaillaient mollement, +ayant, en même temps que leurs forces, perdu toute espérance! + +Une maison, d'ailleurs, ne vaut guère plus de 10 à 15 roubles; on en +trouve pourtant dans les gros villages qui en valent 200; les villages +les plus florissants sont, en général, au sud; pourtant, au centre de +l'île, il y a plus de quatre cents maisons à Rykovski, et à Onor, plus +de trois cents. + +Une maison qui vaut plus de 200 roubles fait supposer que le +propriétaire vit dans l'aisance; il y a, en effet, des libérés qui sont +relativement riches; les forçats, qui se sont trouvés retranchés de la +société, s'empressent d'en fonder une plus petite, mais ressemblant à +celle dont ils ne font plus partie. La classe aisée peut être divisée +en quatre groupes: il y a d'abord les gens qui ont été déportés, +possédant déjà une petite fortune; viennent ensuite ceux qui se +sont mis de tout leur cœur à l'ouvrage, qui ont travaillé la terre +ou exercé un métier avec honnêteté et économie; enfin viennent les +commerçants usuriers et les gens qui vivent d'expédients. Le reste de +la population--et c'est le plus grand nombre--est composé de gens qui, +par paresse, par malchance, ou par infirmité vivent dans la misère, +souvent dans le vice et sont presque toujours prêts à faire un mauvais +coup. + +Les plus fortunés prennent bientôt les allures de nos bourgeois et de +nos capitalistes, parlent avec mépris et indignation des crimes de +leurs ex-compagnons et accusent la police de ne pas faire son devoir. + +Il est vrai qu'il ne se passe pas un jour sans qu'on ait à enregistrer +plusieurs vols parfois dans un seul village, et les assassinats +sont très fréquents. Il y a des bandes qui vivent dans la forêt et +terrorisent les villages; elles ne se contentent pas de voler, elles +tuent, et on a vu même des forçats affamés qui ont assassiné pour se +nourrir de chair humaine. + +Ils peuvent se procurer les choses dont ils ont besoin en s'adressant +aux succursales du «fonds» qui se trouve dans les gros villages. +Le fonds est fait en principe pour vendre à bon marché les objets +nécessaires aux paysans: il y a d'autres boutiques qui doivent recevoir +une permission spéciale pour la vente du tabac ou pour être tenues par +un gérant. Le fonds vend beaucoup plus cher que les autres boutiques, +il achète à des commissionnaires au lieu de chercher à trouver de +la marchandise de première main; il se passe là, si tout ce qu'on +raconte est vrai, mille choses passablement scandaleuses, mais les +fonctionnaires ne peuvent rien dire, car le fonds leur vend habilement +à crédit, et les dettes contractées les obligent au silence. + +[Illustration: UNE FEMME FORÇAT.] + +Nul, pas même le fonds, ne peut vendre d'eau-de-vie; mais on a vu des +employés du fonds et même des fonctionnaires plus importants faire, de +façon interlope, le commerce de l'alcool. Les forçats paient n'importe +quel prix un litre d'alcool; ils vendraient leurs femmes ou leurs +filles à qui leur en proposerait un peu. A Noël, à Pâques, le 1er +octobre et le 1er janvier, qui sont de grandes fêtes religieuses, +ainsi qu'aux fêtes impériales, chaque villageois reçoit un quart de +litre d'alcool; et ce sont pour les déportés les plus beaux jours +de l'année, qu'ils attendent toujours impatiemment: c'est alors une +ivresse générale. Celui qui fait la distribution de l'alcool est le +«staroste», sorte de représentant du village, choisi par les camarades. +C'est aussi le staroste qui est chargé d'engager et de payer le pâtre +qui garde le troupeau du village, et les veilleurs de nuit; il envoie +les malades à l'hôpital, fait réparer les routes et les ponts. S'il +est en bons termes avec un soldat surveillant, il peut s'entendre avec +lui pour bon nombre de petits profits louches; il ferme généralement +les yeux sur certains faits; par exemple il ne dénonce jamais les +paysans qui établissent des distilleries dans la forêt, ce qui est +très fréquent, quoique sévèrement puni par la loi. Il y a des villages +entiers qui font en effet et de façon très primitive de l'eau-de-vie, +et, jusqu'au moment où le scandale éclate, bien des gens ferment +les yeux; ceux qui l'achètent et la boivent en sont enchantés, les +fabricants interlopes en tirent profit, et ceux qui devraient parler, +starostes ou soldats surveillants, se taisent, parce qu'ils y trouvent +largement leur compte. + +Voilà de tristes mœurs et des choses bien étranges; qu'a-t-on fait pour +moraliser et ramener au bien les forçats-colons? On a cru trouver trois +moyens de moralisation dans l'influence de la femme, des enfants et des +prêtres. + +Il y a, à Sakhaline, deux sortes de femmes: la déportée et la +volontaire. La première est mariée dès son arrivée, il fut même un +temps où elle était donnée à un colon, selon les caprices du chef +de district et sans qu'elle fût consultée; aujourd'hui, on exige +le consentement de la femme. Ce n'est pas à vrai dire un mariage, +mais un concubinage légal, que décide et permet le chef de district +sur la demande des deux intéressés, transmise par l'inspecteur de +colonisation. Le mariage n'est souvent pas possible, car on doute +parfois de la personnalité d'un des conjoints qui a refusé de dire +son nom ou présenté des papiers évidemment faux. D'autres fois, l'un +d'eux est marié en Russie et le divorce n'est pas prononcé. On permet +pourtant à ceux qui le demandent de se mettre en ménage: ils promettent +seulement de faire bénir leur union dès que la loi le permettra. En +fait, cette promesse n'est pas toujours tenue, le ménage d'ailleurs +parfois se disloque, et j'ai connu tel forçat qui en était à son +troisième concubinage, toujours avec promesse d'épouser. + +La deuxième catégorie de femmes est plus intéressante: elle est +composée de braves filles qui ont suivi volontairement leurs maris +coupables. Mais si les femmes forçats ne valent pas grand'chose, +les volontaires sont malheureusement trop vite corrompues. Les +colons-forçats qui sont en ménage légitime ou non, ne travaillent plus +et vivent de la prostitution de leurs femmes, qu'ils vendent ou jouent +aux cartes. + +Quels enfants peuvent naître de pareils parents? Je le laisse à penser. +Les générations nées sur la terre du bagne sont plus corrompues que +celles qui les ont précédées. Les enfants s'amusent aux jeux les +plus scandaleux, les garçons volent et se grisent, et les filles +sont souvent vendues, à l'âge de quatorze ans, et par leurs parents +eux-mêmes. + +On a ouvert des asiles et des écoles, et il faut avouer que depuis +quelque temps on semble s'occuper plus sérieusement du sort des +enfants. Les maîtres sont le plus souvent des exilés politiques qui +se consacrent de tout cœur à leur tâche, mais ce sont parfois des +condamnés de droit commun qui n'ont qu'une influence déplorable sur +les enfants. Quel ascendant moral pourraient-ils avoir sur eux? A +Derbinski, la maîtresse d'école était une baronne, qui avait mis +elle-même le feu à sa maison afin d'en toucher l'assurance; très +joueuse, elle voulait risquer cet argent. Voilà donc des enfants, fils +de voleurs et d'assassins, qui étaient éduqués par une joueuse et une +incendiaire! + +Les popes de Sakhaline comme tant de prêtres en Sibérie, aiment le jeu, +le vin et les filles. S'ils ont d'ailleurs certaines qualités, leurs +défauts les empêchent de pouvoir grand'chose pour l'amélioration de +leur entourage. Les meilleurs d'entre eux sont ceux qui se montrent +indulgents pour les fautes des autres comme ils le sont pour leurs +propres péchés. + +Bien des fonctionnaires comprennent qu'il faudrait trouver d'autres +moyens de moralisation; mais on ne les y aide pas. Les directeurs qui +viennent de Pétersbourg ne voient rien, ou pour mieux dire, ne prennent +pas le temps de voir: il est vrai qu'ils promettent beaucoup. + + + + +_CHAPITRE V_ + +Les richesses de l'île.--Les mines.--Visite à un charbonnage.--Un type +de forçat. + + +La Russie a donc dépensé en vain de grosses sommes d'argent à +Sakhaline; sa tentative de colonisation pénale a abouti à un échec, +tout le monde en convient aujourd'hui. Convaincue des défauts et +des dangers de la prison commune, l'administration de l'île allait +faire, lors de mon départ, un essai de prison cellulaire, et déjà une +grande baraque était à peu près construite à Rykovski. Je crains que +le résultat n'en soit pas meilleur. Il est curieux de songer que les +gens qui, comme l'a fait M. Drill, ont étudié sur place les colonies +pénitentiaires de différents pays, déclarent que le forçat le moins +malheureux est peut-être encore le déporté de Russie; le savant +spécialiste que je viens de nommer critique pourtant avec une juste +sévérité les prisons de Sakhaline, et quand on lit ses œuvres, on est +tenté de croire qu'en matière de transportation pénale le meilleur des +systèmes employés actuellement n'est pas sensiblement moins mauvais que +les autres. + +L'idée de coloniser une terre encore en friche par le travail des +forçats n'est pourtant pas critiquable en soi, mais encore faut-il que +cette terre soit cultivable: l'île de Sakhaline est peu propre à la +culture, elle contient pourtant d'incontestables richesses, et c'est à +celles-là qu'on aurait dû consacrer les efforts des déportés. + +Le manque de ports, la difficulté de pénétration dans l'île, la +rigueur du climat font que les richesses de l'île seront, longtemps +encore, toujours peut-être, inexploitables. J'ai personnellement peu +confiance dans les naphtes découverts au nord de l'île, et surtout dans +les sables aurifères dont les habitants sont trop disposés à s'exagérer +l'importance. On nous vante, avec emphase, les découvertes récentes: +cuivre, or, argent, marbre, rien ne manquerait à Sakhaline. Il serait +imprudent de dire que les montagnes ne renferment pas les richesses +dont on parle, elles sont à peu près inexplorées, et la géologie de +l'île est fort peu connue; mais en Extrême-Orient russe, comme dans +toute la Sibérie, chaque personne a toujours une mine merveilleuse à +proposer au voyageur qui passe, et trop de gens se sont laissé séduire +par des paroles et des illusions. Quand les filons proposés sont réels +et riches, l'exploitation en est encore matériellement impossible; les +sommes d'argent englouties dans de chimériques entreprises dépassent +tout ce qu'on peut imaginer et sont très inférieures à celles qu'ont +rapportées les quelques affaires actuellement bonnes. + +Abstraction faite de l'ambre qu'on trouve en assez grande quantité le +long du golfe de la Patience, l'avenir de Sakhaline semble être dans +les charbonnages et surtout dans les pêcheries. + +La côte occidentale de l'île tombe en pentes abruptes dans la mer, +au-dessus de laquelle elle s'élève jusqu'à une altitude de 1200 +mètres; si elle n'offre aucun port commode, elle met pourtant à +découvert quelques gisements de charbon, dont la qualité, si l'on en +croit les capitaines de bateaux, est inférieure à celle qu'on lui +accorde ordinairement surtout dans les statistiques officielles. +L'un d'eux me racontait, cette année précisément, que le charbon ne +pouvait pas encore être employé sans danger et qu'il produisait des +flammes susceptibles de causer un incendie; ce qu'il me disait fut +prouvé quelques jours plus tard, puisqu'il y eut sur le bateau, _la +Soungari_, un commencement d'incendie, dû au charbon de Sakhaline +qui ne semble pas arrivé à complète maturité. Il n'en est pas moins +vrai qu'actuellement on extrait plus de 16 millions de kilogrammes de +houille des charbonnages exploités: les principaux sont ceux de Doué +et de Vladimirovski, placés sous la direction des prisons, et ceux de +Mgatchinski, qui appartiennent à la Compagnie Makovski. + +Un capitaine de bateau norvégien, qui avait jeté l'ancre devant +Alexandrovsk, et demandé la permission d'acheter du charbon à la mine +de Vladimirovski, m'offrit de me transporter jusqu'à ces charbonnages, +situés au nord d'Alexandrovsk: j'acceptai la proposition. Le voyage ne +fut pas très long, et nous nous arrêtâmes devant une étroite vallée; +sur le rivage étaient quelques maisons et une jetée en bois assez +branlante s'allongeait dans la mer; on apercevait la petite ligne +ferrée, à voie étroite, sur laquelle descendaient des wagonnets. +Une chaloupe à vapeur remorquait les grandes barques servant à +l'embarquement du charbon. «Dans un port d'Extrême-Orient, me dit +le capitaine, des travailleurs chinois mettraient trois heures pour +m'apporter le chargement dont j'ai besoin; avec les forçats j'en ai +pour plus d'un jour peut-être!...» + +[Illustration: CONSTRUCTION D'UN VILLAGE DE FORÇATS LIBÉRÉS.] + +Le fait est que, sur la jetée, la plupart des hommes étaient couchés, +et les autres travaillaient mollement. Un fonctionnaire vint à ma +rencontre: il s'avançait au milieu de forçats vautrés, et nous +enjambâmes quelques corps pour aller nous serrer la main. Il me proposa +de visiter la mine, et m'invita à m'asseoir sur un petit wagonnet, +sorte de char-à-bancs, que traînait un cheval sur le chemin de fer à +voie étroite. Un forçat servait de cocher. La vallée de la rivière de +Vladimirovski est ravissante, le torrent y coule avec un bruit joyeux, +capricieux et léger, sur un lit de cailloux brillants. + +«Ce pays me plaît», dis-je alors. + +Ce ne fut pas le fonctionnaire, mais le cocher qui répondit: + +«Par Dieu, vous n'êtes pas forcé d'y vivre!» + +Et ce mot me ramena à la réalité, c'était encore un bagne que je +visitais! Les sombres couloirs de la mine, humides, pleins de flaques +d'eau, avaient l'aspect ordinaire des charbonnages déjà vus; tout y +était primitif et rudimentaire, mais je m'étonnais surtout de n'y +pas trouver de travailleurs. A la vérité, c'est une exploitation qui +commence mal, et qu'il faudrait changer et poursuivre par des moyens +plus rationnels. Les ouvriers mineurs sont des forçats et la compagnie +qui exploite paie un impôt de 1/4 de kopek par 16 kilogrammes de +charbon extrait. Le nombre des ouvriers est fixé par un contrat passé +entre l'état et la compagnie qui verse chaque jour à la trésorerie +de l'île, 20 kopeks par homme employé. Si le chef de prison ne peut +fournir le nombre d'hommes exigés, c'est la trésorerie qui doit à la +compagnie un dédommagement d'un rouble par travailleur manquant: de là, +les dettes pour la trésorerie de l'île et des combinaisons, parfois +bizarres, souvent peu scrupuleuses. + +Une maisonnette, ornée d'une petite véranda, avait été construite +pour le fonctionnaire surveillant, à côté des casernes destinées aux +ouvriers. Ceux-ci vivaient en tas dans une repoussante saleté; en +été, les misérables ne peuvent certes pas dormir dans leurs mauvais +baraquements, et en hiver, ils doivent atrocement souffrir dans cette +atmosphère qui me semblait insupportable. Dès que j'entrai, les forçats +cachèrent leurs cartes: la plupart d'entre eux étaient occupés à jouer, +et le fonctionnaire qui m'accompagnait leur dit: + +«Ne craignez rien, vous pouvez jouer!» + +Et se tournant vers moi, il ajouta: + +«A quoi bon leur défendre le jeu, ils jouent tous ouvertement; si +je le leur interdis, ils iront jouer dans les bois, nous sommes +impuissants pour lutter contre une telle passion, et, après tout, c'est +là leur seul plaisir!» + +Je passai tout le jour avec les ouvriers, et vers dix heures du +soir, je revins sur le wagonnet jusqu'au rivage. Le téléphone (car +le téléphone existe à Sakhaline! On y manque de tout, mais on a +le téléphone!) m'avait averti qu'une chaloupe à vapeur viendrait +me chercher pendant la nuit, et je l'attendis dans une affreuse +baraque, habitée par un gardien, dans laquelle pêle-mêle, les uns sur +les autres, dormaient quelques forçats. Le repos m'y aurait semblé +impossible, les mouches y volaient par centaines en bourdonnant de +façon monotone, les murs étaient couverts de gros cafards jaunes qui +s'y promenaient par bandes: parfois ils se hasardaient au plafond d'où +ils tombaient lourdement sur nos visages et sur nos mains. Un mélange +d'odeurs nauséabondes, produit par les vêtements et par les peaux à +moitié pourries, par la cuisine et par la graisse, par la vermine et +par les gens, semblait intolérable dès qu'on entrait dans la cabane. + +«Vous voyez ici ce qu'est un intérieur à Sakhaline, me dit le +fonctionnaire; les gens vivent dans la saleté et dans la puanteur, sans +distractions, sans plaisirs, sans famille et sans femmes!» + +Une petite chaloupe venait d'arriver; la mer était superbe, mais la +nuit glacée; un soldat me remit une peau d'ours, dans laquelle je +m'enveloppai frileusement, malgré l'odeur qu'elle dégageait; outre les +matelots ordinaires de la chaloupe, quatre autres forçats revenaient +avec moi. + +J'interrogeai l'un d'eux sur son passé, et il ne mit aucune difficulté +à me répondre. Il me fit, comme tant d'autres, de la façon la plus +naturelle, une confession monstrueuse; il parlait d'une voix monotone +et brutale, méchamment et avec indifférence pour ce qu'il me racontait. +Il était né dans la province d'Oufa, sur le versant européen des monts +Oural; il aurait pu vivre presque dans l'aisance, s'il avait voulu +s'en donner la peine, mais, avouait-il, il n'aimait pas à travailler +tous les jours et adorait le jeu et l'eau-de-vie. Il s'entendit avec +quelques misérables de son espèce, arrêta avec eux des marchands qui +passaient, qu'ils dépouillèrent après les avoir assommés. Il fut +condamné aux travaux forcés, mais sa femme ne le suivit pas à Sakhaline. + +«Pensez-vous quelquefois à elle? Vous écrit-elle? Aviez-vous des +enfants, lui demandais-je?» + +Le forçat eut un éclat de rire presque sinistre, et avec un geste de +brutale insouciance, il me dit: + +«Elle était assez bien bâtie pour se trouver un autre homme; elle m'a +oublié. Quant au petit, il était trop jeune quand je l'ai quitté. Je ne +pense jamais au passé. Connaissez-vous mon village?» + +Il m'en dit le nom; souvent j'avais traversé en tarantas le district +dont il était originaire. Je répondis affirmativement à sa question +pour le faire parler encore, et j'eus même l'aplomb de lui décrire son +village, que pourtant je ne connaissais pas; mais tous les hameaux +russes se ressemblent, et je lui parlai de la large rue au milieu de +laquelle s'élevait une petite église. Il m'interrompit tout à coup: + +«Oui, c'est bien cela; eh bien, souvenez-vous, la maison, la dernière à +droite avant l'église, c'était la mienne, et c'est là que j'ai laissé +pour toujours toute seule... maman!» + +Il hésita en finissant sa phrase, sa voix s'assourdit et trembla, et +comme presque tous les Russes parlant de leur mère, il employa le mot +de «mamacha», petite maman! Honteux de son émotion, il s'éloigna et se +mit bruyamment à siffler un air qu'il s'efforçait de rendre joyeux, +mais je le vis plusieurs fois qui portait la main à ses yeux. + +Ce fut ainsi que nous atteignîmes la jetée: les falaises prenaient dans +l'ombre des formes bizarres, quelques feux vacillants nous indiquaient +la place de la ville; la mer brillait silencieuse sous la clarté des +étoiles, et je rêvai mélancoliquement à côté de ce forçat qui pleurait! + +J'entrai dans la ville qui tout entière dormait; çà et là des +lanternes sourdes brûlaient au coin des rues; les veilleurs de nuit, +réveillés par le bruit de la voiture, frappèrent, selon l'usage, avec +des baguettes, leurs planches sonores pour prouver qu'ils étaient là, +prêts à écarter les voleurs des maisons où reposaient les forçats. Ma +porte était barricadée, et j'y frappai plusieurs fois: «Parlez, maître, +s'écria le condamné qui me servait de domestique, il y a tant de +voleurs à Alexandrovsk! Je n'ouvrirai la porte que lorsque je serai sûr +que c'est bien vous!» + + + + +_CHAPITRE VI_ + +La question des pêcheries.--Les pêcheries japonaises.--Leurs +difficultés avec la Russie.--L'engrais et les conserves de harengs.--La +faune marine de Sakhaline. + + +On prête à l'administration à la suite de l'échec qui a suivi l'essai +de colonisation pénale à Sakhaline, l'idée de consacrer les efforts +et le travail des forçats aux industries poissonnières. Cette idée, +car ce n'est qu'une idée, pourrait être étudiée et le résultat de +l'exploitation nouvelle ne saurait être plus mauvais que celui qu'a +donné la colonisation, peut-être même serait-il très satisfaisant, +car le poisson est incontestablement la grande richesse de l'île. La +question des pêcheries n'a d'ailleurs pas seulement à Sakhaline une +importance économique de premier ordre, elle peut en outre devenir le +pivot de la politique russo-japonaise d'Extrême-Orient. + +Dès le commencement du siècle dernier, le Japon, dont la population +croissait déjà avec une prodigieuse rapidité, avait en effet senti +le besoin de développer partout où il le pourrait le nombre de ses +industries poissonnières: la nourriture des Japonais se compose en +grande partie de poissons crus ou cuits. L'île de Sakhaline était +voisine de l'empire du Soleil Levant; arrosée par deux courants, l'un +froid et l'autre chaud, elle présentait une incroyable quantité de +petites baies où le hareng venait en bancs pressés; les rivières et +les torrents qui arrosaient l'île étaient fréquentés par des bandes de +saumons qui, chaque année, y déposaient leurs œufs; les côtes de l'île +devinrent le lieu de rendez-vous préféré des pêcheurs japonais. + +Le poisson n'est pas seulement l'aliment essentiel des habitants du +Japon, il leur fournit en outre l'engrais qu'ils considèrent comme +le meilleur et dont ils ne peuvent plus se passer. Les richesses du +Japon sont l'indigo, le riz et le mûrier qui nourrit les vers à soie: +la population augmentant tous les jours, on comprend que les endroits +cultivés deviennent de plus en plus nombreux. Les cultivateurs se +servaient jadis, pour fumer les champs et les rizières, des haricots +que des bateaux allaient chercher en Corée, dans les ports de Fou-san +et de Tchemoulpo, et en Chine, dans ceux de Tchi-fou et de Tien-tsin. +L'engrais, produit par les cosses de haricots écrasées, a le grand +avantage de revenir à très bon marché, il coûte à peine le cinquième du +prix que vaut l'engrais de poisson; mais celui-ci a une action chimique +dix fois plus forte: c'est donc encore une économie que de l'employer +de préférence à tout autre. Les Japonais l'ont apprécié surtout pendant +la guerre de Chine, à l'époque où il leur était impossible d'aller +chercher dans des ports ennemis les marchandises dont leur pays avait +besoin. + +Lorsque je quittai Sakhaline, je partis avec le consul du Japon dont +la résidence est à Korsakovsk. Mon ami Kouzé--tel est son nom--me fit +visiter les principales villes de l'île d'Yéso, que nous traversâmes +ensemble. Yéso est l'île la plus septentrionale du Japon, très proche +de la terre russe. Cette île est le grand marché du poisson dont les +pêcheurs de Sakhaline sont les fournisseurs. Je pus facilement me +convaincre de l'importance qu'attachait le peuple entier à la question +des pêcheries. Des fonctionnaires, des journalistes, les directeurs des +douanes, des marchands venaient à tout moment voir le consul et lui +demander si vraiment la Russie pensait à leur enlever les privilèges +gardés jusqu'à ce jour. + +Il y a beaucoup de poissons dans les mers japonaises, mais ils ne +suffisent pas à la consommation. Les harengs, si nombreux jadis autour +de Yéso, ont disparu, effrayés sans doute par le bruit des très +nombreux bateaux à vapeur; ils se sont réunis à ceux qui vont dans les +eaux tranquilles de Sakhaline. Les saumons, maladroitement pourchassés +à l'époque où ils venaient frayer dans les rivières des îles +japonaises, sont beaucoup moins nombreux qu'autrefois. Or ce sont des +harengs destinés à fumer les champs, et des saumons pour les conserves, +dont ne peuvent se passer les Japonais. Si le droit de pêcher le saumon +sur les côtes russes leur était enlevé, les conséquences de ce fait +seraient graves, mais la perte du droit de pêche au hareng porterait +un coup plus terrible encore à l'industrie japonaise: un grand nombre +d'industriels et de marchands seraient ruinés, et le pays entier +traverserait une crise économique de la plus haute gravité. + +Les diplomates russes ont bien compris la situation et cherchent à en +tirer pour le pays qu'ils représentent tous les avantages possibles. +Ils savent que c'est par des concessions dans les baies du Kamtchatka, +où les saumons sont innombrables, et dans celles de Sakhaline, où les +harengs arrivent en bancs multiples, que la Russie forcera le Japon +à se taire et à fermer les yeux, en un mot à accepter malgré lui les +événements qui se passeront prochainement peut-être en Extrême-Orient. +Les journaux de langue anglaise qui paraissent au Japon excitent chaque +jour les Japonais contre les Russes, en leur parlant de Mandchourie; +le Japon et la Russie peuvent pourtant encore, présentement du moins, +trouver une solution amiable sur bien des points. C'est en partie dans +cette crainte que l'Angleterre s'est alliée à l'Empire du Mikado. + +Les Russes et les Japonais exagèrent chacun à leur façon quand on +discute avec eux la question des pêches. Pour un Russe, priver le Japon +du droit de pêcher le hareng, c'est ruiner le Japon tout entier. Un +Japonais au contraire affirmera que la situation n'est pas si grave; +que des essais d'engrais artificiel ont été déjà faits avec succès, +que le Japon, après un moment un peu difficile, sortirait vainqueur de +difficultés qu'il envisage très froidement d'ailleurs. + +«Grâce à la question des harengs, nous avons barre sur les Japonais, me +disait un diplomate russe. + +--Ce qui fait la supériorité des Russes, me disait un autre diplomate, +japonais celui-là, c'est qu'ils ont sur ce point une politique +affirmative, tandis que la nôtre est toute négative; ils savent ce +qu'ils veulent, tandis que nous, nous savons seulement ce que nous ne +voulons pas.» + +Ce que les Russes ne disent pas pourtant, c'est qu'en mettant des +droits de pêche plus élevés, ou en écartant de leurs eaux les +bateaux de leurs voisins et en s'occupant eux-mêmes de l'industrie +poissonnière, ils devront chercher des clients pour leur acheter les +poissons: or ce n'est pas sur le continent qu'ils écouleront leur +marchandise, et ils seront trop heureux de trouver encore l'argent des +Japonais. Si le Japon n'est pas riche, la Russie, elle aussi, n'en +a pas moins besoin d'argent, et l'Europe entière le sait bien. La +question, très grave évidemment pour les Japonais, n'a pas seulement +une face, comme le voudraient faire croire les Russes. Bien que la +partie méridionale de Sakhaline ne soit plus terre japonaise, il sera +difficile de faire comprendre aux Japonais qu'ils n'ont pas sur le +poisson de l'île des droits acquis et consacrés par le temps. + +Actuellement le poisson exporté à l'étranger paie par poud, +c'est-à-dire par seize kilogrammes, cinq kopeks (0 fr. 135) si +l'exportateur est un Russe, et s'il est un étranger, sept kopeks (0 +fr. 189). On prélève aussi sur les commerçants japonais un droit +correspondant au tonnage du bateau pêcheur. C'est le rivage occidental +de l'île qui est considéré comme le plus favorable à la pêche, du moins +dans la moitié méridionale de Sakhaline. Il y a sur cette côte, entre +les mains d'industriels russes, des pêcheries très importantes. + +Les harengs viennent sur les côtes de Sakhaline deux fois par an, au +printemps et en été. Au printemps, ils arrivent en bancs serrés et +restent un mois environ dans les nombreuses petites baies de l'île. +Chaque année, pendant cette période, ils s'approchent trois fois du +rivage. Il arrive souvent qu'un banc de harengs s'arrête si près du +bord au moment du flux qu'il reste en partie échoué sur le rivage: une +grande partie des poissons est en effet surprise alors par le reflux, +et la mer se retire au loin, les laissant en tas, hauts de plus d'un +mètre. C'est une bonne aubaine pour les pêcheurs, qui ramassent les +harengs à la pelle, les jettent dans des corbeilles ou en emplissent +des voitures. Ce fait, qui n'est pas rare, n'a pas lieu aussi +abondamment chaque année, mais la mer laisse souvent des harengs sur le +rivage. Un rien suffit d'ailleurs pour effrayer le banc tout entier, et +les Aïnos, indigènes de l'île dont je parlerai dans la suite, affirment +qu'un coup de fusil suffit parfois pour écarter d'une baie tous les +poissons qui d'ordinaire y entraient. + +[Illustration: LA PÊCHERIE DE MAOUKA.] + +En été, les harengs ne ressemblent pas à ceux qui furent vus au +printemps: ils sont plus ronds et plus petits, mais leur chair est par +contre plus grasse, et, lorsqu'elle est salée, beaucoup plus délicate. +Les Japonais prétendent qu'ils appartiennent à une espèce particulière +et qu'ils ne sont pas les produits de ceux du printemps, comme +l'affirment, sans doute à tort, les pêcheurs russes. + +[Illustration: PRÉPARATION DE L'ENGRAIS DE HARENGS.] + +C'est dans l'île même que les Japonais préparent l'engrais de poisson, +qui est fait exclusivement avec des harengs. Lorsque les poissons sont +pris, les ouvriers les mettent sur la plage, puis les jettent dans de +grandes marmites où ils cuisent avec un peu d'eau. Quand ils jugent +la cuisson suffisante, ils retirent les harengs, et les mettent sous +presse, de telle façon que l'eau et la graisse sortent complètement et +qu'il n'en reste plus la moindre goutte. + +Cela fait, les Japonais étendent sur le sol de grandes nattes, qui ne +sont pas faites, comme celles qu'emploient ordinairement les Russes, +avec l'écorce du tilleul, mais avec de la paille de riz; si le tilleul +est nombreux dans les forêts russes, on sait aussi que le Japon est en +partie occupé par des rizières. La pâte, obtenue après que le corps +des harengs a été sorti de la presse, est étendue sur la paille de +riz et reste longtemps à sécher au soleil, puis on l'emballe dans +des sacs faits avec des nattes japonaises. Cet engrais, qui a des +qualités chimiques incomparables et avait merveilleusement réussi +pour la culture du riz et de l'indigo, n'a pas donné des résultats +moins satisfaisant lorsqu'on en a fait l'expérience pour la culture +du mûrier. Chacun connaît l'importance du mûrier pour les Japonais; +toutes les grandes maisons de Lyon ont des succursales au Japon et des +représentants chargés de leur acheter de la soie. + +La façon dont les Japonais conservent le poisson est intéressante, +elle aussi. Ils le vident, tout d'abord, et le salent; ils mettent +ensuite, sur des nattes ou des sacs, une épaisse couche de sel, sur +laquelle ils placent les poissons les uns près des autres, mais en sens +inverse, la queue de l'un près de la tête de l'autre; ils font deux +rangées superposées l'une à l'autre, et sur lesquelles ils mettent +une nouvelle couche de sel; puis ils placent d'autres poissons, +perpendiculairement à ceux qu'ils ont posés les premiers, et ainsi +de suite; le tas obtenu a parfois plus de 2 mètres de hauteur, sur +1m50 de largeur. Autour des nattes, on a fabriqué grossièrement des +gouttières en terre, par lesquelles le sang et l'eau s'écoulent; le +poisson devient dur comme du bois, il semble très salé et n'a pas bon +goût. + +La quantité de harengs exportés au Japon, chaque année, conserves ou +engrais, atteint de quatre à cinq millions de kilogrammes. + +Les ouvriers employés dans les industries ne sont pas des Russes, mais +des Japonais, et je ne crois pas que les Russes pourraient produire un +travail comparable à celui des Japonais. Il est évident que les forçats +n'auront jamais l'ardeur des ouvriers libres qui se donnent de la peine +pour un gain qu'ils espèrent rendre meilleur; d'un autre côté, pour des +raisons physiques, un Japonais réussira toujours mieux qu'un Russe dans +une pêcherie de Sakhaline. + +La première pêche à lieu au printemps, et le printemps de Sakhaline +est une époque froide; l'eau est glaciale, et pourtant les Japonais +travaillent toute la journée dans l'eau, les jambes nues parfois +jusqu'aux genoux. On voit à leur visage qu'ils sont gelés et qu'ils +grelottent, mais ils restent pourtant courageusement occupés à +leur tâche, chantant leurs chansons pour oublier la rigueur de la +température. Les appointements qu'on leur donne sont d'ailleurs assez +forts pour les contenter; il faut dire que la vie n'est pas chère +au Japon et que les salaires y paraîtraient ridicules aux ouvriers +français; mais ce qui les séduit dans les pêcheries de Sakhaline, c'est +qu'au fixe alloué à tous vient s'ajouter un tant pour cent sur la prise +journalière de chacun. + +Outre les ouvriers japonais, on voit travailler dans les pêcheries +les indigènes de Sakhaline, surtout sur la côte orientale de l'île: +ce sont des Aïnos, des Guiliaks et même des Oroks. Ces ouvriers +indigènes ne sont guère payés qu'en nature. L'un deux me disait qu'un +travailleur, homme ou femme, reçoit en général pour une saison de +pêche, soit au hareng, soit au saumon, quelques kilogrammes de riz, un +vêtement japonais, plusieurs mètres d'étoffe, des pelotes de fil et des +aiguilles, le tout valant de 22 à 23 francs. + +[Illustration: JONQUES JAPONAISES ATTENDANT LEUR CHARGEMENT DE +POISSONS.] + +«On nous donne toujours, me disait un sauvage, du tabac et des +allumettes. Et puis nous avons beaucoup d'arêtes de poisson!» + +Je ne pus m'empêcher de rire de ce dernier cadeau que l'Aïno relatait +triomphalement; mais, on le verra plus loin, la richesse des indigènes +est constituée par des chiens dont la peau leur sert de vêtement et la +chair de nourriture; beaucoup d'arêtes de poisson constituent donc une +succession de repas exquis pour les malheureux chiens de Sakhaline, qui +n'ont pas à manger tous les jours en hiver. Les sauvages font aussi des +aiguilles avec les arêtes de poissons. + +Les indigènes pêchent surtout pour leurs besoins personnels dans les +rivières de l'île; le poisson qu'ils y poursuivent est le saumon. Le +saumon est représenté à Sakhaline par des espèces nombreuses, les mêmes +d'ailleurs que celles qui vivent le long du continent et dans les baies +du Kamtchatka. Il est curieux d'observer que plus ce poisson vit au +nord, plus sa qualité est fine et sa chair succulente. Les deux espèces +principales dont vivent les habitants de l'île sont la «gorboucha» ou +bossue et la «keta» (_salmo lagocephalus_). Frais, ces poissons sont +délicieux, mais la keta se conserve mieux dans le sel que la bossue. +Ces poissons arrivent par bandes à époques fixes pour déposer leurs +œufs dans le ruisseau même où ils sont nés. Ils viennent si nombreux +qu'on peut parfois les prendre à la main; il semble cependant que +jadis il y en avait davantage et cela tient à ce que les indigènes les +pêchent avant qu'ils aient eu le temps de déposer leur frai dans le lit +de la rivière. Au Kamtchatka où ils sont moins inquiétés, les saumons +nagent en bandes si importantes et en rangs si serrés qu'ils peuvent +renverser un bateau de pêche. + +Les autres poissons, qu'on trouve à Sakhaline en si grand nombre, sont +dédaignés. J'ai vu un pêcheur aïno qui jetait un jour avec mépris à son +chien un superbe turbot qu'il avait pris: + +«Cela ne vaut rien, me dit-il, c'est tout au plus bon pour les chiens!» + +Les rivières contiennent des gardons, des perches, des brochets, mais +la faune marine surtout est curieuse; nulle part, la faune des mers +polaires ne pénètre si avant vers le sud que dans les mers de Behring +et d'Okhostk, où avec les courants et les glaçons, viennent en grande +quantité les animaux et les poissons de l'océan du Nord. + +La pêche à la baleine a commencé à se développer au nord de Sakhaline +vers 1840. C'est depuis 1847 que les armateurs américains s'y sont +adonnés sans relâche; ce sont les fanons et la graisse qu'ils +exportent. Chaque fois que j'ai navigué dans la baie de Korsakov, j'ai +aperçu une ou plusieurs baleines nageant non loin du bateau. Un navire +japonais venait d'en prendre une lorsque j'arrivai; j'en vis une autre, +qui était venue, blessée sans doute, mourir et pourrir non loin de la +côte. Les Guiliaks me disaient que ce fait n'était pas rare, et que, +sur la côte occidentale de l'île, ils l'avaient constaté plusieurs +fois. Ils mangeaient autrefois la viande de la baleine, mais un jour +une baleine blessée par un harpon échoua à l'embouchure de la rivière +Tyme. Des indigènes Guiliaks qui en mangèrent un morceau moururent pour +la plupart, et c'est un péché aujourd'hui que de manger de la viande de +baleine. + +«C'est un animal, me disait un jour un Guiliak, dont le corps est +plein de mauvais esprits, et les mauvais esprits empoisonnent toujours +ceux qui les mangent!» Ce sont les indigènes seuls qui chassent le +phoque, et il y aurait sur les côtes de Sakhaline un grand nombre +de ces animaux marins qu'on pourrait, d'après eux, répartir en six +espèces. Ils en tuent beaucoup chaque année, car une partie de leurs +vêtements, et surtout de leurs bottes, de leurs lanières et de leurs +sacs, est faite avec de la peau de phoque, noire ou grise souvent, mais +souvent aussi tachetée. + +Les mollusques et les crustacés, très nombreux sur les rochers de +l'île, sont à peine inquiétés; les Japonais de passage vont parfois +récolter quelques huîtres et prennent au printemps des crabes +gigantesques dont la chair est très savoureuse. En revanche, ils +exploitent beaucoup de choux de mer qui sont envoyés en Chine, car les +Chinois en sont grands amateurs et en offrent souvent sur leur table au +grand désespoir de leurs invités européens. + +La Russie aurait donc le plus grand intérêt à organiser +rationnellement les pêches de Sakhaline, à y provoquer la création +d'industries poissonnières, fabriques de conserves et autres; il y a +là une source de richesses dont on ne connaît pas encore l'importance. +Jusqu'ici, elle s'est trompée sur l'exploitation de Sakhaline: la +colonisation pénale lui a coûté plus cher qu'on ne l'a dit, la +moralisation des forçats a été nulle. Seuls, depuis longtemps, les +Japonais ont su tirer parti et profit de l'île géographiquement +japonaise, mais qui est russe aujourd'hui. + + + + +_CHAPITRE VII_ + +La faune de l'île.--Les indigènes Orokis et Toungouses.--Vieux Chien et +ses croyances. + + +Les industries forestières, les forêts étant abondantes, auraient +pu devenir facilement prospères dans les vallées de l'île; grâce aux +rivières flottables, on aurait pu en outre fabriquer de la résine et du +goudron; rien encore n'a été fait, et dans les forêts ne vivent que des +populations très primitives, qui s'occupent de chasse et de pêche. La +chasse est l'occupation d'une partie des indigènes: parmi les animaux +sauvages, ils chassent surtout l'écureuil ordinaire et l'écureuil +strié, puis le putois, l'hermine, la zibeline, la loutre, le glouton, +la martre, le renard; le gros gibier existe aussi, très nombreux, ours, +élan, chevreuil, chèvre sauvage et cerf musqué; quant aux oiseaux, +ce sont des coqs de bruyère, des gelinottes, des oies et des canards +sauvages, et surtout d'énormes tétras. Les indigènes prétendent que +la chasse est moins productive que jadis; elle leur rapporte pourtant +davantage. Autrefois, en effet, ils ignoraient l'importance des objets +qu'on leur donnait en échange de peaux de grand prix; ils donnaient une +zibeline à celui qui leur proposait un sabre sans valeur, et encore +aujourd'hui avec de l'eau-de-vie, des marchands et quelquefois des +fonctionnaires font d'excellentes affaires avec les Guiliaks ou les +Oroks. + +Dans de telles conditions, il est difficile de dire ce que la chasse +peut rapporter à chacun des chasseurs, et une statistique de la pêche +serait plus difficile encore à établir. C'est la pêche qui est la +ressource principale de la plupart des sauvages de l'île. Le poisson +est la nourriture des habitants et même celle des chiens de leur +attelage. Malheureusement pour eux, les forçats leur prennent peu à peu +les meilleures places, et pour cette raison, les rendements de la pêche +dans le centre de l'île subissent de grandes variations; les indigènes +prétendent qu'avant l'arrivée des Russes, ils n'avaient pas connu la +disette. + +«J'ai dû manger mes chiens, me disait un jour naïvement l'un d'eux, +pendant le précédent hiver, pour les empêcher de mourir de faim!» + +Les indigènes ne font pas la pêche à la baleine, mais ils chassent +avec ardeur les phoques si nombreux aux embouchures des rivières. + +[Illustration: TYPES D'OROKS.] + +J'ai déjà donné le nom des peuples qui habitent l'île, et on a pu voir +qu'ils étaient peu nombreux: ce sont des Aïnos, des Guiliaks, des Oroks +et des Toungouses. J'ai étudié spécialement les Aïnos et les Guiliaks +qui sont particulièrement originaux. + +La création de la colonie pénitentiaire a été pour tous les indigènes +un grand malheur, car les forçats ne leur ont apporté que des vices. +Tout ce qui a été fait en leur faveur est dû aux condamnés politiques, +qui ont essayé de leur apprendre à cultiver la terre; ceux-ci se sont +efforcés de leur inculquer, en vain d'ailleurs, des principes d'une +hygiène élémentaire, et pleins de pitié pour leurs misères, ils les +ont soignés dans leurs maladies et ils ont vacciné ceux qui ont eu la +bravoure de se prêter à pareille opération. + +Les Oroks habitent sur la côte orientale et les Toungouses dans la +vallée de la Poronaï. + +Les Toungouses sont, avec les Oroks, les seuls indigènes de l'île +qui se soient tout particulièrement consacrés à l'élevage du renne. +Le renne leur fournit une grande partie de leur nourriture, leurs +vêtements et une quantité d'objets domestiques. Ils racontent qu'il +y eut jadis, parmi eux, des chefs qui possédèrent quelques milliers +de rennes, mais il faut sans doute considérer ces récits comme des +légendes, faciles à raconter. Le renne est d'ailleurs le seul animal +qui puisse vivre dans les toundras de l'île, où la flore est si pauvre +en espèces. + +[Illustration: CAMPEMENT TOUNGOUSE.] + +Les Toungouses de Sakhaline sont d'une taille moyenne, assez +bien bâtis d'ailleurs; la poitrine est large, les muscles forts et +apparents, surtout ceux des jambes. Leur nez est semblable au nez +mongol, large et parfois un peu aplati. Ils ont des lèvres très +épaisses et la pomme d'Adam très développée. Comme ils sont des +chasseurs très décidés, ils ont, grâce à cet exercice qui leur est +quotidien, une grande souplesse dans les mouvements. Si les femmes sont +vieilles avant l'âge, les vieillards restent longtemps très verts et +supportent sans trop de souffrances et le froid et la faim. Leur langue +est très semblable à celles des Oroks, ils se ressemblent d'ailleurs +beaucoup; ils ne portent plus la natte, et ont les cheveux coupés assez +courts; souvent des pieds à la tête, ils sont habillés en peaux de +cerf. L'homme chasse ou pêche, la femme reste à la maison et s'occupe +du ménage; les distractions sont les histoires que les vieux racontent +au coin du feu; tous fument et même les plus petites filles ont leur +pipe dont elles se servent gravement. + +Les Toungouses et les Oroks sont les indigènes préférés par les popes +à Sakhaline. Les Guiliaks et les Aïnos en effet ont été réfractaires +à l'enseignement chrétien, et seuls, les deux premières peuplades +sont comptées aujourd'hui comme composées presque exclusivement +d'orthodoxes, baptisés, mais non convaincus. + +Lorsque j'allais visiter la prison d'Onor, située sur une petite +colline, nous traversâmes un village où je voulus m'arrêter. Le cocher +me confia que de vilaines histoires couraient sur le village: + +«Ces maisons sont habitées par des brigands qui s'y cachent,» +ajouta-t-il. + +Nous y entrâmes pourtant et quelques Toungouses qui s'y étaient +réfugiés avant nous, se levèrent épouvantés: leur déjeuner était sur le +plancher: dans une marmite, un morceau de poisson cuisait en répandant +une odeur intolérable, et il y avait à terre une sorte de tablette que +je pris pour du bois pourri, et qui était de la viande de renne salée +et séchée au soleil. + +Mon cocher connaissait l'un des sauvages et l'appela par le sobriquet +que lui donnaient ordinairement les Russes: + +«Tiens, c'est le Vieux Chien!» + +J'ouvris à mon tour mon sac de provisions. Lorsque mon déjeuner fut +prêt, le sauvage me dit: + +«Tu n'as donc pas d'eau-de-vie? + +--Je n'en prends jamais: je trouve l'eau-de-vie russe détestable.» + +Le sauvage tira une bouteille qu'il avait cachée lorsque j'étais +entré; il pouvait boire hardiment, maintenant qu'il savait que je ne +réclamerais pas ma part. + +«Voyez le Vieux Chien, dit mon cocher, qui est venu jusqu'ici apporter +des peaux de zibelines pour se procurer de l'alcool en échange!» + +[Illustration: TYPE D'INDIGÈNE.] + +C'était la vérité, le Toungouse buvait de l'alcool presque pur, +fabriqué frauduleusement par un forçat au fond de la forêt. + +Je lui demandai s'il était chrétien. + +«Oui, dit-il, le pope est venu me voir, il m'a mis de l'eau sur la tête +et du sel dans la bouche; ensuite il m'a donné un Dieu.» + +Ce que le Toungouse appelait un Dieu, c'était l'icône qu'il avait reçue. + +«Qu'as-tu fait de ce Dieu? + +--Je l'ai mis dans ma cabane. J'avais très peur qu'il ne se querellât +avec mes dieux à moi, mais il a été très bon et est resté tranquille. +Tu penses bien que je n'avais pas confiance; somme toute, c'est le Dieu +des popes, le tien, c'est-à-dire le Dieu des forçats!» + +Vieux Chien qui voyait que je ne portais pas d'uniforme était persuadé +que j'étais, moi aussi, un condamné. + +«Les Toungouses, demandai-je, pensent qu'il y a des Dieux dans le +feu, dans l'air et dans les eaux; où crois-tu que le Dieu du pope +habite?» Mon interlocuteur eut un grand rire et me montra la bouteille +d'eau-de-vie: + +«Là-dedans!... Oui, reprit-il, c'est là-dedans qu'il habite, et c'est +pourquoi les Russes, forçats, popes et fonctionnaires, boivent si +souvent de l'eau-de-vie. Bois-en toi-même une petite bouteille, et tu +verras si Dieu aussitôt ne te fera pas chaud dans tout le corps!» + +Je me levai alors, et j'offris le reste de mes provisions au Toungouse +qui les accepta sans se faire prier. Il me demanda ensuite de ne +jamais dire qu'il était venu acheter à un forçat de l'eau-de-vie de +contrebande. Je promis tout ce qu'il voulut. + +«Si on me demande si j'ai vu Vieux Chien, lui dis-je, je répondrai que +je ne le connais pas. + +--C'est bien cela, fit-il, et quant à moi, je dirai aux miens, en +rentrant au campement, que j'ai fait aujourd'hui connaissance avec le +meilleur de tous les forçats!» + + + + +_CHAPITRE VIII_ + +Chez les Guiliaks.--Un village indigène.--La Maison.--Vêtements et +instruments domestiques.--Cuisine.--Mes rapports avec les indigènes. + + +Les Guiliaks donnent le nom de «Kilé» aux peuples toungouses. C'est +de ce mot qu'on a tiré le nom de «Guiliak» qui fut écrit jusqu'ici à +tort «Ghiliak»; les savants furent trompés sur la prononciation de ce +dernier mot et crurent que la lettre «h» indiquait une aspiration, ce +qui est inexact. + +Les Guiliaks de Sakhaline quittèrent le continent à une époque +difficile à déterminer; ils appellent aujourd'hui «Iabessé» leurs +frères restés dans le bassin du fleuve Amour et se donnent à eux-mêmes +le nom de «Nivoukh». Il y a donc aujourd'hui, séparés par le détroit de +Tartarie, deux groupes de même race, ayant les mêmes croyances et les +mêmes mœurs; ils se comprennent facilement entre eux; mais à Sakhaline, +leur langue diffère légèrement, même d'un village à l'autre. Au point +de vue anthropologique, il faut les rapprocher des peuples de race +toungouse qui habitent la région de l'Amour; leurs habitations, leurs +instruments, leurs coutumes, rappellent en outre ceux des populations +primitives de l'Amérique du Nord. Ils se classent eux-mêmes dans ce +qu'ils nomment la grande famille des Mandchoux, dont font partie, selon +eux, les Chinois et les Japonais. Ils habitent dans l'île de Sakhaline +sur les bords du détroit de Tartarie jusqu'à Kousounaï et sur le long +de l'océan jusqu'au golfe de Nabel dans la partie septentrionale. Ils +ont bâti de nombreuses cabanes dans le bassin de la Tym, et c'est là +que je suis allé les étudier. Ils donnent le nom de Tym non seulement +à la rivière sur les bords de laquelle ils vivent, mais au pays tout +entier. + +[Illustration: LA PÊCHE DES GUILIAKS, A OURKOV.] + +Ils ont souffert de l'arrivée des forçats; ceux-ci ont construit, en +effet, des villages dans le bassin supérieur de la Tym, ils les ont peu +à peu refoulés vers le Nord, et cherchent à leur prendre les meilleures +places pour la pêche. Les forçats en ont corrompu quelques-uns et +ruiné beaucoup. Les Guiliaks parlent souvent de la terreur qu'ils ont +éprouvée lorsqu'ils ont vu pour la première fois des hommes blancs, +qu'ils prirent pour des monstres et des sauvages. + +Les villages indigènes ont rarement plus de six maisons; lorsqu'on +approche de l'un d'eux, on entend tout à coup, dans la forêt +silencieuse, des aboiements furieux. Une longue perche, fixée à des +poteaux plantés en terre, constitue l'insuffisant chenil auquel les +chiens sont attachés avec des licous faits en peau de phoque. Les +chiens qui sont libres dans le campement viennent flairer l'étranger +avec des intentions visiblement hostiles, et l'imprudent qui se +hasarderait tout près du chenil serait dévoré par eux: ils n'ont pas +encore pu, en effet, s'accoutumer à l'odeur de la race blanche. + +C'est par le nombre de ses chiens qu'on juge de la richesse d'un +Guiliak; celui-ci tantôt les emploie à la chasse, tantôt les attelle au +traîneau. Le chien de trait est l'animal le plus utile aux populations +de la zone des Toundras en Sibérie et à celles de l'île de Sakhaline: +il est de taille moyenne, il a des pattes courtes et fortes, le corps +trapu, les oreilles droites et pointues, les yeux souvent de couleur +différente, bleus, noirs ou verts, blancs parfois. Il est robuste et +intelligent, et se contente d'une très petite quantité de nourriture +composée de poisson principalement. Le poil est laineux, noir ou +blanc, gris ou fauve, quelquefois tacheté. On attelle les chiens au +traîneau par nombre impair; un attelage complet en comprend treize. Le +maître du traîneau est muni d'une longue perche armée de fer, qu'il +appuie fortement à terre dans les descentes, frein très primitif qui +n'empêche d'ailleurs pas de verser; mais sur les routes si mauvaises de +Sakhaline, où l'été on roule souvent dans les fossés, verser l'hiver +dans une neige épaisse est considéré presque comme un plaisir. Le +maître ne se sert ni de brides ni de rênes, il dirige l'équipage de la +voix: les chiens courent furieux et dangereux pour les piétons qu'ils +rencontrent. Ils vont ainsi deux par deux, le chien de tête sert de +conducteur, c'est le plus intelligent; les autres chiens l'imitent et +lui obéissent, et il a subi toujours un dressage spécial. Tandis que +les autres ne valent guère que 20 francs, celui-ci est parfois vendu +plus de 200. Les chiens font facilement de 12 à 15 kilomètres à l'heure +et jusqu'à 80, 100 même, dans une seule journée. + +[Illustration: UN SÉCHOIR A POISSONS.] + +Une forte odeur de poisson est répandue dans tout le village, situé +toujours au bord d'une rivière; hommes et bêtes sentent le poisson, +qui est leur principale nourriture. En outre, au bord de l'eau, des +poissons de toute espèce pendent, débarrassés de leurs têtes et de +leurs arêtes, à de nombreuses perches transversales: ils sèchent au +soleil et seront, en hiver, la nourriture préférée des habitants. + +Au bruit fait par les chiens, ceux-ci sortent, curieux, de leurs +demeures. Le type est laid, mais sympathique; en général, ils ont les +yeux bridés, les pommettes saillantes, la tête ronde, le visage plat, +les oreilles très grandes, mal ourlées et presque sans lobes; leur +peau est d'un jaune brun, leurs yeux sont très foncés, leurs cheveux +gros, noirs et luisants. Ils sont petits, peu barbus, ils ont de larges +épaules et des jambes courtes; leur bouche énorme rit toujours et d'un +bon gros rire d'enfant; très sales, ils ne se lavent jamais, excepté en +hiver, aux jours de grand froid, et avec de la graisse de phoque. Une +femme qui se lave commet un péché. Il est assez difficile d'ailleurs +de distinguer les femmes des hommes non barbus, car ils sont vêtus de +costumes semblables; les deux sexes ont tous une raie au milieu du +front, mais les hommes portent la natte, tandis que les femmes laissent +leurs cheveux en liberté. Celles-ci moins braves que les hommes, +s'enfuient dès qu'on les regarde ou qu'on braque sur elles un appareil +photographique. + +[Illustration: FEMME GUILIAKE, FACE.] + +[Illustration: FEMME GUILIAKE, PROFIL.] + +Les Guiliaks sont hospitaliers: leur pauvreté même les y oblige, et +il leur semble tout naturel, lorsqu'ils n'ont rien à la maison, d'aller +dîner chez le voisin, qui, aux jours de misère, leur demandera le même +service. Pourtant, ils offrent rarement quelque chose à l'étranger, +car ils savent que le Russe méprise leur cuisine; mais ils l'invitent +toujours à entrer chez eux, ce qui souvent n'est pas facile. Beaucoup +de maisons, en effet, sont bâties sur pilotis, et l'escalier qui y +conduit est un petit tronc d'arbre où ils ont avec la hache pratiqué +des marches grossières; le voyageur se hisse péniblement, il craint +de glisser et de tomber, et il est peu rassuré en sentant le nez des +chiens qui lui flairent les mollets. La maison s'appelle le «taf»; elle +est faite de bois et d'écorce d'arbres; le «toraf» ou maison d'hiver +est une hutte en terre. Sur les toits, sont entassés des paniers et +des seaux en écorce de bouleau et des plats en bois remplis d'œufs de +saumon; près de la maison, est une petite cabane qui sert de dépôt de +poisson, et parfois une cage en bois où tourne silencieusement un ours. + +[Illustration: MAISON GUILIAKE.] + +La maison est pleine de fumée qui pique les yeux du voyageur; au bout +de quelques instants seulement, l'étranger peut distinguer les objets +nombreux pendus au plafond et aux murs ou entassés dans les coins. La +porte par laquelle il est entré n'a jamais plus d'un mètre de haut; +mais, bien que le toit de la maison soit assez bas, on peut cependant +se tenir debout dans la pièce. Un grand foyer plein de cendre, +rectangulaire, occupe un bon tiers de la place; de chaque côté de lui, +est un étroit passage, puis des planches assez larges qui servent de +lit. Les invités s'asseyent à la place d'honneur, c'est-à-dire au fond, +en face de la porte, près de laquelle restent les femmes. Il n'y a pas +de fenêtres à la maison, et la fumée qui monte du foyer sort par un +trou assez large pratiqué dans le toit; le vent la rabat quelquefois +dans la pièce, et les malheureux sauvages ont tous les yeux malades à +force de vivre dans pareille atmosphère; le feu doit d'ailleurs brûler +été comme hiver, et c'est un gros péché que de le laisser éteindre. +Pour le rallumer, on frotte deux morceaux de bois, ou l'on prend un +briquet, et l'on obtient un feu bien meilleur d'après les indigènes, +que celui que produisent les allumettes qu'ont inventées, me disait-on, +les Russes, en collaboration peut-être avec le diable. + +Les objets que renferme la maison sont des vêtements, des instruments +de chasse, de pêche ou de cuisine. Hommes et femmes portent tous un +pantalon, une sorte de douillette ou de chemise et des bottes. Les +vêtements sont faits d'étoffes ou de peaux; les Guiliaks achètent les +premiers aux Russes ou aux Japonais, car ils ne savent pas fabriquer +comme les Aïnos des vêtements en fils d'ortie. Les peaux employées pour +les chapeaux et les manteaux sont celles de l'ours, du renard, du chien +et du renne; leurs bottes sont, en général, faites avec des peaux de +pattes de renne ou des peaux de phoque; quant aux peaux de loutres ou +de zibelines, ils préfèrent les vendre et acheter avec l'argent qu'ils +en tirent, du thé, du sucre, du tabac... et de l'eau-de-vie, quand ils +en trouvent. Ils ont, en été, des robes légères en peau de poisson, +ornées de dessins étranges bleus et rouges. + +Les instruments de chasse et de pêche sont des filets, des harpons, +des arcs, des pièges et parfois des fusils: de très vieux fusils, qui, +au dire des sorciers, sont beaucoup plus malins que les neufs, et qui +savent bien mieux tuer, puisqu'ils servent depuis plus longtemps. Les +instruments de ménage sont faits en écorce d'arbres ou en bois: ce sont +des seaux, des corbeilles, des plats, de grandes louches, des cuillers, +des pilons et des fourchettes pour attiser le feu. Les Guiliaks ont +un talent réel pour travailler le bois et font sur les manches des +cuillers des dessins très originaux. J'ai trouvé chez l'un d'eux un +peigne exposé aujourd'hui dans mes collections au Trocadéro: un garçon +d'écurie l'aurait jugé insuffisant pour étriller un âne; je demandais à +un jeune Guiliak s'il s'en servait: + +«Jamais, me dit-il, mais Nioufkouk s'en sert quelquefois trop +longtemps!» + +La créature qui répondait au nom harmonieux de Nioufkouk était sa +fiancée, et je vis que, même chez les peuples les plus primitifs, les +femmes sont coquettes. Nioufkouk, par exemple, portait des bagues de +fer et d'argent à tous les doigts; à ses oreilles pendaient de gros +anneaux qui les déformaient, et supportaient d'autres anneaux ornés de +perles fausses. Sa mère, Pomyk, une excellente vieille qui dégageait +une horrible odeur de poisson pourri, avait un bracelet semblable aux +anneaux dans lesquels on fait passer des tringles de rideaux, et une +de ses amies, Troulounyk, portait gravement un anneau dans son nez +sur lequel elle allongeait de temps à autre sa grosse langue, rouge +et gourmande. L'anneau dans le nez est un luxe rare chez les femmes +guiliakes, dont les bagues portées surtout au pouce et au médius, sont +les parures préférées. + +Dans chaque maison où j'entrais, les hommes venaient bavarder: leur +seul travail est la chasse ou la pêche. Revenus au campement, ils +s'occupent à réparer leur barque ou leur traîneau; mais tous les autres +travaux sont l'apanage de la femme. + +«Quand une femme travaille, me disait Nianguine, un des Guiliaks qui me +furent le plus utiles, elle ne parle pas, et c'est pour l'homme autant +de gagné.» + +C'est lui aussi qui me disait un jour: + +«La femme est la servante de l'homme, mais les Guiliaks sont bons pour +elle, et quand une femme sage, travailleuse, féconde et pas bavarde +vient à mourir, nous la pleurons presque autant que si elle avait été +un homme!» + +Les femmes ont un rôle difficile: elles font tout à la maison, +préparent la soupe, donnent la nourriture à l'ours et aux chiens, +remaillent les filets, vident les poissons, vont au bois cueillir des +herbes et des baies, et fabriquent des vêtements pour elles, pour leurs +enfants et pour leurs maris. Les femmes sauvages de Sakhaline sont +parfois meilleures ménagères et surtout meilleures couturières que +leurs voisines, femmes des forçats russes. + +La cuisine qu'elles préparent et qui cuit dans les chambres au-dessus +du foyer, semble peu appétissante; le plat préféré des Guiliaks est +une gelée de graisse de phoque dans laquelle se trouvent quelques +framboises et fraises sauvages avec des petits morceaux de poisson +cru. Le «moudjé», moelle des os fémurs du cerf, est apprécié même par +les Russes, qui aiment plus encore le «kinguetcho». Ce dernier mets +est un pâté de truite et de keta (sorte de saumon); on laisse geler +ce mélange qui devient dur comme du bois, on le coupe en languettes +qui s'enroulent comme des papillotes; mangé à la croque au sel, ce +pâté, dit-on, serait un mets délicieux. Mais les pauvres Guiliaks +n'ont pas souvent, sur leur table, des plats de cette importance. La +viande d'ours, elle aussi, est rare, et l'on ne peut pas tuer un chien +tous les mois; on mange donc du poisson, et quand le poisson manque, +des racines. Lorsqu'ils prennent un poisson, ils en sucent presque +toujours, et avec une évidente gourmandise, la tête crue. + +Les femmes, lorsque je me trouvais dans leurs maisons, travaillaient +comme si je n'étais pas là, et ma présence ne semblait nullement +les gêner. Elles nettoyaient leurs marmites, remaillaient un filet, +cousaient un habit déchiré, cherchaient les poux dans la tête de leurs +enfants. Près d'elles, au plafond, pendait le berceau de leur plus +jeune enfant; c'était une sorte de planche en bois travaillé, munie +d'encoches à chaque côté; l'enfant y était ficelé et restait ainsi +suspendu pendant le jour seulement, car la nuit les bébés dorment près +de leur mère, dans des berceaux en bouleau. Pour endormir l'enfant +attaché à la planche, on ne le berce pas, on le balance. Les femmes +allaitent leurs petits, jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, parfois. +Lorsqu'elles donnent à téter à un bébé, les gamins de trois, quatre et +même cinq ans, se battent et se disputent le sein resté libre. + +[Illustration: BERCEAU GUILIAK.] + +[Illustration: BARQUE GUILIAKE.] + +La fumée, l'odeur de la cuisine et des gens, m'obligeaient bien +souvent à sortir de la maison, désireux d'aller respirer un peu d'air +pur; je parcourais le campement, suivi de tous les habitants; on +me montrait les travaux d'hiver dont il y avait tant de modèles à +l'Exposition de 1900, et on me proposait une promenade en barque. La +barque, qu'ils appellent «tou», est en bois de peuplier, les rames +sont en mélèze ou en sapin, et la grande perche en saule. La Tyme est +une large rivière au courant très impétueux; elle présente parfois des +rapides peu sensibles, mais dangereux pour les frêles canots employés +par les Guiliaks et qui ressemblent à des périssoires; le voyageur +doit s'asseoir au milieu, presque toujours au frais, car il y a de +l'eau dans le fond de la barque, le moindre mouvement, d'ailleurs, +fait vaciller la fragile nacelle. Les Guiliaks se meuvent cependant, +et avec une merveilleuse agilité; celui qui tient la perche est en +avant. Pendant tout mon voyage, l'eau était grosse et profonde, mes +compagnons ramaient et n'employaient que rarement la perche. J'aimais +pourtant ces excursions sur la rivière; mais la plupart du temps il +fallait revenir à pied au campement, tant il était long et pénible aux +rameurs de remonter le courant; le retour s'effectuait donc dans des +marécages; on devait passer à gué des ruisseaux, heureux lorsqu'un +arbre, tombé sur la rivière, pouvait servir de pont parfois dangereux. +Les affluents de la Tyme sont tous des torrents, qui coulent bruyamment +sur les cailloux; et c'est sur leurs bords que les chasseurs viennent +surprendre l'ours à son passage. + +Je remarquais souvent, dans le campement, des tas d'herbes sèches +que les indigènes mettent en guise de chaussettes dans leurs bottes, +et qu'ils ne changent pas très souvent. Des enfants jouant avec les +chiens s'y roulaient; d'autres, plus tranquilles, s'amusaient avec des +morceaux de bois grossièrement travaillés et qui représentaient les +différents mammifères et poissons connus par les Guiliaks, et surtout +des ours, des chiens et des phoques. + +C'était une occasion pour moi de compléter la collection d'objets que +j'avais commencée; ils vendaient d'ailleurs volontiers les objets +qu'ils pouvaient remplacer ou qu'ils avaient en double. Ils me les +offraient contre du thé, du pain ou du tabac. Ils n'avaient, il est +vrai, aucune idée du prix à demander, ils exigeaient pour un objet de +fer, un morceau d'étoffe qui était un talisman, le double ou le triple +du prix, et ne voulaient pas en démordre; pour les autres objets, ils +disaient au hasard un chiffre et tendaient l'objet dès qu'ils voyaient +sortir de ma poche la moindre pièce de monnaie. + +Ceux qui vivaient plus près des Russes connaissaient mieux la valeur de +l'argent; ils exigeaient même quelques pièces de bronze pour se laisser +photographier. C'étaient d'ailleurs ceux que j'aimais le moins, car les +forçats les avaient corrompus. + +Toutes nos conversations avaient lieu, moitié en langue guiliake, +moitié en langue russe; ceux qui parlaient cette dernière langue me +servaient d'interprètes. Ceux-là avaient, pour la plupart, appris +le russe grâce à un exilé politique qui s'occupait d'eux et qui les +aimait; l'un d'eux est même aujourd'hui élève à l'école de Vladivostok: +c'est mon guide Indine, un brave garçon qui voyagea longtemps avec +moi. Parmi les meilleurs, qui me rendirent service et dont les noms +reviendront plusieurs fois sous ma plume, je citerai Sanka, qui, +menuisier habile, me fit des modèles de maisons, de barques, de +traîneaux; Nianguine, que l'on disait sorcier, et qui me racontait des +légendes; Ytchi, un vieux bonhomme original; Tounk, un autre vieux, +inépuisable de complaisance; Konaksein, et Samgbine, et Lezgeng, et +tant d'autres, auxquels j'ajouterai deux jeunes gens très intelligents: +Bigonaïka, un peu corrompu par les Russes, et Driren, un aimable +mauvais sujet, le coq de son village, un véritable don Juan. Tous les +Guiliaks que je viens de citer n'habitaient pas tous le même village, +mais quelques-uns furent tour à tour mes compagnons de route. + +Si je pus ainsi commander à Sanka bien des objets, et acheter aux +autres tous les instruments domestiques, il y a une chose que je ne pus +jamais me procurer: un berceau ayant servi. Celui que j'ai exposé au +musée du Trocadéro est un berceau neuf; donner un berceau ayant servi, +c'est porter malheur à l'enfant qui y dormit. + +[Illustration: TYPE GUILIAK: PORTRAIT DU VIEUX TOUNK.] + +Nianguine m'offrit deux instruments de musique; le premier, le +«tinguil» est une sorte de violon, dont la corde est faite avec des +crins de cheval, et un «kongkong», lance de bois mince que l'on met +dans sa bouche, et que l'on fait chanter en secouant à petits coups la +ficelle qui y est attachée. Depuis l'Oural, les indigènes de Sibérie +connaissent presque tous cet instrument, dont le nom varie suivant les +peuplades. + +Il me fut très difficile de décider les Guiliaks à se faire mensurer, +mais bientôt ce fut pour eux un véritable jeu de savoir lequel avait +le plus gros nez, ou la plus large bouche. Je leur citai des chiffres +fantastiques, et fier était celui à qui je disais: + +«Toi, tu as une bouche énorme!» + +Les observations sur le corps humain furent rares; Indine seul se +laissa complètement mensurer, ainsi que son frère. + +Par exemple, il est une chose que je ne pus presque jamais obtenir +d'eux. Le Muséum d'Histoire naturelle fait, entre autres collections, +celle des cheveux des différentes races. Konaksein fut le premier à me +permettre de lui couper une mèche de cheveux; il fallait, en général, +échanger les cheveux contre des assiettes pleines de soupe, ou des +verres remplis de thé. + +Quand un Guiliak me vendait quelque chose, il avait une logique +d'Extrême-Orient. Je demandais un jour à Tounk de me vendre un petit +chien. + +«Cela te coûtera un rouble, me répondit-il. + +--Mais je veux le mâle et la femelle. + +--Alors ce sera trois roubles!» + +Je me récriai et j'expliquai à l'indigène que, je prenais deux bêtes +au lieu d'une, il fallait faire une diminution sur le prix total. + +«Ce n'est pourtant pas cher, me répondit Tounk, un rouble pour le +mâle, un rouble pour la femelle et un pour les petits qu'ils auront +plus tard!» + + + + +_CHAPITRE IX_ + +Chez les Guiliaks.--Mœurs et Coutumes.--Dots et Mariages.--Croyances +religieuses.--Légendes et Chansons. + + +Les villages sont en général habités par les membres d'une même +famille; chaque Guiliak vient au monde avec tant de pères et tant de +mères, qu'il est assez difficile de se retrouver dans le système des +parentés. Il appelle toujours «ytk», c'est-à-dire père, non seulement +son père, mais les frères et les cousins germains de son père, et +«ymk», c'est-à-dire mère, les sœurs et les cousines germaines de sa +mère. Tous les enfants de frères et cousins germains sont considérés +comme frères et sœurs, et sont distingués sous le nom de «rouer», +sorte de mot collectif comme l'est en allemand le mot «Geschwister». +La famille forme un clan très fermé, mais le mariage entre parents +n'est pas permis; le père a une très grande autorité sur ses fils, et +le frère aîné sur les frères cadets. Les familles sont groupées en +tribus, se vantant de descendre du même père, et chaque Guiliak sait +toujours le nom de sa tribu. Lorsqu'un enfant vient au monde, il reçoit +un nom; il existe un cycle de noms dans chaque tribu, où deux personnes +ne peuvent porter le même nom; si un enfant reçoit un nom déjà porté +par un homme encore vivant, l'homme ou l'enfant mourront dans l'année. +Lorsqu'un homme meurt, il est défendu de prononcer son nom; quand +vient la fête de l'ours, que l'on immole et envoie comme messager à +la divinité, afin d'obtenir du gibier et des poissons en abondance, +on bat la peau de l'ours en criant le nom du défunt; à partir de ce +jour, le nom peut être prononcé par tous, et sera donné à un enfant qui +naîtra dans la suite. Les noms de garçons sont choisis par le père qui +consulte sur cet objet les vieux de la famille; ils signifient souvent +force, courage, bravoure, intelligence, etc. Les noms de femmes ne sont +pas pris forcément dans le cycle de la tribu. + +J'ai vu telle fille qui s'appelait «incendie», parce qu'il y avait eu +le feu le jour de sa naissance, et telle autre qu'on nommait «abondance +de poissons», parce qu'elle était née au moment d'une pêche quasi +miraculeuse. Les enfants changent de nom quelquefois. Indine s'appelait +jadis Orone, il était alors chétif et mal portant. Le père vit en songe +son aïeul, qui lui conseilla de changer le nom de l'enfant: celui-ci +guérit aussitôt. + +Les enfants portent des talismans qu'un étranger peut difficilement se +procurer; les plus petits ont un grelot primitif attaché au cou, afin +qu'on les entende s'ils s'éloignent trop du campement. Ils vivent et +jouent ensemble, filles ou garçons; mais lorsque arrive l'époque de +la formation, les frères et sœurs ne doivent plus se parler, et s'ils +le font, c'est en détournant les yeux. C'est alors qu'on emmène les +garçons à la chasse, et que les filles travaillent à la maison. On a vu +combien petites sont les maisons, dix personnes y sont mal à l'aise; +il n'est pas rare d'y trouver cependant vingt habitants, composés d'un +vieillard, de ses enfants et petits-enfants. + +Les Guiliaks aiment beaucoup leurs enfants, ils sont fous surtout de +leurs fils; mais ils apprécient aussi leurs filles, qu'ils ne marieront +que contre une dot variant selon leur fortune. Beaucoup d'enfants +meurent en bas âge à cause du manque d'hygiène, de la saleté et de la +superstition. Quand les Guiliaks venaient me voir, c'était une joie +véritable pour eux que de recevoir quelques friandises pour les petits. +Il était amusant d'exciter leur indignation en leur proposant, par +plaisanterie, de leur acheter l'un d'eux. + +Ytchi avait deux femmes, il m'en aurait volontiers vendu une, +affirmait-il, mais c'est la jeune qu'il aurait gardée. + +«La première était pourtant la mieux, me dit-il, et, pour l'avoir, +j'ai payé la dot en donnant trois chiens au beau-père. La seconde est +beaucoup moins bien, et, ce qui n'est pas juste, elle m'a coûté plus +cher: j'ai donné au beau-père une barque, une lance, une marmite. Il y +a dix ans de cela, et je n'ai pas fini de payer la dot. Le beau-père +est mort, mais les frères de ma femme m'obligent à leur donner un chien +tous les ans! Je suis à l'âge aujourd'hui où l'on apprécie plus un +chien qu'une femme!» + +La dot que les Guiliaks appellent aujourd'hui, comme les peuples +musulmans d'Asie, le «kalym» est en effet constituée en chiens, +traîneaux, barques, marmites, etc. Les enfants sont parfois fiancés +au berceau, et l'on se marie très jeune; une femme est souvent mère +à treize ou quatorze ans, elle est très vite déformée et paraît fort +vieille à trente; elle vit moins longtemps que l'homme, et comme elle +est constamment dans la fumée, elle perd la vue en vieillissant. Quand +le père de la femme est vieux, il prend son gendre avec lui et la dot +est payée en jours ou mois de travail; si le père est mort, ce sont +les frères de la femme ou le tuteur qui reçoivent le kalym; j'appelle +tuteur l'homme qui a recueilli chez lui des orphelins, ce qui est +fréquent parmi les Guiliaks. Les fiancés vivent comme mari et femme +avant que le kalym ne soit complètement payé. Les parents de la fiancée +doivent lui donner une dot selon leurs moyens. Le mot mariage n'est +qu'à moitié juste, car il n'y a ni formalités, ni cérémonie; il y a +cependant un repas en quittant la maison paternelle, et un autre en +entrant sous le toit conjugal. Le mariage se défait aussi facilement +qu'il a été conclu; un mari peut renvoyer sa femme et réclamer la +reddition de la dot, un père qui trouve sa fille mal nourrie peut la +reprendre en rendant l'argent reçu. Les enfants appartiennent alors au +père. + +On remarque qu'en tout cela le consentement de la femme n'est pas +demandé. Le mari exige qu'elle soit douce et travailleuse, bonne +cuisinière et couturière expérimentée; elle doit lui donner des +enfants et surtout des fils. S'il se marie plusieurs fois, c'est que +la première femme vieillit et que ses moyens le lui permettent. Il ne +faut pas croire que la femme soit une esclave, on ne la bat pas et +les enfants l'honorent comme il sied. Souvent un Guiliak me faisait +une promesse que le lendemain il ne tenait pas; il me disait qu'il +reprenait sa parole et que la nuit lui avait porté conseil; c'était +simplement sa femme qui avait changé ses intentions. + +«Aimes-tu ton fiancé? disais-je à la jeune Nioufkouk. + +--Comment ne l'aimerais-je pas, puisqu'il a bien voulu me choisir, me +répondit la jeune fille!» + +Toute la femme guiliake est dans cette réponse, où elle reconnaît +d'aussi gentille façon la supériorité de l'homme et surtout le droit du +plus fort. + +Les femmes mariées se tiennent bien, elles travaillent à la maison, +et si elles sont dans la forêt à récolter des baies ou des racines, +elles sont accompagnées par un vieillard. Elles ont pourtant aussi +leurs faiblesses, si j'en crois mon jeune ami Driren, un Guiliak très +intelligent, assez joli garçon et beau parleur, l'effroi des maris et +le séducteur de l'île. + +«Je ne me suis pas encore marié, me disait-il un jour, à quoi bon +choisir mes femmes, quand elles me choisissent toutes.» + +L'infidélité d'une femme est admise dans un cas: lorsqu'un frère aîné +est en voyage, le cadet a le devoir de consoler sa belle-sœur: il a +sur elle pendant cette absence tous les droits du mari; la réciproque +n'est pas vraie, et jamais l'aîné n'a de droits sur la femme du cadet. +Ce serait presque là un cas de polyandrie, et si j'en crois les exilés +politiques qui ont vécu au milieu des Guiliaks, la polyandrie serait +très rare chez eux, mais existerait parfois cependant. Jadis, on aurait +vu, dit-on, des maris tuer leurs femmes prises en flagrant délit. Il y +a même chez les Guiliaks des suicides d'amoureux malheureux. + +Autrefois pour ne pas payer de dot, un Guiliak enlevait une fille dans +un village voisin, et un des gars du village frustré rendait à l'ennemi +la pareille; des guerres entre villages, des duels entre particuliers, +disent les vieux Guiliaks, vengeaient les rapts et les enlèvements; on +se battait en barques sur la rivière. Tout cela a disparu, sauf les +duels au bâton dans lesquels les Guiliaks sont passés maîtres, mais qui +ne sont plus aujourd'hui que des simulacres de combats. Le vol est peu +fréquent chez eux, et le meurtre plus rare encore; ils ont d'ailleurs +du jugement russe une peur affreuse, qui est pour eux mieux qu'un +commencement de sagesse. + +Le souvenir des guerres entre différentes familles est resté dans les +mémoires, et l'on raconte encore à ce sujet bien des légendes. C'était +presque un axiome qu'un meurtre devait être vengé par un autre. Il n'y +avait pas de déclaration de guerre; la famille dont un membre avait +été tué ou gravement offensé, attaquait l'ennemi pendant la nuit. Les +femmes et les enfants n'avaient rien à craindre, on ne leur faisait +jamais de mal. + +Quand un Guiliak meurt, on le brûle généralement; il y a cependant des +familles qui enterrent le corps sans le brûler. Chaque famille a son +cimetière et tous les amis sont invités à assister à l'incinération. +On fait une petite butte à l'endroit où le corps a été brûlé, et on +place une petite boîte en bois qui contient la tasse, la soucoupe et la +pipe du défunt; une petite poupée en bois est sur le tombeau des hommes +et un ornement quelconque sur celui des femmes. La moitié des objets +appartenant en propre au mort doit être détruite, et la moitié de ses +chiens immolés; plus on brûle de choses, plus le respect témoigné au +mort est grand. Certains Guiliaks croient que l'âme des morts passe +dans un autre monde où les riches seront pauvres et où les pauvres +deviendront riches. D'autres assurent, il est vrai, qu'après la mort +tout est fini. + +«Nous avons brûlé le corps de notre oncle, me disait un Guiliak, +d'ailleurs assez gaiement. + +--Et son âme, où crois-tu qu'elle soit maintenant? demandai-je. + +--Elle est brûlée aussi!» me répondit-il tranquillement. + +Le mort ne laisse pas de fortune à proprement parler, puisque la +propriété est collective, et que la maison appartient à la famille dans +laquelle il y a pourtant un maître qui est presque toujours le vieux. +Mais s'il a des objets qui lui sont personnels, ce sont les fils qui en +héritent, ou à leur défaut les frères. Les filles même peuvent recevoir +quelques objets, et le défunt en mourant a parfois exprimé des désirs +toujours respectés dans la suite. Les femmes et les enfants du mort +passent à son frère, mais si le fils aîné est déjà homme, c'est à lui +qu'il appartient de pourvoir à l'entretien de la famille. S'il ne reste +que des filles, la puissance paternelle passe au futur mari de leur +mère. + +Les maladies sont envoyées par Dieu qui punit par elles les péchés, +et les péchés des hommes sont toujours nombreux. Les plus graves sont +les suivants: le meurtre, le vol, le fait de laisser éteindre le foyer +ou d'y cracher, de faire cuire au feu et non au soleil la graisse de +phoque, etc. Les remèdes employés sont très primitifs, on soigne la +fièvre et les maux de tête en s'égratignant le front et en se pinçant +la peau jusqu'au sang; on guérit les yeux malades en y apposant du bois +de merisier humide; on s'applique sur le ventre de la terre sans glaise +ni cailloux en guise de cataplasme; les meilleurs remèdes d'ailleurs +sont des talismans. Il existe encore chez les Guiliaks des «chamanes», +sortes de médecins prêtres-sorciers qu'on appelle dans les maladies, +qu'on craint et qu'on vénère, car ils peuvent de loin envoyer bien des +maux. Ils ont toutefois perdu le caractère religieux, qu'ils ont encore +dans la région de l'Amour et du Baïkal. Ils viennent, coiffés d'un +inénarrable chapeau, vêtus de loques, ornés de grelots, de sonnettes, +de rubans où pendent des pattes de bêtes, des serres d'oiseaux, des +objets de fer; ils portent de grands bâtons ornés de chiffons et de +peaux de bêtes et parfois un tambour et un chapeau couvert de plumes et +de coquillages. + +Je désespérais de voir un chamane à Sakhaline, et Nianguine se +défendait d'en être un, bien que je fusse persuadé du contraire. Tous +les Guiliaks me demandaient des remèdes, et l'un d'eux me faisait +le plus mauvais accueil; je me doutais bien que c'était un chamane, +furieux de trouver en moi un concurrent. Un jour, un Guiliak s'était +blessé au bras; je me mis en devoir de lui laver la plaie et de lui +faire un pansement antiseptique; un sorcier survint et m'accusa de +vouloir tuer le malade en employant de l'eau pour le soigner. Effrayé, +celui-ci se fit panser par le sorcier qui lui mit sur la blessure des +herbes et des cheveux, et lui banda le bras avec un torchon sale. Le +plus étonnant fut qu'il guérit. Content de son succès, le sorcier +devint mon ami, et il me donna même un talisman que je conserve encore: +c'est une patte de jeune zibeline, entourée de trois cheveux gris de +vieille femme, qui doit me guérir de toute maladie de cœur, et que je +tiens à la disposition des lecteurs qui voudraient en faire l'essai. + +La seule prière du chamane est courte: «Mon Dieu, s'il vous plaît!» Il +réclame un chien pour payer ses services. Les chamanes disparaissent +peu à peu faute de clients, et l'on ne se réunit plus autour d'eux pour +prier comme autrefois: les Guiliaks m'ont dit qu'ils ne prient jamais. + +Ils croient à Dieu pourtant sans trop savoir ce qu'il peut être. + +«Où est Dieu,» demandai-je un jour? + +Et Nianguine de répondre: + +«Le Diable peut-être le sait!» + +Ils supposent cependant qu'il habite dans l'espace et non dans le +ciel. Il y a d'ailleurs une foule de petits dieux, de diables et +d'esprits qui habitent les eaux et les bois et cherchent presque +toujours à faire des farces aux malheureux mortels. Les esprits et les +dieux ne s'entendent certes pas toujours entre eux, ils se querellent, +et quelques-uns déjà sont morts ou disparus. C'est un péché de faire +mourir un dieu, et comme le foyer est quelque peu dieu, c'est un péché +que de le laisser éteindre. Le foyer est, pour ainsi dire, le dieu +de la famille. Quand celle-ci est trop nombreuse, que la vie devient +difficile pour tous, qu'il faut se séparer, l'aïeul donne au plus vieux +de ceux qui s'éloignent une partie du foyer. Bien que Sternberg, qui +connaît si bien les Guiliaks, le nie, je crois qu'il y a des idoles en +bois sculpté dans les arbres. + +J'ai d'ailleurs passé toute une soirée avec un dieu. J'habitais en +effet le plus souvent chez un forçat des environs; tout le jour, +j'étais chez les Guiliaks, le soir ils venaient chez moi; ils +mangeaient tout ce qu'ils pouvaient, puis s'étendaient sur le dos +et causaient avec moi en digérant. Deux d'entre eux jouaient avec +des cartes grossières et des allumettes servaient d'enjeux. Ils me +racontaient leurs misères, leurs démêlés avec les forçats, leurs +traditions et leurs légendes. Un jour, le vieil Ytchi me dit qu'il +avait un dieu chez lui. La mère d'Ytchi avait mis aux monde deux +jumeaux qui ne vécurent pas et le père tailla dans un arbre une idole, +représentation divine des défunts. + +«Va chercher ton Dieu, dis-je! + +--Je ne peux pas, car si j'y touche avec les doigts, je mourrai?» + +Un forçat consentit à aller chercher l'idole. Celle-ci fit bientôt son +entrée dans la chambre, Ytchi l'avait entourée d'herbes sèches, et le +forçat la portait au bout d'une ficelle. C'était une petite poupée de +bois, dont les yeux, la bouche, le nez et le sexe étaient grossièrement +indiqués. + +«Est-ce qu'il mange, ton Dieu, demandais-je au sauvage. + +--Oui! et de tout, mais de façon imperceptible! + +--Est-il bon? + +--Oh non, très méchant. + +--Alors, dis-je en riant, ce n'est pas un Dieu, mais un Diable!» + +Et Ytchi me répondit d'un ton convaincu: + +«C'est un petit peu un Dieu, et un petit peu un Diable!» + +Dieu pour ces pauvres gens est toujours en effet un être terrible: il +est tour à tour le vent qui souffle et qui fait chavirer leurs barques, +l'eau qui inonde leur campement et emporte leurs instruments et leurs +traîneaux, le feu qui brûle leur maison et les quelques objets qu'elle +renferme. + +«Tiens, voilà ton Dieu», dit le forçat en renversant d'une claque la +petite idole! + +Les Guiliaks se levèrent épouvantés. Je chassai le forçat et, tirant +sur la ficelle, je parvins à remettre le Dieu sur ses pieds. Pour le +calmer, je fis des offrandes, je lui offris du riz et du tabac. + +«Dieu est bon aujourd'hui, me dit alors Ytchi, tu vois, il ne s'est pas +fâché!» + +Dans les légendes qu'ils me racontaient, les esprits, les diables et +les dieux tenaient aussi la plus grande place, et c'était toujours du +mal et non du bien qu'ils faisaient aux hommes. Les légendes étaient +simples, tristes et monotones comme leur vie; elles duraient des +heures entières, elles prenaient l'enfant au berceau pour le conduire +vieillard à la tombe; celui-ci vivait simplement presque sans aventure, +c'était l'existence même d'un Guiliak que les vieux me racontaient; +de temps à autre, quelques détails obscènes qui les faisaient rire +tous aux éclats. Les chiens, les phoques et les ours surtout étaient +les héros ordinaires des fables et des histoires que les indigènes +préféraient; d'autres animaux terribles étaient décrits, tels que se +les représente l'imagination d'un peuple craintif et enfant. Il y a, +d'après eux, à Sakhaline une bête malfaisante que l'on entend crier +parfois dans la forêt; les Guiliaks se cachent alors et se jettent la +figure contre la terre, ils ne continuent leur route que lorsque le +silence le permet; le chasseur qui rencontre cette bête, est perdu; +elle est plus petite qu'un chien, elle a le poil court de la couleur +de la loutre des rivières; elle s'arrête devant le chasseur qui tire +aussitôt sur elle; elle se transforme alors et ce n'est plus un seul +animal qui menace, mais dix, vingt, cent bêtes qui finalement se +précipitent sur le malheureux et le dévorent. + +«Si ceux qui l'ont rencontrée ne sont jamais revenus, demandai-je, +comment savez-vous qu'elle existe? + +--Les vieux nous l'ont dit, et les vieux ne se trompent pas!» + +Les Guiliaks improvisent aussi des chansons en marchant dans la forêt; +ils disent que le temps est beau, que le poisson est nombreux dans la +rivière, que les enfants se portent bien; ils racontent tout ce qu'ils +voient et tout ce qu'ils savent de nouveau. Ils chantent l'hôte qu'ils +viennent de recevoir, célèbrent sa générosité, vantent le thé et les +aliments qu'il leur a offerts. L'amour tient aussi une grande place +dans leurs légendes et dans leurs chansons; quelques-unes sont plus que +grivoises, et il y en a beaucoup que je ne saurais reproduire ici. Dans +quelques autres, il y a beaucoup de poésie et de sentiment. + +Une jeune fille chante: «J'entends la voix de tes chiens, là-bas, au +haut du village, ils courent joyeusement. Ah! mon bien-aimé, j'entends +aussi ta voix qui passe par-dessus les peupliers chantants. Tu ne m'as +pas oubliée, te voilà, te voilà! Le traîneau est devant le village. +Mon Dieu, mon Dieu! tu le traverses sans t'y arrêter. Mes larmes +tombent en claquant sur mes genoux, une de l'œil droit, puis une de +l'œil gauche. Quel chagrin! je ne puis aller te chercher et te prendre +dans la montagne où me guetteront tant de mauvais esprits. Méchant que +j'aime tant, que je ne vois plus jamais, que je ne fais qu'entendre +quand tu passes, oublieux, devant ma porte! Un petit oiseau m'a dit un +jour en songe: tu t'es donnée à lui, dans la grande forêt, lorsque tu +cueillais des sanglantes framboises, il retournera à la maison et ne se +souviendra plus jamais de toi. Hélas, je t'aime toujours!» + +[Illustration: VOMITE, POÈTESSE GUILIAKE.] + +Dans ses chansons, le Guiliak se vante d'être volage; la suivante en +est une preuve. L'âme d'une jeune femme qui vient de mourir chante: +«Homme trompeur et méchant que j'aimais! Tu m'as dit: «Nous souffrons, +nous ne pouvons nous aimer librement; fuyons dans la nuit de la mort; +tuons-nous!» Puis tu m'as dit: «Commence». J'ai entendu en expirant les +aboiements de tes chiens qui t'emportaient sur ton traîneau. La mort +avec toi aurait été douce; étant seule, mon âme a peur et a froid.» + +L'idée du suicide poursuit les amants malheureux dans tous les +récits que racontent les Guiliaks. Il y a des récits lamentables. +Nianguine possédait un répertoire très riche. Il parlait d'une voix +sourde, en fumant. Il buvait du thé et avait pour cela une capacité +extraordinaire: je lui ai vu boire, en racontant une longue histoire, +dix-huit grands verres de thé. Dans les moments palpitants, il poussait +de sourds meuglements, et il envoyait sa fumée tristement en l'air: +peuh! peuh! Les autres l'écoutaient avec recueillement. + +Un jour, il commença une histoire des plus banales, celle d'un Guiliak +qui avait épousé une femme accomplie, devenue une mère féconde. Un +jour, dans la forêt, ce Guiliak rencontra des esprits qui avaient +pris la forme de petits renards. Ils apparaissaient sur la route, et +lui barraient le passage quand il voulait revenir à la maison; ils +disparaissaient quand le pauvre homme reprenait le chemin de la forêt. +C'étaient les serviteurs d'un puissant esprit devenu amoureux de la +femme guiliake. Le mari erra ainsi des jours et des nuits. Il put +après quelques semaines revenir à la maison. Un spectacle horrible +l'attendait: sa femme et ses enfants avaient été coupés par l'esprit en +tout petits morceaux, et ses chiens pendus par la queue aux arbres du +rivage!» + +Nianguine s'arrêta alors, sa voix était devenue lamentable! Il éclata +en sanglots: + +«Qu'as-tu? es-tu malade, demandai-je? + +--Non, c'est ce que je raconte qui me fait pleurer moi-même!» + +Le pauvre homme essuya ses yeux avec sa manche et ajouta: + +«Une pareille émotion me prend toujours à cet endroit de mon récit; je +raconte souvent cette histoire, mais je ne peux jamais la terminer.» + +Et comme moi, mes lecteurs ignoreront toujours la fin de cette +épouvantable aventure! + + + + +_CHAPITRE X_ + +Chez les Aïnos.--Croyances et superstitions.--La maison aïno.--Le type +aïno. + + +Les Aïnos vivent dans la grande presqu'île méridionale de l'île de +Sakhaline, sur les côtes et sur le bord des rivières. Lorsqu'on suit +la route si mauvaise qui va de Korsakovsk jusqu'à la rivière Naïba, on +trouve, après avoir franchi la ligne de partage des eaux formée par les +monts Tounaï, qui séparent le bassin de la Soussouïa de celui de la +Naïba, un premier campement aïno, à côté du village russe de Takoe; ce +campement est situé à 63 verstes de Korsakovsk; 13 verstes plus loin +vient, près du village russe de Galkine-Vravski, le village aïno appelé +Séantsi. Le village aïno de Takoe ne comprend que huit maisons et celui +de Séantsi n'en a que trois. Notons ensuite sur la Naïba, une série +de campements de deux à sept habitations, chacun d'eux en général à +l'embouchure d'une rivière. + +Sur la côte occidentale de la presqu'île s'échelonne une autre série +de petits villages, parmi lesquels se distingue Estury. A Estury, les +Aïnos se sont mêlés aux Guiliaks, et les demi-sangs nés de ces unions +mixtes présentent presque tous les mêmes caractères: ils ont le crâne +guiliak et le système pileux aïno. + +[Illustration: LA MONTAGNE AU PAYS DES AÏNOS.] + +Les Aïnos se donnent à eux-mêmes le nom d'Aïno qui dans leur langue +signifie «homme», et l'île de Sakhaline est appelée par eux l'île des +Aïnos «Aïnomisouri.» C'est à tort que bien des ethnographes prononcent +le mot _Aïno_ comme s'il était écrit _Aïnosse_; l's que j'ajoute +lorsque j'écris le pluriel du mot _Aïno_ est simplement le signe +ordinaire de l'orthographe française. + +Les Aïnos et les Guiliaks ont un grand nombre de coutumes communes, +qui sont nées des mêmes nécessités et des mêmes exigences de la +vie. Ils habitent la même île, sont soumis aux mêmes conditions +atmosphériques, sociales et économiques; ils sont, au nord comme au +sud, des chasseurs et des pêcheurs. Les Aïnos vivent peut-être mieux +que les Guiliaks, grâce aux Japonais, qui ont établi des pêcheries non +loin de certains villages, et qui les emploient comme ouvriers. Les +Japonais leur ont apporté et vendu des instruments moins primitifs que +ceux dont se servaient jadis les indigènes de l'île, et leur ont donné +une vague idée du confort, si l'on peut employer ce mot en parlant des +Aïnos. + +Au premier abord, l'Aïno semble plus arriéré et plus bas dans +l'échelle des peuples que le Guiliak lui-même. Il est plus réservé, +moins confiant et moins communicatif. Dès qu'un étranger entre dans +sa hutte, le Guiliak aime à rire, à plaisanter, à jouer comme un +très jeune enfant; l'Aïno parle peu; il reste grave et sérieux. Les +conversations que les Aïnos ont eues avec moi, et dont je relaterai +quelques fragments, étaient empreintes de mélancolie, et les légendes +qu'ils racontaient, le plus souvent pleines de tristesse. Ils sont +certainement plus perfectibles que les Guiliaks. Il y a aujourd'hui +au Japon, dans l'île de Yéso, des écoles florissantes que fréquentent +les Aïnos, et il ne faut pas oublier que beaucoup de Japonais, parmi +les plus intelligents de Tokio, sont, bien qu'ils s'en défendent, des +descendants d'Aïnos. La population japonaise semble être un mélange +de races diverses, parmi lesquelles les Aïnos n'ont pas produit les +individus les moins intelligents. + +Les savants ne sont pas fixés sur la race à laquelle ils doivent +rattacher les Aïnos. Certains voyageurs en font les autochtones des +îles de Sakhaline et de Yéso; d'autres les considèrent comme les +membres d'une grande famille qui comprendrait, en outre, les peuples +primitifs de l'Amérique du Nord; il y en a qui les rapprochent, les +uns des Mongols, les autres des Coréens. Le docteur Kirilov, qui a +longtemps vécu à Sakhaline, comme médecin officiel du district, et +qui a étudié avec le plus grand soin les Aïnos, les fait venir de +Polynésie; l'opinion du docteur Kirilov est combattue par M. Bœlz, le +médecin si connu de l'empereur du Japon. Le docteur Bœlz a surtout vu +les Aïnos du Japon. Il admet que les invasions ont séparé des peuples +de même race et rejeté vers l'est les ancêtres des Aïnos; dans une de +ses brochures, il rapproche de curieux portraits de Russes et d'Aïnos, +et il est évident qu'on est très étonné de voir la ressemblance qui +existe entre certains d'entre eux, entre le comte Tolstoï, par exemple, +et tel Aïno du Japon. Les mensurations que je faisais sur les Aïnos +et sur les forçats venus du sud de la Russie étaient très semblables, +et j'attends avec curiosité l'opinion que donnera en les étudiant le +savant anthropologue du Muséum, M. le professeur Hamy, à qui elles ont +été confiées à mon retour. + +On trouve moins d'Aïnos capables de comprendre la langue russe, que de +Guiliaks; par contre, quelques-uns parlent le japonais et cinq d'entre +eux l'écrivaient même, lors de mon passage dans leur village. + +Il y a aujourd'hui un petit dictionnaire russo-aïno, qui ne veut pas +dire que les Aïnos aient ou aient eu une langue écrite, bien qu'ils +s'en vantent couramment. Un jour, disent-ils, le Dieu japonais vint +rendre visite au Dieu aïno: celui-ci pria son confrère à dîner: le +repas fut copieux. Que peuvent faire deux Dieux lorsqu'ils se trouvent +ensemble? ils se grisent. Le Dieu aïno fatigué, s'endormit bientôt, +et le Japonais profita de son sommeil pour lui voler sa grammaire et +sa langue écrite. Voilà pourquoi les Japonais savent lire et écrire, +tandis que les Aïnos sont restés des ignorants. + +Je cite cette légende, car on la retrouve chez tous les indigènes de +Sibérie: chez les Guiliaks, c'est le vent qui emporte dans la mer le +livre du Dieu endormi. + +Ces deux légendes sont évidemment de date assez récente. + +Les Aïnos n'ont pas à la vérité un dieu, mais des dieux; toute force +de la nature qui les accable sans qu'ils la comprennent devient dieu +ou diable, selon le plus ou moins de mal qu'elle leur fait. Dieu vit +dans l'espace et non dans le ciel et il est assisté de nombreux petits +dieux, sous-dieux et esprits de toute espèce; il y a aussi des diables, +toujours malicieux et cruels. Quand on cherche à obtenir à ce sujet une +explication, on s'aperçoit qu'ils confondent les dieux et les diables, +et que l'un nomme dieu ce que l'autre appelle diable. A mon avis le +mot et l'idée de diable sont récents chez les Aïnos, et leur furent +donnés par les Russes. Ils croient simplement qu'il existe une quantité +innombrable de dieux ou d'esprits, qui sont capricieux, et qui ont les +mêmes défauts que les hommes. Ils admettent très bien l'existence du +dieu russe enseigné par les popes; ce n'est qu'une nouvelle puissance à +ajouter à la liste si longue de leurs divinités. + +Les dieux sont très jaloux les uns des autres; non contents de jouer +de mauvais tours aux hommes, ils se querellent et se battent, et +malheur au pauvre Aïno qui passe au milieu d'eux pendant le combat! +Le vent et la pluie sont des ennemis acharnés, ainsi que la mer et +le tonnerre, le soleil et la neige, le feu et l'eau. Les esprits du +feu même se haïssent entre eux, et s'il y a dans une même maison deux +foyers, il ne faut pas porter de la cendre ou de la braise de l'un +dans l'autre, car la guerre s'élèverait entre eux. Quand deux dieux se +battent, l'un parfois tue l'autre; les Aïnos le croient fermement. Il +est interdit aussi de porter du feu du foyer hors de la maison. Enfin, +hiver comme été, le feu doit brûler dans le foyer sans s'éteindre, car +le feu qui s'éteint est un dieu qui meurt. Quand ils s'endorment ou +quand ils s'absentent, les Aïnos couvrent le feu de cendres, afin de +trouver le lendemain ou à leur retour quelques braises rouges encore. +Si le feu est éteint, on ne peut le rallumer qu'à l'aide du briquet; +les allumettes ne peuvent guère servir que pour la pipe. + +Laisser tomber dans l'eau un tison, une allumette ou même une simple +cigarette, est un péché; car le feu est vaincu par l'eau: un esprit +de l'eau tue un esprit du feu. Le temps n'est pas encore loin où l'on +faisait du feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre. +Deux hommes tenaient horizontalement un morceau de bois, dont le milieu +reposait sur un autre, perpendiculairement placé, une extrémité en +terre. Deux autres hommes prenaient des lanières attachées au second +morceau, qu'ils faisaient vivement pivoter sur lui-même de droite à +gauche, puis de gauche à droite, et ainsi de suite, tandis que leurs +compagnons appuyaient de toutes leurs forces sur le premier. Le +frottement produisait d'abord beaucoup de fumée, puis du feu. Les deux +morceaux de bois étaient respectés, et participaient en quelque sorte à +la divinité. + +Les Aïnos sont si terrifiés par les dieux, qu'ils pensent à eux à tout +instant: quand ils mangent, quand ils boivent, quand ils fument, ils +font toujours quelque offrande. Ils en font parfois en se couchant, et +s'ils voyagent, ils trouvent, sur la route, des endroits où vivent des +esprits avides de présents; il y a aussi des pierres sacrées, qu'il +faut particulièrement vénérer. + +Ils offrent enfin à leurs dieux ce qu'ils appellent des «inaos»: ce +sont des morceaux de bois terminés en copeaux, fixés souvent à de +très longues perches. A chaque circonstance importante de la vie, ils +dressent les inaos: il y en a de tous les côtés de la maison, on en +pare la cage de l'ours, on en élève dans la plaine au bout de grandes +perches plantées en terre; il y en a à la barque et au traîneau. Les +inaos jouent un peu le rôle des cierges de la religion chrétienne, mais +il faut voir surtout en eux un reste du culte chamaniste et un souvenir +des sacrifices humains. Le haut de l'inao est la grossière image d'une +tête à forte chevelure, et le bâton représente le corps; il y en a même +qui montrent un sexe grossièrement façonné. Ces derniers se placent en +général sur des tombeaux. + +[Illustration: INAOS OU OFFRANDES ÉLEVÉES EN L'HONNEUR DES DIEUX PAR +LES AÏNOS.] + +Puisque j'ai parlé du chamanisme, je dois faire observer que les +sorciers-prêtres, les chamanes, ont presque disparu chez les Aïnos, et +qu'il n'y a pas chez eux de femmes chamanes. Un Russe de Sakhaline, qui +connaissait très bien le pays et les Aïnos, m'a dit qu'on ne trouve +guère aujourd'hui que trois ou quatre chamanes parmi les Aïnos. Comme +les maladies sont des châtiments envoyés par les dieux et quelquefois +même des méchancetés gratuitement faites par eux, le chamane vient au +secours des malades. Il n'est au fond qu'un charlatan. + +Ce sont parfois les anecdotes qui peignent le mieux le caractère +des peuples; en voici une qui me paraît typique. Poutka, un de mes +compagnons, était un grand Aïno, assez jovial, d'une complaisance sans +limites. Il portait une longue barbe noire, et sous ses vêtements +déchirés, il avait l'air d'un vrai brigand; il était aussi doux qu'il +paraissait terrible. Il venait souvent me voir avec un Aïno plus âgé, +qui se nommait Otaka et qui était le plus intelligent de la région. +Otaka me disait des légendes tristes d'une voix mélancolique; il +parlait très bien le russe. Il m'expliquait les croyances populaires. + +«Le pope russe veut, disait-il, me convertir à sa religion, et il +n'est que le prêtre d'un faux dieu. Il nous dépeint son dieu comme bon, +comme toujours prêt à protéger les hommes et à leur pardonner. Un dieu +si bon ne peut exister, et s'il existe, il est bien inutile qu'on le +prie, puisqu'il ne peut pas faire le mal. Les esprits sont méchants, +et ils s'amusent à nous voir souffrir. Souvent un pauvre petit rat +sort de son trou près du campement, nos chiens courent à lui aussitôt; +ils sautent, ils aboient, et le font trembler par ce bruit pour lui +formidable; ils lui barrent le chemin qui le conduirait à sa tanière, +ils le saisissent, jouent avec lui, et le font souffrir bien longtemps. +Vois-tu, les esprits et les dieux sont pareils à des chiens, et le +pauvre petit rat, c'est le malheureux Aïno qu'ils torturent à leur +fantaisie!» + +Je demandai à Otaka s'il croyait qu'on pût attendrir, en priant, les +dieux et les esprits. + +«Non, je ne le crois pas, répondit-il. Quand la neige tombe ou quand +la mer est furieuse, l'Aïno perdu dans la forêt ou ballotté dans sa +barque, pleure et prie quelquefois; mais la neige continue à tomber et +la tempête est parfois plus forte. Les dieux épargnent seulement les +hommes qui leur font souvent des offrandes et leur donnent à boire et à +manger. Une prière pour eux ne signifie rien!» + +C'est le même Otaka qui me disait un jour: + +«Le pope m'a raconté que nous avons une âme, et que cette âme plus +tard habitera avec Dieu. Je ne crois pas cela. Si les morts vivaient +dans un autre monde, ils s'occuperaient encore de nous. J'ai eu un +fils qui est mort jeune et un père qui vécut très longtemps; je pense +souvent à eux, je me rappelle leurs paroles; s'ils étaient aujourd'hui +avec Dieu, ils me l'auraient fait sentir; ils me l'auraient fait +savoir; car ils m'aimaient trop pour me laisser inconsolable et pour me +voir pleurer si longtemps. + +--Il y a un proverbe dans mon pays, dis-je à Otaka, qui prétend que +lorsqu'on est mort, c'est pour longtemps. + +--Ton proverbe est un menteur, répartit Otaka, quand on est mort, c'est +pour toujours.» + +Comme la plupart des autres Aïnos, Poutka, au contraire, croyait à la +métempsychose; d'après ce qu'il m'expliquait, l'âme de l'homme qui vit +honnêtement habitera plus tard le corps d'un animal d'ordre supérieur, +c'est-à-dire qu'il deviendra phoque ou chien, ours peut-être. + +Otaka me fit assister à une scène originale, qui eut lieu vers le +soir, et dont je fus le témoin secret. Des Aïnos d'un village voisin +avaient été sur mer par un gros temps, et leur barque, emportée par +un courant sans doute, se brisa contre un écueil, ou du moins ce fut +ce qu'on se figura quand, quelques jours après, la mer en rejeta les +épaves sur le rivage. Les gens du village attendirent quelques jours +encore, et l'un d'eux découvrit, à la marée descendante, deux cadavres +presque méconnaissables. On apporta alors devant la mer ce qui avait +appartenu aux défunts, et on décida de donner aux dieux des eaux, les +objets les plus importants, les lances et les sabres. Quelques hommes +s'en saisirent et les brisèrent, puis ils coururent en criant vers la +mer; ils agitaient en leurs mains les tronçons de sabres et de lances, +et les frappaient les uns contre les autres; ils entrèrent dans la mer +et y jetèrent tour à tour les débris qu'ils tenaient. Les spectateurs +étaient nombreux, mais les femmes n'assistaient pas à la cérémonie. +Les Aïnos poussaient des sanglots et des cris perçants; ils revinrent +enfin silencieusement à la maison; la nuit était déjà profonde, et les +chiens du campement, épouvantés par le bruit inaccoutumé qu'ils avaient +entendu, aboyaient longuement et lugubrement dans les ténèbres. + +Il ne faudrait pas croire qu'Otaka eût l'esprit préoccupé par les +grands problèmes de la vie; loin de là; ce n'était qu'un brave homme, +doux et intelligent, qui se sentait tout petit et très faible devant +les dangers trop fréquents, de la mer et de la forêt. Il me disait ses +souffrances avec mélancolie, mais sans amertume; l'existence, dure +pour lui, l'était aussi pour tous les autres, et comme eux, il était +résigné à son sort. A quoi bon lutter? Aux pauvres gens tout est peine +et misère! + +Il trouvait aussi que la vie avait des joies nombreuses; il était le +plus souvent en proie à un vague effroi; mais comme il semblait, sinon +heureux, du moins content, quand, dans sa maison, il jouait avec ses +enfants! Il leur faisait avec son couteau des jouets bizarres, ayant +toujours son bon sourire grave et ses yeux si rêveurs. Sa maison était +la plus propre et la plus vaste du campement. + +Comme chez les Guiliaks, autour des maisons sont des dépôts de +poissons, installés sur pilotis, une cage pour l'ours, et une longue +perche horizontale à laquelle sont attachés les chiens. Plusieurs +familles habitent souvent sous le même toit; trente personnes vivent +parfois ensemble, et tel campement, qui ne comprend que trois huttes +de bois, a pourtant quatre-vingts habitants. Il y a souvent plusieurs +propriétaires et toujours un maître. Chez Otaka, chez Bigoumka, un +autre Aïno, riche et intelligent, il y avait même des serviteurs, que +leurs maîtres habillaient, nourrissaient et mariaient. + +La maison aïno est toujours plus grande que la maison guiliake. On +y entre par une sorte de hutte, formant tambour; la pièce comprend +souvent deux foyers, et j'ai vu des fenêtres dans deux ou trois +endroits. Les foyers sont au ras du sol, et non surélevés, comme chez +les Guiliaks. Outre les vêtements en peaux de bêtes, et les objets +en bois ou en écorce, les Aïnos ont des vêtements en fils d'orties, +qu'ils tissent eux-mêmes, et des pots et des marmites que leur ont +vendus les pêcheurs japonais. Au fond, en face de la porte, est la +place de l'hôte vénéré, et à gauche de l'entrée, sur des planches, +ou le long du foyer, est celle du maître de la maison. Ils vendent, +eux aussi, volontiers, les objets qu'un étranger désire, et celui-ci +obtient tout plus facilement, s'il veut bien offrir de l'eau-de-vie à +toute la maisonnée. Le tabac a aussi le plus grand succès; les femmes, +et même de tout petits enfants, fument avec joie leurs longues pipes. +Personnellement, j'offrais de l'argent, du tabac, du riz, du pain, mais +jamais d'eau-de-vie, bien que toujours on m'en eût demandé. + +Ils refusaient de vendre les objets qui avaient un caractère +religieux, mais offraient toujours d'en fabriquer de semblables à +mon intention. Ils m'invitaient quelquefois à leur dîner, que je +contemplais plus que je ne le partageais. Ils mangent la tête et la +queue de saumons crus, et crus aussi, des harengs; ils ne salent jamais +le poisson, si ce n'est avec de l'eau de mer. Le hareng se mange en +général avec le chou de mer, qui est vivement préparé, arrosé seulement +d'eau très chaude, et dont l'odeur est insupportable, même à un nez peu +délicat. + +Les Aïnos se laissent mensurer assez facilement la tête, sinon le +corps. Ils me disaient toujours que c'est un péché que de montrer son +corps; et pourtant, quand le soir j'entrais dans les huttes je voyais +presque toujours les maris et les femmes, couchés autour du foyer et +nus sous la même peau ou la même couverture. Je dois à la vérité de +déclarer que le corps de la femme aïno, de Sakhaline, ne tenterait que +rarement le pinceau ou le ciseau d'un artiste. + +[Illustration: TYPE AÏNO.] + +Les Aïnos sont de taille moyenne, grands même quelquefois; ils ont +de grandes mains et de grands pieds. La tête paraît toujours longue, +à cause de la barbe qu'ils portent; mais, chez les types sans barbe, +on la trouve plutôt ronde. Sur tout le visage est une expression de +mélancolie et presque de crainte. Le front est semblable à celui des +Européens. Les oreilles sont grandes, le lobe qui n'existe guère chez +les Guiliaks est peu apparent; le nez est semblable à celui de la +race blanche, et très différent du nez aquilin des Mongols; la bouche +grossière, large, est dessinée de façon rudimentaire. Les yeux, d'un +brun très foncé, sont tout à fait horizontaux; ceux des enfants sont +ronds, jusqu'à un certain âge; les cils qui les abritent, ne sont pas +plantés à la mongole; les sourcils épais rappellent ceux des petits +russiens. En un mot, par leurs pommettes saillantes seulement, le type +aïno pourrait être rangé parmi les Mongols. + +Le système pileux est très développé chez les Aïnos; ils ont en général +une barbe noire, très touffue, qui leur cache la bouche; les joues +disparaissent sous les poils, dont quelques-uns sortent des oreilles +et du nez. J'ai constaté que si les jambes et les bras étaient velus, +le corps l'était moins que je ne m'y attendais. Avec leurs grandes +barbes et leurs longs cheveux, ils ressemblent souvent à des popes, +et plus d'un Russe à qui je montrai, sans leur en dire l'origine, des +photographies d'Aïnos, ont cru y retrouver des compatriotes. + +Lorsqu'on aperçoit de loin les femmes, qui sont notablement plus +petites que les hommes, on hésite sur leur sexe, car elles semblent +porter de formidables moustaches; au moment du mariage, elles se +tatouent la lèvre supérieure, et elles y tracent une large bande +bleue qui se relève en crocs sur le visage. L'opération a des suites +désagréables, car le visage de la femme enfle de disgracieuse façon. +Leur nez est quelquefois très amusant et ressemble à une petite boule +de graisse, perdue entre deux joues rebondies. Elles ne sont pas +toujours laides; il y en a même de très gentilles; on peut le constater +par les photographies. Elles portent souvent de volumineuses ceintures, +faites de gros anneaux, dans lesquels passent des anneaux plus petits. +Les robes des enfants sont ornées d'anneaux, de boutons en métal, et +dans le dos, de perles de couleur et de talismans. + + + + +_CHAPITRE XI_ + +Chez les Aïnos.--Mœurs et Coutumes.--Le Mariage.--La +Maternité.--Occupations des indigènes.--Cérémonies funèbres. + + +On a vu combien peu j'ai parlé des vêtements, de la cuisine, de la +maison et du campement des Aïnos; c'est que je veux raconter ici les +coutumes spéciales à ces indigènes, tandis qu'il suffit de noter d'un +mot des mœurs, des habitudes et des objets qui sont décrits déjà dans +le chapitre consacré aux Guiliaks. + +J'eus souvent l'occasion de photographier des enfants aïnos; les plus +grands posaient gaiement et sans se faire prier, montrant, dans un bon +gros rire, leurs dents blanches comme du lait. Les petits étaient plus +méfiants. + +Les Aïnos adorent leurs enfants et les gâtent beaucoup; ceux-ci +poussent en liberté dans le campement. Que de fois, lorsque je donnais +des bonbons aux Aïnos, j'ai vu les gamins accourir! l'indigène cassait +les friandises entre ses dents et les partageait en donnant la becquée +à chaque enfant. Il y en avait parmi eux de tout petits, qui se +traînaient avec peine encore, et qui me suivaient avidement en ouvrant +une bouche gourmande. + +[Illustration: UN ENFANT AÏNO.] + +[Illustration: LES GAMINS D'UN VILLAGE AÏNO.] + +Dès le plus jeune âge, on reconnaît à la coiffure les filles et les +garçons; les filles gardent toujours les cheveux comme les leur a +donnés la nature, tandis que les garçons les portent très longs par +derrière, mais coupés ras sur le front, coiffure qu'ils garderont +d'ailleurs toute leur vie. Un petit triangle en étoffe ornée de perles +blanches et bleues, leur pend sur le front; c'est une sorte d'amulette, +que les parents refusent toujours de vendre. Les enfants, quoique +sales, sont habillés avec un soin relatif. + +Les pères emmènent leurs fils encore très jeunes à la chasse et à la +pêche; on leur montre les travaux qu'ils devront faire plus tard à +leur tour; les petites filles, de leur côté, regardent leurs mères qui +travaillent à la maison. Il est presque impossible de connaître l'âge +des enfants; les Aïnos et les Guiliaks ne savent jamais leur âge. Un +vieillard répond toujours qu'il est très vieux et qu'il n'a jamais +pensé à compter chacune de ses années. + +La puberté ne vient pas très tôt chez les Aïnos; mais dès qu'elle +apparaît, les enfants pensent au mariage; un garçon peut se marier à +treize ans, et une fille à douze; c'est après le mariage que cette +dernière commence à se tatouer la lèvre supérieure. Les parents +fiancent leurs enfants, parfois au berceau et sans les consulter; on ne +demande pas, en principe, l'avis des mères, bien qu'elles aient souvent +une grande influence sur les décisions que prendront leurs maris. + +[Illustration: JEUNE FILLE AÏNO.] + +Lorsque chez les Aïnos, un jeune homme désire se marier, il s'en va +à la chasse, et traverse quelques villages; si, dans l'un d'eux, il +trouve la fille qui lui plaît, il s'inquiète aussitôt de la dot qui +sera exigée, et le mariage est bientôt décidé. La jeune fille n'est pas +consultée, la gloire d'avoir été choisie doit suffire à son ambition. +Il n'y a aucune cérémonie à l'occasion du mariage: la dot est payée par +les parents du jeune homme. Pour certains, elle se compose de quatre ou +cinq chiens, pour d'autres, d'une dizaine de zibelines; elle comprend +parfois une barque ou un traîneau. Souvent aussi, le jeune homme +travaille un temps fixé chez son futur beau-père. On peut dire que, dès +son entrée chez celui-ci, il a les droits de l'époux et qu'il en use. +Si le beau-père n'a pas de fils, il garde toujours le jeune ménage avec +lui; autrement le mari emmène sa femme, lorsque la dot est payée, chez +son père, chez son frère aîné, ou bien encore dans une maison neuve, +spécialement construite par lui. + +Dans un ménage sur six, à peu près, la femme est plus âgée que +son mari; il y a même parfois dix ans, vingt ans de différence. +Quelquefois, en effet, le frère aîné meurt, laissant une veuve et un +frère cadet; celui-ci épouse alors la femme de son frère, ce qui est +pour lui une économie, car cette femme appartenant déjà à sa famille, +il n'a pas de dot à verser. Avec des unions si mal assorties, il est +fréquent que la femme ne puisse pas longtemps suffire au travail de +la maison: une femme chez les Aïnos est vieille à trente-cinq ans; +elle est déjà déformée par la maternité et accablée par des travaux +trop rudes. Le mari épouse alors une seconde femme, et il la prend la +plus jeune possible pour qu'elle travaille plus longtemps. La première +femme reste, en général, la vraie maîtresse de maison; chaque femme vit +dans une hutte spéciale, mais les enfants des deux lits ont des droits +égaux. Les Aïnos assez riches pour se payer le luxe de deux femmes +jeunes, le font avec joie: celles-ci vivent ensemble sans jalousie, et +dans ce cas, me disait un Aïno avec mépris, elles n'ont pas plus de +valeur l'une que l'autre. + +Le docteur Kirilov a trouvé plusieurs cas de polyandrie: il a vu onze +hommes qui vivaient avec cinq femmes, et une autre fois, une femme +de plus de trente ans, qui habitait avec deux hommes, l'un âgé de +vingt-cinq ans, et l'autre n'en ayant que treize. Je suis entré dans +une maison où trois frères vivaient avec une seule femme; j'ignorais +ce détail et je demandai à l'un d'eux, en montrant un gamin qui jouait +dans le sable devant la porte: + +[Illustration: UN RICHE AÏNO.] + +«C'est ton fils? + +--Non, répondit-il, c'est le nôtre à tous les trois!...» + +Il y a aussi de malheureuses filles, très pauvres, qui vont servir +dans les huttes voisines; leur vertu court grand risque pendant un +tel voyage; quelquefois pourtant, elles trouvent un mari dans l'une +d'elles; enfin, il y a des Aïnos qui recueillent chez eux une orpheline +qu'ils élèvent, et qui devient souvent la concubine du père ou du fils +de la maison, des deux même parfois. La femme légitime ne dit rien et +doit fermer les yeux sur les infidélités de son mari qui ne lui rend +pas toujours la pareille; la femme, en effet, qui trompe son mari peut +être chassée par lui. Quant à son complice, il est jugé par les vieux +du village qui le condamnent à des dommages-intérêts; l'amende est +payée en chiens; mais si le condamné est trop pauvre, il entre comme +domestique chez celui qu'il a offensé. Un vieux garçon n'a pas le droit +d'être au nombre des juges; car, me disait Poutka, un vieux garçon est +un être profondément méprisable. + +Il est vrai que le mari pourrait chasser sa femme et divorcer, mais il +ne le fait que rarement, dans ce cas en effet, le beau-père ne rend pas +la dot, et le mari perd alors et la femme et l'argent. + +Les femmes Aïnos ne sont pas très fécondes, parce qu'elles +nourrissent beaucoup trop longtemps leurs enfants, presque toujours +trois ans; elles ont de trois à cinq enfants. Quand une femme est +grosse, chacun la respecte et l'honore; lorsqu'elle sent les premières +douleurs, tous les hommes doivent quitter la maison, elle-même +va souvent dans une petite cabane qu'on a construite pour elle à +l'écart. Les femmes lui prêtent toujours assistance: on croit que +l'accouchement est plus ou moins pénible, selon les péchés qu'elle a +commis. Le mari, cependant, entre dans une maison voisine de la sienne, +et il se couche sans mot dire auprès du foyer, il reste ainsi sans +bouger et silencieux, jusqu'au moment où il apprend la naissance de +l'enfant. Il lui est alors permis de boire un peu d'eau et de manger +du poisson; mais il n'ose pas encore parler, il lui est défendu de +boire de l'eau-de-vie, il doit éviter tout péché, car c'est le moment +où une partie de son âme passe dans le corps de son enfant. Ses amis +l'invitent à sortir, lui offrent d'aller chasser avec eux: il faut +qu'il refuse leur invitation, et pendant six jours, il reste couché; +le septième jour, tout lui est permis, il rentre alors dans sa maison, +va voir sa femme et le nouveau-né, reprend ses travaux et sa vie +habituelle. + +Il est toujours très rare de voir un mari assister à l'accouchement de +sa femme. Celle-ci, de son côté, ne peut regarder son bébé que deux +heures au moins après sa naissance. Pendant deux jours, elle ne peut +manger que du riz, et l'eau lui est interdite; le troisième jour, +le régime est déjà moins sévère et elle peut manger tout ce qui lui +plaît; mais elle ne saurait toucher au foyer, les esprits du feu s'en +fâcheraient, car elle est encore impure et souillée; le sixième jour, +elle prépare un peu de nourriture avec de l'eau qu'elle va chercher +elle-même, et le septième elle reprend ses occupations journalières. + +J'ai assisté au premier lavage d'un enfant nouveau-né: une femme +l'avait couché dans de l'herbe, sur ses genoux, elle prenait de l'eau +dans sa bouche et elle la crachait vivement sur le corps du bébé en le +râclant avec un copeau mou. On m'a assuré que parfois le lavage est +plus complet, et que, dans certains villages, on se sert l'hiver d'eau +glacée. De toute façon le premier lavage de l'enfant est souvent aussi +le dernier de son existence. + +La femme reprend donc son travail au bout de sept jours. Son rôle dans +la maison est important: elle doit surveiller et élever les enfants, +faire le ménage, soigner les bêtes et les gens, coudre les vêtements, +nettoyer les fourrures rapportées de la chasse, fabriquer les robes et +les bottes en peau de poisson, cueillir des baies et des racines, et +les préparer pour l'hiver, aller chercher des orties, les nettoyer, les +tisser, en faire de l'étoffe, et je suis sûr que j'oublie encore de +noter ici quelques-uns de ses travaux. + +L'homme, lorsqu'il est au campement, fait des instruments de pêche +et de chasse, fabrique des pièges à loutres et à zibelines, répare +la barque et le traîneau. Il quitte souvent le village. Tantôt il +va rendre visite à des amis: on peut dire que tous les Aïnos se +connaissent et lorsque l'un d'eux en rencontre un autre, il demande +toujours: + +«Comment se porte-t-on dans ton village?» + +La pêche occupe beaucoup les Aïnos. La rigueur du climat les oblige, +en effet, pendant l'été, à prendre et mettre en réserve des poissons +pour tout l'hiver. Ils se lèvent parfois avant le soleil, font glisser +silencieusement leurs barques longues et étroites sur la rivière, et +ils regardent ce que fait le poisson: si celui-ci est au fond de l'eau, +ils le harponnent et le jettent sur la paille qui remplit le fond du +canot. Au mois d'août, passent des bancs de poissons en rangs si serrés +qu'on peut les prendre à la main; le plus souvent, les pêcheurs se +servent de longs filets. + +Les chefs des pêcheries japonaises les engagent parfois comme +ouvriers, par exemple dans les pêcheries dirigées par M. Damby et par +M. Biritch; ils font bien leur travail, mais ils sont insouciants du +lendemain, et, dès qu'ils ont gagné une petite somme, ils n'ont plus +envie de travailler; ils ne s'aperçoivent qu'un morceau de pain est le +dernier de la maison qu'après l'avoir mangé. Il y en a pourtant qui +fournissent, dit-on, à l'industrie, 4 000 à 5 000 francs de poissons +par an. + +Ils pratiquent la chasse, soit le long des rivières, où ils harponnent +les phoques, soit dans la forêt, où ils tuent des animaux à fourrures; +les uns ont des arcs et quelques autres des fusils. La moyenne de +la chasse d'automne est, par chasseur, de six à dix zibelines, cinq +écureuils et une ou deux loutres. Dans certains villages du nord, les +Aïnos louaient jadis la chasse aux Guiliaks qui venaient du nord au sud +en descendant la rivière Poronaï. + +Lorsqu'il devient vieux, l'Aïno est respecté: il reste à la maison, +et c'est lui qui, l'hiver, raconte les histoires et les légendes qu'il +a lui-même entendues pendant sa jeunesse. Il dit les guerres soutenues +jadis contre les Japonais et les luttes terribles des villages ennemis. +Il répète des histoires ou des chansons mélancoliques et tristes, dans +lesquelles arrivent les aventures les plus épouvantables aux chasseurs +et aux pêcheurs, et où les acteurs principaux sont l'ours, le phoque ou +des bêtes fantastiques. On écoute ces légendes avec intérêt, et aussi +avec respect, car les vieux, même les plus arriérés, sont supérieurs +aux jeunes: ils ont vu et ils ont vécu. Lorsqu'un vieux meurt, le +désespoir du village est infini, ils le pleurent avec des sanglots +intarissables; ils ont très peur de la mort et il n'est pas rare de +voir un Aïno sangloter sur la tombe d'un homme qu'il ne connaissait pas. + +Les maladies dont sont affligés les Aïnos, et qui souvent les +emportent, viennent du manque d'hygiène et de la saleté; les maladies +de peau sont fréquentes, et doivent être attribuées, sans doute, à +l'abus qu'ils font des plats de poisson pourri; les poumons sont +parfois malades, la tuberculose existe, mais est cependant plus rare +qu'on pourrait le croire. La variole est l'ennemie la plus redoutable; +sur les bords de la Naïba, plus de cent Aïnos moururent en 1894 de +cette maladie. Les Japonais leur apportèrent une terrible influenza en +1895; c'est avec eux aussi qu'est venue la syphilis. + +Les Aïnos sont aujourd'hui moins nombreux que jadis, et il semble aussi +qu'autrefois ils avaient plus d'enfants. Quand un malade souffre d'une +maladie nerveuse, de la petite vérole ou même d'une autre maladie, +ils disent qu'un dragon est entré dans son corps et qu'il faut l'en +chasser; ils nettoient à fond le foyer, puis entourent le malade +en silence, et le battent en poussant de grands cris; ils jettent +certaines plantes odoriférantes sur le sol, courent, en faisant de +grands gestes, choquent des sabres pour effrayer le mauvais esprit. Le +chamane, s'il en est un dans le village ou dans les campements voisins +vient ensuite et a recours à la magie; si un médecin russe passe, on +le consulte aussitôt. Le chamane, coiffé d'un grand bonnet orné de +talismans, ne vient guère que la nuit chez les malades. + +[Illustration: FAMILLE AÏNO.] + +L'homme qui se sent mourir exprime ses dernières volontés, qui +seront respectées. Lorsqu'il a rendu le dernier soupir, on lui ferme +les yeux, on l'enveloppe dans une natte faite d'herbes spécialement +coupées dans les marais, et on le porte à la place qu'il occupait +d'ordinaire dans la maison, les pieds tournés vers la porte. On pleure +abondamment; puis les hommes sortent, et pendant que, vautrées autour +du cadavre, les femmes sanglotent, les hommes fabriquent un cercueil en +bois. + +Le lendemain, on place le mort dans le cercueil et on l'enterre près de +la maison, mais très peu profondément. On met près de lui des objets +dont il pourrait avoir besoin, une pipe, du tabac, un couteau, un +briquet. Sur le tombeau, on dresse un inao et on place une lance la +pointe en terre; sur l'inao est grossièrement représenté ou sculpté le +sexe du défunt. J'ai pris dans un de ces cimetières, une tête de phoque +qui portait elle-même un inao dans les narines et dont nul ne voulut +m'expliquer la signification. + +Le vol d'un crâne de phoque placé sur un tombeau est un crime, celui +d'un crâne d'ours est plus grave encore; on comprend donc quels dangers +courrait un voyageur qui, pour enrichir une collection d'anthropologie, +rassemblerait des crânes humains. + +Ce fut grâce aux forçats que j'en pus rapporter pour le Muséum; eux +seuls m'indiquèrent les endroits où il était possible d'en trouver. + +Après la mort d'un Aïno, on partage l'héritage entre les enfants, si +le défunt n'en a pas décidé autrement. Les instruments de pêche et de +chasse reviennent aux fils; les outils, les plats, les instruments +de cuisine, sont pour les filles. Les femmes continuent à habiter la +maison du défunt, qui est une propriété de famille et non une propriété +particulière. Ce sont les vieux qui font le partage; le frère n'a pu +disposer que des objets qui lui sont personnels, et c'est toujours, par +tradition, le fils aîné qui devient le maître de la maison. + +On ne prononce plus jamais le nom du mort, et si un étranger le fait +devant quelqu'un de la famille en deuil, celui-ci baisse la tête et +s'en va sans répondre. Les enfants ne parlent plus jamais de leur père; +on craint les morts, c'est pourquoi leur souvenir est mal conservé. + +Il ne reste, par conséquent, que quelques légendes dans la mémoire du +peuple: les Aïnos n'ont pas d'histoire. + +Les Aïnos aiment à raconter des vieilles histoires, à chantonner des +chansons d'amour: on y entend des amoureux pleurer la mort de celui +ou de celle qu'ils ont aimé; les femmes sont moins matérielles que +leurs époux, dont elles célèbrent surtout l'adresse, la bravoure et +l'honnêteté; les hommes en effet pleurent leur femme, mais semblent +regretter surtout la bonne soupe qui leur manquera désormais. Voici, à +ce propos, un couplet d'une chanson caractéristique: + +«Jamais je ne retrouverai une ménagère pareille à toi! Quels bons repas +tu savais me préparer; je me jetais dessus comme le chien sur sa proie, +et la graisse me coulait sur la barbe et sur les mains, que je léchais +ensuite avec tant de plaisir!» + +On conte que les femmes se sont jadis donné la mort sur le tombeau du +bien-aimé, et l'on montre sur le bord de la mer une pierre, que l'on +nomme la Désolée: elle ressemble grossièrement à une femme. La mer +lui avait pris son mari, qu'elle appela des jours et des nuits sur le +rivage; elle refusait toute nourriture et se tenait debout sans bouger; +au bout de quelques semaines, ses cris cessèrent et peu à peu, les gens +du village la virent se changer en pierre. + +Lorsque surgissent des difficultés entre des villages ou des +particuliers, les vieux s'assemblent et jugent; ils le font d'ordinaire +honnêtement. Le vol est sévèrement puni, on coupe le doigt du voleur, +qui se laisse faire sans résistance, d'après ce que m'ont dit les +indigènes. Quand le voyageur Poliakov quitta le pays des Aïnos, il +venait d'être volé par une femme; il ne se douta jamais qu'on coupa à +celle-ci trois doigts pour la punir. + +Dans certains villages, le principal juge est le «tchatcha», sorte de +chef de village qui passe sa fonction en mourant à son fils préféré. +Les crimes sont très rares et ils étaient avant l'arrivée des Russes, +punis avec une atroce sévérité. Le temps n'est pas loin où les juges +invitaient les gens d'un campement à piquer tour à tour un meurtrier +avec leurs couteaux. L'assassin était ensuite attaché à sa victime et +on enterrait le mort avec le vivant. + + + + +_CHAPITRE XII_ + +La Fête de l'Ours chez les Aïnos.--Respect religieux pour l'Ours.--La +veille de la fête.--Discours à la victime.--Le sacrifice.--Après le +sacrifice. + + +Les Aïnos, comme les Guiliaks d'ailleurs, s'emparent, chaque année, +d'un jeune ourson; ils l'enferment dans une cage de bois, et la plus +vénérée de leurs femmes est chargée de le nourrir avec le plus grand +soin. Lorsque la bête atteint l'âge de deux ans, les indigènes invitent +leurs amis, et, au cours d'une fête pittoresque dont on lira plus loin +les détails, ils immolent solennellement l'ours en le chargeant de +leurs commissions pour le dieu de la forêt, près duquel son âme vivra +désormais. L'ours, quoi qu'on en ait dit, n'est pas considéré comme +un dieu, il est le messager que la divinité écoute favorablement. Son +nom est si respecté qu'on le donne à l'hôte dont la visite semble +un honneur: j'ai entendu dire parfois, quand j'entrais chez des +Aïnos--réflexion flatteuse entre toutes: + +«Ah! voici l'ours qui vient.» + +Toutes les populations si diverses de la Sibérie ont, pour l'ours, +une semblable vénération. Les Samoyèdes, qui habitent sur le bord de +l'océan Glacial, disent que son âme est immortelle, et qu'il est le +fruit de l'amour coupable d'une femme et d'un démon. Les Ostiaks du +bassin de l'Ob le nomment fils du ciel, et chaque chasseur qui le +rencontre fait, après l'avoir tué, des excuses à son cadavre. Les +Bachkirs de l'Oural prétendent qu'il est le fils d'un dieu puissant, et +qu'il sait tout. C'est un ancien khan, disent les habitants de l'Altaï, +qui a eu la fantaisie de se métamorphoser en bête. Ce n'est pas un +khan, répondent les Toungouses du fleuve Amour, c'est un prêtre et un +sorcier! + +«Il est plus qu'un animal et moins qu'un homme, me disait gravement un +vieux Khirghize nomade; mais il est plus fort que le premier et plus +intelligent que le second; il est loin de nous en ce moment et pourtant +il nous observe et il nous entend!» + +[Illustration: DÉPART POUR LA FÊTE DE L'OURS CHEZ LES AÏNOS.] + +Les Bouriates de la région du Baïkal prétendent que Dieu passait +un jour à cheval: il rencontra sur sa route, le plus fort de tous les +hommes qui le fit tomber. Furieux de sa mésaventure, Dieu changea +l'homme en ours; celui-ci conserva sa force et son intelligence, et +reçut quelques privilèges divins, dont les hommes ne connaissent pas +exactement l'importance. + +De pauvres Mongols, qui pratiquent la religion bouddhique, m'ont dit +que l'Homme-Dieu, incarnation vivante de Bouddha, vit dans un monastère +du Thibet, et élève un ours, dont il écoute les conseils. Certains +Orotchones considèrent l'ours comme un dieu déchu, qui fut vaincu par +un dieu plus fort. + +J'ai remarqué, en outre, que les indigènes de Sibérie n'aiment pas à +prononcer le mot d'ours: ils disent «le petit vieillard, le maître de +la forêt, le respecté, le savant», et le plus souvent ils le nomment +d'un seul mot court et typique: «lui»! Certains sont plus familiers +et l'appellent «mon cousin»; pour le paysan russe, il est simplement +«Michka», ce qui est le diminutif du prénom Michel. Et Michka est très +malin et très intelligent; il est bon aussi parfois, et il a épargné +bien des gens épouvantés à sa vue, qui se sont excusés de venir le +déranger dans sa solitude. + +Même en Europe, on a pour l'ours une considération particulière, très +méritée au dire des plus célèbres dompteurs, qui voient en l'ours le +plus intelligent et le plus perfectible de tous les animaux féroces. +Les Allemands des bords du Rhin l'appellent «mon oncle», et dans +tous les jardins zoologiques la cage de Martin est la plus entourée; +voyez son succès au Jardin des Plantes. A Saint-Pétersbourg il en a +plus encore: il fait des cabrioles, il joue à saute-mouton avec ses +compagnons, à la grande joie du public; et dans une vaste cage, sont +de gentils oursons, auxquels les enfants font boire de l'hydromel et +qui, reconnaissants, lèchent affectueusement les mains de leurs petits +bienfaiteurs. + +La fête de l'ours a lieu dans l'île de Sakhaline, chez les Guiliaks +comme chez les Aïnos. Les condamnés politiques qui ont habité parmi les +Guiliaks et qui ont étudié leurs mœurs, prétendent que la fête a perdu +chez ces indigènes du moins, tout caractère religieux: il semble que la +fête de l'ours n'ait pas toujours existé chez eux; elle est surtout une +fête aïno. + +[Illustration: PROMENADE DE L'OURS.] + +L'ours qui doit devenir chez les Aïnos le héros et la victime de la +fête, est pris très jeune dans la forêt; il est enfermé dans une cage +en bois, de forme cubique, non loin de la maison de son maître, et il +n'en sort que l'été pour aller, harnaché de cordes et de lanières, +se baigner dans la rivière voisine; tous les gens du campement le +suivent et le contemplent en lui adressant des paroles amicales. Il +appartient presque toujours au plus riche du village, mais chacun tient +à honneur de contribuer à sa nourriture. C'est, en général, l'aïeule +respectée qui lui apporte sa pitance, mais il est quelquefois nourri +par des jeunes filles; il reçoit sa part de tous les plats que mangent +les Aïnos et souvent la meilleure part. On lui donne de la soupe de +poisson, du saumon cru, une côtelette de chien, et, en été, des baies, +groseilles ou framboises sauvages, dont les ours sont toujours très +friands. La nourriture lui est apportée sur une pelle en bois, qu'on +passe à travers les barreaux de la cage, et celle-ci est protégée par +des inaos. J'ai déjà expliqué ce que sont ces inaos, dans le chapitre +précédent. + +La fête de l'ours a toujours lieu l'hiver et pendant la nuit. Deux ou +trois jours avant la cérémonie, de tous les villages même les plus +éloignés, viennent des Aïnos; il faut être bien malade ou bien impotent +pour n'y pas y assister. Le jour qui précède la fête est consacré aux +pleurs; l'avant-veille on a surtout bu, dansé et chanté. + +Les hommes fabriquent des inaos de grandeur différente, c'est là un +travail qu'une femme ne saurait exécuter sans péché; les inaos faits, +il faut préparer le dîner, et par conséquent tuer quelques chiens. Les +femmes cependant tressent, avec des lianes, une longue ceinture que +l'ours devra revêtir à l'heure du sacrifice, et à laquelle pendent de +petits sacs, où l'on enferme un peu de chacun des mets préparés pour +la fête: poisson sec, graisse de phoque, viande de chien, riz, tabac, +etc. Ce sont là des provisions pour la route, assez longue, que suivra +l'âme de l'ours dans son voyage vers la divinité. Les jeunes filles ont +une tâche spéciale, elles font avec des lianes et des herbes de longues +boucles d'oreilles qui pareront la tête de la victime. + +[Illustration: LA CAGE OÙ L'ON ENFERME L'OURS QU'UNE FEMME VIENT +NOURRIR] + +[Illustration: BAIGNADE DE L'OURS EN ÉTÉ, IL EST ACCOMPAGNÉ DE TOUS LES +GENS DU CAMPEMENT.] + +[Illustration: FABRICATION DES INAOS POUR LA FÊTE DE L'OURS.] + +Les vieilles ont aussi leur fonction, et leur rôle n'est pas le +moins fatigant. Rangées autour de la cage, à quatre pattes, presque +vautrées, la figure couchée sur les mains et le derrière en l'air, +elles pleurent, elles gémissent, elles sanglotent. Chaque fois qu'une +vieille arrive au campement, elle descend du traîneau, et se dirige +vers la cage pour prendre part à l'étrange concert. Les vieilles se +relayent, et, à tour de rôle, vont dans une des huttes du campement +dormir et manger. Devant un tel spectacle, on conçoit que l'ours +devienne nerveux; il comprend que quelque chose d'extraordinaire se +prépare, et tourne effrayé dans sa cage en hurlant lugubrement. Le +signal des pleurs est toujours donné par celle qui, pendant deux ans, a +pris soin de l'ours, et qui lui a chaque jour porté sa nourriture. + +Ces longues lamentations des vieilles n'existent plus aujourd'hui dans +tous les villages; elles ont même presque disparu chez les Aïnos du +sud. Ce sont là des mœurs, à la fois très sauvages et très bizarres, et +ce qui va suivre devant l'être encore davantage, j'éprouve le besoin +d'affirmer ici que tous les détails qu'on lira ont été scrupuleusement +contrôlés. + +Des danses ont lieu dans la maison et auprès de la cage; les hommes +dansent d'un côté, les femmes de l'autre; l'accompagnement n'est pas +fait par des instruments, mais par des sons inarticulés et rythmés, +poussés bouche fermée et avec le gosier. Nul n'a fait, bien entendu, +toilette pour la cérémonie: un Aïno n'a qu'une chemise, et il la porte +jusqu'à ce qu'elle tombe en lambeaux. + +Tous ces préparatifs, travaux, danses et lamentations durent deux +ou trois jours. Quand vient le dernier soir, tout est prêt, les +chiens sont tués et cuits, la graisse de phoque est fumante, le riz +bouilli, les feuilles de tabac déchirées, et les pots remplis de +«saké», eau-de-vie de riz que les Japonais ont fait connaître aux +Aïnos. Pendant la soirée, il y a une scène de pleurs dans la maison +du propriétaire de l'ours. Celui-ci a fait l'exposition de toutes ses +richesses; sabres japonais, lances primitives, fourrures, tout est +étendu au fond de sa cabane ornée d'inaos neufs. Dans la plupart des +villages, la scène de pleurs est courte, et le saké tout chaud délie +les langues et réjouit les cœurs. + +Vers deux heures du matin, les vieux se lèvent, quittent la hutte et +se dirigent vers la cage de l'ours, devant laquelle quelques vieilles +infatigables gémissent encore. Le plus éloquent des vieillards, +particulièrement respecté, fait un signe, chacun se tait, et il adresse +doucement à l'ours un long discours. Les termes du discours diffèrent +selon les orateurs; mais, à part quelques phrases d'improvisation +personnelle, le fond en est toujours le même: + +«N'aie pas peur, ours, ami vénéré, que nous aimons tous. Tu sais +combien nous nous sommes montrés bons pour toi. Rappelle-toi ta +naissance dans la forêt mystérieuse et terrible! Tu étais petit quand +nous t'avons rencontré, que serais-tu devenu sans nous! Nous t'avons +pris dans nos bras; pour te réchauffer nous te serrions contre notre +poitrine, et nous t'avons donné une bonne soupe pour calmer ta faim. +Tu as eu vite confiance en nous, tu jouais comme un petit gamin, et tu +nous léchais la figure et les mains. Mais après t'avoir nourri, cher +ami, nous aurions pu te laisser dans la forêt; nous sommes de pauvres +gens et une bouche de plus à nourrir épuise vite nos maigres provisions +d'hiver, surtout quand le nouveau venu a un appétit comme le tien, soit +dit sans reproche. Et cependant nous t'avons pris chez nous, tu as vécu +dans notre village, nous t'avons nourri et choyé comme notre plus cher +enfant! Tu t'en souviens, n'est-ce pas? Et quelle belle cage toute +neuve nous avons construite! Et quels bons bains dans notre rivière! Et +les poissons que nous avons pêchés pour toi; les gigots de chiens que +nous t'avons offerts, et les framboises que femmes et enfants allaient +cueillir pour toi, parce qu'ils connaissaient tes goûts, gourmand +que tu es! Car tu es gourmand, cher vieil ami, et dans la forêt où +tu devais vivre, tu n'aurais jamais pu manger à ta faim. L'hiver, tu +aurais eu froid dans la neige, tandis qu'ici nous entourions ta cage de +paille et tu dormais tranquillement au chaud. Tu n'as jamais manqué de +rien. Aussi vois comme tu es gras, et comme tu es beau! + +«Eh bien, aujourd'hui, nous célébrons une grande fête, dont tu es le +héros vénéré. Les cris, les pleurs, les danses, te l'ont déjà fait +comprendre. N'aie pas peur pourtant; nous n'allons pas te faire de +mal; nous voulons simplement te tuer et t'envoyer au dieu de la forêt, +qui t'aime et que nous craignons. Nous allons t'offrir un bon dîner, +le meilleur de tous ceux que tu auras mangés chez nous, et nous te +pleurerons tous ensemble! L'Aïno qui te tuera est le meilleur tireur +d'entre nous, il est là, il pleure et il te demande pardon; tu ne +sentiras presque rien, ce sera si vite fait! + +«Nous ne pouvons pas toujours te nourrir, tu dois bien le comprendre. +Nous avons assez fait pour toi; c'est à ton tour maintenant de te +sacrifier pour nous. Tu demanderas à Dieu de nous envoyer, pour +l'hiver, beaucoup de loutres et de zibelines, et pour l'été prochain, +des phoques et du poisson en abondance. N'oublie pas nos commissions, +nous t'aimons bien et nos enfants ne t'oublieront jamais!» + +La femme chargée de nourrir l'ours s'avance alors tristement, portant +les derniers mets destinés à la victime; elle les lui donne à travers +les barreaux, puis se laisse tomber comme une masse, près de la +cage, en poussant des sanglots. L'émotion est bientôt générale, les +vieilles retrouvent de nouvelles larmes et les hommes poussent des cris +étouffés. L'ours n'ose pas manger, de plus en plus épouvanté, bien +qu'entre deux sanglots, les vieillards lui crient: + +«Mange, cher ami, notre enfant, mange et ne crains rien!» + +La gourmandise est enfin la plus forte, et l'odeur de la délicieuse +graisse de phoque, et d'un excellent filet de chien, décide l'ours, qui +reprend courage et croit trouver dans l'apaisement de son appétit la +fin de tous ses tourments. + +[Illustration: LES INSTRUMENTS DE LA FÊTE DE L'OURS.] + +Un peu de clarté apparaît à l'horizon, le jour va bientôt naître +et les jeunes gens accourent; ils enlèvent quelques planches de la +cage et cherchent à passer une corde ou une courroie autour du corps +de la bête; ils piquent l'ours avec un grand bâton, afin qu'il se +lève et qu'on puisse plus facilement le harnacher. L'ours est parfois +très énervé, partant très méchant, il cherche à mordre et à griffer. +La courroie passée, on ne laisse que quelques barreaux de la cage, +et l'ours saute aussitôt par-dessus. A la courroie sont attachées de +longues lanières, les Aïnos s'y cramponnent de chaque côté de l'ours et +en nombre égal. Ainsi tenue, la bête ne peut qu'avancer ou reculer, les +mouvements à droite ou à gauche lui sont rendus impossibles. + +C'est alors qu'il faut lui passer l'autre ceinture, celle dont nous +avons parlé plus haut, et que les femmes ont tressée avec tant de +soin; la tâche n'est pas facile, elle est même dangereuse, et un brave +seul, auquel de copieuses libations ont donné du courage, est capable +de tenter l'aventure. Il s'approche, et doit, d'un mouvement brusque, +passer les mains sous les pattes de devant, en appuyant en même temps +sa poitrine sur le front de la bête afin de n'être pas mordu. L'ours +est souvent très fort et plus grand qu'un homme; et l'imprudent ivrogne +est souvent renversé et va rouler dans la neige, salué par les cris +et les plaisanteries ironiques des spectateurs; il se pique au jeu, +recommence, et parfois le sang coule; mais l'ours est si énergiquement +garrotté, qu'il ne peut faire de blessures bien graves; d'ailleurs, +une blessure en pareille fête est un honneur et un présage de joie et +de richesse pour la vie entière. Un jeune homme est toujours avide de +gloire et désireux de conquérir, sous les yeux des femmes, un renom de +bravoure, et les félicitations des vieillards. + +La ceinture attachée, les jeunes gens percent les oreilles de l'ours +et lui passent les longues boucles d'oreilles préparées par les jeunes +filles. On entoure son cou de quelques inaos, on lui fait faire trois +fois le tour de la cage, puis le tour de la maison de ses maîtres, +et de celle du vieillard qui a prononcé le discours. Si l'ours est +trop agacé, il faut l'entraîner, et il se prête de mauvaise humeur +aux différents épisodes de la cérémonie. Parfois pourtant il comprend +que toute résistance est inutile, et il obéit sans plaintes et sans +gémissements. Il en est aussi de plus pratiques, qui flairent les +provisions de route suspendues à la ceinture, déchirent les sacs et en +dévorent le contenu. + +On attache alors l'ours à un arbre, qui a été préalablement orné +d'inaos, et près duquel est un arbre paré lui aussi, mais moins +somptueusement. L'animal tourne autour de l'arbre, tandis que l'orateur +désigné s'approche, tenant dans la main un long bâton, portant un inao. +Son discours est parfois très long, il dure jusqu'aux premiers rayons +de l'aurore; il y a des villages où le premier discours n'a pas lieu +et où les recommandations paternelles du vieillard ne sont dites que +devant l'arbre du sacrifice. + +[Illustration: LE SACRIFICE.] + +«Souviens-toi! s'écrie le vieillard, souviens-toi. Je te rappelle +encore ta vie entière et les services que nous t'avons rendus! A toi +maintenant de faire ton devoir. N'oublie pas ce que je t'ai demandé: +tu diras aux dieux de nous donner la richesse; que nos chasseurs +reviennent de la forêt chargés de fourrures rares, et d'animaux à la +chair nourrissante; que nos pêcheurs trouvent des bandes de phoques +sur le rivage et en mer et que leurs filets craquent sous le poids +des poissons. Nous n'espérons qu'en toi; les mauvais esprits rient de +nous, et trop souvent nous sont défavorables et malfaisants, mais ils +s'inclineront devant toi. Nous t'avons donné la nourriture et partant +la joie et la santé; nous te tuons maintenant, pour qu'en revanche tu +envoies la richesse à nous et à nos enfants.» + +L'ours, de plus en plus agité, écoute tous ces longs discours sans +conviction; il tourne autour de l'arbre, et gémit tristement. Pour lui +donner du courage, et pour lui montrer la route à suivre, on appelle un +chien, et on le pend devant lui à l'arbre voisin. + +Dès que paraît le premier rayon du soleil, un Aïno, debout à quelques +pas de l'ours, tend son arc, vise au cœur et lance une flèche +meurtrière dans la poitrine de la malheureuse bête. Comme l'a dit le +vieillard, on a choisi le meilleur tireur, et presque toujours la mort +est instantanée. Près du cadavre, aussitôt, le tireur abandonnant son +arc, se jette à terre, et la femme qui a, chaque jour, porté à l'ours +sa nourriture, tombe à côté de lui en sanglotant; les vieux et vieilles +les imitent, pleurant et criant. + +On apporte alors à la bête morte un peu de nourriture, du riz, des +pommes de terre sauvages, on lui parle, on la plaint, on la remercie. +Des enfants effrayés se sauvent tout en larmes, d'autres sont félicités +de leur courage, quand ils s'approchent sans peur du cadavre. On enlève +avec respect les inaos qui forment la parure du défunt; on coupe +ensuite la tête et les pattes de la bête que l'on dépèce aussitôt; la +peau sera employée, on en fera une pelisse ou une couverture, elle peut +même être vendue; mais les pattes et surtout la tête sont des choses +sacrées, et on commettrait un gros péché en les vendant, ou même en les +donnant; terrible serait la responsabilité de celui qui commettrait un +tel crime. + +Attirés par la vue et l'odeur du sang, les chiens du campement +s'approchent, désireux d'avoir leur part au festin qui s'apprête; on +les chasse brutalement. + +[Illustration: TIREURS D'OURS.] + +«Mon grand-père, disait un vieil Aïno, m'apprit que jadis nos ancêtres +ne permettaient pas aux femmes de manger la viande de la fête; ç'aurait +été considéré comme un sacrilège; aujourd'hui, nous qui valons moins +que nos pères, nous sommes assez faibles pour inviter les femmes; mais +nous n'oserions pas néanmoins inviter les chiens.» + +Le sang de l'ours est bu encore chaud par tous les assistants. La peau +est confiée à un vieillard, il la tient précieusement et la porte comme +il porterait un petit enfant. La chair de la bête est bouillie, la +coutume interdisant de la faire rôtir. Quand on en demande la raison, +les Aïnos répondent: + +«Il en est ainsi parce qu'il en fut toujours ainsi: nous n'en savons +pas la raison, nous faisons ce que faisaient nos grands-pères qui +imitaient eux-mêmes leurs grands-parents!» + +C'est d'ailleurs la réponse que l'on entend chaque fois qu'on demande +l'explication d'un des nombreux faits bizarres de cette fête si étrange. + +Détail curieux: la peau et la chair cuite ne peuvent entrer dans la +maison par la porte. Or, en principe, les maisons des Aïnos n'ont pas +de fenêtres, sauf quelques-unes construites sur le modèle des maisons +russes. Un Aïno monte donc sur le toit et fait passer la viande, la +tête et la peau par le trou de la cheminée. La peau est soigneusement +pliée sur un des coins du foyer rectangulaire, la tête de l'ours est +placée en général sur la peau avec de petits bâtons dans les oreilles. +Comme il ne serait pas juste que le pauvre chien qui a été immolé, et +qui a montré à l'ours la route à suivre ne soit pas à l'honneur après +avoir été à l'épreuve, sa tête est, elle aussi, placée près du foyer. +On offre aux deux bêtes défuntes des aliments, du riz, des pommes de +terre sauvages, et on met à côté de la tête de l'ours un briquet, une +pipe et du tabac. + +«Il écoute très attentif nos conversations, me disait une femme, et +parfois remue les oreilles!» + +L'usage veut que les invités dévorent, avant de se quitter, toute +la bête; on réserve pourtant la part de ceux que la maladie tient +éloignés. On a vu qu'il est défendu de donner aux chiens un seul +morceau de l'ours sacré, il n'est pas permis non plus de l'assaisonner: +l'emploi du sel et du poivre est interdit. Le repas dure longtemps, on +boit, on danse, on se grise de nouveau; puis, l'ivresse passée, les +hommes vont porter au fond de la forêt la tête du héros de la fête; +ils la déposent sur un tas d'ossements où blanchissent les crânes +séculaires d'ours tués dans les fêtes passées. + +Les invités rentrent chez eux sur leurs traîneaux attelés de chiens; +d'autres qui habitent les villages voisins, s'en vont sur leurs skys. +Ils s'en retournent sans plus de cérémonie; on ne se dit jamais au +revoir ou adieu chez les Aïnos de Sakhaline. + +J'ai pu pénétrer une fois seulement et bien difficilement jusqu'à l'un +de ces petits monticules faits de crânes et d'ossements. La forêt +était, comme toujours à Sakhaline, presque inaccessible: il y avait des +troncs pourris à enjamber et des lianes inextricables à franchir. Les +Aïnos m'auraient certes traité en ennemi s'ils avaient su que j'eusse +ramassé là plusieurs crânes d'ours pour le Muséum d'Histoire naturelle; +c'est dans la grande forêt où il est né, que le crâne de l'ours doit à +jamais reposer; le vol que j'ai commis est un sacrilège. + +Il y avait à Naïboutchi quelques Aïnos intéressants que j'interrogeais +volontiers sur les détails des fêtes passées. Nous nous réunissions +dans la plus grande maison du campement; les habitants des villages +voisins assistaient chaque jour et prenaient part à nos conversations; +je voulus plusieurs fois apprendre les origines de la cérémonie. + +Je compris, d'après eux, que l'ours connaît toujours le sort qui +l'attend; il est résolu à subir la destinée, car il sait que c'est +pour son bien et pour le bien des hommes qu'il doit être immolé. Quand +il a peur, c'est son corps qui tremble et non son âme; la souffrance +l'effraie pourtant. S'il est furieux et s'il se débat, c'est que +quelqu'un sans doute l'a offensé; il est bon, mais il ne reconnaît +à personne le droit de l'insulter ou de le brutaliser. Les faits le +prouvent surabondamment. L'âme de l'ours défunt se venge toujours de +ceux qui l'ont offensé ou qui l'ont fait souffrir. + +«Ce ne sont pas des légendes que nous te racontons, me dit un Aïno, ce +sont des vérités!» + +Ces vérités cependant étaient de vraies légendes, qui ne pouvaient +naître que dans le cerveau d'un peuple enfant. + + + + +_CHAPITRE XIII_ + +L'Ours chez les Guiliaks.--La Fête du chasseur.--Festin et jeux +divers.--Croyances et coutumes. + + +Les ours ont, d'après les Aïnos, beaucoup de dédain pour les femmes; +mais ils sont, à ce point de vue, chez les Guiliaks, beaucoup plus +civilisés et beaucoup plus galants. On raconte en effet, afin +d'expliquer la passion des Guiliaks pour la chasse à l'ours, la légende +suivante. + +Deux frères habitaient seuls avec leur sœur une hutte au bord de +l'eau, sur la lisière même de la forêt; leurs parents étaient morts +et ils vivaient très fraternellement ensemble. Un jour, que les deux +frères étaient absents, un ours passa qui aperçut la jeune fille; il +la trouva gentille et l'enleva malgré ses cris. Les frères revinrent +à la maison; inquiets de ne pas voir leur sœur, ils la cherchèrent, +l'appelèrent, mais en vain. Les grosses pattes de l'ours avaient laissé +de larges traces sur le sable, et les jeunes gens pensèrent que leur +sœur était morte sous la dent du féroce carnassier; morte ou vivante, +ils résolurent de la venger. Ils parcoururent la forêt voisine, +en fouillèrent tous les coins, mais l'ours restait invisible; ils +résolurent d'aller plus loin et de visiter la montagne. Après quelques +jours de marche, ils aperçurent une cabane d'où s'échappait une fumée, +et ils ne purent retenir un cri de surprise en apercevant leur sœur +assise devant la porte. L'ours, amoureux d'elle, l'avait épargnée, et +prenant une forme humaine, il en avait fait sa femme. Les deux frères +le comprirent et envoyèrent deux flèches dans le cœur de l'ours. Ils +ramenèrent leur sœur évanouie à la maison, mais celle-ci refusa toute +nourriture, et se laissa mourir d'épuisement et de faim: la vie lui +était désormais intolérable sans les douceurs que l'ours lui avait fait +connaître. C'est pour venger cette femme que les Guiliaks font depuis +des siècles la chasse à l'ours dans les forêts de Sakhaline. + +Plusieurs récits et chansons prouvent aussi que l'ours guiliak est +passablement polisson et les indigènes affirment qu'il aime à faire aux +femmes un brin de cour le soir à la lisière des forêts. Les jeunes gens +en profitent pour mettre bien des méfaits sur le compte de l'ours. + +Les Guiliaks enferment l'ours dans une cage et l'immolent +solennellement, eux aussi, pendant l'hiver; mais la cérémonie a un +caractère beaucoup moins religieux que chez les Aïnos; ils traitent +l'ours beaucoup plus familièrement. Raconter cette fête serait vouloir +répéter le récit précédent, très simplifié d'ailleurs, car les +détails de la fête guiliake sont à la fois moins nombreux et moins +pittoresques, et ne diffèrent de la fête des Aïnos que d'insignifiante +façon. + +Les Guiliaks n'ont pas pour l'ours un respect aussi profond que les +Aïnos, mais ils montrent une grande vénération pour celui d'entre eux +qui se distingue par ses exploits à la chasse à l'ours. Pareil chasseur +porte à la ceinture un petit bâton où le nombre d'entailles indique +le nombre d'ours tués. Le chasseur place son piège dans la forêt; +l'ours, attiré par un appât, met en mouvement le piège et est percé +d'une flèche; souvent aussi, le Guiliak attaque l'ours le fusil à la +main; d'autres plus courageux encore n'ont pour armes que l'arc et le +couteau, qu'ils manient avec une adresse incomparable. La vraie fête de +l'ours guiliak serait plus justement appelée la fête du chasseur: elle +a lieu chaque fois qu'un Guiliak tue un ours, et, très typique elle +aussi, mérite d'être racontée. + +Non loin du village tranquille où jouent les chiens et les enfants, +retentit un cri; quelques hommes font taire les enfants et écoutent +pour être bien sûrs de ne pas se tromper. La voix, encore lointaine, +semble plus proche, et c'est bien le cri de triomphe que l'on entend: +c'est un cri modulé, un cri-chanson, comme me disait un Guiliak. Le +chasseur s'avance au plus vite en répétant: Oïonte! Oïonte! Ce mot n'a +par lui-même aucune signification, mais il annonce qu'un ours a été +tué, et le chasseur apparaît tout ensanglanté, avec les preuves de son +exploit, il traîne en effet la peau de l'ours dont il porte la tête. +Tous les hommes frappent une planchette de bois sonore avec de petites +baguettes, les femmes qui travaillaient dans les maisons sortent +curieuses, les enfants sautent de joie, tandis que les chiens lèchent +le sang qui tombe de la tête et de la peau; le chasseur se tait, +s'arrête et jouit de l'accueil triomphal qu'il sait avoir mérité. + +Les hommes alors l'interrogent: comment a-t-il tué l'ours? le corps +est-il resté loin d'ici? Il faut aller le chercher, l'amener au +campement, car les bêtes et les oiseaux sauvages, attirés par l'odeur, +s'offrent peut-être déjà un festin auquel ils n'ont pas droit. Le +chasseur alors prend la direction de la troupe et conduit ses amis au +lieu même où se trouve son sanglant trophée. + +Le lendemain, on va annoncer aux amis, habitants des environs, qu'un +grand repas se prépare auquel ils sont invités; on indique l'endroit où +aura lieu la fête, non loin de la place où l'on va d'ordinaire déposer +les ossements des ours tués pendant la chasse. Les Guiliaks qui sont +allés souvent, autrefois du moins, le long de la Poronaï, jusqu'au +campement des Aïnos, y ont appris à faire grossièrement des inaos, +qu'ils appellent naos. Ils n'en font pas dans tous les villages, mais +j'en ai vu quelquefois. On fait pour le repas une sorte de table que +l'on décore avec des naos; si l'on se trouve au bord d'une rivière et +qu'il faille la traverser pour aller porter dans la forêt les os après +le repas, la barque est elle-même ornée de quelques naos. Le repas ne +comprend pas seulement de la viande d'ours, mais du riz, quelquefois +des haricots, et toujours des pommes de terre sauvages et des merises +à grappes. La viande est cuite en plein air dans de vastes marmites: +elle est en partie bouillie, en partie rôtie. Les hommes peuvent manger +l'ours sous les deux formes, les femmes commettraient un péché si elles +osaient toucher au rôti; en été seulement elles sont admises au festin, +mais hiver comme été, on fait appel à leur concours pour cuire la +viande et pour la servir. + +Sur la table, on met la tête de l'ours que l'on a préalablement +dépecée. Les hommes aiment de temps à autre à appeler un enfant dont +ils placent un moment le front sur le crâne de l'ours en s'écriant: + +«Fais connaissance avec le vieux camarade!» + +Les enfants en général détestent ce jeu et pleurent; quelques-uns, +plus braves, tirent les oreilles de l'ours et sont félicités par +l'assemblée: ce sont des braves qui seront à leur tour de brillants +chasseurs dans quelques années. + +Le repas est présidé toujours par un hôte vénéré, qui est le plus +souvent un vieillard; on l'appelle le «Narkh» et pendant toute cette +journée les invités lui doivent témoigner leur respect. + +La peau de la bête est tantôt sur la table, tantôt pendue près des +invités. Quand tout est prêt pour le repas, on appelle les invités, car +il y a des gens qui ne sont venus que pour voir et qui n'ont pas la +chance de prendre part au festin. Les hommes se placent alors en rond +près de la hutte et les femmes sont autour de la marmite. Des jeunes +gens offrent du riz et des pommes de terre sauvages, commençant par +l'hôte le plus vénéré pour finir par le moins important. + +Le maître de maison découpe l'ours et fait la part de chacun; le +partage est difficile, car il importe de donner à tous un peu des +diverses parties de la bête; il faut faire des parts sensiblement +égales, en avantageant quelque peu les vieux et surtout le Narkh; +chaque invité reçoit en outre un petit os et le Narkh l'os de la +poitrine. + +Sur la table, est un couteau spécial dont les invités doivent se servir +pour couper leur viande; s'ils oublient ce détail, s'ils tirent de +leurs poches leurs propres couteaux, ceux-ci deviennent la propriété du +maître de la maison. Il faut bien que l'amphitryon gagne quelque chose +au repas; c'est lui qui tue l'ours et qui donne la fête; il dépense +pour cela ses provisions et ne récolte guère que de la gloire, ce qui +lui semble agréable, mais un peu insuffisant. Son exploit est connu et +célébré au loin. + +Il a pourtant à espérer quelques gains de caractère très particulier. +Chaque invité tire de sa poche une ficelle qu'il enroule autour de +l'os qui lui a été donné; et toutes ces ficelles entourant les os sont +offertes en présent au maître de la maison; le Narkh qui a reçu un os +énorme doit l'entourer d'une forte lanière en peau de phoque ou de +dauphin. + +On force les invités à manger jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus, et +alors seulement les femmes reçoivent leur part; on leur donne, à elles +aussi, un petit os qu'elles devront entourer d'herbes sèches, nouveau +cadeau, moins important encore que celui des hommes. + +Les parts de viande sont souvent très grosses, et il est impossible de +tout manger; chacun passe dans les morceaux qui restent un bâton ou +emprunte une corbeille à son hôte et emporte sa viande en s'en allant. +Les os seuls sont laissés dans la maison du maître. Celui-ci et sa +femme ne prennent part au repas que si les invités les y engagent. + +Des jeux sont alors organisés entre les jeunes gens, ce sont des +luttes et des sauts. On saute à cloche-pied à qui ira le plus loin, +puis viennent les sauts en hauteur, par-dessus une corde qu'il faut +en sautant toucher avec le pied. Tout à coup le Narkh se lève et dit +qu'il est temps de partir; on se sépare aussitôt sans se dire adieu. Le +maître de la maison, ses invités partis, fait le compte de la dépense +et voit que toutes ses provisions sont épuisées. Les Guiliaks sont +d'ailleurs très pauvres, car ils comptent comme richesses des objets +bien vulgaires. + +«Il reste toujours au maître de la maison, me disait un jeune Guiliak, +des objets qui ne sont pas sans valeur.» + +Ce qu'il nommait ainsi, c'étaient les os entourés de ficelles, les +morceaux de bois auxquels après dîner les invités s'étaient essuyé +les mains, et l'eau de la marmite! La peau reste la propriété du +chasseur qui peut la vendre un bon prix; malheureusement elle est +vendue incomplète, puisque la tête et les pattes ont été préalablement +coupées. Pour la faire sécher, on l'étend au soleil; mais il faut que +le côté des poils soit toujours tourné vers le sud; la tête de l'ours +est mise dans la maisonnette bâtie sur pilotis, qui sert de dépôt +pour les poissons, d'où elle sera transportée au fond de la forêt. Le +chasseur ne doit pas égarer la courroie qui l'attache, car, celle-ci +perdue, il ne pourrait plus jamais tuer d'ours pendant le reste de sa +vie. + +Quelques jours après la fête, la maîtresse de maison va chercher chez +les invités les plats ou les corbeilles qu'elle leur a prêtés pour +emporter la viande jusqu'à leur maison; chaque invité doit y déposer +quelques cadeaux, un peu de riz, du tabac ou des pommes de terre +sauvages. Ce n'est qu'après cette visite que la coutume permet au mari +de retourner à la chasse. + +Il est bon que les familles des chasseurs fassent des offrandes aux +esprits maîtres de la forêt; ceux-ci sont nombreux, exigeants et +malicieux. Les femmes n'ont pas le droit d'assister aux offrandes, +leur présence déplaît aux esprits; les hommes seuls jettent dans la +forêt des feuilles de tabac et des grains de riz, et les divinités leur +prouvent leur satisfaction en ne leur faisant pas de mal et en mettant +du gibier sur leur route. Pendant que le père chasse, les enfants +doivent éviter de tracer des dessins sur le bois ou dans le sable, +car dans la forêt les sentiers deviendraient aussi compliqués que les +dessins, et le chasseur risquerait de s'égarer sans espoir de retour. + +Un condamné politique qui avait entrepris d'apprendre la langue russe +à des enfants guiliaks, les faisait parfois lire et même écrire; mais +les parents leur défendaient d'écrire quand un des leurs était absent; +l'écriture leur semblait un dessin très compliqué, et leur superstition +s'exaspérait à l'idée du danger qu'un tel dessin faisait courir aux +chasseurs qui traversaient la forêt! + +La fête de l'ours chez les Guiliaks est, en été, une sorte de fête de +la chasse; or ils sont pêcheurs plus encore que chasseurs; on comprend +donc que le dieu des eaux serait jaloux de son confrère de la forêt +s'il n'y avait pas de cérémonie en son honneur. Aussi les Guiliaks +font-ils, chaque année, des offrandes aux divinités des eaux qui +leur envoient les phoques et les poissons. Ils se réunissent au mois +d'avril devant la mer et au bord des rivières; ils portent alors des +plats en bois, pleins de riz, et surtout de baies sauvages séchées et +conservées. Le plus éloquent fait un petit discours à ces divinités, si +capricieuses entre toutes, à qui il jette les présents. La cérémonie +finit toujours par un dîner auquel seuls les hommes sont admis. + +Les divinités des eaux ont encore plus d'horreur de la femme que celles +de la forêt; les femmes qui ont perdu un enfant sont détestées par +elles; quant aux femmes enceintes, il suffit qu'elles se promènent le +long de la rivière pour que le poisson épouvanté s'enfuie pendant des +mois. + +C'est un péché aussi que de verser de l'eau sale dans la rivière; on +n'y doit pas cracher, et tel indigène me reprochait un jour d'avoir +jeté un bout de cigarette allumée dans la rivière Naïba; double péché: +j'avais offensé le dieu des eaux et anéanti un des esprits du feu. + + + + +_CONCLUSION_ + + +De toutes ces notes prises sur le vif, avec le le souci constant +de la vérité, je voudrais pouvoir tirer enseignement et profit. +L'enseignement, qui s'en dégage tout seul, c'est que la Russie +a complètement échoué dans sa tentative de colonisation par les +forçats. Après des années d'expérience, Sakhaline n'a vu se produire +aucun progrès matériel ni moral. Les forçats n'ont pu rendre fertile +une terre à peine cultivable. Mauvais à leur arrivée, ils sont +devenus pires. Aux inconvénients ordinaires de la promiscuité entre +malfaiteurs, se sont ajoutés les vices particuliers du système +pénitencier de l'île. + +D'autre part, les populations indigènes, primitivement douces et de +mœurs avouables, se corrompent tous les jours au contact malfaisant +des transportés. On les ruine peu à peu et on leur apporte des vices +qu'elles ne connaissaient pas. + +Donc, aucun progrès, ni pour les forçats, ni pour les indigènes. +S'il est facile d'ailleurs de constater le mal, il est beaucoup plus +difficile d'indiquer le remède. + +Le seul remède serait dans une refonte complète des méthodes +employées pour l'utilisation et l'amélioration des forçats. C'est aux +criminalistes d'y songer s'ils veulent s'inspirer des observations +d'un profane, j'ose espérer qu'ils y trouveront leur compte. Je serais +heureux personnellement que ces observations, passant par-dessus la +tête des gens intéressés à la continuation des errements actuels, +pussent atteindre jusqu'aux sincères réformateurs, et je croirais avoir +fait œuvre utile, puisque je les aurai mis sur la bonne voie. + +PAUL LABBÉ. + + + + +_TABLE DES MATIÈRES_ + + +_CHAPITRE I_ + +Description et situation de l'île.--Généralités.--Arrivée +à Alexandrovsk. 1 + + +_CHAPITRE II_ + +Séjour à Alexandrovsk.--Le transport des condamnés +d'Odessa à Sakhaline.--Bagnes et hôpitaux. 27 + + +_CHAPITRE III_ + +La vie des forçats emprisonnés.--Prison d'amélioration.--Peines +et châtiments.--Malversations. 47 + + +_CHAPITRE IV_ + +Les villages.--La vie des forçats-colons.--Femmes et +familles de forçats. 77 + + +_CHAPITRE V_ + +Les richesses de l'île.--Les mines.--Visite à un charbonnage.--Un +type de forçat. 95 + + +_CHAPITRE VI_ + +La question des pêcheries.--Les pêcheries japonaises.--Leurs +difficultés avec la Russie.--L'engrais et les +conserves de harengs.--La faune marine de Sakhaline. 107 + + +_CHAPITRE VII_ + +La faune de l'île.--Les indigènes Oroks et Toungouses.--Vieux +Chien et ses croyances. 125 + + +_CHAPITRE VIII_ + +Chez les Guiliaks.--Un Village indigène.--La Maison.--Vêtements +et instruments domestiques.--Cuisine.--Mes +rapports avec les indigènes. 137 + + +_CHAPITRE IX_ + +Chez les Guiliaks.--Mœurs et Coutumes.--Dots et Mariages.--Croyances +religieuses.--Légendes et Chansons. 165 + + +_CHAPITRE X_ + +Chez les Aïnos.--Croyances et superstitions.--La +maison aïno.--Le type aïno. 185 + + +_CHAPITRE XI_ + +Chez les Aïnos.--Mœurs et Coutumes.--Le Mariage.--La +Maternité.--Occupations des indigènes.--Cérémonies +funèbres. 207 + + +_CHAPITRE XII_ + +La Fête de l'Ours chez les Aïnos.--Respect religieux +pour l'Ours.--La veille de la fête.--Discours à la +victime.--Le sacrifice.--Après le sacrifice. 227 + + +_CHAPITRE XIII_ + +L'Ours chez les Guiliaks.--La Fête du chasseur.--Festin +et jeux divers.--Croyances et coutumes. 259 + +_CONCLUSION_ + + + + +_TABLE DES GRAVURES_ + + +Carte de l'île de Sakhaline 9 +Les rochers des Trois-Frères près d'Alexandrovsk 17 +Les forçats au travail sur le port d'Alexandrovsk 19 +Type de forçat 23 +Une étrangleuse 29 +Le débarquement des forçats 33 +Alexandrovsk l'hiver 39 +L'officier fou Zaïtsev (profil dans une glace) 43 +Intérieur de prison 49 +Les murs de la prison 57 +Une prison d'amélioration 61 +La pendaison 65 +Les fers 68 +Le knout 69 +Un forçat tatar 71 +Une route à Sakhaline 79 +Fonctionnaires et pope russes 80 +Une mine en exploitation 81 +Une femme forçat 91 +Construction d'un village de forçats libérés 99 +La pêcherie de Maouka 114 +Préparation de l'engrais de harengs 115 +Jonques japonaises attendant leur chargement de poissons 119 +Types d'Oroks 127 +Campement Toungouse 129 +Type d'indigène 133 +La pêche des Guiliaks, à Ourkov 139 +Un séchoir à poissons 143 +Femme Guiliake, face 146 +Femme Guiliake, profil 147 +Maison Guiliake 149 +Berceau Guiliak 155 +Barque Guiliake 157 +Type Guiliak: portrait du vieux Tounk 161 +Vomite, poètesse Guiliake 181 +La montagne au pays des Aïnos 187 +Inaos ou offrandes élevées en l'honneur des Dieux par les +Aïnos 195 +Type Aïno 203 +Les gamins d'un village Aïno 208 +Un enfant Aïno 209 +Jeune fille Aïno 211 +Un riche Aïno 213 +Famille Aïno 221 +Départ pour la fête de l'ours chez les Aïnos 229 +Promenade de l'ours 233 +La cage ou l'on enferme l'ours qu'une femme vient nourrir 236 +Baignade de l'ours en été, il est accompagné de tous les + gens du campement 237 +Fabrication des inaos pour la fête de l'ours 239 +Les instruments de la fête de l'ours 245 +Le sacrifice 249 +Tireurs d'ours 253 + + +Imp. F. SCHMIDT, Paris-Montrouge. + + + + +LIBRAIRIE HACHETTE & Cie + +Collection de Voyages illustrés (form. in-16) + +_Chaque volume: broché. 4 fr.--relié en percaline. 5 fr. 50._ + + +ABOUT (Ed.): _La Grèce contemporaine_ un vol. +ALBERTIS (D.): _La Nouvelle Guinée_ un vol. +AMICIS (De): _Souvenirs de Paris et de Londres_ un vol. +BELLE (H.): _Trois années en Grèce_ un vol. +BERCHON (Ch.): _En Danemark_ un vol. +BOVET (Mme M.-A. De): _Trois mois en Irlande_ un vol. +CAMERON: _Notre future route de l'Inde_ un vol. +CAROL (J.): _Les deux routes du Caucase_ un vol. +CHAFFANJON: _L'Orénoque et le Caura_ un vol. +CONWAY: _Ascensions et explorations dans l'Himalaya_ un vol. +COTTEAU (Edmond): _Un touriste dans l'Extrême-Orient_ un vol. +-- _En Océanie_ un vol. +DESCHAMPS (E.): _Au pays d'Aphrodite. 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